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Kathy Reichs, Passage mortel

Kathy Reichs exerce la fonction d’anthropologue judiciaire et enseigne à l’université au Canada et aux États-Unis. Ses romans policiers sont directement tirés de ses expériences et la série Bones en a été tiré. Elle décrit avec un réalisme vécu Montréal glacial en hiver et son université Mac Gill aux murs gris, comme la Caroline du nord avec son soleil de printemps, ses îles luxuriantes de la côte où un ami, Sam, élève des singes pour les étudier.

Les cadavres et les squelettes s’accumulent sur les tables d’étude. Une religieuse doit être canonisée et il faut s’assurer de retrouver sa tombe et que les restes soient bien les siens. Temperance fouille mais son étude montre qu’elle ne serait pas tout à fait comme son hagiographie le voudrait. Trop obsessionnelle, Temperance va-t-elle remettre en cause le processus au Vatican ? Brutalement, cinq autres morts dans un incendie suspect d’une ferme isolée : comme le feu a détruit la plupart des chairs, l’anthropologue doit déterminer qui est qui avec les squelettes. Il s’agit d’une vieille – tuée par balle -, d’un jeune couple assassiné au couteau et par morsures de gros chiens après avoir été drogués au Rohypnol, et de deux bébés jumeaux dont le cœur a été arraché vivant.

Qui a pu commettre une telle horreur ? Au nom de quoi ?

Comme d’habitude, Temperance s’investit dans sa mission. Perpétuellement agitée, angoissée, paniquée, elle va en somnambule, ne retrouvant un semblant de raison que devant son microscope et son ordinateur. Sa sœur Harry la fantasque a trouvé une nouvelle lubie en développement personnel : elle veut s’ouvrir à une autre vie. La sœur du couvent où la canonisable a été déterrée a une amie dont la fille, étudiante à Mac Gill, a disparu. Temperance enquête, fait la connaissance d’une inquiétante prof de mythologies et de deux assistantes sous emprise, pas mal perturbées.

Lorsqu’elle va se ressourcer en Caroline pour une semaine de vacances au soleil, une fois le boulot de détermination des restes accompli, elle ne peut que découvrir… deux nouveaux cadavres. Elle ne veut pas s’en occuper, c’est le boulot de l’anthropologue du comté, mais justement celui-ci a été requis pour une mission de l’ONU afin de déterrer les charniers de l’ex-Yougoslavie. Elle est donc requise pour se replonger dans le cadavre. Il s’agit de deux jeunes femmes, blanches, droguées au Rohypnol comme ceux de Montréal. Non loin de là, l’enquête révèle qu’une secte gentillette d’écolos se préservant du monde est ouverte.

Il s’avère que toutes les propriétés, celle qui a brûlé près de Montréal, celle de Caroline et même une autre au Texas où l’on a trouvé un lien, appartiennent un un riche Belge qui paye régulièrement les factures mais est introuvable. Temperance et son ami québécois l’enquêteur Ryan vont courir la montre afin d’éviter une prochaine catastrophe. Tous les morts pointent en effet vers une secte apocalyptique qui veut entreprendre un exorcisme satanique en sacrifiant des vies afin d’en sauver d’autres. Du délire paranoïaque sans aucun doute, mais des êtres de chair vulnérables comme les jeunes filles et les bébés. D’autant que Harry la sœur a disparu et pourrait être embringuée là-dedans !

Temperance est elle-même menacée, à demi étranglée dans une ruelle près de son domicile à Montréal parce qu’elle n’avait pas voulu, bravache, se faire raccompagner ; à demi incendiée dans sa cuisine de Charlotte avec un chat grillé balancé avec un parpaing au travers de sa fenêtre. Le sien ? Elle a confié Birdie à la voisine lorsqu’elle a dû aller en Caroline du nord et celui-ci s’est enfui.

Outre le suspense, un peu moins prenant que d’habitude, le lecteur (-trice et autres sexes) aura des cours détaillés sur insectes nécrophages et l’étude des squelettes, la procédure de fouille judiciaire et d’enquête sur les antécédents, l’inventaire des multiples sectes et autres façons d’alpaguer les gogos pour assurer son pouvoir absolu.

L’agaçant est surtout cette addiction forcenée à la Coke de ladite Temperance, cette boisson fétiche yankee de la firme d’Atlanta au 100 g de sucre par litre et à la pléthore d’additifs excitants tels que E150d, E210, E211, E220, E290, E330, E338, E414, E442 – en bref de la saloperie en bouteille ! Ryan préfère la bière, ce qui est plus sain.

Kathy Reichs, Passage mortel (Death du Jour), 1999, Pocket 2002, 475 pages, occasion €1,57

Un autre roman policier de Kathy Reichs déjà chroniqué sur ce blog

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R.J. Ellory, Les anonymes

Un roman policier écrit par un Anglais et qui se passe aux Etats-Unis. Il dénonce l’impérialisme américain alimenté par la CIA, elle-même manipulée par quelques rares Maîtres du monde ou qui se croient tels. D’où le financement du contre-terrorisme « communiste » par l’argent de la drogue… facilité par l’Agence pour éviter de passer par le Congrès ! Ce fut vrai sous Reagan, peut-être moins aujourd’hui, encore que : l’argent tout-puissant corrompt puissamment.

Cela est le message de l’ouvrage, roman policier lent qui découvre peu à peu les rouages du Système. Nous sommes à Washington, le siège de la puissance, près du triangle des agences fédérales de force, CIA, FBI, Cour suprême. Une femme est assassinée par étranglement avant (ou après) avoir été sauvagement battue. Son nom de Catherine Sheridan est un faux, elle n’existe pas, son numéro de Sécurité sociale (avec lequel on peut – ou pouvait – obtenir n’importe quel papier d’identité) fait référence à une femme décédée il y a longtemps. Dans le pays « le plus avancé du monde » pour la technique, l’Administration est un brin retardée : on paperasse à gogo mais les fichiers ne sont pas reliés et mal remplis.

Les flics chargés de l’enquête piétinent ; ils aboutissent à chaque piste à des impasses. Car ce n’est pas la première femme à avoir été éliminée de la sorte. Aucun indice, aucune arme, aucune trace. Sauf que l’inspecteur Miller, toujours obsédé, stressé et fatigué, va se voir mettre le nez sur une piste qu’il aura beaucoup de mal à suivre. Il est pourtant réputé « le meilleur » de la brigade selon son capitaine et « des moyens » lui sont attribués car les politiciens s’inquiètent de l’opinion que la presse agite à propos d’un tueur en série. Il signe ses crimes avec un ruban attaché au cou de ses victimes, portant une étiquette de la morgue.

Miller n’est pas intelligent, materné par une Juive dont on ne voit pas trop ce qu’elle vient faire ici. Il est trop perpétuellement fatigué pour avoir des intuitions. C’est ce qui fait la faiblesse du livre. A l’inverse, son criminel qui n’en est peut-être pas un, quoique, apparaît un maître suprême dans l’art de l’analyse comme de la dissimulation. Il a été entraîné pour cela et mène dorénavant la carrière d’un brillant universitaire. Est-il le tueur ? Miller le croit mais le prof sème des cailloux comme le petit Poucet afin de forcer l’inspecteur à aller dans la bonne direction. Celui-ci ne veut pas voir, c’est trop évident ; il ne veut pas comprendre, c’est trop gros ; il ne veut pas admettre, ce serait scandaleux. Et pourtant « cela » est.

Ces meurtres ne sont pas au hasard. Il ne s’agit pas d’un psychopathe qui massacre en série mais d’une action planifiée par un organisme d’État, ou par des dissidents de cet organisme qui ont fondé un Etat dans l’État, ou par des manipulateurs de dissidents qui agissent au nom de leur propre morale d’État. Jusqu’au bout.

En bref c’est embrouillé, lent à démarrer, paranoïaque. Mais l’on s’y attache si l’on s’accroche. Fondé sur des faits vrais des années 1980, l’intrigue poursuit la tendance au prétexte que le nerf de la guerre a supplanté la guerre même. La fin mélo ne dépare pas.

Roger Jon Ellory, Les anonymes (A Simple Act of Violence), 2008, Livre de poche 2012, 731 pages, €8,90

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Le faux coupable d’Alfred Hitchcock

Pour une fois chez Hitchcock un film psychologique réaliste, issu d’une histoire vraie de Life magazine en 1953, romancée par Maxwell Anderson dans The True Story of Christopher Emmanuel Balestrero. Il s’agit d’une tragédie : être pris pour un autre. Innocent en soi mais coupable aux yeux de tous : comment s’en dépêtrer ?

Christopher Emmanuel, dit Manny, Balestero (Henry Fonda) est musicien de contrebasse dans un orchestre de jazz. Au Stork Club de New York (réel et huppé), il est bien considéré et gagne 85 $ par semaine qu’il remet religieusement à sa femme Rose (Vera Miles), mère de famille qui n’a pas pris d’emploi. Le couple a deux petits garçons, Robert, 8 ans (Kippy Campbell) et Gregory (Robert Essen), 5 ans. Ils aiment leur père qui leur apprend à jouer du piano et de l’harmonica.

Mais ce couple de la petite classe moyenne tire le diable par la queue. Dès qu’un peu d’argent est mis de côté, il file pour une dépense imprévue. C’est cette fois le dentiste pour Rose, quatre dents de sagesse à ôter pour 350 $, soit près d’un mois de salaire de Manny. Il faut emprunter, une fois de plus. Rose n’est pas très intelligente et plutôt mauvaise ménagère ; à cette époque, les femmes étaient considérées comme inaptes à beaucoup de choses et peu éduquées. Le mari gérait tout, après le père. Rose ne sait pas compter ni épargner. Manny ne sait pas contrôler ni réfréner. Il est croyant, en témoigne son chapelet toujours dans sa poche ; il aime son épouse et ses enfants. Il croit en une vie honnête et que Dieu pourvoira au reste. C’est une naïveté dans ce pays américain où chacun se doit d’être le pionnier de soi-même et faire son trou dans la vie. Raser les murs, ne pas faire de vagues, rester obéissant ne sont pas des attitudes positives ; Il suffit d’un grain de sable… Et justement il survient !

Manny décide d’aller se renseigner à sa compagnie d’assurance-vie où il a souscrit quatre polices pour le couple et les enfants. Il est toujours prudent, Manny, aimant, obéissant au système qui le pousse (dans les publicités de presse) à assurer sa famille, à acheter une voiture, à louer un séjour… Il a déjà emprunté sur sa propre assurance, il va demander combien il pourrait obtenir sur celle de sa femme. Manny est toujours correctement habillé selon les mœurs du temps, tee-shirt de corps, chemise, costume et cravate, pardessus et le sempiternel chapeau ; il est toujours impassible, neutre, offrant un visage lisse sans émotion pour ne pas donner prise. Sauf qu’ainsi, il a l’air d’un croque-mort et peut faire peur.

C’est ce qui arrive aux employées de l’agence d’assurances, toutes des femmes, toutes émotionnelles, toutes à se monter la tête en échangeant des impressions. Ce Monsieur austère, au regard fixe, au geste appuyé lorsqu’il met la main dans sa poche de poitrine, inquiète. Ne serait-il pas celui qui a effectué un hold-up l’an dernier ici même ? Sitôt pensé, sitôt cru : bon sang, mais c’est bien sûr ! Ce ne peut être que lui.

D’où la remontée hiérarchique à Mademoiselle la cheftaine de service, qui en réfère à Monsieur le directeur de l’agence, qui en avise la police. Laquelle va attendre Manny Balestero devant chez lui, après s’être assuré par téléphone à son domicile à quelle heure il doit rentrer. C’est le fils aîné Robert, qui répond sans demander à qui. Et Manny est cueilli comme une fleur, encore la clé à la main, sans avoir pu entrer ni prévenir qu’il doit répondre aux policiers. De quoi inquiéter sa femme qui s’inquiète de tout écart aux habitudes, lui qui rentre toujours ponctuellement.

Les inspecteurs sont aimables, pas vraiment roman noir ; ils expliquent pourquoi Manny doit les suivre, pourquoi il est soupçonné, pourquoi il doit se soumettre à des tapissages. Ils l’emmènent dans des boutiques où le braqueur a fait des siennes et il doit seulement entrer, sans rien dire, marcher aller et retour, puis ressortir. Avec son air de fossoyeur et son regard fixe trop clair, il donne la chair de poule aux commerçantes et alarme les commerçants – c’est forcément lui puisqu’il a la tête de l’emploi. Un dernier test, les inspecteurs font leur métier en bons professionnels : écrire en majuscules un texte que le voleur a soumis aux employées pour qu’elles s’exécutent sans bruit. L’écriture est très proche mais, plus grave, la même faute d’orthographe est commise par Manny !

Il est donc écroué. Effondrement de la famille. Rose désespérée ne sait évidemment que faire, elle qui n’a jamais rien fait. Elle appelle sa mère, qui appelle le beau-frère, lequel conseille un avocat. Maître Frank O’Connor (Anthony Quayle) voit le problème. La solution ? Un, réunir la caution de 7500 $ pour que Manny soit libéré en attente du procès puisqu’il n’est pas fiché et n’a jamais eu affaire à la justice ; deux, trouver des témoignages pour les jours des hold-up qui disculpent Manny. La caution est prêtée par une amie de la famille. Puis le couple se souvient, difficilement, avoir séjourné dans un hôtel l’un des jours en question et s’y rend. Les patrons ne se rappellent pas vraiment mais le registre fait foi. Les partenaires aux cartes pourraient apporter leurs témoignages mais, sur les trois, deux sont morts entre temps. Reste le troisième, un boxeur, mais il est introuvable.

Rose se sent coupable d’avoir eu besoin de ces 350 $ qui ont tout déclenchés. Si Manny n’était pas allé à l’agence d’assurance, il n’aurait pas été faussement reconnu. Pourquoi n’y est-elle pas allée elle-même ? De toutes façons, c’était sa police, elle devait signer. Mais la nunuche a l’habitude de se laisser faire, elle s’en veut. Elle s’accuse aussi de n’avoir pas su gérer habilement les revenus du ménage et de laisser filer l’argent. Manny l’aime mais elle se laisse aimer. Très vite, elle déprime, devient folle, croyant au complot – atteinte d’un délire de persécution, comme toutes les névrosées qui n’ont jamais travaillé. Elle est internée en maison spécialisée : encore des dépenses imprévues.

Lors du procès, l’avocat de la défense n’a rien à se mettre sous la dent, que des témoignages secondaires. Le procureur a en revanche tous les témoins qui jurent qu’ils et surtout elles ont bel et bien reconnu le braqueur. Il ne peut que jouer la procédure : en interrogeant l’une des témoins de façon très pointilleuse, il finit par agacer un juré qui se lève et demande à quoi tout cela sert. L’avocat peut alors invoquer le vice de forme car ce n’est pas aux jurés de contester la façon dont se déroulent les débats. Le procès est ajourné, ce qui permet de gagner du temps.

Et justement, le temps joue en la faveur de l’accusé. Manny a prié Jésus de le sortir de là et le Dieu catholique semble l’exaucer car le braqueur a recommencé. Affublé d’un pardessus et coiffé d’un chapeau, le même visage impassible et le regard fixe, le sosie tente de braquer une épicerie mais la tenancière ne se laisse pas faire et le mari ceinture le bonhomme (qui ne résiste pas vraiment, nous ne sommes pas dans les années violentes). La police recommence les tapissage – et tous les témoins (en particulier les témouines !) « reconnaissent » formellement ce second accusé. Comme quoi les « impressions » sont aussi loin que possible de la raison – donc de la vérité.

Manny est donc sauvé, relâché. Mais, avant de partir couler des jours heureux avec son épouse et ses garçons en Floride – ce paradis rêvé des Yankees (alors qu’il est infesté de crocodiles et d’ultra-conservateurs dangereux), il doit laisser passer le temps que Rose se remette de son séjour psychiatrique – pas moins de deux ans ! Il est bien méritant, le père Manny, de se dépêtrer dans ce monde immoral.

Car l’accusé fait fonction de catharsis dans la société, le rôle d’accusé permet de projeter sa propre noirceur sur un autre. En revanche, l’homme accusé ne peut rien s’il est innocent, il se trouve harcelé et vilipendé sans pouvoir riposter tant les témoignages humains sont fragiles (les réseaux sociaux ont amplifié le phénomène à un point inégalé) et la justice procédurière. La vérité judiciaire n’est en effet pas toujours la vérité vécue, mais celle probable, reconstituée à partir de faits avérés partiels. Henry Fonda n’est pas sympathique au spectateur, d’où son ambiguïté foncière : à la fois bon travailleur, bon père, bon époux et bon citoyen, mais un air trop sévère et contraint qui en fait un coupable a priori.

DVD Le faux coupable (The Wrong Man), Alfred Hitchcock, 1956, avec Henry Fonda, Vera Miles, Anthony Quayle, Harold J. Stone, Warner Bros Entertainment France 2005, 1h41, €24,20

DVD Alfred Hitchcock – La Collection 6 Films : Le Grand alibi, Le Crime était presque parfait, La Loi du silence, La Mort aux trousses, L’Inconnu du Nord-Express, Le Faux coupable, Warner Bros. Entertainment France 2012, 10h27, €29,99

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Fire Fire – Vengeance par le feu de David Barrett

Jeremy Coleman (Josh Duhamel) est un jeune pompier orphelin, élevé en institution, qui a trouvé une famille dans la fraternité du feu. Un soir qu’il sort de la voiture avec ses copains pour aller acheter des chips dans une supérette de station-service, il assiste en direct au meurtre froid et sans état d’âme d’un gros Noir qui tient la caisse et de son fils, mince adolescent qui rêvait d’être basketteur. Il les connaît, cela lui fait mal, il est plaqué à terre et le chef de gang David Hagan (Vincent D’Onofrio), laisse son adjoint décider du sort du témoin. Il va évidemment l’éliminer.

D’où course-poursuite, Jeremy blessé au bras mais qui parvient à fuir, l’autre croyant l’avoir descendu. Ses copains qui sont allés faire le plein le récupèrent, l’emmènent aux urgences et appellent la police. Le lieutenant Mike Cella (Bruce Willis) lui fait reconnaître Hagan, déjà fiché pour de nombreux meurtres, dont celui de deux de ses coéquipiers, mais que son avocat retord (Richard Schiff) finit toujours par faire libérer.

David Hagan est un fan d’Adolf Hitler. Il est suprémaciste blanc et n’a aucun scrupule à buter des Noirs, à empiéter sur le territoire de leurs gangs, et à s’imposer dans la guerre de tous contre tous qu’exige son idéologie pronazie. Il voulait le bail de la supérette, idéalement placée pour tous les trafics illicites, car au carrefour de l’autoroute et d’autres routes. Il a tatoué sur sa gorge une croix gammée rouge sang et, sur sa poitrine, un aigle étendant ses ailes. Il se croit invincible parce qu’invaincu, la « justice » démocratique étant incapable de l’enfermer pour de bon ou de lui régler son compte. Car si la peine de mort existe dans certains Etats américains, ce n’est plus le cas en Californie et les prisons sont des passoires pour qui a le pouvoir et l’argent.

Jeremy reconnaît sans peine Hagan lors d’un tapissage dans les locaux de la police, mais celui-ci joue la provocation en montrant combien il s’est renseigné sur lui, citant son nom, son adresse et son numéro de sécurité sociale. Il a ainsi « dissuadé » de nombreux témoins d’apporter leur déclaration au tribunal par des menaces directes sur leur vie et celle de leurs proches. Mais Jeremy n’a pas de famille, ni même de petite amie attitrée. Il est déterminé à témoigner pour que passe la justice.

Il est alors soumis au programme fédéral de protection des témoins, dont s’occupent les marshals à compétences fédérales. Il est pourvu d’un nouveau nom, d’une nouvelle adresse sécurisée. Sauf que la corruption par la menace de mort, propres à tous les fascistes, est bien plus efficace que celle par l’argent. Un officier fédéral du programme de protection des témoins est enlevé, torturé, menacé assez fort sur sa famille pour révéler ce qu’il faut. Jeremy, qui est tombé amoureux de la marshal métisse Talia (Rosario Dawson) – pied de nez au suprémacisme blanc – est retrouvé, visé, traqué.

Sa partenaire est blessée, il la sauve et descend l’un des tireurs, mais il doit à nouveau fuir. Les fédéraux jurent que « cette fois » ses références seront effacées des fichiers courants, soumises à autorisation très restreinte, mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Incurie génétique de toute bureaucratie, on se fie aux « procédures », concoctées par des bureaucrates loin du terrain, en général inefficaces.

Comme Hagan s’est procuré le nouveau numéro de téléphone privé de Jeremy et qu’il le menace de s’en prendre à lui, à sa copine et à ses amis pompiers s’il témoigne, ce dernier décide de quitter le programme fédéral et de se débrouiller tout seul. Cette façon de raisonner est très américaine : l’Etat impuissant oblige chacun à retrouver son âme de pionnier et à faire justice lui-même.

C’est en effet lui ou moi. Tant que Hagan reste en vie, il mettra des contrats sur Jeremy et sur Talia. Même s’il est emprisonné, il ne sera pas hors d’état de nuire. Il faut donc carrément le descendre, ce que « la justice » n’autorise pas dans les Etats démocratiques. Même le flic Cella ne le pourrait pas, sauf en état de légitime défense – mais avec témoins et film en preuve directe, et encore ! La critique implicite des avocats est patente : ils pourrissent la justice par leurs excès de pinaillages procéduriers. Ils sont d’ailleurs aussi menacés que les victimes s’ils ne font pas ce que les tueurs veulent.

Le réalisateur Barrett, adepte des sports extrêmes, est un homme décidé et il veut que ses héros le soient. Jeremy, jeune amoureux, va se surpasser. Lui qui n’a jamais tué personne mais plutôt sauvé des vies du feu, va tirer au pistolet comme le lui a appris Talia ; il va obtenir des malfrats comme de l’avocat de savoir où se niche l’épais Hagan. Il va bouter le feu à son repaire, préparant soigneusement sa sortie.

