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Christian Signol, Bleus sont les étés

L’enfance, paradis perdu éternellement ressassé. Christian Signol, rédacteur administratif dans sa province natale avant de devenir écrivain, ne cesse de chanter le terroir, la vie d’avant, l’harmonie idéale entre l’être humain, les bêtes et la nature. Le causse, en ses sommets, c’est le ciel en été : bleu insoutenable au jour et piqueté d’étoiles la nuit. Un bleu qui lui est resté dans les yeux depuis que, tout petit, il y a vécu son enfance entre parents, grand-parents, oncles et tantes.

Il dit :« Sur ce causse à la magnifique lumière, vivait mon oncle solitaire qui m’a inspiré le personnage de Bleus sont les étés. Lui qui n’avait jamais quitté son hameau natal se désolait de devoir mourir sans descendance. J’ai alors imaginé cette histoire : au cours d’un été radieux un jeune Parisien et Aurélien nouent une complicité immédiate »

Aurélien a atteint les 80 ans et vit toujours au village sur le causse, avec ses brebis. Il n’en a plus qu’une dizaine, qui lui font des agneaux une fois l’an, qu’il vend pour subsister. Mais il est seul. Sa mère, égoïste et jalouse, l’a dissuadé d’épouser la Louise lorsqu’il avait 30 ans, au motif que « deux femmes dans une maison, c’est toujours une de trop » p.15. Non, ce n’était pas mieux avant… Le respect filial de tradition l’a empêché de vivre sa vie, et surtout d’être père. Il aurait dû contrer sa mère.

Le fils qu’il n’a jamais eu le hante. Il va même jusqu’à découper depuis des années des photos de garçonnets dans les journaux pour les adopter un ou deux ans comme fils, avant d’en changer. Il le voit, ce fils : « Sa peau avait la couleur des abricots, il était grand, fin comme de l’ambre, avec des yeux dorés » p.24.  Il voudrait partager sa propre enfance, transmettre ce qu’il a reçu lui-même et qui lui a été si précieux : « Son enfance à lui ? oh ! c’était du ciel, beaucoup de ciel, des bêtes chaudes dans ses bras, du vent, de l’eau, la tiédeur des pierres et celle, plus rare mais si précieuse, de la main de son père. C’étaient d’interminables journées entre les buis et les genévriers, de magnifiques silences plein de soupirs, des nuits sous les étoiles, serré contre le corps de celui qu’il n’avait jamais pu oublier de malgré les années » p.18.

Alors, lorsqu’il voit débarquer aux vacances de Pâques une famille de « Parisiens » qui ont acheté une masure au village pour y passer les vacances « nature », il sent son rêve se réaliser. Un gamin de 10 ou 11 ans vient à lui, tout naturellement, et le suit dans tout ce qu’il fait. Benjamin aime la nature, les bêtes, le pays. Il est très sensible à l’attention qu’on lui porte, à l’amour qu’il sent sourdre des êtres authentiques. Ses parents l’ont adopté à l’âge de 3 ans mais sont trop citadins, trop intellos, trop à se recevoir les uns et les autres, pour l’aimer vraiment ; il ne leur ressemble pas. Le vieil Aurélien, en revanche, est une sorte de grand-père apaisé, en phase avec l’univers ; une balise en ce monde qui devient fou, un bol d’air après le métro parisien et l’école grise.

Benjamin suit tout le jour Aurélien, mange à sa table, dort même dans sa maison, avec l’autorisation initiale de ses parents. Il est heureux et voudrait ne jamais repartir. Mais la demi-sœur se méfie, pour elle, ce n’est pas « normal » (ah, les filles et la norme sociale !). Les parents s’inquiètent de l’attachement du garçon à ce vieil homme, qui va bientôt mourir. Ils sont même jaloux de cet amour qui ne va pas vers eux. Ils commencent par limiter, puis à « interdire » (ah, les bobos socialistes et l’interdiction !).

Ils reviennent aux vacances d’été, et c’est pareil, le gamin leur échappe, tout à Aurélien. Cette fois, c’en est trop. Ils décident de partir en catastrophe et de mettre le maison en vente. Ils ne reviendront plus, « pour le bien de l’enfant » (ah, le démon du bien d’adultes qui se croient détenteurs de la vérité des êtres !). Benjamin est désespéré, mais doit obéir. Aurélien est désespéré, mais décide de réagir. Lui qui n’est jamais sorti, « sauf pour mon service militaire à Montauban » (n’a-t-il pas été mobilisé en 40 ?), il va monter à Paris. Prendre le train, d’abord le tortillard jusqu’à la ville, puis le train pour la capitale, puis le métro – où il se trompe – puis un taxi. Benjamin lui a heureusement donné son adresse pour qu’il lui écrive, mais ses lettres sont interceptées par les parents qui veulent « le protéger » (ah ! mais de quoi, s’il est heureux ?). Ils habitent évidemment le sixième arrondissement, le nid des bobos bourgeois progressistes autour de Saint-Germain-des-Prés.

Autant dire qu’il n’est pas bien accueilli et doit repartir le jour-même. Benjamin, désormais pré-ado et destiné à être vissé en pension, obtient quand même l’autorisation de le guider jusqu’au train à Paris-Austerlitz. Il en profite pour passer la journée avec lui, montrant son école, Notre-Dame, la Seine, le métro, tout son univers de citadin. Aurélien repart, mais ce n’est pas la joie. Il est abattu, il n’a plus envie de vivre.

Pourtant, un espoir : Benjamin lui a juré que, si on l’empêchait de le revoir, il ferait une fugue. Il débarque donc le soir de Noël, ayant quitté sa pension pour les vacances et utilisé son argent de poche pour le train. C’est la fête, mais le dernier éclat. Les parents en furie, qui ont deviné où le gamin allait, débarquent en voiture, ayant roulé toute la nuit. Ils préviennent les gendarmes. Et l’enfant est repris, Aurélien privé de fils et Benjamin de (re)père. L’auteur ne dit pas ce qu’il est devenu, mais le vieux paysan ne tarde pas à avoir une crise cardiaque. Il aura au moins vécu la réalisation de son plus cher désir dans les derniers mois de sa vie.

L’auteur décrit des caractères absolus tels qu’on les aimait dans les années soixante-dix, et fait de ses personnages des sortes de caricatures. Le vieux paysan en patriarche biblique, le garçon de 10 ans en jeune Isaac prêt au sacrifice, les parents néo-ruraux écolos progressistes comme dans Les Bronzés, sont excessifs. Pourquoi Benjamin n’aurait-il pu venir aux vacances, et rester en ville le reste de l’année ? Cela ne l’aurait-il pas motivé pour l’école, lui qui voulait plus ou moins être vétérinaire ? Gageons qu’à l’adolescence, le fils se rebellera contre ses bobos imbéciles de parents adoptifs ; peut-être se fera-t-il berger ou éleveur de chèvres au Larzac. Qu’auront-ils gagné ? De la haine, pas de l’amour.

Reste un roman sensible où l’émotion sourd sans cesse des situations. Le lecteur plaint Aurélien et son désir de fils ; il comprend que collectionner des photos de jeunes garçons n’a rien de pervers mais résulte d’une affectivité en manque ; il sait que Benjamin l’adopté a besoin de repères stables dans son existence et qu’il suffirait de peu pour l’apaiser. Un beau roman, un peu appuyé, mais qui fait compatir.

Christian Signol, Bleus sont les étés, 1998, Livre de poche 2000, €8,40, e-book Kindle €7,99

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Jack Kerouac, Satori à Paris

Jean-Louis Lebris de Kerouac est canadien français d’origine bretonne. Lorsqu’il apprend son nom, il vole d’un coup de Boeing à Paris pour fureter dans les archives. Las ! Les nazis ont brûlé une partie des documents en 1944 – et les Alliés ont rasé Brest, ville d’origine. Ne reste que le nom, et l’imaginaire.

A son retour en Floride, où il se finit au cognac (il mourra à 47 ans, quatre ans plus tard), il s’aperçoit que ce voyage a suscité en lui une illumination, le satori japonais, un « éblouissement de l’œil ». Est-ce dû à un chauffeur de taxi franchouillard de ces années De Gaulle ? Au brouillard à couper au couteau des côtes du Finistère, là où finit la terre ? Au requiem de Mozart joué dans l’église de Saint-Germain-des-Prés, dont les prés ont disparus depuis longtemps ?

Il ne sait, mais c’est l’occasion pour lui de raconter son périple rapide en France, sautant d’un taxi à un hôtel, d’un avion Air-Inter (un B26 !) à un train (un TPV qui met sept heures depuis Paris). Il est toujours en retard, rate ses transports, perd sa valise, toujours à quémander une bière – « d’Alsace » s’il-vous-plaît – ou un cognac de n’importe quelle marque du moment qu’il est fort. Ce beatnik constamment bourré a inventé le road movie dans la dope et le sexe dans ses jeunes années sans futur. Il est moins vif, mais garde sa fantaisie.

Ce sont donc des chapitres en suite qui content dans le désordre et la légèreté les rencontres plus que les lieux. Parce que les lieux, même les plus beaux, ne valent rien s’il n’y a pas de sympathie, dit l’auteur. Il irait bien de Bretagne en Angleterre, mais à quoi bon ? « Et d’ailleurs, aussi séduisants que soient l’art et la culture, ils sont inutiles s’il n’y a pas la sympathie. – Toutes ces joliesses des tapisseries, des terres et des peuples : – aucune valeur, aucune, sans la sympathie » p,121.

La solitude lui pèse, malgré sa sister bouteille. Il évalue les gens, leurs coups d’œil en coin, leur beauté de visage ou leur air chameau, le roulé des filles, la poésie des garçons, l’air blasé des hommes. Il se sent aristocrate de cette terre bretonne en même temps que bouseux canadien qui massacre le « bon » français dans la vie courante – « ciboire ! » – encore qu’il puisse parler châtié quand ça lui prend.

Les tribulations d’un errant vivant se lisent à sauts et gambades, comme lui.

Jack Kerouac, Satori à Paris, 1966, Folio 2022, 160 pages, €7,80, e-book Kindle €7,49

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Un éléphant ça trompe énormément d’Yves Robert

Clin d’œil au parti républicain américain de l’éléphant et de son Trump de chef macho, ce film français des années soixante-dix relate les mœurs des quadragénaires parisiens tentés par le démon de l’âge. Quatre mâles, copains de tennis, tous avec des situations confortables, se mêlent de draguer ailleurs qu’au bercail et subissent les conséquences des femelles émancipées qui s’essaient à leur liberté.

Étienne Dorsay (Jean Rochefort) est un directeur de ministère qui voit sa libido se réveiller, lors du passage dans le parking souterrain du ministère, d’une belle jeune femme élancée (Annie Duperrey) en robe rouge fendue sur les cuisses, au-dessus d’une grille de chauffage qui fait voler son linge en la dévoilant jusqu’à l’entrejambe, comme la Marilyn du mythe. Dès lors, il change. Il est marié à Marthe (Danièle Delorme) qui lui a donné deux jeunes filles de 14 et 12 ans et reprend ses études abandonnées il y a vingt ans ; mais elle est en butte aux avances lourdes d’un lycéen de 17 ans qui joue aux intellos (Christophe Bourseiller) en lui déclarant aimer ses seins, particulièrement le gauche, et vouloir passer une nuit torride avec elle. Marthe résiste, Étienne non.

Il va inviter « Charlotte », qu’il reconnaît comme mannequin servant à la publicité pour un nouvel emprunt d’État, changer son costume et sa coiffure sur une remarque qu’elle lui fait, faire du cheval au bois parce qu’elle monte régulièrement, se faire donner rendez-vous à Londres pour une nuit sexuelle – mais son avion est détourné sur Bruxelles en raison des conditions météo, enfin l’imposer chez sa marraine… qui l’attend avec sa femme et toute sa famille parce que c’est son anniversaire.

De quiproquos en scènes cocasses, les quatre amis ne réussissent pas vraiment leurs amourettes. Simon (Guy Bedos) est un médecin étouffé par sa mère juive, Mouchy (Marthe Villalonga). Daniel (Claude Brasseur) vend des voitures mais se fait jeter par son petit ami homosexuel à cause d’un jeune blond nommé Eric. Quant à Bouly (Victor Lanoux), machiste de caricature qui saute sur tout ce qui porte jupe et bouge encore, il revient un jour chez lui alors que femme, enfants et meubles se sont envolés. Les amis doivent se monter des bateaux les uns pour les autres afin d’acquérir chacun un espace de liberté dans toutes ces conventions sociales et habitudes conjugales.

C’est justement le cadeau que lui font ses amis qui permet à Étienne de passer une vraie nuit avec Charlotte, dans son appartement au 4 avenue de la Grande-Armée. Las ! Au matin, son mari revient – car elle est mariée – et Simone – qui ne s’appelle pas Charlotte – pousse Étienne sur la corniche sous les fenêtres, au dernier étage, en attendant que son mari reparte. Mais il s’incruste, ferme fenêtre et volets roulants, et part avec elle pour Marrakech en voiture. Étienne se résigne, en peignoir, à devoir sauter du haut de l’immeuble dans la toile tendue par les pompiers appelés par les badauds qui se sont progressivement massés dans la rue.

Il s’agit d’amuser le spectateur de ces années Giscard avec la vanité mâle, les mensonges, les petites lâchetés, les faiblesses (qui plaisent tant aux femmes), sous le couvert de la solidarité masculine et de l’amitié (qui plaît tant aux hommes) parce qu’elle est plus fidèle que « l’amour » (qui n’est souvent que sexe refroidi).

Du vaudeville chez les grands gamins, sous le titre d’une comptine scoute, « Un éléphant, ça trompe ». Un film de pote où le comique réside dans les situations, mais surtout entre le commentaire off d’Étienne Dorsay et la réalité des choses. Les gays et lesbiens ont jugé que Claude Brasseur dans le film est le premier personnage homosexuel « positif » du cinéma français – ce qui est bien anodin aujourd’hui malgré les Zemmour, les Poutine et les Trump. Le monde a quand même changé depuis cette époque pré-woke et anté-Mitterrand du « mieux avant ».

Ce film a reçu trois Césars et un Golden Globe en 1977.

DVD Un éléphant ça trompe énormément, Yves Robert, 1976, avec Jean Rochefort, Claude Brasseur, Guy Bedos, Victor Lanoux, Danièle Delorme, Anny Duperey, Marthe Villalonga, Gaumont 2013, 1h43, €9,77, Blu-ray €13,65

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Jean-Jacques Dayries, Quatuor

Quatre personnages, quatre métiers solistes, quatre mouvements, appelés à jouer de concert comme dans un ensemble musical. Éloïse (déjà rencontrée avec son musicien dans Un être libre – chroniqué sur ce blog) est chef économiste d’une Institution ; Alphonse est violoncelliste reconnu ; Chloé est une journaliste d’investigation aux dents longues dans l’audiovisuel ; James, fils d’Éloïse, est journaliste à réseau d’un grand journal de presse écrite. Le thème ? La corruption dans les instances d’une institution internationale, des subventions publiques détournées à des fins privées car sous les montants surveillés.

Chacun sa vie, son âge, son ambition. Éloïse, passée de l’université au privé, rêve d’écrire un livre d’économie original ; Alphonse de jouer enfin aux États-Unis dans les orchestres bien nantis à la reconnaissance assurée ; Chloé de se faire une place à la télévision avec une émission percutante et étayée ; James d’assurer son couple avec ladite Chloé. L’Affaire, révélée par un lanceur d’alerte à Chloé, prend de l’ampleur. Chacun l’aide comme il peut pour qu’enfin tout cela finisse, car des menaces sont proférées, des agressions physiques pour voler des documents, une atmosphère de paranoïa sur les données.

L’art de l’auteur est de procéder dans le cadre contraignant du quatuor musical, adagio (tempo lent et détendu), andante (tempo modérément rapide), allegretto (tempo très vif, accéléré), grave (tempo lent, solennel, lourd). Cela l’oblige aux phrases courtes qui donnent un style haletant, aux découpages de scènes simultanées comme dans un thriller. Le mouvement s’accélère, jusqu’au finale qui tombe, comme un destin.

Le dernier tempo est inspiré par le Quatuor à cordes n°16 de Beethoven, sa dernière œuvre opus 135 intitulée « Der schwergefasste Entschluss » (La résolution difficilement prise). L’auteur conseille p.28 l’application de streaming Qobuz pour l’écouter « en haute-fidélité » – c’est toujours intéressant à apprendre. Le dernier mouvement porte une inscription en épigraphe de la main du compositeur : « Muß es sein? Es muß sein! », citée en tête du livre. La traduction courante est « Le faut-il ? Il le faut ! » – mais l’allemand mussen en appelle à la nécessité, au destin : « Cela doit-il être ? Cela doit être ! ». Ce qui a de la valeur contre ce qui reste léger : au fond, n’est-ce pas la leçon de vie de l’œuvre ? Chaque personnage recherche ce qui vaut le plus pour lui, au-delà du superficiel de son existence. Au-delà des tentations de la facilité aussi, des entorses à l’éthique de la profession, de la protection du couple toujours fragile.

Les caractères sont bien déterminés, complémentaires, les personnages crédibles. Le lecteur entre aisément dans chacun des métiers, dont on dirait que l’auteur a personnellement l’expérience. C’est documenté et bien mené, dans la lignée d’Alain Schmoll, chroniqué sur ce blog. En bref un thriller économico-social captivant dans la France d’aujourd’hui, ouverte sur le monde. Avec des remarques incisives sur l’air du temps.

Jean-Jacques Dayries, Quatuor, 2024, éditions Regard – Groupe éditorial Philippe Liénard, 151 pages, €21,50

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France 2

Si Fortune de France (chroniqué sur ce blog) a conté l’enfance de Pierre de Siorac, cadet du baron de Mespech, et de ses frères (et fait l’objet d’une série télé 2024), En nos vertes années conte son adolescence gonflée de vie et de tumulte. Né, comme on se ramentevoit (se souvient) le 28 mars 1551, Pierre n’a que 15 ans lorsqu’il est envoyé par son père à Montpellier, y apprendre en faculté la médecine. Il est accompagné de son demi-frère Samson du même âge que lui, et de son fidèle valet Miroul de trois ans plus âgé. Les trois compagnons entrent dans la belle ville du Languedoc en juin 1566.

Entre temps, que d’aventures ! Pierre n’a d’yeux que pour les garcelettes et les trousse à loisir quand leurs beaux yeux y consentent. Mais il ne les prend pas en soudard, aimant plutôt les envelopper de paroles et de compliments, tant il a appétit de leur chair fraîche et tendre. « Je le vois bien, c’est le piège que nous tend l’exquise beauté, en toutes ses parties, le corps de la femme. On cuide de se contenter de la rondeur d’un bras. Mais le bras qu’on vous abandonne, baisé et mignonné, l’appétit croît de sa nourriture même : il y faut tout » chapitre 10. Comme le jeune garçon est, à 15 ans, beau et bien fait, fort et courageux, elles consentent bien volontiers. Dès l’auberge de Toulouse, il doit besogner la soubrette puis l’aubergiste à la suite, en la verdeur de ses 15 ans.

Il est le chef de la troupe, son père en ayant décidé ainsi, Samson tenant les pécunes et Miroul surveillant ses excès, étant vite échauffé et de folle bravoure. Samson est un éphèbe grec, blond-roux bouclé et musclé comme une statue. Mais, élevé dès son âge tendre dans la religion réformée, il tient pour péché la chair et ne suit pas son frère bien-aimé Pierre en ses débordements. Celui-ci doit s’entremettre pour qu’il tombe amoureux de la belle Dame du Luc, Normande veuve en début de trentaine, qui fait pèlerinage à Rome en compagnie d’une troupe commandée par le baron de Caudebec. Samson est si beau que la dame en tombe raide ; elle ne tarde pas à l’initier aux plaisirs de la couche, Pierre intrigue pour cela, sans que le bienveillant et naïf Samson n’y touche. Il en a du remord car c’est péché pour la sainte religion, mais Pierre le convainc habilement que c’est péché bénin, Dieu nous ayant créé ainsi. La méchanceté est péché, pas l’amour. «Je sais qu’en lisant ceci d’aucuns vont aller sourcillant, me voyant tout entier à Vénus, et non content de courir moi-même le cotillon, d’en jeter un, et des plus ardents, dans le lit de Samson. Mais c’est la grande affection que j’avais de lui qui me fit faire cela, et tout autant, mon souci quasi paternel que l’être de Samson répondit à son apparence qui, certes, n’avait rien d’escouillé ni d’efféminé, car outre sa grande beauté, il était plus fort, robuste et musculeux qu’aucun fils de bonne mère en France, et c’était grande pitié, à mon sens, de voir ce bel étalon vivre comme nonne desséchée en cellule » chapitre trois.

Pierre se taille une réputation de vaillant capitaine en luttant contre les Caïmans qui écument les Cévennes, bandits de grand chemin qui rançonnent et qui tuent les voyageurs. Par ruse et stratégie, il défait la troupe, et le baron de Caudebec lui en sait gré, avant qu’il ne soupçonne qu’il soit huguenot. Ce que Pierre, par ruse, détourne en se confessant à la chevauchée à un moine sourd mais gourmand, auquel il baille un par un les gâteaux et tartelettes données par son aubergiste reconnaissante du plaisir qu’il lui a donné.

