Linwood Barclay, Cette nuit-là

Une série récente sur France 2 et l’on se dit « voilà, j’ai déjà vu ». Mais ce serait une erreur. Si le thème est le même, le déroulement captive tout autant. Imaginez : vous avez 14 ans, vous êtes une fille, Cynthia, vous venez de vous faire ramener à la maison par papa en rogne parce que vous avez dépassé l’heure autorisée, que vous êtes complètement saoule, et qu’il vous a pris dans les bras d’un mauvais garçon plus âgé. Le lendemain matin, gueule de bois. Silence dans la maison. Vous descendez, personne ! Auraient-ils tous décidé de vous quitter pour vous punir ? Bof, ils sont peut-être partis en avance. Mais le soir, rien. Toujours personne. Aucun mot, aucun appel. Vous paniquez.

Il y aurait de quoi – car toute la famille s’est volatilisée. Les deux voitures ne sont plus devant la maison. Aucun bagage emporté. Rien. Le père Clayton, la mère Patricia et le grand frère de 17 ans Todd se sont volatilisés. La police les recherche, rien. C’est inexplicable.

Vous êtes tant bien que mal prise en charge par votre tante Tess, élevée comme il se doit, la fac payée. Vous vous mariez avec un prof de lettres qui enseigne au lycée l’écriture à des jeunes qui s’en foutent, sauf une, une sale gosse mais qui a du talent, Jane.

Dès lors, c’est votre mari qui raconte. Le calvaire de la vie avec une femme qui n’a jamais digéré la disparition de sa famille il y a 25 ans, surtout parce qu’elle ne sait pas pourquoi, ni ne sait ce qu’ils sont devenus. Elle agace tout le monde avec ses aigreurs, sa paranoïa. Ne voit-elle pas une voiture marron surveiller sa fille Grace, 8 ans, sur le chemin de l’école ? Grace qui voudrait y aller toute seule, comme les autres enfants le font, parce qu’elle n’est plus un bébé. Mais comment faire avec une maman surprotectrice car névrosée ? Elle voit un psy, mais ça n’a pas l’air de s’arranger. Elle cause, et après ? Demeure ce gouffre béant de la perte de papa et maman, et grand frère.

Une clé disparaît dans la maison, un chapeau est retrouvé sur une table, celui du père d’il y a 25 ans, une lettre est tapée sur la propre machine à écrire de la maison, à l’étage, avec cette caractéristique inimitable : ce e minuscule qui ressemble à un c. C’est à ne pas croire. Serait-ce Cynthia qui l’a écrite, cette lettre ? Et placé le chapeau sur la table comme dans un état second, dissocié ? On a soupçonné vaguement la jeune fille, il y a 25 ans, d’avoir été complice dans la disparition de sa famille, peut-être de les avoir fait tuer par Vince, ce petit ami malfrat. Mais pourquoi ferait-elle ressurgir ce passé ?

La police soupçonne qu’elle cache quelque chose ; le mari qu’elle devient folle ; le proviseur ami que la petite Grace pourrait être en danger ; Cynthia disparaît avec sa fille, elle ne veut pas qu’on la recherche – pour le moment. Elle a besoin de réfléchir, d’être seule, de s’y retrouver. D’autant que la fameuse lettre est munie d’un plan, le tout indiquant dans quel trou d’eau se trouve la voiture de la mère et de son fils, il y a 25 ans. Quant au père, rien. La tante Tess est assassinée, le détective privé engagé par Cynthia aussi : qui veut donc à dissimuler la vérité ?

Le narrateur va chercher à retrouver sa femme et sa fille, conduire lui-même l’enquête car les flics s’en foutent ou traînent ; ils ne croient pas Cynthia, ce qui est un mauvais début. Pour cela, retrouver Vince, l’ex-petit ami d’il y a 25 ans. Toujours mauvais garçon et chef de bande, mais qui ne s’en laisse pas conter.

La suite ? N’est pas racontable, ni la fin. Toujours est-il que ce thriller est passionnant, écrit en chapitres courts et de façon fluide, qui donnent envie d’en avaler un autre après le précédent. Il n’y a que les inter-chapitres en italique qui agacent, même s’ils se justifient en partie une fois le roman terminé. Certains peuvent penser qu’ils ajoutent une touche de mystère, mais à mon avis l’auteur aurait mieux fait de s’en passer. Pour le reste, lisez ce livre, c’est un grand moment.

L’auteur, américain, a quitté le pays des Trompes pour le Canada plus humain – avant qu’il ne soit annexé par la force, qui sait ?

Linwood Barclay, Cette nuit-là (No Time for Goodbye), 2007, J’ai lu thriller 2011, 477 pages, €8,90, e-book Kindle €13,99

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Franquin, Idées noires – L’intégrale complète

Franquin est connu pour Gaston Lagaffe et le Marsupilami. Dans ce recueil de planches pour les fanzines des années 1970, il révèle les dessous de notre civilisation : le nucléaire, la peine de mort, la guerre, la chasse, le fric. C’est parfois de l’humour, surtout de l’ironie. Parce que Franquin le dépressif n’est pas tendre avec les humains.

Le chasseur est un gros beauf qui adore tuer – et Franquin invente la cartouche qui part à l’envers ; le propriétaire du cheval de course est un gros con qui ne pense qu’à la course, il achève bien les chevaux lorsqu’ils ont la patte cassée – Franquin invente le cheval qui vient achever le jockey. L’amoureux prédateur aime tant la fille qu’il embrasse qu’il voudrait la dévorer – Franquin le prend au mot et le beau se rassasie. Le vendeur d’armes fait inventer divers types de missiles qui réussissent tout – même à faire sauter le gros con de général qui allume un faux cigare, missile en réduction posé sur le bureau. Quiconque a tué volontairement aura la tête tranchée – beau principe, que Franquin prend tel qu’il est en faisant trancher la tête de chacun des bourreaux à son tour. Le pasionné de bonzaï, qui torture se splantes pour les faire pousser petites et tordues, élève ses enfants pareil. Le capitaliste qui serre les coûts invente le boulon en carton, avec 10 % seulement d’acier – imparable ! Son avion part en morceaux. Même les survivants d’un holocauste nucléaire, presque nus, réinventent la civilisation en choquant deux cailloux pour faire du feu – mais ce sont des grenades abandonnées par la civilisation détruite. Et ainsi de suite…

C’est drôle, c’est désabusé, en phase avec le no future des années 70 et 80 chez les hippies laissés pour compte par le mouvement général du monde. « Je ne suis pas un humoriste, dit-il en interview en début de volume. Je suis un con, tout à fait normal, qui essaie de rigoler parce qu’il en a besoin (… et) parce que je suis né dans une famille qui ne rigolait pas du tout. »

Il ne faut pas être dupe – jamais. Le chien fidèle qui hurle à la mort parce qu’on enterre son maître reste sur la tombe à pleurer… mais sur sa baballe qu’on a mis dans le cercueil.

Un dessin bien noir pour des idées noires, autre façon de célébrer le vrai, « l’authentique » comme disait Pagnol. Nietzsche pensait qu’il n’y a rien de plus cruel que la vérité nue – non pas la Vérité platonicienne ou divine, mais la sincérité personnelle et l’honnêteté intellectuelle qui font voir les choses sans fioritures. Apollon, le dieu solaire, tranchait de même l’obscurité par ses rayons implacables. En disant vrai, l’individu se libère de l’hypocrisie sociale admise et établit son moi véritable – l’inverse du garçon de café sartrien qui joue un rôle. Ce pourquoi la plupart des gens préfèrent se faire leur cinéma et chérissent leurs illusions, comme une drogue qui endort et leur fait voir la vie en rose.

La vérité est que la chasse est un passe-temps de sadique entre mâles, prétexte à se bourrer la gueule et à comparer qui a la plus grosse – le fusil Pandan Lagl est-il meilleur que le Gastinne Renette ? La vérité est que le hippisme est un « sport » où le cheval fait tout et l’homme pas grand-chose. La vérité est que « l’amour » est rarement équilibré, l’un ou l’une voulant bouffer l’autre, en fusionnel, par ingérence physique et intégration morale sans merci. Et même le désespéré du climat qui s’inonde d’essence en bidon pour en finir gaspille la planète et concourt au réchauffement climatique. Le con.

Tout cela est vrai. Tout cela est cruel. Surtout quand on ne veut pas l’entendre.

Franquin, Idées noires – L’intégrale complète, Fluide glacial 2020, 80 pages, €17,90, e-book Kindle €8,99

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Johann Chapoutot, Les Irresponsables – qui a porté Hitler au pouvoir ?

1929-1933, quatre années qui ont vu la montée du parti nazi avec la crise économique mondiale, sur les ruines morales de la défaite de 1918, puis sa redescente électorale. Contrairement au mythe, le NSDAP n’a jamais eu la majorité des votes à l’échelle nationale, ses résultats ont « atteint un quasi-plateau entre avril et juillet 1932, avant de connaître un recul marqué entre les élections législatives du 31 juillet et celles du 6 novembre » (intro). Pourquoi donc Hitler est-il devenu chancelier (équivalent de notre Premier ministre) ? – A cause des irresponsables. D’où le titre.

Outre le rappel fin des épisodes historiques, ce livre vise à alerter sur les analogies entre l’Allemagne de Weimar et la France actuelle. « Le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout (…) Il s’agit de capter son énergie au profit d’un libéralisme autoritaire imbu de lui-même, dilettante et, in fine, parfaitement irresponsable… » Johann Chapoutot est professeur d’Histoire contemporaine à Sorbonne Université et surtout spécialiste de l’histoire du nazisme et de la modernité occidentale.

La camarilla entourant Hindenburg, président de la République de Weimar depuis 1925 et les élites économiques conservatrices ont laissé aller Hitler au pouvoir. Par convictions conservatrices que « tout » valait mieux que la chienlit de la République, par mimétisme de caste – pire : par inertie. Comme si c’était inévitable, le balancier de l’Histoire, la pente nationale allemande. Les dirigeants ont, par le choix et leurs ralliements successifs, amené Hitler à être nommé, sans majorité, chancelier du Reich. « Le ‘bolchevisme culturel’ [féminisme, homosexualité, modernité urbaine] dénoncé sans cesse (… est) une entreprise d’affaiblissement et d’efféminement de la nation, dévirilisée par les cajoleries permanentes d’un État maternant qui, au lieu d’éduquer à la lutte pour la vie, ne cesse de panser, soigner et bercer une population habituée, non à lutter, mais à recevoir la becquée des allocations. Cette idée, typique du darwinisme social le plus radical, par ailleurs défendue avec vigueur et constance par les nazis eux-mêmes., est le cœur nucléaire de la philosophie sociale des partisans du ‘nouvel État’ » ch.VI. On se retrouve plus ici chez Trump et Vance que chez Le Pen ou Maréchal, mais… une fois au pouvoir, quelle serait la pente ? Mimétique ? Moi aussi « la tronçonneuse » ? Moi aussi le « prenez-vous en main » ?

La tentation de l’autoritarisme, en période de crise, est permanente. Un Parlement ne décide qu’après longs débats et compromis – encore faut-il que « les partis » soient prêts aux compromis. Aujourd’hui, les Insoumis sont contre, ils veulent le chaos pour imposer directement leur loi. Hier en Allemagne, la même tentation existait : « Le chancelier du Reich (…) fixe les lignes directrices de la politique, mais uniquement parce qu’il est porté par la confiance du Reichstag, c’est-à-dire par une coalition instable et non fiable. En revanche, le Reich-Président a la confiance du peuple entier, non pas indirectement par l’intermédiaire d’un Parlement déchiré en partis, mais immédiatement sur sa personne » ch.II. Ainsi analysait Carl Schmitt en novembre 1932, prônant un « libéralisme autoritaire », et les nazis lui ont donné raison.

Faut-il pour cela pousser l’analogie si loin ? Si l’histoire ne se répète jamais, pas plus qu’on ne se baigne deux fois dans la même eau d’un fleuve, les tendances humaines restent stables, tout comme le fleuve continue de couler. Ce pourquoi la fin de la République de Weimar offre « des leçons » – dont on sait que personne ne tient jamais compte, le monde étant censé commencer avec ceux qui en parlent.

Mais quand même : « Une politique d’austérité dogmatique qui aggrave la crise et la misère ; un pouvoir exécutif qui fait adopter des mesures de destruction du modèle social allemand à coup de 48-2 ; une gauche sociale-démocrate qui soutient cette politique afin, dit-elle, d’éviter le pire ; un régime politique qui, à partir de 1930, se présidentialise et concentre des pouvoirs exorbitants dans les mains faillibles d’un homme pas exagérément intelligent, mais orgueilleux et buté ; le règne des entourages qui, par une logique de darwinisme inversé, celle de la courtisanerie, promeut les plus incompétents et les moins dignes, ceux qui sont prêts à s’avilir pour devenir des ‘conseillers’ (…). Une dissolution ratée ; une seconde dissolution dangereuse, inepte, vu le contexte de croissance de l’extrême-droite mais demandée par cette même extrême-droite et accordée en gage de bonne volonté ; une défaite cuisante aux législatives ; le refus de tenir compte des résultats des élections », etc. etc… (Épilogue). Sans parler des magnats de presse et de médias qui « nazifient ».

C’est un peu trop amalgamer les époques. Macron n’est pas Hindenburg, il n’en a ni le grand âge, ni la bêtise butée, ni les mêmes conseillers grands propriétaires ; les médias sont encore divers et ceux de Bolloré n’attrapent pas tout, ni ne « nazifient » à tout va ; ils imitent plutôt le Trompeur et son vice, le catho tradi Vance, né James Donald Bowman. Le capitalisme contemporain n’est pas darwiniste social, sauf chez les libertariens à la Musk – en témoignent les entreprises comme Danone, Bouygues et d’autres, qui ont compris que les salariés comptaient autant que les actionnaires apporteurs de capitaux, lesquels ont aussi des « valeurs » qu’il serait vain de mépriser sous peine de boycott (ainsi Tesla récemment).

Une identité de rapports, plutôt qu’une identité de forme, dit l’auteur – soit. Ecoutons-le donc, et observons les tendance à l’œuvre – dont celle qui pousse Trump à « devenir roi » aux États-Unis, le grand MAGA (Make America Gaga again). Après tout, l’argent, la science, la guerre, cette conjonction qui fit Hitler, sévit aujourd’hui à plein aux États-Unis, en Chine, en Russie…

Nous aurons été prévenus.

Johann Chapoutot, Les Irresponsables – qui a porté Hitler au pouvoir ? 2025, Gallimard, 304 pages, 21,00, e-book Kindle €14,99

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Réveillez-vous malgré l’automne, dit Alain

Aujourd’hui, l’automne. Octobre 1909, le philosophe voit les feuilles se flétrir et le soir tomber. Il médite sur la fatigue de la nature et la langueur qui saisit le vivant. « Il est très vrai qu’on s’endormirait maintenant avec toutes choses, si l’on se laissait aller. A mesure que les feuilles jaunissent, le sommeil tombe sur les yeux. » Avec le raccourcissement des jours (et le paiement des impôts), naît la dépression, les idées noires et l’envie de dormir. Les gens sont pessimistes en automne.