Bien-sûr, rien ne se passe comme prévu. La marshal Talia va compromettre « par amour » la couverture de Jeremy, se faire suivre et capturer par un tueur – nous sommes ainsi dans les clichés Hollywood sur les « faibles » femmes soumises à leurs émotions. Elle sera ligotée dans la salle où part le feu. Mike Cella, le flic désabusé, laisse faire « jusqu’à 18 h seulement » – il lancera un avis de recherche contre Jeremy ensuite. Et puis… chacun est professionnel – autre trait américain – et fait ce qu’il sait faire de mieux. Je ne vous le décris pas, c’est assez prenant. Le Bien triomphera, sinon nous ne serions pas à Hollywood.

Voilà, à défaut d’un grand film, un bon film d’action, malgré l’absence de toute trace d’humour ou même d’ironie. On ne s’ennuie pas, on halète, on frissonne (to thrill). La leçon est un peu cousue de gros fil métis, mais nous sommes cinq ans avant l’ère Trump et l’état d’esprit est en train de virer à droite toute aux Etats-Unis. L’histoire ainsi contée tente de faire la part des choses, le oui-mais de la « justice » ou de ‘l’œil pour œil dent pour dent’ de la fameuse Bible, canal Ancien testament.

DVD Fire Fire – Vengeance par le feu parfois titré Témoin gênant (Fire with Fire), David Barrett, 2012, avec Josh Duhamel, Bruce Willis, Rosario Dawson, Vincent D’Onofrio, 50 Cent, ‎ France Télévisions Distribution 2017, 1h33, €13.00 Blu-ray €12.16

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Le crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock

Tuer sa femme parce qu’elle a un amant et refuse de clarifier sa position est une tentation classique des années où le « mariage » était éternel et la « fidélité » jurée. Hitchcock en fait un moment de spéculation intellectuelle intense, fondé sur un imbroglio de clés.

Tony (Ray Milland) est un joueur de tennis anglais qui a arrêté sa carrière parce qu’il devenait trop vieux mais aussi parce que sa femme, qui a la fortune et entretient dès lors le joueur retraité, lui reprochait de ne pas s’occuper d’elle. Mais Margot (Grace Kelly) s’est empressée de nouer une liaison avec l’auteur de romans policiers américain Mark (Robert Cummings) et l’a rencontré plusieurs fois dans un studio de Londres où les gens les ont vus en ombres chinoises par les fenêtres jouer au couple. Un an plus tard, The Times annonce l’arrivée prochaine du paquebot Queen Mary avec, parmi les notables à son bord, Mark Halliday. Margot Wendice se réjouit.

Mais Tony le sait. Il sait aussi, par une lettre qu’il a découvert que sa femme est amoureuse de Mark et que c’est réciproque. Il sait donc qu’elle ment et le trompe effrontément ; et que son train de vie va lui être retiré sir elle le quitte. Il décide tout simplement de la tuer.

Il échafaude pour cela un plan machiavélique et soigneusement organisé. Trop – cela le perdra. Il contacte un ancien condisciple de collège, soupçonné jadis d’avoir piqué dans la caisse du club sans se faire prendre, et qui a fait ensuite de la prison comme escroc. Une courte enquête lui permet de voir qu’Alexandre Swan (Anthony Dawson) a agi sous plusieurs noms, dont le dernier est celui de capitaine Lesgate, et qu’il met par exemple en vente la voiture de sa patronne, une vieille riche, à son propre nom. Il le contacte donc pour cela, l’air de rien, et le met en conditions. Il lui fait lire la lettre amoureuse de Mark à Margot et lui propose 1000 £ (une grosse somme en 1954) pour tuer sa femme selon un plan préétabli.

Tout paraît simple. Tony va emmener Mark à un banquet d’anciens joueurs de tennis américains en visite à Londres, où il pourra rencontrer des compatriotes. Comme il s’agit d’un club d’hommes, les épouses et amies ne sont pas conviées. Margot va donc rester à la maison. Elle a envie de sortir, d’aller au cinéma, mais Tony la convainc que c’est dangereux le soir et qu’elle ferait mieux de classer les coupures de presse qu’elle a accumulé et dont elle repousse sans cesse la mise en album. Il lui sort pour cela ses ciseaux pointus de sa trousse à couture pour les mettre sur la table. Il en profite pour lui subtiliser sa clé de l’appartement, une simple clé plate, qu’il va placer discrètement sous le tapis de l’escalier qui fait face à la porte, afin que le tueur puisse entrer sans effraction.

Il a programmé 23 h pour le crime. Il doit alors téléphoner pour que Margot se réveille et aille se placer près du téléphone, dos aux rideaux de la fenêtre sur jardin. Alexandre, planqué là, n’aura plus qu’à l’étrangler. Mais sa montre retarde, il a plusieurs minutes de retard lorsqu’il prévient qu’il doit passer un coup de fil à son patron qui part le lendemain matin pour Bruxelles. Un homme dans la cabine du téléphone le retarde encore. C’est in extremis, à 23h07 seulement, qu’il parvient à appeler. Le tueur est sur le point de repartir, il a déjà ouvert la porte quand la sonnette grêle de ces années-là résonne dans l’appartement éteint. Il n’a que le temps de se filer derrière les rideaux.

Margot décroche, dit allô plusieurs fois mais n’obtient aucune réponse. Suspense, le tueur attend qu’elle libère son oreille pour lui passer les bas noués autour du cou. Mais elle s’obstine, redit allô plusieurs fois, hésite, baisse le combiné puis le replace pour dire encore allô. Enfin, elle raccroche et est aussitôt accrochée. Mais le tueur n’est pas habile, il serre mais pas assez fort ni assez brutalement. Elle se tord, roule sur le bureau. C’est là qu’en tâtonnant, elle saisit la paire de ciseaux et… lui enfonce dans le dos. Le tueur titube, la lâche, et s’écroule dos au sol, s’empalant de lui-même sur la lame. Il est mort.

Le meurtre de Margot a échoué et elle saisit le téléphone, resté décroché. Tony, qui a tout entendu de la lutte, parle enfin : qu’elle ne touche surtout à rien, qu’elle ne prévienne pas la police, il arrive. De retour, il prend la clé dans la poche du mort et la replace dans le sac de sa femme. Il place la lettre de Mark dans la poche du tueur, comprenant ses empreintes puisqu’il lui avait fait toucher. Il brûle le bas dont le tueur s’est servi pour en nouer deux autres appartenant à sa femme et en cacher un troisième sous le sous-main près du téléphone. Il peut ainsi attendre la police en s’assurant froidement que tout est au point.

Mais un inspecteur-chef moustachu et sagace (John Williams) fouine. Mark donne sa version, Tony aussi, son épouse Margot joue les victimes sous le choc. Mais puisqu’il n’y a pas effraction, c’est qu’elle a ouvert au tueur ; il voulait la faire chanter avec la lettre qu’il avait subtilisée dans son sac à main, volé quelques semaines plus tôt à la gare de Charing Cross – et récupéré aux Objets trouvés. Ce sont ses bas qu’elle a placés pour faire croire à l’agression et s’est elle-même infligé les marques sur son cou avec le troisième bas qu’elle a laissé sur le bureau avant de le planquer in extremis sous le sous-main. En bref, elle est condamnée pour meurtre et doit être exécutée.

La veille du jour fatal, l’inspecteur-chef revient. Il a poursuivi son enquête et quelque-chose le turlupine. Mark s’efforce de convaincre Tony de s’accuser de tout un scénario de roman policier pour sauver sa femme. Tony résiste mais ment lorsqu’il dit ne rien savoir d’une mallette bleue dont il aurait sorti des billets pour régler une dette de tailleur. Or la mallette est sur le lit de la chambre où Mark s’est caché lorsque l’inspecteur a sonné. Il soupçonne Tony d’être moins clair qu’il n’en donne l’apparence et révèle sa présence et la mallette pleine de billets. Les relevés bancaires de Tony font état de retraits peu élevés mais réguliers sur le compte, laissant imaginer un projet établi de longue date.

C’est alors que s’enclenche l’engrenage implacable du jeu de clés qui va compromettre Tony et prouver l’innocence de sa femme. Le plan pour la tuer était pensé, la contre-enquête est elle aussi pensée, comme un revers de balle au tennis. Ce qui compte est le calcul intellectuel, pas la passion, peu montrée entre les protagonistes. Il s’agit d’un assassinat plus que d’un meurtre, car il y a préméditation.

Le film a été tourné en relief stéréoscopique devant être projeté en lumière polarisée avec lunettes pour l’effet de relief. La version classique est publiée en DVD noir et blanc mais la version 3D (préférable) en couleurs.

DVD Le crime était presque parfait (Dial M for Murder), Alfred Hitchcock, 1954, avec Ray Milland, Grace Kelly, Leo Britt, Alfred Hitchcock, Robert Cummings, John Williams, Anthony Dawson, Warner Bros 2005, 1h41, noir et blanc €7,26

Blu-ray et 3D en couleurs, Warner Bros 2012, €33,72

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Philpin et Sierra, Plumes de sang

Les auteurs sont psychologue auprès des tribunaux et écrivaine pour adolescents après avoir été enquêtrice. Il y a un peu de tout cela dans ce roman policier. Une détective ordinaire de la brigade criminelle dans le Connecticut traque un tueur en série. Diabolique, il aurait plus de quarante meurtres à son actif. Il se fait appeler John Wolf, mais ce n’est pas son vrai nom. Il en a plusieurs, une bonne vingtaine.

Mais s’il a plusieurs identités, il n’a qu’une idée fixe, tuer. Il a eu évidemment une enfance malheureuse, maltraité par son beau-père qui l’enfermait dans la soute à charbon. Il a désiré sa demi-sœur jusqu’à l’adolescence. Il a attaqué au couteau son bourreau lorsqu’il avait 14 ans et a été placé en institution. Très intelligent, il a passé son bac, et est entré à l’université avec une bourse. Il a commencé la médecine.

C’est là qu’il a commencé à tuer des filles seules et malheureuses qu’il a d’abord séduites. Comme tout psychopathe, massacré affectivement durant l’enfance, il n’a plus aucune empathie. Il tuait des daims tout nu au couteau et s’enduisait de leur sang, en sauvage. Adulte, il désire se venger de la société qui l’a rejetée. Sa demi-sœur Sarah est son modèle et il va chercher partout son double pour le détruire. Elle, il ne la jamais touchée, même s’il s’est masturbé en la regardant dormir et a fait fuir son amant de 16 ans en faisant exploser une bouteille de bière. En bref, les auteurs l’ont habillé pour l’hiver. Le psy et l’ex enquêtrice ne l’ont pas raté : c’est le pire produit de tueur en série jamais sorti de l’imagination. Comme le diable, il est beau, musclé, intelligent et il prend toutes les formes. Comment ne pas le trouver séduisant ? Sauf qu’il est redoutable.

Sa dernière victime est Sarah, séparée de son mari policier après la perte de leur bébé. Lane est une femme flic en tandem avec Robert le mari qui a une addiction à l’alcool – par solitude. Lane a aussi un père psychiatre qui a aidé le FBI dans la traque des tueurs en série. Elle fait appel à lui car le tueur la cherche ; il veut se la faire. Mais se mettre dans la tête d’un tueur n’est jamais anodin. Cela perturbe profondément la psyché et le dénouement sera terrible aux normes de la justice.

C’est un bon thriller, un peu plus intelligent que les autres pour un roman américain. Il a été écrit avant la mode de l’internet et des portables, ce qui est un signe sûr : il se lit toujours très bien, même si on ne le trouve que d’occasion.

John Philpin et Patricia Sierra, Plumes de sang (The Preattiest Feathers), 1997, Livre de poche 2001, 383 pages, €4,25

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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La corniche – The Ledge d’Howard Ford

Une reprise « féministe » de Cliffhanger où l’héroïne ne parvient pas à égaler Stallone et où l’intrigue est réduite à une plate caricature typiquement américaine. Il a fallu une horde de producteurs et coproducteurs et trices pour financer ce film de série B qui remue avec délectations les profondeurs des instincts primaires. Mais cela se regarde et l’on frissonne, même si l’on trouve cela bien bête : l’animal qui est en nous est réveillé dans la plus pure idéologie à la Trump où l’individu égoïste est roi et fait régner le droit du plus fort (ici, la plus forte, ce qui change et n’est pas très trumpien).

Deux « meilleures amies » de Los Angeles (la cité des « anges »…) sont venues fêter un triste anniversaire en grimpant une paroi en altitude dans les Dolomites. Près de leur chalet, qu’elles ont rejoint à pied en bonnes sportives, surgissent quatre jeunes hommes, Américains eux aussi, venus pour grimper aussi. Au premier regard Sophie (Anaïs Parello) flashe sur le mâle alpha Joshua (Ben Lamb), pourtant le moins sexy. Elle tanne sa copine Kelly (Brittany Ashworth) pour aller draguer les mâles à côté, d’autant que le leader l’a carrément invitée à venir « boire un verre » avec un pétillement sexuel dans les yeux. Évidemment – c’est gros comme une maison – la conne qui se prend pour l’égale d’un mâle alpha y va. Elle flirte ouvertement, elle se vante de grimper plus vite et mieux, l’accuse de manquer de couilles, lui accorde un long baiser devant tout le monde.

Mauvaise idée d’allumer un psychopathe, et devant ses copains soumis. Kelly, écœurée par tant de vulve ouverte sans vergogne, s’en va se coucher ; elle a autre chose en tête, un souvenir chéri et douloureux. Évidemment – c’est gros comme une maison – le mâle alpha veut se faire la femelle alpha qui, bizarrement, après avoir mouillé et allumé tant et plus, résiste et ne « veut » plus. Joshua commence à la violer en forêt mais il en empêché par ses copains, dont le juriste qui lui rappelle de « ne pas recommencer ». On croit comprendre en effet qu’à 16 ans… Mais pas vu pas pris, alors pourquoi pas ? Sa conception des meufs est à la Trump : « toutes des putes » (il le déclare expressément et donne en exemple la copine du juriste, qui n’était pas au courant). Le caïd des quatre depuis leur école primaire domine les autres ; ils s’en accommodent, par lâcheté mais aussi par cohésion de groupe – ils sont si bien ensembles.

Ils veulent donc « lui expliquer » qu’il s’agit d’un malentendu, qu’on ne va pas appeler la police pour si peu, qu’il faut se réconcilier. Il faut donc rattraper Sophie, CQFD. Commence alors une chasse excitante dans la forêt de nuit avec la conne en proie. S’étant crue alpha, elle n’est plus qu’une petite chose apeurée, halète, geint, court n’importe comment, se prend les pieds dans toutes les branches qui traînent, implore – tous les critères éculés de la femelle Hollywood. Bref, elle fait tellement de foin qu’est rattrapée, empoignée ; elle griffe son agresseur Joshua, elle trébuche comme d’habitude… et tombe de tout son long d’une petite falaise. Mais elle est encore vivante en bas. Il faut appeler les secours ! Mais non, le mâle alpha l’interdit, elle a son ADN sous ses ongles comme on voit dans les séries policières et va parler. Il faut évidemment l’éliminer. Ce qui est fait à l’aide d’une grosse pierre malgré la faible résistance morale des autres, qui sont d’ailleurs impliqués. Le grossier scénario leur fait mettre à tous du sang sur les mains.

La copine Kelly a entendu des cris, elle s’est levée et a couru dans la forêt. On ne sait pourquoi, elle a sa caméra à la main, un vieux machin à objectif comme un tuyau, pas son Smartphone qui aurait été bien plus discret et plus pratique. Elle filme le meurtre et la balance du cadavre dans le ravin. Mais comme elle est femelle dans le scénario, elle ne peut s’empêcher de pousser un cri (hystérique), donc de se faire repérer. Et la course poursuite reprend avec elle pour gibier. Elle parvient à s’enfuir, le plus « fiotte » des quatre (ainsi est-il traité par le mâle alpha, d’autant plus qu’il est mulâtre) la laisse aller comme si il ne l’avait pas vu lorsqu’il la trouve. Kelly empoigne son sac et s’échappe par la falaise qu’elle devait grimper avec Sophie – la si peu sophia, « sage ».

Commence alors le cœur du film, la grimpe. Le juriste s’élance à sa suite, sans corde ni matériel, il manque de l’attraper, agrippe sa culotte, fait chuter ses mousquetons, mais elle lui échappe. Lui dérape et finit en bas, jambe brisée. Les autres le portent dans la cabane mais n’appellent pas les secours, ils lui demandent d’attendre. Mais comme il pourrait divaguer, Joshua va « s’occuper » de lui en prétextant avoir oublié ses gants. Il va ainsi les éliminer un par un – c’est gros comme une maison – en commençant par le meilleur et en finissant par le plus con. Un psychopathe n’a aucun affect, aucun amour et aucun ami. Il est égoïste à point, libertarien à mort.

Pour lui, rien de mieux que la loi du talion, cette bonne vieille loi biblique que les Américains adorent car elles justifient leur droit du plus fort. C’est ce que ce mauvais film va démontrer, implacablement. Kelly grimpe comme elle peut ; elle se remémore les conseils de son ex petit ami, en voix off un peu niaise, qui s’est tué en perdant une bague de fiançailles qu’il a voulu lui, offrir bêtement en pleine paroi, celle-là même que grimpe Kelly, venue avec sa copine Sophie en souvenir de lui pour l’anniversaire. Il a évidemment dérapé – c’était gros comme une maison. Elle-même est aussi limite ; elle perd son téléphone portable qu’elle avait dans une poche et pas à l’intérieur de son sac, sa gourde qu’elle n’a bêtement pas attachée, n’a aucune provision dans son sac de grimpe pourtant soigneusement préparé la veille au soir, aucun vêtement pour se couvrir.

Elle est vite coincée sous une corniche qui termine la paroi – et le spectateur aussi. D’où le titre du film, que les éditeurs n’ont même pas pris la peine de traduire en français. Les autres montent par le sentier à l’arrière et l’attendent au sommet. Elle ne peut ni descendre (car elle n’a pas pris de corde), ni monter car ils lui feraient son affaire. Bien que Joshua affirme qu’il ne veut seulement que la caméra, elle devine bien qu’il va la tuer. C’est d’ailleurs ce qui arrive à ses deux acolytes restants, qu’elle voit successivement jetés du haut par le psychopathe de plus en plus frustré de ne pas voir se réaliser ses désirs.

Je vous passe sur les stupidités telles qu’un serpent python pourtant pas venimeux, la tente providentielle mais accrochée de façon précaire, le gros sac balancé du haut pour la faire chuter, le poignard récupéré, et ainsi de suite. Je ne vous dis rien du meilleur sur la fin.

Le film repousse les limites au risque du grotesque, mais c’est le genre, destiné aux bas du front qui composent désormais la population majoritaire aux États-Unis semble-t-il. On frissonne, on a le vertige, on applaudit aux exploits probablement impossibles à réaliser sur une paroi verticale, on se réjouit viscéralement du talion – mais cela ne nous grandit pas et nous laisse plutôt avec un goût amer. Il n’y a plus désormais ni homme, ni femme, seulement des mâles et des femelles. Les unes bonnes à violer, les autres à trucider pour se venger. C’est la guerre de toutes contre tous.

DVD La corniche – The Ledge, Howard J. Ford, 2021, avec Brittany Ashworth, Ben Lamb, Nathan Welsh, Louis Boyer, Anaïs Parello, AB Vidéo 2022, 1h22, €9,99 Blu-ray €14,97

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L’ombre d’un doute d’Alfred Hitchcock

Un film psychologique et brutal, le préféré de son auteur. Un homme de la trentaine en costume et chapeau rumine dans une chambre d’hôtel à New York (Joseph Cotten, 37 ans). Il est surveillé par deux hommes dont on soupçonne qu’ils sont des détectives. Qu’a-t-il Fait ?

Il sort de sa chambre, prévenu par sa logeuse qui l’a à la bonne car il est charmeur et même charmant à ses heures. Il sème ses suiveurs et prend le train pour la Californie avec tous ses bagages. Pour n’être pas reconnu, il voyage en compartiment fermé, jouant les malades affaibli, canne à pommeau de vieillard à la main et gros pardessus. Il va retrouver à Santa Rosa sa famille, sa sœur aînée mariée Emma qui est un moulin à paroles (Patricia Collinge), son mari employé de banque (Henry Travers) et leurs trois enfants, Charlotte l’aînée (Teresa Wright, 24 ans au tournage), Anne la liseuse invétérée (Edna May Wonacott, 10 ans) et Roger, le petit dernier (Charles Bates, 7 ans). Charlotte l’adore, elle en est amoureuse, elle l’avoue. Elle a absorbé l’admiration béate de sa mère pour le petit frère qui a réussi. Pour Charlotte, son oncle Charlie est un soleil qui entre dans la maison.

Mais la réalité va se heurter au fantasme. Le doute va faire planer son ombre. Dès le premier soir, Charlie subtilise le journal que le père n’a pas encore lu pour enlever quelques pages. Fatale erreur : c’est attirer l’attention sur un article que Charlotte, après de multiples ruses et contorsions pour récupérer la page déchiquetée, va lire à la bibliothèque publique sur les conseils pleins de bon sens de la préado Anne. Ce qu’elle découvre lui fait froid dans le dos : la police est en quête d’un étrangleur de veuves joyeuses qui lui a échappé à New York. Elle poursuit deux hommes, l’un dans l’est, l’autre en Californie, tous deux soupçonnés des meurtres. Mais aucune photo pour que les témoins puissent reconnaître le bon.

