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Mary Higgins Clark, Le démon du passé

mary higgins clark le demon du passe
C’était au temps de la génération d’avant, au temps où Internet n’existait pas encore, ni les téléphones mobiles, ni les ordinateurs portables. Il fallait téléphoner d’une cabine ou d’un bon vieux fixe, aller sur place chercher dans les archives des journaux papier ou en bibliothèque, prendre rendez-vous formellement par courrier ou aller sonner à la porte.

Relire cette époque, pas si lointaine pour qui aborde la perspective de la retraite, est aussi exotique que relire Balzac. Nous sommes dans un autre temps, avec d’autres mœurs. Non, ce « n’était pas mieux avant », mais c’était différent. S’y replonger est reposant.

Mary Higgins Clark, magicienne américaine du suspense, concocte ici l’un de ses meilleurs livres. Elle décrit avec une précision critique les us et coutumes du monde politicien à Washington, le Président qui attire à lui les Élus tel un Dieu-le-Père, le Vice-Président qui pourrait être pour la première fois une femme élevée comme un Fils, et le menu fretin des députés et sénateurs pris en plein grenouillage dans le bénitier.

La presse reste cruciale pour établir ou ternir une réputation. Les journaux qui tachent les mains sont omniprésents mais la télé et les émissions des journalistes-phares ont un impact presque aussi grand.

Pat Traymore, executive woman du rêve américain, corps souple et dents longues, est jeune et talentueuse, tout ce qu’il faut pour réussir. Elle est engagée sur sa réputation par un média local de Washington DC pour établir le portrait d’une sénatrice de l’État de Virginie, Abigaïl Jennings, qui a pris la place de son mari après que celui-ci fut décédé dans un accident d’avion d’affaires tout neuf où il était seul à bord avec un pilote expérimenté. Abigaïl est partie de rien, sa mère était cuisinière d’une famille riche ; elle s’est faite toute seule, autre incarnation du rêve américain ; elle pourrait être pressentie pour devenir Vice-Présidente.

Mais elle répugne à évoquer ses années de jeunesse dans un bled paumé d’un État très bourgeois. Pat Traymore aura fort à faire pour humaniser ce bourreau de travail, femelle froide et rigoriste envers ses subordonnés. Malgré désaccords et embrouilles, elle va y parvenir – mais pas sans modifier quelque peu l’image de cette icône politique… dans un sens que nul n’avait imaginé.

mary higgins clark le demon du passe1999

Car Pat Traymore s’appelait Kerry Adams lorsqu’elle avait trois ans. On a retrouvé son père et sa mère morts, un pistolet entre eux, dans leur salon de Georgetown, elle-même dans le coma, crâne fêlé et jambe droite brisée. Adoptée par ses grands-parents et élevés loin des États-Unis, elle a voulu revenir dans la maison du crime, qui lui appartient par héritage, pour enquêter sur son propre passé.

C’est alors qu’elle reçoit des menaces d’un illuminé qui croit obéir à la voix de l’ange Gabriel…

Peu à peu, le puzzle éclaté va se mettre en place car tout est lié : les parents de Pat Traymore, la sénatrice Abigaïl, les décès mystérieux qui jalonnent sa carrière, l’illuminé et sa « fille ». Enquêter, réfléchir, remuer le passé – tout cela va forcer les vieux acteurs à agir, donc à se découvrir. Et la fin n’est pas celle qu’on croyait, sinon il n’y aurait pas surprise.

Un beau suspense, enrobé dans une description sociologique minutieuse de ce petit monde des dieux qu’est la politique à la capitale fédérale. Trente ans après – une génération – ce livre reste tout aussi intéressant à lire. Car rien n’a changé des caractères humains ni des mœurs politiciennes.

Mary Higgins Clark, Le démon du passé (Still Watch), 1984, Livre de poche 1999, 286 pages, €6.10
Format Kindle, €7.49

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Phil Lovesey, Obligations funèbres

phil lovesey obligations funebres
Un père niais, une mère ambitieuse, une tante en mal d’enfant, un flic qui aime la baise, une petite fille unique – et ce cocktail engendre un monstre. Nous sommes à Chelmsford (Essex) en 1969 et trois policiers jeunes et débutants découvrent une fillette de sept ans qui avoue avoir « libéré » son père à la seringue, comme celui-ci libérait les chiens et les chats trop malades ou trop vieux dans son cabinet vétérinaire. Ce n’est pas de sa faute…

Trente ans plus tard, c’est une vieille dame que l’on retrouve assassinée, la nuque délicatement brisée devant sa télé, la face maquillée de rouge à lèvre. Entre les deux plusieurs disparitions, incendies, accidents. Qui l’a fait ?

Pour une unique faute professionnelle en trente années de métier, l’inspecteur-chef Davies voit les meurtres se succéder à cadence accélérée dans sa petite ville à l’est de l’Angleterre. L’hiver tombe, le Tueur de Noël progresse dans le gore. Qui sera le prochain ? Le tueur ou la tueuse, car l’unité de profilage du comté suppute qu’il peut très bien s’agir une femme. Un ou une attardée, restée bloqué(e) dans l’enfance, qui croit envoyer vers un monde nettement meilleur les solitaires, les loosers et les désespérés. Pour leur bien et en toute bonne conscience.

Éclaté, embrouillé, dispersé au début, c’est peu à peu que l’engrenage se met en branle, irréversible et monstrueux. Et que le roman captive. Car vous n’avez encore rien vu. Lorsque défaillent les trompes de Fallope, pas de salope qui ne s’y trompe. Tant de bonté à prodiguer exige quelque effort, non ?

Quand la psychose est au point, le roman en vaut la peine. Ce premier opus sera suivi d’un second, sur un sociopathe nommé Frank, l’année suivante, puis plusieurs autres romans policiers non traduits en français. L’auteur, né en 1963 et fils de Peter spécialisé dans le crime, vit à Chelmsford avec trois gosses et a travaillé dans la publicité avant d’écrire. D’où son sens de la « performance ».

Phil Lovesey, Obligations funèbres (Death Duties), 1998, Livre de poche 20025, 414 pages, €2.00 occasion

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Bernard Minier, Le cercle

bernard minier le cercle
Une femme est découverte nue et ligotée dans sa baignoire – noyée. La mise en scène et l’environnement ouvrent de multiples pistes. Nous sommes dans une ville universitaire (imaginaire) du sud-ouest, la région d’enfance de l’auteur. La femme est jeune, belle et indépendante (bandante) et enseigne aux khâgnes du lycée élitiste de la ville. Curieusement, l’un de ses étudiants, à peine 18 ans, est retrouvé camé au bord de sa piscine. Il est le coupable idéal parce que personne n’a rien vu, rien remarqué, coupe du monde de foot oblige.

Sauf que… Tout est plus compliqué qu’il n’y paraît. Claire, la prof noyée, n’avait pas que des amis. Elle collectionnait les hommes dont un certain député du coin, leader montant de son parti. Hugo, le jeune homme camé, était son amant depuis ses 16 ans mais aussi le fils de l’ex-femme du flic qui va mener l’enquête – sur sa requête. Servaz, le flic, a traqué dans un premier volume à succès un tueur en série qui s’est récemment évadé et dont on retrouve la trace dans la région. Qui a donc tué la prof ?

Dans une longue quête ponctuée d’orages à répétition (un peu trop systématiques…), de personnages fuyants qui ne sont ni ce qu’ils paraissent être ni ce dont ils rêvent de devenir, de scènes de violence crue mais réaliste, la vérité se fera jour. Non sans chausse-trappes, rebondissements et castagnes. Si le nombre élevé de personnages, principaux et secondaires, nuit à l’approfondissement psychologique, l’auteur s’y essaie honnêtement. Nous sommes, certes, loin de Simenon ou même de Fred Vargas, mais les acteurs ne sont pas de simples mannequins symboliques.

Le passé est aussi important que le présent pour comprendre les faits – ce qui incite à réévaluer l’histoire et la littérature dans les programmes scolaires, n’en déplaise aux Belkacem et autres socialistes multiculturels mondialisés. L’auteur a été fonctionnaire des Douanes avant de se mettre à écrire – tout comme son héros Servaz est devenu flic après avoir été brillant dans les études littéraires. Être jeune, à Marsac en 2010, ville universitaire où se forme l’élite de demain, qu’est-ce que cela signifie ? Jouir et se camer en mendiant des notes avec son corps ? La société est-elle accueillante à l’avenir de sa jeunesse ? Le consumérisme fait-il bon ménage avec la profondeur culturelle ? La justice est-elle à la hauteur des traumatismes ?

Autant de questions pertinentes – et très actuelles – que les lecteurs plébiscitent manifestement, puisque Bernard Minier est un auteur très vendu en France. Son premier thriller, Glacé, a obtenu le prix Polar au Festival de Cognac 2011, le prix Découverte Polars Pourpres 2012 et le prix de l’Embouchure 2012 de la police de Toulouse.

L’eau qui tombe (avec les pluies violentes et interminables des scènes), l’eau stagnante du lac isolé de barrage (qui sert de décor au cercle des enfants disparus), l’eau vive des rivières ou de la musique de Mahler (qui ponctuent les moments forts), est le leitmotiv inconscient qui sert de cadre à l’histoire. Comme quoi cet élément vital peut être positif ou négatif, inhibant ou vivifiant, selon qu’on l’utilise. Tout comme la culture, ou la justice, ou la société.

Mais ladite société, frivole et inculte, préfère le foot et la bière. L’amour ou la trahison l’indiffèrent, elle laisse chacun faire ce qu’il veut, y compris en politique où les mêmes trahissent et retrahissent sans vergognes, en toute impunité. La société n’a peut-être que ce qu’elle mérite, au fond ?

« Il soupira en songeant que des pays entiers étaient sur le point de s’écrouler, les quatre cavaliers de l’Apocalypse avaient pour nom finance, politique, religion et épuisement des ressources, et ils cravachaient ferme – mais la fourmilière continuait à danser sur le volcan et de se passionner pour des choses aussi insignifiantes que le football. Servaz se dit que le jour où le monde finirait dans un déchaînement de catastrophes climatiques, d’effondrements boursiers, de massacres et d’émeutes, il y aurait des types assez cons pour marquer des buts et d’autres encore plus cons pour se rendre au stade et les encourager » p.103. Si les gens s’enfoot, pourquoi s’en faire à leur place ?

Bernard Minier, Le cercle, 2012, Pocket thriller 2015, 788 pages, €8.40
Site de l’auteur

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Gladys Mitchell, Meurtres au clair de lune

gladys mitchell meurtres au clair de lune
Gladys Mitchell est l’une des vieilles dames du crime de l’Angleterre au XXe siècle ; P.D. James admirait beaucoup son œuvre prolifique. Née en 1901 sous Victoria, elle a suivi des études d’histoire européenne à Londres et enseigné l’histoire et la culture physique. Elle n’avait pas froid aux yeux et connaissait bien la psychologie des jeunes garçons, tout comme sa consœur Ellis Peters.

Sim et Keith ont 13 et 11 ans. Orphelins, ils vivent chez leur frère aîné, marié, avec un petit garçon de 3 ans, Tom. Sim est plus ou moins amoureux de Christina, une jeune locataire dont l’apport aide à faire bouillir la marmite en ces années de restriction après guerre. Le petit-déjeuner typique anglais est en effet très rare pour nos deux compères, qui n’ont de cesse que d’énumérer les mets lorsqu’ils sont invités une fois à les déguster : « des œufs, du bacon, des rognons, des tomates, trois sortes de pain et quatre marmelades différentes. Il y avait aussi du hareng fumé et du haddock » p.217.

Les deux frères, unis comme les doigts de la main, aiment l’aventure et sortir par la gouttière de leur chambre pour se promener au clair de lune. Lorsqu’un cirque s’installe au village, non loin de Londres, ils vont explorer les lieux de nuit pour entendre les animaux et voir s’ils ne pourraient pas se faufiler le lendemain sous le chapiteau. C’est à ce moment qu’ils voient de loin un homme louche qui fait luire un couteau d’acier à la lune. Cela n’aurait été qu’un excitant frisson si une jeune femme n’était été retrouvée morte le lendemain.

Ce n’est que le début de plusieurs meurtres dans ce gros village chargé d’histoire. César aurait débarqué ici contre les Bretons et les protestants se seraient affrontés aux catholiques sur le champ de foire lors de la guerre civile. Mrs Bradley est psychiatre auprès de Scotland Yard et elle seconde un inspecteur venu tout droit de Londres dans cette affaire de meurtres en série. Tout le monde est plus ou moins soupçonné à un moment : un clown du cirque, le frère des garçons, l’ami de ce frère, l’amoureux d’une des filles, le chiffonnier du village… La fin n’est pas un coup de théâtre mais directement amenée, sous le regard candide et les déductions naïves des garçons. Car ils sont partie prenante à l’enquête, ce qui donne à ce roman policier le ton un peu désuet et édulcoré du Club des Cinq mais, en contrepartie, permet une fraîcheur qui touche adultes comme adolescents.

Car Sim, l’aîné, aborde à peine cet âge de bouleversement, passant de la magie de l’enfance à la responsabilité adulte, puis revenant : « Mon humeur intrépide m’avait délaissé. J’étais à présent un gamin terrifié ; je tâchais de me cramponner à mon courage et de croire en ma bonne étoile, tout en offrant à mon petit frère un exemple de ténacité, de cran et de nonchalance naturelle » p.203. Ces observations aiguës sont émouvantes.

freres torse nu 1942

Mais la guerre st passée par là, qui a endurci les corps et mûri les cœurs. L’enfance n’est pas encore devenue ce mythe Bisounours des naïvetés post-68, où les jeunes qui voulaient révolutionner le monde sont devenus de vieux petit-bourgeois frileux rassis en moralisme de gauche. Boys will be boys, décrit Gladys Mitchell, qui n’hésite pas à les faire se baigner nus dès 7 h un matin de Pentecôte dans la rivière qui traverse le bourg, avant de rejoindre la grand-rue en short et torse nu : « Ça vous dérange pas si on porte pas nos chemises ? m’enquis-je poliment. – D’aussi beaux torses méritent d’être exhibés, répondit-elle [Mrs Bradley]. Permettez-moi de vous féliciter pour le développement de vos biceps et les huit centimètres de dilatation dont, je note, vos poumons sont capables » p.271. L’excitation de l’aventure qui saisit ici les encore enfants ne serait pas la même sans cette discrète sensualité préadolescente qui déjà l’attise.

Les garçons approcheront dangereusement le meurtrier – qui n’est pas celui qu’on croit – et contribueront à mettre fin à ses agissements, de concert avec la police. Le roman se lit bien, captive aisément, et donne un aperçu humain de  ces sacrés Anglais juste après Churchill.