Alain en fait une théorie. « Le soir est l’heure du souvenir ». Et il est vrai que l’on écrit son Journal ou ses Mémoires plus volontiers le soir que le matin. « Ce n’est pas au milieu de la journée que l’on pense au temps ; on est tout à l’action ; on dévore le temps sans le compter. C’est le matin et le soir que l’on pense au temps. Le soir, on considère les sillons achevés ; et le matin, on imagine les sillons à faire. » C’est vrai des jours comme des saisons, comme d’une vie. C’est au matin du monde que l’on se dit que tout est possible, au matin de la jeunesse que tout peut commencer parce que tout est ouvert. C’est au soir de la vie que l’on fait fait le bilan, joies et amertumes, voie et bifurcations.

« Le soir, on constate ; le matin, on invente. C’est pourquoi les images du soir sont liées à l’idée du passé, et les images du matin à l’idée de l’avenir. » Mais chaque année revient l’automne, son obscurité grandissante, et avec elle la dépression humaine. On a envie de reposer, de s’endormir sur ses lauriers, ou de dormir pour oublier. C’est ce qu’il ne faut pas faire, dit Alain. Il faut se révolter contre cet engourdissement saisonnier. « Tout le progrès tient pourtant à cette révolte-là. Nous refusons d’être marmottes. C’est pourquoi il est beau que, justement dans ces temps-ci, les petits garçons traînent leur sac de livres et que les écoles s’allument. Il n’est plus temps de louer les abeilles ; quand elles s’endorment, c’est alors que nous nous éveillons par volonté. L’école du soir est une chose humaine. »

En effet, l’être humain n’est pas pleinement dépendant de son programme génétique, comme les abeilles, ni des conditions de son environnement, comme les autres bêtes. Il est capable de penser pour l’aménager, de le façonner pour mieux survivre : bâtir des maisons, chauffer la cheminée, cultiver pour avoir des réserves, tondre et tisser pour se vêtir, inventer des machines ou des procédés. Dans l’existence traditionnelle, si le printemps était la saison du grand ménage, l’automne était celle des engrangements : du blé, du raisin, des pommes, des noix, des salaisons de cochon, du foin, du bois. Il fallait préparer un hiver actif, à bricoler dans la maison, à tisser la laine et réparer ce qui devait l’être. On ne s’endormait pas, on préparait l’avenir, l’après-Noël et le retour des beaux jours où labourer et semer.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Géant de George Stevens

Sept jours avant sa mort dans sa Porsche 550 Spyder, James Dean tournait encore ce film. Il jouait le p’tit con devenu tycoon, le petit-blanc orphelin laissé pour compte par les seigneurs éleveurs texans, et devenu roi du pétrole. Tourné en 1955 à la gloire (critique) du Texas, cet État dans l’État, le deuxième plus grand et le deuxième plus peuplé des États-Unis, le film est composé à partir d’un roman d’Edna Ferber, décédée en 1968.

Jordan Benedict, un grand jeune homme (Rock Hudson) héritier de ses père et grand-père du domaine de 258 000 hectares et de 500 000 vaches situé au milieu d’une plaine poussiéreuse, vient prendre poulain reproducteur et femme reproductrice, Leslie (Elisabeth Taylor) au Maryland, pays verdoyant nommé en l’honneur d’Henriette-Marie de France, épouse du roi d’Angleterre Charles Ier Stuart, qui rappelle l’Europe. Texas, Maryland : deux États des mêmes États-Unis, deux cultures différentes. Au Maryland est née la liberté de religion, au Texas la prédation des grands propriétaires et le mythe du cow-boy.

Machisme patriarcal affirmé et brutalité d’un côté, tolérance et droit des femmes de l’autre, cela ne pouvait que faire des étincelles. Autant le premier est conservateur, autocrate et raciste (Républicain à la Trompe), autant la seconde est pour le progrès, la considération pour les autres et attentive aux pauvres (Démocrate à la Clinton). Les Mexicains du domaine de Reata, anciens propriétaires des terres spoliés à la fin du XIXe par les grand-pères blancs, sont considérés comme des sous-hommes et parqués dans des villages insalubres, laissés à l’abandon. Le premier geste de Leslie, une fois mariée et rapportée au manoir comme une proie, est d’aller voir une femme d’employé et son bébé malade au village mexicain, pour les faire soigner. Angel Obregon, c’est le nom du bébé, deviendra un beau jeune homme (Sal Mineo) qui donnera sa vie au pays comme soldat après Pearl Harbor.

L’intermédiaire entre blanc propriétaire dominateur et latinos salariés dominés est Jett Rink (James Dean), pôv blanc en pleine jeunesse (l’acteur a 24 ans), méprisé de Jordan mais bien aimé par la sœur de Jordan, Luz Benedict (Mercedes McCambridge), qui régit le domaine en quasi mâle. Pourquoi ? Parce que le jeune homme serait un bâtard du père ? Parce qu’elle avait une inclination impossible pour lui ? On n’en saura pas plus. Toujours est-il que, lorsque le cheval de Leslie tue Luz qui voulait à toute force le monter et le dompter – comme elle voulait dompter l’épouse de son frère – elle lègue par testament une petite parcelle de terrain à Jett. Jordan propose aussitôt, avec l’aide de son notaire et de ses voisins propriétaires, une compensation en dollars au jeune homme pour lui racheter les terres, mais celui-ci refuse. Il veut être l’égal des autres, propriétaire blanc lui aussi. Il clôt son petit domaine et le nomme même Little Reata. Grâce à la chaussure de Leslie qui s’enfonce dans la boue lors d’une visite qu’elle lui fait, il découvre du pétrole. C’est le pactole. Il gagné désormais plus en un mois que Jordan en un an avec ses vaches.

Jordan et Leslie ont des enfants, des faux jumeaux aînés, Jordan III et Judy, puis une fille, Luz II. Le conflit entre les parents s’étend à l’éducation des petits. Jordan, en macho implacable, veut entraîner son fils « héritier » Jordy III à monter à cheval dès 4 ans, ce qui fait peur au gamin et engendre sa répulsion pour l’élevage du bétail : il veut être médecin et ira contre la volonté de son père. Adulte (Dennis Hopper), il ira même jusqu’à épouser une mexicaine, doctoresse collègue du docteur de l’hôpital du coin. Sa jumelle Luz II (Carroll Baker) sera, une fois grande, favorable à la terre et à l’élevage, mais elle et son mari Bob (Earl Holliman), un peu bête et à la démarche lourdaude de péquenot, veulent leur propre ferme bien à eux, et ne pas dépendre. Jordan s’aperçoit alors que le monde a changé. Lui qui avait refusé, par traditions figées et conservatisme borné, d’autoriser le forage de puits sur ses terres, se convertit au pétrole. Exit les vaches qui nourrissent les hommes, bienvenue à la nouvelle alimentation du carburant pour le progrès.

Quant à Jett, l’argent lui est monté à la tête, lui l’inculte qui vivait dépoitraillé au domaine, désormais en costume, il se croit tout permis. Il organise un grand raout à Austin dans le grand hôtel Emperador (empereur) qui lui appartient, « réservé aux Blancs ». Il invite tous les Benedict, ainsi que le sénateur, le gouverneur et des personnalités du Texas pour célébrer le pétrole et sa gloire. Il drague Luz II et voudrait l’épouser pour intégrer la tradition, mais la différence d’âge est trop grande et, si Luz II a été « reine de la fête », elle éconduit gentiment le milliardaire. Lui se saoule, déjà porté sur l’alcool depuis de longues années pour oublier sa condition. Il ne peut délivrer « son » discours (écrit par un autre) et s’écroule sur la table du banquet, montrant à tous ses limites. L’accès au salon de coiffure a été refusé à l’épouse de Jordy, car mexicaine, ce qui a conduit le jeune homme à provoquer Jett en public, et son père à aller lui casser la gueule – mais surtout sa collection d’alcools dans une arrière-salle, Jett étant trop bourré pour se battre.

Géant est un film d’excès : plus de trois heures en deux DVD, un machisme XXL d’un Rock Hudson d’ailleurs homo mais mesurant 1m96, la démesure du Texas avec ses centaines de milliers de vaches puis son pétrole à gogo. De quoi prédisposer à la mentalité autoritaire de seigneur d’Ancien régime, de voleur de bétail et de prédateur de terres, à la prévalence de la force sur le droit, à la vanité de nantis. Le film a inspiré la série Dallas, ses petits forfaits en famille et son « dirty business » – c’est dire ! « J.R. », les initiales de John Ross Ewing dans la série, sont d’ailleurs les mêmes que celles de Jett Rink, apposées sur les portes de son grand hôtel. Trump et ses affidés reprennent désormais la brutalité et les traditions texanes – un film qui revient à la mode !

Oscars 1957 du meilleur réalisateur pour George Stevens, meilleur acteur pour James Dean et pour Rock Hudson

DVD Géant (Giant), George Stevens, 1956, avec James Dean, Elizabeth Taylor, Rock Hudson, Carroll Baker, Jane Withers, Warner Bros Entertainment France 2005, doublé français, anglais, italien, 3h13 + bonus 45 mn, €4,68, Blu-ray €38,99

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Neil Price, Les enfants du frêne et de l’orme

Neil Price est archéologue anglais, et il s’est spécialisé à l’université d’Uppsala en Suède sur la période de l’Age du fer scandinave et sur la période qui a suivi : les Vikings. Il édite une superbe somme sur le sujet à la mode, repris par les séries comme par les idéologues. Anglais, il ne jargonne pas comme les Français ; archéologue mais aussi lecteur des textes (les sagas médiévales, les annales des moines latins, les récits des voyageurs musulmans), il conte merveilleusement, jusqu’à se mettre parfois à la place des personnages des temps révolus. C’est une œuvre à la fois scientifique (bien étayée) et littéraire (avec de nombreuses hypothèses à confirmer), mais qui renouvelle ce qui ce publie sur les Vikings.

Trois parties : qui sont les « vikings » ; le phénomène historique viking ; les nouveaux mondes et nouvelles nations ainsi créés.

Le titre fait référence à la naissance du monde, l’homme issu du frêne, l’arbre de vie Yggdrasil, qui s’enracine profondément dans la terre et étend ses branches au ciel par la voie lactée, et la femme issue de l’orme ; c’est Odin qui, soufflant dans leur bouche, donne vie. Les Vikings ne sont donc pas faits de boue, comme les chrétiens, mais de bois vivant. Ils gardent pour cela un accord « écologique » avec leur environnement. Prédateurs ils sont, comme tout être, mais savent combien ils dépendent de la nature. Du frêne ils font les arcs souples, du minerais les épées et les haches de combat, de la laine les vêtements et les voiles des navires, des troncs les maisons, les coques et les avirons, et les boucliers.

Nul Viking n’est seul, mais enserré dans des liens de parenté, d’alliances, d’amitiés, d’allégeances. L’analyse des os montre que les gens quittent souvent leur lieu de naissance vers 13 ou 14 ans pour s’engager ailleurs. Car le maître de maison peut avoir plusieurs épouses et plus encore de concubines et d’esclaves ; les bâtards, même reconnus, n’ont pour héritage que celui qu’ils se constitueront. D’où la tentation de l’ailleurs, de la grande liberté du commerce et des mers.

Les Vikings sont scandinaves, mais pas seulement ; ils entraînent avec eux les gens qu’ils croisent, soit par amitié commerciale, soit par esclavage. Aucun racisme chez eux, mais l’insatiable curiosité de l’autre. Une reine viking enterrée en Suède venait même génétiquement de Perse. Les Vikings sont des agriculteurs guerriers païens, à la mythologie vaste et peu arrêtée (faute de textes et de clergé) ; ils vivent en fermes autarciques d’élevage et d’agriculture, d’artisanat et de commerce. Ils donnent le pouvoir aux mâles, dont l’existence consiste à se bâtir une réputation, mais ils ne méprisent pas les femmes qui parviennent à rivaliser avec eux sur la réputation, comme ces veuves à la tête de clans, ou ces femmes au bouclier qui font la guerre (rares mais attestées). Dans les genres sociaux, à l’homme l’extérieur, à la femme l’intérieur. L’époque est violente, la force prime ; rien d’étonnant à ce que le pouvoir mâle s’impose, même si les femmes peuvent n’être pas en reste (le guerrier de Birka était une femme). Surtout, chaque homme a en lui sa part féminine : la fylgia.

Car, pour les Vikings, les êtres humains ont quatre formes. La première est l’enveloppe, ce qui est pour nous le corps. Mais il pouvait se modifier, les structures corporelles étant fluides à ceux qui ont le don. On peut par exemple se transformer en ours ou en loup, et les femmes plutôt en phoque ou en oiseau. La seconde composante est l’esprit, qui associe personnalité, tempérament et caractère. C’est l’essence d’une personne, débarrassée de tout artifice, vestimentaire ou social. La troisième composante est la chance, un attribut personnel reconnu, qui force le respect. Mais cette chance est dotée d’une volonté propre et peut quitter l’individu. La dernière composante est la fylgia, un esprit féminin qui accompagne la personne à chaque instant de sa vie. C’est une gardienne, protectrice, liée aux ancêtres ; elle pouvait se transmettre aux héritiers de la lignée comme un esprit tutélaire familial.

L’expansion viking n’a pas une seule cause, mais de multiples. Elle évolue aussi avec le temps : d’abord le pillage de piraterie de la « maritoria », ou « forme de pouvoir associant l’ambition des petits rois, le contrôle du territoire et un nouveau type d’économie marchande, le tout en liaison avec la mer » ch.10. Une incitation « dans une culture qui valorisait avant tout la renommée, la bravoure et la réussite ostensible » ch.11. Puis la bande organisée de « l’hydrarchie » (non planifiée et multidirectionnelle), avant la migration de « diaspora » avec femmes et enfants pour s’installer ailleurs (en Angleterre, Irlande, Normandie, Islande, Groenland). Elle a commencé tout d’abord vers l’est, l’Estonie et les fleuves russes, avant l’ouest, le fameux monastère de Lindinsfarne en 793.

L’une des causes serait le « voile de poussière » dans les années 536 à 540 de notre ère, un obscurcissement du ciel pareil à un hiver nucléaire dû aux éruptions volcaniques majeures dont l’Ilopango au Salvador (ch.2) ; il se manifeste par trois années de mauvaises récoltes, perçues par les fouilles qui montrent l’abandon de nombreuses fermes, et par les textes qui montrent l’émergence d’une aristocratie de « rois de la mer ». Toutes les crises accentuent les inégalités et une catastrophe précipite les relations d’allégeance (nous vivons peut-être l’une de ces périodes-là avec les Trump, Xi, Poutine, Erdogan et consorts). Mais ne nous leurrons pas : « les raids vikings étaient violent, brutaux et tragiques » – et éminemment profitables. Ils ramenaient de l’or et des bijoux à l’ouest, de la soie, des fourrures et de l’argent métal à l’est, mais aussi des esclaves mâles et femelles, objets de commerce sur la Baltique.