D’où cette « enquête statistique » cousue de gros fil blanc, élaborée par les détectives californiens afin de pénétrer la famille de Charlie et l’intérieur de la maison. L’un d’eux parvient à faire une photo de lui, rentrant bêtement avant que les entretiens soient terminés au lieu d’aller passer la soirée ailleurs parce que non concerné. Est-il bête ou joue-t-il avec le feu ? Il semble que ce soit une troisième hypothèse : il est amer, las du monde, des gens et de la vie. S’il a zigouillé ces vieilles bonnes femmes emperlousées, c’est qu’elles dépensaient en alcool, hôtels et jeux les fortunes durement gagnées de leurs maris épuisés par la tâche, morts avant elles. Elles jouissaient égoïstement de biens acquis sans rien faire, en dormant seulement dans le même lit. Elles ne méritaient pas leur aisance et usaient des biens transmis comme des truies. Sont-elles encore humaines ? Dignes de la société ? A la sortie du film, nous sommes en 1943, en pleine guerre contre les nazis, les hommes américains pouvaient se sentir concernés par ce thème de la veuve joyeuse et avoir eu envie d’imiter ce tueur en série à la morale libertarienne.

Aujourd’hui, c’est une profondeur plus grande que nous apercevons dans le film. Charlie est un charmeur qui pourrait fleurir dans les affaires ; il en a la capacité, la clarté d’esprit et l’aisance de comportement. Mais à quoi bon ? Ses capitaux sont mal acquis, sa vie de famille inexistante, son existence vide sans l’aiguillon « moral » du crime. Tout le contraire de sa sœur, assise dans une vie de famille modeste mais sûrement établie, effectuant ses tâches domestiques en gardant son petit moral à elle (« je me suis mariée et, vous savez ce que c’est, vous oubliez qui vous êtes vraiment, vous devenez l’épouse de votre mari »). Lequel mari s’adonne innocemment à la lecture avide de revues d’énigmes criminelles et devise avec son copain Herbie, vieux garçon, (Hume Cronyn) de la meilleure façon de trucider son prochain. D’un côté l’ambition velléitaire et le crime accompli de qui se prend pour Dieu ; de l’autre l’existence modeste et routinière et le crime fantasmé de l’humain trop humain. Un New York froid aux friches emplies de carcasses de bagnoles ; un Santa Rosa chaud, fleuri, paisible, où les policiers souriants et consciencieux font traverser la rue. Deux mondes.

Illustrés par un homme et une jeune fille portant tous deux le même prénom, Charles et Charlotte – déclinés tous deux en Charlie ; vivant les mêmes spleens couché sur leurs lits ; rêvant l’un de l’autre en idéalisant, Charlotte la réussite sociale de Charles, Charles la pureté innocente de Charlotte ; l’un rongé par le mal en lui et l’autre qui le découvre en elle et dans sa ville, « vas-t-en ou je te tuerai » lui dit-elle dans le bar à putes où son oncle l’entraîne pour discuter, et où elle n’a jamais mis les pieds. La jeune américaine idéale est déniaisée psychologiquement par l’oncle à l’âme sombre. Non, tout le monde n’est pas beau ni gentil ; non, le monde n’est pas un univers rose bonbon à la Disney ; oui, le mal existe dans le monde et en chacun de nous ; oui, « le même sang coule dans nos veines ».

Charlie cherche à se ressourcer auprès de sa sœur et sa famille ; il veut changer, commencer une nouvelle vie en Californie. Sauf que les Érinyes de ses crimes le poursuivent et le contraignent comme des mouches agaçantes. Charlotte est trop fine, parce que trop amoureuse, pour ne pas s’en apercevoir ; elle en sait trop, elle devine le reste. Après l’épisode du journal, elle se lie avec l’un des jeunes détectives, Jack (Macdonald Carey, 20 ans) et le croit ; elle se pose des questions sur une bague ornée d’une belle émeraude que son oncle lui a offert et dont l’anneau est gravé des initiales de la dernière veuve trucidée. Par trois fois Charlie va tenter de faire disparaître Charlotte : en sabotant l’escalier en bois extérieur pour que les hauts talons imbéciles de la mode du temps se prennent dans les marches ; en sabotant la porte du garage qui se ferme toute seule, après avoir laissé allumé le moteur de la voiture familiale et avoir retiré la clé de contact pour que l’air se sature de monoxyde de carbone ; dans la dernière séquence du train où il cherche à la jeter au-dehors.

Il n’y réussit pas, la justice immanente à laquelle croit le bon peuple yankee ne le permet pas. Mais c’est qu’il a quasiment avoué ses crimes à Charlotte, son bon ange : il a admis être l’un des deux suspects de la police ; il a déblatéré contre les veuves joyeuses avec une haine qui a étonné ; il a cherché à récupérer la bague émeraude pour ne laisser aucune trace. Il a donné devant tous sa vision du monde : « Vous vivez dans un rêve. Vous êtes somnambule. Comment savez-vous à quoi ressemble le monde? Savez-vous que le monde est une sale souillure ? Savez-vous que si vous arrachiez la façade des maisons, vous trouveriez des porcs ? Le monde est un enfer. »

Même si le suspect de New York est mort dans un accident d’avion, déchiqueté par une hélice ua point de ne pas pouvoir en tirer le portrait, Charlie ne se sent pas libéré. Les détectives renoncent, faute de preuves, mais lui entreprend de poursuivre avec une nouvelle veuve riche, Mrs Pierce, rencontrée au club de sa sœur où il a fait une brillante conférence. Le mal est en lui : accident de vélo étant enfant ou mauvaise expérience du monde ? Désordre biologique ou milieu délétère ? Toujours est-il qu’il ne peut s’en dépêtrer. C’est ce qui va le perdre définitivement.

Malgré une musique tonitruante de Dimitri Tomkin qui passe mal aujourd’hui, une subtilité psychologique qui permet au réalisateur anglais de porter sa critique sur la norme ennuyeuse de la société américaine idéaliste dans tous ses aspects.

DVD L’ombre d’un doute (Shadow of a Doubt), Alfred Hitchcock, 1943, avec Teresa Wright, Joseph Cotten, Macdonald Carey, Patricia Collinge, Henry Travers, Universal Pictures France 2012, 1h43, €19,43 Blu-ray €14,31

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La dame de Shanghaï d’Orson Welles

Ce film est un monstre baroque devenu culte après avoir été boudé à sa sortie. C’est qu’il est déroutant : des personnages hideux, une intrigue tordue, une oscillation perpétuelle entre film noir et film d’aventure.

Rita Hayworth (Rosaleen) et Orson Welles (O’Hara) étaient mariés dans la vraie vie mais amants venimeux dans le film. Ils allaient divorcer mais c’est Rita qui avait convaincu le producteur Cohn de financer Welles. Comme quoi, lorsque rien n’est simple, tout se complique ! Michael O’Hara est un marin irlandais qui aime bien bourlinguer et boire un coup à l’occasion. Il est naïf et un peu brutal mais idéaliste, le portrait du « pionnier » idéal. Il va découvrir la vraie Amérique, celle de ceux qui ont réussi : un vrai banc de requins d’un égoïsme féroce, partisans du droit du plus fort où l’argent est l’objectif suprême. Aucune émotion chez ces gens, sinon le sadisme ; aucun amour, si ce n’est masochiste.

Le marin en balade dans Central Park un soir sauve la blonde bien roulée Rosaleen d’une agression par une bande de jeunes un peu maladroits. Il les fait fuir à coups de poing et la raccompagne au garage dans son fiacre dont le cocher a fui. Rien de plus, pas de dernier verre, mais un attrait physique de l’un pour l’autre, comme aimantés. Rosaleen est mariée à Arthur Bannister (Everett Sloane), avocat célèbre mais impotent et impuissant. Perverse, Rosaleen propose au marin d’être le capitaine du yacht de son mari (en vrai celui d’Errol Flynn) pour la croisière en préparation. O’Hara ne veut pas se lier, encore moins coucher avec une femme mariée sous les yeux de l’époux, mais il finit par dire oui, comme aimanté par le mal. Car l’avocat Bannister lui-même lui demande et joue avec lui à qui tient le mieux l’alcool. Il perd, montrant par là combien O’Hara est plus fort que lui physiquement. Il pourra contenter sa belle femme, ce que lui ne peut pas.

Cela se fera sous le regard libidineux et concupiscent de l’associé de l’avocat, le huileux George Grisby (Glenn Anders). Il encourage Michael, baisant ainsi Rosaleen par procuration. Le film, dans ces années quarante, ne montre que le baiser, d’ailleurs un scandale lorsqu’il est en public. Toute une bande d’écoliers se gausse ainsi du couple ventousé devant les murènes à gueules ouvertes de l’aquarium où Rosaleen a donné rendez-vous à Michael après la croisière ; aujourd’hui, la bande sourirait, les envierait et tenterait peut-être quelques travaux pratiques par imitation. L’époque a bien changé, encore que le rigorisme puritain revienne, porté par le protestantisme militant yankee, le catholicisme réactionnaire français, l’intégrisme juif israélien, l’orthodoxie poutinienne et l’islamisme pudibond maghrébin…

Michael O’Hara le marin découvre l’univers des riches, individus morbides qui se haïssent et restent en bandes, inséparables comme les requins. Il a toujours la velléité de démissionner et abandonner le navire, mais il est pris par son devoir de capitaine et par l’aimantation magnétique de la femelle blonde. Elle est belle, fragile : peut-elle être sauvée ? Il lui proposera plusieurs fois de fuir à deux, loin des autres et de tout, sans guère d’argent mais est-ce ce qui importe ? – Oui, à ce que fait comprendre Rosaleen à Michael. Lui est amoureux de son fantasme, pas vraiment de la femme réelle ; il découvrira que, pour les bourgeois comme elle, l’image est tout et l’idéal néant. Alors « l’amour », quelle blague !

Bannister « aime » sa femme mais comme bel objet de son pouvoir ; il ne la possède qu’en droit, pas en fait car il a la langue mieux pendue que le zizi. Grisby « aime » Rosaleen comme un objet qu’il convoite mais ne peut avoir, d’où sa haine de Bannister et son voyeurisme envers O’Hara. Rosaleen « n’aime » personne, elle est trop adulée depuis toute petite pour éprouver un quelconque sentiment pour ceux qui d’aventure l’aimetraient ; elle est reine, elle règne, et tous lui doivent hommage. La scène où elle bronze en maillot (une pièce quand même) sur un rocher montre la sirène, les formes physiques idéales mais l’âme d’une goule prête à séduire pour consommer, et à jeter ensuite. Ainsi fera-t-elle de Michael le naïf. Dans ce film, l’amour ne passe que par la perversité. Il est un jeu où chacun positionne ses pions pour avoir la meilleure chance, comme aux échecs ; l’allusion sera transparente dans la scène du procès où le juge déplace des pions entre deux séances. L’amour est aussi mimétisme, désirer ce que l’autre possède et qu’on n’a pas, comme dans la scène des miroirs. Lorsqu’ils sont brisés à coups de pistolet, c’est l’image de Rosaleen qui est brisée pour tous : l’idéal de Michael, le bel objet de Bannister, sa propre image de femme même.

Le jeune homme O’Hara découvre jusqu’où il est capable d’aller pour suivre un mirage. Il est prêt à se compromettre, à tuer même, à passer pour l’idiot du village. Il n’y a pas de victime innocente, pas de bourreau par hasard.

Car ce jeu d’amours se double d’une intrigue tordue. George Grisby, l’avocat associé de Bannister, propose à O’Hara de le tuer sans risque contre 5 000 $ en cash. Il lui suffit de se faire remarquer, de tirer en l’air deux coups de feu et de s’enfuir au vu de tous, tandis que Grisby disparaîtra en canot pour commencer une nouvelle vie en touchant l’assurance. O’Hara sera pris mais qu’importe : en Californie, pas de cadavre, pas de preuve, pas de condamnation. Mais le jeune marin est bien niais : comment toucher une assurance-vie lorsqu’on n’est plus en vie ? Bannister démontera cette logique implacable. Comment enlever la femme riche avec seulement 5 000 $ ? Rosaleen démontera ce rêve comme un décor de carton pâte. Comment ne pas être pris à un autre piège ? Car Grisby a pour objectif de tuer Bannister et de faire accuser O’Hara, trouvé en possession de l’arme ; il obtiendra ainsi l’assurance-vie souscrite par son associé et peut-être, en prime, la veuve blonde « éplorée ».

Mais Bannister avait engagé un détective pour surveiller sa femme et voir comment O’Hara s’acquittait de ses devoirs. Le détective surprend Grisby, qui le tue, mais il n’achève pas sa victime et celui-ci a encore la force de téléphoner pour prévenir. O’Hara est arrêté et accusé mais Bannister, qui le défend à la demande de sa femme, a reçu le témoignage qui permet de l’innocenter. Il joue son rôle de la défense à la perfection, faisant même rire le jury lorsqu’il s’interroge lui-même comme témoin, puisque l’accusation l’a fait citer. Mais le spectateur ne sait pas quel sera le verdict du jury, O’Hara parvient à fuir le tribunal à la reprise des débats.

L’intrigue compte moins que l’univers d’images et de symboles. Orson Welles dénonce l’Amérique, les stars et Hollywood. Tous sont des requins sans merci qui ne vivent que pour le fric et sont affolés par lui comme les squales par le sang. Les apparences sont trompeuses et la réalité sordide. Aujourd’hui encore, le bouffon Trump l’a montré à tous. La femme fatale n’a rien d’un amour possible, elle n’est qu’un monstre assoiffé de mâles et d’argent ; O’Hara aurait dû la laisser se faire violer au cœur de la ville, elle aurait probablement aimé ça. Dans la galerie des glaces du parc d’attraction désert où elle a fait se cacher O’Hara après sa fuite du tribunal, elle devient une créature surnaturelle maléfique. La star rousse Rita Hayworth se métamorphose en froide blonde calculatrice, executive woman comme les firmes yankees en sont pleines. L’intrigue policière reste jusqu’au bout peu compréhensible car seuls comptent les rapports aliénés des personnages. Le chien Orson Welles dans le jeu de quilles hollywoodien chamboule son cinéma narratif classique au profit de l’abstraction symbolique qui sera celle des années 60.

Que reste-t-il ? Une Rita au sommet de sa gloire physique, un Orson jeune qui n’est pas encore bouffi, un Acapulco mexicain encore paradisiaque mais déjà gangrené par le tourisme de riches. Et un portrait de l’Amérique qui reste trop bien d’actualité.

DVD La dame de Shanghaï (The Lady from Shanghai), Orson Welles, 1947, avec Rita Hayworth, Orson Welles, Everett Sloane, Glenn Anders, Ted de Corsia, Arcadès 2018, 1h28, €11,47 Blu-ray €8,50

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Carol Higgins Clark, Tempête sur Cape Cod

La mère avait inventé des romans policiers de frisson ; la fille écrit des romans policiers sur le mode du Club des Cinq pour adultes. Pas de frisson trop politiquement incorrect mais une mécanique bien réglée avec une multitude de personnages qui tous se connaissent et s’échangent des propos de salon. C’est bien monté, agréable à lire, mais oublié sitôt que refermé.

Nous sommes à Cape Cod sur la côte nord-est des États-Unis et les tempêtes y sont redoutables. Les villas secondaires, remplies en été, sont quasi désertes en hiver, ce pourquoi les rares habitants à demeure, en général retraités ou commerçants, connaissent tout le monde. Lorsqu’une femme vient louer une maison pour six mois et ne veut voir personne, c’est louche. Les voisines cancanières Fran et Ginny, vieilles filles qui n’ont que ça à faire après des amours déçus, soupçonnent une vie cachée à celle qui les remercie à peine pour la tourte aux myrtilles qu’elles lui apportent en guise de bienvenue – et pour reluquer son intérieur.

C’est cette période d’hiver que choisit le couple de Regan et Jack Reilly, elle détective privé et lui chef d’un service de police de New York, pour fêter leurs noces de coton – bien au chaud sous la couette. Sauf que la tempête brise une vitre des sœurs mêle-tout, ce qui les fait se réfugier chez eux car « leur mère a toujours été serviable » envers elles. Et que l’homme à tout faire du coin, un Répare-tout du nom de Skip (qui veut dire domestique), surgit affolé en criant qu’un corps ensanglanté gît au bas des marches, sur la plage, et qu’il s’agit de la voisine solitaire !

L’engrenage se met en route : Jack se précipite avec Skip pour porter secours, mais plus de corps. Les vagues très fortes l’ont peut-être emporté ? Le policier prévient la police (locale) et cherche à en savoir plus sur la voisine qui se fait appeler Mrs Hopkins via son service de New York. Au fond, personne ne sait grand-chose, sinon qu’elle a récemment divorcé et qu’elle n’a ni enfant, ni amis. Mais on retrouve chez elle des sacs entiers de coussins brodés d’un slogan d’excuse et une pile de cartes à envoyer du même style. Tout a été acheté Au coussin bavard, une boutique récemment ouverte par deux amies au chômage, descendues depuis New York. L’une d’elles a raconté en ligne ses déboires avec son ex-patron, un dragueur au rouge à lèvre, qui l’a embauché avant que son restaurant mal situé, mal conçu et ruineux ait fait presque aussitôt faillite. Le chat s’est développé, le site de la boutique a enflé et les commandes ont afflué.

Il y a aussi, dans cet hiver désert de Cape Cod, toute une troupe de théâtre itinérant qui vient s’installer pour monter une pièce écrite par le directeur Devon et qui met en scène un grand-père irascible devant le cadeau de ses petits enfants, un long et gros couteau à découper. L’acteur principal, vieux beau revenu du cinéma, a exigé qu’une villa lui soit louée pour lui tout seul afin de ne pas avoir à subir les dortoirs de la troupe. Elle se situe justement pas très loin de celle des Reilly et de la divorcée Hopkins. Quant au couteau, il exige que ce soit un vrai pour forcer son jeu.

Avec tout cela, secouez un peu et vous aurez des inimitiés, des menaces, des crimes en puissance. Mais le danger sera plus fantasmé que réel, comme dans le Club des Cinq qui faisait mes délices lorsque je n’avais pas 12 ans. Un roman policier à l’eau de rose pour public très précis : les rombières de la haute société qu’affectionnait déjà Mary Higgings Clark, la mère de Carol, mais avec une noirceur et un talent du suspense nettement meilleur. En raison des vicissitudes de sa propre existence peut-être, moins rose que celle de sa fille.

Un roman qui se lit et s’oublie. Si m’en croyez, préférez Mary Higgins à Carol Higgins.

Carol Higgins Clark, Tempête sur Cape Cod (Wrecked), 2010, Livre de poche 2013, 303 pages, €6,90

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Mary Higgins Clark, La maison du guet

C’est un thriller efficace des années 70 que nous offre, un demi-siècle après encore, Mary Higgins Clark. Elle était toute fraîche autrice et cet opus est un bon.

Il y a bien sûr ses thèmes qui deviendront habituels, la jeune femme un peu niaise que le destin va frapper, des enfants innocents qui trinquent, des hommes ambivalents aux extrêmes, du psychopathe au prince charmant, un milieu aisé et conformiste dans une demeure confortable. Avec ces ingrédients, Clark agite l’action pour en créer du mouvement. Le style est direct, la psychologie sommaire, mais le lecteur progresse sans cesse.

Nancy est une femme de 30 ans qui vit depuis sept ans une seconde existence avec un mari de rêve et de beaux enfants, le garçon et la fille du rêve américain, comme il se doit. Mais un jour… elle laisse ses enfants de 5 et 2 ans jouer dehors à la balançoire, s’absente une dizaine de minutes pour faire le lit et mettre les draps à la machine, et lorsqu’elle veut les faire rentrer par ce qu’il fait froid et que la tempête se lève, elle ne les retrouve pas. Nous sommes à Cape Cod, un endroit chic de la bourgeoisie de Nouvelle-Angleterre et la grande maison proche de la mer est isolée par un bois de la route.

Affolée, Nancy court instinctivement vers le lac, croit apercevoir un objet rouge flottant dans l’eau, s’élance mais n’attrape qu’un reflet et s’écroule sur le sable de la rive. Elle est épuisée. N’a-t-elle pas justement, juste avant de laisser les enfants, parcouru le journal que le facteur vient d’apporter et qui contient un article détaillé sur un crime commis en Californie des années auparavant ? Une grande photo l’illustre, et elle s’y reconnaît.

Car la jeune femme a épousé à 19 ans, malgré les conseils de sa mère, un professeur de son université qui l’entourait de prévenance comme une petite fille. Elle a eu avec lui deux enfants, un garçon et une fille comme il se doit, et a vécu avec lui quelques années jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive, à petites touches, que son mari n’était pas l’homme qu’il paraissait et que ses enfants se plaignaient de jeux et d’attouchements. Un jour, elle est allée faire des courses au supermarché avec eux, les a laissés dans la voiture, et en revenant une dizaine de minutes plus tard, elle ne les retrouve pas. La police alertée en retrouvera les cadavres noyés. Plus tard son mari laissera une lettre disant qu’il veut les rejoindre et se noyer à son tour. Pourtant, il a toujours eu horreur de l’eau…

C’est donc un cauchemar que revit Nancy et, désormais, tout le monde la soupçonne. Elle a voulu se faire oublier et refaire entièrement sa vie, mais le destin la poursuit, à moins que ce ne soit un complot machiavélique de quelqu’un qui veut se venger, ou encore un psychopathe pédocriminel qui récidive. Qui croire ? Mais, comme toujours avec Clark, la femme de 30 ans a su se faire apprécier pour ses qualités propres et plusieurs personnes de son entourage vont l’aider à démêler l’écheveau des apparences et à contrer les inévitables préventions sociales et les rumeurs malveillantes.

Ce roman policier court d’une traite car l’action avance régulièrement de chapitre en chapitre, tout en manipulant les émotions par des malheurs renouvelés et la découverte progressive de l’horreur. S’y révèle aussi l’esprit pionnier américain qui, de la jeune femme au mari, de l’entourage aux petits enfants mêmes, réussit à faire effort de se prendre en main pour se dépêtrer du bourbier.