Gladys Mitchell, Meurtres au clair de lune (The Rising of the Moon), 1945, 10-18 2001, 315 pages, occasion €1.00

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Régis Descott, L’année du rat

regis descott l annee du rat
Roman policier d’anticipation, les trois mots sont d’importance : « roman » car tout est inventé, « policier » car il s’agit d’enquête sur sept meurtres avec magouilles et pouvoirs qui se croient au-dessus des lois, « anticipation » car l’histoire se passe dans le futur après une Troisième guerre mondiale.

Chim, abréviation d’un nom à consonance russe (mais pas seulement, je vous laisse la surprise…) est enquêteur de la BRT, la brigade de recherches et traque, descendante de la BRB, brigade de répression du banditisme. Le siège a quitté les rives de la Seine aux bâtiments à-demi détruits, pour une tour aux sous-sols blindés. Chim, ex-plongeur de combat, est traqueur et habite en face du Centre Pompidou, reconverti de centre d’art contemporain (devenu trop futile) en sanatorium pour soigner les ravages de la pollution. L’ère est à la survie pratique, dans un monde qui n’a cessé de se dégrader : santé, industrie, climat.

Le pouvoir n’est plus politique, il est à peine celui de l’argent, il est surtout celui de la génétique avec la recherche de la jeunesse perpétuelle. Vivre 150 ans comme si l’on avait toujours 30 ans est possible… si l’on a accès à certains médicaments vendus à prix d’or ou contre certains services. Ils sont produits par une MétaFirme ambitieuse et personnelle, GenteX.

Lieutenant de police, Chim brave le « fog » dû à la pollution pour répondre à l’appel de son patron, le musculeux ex-champion de boxe Colefax, qui l’envoie enquêter en Normandie sur le meurtre de sept personnes dans une ferme isolée qui élève des chevaux. Les meurtres sont rares tant la population est numériquement surveillée, les drones FlySpy à taille de mouche pouvant passer partout sans se faire repérer. C’est pourquoi ce carnage est inquiétant : perpétré par des évadés de prison ? des mercenaires en goguette ? des résidus d’asile psychiatrique ?

Chim emprunte le MétaTrain qui roule à 600 km/h pour joindre le fin fond de la province normande aussi vite qu’un RER d’aujourd’hui joint deux stations de banlieue. Ce qu’il voit, et filme avec sa caméra embarquée, dépasse les horreurs vécues jadis en ex-Yougoslavie : hommes égorgés, garçon massacré, vieille morte de crise cardiaque sous l’effet de la peur, femme violée et étranglée, fille torturée puis violée – plusieurs jours – puis achevée… Qui sont ces êtres humains qui se conduisent comme des bêtes ?

L’enquête va mener aux OGM, les prélèvements de sang et de sperme sur les lieux des crimes vont révéler des humains trafiqués : 80% d’ADN humain, 20% d’ADN animal. Qui a transgressé les accords entre scientifiques pour éviter de toucher aux gènes de l’homme ? La recherche pour le bien (vivre plus tard en meilleure santé) connaît-elle son revers pour le mal (des OGM humains) ? Les scientifiques sont-ils tentés d’essayer – juste parce que c’est possible ? Ou bien ces êtres hybrides sont-ils produits dans un but précis, sexuel, militaire ou industriel ?

En étudiant les rapports des écologistes anti-OGM qui surveillent les firmes surpuissantes qui manipulent le gène, Chim va découvrir ce qui se cache derrière ces meurtres non prévus. Il est aidé par les parents de deux petits basketteurs qui jouent devant son immeuble et qu’il a pris en affection, aiguillé par l’énigmatique Vera, neurologue qui l’a aidé à sortir du coma quelques années auparavant, et épaulé par quelques militants qui surveillent l’ancien centre de retraitement nucléaire de la Hague, remis en service et privatisé tant les déchets toxiques sont nombreux après la Troisième guerre.

Ce qu’il va découvrir est pire que ce qui hante les consciences en notre début du XXIe siècle. Bien pire.

rat de l opera dans la nature

Dans une nature dégradée, comment l’humanité peut-elle survivre, sinon en s’adaptant ? Mais tous ne sont pas égaux devant l’adaptation, certains peuvent améliorer l’espèce. D’un coup de MégaJet, Chim va interroger un spécialiste de génétique en Scandinavie, dans la même Zone Europe intégrée. Le savant manipule des rats dans un bureau entouré de cages de verre où grouille l’espèce la plus rusée et la plus prolifique de celles qui sont proches de l’homme. Bien loin des trop parfaits petits rats de l’Opéra de notre époque, qui étirent la condition humaine vers le physique et la grâce.

Du suspense, de l’action, un peu d’amour malgré tout – et une réflexion en abyme sur l’avenir de l’humanité, voilà les ingrédients d’un bon thriller (à noter que, contrairement à l’auteur – l’abîme sans fond s’écrit autrement que l’abyme de la réflexion… question d’ignorance du correcteur Word, sans doute). Écrivain parisien très documenté, Régis Descott a publié des romans policiers psychiatriques inspirés par la peinture, et un roman historique sur un soldat rescapé de la Grande armée.

Régis Descott, L’année du rat, 2011, Livre de poche 2012, 384 pages, €7.10

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Daniel Easterman, Le masque du jaguar

daniel easterman le masque du jaguar
De l’action, du mystère, de l’amour, tels sont les ingrédients d’un bon thriller. Avec un découpage cinématographique en chapitres courts et alternés qui montrent les facettes en simultané et donne envie d’en savoir plus. Easterman, Irlandais ex-prof d’université à Newcastle, n’en est pas à son premier roman – et cela fonctionne – même si le grand guignol à la Indiana Jones submerge cet opus à l’inverse des précédents.

Son héros, Declan Carberry, est déjà connu depuis La nuit de l’Apocalypse. Enquêteur Interpol, il est mandaté pour résoudre une énigme internationale : des corps nus et mutilés retrouvés à Paris sous la pyramide du Louvre et à Rome sous la pyramide de Caius. Dans le même temps l’autre héros, Léo Mallory, est archéologue maya. Il vient de découvrir la chambre secrète d’une pyramide au Mexique et est mystérieusement tabassé tandis que les trésors graphiques et mortuaires se volatilisent.

Declan tombe amoureux d’une adjointe de vingt ans plus jeune ; Léo d’une étudiante mexicaine. Les deux vont vivre les affres d’aimer alors que la violence se déchaîne et que leur intime est menacé. Un gourou indien mexicain règne en effet sur une secte fanatique dont le but est de redécouvrir rien moins que l’immortalité – dont les hiéroglyphes mayas font mention. Une petite et rare araignée amazonienne serait dotée d’un venin qui aurait ce pouvoir. Comme toujours, il suffit d’y croire… et les benêts sont pris.

Ce qui ne va pas sans meurtres, viols, crimes, tortures, délits et autres banales entorses à la civilité. Nous sommes dans un monde impitoyable et globalisé. Les puissants ne se sentent au-dessus des autres qu’en ignorant la loi commune. Même si celle-ci a ses héros qui s’efforcent de faire appliquer ladite loi commune démocratique – surtout parce qu’ils veulent aimer en paix une femme (donc pour des motifs libéraux).

  • Le lecteur effaré découvrira le sang, qui est à la base de la croyance maya. Les sacrifices humains passés sont d’une banalité qui attire aujourd’hui comme des mouches les peuples autoritaires sur les sites touristiques (dont énormément de Français !).
  • Le lecteur qui croit à la bonne nature découvrira la jungle, nature pleine de vie et de mort, indifférente aux êtres, étouffante et maternelle, chaude et fétide.
  • Le lecteur féministe moderne découvrira le machisme absolutiste du pater familias mexicain, pour qui une fille n’est que de la viande à vendre à un vieux riche pour augmenter ses terres.
  • Le lecteur qui croit au socialisme naïf découvrira la corruption régnant au plus haut sommet de l’État – dans la France de Jospin, maquillé sous les traits rajeunis et plus sportif de Dutheillet, mais dont l’’épouse est elle aussi philosophe.

Bien sûr la fiction dépasse la réalité, n’est-ce pas ?

J’aime moins cet opus que les précédents, l’univers maya étant plus loin des spécialités proche-orientales de Daniel Easterman, nom de plume de Denis MacEoin, né en Irlande du Nord et docteur en histoire de l’Islam. Mais c’est bien ficelé, entraînant et cela excite l’imagination. Bien plus que ce qui paraît de nos jours, où la fascination pour l’univers ado (vampires, sorciers, apocalypse écolo) emporte la mode.

Autant relire les classiques.

Daniel Easterman, Le masque du jaguar, 2000, Pocket 2002, 540 pages, €0.01 occasion
Les autres thrillers de Daniel Easterman chroniqués sur ce blog

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Arni Thorarinsson, L’ombre des chats

arni thorarinsson l ombre des chats
Notre journaliste islandais qui se prend pour auteur de polars a remis le couvert – mais cette fois il rate sa cible. Nous avions bien aimé ses titres précédents, nous aimons moins ce dernier. Il est trop islando-islandais, perdu dans la fumée des sempiternelles cigarettes allumées toutes les deux pages et dans ces noms gutturaux aussi variés qu’à répétition, assénés jusqu’au tournis dès le premier chapitre.

Certes, l’Islande est post-crise, le « capitalisme » (disons la finance internationale) a ruiné ses banques et nombre de citoyens – tous cousins. Mais les récriminations dix ans plus tard font un peu réchauffé : qui avait sonné l’alarme ? Qui avait dénoncé les pratiques spéculatives ? Qui s’était laissé séduire par le chant des sirènes argentées ? Probablement pas ce journaliste qui, aujourd’hui, se gargarise a posteriori jusqu’au poncif de sa morale conventionnelle .

Lors d’un mariage de deux gouines, au premier chapitre, l’un des cadeaux est un pénis tranché de grand Noir musclé, flottant dans un bocal. Dans le même temps, un beau parleur « aimé de tous » se fait amocher dans une queue à un bar (où tous les ivrognes islandais attendent parfois des heures d’avoir leur dose réglementée par moins 10°). Le rapport ? Le féminisme. Il semble que l’auteur s’en soit entiché.

Son personnage est rédacteur-adjoint d’un journal islandais « libre et indépendant » – ou du moins qui souhaite le rester. Il reçoit des scoops manipulateurs sur le financement électoral des candidats socialistes, et d’étranges SMS sexuels du probable prochain leader du parti – un homme. Durant ce temps son ex-femme, en fuite après une escroquerie, lui envoie des messages désespérés de l’étranger, passant par des boites mail éphémères. Tout est-il donc complot ?

Malgré une voisine d’origine vietnamienne qui nourrit trois chattes (une noire, une blanche et une noir et blanc… voyez le lourdingue symbole multiculturel), cela ne se passe pas l’année du chat, mais l’année des illusions. Tel pourrait être le « message » du roman, dont l’enquête policière brouillonne et poussive ne réussit pas à accrocher. Même si un curieux suicide à deux, assisté par ordinateur, intrigue.

C’est écrit fluide, malgré la multiplication des dialogues, mais découpé à la va-comme-je-te-pousse, sans même des étoiles de séparation entre les paragraphes. Ce « procédé » issu du cinéma n’aide ici en rien l’histoire, encore une illusion.

La fin voit émerger le coupable, mais le lecteur s’en moque, il n’est pas intéressant. Encore un mâle portant beau qui s’efforce de survivre dans cette société narcissique. Serait-ce un anti-modèle l’auteur ? Un acte manqué qui révèle son désir soigneusement caché ? Pourquoi tous les personnages positifs de ce livre sont-ils uniquement des femmes ?

Idéologie lourde, suspense lent, personnage enfumé – ce n’est pas le meilleur Thorarinsson ! Mais je vous laisse juge.

Arni Thorarinsson, L’ombre des chats, 2012, Points policier octobre 2015, 380 pages, €7.70
Les autres romans policiers d’Arni Thorarinsson chroniqués sur ce blog

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Camilla Läckberg, L’enfant allemand

Les meurtres se succèdent tandis que l’on n’arrête pas de naître dans ce volume. Deux accouchements nous sont contés dans les moindres détails, l’un hier, en 1945, l’autre aujourd’hui, en 2007. Rien à voir, sauf les liens entre les personnes. Le titre en français donne malheureusement une clé que le titre suédois laisse dans l’ombre… Le marketing éditeur est si frivole, en France.

camille lackberg l enfant allemand

Comme souvent dans les séries, il est bon de lire les opus dans l’ordre, ce qui laisse au lecteur le temps d’assimiler les personnages, de s’en faire des amis. Si l’on suit ce précepte, on retrouve avec plaisir Erica, écrivain à la maison, épouse de Patrick, policier qui, cette fois, a pris un congé parental pour s’occuper de leur fille, Maja, bébé d’un an exigeant. Pas facile d’écrire dans les hurlements et les cavalcades… pas facile d’être en congé de police quand un meurtre vient exciter le commissariat de la station balnéaire de Fjällbacka.

Deux ados de 14 ans se sont introduits dans la maison d’un ex-prof, collectionneur d’insignes nazis. Ils découvrent un cadavre. Qui a tué l’inoffensif Erik ? Des néo-nazis comme il en surgit de plus en plus ? Un vengeur pour ce que fait le frère, Axel, chasseur de nazis impitoyable depuis la fin de la guerre ? Un être surgi du passé ?

Si la Suède était neutre lors du second conflit mondial, elle a collaboré ; dans le même temps, les pêcheurs suédois aidaient la résistance norvégienne, pays stratégiquement placé, occupé par les nazis. Une bande de quatre ados se sont connus durant ces années noires, plus un cinquième, tout jeune Norvégien évadé qui s’est caché chez le père de l’une des filles. Qui en est tombée amoureuse : qu’est-ce qu’avoir 15 ans quand votre héros en a 17 ? Enceinte à la fin de la guerre, elle voit son promis amoureux partir pour « régler quelques affaires » – et ne jamais revenir.

Cette fille, c’est la mère d’Erica, qui découvre au grenier quelques carnets intimes. Curieusement, manquent les derniers : où sont-ils passés ? Y aurait-il eu quelque chose à cacher ? Quel rapport avec le présent ?

Le meurtre d’une autre des filles de la bande survient, après celui d’Erik ; désormais, deux sur quatre ne sont plus. Sans parler du disparu. L’enquête piétine, rien ne sort, et il faut que l’écrivain Erica mette son talent de romancière noire pour que cette somme d’efforts conjugués produise quelques résultats. Tout n’est pas inscrit dans les archives et il faut savoir chercher et savoir lire. Pas simple, d’où la taille du roman.