Une époque forte et violente, sujette à des bouleversements inouïs, où la fluidité de genre et d’allégeance était le pendant d’une oppression institutionnalisée et patriarcale – mais « également un temps d’innovation sociale, dynamique et multiculturel extraordinairement tolérant aux idées radicales et aux religions venues d’ailleurs. Les arts s’y épanouirent, et l’on acceptait explicitement l’idée que les voyages et la fréquentation d’autres cultures élargissent les horizons. Si nos contemporains ne devaient retirer qu’une seule chose d’une rencontre avec la période viking, que ce soit cela » ch.18.

Neil Price, Les enfants du frêne et de l’orme – Une histoire des Vikings, 2020, Points poche 2023, 848 pages, €15,90, e-book Kindle €14,99

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Cathédrale de Monreale 2

Le cloître, attenant, est de style arabo–normand, très calme malgré l’afflux des touristes. Il a été construit en carré de 47 m de côté pour la paix des bénédictins sur ordre de Guillaume II. Les petites arcades de style arabe sont soutenues par 228 colonnettes ornées de mosaïques incrustées. Le rythme des ombres sur le dallage fait un bel effet sur les photos.

Leurs chapiteaux sont tous différents, présentant des scènes pieuses ou profanes. : feuilles corinthiennes, animaux, scène de vie rurale ou de chevalerie, acrobates, allégories sacrées, épisodes des Testaments. Nous passons des dizaines de minutes à les observer les unes après les autres. Le guide : « je ne peux pas toutes les commenter ! ». Une fontaine glougloute et donne de la fraîcheur, comme à l’Alhambra de Grenade.

Mérule a déjà fini son carnet à spirales et acheté un cahier en plus. Elle note tout. Déjeuner au Bricco e Baccho pour notre dernière cène.

Nous sommes en avance à l’aéroport et nous prenons notre avion du retour tranquillement. Le Boeing 787–800 n’est pas plein, contrairement à l’aller. Mon siège est confortable pour un charter Transavia parce que je suis placé près des sorties de secours sur les ailes. J’ai d’ailleurs la mission de tirer la poignée de la porte en cas d’évacuation ordonnée « trois fois » par l’équipage. Avec un soleil qui descend, on peut apercevoir le voile brumeux jaune au-dessus de la terre. Ce peut être de la poussière ou de la pollution.

Les trésors et les deux célibataires, Mérule et Fanny, prennent Orlyval avec moi pour rentrer dans Paris. À Antony, un jeune couple de 16 ans jeune et beau comme à cet âge m’ont laissé la place pour que je sois avec mes copines. Au moment des adieux, regard à la fois attentif et gêné de celles qui craignent qu’on leur demande un échange de mél ou de téléphone.

FIN

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Arthur Conan Doyle, Les archives de Sherlock Holmes

Parfois traduit en français par Les dernières aventures de Sherlock Holmes, ou Archives sur Sherlock Holmes, ce recueil réunit douze nouvelles. Watson raconte, ou pas; c’est parfois Sherlock lui-même qui évoque, ou un narrateur extérieur.

Le détective cherche moins à affirmer sa méthode, il se met volontiers dans l’ombre avec la satisfaction du travail bien fait, de l’utilisation judicieuse de ses capacités d’observation et de déduction, en général en faveur des victimes. Désormais, il est sollicité de toutes parts, y compris par de très hautes personnalités, tel l’Illustre client, ou celui de la Pierre Mazarine. Par discrétion, il a refusé le titre de chevalier, n’acceptant qu’une épingle à cravate en émeraude de la Reine elle-même, comme il est seulement suggéré.

Il s’est volontairement retiré dans une ferme des Downs, dans le Sussex, où il élève des abeilles. Proche de la mer, et d’un institut d’éducation de jeunes garçons. Cela lui permet de résoudre une énigme portant sur la faune, dans la Crinière du lion. Une bien étrange affaire d’où sourd un certain sadisme. Là un jeune homme est retrouvé fustigé à mort, « le buste nu » sur les rochers. Une jalousie de mâle ? Un châtiment de la nature ? La beauté masculine, souvent citée chez Conan Doyle, à l’égal de la beauté féminine, est souvent sacrifiée. La belle jeunesse est victime plus que bourreau ; les mauvais portent dans leur corps et sur leur visage les stigmates de leur cruauté.

La modernité « fin de siècle » (le 19) s’intègre progressivement, avec le téléphone qui remplace le télégramme, et les annuaires, si précieux pour retrouver un nom. Ou le microscope, qui permet à Holmes les balbutiements de la police scientifique en distinguant les matières. Ou le gramophone, qui donne l’illusion que l’on joue de la musique alors que l’on entreprend autre chose. Ne resterait que le cinéma, mais Holmes en reste au théâtre : il se met en scène à sa fenêtre sous la forme d’un mannequin de cire qui fait semblant de lire, et que Mrs Hudson déplace de temps à autre, pour donner l’illusion que le détective est chez lui à lire derrière son rideau. Or ce n’est que son ombre. Ou la photo, dont les agrandissements permettent d’analyser de quel genre sont les zébrures qui apparaissent sur le dos nu du pauvre McPherson, athlétique mais faible du cœur.

Restent les forces obscures qui, même si la rationalité fin de siècle les récuse, montent à l’horizon et menacent la civilisation : se seront les orgueils mal placés et les pulsions de mort qui conduisent à la guerre de 14, laquelle préparera celle de 40, donc la guerre froide, puis la suite de décolonisations suivies de dictatures – dont le monde n’est toujours pas sorti.

Que peuvent la science et la raison contre la croyance et l’émotion ? Seules les périodes paisibles et fastes permettent aux raisonnables de contribuer au progrès ; les autres font régresser – toujours. Voyez l’ex-URSS retombée dans le stalinisme poutinien, ou le Nouveau monde régresser vers l’Ancien régime.

Si Holmes évacue la nouvelle menace biologique du « rat géant de Sumatra », c’est que pour lui « l’humanité n’est pas encore prête à en entendre parler ». Pourtant les frelons asiatiques, les mygales, le moustique tigre, migrent vers les pays tempérés avec le réchauffement climatique. Et le Covid nous est tombé dessus, chez Holmes une maladie tropicale dans le Soldat à l’étrange pâleur. Il constate aussi « un dérèglement psychique » chez un adolescent dans le Vampire du Sussex, qui préfigure nos questionnements récents sur le mal-être psychopathique de notre jeunesse 2025. La couguar est déjà là dans la société, avec la vieille des Trois pignons qui fait rosser son jeune amant, très beau mais impécunieux, au profit d’un duc riche dont elle pourrait être la mère. Le transhumanisme n’est pas absent non plus avec les apprentis sorciers du rajeunissement, dans l’Homme qui rampait.

Très moderne Conan Doyle, à l’affût des signaux faibles du futur, distillé dans des nouvelles de divertissement…

Sir Arthur Conan Doyle, Les archives de Sherlock Holmes (The Case-Book of Sherlock Holmes), 1927, Archipoche 2019, 339 pages, €8,50, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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Cathédrale de Monreale 1

La ville de Mont Royal a été élevée sur le mont Caputo, dominant la vallée de l’Oreto et la Conca d’Oro, la conque d’or, nom donné à la baie de Palerme. Nous visitons l’abbaye bénédictine Sainte-Marie la neuve, fondée en 1174 par le roi Guillaume II. C’est le chant du cygne de l’art normand de Sicile. La cathédrale Unesco est ornée à l’entrée d’une Porta Regia en bronze de Bonnano Pisano de 1186 ; avec ses 7,8 m sur 3,9 m, ce sont les plus grandes portes en bronze de leur époque. Elles comportent quarante panneaux qui représentent des scènes de l’Ancien et du Nouveau testament. La façade comporte deux tours, dont une inachevée, et un portique à colonnes. L’abside comporte des arcs entrelacés à colonnes de style normand avec des incrustations de calcaire et de lave noire de style byzantin.

L’intérieur est grand et justifie la queue qui cherche à entrer. Nous n’y sommes pas serrés dans ces 102 m de long entre les dix-huit colonnes antiques séparant les trois nefs. Les 6340 m² de mosaïques des XIIe et XIIe sont probablement l’œuvre d’artistes locaux, ou certains venant de Venise car elles sont moins sévères que les byzantines. Dans l’abside centrale le Christ Pantocrator, la Vierge et l’Enfant entourés d’anges, d’apôtres et de saints ; dans le chœur, la vie du Christ et les vies de saint Pierre et saint Paul. Le premier est le fondateur de l’Église, sur les ordres du Christ, le second est le fondateur de la Doctrine.

Dans la nef centrale la Genèse, dans les nefs latérales la vie du Christ. Une vraie bande dessinée pour illettrés de l’an mil (et incultes d’aujourd’hui).

Dans le sanctuaire est représenté le fondateur, Guillaume II, couronné directement par le Christ ; la main de l’Éternel donne sa bénédiction à l’orientale, avec les trois doigts ouverts. Sur une autre mosaïque, il offre la cathédrale à la Vierge assise sur un trône orné de pierres précieuses ; les anges descendent pour recevoir l’offrande. Le roi est habillé en Byzantin avec l’aube, la dalmatique ornée du laticlave et le supermeralis croisé sur la poitrine. A droite du chœur est disposé son tombeau en marbre blanc commandé en 1575, et le sarcophage de Guillaume 1er en porphyre rouge. A gauche du chœur dans un autel, le cœur de saint Louis, décédé de la peste devant Tunis en 1270.

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P.D. James, Par action et par omission

Un crime a été commis dans la campagne et nul ne sait qui l’a fait. Le commandant Adam Dalgliesh, de la Metropolitan police de New Scotland Yard à Londres, est en disponibilité du 16 septembre au 5 octobre, sur la côte du Norfolk (au nord-est de l’Angleterre) pour vider le moulin près de la mer de sa tante décédée. Mais dans le pays sévit « le Siffleur », un maniaque sexuel qui étrangle la nuit les jeunes femmes isolées. Celles qui sont assez nunuches pour vaguer seules dans la campagne, sachant pourtant qu’on peut les traquer. Même déguisé en femme et avec un petit chien en laisse. Ledit Siffleur est ainsi nommé parce que des témoins ont entendu un étrange sifflement avant qu’on ne retrouve les victimes.

Ce n’est pas l’enquête de Dalgliesh, mais celle de Rickards et de son brigadier Oliphant. Le premier bientôt père d’une petite fille que sa belle-mère possessive, veuve à fille unique, veut garder pour elle toute seule ; le second en véritable éléphant dans un magasin de porcelaine avec les témoins interrogés. PD James adore persifler sous understatement, ce qui fait le sel de ses analyses de la société anglaise. Mais Adam Dalgliesh est vite rattrapé par l’affaire – ou plutôt par une affaire qui lui succède et qui lui ressemble.

Un autre crime a été commis, un cinquième, celui de la jeune directrice administrative par intérim de la centrale nucléaire du coin, refroidie à l’eau de mer, et qui hante le paysage du cap (imaginaire), suscitant à la fois des craintes chez les intellos écolos, et de la satisfaction chez les commerçants du village. Hillary Robarts adore se baigner nue le soir au clair de lune, sauf en hiver. Tout le monde le sait, et son cottage près des vagues est isolé. Un ancien bunker défensif de la Seconde guerre mondiale flanque la plage, tandis que les ruines d’une ancienne abbaye bénédictine se profile sur la hauteur. C’est dans cet entre-deux que Dalgliesh, qui se promenait en bord de mer, découvre le cadavre encore chaud de la naïade. Il prévient la police, intercepte l’amant qui venait aux nouvelles et l’empêche de toucher. Il est témoin.

L’amant n’est pas moins que le directeur de la centrale., Alex Mair est un savant poursuivant des recherches sur la sécurité nucléaire et appelé prochainement à un poste important à Londres. Il déclare qu’il n’est plus amant avec Hillary depuis trois mois mais qu’ils restent bons amis. Il semble cependant qu’Hillary rêve encore de l’épouser pour qu’il lui enfourne un enfant ; elle a mandaté un notaire. Impérieuse, ex-enfant gâtée d’un père général, elle obtient en général tout ce qu’elle veut. Qui lui en voulait donc à ce point pour la tuer ?

Le Siffleur est le suspect évident… sauf qu’il vient d’être retrouvé suicidé dans un hôtel minable, sans possibilité qu’il ne soit pas ce tueur en série qui a sévit depuis des mois. Le meurtre d’Hillary a eu lieu quelques heures après qu’il soit mort. La personne qui l’a fait ne le savait donc pas. Qui donc a répandu la nouvelle ? Et à qui ? En combien de temps ?

Les suspects possibles deviennent nombreux : tous ceux qui assistaient par exemple la veille au dîner d’Alice Mair, la sœur d’Alex, qui habite une ancienne ferme pour corriger les épreuves de son dernier livre de cuisine à succès. Elle a invité Dalgliesh en tant que voisin, son frère Alex le directeur, Hillary Robarts, un chef de service de la centrale, Miles Lessingham, qui est en retard, et sa voisine Meg Dennison, gouvernante d’un couple de vieux après avoir été prof en butte au politiquement correct qui exigeait qu’on ne parle plus par exemple de tableau « noir » mais « à craie ». Lessingham a découvert la dernière jeune fille étranglée par le Siffleur en venant au dîner et a été interrogé par la police, après l’avoir prévenue, d’où son retard. Il donne des détails croustillants, que la police aurait bien voulu garder secrets. La jeune Theresa, 15 ans, fille d’une fratrie de quatre élevée par un père artiste et veuf, aidait au service et a tout entendu. Son père, Ryan Blaney, a justement peint un portrait à charge d’Hillary Robarts, criant de vérité sur sa méchanceté rentrée. Tout le monde a vu le tableau car il a été exposé au bar du village durant une semaine. Or il a été jeté au travers d’une baie vitrée du cottage d’Hillary. Laquelle avait acheté la maison que la famille occupe avec un loyer dérisoire ; elle voulait les foutre dehors pour vendre avant de retourner à Londres.

Décidément, elle n’est pas aimée, Hillary. Neil Pascoe, étudiant en thèse sur la ruralité et militant écologiste l’invective à chaque fois qu’elle prend la parole en public, l’accusant de mensonge. Lui habite une caravane avec Amy, une SDF flanquée d’un petit Timmy, pas très loin des cottages. Laquelle part des fois plusieurs heures seules et reçoit des cartes postales de touristes à Londres. Or Hillary veut flanquer un procès en diffamation aux fesses de l’étudiant, et il n’a pas le moindre sous pour engager un avocat sérieux. Quant au jeune ingénieur Toby Gledhill, assistant de Mair pour ses recherches, il s’était suicidé juste après s’être engueulé copieusement avec Hillary Robarts – et ce sont ses propres baskets, ornées d’un sigle en forme d’abeille très reconnaissable, qui ont été retrouvées dans une empreinte dans le sable près du cadavre… Quelqu’un aurait-il voulu le venger ?