Mary Higgins Clark, La maison du guet (Where are the Children), 1975, Livre de poche 1987, 221 pages, €7.40 e-book Kindle €7.49

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Cinquième colonne d’Alfred Hitchcock

1942, l’Amérique entre en guerre contre l’Allemagne nazie qui coule ses paquebots civils et le Japon qui l’a agressé sans sommation à Hawaï. Alfred Hitchcock, Anglais égaré aux États-Unis, monte un film d’espionnage qui est aussi un film de propagande pro-américaine et un hymne à la liberté, symbolisée par la statue dans le port de New York où aura lieu la scène finale.

Barry Kane (Robert Cummings) est un jeune homme dans les 25 ans, ouvrier dans une usine d’aviation, ce pourquoi il n’est pas mobilisé. Un incendie se déclare et il donne à son meilleur ami un extincteur que lui a passé l’ouvrier Fry… sauf que l’extincteur est un allumeur rempli d’essence et que le feu redouble, tuant son ami. Barry est donc vite accusé, bien qu’il s’en défende.

L’histoire se déroule en trois parties : la première raconte l’accident à l’usine et sa fuite pour retrouver le saboteur Fry dans la campagne américaine ; la seconde est son périple avec Patricia Martin (Priscilla Lane), la fille de l’aveugle dans un décor de western ; la troisième se situe à New York et passe de la « bonne » société à la révélation du réseau d’espionnage.

C’est que l’espionnage, à cette époque, n’est pas considéré comme une trahison de la patrie mais comme une opinion politique. Certaines hautes sphères de la société, par convictions conservatrices ou pour le jeu des affaires, sont plutôt sympathisants des nazis, vus de loin comme des redresseurs du chaos dans cette Europe décidément aristocratique et décadente qui a justement conduit à l’Indépendance américaine. Le chef des traîtres, Charles Tobin (Otto Kruger), réside paisiblement dans un ranch, symbole de l’Amérique historique des pionniers, et se délasse à la piscine avec sa petite-fille. La couverture urbaine se situe dans un hôtel particulier d’Henrietta van Sutton (Alma Kruger), une richissime rombière endiamantée qui offre des « galas de charité » pour financer le réseau, tout comme Trump lorsqu’il a flirté avec les réseaux de l’ex-KGB. Ces gens sont défendus par « la police », ce qui comprend à la fois les bouseux shérifs des provinces et le fameux FBI censé traquer le crime. D’où le premier message du film asséné par le musicien aveugle qui vit isolé sur le devoir de se soustraire parfois à la loi en raison des dérives patriotiques. Parce qu’une fois suspect, on l’est aux yeux pour tous.

Le second message est celui du Pionnier, de l’homme qui se prend en main, seul contre tous s’il le faut, pour faire triompher la vérité, le droit et la liberté. Cet homme est Barry Kane, jeune premier issu du peuple, qui a perdu un ami et acquerra un amour tout en défendant sa patrie et ses valeurs. Il se souvient d’une enveloppe portant l’adresse du saboteur Fry ; il part en routard sur le réseau américain et parle avec l’Américain de base en la personne d’un camionneur. L’adresse est celle du ranch de Tobin, loin de tout. Le propriétaire le reçoit en peignoir blanc, à peine sorti en slip de sa piscine : évidemment, il ne connaît aucun Fry mais va « se renseigner » auprès de son voisin à 20 km. En fait, il téléphone au shérif, dit qu’il a retrouvé le fugitif dont le portait-robot est diffusé sur toutes les radios. Lorsqu’il revient, il est en peignoir noir. Mais Barry a compris qu’il était joué quand la petite-fille de Tobin a extirpé pour jouer, de la poche de la veste de son grand-père, des lettres de Fry. Rappel du message premier, le contraste frappant entre le dangereux pro nazi et sa tendresse affichée envers le bébé fille évoque les images de propagande où les dictateurs font de l’enfant le symbole de leur sentiment pour le peuple. Le Pionnier sera évidemment rattrapé au lasso lorsqu’il s’enfuit à cheval.

Remis à la police, qui ne veut rien entendre pour sa défense, il profite du camionneur qui bouche un pont pour sauter menotté dans la rivière. Les flics, toujours aussi peu compétents, ne parviennent pas à le reprendre et Barry se présente, trempé et sous une sévère pluie d’automne, devant une masure dans la forêt. Il y rencontre le pianiste aveugle qui est un idéaliste croyant en la bonté humaine. Il la ressent : « Je vois des choses intangibles, l’innocence. » Il est l’homme des Lumières américaines, croyant optimiste en l’être humain bon et sans préjugés, adepte juridique de l’innocence jusqu’à preuve du contraire. Chez lui, Barry Kane fait la connaissance de Patricia Martin (Priscilla Lane), sa nièce.

C’est une star publicitaire très connue, elle apparaît sur toutes les affiches de la campagne et dans la ville. Ses messages pub vont rythmer le film et commenter l’histoire comme un chœur antique. C’est You’re Beeing Followed (vous êtes suivi) en première partie, She’ll Never Let You Down (elle ne vous laissera jamais tomber) en seconde partie, A Beautiful Funeral (un bel enterrement) en troisième partie à New York. Après avoir douté de Barry et cru plutôt la masse manipulée par la police que son oncle anarchiste, Patricia va se convertir au jeune homme qui la protège, et sur l’exemple de ces parias sociaux que sont les monstres d’un cirque ambulant qui les cachent dans leur fuite. Elle va découvrir Soda City, une mine de potassium abandonnée qui servait à faire du Coca en plein désert et qui sert de repaire aux espions. Une ouverture découpée dans la cloison, un trépied et une longue vue indiquent clairement que la prochaine cible est le barrage hydroélectrique qui fournit un quart de l’énergie au comté. Mais comme Barry joue le jeu des traîtres en se faisant passer pour complice de l’incendiaire Fry et envoyé par le chef Tobin, Patricia change une nouvelle fois d’avis, en tête de linotte femelle habituelle aux standards d’Hollywood. Elle va le dénoncer à la police… qui est de mèche avec les traîtres. Comme quoi il vaut mieux suivre son bon sens que les représentants de la loi.

Ce qui la fera emmener à New York, où Barry accompagne les espions qui le croient acquis. Ils se retrouvent chez la van Sutton, en plein bal de charité. Patricia découvre qu’elle s’est une fois de plus trompée sur Barry (elle ne le reniera que deux fois) en entendant Tobin parler dire aux autres qu’il n’est pas des leurs. Mais Barry et elle ont du mal à s’extirper de ce repaire mondain, la fille servant d’otage aux traîtres pour forcer Barry à ne pas faire de vagues. Emprisonné dans un sous-sol, il a l’idée de Pionnier de déclencher avec une allumette le système anti-incendie du Radio City Hall, sous lequel il se trouve. Il s’y fait arrêter tandis que Fry parvient à s’échapper dans un déluge de coups de feu qui doublent ceux du film passé à l’écran.

Barry parvient à s’échapper pour se rendre aux docks, où les saboteurs ont prévu de faire sauter l’Alaska, un nouveau navire américain qui doit être baptisé au champagne. L’explosif convainc enfin la police, qui ne peut que suivre tant elle est incompétente, tandis que Patricia prend Fry en filature. Mais c’est Barry Kane qui va acculer le saboteur Fry au sommet symbole de la statue de la Liberté. Il a réussi à promouvoir et défendre tout ce qui fait l’Amérique face aux Nazis : l’usine, le ranch, le barrage, l’art dégénéré du cirque, le cinéma de divertissement, le building, le bateau. Mais aussi l’initiative individuelle, la quête de la vérité. C’est tout cela la liberté, tout cela l’art de vivre à l’américaine.

DVD Cinquième Colonne (Saboteur), Alfred Hitchcock, 1942, avec Robert Cummings, Priscilla Lane, Otto Kruger, Universal Pictures 2022, 1h49, 4K Ultra HD + Blu-Ray €19,95

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Christian Gernigon, Les yeux du soupçon

L’auteur, prof d’anglais après un bac 68, s’est mis à l’élaboration de thrillers soigneusement documentés. Il a obtenu le Grand prix de littérature policière 1986 pour La Queue du scorpion. A désormais 72 ans, il ne semble plus écrire, son dernier opus date de 2008.

Il semble obsédé dans ses œuvres par les pédophiles et Les yeux du soupçon n’échappent pas à ce travers, comme s’il voulait exorciser quelques fantasmes sadiques de la société. S’il choisit à chaque roman une ville, il s’agit ici de San Francisco et le lecteur saura tout sur cette ville mythique, saisie au tournant du siècle. Mais le principal de ce policier de frissons où l’action se mêle assez bien à la psychologie est le portrait de « LA » conne américaine.

Il s’agit d’un idéal-type que l’on retrouve souvent dans les romans policiers yankees, notamment chez Mary Higgins Clark, mais que Christian Gernigon utilise ici à la perfection. Mary est en effet une « conne » : niaise, paniquée, séduite par les apparences, croyant à l’Hâmour à l’eau de rose Disney, genre pétasse qu’un prince charmant viendrait dénicher pour en faire la Femme de sa vie.

Mary a connu son mari David, prof en collège, massacré avec quelques élèves par un serial killer adolescent, frustré d’être nul et détesté sans que nul ne s’en préoccupe. L’égoïsme forcené américain valorise la compétition à outrance, pas seulement virile, et méprise les loosers. Avec la vente libre d’armes et les trafics possibles, pas étonnant à ce qu’il y ait autant de massacres de masse aux Etats-Unis. Le fric et le droit du plus fort importent plus que la vie humaine et la solidarité.

Un an s’est à peine passé après sa mort que Mary, flanquée de sa fillette de 6 ans Kelly (un prénom niais), tombe raide dingue d’un client à la quarantaine portant beau, venu consulter dans sa compagnie d’assurances. Aussi sec, sans même n’avoir baisé ni ne l’avoir questionné ou s’être tout simplement renseignée sur son métier et ses collègues, elle consent à se marier tout de suite, à Las Vegas en 24 h comme il est possible de le faire dans ce pays qui produit des tarés en série. Le « mariage » est en effet le fantasme social de base plutôt que la simple vie à deux. Un mariage à la Daech, vite prononcé à la chaîne par un imam protestant devant lequel les couples font la queue.

La conne américaine emménage donc avec son beau mari tout récent et il s’empresse de l’obliger – sans discussion – à démissionner de son emploi et à laisser tomber ses amies, selon le même schéma que le roman de Mary Higgins Clark publié en 1982, Un cri dans la nuit. Croyez-vous que cela lui aurait mis la puce à l’oreille ? Pas du tout ! L’illettrée ne l’a pas lu. Elle se dépêche de trouver mille excuses à ce comportement machiste et un brin paranoïaque, en rêvant de « la belle maison » (autre fantasme social de midinette) et de « la fortune » que son mari Peter est supposé avoir.

Sauf que le récit qu’il fait de son enfance malheureuse aurait dû la faire tiquer. Il n’en est évidemment rien, preuve que non seulement elle se complait aux fantasmes, mais qu’elle est en sus bête à pleurer. Son père dans l’armée a tué sa mère et Peter a été recueilli et élevé par son grand-père pasteur qui l’a élevé avec rigorisme ; une fois adulte, son épouse et sa fillette ont été massacrées à coups de marteau par un inconnu, Peter se trouvant soigneusement à distance pour qu’on ne puisse le soupçonner. Curieusement, il avait souscrit un fort contrat sur la vie au dernier survivant – et hérite donc de pas moins d’un million de dollars. De quoi voir venir et jouer au day trading.

Car la conne américaine, avec son petit diplôme de comptable et son boulot dans les assurances, ne s’est même pas préoccupée de savoir pourquoi son nouveau mari lui affirmait être gérant de portefeuilles boursier « chez Deloitte et Touche » alors que cette société n’a jamais géré aucun portefeuille boursier, ni fait de trading. Le site internet mentionne « Audit & Assurance, Consulting, Financial Advisory, Risk Advisory, et Juridique et Fiscal ». Mais croyez-vous que la future mariée, engagée à vie devant Dieu et devant les hommes, se soit préoccupée d’aller voir sur Internet ?

Son ami Mark, chargé d’enquêtes pour la compagnie d’assurance Briggs, dans laquelle ils travaillent tous les deux, a bien montré qu’un client douteux avait vu son épouse assassinée après un contrat sur la vie de 600 000 $ qu’il compte bien toucher, rien n’y a fait. Mary n’a pas effectué le rapprochement – pourtant évident – avec son propre cas.

Mark, aidé de son ami et collègue Willy, va démontrer que le mari a tué sa femme, terrorisé ses deux fils de 8 et 6 ans pour qu’ils la ferment et lui donnent un alibi, qu’il a été renvoyé de plusieurs métiers en rapport avec les enfants parce qu’il avait tendance à les faire mettre nus pour jouer au basket ou à la lutte. Peter ne semble pas atteint de cette perversité avec Kelly, mais…

Tout se résoudra dans le sang et la fureur, comme de bien entendu, non sans le venin dans la queue. Mark lui-même, qui aime Mary et voudrait bien l’épouser, a vu à l’âge de 10 ans son père fuir le domicile conjugal parce qu’il s’était découvert homo, et sa mère se suicider en essayant de l’entraîner avec elle. Il garde soigneusement le Colt .38 qui a servi et qui, curieusement, est le modèle par lequel son père a été tué au sortir d’une boite gay quelques années après.

La conne américaine va-t-elle répéter son schéma névrotique avec Mark comme avec Peter et David ?

Un bon thriller qui vous donne le portrait de la bêtise, côté US.

Christian Gernigon, Les yeux du soupçon, 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, occasion €0.90, e-book Kindle €6.99

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John Fante, Rêves de Bunker Hill

C’est le dernier roman – autobiographique mais romancé – de l’auteur, mort l’année après d’un diabète avancé. Bien que considéré comme « important » dans les lettres américaines, précurseur de la Beat Generation, ces artistes bohèmes des années cinquante et soixante, j’avoue ne pas accrocher. Ginsberg, Kerouac, Burroughs, méritent mieux de la littérature que Fante, à mon avis ; ils sont plus explorateurs et plus vivants.

Sous le nom d’Arturo Bandini, l’auteur est un affabulateur qui préfère toujours enjoliver la réalité pour en faire une fiction conforme à ses goûts. Bandini est d’ailleurs un mot intéressant, entre bandit et bander en français – exactement ce que ne cesse de faire le personnage tout au long de sa vie. Le monde le contrarie et il ne cesse de tenter de le contrer – vain effort à la Sisyphe. Les femmes le font grimper aux rideaux, notamment leur arrière-train, depuis qu’il a vu de dos à 5 ans sa cousine de 8 ans se coiffer devant la glace, toute nue sauf les chaussures à haut talons de sa mère.

« Saute-ruisseau » à Los Angeles, la cité où les gens ne sont pas des anges mais des requins de la scène et de la frime, Bandini cherche à « écrire ». Il n’écrit que lui, sur lui, en lui. Une nouvelle est publiée, il a 23 ans et le roi n’est pas son cousin. Il s’empresse alors de se proclamer « écrivain » et cherche des emplois en rapport avec son talent. Rewriter pour un agent désespéré de la médiocrité de ce qu’il reçoit, il sabre la première nouvelle qui lui est confiée, se fait pardonner par son autrice riche puis se fait jeter parce qu’il tente de la baiser au vu de ses fesses à la plage. Un copain dans la dèche le confie à son propre agent, qui l’envoie à un producteur d’Hollywood qui lui trouve un boulot de scénariste qui consiste à ne rien faire jusqu’à ce qu’on l’appelle. Lorsque c’est le cas, il tombe sur une pétasse qui connaît, selon ses dires, tout Hollywood depuis deux générations au moins, coquetèlant, dînant ou couchant avec tel ou telle, tous célèbres et évidemment ses « amis » – à l’américaine. Rien à écrire, rien à travailler, rien à foutre. Seulement écouter et cautionner. Bandini réécrit un scénario de film sur une idée de producteur mais la pétasse réécrit elle-même tout à sa sauce – et ils sont censés travailler ensemble ! Bandini se retire : de la fille et du métier.

Il erre dès lors sur ses économies à tenter d’écrire, l’argent facile gagné à ne rien faire ne prédisposant pas à l’écriture alors que la pauvreté si. Sur une impulsion, il va retrouver sa famille à Boulder dans le Colorado, où il règne un froid polaire sous la neige – le contraire de Los Angeles – puis repart après s’être fait mousser devant eux. Il n’est plus de là-bas et pas non plus d’ici. Il est dans les limbes de la méconnaissance, velléitaire perpétuel, incohérent, incapable d’aller jusqu’au bout, même avec les femmes. La tôlière de cinquante balais avec qui il a baisé faute de mieux l’a jeté elle aussi après qu’il l’eut appelé « maman ». Plus autodestructeur que lui, il faut trouver !

Reflet d’une époque où Fante était déjà has been sans jamais avoir vraiment été, cet ultime roman où chaque chapitre conte une anecdote réinventée et enjolivée, d’un style paillard et parfois cru, en tout cas direct, est son chant du cygne. Il l’a dicté à sa femme avec qui il a eu malgré tout quatre enfants.

John Fante, Rêves de Bunker Hill (Dreams From Bunker Hill), 1982, 10-18 2002, 192 pages, €6,60

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Jeremy Rifkin, L’âge de la résilience

Le prospectiviste juif américain de La Troisième révolution industrielle revient en caméléon ; il s’adapte aux idées à la mode pour les théoriser pour le plus grand bonheur des technocrates. Il est anti bœuf depuis 1992 déjà, pointant le méthane dégagé par ces grosses bêtes. Il milite pour l’hydrogène depuis 1994 et enseigne à l’université de Pennsylvanie tout en conseillant la Commission européenne et le Parlement européen. Du genre : moi, j’ai reçu la révélation de l’avenir et je vous porte la bonne parole, du haut de mes États-Unis leaders du monde moderne.

Hier, il écrivait que l’ère industrielle du travail de masse et de rapports hiérarchiques s’achevait, au profit d’une nouvelle ère d’information partagée et de rapports « latéraux », dans l’euphorie du tout technologique. Cette troisième révolution industrielle théorisait le sablier social : des emplois spécialisés et rémunérés en haut, une masse d’emplois sans qualification et mal payés en bas avec, au milieu, le col du sablier (la classe moyenne) qui se réduit à presque rien. Il faudrait développer la semaine de 30 h et l’économie sociale et solidaire dans les associations tout en faisant du « care » (qu’il appelle « empathie ») l’essentiel du lien social. Cette vision somme toute simpliste, qui baigne encore à peu près tout ce qui se pense comme avenir aujourd’hui, est renouvelée par ce nouvel ouvrage.

Il s’agit cette fois non pas d’une révolution mais d’un nouvel âge. A 77 ans, Jeremy Rifkin affirme donc que la révolution a eu lieu et que nous sommes après. Quelques facteurs clés selon lui forment désormais le nouveau système : le déploiement simultané des trois Internet (information, électricité, mobilité) côtoient cette fois la politique de « glocalisation » (les bio-régions, la « pairocratie » – le pouvoir des pairs -, la démocratie participative), dans une ambiance carrément anthropologique (développement d’une « conscience biophile »). L’objectif va « de la productivité à la régénérativité, de la croissance à l’épanouissement, de la propriété à l’accès ». Pour cela, la méthode va « des caractéristiques des parties aux propriétés systémiques, des objets aux relations, des systèmes fermés aux systèmes ouverts, de la mesure à la détection et à l’évaluation de la complexité, de l’observation à l’intervention ». En bref, pas mal de jargon pour faire savant et donner des éléments de langage aux technocrates, mais concrètement ?

Cela m’apparaît un peu simpliste – une fois encore. Le lien entre la technique et l’anthropologie, en passant par la politique, est mal défini. S’agit-il de la vieille théorie marxiste que l’infrastructure commande la superstructure, autrement dit que les conditions matérielles façonnent l’idéologie et que nous nous adaptons tout simplement aux conditions climatiques et technologiques ? S’agit-il d’un apaisement de l’industrialisation qui entrerait dans une phase de développement plus apaisée, fondée surtout sur l’information ? S’agit-il de l’interconnexion obligée des systèmes entre eux (la fameuse cybernétique des années 50), qui forcerait à la coopération les territoires, les humains et les éléments naturels ? Comment relier cette nouvelle réflexion sur la résilience à la précédente, récente (dix ans seulement…), sur la révolution industrielle ? Et qu’en est-il des rapports de pouvoir ? Des rapports de classe ? De la montée du conservatisme et du nationalisme crispé de la classe moyenne en réaction à tout ce qui change ? Qu’en est-il de Trump le trompeur et de son populisme de crétin foutraque pour qui « la résilience » consiste au droit du plus fort de faire ce qui lui plaît dans le plus parfait égoïsme ?

J’y vois beaucoup de marketing pour raconter une belle histoire ; beaucoup plus qu’une réflexion prospective car tout ce qui est ainsi révélé forme déjà l’essentiel des conversations. Comme toujours avec ce genre de livre américain, il est écrit pour gens pressés, à lire dans l’avion, offrant une synthèse utile pour tenir sa place dans les colloques et autres réunions politiques ou internationales. Une sorte de digest des idées dominantes… jusqu’au prochain livre, évidemment best-seller. Si vous voulez penser vite et briller dans les salons (et après tout, pourquoi pas?), ce livre est fait pour vous. Pour ma part, je n’en garderai que cette note.

Jeremy Rifkin, L’Âge de la résilience – la terre se réensauvage, il faut nous réinventer, 2022, Les Liens qui

libèrent, 400 pages, €24,90 e-book Kindle €18,99

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Ann Rule, Un tueur si proche

L’auteur, journaliste proche des milieux d’enquête de la police pour avoir appartenu à leurs rangs avant de mettre au monde quatre enfants, retrace la macabre épopée du premier tueur en série américain identifié comme tel, dans ces années 1970 d’une naïveté confondante. Tout le monde il était beau, tout le monde il était gentil… et l’auto-stop la règle. Ann Rule a connu personnellement Ted Bundy à Seattle en 1971, alors qu’elle faisait du bénévolat sur une ligne d’assistance téléphonique pour personnes suicidaires. Ted était l’un de ses coéquipiers deux soirs par semaine et ils sont devenus amis.

