Jeux d’été de Rolando Colla

Chronique à la suisse d’un début d’adolescence à l’italienne dans un été au camping. Nous sommes il y a treize ans à peine et c’est déjà un autre monde. Les enfants du film sont adultes, ils ont probablement voté Meloni dans le no future que fut leur jeunesse. Deux couples sur la sellette : l’un adulte, celui de Vincenzo (Antonio Merone), macho violent, et Adriana (Alessia Barela) qui n’arrive pas à s’en déprendre ; l’autre prime adolescent, celui de Nic (Armando Condolucci), le fils aîné de Vincenzo qui reproduit la violence et en souffre, et de Marie (Fiorella Campanella) en quête éperdue d’un père dont sa mère ne veut pas parler. Ils ont 30 ans, ils ont 12 ans, l’espace d’une génération et l’espoir de ne pas retomber dans les mêmes ornières…

Vincenzo est ignorant comme son père, il l’avoue, et travaille sur les chantiers, tandis qu’Adriana est caissière et vient d’obtenir une promotion. Le père aimerait qu’on le respecte parce qu’il est « le père » et « le mari », cela se fait en Italie, mais il ne mérite pas l’honneur qu’il réclame car il est jaloux et n’écoute pas, il frappe. Ses deux fils sont pris en étau entre elle et lui, la mère poussant l’aîné de 12 ans dans la compagnie de son père, cela se fait en Italie, gardant pour elle le petit dernier de 10 ans. Mais une fratrie ne se sépare pas et Nic protège Agostino (Marco D’Orazi), s’interposant lors d’une bagarre qui débute sur la plage ou mettant de la musique dans les oreilles du petit lors des disputes entre les parents. Mûri, il filme aussi avec son Nokia mobile une scène de violence partie de rien entre son père qui monte en colère jusqu’à battre sa femme qui ne voulait qu’emporter un pot de fleur pour sa mère.

Deux couples, deux générations, et le danger de la reproduction. Celle, physique, des bébés, mais surtout celle des comportements. Les disputes et les coups se terminent souvent en baise torride des adultes, là, tout de suite, sur les aiguilles de pin, car la mère ne peut se résoudre à se détacher de son mâle. Lorsque Nic rencontre Marie, c’est à l’occasion d’une dispute entre son petit frère et Lee (Francesco Huang), le copain de Marie et de sa cousine Patty (Chiara Scolari) qui aide son père chinois à l’épicerie-buvette du camping. Nic blesse Marie à la lèvre dans un mouvement violent, sans vraiment le vouloir. Il ne s’excuse pas mais en reste taraudé, jusqu’à revenir le jour suivant et se blesser devant elle à la lèvre pour « être quitte ». Où l’on sent que l’égalité entre homme et femme progresse…

Ils deviennent copains car chacun est en quête : Nic d’amour féminin enfin, Marie d’amour paternel qu’elle n’a jamais connu. Le terrain de camping en Maremme où ils passent une dizaine de jours est le lieu clos hors du temps où ces relations ont lieu et évoluent. Pourquoi ce secret de famille à propos du père de Marie ? La mère (Roberta Fossile), infantile et autoritaire parce qu’elle se sent obscurément coupable de quelque chose, cache et continue de cacher l’histoire du père, malgré les objurgations de sa sœur et celle de sa fille. Elle la juge « trop petite », mépris d’adulte pour l’enfant qu’il refuse de voir grandir. Pourquoi cette violence irrépressible de la part du père de Nic ? Par atavisme paternel, reproduction mimétique, absence de mots pour le dire qui fait parler les poings. Vaut-il mieux un père absent idéalisé ou un père présent détesté ? C’est probablement ce qui fascine Nic chez Marie, cet amour du père qu’il ne peut ressentir lui, malgré quelques moments de complicité « entre hommes » que Vincenzo tente avec lui.

Outre la plage, où faire des châteaux de sable n’est plus de leur âge, la petite bande investit un hangar abandonné dans un champ de maïs juste au-delà des dunes, pour en faire leur repaire. Nic attise leur curiosité en déclarant avoir vu, entre les interstices des planches, « un mort ». Il s’agit en fait d’un épouvantail gisant là, mais cette épouvante les soude. Sur proposition de Nic, ils jouent à la chasse à l’homme ; une fois attrapé sa victime, le chasseur peut « lui faire tout ce qu’il veux ». Marie s’empresse de tempérer ce jeu un brin sadique en lui ajoutant « un commissaire » pour arrêter le chasseur « s’il va trop loin ». Elle sent que Nic, sur l’exemple de son père, est constamment poussé à aller trop loin.

En bravache, mais aussi en victime, le garçon déclare ne rien ressentir sur son corps des tortures qu’on peut lui faire. Il suffit, dit-il, de « se croire un autre et de regarder sans ressentir ». Pas facile, mais effet d’une éducation reçue sous les coups et à observer donner les coups. Un masochisme de martyr qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Marie le teste en lui faisant couler sur le torse de la cire fondue sans qu’il ne batte un cil ; puis elle allume une cigarette mais se refuse à le brûler. C’est Nic qui force sa main à lui enfoncer le bout incandescent dans le bras pour en faire une plaie. Il se plantera aussi la pointe d’une paire de ciseau dans la cuisse ou se laissera étriller le dos au sable grossier. Ces tortures physiques sous le regard de Marie attisent son désir naissant pour elle. On peut se demander quel genre d’amour sado-masochiste pourra surgir de cette éducation sensuelle associée aux sévices. Nic pousse loin le bouchon, laissant Lee, qui a attrapé Marie dans les maïs, la forcer à danser sur une musique arabe, se caresser le corps avec les mains et se lécher les lèvres de sa langue, avant de déclarer : « je vais te baiser ». Ce n’est que sur les instances de Patty que Nic, « commissaire », se décide à arrêter le jeu ; il voulait voir si Matrie se laisserait faire ou si elle le préférerait.

Marie, plus mûre, est attachée à ce Nic viril mais vulnérable, mais elle repousse ses avances amoureuses tant qu’elle ne sait pas qui était son père. Par des menaces, une fugue, des disputes, elle obtient enfin de sa mère de savoir qu’il est mort d’un accident à 37 ans et qu’il est enterré au cimetière de Porto Santo, en face, dans la baie. Lee emprunte le bateau de pêche de son père pour emmener la bande au cimetière où Marie peut enfin voir la tombe et pleurer devant elle. Nic, prévenant et sensible à sa douleur, allume la bougie de son supplice pour le papa retrouvé et perdu. Car lui a perdu le sien en se rebellant tout récemment contre lui, qui voulait encore et toujours battre sa femme, malgré ses promesses et ses excuses à chaque fois.

Au retour, le petit couple reste dans une baie pour rentrer à pied au camping tandis que les autres ramènent le bateau. Nic et Marie jouent dans l’eau presque nus, s’embrassent timidement, puis retournent pour la fête de fin d’été du camping. Lorsque, au lieu des coups ou des caresses rudes au sable, Marie lui caresse la peau des épaules avec ses cheveux mouillés, Nic fond. Des larmes lui montent aux yeux. L’amour fait fondre la violence.

Les vacances se terminent, la parenthèse de la vie courante aussi, mais rien ne sera plus comme avant. Nic et Marie, à leur âge charnière, auront connu une grande tension mais aussi une catharsis. Ces jeux d’été leur auront permis de régler le problème avec leurs pères respectifs et avec le mystère de l’amour.

C’est assez bien vu et mis en scène, même si le début s’égare un peu. Si Marie reste constamment en maillot de bain deux pièces, montrant sa constance dans sa volonté de savoir, Nic reste vêtu adulte, tee-shirt et jean long, ne se mettant enfin en uniforme d’été, short et torse nu, qu’à la moitié du film, comme une libération d’un carcan paternel qu’il a enfin réussi à briser. Grâce au contre-exemple de Marie, sa moitié complémentaire.

DVD Jeux d’été (Giochi d’estate), Rolando Colla, 2011, avec Fiorella Campanella, Armando Condolucci, Alessia Barela, Antonio Merone, Roberta Fossile, Look Now! 2012, 1h41, occasion €37,99

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William McGivern, Une question d’honneur

Si vous trouvez par hasard ce roman policier dans les bacs d’occasion ou les armoires à livres, n’hésitez pas à le prendre car c’est un bon livre. Il a été écrit soigneusement, à une époque où n’existait ni Internet, ni séries télévisées, ni téléphone mobile, ce qui oblige l’auteur (pour son dernier roman avant sa mort) à construire une intrigue et à la faire progresser de chapitre en chapitre sans tout mélanger pour désorienter et étonner.

Un jeune soldat noir est assassiné par balles à Chicago. Il venait de rentrer d’Allemagne où il servait parmi les troupes d’occupation face à l’Union soviétique à l’époque. Ce serait un crime banal si ce n’était le troisième meurtre en quelques mois du même genre. Tous des soldats noirs, tous deuxième classe seulement, tous jeunes et sans guère de moyens. Y a-t-il un lien ? Évidemment, mais toute l’enquête va devoir le prouver.

Le lieutenant de police Weir, à Chicago, est le fils unique du général Tarbert Weir, l’un des rares militaires à avoir obtenu la médaille de l’honneur et qui a pris sa retraite. Son fils, qu’il a laissé tomber après la mort de son épouse lorsque le gamin avait huit ans, ne lui a pas parlé depuis une décennie. Mais il renoue avec lui à titre professionnel pour en savoir un peu plus sur ces militaires qui se font descendre un à dans son secteur.

C’est le début d’un engrenage qui va mettre en branle une journaliste, la police locale, les services secrets et l’armée, afin de mettre au jour tout un système de corruption entre l’Allemagne de l’Ouest de l’Otan et les États-Unis où l’héroïne commence à faire des ravages.

Il y a de l’action et du suspense, des caractères bien trempés et de l’amour, et ce roman noir se lie admirablement. Il est reposant après les divagations mal écrites en scènes hachées des romanciers policiers d’aujourd’hui.

William McGivern, Une question d’honneur (A Matter of Honor), 1983, Livre de poche policier 1987, 381 pages, occasion €0,55 à €3,00 ou broché occasion €4,00

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Olympie antique en 2024

Le site grec antique où ont été créé les fameux Jeux se visite toujours. Il est en ruines mais conservé et étudié. Je l’ai revisité au mois de la chèvre (mêêêê !). Il y fait chaud et le soleil brûle, bronzant les athlètes nus au cuir rendu épais, comme nos garçons, par les entraînements.

Les épreuves n’étaient autorisées que pour les mâles parlant grec, aussi bien pour concourir que pour y assister (ce qui excluait les femmes et les barbares). Des épreuves existaient pour les enfants et les adolescents comme pour les adultes. Les Jeux étaient dédiés aux dieux et étaient donc une cérémonie religieuse – visant à « relier » les hommes aux dieux et célébrer l’amour de la vie, l’être ensemble et les valeurs de la cite : piété, courage et beauté (tout le contraire de nos compétitions où fric et nationalisme se mêlent à l’envi). Et l’on raconte que, parce qu’une femme, fille, sœur et mère de champions olympiques s’était déguisée en homme pour voir concourir son fils, il a été décidé que tous les spectateurs mâles devaient assister nus aux compétitions, comme les athlètes.

Il n’est pas certain que la nudité ait été totale, certains parlent d’une sorte de suspensoir pour les parties, mais le mythe veut que le nu ait été une valeur athénienne et spartiate. Il était nature et transparence, en ligne avec l’égalité démocratique et avec la discipline militaire. Il était aussi orgueil du corps sain, présenté tel quel aux dieux. Lesquels n’y étaient pas insensibles, si l’on en croit le nombre de déesses séduites par des mortels ou de dieux, charmés par jeunes filles et jeunes garçons bien charnels – à commencer par le plus grand, Zeus, qui aima successivement Danaé, Alcmène, Léda, Sémélé, Léto, Europe, Ganymède, Euphorion…

Le temple d’Héra, sœur et épouse de Zeus, est le premier édifice dorique connu du Péloponnèse bâti vers -600. Il comprenait un pronaos, une cella et un opisthodome ; la cella était divisée en trois nefs dans le sens de la longueur par deux colonnades de huit colonnes. Elle abritait les statues de culte de Zeus et d’Héra dont les jeunes filles remplaçaient le péplos tous les quatre ans par un neuf qu’elles avaient brodé. Le temple abritait divers objets symboliques : dans la cella le « disque d’Iphitos » gravé du texte de la trêve sacrée, la table chryséléphantine (d’or et d’ivoire) réalisée par Colotès, un élève de Phidias, sur laquelle on plaçait les couronnes préparées pour les vainqueurs des jeux et l’Hermès de Praxitèle ; dans l’opisthodome, Pausanias décrit le coffre de Cypsélos, chryséléphantin aussi, orné de nombreuses scènes mythologiques. Il semble qu’à l’époque romaine le temple ait plus été une sorte de musée qu’un lieu de culte. C’est ici que, devant le temple, l’autel consacré à la déesse sert encore pour l’allumage de la flamme olympique.

Le temple de Zeus Olympien, de style dorique, est colossal avec ses 64,2 m de long et 24,6 m de large. Il fut érigé entre 470 et 456 avant et a subi plusieurs catastrophes, un incendie volontaire vers 426 après, un tremblement de terre un siècle plus tard, une inondation qui l’a recouvert d’une couche d’alluvions. Le fronton Est représentait la course de chars entre Pélops et Oenomaos, le fronton Ouest la bataille des Lapithes contre les Centaures. Douze métopes situées aux extrémités supérieures des porches intérieurs représentaient les douze travaux d’Héraclès (fils de Zeus et fondateur des Jeux olympiques). Ce grand temple de Zeus, pourtant imposant, n’a pas fait l’objet d’une anastylose (remontage des pierres écroulées), bien que des restes de colonnes et de linteaux gisent encore sur le sol.

Il abritait l’une des sept anciennes merveilles du monde, la statue chryséléphantine de Zeus, abondamment décrite par Pausanias. Cette statue fut sculptée par l’atelier de Phidias vers -440 -430. Elle mesurait 12,75 m de haut ; le corps était fait d’ivoire, les cheveux, la barbe, les sandales, et la draperie, en or. Le trône était d’ébène et d’ivoire. Par vénération pour le sculpteur, l’atelier fut conservé jusqu’au Ve siècle après. Ses dimensions, 32 m × 14,5, sont exactement celle de la cella du temple. Il fut ensuite transformé en basilique chrétienne – ce pourquoi il n’a pas été détruit… On le visite encore aujourd’hui, ce qui est plutôt émouvant.

L’ensemble du sanctuaire (temples et bâtiments, y compris gymnase et stade) était dédié à Zeus, sous l’égide duquel se tenaient des Jeux d’Olympie. Ils avaient lieu tous les quatre ans, à partir de 776 avant, date de la paix entre Lycurgue, roi et législateur de Sparte, et le roi Iphitos d’Élide (région d’Olympie). Au moment de ces Jeux, on estime à plus de 40 000 le nombre de personnes présentes sur le site (athlètes, spectateurs, marchands, artisans, poètes, sculpteurs et architectes). La dernière célébration des Jeux antiques a eu lieu en 393 après, année où l’empereur Théodose 1er, sur l’insistance de l’évêque de Milan Ambroise, ordonne l’abandon des rites et des lieux de culte païens… Les monuments seront détruits à la suite de l’édit de Théodose II en 426 pour que s’installe une petite communauté de chrétiens.

Le stade était, dans l’antiquité, entouré de bois d’oliviers. Il est aujourd’hui vide, et toujours gardé par un cerbère femelle qui siffle dès qu’un touriste fait quelque chose « considéré comme » inconvenant, ainsi courir sur le stade ou s’asseoir sur une pierre à l’entrée ! Nous nous posons sur la pelouse bien au-delà de la piste pour écouter le guide. Ce stade est le quatrième construit à Olympie et remonte au Ve siècle avant. Les athlètes, les juges et les prêtres accédaient au stade par la crypte, un étroit couloir de 32 mètres, aménagée au IIIe siècle avant. À l’entrée Est se dressaient les statues des divinités Tyché et Némésis. Les spectateurs passaient par les talus. Le stade mesure 212,54 mètres de long sur 28,50 mètres de large. La piste spécifiquement (le « dromos »), entre la ligne de départ (« aphésis ») à l’est et celle d’arrivée (« terma ») à l’ouest, symbolisée par une bande de pierre, mesure 600 pieds (le pied d’Olympie est de 32,04 cm ) soit 192,24 mètres de long. Toute la piste est entourée d’une rigole qui reliait de petites cuvettes destinées à recueillir les eaux pluviales qui descendaient des talus.

La palestre montre sa double rangée de colonnes érigées. Elle remonte au IIIe siècle avant et a le même plan carré qu’un gymnase, en plus petit. Les athlètes s’y entraînaient à la lutte et au saut. Autour de l’espace central, les portiques étaient organisés en petites pièces où les athlètes nus se préparaient, s’oignaient d’huile pour la lutte, et s’entretenaient avec leur entraîneur. Les petites pièces des angles est et ouest sont des bains. La palestre est séparée du gymnase par un propylée de style corinthien datant du IIe siècle avant.