Le « pacte littéraire » de PD James consiste à livrer au lecteur tous les indices dont dispose le commissaire qui enquête. Au fur et à mesure que cela avance. Mais, pris par le fil de l’histoire, on ne trouve pas le coupable et la fin est une surprise. Surtout en ce qui concerne le mobile. Il remonte loin dans l’histoire personnelle des gens. Dalgliseh collabore avec Rickards, et c’est aussi nouveau. Il a un regard plus lointain.

Même de « l’autre siècle », sans les gadgets de la technologie (mél, téléphonie, caméras de surveillance, ADN, logiciel d’analyse criminelle…), c’est un bon roman d’atmosphère et de caractères. Du grand art anglais de la part d’une vieille lady, décédée en 2014 à 94 ans – comme quoi le crime conserve.

Phyllis Dorothy James, Par action et par omission (Devices and Desires), 1989, Livre de poche 1992, 537 pages, €8,90, e-book Kindle €7,49

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Les romans policiers de P.D. James déjà chroniqués sur ce blog

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Chapelle palatine

La chapelle palatine de Roger II, bâtie en 1132 et consacrée en 1140, est dédiée à saint Pierre. Elle est ainsi nommée parce qu’elle se trouve dans le palais du roi. L’ensemble est particulièrement somptueux, synthétisant toutes les formes d’arts de la Méditerranée en l’an mil : architecture romane mais colonnes antiques, arcs brisés arabes dans la nef, mosaïques byzantines du XIIe, marbre et pavement de la Rome de Cosme, coupole byzantine. Le pavement de marbre aux motifs stylisés est typiquement arabe. Son plafond en bois à muqarnas arabes présente une suite de caissons finement décorés. Trois nefs et trois absides, chœur surélevé. Le trône de Roger II se trouve tout au fond de l’église, en face de l’autel.

Des mosaïques byzantines sur fond d’or ornent les murs et le chœur avec un Christ Pantocrator surmontant une Vierge orante, les Évangélistes, les Prophètes, les Archanges, les Anges, saint Pierre et saint Paul – tout ce petit monde est disposé hiérarchiquement autour du Fils de Dieu. Les artistes sont probablement venus du Moyen-Orient tant leur style est maîtrisé. Les mosaïques du vaisseau sont des scènes tirées de l’Ancien testament. Le Christ bénissant tient l’Évangile ouvert à la page où se trouve la phrase en grec et en latin : « Je suis la lumière du monde, celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la Vie. » Dans la Création des animaux, manque le serpent. L’entrée du Christ a Jérusalem voit des enfants se mettre nus pour paver le sol de leurs vêtements. Saint Pierre marche aux côté du Christ et saint Jean derrière.

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Mourir peut attendre de Cary Joji Fukunaga

Avec un réalisateur cette fois américain, et après l’épidémie de Covid, on peut s’attendre à un saut technologique et à la fin du James Bond traditionnel. C’est ce qui arrive : le mythe est cette fois-ci « déconstruit » – et en morceaux. La technique l’emporte sur l’humain, et ce qui reste est une petite fille…

L’ex-agent du MI6 vieillissant Bond (Daniel Craig) coule des jours heureux avec Madeleine (Léa Seydoux), ex-docteur psy, à Matera en Italie où est enterrée Vesper Lyn, le grand amour défunt de Bond. Il part seul méditer devant sa tombe… qui explose, manquant de le supprimer. Puis il est poursuivi par deux autos et une moto dont il a du mal à se défaire. Comment les tueurs ont-ils su qu’il était ici ? Ce ne peut être que par la trahison de Madeleine, qui le leur a livré. Ainsi croit-il, selon un message de Blofeld (Christoph Waltz) qui la félicite d’avoir livré son conjoint, qu’il écoute en fuyant en Aston Martin DB5 avec elle. Si elle dément, elle n’est guère convaincante, inconsciemment coupable. Il la fourre dans un train et l’oublie.

Le pré-générique, toujours très long dans les films 007, a montré une Madeleine enfant (Coline Defaud) dans une maison isolée de Norvège qui voit un homme s’avancer vers la maison. Elle tente de réveiller sa mère des brumes de l’alcool, mais celle-ci la rejette : elle est tuée d’une rafale. La petite fille se cache sous le lit – où se cachent toujours les enfants. Mais elle sait que son père « tue des gens » et a vu les armes. Elle s’est saisie d’un pistolet et tire sur l’homme, qui porte un masque de nô pour cacher son éruption cutanée. Il se fait appeler Lyutsifer Safin (Rami Malek), elle le saura plus tard. Ce Lucifer n’est pas mort, inexplicablement. Il se relève et poursuit la fillette, qui fuit sur la glace gelée du lac (comme Bond en Écosse précédemment). La glace cède et elle coule ; ne pouvant retrouver le trou, elle va se noyer. Mais le masque tire et casse la glace pour lui tendre la main. Il l’a sauvée, en rachat de son traumatisme infantile, saura-t-on plus tard. Elle lui est redevable…

Cinq années passent et M (Ralph Fiennes) a créé le Projet Héraclès, une arme absolue. C’est un virus nanorobot capable d’infecter tous les humains, mais de ne tuer que des cibles précises selon leur code génétique. Les Anglais meilleurs que les Chinois du Covid à ce jeu d’apprenti sorcier ? L’organisation Spectre, qui survit toujours malgré son chef Blofeld emprisonné, on saura pourquoi, a décidé de s’emparer de cette arme biologique et attaque le labo biologique sécurisé – situé lamentablement en plein Londres (quelle ineptie de sécurité publique !). Il tuent et font exploser tout, s’emparent des éprouvettes et emmènent avec eux le savant (évidemment russe) Valdo Obruchev (David Dencik), qui se vend (comme tout bon ex-soviétique) au plus offrant.

James Bond, retiré dans une villa tropicale en Jamaïque où il pêche en sous-marin et fait de la voile, tout en picolant sec dans les bars du coin le soir, est abordé par son ami de la CIA Felix Leiter (Jeffrey Wright). Avec son jeune collègue technocrate ambitieux à la C, Logan Ash (Billy Magnussen), ils ont repéré un criminel dangereux pour le monde entier par son arme biologique et ont tracé Obruchev à Cuba. Il demande à Bond de reprendre du service pour lui, car il est le meilleur, même le jeune le reconnaît. James refuse, mais une certaine Nomi l’aborde directement, sabote sa Land Rover pour le ramener chez lui en scooter – et lui avouer directement qu’elle est le nouveau matricule 007 et que le Projet Héraclès de M menace le monde après avoir été piraté. Bond, alors, accepte la mission avec elle. Politiquement correct américain oblige, le nouveau 007 est une femme, et du noir le plus foncé qui existe (Lashana Lynch). Nomi est d’ailleurs efficace et sympathique, mais plus comme un agent bien entraîné que réfléchissant au sens de sa mission.

James Bond se rend alors à Cuba où il rencontre Paloma (Ana de Armas), collègue de la CIA de Leiter, trois mois d’entraînement mais très opérationnelle. Lui en smoking blanc apporté par la belle, elle en robe de soirée noire ouverte jusqu’au ventre qui dégage presque ses seins. Ils infectent comme des homovirus une réunion de Spectre pour l’anniversaire de Blofeld, dont ils s’aperçoivent qu’il dirige son organisation depuis sa prison par un œil bionique. Ce qui explique ses marmonnements inexpliqués que les psy ont noté. L’œil en question permet aussi au malfrat, depuis sa prison de Bellmarsh, de s’apercevoir de la présence de Bond. Il ordonne à son agent Primo (Dali Benssalah), doté lui aussi d’un œil bionique, d’éliminer Bond par la diffusion dans l’air ambiant du virus nanorobot programmé pour s’attaquer au système ADN de Bond uniquement. Sauf que ce n’est pas ce qui se produit : Bond est le seul survivant, tous les autres crèvent. Obruchev a reprogrammé Héraclès sur instruction de Safin. Il parvient à fuir en emmenant le savant et pique l’hydravion de Nomi pour rejoindre un bateau de la CIA. Il se rend compte alors que Logan Ash est un traître affilié à Spectre. Échanges de tirs, Leiter est tué, le bateau explose, Ash s’enfuit avec Obruchev, Bond parvient à se dépêtrer de la coque qui s’enfonce.

Bond retourne à Londres, où il rencontre M et l’accuse d’avoir joué avec le feu. M finit par l’admettre et à demander à Bond de l’aider. Il veut rencontrer Blofeld en prison pour obtenir un nom ; M lui demande d’être accompagné de sa psy, la seule avec qui il parle. C’est le Dr Madeleine Swann. Elle est toujours soumise à Safin, qui a recruté Ash et Primo, et est « forcée » de s’enduire de nanorobots programmés sur les mains et les poignets pour infecter Blofeld via Bond. Lorsque le faux-frère, jaloux qu’il lui ait ravi jadis l’affection de son père, avoue à son « coucou » James qu’il a lui-même organisé l’embuscade au cimetière de Vesper parce qu’il savait qu’il allait forcément s’y rendre un jour, et que donc Madeleine ne l’a en rien trahi, Bond saute sur lui pour l’étrangler, mais se contrôle. Cependant, il l’a touché, et les nanorobots font leur boulot : exit Blofeld. Lucifer Safin reste le seul maître.

James Bond rejoint alors Madeleine Swann dans son chalet d’enfance en Norvège, et s’aperçoit qu’elle a une fille de 4 ans, Mathilde (Lisa-Dorah Sonnet). Madeleine lui dit qu’il n’en est pas le père, pour lui éviter de s’engager. Les parents de Safin ont été tués par le père de Madeleine lorsqu’il était enfant, et lui adulte a voulu reproduire la situation pour se venger, puis tuer Blofeld qui en a donné l’ordre. A ce moment, Nomi prévient Bond que des tueurs sont en route selon les images satellites de Q (Ben Whishaw). Bond délaisse son Aston Martin V8 pour prendre la Toyota Land Cruiser banalisée de Madeleine et emporte mère et fille pour fuir. Course poursuite sur les routes et dans la forêt. A pied, en commando, Bond élimine les tueurs restants dont Ash, tandis que Madeleine en élimine aussi mais, faute de munitions, est enlevée par Safin en hélico.

Q localise le terroriste sur une île contestée entre Japon et Russie, ancienne base de la Seconde guerre mondiale où Safin a établi sa ferme de nanorobots destinés à envahir le monde pour prendre le contrôle des gens. Le virus programmé peut cibler une seule personne, ou toute une famille, éradiquer un groupe ethnique, voire une « race » entière comme les Noirs, ce que dit Obruchev à Nomi en passant – avant qu’elle ne le jette dans une cuve d’acide parce qu’il est pour lui l’heure de mourir. C’est dire le danger de cette arme absolue. Bond s’embarque avec Q dans un C-17 Globemaster espion sur zone, et part avec Nomi dans un drone planeur apte au sous-marin, dernier gadget de Q. Ils infiltrent la base, tuent tout ce qui bouge, dont Obruchev sans pitié, mais Bond est contraint de se soumettre quand Safin tient la petite Mathilde. Lorsqu’il réagit en agent bien entraîné, Safin disparaît dans une trappe avec la fillette, qu’il laisse cependant repartir toute seule avant de fuir dans son repaire au cœur de l’île.

Objectif de Bond : assurer par Nomi la fuite de Madeleine et Mathilde en canot, tandis que lui va ouvrir les trappes d’aération des silos sur l’île pour que les missiles tirés par deux destroyers de la Navy puissent détruire tous les nanorobots. Il lutte avec Primo et un gadget de Q, la montre à champ magnétique pour désactiver les systèmes électroniques, permet de le tuer en faisant exploser son œil bionique. Tout est prêt… sauf que les panneaux des silos se referment. Safin est toujours dans la base et blesse Bond avant de lutter avec lui à mains nues. Il l’a infecté avec des nanorobots programmés pour tuer Madeleine et Mathilde, le condamnant à ne plus pouvoir les toucher pour tout le reste de sa vie. Bond, blessé, tue froidement Safin, ce qu’il aurait dû faire aussi de Blofeld dans le film précédent – on ne gagne jamais à laisser en vie pour raisons « humanistes » des psychopathes. L’humanisme consiste à choisir le salut du plus grand nombre, pas celui de chaque individu au prétexte qu’il serait amendable. Bond rouvre les silos et téléphone à Madeleine pour lui dire que tout est fini, qu’il est trop tard pour lui à cause des missiles déjà lancés, qu’il ne peut d’ailleurs plus l’approcher pour cause de virus. Madeleine lui confirme alors que Mathilde est bien sa fille, ce que Bond savait par Safin à cause de sa programmation des nanorobots.

Fin de James Bond 007, il a fait son temps, et bien fait. Il a sauvé le monde et laissé une enfant ainsi que des souvenirs glorieux chez ses amis, réunis autour d’un verre de whisky (écossais) en son honneur : M, Tanner, Q, Moneypenny (Naomie Harris) et Nomi. M lit une citation de Jack London sur la différence entre vivre et exister. James Bond ne s’est pas contenté de vivre.

DVD Mourir peut attendre (No Time to Die), Cary Joji Fukunaga, 2021, avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz, Rami Malek, Lashana Lynch, MGM / United Artists 2024, doublé anglais, français, 2h36, €9,99, Blu-ray €14,99

DVD James Bond 007 – La Collection Daniel Craig : Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall, Spectre, MGM / United Artists 2020, français, anglais, €10,27, Blu-ray €33,92

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Maurice Daccord, La petite fille de la Marne

Léon Crevette, commandant de gendarmerie, placé entre son Momo de commissaire et son BB de brigadier (chef) s’ennuie ; pas de croustillante affaire à suivre, comme celle du serial carnivore, le Préleveur qui bouffait des morceaux de ses victimes. « Mais le plus grave ce sont les cons. Si encore c’étaient des cons drôles, ceux d’Audiard, de Coluche ou Desproges, mais ce sont des sales cons, de tristes sires toujours à la remorque de celui qui aboie le plus. Pas étonnant que les dictateurs prospèrent aussi vite ! » p.7. C’est alors que surgissent opportunément six trucidés, tous des hommes, tous des notables du coin, avec le même mode opératoire : tous drogués par la bouffe (« pâtes fraîches au foie gras, au magret et aux truffes » p.19), puis asphyxiés au sac poubelle et immergés dans la baignoire pour bien finir de les noyer. Le même mode opératoire que l’exercice au commissariat effectué dix jours plus tôt.

