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Lesneven et le musée du Léon

Lesneven, pour moi, est le fief médiéval de Galeran, le célèbre chevalier de Vivian Moore. Chrétien mais rationnel, Galeran de Lesneven ne se laisse pas posséder par les croyances au Malin et autres diableries : il enquête, il observe, il déduit. Et les malignités des hommes sont le plus souvent à dénoncer que les simagrées du Diable. Lesneven, entre Brest et la plage, est la capitale administrative, le centre géographique du pays Léon. Son peuplement est avéré depuis la haute antiquité, dès l’époque préhistorique, et même pré-sapiens. Les celtes Vénètes cèdent devant Jules César en 52 avant et le Léon devient un pagus de la Civitas des Osismes. On travaillait lors le fer, le verre et la terre.

C’est au 5ème siècle après que débarquent les Bretons depuis l’Angleterre et l’Irlande. Ils sont chassés par les Romains, les guerres tribales et la démographie et trouvent en Armorique presque déserte un lieu sauvage et marin comme ils les aiment. Avec eux ils importent le christianisme. Comme les indigènes sont tièdes, ils surnomment le pays « pagan », qui signifie païen, tout en faisant référence au district romain. Des moines fondent des abbayes et des ermitages, dont saint Ronan, que figure une statue du 15ème siècle au musée de la ville. Ils sculptent les menhirs de croix chrétiennes et s’installent à l’écart des terres cultivées, sur les îles comme Enez Vraz ou dans les dunes, comme Keremma.

Arrivent les Vikings, souples et rusés, qui razzient en un éclair et pillent à qui mieux mieux les trésors religieux, quand ils ne violent pas nonnettes ou moinillons à l’occasion. Ils sont grands, blonds, forts et rabelaisiens, mais ils savent se battre et aimer ce qui est bon, comment vivre content. C’est un chef breton, Even, qui les vaincra à Rusneven en 937, comme quoi l’imaginaire de moine a délibérément grossi ses terreurs de scribe enjuponné. Il suffisait d’être sûr de soi et de saisir ses armes, plutôt que de crier au démon et de croire aux amulettes…

Lez ar Neven, la cour d’Even, devient la ville autour d’une motte castrale, la première citadelle. Elle est bien à l’intérieur des terres, au centre du pays, elle domine. Et devient vicomtat du Léon, évêché et siège de la sénéchaussée. La plupart des églises et chapelles du pays ont été rebâties au 15ème siècle, prenant le style Renaissance grâce aux liens maritimes avec l’Italie dès le siècle suivant. Châteaux et manoirs ne sont pas en reste, témoignant de la prospérité recouvrée après la guerre de Cent ans grâce au commerce et aux productions locales comme les chevaux, le beurre, les légumes et le lin. La ville d’aujourd’hui est capitale locale, surtout réputée pour son musée du Léon et pour ses locaux scolaires qui drainent la progéniture de toute la région après le primaire. D’où le fleurissement de clubs d’aïkido, de sport et de diverses sections socialistes.

Qui se souvient d’un enfant du pays, orphelin de la Grande guerre, qui s’évade à 11 ans pour aller combattre les Indiens d’Amérique ? Repris, le jeune Auguste Montfort est enfermé à 14 ans dans un bagne dit « d’éducation surveillée » où il apprendre l’argot et les tours des mauvais garçons. Il fera tous les métiers sur les pavés parisiens avant d’être résistant puis écrivain, sous le pseudonyme d’Auguste Le Breton. Mais oui ! ‘Razzia sur la chnouf’, c’est lui !

La place centrale est nommée du nom d’un général qui fut ambassadeur de France en Russie et ministre de la Guerre en 1871, le général Le Flo (1804-1887). La particularité de son parking est qu’il est parmi les rares à exiger encore l’usage du disque de stationnement plutôt que des tickets horodatés. Le syndicat d’initiatives est cependant fort au fait de cette originalité – et il vous donne un disque puisque plus personne n’en a plus !

Les maisons en granit datant du 17ème siècle forment à la place un décor séduisant, même si l’église n’est pas à la hauteur, purement utilitaire sauf son porche Renaissance, rescapé d’un édifice disparu. Les cloîtres sont réutilisés en collège ou en musée, comme celui du Léon, qui mérite à lui seul une visite de la ville.

Sis 12 rue de la Marne, il est établi dans le cloître de la Maison d’accueil des Ursulines et date du début 18ème. Il parcourt en sept salles l’histoire illustrée du Léon. Silex taillés paléolithiques (80 000 avant), silex polis néolithiques (6000 avant), sépultures collectives en allées couvertes, puis tumulus au Bronze (2500 avant) avec bijoux, poignards et poteries, stèles en granit au Fer (600 avant), dont certaines phalliques comme celle de saint Frégant, exposée. Des temps gallo-romains restent, outre des colonnes et des fragments de peintures murales, des monnaies, des statuettes de femme dites « Vénus », moulées en série, des poteries sigillées au vernis rouge brillant d’importation, des meules à grain locales en granit, une serrure en bronze, des poids… La période chrétienne inaugure les statues en bois de Vierge et de saints, des vêtements sacerdotaux du 17ème, des ciboires et calices, une Bible de l’abbaye des Anges de 1673.

Divers dessins, gravures et peintures rendent compte des paysages et de la vie du temps. Les tableaux de Mission de Xavier de Langlais (1946) ou de Jacques Jullien (vers 1920), des bois, une halle, une croix dessinés par Charles Corcuff, sont autant de visions romantiques des usages passés. Dans la salle des meubles et costumes, des mannequins de tous âges présentent la vêture de Kerlouan début 19ème et les diverses coiffes des femmes du Léon. Les costumes du dimanche des enfants sont particulièrement mignons. Les lits clos rappellent que le froid et l’humidité étaient le lot de la plupart des saisons dans ce pays.

Au total un petit musée qui ne nécessite pas des heures mais qui laisse des images fortes sur les existences d’avant. Cela dans un cadre placide, celui du cloître dont on peut explorer ensuite les arcades, ouvertes sur un jardin aux buissons de roses rouges au merveilleux silence.

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Didier Lett, Frères et sœurs

Ce livre est la version poche et sans images de la précédente édition, publiée à La Martinière en 2004 sous le titre Histoire des frères et sœurs. Didier Lett n’est pas psy mais historien, ce qui rend son livre beaucoup plus digeste et moins sectaire. Professeur d’histoire médiévale à Paris VII, il a beaucoup étudié la famille, l’enfance, la parenté dans les siècles européens. Il décline en sept chapitres l’histoire du lien fraternel (qu’il appelle adelphique – de même matrice – pour éviter la suprématie mâle). Il égrène la fascination des jumeaux (frères ou sœurs « parfaits ») jusqu’aux demi des familles recomposées d’aujourd’hui et d’hier.

Le lien de même génération est précieux, mais il peut être la meilleure ou la pire des choses. Rien de mieux qu’un frère, dit-on, ce pourquoi les amis les plus chers sont des « frères » ; mais rien de pire que la haine entre frères (ou sœurs), elle est la plus implacable et la plus féroce. Hier existaient les larges fratries, la conception maternelle ayant lieu tous les 18 mois environ ; mais la mortalité infantile était forte et les écarts entre frères et sœurs pouvaient être grands, transformant souvent les aînés en parents de substitution. La fratrie diminue nettement aux XIXe et XXe siècles, mais les écarts se normalisent, entre 2 et 7 ans. Les adelphes sont ainsi plus proches. Se pose alors pour eux la question de se construire dans la fratrie. Ce n’est pas la même chose d’être aîné, cadet ou benjamin, voire enfant unique ! Souvent relai des parents, l’aîné peut être plus conservateur tandis que le cadet, protégé du premier qui essuie les plâtres, est plus curieux et ose plus. Mais c’est encore le benjamin qui s’exprime le mieux, le plus longtemps choyé par le plus de monde, petit dernier rusé comme le Petit Poucet.

Dans l’histoire, le partage de l’héritage a bien changé. Relativement égalitaire dans le haut Moyen Âge – ou les sœurs pouvaient hériter, et complètement en l’absence de garçons – tout change au XIe siècle où triomphe l’aîné. Le fils prend la succession du père dans ses biens, son nom et ses armes. Les cadets doivent trouver fortune ailleurs, dans les arts, les armes et les lois – ou les ordres. Quant aux sœurs, elles sont dotées et basta. La Révolution française établit l’égalité entre descendants, qu’ils soient filles ou garçons. Mais il faut attendre les années 1970 pour que les « bâtards » aient les mêmes droits.

