Articles tagués : aimer

Diderot et les principes

Dans ses Contes, Denis Diderot s’amuse en même temps qu’il observe la société de son temps. L’époque Louis XV était libertine, mais ne pas croire que le libertinage se résume à la bagatelle. Comme en mai 68, le sexe est le révélateur de la liberté. Le désir est sans loi, anarchique par essence ; c’est sa réalisation dans le monde réel qui est réglementée : par la société, par la loi, par la religion. Secouez-moi tout ça ! Il faut remettre en cause périodiquement ce qui est institué, en juger du raisonnable. Être humain c’est d’abord de libérer des entraves, « faire craquer ses gaines » dira Gide. D’où le danger social et politique d’une libération sexuelle ; d’où le retour au rigorisme moral pétainiste en cas de crise, qu’incarne aujourd’hui un François Bayrou par exemple. Lire Diderot c’est un peu lire Cohn-Bendit, le style en plus. Contre les coincés, les pisse-froids, les réactionnaires.

‘Madame de La Carlière’, écrit en 1772, incarne cette lutte entre « les principes » et les désirs. Un jeune homme qui a beaucoup vécu, successivement prêtre, juge puis soldat, jure fidélité devant le monde à Madame veuve de La Carlière. Il lui fait un enfant qu’il adore. Mais un écart de conduite lui fait aimer une ancienne bonne amie, manipulatrice et haut placée. Il lui écrit, elle lui répond, et ces lettres fatales seront son malheur. Madame de La Carlière devenue Desroches redevient La Carlière. Elle le quitte devant le monde comme elle l’avait accepté : dans un salon après dîner, devant la société rassemblée.

Dès lors celle-ci, aussi bête que versatile, accuse l’ex-mari de tous les maux. Madame de La Carlière dépérit et le bébé qu’elle allaite meurt de consomption ; sa mère la suit de désespoir, ce qui fait mourir la grand-mère usée par la vieillesse ; quant au frère, qui a repris le régiment du chevalier, il est tué au combat ! Tout cela est, selon le préjugé social, « la faute à » ce malheureux mari. C’est que la foule est bête et que le plus simple est de trouver aux maux un seul bouc émissaire ! Pourtant, écrit Diderot, il s’agit moins « des vices de l’homme que des conséquences de nos législations absurdes, sources de mœurs aussi absurdes qu’elles et d’une dépravation que j’appellerais volontiers artificielles » p.538.

Le mariage est-il ce sacrement irréversible que l’Église veut « pour l’éternité » ? Est-ce compatible avec la contingence humaine ? Passe encore lorsque des barbons de 50 ans épousent des filles de 14 qui se retrouvent veuves et riches à la trentaine, ce qui leur permet les plaisirs après le devoir. Mais lorsque la vie s’allonge, est-ce bien raisonnable de jurer abstinence pour un demi-siècle ? Diderot fustige la soi-disant « vertu » des épouses, qu’incarne La Carlière. Est-ce moral, au sens de la raison, de jeter son homme parce qu’il a eu un écart ? N’y a-t-il pas là quelque rigidité morale ? Une perversion des sentiments humains vers la psychose paranoïaque ? Freud trouvera beaucoup de perles chez Diderot, il a inventé moins qu’on le dit.

Le sexe est l’exubérance spontanée, l’affection un attachement raisonné. Entre les deux se joue les enjeux, plus sociaux qu’humains, de la fidélité et de la vertu. Le mariage, pense Diderot, est un contrat en ce monde, pas un esclavage divin. S’il y a contrat, existent aménagements et dédommagements ; il ne s’agit pas de bien ou de mal tranché une fois pour toutes, béatitude ou damnation éternelle. La fidélité morale n’est pas la fidélité sexuelle, même si la grossesse peut être un motif de rupture. Ce qui importe est que le plaisir de l’une ou de l’un (Diderot alterne les héros et les héroïnes dans ses Contes) ne soit pas motif suffisant à rompre – par exemple que les enfants soient bien les siens.

« Mme de La Carlière est très aimable, sans contredit ; elle avait fait ses conditions, d’accord : c’est la beauté, la vertu, l’honnêteté même ; ajoutez que le chevalier lui doit tout ; mais aussi vouloir dans tout un royaume l’être unique à qui son mari s’en tienne strictement, la prétention est par trop ridicule… » p.533. Le bonheur des Lumières commence par la liberté, et celle-ci s’acquiert en politique comme dans les mœurs. Il s’agit ni de se laisser enfermer en couvent contre sa volonté (‘La Religieuse’), ni dans le mariage par les principes (‘Madame de La Carlière’), ni dans les convenances religieuses et sociales (‘Les bijoux indiscrets’). L’acte sexuel n’est pas moral, mais physique ; la vertu intransigeante n’est qu’un préjugé qui pose en société, un geste d’égoïsme orgueilleux qui n’a rien à voir avec l’amour. La Carlière est au fond « inflexible et hautaine bégueule » p.538. Car l’être humain est successivement plusieurs, libertin, tendre époux et inconsolable veuf. Le figer dans son passé est aussi indigne que de le figer une fois pour toute dans sa naissance. Diderot attaque ainsi le préjugé nobiliaire qui veut que le sang bleu face de race un être supérieur. Mais si cela commence d’être admis en 1772, pourquoi s’accrocher à la même erreur sur le passé des gens ?

Diderot n’a pas de mots assez durs pour fustiger la bêtise sociale, les préjugés de société, le moutonnisme de foule. « C’est ici que je vous prie de détourner vos yeux, s’il se peut, de Mme de La Carlière pour les fixer sur le public, sur cette foule imbécile qui nous juge, qui dispose de notre honneur, qui nous porte aux nues ou qui nous traîne dans la fange, et qu’on respecte d’autant plus qu’on a moins d’énergie et de vertu » p.533. Les faibles et les inintelligents sont les plus conformistes ; ceux qui ont peur d’eux-mêmes se réfugient dans « ce que tout le monde fait ». Ils se sentent ainsi responsables mais pas coupables, comme disent si bien les veules politiciens.

Denis Diderot, Madame de La Carlière, 1773, Contes et romans, Gallimard Pléiade, 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Madame de La Carlière, 1773, Contes et entretiens, Garnier-Flammarion, 1993, 245 pages, €5.51

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, La chute d’Icare

« Extraordinairement habile dans le forfait et la dissimulation. Un très grand fourbe. » C’est ainsi qu’Alix, le Gaulois devenu Romain, qualifie Arbacès le Grec, son ennemi de toujours depuis que l’adulte a tenté de séduire l’éphèbe de 15 ans dans le premier volume. Telle est la réputation des Grecs, que le récent forfait du maquillage des comptes publics pour entrer par effraction dans l’euro a renforcé. L’album a été écrit en 2001, mais l’histoire remonte à mille ans !

Alix et son compagnon Enak, 20 et 16 ans désormais, sont invités dans l’île d’Icarios par Numa, rencontré dans ‘L’enfant grec’. Archéloa, son épouse, est amoureuse d’Alix et son époux en joue pour l’attirer. Les deux garçons vont être embringués dans la prise de la ville par des pirates menés par Arbacès. Ressuscité, il veut se venger à la grecque, dans l’histrionisme et la démesure. Défiant Apollon, le jeune Icare a voulu voler vers le soleil mais ses ailes, fixées de cire, ont fondu. Arbacès réitère dans le drame cette tragédie antique : il veut investir la ville… en volant comme Icare. Jacques Lacan aurait eu un mot sur l’ambiguïté du terme « en volant ».

Les jeunes lecteurs ont là tous les ingrédients d’un bon scénario d’action comme Jacques Martin sait en composer. Surtout qu’Enak, gamin fidèle à lui-même, n’obéit pas, préférant mourir que de sauter le premier.

Les passions n’y sont jamais absentes, dans la lignée des mémorialistes latins. Il s’agit d’avidité pour l’argent, le pouvoir ou la gloire. Ou d’égoïsme suffisant d’adultes trop sûrs d’eux-mêmes, avares de leurs biens matériels. Rien de nouveau sous le soleil, les footeux d’aujourd’hui ne rêvent toujours que de fric, de grosse bagnole, de blonde bien roulée et de baraque qui en jette.