Les morts le font revivre, Crevette. Même s’il ne trouve pas de cadavres dans les placards à ces occis-là. Et voilà qu’un jeune architecte est retrouvé pendu, et une épouse féminicidée. Décidément, l’été abat en province. L’archi avait des affaires en commun avec le promoteur et un découvert abyssal à la banque du banquier, deux des occis du dîner. Est-ce lié ?

Ce sera pire : une vieille histoire sur laquelle la prescription a passé, mais pas la vengeance. Et une curieuse lumière dans la Marne, le soir, avec des bras fantômes qui se tendent comme s’ils attendaient… Invraisemblable, mais vrai. Crevette commandant son burger dans un resto gastro avec son copain conseiller conjugal Baccardi échangent des idées. Dont une lumineuse – qui fera aboutir l’enquête. Pendant ce temps, les femmes s’amusent : la légiste russe comme dans la série policière de Nouvelle-Zélande, l’épouse médecin, la compagne amoureuse de la nouvelle capitaine mais aussi de son Eddy.

Toujours caustique, le style est adepte de raccourcis bien lancés, tellement qu’on se demande si, lors d’un déjeuner, « entre le bourguignon et la vieille prune », l’expression ne désigne pas deux convives… La suite semble prouver que non.

A noter pour une réédition que « tache » ne prend pas d’accent circonflexe quand il s’agit d’une vilaine chose sur un vêtement ; sinon, elle est un labeur à effectuer. Et que « sabbat » ne s’écrit pas à majuscule comme l’autrice de BD ni comme la reine du même nom quand il désigne un vacarme, un ramdam, en bref un repos juif assimilé à une réunion de sorcières par les vilains cathos médiévaux. Mais ce ne sont que vétilles de la maléducation nationale qui font tiques chez les puristes.

Maurice Daccord, La petite fille de la Marne, 2025, MVO éditions, 196 pages, €20,00

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Les romans policiers de Maurice Daccord déjà chroniqués sur ce blog :

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Palais normand de Palerme

Au petit-déjeuner, nous avons des fromages de Sicile fades, ce pourquoi ils ajoutent parfois des épices, mais ils restent caoutchouteux. Des œufs sur le plat au jaune pris, du jambon cru salé, mais des gâteaux variés : un cake à l’orange, un quatre-quarts aux pommes, une tarte à la pâte d’abricot très sucrée. Certains offrent également des morceaux de pizza, des œufs durs, des salades, des tomates crues.

Cette journée du retour ne se passe pas sans quelques visites le matin. Nous partons à huit heures et notre programme est chargé jusqu’à l’avion.

Nous commençons par le palais normand Unesco sur base phénicienne du septième siècle, un ksar arabe du Xe transformé par les Normands en palais royal au XIIe. Son prestige a été retrouvé au XVIe siècle sous les vice-rois espagnols et sous les Bourbons. Aujourd’hui c’est le siège de l’assemblée régionale de Sicile.

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La pitié est un fléau, dit Alain

Paradoxe ? Nous sommes tant habitués à voir la pitié comme un sentiment humain juste, généreux, empathique… Or, «nous sommes empoisonnés de religion », rétorque le philosophe Alain en 1909 à propos « de la pitié ». « Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaine, afin d’achever les mourants d’un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. » Ne rions pas de cet anticléricalisme de son temps : nous avons nos cléricaux laïques aujourd’hui. Ce sont les militants des « Grandes » causes qui font la même chose que les curés hier, au nom de leur dieu « de gauche, forcément de gauche » comme disait la Duras. Pitié pour les Palestiniens, pitié pour les immigrés clandestins, pitié pour les terroristes islamistes (« ils ne savent pas ce qu’ils font, tendez l’autre joue »)…

Mais ce n’est pas de la pitié, qu’il leur faut, à ces « victimes » (« forcément victimes », comme disait la même). C’est « de la force de vie », dit Alain. Pitié : empathie douloureuse provoquée par les souffrances d’autrui, sans les partager ou les connaître directement, dit le dictionnaire de la langue française. Autrement dit se complaire à observer sans rien faire, se faire un cinéma sur les affres des autres, se raconter une belle histoire où l’on compatit pour se dédouaner. « Il y a une bonté qui assombrit la vie, une bonté qui est tristesse, que l’on appelle communément pitié, et qui est un des fléaux humains », écrit le philosophe. Une pitié qui enfonce, au nom du Bien. « Chacun vient lui verser encore un peu de tristesse ; chacun vient lui chanter le même refrain : Cela me crève le cœur, de vous voir dans un état pareil. »

Et après ? Qu’est-ce que cela change pour celui qui fait pitié ? En est-il ragaillardi ? Conforté ? Soigné ? On le voit, mais on ne pense pas à lui ; on lui dit des mots, mais ils restent superficiels. Une fois parti, l’interlocuteur s’empresse d’oublier. C’est cela, « la pitié ». Juste des expressions toutes faites d’affliction, comme si l’on se mettait une minute seulement dans son cas, un « il faut » par jeu, par rôle social.

« Comment donc faire ? Voici. Il faudrait n’être pas triste ; il faudrait espérer ; on ne donne aux gens que l’espoir que l’on a. Il faudrait compter sur la nature, voir l’avenir en beau et croire que la vie triomphera. C’est plus facile qu’on ne croit, parce que c’est naturel. Tout vivant croit que la vie triomphera, sans cela il mourrait tout de suite. » C’est notre force de vie qu’il faudrait lui donner, une amitié joyeuse. C’est cela qui conforte, par empathie inversée du souffrant au visiteur.

Chacun sait que lorsque l’on donne, celui à qui l’on donne n’est pas reconnaissant parce qu’il a honte de devoir recevoir. Qui n’est pas souffrant ne peut donner sa sympathie pour la souffrance ; il peut en revanche donner ce qu’il a en trop : sa joie de vivre, sa capacité d’espérer. Ainsi « la victime » ne se sentira pas enfoncée dans son rôle social (ou politique) de victime, mais se sentira tirée vers le haut, attirée par la vie, par l’élan de l’autre qui lui montre la voie. « Nul n’aime inspirer la pitié ; et si un malade voit qu’il n’éteint pas la joie d’un homme bon, le voilà soulevé et réconforté. La confiance est un élixir merveilleux », dit Alain.

N’a-t-il pas raison ? La pitié est un sentiment négatif, tout comme le ressentiment. Il faut être « cruel », dit Nietzsche. Cela signifie-t-il être dur avec les faibles et inhumain avec les souffrants ? Non pas – mais leur dire la vérité. Que l’on n’est pas indifférent à leur sort mais que c’est à eux de s’en sortir en premier, avec leur vitalité, leur vouloir vivre, leur volonté. Le vrai est inexorable : celui ou celle qui se complaît dans sa souffrance ne s’en sortira jamais. Il faut le lui dire. Ne pas jouer les hypocrites en compatissant faussement, pour de mauvaises raisons, soit pour se donner bonne conscience, soit pour manipuler l’opinion par raisons politiques. Ainsi Gavroche : misérable mais boule de vitalité ; Victor Hugo avec lui n’est pas misérable, il l’admire. Il compatit, mais ne l’enfonce pas dans sa mouise. « Les passions sont tristes. La haine est triste. La joie tuera les passions et la haine. Mais commençons par nous dire que la tristesse n’est jamais ni noble, ni belle, ni utile. » Ainsi parlait Alain.

Et encore : « Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l’espoir non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C’est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain. » Mieux vaut faire preuve de bienveillance que de pitié.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Quartiers de Palerme

Nous repassons dans les ruelles étroites du quartier de la Kalsa, les restes de la Palerme arabe. L’endroit était hier sale et populaire, il est aujourd’hui de plus en plus rénové et bobo. Mais une rue au marché typique est devenue le lieu de la fripe et de la malbouffe, avinée et assourdissante le soir, comme le dit le guide. La voie des Latrines ? des laitiers ? des Lattarini ? La via Lattarini a sa plaque écrite en trois langues, comme au temps des Normands : en latin, hébreu et arabe.

Le café Stagnitta, près de la piazza Bellini, est le préféré du guide ; il vient y acheter son café en grains pour le moudre à la maison. Le Financial Times lui a consacré un article, vantant la maison ouverte en 1928.

Place de la Vergogna (de la honte), en réalité piazza Pretoria, trône une gigantesque fontaine de marbre aux nombreuses statues imitées de l’antique, œuvre de Camilliani et de Naccherino (1555-1575). La honte parce que le prince n’avait plus assez de fonds pour finir et à intrigué pour la faire financer par le Sénat de Palerme.

Juste après elle, la place des Quattro Canti, la rencontre des quatre quartiers historiques de la ville par le croisement des via Vittorio Emanuele et Maqueda. Elle fut tracée en 1620 sous le vice-roi espagnol. Pourquoi une fille porte-t-elle une robe moulante parme qui met en valeur ses seins en avant et ses fesses en arrière ? Son mec tatoué de partout en tee-shirt rouge vif, casquette rouge et baskets rouges, tatoué de partout, ne se rend pas plus compte qu’elle de l’apparence qu’il a. Une sorte d’affirmation de soi naïve, insolite, contente de soi. Il faut s’aimer fort pour se présenter ainsi au naturel, sans chercher à corriger ses défauts.

Nous terminons la journée par un retour au premier jour, à la cathédrale, fondée en 1170 mais lourdement corrigée aux XVIIIe et XIXe siècle. L’extérieur côté chœur est décoré d’incrustations de basalte noir aux motifs géométriques, de style arabo–normand. La cathédrale a été bâtie sous Guillaume II, mort sans héritier en 1189. La chapelle de Rosalie présente une châsse en argent et un portrait par un peintre qui aimait à se croire célèbre.

En passant, l’église du Gesu, élevée entre 1564 et 1633, à la coupole baroque du XVIIe et au décor de stuc et marqueterie de marbres sicilien du XVIIIe siècle baroque exubérant. Un mariage s’y tient. Les murs sont en mosaïque de marbres polychromes, les putti sont en stuc, des peintures ornent tous les endroits laissés libres. C’est un peu lourd, incite au fusionnel, à l’unisson du regard, sans aucun recul.

Je ne suis pas fâché d’en finir pour ce soir après avoir arpenté tant de rues et vu tant d’églises, admiré tant de décors.

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Arthur Conan Doyle, Son dernier coup d’archet ou Quand tombe le rideau

Avant-dernier recueil de sept nouvelles (huit en livre de poche) sur les aventures de Sherlock Holmes, contées par son ami le docteur John Watson. Presque dix ans pour les écrire – il faut dire qu’il a publié autre chose et que la Première guerre mondiale a éclaté. Son fils Kingsley et son frère cadet Innes n’en reviendront pas vivants.

Le rideau tombe sur la carrière du détective, avec sa retraite dans la dernière nouvelle – où il reprend finalement du service pour servir la patrie et contrer un espion allemand particulièrement doué. Parfois traduit en français par Son dernier coup d’archet, His Last Bow signifie aussi son dernier salut. Mais ce ne sera pas le dernier, un autre recueil de nouvelles paraîtra sous le titre d’Archives en 1927. Comme quoi on ne peut jamais se quitter.

Aucune cohérence, toujours la variété des sujets et des personnages, bien que toute aventure commence habituellement dans le salon confortable du 221b Baker Street – ce qui me rappelle que j’ai habité « moi aussi » (Mitou) un numéro 21 rue des Boulangers, mais à Paris. Les grands esprits se rencontrent toujours.

Dans la première nouvelle, Sherlock s’est retiré dans une ferme du Sussex pour élever des abeilles ; dans la dernière, il « offre » à son espion du Kaiser l’opuscule qu’il a fait paraître sur le sujet – en lieu et place des codes exigés. Mais l’Histoire rattrape le détective. Le début du XXe siècle est moins paisible que la fin du XIXe ; le Premier ministre intervient en personne par deux fois auprès de Holmes, et l’on apprend que son frère Mycroft est une sorte d’éminence grise du pouvoir, au-delà des partis, et qu’il dispose de moyens importants. Les Anglais apparaissent mous, mais il ne faut pas s’y fier, confie Conan Doyle. Il fait parler le secrétaire chef de la Légation allemande au Royaume-Uni le baron von Herling : « C’est leur simplicité de façade qui constitue un piège pour l’étranger. La première impression qu’on éprouve est celle d’une absolue mollesse. Puis on se heurte soudain à quelque chose de très dur et l’on sait alors qu’on a atteint une limite et qu’il faut s’adapter à ce fait. » L’écrivain se fait patriotique.

Holmes continue à se déguiser, feignant même parfois le malade à sa dernière extrémité pour piéger un adversaire coriace. Mais il fatigue, il a des rhumatismes – il est âgé d’une soixantaine d’année sur la fin. Il n’est plus le fringuant jeune homme des débuts, même si sa mécanique intellectuelle n’est pas rouillée. Les criminels, en revanche, prennent du poil de la bête avec l’autoritarisme montant des puissances centrales, Allemagne du Kaiser, Russie du Tsar, Italie des sociétés secrètes, Amérique de l’explosion capitaliste. Mortimer Tregennis, bien qu’indubitablement anglais, n’hésite pas à sacrifier toute sa fratrie par vengeance sur le partage de l’héritage ; Giuseppe Gorgiano, le mafieux napolitain amoureux de la femme d’un compatriote à New York, ne recule devant rien pour la lui voler (et la lui violer).

En bref, de l’action, de la réflexion, des adversaires prêts à tout et un duo de détectives qui se complètent, dans les brumes épaisses de Londres ou les collines fleuries du printemps des Downs. Avec un ton qui manie parfois l’humour… « Quand bien même il s’agirait du diable en personne, jamais un agent de police en service ne devrait remercier Dieu de n’avoir pu lui mettre la main dessus. » Ainsi l’inspecteur Baynes morigène-t-il l’agent Walters dans Wisteria Lodge. La phrase est assez subtile, quand on la relit bien.

Sir Arthur Conan Doyle, Son dernier coup d’archet (His Last Bow : Some Reminiscences of Sherlock Holmes), 1917, Livre de poche 1993, 253 pages, €4,60, e-book Kindle €1,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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San Cataldo de Palerme

À côté de la Martorana, après le déjeuner, nous revenons voir l’autre église Unesco, San Cataldo. Saint Catalde est né au VIIe siècle en Irlande, à Munster ; devenu abbé, il pèlerine en Terre sainte et est élu, sur le chemin du retour, évêque de Tarente. Construite en 1160 en style-arabo-normand, elle a pour caractéristique un plan carré, un véritable cube de pierre surmonté de trois coupolettes rouge vif comme en orient arabe. Ce sont les trois petites excroissances d’une chapelle du palais transformée en église de style arabo–normand. Les ouvriers étaient en effet Fatimides et ont orné l’intérieur d’un pavement de marbre serpentin et de dalles de porphyre rouge. On peut apercevoir une nette séparation entre le chœur aux mosaïques et la nef agrandie ornée de peintures. Les mosaïques présentent la vie de la Vierge en trois étapes, l’Annonciation, la Naissance du Christ, la Dormition.