Le gymnase remonte à l’époque hellénistique. Les athlètes y pratiquaient les sports nécessitant de la place dont le javelot, le disque et la course. Il est constitué d’un grand espace rectangulaire central à ciel ouvert (120 m sur 200 m) bordé de portiques doriques.

Les Grecs s’exerçaient aux jeux pour révéler leurs talents. Ils devaient, pour être de bons citoyens de leur cité, se montrer de bons soldats, physiquement forts et moralement solides. Le corps et l’esprit sont entraînés en même temps, l’un reflétant l’autre dans l’harmonie antique. Ils se dépassaient lors des compétitions en l’honneur des dieux, comme pour les approcher, sinon les égaler. Les jeux gymniques avaient lieu une fois tous les quatre ans à Olympie, mais quatre autres centres organisaient des jeux panhelléniques en alternance avec Olympie : Delphes, l’Isthme de Corinthe, Némée. Olympie était le plus prestigieux.

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Alfred Neumann, Le diable

Ce livre n’est pas un exposé sur le mythe du diable, ni sur la démonologie chrétienne, mais un roman historique sur Louis XI et son âme damnée, Olivier Le Daim, dit « Le Mauvais », autrement dit le diable incarné aux yeux du peuple. Walter Scott et Victor Hugo en feront, avec l’enflure romantique de leur siècle et de leur talent de conteur, un personnage marqué dans Quentin Durward et Notre-Dame de Paris.

Olivier est né Necker, qui signifie « ondin », autrement dit un génie des eaux. De Ondin, Louis XI a fait Le Daim, puis l’a nommé comte de Meulan pour s’être entendu comme cul et chemise avec lui depuis qu’il l’a rencontré dauphin en Flandres lorsqu’Olivier avait 19 ans, et pour l’avoir bien conseillé dans les affaires politiques et diplomatiques. D’un fils de paysan devenu barbier (donc aussi chirurgien en ce temps), le roi l’a élevé au rang de noble titré et de conseiller intime.

Car la France, tout juste sortie de la guerre de Cent ans, doit se « reconstruire » comme on dit aujourd’hui, autrement dit retrouver son territoire, établir ses impôts, son armée, sa poste pour le courrier, sa paix avec ses puissants voisins allemand, bourguignon, savoyard, italien, anglais… « L’universelle aragne » tisse sa toile habile, jouant de la séduction, de l’argent et de la force pour établir le royaume. Olivier joue les espions, négocie.

Louis XI, pas beau mais intelligent, agit comme un notaire ou un soviétique : « ce qui est à moi est à moi, ce qui est à vous est négociable ». De son château d’Amboise puis, lorsque sa paranoïa deviendra galopante, de sa forteresse bien défendue de Plessis-lèz-Tours, il agira en personne ou en sous-main, aidé en cela par ses plus proches conseillers, dont Olivier Le Daim. Philippe de Commynes le raconte fort bien dans ses Mémoires sur Louis XI.

Mais ce roman n’est pas un livre d’histoire, et il ne mentionne même pas Commynes, il mise tout sur Le Daim. Il en fait le double du roi, sa part mauvaise, son bouc émissaire volontaire. Olivier sacrifie sa carrière, sa femme et sa vie à Louis. Il devient plus vrai que lui-même, sa part mauvaise si l’on veut, encore que le roi ne soit pas bien bon. Le cardinal La Balue, qui l’a trahi, est resté quatorze ans enfermé dans une cage de fer. Mais Olivier est surtout un symbole : Louis XI mort, tout ce qui lui est reproché de crimes et de bon plaisir sera attribué à Olivier Le Mauvais. Ainsi le voulût-il, et en persuada la reine une fois le roi défunt. Il fut donc jugé par le Parlement de Paris puis pendu sous le nouveau Charles VIII qu’il avait incité Louis XI à engendrer, alors qu’il s’était lassé de sa femme depuis quinze ans. Il a ainsi sauvegardé l’Image royale.

Olivier est le double maléfique, le révélateur de la part sombre de chacun. Ayant sacrifié sa femme Anne à son amour du roi, il prend sur lui le Mal pour en dégager le souverain. Sur cette terre, le Bien ne peut exister sans un Mal nécessaire : au roi le Bien, au Mauvais le Mal. C’est un peu simple, mais formaté pour les âmes niaises du temps. Olivier n’est pas le diable tentateur, mais le bouc du sacrifice, qui lave des péchés du monde. Il vivra une passion christique dans son cachot à la fin, se livrant volontairement, sur son ordre, aux sbires du Parlement, avant d’être exécuté. Il aurait pu fuir, mais il a accompli son destin de Christ de la Raison d’État.

Est-ce véridique ? Est-ce possible ? Cette fascination réciproque du roi pour son conseiller est plausible. Elle donne de la profondeur au personnage. Alfred Neumann était écrivain allemand né en 1895 en Prusse-Orientale et farouchement antinazi. Sa province natale fut abandonnée par Hitler aux Russes à cause de sa démesure. L’auteur aimait trop la liberté contre les pouvoirs, il a trop dénoncé l’État, le plus froid des monstres froids. Der Teufel – Le Diable – est son roman historique le plus célèbre, interdit par le régime nazi. Il est mort à Lugano en 1952, année de la traduction en français de son livre.

Est-ce la langue ? Est-ce la traduction d’Eugène Bestaux ? Toujours est-il que le récit est un peu lourd, et lourde aussi la psychologie insistante de chaque scène. L’auteur veut mettre les points sur les i, au détriment de l’action. Reste une fresque historique qui renouvelle le personnage controversé de Louis XI, dont Paul Murray Kendall a fait une remarquée biographie, passée chez Bernard Pivot.

Prix Kleist 1926, pour Der Teufel.

Alfred Neumann, Le diable (Der Teufel), 1926, Pocket 1987, 458 pages, occasion €1,23 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Jeunes olympiques 2

Aujourd’hui canoë, cheval, cyclisme, escalade, escrime et foot.

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Emmanuel Carrère, Un roman russe

Emmanuel Carrère, fils de, est médiatique parce qu’il mêle, selon le gloubi-boulga de notre époque, tous les genres : le roman, le cinéma, le reportage, la vie intime, et surtout le sexe. C’est un genre qui me déconcerte et ne m’agrée pas, une façon de se défiler tout en se glorifiant, de zapper sur ce qui dérange pour insister sur ce qui est soi-disant « secret » et que tout le monde connaît : l’Origine du monde.

Dans cette histoire, la Russie est un prétexte, un pays et une origine qui font problème à cet angoissé instable, névrosé profond qui avoue aller « trois fois par semaine » chez son psychanalyste, on ne sait pour quel résultat… Le prétexte est le surgissement dans l’actualité d’Andras Toma, paysan hongrois enrôlé dans les forces fascistes puis capturé par l’Armée rouge en 1944. Ballotté de camp en camp, il échoue interné pendant cinquante-six ans en URSS, dernier prisonnier vivant de la Seconde guerre mondiale, avant d’être finalement rapatrié à Budapest en 2000. Il était fou, ou jouait les fous, n’ayant peut-être jamais appris le russe, recroquevillé dans sa coquille.

Cet Andras a fasciné Carrère, envoyé « spécial » de France 2 pour un documentaire sur lui, sur le village de Kotelnitch à 800 km au nord-est de Moscou. L’arrière grand-oncle de l’auteur a été gouverneur de la région et Emmanuel, qui parle « un joli russe » appris de sa mère mais ne le parle plus depuis l’âge de 5 ans, entreprend laborieusement à 40 ans de s’y remettre. C’est qu’il se sent personnellement des affinités électives avec Andras, ce décalé de la vie, exilé de sa patrie, renfermé dans son monde imaginaire. Comme lui, incapable de se fixer, Carrère erre de femme en femme en croyant toujours vivre le grand amour de sa vie (qu’il confond avec le sexe frénétique) avant de déchanter sous les assauts de la triste réalité. Ce sera « Soso » après une précédente qui lui a donné deux fils, puis Hélène qui lui donnera une fille. Mais, à chaque fois, il s’en sépare.

Des affinités aussi que son grand-père Georges a vécues, émigré de Géorgie en 1920 après la révolution de 1917 et la reprise en main par Lénine de toute la Russie, y compris les provinces dissidentes qui se croyaient émancipées par le communisme. Un grand-père qui avait des idées de droite conservatrice radicale et qui a collaboré avec l’armée allemande en servant de traducteur économique à Bordeaux durant la guerre. Il a « disparu » en 1944, probablement exécuté par les résistants de la dernière heure : un bouc émissaire facile, « étranger » d’origine, inapte à tout métier, pauvre et perdu dans sa nouvelle patrie. Un « secret de famille » bien gardé par sa mère, l’Immortelle Hélène Carrère d’Encausse qui ne voulait pas entacher sa réputation (bien que responsable en rien des faits et gestes de son père). Secret qu’Emmanuel s’empresse de divulguer, pour se faire bien voir ou plutôt, croit-il, pour exister.

Ce « roman » russe est une sorte de Romand Jean-Claude, un récit qu’il a écrit en 2000 sur le massacreur de toute sa famille qui se faisait passer pour médecin important de l’OMS à Genève. Encore un mythomane, comme lui. Il mélange à la Philippe Sollers, qui semble son modèle d’écrivain dans les années 2000, le documentaire télé, ses notes et impressions de voyage, ses observations sur les gens, ses fantasmes érotiques et les petites histoires qu’il échafaude à partir de rien, son expérience in vivo de nouvelle érotique écrite en 2002 dans Le Monde, journal de référence politiquement correcte des bobos. L’Usage du Monde met en scène (beaucoup trop longuement, dans une complaisance destructrice) la Soso nue sous sa robe légère dans un train à grande vitesse tandis que l’auteur joue de l’érotisme des suggestions et des mots dans un délire pubertaire. Il détruire ce désir, comme les autres, dans un délire paranoïaque de haine au téléphone, poussant ladite Soso à se faire avorter… d’un bébé qui n’était d’ailleurs pas de lui !

Autant j’ai aimé et admiré sa mère Hélène, autant je n’aime pas Emmanuel Carrère. Son tempérament angoissé, dépressif, cyclothymique, égocentrique, me déplaît. Or un écrivain est avant tout un tempérament, quoiqu’il écrive. Sa névrose obsessionnelle le hante et il s’y complaît, il en fait des livres. Incapable au fond d’inventer, il ne cesse de mettre en scène lui-même au travers de personnages réels : un pédophile dans La classe de neige qu’il avoue avoir mis « sept ans à écrire », le tueur faux médecin Romand dans L’adversaire, les apôtres dans Le Royaume.

Emmanuel Carrère se sent toujours un autre, tout en ne se croyant pas grand-chose. Il cherche constamment, névrotiquement, le « secret » qui lui permettrait de revivre, la clé pour se libérer d’un inconscient qu’il traîne comme un boulet. Il la voit dans l’emprisonnement d’Andras, dans la vie étriquée à la soviétique de la Russie des années 2000 avec sa pauvreté, ses non-dits, ses mafias qui tuent, son FSB qui contrôle ; il la voit dans la langue russe qui lui permettrait de « comprendre » – quoi ? Son grand-père conservateur égaré ? Sa névrose d’émigré jamais pleinement intégré à ses yeux ? Sa fascination fusionnelle pour sa mère devenue immortelle ? Il la voit dans le secret du pédophile, le mensonge jusqu’au meurtre de Romand, la répulsion des femmes de Paul de Tarse. Il la voit dans la croyance chrétienne, dans le yoga pratique, dans les reportages au loin, dans l’exil intérieur, dans l’éternel nombrilisme de son écriture…

Bref, lisez-le si vous voulez, il paraît que ça plaît aux ménagères de 50 ans fascinés par les grands malades et qui adorent discuter intello en médiathèque. Pour ma part, je ne le relirai pas, ce qui est mon critère de qualité des livres.

Emmanuel Carrère, Un roman russe, 2007, Folio 2009, 401 pages, €9,90 e-book Kindle €8,49

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Yesterday, c’est la chanson des Beatles qu’un juge vieux, laid et malade se remémore lorsqu’il a rencontré la femme plus jeune qui vit avec lui. Un juge antiterroriste qui a mis sous les verrous la plupart des membres du groupe gauchiste ARES qui visait à déstabiliser la société pour installer un pouvoir populaire de type trotskiste – autrement dit la dictature d’un seul sous l’acclamation des masses, à la sud-américaine. Mais ARES ressurgit. Le groupe lance un avertissement dans un communiqué selon lequel il visera cette fois à la tête.

La tête, c’est le président de ce pays de l’Ouest, imaginaire mais où l’on reconnaît sans peine (et non sans une certaine malice) la France de Mitterrand. La gauche « modérée » est parvenue au pouvoir pour contenir les surenchères communistes, mais c’est trop ou ce n’est jamais assez. Trop pour une fraction radicale de l’armée qui menace en termes à peine voilés de fomenter un putsch comme à Alger en 1962 et de prendre le pouvoir. Jamais assez pour une frange de gauche radicale qui voudrait que le mouvement engendre le mouvement et ne cesse d’agiter les masses. Mitterrand, devenu président en 1981, a été aux prises avec ces deux tendances et l’auteur les amplifie et les déforme pour en faire un thriller politique.

On y retrouve le doute sur le pouvoir qui taraude tout président, la liaison cachée avec une maîtresse malgré la façade du couple uni, les ambitions de la cour très proche qui se verrait bien calife à la place du calife, les magouilles des services plus ou moins secrets qui se tirent dans les pattes et voudraient tirer la couverture à eux. Tout à fait les années Mitterrand vous dis-je !

Le président au prénom russe – Igor – et au nom du sud – Lauza – est assassiné, comme il a été indiqué par ARES. Mais qui manipule qui ? A la veille d’être tué, ce même président convoque le juge Melchior au nom d’une ancienne camaraderie d’enfance et d’un amour commun pour la même gamine à l’époque, la fille de l’instit qui venait faire ses devoirs sur l’estrade de son père, laissant entrevoir aux garçons à peine pubères sa petite culotte blanche. Mais pourquoi cette convocation ? Pour lui dire quoi ? Le juge se trouve lui-même condamné par un cancer en phase terminale et voudrait bien boucler cette enquête qui remet en cause tout son travail d’antiterrorisme jusque-là.

Le tueur est un jeune homme de la mafia corse manipulé par un parrain qui grenouille avec certaines factions politiques peu claires. Tout est parfaitement organisé sauf que… comme toujours, le sexe vient enrayer la machine. La liaison cachée du président le rend faible, le couple mal assorti du juge le rend mou, la rencontre d’une fille par le tueur avant son acte le rend niais. Il n’appliquera pas les consignes, se fera repérer, trouvera la mort d’une blessure mal soignée qu’il aurait pu éviter. La liaison du président a failli être éliminée mais elle a de la ressource. La liaison du juge se terminera comme il se doit : dans les bras d’un éphèbe de 28 ans, architecte et beau comme un dieu. Lui-même s’effacera comme le vieil écrivain Gustav Aschenbach de Mort à Venise, en regardant au loin un jeune garçon en seul bermuda rouge sur la plage. Symbole de la vie qui continue, de l’inanité des ambitions politiques.

Au fond, tout ça pour ça… Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu présidentiel corrompt absolument. Malgré les quarante ans passés depuis, ce thriller hors du temps se lit toujours. Pour moi, c’est une relecture de hasard. Why she had to go, I don’t know… Now I long for yesterday.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche policier 1988, 319 pages, occasion 4,00 e-book Kindle €6,49

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Le Bounty de Roger Donaldson

Bien qu’il s’agisse d’un film des années Mitterrand et de la gauche au pouvoir, je ne peux m’empêcher de songer à la blague du curé en train de confesser une matrone, et qui demande à un enfant de chœur quelle était le tarif que donnait l’ancien curé pour une pipe. Réponse du gamin, blasé : Oh, un bounty ! En anglais, c’est une « prime ». Ce Bounty-là est un bateau mais enrobé lui aussi de sexe.

Le Bounty est un trois-mâts charbonnier enregistré par la Navy comme cotre ; il est donc commandé par un lieutenant de vaisseau sans autre officier, pas par un capitaine avec officiers et détachement de fusiliers. Le lieutenant William Bligh (Anthony Hopkins), né à Plymouth en 1754, avait 33 ans au départ en 1787, marié, deux fillettes, lorsqu’on lui confie la mission « humanitaire » de ramener de Tahiti des arbres à pain en pot pour les acclimater en Jamaïque afin de nourrir les esclaves. Il a connu Fletcher Christian 23 ans (Mel Gibson – 28 ans au tournage), lorsqu’il était capitaine de commerce du Britannia et lui propose comme ami de venir avec lui. Son équipage de 46 hommes est composé du maître navigateur John Fryer, du chirurgien (alcoolique), de l’artilleur et du charpentier, plus deux seconds maîtres et deux aspirants de 15 ans.