Elle l’a donc suivi jusqu’à la chaise électrique, en 1989, marquant enfin la terme de ses meurtres prémédités de jeunes filles et de ses évasions rocambolesques. Ted Bundy était intelligent, un QI de 124 à l’université. Il a fait des études de droit et de psychologie, sans toujours finaliser ses diplômes. Il a participé à la campagne électorale du gouverneur républicain Evans pour sa réélection puis est devenu assistant de Ross Davis, le président du Parti Républicain de l’État de Washington. Il aurait pu devenir avocat et faire une belle carrière en politique, étant d’une intelligence aiguë, avec un sens de l’écoute, un conservatisme affirmé et une agressivité de squale. Il n’en a rien été.

Ted Bundy a été rattrapé par ses démons. Le premier est d’avoir été abandonné trois mois par sa mère à sa naissance, bâtard d’une fille réprouvée qui « avait couché ». On soupçonne aujourd’hui que c’était avec son propre père bien qu’elle ait désigné tout d’abord un soldat de l’Air force ou un marin comme géniteur envolé : elle n’a jamais vraiment su. Comme fils de pute – il n’y a pas d’autre nom pour les coucheries de sa mère – le gamin s’attache à son (grand?) père mais en est séparé à l’âge de 4 ans. Il l’adorait mais les faits révèlent que ce père de sa mère était violent, emporté, macho, raciste et un brin psychopathe. Les gènes ne mentent pas… Il en a gardé une fixation morbide sur « les femmes », leur reprochant leur sexualité irrépressible et leur exhibition sur les photos des magazines. Tout petit déjà, il avait découvert des revues porno chez son (grand) père et prenait plaisir à les regarder.

Il est probable qu’il ait tué sa première victime à l’âge de 15 ans,  une fillette de 9 ans jamais retrouvée. Sa première victime « officielle » est à l’âge de 20 ans et son corps n’a jamais été retrouvé. Bundy aimait en effet déshabiller les filles une fois assommées à coups de barre de fer ou de bûche, puis étranglées avec un bas nylon, les mordre à pleines dents sur les fesses et les seins, les violer par le vagin et l’anus, leur enfoncer des objets loin dans les orifices, puis en séparer la tête pour la collectionner sur un lieu qu’il aimait bien dans les montagnes. En bref un vrai psychopathe qui voulait se venger de « la » femme, sa mère dont il n’a jamais été aimé tout petit.

L’auteur liste ses victimes reconnues, celles probables, plus celles possibles. Il y en a 36 vraisemblables (plus une survivante), avouées ou non, et une centaine possibles de 1962 à 1978. Toutes des filles – aucun garçon – et jeunes, de 9 à 26 ans. Les filles avaient en général les cheveux bruns, longs et séparés par une raie centrale. Les attirer n’était pas difficile, Ted Bundy étant beau mec, se présentait souvent comme handicapé, un bras en écharpe ou une jambe dans le plâtre, portant une sacoche ou une pile de livres. Il demandait gentiment assistance pour les mettre dans le coffre de sa Volkswagen Coccinelle, la voiture fétiche des jeunes Yankees post-68. Il les assommait alors d’un coup de barre de fer avant de les hisser dans son auto dans laquelle il avait ôté le siège passager avant (une fonction que seules les Coccinelles offraient), puis allait « jouer » avec elles plus loin sur la route.

Il entrait alors en état second, devenant une sorte de berserk, un fou sanguinaire sans aucune limites mentales. Le jeune homme affable, gentil et bien sous tous rapports devenait alors autre, un monstre démoniaque agi par ses pulsions primaires.

Ann Rule, qui l’a personnellement connu puis l’a suivi par lettres, appels téléphoniques et suivant les progrès des enquêtes dispersées dans plusieurs états (la plaie du système judiciaire américain), en fait un livre de journaliste, purement factuel et d’un style plat qu’affectionnent particulièrement les boomers. Un style de mille mots, pas plus, accessible aux primaires, selon les canons du journalisme papier d’époque. Un style à la Annie Ernaux qui « se lit bien » mais sans personnalité, qui pourrait être écrit par un robot. D’ailleurs le journalisme aux États-Unis se meurt pour cette raison et les gens sont remplacés de plus en plus par des machines et des algorithmes.

Si les tueurs en série vous passionnent, si le sort de Ted Bundy vous intéresse, si vous aimez lire sans penser ni vous préoccuper du style, ce genre de « roman policier » qui n’en est pas un est fait pour vous. Il dit la réalité d’un tueur mais n’entre jamais dans les profondeurs qui fâchent.

Ann Rule, Un tueur si proche, 2000, Livre de poche 2004, 544 pages, €2,77, e-book Kindle €6,99

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Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Les Yankees savent penser leur histoire, même si elle n’a qu’un peu plus de deux siècles. La chemise de métal plein est celle de la balle blindée, symbole de la technique avancée des soldats des États-Unis. Pour le Vietnam, les Marines s’entraînent, conditionnés psychologiquement selon les meilleurs techniques des docteurs fous à la Orange mécanique – ce fantasme du pouvoir sur le cerveau des années soixante. Puis ils sont envoyés au casse-pipe, dans une jungle qu’il n’ont jamais connue, avec de petits hommes verts qu’ils n’ont jamais compris. Évidemment, tout se passe mal, c’est Le Merdier, titre français du roman de Gustav Hasford The Short Timers les minuteries. Les soldats doivent en effet être formatés pour être de parfaites horloges, qu’il suffit de remonter.

C’est l’objet de la première partie du film qui est un constant aboiement du sergent instructeur Hartman (R. Lee Ermey), un formateur raide et viriliste qui insulte et donne des surnoms ridicules pour avilir les hommes. Il y a Guignol parce qu’il répond original en voulant être le premier de son immeuble à inscrire un mort au palmarès (Matthew Modine), Blanche-Neige parce qu’il est noir (Peter Edmund), Cow-boy parce qu’il frime (Arliss Howard), Baleine parce qu’il est gros (Vincent D’Onofrio). Tous les gars sont pour lui des gonzesses, signe d’homosexualité refoulée et de dédain des femmes, et il les appelle Mademoiselle – tant qu’ils ne sont pas Marines, ils ne sont pas des hommes.

Le drill consiste à les faire renaître dans leur nouveau statut, avec leur nouveau nom, comme des born again de la foi. Mais la foi des Marines est de tuer. Ils « assistent Dieu », pas moins, à ce que hurle l’instructeur. Bien-sûr, certains vont résister : ils seront sous-officiers ; d’autres vont craquer : Baleine finira mal et révèlera son temprament de brimé, frustré, donc psychopathe. Pourtant il était bon tireur, comme tous les plus cons car ils ne réfléchissent pas. Je me souviens de mon capitaine, au service militaire, qui nous faisait courir cinq cents mètres avec un sac chargé à 20 kg sur le dos, avant de nous faire aligner couchés pour tirer : nos scores étaient bien meilleurs qu’à froid parce que nous ne pensions pas. Nous saisissions le fusil, alignions la mire avec la cible et effleurions la détente. Plutôt que de trop réfléchir à la position, au souffle, à la mire, donc de trembler, de perdre le fil de l’objectif.

Une fois Marines, les garçons sont affectés. Guignol au service de communication des armées parce qu’il a fait un peu de journalisme au collège ; les autres en unité au front. Direction Da Nang, la grande base américaine. Et c’est là que commencent les choses sérieuses.

Le Vietcong profite de la fête du Têt pour lancer sa grande offensive, prenant tout le monde de cours, les renseignements américains en premier (une fois de plus…), ancrés dans leurs certitudes que tout sera comme d’habitude. Le fameux calcul des probabilités – qui ne va pas dans le sens désiré une fois sur deux ! C’est la bataille ; il faut reprendre le terrain, notamment dans les villes envahies comme Hué.

Le combat de rues, même en apparence désertes, est un traquenard possible où ceux qui avancent sont vulnérables à ceux qui sont remparés et les attendent. Ils suffit d’un seul tireur pour tenir en échec toute une compagnie. C’est le moment le plus fort du film. Le sous-officier s’est laissé égarer de cinq cents mètres du plan, il veut couper pour rattraper. Il envoie le mitrailleur en éclaireur – et il se fait tirer dessus. Non pour le tuer net mais pour le blesser à la cuisse afin qu’il hurle et que ses copains cherchent à le sauver : cela fera des cibles en plus. Trois seront descendus par ce piège diabolique. Le tireur en immeuble s’avérera une tireuse (Ngoc Le) : pas besoin d’avoir subi le drill Marines pour aligner les cibles !

Le spectateur est captivé par ce dilemme constant : faut-il aller au secours du copain ou réfléchir pour assurer les autres ? La pression est trop forte et fait craquer les meilleurs comme les plus brutes. L’Américain est tout action, il déteste penser ; l’opinion commune lui suffit. Il fonce donc et se fait ramasser. Quand le sous-chef reprend la main, il est trop tard, trois hommes au tapis – tous morts, lentement, balle après balle pour les faire brailler et accentuer la pression sur les autres.

Car c’est cela la guerre, la vraie guerre : pas l’entraînement Marines, encore qu’il soit physiquement utile et prépare mentalement à obéir par réflexes aux ordres dans l’action – mais la duperie des apparences et le chantage émotionnel, la mort sans état d’âme que l’on donne comme on distribue des bonbons, femmes et enfants compris car ils sont tous ennemis, donc dangereux. La guerre, c’est la barbarie, l’inhumanité. Seule une horloge peut fonctionner sans penser, mais « les Marines ne sont pas des robots », dit un protagoniste. Ils sont nés pour tuer, born again en tueurs, instruments de l’armée pour la patrie américaine.

Film « interdit aux moins de 12 ans » – on le comprend – mais film réaliste et prenant sur la guerre et les guerriers. Pas de romantisme à la Apocalypse Now, mais des faits.

DVD Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1987, avec Modine, Matthew, Baldwin, Adam, D’Onofrio, Warner 2009, 1h56, €14,99 Blu-ray €13,98

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Denis Marquet, Colère

Le thriller d’un prof de philo écolo et thérapeute qui anticipe la fin de l’humanité par la révolte de la terre. L’idée est que l’homme biblique, fils de Dieu et érigé « maître et possesseur de la nature », est une diablerie. Condamner la chair, opposer la matière et l’esprit, est une ânerie. Tout au contraire, la terre est désir, depuis les atomes jusqu’aux organismes évolués. S’opposer au désir, vouloir tout contrôler, est une maladie mortelle.

Dans ce livre trop long, qui revient souvent à la ligne et ne sait pas finir, toute une première partie est consacrée aux catastrophes successives qui secouent la planète. Ce sont les animaux de compagnie, et notamment les chiens, qui se mettent brusquement à attaquer leurs maîtres. Ce sont des courants de fond, puis des tsunamis géants, qui emportent les nageurs frimeurs et les filles prêtes à baiser qui les provoquent sur les plages. Ce sont des virus mutant extrêmement dangereux qui naissent de divers foyers, en premier aux États-Unis, et contre lesquels aucune parade n’existe, seulement la cautérisation par le feu et la quarantaine par les armes.

En 2001, c’était assez bien vu sur les années Covid. « On ne se touche plus, on ne se parle plus. Le corps de l’autre, parce qu’il est en vie, est une menace. Ceux qui le peuvent fuient les grandes villes ; les autres y vivent terrés, évitant les contacts. Les grandes entreprises autorisent les cols blancs à travailler depuis leur domicile » p.193 Le SRAS cov-2 nous l’a prouvé. Mais il n’est, à côté, qu’un virus « normal » qui mute certes rapidement, mais pas suffisamment pour qu’un vaccin ne puisse être trouvé.

Les autorités américaines, évidemment paranoïaques et évidemment portées aux actions militaires, mandatent l’armée pour embaucher les « meilleurs » scientifiques de leur discipline afin de comprendre ce qui se passe. Avec les données binaires de la science occidentale, évidemment personne ne comprend rien. Sauf une anthropologue, Mary, en cours de mission en Amazonie où elle rencontre son maître en ethnologie Diego qui lui fait rencontrer à son tour un vieux chamane. Lors d’une initiation, sa vraie nature se révèle, on dirait aujourd’hui qu’elle « s’éveille ».

C’est là tout le woke qui n’existait pas encore : la femme sait mieux que l’homme car elle ne veut pas dominer, l’intuition est préférée à la raison, le savoir des minorités est valorisé. L’auteur oppose, de façon un peu systématique et facile à mon avis, l’Occident au reste du monde, la modernité prométhéenne aux sociétés froides, comme aurait dit Lévi-Strauss. Pour lui, comme pour les écologistes, la terre est un organisme total et vivant. Vouloir s’en séparer pour en contrôler une partie, c’est entraîner la révolte de tout le reste – cette relation de cause à effet est plus un mysticisme téléologique qu’une observation factuelle. Le thriller met en scène Mary la femme anthropologue qui se laisse être et le vieux général macho Merritt qui veut tout commander.

Les élites des États-Unis se réfugient dans les divers bunkers sous la Maison-Blanche afin de créer une bulle de survie pour un millier de personnes sévèrement sélectionnées et d’éviter toute contamination. Mais ce fantasme de pureté et de contrôle total ne peut se réaliser car les humains ne sont pas qu’esprit, ils sont faits de chair, et la chair est reliée à la terre. Il faut donc l’accepter pour se sortir de la grande catastrophe à éradiquer la quasi-totalité de la population du globe. La puissance n’est que l’envers de la peur, tous les faux héros, les « enflures » vilipendées par Nietzsche, le savent confusément. La véritable puissance est harmonie, qui profite des forces pour se couler entre elles comme de l’eau – le principe du judo.

Malgré sa lenteur, le final met en scène ceux qui veulent aller jusqu’au bout dans le projet Merritt et ceux qui veulent se réconcilier avec la planète, ce qui est évidemment le cas de Mary. Son compagnon Greg est entre les deux, scientifique tiraillé par le contrôle et homme attiré par l’amour. Merritt, à l’inverse, finira par s’autodétruire parce qu’il refuse le monde, le désir, la vie : « On était en train de nous fabriquer un monde de gonzesses. Un monde de pédés. Un monde où l’opinion d’une femme était écoutée avec une espèce de dévotion, un monde où les hommes devaient penser comme des femmes, ressentir comme des femmes, agir comme des femmes, pour avoir une petite chance d’être excusés de ne pas en être une ! » p.514. Le général Merritt en précurseur du foutraque Trump comme du froid serpent Poutine des décennies suivantes, il fallait y penser.

Tout finira comme cela doit se finir, par la naissance d’un enfant tel un nouveau Christ Sauveur. L’auteur ne fait que peu de références à la Bible mais le message biblique est tout entier contenu dans son histoire. C’est bien la Bible qui fait de l’homme le maître et possesseur de la nature, mission confiée par Dieu lui-même (ce macho dominateur sourd aux femmes et aux minorités qui ne lui font pas allégeance). Et c’est bien la Bible qui se trompe en récusant la chair comme l’harmonie avec la nature. La femme aurait fauté en chassant l’humain du paradis terrestre ; et c’est la femme qui fait la rédemption dans ce thriller post apocalyptique.

Le livre a vingt ans mais résume assez bien tout ce qui peut survenir et tout ce qui peut se penser d’ignorance et de faux savoir qui croit maîtriser la matière et expliquer les choses alors que tant reste à découvrir – humblement. Trop moraliste pour être honnête, trop dilué pour captiver jusqu’au bout, c’est un thriller intéressant qui prédit un avenir possible, mais surtout fantasmé. Un témoin de génération.

Denis Marquet, Colère, 2001 Livre de poche 2003, 605 pages, occasion €1.62 e-book Kindle €14.99

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La vérité nue d’Atom Egoyan

En 1959 Lanny et Vince, deux bateleurs de télé, défoncent le téléthon par trente-neuf heures de show  d’affilée pour récolter des fonds. Une très jeune fille vient témoigner de sa guérison de la polio grâce à l’argent régulièrement récolté et les remercie en scène. Mais, dès le lendemain, les deux se séparent. Une fille employée d’un hôtel de Miami a été trouvée nue dans la baignoire de leur salle de bain dans un palace mafieux d’un palace du New Jersey. Ils sont arrivés ensembles, ont des témoins lors de la découverte, et le crime ne leur est pas imputé – mais qui a tué la pute ?

Une fois adulte en 1972, Karen (Alison Lohman), la très jeune fille ex-tuberculeuse est devenue journaliste et décide, après quelques prix, de faire un livre sur ses deux idoles, Lanny (Kevin Bacon) et Vince (Colin Firth), le comique juif new-yorkais insolent et salace, balancé par la mesure de son partenaire distingué et policé. Karen achoppe tout de suite sur l’énigme : qui a tué la pute (Rachel Blanchard) ? D’ailleurs, était-elle pute ? Elle s’appelait Maureen, terminait ses études et effectuait un job d’été ; elle voulait devenir journaliste.

Le shérif a expédié l’affaire en cinq sec, sous le regard du caïd du coin qui trouve le scandale mauvais pour les affaires et pour l’inauguration de son palace « Versailles », flambant neuf de luxe clinquant. Aussi bien Lanny que Vince, contactés, éludent ; ils ne veulent pas en parler, l’affaire est close. Dans les années soixante, à l’apogée d’Hollywood, tout ce qui touchait à la vie privée des stars était tabou ; les affaires étaient étouffées par consensus. Seules les années soixante-dix, avec les non-dits sur l’assassinat de Kennedy, les mensonges sur le Vietnam et l’affaire Nixon Watergate, ont porté « la vérité » au pinacle.

De quoi piquer la curiosité de la journaliste, anti-macho et curieuse comme une jeune chatte. Elle s’impliquera jusqu’au « bout », ose-t-on dire, dans l’élucidation de cette énigme de la mort d’une jeune femme toutes portes fermées alors que chacun jure qu’il n’a rien fait. Parce qu’évidemment, la fille ne s’est pas noyée en prenant un bain, et pas toute seule. Reuben, le majordome de Lanny le sait (David Hayman) ; il a même une bande (enregistrée).

Difficile d’aller plus loin sans en dire trop car c’est une suite d’allers et retours du présent au passé, savamment montée pour distiller le suspense. Pour moi, une grande réussite ! Le film est l’adaptation du roman de l’américano-britannique Rupert Holmes (David Goldstein), La vérité du mensonge, version romancée publiée en 2003 de son duo Rupert Holmes/Ron Dante, musiciens de session jusqu’en 1969.

Un thriller (érotique) à l’ancienne où rien ne manque, ni les filles à poil (deux mecs aussi pour faire bon poids), ni la fascination du désir de chacun pour chacun, ni les complications psychologiques, ni les obstacles à la vérité. Pour un journaliste, lorsque la vérité ment (le titre du film en anglais), toute une histoire véridique est à recréer. Une heure et demie, ou presque, de délice pour adultes et adolescents. Les scènes érotiques n’ont rien de trash et sont plutôt comiques.

DVD La vérité nue (Where the Truth Lies), Atom Egoyan, 2005, avec Kevin Bacon, Colin Firth, Alison Lohman, Rachel Blanchard, David Hayman, Beau Starr, TF1 Studios 2006, 1h47, €16,99

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Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant

Erich Segal écrivait à 40 ans, à la fin des années 70 où n’existaient pas encore les séries télé, des bluettes familiales qui en disent long sur son pays, les États-Unis, et son époque, pré-Reagan. Love Story est la plus célèbre, issue du cinéma et publiée en roman. Aujourd’hui, on ne lit plus chez les Yankees, on regarce la télé. Segal est décédé à 72 ans en 2010, d’une crise du coeur.

Bob, un brillant professeur en statistiques du MIT à Boston est marié à Sheila, une brillante jeune femme éditrice à la Harvard University Press ; ils ont deux filles, Jessica en préadolescence déjà rebelle à 12 ans (classique) et Paula, 9 ans, qui adore sa famille et son père. Un couple idéal, égalitaire, où chacun travaille, et qui s’entend bien depuis vingt ans qu’ils sont mariés. Ce serait évidemment trop beau si cela durait – et ne ferait pas un roman pour Soccer Moms.

Survient donc « la catastrophe » sous les traits d’un garçon français de 10 ans, Jean-Claude, dont Bob apprend par téléphone qu’il est le père ! Il avait en effet « fauté », une seule nuit après s’être fait tabasser par les flics en 68 et dîné arrosé, avec une jeune doctoresse de Montpellier qui habitait Sète. Elle ne voulait que le plaisir, surtout pas le mariage, mais peut-être un enfant avec qui lui plairait ; lui était déjà marié, sa femme enceinte de Paula, il était venu à un colloque où il devait faire une présentation. Tout l’écart entre les nouvelles mœurs induites par mai 68 en France et la rigidité moralisatrice des Yankees restés puritains malgré le mouvement hippie.

Mais la doctoresse est morte, accident de voiture, et le petit garçon issu de leur union se retrouve orphelin et sans famille. Bob ignorait l’enfant, sa mère ne le lui avait pas dit. Lorsque l’ancien maire de Sète l’appelle aux États-Unis, il tombe des nues. C’est tout l’équilibre de son couple qui vacille.

« Le couple » est en effet un idéal yankee, voulu par Dieu et gravé dans la Bible, même si la croyance n’est pas le fort de Bob ni de Sheila. Celle-ci, en épouse « trahie », est très en colère et déteste d’emblée l’enfant qui n’est pas d’elle, surtout « un fils » – que chaque père est censé désirer plus que tout. Nous sommes dans les clichés, les pires, véhiculés à l’envie par le soft power hollywoodien. Le petit garçon est innocent ; son père biologique ignorait jusqu’à son existence. Pourquoi l’épouse fait-elle tout un foin à ce sujet ? Au point de désirer rompre leur famille jusqu’ici unie, dans une radicalité suicidaire. Elle est même tentée par un universitaire qui écrit dans sa maison d’édition et qu’elle aide à corriger les livres pour une réédition actualisée. Elle connaît donc le coup d’un soir, passade du désir sans lendemain pour la relation durable.