Entre les deux, une affiche sur un mur : « Turisti, fatevi una vita ! » – touristes, ayez une vie ! Il est vrai que voyager n’est pas seulement se déplacer pour jouir d’un autre endroit, mais se former et développer ses connaissances par sa curiosité.

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Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin

Nous sommes dans la ville « multiethnique » de Roubaix, en mai 2002. Un vrai fait divers inspire le film, objet du documentaire Roubaix, commissariat central de Mosco Boucault. Le spectateur assiste à la vie quotidienne d’un commissariat, entre tentative de fraude à l’assurance, viol, deal, fugue, mal être d’enfants de blédards qui ne se sentent ni vraiment français, ni vraiment arabes, restés dans la banlieue…

Le commissaire Daoud (Roschdy Zem) est Maghrébin, arrivé à l’âge de 7 ans, et a grandi dans cette ville. Il peut encore voir son école primaire – dégradée – son collège, les boites de nuit hier « interdites aux chiens et aux Arabes ». Toute sa famille est repartie « au bled » car il n’y a aucun avenir dans une France qui décline et dont l’industrie fout le camp. Seuls les losers restent dans leur no future. Daoud est l’un des rares qui ait voulu « s’intégrer », faire des études, exercer un métier, être un Français « normal ». Son neveu – en tôle – le hait pour cela et ne veut plus le voir. La rançon de cette décision, c’est la solitude. Ni femme, ni enfant, peu d’amis. Seuls les chevaux, parce qu’ils sont virils et purs, sans préjugés, sont la passion de Daoud.

Le jeune lieutenant Louis (Antoine Reinartz) dont c’est le premier poste, catholique et motivé, se croit investi d’une « mission » de sauver les misérables. Encore naïf, il « croit » ce que lui disent deux filles qui vivent ensemble dans une courée délabrée. Que des racailles ont mis le feu dans le bâtiment à côté, que la vieille dame d’à côté, 82 ans, a été cambriolée. Claude (Léa Seydoux) et Marie (Sara Forestier) ont peur des représailles », disent-elles – ou plutôt Claude le dit, Marie, amoureuse d’elle la suit. Claude est la dominante du couple ; elle est plus belle, plus sûre d’elle, elle manipule sa copine. Claude est mère d’un petit garçon de 6 ans qu’elle a une semaine sur deux, le reste du temps il voit son père qui vit en foyer. Des misérables.

Mais les hommes qu’elles font semblent de « reconnaître », sur les photos des délinquants au commissariat, puis par tapissage, ont tous un alibi sérieux. Les filles ont donc menti. Surtout Claude, Marie a suivi. Menteuse une fois, menteuse toujours. Lorsqu’un appel » anonyme » prévient la police à propos de la vieille voisine, le commissaire soupçonne que, comme pour l’incendie, ce sont les deux filles qui sont coupables. D’avoir fracturé la porte au pied de biche, d’avoir volé des objets, faute d’argent et de bijoux, d’avoir étranglé la vieille parce qu’elle s’était réveillée et s’inquiétait.

Le plus dur sera d’obtenir des aveux complets, d’avoir enfin « la vérité ». Car les misérables sont dans le constant déni. Déni de leur situation de loser, déni de tout acte pouvant être mal interprété, déni de vol, déni de meurtre, déni de préméditation. Étape par étape, en variant les interrogatoires, en séparant les deux filles, en usant du bon flic-mauvais flic (apparemment, ça marche toujours), Daoud et ses lieutenants vont parvenir à faire accoucher la vérité à chacune. L’ADN, la téléphonie, les empreintes, les témoins, tout cela compte, mais moins que les bonnes vieilles méthodes psychologiques à l’ancienne. Une reconstitution dans les lieux parachèvera le tableau. Chacune avoue enfin ce qu’elle a fait, stimulée et accompagnée par l’autre. Avec détermination, avec préméditation.

Pas de suspense sur l’issue, ce sera la prison pour meurtre ; l’une prendra probablement plus que l’autre, « sous domination ». L’intérêt est dans le chemin, pas dans le résultat. Le film montre un commissaire humain avec ses hommes, humains avec les misérables, humain avec les criminelles. L’escroc à l’assurance, qui est un beauf pas futé, sera dissuadé de maintenir sa version ; le violeur de plusieurs collégiennes de 13 ans sera coincé et mis hors d’état de nuire ; la fugueuse sera retrouvée, calmée, et remise en présence de ses parents pour qu’elle purge la crise juste avant sa majorité. Les deux meurtrières seront envoyées devant le juge, puis en prison.

Mais rien de meilleur que les chevaux. Ils courent parce que c’est leur fonction animale ; ils sont beaux et sans intentions. Ils ne sont pas humains, ils sont meilleurs que les humains.

On dit que le film est inspiré du Faux Coupable d’Alfred Hitchcock, mais je pense plutôt à Garde à vue de Claude Miller, où c’est cette fois un grand bourgeois qui se confronte au policier. Même déni de ses actes, mêmes tentatives de mentir sur tout, même façon de « prévenir la police », comme un acte manqué qui avoue tout.

C’est Noël dans les rues et sur les enseignes, mais le déterminisme social est implacable lorsque l’on ne croit pas à « la vérité ». Car, si l’on ne croit pas à l’adéquation entre la réalité des faits et l’être humain qui la pense, on se fait un film, on s’invente une histoire, on vole parce que c’est là, et on tue sans y penser. C’est à cela que mènent les « fausses vérités » ou « vérités alternatives » – qui ne sont seulement que « ce que je crois », et pas le réel. Au contraire, lorsqu’on se confronte au vrai – comme fait le cheval – on mesure ce dont on est capable : de retourner dans son pays d’origine mieux adapté, d’étudier, d’apprendre, de s’accrocher, de bien faire un métier, de comprendre les autres.

Un très bon film. Français.

César 2020 Meilleur acteur pour Roschdy Zem

DVD Roubaix, une lumière (Oh Mercy!), Arnaud Desplechin, 2019, avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz, Chloé Simoneau, Le Pacte 2020, français, 1h54, €10,00, Blu-ray €15,00

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Christophe Guilluy, La France périphérique

Relire dix ans après cet essai d’un géographe sociologue est passionnant. Christophe Guilluy a anticipé les Gilets jaunes comme l’irruption d’Emmanuel Macron, puis la chute de l’UMPS au profit des extrêmes, unis dans le populisme du RNFI. Ce n’est pas rien. Certes, les chiffres donnés dans le livre datent ; mais les tendances affichées se sont poursuivies, ce qui est le principal du propos.

Deux France coexistent, comme dans tous les pays occidentaux développés : les métropoles néolibérales du capitalisme américain mondialisé, où se concentrent les emplois, les richesses, les cadres – et une fraction de l’immigration qui en profite -, et le réseau éparpillé des villes petites et moyennes, des zones rurales fragilisées par le retrait des industries et des services publics. Or, démontre-t-il à l’aide des chiffres de l’Insee, si les deux-tiers du PIB français est produit dans les métropoles, 70 % des communes ont une population fragile, ce qui représente 73 % de la population (tableaux chapitre 2).

D’où le divorce idéologique entre les nomades éduqués à l’aise dans le monde, et les ancrés au terroir faute de moyens, isolés des centres de culture et des universités, qui végètent et craignent les fins de mois. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les partis politiques, ni leurs « programmes » qui font les électeurs, mais bien l’inverse. D’où le déclin (irréversible, selon lui) du Parti socialiste et des Républicains modérés, élite des métropoles, en faveur surtout du Rassemblement national (ex-FN) et, marginalement, de LFI.

Car Mélenchon se trompe de combat, dit l’auteur ; il veut ressourcer la vieille gauche révolutionnaire alors qu’elle n’a plus rien à dire sur les chaînes de valeurs. Les yakas ne font pas avancer la machine, qui déroule ses engrenages nécessaires à partir de l’économie. Les années Covid l’ont amplement montré depuis. Mélenchon joue « les banlieues » comme nouveau prolétariat appelé à faire la révolution, dans une lutte des classes devenue lutte ethnique, alors que « les banlieues » ne sont que des centres de transit avant l’intégration. Un flux constant de nouveaux immigrés arrive, toujours pauvres et pas toujours éduqués aux mœurs occidentales, tandis que, dans le même temps, la génération d’immigration précédente s’en sort par les études et les emplois proches dans la métropole, et déménagent pour s’installer dans des quartiers plus huppés.

« Les banlieues », donc, peuvent connaître des émeutes, mais pas de processus révolutionnaire. « Globalement, et si on met de côté la question des émeutes urbaines, le modèle métropolitain est très efficace, il permet d’adapter en profondeur la société française aux normes du modèle économique et sociétal anglo-saxon et, par là même, d’opérer en douceur la la refonte de l’État providence. » Contrairement aux idées reçues une fois encore, et complaisamment véhiculées par les médias, « si les tensions sociales et culturelles sont bien réelles, le dynamisme du marché de l’emploi permet une intégration économique et sociale, y compris des populations précaires et émigrées. Intégration d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne de politiques publiques performantes et d’un maillage social particulièrement dense. » Inégalités croissantes mais, paradoxe, intégration croissante.

C’est plutôt sur le déclin de la classe moyenne et la précarisation des classes populaires que vont pousser (qu’ont poussées depuis la parution de l’essai) les nouvelles radicalités. Les Bonnets rouges de la Bretagne intérieure, les petites villes des plans sociaux, les classes moyennes inférieures des périphéries rattrapées par le logement social des immigrés comme à Brignoles, illustrent les fragilités sociales. Paiement des traites des maisons et endettement, frais de déplacement dus à l’éloignement des centres, et difficultés de retour à l’emploi en cas de chômage. Le piège géographique conduit à l’impasse sociale, ce qui explique la sensibilité des gens à l’immigration. « Dans ce contexte d’insécurité sociale, les habitants deviennent très réactifs à l’évolution démographique de leur commune, notamment la question des flux migratoires. »

D’où la poussée du RN, dans le Nord en raison de la précarisation sociale, dans le Sud en raison des tensions identitaires, dans l’Ouest en raison d’une immigration de plus en plus colorée, donc visible. La pertinence du clivage droite/gauche n’a plus cours ; le populo s’en fout. « Paradoxalement, c’est le vieillissement du corps électoral qui permet de maintenir artificiellement un système politique peu représentatif. Les plus de 60 ans étant en effet ceux qui portent massivement leur suffrage vers les partis de gouvernement. » (J’avoue, c’est mon cas). Le clivage actuel est plutôt entre ceux qui bénéficient ou sont protégés du modèle économique et sociétal, et ceux qui le subissent. C’est le cas par exemple dans les États-Unis ayant voté Trompe, ces « hillbillies », les ploucs de collines emplis de ressentiment revanchard contre les élites qui « se goinfrent » et sombrent dans l’hédonisme immoral le plus débridé (Bernard Madoff, Jeffrey Epstein, Stormy Daniel, David Petraeus, Katie Hill, William Mendoza, Mark Souder, Chaka Fattah, Scott DesJarlais, P. Diddy…). En France, « ouvriers, employés, femmes et hommes le plus souvent jeunes et actifs, partagent désormais le même refus de la mondialisation et de la société multiculturelle. »

Que faire ?

Économiquement : La France périphérique cherche une alternative au modèle économique mondialisé, centré sur la relocalisation, la réduction des ambitions internationales, le protectionnisme, la restriction à la circulation des hommes et à l’immigration – au fond tout ce que fait Trompe le Brutal, et son gouvernement Grotesque. « Initiative de quatre départements, l’Allier, le Cher, la Creuse et la Nièvre, les nouvelles ruralités s’inscrivent dans le contexte de la France périphérique. Si l’appellation semble indiquer une initiative exclusivement rurale, ce mouvement vise d’abord à prendre en compte la réalité économique et sociale (…) En favorisant un processus de relocalisation du développement et la mise en place de circuits courts. »

Politiquement : « La droite a joué le petit Blanc en mettant en avant le péril de l’immigration et de l’islamisation La gauche a joué le petit Beur et le petit Noir en fascisant Sarkozy, stigmatisé comme islamophobe et négrophobe. Les lignes Buisson et Terra Nova qui, pour l’une cherchait à capter une partie de l’électorat frontiste et pour l’autre visait les minorités, ont parfaitement fonctionné. » Mais comme ni droite ni gauche n’ont rien foutu contre l’insécurité sociale et culturelle, en bref la précarisation et l’immigration sauvage, les électeurs se sont radicalisés, délaissant PS et Républicains. Y compris les électeurs français ex-immigrés : « Le gauchisme culturel de la gauche bobo se heurte en effet à l’attachement d’ailleurs commun à l’ensemble des catégories populaires (d’origine française ou étrangère), des musulmans aux valeurs traditionnelles. Autrement dit, le projet sociétal de la gauche bobo s’oppose en tout point à celui de cet électorat de la gauche d’en bas. » On parle aujourd’hui de « woke » pour vilipender ce délire gauchiste culturel. D’où le recentrage vers le conservatisme de tous les partis, sauf LFI. Pour garder ses électeurs, il faut répondre à leurs attentes. Or la mondialisation, si elle ne disparaîtra pas en raison des enjeux de ressources, de climat et d’environnement, est désormais restreinte. Le Covid, puis Trompe, l’ont assommée. Les partis politiques doivent donc le prendre en compte et moins jouer l’économie du grand large que les liens sociaux intérieurs. On attend toujours…

Sociologiquement : le mode de vie globalisé à la Jacques Attali, nomade hors sol sans cesse entre deux avions, n’est pas supportable pour la planète s’il se généralisait. Guilluy cite Jean-Claude Michéa, justement inspiré : « C’est un mode de vie hors-sol dans un monde sans frontières et de croissance illimitée que la gauche valorise, comme le sommet de l’esprit tolérant et ouvert, alors qu’il est simplement la façon typique de la classe dominante d’être coupée du peuple. » Au contraire, la majorité de sa population se sédentarise, s’ancre dans les territoires, faute de moyens pour accéder aux métropoles où les loyers et le mètre carrés se sont envolés. Dans un chapitre intitulé « le village », l’auteur montre comment la trappe à emploi a piégé les déclassés en périphérie des métropoles, et agit idéologiquement comme un contre-modèle valorisé de la société mobile et mondialisée. L’enracinement local est source de lien sociaux. « Face à la mondialisation et à l’émergence d’une société multiculturelle Ce capital social est une ressource essentielle pour les catégories populaires, qu’elles soient d’origine française ou immigrée. Des espaces ruraux aux banlieues, ce capital du pauvre est la garantie de liens sociaux partagés. » D’où les revendications identitaires aux Antilles, en Corse, à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie pour se préserver des flux migratoires.