L’auteur, qui s’est documenté, nous fait découvrir l’état de la médecine en ce XVIe siècle de Rabelais et de Montaigne, laquelle consiste surtout à relire les Anciens en se méfiant de l’expérience et des dissections, condamnées par l’Église et à peine tolérées en faculté. Le trio loge chez Maître Sanche, un apothicaire marrane (juif faussement converti), chassé d’Espagne pour établir boutique de simples et de préparations dans Montpellier. Samson, voué initialement au droit, tombe en adoration devant cette profession, aimant par-dessus tout toucher aux remèdes plutôt qu’embarrassé à penser aux maladies. Ils font la connaissance de Fogacer, maigre et aux membres longs comme des pattes d’araignée, qui est Bachelier en médecine, tuteur des novices – et accessoirement sodomite.

Pierre, qui ne peut contenir sa crête haute, défie dès le jour de la rentrée des deuxièmes années qui veulent le chahuter malgré l’interdiction du Doyen, mais retourne la situation pour s’en faire des amis. C’est avec eux qu’il va déterrer deux cadavres dans un cimetière pour les disséquer, un orphelin de 8 ans mort de faim et une putain morte en couches, au logis d’un curé athée qui a écrit un libelle contre Dieu et le Diable, ne croyant ni à l’un, ni à l’autre. C’est dans ce cimetière sous la lune que Pierre est agrippée par une jeune folle, fille de sorcière et de sorcier brûlés pour cela, qui s’est fait prédire être engrossée à minuit par Belzébuth en cimetière. Pierre en profite, malgré lui, pour couvrir ses compagnons qui déterrent malgré les interdits. La fille lui happe sa semence, dont il espère qu’elle ne donnera pas naissance. Un peu plus tard, la fille sera brûlée pour blasphème et sorcellerie, tout comme le curé athée sera défroqué et brûlé lui aussi, moins pour ne pas croire que pour l’avoir écrit.

Dénoncé par le curé sous la torture, Pierre est obligé de se cacher, puis de fuir la ville au bout de quinze mois. Il a heureusement pris l’audace de faire la connaissance du vicomte de Joyeuse, père du magnifique petit garçon de 5 ans Anne de Joyeuse, qui fera sa gloire aux armées une fois adulte. Pierre a eu l’amabilité de donner au bel enfant des soldats de bois qu’il a fait sculpter par un caïman qui voulait l’’expédier, mais qu’il a sauvé, et ce jeu ravit tellement le garçonnet que son père en est tout ému et sa mère curieuse de faire sa connaissance. Pierre, en ses 15 ans, va donc conquérir l’esprit puis le cœur, enfin le corps de Madame de Joyeuse, la faisant vite se pâmer sous ses caresses manuelles et buccales, quasi nu sous son baldaquin, les suivantes renvoyées. Elle l’appelle son « petit cousin » pour une vague parenté de noblesse avec sa mère, née de Caumont. « Mon mignon, faites-moi cela que je veux », lui ordonne-t-elle sous les draps. Ce sont les Joyeuse qui recommandent Pierre aux Montcalm à Nîmes, pour qu’il aille avec son frère, le gentil Samson, et son valet fidèle, Miroul s’y mettrent au vert un moment.

Las ! C’est en cette année que les Protestants profitent des menaces des Catholiques, encouragée par la vipère changeante Catherine de Médicis, pour les attaquer dans les villes où ils ne sont pas assez nombreux, dont Montpellier et Nîmes. Pierre et sa suite se trouvent donc pris dans les Michelades de Nîmes, ce massacre de papistes opéré par les Huguenots, souvent convertis de fraîche date. Pierre en profite pour sauver l’évêque et le jeune frère de lait du capitaine huguenot. Il peut donc quitter Nîmes sain et sauf pour joindre le château de Barbentane, où Montcalm a pu se réfugier sur ses terres, avec sa femme et sa fille.

Mais d’autres Caïmans ont enlevé le trio, réclamant mille écus de rançon, avant de dépêcher les otages. Pierre de Siorac décide alors d’aller à leur recherche. Il s’adjoint des moines soldats d’une abbaye proche, plus l’intendant de Barbentane qui apportait la rançon, et maniant pistolet, arbalète, rapière, dague et arquebuse, réussit à occire tous les malfrats. Une fois au château, blessé au bras gauche, il fait l’objet de toute la reconnaissance de la famille et des soins attentifs des deux femmes. Il tombe amoureux de la fille unique, Angelina, qu’il séduit du plat de la langue en lui contant ses aventures, sans pousser physiquement ses avantages. Ils se promettent l’un à l’autre lorsque le père de Pierre et Samson, le baron de Mespech, vient les chercher en lourd équipage, en attendant des jours meilleurs.

Qu’il est bon de relire cette prose pleine de verdeur des années soixante-dix, qui chante l’adolescence et le plaisir en sus de l’étude et du combat, formant un homme complet ! Robert Merle nous a laissé un bain de jouvence dans ces livres d’aventures à la langue si mignonne du français qui se cherchait encore. Tous les aspects du temps sont abordés, de la condition des servantes à l’ingratitude des hommes, des plaisirs de la noblesse aux querelles de pensée, de l’avidité d’Église pour l’argent à la rude morale des soldats.

Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France tome 2, 1979, Livre de poche 1994, 667 pages, €10,68

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Gaspard Koenig, Humus

Un roman puissant qui brasse la nouvelle religion de l’époque : l’écologie. Tout doit être désormais « durable », soutenable, environnemental. La presse s’en mêle, les politiques y souscrivent, les financiers y voient des opportunités de faire du nouvel argent. Et les jeunes s’y engouffrent : enfin une Mission !

C’est pourquoi Kevin (sans accent sur le e) et Arthur se rencontrent sur les bancs d’AgroParisTech en écoutant une conférence de Marcel Combe, un vieux jardinier devenu géodrilologue et prof de « grande » école sur le ver de terre. L’éphèbe blond issu de parents ouvriers agricoles intermittents du Limousin et le fils d’avocat parisien spécialisé dans la défense des causes radicales lient amitié. Ils sont les seuls à « croire » que le ver de terre sauvera les sols, lessivés et tués par les intrants chimiques que les agriculteurs FNSEA déversent à pleines cuves sur les champs depuis des décennies.

Une fois leurs études terminées, leur diplôme d’ingénieur en poche, les deux amis vont prendre des voies différentes. Kevin se laisse porter par les circonstances : il lance un projet de composteurs à vers pour les particuliers, qui répugne à la plupart des clients, avant qu’une fille rousse issue de la haute industrie ne le ferre pour sa propre ambition. Il crée avec elle (et malgré lui) une start-up de vermicompostage industriel, recyclant dans un premier temps les déchets de l’Oréal avant d’aller prospecter les financiers américains. Tout en la baisant de façon mécanique sur sa demande, lui qui préfère les corps consentants sans distinction de sexe mais avec la sensualité de la peau. Le départ de la boite est fulgurant et Kevin se retrouve adulé dans la presse, sollicité par les émissions de radio et de télé, pressé de toutes parts pour « participer » aux rituels de la nouvelle religion (faire « durable », soutenable, environnemental).

Quant à Arthur, le bifurqueur, il opte pour le néo-rural : retour à la terre, la vraie, dans la ferme de son grand-père délaissée par son père, et dont le voisin a racheté tous les champs attenants. Arthur pense revitaliser les sols qui lui restent en y implantant des lombrics. Il part avec Anne, une Science Po haute bourgeoise mais piercée de toutes parts pour faire rebelle, et à laquelle il s’ajuste bien sexuellement. Ils veulent constituer une unité autarcique à la Thoreau dans la campagne normande. Rénovation bricolée, plantation d’un potager en permaculture, replantation de haies, fertilisation du sol mort par les vers – la Mission prend un tour pratique. Mais qu’il est dur d’éprouver sa religion… Les vers ne se soumettent pas, ils meurent faute d’avoir à bouffer dans cette terre morte. Seul le potager devient florissant, permettant de vivre un peu mieux qu’avec le RSA – d’ailleurs supprimé après enquête d’une inspectrice à cheval sur les règlements complexes, élaborés par des fonctionnaires qui n’ont que ça à faire pour emmerder les Français. Quant au voisin, au nom prédestiné de Jobard, il conteste en justice l’implantation des haies trop de près de ses champs, au rebours de l’article machin du Code truc qui impose une norme bureaucratique standard de deux mètres.

L’auteur, par ailleurs essayiste, tacle sans pitié les travers de la société française contemporaine. Il a été Young Leader, a côtoyé les ministres en étant la plume de Christine Lagarde à l’Économie, connu les banquiers d’affaires à la BERD. Il sait de quoi il parle. Quand Marcel Combe, issu de la génération des années cinquante et qui n’a comme diplôme que le certificat d’études, tente une phrase démago, c’est la réprobation morale des jeunes conformistes des nouvelles façons de penser. « Au fond, la reproduction du ver de terre, c’est du sexe homo suivi par une PMA entre filles. (…) Plusieurs étudiants se levèrent, scandalisés. Ils firent comprendre en termes crus à Marcel Combe qu’on ne plaisantait pas avec ces sujets-là » p.16. Pauvres jeunes cons… formatés fumistes.

Ou encore le tuteur Agro du projet de Kevin, « expert en stratégie et accompagnement du changement. (…) Il visionnait compulsivement des TED Talks américains pour ne rater aucun embryon de concept. Après la disruption économique était venu le temps de la singularité informatique puis de l’effondrement écologique. Il modifiait ses slides en fonction de ses trouvailles, enthousiasmé une année sur les progrès du deep learning, déprimé l’année suivante par le recul de la biodiversité. Comme n’importe quel nécromancien, il devait se montrer aussi assertif et tranché que possible » p.130. En bref du jargon clérical pour réciter le credo de la nouvelle religion, celle du marketing « durable », soutenable, environnemental. Du greenwashing, comme on éructe en globish. De l’illusion de faire avec seulement des mots, en agitant des « croyances ».

Kevin va s’en apercevoir assez vite lorsqu’une experte de sa société détecte le mensonge de Philippine, son associée commerciale et stratégique : les deux-tiers des déchets acceptés ne finissent pas dans les bacs de recyclage par les vers mais… en incinérateurs, comme le tout venant. Ecoeuré du mensonge, et peu soucieux de « gagner du fric » en « faisant du business » – ces deux mantras de sa génération Z – il écrit aux médias, à son personnel, aux financiers, et démissionne de sa start-up. Il redevient celui qu’il a toujours été, nomade amoureux de la nature, qui préfère vendre sa solution aux particuliers, d’homme à homme, plutôt qu’aux grandes industries qui s’en foutent.

Arthur va s’en apercevoir aussi assez vite lorsqu’Anne va le quitter, lassée de travailler pour rien, renfermée dans la ferme au village, elle qui n’a vécue jusqu’ici qu’à Paris, dans un quartier huppé, avec ses contacts et ses amies. La terre ne ment pas : elle déclare qu’elle fait grève. Arthur vivote de son potager bio, no future. Sauf à entrer dans la radicalité la plus dure… Mais je ne vous en dis pas plus, la fin est apocalyptique et peu encourageante à avoir foi en la nouvelle religion écolo. Tous ceux qui « croient » avoir la seule Vérité sont, par essence, poussés à la radicalité la plus destructrice des autres.

Échec du sexe et de la vie en couple, échec de la réglementation administrative sensée ordonner la société, échec de l’écologie industrielle, échec de l’écologie à la base : où est la solution ? Ce roman d’apprentissage n’en offre pas. Il y en a probablement une, faite d’essais et d’erreurs, de lentes transformations malgré les Cassandre qui prévoient la fin du monde toute proche depuis des millénaires. Ce roman s’en amuse, il pose les bonnes questions : celle de la foi qui ne devrait être que science, celle du jargon branché qui prend les mots pour les choses, celle du conformisme qui fait penser en horde comme si le monde commençait avec la nouvelle génération aux études. Ce n’est pas si mal vu.

« Dans une société très polarisée sur tous les sujets, il est important de se rappeler cette leçon qui est celle de Montaigne: comprendre, avant de juger, et même sans juger », déclare l’auteur.

Prix Interallié 2023, prix Transfuge 2023, prix Jean-Giono 2023, prix public 2024 €8,90

DVD Gaspard Koenig, Humus, 2023, J’ai lu 2024, 509 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Delphine Bell, Loterie

L’existence est faite de hasard et de nécessité : comme les individus. C’est ce que disait Démocrite, vieux Grec du IVe siècle avant : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité ». Et le biologiste moléculaire Jacques Monod, prix Nobel 1965, d’ajouter, en 1970 : « Le hasard pris sur l’aile, préservé, reproduit par la machinerie de l’invariance et ainsi converti en ordre, règle et nécessité. Un processus totalement aveugle peut par définition conduire à n’importe quoi ; il peut même conduire à la vision elle-même ». L’autrice, fille de son temps, réfléchit sur le concept de loterie – 46 ans en 2022 si l’on en croit son livre (de fait, elle est née en 1971 et se rajeunit un peu, sauf au chapitre 25).

Toute la vie est sans cesse, à chaque instant, une loterie : de gagner au loto ou subir un cancer, de tomber sur de bons parents qui s’aiment ou dans une famille toxique, d’avoir un frère à ses côtés qui organise ou personne, d’être marié à quelqu’un qui vous soutient ou qui vous bat. Tout ce livre égrène les divers moments de « loterie » : le passé, la solitude, la vison du monde, l’écriture, la jeunesse, un lieu, le développement personnel, les normalité, les petits triomphes, la paresse ou la volonté, les chiffres, l’héritage, la gentillesse, les lecteurs/lectrices, la cagnotte – et j’en passe : en tout 34 chapitres de loteries.

Il est écrit comme un journal intime au ton très familier, avec des fautes récurrentes, d’orthographe, d’accent, de majuscules, et des citations approximatives comme « vanita de vanitae » en place de « vanitas vanitatum et omnia vanitas » – un clic, et gogol permet de vérifier.

La littérature est, selon la conception de l’autrice, diplômée en Science politique, une quête qui mène vers son destin en retraçant sa généalogie. Après Roi et toi sur son père, Dernière liberté sur sa mère, vient le temps de la famille : Loterie. « Peut-on vraiment tout revivre par l’écriture ? » p.11. N’est-ce pas une « illuscience » ? « L’écriture est une illusion, une uchronie d’un temps bien réel, une fouille de ce qui doit rester » p.36. Peut-on ainsi faire son deuil en faisant parler, sous forme de personnages fictifs, des fantômes ? « Le deuil est un non-reconcement, au fil du temps » p.150.

Être soi entre hasard et nécessité, loterie et stratégie ? Pas facile, en ce monde, en cette époque, en cette vie. Même l’argent, même la beauté, même la célébrité, ne vous mettent pas à l’abri. « Faire le job », disait sa mère comme un mantra. Ainsi Camus imaginait-il Sisyphe. « Elle esquivait les faibles, les idiots, les sans-cœur, les médiocres. Son objectif essentiel était sa famille, et cela lui suffisait », dit l’autrice de sa mère p.113. Telle était la nécessité personnelle qui la conduisait dans les hasards du monde et lui faisait éviter « la méchanceté ».

C’est peut-être une leçon.

Delphine Bell, Loterie, 2024, éditions du Flair, 191 pages, €20.00, e-book Kindle €10,99

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Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein

Un recteur en Bretagne est un curé de petite paroisse. Or Sein est une île, 242 habitant en 2018 et probablement guère plus en 1740. C’est l’époque, intemporelle, pré-révolutionnaire, où l’auteur situe son histoire : celle d’une communauté qui veut son curé. Le dernier a duré dix ans et a fini par partir, las des tempêtes qui submergent parfois toute l’île, ou la coupent en deux, las du vent violent incessant et de la pluie, quasi constante. Aucun autre curé n’a voulu être nommé dans ce purgatoire.

Cela ne fait pas l’affaire des habitants. Ils ont la foi simple dite « du charbonnier », parce qu’illettrés et soumis depuis des siècles au pouvoir royal chrétien. Mais c’est moins la foi qui compte que la communauté. Les gens de l’île veulent pouvoir se réunir autour d’un personnage qui les représente, les écoute et les « lave de leurs péchés » – autrement dit un maire et un psy à la fois. C’est ce qui est énoncé expressément partie 4 chapitre 1 : « Il ne leur déplaisait point, par leur religion, de se sentir unis avec la chrétienté tout entière ; néanmoins, avant de les unir aux autres, la religion les unissait entre eux. La religion pour eux c’était d’abord le corps matériel de la paroisse – l’assemblée des fidèles, le curé, le son des cloches. Le jour où le prêtre leur avait été supprimé, ils avaient tendu à se désagréger, ils avaient failli perdre le sens du village, et en poussant l’un d’eux d’entre eux à remplacer le prêtre, ils avaient obéi à l’instinct de la conservation. »

Si Dieu est partout, c’est une joie cependant de l’enfermer dans une église avec les gens présents. Sans recteur, point de communauté. Thomas Gourvennec, le sacristain plutôt frêle, se sent inspiré de parler devant tous. Il ne fait qu’exprimer ce que les gens ressentent de leurs conditions d’existence. Chacun le congratule, le félicite de donner des mots à leurs maux. Il récidive. Peu à peu, il en vient à jouer au curé, lui qui ne sait pas même lire. Mais il ne peut administrer les sacrements, sauf le baptême, puisque tout chrétien est habilité à le donner. Saint Augustin insiste sur le fait que, quel que soit le ministre, « c’est le Christ qui baptise ». Les Notes du Rituel (n° 16) énoncent qu’« en l’absence d’un prêtre ou d’un diacre, s’il y a péril de mort, et surtout si la mort paraît imminente, tout fidèle, et même toute personne animée de l’intention requise pour un tel acte, a le pouvoir et parfois le devoir de conférer le baptême. » Y compris un non-chrétien, en appliquant la formule baptismale trinitaire (« au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit »).

Thomas se rend à Audierne pour demander audience à l’évêque. Il a fait écrire par un sabotier de la ville, qui a suivi le séminaire sans prononcer ses vœux, une lettre qu’il porte. Évidemment, l’évêque est bien trop occupé et imbu de sa personne pour recevoir un tel manant sauvage. Ne dit-on pas de Sein qu’elle est l’île des naufrageurs, ceux qui allument des feux pour attirer les bateaux sur ses rochers et les piller ? N’a-t-on pas retrouvé sur la grève du continent deux naufragés tout nus, dépouillés de tout, de deux pièces d’or et jusqu’à leurs vêtements, et qu’on a déposés depuis Sein avec un bandeau sur les yeux ?

Le silence de l’évêque pousse Thomas, lui-même poussé par ses paroissiens, à entrer de plus en plus dans le rôle d’un curé. Veuf sans enfant, il s’abstient désormais de tout commerce charnel ; s’il rechigne à entendre en confession, il finit par s’y mettre car il est de bon conseil – et ne cancane pas ensuite. Des enfants meurent, il faut bien leur donner sépulture chrétienne, donc prononcer les mots de la liturgie. Il n’y a que pour les mariages, qui exigent un registre, qu’il faut encore aller sur le continent. Thomas apprend du sabotier à lire et à écrire, et à comprendre les paroles latines du rituel.

Les rumeurs d’un recteur de fait parviennent à l’évêque, qui envoie sur Sein un vrai curé, accompagné de six gendarmes. L’île serait-elle hérétique ? Mais le curé ne voit que de bons chrétiens, qui chantent haut et fort la venue du Christ et les vertus de leur sacristain faisant office de recteur. Ils lui sont très attaché. Il rend compte et l’évêque consent à former Thomas durant quatre ans pour en faire un vrai curé. Mais Thomas a du mal avec les lettres, il échoue à son examen. Ce qui ne l’empêche pas, de retour sur son île sans recteur, de reprendre son rôle de faisant-office. Jusqu’à ce que l’évêque, après des années, consente à considérer la pratique comme aussi utile que la théorie, et à l’ordonner prêtre…

Cette fable dit moins l’enracinement de la foi chrétienne en cette île du finis terrae, peuplée, jusqu’à l’ultime limite de la christianisation, par des prêtresses druidiques, que de l’esprit collectif de ces pêcheurs et marins. Ils veulent être réunis, chanter ensemble et célébrer Dieu tandis que les tempêtes font rage et que le vent se déchaîne. Même s’ils n’ont ni blé ni vigne pour créer le corps et le sang du Christ, et qu’ils doivent même importer parfois l’eau du continent durant les étés de sécheresse. Le roman est plus une célébration de l’île de Sein – et de ses habitants en âge de porter les armes qui sont massivement partis à Londres auprès de la résistance gaulliste – qu’une ode à la religion. Ce pourquoi il se lit encore. Les descriptions du paysage et des éléments sont réalistes et grandioses. Qui a vu Sein a vu loin. Ce roman y aide.

Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein, 1944, Pocket 2018, 224 pages, €7,00, e-book Kindle €9,99

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Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X

L’auteur adore raconter des histoires inouïes. Il manie le paradoxe à la perfection. Paradoxe que ce joueur sud-africain, mais blanc ; que ce contrat réservé aux majeurs, souscrit par un mineur ; que ce footeux qui ne joue jamais ; que ce riche jeune homme acheté et vendu comme une marchandise ; qu’une cascade de holdings détenus par ses entraîneurs, présidents de club et autres politiciens leur permettent de récupérer la plus grande part de ses gains. Paradoxe encore de tomber amoureux d’une actrice porno lors d’une scène de baise torride où il est la doublure impromptue.

De ces paradoxes, Didier van fait un joli roman. Il décentre la réalité pour nous la faire mieux voir. Avec une ironie féroce, réjouissante.

Ainsi ce milieu pourri du foot télévisé qui exploite les joueurs, les clubs, les sponsors, les hommes politiques, le public.

Ainsi ce cinéma porno industriel qui fait baiser à la chaîne et par tous les trous des filles prêtes à tout pour gagner et des gars prêts à tout pour bander – à l’aide pilules excitantes s’il le faut, au risque de la crise cardiaque s’il le faut.

Ainsi ce « féminisme » qui exige de mettre l’article au féminin pour les fonctions (« la » juge) mais qui « oublie » les expressions communes comme « le bouc émissaire » (« la chèvre », dit le narrateur à « la » juge qui vient de lui faire la leçon, au risque de se faire mal voir).

Ainsi ces injonctions « de santé » aussi assénées que ridicules, nouvelles prières des laïcs en mal de religion : « De toute façon je fume un paquet et demi, je bouffe des vaches folles, des légumes trans, je respire de l’amiante et je me nique le cerveau avec mon portable. Jamais on sait de quoi on crèvera en premier » p.40.

Ainsi cet Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en rouler par terre de rire) qui exalte les midinettes soucieuses de coucher avec un champion, mais qui le le voient même plus lorsqu’il redevient ignoré.

Alors, oui, on parle beaucoup de bander, de bourrer, de la lui mettre, de défoncer, d’éjaculer, de sucer, dans ce petit roman par ailleurs bien sous tous rapports. Mais c’est le milieu commercial, l’industrie du sexe comme du foot, qui exige d’employer les mots du métier pour dire le réel.

Lui a 19 ans, elle aussi. Roy vient d’Afrique du sud, Natalia dite Talia d’Ukraine (avant l’invasion russe). Ils ont été pris par l’industrie mondialisée qui les exploite. Lui dans le foot sponsorisé, elle dans le porno. Ils tombent amoureux par le regard, tandis que la mécanique de leurs corps reste détachée, sous le regard des caméras. « Le jour où j’ai rencontré Talia, on a fait l’amour devant quarante personnes. Ensuite, on est allé prendre un verre », écrit l’auteur dans sa première phrase.

Cette « première phrase » d’un roman dit tout du reste selon les critiques pros. Il est vrai que le ton est donné : étonner au risque de choquer, allécher par un paradoxe bien senti jusque dans les fondements, afficher un style direct, sans mots de trop. Et l’histoire se déroule page après page. Faire connaissance, approfondir, jouer au Trivial pursuit, faire raccord.

Jusqu’au finale inattendu, mais au fond inévitable.

Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X, 2002, Livre de poche 2004, 252 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

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Alice Ferney, Paradis conjugal

J’aime bien Alice Ferney, chercheuse économiste passée féministe et qui écrit des romans sur l’intimité des couples. J’ai ainsi chroniqué avec bonheur sur ce blog La conversation amoureuse, puis Grâce et dénuement.

Mais je renâcle sur Paradis conjugal. Je n’ai pu dépasser la page 120 sur 380 et j’ai stoppé ma lecture – ce qui est rarissime chez moi en ce qui concerne les romans. Je me suis surpris à sauter des phrases, à lire parfois en diagonale tout un paragraphe. De là à sauter carrément des pages ou même des chapitres, il n’y aurait eu qu’un pas. Mieux valait arrêter.

Pourquoi cet ennui ? Parce que l’autrice, qui publie à peu près un roman tous les deux ans, a cédé semble-t-il à la facilité. Je me souviens qu’à cette période d’écriture (2007-2008) avait éclaté une lourde crise économique et peut-être l’autrice, qui fait profession d’économie, en a-t-elle été perturbée ?

On dirait le texte dicté à la va-vite, délayé par l’oralité, sans substance. Des groupes interminables de phrases pour ne rien dire, ou pour répéter en maniaque les derniers mots que le mari a dits avant de partir travailler. Avec les interludes des enfants qui veulent chacun quelque chose.

Le thème du roman ? La perte de « l’amour » – ce mot si galvaudé qui amalgame bien imprudemment, en français, le désir sexuel, l’admiration érotique pour la beauté, l’attrait affectif, l’habitude du vivre ensemble, les projets en commun, les liens familiers de la vie quotidienne, et ainsi de suite. L’amour n’est pas le sexe, même s’il en contient ; l’amour n’est pas l’idéalisme benêt que Flaubert a stigmatisé en Hâmour et que diffusent à longueur d’antenne les « séries » télé ou les bluettes romancées pour ados, même si ce mythe social participe des rencontres. L’amour, est un lien spirituel et affectif qui se construit sur le long terme, après l’éventuel « coup de foudre » ou les premiers émois désirants.

Dans ce roman, une femme, ex-danseuse, s’ennuie en couple après quatre enfants, dont le dernier a 6 ans et l’aînée 16. Elle regarde en boucle un film ancien du réalisateur Joseph L. Mankiewicz, Chaînes conjugales. Toute l’histoire est bâtie sur l’effet-miroir de la fiction sur la réalité. Trois « amies » partent en voiture en délaissant leurs maris. Une quatrième leur écrit pour leur dire qu’elle est partie avec le mari de l’une d’elles. Mankiewicz raille la société américaine de son temps (les années 1940) et l’autrice a l’air de dire que rien n’a changé depuis cette époque, deux générations plus tard. Il y a toujours la femme-enfant capricieuse et immature, la femme fatale qui n’est qu’objet de séduction, l’épouse qui réussit au travail comme à la maison – et la vamp qui pique les mecs des autres par plaisir, selon son désir.

Où se situe-t-elle ? Elle ne le sait pas trop. La danseuse qui ne danse plus a atteint la limite d’âge. Elle se sent délaissée par son mari qui lui a dit peut-être ne pas rentrer ce soir, car lui aussi s’ennuie. Cette cascade d’ennuis suinte dans le roman, en tout cas dans le premier tiers que j’ai péniblement réussi à lire. Je n’irai pas plus loin.

Peut-être un lecteur/lectrice est-iel allé au bout de ce roman et en a-t-iel une autre vision que la mienne ?

Alice Ferney, Paradis conjugal, 2008, J’ai lu 2015, 384 pages, €7,30, e-book Kindle €11,99

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Christian Signol, Les menthes sauvages

Ce roman est la suite des Cailloux bleus, publié l’année précédente, mais peut se lire indépendamment. Christian Signol, né dans le Quercy en 1947, est l’un des petits-fils de la famille qu’il romance. Il aime le paysage et la terre, bien que le premier soit rude et la seconde pleine de cailloux. Il aime le climat changeant, très contrasté, caniculaire l’été et glacial l’hiver. Mais le printemps est explosif et fait jouir de la vie.

Philomène aime ses brebis ; son mari Adrien aime ses cailloux. Tous deux aiment la terre et le Quercy, ils ont bataillé très dur pour devenir propriétaires et assurer des récoltes régulières en blé, seigle, vigne pour le vin, et moutons pour la laine. Ils vivent en autarcie, comme la plupart des paysans avant 1945.

L’auteur met en scène le changement du monde qui fait passer, en deux générations, du Moyen Âge aux fusées interplanétaires. Il semble qu’en effet les campagnes isolées se désenclavent tous les 40 ans grâce à une nouvelle technique : le chemin de fer vers 1880, la radio vers 1920, la télévision vers 1960, et – mais ce n’est pas encore l’époque – l’Internet vers 2000 (sans évoquer encore l’IA qui vient).

Adrian, terrien et conservateur, bien que de gauche politiquement, est attaché à ce que rien ne change. Mais ses enfants ne l’entendent pas de cette oreille, notamment Guillaume, le fils aîné, qui préférerait vivre en ville plutôt que d’arracher de maigres ressources au sol pierreux du Quercy. Adrian s’est battu pour la terre, il a fait la guerre de 14 contre l’ennemi, il a été blessé et meurtri, il ne comprend pas que ses fils dédaignent ce patrimoine qu’il a fait fructifier pour eux. Philomène son épouse pousse la petite Marie au collège, mais elle ne supporte pas la solitude de l’internat et revient bien vite au village. Elle pousse alors Louise, sa petite dernière, qui réussit fort bien. Faute de bourse, car nous sommes sous l’Occupation et qu’il faut faire allégeance au pétainisme pour obtenir des subsides de l’État (tous les régimes autoritaires sont des mafias), Philomène se débrouille pour placer Louise auprès de sa sœur et la conduire jusqu’au bac, avant qu’elle-devienne professeur. Ce fut l’itinéraire au masculin de l’auteur.

Les cailloux bleus et Les menthes sauvages sont les premiers romans du terroir de Christian Signol. Ils ont connu un gros succès parce que la période était faste. Les années 1980 en France, en effet, voulaient « changer la vie » avec la gauche, ce qui faisait regretter le bon vieux temps des grands-parents. Les années 80 ont vu ressurgir les lampadaires municipaux en forme de lanterne, les sabots à la maison (mais suédois en cuir, et pas en bois), et du chèvre chaud dans la salade. Le chèvre était considéré comme un fromage qui sentait trop fort pour les bourgeois, donc une façon de renverser la table pour les néo-ruraux socialistes. Depuis, l’écologie l’a emporté sur le socialisme, et la paysannerie est allée à ses limites industrielles. Sans forcément reprendre les pratiques ancestrales, dévoreuses de temps et de fatigue, les paysans en reviennent aux exploitations plus modestes, au repos de la terre, à la diversification des cultures, à l’engrais naturel, et à certaines pratiques non mécaniques sur les sols. Adrien n’avait pas tort, bien qu’il n’ait pas eu tout fait raison.

Christian Signol décrit au galop trois générations qui se succèdent, depuis la guerre de 14 jusqu’au début des années 60. Les parents s’accrochent à la terre mais les enfants la quittent l’un après l’autre. Guillaume pour aller à la ville et s’acoquiner avec l’extrême droite, ce qui lui permettra de sauver son frère François arrêté par la Gestapo pour avoir voulu fuir en Angleterre, mais qui l’a obligé lui-même de fuir en Algérie à la Libération avant de gagner l’Indochine dans la Légion étrangère. Marie, qui avait refusé le collège, s’est mariée à un artisan en ville qui s’est mis à son compte tandis que Louise, devenu professeur à Montpellier, s’est mariée avec un autre professeur du même lycée. Tous ont eu des enfants, ce qui fait la joie des grands-parents lorsqu’ils viennent en vacances.

Je ne crois pas qu’Adrien aime ses petits-enfants parce qu’il leur à constitué un patrimoine de terres et de vignes, comme semble le dire l’auteur. Adrien aime le vital tout simplement : les jeux et les rires des enfants, tout comme leur curiosité insatiable, sont l’expression même de la vie. Cette vitalité ragaillardit, sans pousser la réflexion plus avant. À 62 ans, Adrien est déjà fort décati par les travaux des champs et refuse le tracteur. Il mourra d’une crise cardiaque quelques années plus tard, pour ne pas avoir voulu suivre le progrès. Ce genre de résistance n’est pas positive, malgré le « c’était mieux avant » des aigris et des flemmards. Le conservatisme est acceptable jusqu’à certaines limites, mais pas au point de refuser tout changement. Ce sont les enfants qui le démontrent à leur père dans ce roman, et ce n’est pas si mal comme leçon.

Un bon roman du terroir qui se lit très agréablement, l’auteur est un conteur né.

Christian Signol, Les menthes sauvages, 1985, Pocket 2014, 480 pages, €7,70

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Fred Vargas, Sur la dalle

Adamsberg vague. D’une arrestation de bande à Paris à un village breton, tout est lié – et il est évidemment saisi de l’affaire. Il va donc travailler avec le commissaire Matthieu, de Rennes, dont dépend Combourg. La petite ville n’a qu’un peu plus de six mille habitants mais est réputée pour son château hanté et par le souvenir de l’écrivain politicien romantique François-René de Chateaubriand, qui y a passé son enfance. Son père le faisait passer exprès, à 8 ans, le soir tombé, dans tout le château lugubre pour gagner l’aile où était sa chambre. Il devait vaincre la peur.

De nos jours gyrovague dans Combourg un lointain descendant du vicomte : ce Josselin de Chateaubriand lui ressemble étonnamment. Il est l’attraction touristique du village et le maire comme l’aubergiste lui tapent sur l’épaule. Cette notoriété est loin de correspondre à son personnage plutôt falot de professeur raté, mais Josselin s’y fait. Il va serrer les mains de table en table, étonné mais ravi lorsqu’on ne « le » reconnaît pas. Adamsberg est présenté par Matthieu dans l’auberge de maître Johan, où ils prennent un bon déjeuner.

Comme rien n’est du au hasard dans les romans policiers, un meurtre survient inévitablement à Combourg, qui intéresse Adamsberg, commissaire à Paris. Matthieu le tient au courant, entre collègues. Mais voilà que le coupable désigné est Josselin ! Ramdam dans les hauteurs de la République : pas question que le nom de Chateaubriand soit associé à un crime ! Pour des raisons de prestige international, il faut y regarder à deux fois. Or, comme Adamsberg n’est pas convaincu, au contraire de l’évidence qui saute aux yeux de Matthieu, sa garde à vue est levée pour que l’enquête puisse approfondir. Et Adamsberg est saisi par la haute juridiction afin de mener l’enquête. Avec Matthieu, cela va de soi.

Ceux qui restent de la bande de malfrats arrêtés à Paris suivent Adamsberg à Combourg pour lui faire son affaire. Ils ont le tort de s’en prendre au lieutenant Rettencourt, plus facile d’accès parce qu’elle est une femme. Sauf qu’elle n’a pas froid aux yeux et pratique le close-combat comme pas deux. Elle se délivre elle-même pour livrer à la justice les bandits. Quel rapport avec l’enquête ? Aucun, c’était pour meubler le début tant la chasse est lente à démarrer. On sait le tueur faux gaucher, adepte du couteau Ferrand (connais pas), porteur de puces et délivrant un message via un œuf. En-dehors de ces indices, rien.

Or les meurtres se succèdent à Combourg. Au hasard ? En apparence seulement, mais il faut être grand clerc pour trouver le lien entre eux. Adamsberg divague, comme d’habitude, mais cette fois différemment. Il ne pellette plus les nuages mais cueille des bulles qu’il fait remonter du profond – allongé sur la dalle d’un dolmen, pour faire bonne mesure. Le dolmen est une tombe celte de trois à quatre mille ans, mais surtout du granit massif, cela peut aider. Le granit est légèrement radioactif mais l’autrice n’en parle pas. Elle garde cependant son caractère brumeux à son commissaire fétiche. Il pourrait dire, comme Montaigne en son âge mûr : « Mon âme me déplaît de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improviste et lorsque je les cherche le moins ; lesquelles s’évanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher », chapitre V du Livre III des Essais.

L’enquête de voisinage, les surveillances, la médecine légale, les traces sur le net et le hacking sont cependant plus efficaces pour trouver qui et quoi, où et quand. Mercadet, qui dort toutes les quatre heures, est expert à ce jeu. Il parvient même à s’introduire « sans aucunes traces » (on n’y croit pas) dans le site du Ministère de l’Intérieur pour un joli coup de bluff. Il faut dire que la vie d’une fillette de 8 ans est en jeu, kidnappée par une autre bande d’ancien collégiens psychopathes de Combourg revenus sur les lieux de leurs forfaits d’enfance. On ne sait quelle dent a l’autrice contre les collèges de garçons, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, mais elle n’y va pas avec le dos de la cuillère. Pour elle, ce sont des nids de délinquance où les caïds de 12 à 16 ans entraînent les faibles sous peine de représailles : hier à éviscérer un vieux chien et à arnaquer une vieille gardienne, aujourd’hui à étrangler des chats. Rien de sexuel, curieusement, alors qu’on est dans les années 2020 et que Youporn fait des ravages…

Donc nous avons une première bande, arrêtée, un tueur local, insaisissable (encore qu’on le devine sur la fin), une seconde bande, coriace – et un finale assez inattendu concernant le mobile des crimes. L’histoire vagabonde à sauts et gambades, de chapitre en chapitre (il y en a 48). C’est parfois un peu gros ou à la limite de l’invraisemblable : la Rettencourt en super-woman, pas moins d’une centaine de policiers et gendarmes pour boucler la ville, l’étrange autisme du « ministère » sur la vie d’une fillette, les menus gastronomiques pour cinquante personnes à l’auberge. Car Adamsberg, quand il n’est pas sur la dalle, a la dalle. Il bouffe, il croque, il avale. Pas de grosses portions, il est maigre, mais il ne laisse pas son assiette. Pourquoi ? « Je ne sais pas », dit-il couramment – c’est son mantra. Les choses viennent, les enquêtes se résolvent, les lecteurs ont vécu. Point. Entre une vie de Club des cinq et une vie à la Belmondo.

Il ne faut pas chercher à comprendre, l’important est qu’on ne s’ennuie pas.

Fred Vargas, Sur la dalle, 2023, J’ai lu 2024, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Robert Merle, Fortune de France

La 2 diffuse du 16 au 30 septembre une série tirée du roman qui retrace assez bien les péripéties de l’histoire. Robert Merle a en effet écrit à la fin des années 1970 toute une saga située au XVIe siècle durant les guerres de religion, reflet historique des rivalités et haines de la gauche et de la droite française dans ces années pré–Mitterrand.

Il s’agit de l’établissement d’un fils d’apothicaire devenu presque médecin à la faculté de Montpellier, mais forcé de quitter la ville juste avant la soutenance de sa thèse qui l’aurait fait docteur en titre, à cause d’un duel pour une fille, où il a tué un nobliau du coin. Jean de Siorac s’engage donc dans l’armée, où il va passer neuf ans, se faisant un ami pour la vie, Jean de Sauveterre de cinq ans plus âgé, avec qui, devant notaire, « ils s’adoptèrent mutuellement et se donnèrent l’un à l’autre tout leur bien présent et avenir ». Cette option du droit français existe toujours, on l’appelle la tontine.

Robert Merle a toujours été décalé, et il aime beaucoup surprendre. Cette façon originale de fonder une famille, où Jean se mariera à 29 ans tandis que l’autre Jean restera célibataire mais s’occupera aussi des enfants et du fief, n’est pas la seule.C’est ainsi que le jeune Pierre de Siorac dormira presque chaque nuit depuis l’âge de cinq ans avec la fille de sa nourrice, Hélix, de trois ans plus âgée que lui. Il s’initiera ainsi de façon douce et paisible aux gestes de l’amour et en gardera toute sa vie le goût des relations féminines. Autant dire que cet aspect des choses n’est pas vraiment repris dans la série télévisée familiale, attendant les 15 ans légaux pour s’y manifester. C’est que l’époque a changé entre les années 1970 et les années 2020. Pas en bien, les gens se sont repliés sur eux-mêmes et sont devenus peureux et frileux. Tant pis pour eux et pour la joie de vivre, comme pour l’optimisme du pays.

Car, en ces années de guerres de religion, l’optimisme régnait tout de même. L’auteur ne nous le fait ressentir presque à chaque page, tout malheur rebondissant en bonheur : des bandes de pillards armés que l’on réussit à détourner, des menées du seigneur voisin qui voudrait bien conquérir Mespech mais dont la fille tombe malade de la peste et qu’il implore Siorac, quasi médecin mais huguenot et ennemi, de la soigner en son château, du fils bâtard reconnu et élevé comme les autres, de la peste même qui sévit dans le pays et qu’une saine hygiène et une prophylaxie avisée permettent d’éviter, du jeune larron de 15 ans, Miroul (non repris dans la série TV) qui n’est pas pendu mais engagé sur les instances de Pierre qui, à 12 ans, l’a contré et garrotté.

Tout débute à la mort de François Ier en 1547, Jean de Siorac est revenu chevalier des guerres qu’il a menées avec les armées royales jusqu’à devenir capitaine d’une centaine d’hommes, tout comme son compagnon Sauveterre, blessé à la jambe et gardant boiterie. Les deux ont décidé d’acheter le château de Mespech près de Sarlat et des Eyzies en Périgord, laissé en déshérence. Jean de Siorac épouse Isabelle la catholique, la blonde de 15 ans, fille du chevalier de Caumont au château de Castelnau. Alors que lui-même tend, plutôt par raison et dégoût de la corruption de l’église, vers la religion prétendue réformée. Mais il doit compter avec la jalousie et les malheurs du temps, comme avec son épouse qui reste ardemment catholique, obéissante au pape, à l’Église, en dévotion devant la Vierge Marie et les superstitions des médailles et des saints. Cette prudence, dans la lignée de Montaigne (qui a 12 ans au début du roman) se combine avec « l’affabilité périgourdine » pour faire surnager la famille dans les tourments du siècle.