Au siècle des Lumières, une belle aventure de mer avec une mission botanique : voilà qui devrait enthousiasmer un équipage jeune. Las ! La pruderie religieuse et la discipline de mer de la Navy allait la transformer en enfer. Bligh est le seul maître à bord après Dieu, il décide des châtiments devant tous et n’hésite pas à humilier qui le défie. Un peu de pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Quant au frustrations sexuelles, à peine exsudées par l’homoérotisme du bizutage des jeunes au passage de la Ligne, elles se révèlent au grand jour une fois arrivé à Tahiti.

Après avoir tenté durant 80 jours (le temps d’un tour du monde à la Jules Verne !) de passer le Cap Horn qu’il avait abordé trop tard du fait des retards d’ordres de l’Amirauté (de vrais bureaucrates imbus d’eux-mêmes), l’équipage est épuisé et empli de ressentiment avec les caprices du chef à bord. La danse, sain exercice qui devrait les divertir, est devenue obligatoire, avec chiens de garde exigeant de lever plus haut les genoux ; elle s’est transformée en devoir, voire en punition.

Ce pourquoi les cinq mois de relâche à Tahiti le 26 octobre 1788 pour empoter les arbres à pain, après 27086 milles marins de navigation, sont perçus comme un paradis dans la baie de Matavai au nord de l’île. Les filles sont quasi nues, ne portant qu’un vague pagne de feuilles de palmier sur le sexe, et peu farouches, désireuses mêmes de prendre du plaisir. Les cérémonies envers les dieux font même de la copulation une offrande et une fête collective. 18 officiers et marins dont Christian, qui a fini par tomber amoureux de la fille du chef (Tevaité Vernette), ont été traités pour des maladies vénériennes. Fletcher Christian, les aspirants et la plupart des jeunes marins ont ôté leur chemise, baisent à tout va, arborent des colliers de coquilles ou se font tatouer.

Le travail comme la discipline s’en ressentent, faisant monter la pression du capitaine soucieux de sa mission comme du bon ordre de la marine et comptable de la Morale. Il ne tarde pas à sévir, faisant fouetter au sang les plus rétifs. Trois s’évadent une nuit, mais finissent par revenir, rejetés par les indigènes ; ils sont à nouveau fouettés. Bligh n’a pas même envisagé que cinq mois hédonistes rendraient insupportable la discipline de fer que sa névrose obsessionnelle le poussait à rétablir dans toute sa rigueur. Son zèle fanatique sur la propreté du navire reflétait probablement une jalousie punitive envers la « saleté » qu’est pour lui liberté sexuelle et vestimentaire de Fletcher Christian, second qui donnait à son avis le mauvais exemple à tout l’équipage, jusqu’aux élèves-officiers de 15 ans. Sans compter peut-être une attirance très marine pour sa jeunesse vigoureuse et imberbe.

La mutinerie contre un tel tyran devenait inévitable. Christian n’était pas officier de la Navy mais venait des navires de commerce. Sa conception du devoir n’était donc pas de principe mais fondée sur l’efficacité pragmatique. Le 28 avril 1789 dans la nuit, à environ 30 milles au sud de l’île de Tofua, Christian décida de chasser le capitaine et ceux qui voudraient le suivre – mais sans tuer personne. Il plaça les 19 sur une chaloupe envoyée à la dérive avec cinq jours de nourriture et d’eau, un sextant, une boussole et une boîte à outils.

Bligh a réussi à rallier le port de Coupang dans les Indes néerlandaises sur la côte du Timor après des semaines de navigation éprouvante. Rapatrié en Angleterre le 14 mars 1790, il a été jugé, ce que le film présente avec les moments évoqués en flash-back. Il sera acquitté pour avoir fait respecter l’ordre, malgré sa rigueur, et avoir sauvé ceux de sa chaloupe, faisant preuve d’un caractère exceptionnel. Il finira vice-amiral en 1814 et mourra à 63 ans en décembre 1817.

Quant aux mutins, ils sont retournés à Tahiti, Fletcher Christian pour retrouver et emmener sa femme, les autres pour en enlever par traîtrise. Certains désirent rester ; ils seront capturés par la Navy et jugés pour mutinerie, trois seront pendus. Devenu capitaine et navigateur du vaisseau, Christian a réussi à trouver le 15 janvier 1790, après plusieurs mois, l’île Pitcairn à 2 200 kilomètres à l’est de Tahiti. Les mutins brûlent leur vaisseau pour ne pas se faire repérer et empêcher quiconque de fuir pour dénoncer leur repaire. Il semble que la situation ait ensuite dégénéré en septembre 1793 par une série de meurtres de mutins par les Tahitiens (dont Christian, blessé par balle et achevé à la hache), lesquels ont été par la suite tués par les veuves des mêmes mutins. Le fils de Christian a survécu et a donné des descendants. L’île fut retrouvée 18 ans après par un baleinier américain mais la Navy n’avait plus personne à juger.

Le réalisateur Roger Donaldson se fonde sur le roman de Richard Hough, Captain Bligh and Mr. Christian (e-book Kindle), qui fait une relation nuancée des protagonistes. Il n’y a pas le tyran d’un côté et les flemmards de l’autre, la vareuse collet monté d’un côté et le torse nu de l’autre, mais un choc de situations et l’incapacité manifeste de Bligh comme de Christian de tenter de comprendre son vis-à-vis. La domination hiérarchique écrasante empêchait tout compromis, avec la justification ultime du Règlement de marine et de la Bible. Reste que passer d’une grande liberté à la contrainte disciplinaire est difficile et demande du doigté : sur les navires, mondes clos, comme en politique…

DVD Le Bounty (The Bounty), Roger Donaldson, 1984, avec Mel Gibson, Anthony Hopkins, Laurence Olivier, Edward Fox, Daniel Day-Lewis, MGM 2003, 2h06, €21,38, Blu-ray €18,90

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Peter May, Les fugueurs de Glasgow

Il y a des morts, mais ce n’est pas vraiment roman policier. Nous sommes entre deux époques, à 50 ans d’intervalle.

En 1965, cinq garçons de Glasgow dans le vent – un de plus que les Beatles – décident à tout juste 17 ans de fuguer à Londres. Ils veulent vivre leur vie et faire de la musique, ce rock nouveau qui enflamme les oreilles et chante l’amour et le mal de vivre.

En 2015, trois se revoient dans leur ville de Glasgow, où ils sont revenus penauds chez leurs parents après des mois de fugue. Ils se réunissent sur la convocation de l’un d’eux, malade. Il veut leur dire un secret et les inciter à régler un compte.

Ils sont tous de familles modestes, unis seulement par l’amour du rock qui devient à la mode au mitan des sixties. Londres était la capitale, la ville inconnue ou le destin allait les rencontrer. Mais la jeunesse rêve et se heurte très vite à la dure réalité du travail, de la drogue et du sexe, s’ils veulent arriver. Ils ont vécu à Londres, mais trois d’entre eux seulement sont revenus. L’un est mort, l’autre est resté faire autre chose.

Un demi-siècle plus tard, devenus presque vieillards, ils veulent renouer avec ce passé à cause d’un meurtre qui a eu lieu récemment. Ils veulent se rendre à Londres selon les mêmes modalités que lorsqu’ils étaient adolescents. Aucun d’eux ne sait ou ne peut conduire, et Rick le petit-fils de Jack, l’un d’entre eux, est forcé à les accompagner.

Timide, malgré son intelligence et sa maîtrise de mathématiques et d’informatique, il s’est trop vite réfugié dans les jeux vidéo au lieu de chercher du boulot. Cette expérience forcée, qui va faire revivre la jeunesse de son grand-père et lui donner en exemple, va le sortir de sa coquille et le lancer dans la vie. Voilà au moins une chose de réussie.

Pour le reste, les comptes vont être soldés, mais impossible d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. Toujours est-il que les mauvaises rencontres d’hier connaissent leur dénouement, comme le karma de chacun l’exige.

C’est un roman mélancolique sur les rêves enfuis, sur l’adolescence naïve, sur le grand bouleversement de la musique et des mœurs des années soixante. Ce n’est pas un grand roman, mais c’est un bon roman secondaire anglais.

Peter May, Les fugueurs de Glasgow (Runaway), 2015, Babel noir 2017, 437 pages, €10,20, e-book Kindle €9,49 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Deborah Crombie, Meurtres en copropriété

Comme Elisabeth George, Deborah Crombie est américaine mais situe ses histoires policière en Angleterre. Ici le Yorkshire où elle met en scène son personnage fétiche, le superintendant (commissaire) Duncan Kinkaid et son sergent Gemma James. Il en vacances dans une multipropriété dont son cousin lui a cédé sa semaine faute de pouvoir s’y rendre. Tourisme des vieilles églises en style perpendiculaire, randonnées vers les cascades parmi les feux de l’automne, tennis, enfin le calme pour décompresser des affaires criminelles et de la grande ville ! Las, dès son arrivée, un crime est commis.

Maquillé en suicide, mais bel et bien un crime : un grille-pain branché a été jeté dans la piscine où s’ébattait après son travail le directeur-adjoint de la multipropriété, Sebastian. Ce sont les deux seuls enfants présents, 7 et 5 ans, qui l’ont trouvé. Duncan, qui s’était levé tôt, trouve les deux petits prostrés, effrayés. Heureusement, ils n’ont pas touché à l’eau ! Après avoir débranché la prise, Duncan sort le cadavre. Il est chaud mais mort. La police locale est prévenue et l’inspecteur Nash, aigri et brutal, conclut à un suicide. Ce n’est pas l’avis de Kincaid, ni d’ailleurs du sergent local, et le commissaire en vacances va intriguer pour se faire habiliter à intervenir dans l’enquête.

Nous sommes dans un huis-clos classique du roman policier anglais. Deborah Crombie, pour son premier opus de sa série Kincaid, joue l’Imitation d’Agatha Christie comme hier les clercs jouaient l’Imitation de Jésus-Christ. La psychologie joue un rôle majeur dans l’intrigue, la question est de trouver qui l’a fait dans la brochette de personnages en vacances. Il y a Cassie, a directrice ambitieuse, toujours impeccablement mise, qui se tape les meilleurs mâles parmi les clients ; le couple Hunsinger, rétro-hippies reconvertis dans les produits bios, parent des deux enfants en pleine santé qui ont trouvé le corps ; les Frazer père et fille, lui en instance de divorce, elle ado de 15 ans dépressive maquillée en vampire ; les sœurs MacKenzie, vieilles filles amoureuses des oiseaux dont le père pasteur vient de décéder ; Hannah Alcock, biogénéticienne dans un labo clinique à Oxford spécialisé dans la maladie à prions de Creutzfeld-Jacob ; le député Patrick et sa femme alcoolique ; les Lyle, lui ancien militaire tatillon et « parfait crétin ».

Sebastian portait un regard amusé sur la faune de sa résidence et tenait des notes sur chacun. Fils unique resté célibataire, on ne lui connaissait aucune petite amie ni aucun petit-ami, même si le militaire le croyait pédé. Il était surtout sensible et portait attention à ceux qui le méritent : Angela l’ado paumée, les enfants rétro-hippies, Penny, la vieille demoiselle qui perdait la boule, Kincaid lui-même pour ses dons d’observation.

L’enquête piétine jusqu’à ce qu’un deuxième meurtre survienne, celui de Penny sur un banc du jardin, le crâne défoncé par une raquette de tennis. Pas vu, pas pris. Qui avait intérêt ? Aucune idée. Duncan Kincaid demande à sa sergente Gemma à Londres de faire des recherches sur les personnages du drame, ce que l’inspecteur Nash, trop bête et imbu de lui-même n’a pas eu l’idée de faire. Il va découvrir in extremis le mobile… mais non sans quelques frayeurs supplémentaires ; Hannah a été violemment poussée dans l’escalier, où elle aurait pu y rester si elle ne s’était protégée des mains. Qui en veut à qui et pourquoi ?

Le roman est assez bien mené, avec quelques maladresses et caricatures dues à l’inexpérience. Mais l’intrigue se dévore littéralement.

Deborah Crombie, Meurtres en copropriété (A Share in Death), 1993, Livre de poche 2005, 318 pages, occasion €1,24, e-book Kindle €5,99

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Un RN plus bonapartiste que fasciste

Le RN a échoué au second tour des Législatives face au « front républicain ». Les désistements ont aidé à éliminer le pire – plutôt que de choisir le meilleur. Mais les résultats du premier tour demeurent : le RN est un parti qui rassemble 10 millions de voix (sur 48). Il compte et comptera, même s’il ne gouverne pas à sa guise. Autant le voir comme un parti de plus en plus comme les autres.

C’est la pensée facile des non-lepénistes de traiter de « fascistes » tous ceux qui ne pensent pas selon les bonnes vieilles valeurs « de gauche ». Comme si «la gauche » était une et dotée de valeurs uniques ; comme si « les valeurs » de gauche ne passaient pas progressivement à droite dans l’histoire (les libertés, le républicanisme, le nationalisme, la colonisation-mission civilisatrice, la production industrielle, l’avortement, le PACS, la protection du patrimoine et de l’environnement…). Qu’y a-t-il de commun aujourd’hui entre un Glucksmann et un Mélenchon ? Entre un Roussel et une Tondelier ?

J’ai relu une fois de plus l’étude historique que René Rémond a consacré à La droite en France, de la première Restauration à la Ve République(1968) dont il a livré un complément de poche en 2007 intitulé Les droites aujourd’hui. Pour lui, le fascisme n’est qu’un terme de combat de la gauche contre tous les autres ; « le fascisme » n’a pas existé en France, pas même sous Pétain ; il n’a existé que de pâles imitations éphémères comme celles du PPF de Jacques Doriot (venu du communisme) et des groupuscules issus de l’OAS. La thèse de l’Israélien Zeev Sternhell selon laquelle le fascisme serait né en France ne résiste pas à l’examen historique : il s’agit encore d’une fausse vérité.

Le Rassemblement national ferait-il figure d’exception et serait-il fasciste ou crypto-fasciste ? Maintenant qu’il est parvenu presque au pouvoir (mais pas encore), peut-être serait-il bon de quitter le domaine stérile des invectives impuissantes pour l’analyse – qui permet tous les combats ? Cette attitude est certes celle du libéralisme de raison, pas celle de la passion activiste, mais elle est la seule qui soit à la fois réaliste et efficace pour l’avenir.

Si le vieux Le Pen pouvait être fasciste, en tout cas ligueur avec peu de goût pour l’exercice du pouvoir, la mûre Marine préfère le jeu républicain des campagnes électorales et du combat en meetings. Quant au jeune Bardela, il est l’image renouvelée du gendre idéal, du modèle de vertu né dans la banlieue (mais avec un père PDG), qui fait où on lui dit de faire. Le tout, nationalisme du père, autoritarisme de la fille, jeunesse révolutionnaire du fils spirituel, font le bonapartisme. Guizot disait de ce mouvement : « C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. » Le bonapartisme historique, celui des deux Napoléon, est féru d’autorité et de hiérarchie méritante, sur le modèle de l’armée ; il est antiparlementaire et plébiscitaire, car plus pour la décision que pour les parlotes et les ergotages, mais aussi populiste contre le droit et les institutions : « le peuple est la Cour suprême », résumait Bardela.

De Gaulle était bonapartiste, pas Giscard ; Chirac était bonapartiste, comme Villepin et Sarkozy, pas Pompidou, ni Chaban, ni Barre, ni Raffarin. Macron, comme Giscard et Barre, est libéral, bien que contaminé par le pouvoir d’État et trop sûr de son intelligence pour écouter quiconque ou s’appuyer sur les corps intermédiaires, comme pourtant tous les régimes libéraux le font. La PME familiale Le Pen veut renouer avec cette tradition française du bonapartisme qui vient de loin. René Rémond note que les régimes lassent en 15 ou 18 ans au XIXe siècle, c’est peut-être plus court dans la dernière moitié du XXe siècle (1946-58 : 12 ans, 1958-68 : 10 ans, 1969-81 : 12 ans, 1982-95 : 13 ans, 1996-2007 : 11 ans, 2008-2024 : 16 ans). L’heure est bientôt venue « d’essayer » autre chose. Quoi ? Un baril de lessive ? Non, un autre bonapartisme, débarrassé des qualificatifs coupables collés par une gauche aux abois et un centre équilibriste qui est tombé. Ce n’est pas pour 2024, mais 2027 ?