Dans la culture sociale, la « fraternité » est ce lien issu du christianisme où tous les hommes sont frères dans le Christ. La Révolution a repris le terme pour l’appliquer aux citoyens (donc pas aux non-citoyens…). Le culte de l’amitié s’est développé à l’époque romantique pour renouveler la chevalerie où l’on était uni par les liens de lignage et d’hommage. Un compère devient un frère par le lien de parrainage d’un enfant. Les jeux depuis l’enfance rendent la complicité d’autant plus forte, ce pourquoi des mouvements comme le scoutisme ou le club de voile ou d’arts martiaux sont si importants dans la construction de la personne. Entre amis, mais aussi avec des amies. Trouver l’âme sœur est l’expression qui traduit le mieux cette propension à chercher un lien fraternel avec qui deviendra sa femme (ou un frère pour une fille). Parfois jusqu’à l’inceste, comme ces Enfants terribles de Cocteau.

Ce pourquoi le conjoint doit toujours comprendre le lien avec les autres frères et sœur ; sa jalousie est mal placée ; sa curiosité importune. Se marier n’est pas fusionner : il y avait une vie avant la vie de couple et les frères et sœurs étaient les liens les plus forts. La vaste recomposition des familles aujourd’hui n’enlève rien au lien adelphique ; elle l’enrichit, le transforme – mais il est toujours là, car inscrit dans les très jeunes années, les plus fortes pour la personne.

Un beau livre sur un lien émouvant, qui brasse les siècles et fait appel aux contes et aux mythologies autant qu’aux romans, lettres, récits et au droit. Un travail d’historien court et agréable à lire sur un sujet vital.

Didier Lett, Frères et sœurs – histoire d’un lien, 2004, Petite bibliothèque Payot 2009, 238 pages, €7.60

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Mohammed, notre Breivic national

« Anders n’est pas fou, seulement paranoïaque. Sa logique glacée vient du sentiment d’être cerné, personnellement sans amour, socialement noyé, culturellement métissé. C’est un activiste du choc des civilisations à la Huntington, proche en pensée de la droite israélienne et des Nachis de Poutine. Behring n’est pas fasciste, il ne croit pas aux mouvements de masse ni aux partis autoritaires bottés sous le charme d’un gourou charismatique. Il est hyperindividualiste, ne croyant qu’en lui-même et aux actes personnels, proche en cela des ultraconservateurs américains, libertariens adeptes des milices armées civiles. Ce pourquoi les bobos intellos du Nouveau Snob se trompent, trop bardés de tabous politiquement corrects pour comprendre la différence entre extrême droite et anarchisme. »

Ainsi écrivis-je en juillet 2011 sur « le monstre » de Norvège. Il me suffit de répéter ce texte pour l’appliquer tel quel à Mohammed Merah. Islamisme et anarchisme hyperindividualiste se confondent lorsqu’il s’agit de passer à l’acte pour éradiquer « tous les aliens ». Et les bonobos de gauche (bourgeois NouvelObs bohêmes) qui accusaient déjà l’extrême-droite s’en mordent les doigts. C’est que le politiquement correct pavlovien n’explique rien, il dissimule. On ne veut pas voir…

Oui, l’islam, comme toutes les religions (y compris la communiste), suscite son propre intégrisme.

Mais il ne faut pas confondre l’islam avec l’islamisme, ni la politique d’Israël à Gaza avec le judaïsme, ni le christianisme avec l’Inquisition, ni la philosophie de Marx avec la Tcheka créée par Trotski, les camps par Lénine et les massacres de masse par Staline, Mao et Pol Pot. Mohammed a assassiné une fillette de sept ans en l’attrapant par les cheveux avant de lui loger une balle dans la tête. Le prophète Mohammed ? Non pas, mais d’un croyant qui porte ce beau nom pour en salir la mémoire. On peut très bien analyser, juger et condamner les massacreurs sans manquer de « respect » à une religion, quelle qu’elle soit. Et la gauche à la mode ne se trouve pas grandie des commentaires vains qu’elle a sur ces événements.

  • Sarkozy a été dans son rôle de président, il a réendossé la fonction, ce qui lui manquait souvent durant son quinquennat. La droite peut se féliciter de l’efficacité de la police, que la polémique inepte sur les lacunes du « renseignement » ne saurait diminuer. Faudrait-il emprisonner, fliquer, déchoir de leur nationalité, expulser… tous les jeunes tentés par un séjour dans un camp islamiste ou autre ? Allons donc ! Nous devons rester un État de droit.
  • Hollande a été digne et discret, faisant ce qu’il fallait faire, sans récupération ni accusations.
  • Bayrou a été nul : retombant dans ses travers de moraliste catho-pétainiste, il ne peut pas s’en empêcher.
  • Le Pen fille a été mauvaise, dans tous les sens du mot, appelant à la retenue lorsque la piste de l’extrême-droite a été évoquée, tirant à boulets rouges quand l’information a révélé l’islamisme de petit délinquant de banlieue (tout ce qu’elle « aime »).
  • Mélenchon a eu raison de dire que la vie continue malgré tout, mais déconsidéré de refuser de participer à ce qu’il voit comme un cirque alors qu’il s’agit d’un rare moment de réunion nationale ; son affirmation très légère selon laquelle « l’immigration n’est pas un problème » en sort ridiculisée : ce n’est certes pas le flux en soi des gens qui est problème, mais leur intégration s’ils veulent rester et leur volonté d’être comme les autres Français s’ils sont fils ou petit-fils d’immigrés…
  • Quant aux écolos, la Duflot a montré son inanité une fois de plus en accusant Sarkozy d’effrayer les enfants ! Caroline Eliacheff a très bien remise à sa place sur France-Culture l’égérie verte à tête de linotte en déclarant que les enfants savent bien que les adultes sont bouleversés, que ce n’est donc pas les « protéger » que de nier cette réalité là, que dire que cela aurait pu arriver à n’importe qui, dans n’importe quelle école, donc à eux aussi, c’est renforcer le sentiment d’appartenance, de solidarité, c’est ne pas distinguer une école confessionnelle (juive) des autres écoles de France…

Car de quoi cette affaire est-elle le nom ?

Du tabou : de la croyance de gauche en ces opprimés palestiniens ou afghans (bien réels) comme néo-prolétaires de la mondialisation (ce qui reste à démontrer), donc vecteurs du progrès de l’Histoire (n’ayons jamais peur des grands mots). Donc tout ce qui est connoté islamisme, anti-israélien, anti-impérialiste est « bon » ; tout ce qui vient de là ne peut qu’être « dans le sens » de l’histoire. Les mauvais sont les fascistes, les extrêmes de la droite – jamais de la gauche. Ce sont ces lunettes roses qui valent de ne pas comprendre.

Car de qui s’agit-il ?

D’un Français, né à Toulouse, dans une banlieue modeste mais pas misérable. D’un petit délinquant mal scolarisé, sans père, enfermé dans un ghetto de « potes ». D’un être de ressentiment, qui en veut à la France de ne pas avoir réussi à l’intégrer, ni à l’école, ni dans l’armée, ni dans la société.

Il s’agit donc (à ce stade des informations) d’un de nos « fils », de nos « frères », qui a dérapé dans la croyance – ni plus, ni moins que les activistes trotskistes ou maoïstes d’Action directe, ou les « nationalistes » basques de sa propre région. Il ne s’agit ni d’un fou (terme commode par lequel on évacue toute analyse), ni d’un révolutionnaire (d’un quelconque projet politique), ni d’un « étranger », allogène, d’origine, mouton noir dans un troupeau blanc. Il s’agit d’un Français né en France, élevé en France, qui a été mal intégré par sa propre société. Il a donc cherché ailleurs, dans une secte violente, un idéal pour exister. Son rattachement islamiste est reconstruit, il ne lui est ni congénital, ni familial, ni algérien.

La question est donc celle d’un échec de notre « modèle social français ».

Modèle qui fait eau de toutes parts, de la faute des élites comme des politiciens (pour éviter le terme « hommes » politiques qui déplaît tellement aux femmes féministes politiquement correctes). A croire l’Arabe néo-prolétaire à « sauver » dans l’histoire, à taper sur « l’identité nationale » en l’accusant de tous les rejets et de tous les colonialismes, en promouvant la repentance pour le n’importe quoi (la loi contre la « négation » des crimes contre les Arméniens étant la dernière invention), en ne proposant RIEN de positif autre que cette soupe tiède du « multiculturel » où personne ne se reconnaît (sauf les futiles bobos assez riches pour aller dissiper leur vie à s’amuser entre New-York, Marrakech ou les Bahamas) – la France 2012 a permis un Mohammed Merah.

