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Kevin Escoda, Géopolitech

Ce livre est « la vision d’un technophile curieux qui a eu la chance de toucher les fils, et qui a essayé, honnêtement, de vous montrer où ils mènent », écrit l’auteur. Lequel a œuvré des années dans la finance, pour y adapter les nouveaux outils de l’IA, avant de fonder sa société de conseils aux entreprises et institutions. Ses formations pédagogiques, qui expliquent son style parlé, ses explications détaillées, ses anecdotes, son art du suspense, ont donné lieu à une trilogie, De la Finance Décentralisée à la DeFi Institutionnelle, De la machine qui calcule à la machine qui pense, et Géopolitech.

L’historien Fernand Braudel a étudié l’histoire du capitalisme et a déterminé trois étages dans la vie économique :

1 – l’économie matérielle au ras de la terre,

2 – l’économie des échanges marchands,

3 – l’économie de la pure spéculation et du risque – étage où se situe le véritable capitalisme fait de risques, commerce au loin, spéculation, pratiques de monopole, concurrence déloyale – en bref un univers économique libertarien affranchi de toutes règles.

Je me propose donc de vous chroniquer ces trois ouvrages, non dans l’ordre de leur parution selon l’auteur, mais dans l’ordre de l’actuel capitalisme, dont je rappelle qu’il n’est pas une « idéologie » mais une technique d’efficacité économique maximum, mesurée par le profit. Pour moi, les puces et les logiciels, en bref la technologie, est l’étage de base, l’économie matérielle qui permet aux superstructures que sont la monnaie pour les échanges marchands, et la course au pouvoir monopolistique et à la domination par tous les moyens via l’IA, lieu du véritable capitalisme de prédateurs aujourd’hui.

La technologie n’est rien sans base matérielle, caractérisée par deux questions : « Par où ça passe ? Et qui peut fermer ? » Celui qui tient les goulets d’étranglement du système économique commande. Par exemple les puces électroniques.

Morris Chang, Chinois immigré aux Etats-Unis, devenu ingénieur, fit sa carrière chez Texas Instrument avant d’être recruté par Taïwan pour diriger son institut de recherche technologique. Il avait 55 ans et a tout recommencé en 1987 pour fonder TSMC (Taïwan Semiconductor Manufacturing Company). « Son entreprise ne concevrait jamais rien en propre. Elle se contenterait de fabriquer, avec une précision obsessionnelle et sans rien signer, les dessins imaginés par d’autres. Une fonderie pure, dit-on, qui imprime les puces des autres comme un typographe imprime les livres d’autrui, sans prétendre en être l’auteur. » Cette entreprise est la base qui permet aux téléphones mobiles, aux cartes vidéo, à l’IA dans les ordinateurs, de se déployer. Rien sans elle, elle commande l’aval et le prend en otage. Or, avec les années, elle est la SEULE au monde à le faire aussi bien, aussi vite, aussi précisément. « Aujourd’hui, TSMC fabrique plus de la moitié de toutes les puces produites à façon dans le monde, et la quasi-totalité des plus avancées ». D’où l’intérêt stratégique de Taïwan, qu’un éléphant ignare, Sa Majesté Foutraque 1er, empereur des Amériques, ne comprend pas, laissant la Chine Pop avec l’idée que l’envahir ne serait pas si grave et qu’aucun Américain ne mériterait de mourir pour elle. Heureusement, pourrait-on dire, « TSMC ne peut graver ses dessins infinitésimaux que parce qu’elle possède une machine (…) qu’une seule entreprise au monde sait construire, (…) ASML », aux Pays-Bas. Toute l’intelligence a quelque chose de matériel, elle se trouve dans un lieu, et elle a un maître.

On peut la fermer en restreignant les exportations ; on peut la taxer. Et les Etats-Unis ne s’en privent pas. Pour eux, pour le monde, la course vers l’IA est « la » course géopolitique qui seule permettra la puissance. Donc le capitalisme doit s’appuyer sur l’État, seul à même de contrôler la base matérielle : les terres rares, les investissements énormes dans les usines de puces et des data centers, la course à l’énergie, l’usage de l’IA. La Chine développe son propre système, puisqu’elle est restreinte par la politique américaine.

Dans cette course, tous les coups sont permis. Et l’usage de matériels, de logiciels et de GPS permettent, via les métadonnées présentes dans chaque photo, dans chaque trace sur le net, dans chaque appli, de savoir qui vous êtes, où vous vous trouvez, rendant l’espionnage, donc le contrôle, facile à opérer pour quiconque, un service, un parti, un État, qui le voudrait. De plus, les virus et autre spywares permettent de vous traquer, de vous modifier, de vous immobiliser. Quand tout est connecté, tout est atteignable. Stuxnet l’a fait pour les centrifugeuses iraniennes. Le pire est que l’on ne peut attribuer l’attaque à personne avec certitude, ce qui dissout la dissuasion. Ainsi l’attaque de 2017 qui a paralysé l’Ukraine, remontant aux multinationales qui commerçaient avec elle. Aucune signature – un fort soupçon : celui à qui le crime profite. Quant aux bipeurs qui ont explosé aux oreilles des militants armés du Hezbollah au Liban, en 2024, ils montrent que « la route qui mène un objet jusqu’à toi, la longue chaîne invisible de mains, d’usines, de navires et d’entrepôts par laquelle arrive ce que tu achètes, est elle-même un champ de bataille. » Les arnaques au faux PDG qui ordonne un virement, au faux Brad Pitt qui pleure pour qu’on l’aide, minent la confiance. Comme dans les mauvaises séries télé, l’agresseur est celui que l’on trouvait le plus sympathique. Autre version, la sécurité ne vaut jamais que par son maillon le plus faible, sa famille, ses dettes, ses secrets.

Le pouvoir de voir, d’espionner et d’agir est tombé, avec l’essor de la technique, des mains des États aux mains de n’importe qui. Pour le pire avec les hackers qui volent et qui rançonnent, pour le meilleur avec les bénévoles qui traquent les pistes des registres et reconstituent les crimes d’État : l’avion néerlandais abattu au-dessus de l’Ukraine le 17 juillet 2014 par des pro-Russes du Donbass, l’empoisonnement en mars 2018 par Novitchok, neurotoxique de fabrication militaire russe, l’empoisonnement de Navalny en août 2020 dans un avion par le même poison russe.

Les mines, les usines de raffinage, les détroits du commerce, les câbles sous-marins, le réseau de paiement international SWIFT, le GPS, sont autant de nœuds du pouvoir. Attaquables, donc sensibles. Sans signature ni évidence, donc sournois. « Et ce que les armes invisibles risquent de rompre est précisément cet équilibre, parce qu’elles rendent l’agression économique, presque gratuite, et la riposte impossible, poussant tous à devenir, peu à peu, sans s’en apercevoir, des faucons. » Plus un voisin s’arme, plus cela vous inquiète et vous fait armer davantage. Et si les deux puissances sont convaincues que l’affrontement est inévitable, cela devient une prophétie autoréalisatrice.

Mais les lois physiques imposent une limite. La loi de Moore qui prophétisait que la puissance des puces doublait à intervalles réguliers touche un mur physique. « Les transistors les plus avancés sont désormais grands comme une poignée d’atomes, et sous l’atome on ne peut pas graver, parce que sous l’atome la matière cesse de se comporter comme nous le voulons et commence à obéir à des lois fantômes, probabilistes ». Pour augmenter la puissance, il faut multiplier les puces, donc en revenir au matériel : usines, terres rares, savoir-faire. Quant au cryptage, fondamental pour les cryptomonnaies, il ne tient que par l’impuissance provisoire des ordinateurs à calculer. Reste une chose que les machines ne posséderont (peut-être) jamais : le jugement humain. « C’est la faculté exacte que j’ai passé tout le livre à vous demander d’entraîner : la suspension, le doute, le refus de croire la première chose qui apparaît, fût-elle criée avec la certitude maximale par une machine. »

L’Europe ne produit quasiment pas de puces, n’écrit presque pas de logiciels, ne raffine pas de terres rares, dépend des satellites américains pour sa défense. Mais cette position soumise n’est pas éternelle ; il faut seulement le vouloir. Chaque monopole technique enseigne à s’en passer, à le contourner, à inventer à côté. Pour cela, les citoyens doivent apprendre à voir, à décrypter, à douter, à lire la géographie du pouvoir : cela s’appelle la géopolitique. « Tout ce qui semble dématérialisé, les données, l’argent, même l’intelligence, repose sur très peu de choses physiques, concentrées en très peu de points ; et qui tient la chose tient le flux qui y passe. »

Eclairant, facile à lire, divertissant pour qui n’y connaît rien.

Kevin Escoda, Géopolitech – La géopolitique secrète de la technologie, 2026, édition indépendante, 315 pages, €31,64, e-book Kindle €11,99

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Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé

Marc Soulier, gamin de la Croix-Rousse, est tombé tout petit dans la science-fiction et la fantaisie, grâce à son père qui possédait une vaste collection d’ouvrages du genre. Il a pris à 13 ans le pseudonyme littéraire de Yal Ayerdhal. Autodidacte et sans diplôme, mais avec une forte imagination contre l’injustice, il écrit des histoires qui divertissent et instruisent à la fois. Il mourra d’un cancer en 2015.

Ce roman de fantaisie, situé dans un Moyen Âge mythique, est une leçon de science politique. Il s’agit d’une colline qui se rend libre parce qu’elle est facilement défendable. Mais il faut convaincre les habitants, tous égoïstes, qu’agir avec les autres est profitable à eux-mêmes. C’est le but du Parleur, anarchiste philosophe qui a échangé une correspondance avec le poète Karel, arrêté puis assassiné pour propos subversifs envers le Dogme, la Ghilde et le Roi. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Poutine, comme Xi, Erdogan et accessoirement la Trompe, agissent de même. Le Dogme est l’idéologie, qu’elle soit religieuse ou laïque ; la Ghilde est l’aréopage de marchands, entrepreneurs et industriels qui font marcher l’économie ; le Roi est le vantard élu qui ne songe qu’à faire la guerre. « Il est intolérable de consacrer son existence à la seule survie, pendant que d’autres peuvent briser n’importe quelle vie sur un caprice, et qu’ils ne s’en privent pas ! » p.227. Et pourtant, se soumettre signifie tolérer l’intolérable. Dès lors, disait Karel, « si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer ».

Dans la cité de Macil et son royaume, le Dogme justifie le pouvoir, tandis que la Ghilde agit dans l’ombre pour manipuler les princes et en mettre un à sa solde sur le trône. Quant aux habitants, ils sont pressurés à la limite de la misère, devant travailler dur et payer de gros impôts pour financer les nantis et les guerres qui leurs servent de jeu. Le vagabond pèlerin que les Collinards vont surnommer Parleur parce qu’il cause bien, instille en chacun des rêves de justice et des idées de solidarité pour résister. Il s’acoquine avec Vini, la sœur du poète assassiné Karel, qui ouvre ses cuisses à qui lui plaît et finira violée en collectif par la répression, mais chroniquera le rêve de l’Enclave.

Car tous, petit à petit, adhéreront à la résistance. D’abord contre les pillards lors d’un épisode de famine en hiver, puis contre l’excommunication de leur prêtre du Dogme par la Hiérarchie, enfin contre les impôts arbitraires toujours plus lourds. Ils vont s’organiser, instaurer une égalité entre tous pour la répartition de la nourriture et des vêtements, un Conseil élu qui débattra des questions avant de les soumettre au vote. Il est bien évident que l’époque n’est pas mûre pour une quelconque « démocratie », mais l’idée fait son chemin dans les têtes. Les privilèges ne sont justifiés par rien et chaque être humain a le droit de se révolter. Tuer ceux qui se dressent contre l’ordre établi est un plaisir moral de ceux qui ont la force, mais les prive de bras et de production. D’où la résistance sans violence de Parleur, qui montre l’absurdité de la situation.

Tout finira mal, sauf le rêve qui passe les générations, toujours renaissant.

Une écriture fluide, de l’action et des personnages attachants, pour une véritable leçon de science politique où Machiavel n’est jamais loin.

Prix Ozone 1998.

Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé, 2009, Livre de poche 2016, 445 pages, occasion €3,65, e-book Kindle €7,99

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Pour réussir, soyez ridicule, dit Alain

En relisant Balzac, le philosophe Alain tombe sur le bégaiement du père Grandet – uniquement lorsqu’il parle affaires. « C’est un bon moyen de cacher sa propre pensée et de faire sortir celle de l’autre, par la furieuse envie qu’il a bientôt de finir les phrases du bègue. Ainsi, le bègue est un profond diplomate en ce sens-là, et en cet autre sens qu’il est pris pour un niais par les sots ». Le génie Grandet est de dissimuler pour mieux étourdir.

Ne soyez pas beau parleur, analyse Alain ; ne paraissez pas jeune, beau, vif, intelligent. Au contraire, dissimulez vos qualités pour les rendre acceptables. Paraissez ridicule pour ne pas être dangereux aux arrivistes aux dents longues. Vous insinuerez vos idées sans les imposer, comme par hasard, et vous aurez du pouvoir sans le vouloir. « Et sans doute il n’inquiéta personne », dit Alain d’un camarade de collège bégayant et nasillard. « Et sans doute, il n’inquiéta personne, à cause de ses ridicules évidents ; ses chefs, l’aimèrent du premier mouvement, parce que sa jeunesse n’avait rien de cette vivacité et facilité qui irrite presque toujours un vieil homme, en lui faisant voir qu’il n’est plus comme il était. Quand le roi est chauve, les courtisans savent bien qu’il faut porter perruque ; mais le chauve est plus délicatement flatteur. » Les gens ne se méfient pas de qui paraît plus handicapé qu’eux. Au contraire, même, ils le protègent, assurés qu’il sera bien le seul à ne pas lui faire de l’ombre.

C’est ainsi que l’intelligence surprend le secret d’autrui sans jamais livrer le sien, trop embarrassé de paroles. Et en même temps, dit Alain, cette parole en vrille s’incruste dans les oreilles et s’imprime dans les mémoires. On la ridiculise en l’imitant, ce qui accentue sa portée. « Ce genre de pouvoir dépasse de fort loin la persuasion » – ce pourquoi les politiciens les plus ridicules, les plus imités par les bateleurs, gardent aujourd’hui cette puissance de rester gravés dans les esprits. Souvenons-nous de la marionnette de Mitterrand face à la marionnette du journaliste de gauche Haïm El Kabbach, dit Jean-Pierre Elkabbach : « le pouvoir !… Monsieur Elkabbach, le pouvoir !… ». Ou encore : « appelez-moi Dieu… » – c’est un peu plus fort que « Jupiter », n’est-ce pas ? Tout est dit du personnage. C’est ce que l’on retient le mieux de lui.

Alain le dit de son camarade bègue : « Mais faire le sphinx avec cela par nécessité, laisser tout à deviner, jeter les autres, par l’impatience, dans d’imprudents discours, et ne pouvoir s’échauffer soi même sans devenir alors tout à fait inintelligible, c’étaient de tels avantages qu’il s’éleva comme une fusée, et sans retomber ». Si vous n’avez pas cet « avantage » de naissance, feignez. C’est un procédé d’orateur de baisser la voix parfois pour mieux qu’on vous écoute ; c’est un procédé de haut fonctionnaire ou de politicien de parler sans cesse pour ne rien dire, laissant les autres imaginer ce qu’ils croient ; c’est un procédé de sagesse de se taire lorsqu’on n’a rien à dire – les autres croient alors que votre pensée est profonde et réfléchie.

Le petit Grandet a des choses à nous apprendre. Relisons Balzac.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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The Mist de Frank Darabont

Un soir, un énorme orage, une tempête, au matin les arbres déracinés, le hangar à bateau écrabouillé, tout comme la Mercedes du voisin, et une brume inquiétante qui vient de l’au-delà du lac. Bizarre ! Habituellement, elle venait des montagnes. Il faut réparer, refaire provisions. À Bridgton, dans la région des lacs du Maine, à l’extrême nord-est des États-Unis, le centre commercial réunit autour du parking commun le supermarché, la pharmacie, et quelques autres boutiques. C’est le lieu des cancans, des rencontres. David (Thomas Jane) et son fils Billy (Nathan Gamble, 10 ans au tournage), quitte les Drayton’s, leur domaine, pour aller y faire des courses ; ils laissent maman à la maison, à tout ranger après la nuit dans la cave.

Le supermarché est plein, les gens font comme eux des provisions et accumulent les outils pour réparer. Les affaires vont bon train, bien que le courant ait été coupé, tout comme les téléphones. Des voitures de police et des dépanneuses passent à toute vitesse, sirènes hurlantes ; des camions militaires bourrés d’hommes aussi. Que se passe-t-il ? La brume arrive, un habitant surgit paniqué, saignant du nez. Dan Miller (Jeffrey DeMunn) a senti un danger caché dans la brume, devenue si épaisse qu’on n’y voit plus à un mètre. Il demande qu’on barricade les portes. Billy se réfugie dans les bras de son père, mais celui-ci le délaisse rapidement pour aller voir dans la réserve, où il a entendu du bruit. C’est le rideau de tôle qu’on essaie d’enfoncer, tandis que le générateur surchauffe, son conduit d’évacuation bouché de l’extérieur.

Norm, le magasinier encore adolescent (Chris Owen), joue au dur pour aller voir, malgré les avertissements de David. Il est soutenu par les bouseux du coin, Myron LaFleur et Jim Grondin (William Sadler), des Hillbillies obtus (à noms français…) qui se braquent de voir un New-yorkais leur dire ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire. Poussé par les primaires, le boy se veut des couilles et sort dans la brume. Il n’a pas fait un mètre qu’une grosse tentacule l’attrape par la jambe et le tire au-dehors. David le retient et demande aux bouseux de l’aider. Mais les Hillbillies ont un petit cerveau mal relié et, comme les dinosaures, il leur faut plus d’une minute pour que le signal envoyé arrive jusque dans le corps. Lorsqu’ils se bougent, c’est trop tard. Le garçon est flagellé au sang par les tentacules griffues, puis emporté malgré les efforts. David enrage. Les cons ont gagné, leur bêtise a coûté la vie à l’adolescent. Le plus con regrette, mais se prend un poing dans la gueule par le citadin. On se dit qu’il y a peu, ce genre de bouseux a voté Trompe, ce bouffon vaniteux à grand gueule – par ressentiment d’être aussi primaire, par bêtise de s’obstiner dans l’erreur.

Le film est tiré de la nouvelle Brume de Stephen King, publiée pour la première fois en 1980, et accumule les clichés sur l’Amérique contente d’elle-même de l’ère Bush junior, confrontée à la menace imprécise du terrorisme islamiste. Il y a la masse ignare et amorphe qui suit la plus grande gueule ; la tarée de Dieu (Marcia Gay Harden) qui prophétise l’Armageddon en citant la Bible – toujours l’Ancien testament, jamais le message du Christ – ; le Noir arrogant, fier d’être avocat et de posséder le droit au bout des ongles, prêt à faire un procès à quiconque le contre ; l’affairé en Ollie (Toby Jones), codirecteur du magasin, toujours prêt à « faire quelque chose » ; les jeunes militaires perdus sans ordres, incapables de la moindre initiative malgré leur carrure et leur jeunesse ; la fille qui rêve d’être ravie ; la femme qui n’a jamais eu d’enfant et le regrette  (Laurie Holden) ; la vieille institutrice qui a connu les bouseux enfants et les juge à leur aune.

David se dit qu’il faut informer les autres du danger qui menace à l’extérieur. Il pense que son voisin, l’avocat Brent (Andre Braugher), a suffisamment de raison pour le croire et l’aider. Mais le Noir se méfie, comme tout minoritaire, de ces Blancs qui aiment à se moquer de lui. Il n’y croit pas, à cette bête tentaculaire surgie de nulle part, il croit qu’on se fout de sa gueule, bouseux et New-yorkais alliés. Il refuse même d’aller constater par lui-même le bout de tentacule tranché à la hache qui reste dans la réserve, une fois le rideau (enfin !) refermé. Au contraire, il s’obstine à penser et à faire l’inverse : il sort dans la brume avec quelques autres qu’il a réussi à convaincre, pour prouver qu’il a raison. A ce jeu de poker, il perd évidemment. David l’a convaincu de s’attacher une corde à la ceinture, au cas où on devrait le tirer en urgence. Ne reviennent que les jambes, tout le reste a été croqué. Pas meilleur que les primaires, l’avocat sûr de lui – une allégorie d’Obama.

David a une fois de plus confié son fils à une jeune institutrice, Amanda Dunfrey, qui s’est frittée avec Madame Carmody, la tarée de Dieu qui psalmodie et prêche tout haut devant tous ; elle se prend pour l’envoyée du Dieu vengeur, plus celui du Talmud que celui des chrétiens. Devant la résistance des autres, elle se fanatise et s’érige en vengeresse, la Main de Dieu pas moins. Amanda a avec elle le revolver de son père, et une boite de cartouches ; elle le confie à Ollie, ancien champion de tir régional qui sait tirer. Celui-ci descend plusieurs sales bêtes qui réussissent à pénétrer dans le magasin par les vitrines. Car les clients se sont empressés, la nuit venue, d’allumer toutes les lumières à pile qu’ils ont pu, attirant ainsi les insectes géants, donc leurs prédateurs ptérodactyles, lesquels brisent quelques vitres avec leur bec pointu et volettent entre les rayons, cherchant une proie. La bêtise une fois de plus de la débauche de « moyens », pour compenser le déficit de réflexion des Américains. David, qui a une fois de plus délaissé Billy, se saisit de balais qu’il fait tremper dans l’huile et enflammer, pour en descendre quelques-uns. Mais le feu prend sur un client, gravement brûlé, et il faut cesser de faire n’importe quoi. Éteindre les lumières est plus sensé. La Carmody, devant un insecte qui la fixe, ne bouge pas, attendant le jugement de Dieu. Comme pour les abeilles, qui ne piquent qu’en panique, l’insecte s’en va devant son immobilité – et elle « croit » qu’elle est élue ; les plus cons autour d’elle le croient aussi.

David laisse toujours Billy pour prendre la tête d’une expédition vers la pharmacie à une vingtaine de mètres, ramasser des antidouleurs et quelques médicaments pour soigner le brûlé grave et les blessés bénins. Ils trouvent des hommes encoconnés par des araignées, et quelques géantes qui les attaquent. Ils y laissent quelques morts, sans rapporter les médicaments récoltés, dans la panique. C’est alors que papa David jure à fiston Billy de ne plus jamais le quitter, et de lui éviter quoi qu’il en coûte de tomber entre les griffes des monstres. Serment funeste.

La Carmody, qui s’était opposée en public à ce qu’on empêche « Dieu » de faire ce qu’il a décidé, en sort grandie devant tous. Elle fait même avouer publiquement au dernier militaire vivant, Jessup (Sam Witwer), dont les copains viennent de se pendre dans la réserve, que « les créatures » viennent probablement d’un projet « scientifique » classé « secret défense », visant à ouvrir une autre dimension pour voir ce qu’il y a derrière : le mythe de l’Apprenti sorcier, l’orgueil humain démesuré qui défie le Créateur. La Carmody le charge de tous les péchés du monde et le désigne comme bouc émissaire par sentence divine. Ses partisans bouseux obtus poignardent le jeune homme, qui se laisse faire, en contaminé de la doxa. Il est expulsé au-dehors, agonisant, et ne tarde pas à être happé par une bête ayant la forme d’une mante – évidemment femelle, et évidemment religieuse – message subliminal qui donnera sous Trompe la réaction masculiniste.