Le bonapartisme historique s’est effondré sous la défaite de Sedan en 1870 mais sa mentalité demeure, fille de l’égalitarisme de la Révolution et de la méritocratie de l’Empire. Tous contre les notables ! Contre les intellos ! Contre les avocats embobineurs ! Contre les riches hors-sol ! « Sursaut de l’énergie contre le verbalisme, révolte du tempérament contre la raison, le nationalisme porte des tendances foncièrement anti-intellectualistes », écrit René Rémond (chap.6). La France d’abord ! Le peuple avant tout ! Les réalités sociales avant les comptes publics ! D’où la doctrine pressée, avide de majorité absolue et de décrets rapides, l’écoute des doléances plutôt que des grands équilibres, la répugnance aux pensées universelles des grands principes et des traités, et aux « machins » que sont les organisations internationales. « La droite n’a pas foi dans l’esprit de Genève » notait René Rémond à propos de la SDN ; place plutôt à la soumission à l’ordre naturel, organique, contre toute construction intellectuelle qui ferait dévier le cours des choses.

D’où l’acceptation de l’impérialisme poutinien… puisqu’il se manifeste. Mais pourquoi ne pas résister, au nom d’un sentiment national français dans une Europe-puissance ? Tout d’abord parce que l’Amérique, métissée, melting pot, impérialiste multiculturelle, woke par délire d’un évangélisme niais, suscite à la droite de la droite une haine que ne suscite pas Poutine, très maréchaliste à la Pétain et Blanc d’abord. Mais ensuite parce que le Kremlin cherche à déstabiliser les démocraties occidentales par la guerre hybride via les réseaux sociaux suivis aveuglément par les gogos, depuis 2016 au moins – et que ça marche ! Cela dit, le terreau est favorable : que la « préférence nationale » hérisse la gauche idéaliste, cela se comprend ; mais il faut comprendre aussi les Français très moyens qui voient les « aides » toujours accordées aux autres, tandis que pour eux sont avant tout exigés les impôts. Cette conception n’a rien de « nazie » et a été revendiquée en son temps par « la gauche » comme par d’autres pays européens. Ce n’est pas la peine de grimper aux rideaux comme si l’on allait « foutre tous les bougnoules » en chambre à gaz. Si certains, exaspérés, le disent ou osent même parfois le penser, ce n’est pas le cas du parti RN – et ce n’est pas pire que les éructations antisémites ou anti-république des LFI.

Le bonapartisme d’affinité lepénien ne va donc pas sans contradictions. Il agglomère en effet des sensibilités différentes, de ceux qui prônent la contre-révolution, soit le retour avant 68 (cathos tradi), ou avant 45 (nostalgiques de l’ordre moral colonial avec travail, famille patrie), ou avant 1873 (l’abandon de la monarchie légitime pour la République), ou avant 1848 (une monarchie tempérée comme en Angleterre), ou avant 1789 (pour les légitimistes réfractaires aux Droits de l’Homme et autres billevesées intellos des Lumières), ou encore avant le néolithique (selon certains écologistes libertariens qui y voient l’instauration de la propriété, donc de la prédation économique et de l’État, donc de la restriction des libertés). La tonalité illibérale de ce bonapartisme là est en tout cas nettement affirmée. Mais le bonapartisme est une synthèse attrape-tout fondée sur le plébiscite ; elle a utilisé les libéraux quand c’était nécessaire mais le libéralisme ne lui est pas forcément nécessaire.

L’exercice du pouvoir devrait polir ces aspérités ou faire éclater les incompatibilités – comme toujours. En attendant, nous assistons à un naïf « mélange de calcul et de générosité, d’illusion et de démagogie, (…) [le parti bonapartiste] caresse le rêve utopique de satisfaire les prolétaires et de rassurer les possédants ; autoritaire et vaguement socialisant, il essaie de jouer sur les deux tableaux et espère réconcilier la nation française sur une politique de grandeur » chap.8, écrit René Rémond, toujours actuel.

Pour le Rassemblement national, les Français le verront à l’usage et les électeurs à l’essai. Pas encore cette année, mais probablement pour l’avenir. Le refus actuel ne dispense pas d’y penser.

Le bonapartisme sur ce blog :

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Laurent Benarrous, Tintamarre

Quand on est né juif mais laïc, Français mais pas perçu entièrement comme tel, déraciné d’Afrique du nord en banlieue parisienne… à Villejuif, doté d’un père violent et d’une mère ignorante – on recherche qui l’on est. Cette quête de soi est l’objet de ce roman autobiographique, écrit à hauteur d’enfant avec un vocabulaire simple.

Trouver sa place : tel est la quête de soi dans un monde qui ne vous attend pas, dans une banlieue métissée et dans une famille foutraque. Le jeune Laurent aura du mal avec tout : avec son père, avec sa mère, avec son beau-père beauceron, avec sa famille juive, avec ses amis espagnols ou arabes, avec le pédocriminel du HLM, avec les filles « qui ne fréquentent pas un Juif », avec ses profs parce qu’il est désorienté et chahute, avec les employés d’été de son oncle cafetier, avec l’armée qui le met dans une case de juif trublion, avec la fac qui le déprime.

Il faut dire qu’avec son orthographe déplorable, il a perdu des points à l’examen du barreau. A se demander s’il est vraiment français ! La patrie commence en effet par la langue, vecteur de communication, lien de culture, support de la mentalité commune. La route de l’à soi est d’abord le parler en commun. Aujourd’hui encore, au moins deux fautes d’accord subsistent dans le livre, mais on a beau se relire…

Et pourtant, l’humour juif n’est jamais très loin et surgit souvent comme un baume en fin de chapitre : situations cocasses, contradictions des adultes, chance inouïe à l’examen. La vie s’accroche, même si la tentation de disparaître surgit parfois. L’enfant apprend la lutte, le judo, l’adolescent est fou de sport, foot, course et tennis, l’adulte connaît la tchatche et ne lâche pas une affaire.

En désordre et à grand bruit – le tintamarre – le petit môme déraciné de banlieue deviendra avocat, un rêve qu’il avait enfant. Malgré ses handicaps et sa famille, il passera chaque année en classe supérieure, sauf une fois en Première. C’est que l’on dit qu’il est beau, râblé et musclé, qu’il supporte les coups et qu’il s’accroche, qu’il sait se faire des amis. A noter que la photo du frais petit garçon en couverture n’a rien à voir avec le portrait qu’il fait de lui-même ; elle représente plutôt symboliquement le gavroche plein de vitalité ouvert à tous les possibles.

Comprendre le monde par les yeux d’enfant, telle pourrait être la leçon du livre. Car l’enfant est pur et sait voir quand le roi est nu ; il est direct, va droit au but. Un récit romancé qui explore l’âme humaine et vante la résilience, cette capacité en soi de rebondir grâce à une tante ou une cousine, un ami, une circonstance.

La France des sixties a été autant bouleversée que la nôtre, avec les mêmes problèmes d’immigration, d’intégration, d’école et de méritocratie républicaine. Elle a été autant désillusionnée que la nôtre dans les années 80 avec la gauche au pouvoir et ses promesses démago irréalisables, le laisser-aller économique et budgétaire. Malgré cela, Laurent a réussi cahin-caha sa vie : trois femmes, trois rejetons, ses désirs enfantins réalisés. Devenir quelqu’un et se marier avec Yasmine, sa copine arabe de ses 11 ans : il dit en avoir trouvé la copie conforme adulte, pour son ancrage définitif.

Agréable à lire malgré le poids du livre (827 grammes) ; on ne s’ennuie jamais avec Laurent, avocat de la vie.

Laurent Benarrous, Tintamarre, 2024, éditions La route de la soie, 510 pages, €27,00 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jeunes olympiques 1

C’est l’été, saison du sport, de l’exercice des corps.

Du 26 juillet au 11 aout, 32 sports vont être mis en compétition mondialement à Paris, ville trop étroite pour accueillir 15 millions de visiteurs autour de la Seine. Les ponts pour la plupart fermés, les quais interdits sur les deux rives, les rues adjacentes aux trottoirs grillagés de hautes barrières de fer comme dans une prison. Paris n’est plus Paris : tout est asservi au « divertissement » mondialisé. Des affiches ne vous incitent pas à participer mais à « anticiper » ! D’autres vous enjoignent de « détravailler » devant la télé. Une bonne part, la moitié peut-être, des Parisiens ont fui en avion, en train, en auto, et en RER quand il ne convulse pas en « incidents ».

Fuir la ville en été, fuir la foule enbierrée des « jeux », les gueuleries avinées des Anglo-saxons et Germaniques dans les rues étroites du centre. Fuir. Pour retrouver le naturel, sinon la nature. Les vrais jeux, qui sont ceux des enfants. Des petits d’homme qui imitent, essaient, tentent.

Ce sont pour moi les vrais, ces jeunes olympiques libérés du carcan scolaire et de l’encombrement du trop de vêtements.

Aujourd’hui, arc, aviron, basket et boxe, quatre disciplines olympiques par des vues glanées ici ou là sur le net.

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Se libérer des âneries, prône Nietzsche

Après avoir chanté les filles du désert, Zarathoustra se poste à l’entrée de sa caverne. Il entend rire ses compagnons, et cela le réjouit ; il y voit un signe de guérison. Le rire fait reculer « l’esprit de lourdeur » et cela est bien. Toujours. Car le rire est le propre de l’homme. « Chez eux aussi l’ennemi fuit : l’esprit de la pesanteur. Déjà ils apprennent à rire d’eux-mêmes : ai-je bien entendu ? »

Le rire montre que Zarathoustra a « éveillé de nouveaux désirs. Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance. » Le dégoût les quitte, ils deviennent reconnaissants (envers la vie).

Mais un silence de mort se fit. Zarathoustra rentre dans la caverne où brûle désormais de l’encens. Et ses compagnons prient. « Et en vérité tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape en retraite, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit, et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés et adoraient l’âne. »

Les chrétiens des premiers siècles ont été souvent accusés d’adorer une tête d’âne et il faut un Dieu aux hommes, ils ne peuvent s’en passer. Du moins aux hommes non encore supérieurs, ceux qui n’ont pas su se libérer encore des angoisses de vivre et de mourir. Dieu – l’âne – « Il porte nos fardeaux, il a pris figure de serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien. – Et l’âne de braire : I-A [comme ya en allemand qui dit oui ou Amen, qu’il en soit ainsi]. Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé  ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui inspire son mutisme : aussi a il rarement tort. – Et l’âne de braire : I-A. » L’âne-Dieu explique le monde et lui donne sens, et les hommes angoissés ne savent pas s’en passer. Ils ne savent trouver par eux-mêmes un sens à ce qui leur arrive. Dieu l’âne, au contraire, vit comme une bête, sans rien savoir ni rien penser ; il se contente de l’instant présent. « C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence » dit l’un d’eux de l’animal bête.

Zarathoustra se récrie, et crie lui-même « I-A » comme une intelligence artificielle. Il apostrophe les vieux fous qu’il croyait pourtant avoir libérés. Le vieux pape lui déclare alors : « Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer du tout ! » Le consciencieux de l’esprit va même jusqu’à dire : « Peut-être n’ai je pas le droit de croire en Dieu, mais il est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi. » Il y a de l’ironie à le dire ainsi, mais aussi une certaine profondeur. Car « celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra ! Toi-même, en vérité, tu pourrais bien par excès de sagesse devenir un âne. »

Le libéré doit aussi se libérer de son libérateur. Le sage ne peut le devenir que s’il crée lui-même sa propre sagesse et ôte les uniformes ou les oripeaux qu’il a emprunté pour le devenir. « Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue – ainsi parais-tu jadis, ô Zarathoustra », lui dit l’homme le plus laid. Les compagnons sont devenus de petits enfants, en troisième métamorphose, mais pas encore pleinement enfants. Car l’enfance est plus grave que l’infantile. Les petits enfants prient avec la foi du charbonnier, naïvement, sans remettre en cause. Il faut encore que les compagnons de Z jouent, donc quittent la prière et le dieu. Il faut qu’ils quittent la caverne. « Maintenant quittez cette chambre d’enfants, sa propre caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants et le battement de votre cœur ! », leur dit Zarathoustra.

Nietzsche joue ici avec la parole du Christ qui déclare qu’il faut redevenir comme de petits enfants pour accéder au royaume des cieux – autrement dit croire sans penser, juste obéir avec la naïveté du gamin qui ne remet jamais en question de ce que Papa lui ordonne. Mais c’est d’un autre enfant, dont parle le philosophe : celui qui est innocence et qui joue en créant son propre univers imaginaire, celui qui a encore en lui toutes les possibilités humaines à développer. L’enfant qui joue s’oppose à l’homme malade, l’innocence au nihilisme. « Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté », disait Nietzsche dans Les trois métamorphoses, chapitre 1 des Discours de Zarathoustra.

Car « l’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. » Le oui d’obéissance de l’âne devient affirmation de soi de l’être-enfant. Le devoir est remplacé par la création – la routine par le jeu. Cet enfant-là est le modèle de l’artiste (au plan esthétique) et de l’homme supérieur (au plan éthique). Nietzsche a trouvé cette idée chez un Grec antique, Héraclite : « Le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions. La royauté d’un enfant. » (Fragment 130 (52) traduit par Marcel Conche. L’enfant est l’innocence du devenir qui aime la vie pour elle-même.

Ce pourquoi Zarathoustra voit cette « fête de l’âne » comme une « invention », « une brave petite folie », une joie des convalescents de l’angoisse. « Et faites cela en mémoire de moi », déclare Zarathoustra en singeant avec ironie le Fils de Dieu.

Politiquement, la majorité des électeurs aux dernières Législatives ont agi comme des chameaux, supportant tous les fardeaux ; ils ont cru devenir lions en rugissant insoumis ou rassemblés, mais ils ne sont au fond que des ânes qui braient, qui appellent papa-État. Pas des créateurs ni des enfants qui jouent.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Wonder Wheel de Woody Allen

Nous sommes renvoyés dans les années cinquante, au parc d’attraction de Coney Island au sud de Brooklyn à New York, où tourne la roue de la fortune (Wonder Wheel). Les destins de quatre personnages se croisent et explosent…

Une jeune fille un peu vulgaire aux gros seins bien mis en valeur, selon les normes sexuelles américaines, arrive avec une petite valise dans le parc de loisirs que borde une longue plage bondée. Carolina (Juno Temple), 25 ans, cherche Humpty (James Belushi), son père qu’elle n’a pas vu depuis cinq ans pour avoir épousé bêtement un mafioso. Après son veuvage et l’abandon de sa fille, Humpty s’est remarié avec Ginny (Kate Winslet), une ancienne actrice lunatique que son mari jazzman a quitté parce qu’elle le trompait. Elle a emmené avec elle son petit garçon Richie (Jack Gore), gamin de dix ans perturbé et nettement pyromane.

Carolina a balancé les gangsters et la mafia la recherche pour lui faire son affaire ; elle se cache. Mais elle ne peut réfréner sa puterie et se laisse draguer par le premier venu un peu séduisant : un marin, un soldat, le maître-nageur d’un secteur de la plage. Sa bêtise d’ado ne l’a pas assagie ; elle aime risquer si c’est pour jouir. Ginny s’est déclassée d’actrice de théâtre à serveuse au Roi de la palourde, un fast-food de la plage où elle gagne peu et fait de longues heures. Humpty opère un manège de chevaux de bois qui vivote. Richie, laissé à lui-même, sèche l’école et pique des sous pour aller au ciné se gaver de pop-corn, avant d’aller bouter le feu n’importe où avec n’importe quoi.

Dans cette ambiance glauque et sans futur, les femmes rêvent. Elles restent poussées par leur vagin et leurs désirs irrésistibles. Ginny trompe une fois de plus son mari avec Mickey, le maître-nageur jeune et musclé de la plage (Justin Timberlake) ; il l’écoute et partage son amour du théâtre. Lui veut être dramaturge et accumule des histoires en faisant parler les gens. Il profite de la situation pour baiser agréablement. Carolina le rencontre fortuitement alors qu’elle fait des courses avec Ginny ; elle le revoit, et c’est le coup de foudre de lui pour elle. Il ne se passe rien car il baise Ginny, mais Ginny, qui l’apprend, devient jalouse.

D’une jalousie féroce qui va nouer les fils de la tragédie. Car tout se terminera mal, dans l’explosion des couples.

Les mafiosos poussés par le mari délaissé cherchent Carolina et finissent par la dénicher car elle s’affiche trop volontiers. Habituée à la grande vie des palaces pour riches gangsters, elle n’en fiche pas une ramée et, engagée au bar de palourdes, se fait remarquer. Ginny voit qu’Humpty réserve les économies du ménage à sa fille, qui suit sans conviction des cours du soir pour devenir prof (elle connaît à peine Hamlet !). Elle en vole une partie (qu’elle a contribué à gagner) pour offrir un trop beau cadeau à Mickey pour son anniversaire : une montre-ognon plaquée or à 400 $ de l’époque.

Et ce monde artificiel, marqué par des lumières trop colorées, montre sa trame : les névroses, les égoïsmes, la migraine, l’alcoolisme, le manque d’amour maternel, un gamin dont on ne s’occupe pas au profit d’une pétasse qui n’écoute que son cul, le « divertissement » absurde et répété des jeunes qui tirent au fusil sur des pipes à cinq mètres.