Jean de Siorac aura trois enfants vivants de sa femme Isabelle, plus un quatrième avec une bergère du village voisin où son père et son grand-père avaient des terres et un cinquième avec la chambrière de son épouse décédée, Fanchou. Il y aura donc François l’aîné, brun, prudent et même couard, trois ans plus tard Pierre le narrateur, blond châtain fougueux et généreux qui ressemble tant à son père, une semaine après lui Samson, le bâtard blond cuivré reconnu faute d’être légitimé, Catherine la blonde petite dernière, que la série oublie volontairement, tout comme le petit dernier, David de Siorac, que Jean a eu de Fanchon. Pierre et Samson sont très proches, frères-amis comme jumeaux, tandis que François est trop imbu de lui-même et mélancolique d’un amour impossible avec Diane, la fille du méchant seigneur voisin guérie de la peste.

Les épreuves ne manquent pas, depuis une nouvelle guerre fomentée par Henri II contre les Anglais, où le chevalier de Siorac revient avec le titre de baron, les attaques des brigands tziganes chassés d’Espagne dont Sauveterre négocie le départ après une attaque manquée, la haine du puissant voisin, baron lui aussi, et la peste qui dépeuple la contrée. Mais c’est surtout l’inquisition catholique, exigée par le successeur d’Henri II puis par « la marchande » Catherine de Médicis, qui jette périodiquement les catholiques contre les protestants, engendrant en retour l’intolérance des protestants contre les catholiques. Les rois sont faibles, les prétendants au trône agitent la religion pour acquérir le pouvoir tout comme des Mélenchon agitent la « démocratie » pour assurer leur emprise sur les faibles et crédules « socialistes ».

Pierre de Siorac a 4 ans lorsqu’il se ramentevoit ses souvenirs, et presque 15 ans à la fin du premier tome lorsqu’il chevauche, avec son frère Samson et Miroul son domestique, vers Montpellier où il doit faire médecine tandis que Samson fera droit. L’auteur dit dans sa préface qu’il ne savait pas si poursuivrait cette histoire, il a passé en fait tout le reste de sa vie à accumuler les tomes jusqu’au treizième, que la mort a interrompu mais que son fils a terminé pour lui. Je ne sais si la série TV se poursuivra en diverses saisons, mais ce serait avec bonheur.

Car il faut (re)lire la série Fortune de France, le livre étant plus plaisant que le film tant il abonde en mots savoureux (affiquets, bec jaune, branler, sotte caillette, calel, clabauder, fétot, rire à,gueule bec, lachère, niquedouille, ococouler, paillarder, pasquil, pensamor, picanier, la picorée, pimplocher, ribaude, tympaniser, vaunéant…) – sans que cela gène la lecture. Tant cela abonde en scènes attendrissantes ou édifiantes, amour du père pour ses enfants, de « l’oncle » Sauveterre pour la terre et pour ses « neveux », réflexions de raison, encouragées par la religion réformée, à penser par soi-même et à établir son jugement sur l’équité et le bon sens. « Je le croyais alors [à 13 ans] et je le crois toujours : il n’est point d’autre mûrissement que la franche appréhension par l’esprit de ce que nous faisons et subissons ». A méditer par nos politiciens, trop volontiers démagogues, en 2024 comme en 1977. Ou encore : « ramentevez-vous ce que disait Calvin : ‘ Or et argent sont bonnes créatures quand on les met à bon usage » – cela pour les patrons avares de profits et les fonctionnaires dépensiers de l’argent public sans vision de long terme. La scène de la découverte de la médaille léguée par sa mère au cou de son fils Pierre, qu’il voit tout nu après l’effort aux côtés de son frère Samson à 12 ans, en lui faisant jurer de la porter toujours, est bien plus forte que l’ersatz reproduit en série ; de même que l’histoire du quartier de bœuf conduit aux portes de Sarlat fermées par la peste est bien plus gaillarde et plus drôle.

Les années soixante-dix étaient encore optimistes envers la vie et l’amour débordait dans la vie de tous les jours. Le roman est plein de cet érotisme diffus qui fait admirer les tétons des belles nourrices, coucher « nus en leur natureté » les garçons au plus fort de l’été, éveiller l’intérêt des maîtres pour les jeunes filles et encourager le mariage des soldats employés au château en les établissant, qui dans une carrière de pierres, qui au moulin, qui en bergerie. « La guerre civile, la famine, la peste » étaient les maux du temps de Catherine de Médicis et de son roi de 11 ans Charles IX, mais n’empêchaient pas les Français de se mettre au travail pour tout constamment rebâtir.

Curieusement, ces maux sont les nôtres, toutes proportions gardées : la peste a été le Covid, la famine l’inflation due à la guerre coloniale russe en Ukraine, la guerre civile les menées des mélenchonistes avides de tout détruire. Mais rares sont les hommes de bonne volonté pour se remettre au travail, ce ne sont que chamailleries de cour et egos démesurés qui se haussent du col pour devenir roi à la place du roi. Lequel apparaît comme un faux intelligent, trop raisonneur pour être complet, moins soucieux du bien du pays tel qu’il est que de l’épure réformée qu’il s’en fait.

Robert Merle, Fortune de France, 1977, Livre de poche 1994, 505 pages, €9,70

DVD Fortune de France, avec Nicolas Duvauchelle, Lucie Debay, Ophélie Bau, Louis Durant, David Ayala, série France 2 en 6 épisodes de Christopher Thomson, France Télévision 2024, 5h12, €19,99

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Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot

Un bar à Paris dans la rue des Filles-du-Calvaire, le patron qui entend, qui attend, s’use à vivre. Sa femme s’est tirée avec sa fille il y a trente ans. Ce bistrot est sa vie, créé par son père, résistant juif à Pétain, chassé d’Algérie en 1962 avec son seul fils, après que le FLN ait tué d’une bombe sa femme et sa fille. Toujours tout reconstruire. Le fils, « à treize ans, il y faisait la plonge après l’école. À seize, il y travaillait à plein temps » p.16.

Bar popu dans un quartier popu, « le Bar de l’Avenir n’a rien des bars et restos design où se retrouvent bobos et cadres branchés du quartier. À midi, la clientèle est celle des bureaux et commerces avoisinants. Pas exigeante, évanescente, celle qui boit de l’eau en carafe et vide la corbeille à pain. Celle qui paie en Ticket-Restaurant, réclame la monnaie, ne laisse ni pourboire ni remerciement. (…) Au Bar de l’Avenir, les cœurs se consolent, se régénèrent, se réhabilitent. Duperie. Illusion parfaite, jusqu’à la fermeture, lorsqu’il faut vider son verre, partir, passer de l’illusion au réel, de la chaleur de l’alcool au froid du dehors » p.10

En cette veille de Noël, le soir, de rares clients, des solitaires. Fred jeune handicapé de l’armée qui mate les filles et rêve, Rokia la Sénégalaise alcoolo qui a laissé son bébé, Christophe la quarantaine qui a quitté Anna sa maîtresse parce qu’il est marié à vie à une épouse collante qui a constamment « besoin de lui », Nour, jeune battante à la direction du personnel, elle attend Ethan qui ne viendra pas, un Juif qui ne « ne s’autorise même pas un verre avec une musulmane un soir de shabbat » (jolie formule p.45), Maryline aux talons aiguilles qui attend elle aussi, puis un homme viril en chemise violette, Fabrice le « soignant » – ce sont les clients de ce soir. Un soir particulier.

Car le patron a décidé de fermer – avec les clients à l’intérieur. « Plus personne ne bouge ! » Un semi-automatique pour les braquer, et il est passé de l’autre côté, comme une libération. Nous sommes au chapitre 13, chiffre porte-malheur. Il est 21h30 dans le bistrot comme ailleurs. Désormais, finie l’indifférence, c’est lui qui donne les ordres. Revanche sur l’abandon de la France par deux fois – et sur le ravage de son bistrot par les « gilets jaunes », casseurs jouissant de tout casser et qui n’en ont rien à foutre du travail et de la peine des autres.

Face au danger, chacun revoit sa vie. Fred qui a sauté sur une mine et ne peut plus sauter sur les filles et se fait des scénarios ; Rokia qui a été larguée par son Blanc avec un fils métis, constamment menacée par l’assistante sociale qui rêve de lui ôter ; Christophe attaché à son couple par lâcheté d’habitude et qui vient de tuer sa maîtresse Anna qui voulait le retenir ; Maryline qui refuse son âge et veut encore séduire, son premier champagne à 14 ans suivi d’un viol pompier ; Fabrice l’infirmier psychiatrique toujours à s’occuper des autres et qui est désespérément seul dans la vie, parce qu’il n’est pas hétéro et ne veut pas l’avouer. Ce sont toutes ces vies pauvres ou ratées qui font le sel de ce roman. L’acte fou, par désespoir. Le choc sur les consciences, pour les réveiller. Il y a les passifs qui se laissent faire, les rebelles qui résistent, et les prudents pour qui il ne faut « pas insulter le crocodile quand [on] a encore les pieds dans l’eau » autre jolie formule p. 136.

La fin ? Inévitable. Mais entre temps une longue psychanalyse collective où l’hypocrisie sociale vole en éclats, où l’émotion rend les gens vrais. Le patron y prend un prénom et chacun sait pourquoi il a agi. Un petit roman intimiste sur le malheur des temps.

Anna-Véronique El Baze grandit dans le restaurant-bar de ses parents dans l’Eure. Diplômée de l’Institut Supérieur d’Interprétariat et de Traduction, elle débute comme traductrice indépendante avant une carrière dans la Communication et les relations Presse. Maman de jumeaux de 6 ans, elle publie son premier roman en 2004.

Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot, 2024 (parution 7 novembre), éditions de l’Archipel, 199 pages, €20,00, e-book €14,99

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz emmanuelle@lp-conseils.com

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Sylvain Tesson, Blanc

Pourquoi escalader les montagnes ? – Parce qu’elles sont là, tout simplement. Sylvain Tesson est un voyageur qui se ressource dans la solitude des paysages. Il ne se contente pas de gloser sur la nature, il la vit. L’auteur n’est pas un écrivain de bureau, ni un militant de cause abstraite, mais un voyageur. Un nomade, un « wandervogel », un « traveller », un errant – donnez-lui les noms que vous voudrez. Ce pourquoi il est contre les contraintes d’État, les contraintes sociales et les contraintes du politiquement correct. Cette salubrité fait l’attrait de ses livres.

Blanc est un dépouillement, un retour à l’essentiel – au Rien bouddhiste. C’est un récit médité d’une traversée des Alpes de Menton à Trieste, en quatre saisons, de 2018 à 2021. En plein confinement Covid pour la moitié, manière de marquer sa liberté à 46 ans sans empiéter sur celle des autres. Comment contaminer quelqu’un à 3000 m d’altitude, dans la solitude neigeuse du blanc ? « Nous étions des garçons bien élevés mais ce n’était pas à des ronds-de-cuir en chemise de décider de nos promenades. Plutôt qu’additionner nos voix aux protestations contre le nouvel ordre sanitaire, nous nous en soustrayions. En termes de contestation de l’autorité, je m’intéressais à l’escamotage davantage au sabotage » 222. Sylvain Tesson se révèle plus anarchiste que fasciste – contrairement aux préjugés envieux des « bonnes âmes » de l’édition du micro-milieu de Saint-Germain-des-Prés, trop vigilantes à exorciser le diable (mâle, blanc, bourgeois, parisien, héritier, aventurier) pour avoir son talent. Cette salubrité fait l’attrait de sa pensée.

Sylvain Tesson n’est pas parti seul dans cette aventure à skis. Son handicap dû à une chute de dix mètres en 2014, et sa lente et douloureuse rééducation, l’obligeait à être accompagné et à ne plus boire une seule goutte d’alcool. Il fait route avec Daniel du Lac, champion de France d’escalade, auquel se joint lors d’une étape Philippe Rémoville, ingénieur, père de famille, fasciné par le récit Sur les Chemins noirs de… Sylvain Tesson. Rencontre de hasard. Cette salubrité à le saisir fait l’attrait de l’auteur.

En quatre-vingt cinq jours, répartis sur quatre années, les chemins blancs sont arpentés. La montagne est toujours ce qui a séparé les hommes, alors que la mer les a unis. Le sommet, le col, sont des frontières naturelles entre « eux » et « nous ». Ce pourquoi Sylvain Tesson s’amuse de ce que les passeurs bénévoles accueillent les immigrés par les montagnes des Alpes, au nez et à la barbe des garde-frontières. L’effort, les conditions météo, les risques d’avalanche et de chute, donnent à ce périple la tension qui permet une pensée plus aiguë. Le contraste de la fatigue en journée et de la détente le soir donne sa pleine appréciation au fait de vivre tout simplement, naturellement. Avec des bagages réduits à l’essentiel : des vêtements, du matériel, de quoi chauffer le thé et des biscuits, un livre. Cette salubrité dépouillée fait l’attrait de l’existence.

Les Français, optimistes dans les années soixante, sont devenus peu à peu aigris et râleurs. La mondialisation, le rêve déchu et les mensonges de « la gauche », les normes de plus en plus proliférantes, la bêtise de masse véhiculée par les « réseaux sociaux » qui isolent et incitent au panurgisme, manipulée par les idées aberrantes testées Outre-Atlantique ou, plus récemment, par les fermes à troll de Poutine, les ont repliés sur eux-mêmes, se haussant du col par jalousie du succès des autres, faisant de la revendication par envie la nouvelle « valeur » du social. Sylvain Tesson, méditant depuis les pentes glacées de la montagne, a conscience de la chute. Il n’a pas de mots assez durs pour cette complaisance à soi, pour ces jérémiades de petit-bourgeois nantis (comparés aux pauvres du tiers-monde) qui en veulent toujours plus sans rien faire de mieux pour le mériter. « Que s’était il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire ? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné au mauvais vent par un État dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes , remplacée par l’exercice d’indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait » 169. Cette salubrité fait l’attrait de sa réflexion politique.

Pour compagnons de pensée, au fil des livres emportés ou trouvés dans les refuges, Rimbaud en voyant intuitif, Stendhal en volontaire énergique, un peu Proust en observateur aigu, vaguement Nietzsche. Tout en mettant en garde contre le délire de hauteur. « C‘était un danger de l’alpinisme : croire que le surplomb physique autorisait à mépriser le monde d’en bas. L’analogie était facile entre l’air de cristal et l’esprit pur, la grande santé et la haute pensée. Cette symbolique de comptoir avait inspiré une littérature d’acier sur les vertus purificatrices de la montagne où se confondaient conquête du sommet et domination morale. En réalité le sommet ne rehausse jamais la valeur de l’être. L’homme ne se refait pas » 77. Le décor ne fait pas le moine, pas plus que l’habit. Seul l’être intérieur compte, partout où il va. La nature, le dépouillement du roc et de la glace, peuvent seulement simplifier la pensée en faisant mouvoir le corps. Nietzsche pensait mieux en marchant, tout comme Montaigne à cheval.

Sylvain Tesson préfère Stendhal : « Comment devenir stendhalien  ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières » 244. Cette salubrité fait l’attrait de sa morale.

Un petit livre à lire, à relire, à méditer – à imiter. J’en témoigne, c’est dans l’effort de la marche et parmi les paysages de solitude que l’on est le plus profondément soi, prêt à converser le soir venu autour d’un feu et devant un thé, apte à réfléchir sur les autres et le monde. Comme Tesson, je suis un grand voyageur, même si je n’ai plus son âge. Pour faire cette traversée, il faut avoir, comme lui, moins de 50 ans. Avis aux amoureux.

Sylvain Tesson, Blanc, 2022, Folio 2024, 271 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Fred Vargas, Un lieu incertain

Adamsberg, le commissaire vargasien, n’est pas Maigret qui observe et médite, avant d’analyser avec sa raison. Pour faire genre, Fred Vargas récuse la raison, trop positiviste à ses yeux, pour « pelleter les nuages ». De ces brumes intuitives doivent ressortir des pistes qui mèneront aux comparses, puis aux criminels. De là ces entrelacs d’anecdotes sans queue ni tête, qui ne prennent sens que lorsque l’on a du recul et de la hauteur. Le lecteur est volontairement perdu dans des labyrinthes loufoques, avant que la tapisserie bigarrée révèle ses motifs.

D’où ces pieds coupés à Londres, devant le cimetière de Highgate cher à Bram Stoker, qu’un lord bourré annonce aux policiers qui passent dans la rue après un colloque ennuyeux. D’où ces questions de non-sens qui saisissent Adamsberg et son adjoint Danglard. Les dérives vers l’oncle bouffé par un ours et dont la veuve a fait mettre la peau comme tapis dans son salon. Et puis, dès sa rentrée à Paris, un meurtre étrange : un vieux massacré et éparpillé façon puzzle. Il y a plus de 460 morceaux dans toutes la pièce, en insistant sur toutes les articulations de locomotion (doigts, pieds, mains, genoux, coudes) et sur les organes de la vie (cœur, foie, cerveau), sans parler des dents, systématiquement broyées fin.

Un soupçonné coupable idéal : Émile, ancien taulard employé comme jardinier qui n’hésitait pas à,subtiliser au vieux des billets de temps à autre. Mais il jure qu’il ne l’a pas tué, au contraire, c’était sa poule aux œufs d’or. L’autre adjoint Mordent le met en garde-à-vue immédiate, malgré l’absence de toute preuve matérielle concrète : « ordre d’en haut », dit-il. Le commissaire, pourtant chargé de l’enquête, s’interroge. Pourquoi tant de hâte  et éviter de passer par lui ? Veut-on cacher quelque-chose ou protéger quelqu’un ? Émile ne fait qu’un bond pour s’enfuir, heurtant d’un bon coup là où il faut le Mordent et la Rettancourt qui l’entourent. Il n’est pas retrouvé – sauf par Adamsberg qui l’a fait parler et auprès de qui il a évoqué son amour pour son chien laissé en pension durant sa tôle. Mais on lui tire dessus – pourquoi donc ?

La brigade court après le taulard, mais le massacreur se manifeste chez Adamsberg directement, et ce n’est pas Émile. Il surgit un tôt matin sous la forme d’un jeune homme déguisé en gothique, tee-shirt noir portant des os blancs pour dessiner le squelette, langage brutal et injures assorties. Ne lui connaissant aucun nom, Adamsberg le surnomme le Zerk, abrégé francisé du mot allemand imprononçable Zerquestcher – le massacreur. Parce que d’autres crimes du même genre ont eu lieu en Europe, ce qui élargit la perspective. Il y a pire : le Zerk se présente comme « le fils » d’Adamsberg, qu’il aurait eu 29 ans plus tôt sans le savoir, lorsqu’il était encore adolescent, dans son village du pays basque avec une fille du coin, un soir près d’un pont. Coup unique, coup au but. Le commissaire en est abasourdi et laisse fuir le jeune homme qui, au fond, semble vouloir plus se venger de l’indifférence de son père que le tuer. Cela lui fait un second fils, le petit Tom d’un an et quelque étant en vacances en Bretagne avec sa mère de hasard.

Si vous suivez toujours, la brigade s’éparpille. Danglard poursuit ses chimères de pieds coupés anglais, Mordent veut absolument incriminer Adamsberg en essaimant des indices qui conduisent à l’incriminer (une douille, de la pelure de crayon), cela pour motif personnel : faire libérer sa fille droguée découverte en mauvaise compagnie alors qu’un crime a été commis dans un squat. Quant au commissaire, il part carrément en voyage en Serbie. Pour quoi faire ? Parce que nombre d’assassinés éparpillés en Europe avaient tous un nom commençant en Plog et que c’est dans un certain village écrit en cyrillique sur une carte postale du patron d’Émile que ces noms sont apparus dans l’histoire.

Le lecteur tombe de Charybde en Scylla, passant des pieds de Londres aux miettes de Paris puis aux vampires serbes. Car une tombe maudite est Plog, et l’on dit que les cadavres dévorent tout, comme l’ours a fait de l’oncle, si vous avez suivi. Je ne peux pas tout dire, mais c’est tout à la fois saugrenu et salé. Adamsberg manque d’y rester, saucissonné nu dans un caveau près d’une femme vampire – qui se contente de soupirer. Comment s’en est-il sorti ? Le chapeau de l’auteur est vaste et elle y trouve toujours quelque chose à en sortir en guise de pirouette.

Un roman policier peu classique mais savoureux, de la meilleure encre Vargas, intello archéologue de la peste qui ne se prend pas toujours au sérieux (du moins dans ses romans). Il faut s’accrocher, garder une bonne mémoire, mais le paysage est varié et riche en action. Le criminel, supérieurement intelligent, n’a qu’à bien se tenir !