David voit qu’il n’y a rien à faire contre la stupidité humaine et décide, avec quelques-uns qui pensent comme lui de quitter le magasin à l’aube pour rejoindre son 4×4 et rouler vers le sud. Ils sont surpris par la Carmody, munie d’un grand couteau, qui les empêche de sortir et les accuse de vol de nourriture et d’hérésie religieuse. Elle exige que « le petit blond » Billy soit sacrifié à Dieu pour apaiser son courroux, tout comme Isaac que son père Abraham devait égorger. Ollie tire. Une balle dans le vagin, une autre dans la tronche, la Carmody s’effondre, son fiel et son fanatisme avec. Pas de balle dans le cœur, elle n’en a pas. Ses partisans, domptés, reculent. Dans leur petit cerveau, Dieu l’a voulu ainsi…

Dehors, justice compensatoire malvenue (il avait raison de tuer la tarée), Ollie se fait éparpiller par les mandibules d’une créature tandis qu’Ambrose et Myron sont dévorés par de grosses araignées. Bud réussit à regagner le supermarché et s‘y enfermer avec les autres. Seuls David et son fils Billy, Amanda qui le tient sur les genoux, Irene et Dan, gagnent la voiture, qui démarre, sa batterie de phares tous allumés comme une guirlande de Noël pour percer la brume – et affirmer la débauche d’énergie, le gaspillage inhérent à toute l’industrie américaine. A la maison Drayton, maman est encoconnée, morte. Sur la route, jonchée de carcasses de voitures et de bus, ils avancent lentement. Un gigantesque six-pattes surmonté de tentacules flottant au vent, passe lourdement devant eux, faisant trembler la chaussée. Le véhicule avance toujours mais la brume persiste, et l’essence, pompée par le gros moteur américain gourmand, vient à manquer. Que faire ?

Le tragique réside en la cavalerie, qui surgit, mais trop tard comme toujours. La musique The Host of Seraphim, du groupe Dead Can Dance, mélange chants et gémissements en requiem de la race humaine. Tout un régiment de blindés remplis d’hommes en tenue anti-chimique, munis de lance-flammes arrive, survolés par des hélicoptères d’attaque. Ils éradiquent les cocons, les bestioles d’outre-monde, et ramassent les humains survivants en route. Dont la femme qui est sortie seule dans la brume, personne du supermarché ne voulant la suivre alors qu’elle voulait rejoindre ses enfants petits. Hélas, il restait quatre balles pour les cinq dans la voiture et David a mal choisi.

Plus qu’un simple « film d’horreur », le propos est centré sur le comportement irrationnel des humains confrontés à ce qu’ils ne comprennent pas. Sorti huit ans après les attentats du 11-Septembre, c’est une allégorie de l’Amérique d’époque. Le refuge dans « la religion » évite de réfléchir à ses propres erreurs ; la division en factions antagonistes montre l’incapacité à s’unir, Républicains et Démocrates, face à un danger inconnu ; le développement d’une culture de la peur permet d’assurer son pouvoir. Bush fils prédisposait à Trompe II et à son vice Vance. Déjà, au cinéma, l’alerte était donnée. Attention aux moins de 12 ans.

DVD The Mist, Frank Darabont, 2007, avec Andre Braugher, Laurie Holden, Marcia Gay Harden, Thomas Jane, Toby Jones, TF1 studios 2009, doublé anglais, français, 2h06, €6,86, Blu-ray €14,28

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Herbert Lieberman, La 8e case

Décédé en 2023 à 89 ans, cet écrivain américain à succès a erré entre roman policier et roman psychologique. La 8e case est psychologique. Il a pour décor les forêts des domaines de Nouvelle-Angleterre, à l’extrême nord-est des États-Unis, parsemées de monadnocks, des buttes résiduelles d’érosion. Le foncier est imprécis, d’où le métier d’arpenteur régional. Cet homme, vigoureux à force de sillonner les bois et les reliefs, connaît les cartes anciennes et le jargon des parchemins d’héritage ; il guide les nouveaux propriétaires pour connaître les limites de leur domaine.

C’est le cas du docteur Cage, qui vient d’acquérir le manoir de son grand-père décédé, flanqué d’un vaste domaine boisé. Il arpente avec Rogers, son aide de 20 ans Tom, et les propriétaires voisins, les repères fixés depuis des décennies. En tout, dix personnes dans les bois denses. Presque tous cousins cousines, mariés entre eux, sauf trois pièces rapportées. Tous se connaissent depuis l’enfance, y compris Cage, qui venait en vacances chez son grand-père.

« Direction est, 18 chaînes, 44 maillons jusqu’à un noyer et un tas de pierres », dit l’arpenteur Albert Rogers. Et Tom Putney l’assistant de répéter, avant de se rendre à l’endroit indiqué, suivi des autres pour vérifier. La journée est avancée et le domaine est vaste ; les frontières sont longues à mesurer. Les gens se lassent. Sybil Jamison, épouse du pleurard Freddy, drague ouvertement le jeune Tom aux hanches étroites et aux épaules larges ; elle le frôle, lui caresse brièvement l’entre-jambes. Le garçon est gêné et fuit ; il a été confié à Rogers à l’âge de 5 ans par l’Assistance publique et l’arpenteur lui apprend le métier comme un père. Mais Rogers, s’il a une grande mémoire, est un peu simplet et Tom ne retient guère. Les autres, outre Cage, célibataire dans la quarantaine, sont les Garvix, mari et femme, Léo et Gladys. Léo est nabot depuis l’enfance, ce qu’il compense par de la musculation et une arrogance sans limites, à la Trump ; Gladys a été jeté dans ses bras par sa mère pour son fric. Car Léo, sans faire d’études, a réussi et créé une entreprise qui va être introduite en bourse. Ollie Gelston et John Bayles sont les cousins de Leo Garvix et de Sybil Jamison, eux-mêmes propriétaires des domaines voisins.

En fin de journée, alors qu’ils devaient prendre le chemin du retour, Rogers se met à se balancer d’avant en arrière et à proférer des paroles incohérentes. C’est une attaque, dit le docteur, autrement dit un AVC. Il en a déjà eu plusieurs, avouera Tom, mais à chaque fois s’en est remis. Peu probable à plus de 80 ans, soupçonne le docteur Cage, mais il le garde pour lui. Car, finalement, personne du groupe ne sait où est la maison. Tom a toujours suivi, il ne se repère pas ; les autres se sont toujours laissé conduire par le personnel spécialisé, comme les riches qu’ils sont ; Cage n’est pas du pays et ne connaît pas cette forêt.

Retour à l’état sauvage. Prégnance des émotions sur la raison dans la panique et la propension à l’obéissance ; difficulté à surmonter les apparences trompeuses et les vérités dérangeantes que masque habituellement la vie sociale ; incapacité à observer le monde alentour, les aliments possibles, la cueillette de plantes comestibles, peut-être la chasse, l’eau à trouver, les couches à construire ; accepter le destin et faire avec… La petite société en vase clos dans la nature est livrée à elle-même et les tempéraments se révèlent, se heurtent, s’affirment par la force. Leo Garvix prend la tête, lui qui en a deux de moins que les autres. Rien que par sa force de conviction : « nous serons rentrés dans un quart d’heure » – quatre jours plus tard, toujours rien, à la Trump qui fanfaronne en matamore, grande gueule et petits bras. Mais les autres le « croient » et c’est ce qui est essentiel pour le moral.

Seuls deux résistent, l’un passivement, le docteur Cage, porté à privilégier la cohésion du groupe pour ne surtout pas se séparer, ce qui serait mortel ; le second activement, John, lorsqu’il décidera au quatrième jour de rompre tout net et de partir vers ce qu’il a la conviction d’être la bonne direction, en suivant la litanie des orientations et chiffres répétés inlassablement par un Rogers insane. Car Leo Garvix est un manipulateur – comme Trump là encore – mais le roman a été publié en 1973. Il marque le tempérament hâbleur du commercial yankee dont le Bouffon dealer est la caricature faite président.

Et puis Leo entreprend son coming-out out : j’veux voir qu’une tête ! Je suis le Chef ! John Bayles parti, certains – certaines surtout – sont prêts à le suivre, Gladys, Freddy, Sybil : pas question ! Après le décès (inévitable) de Rogers, Garvix a circonvenu le jeune Tom, influençable, et en est devenu le mentor ; il a tué un écureuil et Tom et lui sont les seuls à en manger, marquant l’écart entre les prédateurs et les passifs. Sur un geste de Leo, Tom va sortir son couteau et poignarder Gladys dans les fourrés, en fuite pour suivre John. Gladys est pourtant la femme de Leo, mais il détestait son mépris et « le Chef » a mis à profit cette circonstance dramatique pour l’éliminer. « Unis, nous triompherons. Divisés, nous échouerons… Compris ?… » Et tous de le suivre, il connaît le chemin – et là où il y a une volonté, il y a un chemin, dit Nietzsche.

Ce n’est pas écrit explicitement, mais le groupe va retrouver la maison, à un quart d’heure cette fois-ci, comme Leo l’avait dit. Tom a vu le clocher de l’église lorsqu’il est grimpé à un grand arbre. Au fond, Leo Garvix a toujours su où il était, ayant arpenté la forêt depuis trente ans avec Rogers ; il a manipulé les autres pour asseoir son pouvoir sur eux – comme Trump -, instillant de la peur, faisant miroiter une rédemption, lançant des flèches impitoyables sur les faiblesses des uns et des autres. Pour se venger de sa naboterie, du regard des gens, de son passé avec ses cousines. L’épilogue, retour à l’enfance, dit tout.

Un roman étrange, qui commence trop lentement avant de révéler enfin les êtres, et de finir en résolution d’énigme.

Herbert Lieberman, La 8e case (The Eighth Square), 1973, 10-18 1990, 382 pages, occasion €2,71

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Les romans d’Herbert Lieberman déjà chroniqués sur ce blog

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Michel Weyland, Aria – Intégrale 1

Une BD de 1982 glorifiant les filles ; pour leur dire qu’elles sont « good as you » comme on le dit des mecs un peu diminués. Musclée, dynamique, avisée, la chevelure blonde flamboyante, voici Aria la femme. Son nom vient d’une musique pour voix seule, ou d’une formule magique chantée pour invoquer des pouvoirs surnaturels. Vive les filles ! Vous êtes aussi puissantes que les gars. A noter quand même qu’un sens vieilli d’aria est celui de tracas et de soucis…

Bon, les albums recueillis ici ne manquent pas de beaux gars, musclés, flamboyants très souvent torse nu. Ils sont en général vantards et peu avisés, parfois avides de pouvoir et portés à la force, mais il y a quelques exceptions. On peut garder les petits, ils feront de beaux mâles s’ils sont bien éduqués, comme Djaïr dans le premier album, ou le garçonnet bien bâti au ballon dans le dernier. Les fillettes sont dotés de « pouvoirs », comme Arcana, et pas réduites au rôle de pleureuses effrayées, ni de joueuses à la poupée. Les femmes mûres peuvent être méchantes, comme Vulga la sorcière, mais notez qu’elle est l’unique femelle de la horde magicienne qui agite ses spectres devant l’armée de Vinken.

Guerrière qui se déguise sous un casque pour entraîner une armée – ce que le « roi » n’a pas su faire, amolli par le pouvoir et les défaites, elle veut rester libre, comme une Rahan femme, mais dans un univers médiéval plus que préhistorique. Elle rencontre le fantastique sous la forme de lieux maléfiques ou merveilleux, en général créés à partir de passions mauvaises comme la vengeance ou le crime. Elle fait tout sauter, en héroïne à qui rien ne résiste.

C’est beau, optimiste, moral, clairement dessiné, lumineux. On s’y laisse prendre.

Depuis, l’imaginaire a créé la femme au bouclier, guerrière scandinave qui ne cède en rien aux hommes. Le personnage de Lagertha, épouse de Ragnar et mère de Björn, amante et guerrière, chef de clan dans l’excellente série Vikings le montre bien.

Une belle BD des temps déjà anciens en 40 albums qui plaisent bien jusqu’au Covid ; depuis, moins. Ici le volume 1 d’une intégrale.

Michel Weyland, Aria – Intégrale 1 : La fugue d’Aria, La montagne aux sorciers, La Septième Porte, Les chevaliers d’Aquarius, 2025, Dupuis, 192 pages, €29,00, e-book Kindle €9,99

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Jules Sergei Fediunin, Les nationalismes russes

Le nationalisme apparaît trop souvent comme un archaïsme vilipendé et méprisé tant par les humanistes des Lumières, que par les romantiques hugoliens de la « République universelle », et que par l’internationalisme communiste. Hélas ! Il résiste, comme toute réalité ancrée dans les profondeurs de l’humain. L’auteur, docteur en sciences politique de l’Inalco et chercheur post-doc à l’université d’Oslo sur les idées politiques en Russie a enseigné à Sorbonne-Université ainsi qu’à l’Inalco et mené des recherches au CESPRA de l’EHESS. Préfacé par Stéphane Audouin-Rouzeau, historien de la Grande guerre de 14-18 et frère de Fred Vargas, écrivaine de romans policiers, Jules Sergei Fediunin commence par une longue introduction sur ce qu’est « le nationalisme », avant de plonger dans les différentes sectes russes.

Ce nationalisme est idéologiquement bicéphale, comme l’aigle des armoiries tsaristes : un courant stato-impérial voulant dominer des ethnies diverses autour d’un pouvoir centralisé à Moscou considéré comme Etat-civilisation ; un courant ethnocratique porté à valorisé la seule nation russe blanche pour former un État national. Mais cette division masque tout un « écosystème d’acteurs » dans la Russie d’aujourd’hui. Poutine, dirigeant suprême qui se veut dans la lignée de Staline, a louvoyé entre ces courants pour se servir. Il est sans idéologie, en pragmatique exécutant des services de force ; il utilise les idées comme moteur et justificatif de ce qu’il veut : la guerre.

Car Poutine a toujours aimé la guerre, depuis celle de Tchétchénie, ouverte dès ses premiers mois au pouvoir comme nouveau président, étendue ensuite à la Géorgie, à la Crimée, au Donbass, au soutien du régime syrien, jusqu’à cette acmé de l’agression de l’Ukraine en 2022. Sauf que ce « nationalisme de guerre » a son revers : la critique d’un pouvoir trop mou. Evgueni Prigojine s’est mutiné pour cette raison, faisant trembler Poutine. En bon dictateur, il l’a éliminé et réprimé le « nationalisme Z ». Car point trop n’en faut, conserver le pouvoir (et le fric qui va avec) est à ce prix. On a bien vu combien l’armée russe était faible, masquée sous le nombre et l’immensité du territoire.

Mais Poutine a récupéré ce nationalisme pour créer son objet-vaudou : « l’Occident collectif », ennemi héréditaire de la Russie depuis les origines, impérialisme que le « Sud global » doit combattre, l’État-civilisation russe en tête. Si le soutien à la guerre semble minoritaire en Russie (10 à 15 % selon des sondages indépendants début 2024, selon l’auteur), la propagande est intégrée et la méfiance envers « l’Occident » bien installée. Elle agit sur un terreau fertilisé par plus d’un demi-siècle de communisme soupçonneux, qui accusait « la CIA » dès qu’un événement négatif survenait dans feue l’URSS. Nationalisme russe transformé par l’entrée en guerre de 1914 qui a « brutalisé » la société par la banalisation des pratiques radicales des violences de masse contre « l’ennemi étranger », et par l’imaginaire d’une « nation unie et assiégée ». Le « national-étatisme » poutinien enrôle la société civile comme Hitler l’a fait, dès l’enfance, encourageant la xénophobie tout en éradiquant par la prison, le camp ou l’exécution, tout opposant. Car le concept de « guerre totale » de Ludendorff, chef d’état-major des armées allemandes pendant la Première Guerre mondiale, et associé de Hitler avant son arrivée au pouvoir, suppose une implication de la société entière et pas seulement des militaires. La guerre est vécue comme « une crise existentielle collective » et tous les moyens disponibles doivent servir la cause pour conduire à la victoire.

Trois partie, après un introduction substantielle : 1/ Idées et acteurs du « nouveau » nationalisme russe ; 2/ Les nationalismes non et para-étatiques à l’épreuve de la guerre ; 3/ Du nationalisme officiel poutinien.

Passons sur les origines, sur l’opposition du temps de Gorbatchev entre les libéraux plutôt démocrates et les national-communistes plutôt autoritaires, pour en arriver aux années récentes. « Pour les nationalistes orthodoxes comme l’historienne Natalia Narotchnitskaïa(née en 1948), l’empire est d’abord un principe spirituel, associé sur le plan historique à Byzance, avec son principe du césaropapisme. Selon elle, ‘la Russie ne peut être qu’un empire’ car il n’y a aucune contradiction entre le principe national russe fondé sur la tradition orthodoxe et le ‘grand projet’ impérial permettant de renforcer le ‘potentiel historique’ du peuple russe sur les plans démographiques, économiques ou culturels. » Les néo-eurasistes comme Alexandre Douguine font de la position géographique de la Russie, au croisement de l’Europe et de l’Asie, un « pôle de résistance » à la domination atlantiste des États-Unis. Enfin, la mystique impériale d’Alexandre Prokhanov, admirateur de Staline et du complexe militaro-industriel soviétique prône un stalinisme chrétien-orthodoxe et voit dans l’empire russe une symphonie harmonieuse d’espaces, de peuples, de cultures et de systèmes de croyances. Analogue à la « symphonie » (syn-phonia, accord des instruments qui jouent chacun une partition d‘ensemble) à laquelle aspiraient l’empire hellénistique d’Alexandre, la romanité, puis les empereurs de Byzance.

Poutine a choisi dans le catalogue des idées celles qui convenaient le mieux à la stabilité de son pouvoir personnel. « Ainsi, les expressions politiques des ethno-nationalistes sont systématiquement exclues, et les manifestations violentes réprimées. Ces acteurs non étatiques sont jugés trop autonomes du fait de leurs convictions, ou trop dangereux. En revanche, les nationalistes d’obédience étatistes ou impérialistes sont tolérés et, pour certains, cooptés par le régime, dans la mesure où ils acceptent la domination du régime en place ou mieux encore, glorifie ses bienfaits. » Les révolutions de couleur, dont la révolution orange en 2004 en Ukraine, « sont interprétées comme une menace majeure aux intérêts russes dans son ‘étranger proche’ et, par delà, à la stabilité même du régime russe. »

Dès ses débuts, Poutine a valorisé l’État et la notion de grande puissance. « Le poutinisme, c’est aussi un ‘code’ fait d’idées, d’attitudes propres – le désir du contrôle, le culte de la loyauté ou la quête de l’unité, par exemple – ainsi que d’une gamme d’émotions comme le respect, le ressentiment ou la peur. » Ce nationalisme poutinien relève d’une passion de gouverner qui est un désir de jouir du pouvoir. Le conservatisme a été continuellement revendiqué, mais la posture anti-occidentale affirmée progressivement.

« Soutenu par l’Église orthodoxe russe et le patriarche Kyrill, intronisé en 2009, Vladimir Poutine s’est (…) érigé en défenseur des valeurs dites traditionnelles, centrées sur le stéréotype d’une famille hétérosexuelle stable et nombreuse ». Ce n’est qu’au fil des années que l’Occident en est venu à incarner l’éternel ennemi dans le discours du Kremlin. La Russie cherche à se distinguer et à faire valoir son statut de puissance. « Car, historiquement, la Russie n’aurait aucune raison d’être une nation si l’Occident n’existait pas ». Vladislav Sourkov a théorisé une vision autoritaire de la démocratie qui refléterait la spécificité historique et culturelle de la Russie. C’est un système politique dirigé par une élite mandatée par le peuple, pour assurer la puissance et l’identité dans un monde globalisé. Cette doctrine apparaît peu après les révolutions de couleurs entre 2003 et 2005 et promeut une nouvelle normalité de démondialisation, re-souveranisation et nationalisme. En 2013, Poutine a explicitement cité le philosophe conservateur Konstantin Leontiev de la fin du XIXe siècle, qui considérait la civilisation russe comme « une complexité fleurissante. »

« Selon Poutine, les Occidentaux auraient nié les principes moraux et toute forme d’identité traditionnelle : nationale, culturelle, religieuse et même sexuelle. » Il oppose la mentalité russe spirituelle à une mentalité occidentale individualiste, voire égoïste. Les Russes seraient de « vrais » Européens, attachés aux valeurs traditionnelles que l’Europe délaisse : la morale chrétienne contre l’amoralisme libéral de la ‘Gayrope’ défendant les droits LGBTQIA+ et promouvant le multiculturalisme. Poutine poursuit des stratégies de légitimation contre la pression idéologique occidentale. Au XIXe siècle, on craignait la contagion des idées républicaines ; aujourd’hui, on répudie la démocratie imposée, le droit-de-l’hommisme hypocrite et l’interventionnisme humanitaire de la politique extérieure occidentale (Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie). « Le poutinisme se lit comme une réaction identitaire plus ou moins systématique au projet libéral-démocratique de l’Occident, dont l’imitation serait nuisible au développement d’une culture et d’une forme politique authentiquement russe. »

Néanmoins, « le Kremlin n’est pas parvenu à formuler une doctrine cohérente et codifiée. (…) Mais une idéologie en tant que forme vide ou technologie de domination qui fonctionne comme un ensemble de pratiques performatives. » Autrement dit, la seule chose qui compte est la stabilité, intérieure en éradiquant toute opposition, extérieure en imposant un glacis d’inféodés, pour garder le pouvoir.

Un livre utile pour démêler les discours idéologiques venus de Russie – comme des naïvetés des éternels commentateurs occidentaux, qui se précipitent pour donner leur opinion alors qu’ils ne savent pas grand chose.

Jules Sergei Fediunin, Les nationalismes russes, Calmann Lévy 2024, 368 pages, €22,50, e-book Kindle €15,99

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Hiroshima fleurs d’été de Tamiki Hara

Hiroshima fut le théâtre du premier bombardement atomique le 6 août 1945 à 8h15 du matin. Trois jours plus tard, ce fut le tour de Nagasaki. Le Japon impérialiste a capitulé immédiatement, épargnant des centaines de milliers de vies. Mais tout ça pour ça… La bêtise humaine reste insondable, comme l’obstination des hommes de pouvoir. Il fallait probablement en passer par cette destruction massive pour terminer la guerre. Mais ce qui se justifie en termes de stratégie est une tragédie en termes individuels.

Tamiki Hara, écrivain japonais, est né à Hiroshima quarante ans avant la bombe. Il était présent dans la ville, base militaire importante, au moment où la première bombe A est tombée dans l’histoire sur une population civile et militaire mêlée. Sa famille dirigeait une usine produisant des uniformes pour l’armée. Il a survécu. Il écrit ici trois nouvelles en forme d’hommages – de fleurs – aux victimes d’Hiroshima. Avant, pendant, après la première bombe A. Tamiki Hara est sorti de la vie en se jetant sous un train en 1951.