D’autant que la petite vie des gens se poursuit, dans le quotidien prosaïque. Quand ils ne sont pas flics, chacun a ses amours, ses regrets, ses soucis. Patrick aimerait bien revenir travailler, mais il savoure chaque moment passé avec son bébé fille ; Martin son adjoint se sent devenir un homme en dirigeant l’enquête en son absence ; Paula, nouvelle venue au commissariat, a un bébé par procuration avec son conjoint… femme. On n’est pas en Suède pour rien, la blondeur nordique fait honte depuis la révélation nazie et le mélange avec le plus coloré possible est bien vu. Même si certains ne sont pas d’accord, comme Frans, l’autre garçon des quatre.

Sauf qu’il a donné le mauvais exemple à son fils et à son petit-fils, que le premier a réussi à le haïr et que le second, qui l’admire, est sur une mauvaise pente. Le passé éclaire le présent, ou l’inverse, et les chapitres alternés donnent une autre vision des remous actuels en Europe du nord. « Le présent est si puissant, bien plus que le passé », philosophe un personnage p.425. « C’est dans la nature de l’homme de ne pas regarder les conséquences de ses actes, de ne pas apprendre de l’histoire. Et la paix ? Si on ne l’a pas connue au bout de soixante ans, on ne la connaîtra jamais. Il incombe à tout un chacun de se la procurer, on ne peut pas attendre une juste punition et croire qu’ensuite la paix se présentera toute seule ».

Chasser les nazis n’a pas empêché les génocides ni les atrocités cautionnée pour le bien de l’humanité par « nos » intellectuels occidentaux : dans la Chine de Mao, au Cambodge, au Chili de Pinochet, en Iran, en Tchétchénie, en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Palestine, en Irak, en Syrie, au Nigeria… Le « nazisme » ou son équivalent est prêt à ressurgir partout, dès lors que les circonstances sont favorables. Se donner bonne conscience en jugeant du passé, des décennies plus tard, ce n’est pas de la morale mais de la pure et simple vengeance. Quelque chose d’obscur qui vient de l’Ancien testament, pas du nouveau, ni du simple humanisme…

En revenir sans cesse et toujours au passé nazi empêche de voir au présent tout ce qui ne va pas. Il est tellement plus facile de s’indigner d’une histoire déjà écrite, quand on sait comment elle s’est terminée, qui sont les bons et les méchants – plutôt que de chercher, à tâtons mais responsable, comment distinguer le bien et le mal et se débrouiller au mieux d’aujourd’hui.

Un roman policier dense et humain qu’il fait bon savourer lors de longs voyages en train ou lors de soirées silencieuses, dans son fauteuil. Le thème en est l’amour, malgré les découvertes macabres.

Camilla Läckberg, L’enfant allemand, 2007, Babel noir 2014, 602 pages, €9.90

Format Kindle €9.99

Livre audio éditions Suspense 2CD €25.40

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Jean-François Parot, La pyramide de glace

jean francois parot la pyramide de glace
Dans cet hiver glacé de 1784 à Paris, Nicolas Le Floch veille. L’éruption volcanique en Islande de 1783 a étendu un petit âge glaciaire sur le nord de l’Europe et la famine tue dans les villes. Le roi Louis XVI, dans sa bénévolence, fait entrer du grain par charrettes parce que la Seine a gelé. Le populaire érige des pyramides de glace pour célébrer l’événement.

Mais le guet découvre lors d’une journée de dégel une femme morte, ensevelie toute nue sous une pyramide des faubourgs. Elle ressemble étonnamment à la reine Marie-Antoinette, que les libelles intellos vilipendent depuis 14 ans bien qu’elle ait donné un fils à Louis XVI. Une émeute populaire est en train de naître à la découverte du cadavre, que le commissaire a du mal à mater. Ne serait-elle pas attisée en sous-main par des agents stipendiés ? Quelque Grand ne comploterait-il pas contre ce roi trop faible, afin de lui ravir le trône, aidé de l’étranger ?

Étranges sont en effet ces parties fines où des femmes se font besogner à la chaîne, dans le plus simple appareil, par des nobles dans des maisons isolées pourvues d’un décor de grand luxe et où coulent les vins et les liqueurs. Le duc de Chartres, branche Orléans, les organise volontiers, même s’il fait élever ses propres enfants au couvent.

Mais cette fois, des porcelaines de Sèvres au monogramme de la reine, volées à Versailles, accréditent la rumeur selon laquelle son sosie n’en serait pas un mais qu’elle participerait elle-même à ces débauches. Le Dauphin serait-il alors l’héritier de Louis XVI ? N’accuse-t-on pas déjà le comte de Fersen, le beau Suédois, d’être l’amant de la reine et le véritable père de son enfant ?

Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, allie sagacité à prudence. Dans cette toute dernière enquête, il avance pas à pas dans un écheveau de faits embrouillés par la politique, où la justice vaut moins que la Raison d’État.

Un brin bavard mais fort documenté, ce dernier opus des enquêtes du commissaire au Châtelet ensorcelle. Il est émaillé à l’habitude de délicieux mots d’époque et de recettes de cuisine qui revigorent en plein hiver.

Jean-François Parot, La pyramide de glace, 2014, éditions Jean-Claude Lattès, 477 pages, €19.00

La première enquête de Nicolas Le Floch, chroniquées sur ce blog

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Paul Doherty, Le combat des reines

Paul Doherty Le combat des reines

Nous sommes sous le règne du roi anglais Edouard II, encore possesseur de la Gascogne et de ses vins que lorgne le roi de France Philippe le Bel. Les Templiers viennent d’être occis, sous les prétextes fallacieux propres à tous les politiciens lorsqu’ils veulent se débarrasser de leurs adversaires – et faire main basse sur leurs richesses. Seule l’Angleterre n’a pas chassé les Templiers et la papauté de Rome, jamais en reste de servilité à l’égard des puissants, menace. Les barons anglais grondent contre le favori du roi, le trop beau Gaveston sorti de la roture. L’époque est donc propice aux complots et cabales, ce qui fait le pouvoir des obscurs – donc des femmes.

Car c’est de femmes qu’il s’agit dans ce roman policier historique.

Paul Doherty a soutenu sa thèse d’histoire à Oxford sur la reine Isabelle, fille de Philipe le Bel qu’Edouard II a épousée. Il connaît donc très bien le sujet, son époque et sa psychologie. La garce, violée régulièrement avant 12 ans par ses trois frères lorsqu’elle demeurait encore à Paris, savait y faire en intrigues de toutes sortes. Ce n’était pas un mignon comme Gaveston, une reine douairière comme Marguerite, un évêque repu et retord comme Langton ou des barons grossiers se croyant corégents qui allaient lui faire peur. La reine d’Angleterre, venue de France, hait son père et ne sera certes pas son espionne à la cour. Pas plus sa suivante Mathilde, nièce du médecin parisien des Templiers brûlé par les sbires de Philippe et experte en potions de toutes sortes.

Le roi Edouard est réfugié dans son ‘manoir de Bourgogne’ au cœur des terrains étendus du, palais de Westminster. Les barons menacent d’un coup de force, soutenus en sous-main par Philippe de France et par les évêques avides du trésor des Templiers. Mathilde et sa maîtresse Isabelle vont déjouer le complot dans une suite de rebondissements où les chambres fermées de l’intérieur et les morts mystérieuses ne manquent pas !

Paul Doherty donne ainsi le tome 2 de la série « Mathilde de Westminster », née de Clairebon proche de Brétigny en Essonne, qu’il a commencée avec Le calice des esprits’.

Qui aime l’histoire se délectera des intrigues dignes des ‘Trois mousquetaires’. Qui aime le moyen âge se réjouira des détails pittoresques apportés aux menus des banquets, aux vêtements du petit peuple, aux mœurs des ecclésiastiques, à la crédulité sur les reliques, au règlement des marchés et aux enseignes des tavernes. Et si l’illustre Agatha Christie vous a beaucoup appris sur les effets de l’eau de muguet, vous en saurez autant avec Paul Doherty sur les effets d’une ingestion de violette…

Paul Doherty, Le combat des reines (The Poison Maiden), 2007, édition 10-18 Grands détectives janvier 2010, 347 pages, €8.80

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Paul Doherty, Le lys et le serpent

Paul Doherty Le lys et le serpent

Ce tome 2 des aventures de Matthew Jankyn, espion au service du cardinal Beaufort, bâtard d’Angleterre, a pour objet cette fois le mystère de Jeanne d’Arc. A-t-elle été vendue par les Chtis ? A-t-elle fait l’objet d’une manipulation anglaise pour s’assurer du pouvoir durant la minorité du petit roi Henri VI de 9 ans ? A-t-elle été abandonnée par le veule et cagneux Charles VII ?

Paul Doherty est professeur d’histoire médiévale à l’université et il connaît sa période. Après Azincourt et sa victoire (anglaise)/défaite (française) dans le premier opus de la série, ‘L’Ordre du Cerf blanc’, nous suivons son héros Matthew sur les chemins boueux de France. Il se revêt d’armure pour faire des coups de main contre les soudards, les écorcheurs, les Bourguignons et les Anglais – enfin tous ceux qui contestent à Charles le Dauphin sa légitimité au trône.

Dans cette atmosphère de paranoïa et de complots – qui va si à bien à notre propre époque – se lèvent des illuminés inspirés par Dieu (ou par le Diable ?). Un petit berger a des visions, l’évêque royal le protège pour son frais minois et par le pouvoir que le ciel, ainsi, lui donne sur la faiblesse du Dauphin. Mais Jeanne entend saint Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine à tour de rôle. Elle lit dans les âmes et prédit souvent ce qui arrive. Mieux, elle s’affirme en soldat dans ce monde où les femmes sont exclues. Son secret ? La certitude d’avoir raison et la fermeté d’être soutenue par le ciel.

Pourquoi pas ? Mais le cardinal anglais Beaufort est sceptique. Il envoie son meilleur limier, « prince des menteurs », couard et irrémédiablement les pieds sur terre, pour en savoir plus. Non pour la vérité – à quoi cela sert-il ? – mais, en bon pragmatique – pour savoir à quoi Jeanne la Pucelle pourrait bien LUI servir.

Matthew se préoccupera de survivre et se trouvera à chaque fois de bonnes auberges où faire bombance et des veuves esseulées pour chauffer sa couche. Il approchera Jeanne de fort près. Espion il est, menteur et scélérat, mais fidèle. Il ne la trahira point, fort marri au rebours de deviner qui trahit la Pucelle : des clercs bien gras, aigris de mal pouvoir et trahissant leur nation. L’évêque Cauchon – au nom prédestiné – est clerc de Beauvais en Picardie. Il s’était rangé aux côté des Bourguignons et aux membres de l’université de Paris qui exigeait que la Pucelle soit remise aux Anglais ou à l’Inquisition d’Église. Portrait de Cauchon par Doherty : « L’homme était grand, avec un visage rubicond, des yeux gris ardoise et une bouche qui évoquait aussitôt le mal. Il pouvait se montrer charmant et plein de délicatesse mais, pour peu qu’on s’opposât à lui, il manifestait une propension à la haine dont même le dernier des rats se serait affligé » p.170. Compiègne a fermé son pont-levis à Jeanne qui rompait le combat, poursuivie par les Anglais. Elle était malvenue chez les Chtis.

On s’étonnera donc de la fin, étayée par des documents historiques, mais dont le romancier pousse l’hypothèse – ce que ne peut faire l’historien. Les paranos seront ravis, les adeptes du Complot boiront du petit lait. Les lecteurs normaux se délecteront d’une intrigue bien ficelée qui leur feront, en passant, revisiter, de façon bien plus vivante que les cours magistraux, la grande histoire de France.

Paul Doherty, Le lys et le serpent (The Serpent among the Lilies), 1990, 10/18 nov.2008, 222 pages, €7.10

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Paul Doherty, L’ordre du Cerf blanc

Paul Doherty L ordre du Cerf blanc

Paul Doherty, professeur d’histoire médiévale en Angleterre, écrit de nombreux ‘detective novels’ ayant pour théâtre l’histoire, l’époque d’Alexandre le Grand ou l’Angleterre du 14e siècle. ‘L’ordre du Cerf blanc’ est le premier d’une série nouvelle, se passant dans l’Angleterre du début de la guerre de Cent ans, un peu après 1400.

Matthew Jankyn, la vieillesse et le statut social venus, y conte ses aventures comme espion de l’évêque de Beaufort, demi-frère du roi Henri IV de Lancastre. Ce dernier a démis le blond Richard II. Le roi Richard n’a pas tenu les promesses de sa jeunesse ; il est devenu tyrannique et écrase d’impôts sa population. Henri de Lancastre se révolte, arrête Richard et le laisse périr dans une forteresse. Mais, durant des années, la rumeur voit l’ex-roi Richard II ici ou là, au Pays de Galles, en Écosse. Son emblème, le Cerf blanc, surgit dans toutes les révoltes populaires et religieuses, comme celle des Lollards, partisans de l’égalité biblique.

Matthew n’a pas connu sa mère, morte en couche. Son père s’est désintéressé de lui jusqu’à ses 17 ans, le confiant au curé, puis au monastère pour y faire son éducation à la dure. A 17 ans, il l’envoie à Oxford y décrocher une licence. Mais le gamin a appris à dissimuler et jamais à aimer. « Jankyn est un espion. Jankyn est un lâche et, par-dessus, tout, Jankyn est un menteur. » C’est ainsi qu’il se présente lui-même à la première page du livre. Mais Matthew Jankyn est avisé, fidèle à ses intérêts, et suffisamment prudent pour se garder en vie. Il est l’espion parfait pour les mœurs du temps. Et l’évêque Beaufort, intriguant politique de première force, découvre ses talents : il lui ressemble.

Sa mission, à supposer qu’il ait le choix de l’accepter, est d’enquêter sur ces rumeurs de roi vivant, sur cet ordre caché du Cerf blanc. Jankyn ira en France, vainqueur d’Azincourt parmi d’autres, au Louvre interroger l’ancien valet de Richard II, en Écosse rencontrer l’imposteur qui lui ressemble. Il sera archer, lépreux, émissaire mandaté. Il agitera ses petites cellules grises pour faire la lumière sur cette énigme historique.

Car il s’agit d’une énigme réelle. Les chroniques du temps en rendent compte. La théorie de Doherty en vaut une autre, mais l’historien ne peut rien dire par manque de sources fiables. Seul le romancier peut prendre le relais. Il s’agit donc d’une histoire vraie, complétée et mise en récit pour notre plus grand plaisir. A la fin, vous saurez la vérité plausible sur la fin de Richard II, et pourquoi son successeur Henri IV reste tourmenté des rumeurs dont il devrait se fiche.