Parce que l’identité n’est pas le rejet, que le melting-pot des cohabitations à l’américaine n’est pas un modèle enviable, ni qui correspond à notre histoire de France. Parce que les Lumières libèrent, elles n’assignent pas les gens à leur essence. La liberté des diverses religions et croyances n’est permise que par la laïcité. L’égalité devant la loi donne à chacun le droit de faire, de croire et de dire tout ce qui ne pas contre la vie de la cité. Ce vivre ensemble, en bonne entente, est la fraternité. Avec Mohammed, la France d’aujourd’hui connaît donc un triple échec, fait de nos démissions :

  1. Démission sur la laïcité qui seule permet la liberté, en feignant de croire qu’il serait des religions ou des « communautés » plus respectables que d’autres ; que la viande halal peut être imposée à tous en catimini, sans traçabilité ; qu’on pourrait se voiler le visage sans conséquences sur les relations sociales ; qu’il faut voiler Voltaire sur les façades du Louvre…

2. Démission sur l’égalité en exigeant d’interdire par la loi toutes les déviances d’analyse et de discours sur l’esclavage arabe, l’histoire juive, le génocide arménien, la place des femmes, des gais, des handicapés… En laissant les « appartenances » fleurir dans le joyeux festif du multiculturel où le tag est équivalent à la Joconde ou l’éructation ado sur trois accords égal aux Beatles. En refusant d’accomplir la culture des Lumières, qui vise à « libérer » les individus de ces appartenances automatiques que sont la biologie, la famille, le clan, la bande, la mode, l’idéologie, la croyance.

3. Démission sur la fraternité en faisant de Mohammed Merah un faux français, tout de suite qualifié « d’origine », algérienne, musulmane, alors que ni l’école, ni les associations, ni la société, ne lui ont offert un destin.

Les tueries de Toulouse sont donc un symptôme de notre société française.

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Peter Tremayne, Une danse avec les démons

Alors que le sud-est de la France croyait avoir trouvé son Breivic, et qu’elle s’aperçoit qu’il s’agit d’un autre intégrisme aussi réactionnaire, ce roman situé il y a 13 siècles montre combien « la religion », quelle qu’elle soit, lorsqu’elle est réduite par le mouvement de la société, pousse à l’intolérance, à la xénophobie, au meurtre…

Le haut roi des cinq royaumes d’Eireann est assassiné dans sa chambre ! Le criminel est évident, il s’est suicidé sur le corps même du roi lorsque le cri a alerté les proches. Le cri ? Bizarre pour quelqu’un qui a été égorgé… Comme toutes les provinces sont en émoi, la neutralité de l’enquête exige un brehon (juriste) qui ne soit pas lié par les clans en cause. Qui de mieux que la célèbre sœur Fidelma de Cashel, sœur d’un roi et « dalaigh élevée au rang d’anruth » selon la formule consacrée ? Ce qui veut dire en gros avocate reconnue érudite.

Nous sommes en 669 de notre ère en Irlande et le christianisme est implanté depuis deux siècles. Sauf que l’église de Rome montre le bout de son impérialisme en exigeant que tout le monde obéisse à ses obsessions méditerranéennes : tonsure carrée, célibat des prêtres, messe d’une certaine façon, interprétation tendancieuse des Évangiles, esclavage… L’Irlande, pays des marges, ne peut accepter une centralisation contraire à ses coutumes ; ni une mainmise césaro-papiste qui tue la politique. Ce pourquoi certains rejettent la nouvelle religion, pourtant plus spirituelle et mieux transmissible (par l’écrit et les bibliothèques) que celle des druides (purement orale et personnelle). Mais si la tolérance est une chose, le crime en est une autre. Que les druides continuent à diffuser leurs savoirs très anciens est un bien, mais qu’on égorge aux équinoxes des victimes humaines à des dieux féroces, certainement pas !

Qui sont donc ces brigands qui sévissent peu à peu, répandant la terreur en égorgeant les moines et en brûlant les abbayes ? Y a-t-il un lien avec le meurtre du haut roi Sechnassach (qui a vraiment existé) ? Fidelma, flanquée de son mari moine saxon Eadulf, va devoir délaisse une fois de plus leur fils Alchù encore petit, pour régler la politique. Ce qu’elle va découvrir ne va pas arranger les affaires de certains…

Le schéma des enquêtes est toujours le même, mais l’intrigue est à chaque fois différente. Si l’on ne connaît le dénouement qu’à la fin, dans la grande tradition du whodunit anglais, cette fois-ci l’affaire se complique. Elle est à étage et l’auteur fait partir sa fusée à petite vitesse, avant d’allumer chacun des boosters successivement. Cela nous donne de l’action, du rebondissement, du mystère. Il assaisonne le tout d’une observation érudite des coutumes du temps, jamais pesante pour notre curiosité. Il ajoute à ces ingrédients quelques personnages secondaires de guerriers, de servantes, d’artisans et aubergistes, de filles aristocrates, de hauts personnages qui se croient, de guerriers courageux mais pas toujours futés, d’enfant asservi à l’étranger… Tout cela compose une belle histoire où la distance est prise tant envers la politique, toujours encline à favoriser le clan, qu’envers la religion, dont le pouvoir spirituel ne demande qu’à dériver vers la puissance personnelle.

Peter Tremayne, Une danse avec les démons (Dancing with Demons), 2007, 10-18 2011, 346 pages, €7.69

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Monastère de Sanahin

Les deux monastères de Haghpat et de Sanahin que nous allons voir aujourd’hui sont inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco en 1996 et 1999. Bus jusqu’au monastère de Haghpat, début de la randonnée pour ceux qui marchent. Je ne suis pas de ceux là aujourd’hui. L’épreuve d’hier dans la boue, la pluie qui tombe par intermittence ce matin, l’itinéraire dans les nuages vu du bus qui se contente de descendre dans la gorge pour remonter de l’autre côté en 2 h, rien de tout cela ne me tente. C’est marcher pour marcher, parce que c’est écrit sur la fiche programme. Je ne suis pas un intégriste de la randonnée, il faut que ce soit un plaisir.

Mais nous avons à peine le temps de boire un café, de regarder les marchandes de souvenirs et de chaussettes tricotées main, de faire un tour, que sonne l’heure de joindre l’autre monastère pour retrouver le groupe. Nous visiterons le monastère de Haghpat cet après-midi. Nous n’avons pas eu le temps de ne rien faire. L’alignement de bouteilles d’alcools divers sur la terrasse du café nous prouve que l’on n’est pas ici en pays musulman !

Bus donc, de virage en virage, pour descendre et remonter en traversant la ville stalinienne d’Alaverdi aux mines de cuivre encore en activité. Le minerai est toujours extrait, mais traité en Allemagne et plus en Union soviétique.

Avant le monastère de Sanahin, nous passons devant la maison-musée de Mikoyan, inventeur de l’avion de chasse MIG. La carlingue d’un MIG 21, gloire de l’URSS sous Brejnev, orne la pelouse. Au fond, ce n’est vraiment pas grand un avion de chasse ; le film nous présente toujours des monstres au grand angle mais il suffit d’être à côté pour constater que ce n’est guère plus long qu’une voiture, en beaucoup plus effilé.

Nous montons dans le village vers les escaliers menant au monastère. Des fermes portent sur la façade de jolies vérandas de bois ajouré peint. Leur style rappelle bien plus les datchas de Russie que les galeries persanes. Des vendeurs de souvenirs, souvent des gamins, s’égrènent sur les marches : cuillers en bois, santons, gants de laine tricotée, cartes postales.

Sanahin fut construit dès le IVe siècle selon une légende, mais peut-être faut-il y voir une rivalité avec Haghpat en face, bâti plus tard. Sanahin signifie d’ailleurs « plus ancien que ». Les structures d’aujourd’hui remontent à l’an 930, sous le roi Abas Bagratouni. L’église Sainte-Mère-de-Dieu aurait été construite par des moines arméniens refusant la secte chaldéenne et chassés des territoires byzantins.

Aux XIe et XIIe siècle, Sanahin fut le centre administratif des seigneurs Kiurikian et abritait une école supérieure. Il fut pillé par les Mongols puis par Tamerlan, comme tous les autres. Le complexe monastique comprend cinq églises, deux gavits (salles de réunion), l’académie, la bibliothèque, le campanile et les sépulcres des princes. Il y a aussi plein de khatchkars du XIe (je rappelle au lecteur que le khatchkar est une croix gravée sur pierre). Le campanile est une tour à trois étages érigé entre 1211 et 1235. Le petit lanternon qui le surmonte marque l’origine des clochers arméniens. Le scriptorium de 1063 est carré, coiffé d’un tambour octogonal, l’intérieur garni de rayonnages.