Son premier texte est le plus long, abordant lentement par le souvenir ce que fut la vie d’Hiroshima avant la bombe. Les écoliers sont évacués dans la campagne, en bandes organisées – sous l’égide de leurs maîtres. Collégiens et collégiennes sont mobilisés pour la patrie. Ils travaillent en usines, dont celle de la famille de l’auteur. Il entendra les cris de détresse des garçons piégés dans les bâtiments écroulés, le 6 août 1945, avant que l’incendie ravageur ne les fasse taire. Avant le bombardement, les alertes sont nombreuses. Des avions passent en hordes au-dessus de la ville, mais gardent leurs bombes pour Tokyo, au nord-est. Les gens ne savent pas trop s’ils doivent évacuer ou rester. Les enfants sont exilés, mais c’est un mouvement collectif ; les familles restent, prises par le travail et ce « patriotisme » qui est surtout le sens des convenances : faire comme tout le monde. Il y a longtemps que la guerre de conquêtes n’est plus populaire dans le peuple japonais.

Le second texte est centré sur l’événement. « J’eus la vie sauve parce que j’étais aux cabinets », écrit sobrement l’auteur. Il s’installe sur le trône, ôtant son kimono de nuit sous lequel il est nu. « Quelques secondes plus tard, je ne sais plus exactement, il y eut un grand coup au-dessus de moi et un voile noir tomba devant mes yeux. Instinctivement, je me mis à hurler et, prenant ma tête entre mes mains, je me levai. Je n’y voyais plus rien et n’avais conscience que du bruit : c’était comme si quelque chose comme une tornade s’était abattue sur nous. » Caché, lui n’a pas été brûlé par l’éclair. Solide, la maison construite par son père l’a protégé du choc initial. Avisé, il a eu le temps de fuir le souffle de retour et l’incendie général qui s’est ensuivi. Tous les autres n’ont pas eu cette chance, surpris sur le chemin ou ensevelis sous les décombres avant d’être cramés sans merci. Il sera irradié, mais moins que certains ; il s’en sortira, bien qu’atteint dans sa chair et dans son âme.

Car le pire – si l’on peut dire – réside moins dans les destructions immédiates de la bombe que dans les séquelles qu’elle entraîne sur des dizaines d’années. Un bombardement est un bombardement, mais l’irradiation initiale ou celle des pluies noires qui suivent, ou celle encore des aliments contaminés durant des saisons, vont atteindre les gens bien après le choc. Dire qu’ils sont « innocents » est faire bon marché de la mobilisation totale (totalitaire) du fascisme de ces années là, aussi bien au Japon qu’en Allemagne ou ailleurs. Il n’y a pas de gens innocents, s’ils laissent faire la politique et gardent leur adhésion à des nationalistes extrémistes. C’est le cas en Russie aujourd’hui, comme en Corée du nord, en Iran, en Afghanistan…

Reste la plainte humaine qui déchire, quoi qu’on en ait. Il suffit d’aller à Hiroshima ou à Nagasaki aujourd’hui (j’y suis allé). Il suffit de visiter les musées de la bombe où les Japonais se présentent moins comme victimes que comme les condamnés d’un destin aveugle. Ils ont raison, il suffit de lire Tamiki Hara. Tout cela pour compatir, se souvenir. Rien n’excuse jamais la destruction aveugle, la mort industrielle, la technique devenue folle.

Jamais la bombe, A ou H, n’a été utilisée depuis Nagasaki le 9 août 1945. Souhaitons que cela perdure, malgré les fanatiques de tous bords, les tyrans obtus à la Poutine et les clercs des religions sectaires.

Tamiki Hara, Hiroshima fleurs d’été, 1947, Babel 2007, 131 pages, €7,10

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Arthur Conan Doyle, Étude en rouge

Arthur Doyle, qui ajoute le nom de son grand-père maternel Conan pour se différencier de son propre père, et devient « sir » par anoblissement du roi Édouard VII en 1902, après ses loyaux services sanitaires et historiques durant la guerre des Boers, accouche à 27 ans de son fils spirituel : Sherlock Holmes. Il apparaît pour la première fois dans cette « étude en rouge », où le sang autour de la victime égare l’enquête, alors que la vengeance du sang en est le mobile profond.

Ce court roman permet en quelques pages de faire la connaissance du Docteur Watson, le fidèle ami et associé, narrateur des exploits du « détective consultant », comme Holmes se fait appeler. Watson est médecin, retour d’Afghanistan où il a été sévèrement blessé, et en convalescence sans le sous à Londres. Il saute sur l’occasion que lui présente un ancien collègue de partager un appartement avec un excentrique, au 221b Baker Street, un salon et deux chambres à l’étage, cuisine et ménage faits par Mrs Hudson, la logeuse.

Quant à Sherlock, c’est un grand personnage émacié, 1m83, dont la raison est hypertrophiée, étouffant l’émotion. Laquelle affleure parfois, mais rarement, et sous contrôle. La fin XIXe est en effet à la Science et à ses excès rationnels du scientisme. Tout doit être explicable, il suffit de remonter aux causes pour en déduire les effets. Holmes a une méthode originale : faire l’inverse. Ce « raisonnement analytique », comme dit le détective, consiste à partir des faits bien observés, pour remonter leurs causes. C’est ainsi qu’il déduit que le Dr Watson est médecin, à cause du titre de docteur, ancien militaire blessé revenu d’Afghanistan par son maintien un peu raide, son bronzage des mains et du cou, son bras gauche maladroit et son teint émacié. Conan Doyle, lui-même docteur en médecine dès 1885, a gardé le souvenir de son maître de chirurgie à l’université d’Édimbourg le Dr Joseph Bell, qui prônait l’observation aiguë des indices et des symptômes.

Holmes est appelé par les détectives de Scotland Yard Lestrade et Gregson, qui sèchent sur un meurtre mystérieux commis sur un personnage bien mis dans une maison vide d’un sordide quartier de Londres, et pour lequel ils n’ont aucune piste. Le cadavre d’un Américain d’origine allemande, Enoch Drebber, est retrouvé mort sans blessure apparente, mais du sang autour de lui, avec le mot RACHE écrit au sang en capitales sur un mur. Querelle d’amour avec une certaine Rachel pour enjeu ? C’est ce que pense la police, avide de sauter sur la piste la plus simple. Pas du tout, raisonne Holmes, Rache veut dire en allemand « vengeance ». C’est donc un peu plus compliqué que cela.

Bien que peu lettré – il dit ne pas vouloir encombrer son cerveau, forcément limité, de connaissances qui ne lui sont pas utiles – Sherlock Holmes sait ouvrir son esprit à la culture et au monde. C’est ainsi que la seconde partie nous propulse en Amérique, où les Mormons commencent à faire parler d’eux. C’est une secte chrétienne guidée par un gourou machiste qui a un fil direct avec Dieu le Père (ainsi le fait-il croire à ses adeptes). Il prône la polygamie pour croître et multiplier, et ainsi affirmer sa puissance. Les femmes ne sont pour lui que des « génisses », et elles doivent prendre mari dès leur puberté. Une pièce rapportée à la tribu, découvert affamé et assoiffé dans le désert du Lac Salé, n’est pas de cet avis. Bien que réussissant en ses cultures, et respectant le culte, il n’envisage pas de confier sa fille adoptive Lucy, sauvée par lui tout enfant, à n’importe quel godelureau issu du patriarche. D’où rébellion, fuite et châtiment, mariage forcé, mort et vengeance. L’amoureux extérieur, Jefferson Hope que Lucy voulait épouser, mineur vigoureux et obstiné, traquera Drebber et son acolyte Strangerson dans les forêts et les villes de l’Amérique, les suivant jusqu’en Europe et à cet abouti du monde qu’est à cette époque la cité de Londres.

Au final, le criminel est un vengeur, justifié par Dieu lui-même qui fera sa propre justice. Holmes n’a fait que débrouiller l’écheveau. Quant aux Mormons, ils sont la préfiguration du monde futur de 1984 d’Orwell, ou de la Russie et de la Chine d’aujourd’hui, par leurs mœurs de surveillance généralisée et d’obéissance aveugle à la Norme, énoncée par un seul gourou. L’intolérance masque l’appétit de jouissance et de pouvoir. Staline, Xi, Poutine : même ligne. Ce pourquoi ce roman policier va bien au-delà de son intrigue : il met en scène une sociologie des hommes et les prémisses d’une police scientifique.

Sir Arthur Conan Doyle, Étude en rouge (A Study in Scarlet), 1886, Livre de poche 1995, 147 pages, €5,30, e-book Kindle €1,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

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La Conspiration du Caire de Tarik Saleh

Au cœur de l’université islamique réputée Al-Azhar, au Caire, un pur jeune pêcheur venu du delta va contrer la toute-puissante Sûreté intérieure du régime militaire égyptien. Celui-ci veut l’accord du sabre et du goupillon, du trône et de l’autel : pas question qu’un nouvel imam soit nommé sans qu’il plaise au Maréchal Président. Des indics infiltrés vont donc œuvrer pour que ce soit le « bon » candidat qui soit choisi, pas trop Frère musulman, plutôt modéré dans son interprétation de l’islam.

Le Grand Imam, plus haute autorité de l’islam sunnite, est mort et Adam (Tawfeek Barhom, 21 ans), qui vient d’intégrer les études avec une bourse, sur la recommandation de son imam de village, voit son ami de dortoir Zizo (Mehdi Dehbi) tué sous ses yeux par les sbires de la Sécurité. Il ne tarde pas à être interrogé, puis recruté par le colonel Ibrahim (Fares Fares), à lunettes et cheveux longs qui font très peu militaires, au contraire de son commandant, jeune brute, un peu grasse déjà et entièrement corrompu. Tous ceux dont il se sert sont tués pour ne pas laisser de traces. Zizo, le précédent indic, est mort parce qu’il voulait arrêter.

Le colonel promet au jeune homme de faire soigner les calculs dans les reins de son père s’il collabore. Adam n’a pas le choix (moral). Il se rapproche donc de « ceux qui prient le matin », les fréristes qui veulent imposer un islam plus littéral et rigoriste contre les vœux du pouvoir. Lorsque le cheikh Ngem (prononcez cher – Makram Khoury), se présente de lui-même à la Sûreté pour s’accuser d’avoir tué l’étudiant, il n’est pas crédible. Aveugle, charismatique, candidat potentiel poste de grand imam, il n’a pas pu tuer un jeune homme en pleine université. Ce qu’il veut, c’est un procès public, pour clamer la vérité. Or cette vérité, il la connaît : c’est la Sûreté qui a fait le coup parce qu’elle l’a manipulé.

Adam voit régulièrement colonel, qui le rencontre de façon fort peu discrète dans un bar, toujours le même, faisant à chaque fois semblant de téléphoner mais se tournant vers lui – comme quoi tout ce cirque est inutile, la Sûreté croit en son impunité. Il reçoit l’ordre de devenir l’assistant du cheikh Al Durani (Ramzy Choukair), candidat proche des Frères musulmans. Parce que le cheikh se sert de lui comme larbin, il va lui faire acheter une tétine pour bébé, Adam se rend compte que le cheikh a un enfant secret, alors qu’il est déjà marié. Il dit que c’est pour son petit-fils, mais il n’a pas de fils… Le Coran le permet, mais pas la réputation du pays, un mariage secret avec une très jeune fille qu’il a engrossée est très mal vu, surtout pour un candidat à l’imamat.

C’est finalement le cheikh en faveur du pouvoir qui est élu, faute de combattants. Adam est alors devenu inutile et le supérieur du colonel Ibrahim veut le faire supprimer, sur l’accusation du meurtre de son ami Zizo, donc pendu. Ibrahim, qui a mesuré le caractère du jeune homme, s’y oppose. Il parvient à convaincre le général Al Sakran (Mohammad Bakri), supérieur de son supérieur, qu’Adam pourrait convaincre le cheikh aveugle Ngem de renoncer à s’accuser faussement, et donc de mettre le pouvoir en difficulté. Adam, étudiant minutieux qui a lu ses textes, moraliste pur de la religion, parvient à faire douter le cheikh de la licéité de sa voie au regard d’Allah et de son Coran. Il réussit et est libéré.

Achevant ses études, il revient à son village, diplôme d’Al Akhar. « Qu’as-tu appris ? » lui demande son imam, tout fier. Adam ne dit rien, mais il repart le lendemain pêcher au large en barque avec son oncle. Pour lui, l’habit ne fait pas le moine, l’apparence n’est pas la réalité. La religion se vit au quotidien, si l’on a la foi ; la morale qu’elle prône est la voie de la pureté. Lui Adam, au nom de premier homme, ne s’est pas laissé corrompre (sous-entendu, il est bien le seul parmi les prétendants à l’interprétation des textes sacrés !)

Tourné en Turquie (évidemment pas en Égypte…), ce thriller dénonce le népotisme et la corruption du pouvoir, la collusion entre islam et politique. Sans crier au chef-d’œuvre pour de mauvaises raisons – ce pourquoi je ne vais pas voir en général les films à leur sortie – il s’agit d’un bon cinéma. L’islam est présenté en religion comme les autres, soumise aux mêmes tentations du pouvoir ou de la morale personnelle, du relâchement au monde ou de l’intégrisme des textes, avec ses intrigues intestines dignes du Vatican, et ses jeux avec le pouvoir civil.

Prix du scénario du Festival de Cannes 2022

Prix François-Chalais 2022

Prix des auditeurs du Masque et la Plume du meilleur film étranger 2022

DVD La Conspiration du Caire (ولد من الجنة, Walad min al Janna, litt. « Garçon venant du Paradis »), 2022, Tarik Saleh, avec Tawfeek Barhom, Fares Fares, Mohammad Bakri, Memento Distribution 2023, en français, 1h54, €9,99, Blu-ray €16,91

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Amour peut être folie, dit Alain

Etait-on sage en juillet 1907 ? Alain en doute, tant la passion amoureuse, fouettée de pulsions hormonales, tient au ventre des jeunes gens, embrase leur cœur et submerge leur esprit. « Don Juan était devenu à peu près fou de l’amour qu’il témoignait pour la belle Elvire. »

Mais celle-ci est sage femme, une Minerve, nom romain d’Athéna, qui règne avec Jupiter et Junon dans l’Olympe. Elvire n’exclut pas la passion, mais elle la juge à sa juste mesure, selon l’humeur antique portée à la tempérance, et qui se garde avant tout de l’hubris. Ce vertige d’orgueil et de pouvoir qui transgresse toutes les normes, piétine toutes les lois, n’affirme que soi et sa démesure. Don Juan serait bien de ceux-là…

« Elle, en des discours sensés, rappelait des vérités trop connues, analysait les causes et les effets des passions, se transportait dans le temps à venir, expliquait d’avance l’ingratitude et l’injustice des amants, les tristesses qui suivent les joies, comme aussi les sévères jugements du monde, et terminait par un magnifique éloge de la sérénité, de l’amitié, de la paix et de la raison ». Quoi, pas d’enthousiasme chez cette Elvire, pas de transports, pas de possession par la passion ? Don Juan n’est qu’un spectacle pour elle, une curiosité à analyser. Et « que peut faire la force, dès qu’on cherche consentement ? », demande malicieusement Alain.

Don Juan se sent comme un démon sans puissance, son énergie soufflée par cette belle santé sensée. Il part se pendre. Mais, au dernier moment, il aperçoit par la fenêtre une autre belle jeune femme qui lui envoie des baisers. Il délaisse aussitôt le nœud coulant et s’empresse auprès d’elle, la séduit et la possède. « Elle se donne à lui en gémissant de bonheur ». Cette fois, il a réussi, et la belle consent avec jubilation. Don Juan est-il comblé ?

Non point, tant le désir est insatiable, tant le feu consume tout, tant ce qui est pris n’a plus de goût. « Il s’aperçoit bientôt, à n’en pas douter, que cette femme est véritablement une folle, que sa famille tient enfermée par ce qu’elle pense et agit tout le long du jour comme elle vient de faire tout à l’heure ». Alors Don Juan comprend en un éclair que la frénésie sexuelle n’est pas l’amour, que lui est fou comme elle, la nymphomane guidée par son vagin, c’est-à-dire inadapté à ce monde humain de raison sociale et de passion domptée. Cette fois, il se pend.

L’amour, comme toute passion, doit être contenue, maîtrisée, domptée, suggère Alain. Certes, c’est plus facile à énoncer qu’à accomplir, mais telle est la sagesse – il en montre la voie. Cela ne veut pas dire abstenez-vous, comme les pères de l’Église, aimez, mais ne faites pas n’importe quoi : l’autre existe lui aussi, il ressent comme vous, il ne faut pas le blesser. Votre passion ne doit pas le dévorer, mais l’envelopper, le réchauffer, l’entraîner. Séduire n’est pas violer ; aimer n’est pas butiner de fleur en fleur en les prenant toutes avant de les jeter pour une autre plus jeune, plus belle, plus désirable.

Cela s’applique aux deux sexes, bien entendu ; les garçons n’ont pas le monopole du désir sexuel hors limites. Le satyriasis et la nymphomanie sont des pathologies du sexe, des obsessions qui n’ont rien à voir avec « l’amour ».

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Il n’y a pas de justice, dit Montaigne

Le chapitre XIII du Livre III des Essais, est l’ultime chapitre de tous les Essais. Il est long, Montaigne semblant y fourrer tout ce qu’il n’a pas encore dit. Ce pourquoi, par exception, j’en ferai deux notes avant d’abandonner notre philosophe, ayant lu tous ses livres et m’en ayant fait miel.

Au début, Montaigne dit que « l’expérience » (titre de son chapitre) montre que « la justice » n’a rien de juste, mais beaucoup d’humaine bêtise. « Les lois se maintiennent en crédit, non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. C’est le fondement mystique de leur autorité ; elle n’en n’ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souvent faites par des sots, plus souvent par des gens qui, en haine d’équalité, ont faute d’équité, mais toujours par des hommes, auteurs vains et irrésolus. » Les lois sont faites par des ignorants, imbus de leur personne, et s’imposent par l’autorité qu’elles ont par elles-même. Ces gens haïssent l’égalité (équalité, dit Montaigne directement du latin), probablement par élitisme et goût du pouvoir, et ne sauraient servir l’équité. Rappelons que l’égalité est la même chose pour tous alors que l’équité adapte la chose à chacun.

Déjà la bureaucratie et le commandement pointaient leur nez en France. Nous ne sommes qu’au XVIe siècle, mais déjà la prolifération des lois, règlements et papiers d’autorité visent à régenter les gens. Montaigne s’en aperçoit, lui qui est juriste : « Car nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Épicure (…) ; et si, avons tant laissé à opiner et décider à nos juges, qu’il ne fut jamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gagné nos législateurs à choisir cent mille espèces et faits particuliers, et y attacher cent mille lois ? Ce nombre n’a aucune proportion avec l’infinie diversité des actions humaines. » Epicure défendait la thèse de l’infinité des mondes. Non seulement les législateurs sont des sots, dit notre philosophe, mais en plus ils ne savent pas ce qu’ils font. A vouloir tout embrasser, ils étreignent mal. Créez un bureau, et il fera des règles ; laissez créer des règles, et elles feront des contentieux ; ces litiges exigeront des juges et des greffiers ; leurs jugements prendront du temps et s’imposeront malgré les faits (on parle non de vérité réelle, mais de « vérité judiciaire ») – c’est ainsi que la bureaucratie paralyse un pays, inhibe toute initiative, met des obstacles à toute entreprise. La France a choisi cette tendance, dit Montaigne. Nous en subissons encore le poids aujourd’hui.

Laissons être les choses et ne les corrigeons qu’à la marge, soutient Montaigne, en bon libéral de tempérament. L’homme est bien sot de croire qu’il va commander aux choses, mieux vaut s’y adapter et ne faire que des lois générales. « Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpétuelle mutation, avec les lois fixes et immobiles. Les plus désirables, ce sont les plus rares, plus simples et générales ; et encore crois-je qu’il vaudrait mieux n’en avoir point du tout que de les avoir en tel nombre que nous avons. Nature les donne toujours plus heureuses que ne sont celles que nous nous donnons. »

D’autant que la sottise et la vanité des législateurs transforment le vocabulaire de tous les jours en jargon ésotérique, incompréhensible sauf aux initiés. Ils le font exprès pour mettre une illusion de profondeur aux banalités qu’ils profèrent. Ainsi Apollon, qui inspirait la sibylle : restez obscurs, vous serez admiré ; soyez clair, vous serez attaqué. « Pourquoi est-ce que notre langage commun, si aisé à tout autre usage, devient obscur et non intelligible en contrat et testament, et que celui qui s’exprime si clairement, quoi qu’il dise et écrive, ne trouve en cela aucune manière de se déclarer qui ne tombe en doute et contradiction ? Si ce n’est que les princes de cet art, s’appliquant d’une pécuniaire attention à trier des mots solemnes [solennels, ronflants] et former des clauses artistes, ont tant pesé chaque syllabe, épluché si primement chaque espèce de couture, que les voilà enfin enfrasqués [embringués] et embrouillés en l’infinité des figures et si menues partitions, qu’elles ne peuvent plus tomber sous aucun règlement et prescription ni aucune certaine intelligence. » Notez le « pécuniaire » : traduire le jargon mérite salaire – ainsi font les avocats… Dans cette confusion, les juges sont rois : ils disent ce qu’ils veulent, tordant les bouts de lois à leur manière. Le langage, c’est le pouvoir ; le jargon, c’est le pouvoir des technocrates ; l’interprétation des lois, c’est le pouvoir des juges. Le roi et le parlement se sont opposés dès l’origine – et ce dernier a vaincu, en 1789. Nos députés qui font les lois ne sont guère meilleurs que les législateurs d’Ancien régime : une bande de singes braillards peut-elle énoncer ce qui est juste à l’intérêt général ? L’invective et la posture peuvent-elle susciter l’intelligence ? En quoi Montaigne est toujours actuel… « Qui ne dirait que les gloses augmentent les doutes et l’ignorance » ?

Non, décidément, il n’y a pas de justice dit Montaigne. « Considérez la forme de cette justice qui nous régit  : c’est un vrai témoignage de l’humaine imbécilité, tant il y a de contradictions et d’erreurs. » Et de citer ces paysans qui viennent l’avertir qu’ils ont trouvé un homme mourant dans la forêt, mais n’ont pas osé le secourir de peur d’encourir les foudres de la justice, d’être accusés de l’avoir blessé, ou dépouillé. Est-ce cela « la justice » ? Ou encore d’un condamné pour homicide, innocent mais jugé tel, qu’avant sa pendaison on trouve le vrai coupable, mais que les juges ne veulent pas se dédire : ce qui est jugé est vérité. Point à la ligne. Et voilà l’innocent comme le coupable condamnés tous deux à mort par l’imbécilité des juges et l’inanité de « la justice ».

C’est que les gens préfèrent leur rôle et leur uniforme à leur personnalité. Leur intelligence ne leur sert qu’à conserver le pouvoir dans leur caste, pas à exercer « la justice ». Au contraire de Montaigne, qui prône la conscience de soi, le penser par soi-même. « D’apprendre qu’on a dit ou fait une sottise, ce n’est rien que cela ; il faut apprendre qu’on n’est qu’un sot, instruction bien plus ample et importante. (…) Si chacun épiait de près les effets et circonstances des passions qui le régentent, comme j’ai fait de celles à qui j’étais tombé en partage, il les verrait venir, et ralentirait un peu leur impétuosité et leur course. »

D’où la suite du chapitre, sur l’importance de se connaître soi-même.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Zorro ou la métaphore politique française

Jean Dujardin, 52 ans, le mâle à la française, un peu épaissi après ses exploits en surf dans Brice de Nice puis son essai d’incarner en OSS 117 un James Bond de la DGSE, se veut désormais le défenseur des pauvres et des orphelins sous la forme du renard (Zorro en espagnol) dans une Los Angeles qui n’est qu’une bourgade, pas plus grande qu’un village gaulois.