Alix remarque des allées et venues suspectes de bateaux dans le port et alentour, mais le gouverneur romain de la citadelle, bien assis et content de lui, dénigre ces lubies de jeunesse. Lorsqu’il sera mis le nez dedans, il confiera à Alix, en gros politique, le soin d’entraîner les jeunes de la cité pour épauler les troupes trop peu nombreuses.

Julia, la fille du gouverneur, aimerait bien qu’Alix et Enak se mettent nus pour se baigner avec elle dès leur première rencontre, mais Alix est un prude Romain et affirme : « c’est simple, les femmes ne se baignent pas avec les hommes. » Julia se déguisera en jeune guerrier pour tenter de le séduire, s’attirant le reproche par son père de « dépasser les bornes ». Il la laisse faire, toujours en gros politique, pour garder Alix à son service.

Fuyant en bateau et pris dans une tempête, Julia toute excitée saute sur Alix alors qu’Enak gît à quelques pas, écroulé de fatigue. Sa tunique trempée ne cachant rien de ses formes, elle lui propose « aimons-nous… Ce sera formidable malgré la tourmente ! ». Tempête du corps et sur la mer se confondent, mais Alix est sauvé par le « crâââc » du mât qui casse. Tandis qu’Enak, à quelque pas du couple, a sensuellement la main très proche de son sexe. La BD Alix ferait-elle bander ? Il est loin le temps pré-68 où toute femme était interdite d’album et tout sein nu proscrit !

Julia se tourne alors vers Enak et lui propose de « l’aider » au gouvernail (image freudienne s’il en est). Le garçon refuse, préférant tenir tout seul les deux bouts… La fille en déchire sa tunique, entraînant une remarque acerbe du gamin : « Ah, celle-là, Elle a encore trouvé un moyen pour exhiber sa poitrine ! »

Une fois à terre, Julia aguiche ensuite le gouverneur de Délos pour qu’il arme des galères et reprenne Icarios aux pirates afin de venger ses parents précipités du haut des murailles. « Tu agis plus par pulsions que par raison ! » lui dit le sage Alix.

Tandis que le gouverneur romain traite Alix, en réaliste, de « blondinet avec son petit prince ». C’est mignon.

Des scènes de ce genre auraient pu faire l’objet d’un traitement graphique adapté, comme Jacques Martin savait les faire. Mais Rafael Morales est loin d’avoir son talent et sa culture. Il dessine des corps dégingandés aux têtes trop petites, les traits du visage à la serpe, des nez refaits à la Michael Jackson qui donnent un air de modistes aux éphèbes aventuriers. Les héros sont caricaturés, leur physique rigide nuit à leur exemple moral.

Ne voilà-t-il pas qu’il dessine aussi des bites circoncises aux pirates qui rejouent Icare ? Les Grecs avaient horreur qu’on mutile le corps et cette faute historique n’est pas la seule. Morales n’aime pas la nudité et a réticence à dessiner les torses nus – peut-être ne sait-il pas tout simplement en saisir l’architecture. Enak reste habillé jusqu’au bout malgré la chaleur, les combats et les épreuves : sa tunique n’est même pas déchirée alors qu’habituellement il n’est vêtu qu’au minimum. Alix laisse entrevoir un pectoral droit de body-builder sans rien de la souplesse jeune des précédents albums. Les Romains de Morales paraissent revus par saint Paul et bien trop rigidement bibliques pour ce qui en fut.

Le dessin ne joue pas avec les sens et c’est dommage. Sauf lorsque Julia, seins provocants sous sa tunique mouillée, met la main sur l’épaule d’Alix dans la cale où elle veut le baiser et qu’Enak, à moitié endormi, les muscles moulés par le vêtement, laisse glisser sa main vers sa bite, en filigrane sous la toile.

Mais la case est toute petite et en bas de page. Suite au prochain numéro… sauf que les lecteurs attentifs en resteront sur leur faim car on passe éhontément à autre chose !

Le dessinateur n’aide pas, sauf villes et paysages, mais il reste une bonne histoire, bien menée et à rebondissements. Et la leçon proche-orientale : mieux vaut piller que bâtir et violer que tisser des relations durables.

Jacques Martin, dessins Rafael Morales, La chute d’Icare, 22ème aventure d’Alix, Casterman 2001, 48 pages, 9.51€

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nietzsche et la leçon du vivre

Après Montaigne qui, reprenant les penseurs antiques, énonçait que « philosopher c’est apprendre à mourir » ; après Platon qui, faisant parler Socrate, énumérait les diverses sortes d’amour ; Nietzsche nous fait découvrir ce qu’est la vie véritable. « Je vais vous énoncer trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1).

L’esprit « courageux » et plein de force réclame des fardeaux pesants : « il s’agenouille comme le chameau ». Et le fardeau le plus lourd ? « N’est-ce pas ceci : s’humilier pour faire mal à son orgueil ? Faire luire sa folie pour tourner en dérision sa sagesse ? » Tel est l’esprit-chameau « qui, sitôt chargé, se hâte vers le désert. » Il renonce et se soumet – à un Dieu, à une Morale, à un Parti, à un Dictateur.

Au fond du désert, l’esprit « veut conquérir la liberté et être le maître de son propre désert ». C’est alors qu’il devient lion. « Il cherche ici son dernier maître » et « veut être l’ennemi de ce maître ». Ce dernier maître est le dragon « tu dois » – et l’esprit-lion s’oppose à lui en disant « je veux ». Or, « toute valeur a déjà été créée, et toutes les valeurs sont en moi, » dit le « tu-dois ». Ne reste alors au lion que le nihilisme. L’esprit-lion se révolte mais reste esclave de son ennemi. Il est la petite voix qui dit « non », mais s’arrête à ce toujours « non », purement passif. Une existence en négatif de râleur à perpétuité, de jamais-content, de révolté épidermique. Mais le lion est la métamorphose nécessaire pour aller plus loin : il permet la libération. « Se rendre libre pour des créations nouvelles – c’est là ce que peut la puissance du lion. » Et c’est là aussi « la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. »

La métamorphose ultime de l’esprit est la liberté d’enfance.

  • Ni coupable du simple fait d’exister, traînant son fardeau inutile jusqu’au désert de tout esprit, abdication complète de l’être en « Dieu », « Valeurs » ou doxa.
  • Ni révolté permanent, s’opposant à tout parce que ça existe, nihiliste fondamental, n’existant que pour dire « non », sans cesse récriminant, plein de ressentiment et de pensées négatives.
  • Mais créateur, neuf, osant penser par lui-même – créer.

A ce moment du texte surgit l’une des plus belles citations de Nietzsche, celle qui peut-être le condense tout entier : « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré. Oui pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré. C’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde. »

D’où vient que l’esprit humain se doive de redevenir « enfant » ? Plus que Montaigne, Nietzsche a été marqué par les penseurs grecs. Or le dieu grec le plus original, et l’un des plus puissants, est Eros. L’Amour est figuré sous les traits d’un enfant de 8 ans, primesautier et capricieux, tout entier dans le présent et mené par ses désirs. Il incarne la liberté la plus grande, l’énergie vitale à l’état brut, ce que Freud appellera plus tard la libido. Nietzsche appelle cette vitalité et la corrige en « volonté de puissance ». Elle n’a pas grand chose d’une « volonté » dans le français courant, mais elle est une puissance qui « est » parce qu’elle irrigue tout être vivant. L’accueillir, la maîtriser, la faire servir, telles sont les trois nécessités de l’humanisme grec, dans le prolongement duquel Nietzsche se situe – et c’est là où intervient « la volonté ».

Car cette puissance a deux faces, tout comme la libido freudienne : l’une orientée vers la vie, l’autre vers le néant (le désir de mort). « Vouloir » la vie est un acte de l’esprit, encore que la vitalité de l’être y participe tout entier : le vouloir est plus vif lorsqu’on est jeune, ardent et en bonne santé que vieux, fatigué et usé – mais l’être humain réserve souvent des surprises… Or, diviniser fait cesser la réflexion, le travail et la lutte – la réalité de la vie, en somme. L’idéal est une forme du rêve, une fumée d’opium, un renoncement au réel par lassitude – une faiblesse du vivre. La « volonté de puissance » est donc ce débordement d’énergie orienté vers la joie de vivre, d’aimer et d’apprendre. Elle a cette spontanéité d’enfant ou de course de jeune chat. Elle apparaît comme un plaisir pur, l’accord complet de l’être avec lui-même et avec le monde. Tout le contraire d’une quelconque aliénation. Tout ce que recherche l’humanisme.