Nous marchons sur les tombes, mais c’est bon pour l’humilité des morts. Ils ont placé leur pierre tombale exprès pour cela, par humilité et… peut-être pour qu’on se souvienne d’eux avec respect (ce qui serait d’une humilité orgueilleuse, si l’on peut tenter l’oxymore). Certaines pierres sont nettement plus petites que d’autres, sont-ce des tombes d’enfants ? Non point, mais une humilité supplémentaire… Décidément, ce christianisme n’aime pas le monde, il lui préfère l’au-delà ; tout est méprisable ici-bas.

Le contraste entre l’extérieur et l’intérieur des édifices religieux est accentué ici bien plus qu’ailleurs. Nous passons brutalement de la lumière à l’ombre, pénétrés aussitôt d’une vague crainte due à l’œil devenu aveugle. Même chose lorsqu’on ressort : la douce pénombre laisse place à un éclat qui fait mal, comme si l’on quittait le giron maternel pour être jeté tout nu dans le monde hostile. A mon avis, ce contraste est voulu par les architectes, en opposition aux temples païens où les nuances de lumière étaient pensées par les colonnes et le large toit ouvert.

Dans le christianisme rigoriste des ascètes d’origine, il faut choisir : ou la maison du Père ou la jungle des démons extérieurs, ou le Bien ou le Mal – pas de degrés dans la foi. C’est tout ou rien, qui n’est pas avec moi est contre moi. Loin des verrières gothiques et des ombres des cathédrales, cette obscurité à peine percée de puits de lumière récuse toute nuance, elle oblige la pensée à être en noir et blanc et le tempérament à se rigidifier.

Retrouvez toutes les notes du voyage en Arménie sur ce blog 

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Monastère arménien de Khor Virap et vin d’Aréni

Belle vue sur l’Ararat, mont pastel sur ciel pervenche. Le monastère de Khor Virap dresse ses murs de basalte sur la plaine à son pied, côté arménien, au bas de la citadelle antique d’Artachat et sur la rive gauche de la rivière Araxe. Le nom de Khor Virap signifie « fosse profonde », le lieu ayant servi d’oubliettes à Grégoire l’évangélisateur (257-334).

Son père a assassiné le roi au IIIe siècle après. La nourrice du fils encore bébé, s’est enfuie avec lui à Byzance pour le protéger. L’enfant grandit à Césarée, devient chrétien. Adulte, il revient en Arménie pour l’évangéliser. Tiridate, nommé par l’empereur Dioclétien (284-305), invite Grigor à sa cour. Lors d’une cérémonie païenne, Grigor refuse d’enguirlander une idole. Condamné pour sa foi chrétienne et parce que fils de l’assassin du père du roi, il est jeté aux oubliettes. Il survit treize ans, nourri par une vieille. Cet exploit médical lui vaut d’être tiré de sa fosse sur un rêve de la sœur de Tiridate. Il serait le remède pour guérir le roi de son mal d’amour pour une vierge chrétienne ! Ce qu’il réussit sans peine selon l’hagiographie, lui montrant que la vierge en question consentirait à être violée par le roi s’il se convertissait au christianisme… Vertu des femmes plus que révélation : le roi se convertit en 301, entraînant tout le pays avec lui comme c’était la coutume. L’Arménie s’enorgueillit de ce record supplémentaire, dont son identité menacée est friande : elle est « le premier pays » à avoir été christianisé, avant le monde romain en 312 (sous Constantin).

Tous les bâtiments qu’on visite aujourd’hui sont du 17ème siècle ; le reste a été détruit par les diverses invasions musulmanes et mongoles. La chapelle élevée sur la fosse de Grégoire date de 1632. Un puits mène aux profondeurs mais l’escalier à vis est vraiment très étroit. De petits oiseaux, peut-être des moineaux, nichent entre les pierres du mur extérieur. Ils piaillent et se battent à grands cris devant les visiteurs. Cela donne de la vie aux vieilles pierres religieuses. De quoi compenser tout un panneau d’interdictions pour apprendre la pudeur aux touristes !

Du sommet rocheux voisin, nous avons une belle vue sur les bâtiments du monastère, sur le mont Ararat en Turquie et, de l’autre côté, sur le cimetière massé près du lieu saint pour bénéficier de son aura. Les cimetières ne sont jamais à étages, pas de caveau de famille aux cercueils superposés. Pas de concession temporaire mais une tombe pour l’éternité, comme chez les Juifs. Ils prennent donc de la place en ville et de bonnes terres agricoles près des monastères.

La région frontière que nous longeons avec ses miradors est riche de fruits. Pommes, poires, pêches, cerises, il y a de tout et des conserves artisanales au bord de la route sont proposées par les paysans. L’Arménie est un pays autosuffisant en fruits et légumes, sauf pour le blé où 35% seulement des besoins sont produits sur place.

La légende veut que le pays ait cultivé la première vigne, avec Noé. On sait qu’il s’enivrait souvent et que ses fils l’ont vu nu un soir qu’il était bourré. Horreur sacrée pour la religion judaïque ! Le corps, quelle pourriture ; la nudité, quelle offense ! Dionysos savait déjà que le vin libère les pulsions. La vieille religion patriarcale des interdits, de Noé à Freud, n’a pas finie de névroser les peuples.

Mais il n’est pas facile, en pratique, d’élever le vin en Arménie. Le pays est constitué de hauts plateaux à plus de 1000 m qui gèlent en hiver. Les vignerons obstinés doivent donc enterrer les pieds de vignes à la fin de l’automne pour les protéger du gel, puis les déterrer au printemps, ce qui fait beaucoup de frais en main d’œuvre. Le vin rouge réussit cependant à être produit pour faire la nique aux musulmans de l’autre côté des frontières sud (Turquie, Iran, Azerbaïdjan). Il est exporté surtout vers la Russie. S’il a assez de sucre pour titrer 12 ou 13°, il n’est pas très bien vinifié et se garde mal. Les vins sont les produits de cépages locaux peu connus dans le reste du monde. Un cépage porte le nom d’Areni, il résiste à 1300 m d’altitude. Les rouges sont les plus proches de nos goûts et les vins blancs ont une saveur acide de presque cidre. On dirait le verjus d’autrefois. La chaleur du pays et l’absence de technique vinicole peuvent expliquer la mauvaise garde.

La réputation de l’Arménie s’est faite surtout par le « cognac », dont les Soviétiques étaient fort friands. Depuis la fin de l’URSS, l’appellation « cognac » n’est plus autorisée et le breuvage est devenu « brandy ».

Nous visitons une cave et goûtons le vin rouge d’Areni 1991, année de l’indépendance de la nouvelle république. Il a donc vingt ans et le gérant (qui n’est pas le propriétaire des vignes) nous présente ses chais et sa production. Ce vieux cru ‘Old Areni’ a encore des saveurs de framboise.

La contrée se sert de sa réputation pour produire des vins fantaisie avec les fruits locaux. Vous avez ainsi du vin de grenade, de cerise, d’abricot et de pêche, outre les vodkas aromatisées aux mêmes fruits. Pour les vins, on ajoute un tiers de raisin aux fruits sélectionnés pour réussir la vinification. Nous goûtons un peu de tout. Le vin de cerise a un fort goût de Guignolet sans sucre, assez agréable au palais. Le vin de grenade est une grenadine nettement plus âpre, il s’oxyde très vite une fois la bouteille ouverte. Le groupe achète quelques bouteilles pour rapporter au pays ou pour boire dans les jours suivants. Les soirées auront ainsi leur apéritif, la pratique montrant qu’il est vain de ramener en France un tel vin qui ne vaut pas les nôtres.

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Vers la mystérieuse Arménie

Pour moi, l’Arménie se résumait au papier et à Noé. Le papier d’Arménie sentait l’encens et ma grand-mère m’avait donné un carnet de ce genre, ramette rigide qu’il fallait faire brûler. Quant à Noé, échoué après le Déluge sur le mont Ararat, son arche de bois remplie d’animaux avait enchanté mes heures de catéchisme avant que la suite ne fut censurée pour les oreilles pudiques. Noé ne s’était-il pas enivré et montré « nu » à ses fils ? Sainte horreur catholique – c’était avant mai 68. Mais visiter l’Arménie est une tentation parce qu’elle reste la pointe avancée du christianisme face à l’islam dans le Caucase. Une frontière soutenue par les Russes depuis deux siècles. Pays indépendant, non arabe, il mérite d’être vu. Accord entre maires, Paris vient de signer un pacte d’amitié avec Erevan.