La série sortie en septembre 2024 sur Paramount et qui passe désormais sur France 2 en huit épisodes est réalisée par Émilie Noblet et Jean-Baptiste Saurel d’après un scénario de Benjamin Charbit et Noé Debré.

Dans le premier épisode de la série, après vingt ans à n’être que l’adjoint de son père don Alejandro (André Dussollier) à la tête de la ville, le vieux politicien retord qui assure sa popularité par des « fêtes » qu’il finance par de la dette sans cesse renouvelée, lui confie – avec regret – les clés de la cité. Normal, il meurt juste après avoir douté de son bon choix.

Et voilà don Diego fort marri, lui le fils à papa devenu snob, juriste et technocrate, se piquant de parler politiquement correct en disant « autochtone » et pas « indien », et qui n’a rien vu des problèmes de la ville. C’est « la crise ». Est-il à la hauteur ? Dans les dix premières minutes du premier épisode de la série, il se fait humilier trois fois, comme le Christ.

Une première par des bandits qu’il désarme, avant de leur rendre leurs épées par bêtise et candeur bobo, s’ils « promettent » de bien se tenir. Mais la racaille n’a cure des promesses, elle préfère la loi du plus fort à la loi juridique. Ainsi dans les banlieues, ou Macron face à Poutine dans les débuts de l’invasion de l’Ukraine…

La seconde fois, c’est lorsque son père passe la main et lui confie la clé de la ville puis, alors que Diego commence à discourir avec des phrases longues et des mots compliqués pour déclarer qu’il faut l’eau courante aux habitants, reprend la clé et décide de continuer… avant de calancher en pleine foule. Ainsi notre président Macron, réélu, indispensable à tout croit-il, est-il toujours à la hauteur de sa tâche ?

La troisième est lorsque sa femme Gabriella (Audrey Dana), lasse de ne pas avoir d’enfant faute de baiser suffisamment – même pas une fois par semaine – décide de l’aguicher alors qu’il se débat dans les factures douteuses à son bureau. Elle le branche, mais il ne répond pas, préférant aller voir un incendie qui s’est déclaré dans la ville. C’est don Emmanuel (Éric Elmosnino), affairiste, qui saisit les terres et vide les maisons de leurs habitants pour se rembourser de ce que la ville lui doit, et que l’ancien alcalde, père de Diego, a sans cesse repoussé pour financer ses « fêtes » (on se rappelle les JO, la réouverture de Notre-Dame, en attendant la suite). Selon l’adage, bien connu des escrocs, que plus vous devez de l’argent à quelqu’un, plus vous le tenez car, s’il vous met en faillite, il perd tout. Une vieille astuce dont les ministres d’Ancien régime ont usé et abusé auprès des riches bourgeois et seigneurs – et dont les fonctionnaires de Bercy, les économistes de gauche et les politiciens démagogues usent auprès des marchés financiers, jurant que « l’impôt » remboursera tout ça… à terme.

Don Diego n’a plus 20 ans et n’est plus Zorro depuis longtemps – comme Macron n’est plus aussi fringuant depuis 2017. Mais, face aux malheurs de la ville, il reprend sa panoplie de justicier, loup sur les yeux, grande cape noire, épée flamboyante, et le cheval Tornado, ou plutôt son fils étalon. Appel au président à ressaisir ses pouvoirs ?

Ce « remake » est adapté au présent, avec vocabulaire d’aujourd’hui et valeurs culcul bobo. C’est probablement une satire à prendre au second degré, bien qu’à le voir en famille, ce soit un peu compliqué. Ce que retient l’adulte citoyen est que Zorro redevient justicier. Il jette aux orties les convenances hypocrites qui profitent toujours aux plus puissants pour faire régner le bon ordre au fil de son épée. Il jette au feu la lettre qu’il compose laborieusement au roi d’Espagne (à plus de 12 000 km) et qui mettra seize semaines à arriver par bateau, et autant pour que la réponse revienne, sans parler du temps interminable que la bureaucratie espagnole mettra à la traiter. Il part direct aller délivrer le jeune garçon que les soldats ont emprisonné pour avoir résisté à la saisie. C’est un peu Macron à Mayotte contre Bayrou procédurier.

Zorro signe d’un Z fort réussi son exploit à l’épée sur le torse du vieux sergent Garcia (Grégory Gadebois), devenu adepte du pardon des offenses et de la zen attitude. Rappelons que le Z est le signe des nationalistes va-t-en guerre de Poutine et que le pardon et la procrastination sont les faiblesses bien connues de l’Occident, de son parlementarisme à 27 et des parlotes interminables et futiles entre députés nationaux.

D’où cette métaphore politique, presque trop grosse pour être voulue : foin du droit et des procédures, contre les ennemis une seule solution, l’épée, l’armée, la force. Au service du Bien, pour dissuader les méchants, mais quand même. Plus de chicanes procédurières, de la décision, et les moyens d’y parvenir.

Une sorte d’appel à un pouvoir fort, incarné par un héros, aidé d’une héroïne comme Gabriella l’est à Diego (féminisme d’aujourd’hui oblige). Et qui voyez-vous comme héros politique appelé à signer Z durant notre crise politique française actuelle ?

Je vous le donne en mille.

NB / Pour le reste, une fois visionné toute la série, elle ne restera pas dans les annales. Manifestement ciblée sur les 12-15 ans, la dérision potache permanente et le bavardage narcissique du Zorro principal lassent très vite. Quant à la Zorra… woke ! woke ! woke ! On se roule par terre. Une épouse qui n’a jamais reconnu son mari au lit ?

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Laurent Olivier, Le monde secret des Gaulois

Conservateur général du Patrimoine au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye, Laurent Olivier nous livre ses réflexions d’historien et d’archéologue sur « nos ancêtres » que l’on croit connaître – et dont il s’avère que nous ne connaissons que la vision acculturée de la puissance coloniale romaine. En 25 chapitres peu cousus, on peut dire que le livre est mal structuré. D’où les redondances, les répétitions, le délayage parfois. Mais le propos s’avère au final très intéressant, en tout cas bouleversant notre façon de voir – celle qui nous a été entonnée par les « maîtres » d’école.

Le fil conducteur du propos est le suivant : que connaissons-nous des Gaulois ?

Pas grand-chose, et de seconde main puisqu’ils n’ont laissé aucun texte, aucun monument en pierre. Seuls les Grecs et les Romains, parfois tardivement, ont rendu compte de ce peuple tout d’abord effrayant, puis vaincu par César. Les textes sont à lire avec esprit critique et dans leur contexte, notamment La Guerre des Gaules, texte écrit pour justifier les campagnes militaires du général. L’archéologie, depuis les années 1980, nous en apprend plus grâce aux fouilles et au nouveau regard porté sur les découvertes. C’est ainsi qu’il faut relativiser l’absence de restes de bâtiments, puisqu’il s’avère que la plupart étaient en bois, matériau périssable. De même l’absence de « villes », si l’on considère le modèle méditerranéen : les « villes » gauloises étaient des regroupements lâches de fermes étendues et des centres d’artisanat, pas des centres organisés d’un pouvoir civique.

La dépréciation des Gaulois a été l’apport des auteurs romains qui ont souligné leur « barbarie » – autrement dit leur non-conformité à la norme romaine – et qui ont vanté la « civilisation » apportée par Rome (routes, ponts, aqueducs, villes, cirques, chauffage par le sol, etc.) – autrement dit leur acculturation pour se soumettre aux normes d’existence, d’organisation sociale et de façons de penser romaines. Cela rappelle la conquête de l’Ouest et l’acculturation des Indiens ; cela rappelle aussi l’entreprise de « civilisation » des Français en Algérie, l’hégémonie coloniale économique, militaire et culturelle des États-Unis sur l’Europe – ou celle de Staline et de son imitateur petits bras Poutine sur son « glacis stratégique ».

En fait, nous dit Laurent Olivier, c’est Jules César qui a créé le peuple gaulois ; auparavant, il n’y avait que des Celtes, quel que soit le nom qu’on leur attribue selon les pays et les auteurs (Galates, Keltoï, Galli, Germains). Oui, les Germains sont des Celtes, venus par la même migration depuis le Caucase et installés plus à l’est et peut-être plus tard. César, repris par Tacite, oppose les Gaulois, vaincus puis acculturés en Gallo-Romains soumis à Rome, et les Germains, autres Celtes d’au-delà du Rhin, frontière de l’empire, considérés comme encore plus barbares et sauvages. Ce mythe a été adopté avec enthousiasme par les nationalistes du XIXe siècle, dès Napoléon III. L’empereur des Français se prenait pour le successeur de Rome, d’esprit « latin », en opposition avec l’empire prussien, d’esprit « romantique » germain. Cette vision déformée, donc fausse, a duré jusque dans les années 1970 ; elle était enseignée dans les manuels du Primaire, inchangés depuis la IIIe République – et accentuée sous Pétain qui faisait des Gallo-Romains des collabos de César, en cours de civilisation et de progrès, tout comme les Français vaincus par Hitler allaient se re-civiliser grâce à la discipline germanique.

Mais pourquoi tant de haine et de fausseté ?

Parce que les Gaulois ont pillé Delphes sous le nom de Galates, puis Rome en -390 sous le nom de Galli, suscitant une frayeur intense que l’Urbs n’a cessé de vouloir effacer – jusqu’au génocide. César fera dans les 1,2 millions de morts, massacrant non seulement les guerriers qui se rendent, mais aussi les femmes et les enfants, rasant des villes, embarquant comme esclaves tout le reste. Les chiffres romains sont à prendre à la lettre, dit l’auteur, car ils étaient comptabilisés par les scribes sur le terrain pour le Sénat, et donnaient la mesure des cérémonies de victoire. « Rome fait aussi de la terreur qu’inspire la menace gauloise un instrument de sa politique extérieure. Ce péril barbare, qui menacerait sans cesse d’anéantir les Romains, permet de justifier en effet une politique de domination expansionniste qui ne dit pas son nom. Face à la ‘sauvagerie gauloise’ qui minerait l’ordre du monde, les Romains n’exportent pas la violence, disent-ils : ils se bornent à répondre à l’appel de cité ou de nations amies, qui implorent leur aide, afin qu’ils les aident à recouvrer la paix » p.42. George W Bush, Poutine, n’ont pas dit autre chose…

Les historiens grecs sont moins méprisants envers les Keltoï – les Celtes, dont les Gaulois installés en Aquitaine, Transalpine, Celtique, Belgique. Ils sont « perspicaces, élégants et ouverts d’esprit » ; ils sont passionnément épris de parole et d’apparence, un peuple très politique. Ils s’habillent avec recherche, soignent leur chevelure, portent de lourds bijoux en or. Ils sont de mœurs libres : dès la prime adolescence les garçons cherchent à séduire les mâles (comme dans la Grèce antique), et voient dans un refus un déshonneur. Le pays est extrême, disent les Romains habitués à la tempérance du climat méditerranéen ; tout chez les Gaulois est excès. Ils ont, comme chez nous dans la période archaïque, des « grands guerriers », disent les Grecs, de beaux mâles à la Achille qui combattent quasi nus par héroïsme et entraînent une cour de jeunes hommes qui leurs sont dévoués. Beaucoup de stéréotypes de la part des historiens romains surtout – pour se distinguer.

Que retenir, après critique, des historiens antiques ?

Deux grandes époques successives  (p.240) : la période archaïque, cinq siècles avant Vercingétorix, où les grands guerriers aimaient la bataille et l’honneur, où les rois étaient ostentatoires et généreux en redistribuant vin et richesse alentour, où l’État n’existait pas, et où l’économie était celle du don et de la réciprocité (les monnaies ne servaient que de cadeaux ostentatoires, pas au commerce).

Puis la période récente, proche de la conquête de César, après le IIe siècle : la monétarisation croissante de la société gauloise à cause des échanges inégaux avec les Romains (le vin contre des métaux ou des esclaves – une cruche contre le jeune garçon qui la sert), le rôle politique de la plèbe et l’approbation de la multitude, les royautés populaires du type de celle de Vercingétorix, et l’organisation en « semi-Etats ». Les richesses ne sont plus redistribuées mais accumulées dans les tombes « princières », une inversion des valeurs qui fait passer les riches du service de la communauté à la communauté à leur service.

Mais toujours la trame fondamentale : la séparation des pouvoirs systématique à la Montesquieu (« le pouvoir arrête le pouvoir »), la place des conseils et assemblées, le rôle d’arbitre des femmes (bien moins « soumises » qu’à Rome), et la fonction régulatrice des druides qui, devins, disent la Loi – qui s’applique à tous, puissants comme misérables. Les femmes « arrêtent le pouvoir des hommes avant qu’ils n’aillent trop loin, ou dans une direction qu’elles jugent inappropriée. (…) [Ce pouvoir] incarne plutôt une faculté d’arbitrage, qui se place au-dessus de toute prise de décision comme de toute action » p.219.

Le pouvoir n’est pas de droit mais doit se justifier par l’approbation de tous. « La société gauloise est par conséquent une société d’opinion profondément respectueuse de la liberté individuelle, c’est-à-dire de la capacité de chacun à raisonner de manière personnelle. Chacun est libre de développer son jugement, car chacun entend se faire son propre avis, en toute indépendance. Comment peut-on alors parvenir à s’entendre dans une telle cacophonie ? Par l’omniprésence des conseils, qui constituent la troisième grande caractéristique des sociétés non étatiques » p.224. Les auteurs libéraux du XVIIIe siècle, Locke, Montesquieu, retrouveront cette façon de faire société politique chez les « sauvages » de Nord-Amérique.

Les trouvailles archéologiques, depuis les années 1980 mais surtout depuis les années 2000, ont modifié la vision misérabiliste imposée par le colonialisme romain, puis reprise par les nationalistes des XIXe et XXe siècles qui opposaient ruralité à la gauloise au progrès urbain à la romaine. Armes en fer de Gergovie, sanctuaire de Gournay-sur-Aronde, édifices monumentaux de Bibracte, cité oppidum de Titelberg ou de Corent… « Depuis qu’on les a remarquées, les trouvailles gauloises nous présentent avec insistance la marque d’une civilisation raffinée, que nous avons encore du mal à reconnaître » p.340.

En conclusion, « ce que nous dit la Gaule » devrait nous servir de leçon.

« Les Gaulois n’ont pas édifié de pyramides, car ils n’ont jamais imaginé que leurs souverains puissent être des dieux vivants sur terre. C’est pourquoi ils ne leur ont pas construit de palais gigantesques, car ils ne leur étaient pas asservis. Ils n’ont pas élevé non plus de temples majestueux, ni édifié d’extraordinaires capitales de marbre, car ils n’ont pas voulu être gouvernés par des pouvoirs aveugles et écrasants – qu’ils soient sur la terre comme au ciel. Ces réalisations grandioses, que nous prenons pour des marques supérieures de civilisation, ne sont en réalité que l’expression de formes les plus brutales de domination de l’humanité. Car la civilisation, considère la pensée gauloise, ne peut être l’écrasement de l’autre, sa réduction à l’état de chose » p.379.

C’est peut-être un peu surinterprété, mais c’est passionnant.

Laurent Olivier, Le monde secret des Gaulois – Une autre histoire de la Gaule, IXe siècle avant-Ier siècle après JC, 2024, Flammarion collection Au fil de l’histoire, 415 pages dont 8 pages centrales dillustrations en couleur, €23,90, e-book Kindle €15,99

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Un autre livre de l’historien archéologue Laurent Olivier, déjà chroniqué sur ce blog :

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Trump et nous

Donald, duc aux cheveux oranges, a gagné non seulement les institutions, mais aussi la population. Il est désormais président de plein exercice des États-Unis, ayant remporté la présidence, le Sénat, la Chambre des représentants, et conservant la Cour suprême. Il a tous les pouvoirs.

Quelle leçon pour nous ?

Son succès est dû à la fois au discours populiste et aux réseaux sociaux.

Il est populiste parce qu’il agite les plus bas instincts humains, la peur et la haine, la survie. L’immigration est pour lui le bouc-émissaire facile de tout ce qui ne va pas en Amérique (comme pour Le Pen-Zemmour). Ceux qui sont différents sont aussi nuisibles que des Aliens venus d’ailleurs ; ils menacent insidieusement la base WASP des États-Unis, en régression démographique. « Apocalypse zombie », dit Elon Musk de l’immigration – bien que lui-même soit immigré. La vulnérabilité aux théories du complot (paranoïa) serait causée par l’instinct de survie : les informations potentiellement dangereuses, même fausses, sont prises en compte plus fortement que les autres ; on les croit plus vite et plus volontiers, selon le Système 1 du cerveau expliqué par Daniel Kahneman.

C’est aussi, pour Trump le trompeur, un coin enfoncé dans la bonne conscience morale de ses adversaires intellos de gauche. Ce pourquoi Kamala Harris, demi-Jamaïcaine et demi-Indienne, n’était probablement pas la bonne candidate pour contrer le mâle blanc dominateur d’origine allemande.

Les réseaux sociaux, c’est Elon Musk (né en Afrique du sud alors raciste), autiste Asperger harcelé à l’école et père de douze enfants avec trois femmes, dont les garçons X Æ A-XII (ou X), Techno Mechanicus (ou Tau), la fille Exa Dark Sideræl (ou Y), et un transgenre Xavier devenue fille (Vivian), « piégée par le woke », dit-il. Il veut sa revanche sur la société et devient l’innovateur en chef de l’Amérique d’aujourd’hui avec SpaceX, Tesla, le transhumanisme Neurolink, OpenAI, xAI et le réseau X (ex-Twitter). Les algorithmes des ingénieurs du chaos, si bien décrits par Giuliano di Empoli dans son livre chroniqué sur ce blog, ont appris tout seul à capter le ressentiment et à s’en servir pour asséner des slogans porteurs à des publics précis.

Le seul personnage historique en politique qui ait réussi cette alliance de manipulation des bas instincts et de technique la plus avancée a été Adolf Hitler. Peut-être est-ce ce qui nous attend.

Le moralisme de gauche politiquement correct qui dérive de plus en plus vers le woke revanchard des minorités colorées, est manifestement rejeté par la population des États-Unis, dans un mouvement non seulement anti-élite, mais aussi anti-assistanat. La liberté prime sur toute notion d’égalité. Les gens veulent faire ce qu’ils veulent sans que des normes, des règles, des lois, ou l’État puissent s’y opposer. Les libertariens représentent l’acmé de l’individualisme porté par le mouvement démocratique. Non sans contradictions : s’il est interdit d’interdire, pourquoi interdire l’avortement pour des raisons morales ?

Le projet MAGA pour l’Amérique à nouveau forte d’Elon Musk, riche de 210 milliards $ et désormais conseiller du président, vient de ses expériences industrielles :

  • Il préfère les essais aux théories, développer par itération plutôt que de tout concevoir en une fois – d’où le flou du « programme » politique.
  • Il cherche avant tout à éliminer pour optimiser – d’où ses propositions de supprimer des milliers de fonctionnaires (5 % par an minimum) et les règles « inutiles » voire « néfastes » à l’initiative.
  • Il prône l’intégration verticale, un maximum de compétences en interne pour maîtriser le maximum de choses sans dépendre de sous-traitants, de leur bon-vouloir, leurs délais, leurs difficultés – d’où les droits de douane élevés aux importations des pays tiers, le rapatriement des industries sur le territoire, et la méfiance envers les « alliances » et tout ce qui n’est pas « intérêt » premier de l’Amérique, voire les coups d’État encouragés à l’étranger proche si c’est pour accaparer les mines de lithium.

A noter pour nous qu’Elon Musk est proche en Europe d’Alain Soral et de Giorgia Meloni ; il a aussi désactivé son réseau de satellites lors d’une offensive ukrainienne en Crimée pour faire plaisir au tyran mafieux Poutine.

La politique, ce n’est pas du rationnel, c’est de l’irrationnel.

Ce sont les émotions véhiculées par les images, mais surtout les instincts de base que sont la peur, la faim, le sexe, qui motivent les votes des électeurs. Freud distingue les pulsions de vie liées à la recherche du plaisir, de la satisfaction et de l’amour – et les pulsions de mort liées à l’agressivité, à la destruction et à la pulsion de retour à l’inorganique. Les psychologues modernes, notamment américains, résument les instincts fondamentaux en : survie, reproduction, réalisation personnelle, soin.

Pour Trump :

  • la peur, donc la survie, c’est l’immigration et le changement culturel du woke ;
  • la faim, donc la réalisation personnelle et le soin aux citoyens légitimes, ce sont les bas salaires, la concurrence chinoise et allemande, et le trop d’impôts ;
  • le sexe, donc la reproduction, c’est le féminisme croissant qui dévalorise la virilité et la victimisation hystérique des Mitou qui fait de tout mâle – dès la maternelle – un violeur prédateur dominateur en puissance.

Où l’on constate objectivement, dans ces élections, que près de la moitié des femelles américaines semblent plutôt aimer être « prises par la chatte », comme l’a déclaré Trump – puisqu’elles ont voté largement pour lui – et que beaucoup de Latinos et de « Nègres » (ce nouveau mot ancien qui va faire führer aux USA, déjà né sous X) préfèrent un mâle blond, riche et autoritaire à une femelle classe moyenne, métissée et libérale.

C’est peut-être aussi ce qui nous attend – dans les prochains mois et les prochaines années.

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Dans l’ombre, série France 2

Les Américains viennent de voter pour leur présidence ; les Français voteront dans deux ans pour renouveler Emmanuel Macron. France-Télévision associée à la RTBF belge vient de commettre depuis le 30 octobre une série politique en six épisodes de 51 mn chacun passionnants. Ils renouvellent, avec les technologies d’aujourd’hui et le climat de guerre civile froide qui sévit dans notre pays, la mythique série danoise Borgen, une femme au pouvoir, sortie en 2010. En France, la Présidence est le tout ou rien : le programme n’est pas négociable et les candidats s’écharpent pour se distinguer.

La série France 2 reprend un thriller politique écrit en 2011 par l’ancien Premier ministre Édouard Philippe et son conseiller spécial Gilles Boyer. Paul Francoeur (Melvil Poupaud) est candidat pour la droite républicaine et s’oppose au président socialo-écologiste à gauche, et au ministre de l’Intérieur Guillaume Vital (François Raison) à droite – lequel lorgne aussi vers l’extrême-droite de Concorde, parti très représenté dans la police.

Paul Francoeur vient de gagner la primaire à droite – de justesse – malgré les manœuvres informatiques téléguidées par une dangereuse adversaire dans son camp, Marie-France Trémeau (Karin Viard). Malgré un certain bourrage des urnes inexpliqué, Francoeur passe et la flamboyante Trémeau se rallie. Va-t-elle lui mettre des bâtons dans les roues ? Négocier en coulisse avec ses adversaires ? C’est tout l’art des conseillers politiques d’envisager toutes les solutions et de trouver des compromis acceptables pour avancer – comme un ticket commun Président-Premier ministre. César Casalonga (Swann Arlaud) est l’efficace conseiller politique de Francoeur, un ami de 17 ans ; il est flanqué de la directrice de la communication Marilyn (Évelyne Brochu) et du « Major » (Philippe Uchan). Jérémie Caligny (Baptiste Carrion-Weiss) est un jeune homme qui débute en politique et qui rejoint l’équipe par piston, mais qui se révèle spécialiste en informatique, comme sa génération tombée dedans tout petit, donc très utile.