Vous assisterez aussi à la bataille d’Azincourt, vue côté anglais, et vous comprendrez ce qui sépare irrémédiablement les tempéraments des deux peuples : la vanité. Les chevaliers français sont au théâtre, ils se regardent entre eux et agissent scolairement comme les codes sociaux le prévoient. Leur bravoure n’est pas en cause, mais leur stupidité de classe grégaire. Les soldats anglais sont pragmatiques, ils agissent en fonction du terrain et préfèrent l’efficacité des arcs plébéiens aux trop lourdes armures nobles, condamnées par l’histoire. Quand je pense qu’il faudra attendre Vauban puis Napoléon pour qu’enfin l’armée française s’adapte à son époque !… avant de retomber dans le passé avec les badernes de 14 et de 40.

Paul Doherty, L’ordre du Cerf blanc (The Whyte Harte), 1988, ,10/18 2008, 348 pages, €7.50

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Paul Doherty, Le calice des esprits

Paul Doherty Le calice des esprits

L’éminent professeur anglais d’histoire médiévale adore écrire l’histoire sous forme de whodunit, ces énigmes policières qui captivent l’auditoire tout en instruisant sur les mœurs et sur l’histoire du temps. Après Hugh Corbett, Frère Athelstan, Mathew Jankyn et Katrin Swinbrooke, c’est au tour de Mathilde de Westminster de nous initier aux intrigues de la cour d’Angleterre sous Edouard II.

Nous sommes en 1307 et Mathilde a vraiment existé ; comme l’héroïne, elle était versée en simples et connaissait sur le bout des doigts l’apothicairerie.

L’intrigue commence en France, à Paris, sous Philippe dit le Bel. Ce roi absolu, adepte du bon plaisir et avide de fonds pour financer ses guerres, ayant le Pape Bertrand de Got à sa botte en Avignon, ne trouve rien de mieux que d’accuser les Templiers de sorcellerie, sodomie et autres jouissances horrifiques du temps. Mathilde, nièce du trésorier parisien de l’Ordre, doit fuir et se cacher.

Quel meilleur endroit que la Cour elle-même ? Quelle meilleure protection que celle de la fille du roi, Isabelle, promise au jeune Edouard II d’Angleterre pour arrimer la Gascogne, apanage anglais, au royaume de France lorsque naîtra un héritier ? Isabelle n’a que 13 ans mais a déjà été déflorée et initiée par ses frères plus âgés depuis des années. Les princes, comme leur père, prennent leur bon plaisir sans se soucier de la morale d’église ni de la réprobation anti-pédophile de notre XXIe siècle. Mathilde, 20 ans, observatrice et intelligente, se fait reconnaître comme amie par la princesse. Elle l’utilisera pour assurer son pouvoir, sur son père retord Philippe le Bel d’abord, puis sur son époux anglais plus porté vers son favori Galveston que vers elle.

Ce premier opus de la série allèche le lecteur. Il est bien troussé, allègre et empli de détails croustillants sur les mœurs et les quartiers de Paris en 1307. Les encombrements, la puanteur et des hypocrisies sont déjà courantes à cette époque.

Se dessine, par petites touches, l’écart constant entre la France et l’Angleterre. La France s’est formée en État contre les divisions féodales ; le bon plaisir, la tentation du pouvoir absolu et l’utilisation des juristes pour le justifier sont inscrites dans la génétique politique française. L’Angleterre, à l’inverse, est une île qui n’a plus de problème identitaire depuis les rois saxons vers l’an 800 ; mais elle reste soumise aux contre-pouvoirs des puissants féodaux d’Écosse, du pays de Galles et d’Irlande, sans compter les barons qui exigent de siéger au Conseil du roi. L’obligation de négocier, le partage du pouvoir, l’appui sur l’église, sont inscrits dans la génétique politique anglaise. Le roi ne fait pas ce qu’il veut.

Isabelle va découvrir, malgré son jeune âge, le machiavélisme du « grand jeu » entre la France et l’Angleterre. Philippe le Bel va user de sa fille comme d’un pion de grande politique. Mais celle-ci, finaude et mal aimée, ne va pas se laisser faire…

Pour qui aime l’histoire et les romans policiers ; pour qui aime rester dans le réel du temps tout en goûtant une bonne intrigue ; pour qui veut en savoir plus sur le moyen âge, loin des mythes qui courent l’éducation primaire et les médias – lisez Paul Doherty. Il instruit en divertissant et Mathilde est une fille qu’on aimerait rencontrer plus souvent.

Paul Doherty, Le calice des esprits (The Cup of Ghosts), 2005, 10-18 novembre 2009, 351 pages, €8.80

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Paul Doherty, L’assassin de Sherwood

Paul Doherty l assassin de sherwood

Tout le monde connaît Robin des Bois. Surtout d’après les films hollywoodiens et les feuilletons télé, et même les bandes dessinées à l’époque où la télé était encore en France au niveau du « 22 à Asnières » pour le téléphone. Paul Doherty, le fameux professeur d’histoire médiévale anglais, accessoirement auteur de romans policiers historiques sous un tas de pseudonymes (Paul Harding, Ann Dukthas, C.L. Grace), nous parle dans ce livre de Robin des Bois. Le Robin historique, le vrai, à peine romancé pour l’occasion. Dans une note finale, il cite ses sources, les registres et chroniques du temps. Mais bien sûr, le roman n’est qu’une histoire – plausible, mais une histoire quand même. Et celle-là nous emporte.

Nous sommes en 1302. L’Angleterre est gouvernée par Edouard 1er, que le roi de France Philippe IV le Bel tient à merci. Philippe le blond aux yeux froids veut envahir les Flandres – mais par où ? Les espions d’Angleterre sont chargés de le découvrir. Pendant ce temps, Hugh Corbett, clerc du roi anglais, est mandaté par le souverain pour élucider un crime commis à Nottingham, aux lisières des bois de Sherwood. Il s’agit d’une forêt de chênes dense où les malandrins y sont comme chez eux, armés du long arc qui fait leur réputation et perce les cottes de maille. Les cavaliers sont gênés par la futaie ; les convois transportant l’or des impôts y disparaissent, leur escorte dénudée et pendue.

A Nottingham, le sheriff vient de mourir – assassiné. Il a été empoisonné dans sa chambre fermée, alors que tous les aliments et boissons autour de lui étaient sains. Comment cela se peut-il ? Robin des Bois serait-il le diable ? On dit que d’étranges lutins peuplent les forêts et que le Démon a été vu les soirs d’orage, chevauchant à la tête d’une noire légion. Mais le moyen âge est rempli de ces fantasmes et autres superstitions. Quand on se marie à 12 ans pour une fille (et vers 15 ans pour les garçons), qu’à 16 ans on a déjà eu quatre gosses (dont un seul survivant), comment ne pas prendre la vie telle qu’elle vient, et croire tout ce qui se présente ?

Paul Doherty, en spécialiste du moyen âge, ne nous épargne aucune réalité du temps : les gamins dépenaillés, à moitiés nus, qui jouent dans la fange ou « chevauchent » une truie ; les catins dépoitraillées qui racolent les passants, clercs inclus ; les taverniers rusés qui trafiquent de tout et servent de liaisons ; les soudards obtus, brutaux et sans pitié ; les curés méritants, les moines gras et flemmards, les retirés du monde, les sorcières habiles en potions…

Le roman est mystérieux à souhait, fascinant pour les petites cellules grises. Il offre son coup de théâtre final et ses portraits humains. C’est là que Ranulf, l’adjoint souple et queutard de Hugh, gagne ses galons de « clerc » royal. C’est là que l’on découvre un code secret réel, celui du roi de France. Et l’on oublie les temps pour une heure ou deux d’évasion.

Paul Doherty, L’assassin de Sherwood (The Assassin in the Greenwood), 1993, 10/18 2006, 255 pages, €0.39

Un site anglais sur la vraie légende de Robin Hood

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Paul Doherty, L’homme masqué

Paul Doherty L homme masque
L’énigme du Masque de fer a fait couler beaucoup d’encre. L’homme emprisonné ici ou là pour finir à la Bastille était-il le frère jumeau de Louis XIV ? Impossible, répond Paul Doherty, professeur anglais d’histoire médiévale. La cour ne connaissait aucune vie privée et la reine accouchait en public. Mais pourquoi son visage devait-il rester caché sous un masque de velours ou de fer, sauf à quelques personnes – dont le superintendant Fouquet ?

Dans ce roman policier historique, le spécialiste anglais des intrigues moyenâgeuses ouvre une hypothèse audacieuse. Il se fonde sur la correspondance amoureuse secrète et chiffrée de la reine Anne d’Autriche, mère du roi Louis XIV. Il crée le personnage de Ralph Croft, faussaire anglais recherché par les polices du monde connu et emprisonné à la Bastille. Le Régent, avide de belles femmes qui veulent savoir, le gracie officiellement s’il réussit à percer l’énigme. Il devra enquêter dans les archives, lui qui les connait sur le bout des doigts, percer les codes, et dire le fin mot. Inutile de dire que chacun cherche à utiliser l’autre pour ses propres intérêts et que le Régent n’a guère l’intention de laisser filer le détenteur d’un terrible secret si celui-ci parvient à le connaître…

L’homme au masque a été arrêté près de Dieppe sur lettre de cachet royale en 1669. Il devait être surveillé de près durant trente ans dans diverses prisons, Sainte-Marguerite puis Exilles, jusqu’à sa mort à la Bastille le 19 novembre 1703. A chaque fois, sa cellule devait être invisible de l’extérieur, les murs, sol et plafond devaient être grattés pour éviter tout message, sa vaisselle réservée et surveillée après chaque repas pour qu’il ne fasse passer aucun écrit, son linge lavé et repassé sous surveillance constante, puis mis en coffre et brûlé une fois usé.

Louis XIII, fils d’un roi baiseur mort trop tôt, avait du mal avec les femmes. Très pieux, la chair lui répugnait et son épouse, reine venue d’Espagne, était trop jouisseuse et expansive pour lui. Marié à 14 ans, il attendit 18 ans et des promesses à la Vierge avant d’engendrer Louis XIV. S’il est certain que le Roi-Soleil était bien le fils de sa mère, certains doutent qu’il fut fils de son père. On dit que les testicules du roi étaient celles d’un enfant et qu’il n’atteignit sa maturité qu’à 30 ans passés… Mais ce ne sont que des on-dit.

En ce cas, si le Masque de fer ne devait pas montrer son visage, était-ce parce qu’il ressemblait fort à Louis XIV ? S’il ne pouvait être son jumeau, pouvait-il être son demi-frère ? Ou bien Louis XIV et le Masque étaient-ils tous deux fils d’un autre, un amant de la reine qui ressemblait au duc de Buckingham, son amour éternel ?

Ralph progresse pas à pas, captivé par cette énigme qui pourrait changer la politique du temps. Voilà que surgissent les malandrins, les gitans et même les Templiers ! Nous sommes entre ‘Da Vinci code’ et Hugh Corbett. Avec les mêmes approximations topographiques sur Paris que Dan Brown : de la cour du Louvre on ne peut, même à l’époque, apercevoir les tours de Notre-Dame (p.20) ; ni tourner de la rue aujourd’hui de Rivoli « vers l’Opéra », qui n’existait pas encore (p.54) : il a été fondé par Napoléon III ; ni dire que le grand Maître templier Jacques de Molay a été « exécuté sur le parvis de Notre-Dame (p.92) car il a été brûlé dans l’île face au Louvre, de nos jours square Henri IV où une plaque le rappelle.

Malgré ces détails, l’enquête est enlevée, agréable à lire et offre une passionnante solution à cette énigme historique.

Paul Doherty, L’homme masqué, 1991, 10-18 2010, 213 pages, €7.10

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Paul Doherty, Le porteur de mort

Paul Doherty Le porteur de mort
Nous sommes en 1304 dans l’Essex. Saint-Jean d’Acre – dernier bastion chrétien en Terre sainte – est tombée aux mains des musulmans quelques années plus tôt. Le donjon des Templiers a résisté le dernier avant que les survivants soient tous massacrés, sauf les jeunes filles et les enfants de moins de 15 ans, voués aux plaisirs et en vente avec profit sur le marché aux esclaves. A Mistelham dans l’Essex, en ce mois de janvier glacial, le seigneur du lieu s’appelle Scrope ; il est l’un des rares à avoir échappé à la prise d’Acre. Il s’est servi dans le trésor templier avant de s’évader en barque avec ses compagnons dont Claypole, son fils bâtard et un novice du Temple.

Mais justement, il a volé le Sanguinis Christi, une croix en or massif ornée de rubis enfermant le sang de la Passion enchâssée dans du bois de la vraie Croix, dit-on. Les Templiers veulent récupérer ce bien tandis que Scrope l’a promis au roi Edouard 1er d’Angleterre qui l’a fait baron et bien marié. Or voici que des menaces voilées sont proférées par rollet contre Scrope tandis qu’une bande d’errants messianiques établis sur ses terres pratiquent l’hérésie et la luxure. Le roi, dont le trésor de Westminster a été pillé par une bande de malfrats particulièrement habiles (fait historique !), ne veut pas que le Sanguinis Christi lui échappe.

Il mande donc sir Hugh Corbett, chancelier à la cour, pour enquêter et juger sur place au nom du roi. Il sera accompagné de Chanson, palefrenier, et de Ranulf, formé au combat des rues par sa jeunesse en guenilles et que Corbett a sauvé jadis de la potence. Le trio débarque donc au manoir de Scrope, muni des pleins pouvoirs de la justice royale. Lord Scrope est sans pitié, il aime le sang ; sa femme Lady Hawisa, frustrée, qu’il méprise ; sa sœur Marguerite, abbesse du couvent voisin ; son chapelain maître Benedict ; Henry Claypole, orfèvre et bailli de la ville, qui est son bâtard dévoué ; le père Thomas, curé de la paroisse et ancien guerrier ; frère Gratian, dominicain attaché au manoir.

Qui sont ces Frères du Libre Esprit, que Scrope a fait passer par les armes un matin, pour complot et hérésie, dans les bois de son domaine ? Une bande d’errants hippies rêvant de religion libérée de toute structure et hiérarchie, adeptes de l’amour libre et de la propriété communiste ? Artistes habiles à la fresque et à chanter ? Pourquoi donc aiguisaient-ils des armes sur la pierre tombale d’un cimetière abandonné ? Pourquoi s’entraînaient-ils au long arc gallois dont les flèches sont mortelles à plus de 200 m ? Depuis quelques mois, un mystérieux Sagittaire tue d’une flèche galloise un peu au hasard dans le pays, après avoir sonné trois fois la trompe. Qui donc est-il ? De quelle vilenie veut-il se venger ?

Ce seizième opus de la série Corbett est très achevé. L’intrigue est complexe à souhait, comprenant comme il se doit un meurtre opéré dans une pièce entièrement close sur une île entourée d’un lac profond sans autre accès que par une barque bien gardée. Il y a du sang, beaucoup de sang ; un passé qui ne passe pas, des péchés commis qui poursuivent les vivants ; des instincts qui commandent aux âmes, aiguillonnés par Satan. Nous sommes entre James Bond et Hercule Poirot, entre l’action et l’intrigue, la dague et le poison. Nightshade, c’est l’ombre de la nuit, la noirceur des âmes mais aussi le petit nom de la belladone, cette plante mortelle ingérée à bonne dose.