Nous partons de Roissy pour Riga, en Lettonie. Puis un Boeing 737 décolle vers minuit de Riga pour arriver à Erevan vers 4h. Des jumeaux de deux ans montent à bord, Arméniens. S’ils braillent en salle d’attente, ils dorment sagement une fois dans l’avion. Ce ne sont pas les plus bruyants, mais des jeunes de retour en Arménie une fois passé leur degré. Ils ont vingt ans et parlent haut, tout excités à l’idée de revoir la famille et de montrer leur succès. L’un d’eux transporte avec lui son diplôme enrubanné qu’il déroulera devant les oncles et cousins à l’arrivée. Il prend la pose pour la photo en groupe, tenant le précieux parchemin devant sa poitrine. Sa copine a un vague air de Catherine Deneuve.

Voler, désormais, n’a plus de goût. Compression des coûts oblige, tout est payant, les bagages de cabine ramenés à 8 kg plutôt que 10, le café à 2€50, le sandwich à 6€. Le service disparaît, submergé par l’intérêt. Les matrones-hôtesses de l’air pas commode, à la soviétique, rendent cet état de fait encore plus brutal. Le collectif pour elles a toujours raison – sauf que le collectif actuel s’appelle marché, elles l’apprendront dès que leur teint sera moins frais. Jamais depuis la crise financière de 2007 n’ai-je pris autant conscience de cette dérive exacerbée : qui paye existe, tous les autres sont rejetés aux marges, spectateurs des nantis. Nous sommes passés brutalement d’un social-étatisme keynésien lourdingue à un chacun pour soi égoïste que les Tea parties reflètent en caricature.

Ce qui frappe dans le hall de l’aéroport d’Erevan, ce sont les retrouvailles familiales. Comme à Tel Aviv en moins américain : plusieurs âges mêlés, nombreux gosses, cousins au sixième degré, propos chaleureux, étreintes et mains sur les épaules, photographies sans nombre. C’est très méridional, expansif. Un adulte accompagne quatre kids d’une douzaine d’années dont l’un, les cheveux en casque, a la joliesse des années 70. Chacun retrouve ses oncles et cousins à l’arrivée, puis part séparément, après un rapide au revoir. Le matin est à peine entamé mais déjà la chaleur se fait sentir, lourde encore dans les bâtiments. Les très jeunes venus de la ville sont vêtus au minimum, bermuda de jean et tee-shirt à col en V, chemisette ouverte ou débardeur laissant à nu les omoplates comme des embryons d’ailes.

Le visa se prend sur place pour 6€, à payer en 8000 drams (change sur place). Le jour se lève, il est 6h, l’air est moite et sent l’ozone. Nous prenons un bus de l’agence pour l’hôtel Regineh, situé sur les hauteurs à l’écart du centre-ville. Notre accompagnatrice arménienne est une belle femme dans la trentaine qui a un fils de douze ans laissé aux grands-parents pour l’été (trois mois de vacances en raison de la chaleur en Arménie).

Je remarque un détail amusant : tous les feux sont dotés d’une minuterie qui s’affiche en-dessous. Le piéton comme le conducteur sait combien il lui reste de secondes avant que le feu ne change de couleur. C’est ingénieux, ainsi le piéton a le plus souvent trente secondes quand le feu vient de changer, mais il évitera de traverser s’il n’en reste que deux ou trois affichées !

Ce qu’on peut voir de la ville, ce matin en bus, montre son aspect resté soviétique, massif, presque mussolinien. Nous verrons les quartiers neufs très chics en centre-ville, qui coûtent déjà dans les 2500$ le m². Ils gardent ce style autoritaire, imitation de Boffil. La terre est sèche dès qu’elle n’est pas artificiellement arrosée et peu de verdure pousse sur les collines. La rénovation a commencé avec la reprise économique de la fin des années 1990, mais de vieux immeubles subsistent, bâtis de briques diverses en fonction des arrivages et cimentés à la diable. Les toits sont même coiffés de tôle ce qui doit faire fournaise à l’étage supérieur ! Notre guide arménienne nous dit que les constructions récentes sont isolées par une trentaine de centimètres d’épaisseur de pouzzolane, pierre volcanique à bulles, courante ici. Des chiens errants hauts sur patte, couleur sable ou terre, « gardent » un bout de territoire, notamment le parking de l’hôtel.

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Christianisme et paganisme

L’émérite professeur de Yale University Ramsay McMullen analyse avec forces notes et références (210 pages, presque la moitié du livre !) ce passage obscur entre paganisme au IVe siècle de notre ère et christianisme, définitivement majoritaire au VIIIe siècle. Occident et orient connaissent des évolutions contrastées en raison de la séparation de l’empire entre Rome et Byzance. Pour faire bref, disons que l’orient plus urbanisé et plus cultivé assimilera le christianisme plus vite et plus fort que l’occident resté largement barbare, surtout aux marges. La thèse de l’auteur est que les païens étaient trop loin de l’abstraction chrétienne pour adopter le monothéisme d’un coup ; c’est au contraire le paganisme des dieux proches et guérisseurs qui a progressivement phagocyté le christianisme pour en faire cette légende merveilleuse du moyen-âge.

 En 5 chapitres mais 3 parties, l’auteur examine la persécution des païens, la superstition endémique du temps, enfin l’assimilation du paganisme par le christianisme qui s’en trouve transformé.

Le dogme en histoire voulait qu’après Constantin (312), tous chrétiens. Cette légende dorée répandue par les moines est loin d’avoir été la réalité. Il a fallu en effet quatre siècles, des persécutions physiques, l’élimination par crucifixion et décapitation de toute une élite intellectuelle, son remplacement à la Staline par une nouvelle élite moins éduquée venue du peuple, la destruction par le feu et le martelage de grands centres de savoir antique (destruction du Sérapis en 390, iconoclasme après 408, martelage du temple d’Isis à Philae en 530), la manipulation de foules ignares et brutales pour écharper les bons orateurs philosophes (telle Hypatie d’Alexandrie lynchée en 415, dissolution de l’école d’Athènes en 529), l’interdiction par la loi, la confiscation fiscale et la terreur militaire… pour que la foi chrétienne s’impose contre les fois anciennes. Les Chrétiens d’alors n’avaient rien à envier en cruauté, brutalité et ignorance fanatique aux talibans d’aujourd’hui.

Car le paganisme était ancré dans les siècles, il était rationnel, décentralisé et tolérant. Remplacer cette foi personnelle, locale et guérisseuse par un dogme unique, irrationnel et lointain n’allait pas de soi. La tolérance est un bel exemple d’incantation inefficace quand elle n’est pas appuyée par la force. Prenons-en de la graine aujourd’hui ! « Avant le IIe siècle et après, des appels à la tolérance se font entendre des deux côtés. (…) Naturellement ils sont lancés aux forts par les faibles avec la plus grande honnêteté ; on les entend donc d’abord dans la bouche des porte-paroles chrétiens, puis chez les chrétiens comme les non-chrétiens (…), enfin chez les non-chrétiens avec le maximum de publicité. On connaît bien l’appel que Symmaque lança vainement à saint Ambroise. Alors, en 384, il était trop tard pour parler de tolérance » p.27. Quand un Tarik Ramadan en appelle à la tolérance entre islam et laïcité, c’est simplement qu’il est faible ; une fois la moitié de la population ralliée à sa cause (certaines projections démographiques parlent de 2050…), sa fameuse tolérance disparaîtra tout aussi vite que celle des chrétiens au IVe siècle. L’église unissait en effet près de la moitié de la population vers l’an 400.

La nouvelle religion n’avait pas réponse à tout, contrairement à l’ancienne. A la base, les gens étaient préoccupés, tout comme aujourd’hui, de santé et de prévoir l’avenir, d’où la force des dieux guérisseurs, des sources contre les maladies, des oracles et des rêves faits dans l’enceinte des temples. Tout ramener à Satan ne résout rien, il faudra le culte des martyrs puis des saints réalisant des « miracles » (Antoine Théodore, Basile, Gervais, Etienne, Félix, Martin, Foy…), les exorcismes et même une intervention d’archange contre le dragon (saint Michel) pour que les pratiques chrétiennes se rapprochent des pratiques païennes et soient donc acceptées… L’église tolèrera aussi les danses parfois, la musique souvent (dont les chœurs des vierges ou de jeunes garçons) et les banquets funéraires – tous usages très païens des temples antiques – pour que le peuple reconnaisse son autorité sur la communauté. Pour les païens, « la conduite juste, c’était la joie. La joie était culte » p.170. Le christianisme a dû ainsi se paganiser par la joie pour être accepté.