Car la technologie, son usage, ses manipulations, ses facilités, ses risques, sont au cœur de la politique désormais. La série multiplie les références, des smartphones omniprésents aux montres connectées oubliées des réunions confidentielles et aux tablettes piratées, de la machine à voter hackée trois secondes seulement à la voiture autonome connectée qui convoie Paul Francoeur, handicapé des jambes à la suite d’un accident de voiture où sa femme a perdu la vie. « La justice » sur « plaintes » traditionnelles sont impuissantes à réguler la politique, trop loin du terrain technologique et trop lente à se mouvoir. Cela reste du symbolique alors que chacun doit se débrouiller par lui-même pour gagner.

Il s’agit d’une lutte à mort où tous les coups sont permis sous le regard de l’audience télévisée et des réseaux sociaux, même utiliser en sous-main des flics barbouzes ou des militants extrémistes payés pour cambrioler et voler,. Créer des buzz, inventer des petites phrases, asséner des slogans sont l’essence du pouvoir. La transparence ? On en parle, on la pratique uniquement lorsqu’elle sert. Quant à gouverner, c’est laissé pour l’après : « on verra bien ». Le cynisme n’est jamais loin des convictions, et la dureté est omniprésente pour garder la ligne de crête entre compromis et compromission.

Le spectateur assistera à des discours percutants, à des coups bas édifiants, à des agressions verbales ou physiques devenues « la norme » avec la brutalisation apportée par les populismes. Les relations humaines ne sont pas absentes, mais toutes tournées vers l’efficacité de l’action en vue de gagne l’élection. Ainsi la dircom qui couche avec une écrivaine narcissique plus préoccupée de son bon plaisir que de la nomination fait-elle une faute professionnelle – même si la fille livre, grâce à l’un de ses contacts dans le camp extrémiste, un nom crucial pour débusquer la fraude. C’est surtout la machine derrière le candidat qui est décrite, son bouillonnement, ses affres et ses fatigues, ses grandes joies exceptionnelles, jusqu’au verdict – où tout retombe brutalement, laissant un vide.

La série colle au réel mais ne s’y confond pas, au grand dam des petits esprits qui voudraient bien voir s’écrire avant l’heure la belle histoire d’une victoire possible. L’élection a lieu ici en 2025 et pas en 2027, une voiture connectée roule officiellement sans chauffeur, les candidats voient la disparition du président sortant, l’évanescence du centre et des extrêmes pour livrer un duel à la Sarkozy entre un ex-ministre de l’Intérieur et un candidat Républicain ferme et posé. Ce qui n’est pas vraiment le scénario qui se dessine dans la réalité, avec le parti LR en berne.

Swann Arlaud, Melvil Poupaud, Karin Viard, Évelyne Brochu, Baptiste Carrion-Weiss, sont très bons dans leurs rôles respectifs. Poupaud a définitivement quitté son image d’ado attardé, peu sûr de lui et velléitaire. Arlaud joue tout en réserve, avec finesse, son jeu dans l’ombre, où il excelle. La flamboyante Viard, avec sa coiffure à la Hidalgo en blonde, martèle sa fermeté parce qu’elle est une femme. Mais, dit-elle, une femme en France n’est « rien » ; le pouvoir appartient aux hommes.

La leçon de ce récit haletant de conquête du pouvoir est que l’on a beau faire, user de tous les outils, on a beau réfléchir, envisager à chaque fois tous les scénarios, on finit toujours par subir ce qui arrive – et à s’y adapter. La politique, comme l’intelligence, n’est-elle pas l’art de l’adaptation bien plus que celui de la conviction ?

Dans l’ombre, série France 2 en reprise durant un certain temps, avec Swann Arlaud, Melvil Poupaud, Karin Viard, Évelyne Brochu, Philippe Uchan, Sofian Khamme, réalisation Pierre Schoeller et Guillaume Senez

Édouard Philippe et Gilles Boyer, Dans l’ombre, 2011, Livre de poche 2012, 600 pages, €11,14, e-book Kindle €8,49

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Giuliano di Empoli, Les ingénieurs du chaos

Bientôt le 4 novembre, et peut-être le bouffon Trump au pouvoir… Souvenons-nous de Giuliano di Empoli.

Dans un livre éclairant, l’auteur montre comment l’informatique et les réseaux sociaux ont utilisé le marketing commercial pour créer le populisme en politique. En six chapitres, il examine le mouvement italien des cinq étoiles, la dérision à la Waldo, le troll en chef Trump, l’illibéralisme d’Orban en Hongrie et le rôle des physiciens. La politique est un nouveau carnaval, plus proche des jeux télévisés que du débat sur l’agora. « Le nouveau Carnaval ne cadre pas avec le sens commun, mais il a sa propre logique, plus proche de celle du théâtre que de la salle de classe, plus avide de corps et d’images que de textes et d’idées, plus concentrée sur l’intensité narrative que sur l’exactitude des faits » Introduction. Ce n’est pas le Mélenchon et les pitreries d’ados de Troisième de ses affidés à l’Assemblée qui le contrediront.

Mais il y a pire : « Ce qui fait encore une fois de l’Italie la Silicon Valley du populisme, c’est qu’ici, pour la première fois, le pouvoir a été pris par une forme nouvelle de techno–populisme post–idéologique, fondée non pas sur les idées mais sur les algorithmes mis au point par les ingénieurs du chaos. Il ne s’agit pas, comme ailleurs, d’hommes politiques qui engagent des techniciens, mais bien de techniciens qui prennent directement les rênes du mouvement en fondant un parti, en choisissant les candidats les plus aptes à incarner leur vision, jusqu’à assumer le contrôle du gouvernement de la nation entière » chapitre 1. « Le modèle de l’organisation du mouvement 5 étoiles (est) une architecture en apparence ouverte, fondée sur la participation par le bas, mais en réalité complètement verrouillée et contrôlée par le haut » chapitre 2.

Mais les algorithmes ne sont rien sans les passions humaines. « Dans un livre publié en 2006, Peter Sloterdjik a reconstruit l’histoire politique de la colère. Selon lui, un sentiment irrépressible traverse toutes les sociétés, alimenté par ceux qui, à tort ou à raison, pensent être lésés, exclus, discriminés ou pas assez écoutés. (…) Bien plus que des mesures spécifiques, les leaders populistes offrent aux électeurs une opportunité unique : voter pour eux signifie donner une claque aux gouvernants. (…) Il est plus probable qu’Internet et l’avènement des smartphones et des réseaux sociaux y soient pour quelque chose. (…) Nous nous sommes habitués à voir nos demandes et nos désirs immédiatement satisfaits. (…) Mais derrière le rejet des élites et la nouvelle impatience des peuples, il y a la manière dont les relations entre les individus sont en train de changer. Nous sommes des créatures sociales et notre bien-être dépend, dans une bonne mesure, de l’approbation de ce qui nous entoure. (…) Chaque like est une caresse maternelle faite à notre ego. (…) La machinerie hyper puissante des réseaux sociaux, fondée sur les ressorts les plus primaires de la psychologie humaine, n’a pas été conçue pour nous apaiser. Bien au contraire, elle a été construite pour nous maintenir dans un état d’incertitude et de manque permanent » chapitre 3,

« La rage, disent les psychologues, est l’affect narcissique par excellence, qui naît d’une sensation de solitude et d’impuissance et qui caractérise la figure de l’adolescent, un individu anxieux, toujours à la recherche de l’approbation de ses pairs, et en permanence effrayé à l’idée d’être en inadéquation » chapitre 3. Les électeurs, infantilisés par la télé puis par les réseaux et les théories du complot qui sont si séduisantes parce qu’elles donnent une « raison » claire à ce qui est bien compliqué, sont restés des ados. « Le mégaphone de Trump est l’incrédulité et l’indignation des médias traditionnels qui tombent dans toutes ses provocations. Ils lui font de la publicité et, surtout, ils donnent de la crédibilité à sa revendication, a priori saugrenue pour un milliardaire new-yorkais d’être le candidat anti-establishment. (…) Les téléspectateurs de l’Amérique rurale n’ont qu’à observer la réaction scandalisée des élites urbaines face à la candidature de The Donald pour se convaincre que vraiment, cet homme peut représenter leur ras-le-bol contre Washington » chapitre 4.

Comment en est-on arrivé là ?

« Premièrement : une machine surpuissante, conçue à l’origine pour cibler avec une précision incroyable chaque consommateur, ses goûts et ses aspirations, a fait irruption en politique. (…) Deuxièmement : grâce à cette machine, les campagnes électorales deviennent de plus en plus des guerres entre software, durant lesquelles les opposants s’affrontent à l’aide d’armes conventionnelles (messages publics et informations véridiques) et d’armes non conventionnelles (manipulations et fake news) avec l’objectif d’obtenir des résultats : multiplier et mobiliser leurs soutiens, et démobiliser ceux des autres. » Chapitre six.

« Le rôle des scientifiques a été décisif. Facebook leur a permis de tester simultanément des dizaines de milliers de messages différents, sélectionnant en temps réel ceux qui obtenaient un retour positif et réussissant, à travers un processus d’optimisation continue, à élaborer les versions les plus efficaces pour mobiliser les partisans et convaincre les sceptiques. Grâce au travail des physiciens, chaque catégorie d’électeurs a reçu un message ad hoc (…) de plus, grâce à toutes les versions possibles de ces messages taillés sur mesure, les physiciens ont pu identifier celles qui étaient les plus efficaces, de la formulation du texte au graphisme » chapitre 6.

« Comme le Revizor de Gogol, le leader politique devient « un homme creux » : « les thèmes de sa conversation lui sont donnés par ceux qu’il interroge : ce sont eux qui lui mettent les mots dans la bouche et créent la conversation. » L’unique valeur ajoutée qu’on lui demande est celle du spectaculaire. « Never be boring » est la seule règle que Trump suit rigoureusement, produisant chaque jour un coup de théâtre, tel le cliffhanger d’une série télévisée qui contraint le public à rester collé à l’écran pour voir l’épisode suivant » chapitre 6.

Est-on condamné au chaos ?

« Le problème est qu’un système caractérisé par un mouvement centrifuge est, forcément, de plus en plus instable. Cela vaut pour les gaz naturels, comme pour les collectifs humains. Jusqu’à quand sera-t-il possible de gouverner des sociétés traversées par des poussées centrifuges toujours plus puissantes ? » chapitre 6.

« Les nouvelles générations qui observent aujourd’hui la politique sont en train de recevoir une éducation civique faite de comportements et de mots d’ordre illibéraux qui conditionneront leurs attitudes futures. Une fois les tabous brisés, il n’est pas possible de les recoller » chapitre 6. Cela veut dire les injures et invectives des bouffons de l’extrême-gauche comme de l’extrême-droite, le mépris de toute vérité commune, le tout tout de suite de gamin de 2 ans, et – de fait – le bordel à la Mélenchon à l’Assemblée nationale.

La démocratie représentative apparaît comme une machine conçue pour blesser les egos. « Comment ça, le vote est secret ? Les nouvelles conventions consentent, ou plutôt prétendent, à ce que chacun se photographient à n’importe quelle occasion, du concert de rock à l’enterrement. Mais si tu essaies de le faire dans l’isoloir, on annule tout ? Ce n’est pas le traitement auquel nous ont habitué Amazon et les réseaux sociaux ! »

« Si la volonté de participer provient presque toujours de la rage, l’expérience de la participation aux 5 étoiles, à la révolution trumpienne, aux Gilets jaunes, est une expérience très gratifiante, et souvent joyeuse ». Cette passion politique doit être reprise par les libéraux traditionnels pour vanter leurs projets et faire aduler leurs candidats. Une nouvelle ère politique commence, où la raison et la vérité sont éclatées. « Avec la politique quantique, la réalité objective n’existe pas. Chaque chose se définit, provisoirement, en relation avec quelque chose d’autre et, surtout, chaque observateur détermine sa propre réalité » Conclusion.

Attendons-nous à de nouveaux dégâts, même si le mouvement 5 étoiles a disparu dans les limbes, le Brexit laissé un goût amer aux Anglais qui y ont cru, et que les promesses de l’extrême-droite un peu partout montrent très vite leurs limites dans la réalité concrète (sauf peut-être en Italie, ce laboratoire politique de l’Europe de demain). Le pire serait un régime autoritaire usant des algorithmes pour museler toute déviance, un peu comme ce qui se fait en Chine communiste, et que Poutine tente d’acclimater chez lui, imité par Orban. Le Big Brother is watching you ! d’Orwell, était peut-être prophétique…

Giuliano di Empoli, Les ingénieurs du chaos, 2019, Folio 2023, 240 pages, €8,30 e-book Kindle (ou Kobo sur le site Fnac) €7,99

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Christian Jacq, La pyramide assassinée et la suite

Christian Jacq, docteur en Sorbonne en 1979 sur les rites funéraires égyptiens sous la direction de Jean Leclant, a été séduit – comme moi – à 13 ans par le pays des Pharaons. Son voyage de noces, à 17 ans, fut pour ce pays dont il était tombé amoureux. Écrivain un temps de romans policiers, il décide de lier ses deux passions en donnant naissance au juge Pazair, 21 ans, dont le nom et l’obstination sonnent comme panzer, et qui connaîtra une ascension fulgurante dans sa charge jusqu’à devenir, dans le dernier tome, vizir d’Égypte.

Les critiques (qui n’ont en général rien écrit) ont beau gloser sur le style pauvre, le vocabulaire limité et l’aspect feuilleton des livres de Christian Jacq, le succès est venu – donc la jalousie des impuissants. Pour ma part, j’aime ces romans délassants où l’auteur vous emmène dans un autre monde. Non, ce n’était « pas mieux avant », c’était différent. L’humanité reste régie par les mêmes vices et les mêmes vertus, quelles que soient les civilisations et les âges : l’argent, le pouvoir, le sexe. La vanité n’a jamais de limites, mais la conscience de soi non plus. Pazair est un « petit juge » (comme on disait dans les années 90 de parution, en Italie anti-mafia comme en France Mitterrand). Il est intègre, rigoureux, fervent serviteur de la Loi.

En Égypte antique, c’est la loi de Maât, la déesse de l’harmonie cosmique, de la rectitude (ou conduite morale), de l’ordre et de l’équilibre du monde, de l’équité, de la paix, de la vérité et de la justice. Fille de Rê le dieu solaire, elle rectifie le chaos toujours possible et assure l’équilibre du monde et des humains. C’est une femme. Elle veut que le monde soit en concorde. Christian Jacq nous fait vivre in vivo cette foi dans la raison et l’ordre neutre de la loi. Il incarne les personnages et nous les rend vivants. Même s’il ne s’agit pas de reconstitution scientifique mais d’une transposition romanesque, tout lecteur pourra sentir l’Égypte ancienne, sa vie quotidienne, ses maladies et ses remèdes, la façon de concevoir le monde. Ce n’est déjà pas si mal. La science s’étiole de trop rester dans la froideur des labos. Pour faire aimer la discipline, rien de mieux que de solliciter les imaginations – en sachant bien qu’il s’agit de roman.

Tout commence dans le premier tome par le viol de la pyramide de Khéops, proche du Sphinx. Cinq conjurés, dont une femme, assassinent les gardes et pénètrent dans le passage secret qui mène à la Grande Pyramide. Là vient se régénérer le Pharaon, « en absorbant la puissance née de la pierre et de la forme de l’édifice. » Là se trouvent les objets symboles de la légitimité du roi : le masque d’or de la momie, le collier et le scarabée, l’herminette en fer céleste (de météorite), la coudée en or et – le principal – un petit étui contenant le testament des dieux. Un texte qu’il doit montrer au peuple lors de son jubilé.

Par leur vol délibéré, les conspirateurs font à Ramsès II la promesse du chaos. Le vieux médecin Banir est chargé par la Cour d’une mission : trouver le juge adéquat au tribunal de Memphis, la grande cité du nord où réside Pharaon. Il se rend dans son village près de Thèbes où officie le jeune juge Pazair qu’il connait et lui confie la charge. « Assez grand, plutôt mince, les cheveux châtains, le front large et haut, les yeux verts teintés de marron, le regard vif, Pazair impressionnait par son sérieux ; ni la colère, ni les pleurs, ni la séduction ne le troublaient. Il écoutait, scrutait, cherchait, et ne formulait sa pensée qu’au terme de longues et patientes investigations. Au village, on s’étonnait parfois de tant de rigueur, mais on se félicitait de son amour de la vérité et de son aptitude à régler les conflits. Beaucoup le craignaient, sachant qu’il excluait la compromission et se montrait peu enclin à l’indulgence ; mais aucune de ces décisions n’avait été remise en cause » tome 1 p.18.

Monté à la capitale, le petit juge va devoir signer une demande de non-lieu pour la disparition de cinq gardes, mais il ne trouve pas les causes des décès. Il va donc enquêter, et mettre le pied dans un nid de frelons où chacun se tient par la barbichette, ment à loisir et s’éclipse derrière la paperasse. Il révèle peu à peu un vaste complot qui unit des hommes de pouvoir et d’influence dont le général Asher, la princesse hittite Hattousa l’une des épouses de Pharaon, le chef de la police Mentmosé, le gros transporteur Dénès et sa femme ambitieuse Nénophar, le dentiste de la cour Qadash, le chimiste métallurgiste Chéchi qui cherche à fondre le fer céleste pour en faire des armes invincibles – et « l’avaleur d’ombre », un tueur mystérieux mandaté par eux, qui va tenter plusieurs fois d’éliminer le juge trop obstiné.

Comme aide, outre son maître Branir (qui finira assassiné), son ami aventureux et musclé Souti (qui tuera le général Asher), la belle Néféret qui apprend la médecine et devient son épouse puis médecin-chef de la Cour, le jardinier Kani qu’il a réhabilité et qui devient grand-prêtre du temple de Karnak, le policier nubien Kem et son babouin policier, et ses animaux, le chien Brave et l’âne Vent du Nord. Quant à l’entrepreneur Bel-Tran qui organise l’intendance du palais, est-il un vrai ami ?

Le juge Pazair sera déporté dans un bagne mais parviendra à s’enfuir. Innocenté, il poursuivra son enquête grâce au vieux vizir Bagey l’incorruptible, mettra en cause le général Asher qui fuira vers la Libye, et le chef de la police qui sera révoqué. A la fin du premier tome, il est réputé mort. Mais ce n’était qu’un faux. Meurtres, enlèvements et corruption se multiplient mais Pazair, devenu à la fin du second tome vizir d’Égypte, défie le ministre des Finances dont le but est de renverser Ramsès le Grand pour prendre le pouvoir et se gorger de richesses.

Une belle suite d’aventures à rebondissements, écrites sans temps mort et avec le découpage habituel des thrillers modernes, mais en ménageant des tranches de vie détaillées sur l’Égypte antique, ses maisons, sa cuisine, ses médicaments et ses techniques. De quoi passer de bons moments.

Christian Jacq, La pyramide assassinée – Le juge d’Égypte 1, 1993, Pocket 2001, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La loi du désert – Le juge d’Égypte 2, 2001, Pocket 1994, 416 pages, €7,70

Christian Jacq, La justice du vizir – Le juge d’Egypte 3, Pocket 2001, 384 pages, €7,70

Christian Jacq, Le juge d’Égypte – l’intégrale, coffret Pocket 2011, €24,99

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L’Égypte, livres et voyages sur ce blog

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Plein soleil de René Clément

Alain Delon en héros solitaire, self-made man qui, par imitation, veut prendre la place du gosse de riche oisif et incapable. Tom Ripley (Alain Delon) est un jeune homme pauvre mais intelligent – un véritable pionnier américain. Mandaté par le père de Philippe Greenleaf pour ramener son fils noceur (Maurice Ronet) à San Francisco, Tom se coule dans le rôle du copain à tout faire, cuisinier, homme de chambre, confident, souffre-douleur. Philippe, qui se sait minable, adore humilier celui qu’il considère inférieur. Par sa naissance et son argent, il a le pouvoir sur les autres et en use comme de jouets pour son bon plaisir.

Adapté du roman de Patricia Highsmith publié en 1955, Monsieur Ripley, René Clément épure l’intrigue et donne une fin différente, pour en faire un film où Tom est jaloux de Philippe au point de lui prendre non seulement son identité, mais aussi sa fiancée. C’est seulement le destin qui brisera ce rêve tout près d’aboutir.

Si Tom avait payé les 500 000 lires restantes pour l’achat du bateau, il aurait peut-être coulé des jours heureux. Philippe était en effet propriétaire d’un cotre racé de 18 m fabriqué au Danemark en 1940 pour le roi du Danemark et offert à Eva Braun, la petite-amie d’Hitler. Mais Tom n’aime pas la mer, il craint l’eau. S’il apprend avec Philippe à hisser les voiles, barrer et tenir un cap, le bateau n’est pas sa tasse de thé. Lorsque Philippe, par caprice après un coup de barre malheureux de Tom, le jette à demi-nu dans la yole attachée à l’arrière du bateau, que le filin se rompt et que Tom est laissé au large un long moment avant que Philippe et sa fiancée Marge (Marie Laforêt) ne s’en aperçoivent, Tom est déshydraté et brûlé par le soleil. Le bel animal, concurrent de Philippe, est dompté.

C’est à ce moment que Tom, s’apercevant que Philippe n’a nulle intention de revenir en Amérique avec lui, décide de le tuer. Le père de Tom ne lui donnera pas les 5 000 $ promis, mais c’est moins l’argent qui l’intéresse (dans le film) que Marge. Celle-ci prépare un livre sur Fra Angelico et Philippe s’en fout. Il ne s’intéresse pas à ce qu’elle fait, ni à ce quelle est, il déclare seulement qu’il « l’aime ». Mais il n’existe pas d’amour en soi (contrairement à la niaiserie platonico-chrétienne dans laquelle se complaisent les midinettes) : il n’existe que des preuves d’amour. Parce qu’il discute entre garçons avec Tom, et que Marge l’interrompt pour qu’il lui prête attention, Philippe l’enfant gâté soupe-au-lait se fâche. Il empoigne tous les papiers d’études de Marge et les jette par-dessus bord. C’en est trop pour la fiancée : elle se fait débarquer.

Philippe regrette, mais seulement de ne pas maîtriser la situation. Aime-t-il vraiment Marge ? la poupée sexuelle qu’elle représente ? ou l’image de « l’Hâmour » qu’il s’en fait ? « Je comprends que vous aimez un Philippe qui n’existe pas », dira Tom à Marge. A l’inverse, Tom est attentif à la personne ; il a du sentiment pour Marge, jusqu’à l’amour au final. Lorsqu’ils sont tous les deux, les grands gamins se défient au poker. Philippe payera Tom s’il joue à quitte ou double la montre que le père de Philippe lui a donné. Ainsi, il sera défrayé de sa mission car Philippe ne veut pas retourner à San Francisco et continuer le farniente et la bella vita de la jeunesse dorée. Il a surpris Tom à endosser ses vêtements et à imiter sa voix devant la glace ; il se demande si leur complicité garçonnière irait jusqu’à devenir lui, en miroir. Tom lui avoue cyniquement que oui : il lui suffirait de le tuer, d’imiter sa signature, d’écrire sa correspondance avec sa machine à écrire portative et de falsifier son passeport.