C’est là qu’Heidegger s’est fourvoyé : la « puissance » n’est pas chez Nietzsche la force brute, ni la seule énergie vitale instinctive. Elle est la puissance « volontaire », celle qui intègre le tout de l’homme dans ses trois dimensions comme dans ses trois cerveaux : les instincts, les passions et l’intelligence. Nietzsche parle « d’esprit » et l’esprit domine et maîtrise – même s’il ne peut rien sans désirs (instinctifs) ni amours (passionnés). Nietzsche n’évacue pas l’Etre mais son absolu figé. pour lui, l’Etre à majuscule est illusion, seuls existent les êtres éphémères. Le négatif comme moteur des êtres (chameau qui subit ou lion en permanence révolté) est liquidé par le philosophe au marteau. Il redécouvre des Grecs le moteur « politique » des êtres humains, les rapports de pouvoir et d’attraction. Ces rapports sont désirs et forces, mais aussi rationalité et négociations. L’être humain est non fini, qui crée historiquement son propre destin.

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Folio 1985, 504 pages, €8.93

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ken Follett, Le pays de la liberté

Reporter formé à la philosophie, Ken Follett le Gallois est devenu romancier. ‘L’arme à l’œil’ est son premier thriller reconnu en 1978. Il y en aura d’autres, tous inspirés de l’actualité. ‘Comme un vol d’aigles’ conte par exemple l’histoire vraie de deux ingénieurs américains exfiltrés d’Iran au moment où l’ayatollah Khomeiny impose son pouvoir. Mais Follett aime aussi l’histoire, qui le laisse plus libre de créer des personnages en lutte avec leur destin. ‘Les piliers de la terre’ en sont le plus célèbre mais ‘Le pays de la liberté’ en est un autre, plus léger.

L’aspiration à la liberté en est le thème central. La fin XVIIIe est l’époque choisie, prérévolutionnaire. Malachi McAsh est Écossais, mineur de fond depuis l’âge de sept ans. Une coutume illégale veut qu’il « appartienne » au seigneur foncier propriétaire de la mine s’il y travaille un an et un jour après sa majorité. Pas question pour le jeune Malachi, appelé Mack. Il quittera son village, sa sœur jumelle, ses copains de mine et la belle Annie avec qui il a eu depuis toujours des jeux de plus en plus érotiques. Sa mère lui a appris à lire, un avocat de Londres lui a appris le droit, sa volonté lui commande de s’émanciper. Il ira contre les lords fonciers, contre les pratiques marchandes, contre les coutumes sociales, contre l’Angleterre impériale sanglée dans de vieux principes. Il quittera le village, l’Écosse, le Royaume-Uni. Non sans mal, ni se faire parfois rattraper par la société qui combat par tous les bouts la liberté.

Mais le vieux monde est en train de basculer. Nous sommes à la veille de la révolution américaine qui a lieu 13 ans avant la française ; elles vont bouleverser tout l’Occident. Lorsque Mack débarque en Virginie, dans les cales d’un navire de forçats, il a été condamné par la « bonne » société londonienne pour une émeute montée par son ancien seigneur. Mais il ne va pas se laisser faire : il s’enfuit, passe la « frontière », encore proche des colonies. Il entraîne avec lui la belle Lizzie, ex-châtelaine d’Écosse avec qui il a joué enfant, devenue femme de son maître foncier. C’est que Lizzie est curieuse et volontaire, elle n’accepte pas le rôle de potiche poulinière que veut lui faire assumer son rôle social. Elle bout lorsque son mari, ignare et à bout d’arguments, lui oppose que « ces sujets sont pour les hommes ».

Jay, le blond folâtre a dilapidé son crédit au jeu et à acheté trois jeunes bagnardes, qu’il saute à l’envi, délaissant sa femme, trop intelligente pour lui. Il a commencé par trahir sa confiance en laissant son père exploiter le charbon du domaine de sa mère. Lizzie lâche ce lâche comme une vieille chaussette, son amour premier fondé sur l’aventure d’une expédition dans la mine se transforme en haine de cet esclavage qu’il impose et qui va si bien à son insignifiance. Malgré son machisme c’est un faible, incapable de gérer une plantation, incapable de ne pas perdre au jeu, incapable d’aimer sa femme et de lui faire des enfants. La belle aristocrate écossaise lui préfère les bras musclés du prolétaire Mack, son côté impulsif mais bulldozer, l’aventure et l’amour fou aux convenances guindées et à l’univers borné de sa classe, condamnée par l’histoire. Contrairement à Jay, Mack a tout ce qu’il faut pour se faire une place au soleil. Il s’est libéré de l’ignorance, des obscurantismes et des conventions sociales. Il est plus à sa place qu’en Écosse arriérée dans ce pays neuf qui n’est encore que les 13 colonies mais qui va devenir très vite les États-Unis d’Amérique. Nos héros réussissent à échapper à leurs ennemis, à s’installer dans une vallée en pleine nature sur la frontière, à fraterniser avec les jeunes Indiens du coin…

L’histoire d’amour est un peu convenue mais saine et ardente. La libération du jeune mineur est cruelle et semée d’embûches mais assez bien menée, surtout sur la fin. L’espoir nouveau qui se lève, écolo-fraternel, apparaît un peu naïf à nos yeux d’Européens qui en ont trop vu, mais soulève l’enthousiasme. C’est bien écrit, enlevé, droit au but. Un bon roman d’été.

Ken Follett, Le pays de la liberté (A Place Called Freedom), 1995, Livre de poche 1997, 477 pages, €6.60

Catégories : Etats-Unis, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nietzsche et la religion selon Camus

Dans L’Homme révolté, Camus analyse Nietzsche sous l’angle du nihilisme. Bien avant d’être prophète, le philosophe au marteau est clinicien. Comme pour Marx et pour Freud, la méthode critique reste la grandeur de l’œuvre. Toute prophétie se fige vite en dogme et dégénère en religion, alors que la méthode garde tout son pouvoir de lucidité sur le présent. A propos de Nietzsche, dit Camus, « le caractère provisoire, méthodique, stratégique en un mot, de sa pensée ne peut être mis en doute ».

Nietzsche a détruit toutes les idoles, il en a fait sa méthode. La lucidité d’Apollon brûle d’un trait de feu tout ce qui camoufle la mort de « Dieu », ce terme pris comme Absolu signifiant. Ce monde-ci n’a ni sens ni fin. Il poursuit sa marche aveugle, poussé par cet élan de se perpétuer et de se reproduire qui, des étoiles aux êtres vivants, est une « volonté » de puissance. Le terme français de volonté est probablement trop directif pour traduire le Wille zur  allemand : il n’y a pas d’intention dans ce vouloir, mais un élan impersonnel, la marque même du vital. D’où vient la vie ? Pourquoi cet élan ? Là est peut-être le divin, mais celui d’Héraclite, le « jeu » du monde, indifférent à la destinée de chaque être. Dieu est inutile, puisqu’il ne « veut » rien, puisqu’il n’a pas de fin dernière.

Sans unité ni finalité, le monde tel qu’il est ne peut être jugé. Sa valeur réside en lui-même, en la vie qui pousse. Tout jugement sur ce monde est donc jugement contre la vie. On compare ce qui est ici et maintenant à ce qui devrait être ou pourrait être, ailleurs ou dans l’avenir. Cela peut être le Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral ou la marche inexorable de l’Histoire, l’Etat réalisant l’Être… Tout ce fatras métaphysique, irréel, qui situe le vrai ailleurs que dans ce monde-ci, Nietzsche l’appelle « Dieu ». Il se révolte radicalement contre. La morale même, comme commandement socratique ou chrétien, institue un homme-reflet qui asservit l’homme réel. C’est vrai de toute religion, superstition ou utopie politique.