Au sommet, les élites sceptiques, cultivées et aptes à la critique rationnelle devaient être remplacées. Staline n’a pas procédé autrement au Parti communiste dans les années 1930 : il a fait monter des illettrés fidèles pour les mettre aux postes de commande, marginalisant brutalement l’ancienne élite. Dioclétien a donné l’exemple : « on assista sous Dioclétien à une augmentation très rapide des effectifs du gouvernement. Elle se poursuivit pendant une centaine d’années. (…) Le nombre des fonctionnaires, environ 300 sous le règle de Caracalla (211-217) était passé à 30 000 ou 35 000 à un certain moment du Bas-empire » p.132. Conséquence inévitable : « Le spectre des croyances fut amputé de son extrémité sceptique et empirique. Il ne restait plus que le milieu et l’extrémité la plus crédule » p.133.

On assiste donc à une formidable régression de la pensée humaine qui durera… mille ans, jusqu’à la Renaissance ! Non, le progrès de l’humanité n’est pas linéaire : la pensée rationnelle du monde a laissé place à la croyance aveugle durant plus de 33 générations… Tertullien : « Nous, nous n’avons pas besoin de curiosité après Jésus-Christ, ni de recherche après l’Évangile » (cité p.138). Saint Augustin : « Pour lui, toute enquête que nous dirions scientifique s’expose au ridicule. Les Grecs, sots qu’ils étaient, perdaient leur temps et leur énergie à identifier les éléments de la nature, etc. (…) Inutile de savoir comment la nature fonctionne, car cette prétendue connaissance n’a rien à voir avec la béatitude » (p.139). Une certaine mentalité écologiste ne fonctionne aujourd’hui pas autrement.

Anglo-saxon, Ramsay McMullen n’a rien de cette clarté à la française où les chapitres sont divisés en paragraphes dont chacun ne contient qu’une seule idée à la fois illustrée d’exemples. Lui est plutôt touffu, très proche des sources qu’il cite avec abondance et redondance. Ce pour quoi il s’est senti obligé de rédiger une conclusion longue, qui fait le chapitre 5 et dernier, pour récapituler les idées qu’il avance et étaie. Mais que cela n’empêche pas de lire cet ouvrage court, écrit d’une plume fluide jamais ennuyeuse, et qui apprend beaucoup sur cette époque laissée volontairement dans l’ombre par l’hagiographie chrétienne qui a fait la loi en histoire durant deux millénaires. Ce n’est guère que dans les années 1980 en effet, selon l’auteur, que l’étude plus précise des sources a permis d’y voir plus clair. Nous sommes donc dans l’histoire en train de se faire, dans la révision du mythe au profit de la science – ce n’est pas rien !

D’autant que nous avons des leçons politiques très actuelles à en tirer.

Ramsay McMullen, Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle, 1996, collection de poche Tempus Perrin 2011, 453 pages, €10.45

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Albert Camus le Méditerranéen

A plusieurs reprises Albert Camus s’est affirmé porteur d’une culture « méditerranéenne » opposée à la culture « du nord ». Il s’est voulu héritier des Grecs, lucide, clair et populaire, contre les brumes jargonnantes et élitiste de « l’idéologie allemande ». Dans ‘L’exil d’Hélène’, texte qu’il date de 1948 et paru dans le recueil d’essais ‘L’été’, il précise cette appartenance.

La pensée méditerranéenne est celle du soleil. Son tragique est celui du soir où « monte alors une plénitude angoissée ». Le soir qui masque la beauté dans l’obscurité. Qu’est-ce que la beauté ? C’est le sens clair des proportions et des limites, une harmonie. « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l’ombre par la lumière. » Il oppose cette paix avec le monde à l’inquiétude névrosée de la pensée d’Europe du nord, cette maniaquerie obsessionnelle en quête de « la totalité », d’empire absolu de la raison sur les choses.

Camus limite le nord européen aux penseurs allemands du XIXe. On peut trouver pourtant dans les sagas scandinaves un bon reflet de ce qu’il appelle la pensée grecque : l’amour tragique de la vie, le souci de l’équité et des libertés, le débat au parlement, l’exil plutôt que la condamnation à mort. A l’inverse, nombre de cultures méditerranéennes aliènent leur existence à un Dieu jaloux ou à un Livre prophétique, ne vivant que pour le Salut dans l’obéissance absolue au Texte. Prenons donc l’antinomie camusienne entre Méditerranée et Nord pour ce qu’elle est : une abstraction, un ideal-type.

La justice, pour les Grecs, est une balance qui équilibre ; la limite d’un plateau est toujours le poids de l’autre plateau : pour les hommes, la liberté commence où s’arrête celle des autres. Dans l’idéologie allemande (hégélienne issue de la platonicienne), au contraire, la Justice doit être absolue, « totale » – ou elle n’est pas. Tout compromis est inéquitable, même s’il est provisoire. On ne vit que dans l’éternel immédiat et l’absolu pour toujours. Le nord préfère la puissance (Hegel, Marx) à l’aveu méditerranéen qu’on ne sait pas tout (Socrate). La maîtrise du ciel et de la terre par la raison a déplacé les bornes, tout est vide hors le raisonnement – même l’énergie de vivre. On ne fait plus d’enfant par désir mais seulement si cela ne dérange pas la carrière et en sachant combien ça coûte.  « Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté ». Telle est la conscience des villes.

« C’est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l’âme. » Le monde est beau, ici et maintenant. Les eschatologies religieuses ou laïques méprisent ce monde-ci et le maintenant : ils le voient comme ces ombres sur les murs de la caverne. Ils veulent le changer, ils désirent une autre vie dans l’au-delà de la caverne ou dans l’avenir radieux, forcément radieux. « Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. » Ce ne sont ni l’industrie des chambres à gaz, ni l’organisation bureaucratique contraignante du socialisme « réel », ni la science appliquée à Hiroshima, ni l’explosion des subprimes qui le démentiront… Seul le rationnel est réel, disait l’autre, mais quand le réel se borne au rationalisme, il délire dans l’ivresse logique du docteur Folamour ! « Les Grecs n’ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu’elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l’histoire d’aujourd’hui ne peut les contredire. »

Les adeptes de la Raison pure, ceux qui veulent transformer le monde faute de le comprendre sont des tyrans dangereux. « L’esprit historique et l’artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l’artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l’esprit historique méconnaît. C’est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. » Camus rejoint Nietzsche du côté des artistes, des créateurs de monde – à l’opposé de Marx héritier de Hegel et de sa pesante prophétie de l’Histoire, trop contente d’elle-même. « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. »

Camus conclut – prophétique dès 1948 ! : « D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. »

Nous avons nous-même trop de respect des êtres pour suivre les inquisiteurs.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

Albert Camus, Oeuvres complètes tome 3 Pléiade, 2009 

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John Connolly, L’empreinte des amants

Où l’on retrouve Charlie Parker. Non pas le jazzman bien connu mais le détective privé de Connolly, irlandais comme lui. Cette enquête très spéciale met en musique la vie même de Charlie. « On » lui en veut, il ne sait pourquoi ; « on » le protège aussi, mais il s’agit d’une autre entité indéfinie. Un journaliste veut écrire un livre sur ses enquêtes bien sanglantes, Charlie refuse, autant s’en charger soi-même quand le quotidien devient incompréhensible.

Tout remonte au suicide de son père, un policier du NYPD, après qu’il ait abattu deux adolescents. C’étaient un garçon et une fille presque du même âge que son fils. Charlie avait quinze ans et n’a jamais compris pourquoi le père avait tiré – c’était la première fois qu’il abattait un suspect – ni pourquoi il a mis fin à ses jours. Il va donc interroger les anciens collègues de son père et découvrir plusieurs choses. Un que tout est lié, deux que la violence qui le suit n’est pas due au hasard, trois qu’il y a plus de chose sur la terre et dans le ciel que ne peut en comprendre toute notre philosophie.

Ne dévoilons pas l’histoire. Disons qu’elle frise le fantastique et qu’elle fait appel aux mythes américains par excellence que sont le démonisme avant christianisme, la possession, la jeunesse dévoyée, l’éternelle lutte policière contre le mal. Surgit un rabbin, dont on peut se demander pourquoi il intervient dans ce milieu irlandais catholique.