Whodunit ? Qui l’a fait ? C’est à cette éternelle question des romans policiers que Corbett doit répondre, aussi habile à démêler les passions humaines qu’à agiter ses petites cellules grises.

Paul Doherty, Le porteur de mort (Nightshade), 2008, poche 10/18 janvier 2011, 345 pages, €8.80

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Paul Doherty, Le trésor de l’Indomptable

Paul Doherty Le trésor de l'Indomptable

Nous sommes à Cantorbéry au cœur d’un hiver rigoureux, en 1303. La neige s’infiltre sous les vêtements et la glace fait glisser les chevaux. Les forteresses de pierre sont glaciales malgré les braseros, les chandelles de cire pure, les tentures et tapis, le bon vin. Hugh Corbett, clerc royal d’Edouard d’Angleterre et investi du pouvoir d’enquêter, se voit envoyé dans la ville pour chercher un trésor. Ou plutôt une carte sur parchemin censée dire où il se trouve.

Ne croyez pas en l’imagination débridée de l’auteur : ce trésor du Suffolk existe réellement. Il a circulé longtemps sous forme de légendes, enjolivées par le merveilleux, mais il a été retrouvé par les archéologues après la Seconde guerre mondiale… Il s’agit du bateau viking de Sutton Hoo, où un prince saxon a été enterré avec ses richesses sous un tertre funéraire !

La fiction ne cesse de rencontrer la réalité chez Paul Doherty, éminent professeur d’histoire médiévale dans le civil. Il a l’art de tresser une intrigue d’Agatha dans un décor moyenâgeux plus vrai que nature. Cette fois-ci, il n’est pas en reste. D’obscures vengeances issues de meurtres, des trafics de marchands, des hôtes étrangers assassinés dans leur demeure bien gardée sans que nul n’ait rien vu, des carreaux d’arbalète qui volent ici ou là pour menacer ou pour tuer, une jeune femme divine et froide accusée du meurtre de son mari, un amant, une servante, un médecin, un lord maire, divers moines et mimes…

Hugh et son assistant Ranulf vont de monastères en manoirs, d’hostelleries en guildhalls ; ils arpentent les chemins glacés et les ruelles encombrées ; côtoient Joyeux, ruffians, godelureaux, ribaudes et jouvenceaux, tous en haillons superposés et parfois pieds nus sur la neige. Ils croisent des pendus aux yeux cavés par les corbeaux, des processions funéraires avec croix et encens balancés par les enfants de chœur. Ils hument les bonnes odeurs puis se sustentent de « chapons et volailles cuits au beurre ; tourtes à la croûte dorée agrémentées de sauces noires relevées ; perdrix rôties ; porc craquant servi avec des champignons et des oignons ; soupe aux œufs et au lait, le tout arrosé des meilleurs vins du Béarn. » p.270 Contrastes.

Ce moyen-âge est rude, étonnamment vivant. « Corbett fit ses adieux à Vive-la-joie et s’éloigna, précédé des jouvenceaux qui gambadaient, se bousculaient, donnaient des coups de pieds nus dans la neige, effrayaient les oiseaux et agitaient les bras. La pure exubérance de leur jeunesse fit sourire Corbett : c’était un réconfort bienvenu… » p.155 Chacun y cherche fortune et à se hausser du col. Les passions sont vives et l’intelligence de quelques-uns aussi. L’au-delà inspire de la crainte et de l’espoir. On tue dans les églises, mais le chant qui s’élève des chœurs monastiques est bien beau. On ne craint pas, non sans humour, d’abuser des croyances naïves : « Un vendeur de reliques, barbu, la peau hâlée par le soleil, les yeux étincelants, hurlait qu’il allait mettre aux enchères l’alliance de la Vierge Marie, une lanière des sandales du Christ, et un morceau de la porte de l’église que Simon le Mage avait édifié à Rome » p.161. L’inégalité est forte et presque héréditaire. Dans la ville, les jours de marché, « les miséreux réclamaient une aumône et les riches, l’œil brillant, la lippe vermeille, la peau blanche comme lis, paradaient dans leurs atours de satin et de samit avec, sur la tête, de courts capuchons à la pointe enroulée autour du cou, sur les épaules des capes de laine et, autour de la taille, des ceintures aux cabochons d’or et d’argent » p.100.

Tout commence par un rude pirate arraisonné, se poursuit par les meurtres mystérieux d’une famille de marchands, hôtes du maire de Cantorbery. D’autres comparses sont mêlés à l’histoire et tout se termine par la justice du roi. Si le lecteur en vient à soupçonner à peu près tout le monde, il a des doutes sérieux sur les vrais coupables. On se dit que… Et puis ce ne peuvent être qu’eux ! Mais jusqu’au dernier moment le suspense demeure. Un bon Doherty à lire au cœur de l’hiver devant une tasse de vin chaud à la muscade et à la cannelle, devant les enfants qui jouent, alors que la glace fige les arbres au-dehors.

Paul Doherty, Le trésor de l’Indomptable (The Waxman Murders), 2006, 10/18 2008, 318 p., 8.80€

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Paul Doherty, Le livre du magicien

Paul Doherty le livre du magicien

Encore un Doherty, me direz-vous ? Eh oui, c’est que ce prolifique, bien qu’au civil éminent professeur anglais d’histoire médiévale, est l’auteur d’au moins six séries de romans policiers historiques, dont plus de quinze ayant pour héros le clerc du roi Hugh Corbett ! Le livre du magicien fait suite à L’archer démoniaque, La trahison des ombres et Funestes présages, mais on peut le lire seul.

L’histoire, cette fois se complique. Ou plutôt la petite histoire rencontre la grande. Le décor est toujours cette Angleterre des campagnes au temps du roi Edouard 1er, époque rude et féodale de l’an de grâce 1303. Mais les protagonistes sont cette fois la France et l’Angleterre, affrontés par espions et clercs interposés. L’objectif est de réduire les apanages gascons d’Edouard 1er à la vassalité de Philippe le Bel. Où l’on voit les Anglais rusés et les Français impérieux, l’amorce de « l’État c’est moi » qu’affectionneront très tôt les rois de France et le bon vouloir fantasque du roi anglais.

En bref, dans un château « imprenable » des bords de mer, côté anglais, des émissaires lettrés des deux royaumes se réunissent, d’ordre de leurs rois, pour y débattre d’un livre secret. Il fut écrit dans un code inconnu et a pour titre « Secretus secretorum ». Le fameux Roger Bacon en est l’auteur. Ce livre existe pour de vrai – et n’a jamais été traduit en clair – mais sa provenance fait débat. Est-il vraiment de Bacon ? Ces travaux érudits sont le prétexte au roi de France pour mettre au pas ses clercs de Sorbonne qui en prennent à leur aise avec leur théorie du pouvoir. Pour eux, le bon plaisir du Prince n’est pas source de légitimité – voilà qui est bien séditieux ! Trois sur quatre trouveront d’ailleurs la mort au château, lors de malencontreux « accidents ».

Amaury de Craon, l’oreille de Philippe de France, est rusé comme un goupil et voudrait bien en accuser les Anglais. Il aurait ainsi un prétexte pour asservir la grande île aux désirs de revanche du roi, et contrer le Pape, qui soutient Philippe le Bel parce qu’établi sous sa protection en Avignon. Mais, on le devine, Hugh Corbett, intègre et scrupuleux, veille, ainsi que son âme damnée Ranulf, auquel son roi à fait des promesses secrètes.

Rien n’était simple mais tout se complique. Ne voilà-t-il pas qu’une série de jeunes filles, fraîches et jolies, sont occises par carreau d’arbalète, en quelques jours, successivement ? Et que de sombres colporteurs sillonnent les chemins pourtant enneigés de cette contrée déserte. Cela alors qu’on signale des cogghes de pirates flamands le long des côtes, ce qui ne s’était jamais vu durant l’hiver. Que se passe-t-il donc en cette contrée dominée par le château de Corfe ?

Nul doute qu’Hugh ne démêlera l’écheveau enchevêtré de tous des périls qui menacent le royaume et son faible roi. Passera alors sa justice, expéditive selon les mœurs du temps. Et l’on fera entre temps connaissance d’une galerie de personnages hauts en couleur et attachants : un espion, quatre clercs lettrés, un gamin de taverne, une douce jeune fille, un prêtre tenant l’hostie à l’envers, un hors-la-loi repenti, une vigoureuse maîtresse lavandière, un jeune soldat grêlé, une fille de seigneur qui n’a pas peur de draguer les beaux garçons… Doherty n’a pas son pareil pour, en quelques mots, croquer un caractère.

Le charme du polar médiéval tient en l’usage de mots anciens qui prennent, à notre époque moderne, des résonances profondes. Ce ne sont ainsi que garces, bachelettes et jouvencelles, ou gamins, bacheliers et jouvenceaux. L’on y fait rencontre de pendards et de claquedents, de gâte-sauces, de souillons et de saute-ruisseau, de lavandières et de taverniers. Les gens s’abreuvent de posset et de bière en chope ou en pichet, de vin épicé brûlé au fer rouge ; ils déjeunent de ragoût de venaison avec du pain sortant du four et une écuelle d’oignons et de poireaux frits au beurre, ou de saumon sauce au vin et de poulet crème au cumin.

C’est ainsi que Doherty oppose l’hiver du dehors à la chaleur du dedans ; le mal de l’état de nature au bien de la collectivité humaine (lorsqu’elle est organisée) ; la solitude des forêts enneigées à la vie grouillante des églises, des tavernes et des châteaux ; la faim qui tenaille les hors-la-loi aux cuisines bien garnies des paysans, des tenanciers et des seigneurs ; l’imprévoyance des ignares qui ne suivent que leurs instincts du moment à la bonne gestion des avisés qui préparent l’avenir. L’histoire se passe, comme les trois précédentes, durant un hiver. A croire que le mystère est plus profond, plus démoniaque, quand la nature s’en mêle. Que la raison est une lumière qui éclaire comme le soleil. Que le bon feu qui flambe dans la cheminée des salles, aide la raison à clarifier les choses. Peut-être est-ce un roman qu’il faut lire calfeutré chez soi, sous la couette confortable, quand le froid est mordant au dehors ? Durant nos étranges saisons, on peut le lire tout de suite.

Paul C. Doherty, Le livre du magicien, 2004, 10/18, 350 pages, €1.26

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Paul Doherty, Funestes Présages

Paul Doherty Funestes presages

Cette enquête du clerc royal Hugh Corbett est l’une des plus abouties. Les caractères des personnages se précisent. Hugh apparaît plus cérébral, plus scrupuleux, plus humain aussi – ayant peur de la bataille et horreur de tuer. A l’inverse, son comparse Ranulf-atte-Newgate se révèle un tueur sans scrupules, aimant se bagarrer, du moment qu’il s’agit du droit et de la loi. Nul doute que les deux se complètent, Ranulf de mœurs plus « féodales », attaché à la personne du Roi et pour qui les paroles sont la loi et l’ordre ; Hugh plus « moderne », jugeant par lui-même en raison et attaché au Droit abstrait de l’intérêt général.

Les voici tous deux conviés dans une abbaye opulente où l’Abbé, ancien chevalier banneret du roi Edouard, est retrouvé mort d’un coup de poignard alors que les huis et fenêtres à meneaux sont restés clos soigneusement. L’atmosphère du lieu entretient le mystère, l’hiver entonnant ses bourrasques de vent glacé et de neige, les anciens marais drainés luisant de feux follets et un antique tumulus, en plein pré, recelant peut-être la tombe d’un roi païen… Saint-Martin-des-Marais, lieu de raison par sa riche bibliothèque et ses œuvres de Romains, lieu de culte où Dieu sert de rempart aux superstitions et exorcise les démons, lieu de vie confortable, bien chauffé et recelant moult provisions – l’abbaye a perdu la tête et, avec elle, la sécurité. Les meurtres se succèdent, horribles et différents, sans qu’un lien rationnel n’apparaisse à l’enquête. Et pourtant…

Ce tumulus vénérable était un point de discorde entre les tenants du respect conservateur pour les choses telles qu’elles sont et les tenants du progrès sous la forme d’une hostellerie apportant de nouveaux revenus à l’abbaye. L’abbé était contre la fouille du tumulus au centre de la prairie de Bloody Meadow : il est mort – est-ce un crime « économique » pour déblayer la voie ? Certains murmurent qu’il était prêt à changer d’avis – est-ce la réalisation d’une prophétie attachée au nom (Bloody Meadow signifie « prairie sanglante ») ? Et que vient faire dans cette affaire Lady Margaret, veuve d’un ami de l’abbé, qui refuse obstinément de le rencontrer tout comme de céder ses droits sur le bout de prairie ?

Plus les clercs royaux s’enquièrent et poussent les uns et les autres dans leurs retranchements, plus l’aspect ordonné et positif de l’abbaye se lézarde. Comme dans toute communauté fermée, les jalousies et les passions fermentent, les petits arrangements avec le siècle fleurissent, les péchés contre les Commandements de Dieu sont relativisés. Dieu, d’ailleurs, est bien absent de l’histoire. Il n’est qu’un décor assurant prébendes et protection, statut social et loisirs d’étudier. Qui a la foi dans cette abbaye ? L’abbé lui-même n’est-il pas devenu exorciste pour « rencontrer les démons », donc – par pure antithèse raisonnable – en inférer qu’un Dieu existe ?

Jusqu’aux neuf dixièmes du volume, Hugh Corbett comme le lecteur seront laissés errants dans un labyrinthe de fausses pistes et de demi aveux en forme d’impasses. Puis le puzzle se mettra en place. Brusquement, un symbole romain que l’abbé aimait à reproduire prendra tout son sens et aboutira à l’inévitable résolution de l’énigme : un drame de l’amour, cette passion trop humaine que nul Dieu ne peut capter à son seul profit…

Voici une belle et bonne enquête dans cette Angleterre médiévale qui rappelle l’Europe avant le progrès (et que certains écolos voudraient voir revenir). Un décor à la Ellis Peters, une intrigue à la Agatha Christie, et toute la bonne rationalité venue du monde romain appliquée à cet univers obscur des anglo-saxons du 13ème siècle.

Paul C. Doherty, Funestes présages, 2001, 10/18 Grands Détectives 2005, 366 pages, €4.00

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Peter Robinson, Face à la nuit

peter robinson face a la nuit

Une enquête de l’inspecteur principal Banks est toujours un événement. Si la ville d’Eastvale n’existe pas ailleurs que dans l’imagination fertile de l’auteur, elle ressemble à Ripon dans le Yorkshire. Mais si l’histoire débute par le meurtre d’un flic à Eastvale, elle se poursuit à Tallin, Estonie. C’est dire si ce nouvel opus de la série renouvelle le genre.