Christophe Guilluy note malicieusement que c’est exactement la même tendance en Algérie ou au Maroc, où l’immigration noire alimente les tensions sociales. Et même en Palestine ! « Si on se détache un instant de ces passions géopolitiques, on ne peut qu’être frappé par la banalité des ressorts du conflit. Territoires, instabilité démographique, insécurité culturelle, rapport à l’autre… les tensions, la cause des tensions sont toujours les mêmes. Pour les Juifs israéliens, la peur de devenir minoritaire est d’autant plus forte que le territoire est restreint et la dynamique démographique, à l’exception des orthodoxes, faibles. Pour les Palestiniens, la question du territoire est d’autant plus vitale que la dynamique démographique est forte. La banalité de cette lutte territoriale et culturelle est occultée par l’instrumentalisation politique du conflit qui ne permet pas de percevoir le caractère universel de ces tensions. En la matière, il n’y a pas à rechercher de spécificité juive ou arabo-musulmane à l’histoire d’Israël. » Et paf ! C’était dit dès 2014.

Un petit essai très intéressant à relire.

Christophe Guilluy, La France périphérique – Comment on a sacrifié les classes populaires, 2014, Champs Flammarion 2024, 192 pages, €7,00, e-book Kindle €5,99

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La Martorana de Palerme

Nous visitons l’église de la Martorana, Sainte-Marie de l’Amiral (au patrimoine de l’Unesco). Dame Eloisa della Martorana institua à la fin du XIIe un couvent auquel l’église fut cédée en 1433 par Alphonse d’Aragon. Amiral (qui vient de l’arabe émir) car Georges d’Antioche, émir de Roger II, la fit construire en 1143. Elle ferme à 13 heures, place Bellini, ce pourquoi nous devons la voir avant le déjeuner. La visite aussi une famille du Nord ou de Normandie, plutôt populaire et chaleureuse. Le père est un peu gros mais les deux garçons d’environ 20 et 18 ans, sont sveltes et juvéniles. Tous deux portent une boucle dans la narine et des cheveux platinés. L’aîné porte la chemise ouverte jusqu’au sternum, qu’il ne boutonnera qu’une fois entré dans l’église. Il est exubérant et se contorsionne lorsqu’il se signe devant l’autel, exagérant le mouvement et ondulant du dos, geste de foi incongru parmi les touristes.

La façade est baroque 17e mais l’édifice est en croix grecque et présente des mosaïques byzantines sur fond d’or. Le Christ en majesté est cette fois visible, flanqué de huit prophètes et de quatre évangélistes. Une mosaïque à droite de la nef montre Roger II couronné par Jésus, sans passer par le pape. Tous les hommes sont pécheurs, donc doivent arborer l’air sévère, en attente de la sévérité de Dieu, selon l’esthétique byzantine. En face à face, l’émir Georges est aux pieds de la Vierge et humblement aplati. La coupole est bâtie sur un octogone. Ce passage architectural du plan carré de la nef au plan circulaire de la coupole via la forme octogonale est symboliquement le passage de la terre au ciel.

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Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire

Un homme à Leica, on se demande qui promène qui. Ce photographe au parc Monceau assiste malgré lui à un crime sanglant. Son appareil prend malgré lui des clichés de la scène – et des personnages. Il ne le fait pas exprès, il est là et « ça « arrive. Un beau gibier de psy :

« Paris est ma ville, mon bateau, mon fardeau. Je n’y respire plus le même air qu’il y a vingt ans et pourtant chaque jour je vais à la rencontre de ses habitants pour qu’ils m’inspirent de nouveau.

J’y ai vécu mes plus belles années, mes plus belles souffrances aussi.

Elle est toujours là, redoutable, brûlante, habitée, et je sais m’y consumer lentement.

J’essaye de saisir les âmes qui déambulent sur les trottoirs sans y parvenir » p.19.

Revenu chez lui, toujours zombie, cet animal d’une autre époque « développe sa pellicule » (à l’ère du numérique depuis trente ans) et « lit le journal » (à l’ère du net depuis quarante ans). L’esprit du personnage semble bégayer, ne pas avoir de suite, ne penser que par éclairs vite éteints, en phrases qui – quasi toutes – reviennent à la ligne une fois le point formé. C’est une forme curieuse de littérature… policière.

Le citoyen modèle détenant ainsi des « preuves » se rend au commissariat du 6ème arrondissement (le parc Monceau dans le 8ème dépendrait-il des flics du 6ème ?). Le lieu, à l’angle de la place Saint-Sulpice, est bien connu des gens du quartier à cause des sempiternels cambriolages ou procurations pour les élections à répétition. Là, « un inspecteur » (titre qui ne se donne plus depuis au moins quinze ans, au profit de lieutenant ou capitaine) le traite comme dans les romans policiers des années 50 : par-dessus la jambe. Il s’appelle Tarry, liaison peut-être voulue entre inspecteur Harry et le Taré. Mais le personnage ne veut pas s’en laisser conter, si ses bégaiements phrastiques lui en laissent le loisir. Il enquête.

Ça l’intrigue. Il a donné toute ses photos, plus « la pellicule », mais a gardé un agrandissement d’un homme à casquette rouge qui marche à contre-courant : il part du lieu du crime au lieu de béer comme les autres devant le spectacle. Louche. Pire : le lendemain même, il voit au resto passer l’inspecteur en question avec l’homme à casquette rouge, qui semble se faire engueuler. Encore plus louche.

Le photographe poète a pour nom de chantage Paul Personne, et on ne sait comment il vit, sauf qu’il tâte trop volontiers de la bouteille. Après un kil de vin rosé, il voit l’aurore à la télé, une journaliste dont tel est le prénom, et ça fait tilt, il veut que ce soit elle qui écrive l’article sur l’enquête. La police étant impliquée, seul le journalisme peut enquêter.

Et voilà le loser avec la bimbo, l’adepte du petit vin aux rêves « prémonitoires » et au Leica qui bande tout seul avec l’investigation faite femme. La suite est du roman policier, inracontable sans tout dévoiler. Il y a un peu plus d’action et un peu moins de retours à la ligne quand l’histoire se met en branle. Et un fantasme d’amour où le passé télescope le présent, si l’on a bien compris.

Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire, 2025, ‎Spinelle Éditions, 224 pages,€18,00

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Le premier roman a déjà été chroniqué sur ce blog : https://argoul.com/2020/10/16/emmanuel-de-landtsheer-le-petit-roi/

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Églises et oratoires de Palerme 2

Dans l’église de Saint-Dominique, le tombeau du juge Falcone. Il est fleuri et orné de petits papiers d’encouragement ou de poèmes de la piété naïve populaire. L’église ferme à 13 h.

Église San Francisco d’Assisi va fermer elle aussi. Un gothique XIIIe avec huit statues allégoriques de Serpotta datant de 1723. Le guide nous traîne en coup de vent voir la quatrième chapelle à gauche de l’entrée, due à Francesco Laurana et Pietro de Bontade en 1468.

Le bedeau me dit curieusement que les photos sont interdites, sauf avec les smartphones. Règlement stupide qui ne tient aucun compte des pixels désormais très élevés des appareils récents. Pour protéger quoi ? Quels droits ? La foi n’est-elle pas pour tout le monde ?

En face de l’église, la Focacciera de San Francisco, le seul commerçant de Palerme qui a refusé de payer le pizzo, l’impôt, à la mafia. Nous irons à six, sauf les deux trésors et la Mérule, y déjeuner de linguini au poulpe et à l’encre de seiche pour moi, avec une granita au café en en guise de café.

Un kid blond en short, l’air décidé, attend sa mère qui traîne pour acheter le pique-nique à la Focaccia qui fait aussi boulangerie. Il peut avoir dans les 12 ans et il est bien pris dans son T-shirt rouge arborant un taureau, animal qui lui sied à merveille.

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Arthur Conan Doyle, La vallée de la peur

Sherlock Holmes lit confortablement une énigme apportée par son gamin des rues Billy, et l’inspecteur MacDonald, de Scotland Yard sonne à la porte. Il vient annoncer un meurtre…

La lettre, écrite par un certain Porlock – un nom de plume qui cache un collabo pris de remord du redoutable professeur Moriarty – est une suite de chiffres, séparés par des espaces, avec seulement trois noms en clair. Holmes n’a pas le code, évidemment pas fourni avec le message (sinon, quel intérêt de le coder ?). Billy « le saute-ruisseau » apporte une seconde lettre, mais non seulement ledit Porlock ne fournit aucun code, mais se défile en plus, craignant d’être surveillé par le redoutable Moriarty. « J’ai vu le soupçon dans ses yeux. Brûlez le message codé, je vous prie. » Holmes n’en fait rien, mais Watson doit le provoquer pour qu’il se mette à agiter ses petites cellules grises : il le met au défi de le décoder.

Et il le décode… C’est tout simple, enfin pour un cerveau connecté comme le sien. Le code doit être un livre, et le premier chiffre fait référence à la page. Comme il s’agit du 534, ce doit être un « gros » livre. Pas la Bible, les traductions sont diverses ; pas le bottin, il n’y a pas assez de diversité de mots ; pas le dictionnaire, trop sec. Donc quoi ? « Un almanach ! » Le Whitaker’s annuel est dans toutes les maisons et il comprend deux colonnes, comme le C2 indiqué juste après 534. Manque de chance, ça ne colle pas. Mais si ! Il suffit de prendre non pas le tout nouveau, mais l’usuel de l’année qui vient de s’écouler, et le tour est joué. Le message fait état d’un danger qui pourrait survenir très bientôt à un certain Douglas, riche, à la campagne, à Birlstone House.

Surgit MacDonald. Mr Douglas, de Birlstone Manor House, vient d’être sauvagement assassiné dans la nuit. Sherlock Holmes avoue être « intéressé, mais pas surpris ». L’horreur ressentie par Watson est une émotion négative qui submerge la raison, et Holmes sait la dompter afin de n’en pas être affecté. L’officier de police local White Mason a fait appel à Scotland Yard car l’affaire le dépasse : un meurtre sans témoins dans un manoir fermé entouré de douves. Les voilà donc partis pour la campagne et pour enquêter avec la minutie habituelle.

La bâtisse date de la première croisade et a été rebâtie au XVIe siècle après un incendie. John Douglas l’a rachetée il y a quelques années pour la faire retaper et s’y reclure, sortant peu avec sa femme. Seul son ami Cecil James Barker vient assidûment le voir. Il a rencontré Douglas en Amérique, où ils ont fait fortune comme associés dans les mines. Le seigneur des lieux, descendu la veille au soir en robe de chambre pour vérifier les fenêtres, gît mort d’une décharge de fusil à canon scié provenant d’une armurerie américaine. Une carte de visite avec les lettres V.V. et le chiffre 341 à côté de lui. Une trace sur une fenêtre ouverte laisse penser que l’agresseur a fui par les douves, peu profondes, alors que le pont-levis restait relevé. Mais les haltères dans la salle ne sont plus qu’à un unique exemplaire. Cet insignifiant détail turlupine le cerveau du détective.

L’énigme sera relativement simple à résoudre, malgré les fausses pistes. Holmes s’y emploiera avec sa finesse habituelle, non sans coup de théâtre à la fin. Mais ce n’est que la première partie.

Comme dans Étude en rouge, le roman est divisé en deux : une enquête contemporaine anglaise – et un contexte historique et personnel américain. C’est cette fois le nord américain industriel, dans la région de Chicago, qui explique l’assassinat du manoir anglais. Un certain John MacMurdo s’est fait passer pour comptable des mines pour se faire engager et infiltrer un « syndicat » chargé de protéger les ouvriers de l’exploitation brutale des gros capitalistes. La loge de Chicago était humaniste et d’entraide ; celle de Vermissa, dans la Vallée de la mort, s’est tournée vers le crime et l’extorsion. La police est impuissante et la magistrature achetée. Ici règne la force et le principe du plus fort. Le droit et la loi ne valent rien contre les tueurs impitoyables qui viennent tabasser et racketter en bande. Les membres de la loge doivent jurer obéissance au chef (comme aujourd’hui à Trump) et sont autorisés à user de tous les moyens pour affirmer le droit du chef (comme aujourd’hui les affidés de Trump). Les journalistes sont intimidés physiquement, les contremaîtres voient leur maison explosée avec leur famille dedans, l’ingénieur de la mine est tué d’une balle, le grand patron traqué. Sauf à payer…

MacMurdo est un inspecteur de l’agence privée de détectives Pinkerton, engagée par les gros capitalistes de New York qui voient d’un mauvais œil cette loi de la jungle. L’état d’esprit libertarien – celui des pionniers – n’est plus de mise dans un État moderne où la bonne marche de l’économie dépend des échanges donc de la loi et de la confiance entre les acteurs. Le même dilemme se pose aujourd’hui : les grands patrons de la tech veulent moins de réglementation pour leurs affaires, mais pas une dictature du bon plaisir qui boute l’anarchie sur les marchés et à l’international. Nul doute que l’antagonisme Trump-Musk, qui vient à peine de se révéler, ne va faire que s’accentuer. Comme c’était le cas à la fin du XIXe entre les mafieux des loges et les patrons des mines.

MacMurdo fait donc arrêter les malfrats, dont la plupart sont pendus après procès en bonne et due forme pour l’édification du public et le retour de la confiance économique. Mais les survivants qui se cachent ont juré sa perte. Il doit donc s’exiler, prendre un faux nom, changer souvent de résidence et de métier. Jusqu’à cette Angleterre paisible de la campagne des Downs où son passé le rattrape. Le potentat du crime Moriarty a pris l’affaire en main et a plaisir à la résoudre selon ses méthodes : tuer. Holmes ne va que retarder l’échéance ; il le sait, la seule façon d’arrêter Moriarty est qu’il disparaisse de la surface de la terre. Ce ne sera pas encore dans ce roman.

Sir Arthur Conan Doyle, La vallée de la peur (The Valley of Fear), 1914, Livre de poche 1975, 240 pages, €5,20, e-book Kindle €0,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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Églises et oratoires de Palerme 1

Nous allons visiter à pied l’oratoire de Santa Cita de la confrérie du Rosaire. Il comprend des stucs de Giacomo Serpotta. Il illustre les 15 mystères du rosaire et est orné partout de putti jouant. Anthony Blunt, le fameux critique d’art anglais, pédé et espion soviétique (c’est presque un pléonasme), l’un des Cinq de Cambridge (Kim Philby, Guy Burgess, Donald Duart Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross), trouvait ces putti nus les plus beaux de toute l’Europe. Il avait du goût. Je ne sais pas s’il a trouvé au-delà du rideau de fer des êtres aussi charmants.

La Bataille de Lépante est illustrée en ronde-bosse avec deux enfants au-dessous, de part et d’autre d’un trophée dont les trois mousquets sont tournés vers le vaincu  : un enfant chrétien à gauche, le vainqueur qui lève les yeux et ouvre sa poitrine, et un enfant musulman à droite, le vaincu qui baisse les yeux et garde son bras droit sur son ventre.