Mickey voit qu’il est allé trop loin avec Ginny. Il prend du plaisir mais ne l’aime pas, donc pas question qu’il accepte ce cadeau qu’il ne mérite pas. Ginny jette la montre sur la plage vide et le quitte en furie. Et lorsqu’elle apprend qu’il est amoureux plutôt de Carolina, elle décide que la fille est de trop. Apprenant par hasard que les mafieux se sont renseignés au Roi de la palourde et qu’il savent où Carolina (qui ne peut décidément la fermer) est allée dîner avec Mickey dans une pizzeria connue de Brooklyn, elle décide affolée de la prévenir puis, saisie d’une pensée glaçante, raccroche avant de lui parler. Elle laisse faire le destin…

Exit Mickey, qui comprend tout lorsqu’il apprend la disparition de Carolina ; exit la fille trop bête qui a trahi son père, son mari et sa cache par sa frivolité. Humpty se résigne et retourne à la pêche avec ses copains, là où il est bien ; Ginny se résigne, elle ne sera ni aimée, ni actrice, ni bonne mère ; car Richie continue de foutre le feu partout – peut-être un symbole du désir irrépressible qui saisit les adultes, et surtout les femmes ; peut-être un symbole de ce monde artificiel de Coney Island qui va finir dans la récupération immobilière ; peut-être l’annonce d’une révolution des mœurs dans les années soixante. Au fond, rien n’a changé après ce coup du destin mais les fissures se révèlent.

Les rêves sont des fantasmes qu’il ne faut jamais prendre au sérieux quand on n’en a ni les moyens, ni la volonté. Chacun joue un rôle dans le théâtre de la vie, et le maître-nageur est ici le metteur en scène, lui qui voit la vérité des gens nus toute la journée. Mais au final, message optimiste, « personne ne se noie jamais, ici ».

DVD Wonder Wheel, Woody Allen, 2017, avec Justin Timberlake, Juno Temple, Robert C. Kirk, Kate Winslet, Jim Belushi, AB Vidéo 2018, 1h37, €4,65, Blu-ray €14,62

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Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne 1932-1950

De 1932 à 1950, que de bouleversements ! La montée du Front populaire et des congés payés, la guerre d’Espagne, la montée concomitante du fascisme puis du nazisme, la drôle de guerre puis la guerre ouverte t la défaite immédiate, le vote de 60 % des socialistes pour les pleins pouvoirs à Pétain, vieux maréchal ambitieux…

Tout commence en 40 par le bombardement de l’aviation allemande sur Ambleteuse, petite ville balnéaire peuplée de civils. Déjà la terreur. La famille ne cesse de se regrouper entre la proximité des usines et les villas loin du front provisoire, en Normandie. Entre les affaires et les enfants, le partage des tâches et vite trouvé : aux hommes les affaires, aux femmes les enfants, le ravitaillement, le soin aux blessés.

La saga familiale se poursuit dans l’esprit paternaliste et ingénieur du « capitalisme rhénan » propre à l’Europe continentale. Rien à voir avec l’esprit financier anglo-saxon, plus soucieux de profits que de production. Ce qui compte en France du nord, est de produire de bons produits sur la demande de bons clients. La guerre est évidemment le trublion dans cette façon irénique de voir l’entreprise.

Ce second tome est très vivant par son côté romanesque, reconstitué à partir des témoignages des membres encore vivants, des lettres, documents et photos. Il montre comment une famille aisée pouvait survivre en temps de guerre et d’Occupation. Comment les patrons d’usine devaient négocier avec l’Occupant pour éviter de trop servir l’effort de guerre, comment aussi faire tourner a minima les machines avec les rares ouvriers non mobilisés ou prisonniers.

La famille est partagée entre la production et l’élevage des enfants. Ceux-ci poussent en liberté, peu instruits par l’éloignement des villes. A Jullouville, dans le Cotentin, n’existe qu’une école primaire. Le petit Paul Jean-Marie (Paul JM), né en 1934, aura du mal à s’adapter aux contraintes et à la discipline lorsqu’il entrera en sixième chez les Jésuites à 11 ans, lui qui a vécu libre depuis ses 7 ans, voyant des avions descendus en flammes, des hommes sauter sur des mines, des morts et des blessés. Il reprendra l’usine, une fois adulte, mais ce sera pour le tome suivant.

Tome 3 à paraître sur l’époque contemporaine.

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne – Histoire de la famille Dubrule-Mamet, tome 2 Guerre et paix 1932-1950, éditions Place des entrepreneurs 2023, 256 pages, € 25,00

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Tome 1 : 1800-1932 déjà chroniqué sur ce blog

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Mélenchon sur l’exemple de Lénine

Il y a beaucoup de points communs dans la dynamique enclenchée par Mélenchon et celle entreprise par Lénine il y a plus d’un siècle. Il s’agit à chaque fois de prendre le pouvoir, et de ne pas attendre qu’il tombe tout cuit des circonstances. Rien de démocratique, il s’agit d’un coup de force.

Au nom du Bien, évidemment. Mélenchon, comme Lénine, croit qu’il détient la vérité de l’Histoire et le destin du Peuple. « La République, c’est moi ! » a-t-il éructé devant les policiers mandatés par un juge de la République, niant la légitimité des institutions parce qu’elles le contestaient, lui.

Dès l’été 1917, les Bolcheviques (LFI) prennent le pas au sein des Soviets sur les Mencheviks (Socialistes et écologistes). Lénine prône la paix immédiate (comme Mélenchon en Ukraine et à Gaza) et tient un discours simpliste qui séduit de plus en plus (le Programme du Smic à 1600 €, de la retraite à 60 ans, et ainsi de suite). Les élections municipales de Moscou de septembre (les Européennes et les Législatives françaises 2024) traduisent un changement du rapport de forces en désavouant les Mencheviks (PS et Verts). Après le coup d’État, Lénine se justifiera devant les représentants de la garnison de Petrograd en affirmant « Ce n’est pas notre faute si les S-R et les Mencheviks sont partis. Nous leur avons proposé de partager le pouvoir […]. Nous avons invité tout le monde à participer au gouvernement ». Exactement ce que fait Mélenchon aux autres partis du Nouveau front popu… à condition qu’il en soit le leader.

Selon l’historien Nicolas Werth : « la révolution d’Octobre 1917 nous apparaît comme la convergence momentanée de deux mouvements : une prise du pouvoir politique, fruit d’une minutieuse préparation insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques, son organisation et son idéologie, de tous les autres acteurs de la révolution ; une vaste révolution sociale, multiforme et autonome […] une immense jacquerie paysanne d’abord, […] l’année 1917 [étant] une étape décisive d’une grande révolution agraire, […] une décomposition en profondeur de l’armée, formée de près de 10 millions de soldats-paysans mobilisés depuis 3 ans dans une guerre dont ils ne comprenaient guère le sens […], un mouvement revendicatif ouvrier spécifique, […], un quatrième mouvement enfin […] à travers l’émancipation rapide des nationalités et des peuples allogènes […]. Chacun de ces mouvements a sa propre temporalité, sa dynamique interne, ses aspirations spécifiques, qui ne sauraient évidemment être réduites ni aux slogans bolcheviques ni à l’action politique de ce parti […]. Durant un bref mais décisif instant — la fin de l’année 1917 — l’action des Bolcheviks, minorité politique agissante dans le vide institutionnel ambiant, va dans le sens des aspirations du plus grand nombre, même si les objectifs à moyen et à long terme sont différents pour les uns et pour les autres. »

Nous reconnaissons dans les faits d’hier des faits récents qui leurs ressemblent :

  • « un parti qui se distingue radicalement par ses pratiques, son organisation et son idéologie » – LFI, qui n’a rien à voir avec le PS par exemple ;
  • « une vaste révolution sociale, multiforme et autonome » – les Gilets jaunes, les manifs contre le recul de l’âge de la retraite, les méga bassines, etc.
  • «  une immense jacquerie paysanne » – les manifs d’agriculteurs
  • «  un mouvement revendicatif ouvrier » – avec les syndicats tous unis « contre » le RN et « contre » les réformes Macron, et « pour » le Smic augmenté ;
  • « l’émancipation rapide des nationalités et des peuples allogènes » – des Palestiniens à Gaza aux Africains de la Françafric, jusqu’aux immigrés de banlieue – thèmes chers aux Mélenchonistes avec leurs dérives : partant de l’anticolonialisme, ils en arrivent à l’anti-impérialisme, donc à l’anti-capitalisme, souvent juif, donc à l’antisémitisme, d’autant que les États-Unis soutiennent Israël à cause non seulement d’une vaste communauté juive mais aussi aux évangélistes qui croient à l’avènement du Messie là-bas après une bonne guerre.
  • Reste l’armée qui n’est pas concernée en 2024 alors qu’elle était en première ligne en 1917.

Rappelons les suites du coup de force de Lénine : « En quelques semaines (fin octobre 1917 – janvier 1918), le « pouvoir par en-bas », le « pouvoir des soviets » qui s’était développé de février à octobre 1917 (…) se transforme en un pouvoir par en-haut, à l’issue de procédures de dessaisissement bureaucratiques ou autoritaires. Le pouvoir passe de la société à l’État, et dans l’État au parti bolchevique » (Nicolas Werth). C’est bien ce que Mélenchon voudrait faire, sur l’exemple de Chávez au Venezuela, son modèle favori.
Pour cela, affirmer qu’il a gagné (alors qu’il n’a obtenu que très peu de suffrages et n’a aucune majorité), accuser le Président de forfaiture (alors qu’il ne fait qu’appliquer la Constitution), semer la zizanie sociale, imposer ses vues aux partis du cartel électoral à gauche, fomenter des manifs pour « marcher sur Matignon » (comme Mussolini sur Rome)… Tout est bon pour semer le chaos – et ainsi profiter du désordre pour imposer SON ordre. Il faut plus que jamais se méfier de Mélenchon, faux socialiste et vrai révolutionnaire, dénoncer Mélenchon, faux républicain et vrai dictateur en puissance.

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La gauche n’a pas gagné

Contrairement à ce que veut nous faire croire Mélenchon, « la gauche » n’a pas gagné les Législatives. Elle est minoritaire en voix, aussi bien au premier tour qu’au second. Le RN rafle 8 744 080 voix au second tour, soit 20,18% des inscrits et l’Union de gauche 7 004 725, soit seulement 16,17% des inscrits (près de 2 millions de voix de MOINS qu’au premier tour). Ensemble, ex-majorité présidentielle, arrive en 3e position avec 6 313 808 voix, soit 14,57% des inscrits et LR ne recueille que 1 474 650 voix, soit 3,4% des inscrits…

Il y a eu 14 460 749 abstentions, 33,37% des inscrits et seulement 2,76% de votes blancs.

Le second tour reproduit à peu près le premier tour avec le RN en tête avec 9 379 092 voix, 19,01% des inscrits, l’Union de gauche 8 995 226 voix, 18,23% des inscrits, Ensemble 6 425 707 voix, 13,03% des inscrits et LR 2 106 166 voix, 4,27% des inscrits.

L’abstention était de 33,29% des inscrits et les votes blancs de 1,18%. (Source : Ministère de l’Intérieur)

On n’applique pas son programme intégralement avec 16% des inscrits.

Le scrutin majoritaire à deux tours a été conçu pour tenter de dégager une majorité, mais cela n’a pas fonctionné cette fois-ci.

Certes, le Nouveau FP a obtenu 182 sièges, mais il est loin de la majorité absolue de 289 sièges, et loin aussi d’une confortable majorité relative qui lui permettrait de gouverner à sa guise sans motion de censure des autres groupes.

Ni Ensemble, 163 sièges, ni le RN, 143 sièges, ne le peuvent non plus.

Impasse.

Sauf à créer une coalition de partis jusqu’ici hétéroclites, aptes à élaborer des compromis, autrement dit à tempérer leurs programmes respectifs pour qu’ils soient compatibles avec l tolérance des autres.

Le Nouveau FP pourrait s’allier avec les Divers gauche et une partie d’Ensemble pour obtenir une majorité de 289 sièges ; il lui faudrait 96 Ensemble consentants. Ce n’est pas impossible sur certains sujets, mais sûrement pas sur « le programme » imposé par LFI.

Ensemble pourrait tenter de s’allier aux LR mais elle n’aurait que 231 voix, là encore c’est insuffisant pour obtenir la majorité absolue, sans compter que les LR boudent leur hégémonie déchue et récusent toute alliance… pour le moment.

Impasse.

Mais à jouer aux cons, tous risquent de le devenir vraiment.

Le Mélenchon joue son Lénine en décrétant que la minorité agissante – la sienne – est la seule à représenter le peuple et que lui – son chef – a bien envie de faire un coup d’État comme en 17. Il répugne cependant aux Français, et même à beaucoup d’électeurs qui ont voté à gauche au second tour : c’était pour « faire barrage » au RN pas pour « élire Mélenchon Premier ministre ».

Faure et Hollande jouent leurs petits arrangements électoralistes en vue des Municipales de 2026 et de la Présidentielle de 2027 : exercer le pouvoir d’ici-là serait être impopulaire, compte-tenu de l’absence de majorité à l’Assemblée, d’un Sénat réticent, d’un Président qui surplombe… et des contraintes économiques et de la dette. Rester dans l’opposition est confortable, on n’a rien à décider.

Reste quoi ?

La tentative d’un Premier ministre à gauche « de consensus » en laissant de côté un Mélenchon consentant, concentré sur la Présidentielle ? Ce ne serait pas une « cohabitation » comme nous en avons l’habitude, le nouveau gouvernement ne disposant probablement pas d’une majorité absolue pour gouverner, contrairement à Chirac vs Mitterrand ou à Jospin vs Chirac. Mais c’est possible.

Tenter à l’italienne un gouvernement « technique » avec un Premier ministre hors partis qui exercera le pouvoir au minimum en attendant au moins un an, une possible nouvelle dissolution, ou les prochaines Présidentielles ?

Mélenchon comme Le Pen voudraient pousser à la crise de régime pour faire « démissionner » le Président. Mais celui-ci ne l’entend pas de cette oreille, n’y a aucun intérêt, et dispose de pouvoirs suffisants pour passer une période de chaos parlementaire.

Donc rien n’est joué – mais tout n’est pas possible.

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Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne 1800-1931

C’est une histoire vraie, une histoire d’entreprises au pluriel, une analyse de l’esprit d’entreprendre. Nous sommes dans les grandes familles du Nord de la France qui aiment la sociabilité et l’ingénierie. Ces deux penchants font les bonnes entreprises : de la technique et du commercial.

Jean-Philippe Bozek, lui-même entrepreneur et coach de dirigeants, montre que la psychologie plus que la comptabilité influence leur façon d’entreprendre. Il ne s’agit pas de finance, qui n’est qu’un outil, mais de volonté : d’innover, d’entretenir de bonnes relations clientèle, de soigner ses ouvriers qui travaillent bien, de s’adapter au marché. C’est un tempérament. Il faut être un homme complet, pas seulement une tête bien pleine. Les exemples des grands-pères fascinés par la technique mais qui n’ont pas su écouter la demande sont éclairants.

Dans cette épopée en trois tomes, fondée sur les archives familiales et les témoignages des vivants, Les aïeux décrivent l’aventure de la famille Dubrule et Mamet au XIXe siècle. L’actuel Paul Dubrule (tous les fils aînés portent ce prénom), né le 6 juillet 1934 à Tourcoing, est coprésident Fondateur du Groupe Accor. On le voit, de la ferronnerie à l’hôtellerie, de l’industrie lourde aux services, la famille a su s’adapter.

La Révolution délivre des normes contraignantes et des droits seigneuriaux, la révolution industrielle anglaise donne l’exemple technique des machines, la demande sous Napoléon 1er offre un marché. L’ancêtre Paulus crée un atelier de fonderie, armes, outils agricoles,matériels de transport hippotractés. Son fils Paul, devenu ingénieur Arts et métiers (l’école portait alors un autre nom), inventa de nouvelles machines textiles.

Ce fut un grand succès, porté par l’essor de la société notamment sous Napoléon III, et de l’armée. La guerre 14-18 va détruire les usines du Nord, les Boches du Kaiser agissant comme les barbares de Poutine avec une volonté vengeresse. L’auteur passe sur la reconstruction et saute directement des ruines de 1918 à la prospérité 1925. On aurait aimé en savoir plus sur la façon de remettre en état, les financements, les initiatives. De même après « la crise de 29 », qui a au fond assez peu touché la France, sauf par contrecoup.

Le livre est illustré de documents d’époque, cartes postales anciennes, affiches d’événements, lettres, photos de famille. Il se lit avec intérêt.