Banks est toujours célibataire mais moins accro au whisky Laphroaig ; il lui préfère désormais le vin rouge. De même, ses dadas musicaux évoluent vers du plus récent – et même du classique. Son fils Brian, cité plusieurs fois, est devenu un musicien de brit pop célèbre jusqu’aux États-Unis. Annie, la collaboratrice d’enquête, s’est remise des balles qu’elle a prise dans le corps lors d’un volume précédent. Le métier de flic n’est décidément pas de tout repos.

Car le crime évolue, il s’internationalise, se sophistique. Nous croisons cette fois des travailleurs immigrés clandestins, des marchands de chair humaine transfrontières et des usuriers anglais sans scrupules. Mais aussi la mafia russe ou estonienne (les deux étant liées par la même origine soviétique). Les flics sont aussi ripoux en Estonie qu’en Angleterre, peut-être un peu moins dans ce dernier pays (pour la morale), mais à peine. Ce qui fait agir Banks, comme Annie, est moins l’argent ou le goût du pouvoir que la curiosité à démêler une intrigue, plus la décence commune qui répugne aux meurtres d’enfants ou de jeunes filles.

Cette fois, la piste du crime à l’arbalète du flic d’Eastvale croise la disparition d’une jeune anglaise de 19 ans en virée à Tallin, des années plus tôt. Banks a l’intuition que les deux sont liés, contrairement à l’inspecteur Joanna Passero, superbe blonde glaciale qui appartient à l’inspection générale des services de police. Elle ne veut qu’impliquer le flic mort ; Banks préfère la vérité jusqu’au bout et connaître le sort de Rachel. Chacun ses priorités.

Le roman se découpe avec art en alternant Eastvale et Tallin, Banks et Annie chacun dans leurs recherches, avec Joanna Passero en aiguillon qui oblige à la performance. L’enquête progresse de façon continue, aucun chapitre ne s’achève sans que l’on ait avancé. Si le dénouement n’est pas un coup de théâtre, c’est parce que Peter Robinson préfère la psychologie des personnages et la sociologie des milieux à la construction intellectuelle. Le crime est humain, trop humain. Toujours à base d’avidité, qu’elle soit de pouvoir, de fric ou de sexe – dans l’ordre d’importance.

Quand une petite bourgeoise anglaise comme Rachel rêve de grosse bagnole et de compte en banque bien garni pour vêtir son prince charmant, nous ne sommes plus chez Andersen ni chez Disney, mais dans la naïve stupidité classe moyenne bien d’aujourd’hui. Il se trouve qu’un Estonien jeune et nanti de tous ces attributs ne peut qu’être mafieux, donc dangereux. Ce qu’une oie blanche avide ne peut concevoir, toute emplie d’humanisme anglican et de charte des droits britanniques – éléments qui n’existent que chez elle, et de moins en moins…

Dommage que la traduction de Marina Boraso soit si embrouillée, elle qui confond le docteur Glendenning et le docteur Burns pages 178 et 179 (entre autres bourdes). Dommage aussi que « le marketing » du premier éditeur français Albin Michel soit aussi peu cultivé, traduisant Watching the Dark (titre anglais) par un pâle et fadasse Face à la nuit – alors même qu’il est indiqué page 404 que Scruter les ténèbres est nettement mieux adapté, et page 249 qu’il est une référence à l’album 1993 du guitariste acoustique Richard Thompson, et plus encore la traduction exacte de la rubrique d’un journaliste estonien lui aussi assassiné dans le roman… Comme le dit Annie à deux flics débutants, le minimum professionnel est au moins aujourd’hui de savoir interroger un moteur de recherches !

Mais on ne peut pas demander aux soutiers du marketing et de la traduction d’avoir des lettres dans la France des années 2010, tant l’Éducation « nationale » est fière de ses 77% annuels de réussite au bac.

Ce roman policier anglais d’un auteur qui vit au Canada et qui a enseigné en Estonie allie la tension à la description, et l’action à la psychologie. De quoi vous hypnotiser un bon moment pour le meilleur.

Peter Robinson, Face à la nuit (Watching the Dark), 2012, Livre de poche 2015, 549 pages, €7.90
Existe en format liseuse Kindle – mais plus cher : €9.49
Les Peter Robinson chroniqués sur ce blog

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Paul Doherty, Faux frère

Paul Doherty Faux frere

Nous sommes à Londres à la fin du printemps 1302. L’irascible et caractériel roi Edouard 1er mande son clerc Hugh Corbett pour enquêter sur des meurtres répétés de jeunes prostituées, égorgées et mutilées chacune un 13 du mois. Corbett rechigne, il avait la parole du souverain pour prendre quelques semaines et aller dans la famille de sa femme au pays de Galles. Derechef, le roi le fait chevalier et c’est désormais sir Hugh Corbett, flanqué de son souple et nerveux clerc adjoint Ranulf, qu’il a sauvé jadis de la potence, que débute l’enquête.

Tout tourne autour de Westminster, l’abbaye royale laissée à l’abandon depuis des années. Il se murmure que les Bénédictins s’y dévoient et financent des orgies de vin et de sexe à l’aide de l’argenterie du domaine. Ne voilà-t-il pas qu’un renégat anglais, ex-marchand emprisonné en Flandres pour cause de manque de parole du roi Edouard, est vu à Londres ? L’une des victimes, cette fois une lady en charge du secours aux filles perdues, murmurait ce dicton célèbre mais incongru : « l’habit ne fait pas le moine ». L’intrigue tourne autour de cette phrase, reprise dans le titre du roman.

Le pittoresque de la ville capitale ne nous est pas épargné, la pauvreté des petits mendiants dépoitraillés comme des soldats mutilés qui n’ont pour retraite d’avoir servi le roi que la mendicité. Les odeurs de la ville médiévale sont fortes, la morale faible, les instincts règnent en maîtres parmi la population illettrée prête à croire ce qu’on veut.

Mais c’est bel et bien l’éducation, et la logique apprise à l’école, qui sert le clerc et lui permet d’y voir clair. Bien que… « Il aurait dû se rappeler que la somme des parties ne constitue pas forcément un tout et que le hasard, le sort et les coïncidences défient la logique » p.264. Le lecteur est donc pris dans les rets d’une suite d’intrigues où il s’emberlificote autant que l’enquêteur, jusqu’aux coups de théâtre du finale. C’est bien mené, captivant et incomparable pour percevoir et sentir le moyen-âge londonien.

Ce qui n’est pas le moindre mérite de ce livre, l’intrigue ici décrite réellement eu lieu dans l’histoire de Westminster et les archéologues ont trouvé des morceaux de peau du coupable, écorché de par le roi et restés incrustés dans la porte de l’abbaye. L’auteur, professeur d’histoire médiévale, donne les cotes des archives dont il s’est inspiré. Un mot encore, Hugh Corbett a lui aussi existé : son vrai nom était John de Droxford. La réalité, parfois, dépasse la fiction !

Paul Doherty, Faux frère (Murder wears a cowl), 1992, 10/18 2007, 284 pages, €1.65

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Danila Comastri Montanari, Cave Canem

danila comastri montanari cave canem
L’Occident vieillit, la mode est à la nostalgie, au regard vers le passé. Depuis la curiosité légitime pour l’histoire (qui est positive) jusqu’aux larmes et regrets du « c’était mieux avant » (qui est négatif), l’engouement pour le roman historique ne se dément pas. Surtout quand ce roman est en plus policier. Cave Canem est le premier tome d’une série qui met en scène un sénateur romain dans sa trentaine, épicurien, réaliste, parfaitement dans le vent de son époque.

C’est que son auteur, Danila Comastri Montanari est licenciée de Science politique et parfaitement italienne. Son érudition est donc étendue et l’action réduite. Les tableaux de mœurs comptent plus que l’avancée de l’enquête ; l’énigme est plus intellectuelle qu’à rebondissement. D’où le ton un peu figé et le vocabulaire un tantinet trop universitaire pour cette ouverture d’une série de 12. Il reste que le sénateur Publius Aurélius Statius nous est sympathique. Il a 16 ans dans le premier chapitre et devient brutalement pater familias de sa domus par le décès accidentel de son père. Il doit s’imposer, ce qu’il fait de tout son cœur et de sa grande intelligence, le savoir grec dont il a été abreuvé lui ayant ouvert l’esprit. C’est à cet instant que nous apprenons que, dans la Rome antique, nul n’était juridiquement ” majeur ” avant le décès de son père – eût-on 70 ans !

Là, probablement, réside tout le sel de cette originale série. L’énigme est bien présente, mais l’analyse de la société et de la psychologie d’époque sont plus intéressantes, surtout pour nous, Français. Surtout à l’heure où les programmes de collège sont « allégés » par l’ignorance contente d’elle-même et la démagogie mondialo-socialiste si fidèlement exécutée par Belkacem.

A la lecture de ce livre, il ne faut pas être particulièrement attentif pour qu’une évidence saute aux yeux : la France actuelle a gardé de nombreux traits du monde romain sous l’empereur Claude, entre 19 et 44 après J.C. Même révérence pour celui qui incarne le pouvoir suprême, même centralisation où la politique ne se fait qu’à Rome, même société de cour autour de laquelle tout ambitieux gravite. Même pipolisation des coucheries et intrigues des puissants, la télévision étant remplacée à Rome par les courriers et la rumeur. Même attrait nostalgique pour la campagne, son existence naturelle et ses produits tout frais, voire ses recettes de grand-mère pour préparer les poissons à la table ou les onguents sur la face.

Ce qui va plus loin, et nous ramène à notre inconscient historique, la fameuse ” laïcité à la française ” dont nombre de politiques à la mémoire courte se rengorgent, nous vient tout droit de la Rome impériale préchrétienne ! « Entre nous soit dit, expose le jeune sénateur, l’existence des dieux me semble tout aussi improbable (que la divination) même si, en bon Romain, je jure sur le génie d’Auguste et je célèbre les rites propitiatoires que le ‘mos majorem’ (la tradition) prévoit. Mais ces cérémonies concernent la loyauté de l’État, certes pas la foi la plus intime : heureusement, chacun est libre, à Rome, de vénérer le dieu qu’il veut, ou de n’en vénérer aucun, tant que la loi n’est pas violée » p.112.

L’hymne à la France technicienne, chantée par Airbus aussi bien que par les ingénieurs de Bouygues et d’Alstom, nous vient tout droit de Rome et de sa fierté de bâtir. « Les monts creusés en profondeur, les collines aplanies, les plaines fertiles qui remplaçaient les marais méphitiques, les larges et agréables routes, les splendides routes pavées qui diffusaient partout le nom et la civilisation de Rome, voilà ce qui le rendait fier d’être romain, bien plus encore que la victoire des légions. Eau courante, maisons chauffées, monte-charges, grues, puissantes machines de guerre, bateaux rapides, écoles et bains pour tous… le progrès était vraiment irrépressible, songea le patricien avec orgueil » p.122.

Sauf que, malgré l’eschatologie chrétienne qui allait bientôt submerger l’Occident, reprise par le progressisme des Lumières puis par la vulgate marxiste et l’espérance socialiste, le progrès est loin d’être un chemin linéaire ! Si les Romains du temps de Claude se baignaient tous les jours, il faudra attendre la seconde moitié du XXème siècle pour que les Français retrouvent ces bonnes habitudes… Il y a toujours des mystiques ou des ” croyants ” pour préférer la vie sauvage ou la férule d’un Code divin figé une fois pour toutes.

L’exploration de l’Empire qui fut il y a 2000 ans nous fournirait-il quelques clés pour anticiper notre destin ? Si l’histoire ne se répète jamais, car elle est à chaque fois nouvelle, l’être humain n’évolue pas si vite qu’un homme de notre siècle ne puisse ressembler trait pour trait à un Romain d’alors. Le pouvoir politique, l’attrait de l’argent, les amours et rivalités familiales, la communauté du domaine, connaissent-ils des approches humaines si différentes ? La nostalgie pour les rassemblements – famille élargie, groupes d’amis, associations, syndicats, militants, monastères, communautés diverses, et même la conception de l’économie – ne vient-elle pas de cette domus romaine qui organisait l’existence, sous un même toit et dans un même domaine quasi autarcique, d’une centaine de personnes, depuis le pater familias jusqu’aux plus humbles esclaves ?

jeune esclave nu

Dans son Appendice au roman, l’auteur éclaire un peu ce monde pour nous anachronique des esclaves romains. Ils ne constituaient pas une classe, « le terme servus dénotait en effet un état juridique, et non économique, si bien qu’on pouvait trouver des esclaves très riches, à leur tour propriétaires d’un grand nombre de servi » p.232. Surtout que les aristocrates romains avaient cette attitude déjà ” catholique ” de mépriser tout ce qui était travail et argent : il leur suffisait de naître ; les esclaves travaillaient pour eux, production et commerce leur étaient délégués. L’affranchissement était monnaie courante, si bien qu’Auguste dut le réglementer et « en ce qui concerne l’attitude des citoyens libres à l’égard de leurs semblables réduits en esclavage, le monde antique fut totalement dépourvu du racisme qui a caractérisé, par exemple, dans le monde moderne, la condition des Africains sur le continent américain : l’on n’était pas esclave en raison d’une infériorité morale, intellectuelle ou biologique, mais simplement par malchance » p.233.

Au total, le coupable de l’intrigue est inattendu, ce qui fait toujours plaisir au lecteur de roman d’énigme, mais la promenade sociale-historique vaut le détour !

Danila Comastri Montanari, Cave Canem, 2001 Grands Détectives 10/18, 244 pages, €4.50

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Dan Simmons, L’épée de Darwin

dan simmons l epee de darwin
J’aime les gros livres. Ils recèlent en eux tout un monde que les livres trop fins n’ont pas le temps de laisser surgir. L’époque est à la rapidité, au zapping, aux « romans » d’à peine 120 pages – je n’aime pas l’époque. D’autant qu’elle n’en a aussi, cette fameuse époque, que pour les « spécialistes », surtout en France. Soyez « spécialisés » dans n’importe quel sujet, vous passerez à la télé – et les journaleux comme les gogos feront devant vous la grande prosternation (j’ai connu cela), croyants ébahis par Ignorance profonde. Dan Simmons, lui, se rit des « spécialisations ».

Dans une Amérique où tout être normalement constitué crée sa propre entreprise, il a commencé par enseigner (imaginez un jeune Français créant sa propre entreprise, à 19 ans, et vous aurez l’équivalent, puisque tout Français normalement constitué se veut d’abord enseignant !). Puis, Dan est tombé d’enseignement en création : là, c’est plus dur, le tempérament américain reparaît.