C’est que le christianisme n’explique rien de l’avant raison humaine, rien de ces puissances créées dans le chaos primordial avant le Nouveau testament. Seule la Kabbale – selon l’idée reçue – le peut.

C’est ainsi que toutes les déviances, fussent-elles bénignes comme aujourd’hui l’homosexualité (celle d’un ancien flic nommé Jimmy), sont nécessaires à la société. « Nous présentons tous un visage au monde et en gardons un autre caché. Personne ne peut survivre autrement » p.230. Il faut y voir dans ce respect de la différence le ressort de la liberté américaine, ce qui distingue fortement ce pays de l’unanimisme citoyen et de convention sociale exigé par exemple en France. La jeunesse en Amérique peut se dévoyer mais ce n’est que provisoire… sauf si elle est possédée. La loi est alors impuissante mais il faut faire avec parce que l’on est humain, trop humain..

C’est ainsi qu’un ancien flic des flics (un bœuf-carottes dans le jargon français) expose son idée du jeu : « Parce qu’il y a une procédure à suivre. Il y a un système judiciaire. Il n’est pas parfait et ne marche pas toujours comme il devrait, mais c’est le meilleur que nous ayons. Et quiconque – quiconque – se met en-dehors de ce système pour s’ériger en juge, jury et bourreau est un ennemi de ce système. (…) On ne peut pas faire le mal au nom d’un plus grand bien, parce que le bien en pâtit. Il est corrompu et pollué par ce qui a été fait en son nom » p.207.

Parker le chasseur du mal n’est pas ainsi parce que sa vie fut violente (suicide de son père, mort de sa femme égorgée et de sa petite fille). La vengeance n’est qu’un but immédiat qui peut détruire un être. Charlie « ne se détournait pas facilement de la souffrance des autres (…) Il était tourmenté par l’empathie. Plus que cela, il était devenu un aimant pour le mal » p.287.

Privé de sa licence de détective au début de l’intrigue, la récupérant à la fin, Charlie Parker vit cette aventure comme une parenthèse sur les thrillers d’action qui ont précédés et qui suivront. Mais ce n’est pas pour cela qu’il ne se passe rien, au contraire ! L’action est prétexte d’entrer plus avant dans le personnage. Nous sentons sa profondeur. Est-ce un hasard si ce tome est le septième de la série écrite par l’auteur ? Comme Dieu, il s’est arrêté le septième jour pour contempler son œuvre. Et il vit que cela était bien…

John Connolly, L’empreinte des amants (The Lovers), 2009, Pocket avril 2011, 442 pages, €7.03

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Sexe entre utopie et réalité en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord.

Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin.

De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie. le kava a l’apparence et la consistance du sperme, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

Le fameux « amour libre », la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, repris avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie.

  • Chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre ».
  • Thomas More en fait une « Utopie ». Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé.
  • Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles.
  • Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.
  • Puis viennent Freud, Reich et Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église.

Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif.

Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ».

La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ».

Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons ou aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

Dessin de garçonnet tahitien par Michelle Villemin :

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Hiata rappelle un sondage dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique.

Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles.

Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… » A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Serge Tcherkézoff, Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, 1928-1999, PUF 2001, 224 pages, €27.07

Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde, Folio 1982, 477 pages, €8.93

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Charles de Foucauld à l’Assekrem

Dans le Hoggar en Algérie, un jour de février, nous sommes montés vers 8 h sur le plateau de l’Assekrem. Dans ce vaste paysage montagneux, au sommet des 2780 m, est bâti l’ermitage du Père de Foucauld. Il sert aujourd’hui de station météo. Trois Pères de l’Ordre des Petits Frères de Foucauld vivaient encore là-bas lorsque j’y suis allé, s’occupant d’observer le ciel pour la science et de prier Dieu pour les hommes. Je ne sais si le fanatisme mulsulman ne les en a pas chassés – « pour des raisons de sécurité » selon la langue de bois.

Le refuge officiel sur un col, au bas de l’ermitage, est immonde, exprès sans aucun doute. Ce pour quoi nous n’avons pas été y loger, ni même y camper ! Il n’est pas entretenu et très cher (30 dinars la nuit, 40 le repas, 10 la place pour camper alentour). Il s’agit de l’impôt des Musulmans sur les infidèles, confondu avec celui des bédouins sur les touristes.

Charles, Eugène de Foucauld de Pontbriand était un viveur lassé des excès de toutes sortes, expérimentés durant les longues années de sa jeunesse. Ce vicomte de noblesse périgourdine, né en 1858, a perdu ses parents à l’âge de 6 ans et fut élevé par son grand-père. Ayant besoin de discipline, il a choisi l’armée mais il en démissionne en 1882 après avoir été renvoyé pour mauvaise conduite puis réintégré. Un soir de 1886, au coucher du soleil sur le désert saharien, il a eu la révélation de l’Immensité. Il s’est « converti » ; il avait reconnu Dieu. C’était le Père qui lui manquait et qui devait le guider. Déjà Foucauld, lors de son exploration solitaire du Maroc en 1883, Chrétien déguisé en Juif, avait apprécié l’Islam qui lui avait paru une religion simple et ardente, créant de vrais croyants. Aidé par l’exemple de sa cousine et de l’abbé Huvelin, prêtre pédagogue qui le confessait, il avait retrouvé la foi de sa tradition catholique et approfondi sa vocation.

Il pèlerine en Terre sainte en 1888, entre à la Trappe en 1890 pour la quitter sept ans plus tard afin de se faire ermite chez les Berbères. Aussi excessif dans le dépouillement qu’auparavant dans le monde, sa vie en Afrique du nord lui avait appris que les biens et les richesses ne comptent pas, mais seulement la profondeur morale et les raisons de vivre.

Le Sahara lui révèle l’existence austère, réduite à l’essentiel, le retour aux valeurs simples – aussi primaires que les biens vitaux : l’eau pour boire, la semoule pour le pain, la poignée de dattes, le chameau qui transporte – et les relations humaines. Il s’installe en 1904 à Tamanrasset pour évangéliser. Charles de Foucauld a aidé les plus humbles de son époque, les Touaregs survivant en plein désert car, comme il le rappelle, le Christ a déclaré : « ce que tu fais aux petits, c’est à moi que tu le fais. » Il fera construire l’ermitage de l’Assekrem en juillet 1910 pour être loin du tumulte mais proche des hommes, accessible à tous et seul avec Dieu.

Ironie de la destinée : il est mort au pied de l’ermitage, face aux pics du Hoggar qui l’avaient tant impressionné, de la main d’un « petit ». Profitant de la réduction des troupes due à la guerre en Europe, un parti religieux islamiste fanatique (déjà), a organisé un rezzou hostile à la domination française sur le bordj du « marabout chrétien ». Il s’agissait de le tuer ou de le convertir à l’Islam. Ces Senoussistes, guidés par les esclaves haratines du coin, l’ont fait prisonnier. Ils lui ont lié les mains dans le dos tandis qu’ils pillaient l’ermitage et détruisaient de rage ce qu’ils ne pouvaient emporter, jetant les livres à terre, brisant les étagères. A un moment, deux méharistes arabes sont survenus. Des coups de fusils ont été échangés. Dans son affolement, c’est un jeune garçon de 16 ans, Sermi ag Thora, que l’on avait chargé de garder Charles de Foucauld, qui l’a tué d’un coup de feu à la tête. Le père avait 58 ans. Nous étions le 1er décembre 1916.

Son exemple a fait école et si les Touaregs sont attachés à la France plus peut-être qu’à l’Algérie du nord arabisante, c’est un peu grâce à lui. Il est sûr qu’ici, dans ce Hoggar qu’il a aimé, sur ce plateau de l’Assekrem face auquel se dressent les pics basaltiques rosis par le soleil levant, passe quelque chose du mystère qui l’a frappé. Ce calme de la nature, ce site grandiose, ces Touaregs si démunis encore, c’était une existence biblique qui s’offrait à cet ermite angoissé par la futilité du monde et de son milieu.

Il a écrit à Marie de Bouchy, qui a pieusement conservé sa correspondance depuis l’ermitage : « Il y a là-haut une vue merveilleuse, fantastique même, on domine sur un enchevêtrement d’aiguilles sauvages et étranges, au nord et au sud rien n’arrête la vue : c’est un beau lieu pour adorer le Créateur. » Le pic basaltique appelé Oul, en face, a la forme d’un coeur pointe en haut. Il sera rouge sang au soleil couchant. Est-ce pour cela que les Frères de Foucauld ont pris le coeur sanglant comme symbole de l’ordre, le surmontant d’une croix ?