Paul Dubrule, né en 1905, épouse Suzanne Mamet, née en 1912 et l’épouse en 1931. Auparavant, il a accompli un rêve : voyager dans l’Orient-Express, de Paris à Istanbul ; il en gardera un souvenir émerveillé. Car l’entreprise signifie aussi s’ouvrir au monde, être attentif aux changements. Dès son mariage, le couple génère quatre enfants, dont un petit Paul, destiné à prendre la suite. Ce sera l’objet du tome suivant.

Jean-Philippe Bozek, Paul et Suzanne, histoire de la famille Dubrule-Mamet, tome 1 Les aïeux, 1800-1931, 2023 éditions Place des entrepreneurs, 248 pages, €25,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Pierre Lemaitre, Le silence et la colère

Dans ce second tome de la trilogie, après Le Grand Monde, l’auteur poursuit son feuilleton dans le style enlevé d’Alexandre Dumas. Nous y retrouvons tous les personnages, suivis dans leur être et leurs déboires avant que, ultime pirouette, leur créateur ne les récupère in extremis pour les sortir par miracle des ennuis dans lesquels ils se sont fourrés.

Occasion de peindre l’épouse venimeuse, Geneviève femme de Jean le fils aîné, enfant gâtée devenue femelle frustrée, se faisant engrosser par le premier venu pour niquer son mari et se faire plaindre par la société indulgente aux mères souffrantes, mère indigne qui voit sa fille de 3 ans grimper sur la fenêtre sans intervenir, au risque de basculer trois étages plus bas – ce qu’elle va réussir dans l’escalier de l’immeuble sur un étage seulement. En bref la vraie salope, faussement vertueuse, qui pousse son mari trop faible à des pulsions meurtrières périodiques.

Peinture aussi de Jean en mari entrepreneur qui gâche toujours tout par ses initiatives de lâche, mais réussit à inventer le magasin premier prix en self-service qui devrait connaître à Paris le succès au sortir de la pénurie. Aucun de ses deux enfants n’est de lui. La première est d’un boxeur blond au Liban, la seconde du vil gérant du magasin, réembauché après l’avoir viré pour trafic de tissu à l’encontre des Juifs durant l’Occupation. Pas très reluisant. Les grands-parents, patrons de la savonnerie à Beyrouth, s’empressent d’aider le père biologique boxeur à gagner des matchs et de prendre sous leur aile la petite Colette pour la sauver des griffes haineuses de sa mère.

Quant au frère, François, journaliste des faits divers, il réussit dans son métier et consolide son couple avec Nine, la sourde qui a menti sur son passé. Le reporter enquête et finit par découvrir la vérité, ce qui conforte son amour… et fait tomber enceinte la fille.

Il introduit sa sœur Hélène, photographe de presse, dans la rédaction. Celle-ci part suivre l’épopée du barrage en province, destiné à produire de l’électricité au prix de la noyade d’un vieux village. Les pour et les contre se divisent naturellement, les avisés qui s’en sortent en vendant à bon prix et ceux qui retardent stupidement en croyant encore et toujours au miracle alors que le barrage se dresse déjà. D’où les portraits au village dans la province profonde à peine sortie de la période noire des années de guerre. Il y a la grande gueule en vrai con, le harcelé communal devenu ingénieur, le boulanger dans le pétrin, le cafetier qui ne pense qu’à ses sous, la mère d’un débile heureux, le curé qui fricote (peut-être) avec ses enfants de chœur. Tous autant de grenouilles jetées dans le bain de la modernité qui, progressivement, monte en température. Une vraie expérience in vivo.

Hélène, qui a couché avec son patron le directeur du journal, se retrouve enceinte et veut avorter, par convenance : ce n’est pas le moment. Occasion de traiter ce sujet sensible à l’époque, qui ne trouvera que vingt ans plus tard sa traduction dans la loi Veil. Il reste pratiqué clandestinement par des avorteuses formées sur le tas ou par des médecins qui craignent pour leur réputation – mais demandent aux patientes pour procéder à l’avortement deux mois de salaire moyen, le prix de leur culpabilité. Hélène trouvera cependant dans les bras placides du correspondant local au nom à particule le pied correspondant à sa chaussure, qu’elle a élastique si l’on se souvient du premier tome.

Excellente occasion pour l’auteur d’évoquer l’hygiène des femmes françaises, peu reluisante ces années-là. « La Française est-elle propre ? » titre Françoise Giroud dans Elle en 1952, article complaisamment repris tel quel en annexe du roman. La réponse à cette enquête est NON, certaines ne changent de culotte qu’une seule fois par semaine. Quant à se laver… La situation a-t-elle vraiment changé ? Pas si sûr si j’en crois mes amies qui fréquentent les salles de sport : ces dames ne prennent pas de douche après les exercices pour ne pas abîmer leur maquillage ! Comme écrit Françoise Giroud, cela finit par se sentir.

Pierre Lemaitre, Le silence et la colère – Les années glorieuses 2, 2023, Livre de poche 2024, 756 pages, €10,40, e-book Kindle €10,99

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Lepénie en débandade après l’érection

Pas de majorité absolue, trois blocs dont la gauche en tête – mais avec le repoussoir Mélenchon. Qui sera Premier ministre ? Suspense.

Les Français en ont eu marre du bordel ambiant. Mélenchon, Macron, Hollande sont, dans cet ordre les moins appréciés des Français comme fouteurs de merde : le premier adepte de la révolution permanente et de la crise de régime pour assurer une démocratie directe dont il serait le caudillo à la Chavez ; le second pour avoir forcé à coups de 49-3 des réformes dont les Français ne voulaient pas, avant de dissoudre trop tard et trop vite l’Assemblée, laissant le pays en plein vide vacancier et en pleins JO à la merci d’inexpérimentés ; le troisième parce qu’il n’a pas su assurer la politique sociale-démocrate de gauche en augmentant les impôts – donc le chômage, puis en s’alliant au diable gauchiste au mépris de tous ses « principes ». Les plus appréciés, Attal et Bardela, dans cet ordre, ne le sont qu’à 42 %, selon un sondage Opinion Way pour la Fondapol, réalisé par interview du 21 au 24 juin dernier sur 3040 personnes selon la méthode des quotas. Car Attal n’a pas eu le temps de faire ses preuves et Bardela ne les a jamais faites. Fausse vérité, Bardela n’a eu qu’une « victoire différée » – l’autre nom de la vraie défaite. Le président a divisé pour mieux régner – mais va-t-il y parvenir ? Son ex-majorité n’a pas si démérité que cela et Gabriel Attal se place pour l’avenir.

Avant le second tour, la moitié des électeurs craignait l’une ou l’autre des majorités possibles, celle du président suscitant le moins de crainte car on sait à quoi s‘attendre, au contraire de la gauche populo ou du RN populiste. Le Nouveau « Front populaire » (dont le nom lui-même est une arnaque) est une agrégation de divergences ; seuls 20 % des électeurs souhaiterait voir Mélenchon accéder au foutoir (le nom qu’il donne au pouvoir). Le plus adulé, Bardela, est érigé par 38 % seulement – et la débandade est sévère au second tour. Le chef insoumis a accumulé tant de haine dans la société politique que ses électeurs mélenchonistes ont parfois préféré Jordan Bardela à Gabriel Attal. La politique a quelque chose de sexuel, d’où l’excitation médiatique, les halètements des commentateurs et les métaphores amoureuses. Le résultat des érections sortis des burnes a rejeté le RN, goûté du bout des lèvres le FDG, relégué l’ex-majorité. Faites vos jeux, la balle au centre – à condition de virer le Mélenchon comme arbitre… ce qui n’est pas acquis pour l’instant. Car aucun bloc élu ne peut gouverner seul.

Pour l’ensemble, les trois priorités pour la France sont le pouvoir d’achat, l’immigration et la délinquance. La dette ne vient qu’en sixième position (quoiqu’on s’encroûte), après « les inégalités » (tonneau des danaïdes) – et l’aide à l’Ukraine ou la défense en dernier (plutôt rouge que mort). Le problème français est que l’État-providence ne l’est plus. Il est déjà réduit aux fonctions régaliennes, mais nul politicien n’ose l’avouer aux électeurs. C’est alors le sempiternel bal des promesses, qui ne font (et ne feront) que des cocus aigris et revanchards. La politique économique n’est plus décidée par le gouvernement mais par les multinationales, les questions sociales et culturelles sont guidées par la mondialisation, la démographie dépend de plus en plus des flux migratoires, les frontières sont désormais perméables, les taux d’intérêt décidés en Allemagne ou aux États-Unis. Après quarante ans d’endettement sans garde-fou et de fiscalité maximum sans que les dépenses s’ajustent, le gouvernement – quel qu’il soit – n’a plus de marge de manœuvre budgétaire. S’il faut distribuer, il faut prendre ailleurs : réduire l’école pour la défense, réduire l’hôpital pour la justice, réduire les aides sociales pour payer les fonctionnaires. Seuls la diplomatie, le renseignement, et le militaire restent des moyens politiques encore efficients, d’où l’âpre bataille qui va avoir lieu pour les contrôler entre Élysée et Matignon.

La France se voit désormais en trois blocs : ceux qui veulent éviter le RN, ceux qui veulent éviter Mélenchon, ceux qui veulent éviter l’ex-majorité présidentielle… Mais de projet positif : point. Tous se rejettent et se haïssent, l’aptitude à former des compromis semble bien… compromise. Dure habitude à prendre : se caresser au lieu de se bugner. La victoire anglaise des Travaillistes montre a contrario combien la gauche française est médiocre. Son leader Keir Starmer, quasi inconnu, a évacué les gauchistes et a rassemblé une majorité très confortable. Les Faure et Hollande en ont été incapables, privilégiant la petite tactique IVe République au grand dessein de ressusciter la social-démocratie sous la Ve. Glucksmann se retrouve le dindon de la farce, lui qui avait bien redressé l’image de la gauche aux Européennes. Le risque était plutôt Bardela (l’ordre) que Mélenchon (le chaos), résultante des petits arrangements entre minables. Selon les estimations vers 20h40, les villes ont refusé le RN, les bourgs et les campagnes Mélenchon. Mais échec au RN : les Français ont eu peur de l’aventure, des collabos de Poutine, des relents de pétainisme. Caramba, encore raté !

De quoi goûter le second degré de ce célèbre slogan de mai 68, jamais compris à sa juste valeur : érection, piège à cons.

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Starship Troopers de Paul Verhoeven

Un film de série B avec des acteurs de série B, mais qui est le genre de divertissement grand public dont raffolent les Yankees : discipline de l’armée, sauver le monde, bluette amoureuse, grands badaboums et débauche de munitions pour massacrer d’immondes aliens. Reste que ce n’est pas aussi nul.

L’histoire est tirée du roman Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers) de Robert A. Heinlein, paru en 1959. D’infects insectes « arachnides » (qui ressemblent plutôt à des mantes religieuses) partis d’une étoile lointaine envoient vers la Terre des astéroïdes emplis de parasites qui visent à éradiquer toute vie pour s’y installer à la place. Buenos Ayres, paradis du futur, est ainsi pulvérisée. La Fédération mondiale réunie à Genève mandate donc un «Sky marshall » pour élaborer une stratégie… qui échoue. Car c’est toujours la même chose, la stratégie yankee consiste à foncer en masse pour balancer un déluge de feu partout. Sauf que les petites bêtes se terrent dans les trous et ressurgissent là où on ne les attend pas.

Nouvelle stratégie, un peu moins primaire : essayer de comprendre les étrangers. Là, c’est mieux, on recherche « le nid », l’antre de « la reine ». Et « l’opération spéciale » – c’est dit comme ça bien avant le Putin – est enclenchée : la bonne planète, le bon endroit, la bonne tactique. Une planète à la fois, dans l’ordre. La bête, immonde limace à gros yeux multiples et bouche répugnante qui adore sucer les cerveaux des humains, est prise au filet. On va pouvoir « l’étudier » (avec des méthodes de camp nazi, mais la survie humaine est à ce prix).

Voilà pour la trame. S’y greffe une historiette vaguement amoureuse entre amis. Le capitaine de l’équipe de foot (américain) du lycée Johnny (Casper Van Dien) est « sous emprise » à la fois des valeurs patriotiques pour devenir « citoyen », véhiculées par son prof d’histoire et instruction civique (Michael Ironside), et de sa copine du moment Carmen (Denise Richards), bien meilleure en maths que lui. Son père voudrait qu’il intègre Harvard et reste « civil », sans les droits associés aux citoyens mais riche et en vie, alors que lui penche pour s’engager pour baiser Carmen, qui veut devenir pilote de vaisseau spatial. Il n’en a pas les capacités intellectuelles mais peut devenir « trooper », autrement dit biffin dans l’infanterie mobile. Belle gueule, corps d’athlète, il serait le « gendre idéal » s’il était un peu moins bovin. Carmen, qui s’éloigne en raison de sa formation, privilégie très vite sa carrière à son amourette et déclare qu’elle le quitte. La carrosserie musculaire ne suffit pas à son ambition ; elle préfère être en phase avec son coéquipier Zander (Patrick Muldoon), rival de Johnny au foot du lycée, qui a plus de cervelle. Elle masque son cruel égoïsme (tellement yankee) en arborant un sourire de Cadillac découvrant son râtelier étincelant, quasi d’une oreille à l’autre, qui pousse au baiser amoureux.

Dizzy est la fille délaissée, entichée du beau Johnny qui lui a préféré Carmen. Elle s’engage à sa suite et intrigue pour être dans son unité d’entraînement. Elle sait ce qu’elle veut et elle l’obtiendra car elle est forte, déjà en foot au lycée, mais le beau gosse ne le voit pas et elle donnera sa vie pour cela. Carl (Neil Patrick Harris) est l’intello de la bande ; avec Johnny et Carmen, il jure amitié éternelle avant de s’égayer après le lycée. Excellent en maths, il est le savant rationaliste par excellence, qui n’a pas froid aux yeux mais quitte toute humanité lorsqu’il s’agit de science. C’est lui qui déterminera que les aliens ne sont pas uniques et qu’il existe une hiérarchie comme chez les humains : les « scarabées des sables » ouvriers, les « cuirassés » armes incendiaires, les « criquets » appui aérien, les « guerriers » troupes au sol, les « plasmas » lutte antiaérienne et le « cerveau » qui est le général des infects. Il l’étudiera une fois capturé avec des procédés intrusifs. Carl est télépathe, ce qui lui permet à la fois le pire (il sait que la bête est « effrayée » et s’en réjouit) et le meilleur (il suggère à Johnny où se trouve Carmen en danger de mort). Il arbore d’ailleurs un long manteau noir de colonel SS. La hiérarchie des trois est fixée : Carl colonel, Carmen capitaine, Johnny caporal, puis lieutenant faute d’officier.

Les effets spéciaux sont plutôt réussis, notamment l’arrière-train des insectes « plasmas » qui envoient des décharges d’énergie vers le ciel, et les pattes des « guerriers » qui transpercent les poitrines des pauvres humains. A noter que la tactique militaire est lamentable : les soldats en troupeau, sans ordre et trop rapprochés, leur progression dans un canyon sans contrôler les hauteurs, leurs fusils ridicules face à des insectes géants, l’envoi de troupes sans protection aérienne… L’armée est bête, on le savait ; la bêtise est ici portée à son paroxysme.

Mais on l’aura (peut-être) compris, ce film est une caricature qui dénonce l’impérialisme yankee, le militarisme patriotard, la fausse égalité des armes (quand filles et garçons, Noirs et Blancs, prennent leur douche collective tout nu). Verhoeven aime la satire bien lourde pour dénoncer le fascisme partout, même celui américain de la trop bonne conscience. Avouons que ce n’est pas sur le moment, mais avec du recul, que l’on saisit son intention. Ce pourquoi le film n’est pas aussi mauvais qu’il en a l’apparence. Les acteurs trop lisses sont des cases vides qui représentent des « types » : l’athlète trop beau gosse qui fonce mais sans cerveau, l’ambitieuse allumeuse qui sacrifie tout à sa passion, le cerveau rationaliste qui perd tout affect. A chaque fois des humains incomplets. Sans parler des rôles sociaux : les parents intrusifs, le prof manipulateur, le sergent psychopathe, le Sky Marshall imbu de lui-même. Ou des médias : les actualités avec le « voulez-vous en savoir plus ? » à cliquer sur le net.

DVD Starship Troopers, Paul Verhoeven, 1997, avec Casper Van Dien, Dina Meyer, Denise Richards, Jake Busey, Michael Ironside, Touchstone Home Video 2001, 2h10, €4,90, Blu-ray €15,61

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Les autres films de Paul Verhoeven déjà chroniqués sur ce blog

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André et David Grandis, Les bergers d’Arcadie

« Au nom du père, du fils et du petit-fils » est la première phrase de cette autobiographie à deux, ou plutôt celle des Mémoires du père mises en forme et complétées par le fils après sa mort. Ce qu’il veut ? Perpétuer le souvenir de ce journaliste de radio et de télévision des années 1970 à 2002 au fond peu connu, même s’il a été rédac’chef à France 3 et a commenté le Festival de Cannes. Il n’a même pas « sa page Wikipédia ».