Voir ce qui se fait, vivre ce qui s’offre, est au contraire la sagesse. C’est le mouvement même de la science, la curiosité de l’exploration et l’élan de la démocratie. S’évader dans l’idéalisme, s’asservir à une Morale, une Doctrine, aux Puissants, est le contraire de la liberté : un esclavage aveugle ou – pire – consenti. Il est ainsi des hommes qui ont peur de la liberté et préfèrent se débarrasser de toute responsabilité par l’obéissance sans conscience. « C’est pas moi, c’est la volonté de Dieu, les conventions morales, la ligne du parti, les ordres des chefs ! »

Nietzsche n’a pas « tué » Dieu, ni même son idée, il l’a trouvé mort dans son époque. Dès lors, comment édifier une philosophie du « bien » vivre sans référence au-delà de la vie ? En éradiquant d’abord tous les oripeaux de l’idée, car comment bâtir sur des fondations branlantes ? « S’il attaque le christianisme, en particulier, c’est en tant que morale, écrit Camus. Il laisse toujours intacts la personne de Jésus d’une part et, d’autre part, les aspects cyniques de l’Eglise. On sait qu’il admirait en connaisseur les Jésuites. ‘Au fond, écrit-il, seul le Dieu moral est réfuté.’ »

Jésus n’est pas un révolté mais un acceptant. Il prend le monde tel qu’il est, refusant d’ajouter à son malheur. Pour cela, il consent à souffrir du mal qu’il contient. « Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec ces principes et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà selon Nietzsche le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres. » L’idée du jugement est étrangère au Christ, qui est donc contre la morale fouettarde des châtiments et récompenses qu’a créé son Église. « De la bonne Nouvelle au Jugement dernier, l’humanité n’a pas d’autre tâche que de se conformer aux fins expressément morales d’un récit écrit à l’avance. » Imposant un sens imaginaire à la vie, le christianisme d’Eglise empêche de découvrir son vrai sens (qui est de ne pas en avoir). D’où les résistances successives envers Copernic, Galilée, Darwin, la république, le divorce, la pilule, le célibat des prêtres…

« Le même raisonnement dresse Nietzsche devant le socialisme et toutes les formes de l’humanitarisme. (Ils maintiennent) une croyance à la finalité de l’histoire qui trahit la vie et la nature, qui substitue des fins idéales aux fins réelles, et contribue à énerver les volontés et les imaginations. » Camus appelle ‘socialisme’ celui de Marx et des autoritaires, pas celui de la Commune qui crée en marchant, ni celui des syndicalistes proudhoniens qui n’a rien de messianique. L’esprit libre détruira ces fausses valeurs en dénonçant les illusions sur lesquelles elles reposent. Le bouddhisme parle du voile de Maya qui masque le réel.

Mais l’intelligence lucide, une fois décapé le socle du réel, ne peut justifier à elle seule la vie et son élan. L’absence de loi n’est pas la liberté car le chaos est une servitude : « si rien n’est vrai, rien n’est permis », traduit Camus. A l’homme donc, adulte, lucide et responsable, d’instaurer ses propres limites, de créer ses propres valeurs. Le monde est tragique, son mouvement est innocent, il faut aimer le devenir. « La liberté coïncide avec l’héroïsme », l’élan de la vie qui déborde crée une œuvre et les enfants. Il n’y a ni bien ni mal, mais l’innocence du devenir que chacun doit chevaucher à son rythme.

« Le monde est divin parce que le monde est gratuit. C’est pourquoi l’art seul, par son égale gratuité, est capable de l’appréhender. » La religion de Nietzsche est en l’homme même : en l’élan qui le pousse à vivre, en ses passions qui le canalisent, en son intelligence lucide et organisatrice. La noblesse que l’on conquiert vaut bien mieux que celle qui nous est concédée par héritage ou grâce divine. Le créateur est artiste. Ici et maintenant.

Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, Folio, 240 pages, 7.41€

Catégories : Albert Camus, Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Claudie Gallay, Les Déferlantes

Le roman populaire a ses lettres de noblesse, que l’on pense aux ‘Misérables’ du ViH ou aux ‘Mystères de Paris’ du père Eugène. ‘Les Déferlantes’ sont de cette veine : il s’agit d’un bon roman populaire d’aujourd’hui dans lignée de Bernard Clavel.

Les ingrédients d’un tel succès sont :

• la longueur du livre qui permet d’apprivoiser les personnages ;

• les chapitres courts qui apportent chacun quelque chose comme dans une intrigue policière ;

• un mystère qui peu à peu se dévoile (on comprend avant la fin mais ce n’est pas grave) ;

• un décor intemporel qui fait peur : au XIXè siècle « la ville », aujourd’hui « la campagne » – on n’a plus l’habitude de ce désert sentimental et relationnel ;

• les instincts, les passions et les idées qui surgissent comme toujours – mais se débattent dans les pauvres crânes limités des êtres.

‘Les Déferlantes’ commence un jour de tempête où une tôle frôle la narratrice, se contentant de lui écorcher la joue. La crise fait surgir un mystérieux Lambert venu d’ailleurs qui erre sur la digue et interroge les gens, est-il déjà venu ? La narratrice est appelée la Griffue parce qu’elle habite une masure au bord des déferlantes – pas normale, donc. Elle compte les oiseaux, vient de la ville mais s’est fondue dans le paysage, bien que couve en elle ce manque de Lui, amant aimé trop tôt disparu. Raphaël, le sculpteur possédé du manque, cherche à le combler pour en saisir la jouissance dans des œuvres torturées qui vous prennent à la gorge, il sera bientôt reconnu. Sa sœur Morgane, désormais trente ans, erre de garçon en garçon sans jamais se fixer, hébétée du manque parental lié à son enfance de fonctionnaires bobos. Lili la tenancière de bar a manqué de père, lui-même marié sans amour alors qu’une autre avait son cœur mais que la pression sociale a empêché d’épouser. Nan, son élue, a vu sa famille sombrer d’un coup lors d’un naufrage quand elle avait huit ans, elle a toujours manqué d’amour, vide d’enfants, esseulée.

Le Cotentin des villages est un monde d’entre-deux, terre/mer, passé/présent, réel/fantastique. Les personnages de ‘La Déferlante’ sont des gens du vide, accrochés à nulle part, un trou perpétuel en eux qui les fait se mouvoir, s’attirer et se haïr.

Durant la cicatrisation de l’écorchure de tôle, les événements vont bouleverser l’existence de tous avant de guérir eux aussi. L’auteur observe en éthologue la vie des bêtes, sa narratrice erre sur les falaises de la Hague en Cotentin pour compter les oiseaux. Cette position de base lui permet de voir la vie des sales bêtes que sont les humains, hommes, femmes et enfants. Car nous sommes loin de l’idéalisme bobo du tout le monde il est beau et gentil :

  • la campagne, c’est dur ; la mer, ça tue ;
  • la nature c’est baiser, se haïr, s’aimer;
  • les oiseaux, tous d’instinct, sont parfois plus humains que ces animaux que sont les hommes; les chats donnent plus d’affection que les femmes ; les vaches vêlent mieux que les travailleuses et s’occupent mieux de leurs petits que les hommes…

Heureusement, les humains interagissent les uns sur les autres dans l’engrenage du mal comme du bien. C’est toute la société superstitieuse des campagnes qui a isolé Nan dans le deuil perpétuel, regardant d’un sale œil ses velléités de se lier ou de se marier. La société des campagnes, païenne, bêtasse et accrochée au qu’en-dira-t-on, a forgé un destin… Un jour de grand vent jadis, le phare s’est éteint et un voilier à chaviré. Seuls deux corps ont été repêchés, le dernier enfant du couple de plaisanciers a disparu.

Tout le monde sait pourquoi le phare s’est éteint et personne ne dit rien. Pas plus au frère survivant qui n’était pas parti en mer. La société est un destin, donc un non-dit. Personne ne réfléchit sur les conséquences, préférant se garder du regard des autres. Dès lors, le drame devient tragédie, écrite depuis les premiers temps du monde. La bêtise, l’inconscience, créent des événements qui s’enchaînent jusqu’à ce qu’une « crise » – ici la tempête – ne viennent dénouer les fils tendus au paroxysme. Nan la folle qui cherche toujours ses disparus reconnaît quelqu’un. Est-ce vraiment folie ? Et de fil en aiguille, la tapisserie s’anime. Jusqu’à l’apothéose finale, lentement mais habilement amenée.