Fred Vargas, Un lieu incertain, 2008, J’ai lu policier 2013, 384 pages, €8,60, e-book Kindle €8,49

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Mona Ozouf, Composition française

Mona Ozouf, née Sohier à Lanilis en Bretagne, est agrégée de philo à Normale Sup en 1955, année où elle épouse l’historien Jacques Ozouf, dont l’oncle fut le résistant Pierre Brossolette. Devenue historienne de l’école et de la Révolution française, la chercheuse Directrice au CNRS quitte la neutralité aride de la science pour évoquer ses propres déterminismes.

Ce qui l’a faite ? La maison, l’école, l’église. Entre ces trois pôles, elle s’est construite en relatif. De la maison, elle retient son père militant culturel bretonnant, tôt décédé, et sa mère, institutrice laïque. De l’école, elle retient l’abstraction de l’individu qui permet l’égalité formelle, mais aussi le mérite qui établit l’inégalité réelle. De l’église, via sa grand-mère soucieuse des rythmes et des rites, elle retient le besoin de foi, l’histoire longue de la tradition, mais rejette le conservatisme pouvant aller jusqu’au fascisme des années Pétain.

Nation ou universel ? C’est entre ces deux pôles que s’est constituée la France, pays fait de bouts rapiécés de cultures différentes, parlant des langues diverses, et que seule la Révolution après les rois a su rassembler. La France a une longue histoire ; ses particularismes ont sans cesse entretenus la crainte de l’émiettement, des frondes, du communautarisme. D’où la centralisation royale, le jacobinisme révolutionnaire, la technocratie parisienne moderne.

Pourtant, c’est de ses particularismes que la France tire sa richesse, de sa diversité ses contrastes, de sa dispersion l’aspiration à l’universel. Comment, dans la nuit du 4 août, les députés élus de provinces diverses, d’états sociaux différents, avec chacun des revendications particulières, ont-ils pu d’un coup renverser la table pour établir la France unitaire et indivisible ? C’est là le grand mystère, celui qui conduit à nos jours via l’école, qui enseigne l’abstrait et l’universel en adaptant les particuliers. « La tranquille assurance que dispense l’école. Elle vient d’un credo central, celui de l’égalité des êtres. (…) Les règles du jeu scolaire sont simples et fixes pour la plus grande sécurité de tous : il suffit de les connaître, de s’y tenir. (…) Les goûts individuels, si volatils, si inquiétants aussi, n’ont pas ici leur mot à dire. Seuls les raisonnements justesse ressemblent, ce sont eux qui peuvent se partager entre les hommes » p.112. L’école incite à la ressemblance ; la maison au droit égal à exprimer les différences ; la croyance chrétienne à l’égalité ultime de tous devant Dieu.

Le communisme a eu, un temps, le mérite de concilier la foi en l’universel, l’union vers un même but, et l’accueil des nationalités – mais Staline a eu vite fait d’y mettre le holà, avant Mao, et l’auteur n’est pas restée longtemps communiste après les naïvetés de Normale Sup. Toute foi se veut intransigeante et exige la pureté. D’où les épurations diverses de tout processus révolutionnaire : « C’est le syndrome Sieyès : on commence par expédier les aristocrates en Franconie, puis on se débarrasse des Monarchiens, des Feuillants, des Girondins, tous assimilés les uns après les autres aux ennemis de la nation. A ce prix, on peut se retrouver enfin unis, égaux, et pareils. Tel est le legs que nous a fait la Révolution française : la passion de l’uniformité » 194.

D’où la réflexion de l’auteur sur les polémiques contemporaines, la reconnaissance des langues régionales, la question du genre, la menace du voile, le communautarisme gai-et-lesbien ou islamiste, le populisme anti-parisien. La pluralité est-elle une menace ? Pourquoi les partis appellent-ils sans cesse au « rassemblement » ou à « l’union », comme si les citoyens s’émiettaient en multiples communautés indifférentes aux autres ? Ne Mélenchon pas tout, même si le prurit de la démocratie par acclamation vient des révolutionnaires poussés au délire : « Ce qui sous-tend le rêve de cette démocratie immédiate, permanente et fusionnelle, c’est moins encore le sentiment de l’égalité des êtres que celui de leur similitude : des êtres semblables ne peuvent que concourir identiquement au bien collectif. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier : on postule, d’emblée, la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière [club des Cordeliers qui surveillait l’Assemblée et agitait le peuple des faubourgs, suscitant la Terreur de 1972], supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposé d’en haut et identique pour tous » p.208. Seule la démocratie tempérée par la représentation permet de préserver les voix des minorités, et leur droit de différence. Montaigne, « qui lisait en latin écrivait en français, parlait gascon » (p.224), était-il moins « français » que le seront Boileau ou Voltaire ? Chacun est multiple, et apte à concourir au bien commun.

L’homme n’est pas sans qualités, l’être humain sans déterminations. « En chacun de nous, en effet, existe un être convaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulières. Il nous faut vivre, tant bien que mal, entre cette universalité idéale et ces particularités réelles » 241. Non, toutes les attaches ne sont pas des chaînes. « Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches » 242. D’où la nation composée, la « composition française ».

Toute émancipation suppose une appartenance, base d’un choix. Mais toute appartenance doit permettre de s’en dégager. Ce pourquoi l’auteur ose dire (en 2009) ce qui paraît (aujourd’hui) une offense à la doxa éveillée : « La mise en évidence du lien nécessaire entre liberté et appartenance change notre regard sur la revendication culturelle. Si l’on tient la liberté pour un principe non négociable, tous les groupes ne se valent pas, toutes les cultures n’ont pas la même dignité, tous les attachements n’ont pas le même poids, toutes les situations n’ont pas la même autorité. On peut alors refuser d’accorder la moindre complaisance aux pratiques antidémocratiques, au motif qu’elles seraient justifiées à l’intérieur d’une culture particulière : esclavage, excision, répudiation, châtiment corporel pour les déviants de toute nature n’ont pas à être tolérés davantage que le sacrifice humain. Il est également impossible d’admettre la tyrannie du groupe sur les individus qui le composent ; nécessaire, en revanche, de les protéger contre le procès l’hérésie ou d’apostasie » 245.

Mona Ozouf, Composition française – Retour sur une enfance bretonne, 2009, Folio 2010, 218 pages, €8,30, e-book Kindle €7,99

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Alexandre Jardin, Le Petit Sauvage

Quatrième roman de l’auteur, publié à 27 ans, tissé de souvenirs personnels et de fantasmes d’enfance. Alexandre écrit sur Alexandre, mais son héros s’appelle Eiffel, descendant du Gustave de la tour. Il a dix ans de plus que l’auteur et s’interroge sur sa vie d’adulte. Il regrette le temps béni de l’enfance où tout était instant. Sa grand-mère, née Sauvage comme la grand-mère de l’auteur, appelle son petit-fils Alexandre « le Petit Sauvage », nom qui lui va bien tant il est primesautier, facétieux et constamment au présent. C’est son Petit Prince à lui, Jardin.

Adulte, Alexandre a réussi une entreprise de fabrication de serrures et s’est marié avec une belle Finlandaise qui ne veut pas d’enfant encore à 30 ans pour ne pas abîmer ses seins. Mais le jeune entrepreneur s’interroge : a-t-il réalisé ses possibles d’enfant ? Il s’est rangé, est devenu sage, conforme, formaté par Science Po comme l’auteur, s’est marié une première fois selon les normes sociales comme l’auteur. Mais est-il heureux ?

La rencontre sur le quai aux oiseaux à Paris du perroquet de son enfance, oiseau réputé vivre très longtemps, lui rappelle ce que son papa, mort d’un cancer, lui disait : « Le petit Sauvage, tu es un fou ! » Fou, il n’est pas demeuré. La folie est un excès selon les normes sociales, excès de sentiments, de passion, d’émotions. Elle est liée souvent à l’exaltation des hormones ou d’une gaieté de vie, comme on le dit d’un adolescent, d’un chiot ou d’un lièvre de mars. L’enfant est souvent « fou », comme les chevreaux (kids) ou les chatons qui jouent avec leur queue. C’est une griserie qui échappe à la raison, une exubérante irrationnelle mais vitale. Au fond, c’est l’expression de l’instinct de vie. Ce pourquoi Nietzsche fait du retour à l’état « d’enfant » l’ultime métamorphose de son processus d’homme surmonté.

Alexandre Jardin fait passer quelque chose de la philosophie de Nietzsche dans son roman. Son héros se remémore cet instant où, à 13 ans, ému par une belle femme, sa voisine de plus de trente ans, il s’est trouvé en slip et bandant comme un fou sur le bateau où ils étaient partis plonger. « Selon toute apparence, Fanny céda involontairement au penchant brutal qui l’entraîna. Bousculant sa honte, elle m’embrassa avec une infinie douceur et, dans la foulée, se livra aux dernières privautés buccales sur ma personne. Quelle PIPE ! » p.40. Il lui en est resté reconnaissant. Il l’observait depuis une haute branche d’un arbre de son jardin, dans la propriété Mandragore sur les rives de la Méditerranée près de Nice, sans savoir que sa fille, de six ans plus jeune que lui, l’observait à son tour dans une branche de figuier de son propre jardin, follement amoureuse de ce garçon que sa mère emmenait nager.

Dès lors, Alexandre Eiffel quitte tout, épouse, usine, montre et costume pour s’exiler sur la Côte d’Azur et racheter la Mandragore, demeure de son enfance, devenue un hôtel pour bobos riches. Il ne veut plus, comme les adultes qui l’entourent, « se croire obligé » p.54. Il sort sa grand-mère Sauvage, dite Tout-Mama, de sa maison de retraite où elle végète et la réintroduit maîtresse de la maison, tandis que le vieux jardinier Célestin revient s’occuper du jardin. « ‘Je ne connais pas d’autre vérité que celle de mes désirs’, avait elle coutume de répéter » p.78. C’est cela l’état d’enfance et il lui obéit. « Est-on né pour mûrir si mûrir signifie se résigner à toutes les scléroses qui frappent les sentiments ? La véritable maturité n’est-elle pas de s’enfanter chaque jour ? Vive le mouvement ! » p.100. Il rend les clés de l’usine de serrures à son adjoint Louis et le charge de le faire divorcer. Puis il publie son annonce de décès pour rompre avec la vie sociale qu’il a menée jusqu’ici.

Fanny occupe toujours la maison voisine et sa fille Manon, volcanologue, est revenue pour les vacances. Elle ressemble tant à sa mère lorsqu’elle était jeune que l’Alexandre adulte en est émoustillé. Il ne réclame pas du sexe, mais simplement auprès d’elle les sensations qu’il avait lorsqu’il n’était pas encore pubère. C’est elle qui lui avoue son désir enfantin, puis le viole carrément, avant qu’ils ne s’accordent par le génital, puisque c’est ce que font les adultes avec leur âme d’enfant. Ils font l’amour toujours et partout, jamais rassasiés l’un de l’autre. Mais Manon doit se marier avec Bertrand, un médecin, et partir au Canada. Elle demande à Alexandre de choisir, mais lui n’a pas encore accompli sa métamorphose, il n’est pas sorti de sa chrysalide d’adulte engoncé dans les préjugés et les habitudes. Il lui faut un peu de temps.

Pour cela, accomplir la promesse qu’il avait faite enfant, avec quatre autres gamins de ses 12 ans à la pension : aller vivre en Robinson sur l’île Pommier, au large de la côte. Ses amis du Club des Crusoé l’ont lâché. L’un les a dénoncés enfant et a été exclu, un autre est mort, ne restent que Tintin et Philo, qui finissent par le rencontrer. Mais ils sont vieillis et rassis et ne désirent surtout pas quitter leur état d’adulte pour des enfantillages. Alexandre part donc seul et passe quatre mois sur l’île, en sauvage. Il y rencontre même Dieu en levant la tête dans l’ancien phare désaffecté. « Peu à peu je pris un timide plaisir à exister, à accueillir des sensations infimes, des états naissants, des commencements d’émotions, à me laisser charmer par ma seule présence, sans que cette douce jouissance n’eût rien de narcissique, et dans cette quiétude mes sensations se dilataient, ma conscience s’éveillait, je communiais avec la nature qui devenait une extension de moi-même… » p.172. Il a découvert l’état d’éveillé, en pleine conscience.

Il est rapatrié par une jeune fille qui va épouser le Christ en se faisant nonne, et qui passe son dernier jour civil à se baigner nue sur la plage de l’île déserte. Manon ne l’a pas attendu, elle s’est mariée. Lui va dès lors la poursuivre de ses assiduités pour la reconquérir, jusqu’à faire craquer le mariage tout neuf. La folle du logis – son imagination – va lui faire inventer mille tours, comme lorsqu’il était enfant : composer un parfum de femme, décorer sa future maison de couple improbable. La graphie du livre s’adapte d’ailleurs à cette fantaisie avec dessins, calligrammes, pages noircies.

Il est revenu mue accomplie. « Mon aventure n’avait de sens que si, en ressuscitant l’enfant que j’avais été, je devenais un jour véritablement adulte » p.160. Il s’agit, une fois mué, de « ne pas perdre le secret du mouvement perpétuel » p.189. Être un enfant qui joue à l’adulte, c’est se garder frais et émerveillé comme aux premiers jours, prêt « à réenchanter le réel » p.230. Apte à tous les possibles, sans cesse adapté aux changements, capable de jeu plus que de je. Aux adultes de ne plus « tolérer plus longtemps d’être expropriés de leur vie, et d’eux-mêmes » p.230.

Las ! Son hérédité le rattrape. A 46 ans, comme le père l’auteur, Alexandre se trouve atteint du cancer, cette maladie de la modernité industrielle. Il va mourir, non sans avoir mis Manon enceinte. Il lègue à son futur enfant, mâle ou femelle, cette leçon : « Mon chéri, ma chérie, je t’en supplie, respecte ta singularité, soit intime avec toi, cultive tes DÉSIRS, non tes caprices, évite de conjuguer les verbes au futur ou au passé, n’écoute pas les aigris qui te conseilleront des compromis, reste digne de celui que tu seras à 5 ans, rebelle au diktat de la raison, folâtre peut-être, rieur sans doute, mène une vie qui te ressemble, et surtout n’oublie pas que la réalité ça n’existe pas, seule ta VISION compte » p.251.

La parution du roman a eu lieu en cette époque socialiste du début des années 1990, avec son cortège de scandales (Urba, sang contaminé, révélation du cancer Mitterrand), Bernard Tapie ministre et signature du traité de Maastricht. La « normalité » adulte ne faisait en effet guère envie. Le retour à la spontanéité de l’enfance n’apparaît pas comme une régression mais comme une renaissance. « L’enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un oui sacré. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un oui sacré. C‘est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut gagner celui qui est perdu au monde », Nietzsche.

Ainsi parlait Zarathoustra.

Alexandre Jardin, Le petit Sauvage, 1992, Folio 2003, 251 pages, €7,80

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Vanité selon Montaigne

Dans le long chapitre IX du Livre III des Essais, notre philosophe parle de la vanité. Au fond, elle est toute humaine, de part en part. « C’est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. (…) Il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasse l’univers ; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce ». Ainsi parlait le dieu de Delphes, l’oracle, selon Montaigne. Autrement dit, et plus simplement, « si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, plein d’inanité et de fadaise. »

Vanité est d’écrire à saouler le lecteur ! Écrire est vain et vanité, mais plus il avance en âge, plus Montaigne se sent obligé de conter sa vie et ses pensées. « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir le registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantaisies. » Aucun regret, mais la pensée qui va comme la vie. « J’ajoute, mais je ne corrige pas. »

Vanité est aussi d’écrire si longuement sur tout. Mais c’est un fait exprès, Montaigne l’avoue volontiers – pour notre malheur de lecture, car elle en devient pesante. « Parce que la coupure si fréquente des chapitres, de quoi j’usais au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dédaignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. » Certes, mais c’est pesant – et brouillon. « Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. »

Car Montaigne aime voyager, que dis-je, se déporter, décentrer, être ailleurs. Il ne se sent bien que pour partir, encore que revenir lui est un bien aussi. C’est ainsi pour son domaine, qu’il laisserait volontiers gérer par un autre ; ou pour sa femme, qu’il se plaît à laisser vaquer à son initiative plutôt que d’être toujours sur son dos ; ou encore pour son État, le royaume de France, qui va mal, mais pas plus mal que d’habitude. « Il y a toujours quelque pièce qui va de travers. » C’est vanité que de chercher à redresser sans cesse les choses ou ce qu’on croit être des fautes.

D’où un certain conservatisme ou, si l’on veut, un proto-libéralisme : laissons les choses aller comme elles vont, de toutes façons, les contraindre n’y changeraient rien – que de la tyrannie, l’exemple de l’URSS, de l’Allemagne nazie et de la Chine de Mao l’ont amplement démontré. « Rien n’accable un État que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce que l’altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloignent trop de nos commencements et principes. Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort. » La fortune y pourvoit, il est plus sage de s’y adapter. « Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne pèse ni à moi, ni à autrui. » Le reste est vanité – et vaine course. « Tout ce qui branle ne tombe pas », dit Montaigne.

Même si les mêle-tout voudraient s’en charger, remodelant sans cesse la Constitution pour en faire un jardin à la française, alors que les Anglais, par exemple, laissent leur jardin pousser plus librement et leurs coutumes s’adapter lentement. « Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autrui, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous frustrons de nos propres utilités pour former les apparences à l’opinion commune. (…) Les biens mêmes de l’esprit et la sagesse nous semblent sans fruit, s’ils ne sont jouis que de nous, s’il ne se produisent à la vue et approbation étrangère ». C’est bien de la vanité que de considérer d’abord comment les autres nous jugent que de juger par soi-même.

Montaigne aime la France, Paris « qui a mon cœur dès mon enfance. (…) Je l’aime tendrement, jusqu’à ses verrues et à ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité ; grande en peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin nos divisions ! Entière et unie, je la trouve défendue de tout autre violence. Je l’avise que de tous les partis le pire sera celui qui la mettra en discorde. Et ne craint pour elle qu’elle-même. » Avis est donné à nos trublions trotskistes, mauvais Français et mauvais hommes, qui attisent les divisions pour leur seule et égoïste gloire.

« J’estime tous les hommes mes compatriotes », dit Montaigne. « Les connaissances toutes neuves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites connaissance du voisinage. Les amitiés pures de notre acquêt emportent ordinairement celles auxquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et déliés ; nous nous emprisonnons en certains détroits. » Universel est Montaigne ; pas nationaliste ni xénophobe pour un sou. Il reconnaît la raison et l’amitié où il les trouve, et s’en trouve bien de goûter les nourritures étrangères. « Le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme je dis souvent, a former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. » Les frileux, les rassis, les casaniers, sont la honte de l’humanité, pense Montaigne. « J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sorte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Ou qu’ils aillent, ils se tiennent à leur façon et abominent les étrangères. (…) Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. » On ne craint que ce que l’on ne connaît pas. Donc voyager pour connaître, lire pour se frotter à d’autres esprits, expérimenter en société pour exercer différemment son corps et ses talents.

Le domaine, la femme, les enfants, les amis, l’âge ? Tous ces liens qui enserrent ne sont que vanités. Laissons à ceux qui savent et sont sur place le soin de gérer les biens, l’éloignement est un bienfait à ceux qui restent pour ce que le retour est une fête et, qu’entre temps, liberté est laissée de faire et de penser. Quant à l’âge, « que m’en chaut-il ! Je ne l’entreprends ni pour en revenir, ni pour le parfaire ; j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît. Et me promène pour me promener. Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceux-là courent qui courent au barres, et pour exercer leur course. » Se branler, dans la langue de Montaigne, n’a pas le sens pornographique que le dictaphone intégré Google lui prête, remplaçant le mot par des étoiles dans la pruderie imbécile des Yankees. « Se branler » signifie se bouger, se remuer. Autrement dit vivre. Branlez-vous donc !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Plein soleil de René Clément

Alain Delon en héros solitaire, self-made man qui, par imitation, veut prendre la place du gosse de riche oisif et incapable. Tom Ripley (Alain Delon) est un jeune homme pauvre mais intelligent – un véritable pionnier américain. Mandaté par le père de Philippe Greenleaf pour ramener son fils noceur (Maurice Ronet) à San Francisco, Tom se coule dans le rôle du copain à tout faire, cuisinier, homme de chambre, confident, souffre-douleur. Philippe, qui se sait minable, adore humilier celui qu’il considère inférieur. Par sa naissance et son argent, il a le pouvoir sur les autres et en use comme de jouets pour son bon plaisir.

Adapté du roman de Patricia Highsmith publié en 1955, Monsieur Ripley, René Clément épure l’intrigue et donne une fin différente, pour en faire un film où Tom est jaloux de Philippe au point de lui prendre non seulement son identité, mais aussi sa fiancée. C’est seulement le destin qui brisera ce rêve tout près d’aboutir.