Je l’ai connu par la science-fiction, thème très américain, congénitalement optimiste, d’une société jeune qui ose se projeter dans l’avenir. Thème bouché dans une France vieillissante, frileusement repliée sur elle-même et qui préfère contempler son nombril, des « lieux de mémoire » aux repentances à répétition et au déni de tout changement. Mais – et c’est là où l’Amérique ne sera jamais la France (c’est heureux !) – Dan Simmons a bifurqué de la science-fiction au thriller.

L’épée de Darwin est son second opus dans cette veine. Une grande réussite !

Ne vous arrêtez pas au titre, même en américain il ne signifie pas grand chose. Il n’est nullement question « d’épée » en ce livre, quant à Darwin, rien à voir avec les espèces, il n’est que le prénom du héros. Darwin, alias Dar Minor, est docteur en physique, veuf pour cause de crash d’avion où son épouse adorée et son fils à peine né ont péris. Dar, qui a travaillé pour la NASA après avoir été marine à 19 ans au Vietnam, ne croit plus dans les bureaucraties tentaculaires qui figent l’Amérique. Il est indépendant. Il a créé sa propre société de consultant. Comme il connaît bien la balistique et le jeu physique des forces, il a reconstitué pour son plaisir intellectuel l’accident de la navette Challenger comme celui de la Mercedes de la princesse Diana dans le tunnel de l’Alma. Vous en apprendrez de belles…

Pour l’heure, il se trouve que Dan Simmons a, dans la vie réelle, un frère. Et que ce frère, Wayne, s’occupe d’enquêter sur les accidents. Dan, pratique, nous offre un florilège des escroqueries aux assurances comme des faits incongrus. Tout est vrai, tout est simplement imagé en roman. La première scène propulse une auto sur une falaise à trente mètres au-dessus de la route ; la dernière tue le gardien d’une éléphante dans un sale coup. Absurdité, bêtise des hommes : on rit. Mais c’est tragique.

Entre ces deux anecdotes se déploie une enquête. Dar Minor manque d’être tué au volant de sa magnifique voiture de course japonaise, une Acura NSX noire dont aucun détail technique ne vous est épargné. Est-ce une imprudence de la route ? Non pas, mais la Mercedès noire surgonflée de mafieux qui lui tirent dessus. Pourquoi ? Parce qu’il est spécialisé dans les reconstitutions de meurtres déguisés en accidents et que cela ne fait pas l’affaire de certains avocats, trop médiatiques pour être honnêtes.

Qui aime le bon thriller rempli d’action, les sujets originaux où l’on apprend toujours quelque chose, l’humour glacé des situations où la sottise se déploie, la fragilité humaine surmontée par Sparte, Marc-Aurèle et un entraînement de marines, ne pourra qu’aimer ce livre. Il est passionnant, bien écrit, intelligent. Bien sûr, il y a le droit et le triomphe de la loi ; l’amour qui surmonte les épreuves ; une débauche de matériel qui justifie l’action. Nous sommes en Amérique. Dans le monde contemporain.

Mais il est bien plus intéressant de mesurer comment une société peut survivre et croître dans l’individualisme inhérent à la modernité que de regarder avec nostalgie les paysans d’hier enfermés dans leurs petits villages ou les intellos fonctionnaires dans leurs fumeuses chimères.

Dan Simmons, L’épée de Darwin, 2000, Folio policier, 606 pages, €10.20

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Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent

patrice montagu williams la guerre de l once et du serpent

Nous sommes en septembre 1939 dans le Nordeste brésilien. La guerre, en Europe, n’a pas encore éclaté mais les nazis déjà se sont divisés. Les SS dévoués à leur führer téléguidé par la grande industrie ont balayé les SA épris de grandeur raciale. Un ex-séminariste devenu SA a vu tuer son jeune compagnon de 18 ans à ses côtés avant d’être exilé, sauvé par sa Croix de fer acquise durant la Grande guerre 14-18.

Il s’établit au Brésil, dans le sertão, cette étendue pauvre peuplée d’Indiens mais qui « appartient » (par la force légitimée par le droit) aux grands propriétaires fonciers. L’ordre d’un État, expose judicieusement l’auteur, n’est-ce pas « faire comme l’Église et (…) protéger les intérêts de ceux qui possèdent tout contre l’avidité de ceux qui n’ont rien » ? p.70. Et les représentants de l’ordre, tel le colonel de la police militaire, roule en Chrysler Airflow tandis que les Indiens vont en âne.

Dans ce roman bien écrit – son troisième livre – l’engrenage est celui du destin : deux légitimités s’affrontent, égales, ce qui compose une tragédie. Le mécanisme d’horlogerie est bien mené, les caractères cependant manquent un peu de souffle. Le Padre est l’ex-nazi, le Capitaine la police militaire. Chacun des deux personnages incarne une vision : celle du rêve ou celle de l’État. Peut-être eût-il été judicieux de les rendre plus denses, plus passionnés ?

Chrysler Imperial Airflow

Le capitaine a vaincu récemment les cangaceiros qui écumaient la région, pillant et violant à l’envi. Le Padre devient cacique d’un village d’Indiens, qu’il veut transformer en ville nouvelle pour les meilleurs d’entre les Allemands, une fois finie la guerre mondiale qu’il entrevoit – l’Allemagne vaincue. Des colonies allemandes ont déjà été créées dans les pays d’Amérique du sud, mais elles ont mal résisté, se mêlant trop à la population : le mélange des races et des cultures dégénère toujours, selon la croyance nazie. À l’inverse, le capitaine, moins brut qu’il ne paraît et même lecteur de livres, croit que son pays, le Brésil, a l’avenir devant lui justement par le mélange.

L’auteur ne prend pas position dans ce choc des idéologies. Mais il fait s’interroger : peut-on peupler un pays vide avec ses rêves ? Les États-Unis l’ont fait, l’Australie aussi – mais indigènes et aborigènes n’ont rien de commun avec les grands propriétaires, les gouverneurs et les généraux de l’Estado Novo brésilien instauré par Getúlio Vargas dès 1937. Les mercenaires payés par les propriétaires se feront décimer mais l’armée commandée par le capitaine aura le dernier mot.

bresil sertao

Resteront quatre êtres : le Padre et le capitaine qui s’affronteront en duel, l’Indien traître qui survit comme tout collabo, et l’innocence représentée par une petite fille à qui est offerte la croix d’or porte-bonheur du cangaceiros. La grande vague de l’histoire balaie tout et seul l’État subsiste…

Le roman fourmille de détails sur le Brésil, sur l’existence loin des villes et la variété des animaux (tel l’once, ce jaguar sud-américain), sur les rapports de force et les superstitions. Le grand rêve du Padre rappelle parfois celui mis en scène par Jean Raspail, sans en prendre le style flamboyant.

Mais les chapitres coulent, fluides, qui vous immergeront dans l’exotisme, surtout si vous envisagez de visiter un jour ce pays immense où presque tout est possible.

Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent, 2015, éditions l’Harmattan collection romans historiques, 219 pages, €20.00

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Viviane Moore, Les Guerriers fauves

viviane moore les guerriers fauves
Viviane Moore est connue pour sa série de romans policiers médiévaux menés par le breton Galeran de Lesneven. Elle récidive aujourd’hui par une nouvelle série avec Tancrède, le Normand de Sicile, mené par son mentor Hugues, un Gréco-Syrien.

Viviane Moore a l’art de recréer une atmosphère à partir d’une documentation de base, accessible dans toutes les bonnes librairies, qu’elle a la délicatesse d’indiquer en annexe. Son texte est construit comme un architecte fait les plans ; elle le rédige en chatoyant comme un maître verrier ses éclats de couleur. Héritage probable de chacun de ses deux parents dont c’était les métiers. Le vitrail du récit est ainsi émaillé de termes d’époque, expliqués en lexique qui donne un ton et un charme indéfinissable à l’histoire. Être née à Hong-Kong facilite l’imagination : on rêve des terres de ses ancêtres plus qu’on ne les connaît.

Pour toutes ces raisons, j’estime Les guerriers fauves un roman réussi. Il est le second de la série, après Le peuple du vent et avant La nef des damnés. Comme toutes les séries, il est utile de les lire dans l’ordre, le caractère des personnages n’en prenant que plus d’ampleur et de complexité. Mais le lecteur pressé ou paresseux peut bien sûr lire chaque tome comme une fiction à part entière. Les guerriers fauves est meilleur que Le peuple du vent où l’un des assassins au moins était deviné à mi-parcours. Ici, impossible – le coup de théâtre des dernières pages est réellement inattendu.

Entre temps, nous vivons dans l’époque : avril 1156 à Barfleur, Normandie, jusqu’au cap Finisterre. Un moment et un lieu à la suite des aventures de Cadfael, un peu plus haut dans le nord. Les temps sont rudes ; y règnent surtout l’ignorance et la force. Qui est frotté d’orient ne peut qu’apparaître supérieur en culture, mais aussi en savoir pratique et en subtilité d’esprit. Hugues, né à Antioche, a bien formé son élève, tant à l’épée qu’à la médecine, tant aux philosophes qu’à l’observation de la nature et des hommes. Il faudra toute leur finesse (et quelques erreurs pataudes d’adolescent) pour découvrir qui mutile et tue ces garçonnets de port en port, qui trahit l’équipage au profit de pirates convoitant le trésor, et qui sont tous ces gens (femme seule, pèlerin, poète, pilote) naviguant sur les flots.

L’on y fera connaissance des Normands, ces humains plutôt froids mais d’un courage remarquable – gamins compris. Certains sont un peu fous, dont ces ” guerriers fauves ” qui donnent le titre au livre, une caste fermée de compagnons dont la bataille est la vocation. L’histoire se remplit de complications humaines : amours, traîtrises, combats, soins médicaux, sexe, machisme, expéditive justice, sens marin, durs travaux. Les Normands sont hommes du Nord, naviguant sur des esnèques à forme de serpent, ces bateaux vikings improprement appelés ” drakkars ” par un 19ème siècle pédant. Ils sont grands, blonds, vigoureux, les yeux délavés. Tancrède leur ressemble malgré son regard vert, géant aux longs cheveux et aux larges épaules, avec toute l’émotion de ses 19 ans – mais il a été éduqué comme on éduque dans cet orient héritier de la Grèce, sous la conduite éclairée d’un maître ami de son père – et qui l’aime comme un fils adoptif.

A l’orée de sa vie adulte, Tancrède apprendra en ce tome qui est sa mère, puis son père. Il saura ce qu’est l’ivresse (il sait déjà ce qu’est le sexe) et ce qu’est l’océan – bien différent de la mer dont il garde vague souvenir, cette Méditerranée qu’il rejoint pour débarquer en Sicile. Après contact avec le berceau des origines, cette Normandie austère rivée à l’océan écumeux, l’Orient qui commence à la botte de l’Italie va-t-il lui délivrer d’autres charmes et de plus subtiles aventures ? Nul doute, faisons confiance à l’imagination documentée de Viviane Moore.

Viviane Moore, Les Guerriers fauves, L’épopée des Normands de Sicile, t.2, 10/18, inédit 2006, 286 pages, €7.50

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Pekka Hiltunen, Sans visage

pekka hiltunen sans visage folio policier
Malgré son prénom en « a », Pekka Hiltunen est un Monsieur qui dirige en chef un magazine en Finlande. C’est dire s’il connait bien son pays, cette Finlande quasi ignorée de tous, et le monde de la presse, sans visage et obsédée de rentabilité donc d’immédiat. La Finlande est égalitaire et féministe, à la pointe des tendances du siècle. L’auteur met donc en scène deux femmes, dans la trentaine, qui se posent des questions sur leur existence.

La première, Lia, travaille comme maquettiste pour un magazine à Londres. Elle est exilée, solitaire, perçue comme exigeante, et ne connait que des passades d’un soir avec les hommes. Une sorte de pute admise, en somme. C’est en passant en bus dans la City qu’elle entr’aperçoit le cadavre de la Volvo, une femme écrabouillée au rouleau compresseur comme pour l’humilier au maximum. Cette image la travaille, ce fait divers la hante. Elle n’aura de cesse de trouver qui est cette femme et pourquoi elle finit étalée sur le bitume aux pieds de son agresseur.

La seconde, Mari, est aussi finlandaise exilée à Londres. Mais elle a créé sa propre société d’intervention, embauchant hacker, informaticien, documentaliste et détective privé. Mari a décidé de prendre son destin en main et d’user de ses dons médiumniques pour orienter la société dans ce qu’elle croit le mieux.

Lia et Mari vont se rencontrer dans un bar, lors de l’anniversaire très arrosé de la première avec ses collègues masculins. Anglais comme Finnois adorent se bourrer la gueule à s’assommer, ce qui est un peu étrange pour nous, plus tempérés. Mais cela montre combien la raison n’est pas le ressort premier des femmes dans ce roman.

Lia agit en névrosée obsessionnelle pour découvrir le nom de la femme aplatie ; elle mettra sa propre vie en danger en interrogeant le milieu proxénète d’Europe de l’est à Londres, n’échappant que de justesse au Chauve, un macho à la carrure impressionnante et aux yeux de cabillaud froid. C’est qu’il faut bien caricaturer pour faire passer le message : les femmes sont l’avenir de l’homme ; les mâles ne sont guidés que par leur queue et leurs fantasmes de domination. Lia a pour objectif politiquement correct de démonter le mac à putes – ce qu’elle va réussir n on sans quelques péripéties.

Mari, de son côté, agit en psychotique paranoïaque pour démonter un autre personnage : le chef magnétique d’un parti d’extrême droite anglais (qui bat sa femme comme ses putes, et viole quotidiennement ses fans par ses discours orgasmiques). Les deux féministes agissent – évidemment ! – pour le Bien… Autrement dit, tous les moyens sont bons si les intentions sont morales, comportement tordu mais tellement de notre époque.

La « Sans-visage » écrabouillée, tout comme la femme inconnue du leader Arthur Fried, vont retrouver un visage, une identité, une personnalité. Fried est un nom ambigu, en anglais il signifie « éreinté » mais en allemand « pacifique » ; ce double-visage est le miroir de notre société, communicante en apparence, ultra-égoïste au fond. Nous sommes en ce roman entre la Morale (un brin dégoulinante de bien-pensance d’époque) et Mission impossible (où gadgets informatiques et experts en tous genres accomplissent une tâche en temps limité).

Faut-il franchir la ligne pour le Bien ? Cette grave question agite les dernières pages. Mari a déjà choisi, elle qui est un brin médium ; Lia choisit in extrémis. Nous ne sommes pas sûrs qu’elle suive la bonne voie.

Reste un roman fascinant où la psychologie des personnages principaux est suffisante pour nous les attacher, tandis que l’action se prépare minutieusement avant la catharsis en quelques pages. C’est plutôt efficace et mérite d’être lu, malgré la moraline.