Charles de Foucauld a vécu intensément le Christianisme et l’a porté à un point élevé de vérité humaine. Je suis tenté, au retour, d’en savoir un peu plus sur sa foi en lisant de ses oeuvres. Je me suis documenté avant le départ en lisant la biographie fervente que lui a consacré Marguerite Castillon du Perron.

Une chapelle très simple est bâtie ici : un autel de basalte, un toit de roseaux, point de bancs ni de chaises mais des tapis au sol, à l’arabe. A côté, une petite bibliothèque contient des livres religieux et des ouvrages sur le Sahara. J’ai feuilleté les écrits de Foucauld et j’ai envie d’accompagner un moment ce personnage qui voulait vivre comme le Christ. C’est une dimension d’Occident que nous ne pouvons ignorer, que nous ayons ou non cette foi en nous. En 1887, à Nazareth, il écrivait : « Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais. Vous me faisiez sentir, mon Dieu, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai éprouvée qu’alors ; ce besoin de solitude, de recueillement, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière, mon Dieu, si vous existez, faite-le moi connaître. » Ces mots sont affichés dans la bibliothèque, ici, en plein désert.

De même cette prière :

« Mon Père,

je m’abandonne à vous,

faites de moi ce qu’il vous plaira.

Quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie.

Je suis prêt à tout, j’accepte tout,

pourvu que votre volonté se fasse en moi,

en toutes vos créatures.

Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.

Je remets mon âme entre vos mains.

Je vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon coeur.

Parce que je vous aime,

Et que ce m’est un besoin d’amour de me donner,

de me remettre entre vos mains, sans mesure,

avec une infinie confiance,

car vous êtes mon Père. »

Cette volonté de ne plus vouloir mais d’être voulu, de s’effacer pour ne se faire qu’instrument, est un renoncement à soi. Il m’apparaît si entier que je le vois comme abdication complète de la liberté qui fonde l’homme. Cette humilité est grande, profondément respectable, elle est celle d’un saint, mais je n’y puis souscrire. Il y a une sorte de masochisme à s’annihiler ainsi volontairement, à se complaire dans le refus de tout vouloir, comme dans l’attante de « l’autre » monde. Pour moi, un père n’est pas là pour dévorer ses enfants mais pour les aider à grandir. Encore faut-il l’avoir connu durant son enfance et Charles de Foucauld est resté marqué de ne l’avoir point connu. Mais il faut n’aimer pas la vie pour la redonner à ce point à son créateur…

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René Hardy, La route des cygnes

Lorsque j’avais quinze ans, élevé avec Ulysse le rusé Grec et Roland neveu de Charlemagne, j’ai découvert Erik le Rouge et son fils Leif l’Heureux. Les sagas scandinaves des Vikings ont alors compté autant pour moi que l’Odyssée et les combats des preux. Cette période, autour de 1968, était de jeunesse et de redécouverte. Il fallait secouer les vieux classiques en histoire, la doxa marxiste à l’université et le gaullisme devenu lourd en politique. ‘La route des cygnes’ appartient à ce mouvement de renaissance. Il romance en douze veillées le conte de l’exploration vers l’ouest des marins nordiques vers l’an mil, tandis que l’Europe continentale se rencognait frileusement en ses terres, châteaux forts et monastères, dans l’attente de l’Apocalypse. Je me dis, en 2010, qu’il y a peut-être une leçon à tirer pour aujourd’hui.

J’ai dévoré ‘La route des cygnes’ durant les fêtes de Noël, en 1970. Les douze nuits les plus sombres de l’année sont propices à rêver d’ailleurs et d’avant, à écouter une geste qui galvanise pour l’année à renaître. En ce 21 décembre, jour de l’hiver, c’est l’occasion !

Tout commence par la mort du vieux Thorvald dans sa ferme, à vingt jours de mer du pays à l’est des vagues, ainsi qu’on appelle l’Islande. Banni de Norvège par le parlement des hommes libres, le jour de Thor, le vieux chef de clan était allé explorer l’île de glace et de feu vers l’ouest, où des ermites irlandais s’étaient déjà établis pour rêver à Dieu tout seul. Foin de bondieuseries ! Thorvald était païen et faisait deal avec les dieux avisés, commerçants et guerriers. Lui était plutôt fermier et il avait laissé l’en-haut choisir sa terre en jetant ses bois de lit gravés à la mer. Il s’était établi là où les courants et les vents (messagers des dieux) eurent touché la terre.

Le vieux Thorvald meurt, mais reste après lui son fils valeureux Erik. Il est dit le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante (tout comme Daniel Cohn-Bendit). Je note qu’Erik est né exactement mille ans avant moi, l’année 955. Il a dix-neuf ans lorsque meurt son père et qu’il devient majeur, chef de clan. Tout comme moi qui devint majeur sans le savoir, un beau jour de 1974, lorsque le nouveau président Giscard fit voter la majorité à dix-huit ans. J’aime à trouver ainsi des correspondances, elles donnent du présent à l’aventure passée.

Erik le fermier se marie l’année suivante et naît de suite un fils, Leif. Naîtront de lui encore deux fils, Thorvald et Thorstein, puis une fille avec une concubine, Freydis. Tous ses enfants sont différents, seule la fille dernière née lui ressemble, en moins sage. Leif sera le plus avisé. En 981, poussé par « la gauche au pouvoir » en Islande, ces jaloux dont le ressentiment provocant l’amènent à combattre bien malgré lui, Erik est banni pour meurtre de l’Islande. Qu’à cela ne tienne, il fait comme son père et part encore plus à l’ouest. Il découvre le Groenland, cette terre verte à laquelle il donne son nom. Le climat était plus chaud qu’aujourd’hui (eh oui) et entre les glaciers s’étendent des pâturages. Erik établit des fermes, revient en Islande et galvanise des colons qui le suivent.

Son fils Leif ira plus loin encore, découvrant le Canada, Terre-Neuve et ce qui deviendra la Nouvelle Angleterre. Il n’établit que des campements d’été pour ramener le bois, le raisin séché et les fourrures. Car la terre américaine est plus belle encore que l’Islande, plus chaude que la Norvège. Helluland (terre de glace), Markland (terre du bois) et Vinland (terre du vin) seront les trois établissements vikings au nord de l’Amérique. Les marins sur leurs ‘cygnes’ suivront les vents et les courants dominants pour joindre l’Islande au Groenland et au Canada, mais il fallait oser. Parfois la coque en bois est taraudée de vers lorsqu’elle a été remisée hors du flot trop longtemps. Et c’est le naufrage. Il faut choisir qui survivra sur le canot qui ne peut les contenir tous. Mais nulle anarchie : tous acceptent le sort qui les désigne.

C’est que le monde viking n’est pas encore chrétien, Erik le Rouge naît justement à la conjonction des croyances. Son fils Leif se convertira, mais pas lui, qui reste fidèle à Thor, le dieu guerrier au marteau à double tête. Les relations humaines des paysans-guerriers vikings horrifient les moines en robe qui se pâment de terreur devant la femme, la bataille et la boisson. Mais elles sont bien belles et bonnes, ces relations humaines : fidèles, chaleureuses, hardies. L’auteur prend un malin plaisir à provoquer les missionnaires chrétiens qui assistent à ses veillées, en l’an 1477, décrivant les combats d’honneur ou le désir pour Asa Longues cuisses ou la fière Feydis qui combat les indigènes Algonquins seins nus et longue épée franque à la main. La cabale des dévôts fera interdire par l’évêque de raconter ces payenneries !

D’où le juste retour à l’autonomie que sera le protestantisme pour tous les pays marginaux d’Europe, de l’Allemagne à la Scandinavie en passant par l’Angleterre. Le césarisme à prétentions totalitaires de l’Église de Rome restera insupportable à tous les peuples non latins. Cela dure encore avec la méfiance envers l’État et tout ce qui est supranational. La liberté ne se marchande pas, disent les libéraux !

1477 n’est pas choisie par hasard : c’est la date où Christophe Colomb fait escale en Islande pour consulter les vieux marins et les manuscrits des scaldes. Il veut trouver la voie vers la Chine par l’ouest et, pour lui, ces terres découvertes par les Vikings quatre siècles avant lui sont plutôt un obstacle !

Reste une geste en douze chapitres qui se lit aisément. Elle emporte l’imagination sur les faits réels d’il y a mille ans. Même si le livre n’est pas réédité et son auteur bien oublié, on le trouve encore d’occasion. Lisez donc cette passionnante Odyssée du nord, votre esprit s’ouvrira.

René Hardy, La route des cygnes, 1967, Robert Laffont, 437 pages, occasion 15€

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