Il y aura un dénouement. Il sera moral, il apaisera les malades et élèvera les gens vers une certaine spiritualité. C’est cela aussi qui fait un roman populaire, cette leçon que le destin peut se renverser sur l’initiative de quelques plus curieux ou plus courageux, ceux qui n’acceptent pas les choses telles qu’elles sont.

Chapitres courts, très courts, langage direct et familier, très familier, sentiments au ras des tripes sans jamais s’étendre par peur de lasser ou par limitation intellectuelle des personnages – le roman est très bien fait. Réussi. Un bon roman populaire dont je me suis délecté !

Claudie Gallay, Les Déferlantes, 2008, poche J’ai lu mai 2010, 539 pages, 7.60€ – Grand prix des lectrices de ‘Elle’ !

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Haruki Murakami, Les amants du spoutnik

En japonais, spoutnik se dit soupûtonikou. Il s’agit du premier satellite artificiel envoyé dans l’espace par l’humanité par l’URSS le 4 octobre 1957. L’exploit fait travailler l’imagination de Murakami : comment être ici et ailleurs ? Sur terre et dans l’espace ? L’espèce humaine est-elle grégaire et collective, ou bien solitaire, enfermée en carapace d’acier comme ces spoutniks – cerveaux pamplemousse – qui se croisent dans les étendues glacées, sans jamais s’interpénétrer ?

Les personnages du roman sont du type spoutnik : ils ne font jamais l’amour ensemble. Pourtant ils s’aiment et se désirent, mais pas en bonnes paires. La distance, attitude mentale très japonaise, prend ici une valeur cosmique. Chacun établit « une frontière invisible avec les autres » p.77. Murakami recycle le trio vaudevillesque du mari, de la femme et de l’amant, mais il actualise le jeu. K aime Sumire (qui veut dire violette), mais Sumire en aime un autre, ou plutôt une femme, Miu. Laquelle ne peut aimer personne sinon en surface, « violée » dans l’imaginaire 14 ans avant, le lecteur apprendra comment. Ce jour-là ses cheveux ont blanchi d’un coup. Mais Miu se sent bien avec K lorsqu’elle le côtoie, elle pourrait presque l’aimer si elle ne s’était déjà « mariée » sans contact physique avec un autre. K prend donc des amantes, dont la mère d’un de ses élèves du primaire… ce qui pose des problèmes à l’enfant. Peut-être le devine-t-il, en tout cas vole dans les supermarchés pour se faire remarquer (honte suprême au Japon).

Pas simples, les relations humaines, lorsqu’elles sont recréées par Murakami ! Le réel évolue en surréel, sans jamais tomber dans le fantastique trop clinquant facile. La limite est ce qui convient à l’auteur, tout comme la légèreté. Pas de pesante philosophie allemande dont nos intello-romanciers paraissent si friands ; pas de psycho judéo-freudienne dont nos intello-méditerranéens semblent drogués ; pas de perversité qui remonte à l’enfance qui serait cause, selon nos intello-sociologues, de toutes réalités. K est un garçon banal, enfance habituelle, études sans excès, métier moyen. Sumire désire devenir écrivain mais elle ne vit pas pour enrichir son expérience. Elle clapote sur son clavier interminablement des pages et des pages sans en tirer une histoire. Miu était pianiste, mais ce qui lui est arrivé adulte, plus la mort de son père, l’a reconvertie dans les affaires. Tous ces personnages sont Murakami lui-même, un soi qu’il écartèle pour les besoins du roman. Il est ce garçon banal qui vit sans y penser et fait l’amour comme on déguste un croissant ; il est l’écrivain obstiné qui a eu du mal à émerger mais a découvert qu’il faut vivre avant d’imaginer ; il est cet homme d’affaires, créateur propriétaire un temps de bar à jazz.

Comment réussir sa vie, quoiqu’on désire ? Quel est le déclic ? « Eh bien, que l’attention est primordiale, peut-être. Il ne faut pas décider à l’avance qu’on va faire ceci ou cela, mais être à l’écoute, sincèrement, de tout ce qui nous entoure, garder le cœur et l’esprit ouvert… » p.59. C’est K qui parle à Sumire, Murakami qui parle au lecteur, la voie du zen qui parle aux Japonais. Car cette attitude est très zen, japonaise au cœur. Ce pourquoi Murakami, qui est un auteur enraciné dans son archipel, est universel. Il est à l’aune des prix Nobel pour cela. L’aura-t-il un jour ? On sait combien ces prix sont « politiques »…

Sumire, qui fréquente K comme étudiante, tombe brutalement amoureuse de Miu rencontrée dans un mariage. « Cet amour aussi dévastateur qu’une tornade dans une vaste plaine ravagea tout sur son passage » p.9. C’est ainsi que commence un roman. Miu va embaucher Sumire comme secrétaire, puis l’emmener en voyage visiter les vignobles de Bourgogne dont elle importe les vins. Un Anglais rencontré va leur proposer un bungalow dans une île grecque pour des vacances. C’est là qu’entre la mer et le soleil, un jour Sumire va disparaître. Évanouie dans le paysage. Cela à la suite d’une histoire de chats qui ont dévoré leur maîtresse morte dans un appartement fermé, ainsi qu’il est dit dans le journal. Et à la suite de l’histoire de viol schizophrénique de Miu, encore racontée à personne. Sumire a-t-elle voulu rejoindre la part de l’autre dans un ailleurs surréel ? L’auteur laisse le doute, son personnage K garde les pieds sur terre. Rêve-t-il lui-même lorsqu’il reçoit sur la fin un coup de téléphone de la disparue ?

Ce qui est fascinant dans ce roman est que tout est possible. Mais pas n’importe quoi. Tout reste réel, tout peut arriver. Ce tout n’a pas d’explications mais tout est plausible. Et c’est dit simplement, en phrases courtes qui vont comme la vie, dans cette légèreté de l’être. Pour un Japonais, la légèreté n’a rien « d’insoutenable » mais est comme la luciole par les soirs d’été : un passage.

Haruki Murakami, Les amants du spoutnik, 1999, 10-18 2004, 271 pages, €7.03

Catégories : Haruki Murakami, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Enak, amitié érotique

Alix, Enak, deux garçons, deux amis. Deux amants ? C’est plus complexe qu’il n’y paraît. L’aîné protège et éduque le petit, qui le lui rend en fidélité et en présence. C’est le résultat de toute une histoire personnelle pour chacun d’eux. Éros n’est pas philia car l’affectif compte plus que le sexe à l’adolescence. Les deux orphelins Alix et Enak se construisent l’un par l’autre.

Esclave, Alix ne porte qu’un pagne bleu de travail. Ce n’est que lorsqu’Arbacès le rachète qu’il enfile une tunique rouge de citoyen et se chausse de sandales. Quels que soient les vêtements du haut, ce sont les sandales qui, dans les albums, distinguent le civilisé du sauvage ou la liberté de l’esclavage. Les pieds nus touchent le sol, trop proches de la nature ; les sandales sont l’intermédiaire technique qui permet d’aller sans se blesser, conquête de civilisation. Cheveux courts, visage imberbe, le port d’Alix est proprement militaire pour l’antiquité. Dans les derniers albums, il prend l’habitude de porter l’exomide grecque, costume de soldat qui laisse à nu la moitié droite du torse.

Le rouge est la couleur d’Alix, rayonnante, ardente, solaire. Couleur de feu, de sang, de vie, elle projette son éclat alentour et incite à l’action, avec l’enthousiasme de la jeunesse. Les Chrétiens feront du rouge la couleur du diable, des maisons closes et de l’interdit. Arracher sa tunique rouge, comme le font les ennemis d’Alix à maintes reprises, c’est lui arracher sa puissance solaire de citoyen civilisé. Ainsi fera le gladiateur au trident, dans l’arène des ‘Légions perdues’, dans une parodie de viol. Peut-être faut-il y voir une clé de l’éros d’Alix.

Les bourgeois bien-pensants préfèrent de loin les amitiés particulières d’adolescents pensionnaires (qui préparent de solides réseaux sociaux) aux turpitudes avec les filles (qui risquent d’entamer le patrimoine, de dévaluer la marchandise et d’entacher la réputation). Avant 1968, les femmes étaient même interdites de dessin par contrat dans les bandes dessinées destinées à la jeunesse !