Ce livre est cependant plus que le récit d’une vie professionnelle, des rencontres avec Elvire Popesco, Darius Milhaud, Fernandel, Lionel Jospin, Tom Novembre, Henri Dutilleux et les autres. Il est le récit d’un amour exclusif, inconditionnel et fusionnel avec le fils, le dernier-né d’une fratrie après deux sœurs aînées vite parties de la maison. André Grandis a souffert de la froideur de son propre père, médecin accaparé par ses patients et peu enclin aux câlins des enfants. Il a voulu faire l’inverse avec les siens, surtout après le départ de sa femme et sa demande de divorce, lorsqu’il s’est retrouvé seul avec David, le petit dernier, 6 ans.

Il a toujours craint la solitude et s’est occupé du gamin comme de la prunelle de ses yeux. « Son autorité était empreinte d’amour et de tendresse : comment pouvais je supporter de décevoir un homme pareil ? »187. Il n’a jamais été autoritaire, punisseur, violent. Tout au contraire, il a enveloppé le petit garçon de sollicitude et d’amour, pour compenser l’éloignement de sa mère, qu’il ne voyait qu’aux vacances puisqu’elle avait décidé de suivre son nouveau compagnon en Guadeloupe.

Ce sont dès lors des souvenirs en commun qui resurgissent en ces pages. « Des flambées de châtaignes dans la cheminée à Limoges par des après-midi pluvieux, puis des promenades à vélo dans les bois, notre arrêt coutumier pour terroriser les fourmis au bord du chemin. Oscar Peterson le matin sur le trajet brumeux qui me menait à l’école Maruéjols et ses collines parfumées de lavande et de thym, les petites cabanes que tu construisais pour mes soldat,s les promenades dans les Cévennes et en Camargue chez les brocanteurs. Les ferias et autres fêtes locales dans les petits villages qui entouraient Maruéjols et les concerts de jazz à Nîmes. Les journées à la bambouseraie d’Anduze et les week-ends à Salazac et chez Ida. Les parties de pétanque le soir où l’on s’aspergeait d’insecticide pour échapper aux moustiques voraces. Nice, les promenades aux îles de Lérins, au cap d’Antibes, au cap Ferrat, dans le Mercantour ? Toutes ces randonnées et ces après-midis ou je jouais pendant que tu lisais tranquillement ton journal ou que tu regardais les merveilleux paysages. Et nos voyages en Écosse, en Autriche, au Vietnam, en Thaïlande, aux États-Unis, nos vacances à Limone et mes premières descentes de ski. Et nos milliards de conversations sur tout, toutes les passions que j’ai pu partager avec toi toujours à l’écoute. Ta tendresse lorsque j’ai connu mon premier chagrin d’amour, mes doutes quant à ma carrière de direction d’orchestre, ma déception militaire, ma séparation avec Claudia lorsqu’elle a dû repartir aux États-Unis pour ses études, et surtout, avant tout, le départ de maman » 274. Tout est résumé par le fils adulte de cette vie à deux, dans l’amour réciproque et la protection du père.

André Grandis a souffert du départ de David, une fois adulte, aux États-Unis où il pouvait trouver plus d’orchestres à diriger que dans la minuscule France ; mais c’est le destin des enfants de quitter le nid. Il a adoré rencontrer son petit-fils Paul, franco-américain, qui lui rappelait son propre fils. Mais il n’a pas eu le temps de le voir grandir, atteint d’une maladie à la fois Alzheimer et Parkinson nommée « à corps de Lewy », qui abouti à son décès en 2021 à 82 ans, non sans qu’une aide-soignante non vaccinée (selon la bêtise ambiante de l’époque) ne l’ait contaminé en plus du Covid.

Père aimant, fils reconnaissant, petit-fils qui va bénéficier de cette expérience humaine unique dont on parle trop peu, l’époque étant accaparée par « les femmes », le féminisme, la féminité, jusqu’à saturation. Oui, les pères existent et sont importants pour tous les enfants ! Il n’y a pas que les mères, surtout lorsqu’elles veulent « vivre leur vie » sans s’encombrer de charges. « Je ne crois pas te l’avoir dit (écrit le fils), mais lorsque j’étais petit, je faisais parfois des cauchemars à t’imaginer mort et je me réveillais à chaque fois en pleurs et en proie à une crise d’angoisse terrible, incapable d’imaginer le monde sans toi, inconsolable » 273.

David adulte songe à la reproduction d’une peinture de Poussin, dans le salon d’André où il a passé toute son enfance : les Bergers d’Arcadie. « Elle m’a toujours fasciné par le mystère qui s’en dégage. Ces trois bergers, encore une trinité d’hommes, et cette muse qui contemple un tombeau dont l’inscription est partiellement cachée. Étant né au fond de la campagne française, le pastoralisme me touche intimement. Cette Arcadie se confond avec les paysages de mon enfance et ma spiritualité nostalgique. (…) Je me plais à voir en ces trois bergers un grand-père, un père, et un fils » p.296.

Un bel hommage à l’amour paternel et filial, à la transmission des valeurs, à la célébration de la vie dans toute sa complexité. Non, les mémoires ne servent pas seulement à «commémorer » ; elles servent aussi à instiller par l’exemple le meilleur de la génération précédente à la génération suivante.

André et David Grandis, Les bergers d’Arcadie, 2024, éditions Les routes de la soie, 407 pages, €27,00 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Alain Bauer, Les lois, décrets et arrêtés les plus cons de l’histoire

Les députés bavassent, ils n’agissent pas. Quand ils font des lois pour dicter les règles, c’est comme si c’était fait. Ils ne se préoccupent jamais de suivre leurs édits, de vérifier qu’ils sont bien respectés, qu’ils sont encore valables. C’est ainsi que pas moins de 320 458 articles de valeur réglementaires ont été répertoriés par Légifrance en 2018 : êtes-vous bien sûr de les connaître, de les respecter ? A quoi sert une règle si elle se trouve enfouie dans la jungle ? A quoi sert de continuer à légiférer tant et plus si c’est pour ajouter de la confusion ?

Avec une certaine malice, Alain Bauer, criminologue, dresse le portrait des règles « les plus cons » toujours en vigueur… Cela n’étonnera personne qu’il y en ait le plus aux États-Unis, pays fondé sur le droit mais qui s’assoit volontiers dessus, tant chaque ville établit ses propres règles, chaque État sa loi, et la fédération en plus. Mais il en reste en France, bien trop, de ces lois imbéciles, de ces règlements ineptes, de ces édits obsolètes.

Par exemple p.22, 15 000 € d’amende si l’on est « vu » nu. Il suffit que « le lieu soit potentiellement accessible au regard du public » (art.222-32 du Code pénal). Autrement dit, si un voyeur vicieux braque son téléobjectif sur votre chambre, à 50 m de tout voisinage, et vous voit sortir à poil de la douche, il peut être « choqué » et porter « plainte ». On ne condamnera pas le voyeur, ce Tartuffe hypocrite – mais vous.

Pas d’alcool sur les lieux de travail selon le Code du travail dans son art.R4228-20… sauf « le vin, la bière, le cidre et le poiré » (p.24). Une absurdité aujourd’hui, qui date du temps des paysans.

Une ordonnance du 7 novembre 1800, jamais officiellement abrogée, interdit « le travestissement des femmes ». « Toute femme désirant s’habiller en homme [doit] se présenter à la préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Sauf, depuis 1892 et 1909, « si la femme tient par la main un guidon de bicyclette ou les rênes d’un cheval ». Le Sénat l’a évoqué en séance publique du 30 juillet 2013, mais qu’attend donc le Parlement pour abolir cette imbécillité ? p.31. Ou la police pour faire respecter la loi – puisqu’elle existe ?

Un arrêté municipal de Châteauneuf-du-Pape du 25 octobre 1954, dans le Vaucluse, interdit « le survol, l’atterrissage et le décollage d’aéronefs dits soucoupes volantes ou cigare volant sur le territoire de la commune sous peine de mise en fourrière immédiate » p.38. Sûr que les extraterrestres ou les Russes ex-soviétiques testant des engins d’espionnage, vont s’en préoccuper ! Encore du temps passé et du papier gâché inutiles.

A Challans en Vendée, le maire a pris un arrêté aussi stupide le 14 février 2018, il n’y a pas si longtemps : Il a interdit la pluie sauf « trois nuits par semaine » p.46. Ce serait amusant si ce n’était jouer avec le droit. Édicter une règle absurde est le meilleur moyen d’inciter à n’en respecter aucune.

Aussi « con » le maire de Cugnaux en Haute-Garonne, qui a interdit en 2007 « à toute personne ne disposant pas de caveau de décéder sur le territoire de la commune » sous peine de « sanctions sévères » p.49. Lesquelles ? La profanation publique de cadavre par les officiels en écharpe tricolore ?

Aux États-Unis, le délire juridique est une conséquence de la psychose yankee. Ainsi, au Texas, parler à quelqu’un dans l’espoir de trouver un emploi constitue un délit selon le Code §38.12(a) alinéa 2 (p.59). Seuls les sourds et les muets peuvent légalement trouver du travail.

Les cannibalisme est strictement interdit et passible de 14 ans de prison… depuis 1990 (p.73). Avant, c’était donc permis ? Une exception quand même, au cas où : le cannibalisme est autorisé « en tant que seul moyen apparent de survie » Idaho Statutes, title 8, chap.50, 18-5003. Il faut dire que l’État est situé en pleine cambrousse, au nord-ouest de Salt Lake City, où la vie est encore sauvage…

Jusqu’en 1969, il était interdit dans l’Illinois de parler anglais car la seule langue officielle était « l’américain » 5 ILCS, 460/20 p.85. On se demande quelle est cette langue, non répertoriée. En Arkansas, les personnes athées ne peuvent occuper de position administrative ni témoigner devant une cour de justice (Arkansas Constitution art.19, sec.1. Dans cet État du sud, la discrimination est ici clairement négative et assumée. Mais il suffit de « se dire » chrétien ou musulman ou juif pour que tout redevienne possible. Hypocrisie américaine.

Le code municipal de Boulder dans le Colorado indique qu’il est autorisé d’insulter, de se moquer ou de défier un flic SAUF s’il dit d’arrêter p.94. On devrait adopter ça dans nos banlieues. De même en Utah, il est interdit de « lancer un missile » sur un bus ou une gare routière, sauf pour les « officiers de la paix » et le personnel de sécurité (Utah Code, title 76, chap.10, part.15, §76-10-1505. Il y en a qui ont du temps à perdre dans ces arguties juridiques… p.116.

En Caroline du nord, « un homme âgé de plus de 16 ans » qui séduit « une femme célibataire dans cet État » est coupable d’un délit – sauf si la femme n’était pas vierge au moment de l’infraction (South Carolina Code Title 16, chap.15, art.1 sec.16-15-50). Donc, à vous les moins de 16 ans !

Les technocrates européens sont réputés pour leur vocabulaire abscons, voire con tout court. Il faut dire qu’ils ont été élevés à l’ENA ou équivalent, où bavasser techno pour noyer le poisson est une règle de l’art. « Faites chiant », disait Balladur à ses fonctionnaires. Bruxelles l’applique. En témoigne cette Directive 2009/67/CE citée p.130 : « Les feux indicateurs de direction automobiles doivent être situés à l’extérieur des plans verticaux longitudinaux tangents aux bords extérieurs de la plage éclairante du ou des » feux de route. Comprenne qui pourra, surtout traduit en 27 langues, y compris le belge.

Alain Bauer, Les lois, décrets et arrêtés les plus cons de l’histoire, 2024, First éditions, 216 pages, €12,95, e-book Kindle €8,99

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Voir danser les filles nues, chante Nietzsche

Après les doctes débats entre le magicien et le savant qui opposent le désir à la raison, Nietzsche/Zarathoustra se propose une relâche sous la forme d’un poème aux « filles du désert ». Car il faut que nul ne soit privé de désert ! dit en gros « l’ombre de Zarathoustra » – elle n’est pas lui mais presque lui ; elle est sa part d’ombre, sa mélancolie, toujours attachée à ses pas.

Il craint « le mauvais jeu des nuages qui passent, de l’humide mélancolie, du ciel voilé, des soleils cachés, des vents d’automne qui hurlent ». Mélancolie de l’Europe pluvieuse et grise, qui appelle le soleil et la chaleur. L’air pur des montagnes de Suisse n’est pas le seul : celui du désert existe aussi. Sans nuages gris ni noires pensées.

Et « le voyageur qui s’appelait l’ombre de Zarathoustra » de saisir une lyre et de chanter son poème aux filles du désert. « Me voilà donc assis / dans cette plus petite de toutes les oasis, / pareille à une datte, / brun, édulcoré, doré, / avide d’une ronde bouche de jeune fille, / plus encore de dents canines, /des dents de jeunes filles, / froides, blanches comme neige et tranchantes, / car c’est après elle que languit/ le cœur chaud de toutes les dattes »

Complexe de castration ? L’ombre se dit « ensphinxée » par les chatteries des très jeunes filles, inventant un mot nouveau pour dire « l’air de paradis » qu’il respire – un air de nirvana où plus rien n’est à acquérir. Bien qu’il doute : « C’est que je viens de l’Europe qui est plus incrédule que toutes les épouses mûres ». Car la danseuse « s’est tenue trop longtemps (…) sur une seule jambe ».

Ce qui manque à ces filles qui savent danser, c’est la pensée ; elles n’ont qu’« idées et caprices plus petits encore, plus fous et plus méchants » ; elles ne sont que séduction, laissant « sans avenir, sans souvenir » – comme une drogue. « Elle s’en est allée pour toujours, l’autre jambe ».

D’où le rugissement de lion que chante l’ombre de Zarathoustra, ce lion qui secoue les contraintes mais n’en est pas libéré, pas encore enfant, pas encore surhumain. « Ah ! Monte, dignité ! / Dignité vertueuse, dignité d’Européen ! / Souffle, souffle de nouveau / Soufflet de la vertu ! Ah ! / Hurler encore une fois, / hurler moralement ! / en lion moral, hurler devant les filles du désert ! / – Car les hurlements de la vertu, / délicieuses jeunes filles, / sont plus que toute chose / les ardeurs de l’Européen, les fringales de l’Européen… »

L’ombre de Zarathoustra résiste à la séduction de sphinge du sexe des jeunes filles du désert, là où il n’y a qu’à se laisser vivre, de ventre en ventre, sans s’en faire plus avant. La Morale aide à surmonter cet anéantissement, dit le lion, car le lion n’a pas encore dépassé la morale, pas plus que l’ombre qui en reste tentée. Les ardeurs vitales sont des désirs normaux, plus encore ceux des Européens qui ne vivent pas dans l’hédonisme oriental, fantasmé à l’époque de Nietzsche. Cet hédonisme est un nihilisme, une annihilation par les sens, d’une jouissance de l’instant qui se fait plus grande avec l’époque (Gide publiera en 1897, soit 13 ans après Zarathoustra, LesNourritures terrestres) : « Le désert grandit : malheur à celui qui recèle un désert ! » s’exclame l’ombre de Zarathoustra en conclusion.

Chacun a chanté son chant, le voyageur et puis l’ombre. « Le Réveil » peut commencer – au chapitre suivant.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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33 Dernière vue de Tallin

Nous montons en bus sur la colline au-dessus de la mer ou a lieu tous les trois ans un festival de chant national depuis 1869, date du réveil. À la fin de l’Union soviétique, la chorale était un moment de résistance et le festival un lieu propice à célébrer la nation contre l’anonymat communiste et l’empire moscovite.

L’ambassade de Chine est en bas de la colline. Le drapeau chinois comprend cinq étoiles sur fond rouge. Les étoiles sont les provinces ethniques de Chine : les Han, les Mandchous, les Mongols, les Hui et les Tibétains. Cette interprétation est parallèle avec l’officielle qui fait que les cinq étoiles et leur relation représentent l’unité du peuple sous la direction du Parti communiste. L’étoile la plus grosse est celle du parti, les quatre autres celles des classes sociales associées par Mao : les prolétaires, les paysans, les petits bourgeois, les capitalistes patriotes. 

Le couvent de Sainte Brigitte a été incendié par Ivan le terrible il ne subsiste que le pignon. Le couvent des Brigittines depuis l’indépendance est actif.

Arrêt au port avant l’aéroport. Le petit port de plaisance est gelé en hiver, avis aux navigateurs. Vue sur Tallinn-grad au loin avec la sculpture en hommage au parachutiste en ballon à la fin du XIXe siècle qui s’est noyé car tombé trop loin de la côte. Il avait réussi le saut mais mal prévu l’arrivée. La statue de la roussalka, traditionnellement une fée ou une ondine, est ici un ange féminin (si l’on peut dire) qui porte une croix orthodoxe. C’est un hommage à la frégate naufragée qui portait le nom de Roussalka. Le tsar est venu se recueillir devant.