Philippe en est bluffé ; il perd volontairement en trichant pour payer Tom et s’en débarrasser, mais celui-ci s’en aperçoit. Philippe le défie et Tom lui plante froidement un couteau de marin dans le cœur, celui-là même avec lequel il a coupé le saucisson de son en-cas. D’ailleurs à chaque fois qu’il tue, en vrai prédateur, cela lui donne faim. Il l’enveloppe ensuite dans des cordages et, mauvais marin, au lieu de stopper le bateau en affalant les voiles pour avoir le temps de tout préparer, envoie le cadavre de Philippe lesté d’une ancre et tout ficelé à la mer. Il revient alors à terre, rejoint le quai comme maladroitement, en le cognant un peu, puis décide de s’en débarrasser. Mais cela prend du temps.

Juste assez de temps pour réaliser son plan : faire croire que Philippe s’isole après sa rupture avec Marge, lui faire écrire plusieurs lettres puis un testament à la machine ; vider le compte en banque en imitant sa signature après s’être entraîné au mur avec un projecteur ; prendre des chambres d’hôtel et un appartement. Malheureusement, le hasard vient mettre son grain de sable. Freddy (Billy Kearns), l’ami lourdaud et riche de Philippe, a obtenu son adresse par l’agence de bateaux et débarque à l’appartement que loue Tom sous le nom de Philippe. Il n’a jamais apprécié Tom, qui n’est pas de leur milieu, et se méfie de lui qui prend trop à son gré les vêtements et les manières de Philippe. Par un quiproquo de la concierge, Tom est obligé de tuer Freddy, et de se débarrasser de son corps dans la campagne.

C’est alors que la police ouvre une enquête et remonte la piste. Tom est interrogé, mais fait semblant d’avoir été absent de Rome et de rentrer le lendemain. Il revoit Marge, qui boude dans son coin, et fait « mourir » Philippe en signant un testament envoyé par avion à ses parents depuis Mongibello, et un mot pour laisser les liasses de lires en liquide à Marge. Cela fonctionne et Marge, qui sait maintenant que Philippe n’est plus, répond aux avances de Tom. Ils sortent ensemble et vont même se baigner. Tom a enfin réussi ; en plein soleil sur la plage, un verre à la main, il n’a jamais été aussi heureux.

Puis Marge est appelée pour la vente du bateau, que les chantiers navals sortent de l’eau… Et tout est remis en question.

Un thriller psychologique impeccablement mené, avec un héros attirant, souple comme un félin, fascinant de cynisme et d’un appétit de vivre à la James Dean. Bien meilleur à mon avis que la copie américaine 1999 d’Anthony Minghella qui tire Tom du côté de l’homosexualité avec un Matt Damon au torse de dieu grec, alors que René Clément en fait un enfant d’après-guerre, amoral aux dents longues. Guido di Pietro, dit Fra Angelico, le pauvre absolu qui use d’une lumière très forte qui annule les ombres, est le peintre des anges : Alain Delon en est un d’apparence, ce pourquoi il séduit Marge dans la fiction, avant Romy Schneider dans la réalité, petite-amie de Freddy dans le film.

Une ambiguïté qui trouble : jusqu’où une ambition de pauvre peut-elle aller lorsque le riche la provoque ? Le strip-tease dans la cabine au moment où il ôte sa chemise pour monter sur le pont torse nu est un grand moment de rivalité mimétique. Philippe comme Marge regardent sa sauvage beauté sensuelle. Alain Delon, 24 ans, domine le casting. Maurice Ronet et surtout Marie Laforêt (pourtant au beau visage) apparaissent bien pâles, mal fagotés dans leurs corps, en comparaison avec la bête jeune et souple au charme magnétique. Eux jouent alors que lui vit ; ils sont comédiens et lui acteur.

Pour l’anecdote, j’ai noté une petite ressemblance du visage d’Alain Delon dans les premières scènes avec celui d’Emmanuel Macron en 2017.

DVD Plein soleil, René Clément, 1960, avec‎ Alain Delon, Marie Laforêt, Maurice Ronet, Elvire Popesco, Erno Crisa, StudioCanal 2013 remastérisé, 1h53, €12,84

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Les romans Ripley de Patricia Highsmith sur ce blog

Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon

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William Golding, Sa majesté des Mouches

A 43 ans, et après avoir exercé neuf ans comme prof, le prix Nobel de littérature 1983 et chevalier William Golding écrit sur les enfants. Lui-même en aura deux, une fille et un garçon, mais il écrit ici sur les garçons. La discipline et les bonnes manières inculquées au collège ne semblent qu’un vernis que la mise en situation fait vite craquer.

La guerre de Corée vient à peine de se terminer dans le Pacifique sud et c’est peut-être cette situation que décrit l’auteur plutôt qu’une « troisième guerre mondiale ». L’un des enfants fait allusion à des « communistes ». Une bande de garçons de 6 à 12 ans, tous blancs et britanniques, se retrouvent isolés sur une île déserte tropicale, riche en fruits et en cochons sauvages, après le crash de leur avion. Aucun adulte n’a survécu, et probablement d’autres enfants non plus. Mais l’auteur va au plus simple : pas d’épave, aucun blessé, un nombre inconnu d’enfants.

Très vite, deux groupes se forment : les grands et les petits. Les premiers se mettent en bande, les seconds jouent égoïstement dans le sable. Les grands ne les protègent pas et se soucient peu d’eux ; ils ne savent même pas combien ils sont. Un petit, reconnaissable à la tache de vin qu’il a sur la figure, disparaît – personne ne sait où ni quand ; il n’est plus là, c’est tout. Ils reproduisent ce qui se passe dans leur famille où les garçons sont mis en pension dès 9 ou 10 ans alors que les autres restent à la maison.

La première chose que fait un garçon livré à lui-même est de se mettre nu. Ralph, 12 ans de belle carrure, enlève tout d’abord ses chaussures, marcher pieds nus est toujours délicieux. Il quitte ensuite sa chemise, qu’il ne remettra qu’épisodiquement pour protéger sa peau du soleil ou de la fraîcheur de la nuit ; mais elle sera vite une gêne, salie, raidie, déchirée – il finira par s’en débarrasser, comme tous les autres. Pour la culotte, c’est plus incertain : outre le tabou relatif de se balader sexe à l’air, l’organe est sensible aux épines et aux rochers, or le garçon se déchire le derme sur les lianes et les pierres lorsqu’il joue ou chasse. Les grands garderont leur culotte jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux, tandis que les petits s’en débarrassent très vite pour vivre entièrement nus.

Ralph ne trouve que Piggy (ou Porcinet), un gros à lunettes de son âge qui a de l’asthme. Avec lui l’intello, il se baigne nu dans le lagon avant de se sécher sur le sable. Piggy trouve une conque marine et sait qu’on peut en jouer. Ralph en tire des sons qui attirent les autres enfants autour de lui. Désormais, la conque sera le symbole du pouvoir, de la voix anonyme qui surmonte celle de tous. La tenir à la main donne la parole, telle est la règle.

Inspiré par Robinson Crusoé et par le Robinson suisse, les garçons ont la volonté de construire des cabanes pour se protéger de la pluie et des bêtes, et de faire un grand feu avec beaucoup de fumée pour qu’on les repère du large. Ce qui est entrepris au début avec enthousiasme. Mais l’auteur s’inspire bien plus de Jules Verne et de ses Deux ans de vacances, même s’il ne l’évoque pas. Ralph le blond, qui a une prestance politique qui attire les petits et sait tirer de l’intello impotent Piggy des idées utilisables est, comme le Briant de Verne, pour la démocratie et les règles. Il ne tarde pas à se voir défier par Jack le roux, assez laid et maigre mais musclé, qui est un démagogue né, enthousiaste dès qu’il s’agit d’entraîner la troupe au jeu ou à la chasse. Comme le Doniphan de Verne, chasser et guerroyer est sa grande passion.

S’il garde au début le tabou de tuer, il le transgresse très vite. Le prétexte est de nourrir la bande, mais il y prend goût et n’hésite pas à se barbouiller du sang de ses victimes. Il est le seul à posséder un poignard scout dans une gaine à la ceinture, tandis que Ralph ne possède que les lunettes de Piggy dont les verres permettent d’allumer le feu. Les deux garçons seraient complémentaires, comme dans Jules Verne, s’il n’y avait pas la sauvagerie native de tout être humain. La puissance vitale veut le pouvoir et l’imposer par la force. Ce n’est pas pour rien que Jack se présente au début en chef avec sa troupe de chœur d’enfants alignée, marchant au pas, chacun arborant casquette et cape noire – mais rien dessous. Jack est le démagogue qui va virer fasciste, agitant les symboles, dirigeant les transes et manipulant les superstitions pour assurer son emprise. Il est roux comme Judas, perfide comme le serpent, celui qui sème la zizanie par ses tentations. Il instaure l’offrande au « monstre » de la montagne en fichant une tête de cochon tué sur un bâton épointé aux deux bouts : Sa Majesté des Mouches, autre nom de Belzébuth.

Simon l’intelligent, mais un peu pris de la tête, observera cette sauvagerie et se retrouvera face à face avec Sa Majesté. Une voix intérieure lui dira que le monstre n’est pas dans la montagne mais en lui, en chacun. C’est la sauvagerie de la horde primitive de Freud, celle qui refuse la raison pour socialiser en groupe tribal, hostile à tout étranger. Roger, le second de Jack, prendra sur son exemple un tel goût à tuer qu’il ira tout nu, barbouillé de boue et de sang, l’épieu pointu à la main et l’air terrible. Le masque lui permettra toutes les transgressions. Il se fera même cochon pour miner la chasse dans une danse orgiaque qui fera monter la transe des chasseurs. Il se fera frapper et fouailler, y prenant une sorte de plaisir masochiste, avant de s’effacer dans le cercle et, dans un paroxysme de foule sadique, de lyncher à mort le garçon Simon qui, comme le Christ apportant la « bonne nouvelle », venait apprendre au groupe la vérité : que « le monstre » que tout le monde craignait au point que Jack et Ralph avaient fui devant lui, n’était qu’un parachute tombé sur l’île avec son pilote mort.

Après l’abandon d’un petit, l’assassinat en groupe d’un grand : la civilisation recule. Freud fait des non encore pubères des « pervers » polymorphes, ayant la prédisposition, propre à la plasticité de leur âge, de transgresser par pulsions les tabous sociaux encore mal assimilés pour assouvir un plaisir érogène hors génitalité par le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le sadisme. C’est ce qui arrive à Jack, à Roger, aux jumeaux Eric-et-Sam, contraints par la force et les coups à rejoindre la bande de Jack. Si Ralph prend plus de plaisir à se baigner nu et à organiser le maintien d’un feu constant pour attirer les navires, Jack préfère flairer la piste d’un cochon au ras du sol, le traquer en silence et l’éventrer d’un coup d’épieu. Tout cela est jouissance. Les deux garçons participent à la communauté, l’un en prévoyant les secours possibles et en allumant le feu, l’autre en assurant la viande par la chasse.

Mais Jack préfère le jeu au présent plutôt qu’un futur contraignant. Chasser donne plus de plaisir que chercher encore et toujours du bois pour le foyer. De plus, la chasse permet de donner aux autres de la nourriture, tandis que le feu allumé pour les étoiles ne donne rien que d’hypothétique. Très vite, les grands se rallient à Jack par plaisir, instinct grégaire ou contraints. Jack commande un raid sur les cabanes en pleine nuit pour ravir le feu, sous la forme des lunettes de Piggy. Lequel, devenu quasiment aveugle, geint et oblige Ralph à aller parlementer avec les mutins réfugiés dans leur fort de roches. Mais Roger, excité par la cruauté et le goût qu’il a pris de tuer, déloge un gros rocher qui va écraser Piggy. C’est le deuxième assassinat mais, cette fois-ci, perpétué par un individu conscient de ce qu’il fait.

Dès lors, la barbarie submerge l’île. Ralph, désormais tout seul et tout nu, le flanc blessé par l’épieu de Jack, la peau déchirée par les épines, va être traqué sur toute l’île comme un animal – ou comme le Ku Klux Klan chasse encore le nègre dans les années cinquante. Abel le chasseur-tueur veut tuer Caïn, le frugivore détenteur du feu civilisé. Pour débusquer le gibier humain, la bande met le feu à la forêt. Ce qui incite heureusement un cuirassé à venir voir dans l’île – et ses marins sauver Ralph in extremis alors que la bande avait déjà préparé un épieu épointé aux deux bouts pour l’empaler comme un cochon.

On peut se demander ce qui serait advenu si les mois avaient passés sans qu’un navire ne survienne. Ralph empalé et mort sous les tortures, Jack se serait-il approprié son scalp blond pour le porter à la ceinture en guise de cache-sexe et de symbole de puissance, sa culotte ayant rendu l’âme de ses derniers lambeaux ? Cela lui aurait agréablement chatouillé les parties intimes et, la puberté survenant, l’aurait porté à abuser de son pouvoir sur les petits. Il aurait peut-être été supplanté par Roger, plus radical dans la cruauté, donc plus fascinant, qui aurait instauré un régime de terreur.

Cette fable sur la civilisation, qui n’est qu’un vernis sur la sauvagerie primitive, était une leçon de la guerre, du nazisme au stalinisme. Être civilisé, ce n’est pas imposer l’ordre social par la force, mais faire participer chacun au projet commun. C’est dominer ses pulsions, maîtriser ses passions, agiter ses petites cellules grises. L’être humain complet n’est pas que jouisseur, ni que guerrier, ni qu’intello – il est tout à la fois.

William Golding, Sa majesté des Mouches (Lord of The Flies), 1954, Folio junior 1984 – illustrations de Claude Lapointe, 287 pages, €13,00

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Une autre chronique sur William Golding :

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Yesterday, c’est la chanson des Beatles qu’un juge vieux, laid et malade se remémore lorsqu’il a rencontré la femme plus jeune qui vit avec lui. Un juge antiterroriste qui a mis sous les verrous la plupart des membres du groupe gauchiste ARES qui visait à déstabiliser la société pour installer un pouvoir populaire de type trotskiste – autrement dit la dictature d’un seul sous l’acclamation des masses, à la sud-américaine. Mais ARES ressurgit. Le groupe lance un avertissement dans un communiqué selon lequel il visera cette fois à la tête.

La tête, c’est le président de ce pays de l’Ouest, imaginaire mais où l’on reconnaît sans peine (et non sans une certaine malice) la France de Mitterrand. La gauche « modérée » est parvenue au pouvoir pour contenir les surenchères communistes, mais c’est trop ou ce n’est jamais assez. Trop pour une fraction radicale de l’armée qui menace en termes à peine voilés de fomenter un putsch comme à Alger en 1962 et de prendre le pouvoir. Jamais assez pour une frange de gauche radicale qui voudrait que le mouvement engendre le mouvement et ne cesse d’agiter les masses. Mitterrand, devenu président en 1981, a été aux prises avec ces deux tendances et l’auteur les amplifie et les déforme pour en faire un thriller politique.

On y retrouve le doute sur le pouvoir qui taraude tout président, la liaison cachée avec une maîtresse malgré la façade du couple uni, les ambitions de la cour très proche qui se verrait bien calife à la place du calife, les magouilles des services plus ou moins secrets qui se tirent dans les pattes et voudraient tirer la couverture à eux. Tout à fait les années Mitterrand vous dis-je !

Le président au prénom russe – Igor – et au nom du sud – Lauza – est assassiné, comme il a été indiqué par ARES. Mais qui manipule qui ? A la veille d’être tué, ce même président convoque le juge Melchior au nom d’une ancienne camaraderie d’enfance et d’un amour commun pour la même gamine à l’époque, la fille de l’instit qui venait faire ses devoirs sur l’estrade de son père, laissant entrevoir aux garçons à peine pubères sa petite culotte blanche. Mais pourquoi cette convocation ? Pour lui dire quoi ? Le juge se trouve lui-même condamné par un cancer en phase terminale et voudrait bien boucler cette enquête qui remet en cause tout son travail d’antiterrorisme jusque-là.

Le tueur est un jeune homme de la mafia corse manipulé par un parrain qui grenouille avec certaines factions politiques peu claires. Tout est parfaitement organisé sauf que… comme toujours, le sexe vient enrayer la machine. La liaison cachée du président le rend faible, le couple mal assorti du juge le rend mou, la rencontre d’une fille par le tueur avant son acte le rend niais. Il n’appliquera pas les consignes, se fera repérer, trouvera la mort d’une blessure mal soignée qu’il aurait pu éviter. La liaison du président a failli être éliminée mais elle a de la ressource. La liaison du juge se terminera comme il se doit : dans les bras d’un éphèbe de 28 ans, architecte et beau comme un dieu. Lui-même s’effacera comme le vieil écrivain Gustav Aschenbach de Mort à Venise, en regardant au loin un jeune garçon en seul bermuda rouge sur la plage. Symbole de la vie qui continue, de l’inanité des ambitions politiques.

Au fond, tout ça pour ça… Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu présidentiel corrompt absolument. Malgré les quarante ans passés depuis, ce thriller hors du temps se lit toujours. Pour moi, c’est une relecture de hasard. Why she had to go, I don’t know… Now I long for yesterday.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche policier 1988, 319 pages, occasion €4,00 e-book Kindle €6,49

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Le Bounty de Roger Donaldson

Bien qu’il s’agisse d’un film des années Mitterrand et de la gauche au pouvoir, je ne peux m’empêcher de songer à la blague du curé en train de confesser une matrone, et qui demande à un enfant de chœur quelle était le tarif que donnait l’ancien curé pour une pipe. Réponse du gamin, blasé : Oh, un bounty ! En anglais, c’est une « prime ». Ce Bounty-là est un bateau mais enrobé lui aussi de sexe.

Le Bounty est un trois-mâts charbonnier enregistré par la Navy comme cotre ; il est donc commandé par un lieutenant de vaisseau sans autre officier, pas par un capitaine avec officiers et détachement de fusiliers. Le lieutenant William Bligh (Anthony Hopkins), né à Plymouth en 1754, avait 33 ans au départ en 1787, marié, deux fillettes, lorsqu’on lui confie la mission « humanitaire » de ramener de Tahiti des arbres à pain en pot pour les acclimater en Jamaïque afin de nourrir les esclaves. Il a connu Fletcher Christian 23 ans (Mel Gibson – 28 ans au tournage), lorsqu’il était capitaine de commerce du Britannia et lui propose comme ami de venir avec lui. Son équipage de 46 hommes est composé du maître navigateur John Fryer, du chirurgien (alcoolique), de l’artilleur et du charpentier, plus deux seconds maîtres et deux aspirants de 15 ans.

Au siècle des Lumières, une belle aventure de mer avec une mission botanique : voilà qui devrait enthousiasmer un équipage jeune. Las ! La pruderie religieuse et la discipline de mer de la Navy allait la transformer en enfer. Bligh est le seul maître à bord après Dieu, il décide des châtiments devant tous et n’hésite pas à humilier qui le défie. Un peu de pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Quant au frustrations sexuelles, à peine exsudées par l’homoérotisme du bizutage des jeunes au passage de la Ligne, elles se révèlent au grand jour une fois arrivé à Tahiti.

Après avoir tenté durant 80 jours (le temps d’un tour du monde à la Jules Verne !) de passer le Cap Horn qu’il avait abordé trop tard du fait des retards d’ordres de l’Amirauté (de vrais bureaucrates imbus d’eux-mêmes), l’équipage est épuisé et empli de ressentiment avec les caprices du chef à bord. La danse, sain exercice qui devrait les divertir, est devenue obligatoire, avec chiens de garde exigeant de lever plus haut les genoux ; elle s’est transformée en devoir, voire en punition.

Ce pourquoi les cinq mois de relâche à Tahiti le 26 octobre 1788 pour empoter les arbres à pain, après 27086 milles marins de navigation, sont perçus comme un paradis dans la baie de Matavai au nord de l’île. Les filles sont quasi nues, ne portant qu’un vague pagne de feuilles de palmier sur le sexe, et peu farouches, désireuses mêmes de prendre du plaisir. Les cérémonies envers les dieux font même de la copulation une offrande et une fête collective. 18 officiers et marins dont Christian, qui a fini par tomber amoureux de la fille du chef (Tevaité Vernette), ont été traités pour des maladies vénériennes. Fletcher Christian, les aspirants et la plupart des jeunes marins ont ôté leur chemise, baisent à tout va, arborent des colliers de coquilles ou se font tatouer.

Le travail comme la discipline s’en ressentent, faisant monter la pression du capitaine soucieux de sa mission comme du bon ordre de la marine et comptable de la Morale. Il ne tarde pas à sévir, faisant fouetter au sang les plus rétifs. Trois s’évadent une nuit, mais finissent par revenir, rejetés par les indigènes ; ils sont à nouveau fouettés. Bligh n’a pas même envisagé que cinq mois hédonistes rendraient insupportable la discipline de fer que sa névrose obsessionnelle le poussait à rétablir dans toute sa rigueur. Son zèle fanatique sur la propreté du navire reflétait probablement une jalousie punitive envers la « saleté » qu’est pour lui liberté sexuelle et vestimentaire de Fletcher Christian, second qui donnait à son avis le mauvais exemple à tout l’équipage, jusqu’aux élèves-officiers de 15 ans. Sans compter peut-être une attirance très marine pour sa jeunesse vigoureuse et imberbe.

La mutinerie contre un tel tyran devenait inévitable. Christian n’était pas officier de la Navy mais venait des navires de commerce. Sa conception du devoir n’était donc pas de principe mais fondée sur l’efficacité pragmatique. Le 28 avril 1789 dans la nuit, à environ 30 milles au sud de l’île de Tofua, Christian décida de chasser le capitaine et ceux qui voudraient le suivre – mais sans tuer personne. Il plaça les 19 sur une chaloupe envoyée à la dérive avec cinq jours de nourriture et d’eau, un sextant, une boussole et une boîte à outils.

Bligh a réussi à rallier le port de Coupang dans les Indes néerlandaises sur la côte du Timor après des semaines de navigation éprouvante. Rapatrié en Angleterre le 14 mars 1790, il a été jugé, ce que le film présente avec les moments évoqués en flash-back. Il sera acquitté pour avoir fait respecter l’ordre, malgré sa rigueur, et avoir sauvé ceux de sa chaloupe, faisant preuve d’un caractère exceptionnel. Il finira vice-amiral en 1814 et mourra à 63 ans en décembre 1817.

Quant aux mutins, ils sont retournés à Tahiti, Fletcher Christian pour retrouver et emmener sa femme, les autres pour en enlever par traîtrise. Certains désirent rester ; ils seront capturés par la Navy et jugés pour mutinerie, trois seront pendus. Devenu capitaine et navigateur du vaisseau, Christian a réussi à trouver le 15 janvier 1790, après plusieurs mois, l’île Pitcairn à 2 200 kilomètres à l’est de Tahiti. Les mutins brûlent leur vaisseau pour ne pas se faire repérer et empêcher quiconque de fuir pour dénoncer leur repaire. Il semble que la situation ait ensuite dégénéré en septembre 1793 par une série de meurtres de mutins par les Tahitiens (dont Christian, blessé par balle et achevé à la hache), lesquels ont été par la suite tués par les veuves des mêmes mutins. Le fils de Christian a survécu et a donné des descendants. L’île fut retrouvée 18 ans après par un baleinier américain mais la Navy n’avait plus personne à juger.