Mais c’est que « la vérité » et « le mensonge », la « fidélité éternelle » et « le mariage jusqu’au bout » sont des mythes yankees très vivaces, comme en témoignent encore ces cadenas stupides accrochés au-dessus de la Seine et dont on jette la clé à l’eau pour symboliser le lien éternel… qui ne durera que six mois ou six ans. La vérité fait mal parce qu’elle brise l’illusion. Au point de la dénier pour garder en soi le rêve. C’est ainsi que Sheila n’accepte que du bout des lèvres que Jean-Claude vienne passer son deuil « pour un mois seulement » aux États-Unis ; et que Bob la dénie aussi en n’avouant pas à Jean-Claude qu’il est son père.

Évidemment, le « secret » fait long feu. Bob ne résiste pas à la « libération » d’en parler à son meilleur ami, lequel s’empresse de le balancer à sa femme pour se faire mousser, ce que le fils de 13 ans Davey entend en écoutant aux portes, et s’empresse de raconter à Jessica pour se faire mousser… Ce qui met les filles en rage et leur mère en ébullition, Bob en porte-à-faux. Jean-Claude, à peine arrivé, doit partir, il n’a « pas sa place » dans le couple uni, sa vérité est niée au profit de l’illusion idéaliste.

Il y aura bien-sûr rebondissement, sinon nous ne serions pas en bluette familiale. Jean-Claude à 9 ans mettra en échec Davey, le Tarzan (dixit son père) de 13 ans au foot, habitué depuis l’enfance à taper le ballon dans le sud de la France ; les filles s’attacheront à lui, surtout Paula parce qu’il est de son âge ; Sheila mettra de l’eau dans son vin et considérera qu’il « est mignon » et qu’on ne peut l’abandonner comme un chiot au bord de la route. Jean-Claude apprend qui est son père, l’admire et n’ose l’aimer ; il sent bien qu’il est un intrus dans cette famille et dans ce pays. Après une péritonite grave, il se remet en famille, mais décide de ne pas rester. Pour être fidèle à sa mère qui voulait lui voir intégrer la pension des Roches à la rentrée prochaine. Pour bien marquer qu’il ne demande rien à ce père qui ne le connaît pas, ni à cette famille xénophobe qui l’a d’emblée rejeté. Il a révélé la famille à elle-même et chacun à soi – et ce n’est pas ni très joli, ni vraiment chrétien, mais tellement américain…

Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant (Man, Woman and Child), 1980, J’ai lu 1982, 221 pages, €

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Bouleversements du monde

Il y a trente ans, je croyais après la chute du Mur et l’effondrement de l’empire soviétique que la Russie, enfin libérée de l’idéologie, allait se rapprocher de l’Europe pour former cette Eurasie dont les géopoliticiens disent qu’elle est le centre du monde. Il n’en a rien été. Par la faute de l’Europe peut-être, prise dans la réunification allemande, la guerre dans les Balkans, l’éternel attrait britannique pour le grand large ; par la faute des États-Unis sans doute, stratégiquement hostiles à l’Eurasie qui ferait pièce à leur puissance et tactiquement englués dans la mentalité de guerre froide qui les fait considérer les Russes comme des ennemis « héréditaires » ; par la faute de la Russie elle-même, enfermée dans sa forteresse mentale plus que géographique, isolée de la modernité par un pouvoir qui tient à son autorité, inapte au débat démocratique faute d’y avoir goûté.

Dès 2005 – il y a 17 ans ! – Thérèse Delpech montrait dans L’Ensauvagement que la Russie était un risque majeur pour le monde « en 2025 » ; elle ne s’est guère trompée que de trois années. J’ai rendu compte de son livre deux fois, la dernière en 2012 sur ce blog. J’écrivais : « la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. Citant Thérèse Delpech : « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde. »

Nous y sommes et cela bouleverse le monde.

Aucune grande puissance n’est plus capable de stabiliser les relations internationales : ni les États-Unis à cause de Trump, ce bouffon qui a insulté le monde entier comme son mauvais disciple Bolsonaro que les Brésiliens ont fait jaillir des urnes ; ni la Chine, encore en développement accéléré mais guère autonome et restée rigide dans son régime, ce qui n’incite pas ses voisins à lui faire confiance ; ni a fortiori l’Europe, malgré les songes creux d’un Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande de moins en moins grande, unie et irlandaise. L’OTAN n’est qu’une alliance d’intérêts qui peuvent vite diverger en raison de l’égoïsme des États, on l’a vu avec Trump, on l’a vu avec les gazoducs allemands que des dirigeants empressés, serviles et grassement payés ont imposés à leur peuple, on l’a vu avec la Turquie, qui est dans l’alliance sans en être, jouant triple jeu avec les Russes, les Américains et les pays turkmènes.

Les puissances révisionnistes du système mondial relèvent la tête et n’en font qu’à la leur : la Chine mais surtout la Russie dont les dirigeants (ou plutôt « le » seul) apparaît beaucoup moins subtil et plus borné que l’aréopage communiste chinois. Il s’agit de faire la révolution du système mondial et d’aller « jusqu’au bout ». La logique amis/ennemis oblige chaque pays à choisir son camp et à devenir hostile à l’autre ; cet effet géopolitique retentit à l’intérieur de chaque pays et suscite la montée aux extrêmes idéologiques et la violence partisane, allant jusqu’à tuer son adversaire, rabaissant le système démocratique à une soi-disant anarchie qui a peur de faire régner l’ordre ; cela retentit jusqu’en chacun des citoyens, avec la radicalisation des opinions, la croyance au Complot de puissances d’autant plus mystérieuses qu’elles ne sont jamais définies, le suivisme de masse des réseaux et l’abêtissement général qui pousse à aduler un Guide, fût-il le Mal incarné.

Heureusement, des forces de rappel existent.

La Chine sait que sa puissance n’est pas encore établie et que son développement reste très dépendant des technologies occidentales, tandis que son économie a besoin d’exporter vers les États-Unis et l’Europe encore un long moment pour soutenir sa croissance, sous peine de rébellion interne.

L’Europe se trouve lentement, douchée par l’ère isolationniste de Trump – qui pourrait bien revenir -, par la pandémie qui a montré combien l’autosuffisance alimentaire, en médicaments et en matériaux de base était cruciale – et par le coup sur la tête russe asséné sur le gaz et le pétrole aux Allemands, restés niaisement pacifistes et écolos dans un monde où règne toujours la loi du plus fort.

La Russie ne va pas si bien que le discours officiel l’affirme. Le choc de l’économie de guerre n’est guère tenable dans la durée et c’est à qui demandera grâce le premier. L’Ukraine, soutenue par les États-Unis et par l’Europe, pourrait s’en sortir mieux que la Russie, isolée diplomatiquement et qui peine à rerouter ses exportations de gaz, ce qui demande des années. L’industrie automobile, l’aviation, la pharmacie, et les secteurs technologiques sont brutalement touchés par les sanctions occidentales et cela devrait s’aggraver avec l’hiver – les pièces de rechange pour camion manquent. A court terme, la reconstitution de nouveaux réseaux d’importation au travers une série opaque d’intermédiaires, compense, mais pour combien de temps ? La Turquie limite désormais les banques qui acceptent la carte de crédit russe Mir, créée après l’invasion de la Crimée pour assurer aux Russes un retrait monétaire dans d’autres pays.

Mais la mobilisation partielle décidée par Poutine, en même temps que la politique néo-coloniale d’annexion pure et simple de territoires ukrainiens, est un choc qui n’a pas fini de créer ses ondes de désordre.

A l’intérieur, la fuite (il n’y a pas d’autre mot) de plusieurs centaines de milliers de Russes hors de Russie est un signe de refus net et tranché de se battre contre des frères et pour des territoires dont tout le monde se fout, sauf le quarteron de nationalistes autoritaires. La légitimité de Poutine remis en cause par la rupture brutale du pacte social qui avait prévalu jusque-là, un peu comme en Chine : la sécurité interne et la hausse du niveau de vie contre l’abandon des libertés politiques. Le niveau de vie russe baisse avec l’inflation et le retour des pénuries tandis que la sécurité est affaiblie par les inégalités devant la mobilisation : minorités ethniques en première ligne (comme sous Staline), corruption et népotisme pour faire échapper les fils de dirigeants (ainsi les navalnystes ont-ils piégé le fils du ministre de la Défense).

A l’extérieur, l’agression caractérisée remettant en cause les frontières reconnues gêne la Chine comme la Turquie, ou d’autres pays, notamment en Afrique. Les crimes de guerre russes n’ont pas fini de hanter les consciences évoluées, comme les tribunaux dans les décennies à venir. L’image d’homme fort Poutine se trouve écornée, le mâle musclé torse nu chevauchant son ours de sa campagne présidentielle devient risible face à une poignée de petits Ukrainiens faussement « nazis » qui, eux, savent organiser leur armée, commander à leurs hommes, obtenir des soutiens extérieurs et des succès tactiques sur le terrain. Les marges de l’empire bougent et ce n’est pas fini : Arménie et Azerbaïdjan, Kirghizstan et Tadjikistan, sans parler des Ouïghours chinois qui se sentent musulmans et turkmènes plus que communistes hans. La guerre en Ukraine et l’affaiblissement russe peuvent déclencher un domino stratégique aux frontières de la Chine, qui ne veut pas de ça, affaiblie elle-même par sa politique absurde du zéro Covid et la montée du chômage des jeunes.

Verrons-nous la reprise en main du monde par des États-Unis qui en ont encore les moyens (à condition qu’ils évitent de réélire Trump) ? Va-t-on assister à la montée d’un monde multipolaire, instable et donc dangereux plus qu’aujourd’hui ? La mondialisation va-t-elle laisser la place à une mondialisation des amis, dont le pacte USA-UK-Australie-Nouvelle-Zélande est une prémisse ? Auquel cas, où la France va-t-elle se situer ? Résolument dans le camp américain ? Ou dans un nouveau pôle européen avec une Allemagne peu motivée et pusillanime ?

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Robert Silverberg, Les Masques du temps

Le dimanche de Noël 1998, à midi, un jeune homme tout nu tombe du ciel sur les escaliers de la Place d’Espagne à Rome. Qui est-il ? Un Apocalyptique hurlant à la fin du monde en cette fin du millénaire ? Un échappé d’asile ? Un artiste en happening ? Pas du tout : il se présente, Vornan-19, venu du futur, de 2999 exactement. Dans mille ans.

Réalité ou imposture ? Difficile à croire tant le voyage dans le temps est une impossibilité physique selon nos connaissances de la fin du XXe siècle. La seule façon réaliste serait d’aller plus vite que la lumière et de rattraper les photons échappés du passé, tout comme la lumière des étoiles lointaines, peut-être déjà mortes, nous parvient des milliers d’années après. Après un tour d’Europe où le phénomène est montré comme un objet de foire, c’est évidemment aux États-Unis que tout doit se passer. La première puissance du monde ne saurait déléguer à d’archaïques gouvernants aux moyens limités le soin de savoir si oui ou non Vornan-19 vient du futur.

Une commission de savants de diverses disciplines est composée par le gouvernement, assisté d’un ordinateur pour éliminer les incompatibilités personnelles (à la fin des années 60, on croit encore à cette infaillibilité du calcul). Leo Garfield est physicien reconnu ; il effectue des recherches sur la réversibilité physique du temps et se heurte à des impasses. En vacances chez ses amis Jack et Shirley, dans une ferme isolée d’Arizona au bord du désert, il se ressource à poil et au soleil, dans le naturisme hippie de ces années-là. Lorsqu’il revient à Los Angeles, sa secrétaire l’informe qu’un haut-fonctionnaire de la Maison Blanche cherche à le joindre depuis des jours. Sanford Kralick est chargé d’élaborer le comité d’évaluation de l’homme du futur et le programme qui lui sera proposé.

Vont recevoir le fringant Vornan-19 à sa descente d’avion : un historien philosophe « prétentieux et pédant », un psychologue « cosmique », une anthropologue engagée (« celle qui, pour étudier de plus près les rites de la puberté et les cultes de la fertilité n’avait pas hésité à s’offrir elle-même comme femme de la tribu et sœur de sang » p.130), un philologue (« son domaine scientifique était la poésie érotique de toutes les époques et dans toutes les langues »), une biochimiste bâtie comme un petit garçon – en tout six avec lui, le physicien. Et évidemment Kralick plus le service de sécurité.

Il n’est pas inutile car Vornan-19 déplace les foules par sa seule image. S’il a déclaré à Berlin que l’époque d’Hitler lui paraissait la meilleure du siècle où il a atterri, il déclare aussi être ignorant en histoire, simple touriste qui passe le temps car le sien l’ennuie. 2999 connaît en effet un monde parfait où chacun vit selon ses besoins sans avoir à travailler, des serviteurs demi-humains se chargeant de tout, où l’énergie est personnelle et sans limite, fournie par de mini réacteurs qui désintègrent les atomes en réactions contrôlées, où n’existent plus aucun pays ni nationalismes, seulement une Centralité et des lieux sauvages où chacun peut vivre seul ou non, à sa guise. Il est surpris et amusé par les Apocalyptistes de 1999 qui se déchaînent dans les rues en manifestations plus sexuelles que violentes, allant nus et peinturlurés, arrachant les vêtements de ceux qui en ont encore, copulant en public, braillant des injonctions à jouir avant la Fin – même si le millénaire se termine logiquement fin 2000 et pas fin 1999. Mais les foules sont rarement sensées, logiques ou même instruites.

Vornan-19 s’amuse car le sexe est son seul plaisir, le seul qui reste à qui n’a aucune vocation particulière dans le monde du futur. Il baise avec tout ce qui lui plaît, jeune femme, très jeune fille ou même jeune homme. L’auteur n’a pas osé transgresser les tabous sur le reste, et le comité d’organisation a tout fait pour varier les lieux et les visites. Partout où il passe, l’homme venu du futur, rhabillé pour l’occasion, sème la pagaille. Il n’aime rien tant que bousiller les ordonnancements des prétentieux, riches ou savants, qui osent croire que leurs possessions et leurs talents vont l’impressionner. La biochimiste, parce qu’elle est encore vierge et ignorante en sexe, et Leo le narrateur, très neutre dans ses évaluations, sont les membres du comité qu’il préfère. Il baise la première (et la révèle à elle-même), il sort avec le second (qui profite des subsides du gouvernements pour goûter quelques plaisirs).

Il l’invite même en Arizona pour quelques jours de vacances incognito dans le programme, sur les instances de Jack et de Shirley. La jeune femme avoue son attirance sexuelle irrésistible pour Vornan-19 et Jack, ancien étudiant de Leo, voudrait parler à l’homme du futur des implications de sa thèse, qu’il n’ose publier car il craint les conséquences économiques et sociales d’une énergie personnelle sans limites. Ces vacances sont une catastrophe. Vornan-19 ne dit rien car il ne connaît rien et cela ne l’intéresse pas. Il reste indifférent aux charmes de Shirley, pourtant évidents, car il a jeté son dévolu sur Jack. Une fois le mal accompli dans le couple, Leo le fait partir.

Le savant veut quitter le comité, las de mois passés à suivre Vornan-19 et ses ébats érotiques sans en apprendre plus que cela sur le monde du futur, doutant parfois qu’il soit venu du futur. Mais l’analyse de sang est formelle, recueillie par règle dans un bordel officiel : la présence d’anticorps multiples et inconnus. En revanche, les foules grossissent, les Apocalyptistes contrés par l’affirmation de Vornan-19 que le monde existera encore dans mille ans se faisant plus virulents tandis que des néo-croyants commencent à se former en église pour adorer Vornan, lisant ses interviews comme une bible. « Il y a ceux qui l’aimaient pour son nihilisme ricanant, et d’autres qui le considéraient comme le symbole de la stabilité dans un monde chancelant et apeuré. Tout cela étant étouffé sous l’image transcendante de la déité : pas Jéhovah, ni Odin, pas un personnage d’homme mûr barbu, mais comme un Jeune Dieu, beau, dynamique et léger, l’incarnation du printemps et de la vie, les forces créatrices et destructrices réunies en une même personne. Il était Apollon, Baldur, Osiris, mais aussi Loki » p.341.

Le psy écrit tout un livre de révélation sur les mois passés avec Vornan-19 ; il devient le nouveau saint Paul de la religion du Christ 2999. Il ne sait s’il est sincère ou non, encore moins surnaturel ; « Il prétendait (…) que c’était nous-mêmes qui avions fait de Vornan un dieu. Nous désirions un nouveau dieu pour nous conduire alors que nous nous trouvions au seuil d’un nouveau millénaire parce que les anciens mythes avaient abdiqué ; et Vornan était arrivé juste à point pour répondre à nos besoins » p.347.

Devant l’amplitude des ravages et la houle de la croyance incontrôlable, le gouvernement américain prend des mesures. Vornan-19 doit être restreint. Il désire un bain de foule ? Qu’il y aille, mais avec une combinaison spéciale qui assure un champ de forces autour de lui afin que nul ne puisse trop l’approcher. Une technique infaillible, doté d’un système de secours – à moins qu’il ne soit saboté. Et c’est ce qui finit par arriver sur une plage de Rio, où Vornan s’amuse de la foule en délire qui l’acclame ; il y prend un peu trop goût. Ce « trop » justement lui sera fatal : le champ de forces disparaît, Vornan est happé par un grand Noir « torse nu » puis disparaît. Est-il retourné brusquement dans le futur, sentant sa vie en danger ? A-t-il été déchiré en morceaux avalés par la foule comme Baldur, Actéon ou Osiris ?

En tout cas, le monde est soulagé. Le nouveau millénaire peut commencer.

Cette fiction n’a pas prévu comment s’est déroulé le passage au vrai millénaire entre fin 1999 et fin 2000. Il y a eu beaucoup moins de sexe en public et beaucoup plus de complotisme ; beaucoup moins de relations humaines et beaucoup plus de peurs de bug sur les machines. Le monde, trente ans après 1969, n’était plus le même. Plus de vingt ans plus tard encore, les tendances se sont accentuées : beaucoup plus de virtuel, même dans la monnaie, l’art ou l’amour ; beaucoup moins de relations humaines directes, qui impliquent trop ; encore plus de complotisme et de terreur des machines, des GAFAM et autres BATX chinois aux robocops et autres soldats du futur. Relire Silverberg, c’est se (re)plonger dans les années soixante et soixante-dix, une époque où la chair était réhabilitée après la prohibition et le puritanisme, de la nudité aux relations sexuelles, où les rapport sociaux étaient humains et pas via des réseaux virtuels. Un monde ancien, où les gens étaient plus proches les uns des autres. Un monde qui, à nouveau, s’efface.

Robert Silverberg, Les Masques du temps (The Masks of Time), 1969, Livre de poche 1977, 400 pages, €2,29 occasion

Robert Silverberg déjà chroniqué sur ce blog

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Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union

2034, dans trente ans au premier janvier, le président des États-Unis doit prononcer son rituel discours sur l’état de l’Union, immuable depuis 1913. Mais l’heure est grave, le monde va s’effondrer. La crise climatique atteint son paroxysme avec inondations, canicules, feux de forêt, ouragans et, malgré les efforts, tout continue comme avant. Inertie sociale, habitudes de comportement, effet système du capitalisme, c’est toujours la même chose : encore plus de croissance, encore plus de technologie, encore plus de progrès.

Malgré les efforts vertueux dont la Suède est l’exemple parfait, sous la houlette de la Thunberg, devenu Première ministre : « Son pays est un exemple de sobriété célébré par toutes les bonnes consciences écologistes, un pays tout proche d’atteindre la neutralité carbone, en avance de dix ans sur les prévisions, un pays où la vente de véhicules à essence est interdite depuis trois ans, où toutes les centrales thermiques ont été fermées, un pays dans lequel le recyclage est devenu une filière industrielle majeure. Quel bénéfice les Suédois en tirent-ils, au-delà du respect de la communauté internationale ? Pratiquement aucun » p.27.

Le plan de bon sens d’adapter le modèle de production à une énergie décarbonée, de pousser la recherche de solutions technologiques, de promouvoir la coopération internationale – tous ces poncifs des années 2010 ont échoué. Pourquoi ? Par ces vices vieux comme le monde et les hommes : le nationalisme, l’égoïsme, le chacun pour soi – sans aucun Dieu pour tous.

Aujourd’hui, 2034, la démographie est la principale cause : « Quelques pays seulement sont responsables de la moitié de cette hausse : en Asie, ce sont l’Inde et le Pakistan, en Afrique, ce sont le Nigeria, le Congo, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Égypte. Dans ces pays, la fécondité reste à un niveau élevé et rien ne laisse entrevoir une évolution suffisamment rapide de cette situation » p.58. Le nombre pollue comme les sauterelles ; le réguler est une exigence. Ces pays commencent à faire du chantage à la déforestation, l’huile de palme, les espèces à protéger, les métaux rares : payez ou nous détruisons. Dès lors, l’intérêt national des Américains est atteint, sans parler de l’intérêt de l’humanité sur la planète.

Une seule solution : « Nous devons passer à l’action et lancer la plus grande opération militaire de tous les temps, utiliser notre puissance pour imposer les changements indispensables à l’échelle mondiale. Nous en avons les moyens » p.71. Un néo-colonialisme pour imposer aux barbares et aux sauvages climatiques la morale planétaire. « Nos armées interviendront en priorité dans deux zones, l’Afrique de l’Ouest et subsaharienne, afin de reprendre le contrôle démographique, et l’Amérique centrale, pour tarir immédiatement le flux migratoire en direction des États-Unis. Par ailleurs, nous renforcerons notre présence au Moyen-Orient. La production de pétrole doit être maîtrisée » p.75. En accord avec Pékin, Moscou et Londres – la France voulant comme toujours faire cavalier seul et rester « morale ».