Nous allons marcher au marché. C’est un grand bâtiment près de la gare. Nous trouvons évidemment des étals de poissons fumés, de sprats et de harengs, mais aussi du saumon et du caviar de 13 € à 1350 € les 500 g, en fonction de la qualité. Il existe aussi un pavillon des antiquités, dont la plupart sont d’époque soviétique. Des albums de rock des années 60 et 70 sont les restes des actes de résistance de l’époque.

Les remparts comprennent 24 tours sur les 46 d’origine. Nous longeons les trois maisons dites les Trois sœurs. Une porte sculptée. Le siège du KGB est un bâtiment jaune. La Grosse Margaret est la tour principale derrière laquelle s’ouvre un bunker enterré. Saint Olaf est église luthérienne, dépouillée de tout sauf du Christ au chœur. Le plancher est peint et brillant. Les lustres-chandeliers ont un aigle à deux têtes, tsariste. Il s’y joue de l’orgue.

Nous prenons l’avion à 15h55 directement pour Paris, qui n’est pas si loin. L’Europe est un continent de petite taille.

F I N

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27 Histoire mouvementée des pays baltes

Une petite conférence du prof dans le bus, puisque nous avons des heures de voyage. Tartu a été fondée en 1030 et prise par les croisés au XIIIe siècle. Tallinn veut dire ville danoise, créée en 1343. Les Estoniens se révoltent contre les Danois, contre les Teutoniques, contre les Suédois qui ont pris Riga en 1621, contre la Russie en 1710 et en 1917. Ils proclament leur indépendance le 24 février 1918. Mais, en 1940, Staline exige des bases puis les Allemands l’envahissent en 1941 jusqu’en 1944. Après la bataille de Narva contre les derniers nazis, la domination soviétique s’étend jusqu’en 1991. Les derniers partisans ont été éradiqués en 1978.

Les chorales ont été le ciment de la résistance avant les manifestations à prétexte écologique des années 1980. Les Estoniens sont réputés taciturnes et distants, car ils vivent dispersés et dans un climat difficile. Ils sourient peu par tradition, mais plus encore par habitude soviétique de faire toujours la gueule (regardez nos socialistes !). Construire l’avenir radieux n’est pas une joie et sourire aurait signifié se moquer du monde, à la manière des bourgeois oisifs. Luther puis Staline, ce n’est pas drôle – Poutine non plus. Il faut cependant ne jamais s’énerver car les Estoniens se bloquent. Les Lituaniens, selon Pierre, sont plus chaleureux. Les Russes, en revanche, sont plus expressifs et baroques, dominateurs. Ils n’hésitent pas à dire leurs quatre vérités et à gueuler si nécessaire.

Barclay de Tolly était un général écossais au service du tsar, vainqueur de Napoléon avant Koutouzov, qui n’a fait que reprendre sa politique efficace de la terre brûlée. C’est ce dernier qui a récolté la gloire de la stratégie élaborée par le premier.

L’orientalisme russe se confond avec les conquêtes militaires depuis Ivan IV le Terrible. L’expansion se fait vers l’Asie centrale et la Sibérie. La colonisation vise aux échanges commerciaux et à la stratégie. Les garnisons appuient l’évangélisation partielle, mais une autonomie religieuse est laissée aux peuples pour les associer à l’empire russe. Le coton d’Asie centrale et le pétrole de Bakou sont vitaux. Ils ont permis à l’industrie textile de Saint-Pétersbourg de prendre son essor, grâce à la colonisation de l’Ouzbékistan. La Chine a cependant accordé une plus grande autonomie à ses provinces que la Russie soviétique.

Sous Staline, des déplacements autoritaires de population ont été effectués pour promouvoir la nouvelle citoyenneté non ethnique de l’homo soviéticus. Le communisme était à la fois une utopie « scientifique », si l’on peut dire, et un sentiment religieux. Il s’agissait de passer du Moyen Âge à la technologie du XXe siècle – du moujik au spoutnik comme disait Georges Marchais : 1957 le premier satellite artificiel, 1961 Gagarine le premier homme dans l’espace, 1965 la première sortie humaine dans l’espace, tout cela soviétique. Ce projet enthousiasmant a permis à la société d’adhérer à l’idéologie bien qu’elle ne crut pas au collectivisme communiste. C’était tellement différent du monde figé des Romanov. La chute de l’URSS a été due à la guerre des étoiles de Reagan qui a essoufflé l’économie soviétique, à l’échec technique de Tchernobyl, et à l’invasion de l’Afghanistan qui a détruit le moral de l’armée rouge. Ce fut leur Vietnam avec des musulmans soviétiques qui combattaient des musulmans afghans.

Le pouvoir doit être légitimé par le savoir, d’où la création de chaires d’études orientales en Russie, tout comme ont été créées des chaires d’études de civilisation arabe en France. Il s’agit de dominer l’autre par la connaissance de sa langue et de sa culture. Le mythe était aussi de trouver des origines communes indo-européennes pour justifier l’empire. En 1818 s’ouvre le premier musée d’art asiatique à Saint-Pétersbourg. Ce voyage aux Pays baltes devait d’ailleurs avoir lieu à Saint-Pétersbourg mais la guerre l’a empêché.

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32 Vie de Tallin

Après une théorie de petits gilets jaunes, la Maison de l’évêque. Une souffleuse de verre officie dans sa boutique. Porte de Virou ou de la terre. Des kids de collège sortent, plus ou moins vêtus. Certains sont engoncés dans plusieurs épaisseurs alors que d’autres ne sont qu’en tee-shirt. Cela fait quand même plaisir de voir des blonds et des bruns, tous blancs. Une dame passe en costume traditionnel, elle va probablement à un événement.

Au restaurant Trofé (« estonian and nordic food »), nous avons du gaspacho à la tomate (fort peu nordique), une tranche de porc aux pommes de terre et chou confit (très estonienne), et des crêpes. Un peu lourd pour l’après-midi, surtout pour ceux qui ont pris une bière.

La porte de Viru a été mentionnée pour la première fois en 1362. Elle fermait les rues commerçantes de Tallin. Seules deux tours subsistent, avec une barbacane. L’hôtel Viru, construit en 1968 à l’ère soviétique, a brûlé et a été reconstruit en 1972. Les trois premiers étages ont été sonorisés par le KGB pour écouter les délégations ou les jeunes équipes de sports. Le Kompromat consistait à enregistrer qui disait quoi et qui baisait avec qui, dès quel âge. Un ado blond me sourit alors que je prends sa photo au milieu de ses copains. J’ai pris peu avant une belle jeune fille au nombril à l’air et haut moulant sans rien dessous, malgré la température assez fraîche. Mais elle est en chaleur, pianotant avec fébrilité sur son gadget téléphonique, probablement à son petit copain qui a hâte lui aussi de se rapprocher d’elle.

Nous passons devant la plus vieille maison en bois de Tallinn ; elle est peinte en gris et présente des décorations autour des fenêtres et une frise sous l’avant-toit. Dans la rue parallèle se tient la maison de Barbie, tout en rose. Celle de Ken est en vert et à côté. Pourquoi Ken et Barbie n’ont-ils pas d’enfant ? – Parce que Ken est vendu en boîte séparée, répond Pierre.

Une statue de Kreutzwald (Valcroix si l’on traduit en français) qui a écrit l’épopée nationale à la fin du XIXe siècle sur le fils de Kale.

Palais Kadriorg puis palais présidentiel à l’emblème des trois lions, parallèle à celui du Danemark, souvenir du christianisme. Le premier pays à avoir reconnu l’indépendance de l’Estonie est l’Islande. Dans le parc, l’isba en bois de Pierre le Grand a été conservée. Dans le parc, un petit écureuil la queue en panache court de-ci delà, vif et joyeux comme un jeune kid.

Musée Mikkel. Il a été établi dans les anciennes cuisines du palais. Il n’a guère d’intérêt, collectionnant les copies. En rez-de-chaussée, une exposition de peinture soviétique est plus intéressante pour son style typique. À l’étage, les fameuses céramiques asiatiques qui intéressent le prof sont très pauvres.

Dans le parc près duquel est garé le bus, a lieu une course d’orientation, et des jeunes des deux sexes et de tous âges courent une carte à la main ou sillonnent les allées en VTT. Ils sont tous vêtus de couleurs vives, à l’américaine. Il fait chaud au soleil mais frais à l’ombre. Nous voyons aussi beaucoup de landaus. Je ne sais s’il y a une renaissance des naissances à Tallinn, au vu du plein emploi, ou s’il y a tout simplement un dispensaire dans le quartier.

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Alain Schmoll, Un drôle de goût !

L’auteur reprend les personnages de La tentation de la vague, paru en 2020, pour distiller un nouveau thriller financier à la manière de Sulitzer (et de ses nègres) jadis. C’est plutôt réussi, avec les mêmes défauts que dans le roman précédent : un début poussif, trop long, qui s’étale sur la vie privée passée sans enclencher l’action. La « préface » (datée de « mai 2029 »!) d’un faux rédacteur qui aurait connu les personnages est inutile et alourdit l’intrigue, d’autant qu’elle n’ajoute rien. Mais, une fois parti et passé le premier quart, c’est passionnant.

Werner Jonquart est fils de famille entrepreneur, patron depuis sept ans d’une multinationale familiale suisse du fromage de bonne réputation. Il sait déléguer et il finit par s’ennuyer. Alors, pourquoi ne pas vendre ses parts ? Il en possède assez peu, conservées dans une holding de tête qui elle-même possède des participations qui… au total une fraction du capital, mais suffisant pour assurer la direction.

Une fois cette idée instillée en lui, il est approché par deux groupes, l’un américain et l’autre chinois. Tous deux sont des fauves redoutables du capitalisme. Le premier en égocentré libertarien qui n’hésite pas à user de tous les moyens pour parvenir à ses fins, y compris les alliances troubles avec les mouvements extrémistes de droite trumpiste et les cartels colombiens. Le second en mandataire de l’Etat-parti chinois qui a le temps et les moyens pour lui et qui n’hésite pas à manipuler les banquiers des Triades qui font du trafic en tous genres ; des malversations tolérées par le régime s’il affaiblit l’Occident.

Werner a la fatuité de vouloir lui-même fixer les règles du jeu : une date et heure précise pour les offres ultimes, la possibilité de refuser, le cautionnement de 90 % du prix proposé à l’achat qui sera ferme et définitif une fois l’offre acceptée, le tout scruté et bardé par une bataillon d’avocats. Comme si les requins de la finance allaient obéir à des règles…

D’ailleurs, un drôle de goût survient dans certains fromages du groupe, pas partout et pas tout le temps. C’est un hacking habile qui a introduit un cheval de Troie dans le système informatique régissant les dosages. Le pentester (je ne connaissais pas ce métier neuf !) mandaté pour trouver les failles est curieusement retrouvé mort peu après s’être vanté de pouvoir remonter à la source ; il aurait succombé à une overdose dans sa baignoire, lui qui ne prenait aucune drogue… Cette déstabilisation ne serait-elle pas opérée pour faire baisser les cours de bourse et disposer d’un moyen de pression sur le « deal » ?

Comme la pression ne fonctionne pas, objectif sa vie privée. Werner est un homme à femmes depuis tout petit, mais l’homme d’une seule femme depuis son adolescence attardée lorsqu’il fut gauchiste à Cuba. Julia est son alter ego, avocate vouée aux causes libératrices, des femmes battues aux écolos anti-pollution. Elle est restée idéaliste, lui devenu réaliste. Ils se voient, se quittent se remettent, s’ennuient et se séparent, se regrettent et se remettent : drôle de goûts… Julia est mère d’une petite fille qu’elle a eu avec un avocat de Bordeaux, duquel elle s’est séparée, et qui a refait sa vie avec une autre en lui enfournant quatre enfants, elle qui en avait déjà deux. L’auteur s’amuse.

Mais Julia fréquente à Paris des gauchistes attardés de plus en plus radicaux depuis qu’ils voient que ça ne marche pas et que la jeunesse se détourne de leurs idéaux utopistes et irréalisables. De quoi être prêts au terrorisme de type Brigade rouge ou Action directe. De dangereux « insoumis » qui provoquent et paradent, agitateurs professionnels pour bouter le chaos dans la politique, l’économie, la société. Bizarrement, pour un auteur très au fait de l’actualité, la connexion islamiste n’apparaît jamais dans ces dérives sectaires à la Mélenchon, pourtant elles existent dans les mentalités. Reste que le gauchisme activiste est aussi un ennemi pour Werner, outre l’extrême-droite affairiste yankee et les Triades du parti communiste chinois.

De quoi s’en inquiéter, d’autant que l’affaire traîne à se faire. D’ailleurs, une question se pose : pourquoi diable un conglomérat américain et une entreprise chinoise veulent-ils à tout prix acheter une entreprise familiale suisse de fromages ? Certes, elle est installée à Genève, certes, elle a une excellente réputation auprès des banques, certes, elle est à proximité des Ports-francs et Entrepôts de Genève, zone peu réglementée qui abrite très souvent des œuvres d’art stockées comme en banque en dépôt sous douane illimité – parfois volées ou pillées. Est-ce la raison ? Mais la Fromagerie Jonquart ne loue aucun entrepôt dans les Ports-francs.

L’Américain mandate un commando de Colombiens pour zigouiller les Chinois, lesquels tentent d’enlever au GhB en plein Paris une Julia trop confiante. L’affaire se corse, si l’on ose dire. Werner va tout d’abord se rapprocher dune amie d’enfance devenue major à Interpol, puis, comme les enquêtes sont lentes et les menaces de plus en plus précises, il va devoir actionner ses petites cellules grises pour trouver une parade. Il s’agit de sauver sa vie, celle de sa compagne et de leur fille (il a adopté celle de Julia, dont son père biologique se désintéresse), et celle de son entreprise.

Il va trouver… et c’est plutôt original même si l’on se dit (mais après coup) que « bon sang, mais c’est bien sûr ! » Je ne vous en dis rien, ce serait ôter le suspense, même si c’est le cheminement du thriller qui passionne plutôt que la fin.

Alain Schmoll, Un drôle de goût !, 2024, éditions CIGAS SAS, 333 pages, €13,90, e-book Kindle €4,49 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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31 Églises de Tallin

Nous allons voir sur la colline. La tour date du 14e, le grand Hermann – le gardien en allemand – qui est une tour. La forteresse danoise, le château Toompea, est le siège du Parlement estonien, 101 députés qui élisent le président et le Premier ministre. Le parc Lindamagi a été lieu de résistance antisoviétique dans les années avant l’indépendance.

L’église orthodoxe Alexandre Nevski a cinq bulbes, le central représente le Christ et les quatre autres les évangélistes. Le bulbe s’appelle kokochnik en russe. Sous l’église Saint Nicolas, des moines fantômes se représentaient en bronze, sans visage.

Doma, la cathédrale Sainte-Marie, coûte 2€ l’entrée. Elle est protestante. Juste après, un kiosque animé par une femme mûre vend des amandes parfumées à la cannelle, à l’orange, à la cerise, au cassis, ce qui fait le délice de ces dames qui s’empressent d’en acheter des sachets à 5€ chaque pour offrir en cadeau à leur femme de ménage, leur jardinier ou leur chauffeur. Je n’ai aucun de ces personnels de maison et je me contente du fumet. Le kiosque est à l’enseigne du moine gourmet et se trouve littéralement dévalisé : la femme a dû faire sa recette d’une semaine. Un peu plus loin, nous admirons un point de vue sur la vieille ville et le port

Nous allons au café Maiasmokk, le plus vieux et le plus célèbre de Tallinn. Établi en 1864, il se situe au 16 Pikk street, en face de l’ambassade russe devant laquelle guettent, moteur allumé et phares en veille, deux voitures de police. Une cinquantaine de panneaux couverts d’affiches anti-Poutine sont disposés devant la façade. Le tyran mafieux du Kremlin est qualifié de tous les noms : terroriste, kidnappeur, abuseur d’enfants, tueur, et ainsi de suite. C’est réjouissant. Le café est à 2,50€ et d’ambiance viennoise. Des pâtisseries faites maison et des massepains peints à la main font la réputation du Maiasmokk. La petite fille en massepain est célèbre, présent d’un jeune homme à sa promise en 1936. Il est dit que la ville de Tallin (qui s’appelait Reval dans la Hanse), fait concurrence à Lübeck pour avoir inventé la pâte d’amande sucrée. Le massepain était d’abord utilisé comme médicament – on ne sait contre quoi – peut-être la faim ?

Le Vieux Thomas sert de girouette à l’hôtel de ville qui date de 1432. Une vieille pharmacie vend encore des herbes et de potions de grand-mère – mais l’entrée est payante, 2€. Les maisons marchandes médiévales se situaient en face des remparts, dans une ruelle qui les longe.

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