Le réalisateur Roger Donaldson se fonde sur le roman de Richard Hough, Captain Bligh and Mr. Christian (e-book Kindle), qui fait une relation nuancée des protagonistes. Il n’y a pas le tyran d’un côté et les flemmards de l’autre, la vareuse collet monté d’un côté et le torse nu de l’autre, mais un choc de situations et l’incapacité manifeste de Bligh comme de Christian de tenter de comprendre son vis-à-vis. La domination hiérarchique écrasante empêchait tout compromis, avec la justification ultime du Règlement de marine et de la Bible. Reste que passer d’une grande liberté à la contrainte disciplinaire est difficile et demande du doigté : sur les navires, mondes clos, comme en politique…

DVD Le Bounty (The Bounty), Roger Donaldson, 1984, avec Mel Gibson, Anthony Hopkins, Laurence Olivier, Edward Fox, Daniel Day-Lewis, MGM 2003, 2h06, €21,38, Blu-ray €18,90

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27 Histoire mouvementée des pays baltes

Une petite conférence du prof dans le bus, puisque nous avons des heures de voyage. Tartu a été fondée en 1030 et prise par les croisés au XIIIe siècle. Tallinn veut dire ville danoise, créée en 1343. Les Estoniens se révoltent contre les Danois, contre les Teutoniques, contre les Suédois qui ont pris Riga en 1621, contre la Russie en 1710 et en 1917. Ils proclament leur indépendance le 24 février 1918. Mais, en 1940, Staline exige des bases puis les Allemands l’envahissent en 1941 jusqu’en 1944. Après la bataille de Narva contre les derniers nazis, la domination soviétique s’étend jusqu’en 1991. Les derniers partisans ont été éradiqués en 1978.

Les chorales ont été le ciment de la résistance avant les manifestations à prétexte écologique des années 1980. Les Estoniens sont réputés taciturnes et distants, car ils vivent dispersés et dans un climat difficile. Ils sourient peu par tradition, mais plus encore par habitude soviétique de faire toujours la gueule (regardez nos socialistes !). Construire l’avenir radieux n’est pas une joie et sourire aurait signifié se moquer du monde, à la manière des bourgeois oisifs. Luther puis Staline, ce n’est pas drôle – Poutine non plus. Il faut cependant ne jamais s’énerver car les Estoniens se bloquent. Les Lituaniens, selon Pierre, sont plus chaleureux. Les Russes, en revanche, sont plus expressifs et baroques, dominateurs. Ils n’hésitent pas à dire leurs quatre vérités et à gueuler si nécessaire.

Barclay de Tolly était un général écossais au service du tsar, vainqueur de Napoléon avant Koutouzov, qui n’a fait que reprendre sa politique efficace de la terre brûlée. C’est ce dernier qui a récolté la gloire de la stratégie élaborée par le premier.

L’orientalisme russe se confond avec les conquêtes militaires depuis Ivan IV le Terrible. L’expansion se fait vers l’Asie centrale et la Sibérie. La colonisation vise aux échanges commerciaux et à la stratégie. Les garnisons appuient l’évangélisation partielle, mais une autonomie religieuse est laissée aux peuples pour les associer à l’empire russe. Le coton d’Asie centrale et le pétrole de Bakou sont vitaux. Ils ont permis à l’industrie textile de Saint-Pétersbourg de prendre son essor, grâce à la colonisation de l’Ouzbékistan. La Chine a cependant accordé une plus grande autonomie à ses provinces que la Russie soviétique.

Sous Staline, des déplacements autoritaires de population ont été effectués pour promouvoir la nouvelle citoyenneté non ethnique de l’homo soviéticus. Le communisme était à la fois une utopie « scientifique », si l’on peut dire, et un sentiment religieux. Il s’agissait de passer du Moyen Âge à la technologie du XXe siècle – du moujik au spoutnik comme disait Georges Marchais : 1957 le premier satellite artificiel, 1961 Gagarine le premier homme dans l’espace, 1965 la première sortie humaine dans l’espace, tout cela soviétique. Ce projet enthousiasmant a permis à la société d’adhérer à l’idéologie bien qu’elle ne crut pas au collectivisme communiste. C’était tellement différent du monde figé des Romanov. La chute de l’URSS a été due à la guerre des étoiles de Reagan qui a essoufflé l’économie soviétique, à l’échec technique de Tchernobyl, et à l’invasion de l’Afghanistan qui a détruit le moral de l’armée rouge. Ce fut leur Vietnam avec des musulmans soviétiques qui combattaient des musulmans afghans.

Le pouvoir doit être légitimé par le savoir, d’où la création de chaires d’études orientales en Russie, tout comme ont été créées des chaires d’études de civilisation arabe en France. Il s’agit de dominer l’autre par la connaissance de sa langue et de sa culture. Le mythe était aussi de trouver des origines communes indo-européennes pour justifier l’empire. En 1818 s’ouvre le premier musée d’art asiatique à Saint-Pétersbourg. Ce voyage aux Pays baltes devait d’ailleurs avoir lieu à Saint-Pétersbourg mais la guerre l’a empêché.

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Henri Troyat, La gloire des vaincus

Chaque tome peut se lire indépendamment, même si les cinq volumes forment un cycle romanesque.

Dans celui-ci, nous suivons Nicolas, 31 ans, qui tente un coup d’État avec ses amis nobles de Saint-Pétersbourg, lors de la transition du trône après la mort d’Alexandre 1er en décembre 1824. Ces révoltés seront dès lors nommés les Décembristes. Les jeunes nobles sont pour Constantin, mais celui-ci a décliné la couronne impériale. C’est Nicolas qui va l’endosser et devenir Nicolas 1er. Les conjurés, idéalistes, mal préparés et toujours respectueux du tsar, lieutenant de Dieu sur la terre, hésitent, bafouillent, brouillonnent, ne peuvent se décider.

Ils sont bientôt encerclés sur la place du Sénat, face au palais, sans avoir rien fait. Les régiments restés fidèles au serment les encerclent et ils sont sommés de se rendre. Par bravade stupide, ils n’en font rien. Les canons tirent, les chevaux les enfoncent, ils sont sabrés. Peu en réchappent. Les meneurs sont condamnés à être pendus, les autres répartis en plusieurs groupes selon l’importance de leur faute. Nicolas est condamné au bagne, 12 ans, puis à la relégation, après déchéance de tous ses titres et confiscation de tous ses biens.

Il est amer, mais se tient. Il a voulu la liberté, cherché à imposer la monarchie constitutionnelle plutôt que l’autocratie absolue. Sa femme, Sophie, est française. Il l’a rencontrée à Paris à 20 ans, lorsque les Russes ont envahi Paris le 19 mars 1814 – il y a 210 ans – et qu’il était l’un de leurs officiers. Sophie lui a appris les Lumières et la valeur des libertés. Il ne conçoit désormais plus qu’un peuple puisse s’en passer. Et pourtant… Le peuple russe est habitué au servage depuis les Mongols et même avant ; il ne veut rien, ne rien décider, toujours obéir – c’est plus sécurisant de n’avoir jamais à prendre aucune décision mais d’attendre les ordres. Ceux venus de Dieu, ceux venus du tsar, ceux venus du barine.

Henri Troyat écrit sur la Russie d’il y a deux siècles, mais on croirait qu’il évoque celle d’aujourd’hui : « Chez nous, [le Russe] accepte l’épreuve comme un signe de la colère de Dieu. Plus le coup est inattendu et douloureux, plus il lui semble venir de haut. L’autocratie finit par trouver sa justification dans l’iniquité même de ces actes. Des siècles de soumission forcée nous ont préparé à cela. Ne sommes-nous pas fils d’une nation qui a connu la domination des Varègues, des Tartares, le joug d’Ivan le Terrible, la poigne de Pierre l le Grand ? Que nous le voulions ou non, nous avons tous un respect atavique du pouvoir » p.139.

La version noire est celle du tsar, « petit père des peuples » implacable et vengeur, ou du père de Nicolas, autocrate égoïste et borné. La version rose est celle de Nikita, le fidèle serf de Nicolas, qui se mettra au service de Sophie lorsqu’elle rejoindra son mari dans l’Extrême-orient sibérien. Beau, grand blond, musclé, candide, il tombe amoureux d’elle, elle le sent. Mais si elle est sensible à la sensualité du corps du jeune homme, elle n’aime que son mari prisonnier. Nikita, par une intrigue du beau-père puis du général donnant les autorisations de voyager, sera privé de passeport ; il enfreindra l’interdiction pour se lancer à la poursuite de la barynia afin de la protéger, d’être auprès d’elle. Il se fera prendre, sabrera un policier, et périra sous le knout qui lacère les chairs, avant le centième coup.

L’autocratie, la mise à mort des opposants, le goulag pour les réfractaires, le peuple ignorant et servile, c’était la Russie des tsars, ce fut celle de Staline, c’est encore celle de Poutine. La liberté ? C’est l’esclavage – Orwell n’aurait pas dit mieux : « Une révolution ne peut réussir sans l’appui du peuple et de l’armée. Or, ni l’un ni l’autre, en Russie, n’était préparé à comprendre le sens de la liberté et à lutter pour elle. Il aurait fallu éduquer les masses, les éveiller, les former, avant de passer à l’attaque » p.182.

Après des mois de forteresse en attente de son jugement, Nicolas est déporté au goulag des tsars, dans la lointaine Sibérie, à Tchita, à l’est du lac Baïkal, à 6200 km de Moscou. Il ne sera jamais autorisé à revenir.

Henri Troyat, La gloire des vaincus – La lumière des justes III, 1959, Folio 1999, 375 pages, occasion €2,32

Henri Troyat, La lumière des justes (5 tomes : Les compagnons du coquelicot, La barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie ou la fin des combats), Omnibus 2011, 1184 pages, €21,61

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Le discours de Vlad la Terreur

A l’Assemblée fédérale de Russie le 29 février 2024, autrement dit hier, Vladimir Poutine veut à la fois préparer sa population à une mobilisation militaire (impopulaire), tout en mobilisant les esprits patriotiques contre l’Occident (impie). Comme pour Hitler, la guerre est le moyen pour lui de rester au pouvoir indéfiniment ; il ne connaît que la force, comme les bagarreurs de rues dont il a été – il ne la lâchera pas comme ça. Ce pourquoi les appels candides à la « négociation » avec la Russie des (trop) belles âmes intéressées à « la paix » et à la « fin des massacres » est une illusion. Pour négocier il faut être deux. Or Vlad l’empaffeur ne veut rien négocier. Il est en position de force et en profite – qui ne le ferait ? Pour éviter la guerre, il faut la préparer. Vlad le rempileur n’a que trop profité en Tchétchénie, en Géorgie, en Crimée, au Donbass, des faiblesses et lâchetés occidentales. Il ne connaît que la force, seule la force peut limiter ses désirs immodérés.

Soyons réalistes et – surtout, écoutons ce qu’il a à dire. Dans son discours il parle de « nos objectifs stratégiques, des questions qui, à mon avis, sont d’une importance fondamentale pour le développement confiant et à long terme de notre pays. » La Russie est confrontée à des changements radicaux en raison des sanctions : repli sur soi, économie de guerre, militarisation du politique. «  Il est important pour nous d’accélérer le rythme de résolution des tâches sociales, démographiques, infrastructurelles et autres, tout en atteignant un niveau qualitativement nouveau d’équipement de l’armée et de la marine. »

Les grandes écoles sont transformées en casernes et en centre de propagande idéologique ; les universités sont mises au pas. « Les militaires et les vétérans ayant fait des études supérieures et possédant une expérience en matière de gestion, quels que soient leur grade et leur position, pourront participer à ce programme. L’essentiel est qu’il s’agisse de personnes ayant fait preuve de leurs meilleures qualités et ayant montré qu’elles étaient capables de diriger leurs camarades. » La militarisation de la société doit être du haut en bas, elle prépare la suite : la guerre perpétuelle. Les anciens vétérans, lorsqu’ils reviendront, seront la base de cette nouvelle élite patriote. « Ils devraient occuper des postes de premier plan dans le système d’éducation et de formation des jeunes, dans les associations publiques, dans les entreprises publiques, dans les affaires, dans l’administration nationale et municipale, à la tête des régions, des entreprises et, en fin de compte, des plus grands projets nationaux. » « Je le répète, la véritable élite, ce sont tous ceux qui servent la Russie, les travailleurs acharnés et les guerriers, les personnes fiables, dignes de confiance, qui ont fait leurs preuves, qui ont prouvé leur loyauté envers la Russie. »

Finies les oppositions, quiconque n’est pas avec le président est contre la Russie et sa civilisation. Exit les traîtres ! Emprisonnés, empoisonnés, suicidés, abattus, traqués dans le monde s’il le faut, la combat n’a aucune limite. Finies les privatisations juteuses : tous les oligarques soupçonnés d’être tièdes verront leurs propriétés confisquées « par l’État » (autrement dit la mafia proche de Poutine).

Comme Staline, Poutine veut renouveler les élites pour en mettre de nouvelles à sa botte. Staline avait fait entrer massivement de jeunes communistes incultes pour qu’ils votent en sa faveur et le considèrent comme un intellectuel ; Poutine a conspué la fête des « presque nus » de la jet-set moscovite. Pour lui, c’est une caste qui se croit des droits et des privilèges particuliers (tiens, pas lui ?) et qui ne rendent aucun service à la société (c’est vrai, Moscou n’est pas une fête). Les Occidentalisés ont déjà quitté le pays (autour de un million de personnes, croit-on) et les autres vont être mis au pas (dans des camps de redressement ?). Pour les anciens combattants en Ukraine (qui ont survécu, ce qui fait peu de monde ..), une nouvelle filière de formation va être mise en place pour leur assurer une place dans la société au retour de guerre. Comme après la 2GM en Occident… la Russie n’invente jamais rien.

L’enjeu ? « la Russie est le bastion des valeurs traditionnelles sur lesquelles s’est bâtie la civilisation humaine ». La Chine, empire millénaire, appréciera ; les chefferies africaines aussi. Mais Poutine n’en est pas à une contradiction près. Le combat doit être porté jusque chez l’adversaire par la subversion, la propagande, le hacking, l’enrôlement d’« idiots utiles ». Le poutinisme est un humanisme, tous les partis pour la tradition doivent se rallier à son kimono blanc. Utiliser la force de l’adversaire pour, habilement, le terrasser : telle est l’essence du judo, que Poutine pratique depuis son adolescence. Il faut quitter l’intégration économique dans les structures occidentales par l’exportation de matières premières et d’énergie (le piège où les Allemands, gros nigauds avides, se sont fait engluer) pour assurer l’autarcie russe – et exporter vers les ennemis de l’Occident : Chine, Iran, Afrique.

Car si la Russie est immense par son territoire, elle est un nain par sa population (145 millions d’habitants) : natalité en berne, mortalité forte, système de soins défaillant, alcoolisme et violences conjugales. Poutine, qui se tourne vers la Chine, a peur d’être absorbé. Pour l’instant, l’empire « du milieu » a d’autres préoccupations, mais dans l’avenir ? Poutine voudrait faire exister la Russie comme « grande puissance » à l’égal de l’URSS ; pour cela, il lui faut l’Europe. Non seulement les provinces irrédentistes peuplées de russophones et plus largement les territoires perdus de l’empire, mais toute l’Europe. Face au continent asiatique dominé par la Chine, au continent américain dominé par les États-Unis, le continent européen doit être dominé par la Russie, seul pays capable – selon Poutine – d’unifier les divisions.

Pour cela, travail-famille-patrie, la trilogie des fascismes. « Et bien sûr, l’objectif principal de la famille est la naissance d’enfants, la continuation de la race humaine, l’éducation des enfants, et donc la continuation de notre Peuple multinational. Nous voyons ce qui se passe dans certains pays, où l’on détruit délibérément les normes morales et les institutions familiales, poussant des peuples entiers vers l’extinction et la dégénérescence ». Aussi, « une famille nombreuse avec beaucoup d’enfants doit devenir la norme ». Hitler avait dit la même chose. Mais il n’a pas eu d’enfants – et Poutine ? Seulement deux…

Guerre ouverte, conquête de territoires, mais surtout menaces, sujétion par la peur, domination des esprits. Voilà le plan. A moins que, forces nucléaires aidant, la Russie soit à demi-vitrifiée – comme l’Europe – et que la Chine alors en profite de s’emparer de toute la Sibérie, quasiment vide de Russes. Poutine aura échoué, mais tout son peuple avec lui. Comme le disait Hitler, que périsse l’Allemagne puisqu’elle n’a pas été capable de vaincre.

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Philippe Curval, L’homme à rebours

Un homme entièrement nu déambule sur le sable d’un désert, jusqu’à une plage vide. Il ne sait pas qui il est ni ce qu’il fait ici. Il est sans racines et sans mémoire – le parfait objet fonctionnel de l’intelligence analytique artificielle. Sauf qu’un être humain n’est pas un robot et des bulles de souvenirs surgissent, en fonction du contexte. Ainsi cette plage, où un ballon vient taper le mollet. C’est son fils qui joue en slip avec sa petite sœur, et sa femme qui bronze nue sur le sable un peu plus loin. Un souvenir de vacances sur une plage de Sicile.

Sur Terre I, le narrateur a eu une vie normale, architecte, marié, deux enfants, des congés payés et l’ennui, sauf la faim de sexe qui le colle à sa femme, laquelle s’en lasse un peu. Mais il n’aime pas les enfants, immatures et stupides. Sur Terre I car une bulle fait resurgir un autre souvenir, celui d’un ingénieur qui lui propose un « voyage analogique » dans les univers parallèles. C’est sa femme qui lui présente Norge et il deviendra son amant pendant son absence. C’est que Felice Giarre s’empresse d’accepter ; il ne ressent embarras dans sa vie, tout est trop parfait, formaté, les ordinateurs s’occupant de produire, les robots de servir. Même les enfants sont éduqués par des machines et formatés pour être conformes aux normes sociales requises.

L’univers parallèle où s’est retrouvé nu est donc Terre II, issue de son imagination. Presque rien, des humains préhistoriques qui survivent de la chasse aux lézards et autres mammifères du désert et qui ,le chassent pour sa viande. Mais il reste insatisfait et prononce le mot magique pour revenir sur Terre I car il a expérimenté le premier ce voyage analogique et doit en rendre compte.

Norge l’accueille amicalement et ils parlent de son expérience. Mais Felice, comme agi par une force qui le dépasse, va le tuer. Pas question de multiplier les sauts dans les univers parallèles, au risque de voir se télescoper les individus qui y sont déjà. Heureusement, il semble n’exister qu’un seul Felice Giarre dans l’ensemble des univers, ce qui est curieux, mais…

C’est sur Terre III, lors de son prochain voyage, que le jeune homme physiquement parfait en début de trentaine, à la musculature entre l’adolescent et l’âge mûr, va découvrir qui il est. Terre III est l’univers où l’ordinateur a pris le pouvoir sans le vouloir, abandonné par « les mystiques » qui en ont fait leur dieu. Certains humains peuvent choisir l’immortalité mais pas les mystiques, écolos avant la lettre, qui trouvent que la nature fait bien les choses et que le Créateur ne doit pas être contré. Comme l’ordinateur centralise toute la mémoire humaine, il est à même de prendre de bien meilleures décisions – pour le bien commun et sans les émotions parasites – que l’ensemble des votants qui s’en moquent pour la plupart.

Où la démocratie, par son confort, incite à la démission du collectif et à donner le pouvoir à l’IA. Car c’est bien ainsi que cela va se passer pour les humains dans l’avenir, trop heureux de déléguer tout effort. Déjà les enfants sont rationnés, et l’on n’en fait d’ailleurs plus que via les machines, le sexe perdant son but reproductif. Les couples n’existent presque plus, chacun restant libre de son corps et de ses envies.

Felice va découvrir qui est son père et – ce qui le hante – qui est sa mère. En fait, il accomplit à son extrême l’objectif des Lumières de libérer l’humain de toutes déterminations. Felice est l’être sans terre ni racines, sans famille si préjugés ; même son corps lui est de trop et il va s’en affranchir comme d’une enveloppe. Il a dépassé le stade humain et devient créateur. Dès lors, il est libre de créer ses propres planètes, résolvant le problème démographique terrien.

Un beau texte, souvent poétique, dans la veine des mœurs du début des années 70 où la nudité et le sexe devenaient naturels. Il est interdit d’interdire et l’imaginaire peut prendre son essor. L’inventeur de la science-fiction française avec Gérard Klein et Jacques Sternberg, entre autres ; il a reçu pour ce roman le Grand prix de l’Imaginaire en 1975.

Philippe Curval, L’homme à rebours, 1974, J’ai lu 2001, 256 pages, €5,43 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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JFK d’Oliver Stone et Enquête

John Fitzgerald Kennedy, le 35ème président des États-Unis, a été assassiné à Dallas le 22 novembre 1963 – cela fait soixante ans. Il y a trente ans, et quasi trente ans après les faits, Oliver Stone remet en cause les conclusions de la commission sénatoriale Warren, semble-t-il inféodée aux intérêts « d’État », autrement dit aux services secrets CIA et FBI comme aux Renseignements militaires et plus généralement au lobby militaro-industriel, si puissant dans la première puissance de la planète qui entend le rester.

Le film met en scène l’étonnement puis la mission du procureur général de la Nouvelle-Orléans Jim Garrisson qui décide de porter devant un tribunal les complicités d’un mafieux utilisé par la CIA, Clay Shaw. Moins pour gagner que pour remettre en cause la version officielle et inciter les citoyens américains à utiliser leur raison et leur bulletin de vote pour contrer ce qui devient, insidieusement, « le fascisme » (le terme est prononcé). Au moment où la violence fait irruption en politique en Europe et en France, et pas seulement à l’extrême-gauche comme d’habitude, où l’on brûle la maison d’un maire, où l’on tabasse un neveu par alliance d’un président, où l’on caillasse des permanences d’élus cette incitation au sursaut civique nous parle toujours.

C’est ça, le fascisme : la libération des pulsions primaires, le permis de casser, de torturer, de violer, de tuer impunément ; dans la démocratie, seul l’État a le monopole de la violence légitime, il ne la délègue pas à des nervis privés. Mussolini a commencé par l’huile de ricin introduite de force dans la gorge des opposants avant de carrément les assassiner ; Hitler a lancé ses Sections d’assaut bourrées à la bière contre les magasins juifs et contre les « pédés communistes » avant de les enfourner en camps, destinés à l’extermination ; Poutine a accusé ses opposants politiques des pires turpitudes sexuelles ou fiscales avant de les empoisonner ou de les « suicider » par pendaison. Dans l’Amérique de Lyndon Johnson, devenu président sur un tarmac d’aéroport, – selon Oliver Stone – le lobby des puissants se servait des « services » comme Poutine et usait de la mafia comme Poutine, pour leurs intérêts : inciter à la guerre, vendre des armes, faire la grande gueule contre l’URSS, parquer les Noirs revendicatifs. Robert Kennedy, ministre de la Justice, puis Martin Luther King seront assassinés à la suite de JFK, pour les mêmes raisons.

Le film d’Oliver Stone est trop long, son montage trop haché et fébrile, notamment au début, faisant tourner la tête – ce qui est peut-être voulu. L’histoire de couple si conventionnelle de l’épouse cherchant à retenir son cher mari à la maison « avec les enfants » (cinq en 8 ans dans ces années baby-boom), opposée au mari en chevalier combattant les moulins comme un preux à l’extérieur, est bien niaise. Les méchants sont clairement identifiés et marqués comme gros, machos ou pédés, en tout cas véreux. Les bons doutent mais ne renoncent jamais. C’est un peu Stone comme conte.