Voilà en quelques mots le constat, voilà la solution – radicale, mais efficace. Philippe Zaouati, qui travaille dans la finance verte, baigne dans la dégradation climatique. L’exaspération qu’elle suscite entraîne des réactions extrêmes, voire populistes. De là à imaginer une dictature mondiale au nom du Bien, il n’y a qu’un pas. Il le franchit. Il sera vraisemblablement approuvé par un certain nombre.

Mais il recule au dernier moment. Dans ce texte de fiction, l’action ne va pas jusqu’au bout. Une frêle jeune fille va se lever, comme Antigone plus que comme Jeanne d’Arc. Elle est la voix qui dit « non ». Mais pour proposer quoi, en alternative ? Il manque son manifeste, si tant est qu’elle en ait un. Ce pourquoi ce petit opuscule de combat est efficace mais me paraît tronqué. Dire non n’est pas toujours facile, mais récuse toute autre solution. Alors quoi ? Attendons 2034, ce n’est pas si loin.

Un libelle à offrir à vos amis pour les faire penser (c’est si rare) et à vos meilleurs ennemis pour les faire enrager (c’est si bon).

Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union, 2022, Le métier des mots, 90 pages, €12,00 e-book Kindle €9,99

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L’inconnu du Nord-Express d’Alfred Hitchcock

Le crime parfait, ou presque, inspiré du premier roman policier de Patricia Highsmith. Deux inconnus se rencontrent par hasard dans un train ; l’un deux propose d’échanger les crimes : lui tuera la femme de l’autre qui refuse de divorcer et s’envoie en l’air avec le premier venu ; l’autre tuera son père, tyran autoritaire qui veut le faire enfermer, à défaut de travailler. Pas de mobile pour chacun, inconnus de l’entourage, sitôt arrivés sitôt parti – des tueurs sans traces.

Sauf que le plan ne se passe pas comme prévu. Bruno Anthony (Robert Walker), fils unique à maman et gosse de riche, n’est pas net mais un brin psychopathe. La trentaine sonnée, il adore encore mystifier les gens en leur racontant des horreurs, joignant parfois le geste à la parole au point que les vieilles dames emperlousées s’en étranglent. Le jeune et beau tennisman Guy Haines (Farley Granger, 25 ans au tournage), célèbre par les revues de sport, le rend presque jaloux. Il a ce que Bruno ne parvient pas à avoir : un travail dans lequel il est bon, la notoriété, une nouvelle fiancée Anne (Ruth Roman, 28 ans au tournage), fille de sénateur, qui lui a offert un briquet gravé à leurs deux initiales – bien que Guy ne fume quasiment pas. Si Bruno le tente par le meurtre prémédité de sa femme Myriam (Laura Elliott) devenue encombrante et enceinte d’un autre, le jeune Guy agit comme le Christ au désert, il refuse. Mais le diable a mille ruses, dont la première est le fait accompli. Et la seconde la malice : prenant une cigarette, il demande du feu et omet de rendre le briquet.

Même si Haines lui a dit non, interloqué de voir que n’importe qui connaît presque tout de sa vie intime par la presse, Anthony va le faire – et réclamer sa réciproque. La première scène du film où ne sont vues que les chaussures, disent tout des bonshommes : la frime bicolore du raté, les richelieus sobres du jeune homme bien dans sa peau. C’est en se faisant du pied que les deux inconnus se rencontrent dans le train et se parlent. Une vraie passe de drague pour le fils raté qui veut être reconnu et aimé. D’où la provocation des meurtres. Ce que le bon sens du champion refuse. L’autre va donc insister, s’obstiner, s’imposer. Jusqu’à la haine, une inversion d’amour.

Mais ce sentiment négatif ne le servira pas, il se prendra à sa propre toile et terminera comme il se doit. Bruno suit Myriam, serpent à lunettes qui s’amuse follement avec deux jeunes avec qui elle va faire la fête avant de coucher. Il profite d’un moment où elle est seule dans la nuit pour l’étrangler, sur l’île d’amour du parc de Metcalf, alors que les deux jeunes sont en train d’amarrer le bateau. Il se voit en miroir dans les lunettes de la fille et jouit de sa terreur progressive. Il la laisse morte et empoche les lunettes pour preuve, ainsi que le briquet de Guy, qui est tombé de sa poche. Cela lui donnera une idée.

Pendant ce temps Guy, en colère parce que Myriam a refusé de divorcer et qu’elle est enceinte, a téléphoné à Anne qu’il voudrait la supprimer – il l’a même répété trois fois, comme le reniement de Pierre dans les Évangiles. A l’heure du meurtre, qui est très vite découvert par les petits amis de Myriam, le tennisman est dans le train pour New York en compagnie d’un vieux prof aviné qui lui explique les intégrales (John Brown). Le problème est qu’il ne se souviendra de rien, trop bourré pour faire un témoin. Guy ne peut donc offrir qu’un demi alibi aux inspecteurs : il a cité un passager effectivement dans le même train, mais a pu monter en route à Baltimore. Les flics le surveillent donc constamment pour voir s’il va se couper.

Bruno le maniaque harcèle Guy pour qu’il accomplisse son meurtre en retour, celui de son père haï. Il lui téléphone, le rencontre « par hasard » au musée, dans la rue, s’incruste même aux invitations du futur beau-père, sénateur, se lie de relations mondaines avec des amis de l’entourage. Il envoie par la poste un plan de la maison avec une clé, puis un pistolet. Excédé, Guy décide d’en finir : il déjoue (facilement) la surveillance des flics sous sa fenêtre et se rend à la maison de Bruno, jusqu’à la chambre du père indiquée sur le plan. Il veut parler avec lui de son fils et lui dévoiler la machination du fou. Mais le vieux n’est pas là et c’est Bruno qui l’attend. Ce qui est curieux est que Guy aurait pu tirer sur la forme dans le lit, pour accomplir sa mission et tuer ainsi le psychopathe net. Bruno joue avec la mort, la donnant sans remord mais désirant aussi qu’on la lui donne pour expier sa mauvaise nature. La devoir au beau jeune homme amoureux et à qui tout réussit serait peut-être une grâce, un geste d’amour peut-être. Il y a une ambiguïté homosexuelle, consciente ou non, dans le film. Peut-être était-ce l’époque, au masculinisme accentué du fait de la guerre toute récente.

Mais Guy repart de la maison sans même que Bruno ne lui tire dessus. Guy a-t-il même pris le soin d’ôter les balles du chargeur, puisqu’il n’avait pas l’intention de tirer ? Il est probable que non, ce qui montre sa légèreté, voire son innocence au sens psychologique. Il a même oublié de débrancher le téléphone chez lui, qui a sonné interminablement la nuit, sans doute Anne toujours inquiète et cherchant le réconfort en vrai femelle du temps, ce qui a intrigué les flics. Ils se sont alors aperçus, mais un peu tard, que l’oiseau s’était envolé. Anne a en effet découvert le pot aux roses en observant Bruno évoluer en intrus parmi les convives d’une soirée organisée par son père le sénateur, où il a parlé crime avec deux épouses qui s’ennuient et a mimé l’étranglement sur l’une d’elle. Hypnotisé par les lunettes de Babette (Patricia Hitchcock), la sœur d’Anne qui le regardait, il en a oublié de ne pas serrer trop fort et s’en est même évanoui. Guy a alors tout avoué à Anne, sa rencontre, la proposition des deux meurtres sans mobile, son refus et le harcèlement. Mais le dire à la police serait devenir coupable aux yeux de la loi, sans témoin fiable pour le corroborer.

Bruno a une autre idée : aller remettre le briquet sur l’île du parc d’attraction pour faire accuser directement Guy et se venger de son refus de tuer son père. Il l’en informe et le jeune tennisman veut alors le rejoindre pour l’en empêcher mais sa fiancée lui fait remarquer qu’il doit tout d’abord subir l’épreuve du championnat de tennis, ce serait louche s’il déclarait forfait. Guy va donc s’efforcer de gagner en trois sets, malgré un adversaire coriace, pour attraper un train vers Metcalf avant la nuit tombée, heure où le meurtrier ira incognito déposer la preuve sur l’île. Ce qui donne une séquence de suspense bien construite où les images du match serré où tout est à l’initiative de Guy et les images du voyage inexorables de Bruno vers Metcalf sont intercalées.

Grâce à Babette, efficace personnage secondaire qui prépare un taxi pour lui, Guy parvient à attraper le train pour Metcalf et arrive au soleil couché. Les flics qui le surveillent préviennent leurs collègues sur place et il est suivi en force dans le parc d’attraction. Bruno est retardé par la foule qui se presse sur l’île, voulant voir « les lieux du crime » ; aucun bateau n’est disponible et la queue est longue. Il est reconnu par son chapeau enfoncé sur les yeux et son air sévère, halluciné plus que fêtard, par le loueur de canots (Murray Alper), qui l’indique aux flics. Mais, voyant Guy, il tente de lui échapper en grimpant sur un manège qu’un con de flic fait tourner en folie lorsqu’il tire un coup de feu en pleine foule qui tue le machiniste, poussant le levier à la vitesse maxi.

Le combat entre Guy et Bruno est un autre moment de suspense, avec le sempiternel gamin innocent des films américains. Juché sur un cheval de bois, il tape avec enthousiasme sur Bruno le méchant qui l’envoie bouler, manquant in extremis d’être éjecté si Guy ne l’avait pas retenu puis sauvegardé dans une baignoire. Lorsque le manège est enfin arrêté par un employé qui passe dessous afin d’accéder au frein d’urgence, tout s’écroule dans un fracas pré-hollywoodien au milieu de la foule hystérique, et Guy s’en sort alors que Bruno y reste. Il mentira jusqu’au bout, sans se repentir une seconde en mauvais larron, niant avoir le briquet et accusant Guy de l’accuser. Alors qu’il l’a dans la main, qui s’ouvre à son dernier soupir devant le flic qui comprend tout.

Le côté destinée, version protestante de la grâce innée ou du mal sans recours, est très fortement souligné dans ce film noir. Guy est la jeunesse championne, énergique et innocente – en bref l’Amérique juste après-guerre ; Bruno est la version décadente d’enfant gâté, pourri de l’intérieur, jaloux et paresseux, voué à détruire. Le pendant féminin est entre Anne, fille de riche mais non gâtée, amoureuse – et Myriam, dont la fêlure intime est révélée par le port de lunettes, qui veut jouir sans payer, égoïste et menée par le vagin.

Un thriller efficace qui n’a rien perdu de son mordant ni de son attrait. Je l’ai vu et revu régulièrement. En connaître la fin n’a aucune importance car ce qui compte est la progression tragique de la prédestination au mal.

DVD L’inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train), Alfred Hitchcock, 1951, avec Farley Granger, Robert Walker, Ruth Roman, Leo G Caroll, Warner Bros Entertainmenent France 2001, 1h39, €7,40 blu-ray €15,81 – avec version bis britannique, 2 mn de différence.

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Le Prête-nom de Martin Ritt

Nous sommes en 1952, à l’ère McCarthy aux États-Unis, en pleine guerre froide. L’URSS est l’Ennemi et vient d’acquérir la Bombe à cause de la trahison de sympathisants juifs du communisme, les Rosenberg. Ces personnages sont repris dans les actualités en début de film. L’époque est au soupçon, au resserrement des rangs, à la traque idéologique des déviances. Le communisme est une peste pour l’esprit américain et les vrais « patriotes » doivent isoler ceux qui en sont contaminés. Quelques années plus tard, ce sera au tour des Soviétiques de traquer les « dissidents » et de les envoyer se faire « rééduquer » dans des camps de travail. Aux États-Unis, il s’agit seulement d’isoler.

Circulent alors des listes noires (blacklists) élaborées par le FBI du paranoïaque homosexuel avéré ou refoulé Edgar Hoover, qui « conseillent » fortement aux compagnies de divertissement d’éviter d’employer les acteurs et scénaristes qui ont été atteints par le virus communiste à un moment ou à un autre de leur vie. Plus de trois cents artistes (dont Charlie Chaplin) ne pourront plus travailler aux États-Unis. La « transparence » exige « la vérité » et qu’on avoue par écrit ses « tendances » de gauche.

Alfred Miller (Michael Murphy) est l’un de ces écrivains qui ne peuvent plus travailler. Les scénarios qu’il écrit sont très bons mais la pression psychologique du FBI est trop forte sur les producteurs ; notamment ces agents qui font du zèle en se faisant payer pour enquêter officieusement afin d’éviter tout ennui, comme Hennessey (Remak Ramsay) et profiter de la manne financière récoltée par la télé. Celle des patrons aussi, comme ce commerçant aux trois succursales de supermarché qui veut afficher son boycott au cas où la chaîne de télé passerait outre. Un vrai « réseau social » avant la lettre ! Il s’agit de lyncher en bonne conscience, ni de comprendre, ni de pardonner. Ce qui est fort peu chrétien, bien que les Yankees proclament haut et fort leur foi biblique – mais orgueil et égoïsme avant tout.

Un ami de classe (Woody Allen) est alors approché pour faire le prête-nom. Lui n’est pas fiché car il n’est que caissier de bar. Il se laisse convaincre par l’ami de ses 12 ans, juif comme lui, de livrer les scénarios contre un pourcentage des recettes. Puis il y prend goût. Il tombe amoureux d’une productrice de télé qui l’admire et veut en faire plus, Florence Barrett (Andrea Marcovicci). Il engage Miller à contacter des amis dans la même situation pour livrer d’autres scénarios. Ils lui sont livrés selon la vraie méthode des espions, en se croisant dans la rue sans s’arrêter pour échanger une enveloppe. Il acquiert ainsi une certaine aisance qui lui permet de ne plus apparaître comme un raté aux yeux de son frère fourreur comme à ses propres yeux. Il est courtier entre le talent et la production et cela lui suffit.

Sauf que l’amour s’en mêle. La fille est idéaliste et écœurée de la lâcheté des producteurs face à la pression de l’opinion « bien-pensante » officielle. Elle décide de démissionner de son poste lorsqu’elle assiste au licenciement pour motifs hypocrites de l’acteur fétiche de l’émission, Hecky (Zero Mostel – lourdingue), un autre juif nommé Bronstein. Il a tenté d’espionner Howard pour le compte du FBI qui ne le connaît pas (ce qu’il fait dans ses loisirs, qui sont ses amis), mais n’a pas obtenu d’être blanchi. Après une fête en solitaire dans un grand hôtel, il saute par la fenêtre. N’y aurait-il que des Juifs dans les listes de proscription ? L’exemple des Rosenberg fait-il de tout juif un traître car sans-patrie ? C’est ce que disait Hitler, c’est ce que pensera Staline – et Poutine après lui – mais aux États-Unis ? Ce film est aussi une charge contre l’antisémitisme latent.

La fille déclare qu’il suffit de dire « non ». Que pourrait-il arriver ? Ces listes noires ne sont pas officielles et le droit d’expression est garanti par la Constitution – tout comme le 5ème amendement qui permet de ne pas répondre aux questions qui pourraient vous inculper.

Howard Prince resterait bien confortablement dans sa position neutre mais le fait qu’il aime l’oblige à choisir. Il est justement convoqué par le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (dissout seulement en 1975), composé de membres du Congrès. Il peut invoquer le 5ème amendement ou s’y rendre. Dans le premier cas il sera blacklisté, dans le second il devra répondre aux « questions ».

Il décide d’y aller et d’éluder les réponses. Ainsi lorsque le juriste lui pose cette simple question « connaissez-vous Alfred Miller » (dont il connaît déjà la réponse), Prince demande pourquoi, puis quel Alfred Miller parmi les homonymes (il en existe des tas !). Mais la « démocratie » américaine est fondée sur vérité et transparence – mentir est le péché suprême – donc il faut tout avouer en public à la façon protestante (alors que les catholiques se contentent de la confession privée au prêtre). Excédé, Howard Prince décide de suivre le principe de son amoureuse : « Je conteste au comité le droit de me poser de telles questions ». Jusque-là, il aurait pu l’emporter en droit. Mais il ajoute, comme tout juif qui en fait toujours trop : « Et allez tous vous faire foutre ». Il est donc inculpé, au moins d’injure au comité. Il est emmené menotté tandis qu’une manifestation de soutien brandit des pancartes en hurlant autour de lui.

Le générique rappelle pour chaque acteur de 1976 sa position sur liste noire 1952. Le réalisateur Martin Ritt a été lui-même placé sur liste noire durant ces années-là. Il se venge avec ce film juste après la dissolution du Comité.

Ce n’est pas un grand film, même si Woody Allen est drôle. C’est un film engagé, ce qui lasse un peu une fois la cause entendue. La guerre du Vietnam venait, au début des années 1970, rappeler à la fois que le communisme restait un ennemi et que la liberté de s’exprimer restait constamment menacée au nom de la raison d’État.

Aujourd’hui, c’est moins la raison d’État que la pression des réseaux sociaux auto-intoxiqués qui pose question. Ils sont la tyrannie de la majorité – manipulée. Les listes noires existent toujours : elles s’appellent woke et mitou. Peu importe la justesse morale de leur cause, le mouvement même de submerger le droit de s’expliquer et de se défendre par la réprobation publique immédiate et le boycott violent doit être combattu.

Vaste programme !… comme disait De Gaulle de la connerie humaine – qui est sans fin.

DVD Le Prête-nom (The Front), Martin Ritt, 1976, avec Woody Allen, Zero Mostel, Wild Side video, 1h35

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Un crime dans la tête de John Frankenheimer

Pas facile d’être un héros… Raymond Shaw (Laurence Harvey) est un sergent de l’armée américaine en Corée en 1952. Il combat les communistes chinois et russes qui voudraient envahir le pays. Sous les ordres de son capitaine de compagnie Bennett Marco (Frank Sinatra), sa patrouille s’avance en reconnaissance vers les lignes ennemies mais, selon l’indigène traducteur qui les conduit, un marécage les empêche de marcher selon la procédure et ils doivent s’avancer en colonne. Ce qui leur est fatal : une compagnie les assomme et les enlève.

Elle ne les tue pas mais les conditionne selon les principes de Pavlov, le savant soviétique du réflexe conditionné. Additionné ici d’hypnose et de pas mal de psychologie sur les névroses (pourtant science juive donc « bourgeoise » selon les sbires moscovites), les soldats sont reconditionnés comme on le dit d’un produit de masse. Leurs cerveaux sont « lavés » et leurs souvenirs réimplantés. Une scène désopilante désoriente un temps le spectateur avant qu’il comprenne : une grosse botaniste chiante parle à une assemblée de bourgeoises emperlousées coiffées de chapeaux à fleurs tandis que le groupe de soldats américains, assis derrière elle s’ennuient à mourir. On ne sait pas ce qu’ils font là mais on ne tarde pas à le comprendre. La grosse est un épais communiste de Moscou, membre du Politburo, qui étale sa science devant un parterre de militaires chinois, coréens du nord, castristes et évidemment soviétiques. Il se vante d’avoir lessivé les cerveaux et d’avoir implanté un programme de tueur dans celui de Raymond Shaw. A titre d’exemple, il lui donne l’ordre d’étrangler l’un de ses hommes qu’il déteste le moins – ce qu’il fait – puis de tirer une balle dans la tête du plus jeune, la mascotte du groupe – ce qui est accompli sans un battement de cil.

Mais pour que l’arme fonctionne, il faut que Shaw rentre aux États-Unis, que ses hommes chantent ses louanges et que son capitaine le propose pour une décoration. Ce qui est fait : chacun se voit implanter son rôle et le groupe resurgit indemne trois jours plus tard dans les rangs américains. Le sergent Shaw est crédité d’avoir sauvé neuf hommes malgré la perte de deux autres au combat. Il est accueilli par plusieurs généraux au garde à vous à sa descente d’avion, puis par le président des États-Unis qui lui remet la médaille d’honneur, plus haute distinction militaire du pays. Sa mère ne manque pas de s’ingérer dans ce succès pour vanter les mérites de son sénateur Iselin de second mari, beau-père de Raymond. Celui-ci, un con fini paranoïaque du style MacCarthy dont le rentre-dedans ressemble au style de Trump, brigue la candidature du parti Républicain aux prochaines présidentielles. Pour cela il dénonce les communistes infiltrés dans l’armée et jusqu’au sénat, citant des chiffres fantaisistes, jamais les mêmes, mais qui font impression. Comme quoi les histrions des fake news à la Donald ne sont pas une nouveauté aux États-Unis, déjà les années soixante les connaissaient bien ; ils étaient même élus !

Le machiavélique de la chose est que tout le monde manipule tout le monde dans ce thriller politique. Le sénateur Iselin (James Gregory) est une marionnette aux mains de sa femme (Angela Lansbury), laquelle se révélera agent de Moscou et manipulée comme telle, et qui manipule elle-même son fils Raymond rentré de guerre, lequel est manipulé par son conditionnement pavlovien mais aussi par son ancien béguin d’avant-guerre, la blonde Jocelyn (Leslie Parrish), fille du sénateur de l’État voisin (John McGiver), qui l’a sauvé en slip d’une morsure de serpent. Le complot est d’assassiner le candidat républicain en pleine convention afin qu’Iselin, second de la liste, soit choisi par défaut et devienne le nouveau président des États-Unis. Il instaurera un pouvoir fort, voire dictatorial (comme Trump a tenté de le faire). Une fois le pouvoir bien assuré, les liens avec Moscou permettront au communisme de l’emporter dans le monde, au moins aux deux Grands de gouverner de concert (ce que Trump a été tenté de faire, si l’on en croit ses liens affairistes avec les poutiniens).