Mais il y a évolution au cours des albums. Alix crie « ne me touche pas ! » à la reine Adréa qui veut l’étreindre en 1967 (Le dernier Spartiate).

Mais en 1974, Alix est prêt à succomber avec Saïs (‘Le prince du Nil’), plus encore en 1977 avec Samthô (‘Le spectre de Carthage’).

Il est même prêt à ramener une femme chez lui à Rome en 1978 avec Malua (‘Les proies du volcan’). Enak dissuade Alix de partager son amour, mais 1968 est bien passé par là.

On voit une première fille les seins nus dans un album d’Alix p.42 des ‘Proies du volcan’ ! Alix sera manifestement dépucelé en 1996 par rien moins que Cléopâtre (‘Ô Alexandrie’) durant un bain à deux, tandis qu’Enak est envoyé à côté…

La tunique d’Enak est bleue… quand il en porte une. Son extrême jeunesse supporte mal le vêtement et il aime aller torse nu comme tous les prime adolescents. Son teint lui aurait permis de porter du rouge alors que le bleu va mieux aux blonds. Mais c’eût été au détriment de la symbolique. Le bleu est la plus profonde des couleurs. Le bleu de la nature n’est que vide accumulé : celui de l’air, celui de l’eau. Il symbolise la pureté mais aussi le vide de l’infini. Dans l’héraldique, l’azur est femelle, bleu marial. Enak est la part féminine du couple de garçons, avec ses valeurs définies : émotivité, faiblesse, tendresse, mélancolie, fidélité, bon sens terre à terre. Il a froid, il a faim, il se fatigue, tombe, tremble de fièvre, s’évanouit. Il retient Alix vers l’enfance, alors que le jeune homme mûrit. Cette tension parle aux jeunes lecteurs : ils sont dans le même cas.

Alix rencontre Enak dès le second album. C’est un Égyptien d’une dizaine d’années, aux longs cheveux noirs et à la peau caramel. Il apparaît en pagne bleu comme Alix jeune, assis pleurant sur les marches d’un escalier de la vieille ville (p.20 du ‘Sphinx d’or’). Son développement corporel évolue à mesure qu’il prend de la maturité ; il atteint environ 15 ans dans ‘Ô Alexandrie’. Gamin, il est naïf, joueur, affectueux et n’aime rien tant qu’une main aînée sur son épaule. Enak est orphelin, privé d’amour comme beaucoup de jeunes lecteurs ont l’impression d’être. Il suit Alix comme un chiot suit son maître, suscitant une identification des abonnés au ‘Journal de Tintin’.

Alix l’accepte puis, sur la demande des lecteurs touchés, se l’attache définitivement dans le troisième album lorsqu’Enak revient, fragile et torse nu, pour la seconde fois sans père. Il a un peu grandi, ses muscles se sont dessinés, c’est « un brave petit homme » (p.30 de ‘L’île maudite’) doté d’un beau visage tendre (p.33) et d’un corps ferme, gracieux quand il court (p.56-57).

L’auteur s’agace de ce métèque maladroit imposé par son public et le fait longtemps rabrouer par Alix (‘La tiare d’Oribal’ pp.17, 23, 29, ‘Le tombeau étrusque’ p.27). Le gamin ne fait pas attention, n’obéit pas, trébuche, tombe, s’assomme, obligeant ainsi Alix à l’attendre, à le porter, à le choyer, à venir le délivrer.

Dans ‘Le prince du Nil’, Alix vivra une Passion de Christ pour lui, jeune faux prince « retrouvé » pour piéger César. Gracieux animal sur fourrure (p.31), Enak apparaît malléable, de caractère influençable (p.27), flatté d’être adopté comme descendant royal (p.41). Il se reprendra un peu tard lors des retrouvailles, scène d’amour toute crue (p.45) qui précède l’apocalypse due à la colère des dieux.

N’ayant pu s’en défaire et ayant mis en lumière la part nocturne et faible du garçon, l’auteur fera désormais d’Enak le vrai partenaire d’Alix. Il faut observer le regard tout d’amour d’Enak pour Alix dans ‘Le dernier Spartiate‘ (image ci-dessus). Le jeune garçon secourt l’enfant mendiant Zozinos sans s’écrouler en larmes lorsque le petit expire dans ses bras (‘Le fils de Spartacus’) ; il descend sans peur une falaise abrupte en se tenant aux buissons et il cache Alix assommé dans ‘Le spectre de Carthage’.

Son apogée dure deux albums. C’est un très bel Enak adolescent de 14 ans, aimé de son dessinateur, qui apparaît dans ‘La tour de Babel’ puis dans ‘L’empereur de Chine’.

Il traverse cette dernière aventure torse nu du début à la fin, alors qu’Alix est vêtu d’une tunique grecque et que les Chinois sont habillés de pied en cap. Cela le fait rayonner, le rend plus attachant, poussé par une sensualité vague à laquelle les jeunes lecteurs peuvent s’identifier. Dans cette Chine traversée d’intrigues et de cruelles tortures, cette semi-nudité symbolique d’Enak traduit la conversion du barbare à la civilisation romaine. Celle qui n’a rien à cacher, pas plus le corps que l’âme. D’où la force symbolique du poison qui s’écoule sur sa poitrine nue, sans l’atteindre au cœur, à la fin de l’album.

L’homme nu – comme le dira Simenon – est structuré par une force intérieure qui lui vient de l’éducation. Le prince Lou Kien ne s’y trompe pas, qui tombe amoureux de cette grande santé que lui n’a pas, de cette jeunesse morale et vigoureuse, de cette liberté sereine presque divine.

L’empereur de Chine’ est le double inversé du ‘Prince du Nil’. Enak a grandi dans la lumière d’Alix, il est devenu romain, il a appris à relativiser les faveurs des puissants. Son amour pour Alix est désormais fidèle. Lorsque son ami est soupçonné de complot, dénudé, empoigné, ligoté, jeté dans une cage à demi-immergée (souvenir des prisonniers du Vietcong), Enak plaque le prince qui veut le garder auprès de lui pour courir le sauver. Il se rachète ainsi de sa lâcheté précédente aux yeux des lecteurs. L’auteur s’est pris à l’aimer, lui qui a déclaré qu’on ne dessinait bien que qui l’on aime. Le vocabulaire appliqué à Enak est le même que celui appliqué jadis à Alix : « et c’est l’âme et le cœur déchirés qu’il est reconduit dans le palais » (p.32). Enak doit être enterré vivant tel une bête favorite avec le prince mort de ce qu’il lui a brisé le cœur. Ce qui donne cette scène dessinée étonnante où Enak, a demi-drogué, n’avale pas le poison qui s’écoule sur son menton et sur son torse, sorte de lien post-mortem du prince qui l’aimait trop  et que sa bouche refuse. Alix le sauvera en le portant comme une Pietà.

Si Enak a encore peur dans le noir (‘La tour de Babel’), s’il s’endort parfois sur les genoux d’Alix (‘Le cheval de Troie’), il résout l’énigme égyptienne en faisant fonctionner ses petites cellules grises et donne des conseils à Alix dans ‘Ô Alexandrie’. Corps encore en devenir mais esprit qui s’affirme, le dessin de Jacques Martin exprime à la fois l’idéal grec et la vie qui grandit. La beauté physique est le reflet de la beauté morale : Enak n’était que joli animal dans ‘Le prince du Nil’, surtout ligoté torse nu dans un puits où l’attendent des rats ; il prend la beauté de l’éphèbe dans ‘L’empereur de Chine’. Les corps des garçons sont harmonieux, bien dans leur peau, naturels. Jacques Martin dessinera les filles de même lorsque la bien-pensance le lui permettra, tel Malua, Saïs ou Lidia.

Mais très vite Enak aura quinze ans, corps robuste et âme fidèle. Il sera présenté parfois tout nu ou couché tout à côté de son aîné. D’où l’introduction de plus en plus manifeste des filles, amoureuses souvent d’Alix mais parfois tentées par Enak, plus « mignon » selon le standard asiatique. Quinze ans, c’est l’âge légal des amours autorisés par la loi. Jacques Martin ne fait que suggérer, c’était dans les mœurs antiques, mais l’âme compte plus que la chair en catholicisme – à la suite des Grecs antiques. L’amitié des deux garçons peut fort bien rester « platonique », rien ne s’y oppose, ni l’antiquité, ni la loi, ni l’auteur. L’érotisme est souvent dans l’œil des lecteurs adultes, pas dans celui des adolescents. Cette ambiguïté fait le charme des albums.