Pekka Hiltunen, Sans visage, 2011, traduit du finnois, Folio policier 2014, 544 pages, €9.00

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Jean-François Parot, L’énigme des Blancs-Manteaux

jean francois parot l enigme des blancs manteaux

En 1761, Louis XV règne à Versailles, tandis que la ville métropole, Paris, s’empuantit de foule, de saleté et d’embarras. Nicolas Le Floch, à peine 20 ans, monte à la capitale. Il a étudié chez les Jésuites avant de commencer le droit chez un notaire. Fils naturel originaire de Guérande, il a pour parrain rien moins que le marquis de Ranreuil et est amoureux de sa fille Isabelle. Inexplicablement, celle-ci se vexe de son départ, croyant qu’il va se marier à Paris. Le lecteur apprendra la raison à la fin.

Nicolas est recommandé auprès du lieutenant général de police, Monsieur de Sartine. Il lui est confié une première mission, qui est de surveiller un certain commissaire Lardin, soupçonné de ne pas remplir son office avec la vertu qu’il faudrait, puis une seconde mission plus secrète : retrouver les papiers « égarés » (en fait volés par ledit commissaire) qui en disent long sur la politique étrangère du roi. En ces temps où tout passait par le papier et où l’honneur régnait en maître, les preuves de fourberie, d’espionnage ou de trahison ne pouvaient pardonner – même aux Grands.

Le jeune Nicolas chasse de race, nous sauront pourquoi dans l’épilogue. Il est empli de fougue et de raison, équilibre qui doit faire bon ménage si l’on en croit les philosophes. Il apprend son métier sur le tas, en observant, en testant et retenant. « Nicolas (…) se promit de mieux veiller, à l’avenir, à ce genre de détails. C’est ainsi qu’il se forgeait sa propre doctrine au gré des événements et que les règles non écrites de son métier s’inscrivaient dans sa mémoire jour après jour » (chapitre 4). L’enquête progresse, les coups de théâtre sont fréquents, l’action maintient en haleine. Comme dans les romans d’Agatha Christie, le dénouement révèle les machinations compliquées lors d’une réunion de tous les protagonistes. Ce procédé, un peu usé, n’empêche pas d’apprécier le chemin.

1759 paris carte des lieux de nicolas le flochD’autant que la vie privée se mêle à l’enquête policière, comme dans tous les bons romans de série. L’auteur se doit d’attacher son lecteur et, pour cela, de lui faire aimer ses personnages. Nicolas Le Floch prend vie parce qu’il est jeune et un peu insouciant – mais soucieux de bien faire – et parce qu’il est amoureux délaissé. Pourquoi diantre Isabelle, amie d’enfance avec qui il a juré un amour éternel, lui bat-elle froid ? Est-ce à cause de sa naissance obscure ? Dès lors, le talent doit remplacer la race et Nicolas s’y emploie, au point de faire de son patronyme anonyme un vrai nom…

Car si l’histoire est bien composée, le style attache la lecture. Du bon français très clair, émaillé de quelques mots du temps, tels crapoussin, trinqueballe, céleste (jeune homme élégant) ou taffe (avoir peur – rien à voir avec le machin branchouillard moderne). Dans le style, nous apprécions également la vie quotidienne dans le Paris du temps, finement observée chez les témoins, les historiens ou sur les gravures, distillée sans pédantisme et avec à propos. L’attrait pour la cuisine, art français en enfance mais qui intéresse déjà les nobles (les bourgeois s’empresseront de les singer), fait saliver : potage de chapon aux huîtres, pieds de porc fricassés… Les recettes nous sont même données in extenso !

Des personnages aussi divers que le marquis de Ranreuil, Isabelle sa fille, le lieutenant général de police Sartine, l’inspecteur Bourdeau, le chirurgien de marine Semacgus, le bourreau Sanson, le magistrat M. de Noblecourt amateur de bonne chère, M. de La Borde premier valet de chambre du roi Louis XV, le commissaire Lardin, le médecin Descart, le méchant Mauval au visage d’ange, croisent le chemin du jeune Nicolas et deviennent, pour certains des amis. Sans oublier le petit peuple, dont le Breton enfant trouvé se sent proche, Catherine et Marion cuisinières, Antoinette pute appelée la Satin, Tirepot l’indic porteur de chaises d’aisance, la Paulet mère maquerelle… Certains personnages sont historiques, d’autres inventés, l’auteur les mêle sans que cela fasse rapetassé.

1763 paris ile de la cite par raguenet

Né en 1946, l’auteur a suivi des études d’histoire et d’ethnologie, ce qui montre son goût de l’humain. Il a passé le concours des Affaires étrangères et est devenu diplomate, ce qui lui a laissé du temps pour ses marottes : une maîtrise d’histoire moderne sur Les Structures sociales des quartiers de Grève, Saint-Avoye et Saint-Antoine entre 1780 et 1785, sous la direction de l’historien Roland Mousnier. C’est dire s’il connait bien les lieux et la vie de Paris au 18ème siècle. Les spécialistes reconnaissent l’exactitude historique de ses descriptions.

Les enquêtes de Nicolas Le Floch, qui débutent par ce tome, ont fait l’objet d’une série télévisée sur France 2. Les films sont agréables, mais rien ne vaut la lecture pour tous ces petits détails croustillants sur le Paris d’avant la révolution.

Jean-François Parot, L’énigme des Blancs-Manteaux – Les enquêtes de Nicolas le Floch 1, 2000, 10/-18 2001, 377 pages, €7.50
Le site de la série Nicolas Le Floch

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Daniel Easterman, Incarnation

daniel easterman incarnation
La réincarnation est une croyance bouddhiste : quoi de plus rusé que de faire croire qu’un espion anglais, disparu dans les geôles chinoises, s’est réincarné en jeune garçon ? Tout le monde s’y laissera prendre et le gamin pourra quitter la Chine, être accueilli en Inde, pris en charge par le MI6 britannique, et espérer faire sa vie à l’abri avec ses parents dans un pays occidental.

Sauf que le gamin Tursun, 12 ans, s’incarne vraiment dans l’espion qu’il dit être ; il donne des confidences sur la famille de Matthew Hyde et certaines opérations secrètes des services qui échouent toujours mystérieusement. Notamment la dernière, Hong Cha, qui a repéré une gigantesque usine d’armement nucléaire en Chine, au cœur du désert du Takla-Makan, camouflée sur plusieurs étages en sous-sol. La Chine, pour obtenir dans l’avenir du pétrole vital pour son industrie en plein essor, doit vendre des armes de destruction massives à Saddam Hussein, le maître de l’Irak.

Nous savons aujourd’hui que Saddam bluffait, mais la menace était plausible en 1998. En fait, ce n’est que le prétexte à tisser une intrigue parfaite pour un thriller très réussi. Menaces sur le monde, dictateurs impitoyables, espionnage anglais, traîtres à tous les étages, sexe, petits meurtres entre amis et bisbilles familiales, action virile, initiative féminine… Vous avez un vrai roman d’aventure pour adultes, avec sa dose de tueries au goût amer (des femmes, des enfants…), de sexe hétéro torride et d’épreuves paramilitaires comme à travers un désert immense qui ne pardonne pas, aidé d’un GPS et d’une simple carte datant de mille ans auparavant.

Daniel Laing, espion de Sa Majesté, fait cocu par son supérieur hiérarchique qui grenouille surtout dans les affaires, va réussir sa mission impossible : détruire la base chinoise et son ennemi de toujours le colonel des services spéciaux communistes, empêcher la livraison des armes nucléaires, démasquer le traître au MI6, sauver un médecin femme ouïgoure dont il est amoureux et récupérer sa fille droguée… Au détriment du fils, Sam, 9 ans, le torse transpercé d’une arbalète à cause d’un chat – tandis que sa baby-sitter gît, nue, attachée sur un canapé, le corps recouvert de caractères chinois qui composent un poème.

Peu importe que Saddam Hussein ait disparu, tout est plausible dans ce roman d’anticipation et d’action : les espions anglais de haute classe sont des traîtres en puissance, par sexe et égoïsme ; la Chine joue son propre jeu en laissant proliférer les armes plus dommageables pour les pays occidentaux, plus densément peuplés qu’elle, pays immense à la démographie qui pèse ; les dictateurs arabes veulent toujours frimer, avides de pouvoir. L’auteur, spécialiste de l’histoire islamique, nous livre ici des informations documentées sur les marges chinoises des populations musulmanes, leur répression par les Han et leur volonté de se libérer du pouvoir trop centralisateur de Pékin.

Tout bon thriller a pour ressort le complot, ce pourquoi les âmes faibles prennent tout au premier degré, captivés par la vraisemblance, tandis que les critiques qui se croient malins raillent le mensonge Bush sur Saddam. Mais ce n’est absolument pas ce qui importe : le scénario est bien rodé, les coups de théâtre permanents, l’adrénaline sollicitée. Voici un très bon thriller d’un maître du genre de l’ère 1990, avant que le concept ne se raréfie avec la montée d’Internet et la vogue des séries en streaming.

Daniel Easterman, Incarnation, 1998, Pocket 2001, 666 pages, €1.04

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Jorgen Brekke, Mélodie pour une insomnie

jorgen brekke melodie pour une insomnie
Roman policier un peu décevant car trop tiraillé entre aujourd’hui et hier, 2011 et 1767. Le lecteur ne parvient pas à faire le lien entre les époques, les personnages et les circonstances, il a l’impression de chapitre en chapitre que deux histoires se juxtaposent en parallèle, sans que l’explication finale ne lève ce malaise. Pour le reste, la partie contemporaine est une enquête classique, qui met en scène des personnages de policiers typés, en Norvège.

Ce roman est la suite du Livre de Johannes, chroniqué le 9 avril. Il reprend les mêmes personnages.

Odd Singsaker est enquêteur mais opéré du cerveau, amoureux d’une Felicia américaine mais père d’un grand fils et amant d’une amie commune plus jeune que lui, Siri. Dans la neige d’une nuit de Trondheim, une jeune femme qui chante est retrouvée non seulement assassinée (ce qui est banal en roman policier) mais égorgée d’une oreille à l’autre et les cordes vocales ôtées (ce qui donne un indice). Mais le lecteur, même futé, sera baladé d’un coin à l’autre de la ville, d’un suspect à l’autre, d’une époque à l’autre, sans trouver plus qu’une chatte ses petits.

Car le névrosé obsessionnel paranoïaque (cette combinaison est-elle possible en psychiatrie ?) qui au final est le coupable reste tout à fait insignifiant dans la vie quotidienne. Il est rusé en plus, et habile ès nouvelles technologies (Internet, mails, mobiles). De quoi dérouter la vieille génération flicarde qui en est toujours à prendre des leçons auprès de la jeunesse. Pour le plus grand mal de ladite jeunesse, lorsque le coupable s’en aperçoit…

C’est une boite à musique qui met sur la piste, car la mélodie n’existe pas en référence. Une adolescente de 15 ans est enlevée parce qu’elle chantait fort bien à la chorale. Y a-t-il un lien ? L’enquêteur suit la piste des proches, la mère qui ne s’entendait pas avec sa fille en plein âge révolté, le petit copain de 15 ans fluet mais amoureux – et qui a mis la fille enceinte… -, le chef de chorale qui aime un peu trop peloter sans vergogne la jeune chair.

Tout le suspense réside en cet enlèvement : les policiers norvégiens, aussi lents que méticuleux, vont-ils arriver à temps pour libérer l’ado et son fœtus des griffes délirantes qui veulent la faire chanter ? Un chien y passe, une jeune policière, et rien n’avance. Que le roman qui, péniblement, entrecroise l’époque ancienne pour faire volume, sans que cela apporte vraiment à l’histoire. Jusqu’à un gros tas de neige sous lequel tout le monde se retrouve.

Tout se dénoue après quelques palpitations. Bon roman mais sans plus, trop découpé et trop digressif pour être vraiment efficace. Mais on ne s’ennuie pas et l’on se dépayse dans le nord européen, c’est déjà ça.

Jorgen Brekke, Mélodie pour une insomnie, 2013, traduit du norvégien par Catherine Bruy, Livre de poche 2014, 432 pages, €7.60

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Jorgen Brekke, Le livre de Johannes

jorgen brekke le livre de johannes
L’attrait de ce thriller norvégien réside moins dans l’action ou la psychologie que dans la construction. Les nordiques ont souvent une réputation de tempérament froid, introverti, s’intéressant peu aux autres. C’est probablement le cas de l’auteur, ex-prof devenu freelance en journalisme ; c’est le cas de nombre de ses personnages.

L’intrigue est menée en jeu de construction alternant les époques, le XVIe et le XXIe siècle, les lieux, Richmond en Virginie et Trondheim en Norvège – sans parler de Venise jadis, et les personnages (il y a foule). Le suspense est ciselé adroitement, mais l’ensemble ressemble plus à un Rubik’s cube qu’il s’agirait de remettre en ordre que d’une enquête policière où le facteur humain domine.

C’est original, bien documenté, excentré en des endroits excentriques (le musée Edgar Allan Poe, la bibliothèque Gunnerus), faisant surgir d’improbables caractères tels, en notre siècle, la grosse bibliothécaire décapitée et dégraissée en chambre forte, le taciturne qui a perdu femme et fils jamais retrouvés, l’universitaire pervers, la suceuse souvent à poil à la sexualité libérée mais experte en taekwondo – et l’inspecteur Odd, récemment opéré d’une tumeur cérébrale.

Et cinq siècles avant, le gamin empli de curiosité qui deviendra prêtre et écrira son livre sur un parchemin de peau humaine, son mentor barbier fasciné par la dissection du corps humain (et accessoirement amateur de jeunes garçons), le riche érudit médecin Alessandro dissecteur de cadavres.

Aucun n’est attachant, affublé surtout de traits anecdotiques, même si se noue une intrigue entre l’inspecteur et une fliquesse de Richmond, Felicia – elle-même suceuse à 18 ans, mais forcée par un beau jeune homme riche de son âge… qu’elle avait allumée sans assumer. C’est compliqué à souhait, mais sans profondeur qui permette d’adhérer.

En tant que lecteur, j’ai l’impression que l’auteur a passé beaucoup de temps à manipuler des cubes pour les placer au bon endroit, presque rigoureusement, puis à assaisonner le tout de sexe, d’exotisme et crimes. Mais c’est trop découpé pour attacher, trop peu enlevé pour une lecture fluide. Comme si la dissection de l’intrigue était passée dans le roman : écrit-on mieux au scalpel qu’à la plume ? Reste un bon roman, à ne surtout pas délaisser plus d’un jour – au risque de perdre le fil de l’histoire.

Jorgen Brekke, Le livre de Johannes, 2011, Livre de poche 2013, 477 pages, €7.60

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