La mère Iselin demande donc à Moscou de lui envoyer un tueur. Elle ne sait pas qu’il s’agit de son propre fils et, lorsqu’elle le découvre, jure de se venger. Mais les soviétiques ont déjà fait assassiner à Shaw son patron, un grand journaliste libéral, puis le sénateur Jordan qui savait des secrets sur Iselin, et sa fille Jocelyn dans la foulée parce qu’elle était accourue. Tout cela sans le savoir, conditionné par une réussite au jeu de carte où la dame de carreau sert de déclencheur et un coup de téléphone lui désigne la cible. Sans dévoiler la fin, lui aussi se vengera, à sa façon.

Mais les gens ne sont pas des machines que l’on programme comme des robots. Même implantés, les souvenirs se superposent aux souvenirs gravés en mémoire, qui restent dans l’inconscient. Il suffit de peu de choses pour les faire ressurgir : un cauchemar où la désinhibition du conscient parle, une scène qui déclenche l’ouverture d’un compartiment fermé de la mémoire, un déconditionnement à base des cartes mêmes. C’est ce que va entreprendre le capitaine Marco, devenu commandant, tourmenté par un cauchemar récurrent où il voit Shaw tuer deux hommes du groupe devant une assemblées de gras communistes. Mis en congé maladie pour malaises et manque de sommeil, il se rend à New York pour voir Shaw et lui en parler. Il se croit l’objet de fantasmes culpabilisants avant de s’apercevoir que le soldat Allen Melvin de sa section revenue des lignes nord-coréennes, qui a écrit à Shaw son héros (implanté), fait le même cauchemar. Il trouve en outre engagé comme domestique chez lui le traître nord-coréen qui a fourvoyé volontairement la patrouille dans les bras de l’ennemi. Pour le commandant, il y a donc anguille sous roche.

Aidé du FBI et de la CIA, il va donc examiner la situation, observer le comportement parfois aberrant de Shaw et tenter de le déprogrammer une fois découvert le pouvoir de la dame de carreau sur son cerveau. Il utilise un vieux truc de magicien : le jeu composé d’une seule carte, rien que des dames de carreau. Raymond Shaw est donc « retourné » dans le bon sens et feindra d’obéir aveuglément aux ordres tout en les accomplissant à sa sauce jusqu’au final.

Un bon thriller en noir et blanc tiré d’un roman de Richard Condon, The Manchurian Candidate, sorti en 1959. Certes, Richard Condon n’est pas Truman Capote mais son histoire se tient, tout à fait dans le style scientiste et paranoïaque de ces années de guerre froide qui culmineront avec la crises des missiles de Cuba, l’assassinat du président Kennedy, puis la guerre du Vietnam. Les services secrets tenteront à l’époque des expériences de manipulation psychologique à base de conditionnement et de drogues, infiltrant des espions qui se feront retourner, parfois en agents triples. Tout cela pour pas grand-chose, tant c’est l’économie qui mène la puissance – ce que prouveront l’effondrement du bloc soviétique et son contre-exemple jusqu’ici réussi : l’essor de la puissance chinoise.

DVD Un crime dans la tête (The Manchurian Candidate), John Frankenheimer, 1962, avec Frank Sinatra, Laurence Harvey, Janet Leigh, Angela Lansbury, Henry Silva, Riminiéditions 2018, 2h01, €7.45 blu-Ray €12.00

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La lance brisée d’Edward Dmytryk

C’est un western puisque cela parle de l’Ouest, de ses grands espaces de l’Arizona jadis à prendre (aux Indiens), de ses têtes de bétail à parquer et soigner, de ses hors-la-loi plus prompts à voler qu’à travailler et bâtir. Un hymne au Pionnier, l’homme qui s’est fait tout seul : Matt Devereaux. Une grande gueule d’Irlandais macho et implacable comme un Jéhovah d’Ancien testament (Spencer Tracy), qui a fait crever sous lui nombre de chevaux, une femme et trois gosses, aujourd’hui adultes mais toujours dépendants.

C’est que le vieux ne veut pas lâcher ; il ne veut rien écouter. Il sait mieux que tous ce qui est bon pour tous, comme tous les tyrans. Avec ses milliers d’hectares et ses quelques cinquante mille têtes de bétail dont il vend dix mille chaque année pour nourrir les villes de l’Est, il se croit avisé. Or il décroche de son temps. Il n’a vu que les pâturages et pas les droits miniers ; il croit encore à la loi de l’Ouest et pas aux tribunaux établis ; il pense que sa fortune et ses relations de copinage le préservent de la loi.

Ce n’est évidemment pas le cas, mais il n’écoute pas. Ni le gouverneur qu’il a fait élire, ni son fils ainé (Richard Wydmark) qu’il a fait trimer seize heures par jour depuis ses 10 ans (mais pourquoi est-il donc resté une fois adulte ?), ni même son dernier fils, qu’il a eu avec une Indienne, une « princesse » du lieu (Katy Jurado), la seule qu’il écoute pour les relations humaines parce qu’elle n’a aucun droit de citoyenne. Son petit dernier est son préféré (Robert Wagner), sûrement parce qu’il est né après que sa fortune ait été en bonne voie, certainement parce qu’il est plus intelligent que ses frères, mais peut-être aussi parce qu’il est pour lui inconsciemment l’héritier légitime de la terre de ses ancêtres comanches.

Ce métissage est insupportable à la société américaine chrétienne protestante du temps. Epouser une bougnoulesse est du dernier vulgaire et la « bonne » société de la ville le fait sentir. Curieusement, les épouses des amis invités ont la migraine ou attrapé un refroidissement juste au moment des réceptions au ranch du vieux. Les autres, ceux qui viennent, appellent la dame « señora » pour faire espagnol, un degré de bougnoulité moindre et semble-t-il plus acceptable aux « apparences ». Seul le fils Joe est exempté de l’opprobre parce qu’il est un mâle et fils de – encore que…

La première scène le voit sortir de trois ans de prison pour être convoqué aussitôt devant le gouverneur qui l’a vu grandir. Ses trois demi-frères ont une proposition à lui faire : empocher 10 000 $ cash et s’exiler à jamais en Iowa où de la terre est à prendre. Autrement dit rompre tout lien avec sa famille et son pays car il fait tache dans le paysage social et affairiste des bons Blancs entre eux. Le spectateur apprendra qu’il a servi de bouc émissaire à son père irascible qui a fait détruire par ses hommes une mine de cuivre qu’il avait pourtant autorisée sur ses terres, parce qu’elle pollue l’eau de la rivière et fait crever quelques bêtes. Le vieux ne pouvait socialement pas être condamné, les fils se sont défaussés, seul le dernier l’avait mis en garde et « avoue » s’être énervé parce qu’on le traitait de métis – ce qui est pure invention pour sauver l’honneur de la famille.

S’il n’y avait pas de haine véritable entre Ben et Joe, elle nait à ce moment. Joe avait en effet sauvé du renvoi ses deux demi-frères intermédiaires pris en train de voler du bétail. L’aîné a sacrifié son enfance et une partie de sa vie sans en retirer plus que 40 $ par mois et sans être associé à une quelconque décision par son père. Le benjamin est arrivé après la bataille, choyé plus que les autres parce qu’il était de sang impur. Dans la lutte, chaque race reprend ses affinités. Aux funérailles de son père, terrassé d’une crise cardiaque alors qu’il donnait le fouet à Ben, pourtant adulte), Joe sorti provisoirement du pénitencier où il purge sa peine à charrier des blocs de rocher qui lui font des muscles, plante une lance entre lui et ses frères félons. Selon la coutume comanche, c’est une déclaration de guerre. Ben Caïn veut tuer Joe Abel mais c’est le contremaître indien qui tranche d’une balle bien ajustée la querelle. Ben, qui l’avait attendu dans un guet-apens, allait tuer Joe qui n’était pas armé.

Une fois sorti de taule, une fois refusée avec mépris la proposition des frères, une fois débarrassé de l’aîné qui le poursuivait de sa haine revancharde, Joe peut laisser tout cela derrière lui : le vieux mort et son rêve de grandeur brisé, les deux frères restants qui sont parmi les plus cons, la tribu indienne dans laquelle sa mère s’est réfugiée – et la tombe de son père devant laquelle la lance est plantée. Il la brise sur son genoux, brisant ainsi le destin tracé par le père et prêt à commencer une nouvelle vie par lui-même à partir de rien, avec sa bien-aimée.

Plus que l’action, c’est la psychologie qui compte. Comment un self made man dans l’esprit pionnier a réussi et comment, par orgueil et égoïsme, il a tout détruit. Parodie de la tour de Babel, les frères ne parlent plus la même langue. Le ranch ne se relève pas de ses erreurs : parcelle cédée pour amende, terre vendue à l’encan pour payer la représentation commerciale à la ville, zizanie familiale, crise cardiaque, haine fratricide aboutissant à la mort de l’un et à la fuite de l’autre qui ne veut plus rien avoir à faire avec la terre. Mais l’espoir de renaissance aussi pour une autre famille dans un autre lieu. Joe emporte avec la lui Barbara dont il est amoureux (Jean Peters), la fille du gouverneur un brin raciste (E. G. Marshall), ancien comptable sorti de son trou par le vieux qui n’en peut mais devant la modernité, la majorité légale – et l’amour !

DVD La lance brisée (Broken lance), Edward Dmytryk, 1954, avec Spencer Tracy, Robert Wagner, Jean Peters, Richard Widmark, Katy Jurado, Sidonis Calysta 2010, 1h33, €9.33 blu-ray €9.98

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Cronin, Étrangers au paradis

Médecin écossais, Cronin ne pouvait mettre en scène avec réalisme qu’un médecin écossais. Tel est le docteur Murray, flanqué de nurse Benchley, protagonistes de cette histoire. Tous deux sont Américains, pays fort à la mode depuis 1918 dans le monde occidental, et vivent d’exaltantes aventures sous les tropiques. De la science, de l’amour (pour l’époque le sentiment, pas le sexe), des aventures palpitantes à la Bob Morane pour adulte, et voilà le travail. Un roman qui se lit à la perfection avec un zeste de piment policier dans la balance.

Chirurgien réputé d’une clinique privée, Murray est envoyé par son patron pour un mois suivre la convalescence d’un gros riche d’origine française qui s’est fait tirer dessus et n’en a réchappé que par miracle, aidé de la science médicale avancée de la clinique. Le planteur Defreece vit sur une île des Caraïbes, San Felipe, au large des côtes brésiliennes. L’île est indépendante et vivait fort bien de canne à sucre et de rhum jusqu’à la découverte d’un grand gisement de bauxite. Le propriétaire du terrain l’a vendu à une société de façade brésilienne qui, en fait, est gérée par Moscou. D’où agitation communiste auprès des indigènes, déstabilisation de l’État et menace physique sur les riches patrons, dont Defreece.

Dont la seconde femme, névrosée droguée, veut d’ailleurs se débarrasser pour vivre son idylle avec son nouvel amant, le docteur Da Souza. Malgré son nom portugais, il est pleinement caraïbe et méprise les Blancs tout en tenant les indigènes de sa race pour des enfants crédules. C’est dans ce panier de crabes que débarquent Murray et Benchley.

Médecin et nurse ne courent pas dans la même catégorie et leur position sociale respective les fait se « gober », comme il était traduit jadis pour snober. Il est vrai que la posture d’avalage met assez bien en lumière l’attitude du snob devant qui il ne peut sentir. Mais, comme de bien entendu, ce sont les circonstances qui vont révéler à l’une et à l’autre leurs qualités et affinités réciproques. Non sans qu’une fille à papa, alcoolique notoire, n’entreprenne de draguer impunément le beau jeune docteur dans l’ennui îlien. Séparée (mais non divorcée, catholicisme oblige) d’un baroudeur ex-footeux à succès devenu débardeur dans ce trou où ses talents ne trouvent pas autrement à s’occuper, elle saute sur le premier venu pas trop foncé qui passe. Elle aussi vivra sa résilience, dans une atmosphère de vaudou et de révolution que les orages de plus en plus fréquents annoncent.

Defreece craint pour sa vie une fois de plus, un lustre de plusieurs kilos s’étant effondré opportunément sur la méridienne où il aurait dû être assis s’il n’avait eu envie d’un rhum interdit pour sa santé par l’équipe médicale. Mais c’est sa femme qui va être touchée pour avoir bu d’une carafe qui ne lui était pas destinée, déplacée par une certaine personne qui se méfie. Carafe que le bon docteur de famille De Souza, équipé d’un laboratoire dernier cri financé par la mine, a lui-même préparée…

Le lecteur avisé devra passer par toute une série d’invraisemblances et d’erreurs de débutant de chacun, qui fonce sans réfléchir pour faire avancer l’intrigue, malgré les années d’éducation « scientifique » passée à la faculté et à la clinique. Le pire arrivera jusqu’au retournement final, expédié un brin rapidement, mais en apothéose.

Entre Mary Higgings Clark et Henri Verne, ce roman pour adulte se dévore comme un autre.

Archibald Joseph Cronin, Étrangers au paradis (The Native Doctor), 1961, Livre de poche 1971, 188 pages, occasion

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Red de Robert Schwentke

Lavez-vous la tête après Covid, élections ou examens et passez une bonne soirée avec un film d’action, satire de la CIA et de tous ceux qui se prennent pour des dieux. Les gens enivrés de pouvoir sont dangereux et doivent être stoppés, tel est le message.

Franck Moses (Bruce Willis à son meilleur pince sans rire) est un retraité de la CIA mais son passé le rattrape car il « sait » des choses sur certains. Lui se tient à carreau, ne rêvant que de lier connaissance avec la voix de sa caisse de retraite, Sarah (Mary-Louise Parker), dont il est tombé amoureux par téléphone. Mais ces coups de fil et les lieux évoqués font tilt dans les bases de données des écoutes et il est repéré. Une sous-fifre ambitieuse de la CIA aux dents qui rayent le parquet est mandatée pour l’éliminer et elle en charge l’agent William Cooper (Karl Urban), jeune et ambitieux lui aussi mais rationnel. De qui viennent les ordres ? Nul ne sait et le spectateur le découvrira en même temps que les protagonistes.

Une insomnie – ou un sixième sens – fait se réveiller Franck à trois heures du matin chez lui pour descendre au rez-de-chaussée alors que des hommes en noir armés s’introduisent silencieusement dans la maison. Entraîné, il les surprend un à un et les met hors d’état de nuire. Comme tout un troupeau s’avance dehors, il fait sauter des balles dans une poêle pour les faire intervenir et quitte sa maison en emportant le nécessaire. Le comique irrésistible du film réside dans la démesure « à l’américaine » : un mitraillage général qui fait s’écrouler les murs en carton-pâte de la maison (pas chère et provisoire, typiquement yankee) et un tapis de douilles fort peu écologique et sans aucune efficacité. Evidemment, tout saute pour l’effet Hollywood.

C’est le début d’une cavale avec cette énigme : qui veut le tuer ? Il rejoint Sarah à Kansas City pour la mettre en garde mais, là encore, un commando survient pour leur faire leur affaire. Sarah, petite dinde désorientée, ne le croit pas et Franck est obligé de la ligoter et de la bâillonner pour l’emporter en voiture comme un vulgaire Creeper. Il la laisse ainsi dans un motel pendant qu’il va rendre visite à son ancien mentor de la CIA Joe (Morgan Freeman). Franck lui a apporté en cadeau les doigts coupés des homes qui se sont introduits chez lui, ce qui permet à Joe, qui a gardé des codes de Langley, de trouver leur identité et leur dernier forfait : l’assassinat d’une journaliste du New York Times qui enquêtait sur une liste de noms. Tous ceux de la liste sont tués les uns après les autres, leur mort déguisée en accident, en suicide ou en règlement de comptes.  

Bien que Sarah se soit libérée de ses liens et ait appelé le FBI, Franck réussit à l’enlever à nouveau et à lui injecter le somnifère qui lui était destiné par un agent. Il réussit à la convaincre de rechercher Marvin (John Malkovich), un autre ancien copain de sa vie active. Ce dernier, les neurones grillés par le LSD expérimenté par la CIA dans les années cinquante (fait authentique), est devenu paranoïaque. Il vit non dans sa maison au bord du bayou en Floride mais en sous-sol, l’accès se faisant de façon désopilante par le capot d’une voiture-épave dans la cour. Il se méfie de tout, des cartes bancaires, des téléphones mobiles, des téléphones fixes, des ordinateurs, de l’Internet, des caméras de surveillance, des satellites, des hélicoptères, des gens qui les suivent. Et avec raison, la technologie multipliant le pouvoir surtout depuis George W. Bush.

Dans les archives (papier) qu’il a conservé, il découvre que la liste correspond à une mission de son groupe du service action de la CIA au Guatemala en 1981 où, avec Franck et Joe entre autres, il a dû « nettoyer » le massacre d’un village qui cachait l’enlèvement d’un personnage important. Le dernier de leur groupe, Singer, travaille dans un aéroport et n’est pas encore descendu ; lorsqu’ils vont le trouver, il est assassiné par un tireur en hélico, repéré par Marvin et par une rousse en tailleur qui les suivait, repérée elle aussi par Marvin, malgré les « mais non » de Sarah et de Franck. Même les paranoïaques ont des ennemis. Marvin avec son petit revolver, réussit à faire exploser le missile tirée par la rousse dans une parodie des duels de westerns chers à la digne Amérique.

Mais quelle était cette mission de la plus haute importance au Guatemala ? Pour le savoir, il faut s’introduire dans les archives secrètes de la CIA à Langley. Et pour cela, quoi de mieux que de contacter l’ancien Adversaire de la guerre froide Ivan (Brian Cox), en poste à l’ambassade de Russie ? Après une tournée de vodka et l’aveu que le cousin « boucher » n’a pas été tué mais a été retourné et vit grassement aux Etats-Unis avec une chaîne d’épiceries, le deal est vite conclu : les codes d’entrée et les identités pour entrer à Langley comme général et savante atomiste – comme quoi toute la technologie et le « secret » sont vite éventés ! Le dossier est sorti des archives mais Franck se collette dans son propre bureau  à Cooper, l’agent chargé de l’éliminer ; il est blessé. 

Tout le groupe va le faire soigner au « nid d’aigle », le repaire très chic de Victoria (Helen Mirren), une ancienne tueuse du MI6 qui a dû démissionner pour être tombée amoureuse, il y a cinquante ans, d’Ivan. Victoria non plus ne peut raccrocher et elle effectue quelques « missions » d’élimination de temps à autre pour garder la main. Le dressage des services secrets est devenu une seconde nature.

Le dossier révèle une chose : seul un nom ne figure pas sur la liste à tuer, celui d’Alexandre Dunning (Richard Dreyfuss), reconverti en marchand d’armes prospère ayant pignon sur rue et ne désirant pas que son passé trouble le rattrape, pas plus que le personnage exfiltré qui n’était autre que… l’actuel vice-président des Etats-Unis (Julian McMahon). Il veut aujourd’hui se présenter à l’élection présidentielle. Tout jeune et lieutenant inexpérimenté à l’époque, il a massacré tout le village, dommage « collatéral » semble-t-il trop habituel de ce genre de mission où la « raison d’Etat » fait bon marché de la vie humaine, surtout celle de « bougnoules ».

Le groupe d’ex va donc rendre visite à Dunning dans sa propre maison sécurisée mais le FBI, prévenu on ne sait par quelle taupe, entoure la demeure. Fusillade : Joe, à 80 ans et avec un cancer en phase terminale pour la consolation, se sacrifie pour faire diversion en se faisant passer pour Franck ; il est descendu sur un ordre d’on ne sait qui alors que Cooper avait expressément ordonné que personne ne tire. Le spectateur connaîtra ce « qui » à la fin lorsque Cooper fera le ménage sans ménagement.

Mais Sarah, la dinde, s’empresse de « tomber » alors qu’elle fuit dans la neige ; elle est prise. Satire du cinéma traditionnel où les femelles sont hystériques, avec un pois chiche dans la tête, courent de travers avec de hauts talons et trébuchent sans arrêt. Sarah n’a rien d’une Victoria. Moyen de pression sur Franck ? c’est mal le connaître : il téléphone directement à Cooper et s’arrange pour faire durer suffisamment la conversation pour que son interlocuteur sache qu’il est dans sa propre maison, près de sa femme et de ses enfants qui jouent (et ne l’ont pas vu). L’agent Cooper s’aperçoit que le combat de l’ombre n’est pas un jeu de pions et qu’obéir aveuglément aux ordres peut mettre en danger ses proches. Il s’engage à ce que Sarah ne soit pas inquiétée – d’ailleurs elle ne sait quasiment rien – mais la garde au frais pour la protéger de tout le monde.

Le vice-président étant la clé, le groupe s’infiltre à son gala de récolte de fonds pour la présidence et finit par l’enlever, après fusillades et courses-poursuites dignes de James Bond. Il s’agit de faire la lumière sur le Guatemala, sur qui a donné les ordres de tuer, et de l’échanger contre Sarah. Tout va se passer non sans tension et les méchants seront tous finis à la fin. Franck pourra vivre paisiblement son happy end avec Sarah – à moins que… Car Ivan réclame un service après celui qu’il a rendu. Ce sera le propos de Red 2.

Un excellent Bruce Willis et une comédie romantique pleine d’actions spectaculaires et d’ironie sur les totems de « l’Amérique » : le pouvoir, la CIA, la surveillance généralisée après le 11-Septembre, l’esprit pionnier, la défense individuelle, l’honneur, le vrai patriotisme et ainsi de suite. Moins superficiel qu’il n’y parait et divertissement assuré.

DVD Red (Retired and Extremely Dangerous), Robert Schwentke, 2010, avec Bruce Willis, Helen Mirren, John Malkovich, Morgan Freeman, Mary-Louise Parker, M6 vidéo 2011, 1h47, €5.45 blu-ray €10.99

Coffret Red 1 et Red 2, M6 vidéo 2013, 3h38, €9.99 blu-ray €22.96

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