Pour une synthèse des aventures d’Alix, voir ‘Alix Orphelin du 21 janvier‘ sur ce blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Apprendre à bien écrire

Je reprends de mon ancien blog disparu, qui a duré six ans, un article qui a eu beaucoup de succès pédagogique : apprendre à bien écrire. Il a été rédigé pour aider François, treize ans alors et qui en a désormais dix-huit.

Pour bien écrire, il faut d’abord aimer écrire, exprimer ses sentiments, jouer avec les phrases. S’exprimer par les mots (François a choisi plutôt la musique) aide à devenir soi-même, tout en se coulant à peu près dans le moule. Pas besoin pour grandir de faire obligatoirement comme « tout le monde » : aimer le foot, la moto et la musique hard ou le rap. On peut être sensible et avoir des goûts raffinés en étant pour autant un garçon. Pourquoi ne pas devenir « bon en français », selon le vocabulaire de l’école ? Une matière aimée, où l’on réussit, et voilà une identité fragile confortée, prête donc à d’autres expériences.

Que faut-il donc pour « bien » écrire ? De ma propre expérience, je listerai ces ingrédients nécessaires. Chacun y rajoutera ce qu’il croit, en fonction de la sienne :

1. Écrivez tous les jours, même un texte court, même un récit destiné à rester intime, mais écrivez. Tout comme les sportifs s’entraînent, l’écrivain doit plier sa plume ou son clavier à la discipline chaque jour. Aucun sujet n’est vil, ni sans intérêt ; ce qui compte est d’abord votre curiosité pour la chose sur laquelle vous écrivez.

2. Lisez un peu tous les jours, et si possible de la littérature, de la « belle langue » bien écrite qui assouplit l’esprit et fait entrer sans y penser et sans efforts la musique des mots (et leur orthographe). Ne lisez pas que cela, si vous aimez autre chose, mais n’oubliez pas de le faire.

3. Sortez de vous-même dès que l’opportunité se présente, soit en vivant des expériences nouvelles, soit en allant à la rencontre d’autres gens, soit en pratiquant une activité. L’imagination ne peut fonctionner sans quelques aliments, et la diversité du réel est incomparable pour la stimuler. L’internat, en ce sens, peut être une opportunité de vivre autrement que dans le cocon familial, de sortir de la rencontre obligée des amis habituels, d’observer une communauté assez fermée. Cela peut être l’occasion d’émotions et de remarques nouvelles. Et vous retrouverez famille et amis avec un œil neuf, plus riche d’expérience de la vie !

4. N’ignorez surtout pas votre corps – comme si l’être humain n’était qu’esprit ! Ce travers scolastique qui persiste dans l’éducation française n’est pas sain. Un corps épanoui, fatigué, donne un esprit équilibré et heureux. Tentez donc l’expérience de faire le récit de votre randonnée, de votre course ou de votre match, une fois l’épreuve terminée : vous serez surpris du résultat obtenu ! Vous aurez sous la plume une fluidité jamais vue, vous écrirez direct, avec des sensations et des passions encore neuves. Je le sais, c’est ainsi que j’écris mes carnets de voyages. Le mouvement lui-même fait circuler le sang et dissipe les pensées fumeuses : Montaigne tout comme Nietzsche, écrivaient dans leur tête « en marchant ».

5. Jetez dans la fièvre sur le papier ce qui vous vient à la plume sans trier, puis laissez reposer. Rien de tel qu’un délai d’un jour ou deux (voire plus) pour corriger, affiner, préciser, compléter ce que vous voulez dire. L’instinct qui vous pousse, la passion que vous y mettez, sont la sève même de ce que vous écrivez. Mais, tout comme on forge une épée, le feu ne suffit pas : il y faut aussi l’épreuve du froid, la raison glacée qui examine et critique le texte émis dans l’excitation pour élaguer, redresser et bien exprimer ce qui doit être compris.

6. Ne cherchez pas l’affèterie dans le style, sauf pour parodier ou parce que le thème s’y prête. Trop souvent, le baroque n’est que le masque d’indigence de sentiment et de pauvreté d’idées. Écrivez clair, net et dynamique. Vous pourrez toujours, comme le faisait Balzac, rajouter de la « sauce » par des détails ou des descriptions ultérieures. Mais vous aurez de suite un récit en mouvement, une « histoire » à raconter. Et ce n’est pas grave si vous « imitez » un modèle : on ne crée par soi-même que lorsqu’on a testé les expériences des autres.

7. Ne cherchez pas à faire trop bien tout de suite. Écrivez d’abord et reprenez après. Si vous êtes pris par votre sujet, votre esprit composera lui-même le plan et mettra le suspense là où il est nécessaire. La correction ensuite visera non à changer l’architecture, mais à orner le propos et à fignoler les détails.

Lancez-vous, c’est le premier jet qui coûte ! Et lorsqu’on est solitaire, le texte est un ami qui aide à réfléchir.

Catégories : Art, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Céline et les bons trucs pour vivre en société

Dans son premier roman, Céline donne sa philosophie de l’existence. Il a déjà 38 ans et acquis une expérience humaine au travers des écoles, de l’apprentissage, de l’armée, de l’arrière, des colonies, de l’Amérique et de la banlieue parisienne. Le peuple, dont il sort, n’est armé que de sa débrouille, il n’a pas fait d’études et n’a pas l’usage familial de la bonne société. Donc il observe, il note, il retient ce qui marche.

Par exemple le culot. Quand on ne sait pas, on affirme. L’énergie développée en société entraîne les autres et vous voilà reconnu, suivi. « Pour qu’on vous croye raisonnable, rien de tel que de posséder un sacré culot. Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout alors vous est permis, absolument tout, on a la majorité pour soi et c’est la majorité qui décrète de ce qui est fou et de ce qui ne l’est pas » p.61.

Pour bien s’entendre avec les autres, il faut savoir se taire et écouter. Ce n’est pas gueuler plus fort ni montrer qu’on a la plus grosse qui compte, mais faire parler et acquiescer. « Ce qu’il faut au fond pour obtenir une sorte de paix avec les hommes, officiers ou non, armistices fragiles il est vrai, mais précieux quand même, c’est leur permettre en toutes circonstances de s’étaler, de se vautrer parmi les vantardises niaises. Il n’y a pas de vanité intelligente. C’est un instinct » p.122.

Aimer est dangereux, on ne sait pas où on met les pieds. « Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard. On ne savait pas » p.242. Ainsi Bébert, le môme de sept ans qui mourra comme le gamin de Camus dans ‘La peste’, absurde. Céline donnera le nom à son chat, douze ans plus tard, pour en perpétuer le souvenir.

Se faire aimer n’est pas difficile au fond, il suffit de se montrer vulnérable et bien gentil. Les femmes n’y résistent pas, mais (c’est moins connu) les patrons non plus. « Un patron se trouve toujours un peu rassuré par l’ignominie de son personnel. L’esclave doit être coûte que coûte un peu et même beaucoup méprisable. Un ensemble de petites tares chroniques morales et physiques justifie le sort qui l’accable. La terre tourne mieux ainsi puisque chacun se trouve dessus à sa place méritée » p.428.

Pour régner, deux méthodes de la « civilisation ». Il y a la classique et la moderne. « A Topo en somme, tout minuscule que fut l’endroit, il y avait quand même place pour deux systèmes de civilisation, celle du lieutenant Grappa, plutôt à la romaine, qui fouettait le soumis pour en extraire simplement le tribut, (…) et puis le système Alcide proprement dit, plus compliqué, dans lequel se discernait déjà les signes du second stade civilisateur, la naissance dans chaque tirailleur d’un client, combinaison commercialo-militaire en somme, beaucoup plus moderne, plus hypocrite, la nôtre » p.156.