Mais le fond du propos reste un point d’histoire non encore véritablement élucidé, et une réflexion sur le pouvoir, ses limites et ses abus. L’Enquête, sur un DVD séparé (en version originale sous-titrée en français), issue des travaux de la Commission de révision des dossiers d’assassinat en 1994 et 1998, offre quelques documents et témoignages qui n’apprennent pas grand-chose de plus mais confirment en 2021 ce qui est dit dans le film de 1991. Comme quoi on « savait » malgré les précautions, il manquait seulement les « preuves » juridiques concrètes des implications des uns et des autres, notamment l’accès au film de Zapruder qui dure 26 secondes et qui a tourné en direct la mort de John Kennedy. Il y aurait eu trois tireurs et au moins quatre balles en tir croisé, dont deux mortelles ; Oswald était un bouc émissaire facile, préparé pour cela à son insu ; d’autres complots avaient été préparés selon les mêmes modalités, à Chicago et à Tampa, avec à chaque fois un bouc émissaire plausible pour masquer l’équipe d’une douzaine de personnes autour ; l’autopsie a été falsifiée et « la balle magique » retrouvée pas la bonne.

Selon cette thèse, les assassins ne seraient ni l’URSS, ni Cuba, ni la Mafia américaine, mais bel et bien une partie réactionnaire des « services », aigris du refus de Kennedy d’assurer la couverture aérienne de la désastreuse tentative d’invasion de Cuba par les anti-castristes préparés par la CIA, puis par son désir d’arrêter l’escalade au Vietnam tout en promouvant une politique de détente internationale. Ils auraient été aidés par l’ambiance de droite radicale du Texas à tous les échelons, de l’administration à la police, qui n’offre qu’une protection très laxiste au cortège présidentiel à Dallas, « cité de la haine ».

A noter que le Texas reste un bastion de l’extrême-droite réactionnaire aux États-Unis encore aujourd’hui. Oliver Stone met de la cohérence dans le flot de documents et témoignages contradictoires. Il a l’avantage de proposer une « belle histoire » qui oppose progressistes et conservateurs ; elle séduit par sa logique mais sélectionne ses preuves. Est-ce vrai ou seulement véridique ? Tout est là.

Les complotistes plongeront à pieds joints dans l’histoire telle qu’ainsi racontée, les citoyens moyens soupçonneront que les politiciens leurs cachent des choses et se méfieront d’eux (ils vireront Nixon par Impeachment une dizaine d’années plus tard), les historiens douteront – c’est leur métier – d’autant que l’ensemble des documents ne sera pas déclassifié avant 2029, notamment le témoignage de Jacqueline Kennedy elle-même !

Mais ce beau moment de cinéma remet l’ouvrage sur le métier et incite à réfléchir sur la communication, la présentation des faits par les officiels, les médias et l’opinion commune, toutes entités manipulables à merci.

DVD JFK, Oliver Stone, 1991 + JFK L’enquête (JFK Revisited – Through the Looking Glass), 2021, 2 DVD, édition 60ème anniversaire – Version longue Director’s Cut, avec ‎ Kevin Costner, Tommy Lee Jones, Kevin Bacon, Donald Sutherland, Jay O. Sanders, L’Atelier d’images 2023, 3h17, €19,99 Blu-ray €24,99

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Françoise Hildesheimer, Richelieu

L’autrice, chartiste, sait manier les sources ; elle donne une grande biographie de Richelieu, ministre cardinal duc, honni de son vivant (voir Les Trois mousquetaires) mais œuvrant pour le bien de l’État et la gloire du roi Louis XIII.

Armand Jean du Plessis n’a exercé le pouvoir que dix-huit ans, de 1624 à 1642. Il a été constamment en butte aux luttes internes, complots et conspirations des princes volages et ambitieux, intrigues de la reine mère Marie de Médicis, rivalités pour être favori du roi (Luynes, Marie de Hautefort, Louise-Angélique de La Fayette, Cinq-Mars) ; mais aussi en butte aux luttes externes des provinces protestantes comme de l’empire espagnol qui rêvait d’établir une « monarchie universelle » – catholique (katholicos veut dire en grec universel).

Le livre est rédigé en quatre parties classiques qui rythment la vie de Richelieu.

De 1585 à 1624, c’est L’ascension, jeune évêque de Luçon qui a passé en accéléré les étapes diplômantes en théologie, devenu cardinal après plusieurs autres et entré au Conseil du roi grâce à Marie de Médicis sur laquelle il s’appuie.

De 1624 à 1630, c’est la Métamorphose, Richelieu est chassé du Conseil après l’assassinat du favori de la reine mère Concini, francisé en Conchine, marquis d’Ancre et maréchal de France, par un « coup de majesté » du jeune roi Louis XIII, 18 ans, qui veut s’émanciper de sa mère. Le cardinal retrouve son poste au conseil lors de la Journée des Dupes et devient principal ministre, tant sa puissance de travail, sa raison et sa dialectique suppléent aux manques cruels du roi (vite lassé, préférant l’action, bégayant).

De 1631 à 1635, c’est L’empire de la raison, l’établissement des règles de l’État et l’entrée de la France dans la guerre de Trente ans.

De 1636 à 1642, date de sa mort, c’est L’histoire inachevée – que le cardinal Mazarin, choisi par Richelieu comme successeur, poursuivra. A noter que Louis XIII suivra son cardinal ministre dans la mort quelques mois après lui.

Outre les événements, des chapitres intermédiaires permettent à l’autrice de développer certains sujets. Richelieu a par exemple été souvent malade, comme tous en ce temps, il mangeait et vivait « bio » (comme nous disons aujourd’hui), avec les inconvénients hygiéniques qui vont avec la systématique (et que nous ignorons volontairement). Il était sujet aux maux de tête, aux hémorroïdes, aux abcès, aux insomnies… Il n’a jamais été assuré de sa position ; elle ne dépendait que du bon vouloir du roi, seul oint de Dieu et son représentant sur la terre.

Richelieu aimait le pouvoir mais n’était pas un dictateur, ni n’a rêvé un jour de devenir calife à la place du calife. Il tenait son rang et affirmait la raison dans l’État (plus que ce que nous entendons aujourd’hui par la raison d’État). « En premier lieu, la bienveillance du roi s’acquiert par un strict respect des prérogatives de chacun. Richelieu doit se faire reconnaître comme un serviteur dévoué et scrupuleux, et point autre chose. Le ministre prend à ce titre un soin extrême à ne rien engager que sur ordre de son roi, faisant de ce dernier le maître absolu de ses actions et de ses décisions » p.297. Il a su constituer un réseau de famille, de familiers, de redevables et de personnes de confiance dans tous les postes de l’État et des provinces.

Cette raison venait selon lui de Dieu, qui en a fourni chacun et fonde l’autorité, suivant en cela la position thomiste des catholiques traditionnels. Car Richelieu est resté toute sa vie un théologien, aimant débattre des points de doctrine dans une langue ampoulée aux phrases longues, mais qui savait affirmer des positions claires. C’est ainsi que le chrétien gallican qu’est Richelieu peut combattre l’Espagne catholique sans pour cela combattre le catholicisme. « Il proclame bien que le politique et le chrétien partagent la même finalité ultime de l’établissement du règne de Dieu, mais – et ici réside la nouveauté – défend que leurs prérogatives sont différentes ; quant aux moyens les deux domaines ne sont plus mêlés » p.237.

L’autrice a l’originalité de s’intéresser à sa production écrite car le cardinal agit surtout par la parole, « sa plus grande arme » – et par l’écrit, qui reste. « Finalement, le principal ministre se réduit à une parole volontaire et obstinée qui environne le prince. Il donne au roi la conscience du caractère supérieur du pouvoir de l’État et lui indique les conditions d’exercice de son pouvoir absolu. De cette association découle au mieux une harmonie qui fait le bonheur de l’État » p.301. C’est par sa plume qu’il demeure sans cesse en rapport avec le roi lorsqu’il est en campagne, c’est par ses écrits qu’il glorifie l’action au service du roi pour les autres pays et pour la postérité. Titulaire d’une grande bibliothèque de plus de sept mille livres, y compris protestants, il aimait à se documenter.

Le désordre est pour lui de la déraison, et lorsqu’il s’agit du bien de l’État (qui est l’organisation pour le peuple), c’est une porte ouverte vers l’enfer. « Il lui faut affirmer l’autorité du roi au dedans, tout en manifestant la présence française au dehors ; mater les révoltes populaires ; négocier avec Marie de Médicis ; débrouiller les intrigues de Gaston, passer peu à peu de l’engagement en Italie aux affaires de l’Allemagne » p.241. Il écrit dans ses Mémoires : « Je reconnus, en cette occasion, que tout parti composé de plusieurs corps qui n’ont aucune liaison que celle que leur donne la légèreté de leurs esprits, qui, en leur faisant toujours improuver le gouvernement présent, leur fait désirer du changement sans savoir pourquoi, n’a pas grande subsistance » cité p.102. Une leçon politique que devraient retenir nos écologistes perclus de querelles intestines, et « la gauche » perdue d’alliances contradictoires.

Au total, « Ces années 1630-1640 sont un âge véritablement baroque dans sa diversité, qui voient la parution du Testament politique du Cid et du Discours de la méthode, et sont grosses de l’ordre étatique moderne. Dans une phase sombre (dépression conjoncturelle, peste, guerre…), on assiste à un moment de transition politiquement décisif, le choix entre l’État national sécularisé et l’ancienne chrétienté. Un choix qui n’est pas simplement politique mais qui résulte de mutations religieuses et intellectuelles : avènement d’une raison autonome sous le regard encore omniprésent de Dieu (car, rappelons-le une dernière fois, sécularisation n’équivaut pas à désacralisation, bien au contraire), un choix qui fut économiquement catastrophique et socialement lourd de conséquences et qui a fait naître un certain désenchantement chez ceux qui l’ont subi – encore qu’il faille faire le partage entre ce que les contemporains en ont perçu, et ce que les historiens postérieurs ont apprécié. Une histoire qui est celle, pour l’Europe, du passage de la ‘prépondérance’ de l’Espagne à celle de la France » p.488.

Un grand livre.

Françoise Hildesheimer, Richelieu, 2004, Grandes biographies Flammarion 2021, 600 pages,, €25,00 e-book Kindle €18,99

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La mort de Staline d’Armando Iannucci

La BD au dessin un peu pâles de Thierry Robin et Fabien Nury adaptée au cinéma avec l’humour anglais : quel régal ! En ces temps de satrapie mafieuse au Kremlin, réviser l’époque du « petit père des peuples » est instructif. Le tyran est aigri, malade, paranoïaque, tout le monde plie devant lui ; tout désagrément se paie par une exécution immédiate ou un stage de torture dans les caves de la Loubianka, avant une déportation mortelle au goulag. Tout est bon pour garder le pouvoir, les honneurs, les datchas – les petites filles pour Béria.

Car le grand Staline a ses âmes damnées, qu’il entretient en concurrence comme Poutine le fait parmi les siens. Béria (Simon Russell Beale) et Khrouchtchev (Steve Buscemi) sont sans conteste les moins bêtes, les moins veules devant Staline. Il aime ça, le tyran, il aime s’entourer – mais pas de trop près. Ses bons plaisirs sont des ordres, des oukases comme au temps des tsars, mais avec sanction mortelle immédiate s’ils ne sont pas assouvis. Ainsi Staline écoutant à Radio Moscou le concerto n°23 de Mozart exige que le directeur de la salle le rappelle « dans exactement 17 mn ». Sauf que l’imbécile sidéré qu’il a eu au bout du fil n’a pas noté l’heure. Quand il le rappelle, tout tremblant et en retard, Staline très sec exige qu’il lui envoie un enregistrement du concert qui vient d’avoir lieu – et illico ! Sauf que l’imbécile n’a rien fait enregistrer et qu’il doit improviser… à la Staline, autrement dit obliger les spectateurs à rester pour éviter l’écho et l’orchestre à recommencer. Quand les notes sont enfin gravées sur un disque 33 tours, les gardes s’en emparent – et notent l’inadmissible délai – tandis que la pianiste (Olga Kurylenko), dont toute la famille a été exécutée par caprice de Staline, glisse un mot dans la pochette.

Ce mot dit qu’elle prie pour que le tyran disparaisse enfin de la surface de la terre et Staline (Adrian Mcloughlin), qui le lit tout seul dans son grand bureau, en rigole avant d’être saisi d’une crise cardiaque qui le laisse hémiplégique : quelqu’un a osé ! Il n’avait plus l’habitude. Il tombe mais personne ne bouge : sans ordre, surtout ne rien faire ! Ne pas attirer l’attention, faire profil bas, ne rien voir ni savoir. Quand la gouvernante apporte le petit déjeuner le lendemain matin, Staline est au plus mal. Il faut appeler un médecin mais Béria n’est pas pressé, il veut être calife à la place du calife et s’empresse d’être le premier sur place pour s’emparer de la clé qui ne quitte jamais la poche de Staline, laquelle ouvre un tiroir dans lequel est une autre clé, celle d’un coffre qui recèle des dossiers. Il fait disparaître le sien avant que les autres membres du Comité central ne fassent irruption à la datcha, certains en pyjamas. Les prolos promus n’ont aucun sens de la dignité.

Les trémolos de deuil sont un jeu d’hypocrites, chacun est bien content de se voir débarrassés du satrape qui les terrorisait. Seul Béria garde la tête sur les épaules, petit et gros, libidineux avec les très (très) jeunes filles, 7 ans, 14 ans, dira-t-on à la fin du film. C’est le malléable Malenkov (Jeffrey Tambor) qui, en vertu des articles du protocole décidé par Staline, prend la présidence du Comité central par intérim, le temps qu’un nouveau Secrétaire général soit désigné. La réunion informelle entre membres aboutit avec un retard dommageable à la décision « collective » de faire appel à un médecin. Sauf que tous les médecins compétents de Moscou ont été envoyés au goulag, sur ordre de Staline qui croyait au complot des blouses blanches (en général juives). Sont donc racolés en catastrophe les retraités et les très jeunes médecins, dénoncés par une virago qui a déjà établi la liste des déportés. Ils concluent, laborieusement et « collectivement » que le grand camarade Staline a fait l’objet d’une attaque cérébrale qui l’a paralysé du côté droit. S’il va s’en sortir ? Euh… ils n’ont pas décidé.

Surviennent la fille et le fils de Staline, la première, Svetlana (Andrea Riseborough) qui n’a aucun rôle politique et craint désormais pour sa vie ; le second, Vassili (Rupert Friend), lieutenant-général par faveur, ivrogne, hystérique et incompétent, qui exigera de faire un discours – heureusement couvert par le sifflement des avions à réaction. Le Comité ne sait pas encore quoi faire de cette famille (l’épouse de Staline et mère des deux enfants s’est suicidée…), ce qui donne l’occasion de quelques scènes cocasses. Staline revit mais ne pousse que quelques borborygmes inarticulés en pointant un doigt, désignant peut-être Khrouchtchev. Puis il meurt définitivement, non sans avoir donné des sœurs froides à tous, dont Béria qui s’est empressé de le féliciter d’être ressuscité après l’avoir traité de gros con quand il le croyait passé.

Béria intrigue pour prendre les rênes du pouvoir en faisant boucler Moscou par sa police politique (en allemand Gestapo), tandis que Khrouchtchev convainc Malenkov de donner le contre-ordre de libérer les trains pour laisser venir à lui tous les petits enfants du Père des peuples de l’Union soviétique – ce qui engendre mille cinq cents morts car la milice aux ordres tire avant d’être débordée. Béria est mis en échec d’autant que le général Joukov (Jason Isaacs), vainqueur de Stalingrad et couvert de médailles et breloques soviétiques, a une dent contre ces faux soldats qui sont la SA de Béria. Il intrigue avec Monsieur K pour faire intervenir l’armée et liquider le MGB qui résiste. Béria veut faire un geste libéral en annulant les arrestations et ordres d’exécution des derniers jours et en amnistiant certains prisonniers – signe du bon plaisir sans aucun droit, mais c’est trop tard ; ce sera porté au crédit de son successeur à la tête du Comité central : Khrouchtchev. Béria « le gros cochon », selon Joukov, est pris par les soldats, emmené dans la cour, jugé express, condamné par un oukase du Comité central signé Malenkov, et exécuté d’une balle dans la tête, son corps brûlé devant le bâtiment comme celui du Führer.

Le film est une satire politique efficace. Il use du rire pour dénoncer la tyrannie stalinienne comme Charlie Chaplin le fit avec Le dictateur pour la tyrannie hitlérienne. La bouffonnerie révèle plus que le plat récit des événements car elle met en scène les affects des personnages : tous terrorisés, tous sidérés devant le tyran vivant – comme devant sa disparition. Tous se débattent avec des ascenseurs en panne, des chasses d’eau qui mettent une heure à se remplir, des voitures réquisitionnées parfois jusqu’en France (les Citroën noires de la Milice). Tous cherchent un nouveau cadre, un nouveau chef, une nouvelle routine. Avec « le peuple » en prétexte. Il a bon dos, le peuple. Venu en masse encenser le cadavre de Staline, pleurer le tyran dont ils avaient l’habitude ou pleurer la fin enfin de celui qui les opprimait…

Drôle, machiavélique, shakespearien, assez proche de la réalité historique malgré quelques licences de dates – une bonne approche du Kremlin, de l’antique Ivan le Terrible au récent Vlad l’empafeur.

Le film est interdit de diffusion sur le territoire de la Russie de Poutine dès janvier 2018, signe de son pouvoir révélateur. La tyrannie reconstituée par Poutine et ses mafias a peur du rire, qui moque le faux sérieux des tyrans pour faire éclater leur carton-pâte – « le placage du mécanique sur du vivant » diagnostiquait Bergson. Fanatiques et inquisiteurs s’abstenir !

DVD La mort de Staline (The Death of Stalin), Armando Iannucci, 2017, avec Steve Buscemi, Simon Russell Beale, Paddy Considine, Rupert Friend, Jason Isaacs, Gaumont 2018, 1h43, €9,99 Blu-ray €14,99

BD La mort de Staline (intégrale), Thierry Robin et Fabien Nury, Dargaud 2017, 144 pages, €25,50

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L’heure la plus silencieuse de Nietzsche

A la fin de sa Seconde partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche fait faire retraite à son prophète. Car il ne s’est pas encore surmonté, il fait le lion avec ses paroles, mais pas encore l’enfant qu’il doit devenir, vierge et premier mouvement Cela fait référence auxTrois métamorphoses du début du livre quand l’esprit devient chameau esclave avant de devenir lion rebelle puis d’être – enfin – innocent et premier mouvement créateur : enfant.

Le « cela sans voix » qui parle à Z le psychanalyse avant que Freud ait encore balbutié ses études : « Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne le dis pas ! Et je répondis enfin, avec un air de défi : Oui, je le sais, mais je ne veux pas le dire ! Alors cela reprit sans voix : Tu ne veux pas, Zarathoustra ? Est-ce vrai ? Ne te cache pas derrière cet air de défi ! Et moi je pleurai et tremblai comme un enfant et je dis : Hélas ! Je voudrais bien, mais comment le puis-je ? Fais-moi grâce de cela ! C’est au-dessus de mes forces ! » Le sans voix est l’inconscient qui doit se révéler alors que le conscient dénie et réprime. La vérité, qui est la santé de l’esprit, ne souffre que la lucidité sur soi, ni le déni, ni l’illusion mensongère.

Z est allé chez les hommes mais croit qu’il ne les a pas encore atteints par sa parole. Or rien n’est plus faux, affirme cela qui est sans voix. « La rosée tombe sur l’herbe à l’heure la plus silencieuse de la nuit. » Autrement dit le germe suffit à faire fleurir, il est primordial de le planter, même si personne ne s’en aperçoit encore. Ainsi disait Gramsci : il faut d’abord conquérir les esprits avant les urnes, persuader par idéologie avant d’acquérir le pouvoir.

L’hégémonie culturelle prépare l’hégémonie politique, ce que la gauche française a su faire avant de laisser se déliter les idées – en laissant à la droite la plus extrême le monopole des concepts et du vocabulaire : depuis fort longtemps, 1969, avec la Nouvelle droite d’Alain de Benoist dont Marion Maréchal Le Pen est l’héritière née. Ainsi l’idée du « grand remplacement » est-elle entrée dans les esprits contre l’universalisme, de l’autorité qu’il faut réaffirmer jusqu’à l’excès contre les libertés, des alliances qu’il faut revoir pour se replier sur son « identité » (contre l’Europe ordolibérale, les États-Unis ultralibéraux et métissés – au profit de la Russie réactionnaire). L’identité est un autre concept flou mais agissant de l’idéologie contre-révolutionnaire (Xavier de Maistre, Charles Maurras, Eric Zemmour), contre l’individualisme libéral des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Tocqueville, Aron).

L’écolo-gauchisme du Woke cherche de même à remplacer l’hégémonie culturelle « bourgeoise » (mâle, blanche, occidentale) par une nouvelle culture métissée, sans-genre, racisée, « respectueuse » de toutes les races, des plantes et petites bêtes jusqu’aux humains. On ne pourrait ainsi jouer un Noir si l’on est Blanc, ou un gay si l’on est hétéro – et pourquoi pas un politicien si l’on n’est est pas un ? Quant à jouer au con, le débat n’est pas (encore ) tranché chez les Woke, paraît-il… Le réveil est toujours difficile quand on ne sait pas où l’on va.

« Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin ? Celui qui ordonne de grandes choses. » Autrement dit celui qui a un projet, un dessein. De Gaulle en avait un, Mitterrand aussi plus ou moins, Giscard de même, comme Pompidou. Depuis Chirac, sauf peut-être sous Sarkozy, les grands desseins sont bien brumeux. Qui peut dire quel était celui de Hollande ? Comprenait-il d’ailleurs de quoi il pouvait s’agir, ce gestionnaire technocrate fort sympathique mais qui ne pouvait s’empêcher de dire et qu’il ne devait pas dire ? Quant à notre Emmanuel, son dessein initial qui était de réformer la France s’est heurté aux réalités sociales et aux corps intermédiaires braqués, qu’il n’a pas su prendre. Son second quinquennat se trouve empêché, faute d’avoir su convaincre que le Parlement était utile et que ses députés étaient capables : il n’a plus de majorité. Comment « ordonner de grandes choses » sans l’adhésion de ceux qui débattent et légifèrent ? Les gadgets comme les conventions et autres débats sans décisions ne font pas le poids face aux procédures constitutionnelles que sont le 49-3, la dissolution ou le référendum. Pourquoi ne pas les utiliser ? « Et voici ta faute la plus impardonnable : tu as le pouvoir et tu ne veux pas régner. »

Pourtant les idées de libertés (au pluriel) continuent leur chemin ; le travailler plus pour gagner plus n’a jamais quitté les esprits ; la méritocratie scolaire reste une ambition légitime. « Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur les ailes de colombes qui mènent le monde. » Qui voudrait être gouverné par un Poutine ? C’est pourtant le type de régime que préparent un Zemmour ou une Maréchal. Qui préfère les vociférations haineuses des histrions à la Père Duchesne à un gouvernement qui agit dans le calme et la pondération ? C’est pourtant le type de gouvernement que préparent les Mélenchon ou Rousseau. « Ô Zarathoustra, tu dois aller comme un fantôme de ce qui viendra un jour ; ainsi tu commanderas et, en commandant, tu iras de l’avant. »

Mais le Z n’est pas prêt, il doit retourner à la solitude. Pour les politiques, on l’appelle souvent « traversée du désert » : cela ne leur fait en général pas de mal.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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