Si Tom avait payé les 500 000 lires restantes pour l’achat du bateau, il aurait peut-être coulé des jours heureux. Philippe était en effet propriétaire d’un cotre racé de 18 m fabriqué au Danemark en 1940 pour le roi du Danemark et offert à Eva Braun, la petite-amie d’Hitler. Mais Tom n’aime pas la mer, il craint l’eau. S’il apprend avec Philippe à hisser les voiles, barrer et tenir un cap, le bateau n’est pas sa tasse de thé. Lorsque Philippe, par caprice après un coup de barre malheureux de Tom, le jette à demi-nu dans la yole attachée à l’arrière du bateau, que le filin se rompt et que Tom est laissé au large un long moment avant que Philippe et sa fiancée Marge (Marie Laforêt) ne s’en aperçoivent, Tom est déshydraté et brûlé par le soleil. Le bel animal, concurrent de Philippe, est dompté.

C’est à ce moment que Tom, s’apercevant que Philippe n’a nulle intention de revenir en Amérique avec lui, décide de le tuer. Le père de Tom ne lui donnera pas les 5 000 $ promis, mais c’est moins l’argent qui l’intéresse (dans le film) que Marge. Celle-ci prépare un livre sur Fra Angelico et Philippe s’en fout. Il ne s’intéresse pas à ce qu’elle fait, ni à ce quelle est, il déclare seulement qu’il « l’aime ». Mais il n’existe pas d’amour en soi (contrairement à la niaiserie platonico-chrétienne dans laquelle se complaisent les midinettes) : il n’existe que des preuves d’amour. Parce qu’il discute entre garçons avec Tom, et que Marge l’interrompt pour qu’il lui prête attention, Philippe l’enfant gâté soupe-au-lait se fâche. Il empoigne tous les papiers d’études de Marge et les jette par-dessus bord. C’en est trop pour la fiancée : elle se fait débarquer.

Philippe regrette, mais seulement de ne pas maîtriser la situation. Aime-t-il vraiment Marge ? la poupée sexuelle qu’elle représente ? ou l’image de « l’Hâmour » qu’il s’en fait ? « Je comprends que vous aimez un Philippe qui n’existe pas », dira Tom à Marge. A l’inverse, Tom est attentif à la personne ; il a du sentiment pour Marge, jusqu’à l’amour au final. Lorsqu’ils sont tous les deux, les grands gamins se défient au poker. Philippe payera Tom s’il joue à quitte ou double la montre que le père de Philippe lui a donné. Ainsi, il sera défrayé de sa mission car Philippe ne veut pas retourner à San Francisco et continuer le farniente et la bella vita de la jeunesse dorée. Il a surpris Tom à endosser ses vêtements et à imiter sa voix devant la glace ; il se demande si leur complicité garçonnière irait jusqu’à devenir lui, en miroir. Tom lui avoue cyniquement que oui : il lui suffirait de le tuer, d’imiter sa signature, d’écrire sa correspondance avec sa machine à écrire portative et de falsifier son passeport.

Philippe en est bluffé ; il perd volontairement en trichant pour payer Tom et s’en débarrasser, mais celui-ci s’en aperçoit. Philippe le défie et Tom lui plante froidement un couteau de marin dans le cœur, celui-là même avec lequel il a coupé le saucisson de son en-cas. D’ailleurs à chaque fois qu’il tue, en vrai prédateur, cela lui donne faim. Il l’enveloppe ensuite dans des cordages et, mauvais marin, au lieu de stopper le bateau en affalant les voiles pour avoir le temps de tout préparer, envoie le cadavre de Philippe lesté d’une ancre et tout ficelé à la mer. Il revient alors à terre, rejoint le quai comme maladroitement, en le cognant un peu, puis décide de s’en débarrasser. Mais cela prend du temps.

Juste assez de temps pour réaliser son plan : faire croire que Philippe s’isole après sa rupture avec Marge, lui faire écrire plusieurs lettres puis un testament à la machine ; vider le compte en banque en imitant sa signature après s’être entraîné au mur avec un projecteur ; prendre des chambres d’hôtel et un appartement. Malheureusement, le hasard vient mettre son grain de sable. Freddy (Billy Kearns), l’ami lourdaud et riche de Philippe, a obtenu son adresse par l’agence de bateaux et débarque à l’appartement que loue Tom sous le nom de Philippe. Il n’a jamais apprécié Tom, qui n’est pas de leur milieu, et se méfie de lui qui prend trop à son gré les vêtements et les manières de Philippe. Par un quiproquo de la concierge, Tom est obligé de tuer Freddy, et de se débarrasser de son corps dans la campagne.

C’est alors que la police ouvre une enquête et remonte la piste. Tom est interrogé, mais fait semblant d’avoir été absent de Rome et de rentrer le lendemain. Il revoit Marge, qui boude dans son coin, et fait « mourir » Philippe en signant un testament envoyé par avion à ses parents depuis Mongibello, et un mot pour laisser les liasses de lires en liquide à Marge. Cela fonctionne et Marge, qui sait maintenant que Philippe n’est plus, répond aux avances de Tom. Ils sortent ensemble et vont même se baigner. Tom a enfin réussi ; en plein soleil sur la plage, un verre à la main, il n’a jamais été aussi heureux.

Puis Marge est appelée pour la vente du bateau, que les chantiers navals sortent de l’eau… Et tout est remis en question.

Un thriller psychologique impeccablement mené, avec un héros attirant, souple comme un félin, fascinant de cynisme et d’un appétit de vivre à la James Dean. Bien meilleur à mon avis que la copie américaine 1999 d’Anthony Minghella qui tire Tom du côté de l’homosexualité avec un Matt Damon au torse de dieu grec, alors que René Clément en fait un enfant d’après-guerre, amoral aux dents longues. Guido di Pietro, dit Fra Angelico, le pauvre absolu qui use d’une lumière très forte qui annule les ombres, est le peintre des anges : Alain Delon en est un d’apparence, ce pourquoi il séduit Marge dans la fiction, avant Romy Schneider dans la réalité, petite-amie de Freddy dans le film.

Une ambiguïté qui trouble : jusqu’où une ambition de pauvre peut-elle aller lorsque le riche la provoque ? Le strip-tease dans la cabine au moment où il ôte sa chemise pour monter sur le pont torse nu est un grand moment de rivalité mimétique. Philippe comme Marge regardent sa sauvage beauté sensuelle. Alain Delon, 24 ans, domine le casting. Maurice Ronet et surtout Marie Laforêt (pourtant au beau visage) apparaissent bien pâles, mal fagotés dans leurs corps, en comparaison avec la bête jeune et souple au charme magnétique. Eux jouent alors que lui vit ; ils sont comédiens et lui acteur.

Pour l’anecdote, j’ai noté une petite ressemblance du visage d’Alain Delon dans les premières scènes avec celui d’Emmanuel Macron en 2017.

DVD Plein soleil, René Clément, 1960, avec‎ Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet, Elvire Popesco, Erno Crisa, StudioCanal 2013 remastérisé, 1h53, €12,84

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Les romans Ripley de Patricia Highsmith sur ce blog

Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon

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Julian Barnes, Lettres de Londres

Un écrivain mandaté par un journal pour écrire des chroniques sur son propre pays comme s’il était étranger : voilà un beau programme proposé en 1989 à Julian Barnes par le New Yorker. Surtout que le métier de journaliste n’est pas celui d’écrivain. Le correspondant de presse se doit d’être précis, concis, et « ne pas considérer même la plus évidente des assertions comme allant de soi » p.11 édition intégrale. A l’époque (hélas ! révolue), la « police du style » corrigeait impitoyablement les auteurs sur leur vocabulaire et leur grammaire. Et le « service de vérification de l’information » était actif. Pas question de fautes ni d’approximations ! C’eût été un déshonneur. De nos jours, le déshonneur on s’en flatte, ça fait popu, démago, en bref à l’aise, comme tout le monde.

L’écrivain Julian Barnes s’est tiré avec élégance durant cinq ans de cette mission délicate de parler du Royaume-Uni, sa patrie, comme s’il était un étranger. Cela donne 14 chroniques politiques et sociologiques, sur Margaret Thatcher, John Major et Tony Blair, sur la mode des labyrinthes dans les jardins de manoirs, sur Buckingham Palace et ses embouteillages, sur la presse tabloïd vulgaire, raciste, chauvine et incroyablement stupide pour couper les cheveux en quatre à propos d’une facture de 17,47 £ du chancelier de l’Échiquier concernant trois bouteilles de (mauvais) Bordeaux, sur le nouveau tour de poitrine de Britannia devant orner les timbres-poste, sur l’arnaque spéculative des Lloyds, ces réassureurs illimités qui peuvent ruiner le patrimoine de leur Names, sur le championnat d’échecs où l’Anglais Scot fut mis en échec par le russe ex-soviétique Kasparov, sur l’inauguration du tunnel sous la Manche par Tchatcher et Mitterrand (et le TGV roulant à 180 miles à l’heure côté France et à 60 seulement côté Kent), sur la fatwa des mollards iraniens condamnant à mort Salman Rushdie, et sur la pusillanimité de la réaction anglaise (à l’inverse de la réaction française, nordique et allemande).

Certes, tout cela est bien daté et la plupart des lecteurs d’aujourd’hui n’étaient peut-être même pas nés il y a trente ans. Ce pourquoi l’édition réduite en poche bilingue peut avoir une vertu : faire lire quand même Julian Barnes. Car c’est un festival d’humour anglais et d’expression incisives.

L’auteur exerce sa verve particulièrement sur Margaret Thatcher, première femme Premier ministre de Grande-Bretagne, à la longévité la plus longue (12 ans) depuis Robert Jenkinson, 2ème comte de Liverpool en 1812, faite baronne à vie (mais point héréditaire et encore moins comtesse). « Mrs. Thatcher, pendant presque tout son règne, ne montra pas en public qu’elle connaissait l’existence de l’humour. Une plaisanterie pour elle eût été un signe de faiblesse, une tentative de consensus politique, une initiative gratuite et peut-être subversive, comme une bouteille d’eau minérale de marque étrangère sur la table lors d’un banquet au 10, Downing Street » p.80. Mais l’humour n’est pas l’ironie ; le premier cherche à comprendre l’autre et à équilibrer le jugement, tandis que la seconde ne vise qu’à la pique. « L’affreuse vérité, qu’on mit des années à comprendre, c’est que Mrs. Thatcher représentait et réussissait à attirer une forme puissante et politiquement ignorée d’identité anglaise. Pour le libéral, le snob, le citadin, le cosmopolite, elle faisait montre d’esprit de clocher et d’une mentalité de petit boutiquier, puritaine et poujadiste, égocentrique et xénophobe, moitié nostalgie d’une souveraineté insulaire et moitié gestion tatillonne. Mais pour ceux qui la soutenaient, c’était une femme au parler franc, à la pensée nette et visionnaire qui incarnait le bon sens et la volonté de se débrouiller par soi-même, une patriote qui se rendait compte que nous avions vécu bien trop longtemps sur du temps et de l’argent emprunté » 233.

La pique existe aussi dans l’humour anglais, mais elle est bienveillante, sans méchanceté, comme un constat désolé. Par exemple : « Le Dr Wrede, candidat des libéraux-démocrates, est un séduisant gynécologue. Il est grand et capable de faire porter sa voix jusqu’au fond d’une salle sans l’aide d’un micro. Il était tout à fait envisageable de lui confier son utérus, mais lui confier sa voix était une toute autre affaire» p.108. Il est vrai que l’on ne peut induire de la compétence professionnelle de quelqu’un sa compétence politique. Pas plus que les « artistes » n’ont de compétences particulières sur le climat ou les frasques de la Russie. C’est trop leur demander.

Quant à observer les travers de sa propre patrie, les Anglais y excellent bien plus que nous. Comme au restaurant. «A quelques pas du Savoy, le Simpson’s-in-the-Strand (…). Il s’agit de l’un de ses vénérables restaurants anglais ou le rosbif arrive en véhicule blindé plaqué argent, et où une guinée donnée au garçon qui coupe la viande vous évite le morceau tendineux » 260. Je ne sais si la gargote existe encore, mais le conseil est bon.

Affaires comparées, comment les pays se voient peut être une expression de leur géographie. « La Grande-Bretagne n’a que la France pour voisin manifeste, tandis que celle-ci peut se distraire avec trois autres cultures majeures – L’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Au large des côtes sud de la France s’étend le continent africain ; au large des côtes nord de l’Angleterre, les îles Féroé, et des phoques en quantité. La France est à nos yeux la première incarnation de l’étranger ; c’est notre principale destination exotique. Il n’est donc pas surprenant que nous pensions plus aux Français qu’ils ne pensent à nous. (…) Les Anglais sont obsédés par les Français, alors que les Français ne sont qu’intrigués par les Anglais. Quand nous leur exprimons notre amour, ils l’acceptent comme un dû ; quand nous leur exprimons notre haine, ils sont perplexes, agacés, mais la considèrent avec raison comme notre problème, et pas le leur » 332. J’aime particulièrement l’allusion discrète aux phoques, animaux placides et grégaires dont les mœurs sexuelles restent sujettes à caution. Façon d’exprimer combien les Anglais ont peu d’exemples stimulants au large de leurs côtes.

Julian Barnes, Lettres de Londres (Lettres from London 1990-1995) – choix, Folio bilingue 2005, 224 pages, €9,62

Julian Barnes, Lettres de Londres – édition intégrale en français, 1996, Denoël collection Empreinte, 364 pages, occasion €3,00

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Le samouraï de Jean-Pierre Melville

L’un des meilleurs films avec Alain Delon dans toute sa gloire, avec La Piscine et Plein soleil. C’est une tragédie de la solitude, une fois de plus, l’éternel replay à la Ripley de l’abandon dans l’enfance. Le samouraï est un être implacable, sans affect, un tueur à gage. Il opère avec minutie, couvrant ses arrières, se fabriquant un alibi. Il séduit les femmes qu’il utilise mais ne les aime pas. Il est seul et solitaire, avec pour seul compagnon un oiseau.

A Jeff Costello (Alain Delon), le professionnel, est confié un contrat sur la tête d’un patron de boite de nuit parisienne. Il l’exécute. Il vole une voiture, une DS Citroën dont il a tout un jeu de clés de contact du modèle et dont il va faire changer les plaques à Montreuil. Sa maîtresse Jane (Nathalie Delon), lui fournit un alibi pour l’heure de la mort, une table de jeu privée un autre. Mais il est reconnu dans le couloir de la boite par la pianiste Valérie (Cathy Rosier), une métisse de Martinique, qui le voit clairement à moins d’un mètre, tandis que les serveurs ne l’aperçoivent qu’en silhouette en imperméable mastic et chapeau sur les yeux.

Curieusement, Jeff ne se débarrasse pas de ce déguisement reconnaissable, qui fournit le portrait-robot des témoins, ce qui serait la moindre des choses. Aussi, quand les flics qui sont en nombre à l’époque raflent tout ce qui porte chapeau et imper dans Paris la nuit, il est du lot. Parmi les quatre cents suspects, quelques-uns sont retenus, dont lui, bien qu’il se soit débarrassé de l’arme et des gants qu’il portait. Les alibis tiennent, les témoignages sont contradictoires, sauf celui de la fille du couloir et celui du « fiancé » en titre de Jane (Michel Boisrond). La première affirme que ce n’est pas lui qu’elle a vu, le second affirme que c’est bien lui qu’il a aperçu. Pas lui dans le couloir de la boite de nuit où le crime a eu lieu ; lui dans l’entrée de l’immeuble de son alibi.

Jeff Costello est donc relâché. Mais le commissaire qui a du nez (François Périer) sent que quelque chose ne tourne pas rond. Selon les méthodes autoritaires et quasi fascistes de l’époque, il va donc faire pression sur les témoins pour qu’ils revoient leurs témoignages, et va faire suivre Costello où qu’il aille. Pas difficile semble-t-il de savoir où il habite ; un gros micro d’époque est donc posé chez lui, qu’un flic va écouter dans l’hôtel en face. Sauf que l’oiseau en cage (un bouvreuil) est agité et que le samouraï, attentif à tout ce qui change dans ses habitudes de solitaire, s’en aperçoit et découvre l’engin. Le bouvreuil est un oiseau très discret qui s’éclipse dès qu’on l’approche – tout comme son maître. Jeff va donc téléphoner d’un café au lieu de le faire de chez lui.

En allant rendre compte de la réussite de son contrat, l’intermédiaire (Jacques Leroy) tente de le tuer. Le commanditaire n’a pas apprécié qu’il ait été arrêté et, même relâché, qu’il puisse mener à lui. Jeff détourne l’arme mais est blessé à l’avant-bras gauche. Il se soigne tout seul, comme un soldat – comme un samouraï. Mais il veut ne pas laisser impuni une telle entorse aux règles. Quel serait le métier si chacune des parties ne respectait pas son contrat ? Aucun affect, comme par exemple la vengeance, juste les affaires.

Il va donc retrouver la pianiste de jazz de la boite pour en savoir plus. Elle lui demande de lui téléphoner deux heures plus tard mais elle ne décroche pas. Lorsqu’il revient chez lui, Jeff trouve une fois de plus son oiseau agité – et est braqué par l’intermédiaire qui a voulu le tuer. Sauf que, cette fois-ci, c’est pour le rassurer : ses alibis ont tenu et la police l’a relâché. Il lui propose donc un second contrat pour deux millions de francs en liquide, payé d’avance. Jeff, qui n’aime pas être menacé, malmène l’intermédiaire et lui fait avouer le nom du commanditaire mais accepte le contrat. Il le laisse cependant ligoté chez lui pour qu’il ne puisse alerter son chef et que, s’il ne revient pas, la police le trouve et lui fasse cracher le morceau.

Car il se rend chez le commanditaire Olivier Rey, à la même adresse que Valérie qui est sa maîtresse, dont il veut manifestement se débarrasser. Tout en semant dans le dédale des lignes de métro les cinquante flics et vingt auxiliaires que le commissaire a mis à ses trousses : on avait les moyens en personnel, dans la police de l’époque ; une gabegie inefficace, car Jeff échappe à ses suiveurs/suiveuses. Il vole une seconde DS et se rend chez le commanditaire, qu’il descend alors que l’autre s’apprête à tirer sur lui. Puis il va dans la boite où il doit exécuter le contrat.

Sauf que, cette fois-ci, il a décidé qu’il était bidon. Peut-être tombé amoureux de la victime désignée, en tout cas heurté par le manque d’honneur des commanditaires de la nouvelle époque, il ne peut plus être solitaire, ni lui-même. Il se suicide donc comme un samouraï pratique le seppuku d’honneur, en menaçant d’une arme vide sa victime potentielle, ce qui fait tirer les flics postés à proximité qui ont réussi à le localiser. La tragédie est consommée dès son entrée : il laisse son chapeau au vestiaire, mais aussi le ticket qu’on lui donne. Il passe un moment au bar et fixe le barman dans les yeux pour qu’il le reconnaisse bien, cette fois-ci. Il est auparavant allé chez sa maîtresse alibi pour lui rendre visite et savoir que tout va bien. Il a organisé sa fin en bon professionnel.

La mise en scène sobre et les dialogues a minima font de ce film un grand film psychologique et de suspense. La noirceur du métier mime celle de la nuit interlope et de ce Paris de grisaille des années post-guerres coloniales où l’argent est roi, l’organisation anonyme la règle, et plus aucun honneur n’est reconnu comme valeur humaine. Le meurtre est devenu une industrie, un service payé par les requins des affaires. On ne se bat plus par passion mais pour l’argent. Seul le commissaire cherche à coincer le tueur par passion, mais « les procédures » et la fonctionnarisation croissante feront dériver aussi ce métier vers l’anonymat industriel et la rentabilité. Film de la fin d’une époque, d’un Paris bourgeois véreux, du duel flics et voyous. Mai 68, l’année suivante, allait balayer tout cela – au grand dam d’Alain Delon qui regrettera le bon vieux temps de sa jeunesse et virera réactionnaire. Pourtant non, ce n’était pas « mieux avant ».

DVD Le samouraï, Jean-Pierre Melville, 1967, avec Alain Delon, François Périer, Nathalie Delon, Cathy Rosier, Jacques Leroy,, Rene Chateau 1001, 1h40, €14,99

avec digibook et livret Pathé 2011, €23,22

Blu-ray 4K ultra HD, Pathé 2024 €19,99

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Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley

Un soir, Tom Ripley va boire un café au bar de son village. Un jeune garçon d’environ 15 ans en veste de jean le dévisage ; la tenancière lui apprend que c’est un Américain qui parle français, employé depuis quelques jours comme jardinier chez une dame du village d’à côté. La situation est déjà étrange, en cette fin des années 70, mais elle l’est encore plus lorsque l’adolescent suit Ripley lorsqu’il rentre chez lui à pieds, suivant la route dans la nuit noire. Va-t-il l’agresser ? Non pas, le garçon se présente et lui révèle ce qu’il a appris de lui dans les journaux après l’affaire des faux Derwatt. Son père en possède un, ce pourquoi son nom a été évoqué à table ; il voulait le connaître.