Quelqu’un vous impressionne ? Vous êtes tétanisé devant lui, bredouillant et incapable de penser ? Ôtez donc les oripeaux du prestige social pour voir l’homme nu. C’est ce que font les ados de nos jours en se prenant en plus simple appareil au bout de leur téléphone portable et s’exhiber sur leur fesses-book. Il fallait y penser, Céline était un précurseur ! « Et puis je me l’imaginais, pour m’amuser, tout nu devant son autel [le curé]… C’est ainsi qu’il faut s’habituer à transposer dès le premier abord les hommes qui viennent vous rendre visite, on les comprend bien plus vite après ça, on discerne tout de suite dans n’importe quel personnage sa réalité d’énorme et d’avide asticot. C’est un bon truc d’imagination. Son sale prestige se dissipe, s’évapore. Tout nu, il ne reste plus devant vous en somme qu’une pauvre besace prétentieuse et vantarde qui s’évertue à bafouiller futilement dans un genre ou un autre » p.336.

Les passions sont comme les orages, aveugles et sourds. Pour remettre les idées en place, rien de tel qu’un choc. « Depuis toujours l’envie me prenait de claquer une tête ainsi possédée par la colère pour voir comment elles tournent les têtes en colère dans ces cas-là. Ça ou un beau chèque, c’est ce qu’il faut pour voir d’un seul coup virer d’un bond toutes les passions qui sont à louvoyer dans une tête » p.470. On aura noté que la violence n’est pas seulement physique : agir sur les bas instincts de la possession et de l’avarice – par « un beau chèque » – fonctionne tout aussi bien. La carotte plutôt que le bâton, mais les deux méthodes ont le même résultat de ramener à la raison.

Il est malin, Céline, comme le peuple n’est pas fort il est malin. Ce pourquoi le ‘Voyage’ est comme ‘l’Odyssée’ avec un rusé Ulysse en quête de sens.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

Catégories : Livres, Louis-Ferdinand Céline | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Réussir sa vie

Lorsque j’appris à jouer au tennis, dans un mien village où je passais l’adolescence, j’avais un partenaire plus jeune de quelques années. Il avait comme condisciple un garçon qu’il n’aimait guère, le trouvant un peu pédant. Comme je ne veux pas le blesser et que j’aimais bien ces enfants, je le nommerai Guy. Les années qui sont un fossé durant l’enfance réduisent à proportion qu’on avance dans l’existence et, aujourd’hui, son âge et le mien ne sont pas si éloignés que nous nous trouvions quasi de la même génération. Je l’ai vu sur un réseau social où il affiche publiquement sa position.

Dans l’école de ce village plutôt populaire, il se sentait égaré. Ses deux parents enseignaient dans le supérieur après agrégation et thèse. La famille respirait cet ascenseur social républicain dû à la méritocratie. Guy avait une sœur aînée obstinée et entièrement vouée aux études ce qui fait que, seul garçon et petit dernier, il en rajoutait pour s’affirmer. Je me souviens de lui fringant, vers ses douze ans, dribblant son ballon dans la rue, en face de chez lui, en short blanc et lunettes noires. Solitaire – au grand jamais il n’aurait joué au foot avec les autres. Il était mince et musclé, le teint ivoire, avec la touchante fierté du petit mâle.

Il a désormais quarante ans et expose sur le réseau le bilan de sa vie. Contrairement à beaucoup de cette génération, il donne de nombreux détails, somme toute assez content de lui. Comme ses parents il est professeur, comme ses parents il a deux enfants aujourd’hui prime adolescents, et dans le même ordre, une fille et un garçon. Mais à la différence de ses parents, il n’est ni agrégé ni n’a fait de thèse, passant directement de l’université à l’IUFM. A la différence de ses parents, il a divorcé et habite un appartement en ville plutôt qu’une villa en banlieue verte.

Le parcours professionnel qu’il détaille montre qu’il a changé d’établissement chaque année sauf les dernières, incapable de rester deux rentrées de suite dans le même. A cause d’élèves difficiles pour sa matière peut-être, ou parce qu’il lui est malaisé de s’entendre avec ses collègues et de s’intégrer à une équipe pédagogique. En primaire déjà, il ne voulait pas frayer avec le commun des élèves ; il a changé de collège et de lycée tous les deux ans, redoublant une fois. Je vois dans cette instabilité une conséquence de son milieu familial, involontaire car il était aimé. Moi-même je l’aimais bien, même si nos relations sont restées distantes parce que nous n’avons jamais joué au tennis ni pagayé sur la rivière, ni fait du ski, tout ce que j’ai fait avec l’autre garçon. Mais l’on garde un faible pour qui l’on a connu en ses enfances, vulnérable et en devenir.

Guy me semble être resté de ces albatros baudelairiens, vastes oiseaux des mers que ses ailes de géant empêchent de marcher. Ces ailes sont l’illusion qui lui était donnée de faire encore mieux que ses parents, de réussir une carrière. Père et mère imposants, sœur trop brillante, le garçon a tenté d’exister autrement. Délaissant l’école ado pour qu’on s’intéresse à lui, il a opté pour la voie des lettres qui était celle de sa mère plutôt que pour la voie des sciences qui était celle de son père et de sa sœur. Son statut social actuel ne correspond pas à celui rêvé en son enfance, ce pourquoi on le sent déclassé. Devant se loger et payer une pension alimentaire, il lui reste peu de moyens d’un salaire de professeur déjà maigre ; il vend sur e-Bay ses raquettes de tennis et ses enceintes hifi. Ses loisirs ressortent alors de cette distinction sociale analysée par Bourdieu : la lecture alors que de moins en moins de gens lisent, la musique classique alors que la majorité aime la chanson ou le rock, voire le rap. Il a peu d’amis sur le réseau, dispersés dans toute la France. Les sports qu’il pratique sont ou individualiste, l’escalade où l’on se prouve tout seul sa puissance, ou élitiste, le ski où il emmène ses enfants – probablement dans le chalet de ses parents. Il n’a surtout pas la télé, « beurk ! » commente-t-il.

S’il sacrifie à la doxa prof « contre » le capitalisme (sans savoir ce que c’est), c’est parce ce tropisme de caste protégée rencontre les valeurs catholiques et universitaires familiales. « J’aime le Maroc, d’où je reviens, l’envers du capitalisme… » Sait-il que le Maroc est une monarchie féodale qui se revendique de droit divin et n’a rien d’une oligarchie fondée sur le capital ? Sait-il que le capitalisme est une technique d’efficacité économique née à la Renaissance dans les villes italiennes commerçantes, et pas une loi sociale de l’Histoire selon saint Marx ? « Beaucoup de gens pauvres, beaucoup de sourires », remarque-t-il à la Victor Hugo. Peut-être lui faudrait-il quitter le XIXème siècle où la bourgeoisie ne jurait que par le service d’État pour s’élever, en regardant avec un attendrissement romantique tout ce qui était social. Mais ne parle-t-il pas surtout de lui dans ces analyses ? Certes, l’argent ne fait pas le bonheur, mais la « pauvreté » heureuse est une consolation lorsqu’on a peu de moyens soi-même.

Cette insistance à affirmer, à écrire et à montrer qu’il est heureux dans son existence présente a quelque chose qui sonne faux à mes oreilles. Il affiche sur le réseau une trentaine de photos mettant en scène ses enfants, le ski, et lui-même en situation. Pas de groupe ni d’amis hors du noyau familial alors qu’il est dans le staff d’un groupe d’escalade. Il se présente en photo de tête torse nu dans l’effort, accroché à une aiguille terminale en plein ciel. Deux photos prises par lui à bout de bras au téléphone mobile le montrent au ski, torse nu encore, dans la neige.

Malgré ses quarante ans, l’acmé d’une vie, Guy affiche ce côté adolescent qu’on trouve sur les Skyblogs. Un tantinet narcissique et perpétuellement instable, il semble comparer toujours le réel à l’idéal, en lutte pour exister. Pourquoi donc s’afficher ainsi ? L’ayant connu petit, je trouve qu’il n’a pas si mal réussi sa vie durant l’époque de bouleversements que nous avons vécue. Mieux que son condisciple qui fut mon partenaire de tennis par exemple. Les idéaux de ses parents n’ont pas à être les siens, il devrait l’accepter, car le monde actuel n’est plus le monde où eux-mêmes ont grandi.

Cette fiche d’informations sur le réseau social, et son appel à « retrouver » des gens connus hier sans qu’il ait réussi à se les attacher m’ont touché. Mais que peut-on contre la psyché de chacun ?

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,