Mais pourquoi le garçon est-il en France ? A-t-il fugué ? Pourquoi justement Ripley ? Pourquoi semble-t-il se cacher sous un faux nom, un faux passeport, un faux âge ? Piqué par la curiosité, et par un certain penchant amical, Ripley l’invite à prendre une bière chez lui avant de le ramener chez la dame qui l’emploie, et qui le loge dans un cabanon de son jardin en le payant 50 francs par jour. L’adolescent avoue ; il se fait appeler Billy mais il se nomme Franck. Il est parti de la vaste demeure de milliardaire où personne ne s’intéresse à personne sur un coup de tête, après la mort de son père, tombé en fauteuil roulant de la falaise au bout de la propriété, et alors que sa petite copine Teresa ne répondait pas au téléphone, toujours partie avec des amis.

Franck a eu un père qui s’est fait tout seul, devenu très riche et très connu à la tête d’un empire alimentaire. Il a 16 ans, même s’il fait plus jeune, et a emprunté le passeport de son frère Johnny qui en a 19 pour entrer en France. A cette époque pas si lointaine, les contrôles aux frontières ne sont pas très stricts et falsifier un passeport est plus aisé qu’aujourd’hui où tout est numérisé. Dans la rue de la dame qui emploie Billy, deux hommes en voiture partent lorsque l’auto de Ripley se gare ; ils ne veulent pas être reconnus. La vieille dame vient prévenir Billy qu’on l’a demandé à plusieurs reprises et que deux hommes vont revenir. Ripley engage alors Billy/Franck à faire sa valise et à venir résider chez lui, avant de retourner aux États-Unis.

Le garçon accepte, et c’est le début d’une relation presque filiale. Tom Ripley devient à la fois père de substitution (le précédent étant autoritaire et peu aimant) et maître pour son disciple (Franck est fasciné par la réputation trouble de Tom Ripley). A 16 ans, on se cherche un modèle, surtout lorsqu’on porte un secret trop lourd – et que votre seul amour (le premier, romantique, le plus fort) vous fait faux bond.

Franck s’attache aux pas de Tom et suit ses directives. Il cherche à tester son attachement en se cachant une fois pour voir si Tom est inquiet (il l’est) ; il lui fait un cadeau une autre fois pour le remercier de son attention (une robe de chambre en soie) ; il dîne avec lui, sort avec lui, dort avec lui deux fois dans le même lit ; se montre une fois nu en rejetant volontairement sa serviette dans la douche alors que Tom lui apporte un jean. En bref tout ce qu’un garçon normal fait avec un proche, sans jamais franchir les bords de la sensualité. Franck est en quête affective, et il rencontre un Tom en quête de transmettre, comme souvent les hommes en milieu de trentaine.

Il fallait un long développement touristique pour que le lecteur finisse par le comprendre, ce qui désoriente un peu car l’action se fait attendre. Mais c’est à Berlin, ville improbable, que Franck, éloigné deux minutes pour pisser dans le Grünewald, se fait enlever. Après des démêlés rocambolesques, Tom va s’investir physiquement pour le récupérer tout seul.

Dans ce Berlin interlope, où les jeux de sexe et de travestissements explosent, l’autrice joue aux limites. Tom est sexuellement abstinent comme on dit aujourd’hui, ne baisant sa femme Héloïse que quelques fois par an (elle aime ce qu’il lui fait et s’en contente). Mais il emmène Franck dans un bar à pédés, puis se travestit en femme pour le récupérer, le déshabille entièrement pour le coucher alors qu’il est dans les vapes, dort avec lui sur le même canapé-lit. A la parution du livre, c’est l’époque : ce piment sexuel attise la curiosité, sans franchir les bornes de la morale ni de la loi. Bien que Franck soit séduisant et même « mignon » à 16 ans (surtout, dit l’auteur, quand il dort tout nu), Tom ne manifeste aucun désir ; Franck se calque sur sa conduite et continue de rêver à Teresa qu’il a tenté de baiser une fois sans conclure, parce qu’elle a ri.

Une fois Franck récupéré, la rançon restituée, le garçon ne consent à être rapatrié aux États-Unis que si Tom l’accompagne. Sa mère n’est pas venue l’accueillir à l’arrivée, prise par la crise d’une vieille servante, ce qui montre ses priorités. Seul son frère aîné Johnny se préoccupe un peu de lui, mais en bon copain, sans affection particulière. Il lui balance même tout à trac que Teresa s’est mise avec un autre garçon plus âgé, qu’il lui a présenté. Franck se retrouve tout seul avec son secret, qu’il n’a franchement avoué qu’à Tom qui l’avait plus ou moins deviné. Mais Ripley n’est pas son père, ni un parent, seulement un ami d’aventures. Il semble même ne pas le vouloir et va repartir en France pour laisser Franck à son destin. Il aurait pu lui enseigner à recommencer à zéro, comme lui l’a fait, ce que demande Franck, mais il ne l’envisage pas un instant.

Il montre ainsi sa double face : ses capacités de chaleur humaine pour un plus jeune sont réelles, mais ne vont pas jusqu’à s’investir dans une tutelle durable. Franck aurait besoin de directives, de suivi, d’affection permanente. Ripley n’y songe même pas. D’où la chute finale du roman.

Patricia Highsmith, Sur les pas de Ripley (The Boy who Followed Ripley), 1980, Livre de poche 2002, 479 pages, €3.45

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Les romans policiers de Patricia Highsmith déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Highsmith, Ripley et les ombres

Patricia Highsmith aime bien Mister Ripley, sa créature. Elle a pour nous éternellement les traits à 25 ans d’Alain Delon dans Plein soleil, le film tiré du premier roman d’une série de cinq. Ripley, c’est replay, « rejouer » ou réplique. Tom Ripley, en effet, n’existe pas par lui-même mais toujours en relation avec un autre qu’il imite, dont il prend les traits, la signature, la fortune. Cet être mimétique, car orphelin trop jeune, n’est pas à franchement parler « homosexuel » ni « bi » comme il est affirmé par des critiques sans profondeur, mais en miroir. Il se trouve dans le corps d’un autre. Hier Dickie Greenleaf, fils de famille riche ; aujourd’hui Philip Derwatt, peintre décédé en Grèce par noyade (comme les parents de Tom).

Après avoir acquis frauduleusement un héritage de Dickie, s’être marié par convenances avec une Hélène fille de famille aussi amorale que lui, avec qui il ne couche que pour la présence de son corps contre le sien, comme la maman qu’il n’a jamais eue, Tom Ripley a bâti une arnaque avec la peinture de Derwatt. Le peintre a acquis une certaine célébrité après sa mort et ses tableaux se sont enfin bien vendus. Mais le filon se tarit et rien de mieux que de fabriquer des faux dans le style de Derwatt pour assurer un flux régulier de revenus. Ripley ne fait que donner l’idée et toucher un pourcentage, et deux Londoniens persuadent un peintre, ami du défunt Derwatt, de poursuivre son œuvre. Un autre mimétisme, qui rend ce Bernard Tufts peu attaché à sa petite amie Cynthia, sauf comme simple amie. Une sorte de double de Ripley.

Ce pourquoi celui-ci va tout faire pour l’aider lorsqu’un Américain met les pieds dans le plat, en bon ingénieur tenant mordicus à son idée, ignare en peinture mais apte à distinguer chimiquement un violet de cobalt d’un mélange de rouge et de bleu. Le peintre avait abandonné le cobalt, pourquoi y serait-il revenu après sa mort ? Certains tableaux sont « donc » des faux. Catastrophe pour le quatuor de faussaires qui vivent – bien – de l’escroquerie. Car, après tout, qu’importe « la vérité » si les acheteurs sont contents et apprécient les tableaux ? Qu’est-qu’un « faux » lorsqu’il prolonge le style de l’auteur initial ? Le vrai participe-t-il de la Morale ?

Comme Ripley n’en a pas, préférant savoir nager plutôt qu’obéir à des règles ineptes qui lui ont volé ses parents et sa vie, il joue le jeu. Il vient ainsi à Londres pour se déguiser en Derwatt revenu du Mexique, où il est censé vivre en solitaire sans voir personne, et peindre à son gré. Cela pour confronter Murchinson et lui affirmer que le tableau qu’il affirme « faux » est bien de lui.

Mais le mieux est l’ennemi du bien. Ripley redevenu lui-même aborde à Londres Murchinson au bar de son hôtel et lui dit qu’il l’a vu à la galerie où il a rencontré Derwatt. Il s’intéresse à sa théorie des couleurs et lui propose de venir voir les deux tableaux qu’il possède de Derwatt dans sa propriété française près de Fontainebleau. Nous sommes à la fin des années soixante et le téléphone fonctionne très mal (le fameux 22 à Asnières !) et le seul aéroport international (largement suffisant pour l’époque) est Orly.

Murchinson s’invite donc à Belle ombre, la grande demeure au milieu d’un parc et brodée d’un bois. Il regarde les tableaux de Derwatt accrochés par Ripley, mais n’est pas convaincu. Il déclare aller mandater un expert à Londres et trouver la police pour enquêter sur les faussaires dont il est persuadé de l’existence. Tom Ripley cherche à le convaincre de renoncer, mais l’obsédé s’obstine et Ripley le tue en cave à coup de bouteille de Margaux. Mais, comme il est sans cesse entre deux rendez-vous, lui l’oisif, il bâcle l’enterrement du corps dans une tombe qu’il creuse fraîchement dans le bois voisin et se contente de déposer la valise, le pardessus et le tableau de Murchinson devant la porte des départs à Orly.

Madame Murchinson ne tarde pas à se manifester auprès de la police de Londres, qui mandate la gendarmerie de Melun pour interroger Ripley qui a reçu l’Américain chez lui et envoie un inspecteur directement. Tom se voit donc obligé de déplacer le corps en catastrophe, alors qu’il reçoit déjà Chris, un cousin Greenleaf de 20 ans rempli de curiosité pour tout, et Bernard, dépressif depuis qu’il se sent traqué. Il implique Bernard, qui l’aide à déterrer le corps et à aller le jeter depuis un pont dans le Loing.

Les gendarmes trouvent la tombe, mais rien dedans, sauf une pièce de 20 centimes de 1965. Bernard devient-il fou ? Il simule son suicide par pendaison dans les WC de la cave, ce qui horrifie Hélène qui vient de rentrer de trois mois en Grèce, mais ce n’était qu’un mannequin. Puis il disparaît, avec toutes ses affaires. Va-t-il dénoncer l’escroquerie ? On ne peut le laisser faire… Ripley va retourner à Londres avec un faux passeport (facile à se procurer à cette époque) pour rejouer Derwatt une dernière fois, manière d’égarer les soupçons de la police, puis va se mettre en quête de Bernard.

Lequel resurgit, l’agresse et le laisse pour mort dans le trou de Murchinson. Mais Ripley s’en sort. Il va le retrouver à Salzbourg, ville autrichienne qu’a évoqué le peintre fou qui a des tendances suicidaires. Là, il va régler la question et revenir pour présenter à l’épouse, la police et aux critiques d’art une histoire cohérente.

Ce qui compte est moins la fin que le chemin. Le lecteur jubile à suivre Tom Ripley, son amoralité vivace qui le rend apte à survivre à tout comme un chat à neuf vies. Il n’est pas impulsif ni « antisocial » comme il est trop rapidement dit par ceux qui adorent coller la réalité dans des étiquettes rassurantes qui ne décrivent rien. Ripley est plutôt indifférent à tout ce qui n’est pas lui, faute d’avoir été considéré et aimé tout petit.

Il a fait de la mentalité positive américaine son modèle : tous les moyens sont bons pour arriver – le reste, la morale, la religion, les valeurs, ne sont que justifications idéologiques sans intérêt pragmatique. Le cousin Chris, par exemple, le séduit par sa jeunesse ardente, et il le reçoit volontiers alors qu’il aurait pu éluder. Son épouse Hélène n’est pas qu’un bel objet à présenter, ni une excuse sociale pour vivre comme il l’entend, il a un réel besoin d’elle, une sorte d’affection due à la proximité, et il répond à ses besoins à elle d’ancrage dans la vie sociale.

Tom Ripley n’est pas psychopathe.

Patricia Highsmith, Ripley et les ombres (Ripley Under Ground), 1970, Livre de poche 1991, 315 pages, €1,30, e-book Kindle (nouvelle édition 2021) €10,99

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Mr Ripley déjà chroniqué sur ce blog :

Livre Ripley entre deux eaux (tome 5 de la série)

DVD Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

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Bernard Vincent, Lafayette

Marie-Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, écrit Lafayette sans espace par lui-même, était un jeune homme de bonne noblesse d’Ancien régime, épris des idées des Lumières et qui a aidé comme militaire les Insurgents américains à secouer la tutelle anglaise. Les États-Unis sont pour cela reconnaissants à ce Français efficace et sans vanité (ce qui n’était pas le cas de tous) qui a su si bien comprendre leur mentalité et leur constitution.

Orphelin de père à l’âge de 2 ans et de mère à l’âge de 13 ans, Gilbert a été élevé en enfant libre à Chavaniac en Auvergne. On peut visiter son manoir des Deux mondes, racheté en 2009 par le Conseil général à une association américains d’anciens combattants de la Grande guerre.

A 9 ans il rêve de chasser la bête du Gévaudan dans la forêt de son enfance.

A 14 ans, après un passage au lycée actuellement Louis-le-Grand, il s’engage dans les mousquetaires du roi.

A 15 ans il est fait lieutenant.

A 16 ans capitaine.

A 17 ans non révolus, il épouse Marie Adrienne Françoise de Noailles qui a 14 ans ; elle est fille de duc et richement dotée. Ils auront trois filles et à 22 ans un fils, que son père prénommera Georges-Washington, en hommage au président américain devenu son ami.

A 18 ans, il est initié franc-maçon comme c’était la mode dans son milieu éclairé des Lumières.

Militaire à Metz puis à Paris, La Fayette participe à des débats sur l’engagement des Français éclairés dans la révolution américaine. L’abbé Raynal, apôtre de la liberté et de la propriété, mais dénonçant le colonialisme et l’esclavage, évoque les « Droits de l’homme ». Lafayette y est très sensible. Il a en effet un esprit libre et « libéral » au sens des Lumières (et pas de l’idéologie gauchiste issue des staliniens).

Il est mis en réserve de l’armée, qui n’a plus besoin d’être aussi nombreuse, et décide de partir pour les États-Unis. Il y restera de 1776 à 1783, finançant lui-même son expédition en achetant un bateau et des équipements pour les soldats démunis, et « à moitié nus » écrit-il, des Amériques. Il remportera quelques succès comme major general à 19 ans (équivalent de général deux étoiles aujourd’hui, premier grade du généralat comme général de brigade). Il deviendra ainsi, le héros des deux mondes. Il sera blessé à la jambe à Brandywyne en 1777 et défera les Anglais de Clinton près de Monmouth en 1778 avant de forcer à se rendre le général anglais Cornwallis à Yorktown.

De retour en France, il assistera aux débuts de la Révolution et rédigera avec d’autres le projet de Déclaration des Droits de l’Homme en 1789. Il est élu général en chef de la Garde nationale à 32 ans. Son acmé aura lieu un an plus tard, le 14 juillet 1790, lors de la Fête de la Fédération que nous célébrons chaque 14 juillet (et pas la prise de la Bastille comme on croit, qui a été ignorée de presque tous à l’époque).

Nommé par Louis XVI à la tête de l’armée de l’est à Metz en 1791, il est fait prisonnier par les Autrichiens et donné aux Allemands. Il restera en forteresse cinq ans, puis assigné à résidence jusqu’en 1799 où Bonaparte qui rêve encore de devenir Napoléon l’interdit de séjour à Paris, se méfiant de sa popularité. Lafayette réclamera l’abdication de l’empereur après Waterloo et l’obtiendra. Il est élu en 1818 député de la Sarthe, battu en 1824 à Meaux, élu à nouveau député de Meaux en 1827.

Entre temps, il a effectué un voyage triomphal et populaire aux États-Unis en 1824-25.

Il participera à la révolution de 1830, contre l’absolutisme du parti Ultra (l’extrême-droite de l’époque) et la ringardise conservatrice du vieux Louis XVIII qui ne l’aimait pas. Lafayette préfère l’orléaniste libéral Louis-Philippe, bien qu’il lui conseille de ne pas demander la république mais une monarchie constitutionnelle. Ce régime est selon lui plus protecteur des libertés que le recours au peuple, toujours trop éruptif et ignorant.

Lafayette aimait la liberté par-dessus tout, mais aussi sa limite : l’État de droit. Pour lui, pas de libertés sans droit. Ce sens de la mesure est bien ignoré en période de fanatisme religieux ou révolutionnaire, mais demeure la seule façon de vivre en liberté – sans être « sous emprise » comme il est de bon ton de l’affirmer tant et plus de nos jours pour se proclamer « victime ».

Le marquis de Lafayette meurt le 20 mai 1834, il y a 190 ans.

Bernard Vincent, spécialiste d’histoire et de civilisation américaine, livre une biographie courte et honnête qui fait le point sans exclusive sur les qualités et défauts de cet homme pressé, noble dans l’âme et au service de l’émancipation de tous.

Bernard Vincent, Lafayette, 2014, Folio biographie 2014, 187 pages avec cahier de 19 photos, €9,40, e-book Kindle €8,99

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Alfred Neumann, Le diable

Ce livre n’est pas un exposé sur le mythe du diable, ni sur la démonologie chrétienne, mais un roman historique sur Louis XI et son âme damnée, Olivier Le Daim, dit « Le Mauvais », autrement dit le diable incarné aux yeux du peuple. Walter Scott et Victor Hugo en feront, avec l’enflure romantique de leur siècle et de leur talent de conteur, un personnage marqué dans Quentin Durward et Notre-Dame de Paris.

Olivier est né Necker, qui signifie « ondin », autrement dit un génie des eaux. De Ondin, Louis XI a fait Le Daim, puis l’a nommé comte de Meulan pour s’être entendu comme cul et chemise avec lui depuis qu’il l’a rencontré dauphin en Flandres lorsqu’Olivier avait 19 ans, et pour l’avoir bien conseillé dans les affaires politiques et diplomatiques. D’un fils de paysan devenu barbier (donc aussi chirurgien en ce temps), le roi l’a élevé au rang de noble titré et de conseiller intime.

Car la France, tout juste sortie de la guerre de Cent ans, doit se « reconstruire » comme on dit aujourd’hui, autrement dit retrouver son territoire, établir ses impôts, son armée, sa poste pour le courrier, sa paix avec ses puissants voisins allemand, bourguignon, savoyard, italien, anglais… « L’universelle aragne » tisse sa toile habile, jouant de la séduction, de l’argent et de la force pour établir le royaume. Olivier joue les espions, négocie.

Louis XI, pas beau mais intelligent, agit comme un notaire ou un soviétique : « ce qui est à moi est à moi, ce qui est à vous est négociable ». De son château d’Amboise puis, lorsque sa paranoïa deviendra galopante, de sa forteresse bien défendue de Plessis-lèz-Tours, il agira en personne ou en sous-main, aidé en cela par ses plus proches conseillers, dont Olivier Le Daim. Philippe de Commynes le raconte fort bien dans ses Mémoires sur Louis XI.

Mais ce roman n’est pas un livre d’histoire, et il ne mentionne même pas Commynes, il mise tout sur Le Daim. Il en fait le double du roi, sa part mauvaise, son bouc émissaire volontaire. Olivier sacrifie sa carrière, sa femme et sa vie à Louis. Il devient plus vrai que lui-même, sa part mauvaise si l’on veut, encore que le roi ne soit pas bien bon. Le cardinal La Balue, qui l’a trahi, est resté quatorze ans enfermé dans une cage de fer. Mais Olivier est surtout un symbole : Louis XI mort, tout ce qui lui est reproché de crimes et de bon plaisir sera attribué à Olivier Le Mauvais. Ainsi le voulût-il, et en persuada la reine une fois le roi défunt. Il fut donc jugé par le Parlement de Paris puis pendu sous le nouveau Charles VIII qu’il avait incité Louis XI à engendrer, alors qu’il s’était lassé de sa femme depuis quinze ans. Il a ainsi sauvegardé l’Image royale.

Olivier est le double maléfique, le révélateur de la part sombre de chacun. Ayant sacrifié sa femme Anne à son amour du roi, il prend sur lui le Mal pour en dégager le souverain. Sur cette terre, le Bien ne peut exister sans un Mal nécessaire : au roi le Bien, au Mauvais le Mal. C’est un peu simple, mais formaté pour les âmes niaises du temps. Olivier n’est pas le diable tentateur, mais le bouc du sacrifice, qui lave des péchés du monde. Il vivra une passion christique dans son cachot à la fin, se livrant volontairement, sur son ordre, aux sbires du Parlement, avant d’être exécuté. Il aurait pu fuir, mais il a accompli son destin de Christ de la Raison d’État.

Est-ce véridique ? Est-ce possible ? Cette fascination réciproque du roi pour son conseiller est plausible. Elle donne de la profondeur au personnage. Alfred Neumann était écrivain allemand né en 1895 en Prusse-Orientale et farouchement antinazi. Sa province natale fut abandonnée par Hitler aux Russes à cause de sa démesure. L’auteur aimait trop la liberté contre les pouvoirs, il a trop dénoncé l’État, le plus froid des monstres froids. Der Teufel – Le Diable – est son roman historique le plus célèbre, interdit par le régime nazi. Il est mort à Lugano en 1952, année de la traduction en français de son livre.

Est-ce la langue ? Est-ce la traduction d’Eugène Bestaux ? Toujours est-il que le récit est un peu lourd, et lourde aussi la psychologie insistante de chaque scène. L’auteur veut mettre les points sur les i, au détriment de l’action. Reste une fresque historique qui renouvelle le personnage controversé de Louis XI, dont Paul Murray Kendall a fait une remarquée biographie, passée chez Bernard Pivot.

Prix Kleist 1926, pour Der Teufel.

Alfred Neumann, Le diable (Der Teufel), 1926, Pocket 1987, 458 pages, occasion €1,23 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Emmanuel Carrère, Un roman russe

Emmanuel Carrère, fils de, est médiatique parce qu’il mêle, selon le gloubi-boulga de notre époque, tous les genres : le roman, le cinéma, le reportage, la vie intime, et surtout le sexe. C’est un genre qui me déconcerte et ne m’agrée pas, une façon de se défiler tout en se glorifiant, de zapper sur ce qui dérange pour insister sur ce qui est soi-disant « secret » et que tout le monde connaît : l’Origine du monde.

Dans cette histoire, la Russie est un prétexte, un pays et une origine qui font problème à cet angoissé instable, névrosé profond qui avoue aller « trois fois par semaine » chez son psychanalyste, on ne sait pour quel résultat… Le prétexte est le surgissement dans l’actualité d’Andras Toma, paysan hongrois enrôlé dans les forces fascistes puis capturé par l’Armée rouge en 1944. Ballotté de camp en camp, il échoue interné pendant cinquante-six ans en URSS, dernier prisonnier vivant de la Seconde guerre mondiale, avant d’être finalement rapatrié à Budapest en 2000. Il était fou, ou jouait les fous, n’ayant peut-être jamais appris le russe, recroquevillé dans sa coquille.

Cet Andras a fasciné Carrère, envoyé « spécial » de France 2 pour un documentaire sur lui, sur le village de Kotelnitch à 800 km au nord-est de Moscou. L’arrière grand-oncle de l’auteur a été gouverneur de la région et Emmanuel, qui parle « un joli russe » appris de sa mère mais ne le parle plus depuis l’âge de 5 ans, entreprend laborieusement à 40 ans de s’y remettre. C’est qu’il se sent personnellement des affinités électives avec Andras, ce décalé de la vie, exilé de sa patrie, renfermé dans son monde imaginaire. Comme lui, incapable de se fixer, Carrère erre de femme en femme en croyant toujours vivre le grand amour de sa vie (qu’il confond avec le sexe frénétique) avant de déchanter sous les assauts de la triste réalité. Ce sera « Soso » après une précédente qui lui a donné deux fils, puis Hélène qui lui donnera une fille. Mais, à chaque fois, il s’en sépare.

Des affinités aussi que son grand-père Georges a vécues, émigré de Géorgie en 1920 après la révolution de 1917 et la reprise en main par Lénine de toute la Russie, y compris les provinces dissidentes qui se croyaient émancipées par le communisme. Un grand-père qui avait des idées de droite conservatrice radicale et qui a collaboré avec l’armée allemande en servant de traducteur économique à Bordeaux durant la guerre. Il a « disparu » en 1944, probablement exécuté par les résistants de la dernière heure : un bouc émissaire facile, « étranger » d’origine, inapte à tout métier, pauvre et perdu dans sa nouvelle patrie. Un « secret de famille » bien gardé par sa mère, l’Immortelle Hélène Carrère d’Encausse qui ne voulait pas entacher sa réputation (bien que responsable en rien des faits et gestes de son père). Secret qu’Emmanuel s’empresse de divulguer, pour se faire bien voir ou plutôt, croit-il, pour exister.

Ce « roman » russe est une sorte de Romand Jean-Claude, un récit qu’il a écrit en 2000 sur le massacreur de toute sa famille qui se faisait passer pour médecin important de l’OMS à Genève. Encore un mythomane, comme lui. Il mélange à la Philippe Sollers, qui semble son modèle d’écrivain dans les années 2000, le documentaire télé, ses notes et impressions de voyage, ses observations sur les gens, ses fantasmes érotiques et les petites histoires qu’il échafaude à partir de rien, son expérience in vivo de nouvelle érotique écrite en 2002 dans Le Monde, journal de référence politiquement correcte des bobos. L’Usage du Monde met en scène (beaucoup trop longuement, dans une complaisance destructrice) la Soso nue sous sa robe légère dans un train à grande vitesse tandis que l’auteur joue de l’érotisme des suggestions et des mots dans un délire pubertaire. Il détruire ce désir, comme les autres, dans un délire paranoïaque de haine au téléphone, poussant ladite Soso à se faire avorter… d’un bébé qui n’était d’ailleurs pas de lui !

Autant j’ai aimé et admiré sa mère Hélène, autant je n’aime pas Emmanuel Carrère. Son tempérament angoissé, dépressif, cyclothymique, égocentrique, me déplaît. Or un écrivain est avant tout un tempérament, quoiqu’il écrive. Sa névrose obsessionnelle le hante et il s’y complaît, il en fait des livres. Incapable au fond d’inventer, il ne cesse de mettre en scène lui-même au travers de personnages réels : un pédophile dans La classe de neige qu’il avoue avoir mis « sept ans à écrire », le tueur faux médecin Romand dans L’adversaire, les apôtres dans Le Royaume.

Emmanuel Carrère se sent toujours un autre, tout en ne se croyant pas grand-chose. Il cherche constamment, névrotiquement, le « secret » qui lui permettrait de revivre, la clé pour se libérer d’un inconscient qu’il traîne comme un boulet. Il la voit dans l’emprisonnement d’Andras, dans la vie étriquée à la soviétique de la Russie des années 2000 avec sa pauvreté, ses non-dits, ses mafias qui tuent, son FSB qui contrôle ; il la voit dans la langue russe qui lui permettrait de « comprendre » – quoi ? Son grand-père conservateur égaré ? Sa névrose d’émigré jamais pleinement intégré à ses yeux ? Sa fascination fusionnelle pour sa mère devenue immortelle ? Il la voit dans le secret du pédophile, le mensonge jusqu’au meurtre de Romand, la répulsion des femmes de Paul de Tarse. Il la voit dans la croyance chrétienne, dans le yoga pratique, dans les reportages au loin, dans l’exil intérieur, dans l’éternel nombrilisme de son écriture…

Bref, lisez-le si vous voulez, il paraît que ça plaît aux ménagères de 50 ans fascinés par les grands malades et qui adorent discuter intello en médiathèque. Pour ma part, je ne le relirai pas, ce qui est mon critère de qualité des livres.

Emmanuel Carrère, Un roman russe, 2007, Folio 2009, 401 pages, €9,90 e-book Kindle €8,49

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Un RN plus bonapartiste que fasciste

Le RN a échoué au second tour des Législatives face au « front républicain ». Les désistements ont aidé à éliminer le pire – plutôt que de choisir le meilleur. Mais les résultats du premier tour demeurent : le RN est un parti qui rassemble 10 millions de voix (sur 48). Il compte et comptera, même s’il ne gouverne pas à sa guise. Autant le voir comme un parti de plus en plus comme les autres.

C’est la pensée facile des non-lepénistes de traiter de « fascistes » tous ceux qui ne pensent pas selon les bonnes vieilles valeurs « de gauche ». Comme si «la gauche » était une et dotée de valeurs uniques ; comme si « les valeurs » de gauche ne passaient pas progressivement à droite dans l’histoire (les libertés, le républicanisme, le nationalisme, la colonisation-mission civilisatrice, la production industrielle, l’avortement, le PACS, la protection du patrimoine et de l’environnement…). Qu’y a-t-il de commun aujourd’hui entre un Glucksmann et un Mélenchon ? Entre un Roussel et une Tondelier ?

J’ai relu une fois de plus l’étude historique que René Rémond a consacré à La droite en France, de la première Restauration à la Ve République(1968) dont il a livré un complément de poche en 2007 intitulé Les droites aujourd’hui. Pour lui, le fascisme n’est qu’un terme de combat de la gauche contre tous les autres ; « le fascisme » n’a pas existé en France, pas même sous Pétain ; il n’a existé que de pâles imitations éphémères comme celles du PPF de Jacques Doriot (venu du communisme) et des groupuscules issus de l’OAS. La thèse de l’Israélien Zeev Sternhell selon laquelle le fascisme serait né en France ne résiste pas à l’examen historique : il s’agit encore d’une fausse vérité.

Le Rassemblement national ferait-il figure d’exception et serait-il fasciste ou crypto-fasciste ? Maintenant qu’il est parvenu presque au pouvoir (mais pas encore), peut-être serait-il bon de quitter le domaine stérile des invectives impuissantes pour l’analyse – qui permet tous les combats ? Cette attitude est certes celle du libéralisme de raison, pas celle de la passion activiste, mais elle est la seule qui soit à la fois réaliste et efficace pour l’avenir.

Si le vieux Le Pen pouvait être fasciste, en tout cas ligueur avec peu de goût pour l’exercice du pouvoir, la mûre Marine préfère le jeu républicain des campagnes électorales et du combat en meetings. Quant au jeune Bardela, il est l’image renouvelée du gendre idéal, du modèle de vertu né dans la banlieue (mais avec un père PDG), qui fait où on lui dit de faire. Le tout, nationalisme du père, autoritarisme de la fille, jeunesse révolutionnaire du fils spirituel, font le bonapartisme. Guizot disait de ce mouvement : « C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. » Le bonapartisme historique, celui des deux Napoléon, est féru d’autorité et de hiérarchie méritante, sur le modèle de l’armée ; il est antiparlementaire et plébiscitaire, car plus pour la décision que pour les parlotes et les ergotages, mais aussi populiste contre le droit et les institutions : « le peuple est la Cour suprême », résumait Bardela.

De Gaulle était bonapartiste, pas Giscard ; Chirac était bonapartiste, comme Villepin et Sarkozy, pas Pompidou, ni Chaban, ni Barre, ni Raffarin. Macron, comme Giscard et Barre, est libéral, bien que contaminé par le pouvoir d’État et trop sûr de son intelligence pour écouter quiconque ou s’appuyer sur les corps intermédiaires, comme pourtant tous les régimes libéraux le font. La PME familiale Le Pen veut renouer avec cette tradition française du bonapartisme qui vient de loin. René Rémond note que les régimes lassent en 15 ou 18 ans au XIXe siècle, c’est peut-être plus court dans la dernière moitié du XXe siècle (1946-58 : 12 ans, 1958-68 : 10 ans, 1969-81 : 12 ans, 1982-95 : 13 ans, 1996-2007 : 11 ans, 2008-2024 : 16 ans). L’heure est bientôt venue « d’essayer » autre chose. Quoi ? Un baril de lessive ? Non, un autre bonapartisme, débarrassé des qualificatifs coupables collés par une gauche aux abois et un centre équilibriste qui est tombé. Ce n’est pas pour 2024, mais 2027 ?

Le bonapartisme historique s’est effondré sous la défaite de Sedan en 1870 mais sa mentalité demeure, fille de l’égalitarisme de la Révolution et de la méritocratie de l’Empire. Tous contre les notables ! Contre les intellos ! Contre les avocats embobineurs ! Contre les riches hors-sol ! « Sursaut de l’énergie contre le verbalisme, révolte du tempérament contre la raison, le nationalisme porte des tendances foncièrement anti-intellectualistes », écrit René Rémond (chap.6). La France d’abord ! Le peuple avant tout ! Les réalités sociales avant les comptes publics ! D’où la doctrine pressée, avide de majorité absolue et de décrets rapides, l’écoute des doléances plutôt que des grands équilibres, la répugnance aux pensées universelles des grands principes et des traités, et aux « machins » que sont les organisations internationales. « La droite n’a pas foi dans l’esprit de Genève » notait René Rémond à propos de la SDN ; place plutôt à la soumission à l’ordre naturel, organique, contre toute construction intellectuelle qui ferait dévier le cours des choses.

D’où l’acceptation de l’impérialisme poutinien… puisqu’il se manifeste. Mais pourquoi ne pas résister, au nom d’un sentiment national français dans une Europe-puissance ? Tout d’abord parce que l’Amérique, métissée, melting pot, impérialiste multiculturelle, woke par délire d’un évangélisme niais, suscite à la droite de la droite une haine que ne suscite pas Poutine, très maréchaliste à la Pétain et Blanc d’abord. Mais ensuite parce que le Kremlin cherche à déstabiliser les démocraties occidentales par la guerre hybride via les réseaux sociaux suivis aveuglément par les gogos, depuis 2016 au moins – et que ça marche ! Cela dit, le terreau est favorable : que la « préférence nationale » hérisse la gauche idéaliste, cela se comprend ; mais il faut comprendre aussi les Français très moyens qui voient les « aides » toujours accordées aux autres, tandis que pour eux sont avant tout exigés les impôts. Cette conception n’a rien de « nazie » et a été revendiquée en son temps par « la gauche » comme par d’autres pays européens. Ce n’est pas la peine de grimper aux rideaux comme si l’on allait « foutre tous les bougnoules » en chambre à gaz. Si certains, exaspérés, le disent ou osent même parfois le penser, ce n’est pas le cas du parti RN – et ce n’est pas pire que les éructations antisémites ou anti-république des LFI.

Le bonapartisme d’affinité lepénien ne va donc pas sans contradictions. Il agglomère en effet des sensibilités différentes, de ceux qui prônent la contre-révolution, soit le retour avant 68 (cathos tradi), ou avant 45 (nostalgiques de l’ordre moral colonial avec travail, famille patrie), ou avant 1873 (l’abandon de la monarchie légitime pour la République), ou avant 1848 (une monarchie tempérée comme en Angleterre), ou avant 1789 (pour les légitimistes réfractaires aux Droits de l’Homme et autres billevesées intellos des Lumières), ou encore avant le néolithique (selon certains écologistes libertariens qui y voient l’instauration de la propriété, donc de la prédation économique et de l’État, donc de la restriction des libertés). La tonalité illibérale de ce bonapartisme là est en tout cas nettement affirmée. Mais le bonapartisme est une synthèse attrape-tout fondée sur le plébiscite ; elle a utilisé les libéraux quand c’était nécessaire mais le libéralisme ne lui est pas forcément nécessaire.

L’exercice du pouvoir devrait polir ces aspérités ou faire éclater les incompatibilités – comme toujours. En attendant, nous assistons à un naïf « mélange de calcul et de générosité, d’illusion et de démagogie, (…) [le parti bonapartiste] caresse le rêve utopique de satisfaire les prolétaires et de rassurer les possédants ; autoritaire et vaguement socialisant, il essaie de jouer sur les deux tableaux et espère réconcilier la nation française sur une politique de grandeur » chap.8, écrit René Rémond, toujours actuel.

Pour le Rassemblement national, les Français le verront à l’usage et les électeurs à l’essai. Pas encore cette année, mais probablement pour l’avenir. Le refus actuel ne dispense pas d’y penser.

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Laurent Benarrous, Tintamarre

Quand on est né juif mais laïc, Français mais pas perçu entièrement comme tel, déraciné d’Afrique du nord en banlieue parisienne… à Villejuif, doté d’un père violent et d’une mère ignorante – on recherche qui l’on est. Cette quête de soi est l’objet de ce roman autobiographique, écrit à hauteur d’enfant avec un vocabulaire simple.

Trouver sa place : tel est la quête de soi dans un monde qui ne vous attend pas, dans une banlieue métissée et dans une famille foutraque. Le jeune Laurent aura du mal avec tout : avec son père, avec sa mère, avec son beau-père beauceron, avec sa famille juive, avec ses amis espagnols ou arabes, avec le pédocriminel du HLM, avec les filles « qui ne fréquentent pas un Juif », avec ses profs parce qu’il est désorienté et chahute, avec les employés d’été de son oncle cafetier, avec l’armée qui le met dans une case de juif trublion, avec la fac qui le déprime.

Il faut dire qu’avec son orthographe déplorable, il a perdu des points à l’examen du barreau. A se demander s’il est vraiment français ! La patrie commence en effet par la langue, vecteur de communication, lien de culture, support de la mentalité commune. La route de l’à soi est d’abord le parler en commun. Aujourd’hui encore, au moins deux fautes d’accord subsistent dans le livre, mais on a beau se relire…

Et pourtant, l’humour juif n’est jamais très loin et surgit souvent comme un baume en fin de chapitre : situations cocasses, contradictions des adultes, chance inouïe à l’examen. La vie s’accroche, même si la tentation de disparaître surgit parfois. L’enfant apprend la lutte, le judo, l’adolescent est fou de sport, foot, course et tennis, l’adulte connaît la tchatche et ne lâche pas une affaire.

En désordre et à grand bruit – le tintamarre – le petit môme déraciné de banlieue deviendra avocat, un rêve qu’il avait enfant. Malgré ses handicaps et sa famille, il passera chaque année en classe supérieure, sauf une fois en Première. C’est que l’on dit qu’il est beau, râblé et musclé, qu’il supporte les coups et qu’il s’accroche, qu’il sait se faire des amis. A noter que la photo du frais petit garçon en couverture n’a rien à voir avec le portrait qu’il fait de lui-même ; elle représente plutôt symboliquement le gavroche plein de vitalité ouvert à tous les possibles.

Comprendre le monde par les yeux d’enfant, telle pourrait être la leçon du livre. Car l’enfant est pur et sait voir quand le roi est nu ; il est direct, va droit au but. Un récit romancé qui explore l’âme humaine et vante la résilience, cette capacité en soi de rebondir grâce à une tante ou une cousine, un ami, une circonstance.

La France des sixties a été autant bouleversée que la nôtre, avec les mêmes problèmes d’immigration, d’intégration, d’école et de méritocratie républicaine. Elle a été autant désillusionnée que la nôtre dans les années 80 avec la gauche au pouvoir et ses promesses démago irréalisables, le laisser-aller économique et budgétaire. Malgré cela, Laurent a réussi cahin-caha sa vie : trois femmes, trois rejetons, ses désirs enfantins réalisés. Devenir quelqu’un et se marier avec Yasmine, sa copine arabe de ses 11 ans : il dit en avoir trouvé la copie conforme adulte, pour son ancrage définitif.

Agréable à lire malgré le poids du livre (827 grammes) ; on ne s’ennuie jamais avec Laurent, avocat de la vie.

Laurent Benarrous, Tintamarre, 2024, éditions La route de la soie, 510 pages, €27,00 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne 1932-1950

De 1932 à 1950, que de bouleversements ! La montée du Front populaire et des congés payés, la guerre d’Espagne, la montée concomitante du fascisme puis du nazisme, la drôle de guerre puis la guerre ouverte t la défaite immédiate, le vote de 60 % des socialistes pour les pleins pouvoirs à Pétain, vieux maréchal ambitieux…

Tout commence en 40 par le bombardement de l’aviation allemande sur Ambleteuse, petite ville balnéaire peuplée de civils. Déjà la terreur. La famille ne cesse de se regrouper entre la proximité des usines et les villas loin du front provisoire, en Normandie. Entre les affaires et les enfants, le partage des tâches et vite trouvé : aux hommes les affaires, aux femmes les enfants, le ravitaillement, le soin aux blessés.

La saga familiale se poursuit dans l’esprit paternaliste et ingénieur du « capitalisme rhénan » propre à l’Europe continentale. Rien à voir avec l’esprit financier anglo-saxon, plus soucieux de profits que de production. Ce qui compte en France du nord, est de produire de bons produits sur la demande de bons clients. La guerre est évidemment le trublion dans cette façon irénique de voir l’entreprise.

Ce second tome est très vivant par son côté romanesque, reconstitué à partir des témoignages des membres encore vivants, des lettres, documents et photos. Il montre comment une famille aisée pouvait survivre en temps de guerre et d’Occupation. Comment les patrons d’usine devaient négocier avec l’Occupant pour éviter de trop servir l’effort de guerre, comment aussi faire tourner a minima les machines avec les rares ouvriers non mobilisés ou prisonniers.

La famille est partagée entre la production et l’élevage des enfants. Ceux-ci poussent en liberté, peu instruits par l’éloignement des villes. A Jullouville, dans le Cotentin, n’existe qu’une école primaire. Le petit Paul Jean-Marie (Paul JM), né en 1934, aura du mal à s’adapter aux contraintes et à la discipline lorsqu’il entrera en sixième chez les Jésuites à 11 ans, lui qui a vécu libre depuis ses 7 ans, voyant des avions descendus en flammes, des hommes sauter sur des mines, des morts et des blessés. Il reprendra l’usine, une fois adulte, mais ce sera pour le tome suivant.

Tome 3 à paraître sur l’époque contemporaine.

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne – Histoire de la famille Dubrule-Mamet, tome 2 Guerre et paix 1932-1950, éditions Place des entrepreneurs 2023, 256 pages, € 25,00

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Tome 1 : 1800-1932 déjà chroniqué sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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