Mais l’oratoire de San Lorenzo est encore meilleur, les putti de Serpotta en 1723 osant allègrement jouer à des jeux érotiques. L’un caresse le ventre de l’autre tandis qu’il piétine le zizi d’un troisième, un autre empoigne carrément la queue de son copain qui ouvre la bouche dans un hoquet de surprise, deux se regardent langoureusement, tout nu, deux autres dans le même appareil s’embrassent à pleine bouche. Les Franciscains de 1699 n’y voyaient pas malice.

Les vies de Saint-François et de Saint-Laurent, en plus sérieux, se font face. Les anges adolescents sont moins joueurs et plus pudiques, bien que quasi nus sauf un linge qui s’accroche aux parties ; on le regrette presque.

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Spectre de Sam Mendes

La théorie du Complot a eu de beaux jours devant elle après la crise financière de 2008. James Bond (Daniel Craig) ne pouvait que s’en faire l’écho dans ce film de 2015, reprenant le mythe de l’Organisation qui veut devenir Maître du monde par la manipulation et l’argent. Ici, le nouveau M (Ralph Fiennes) est confronté à un supérieur désigné comme C (Andrew Scott) – alias clown, ou connard – qui veut éliminer la section 00 au profit des drones et du renseignement électronique. La vieille antienne yankee de l’isolationnisme, si forte sous George W. Bush. C, jeune technocrate fonctionnaire, coordinateur des services de sécurité, veut fusionner le MI-5 et le MI-6. Ambitieux et théoricien, C est flatté de pouvoir appartenir au Club du Renseignement mondial appelé les Neuf sentinelles car composé de neuf pays, les pays anglo-saxons plus le Japon et quelques alliés arabes. Il se croit désigné pour tout surveiller, partout, tout le temps, sachant évidemment mieux que tout le monde ce qui est bon pour tout le monde.

Outre l’inanité de croire un seul instant que la CIA et les États-Unis pourraient se mettre sous la tutelle des Anglais pour ce genre de chose touchant à la sécurité nationale, on se demande qui manipule qui. C est gonflé d’orgueil mais ne voit pas que d’autres tirent les ficelles publiques pour les monnayer en clair et bon argent privé. Quiconque émet des doutes voit se produire un attentat terroriste sur son sol, ce qui l’incite aussitôt à rejoindre le club des surveillants. Les maîtres sachant alors tout sur tous, peuvent agir dans l’ombre pour leurs propres intérêts – bien compris.

Voilà donc un thème porteur avec un scénario clair. L’ancienne M a confié à James Bond en message vidéo posthume l’ordre de tuer un certain Marco Sciarra (Alessandro Cremona) par tous les moyens. Bond s’envole donc pour le Mexique, où le type est repéré. C’est durant la fête des Morts et il est déguisé en squelette avec la fille du moment qui partage son lit. Il ne s’absente que le temps d’éliminer au fusil les deux terroristes qui envisagent de faire sauter un stade. Mais c’est tout l’immeuble qui saute, entraînant avec lui la moitié de la rue (camelote immobilière mexicaine). Bond et Sciarra en réchappent et l’un poursuit l’autre parmi la foule. Un hélicoptère vient récupérer le malfrat sur la place de la Constitution, et Bond saute dedans. Bagarre en vol, acrobaties aériennes qui font frémir la foule en contrebas. Le terroriste est éjecté, le pilote aussi, Bond stabilise l’appareil. Mission accomplie.

Sauf qu’il a pris l’anneau qu’il avait au doigt. Il représente en effet une pieuvre gravée et est le signe de l’Organisation. De retour à Londres, M met Bond à pied pour désobéissance aux ordres et désordre diplomatique. « A vos ordres », dit Bond, qui pique la nouvelle Aston Martin DB10 destinée à 009 et part pour Rome assister aux obsèques de Sciarra. Sa veuve (Monica Bellucci), qui manque d’être tuée à son tour, informe Bond qu’une réunion secrète va avoir lieu pour trouver un remplaçant à son mari. James, toujours chevaleresque, fait exfiltrer la veuve par son ami de la CIA et se rend à la réunion, où il pénètre grâce au sésame de la bague.

Il s’aperçoit qu’il connaît bien le chef de l’Organisation. Il s’agit de Franz Oberhauser (Christoph Waltz), le fils de celui qui l’a adopté lorsqu’à 12 ans, il a perdu ses parents. L’aîné n’a jamais accepté le petit beau-frère, qui captait trop l’affection de son père, et a éliminé ce dernier lors d’une excursion en montagne. Chacun croit que père et fils ont péri, alors que le fils vit toujours, sous le nom de sa mère, Blofeld. Il hait James et veut le faire éliminer. Il mandate le grand épais Hinx pour ce faire (David Bautista). Course poursuite de l’Aston Martin par une Jaguar C-X75 dans les rues de Rome la nuit. Usage des gadgets de Q (Ben Whishaw) dans la nouvelle auto : munitions non chargées, mais lance-flammes efficace et siège éjectable parfait. La voiture de Bond se retrouve dans le Tibre, mais Bond atterrit sur le quai en parachute.

Bond demande à Moneypenny (Naomie Harris) de faire des recherches et comprend que White (Jesper Christensen) est toujours en vie dans un chalet autrichien. Lorsqu’il le retrouve, il est moribond, empoisonné par l’Organisation au thallium. Il demande à Bond d’assurer la sécurité de sa fille, le docteur Swann, et de trouver « L’Américain » qui lui fournira tous les renseignements. Madeleine Swann (Léa Seydoux) dans sa clinique reçoit Bond et le rejette, elle ne veut plus rien avoir à faire avec tout cela. Mais elle se fait enlever et c’est une nouvelle course poursuite entre les voitures sur la neige et un avion de tourisme. Q est venu prévenir Bond qu’il ne pourra pas le couvrir plus longtemps et que son traçage le mettra en mauvaise posture. Analysant la bague, Q retrouve des traces qui relient Le Chiffre, Dominic Greene et Raoul Silva à Franz Oberhauser. La boucle est bouclée, James Bond poursuit bien la même mission initiale.

L’Organisation a pour nom Spectre, et L’Américain n’est pas un individu mais un hôtel à Tanger où les parents de Madelaine se rendaient à chaque anniversaire de leur mariage. Fouillant leur ancienne suite, Bond parvient à découvrir une pièce secrète où des documents révèlent à la fois le lien familial de Bond avec Oberhauser, mais aussi son repaire au milieu du Sahara, dans le cratère d’une ancienne météorite. De quoi s’y rendre en train. Madeleine a horreur des armes – mais elle montre qu’elle sait s’en servir ; elle a sauvé ainsi son père lorsqu’elle était ado. Au restaurant du train, Hinx les attaque avant la vodka-martini, et elle aide Bond à le jeter sur la voie. Ils baisent ensuite comme des lapins, l’adrénaline leur a donné faim.

Dans la gare perdue au milieu de nulle part où ils descendent, ce n’est pas une diligence mais une Rolls Silver Shadow de 1949 qui vient les prendre pour les conduire au complexe de bâtiments ultramodernes et reliés par satellites au monde entier, où Oberhauser manigance ses crimes. L’information est le pouvoir. Tout savoir sur tous permet d’agir sur chacun : c’est aussi simple que cela. Spectre veut espionner tous les services secrets du monde et C leur livre déjà ce que sait le MI6. Sous son nouveau nom de Blofeld, Oberhauser s’amuse. Il manipule des gadgets qui rendent amnésique par une vrille dans le cerveau. Il fait attacher Bond sur un fauteuil à la Orange mécanique pour le soumettre et lui faire oublier tout amour, notamment le dernier, celui de la belle Madeleine. Il la gardera pour lui, par vengeance. Mais un gadget de Q, la montre explosive, permet à Bond qui la refile à Swann de faire sauter Blofeld (qui en réchappe, les mauvais en réchappent toujours) et, de balles en balles, de faire sauter à la Hollywood tout le complexe – la plus grosse explosion de toute l’histoire du cinéma, dit-on. Le couple s’enfuit en hélicoptère.

A Londres, James Bond découvre qu’il n’est pas un cow-boy solitaire mais épaulé par tout une équipe : son chef M, le chef d’état-major Bill Tanner (Rory Kinnear), le technicien expert Q et l’assistante Moneypenny. Tous vont se liguer pour contrer le Spectre, C et Blofeld. Ils sont dans deux voitures. Un SUV enfonce celle de Bond et de M ; Bond est pris et ligoté, M parvient à fuir. Blofeld a pris Madeleine en otage et menace de faire sauter les restes du QG dévasté du MI6 qui doit être démoli. Il a enfermé Madeleine dans une pièce et laisse quelques minutes seulement à son ex-frère James pour la trouver. Faute de quoi, ils périront. Bond y parvient et poursuit en bateau sur la Tamise l’hélicoptère de Blofeld qui s’envole. En tirant dessus, il le force à se crasher sur un pont – où il rejoint Blofeld. Va-t-il le descendre, comme un cloporte qu’il est ? Suspense.

Un bon cru de James Bond, crédible et haletant, sans reprendre les éternelles scies des pépées et des bagnoles.

DVD Spectre, Sam Mendes, 2015, avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux, Ralph Fiennes, Monica Bellucci, MGM / United Artists 2020, 2h22, doublé anglais, français, €7,99, Blu-ray €12,91

DVD James Bond 007 – La Collection Daniel Craig : Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall, Spectre, MGM / United Artists 2020, français, anglais, €10,27, Blu-ray €33,92(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Certains hommes sont des fusées sur la mer, dit Alain

Prenant propos de l’inauguration d’une plaque à la mémoire d’Évariste Galois à Bourg-la-Reine, ville où il est né, le philosophe Alain se prend à moraliser sur son destin. Évariste est en effet mort à 20 ans, en mai 1832, des suites d’un duel au pistolet qu’il ne pouvait gagner. Stupidité de « l’honneur » guerrier, dévoyé en susceptibilité bourgeoise. Nous étions pourtant après Napoléon le Grand.

« Je livre sa biographie aux moralistes et aux fabricants d’images édifiantes », écrit Alain, peu porté lui-même aux génies et à ceux qui sortent de la norme. En effet, éduqué par sa mère jusqu’à 12 ans, porté à la bizarrerie affectée et à l’originalité dans ses classes, Galois n’est bon élève qu’un temps, avant de ne s’intéresser qu’aux mathématiques. Ce qui ne se faisait pas en ces années d’humanités. D’où son échec aux grandes écoles, rebutant les profs imbus de leur position et de leurs méthodes.

Mais toujours, les génies sont méconnus, et les surdoués méprisés. Quiconque sort de la norme est mis à l’écart. Évariste le Galois résiste, encore et toujours à l’envahisseur. « A 15 ans, il dévore la Géométrie de Legendre. Il rejette les traités élémentaires d’algèbre, qui l’ennuient, et apprend l’algèbre dans Lagrange ; à 16 ans il commence à inventer. » Mais les profs n’aiment pas cet original à l’oral, et à propos de ses écrits, « les académiciens n’y voient goutte », dit Alain. Seule l’École normale le reçoit.

Mais le jeune gars est révolutionnaire, révolté par les curés qui ont conduit son père au suicide en 1829 par une campagne de calomnies, et contre le roi, le gros Louis XVIII diabétique et goutteux, viré réactionnaire dès 1820. Evariste Galois est emprisonné, saoulé, tombe amoureux dès qu’il sort d’une « infâme coquette » qui le rejette, ainsi qu’il l’écrit à son frère. D’où son duel avec le rival, un quidam particulé insignifiant que l’histoire a oublié. Il se prend une balle dans le bide, meurt d’une péritonite.

La veille au soir, il a révisé « son grand mémoire sur les équations », comme dit Alain qui n’y comprend rien, en fait Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux, daté du 16 janvier 1831. Il y jette les bases de la théorie des groupes qui fera fureur en mathématiques « modernes ».

Cet exemple – édifiant – pousse Alain à se demander pourquoi cet homme ? « Car il n’est pas vraisemblable qu’il ne naisse qu’un homme de temps en temps. Je croirais plutôt que tous les hommes pensent et veulent une fois ce que celui-là a pensé et voulu ; mais ils n’ont pas seulement le temps de prendre la plume », analyse le philosophe. Autrement dit, tous les humains ont les possibilités de l’Évariste, tous sont, petits, des Mozart en puissance. Mais ils sont assassinés par la routine, les conventions, l’éducation, les règlements. « Flatteries, fiançailles, succès, intrigues, traitements, décorations, conversations. La justice et l’opinion sont lourdes » – une prison dont seuls les génies osent s’échapper.

Ou les petits besogneux qui parviennent à se faire des idées tout seuls, à penser par eux-mêmes après des années d’efforts d’apprentissage, de maturation et de préjugés surmontés. Comme Alain. Comme la plupart de ceux qui ont une personnalité. Ceux qu’il faut, sans pour autant négliger les rares génies, encourager.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Musée archéologique de Palerme 2

Six métopes du VIe siècle avant sont recueillis ici en triade delphique : Artémis, Léto et Apollon. Un métope montre Héraclès terrassant le taureau de Crète, un autre l’enlèvement d’Europe, et deux métopes Déméter et Coré.

Les trois métopes du temple C taillés dans du tuf blanc vers 520 avant, montrent le quadrige du Soleil, Persée tuant Méduse, Héraclès châtiant les brigands Cercopes. Les Cercopes sont des enfants nains de Théia, fille d’Ouranos, qui ressemblent à des singes. S’étant moqué d’Héraclès, il les attacha la tête en bas et les transporta sur son épaule, ce qui leur permit de voir la pilosité noire de son cul. Leur mère les avait avertis qu’un certain Melampygos (fesses-noires) leur chercherait noise. Il faut dire qu’ils avaient tenté de voler les armes du héros pendant son sommeil.

Deux fragments du temple F montrent Dionysos menaçant un géant et Athéna en terrassant un autre. Les métopes du temple E en tuf et marbre de Paros vers 460 avant, sont consacrés à la lutte d’Héraclès contre une Amazone, aux noces de Zeus et d’Héra, et à Artémis transformant Actéon en cerf parce qu’il a osé la voir nue, Athéna et le géant Encelade. Chacun remarquera – et moi le premier – la recherche de l’expression et du mouvement.

L’éphèbe de Sélinonte est une petite statue en bronze du Ve siècle avant.

Le sourire de la Gorgone est reconstitué ; ses terres cuites protégeaient les temples sur les frontons.

Dans un couloir, une statue romaine de l’empereur Claude, régnant de 41 à 54 de notre ère, un fragment de torse mâle délicat de la même période, et deux sarcophages puniques de Cannita.

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Arthur Conan Doyle, Le retour de Sherlock Holmes

Par peur d’être littérairement « bouffé » par son personnage, l’auteur avait occis son détective privé dans un gouffre des Alpes suisses, entraînant le maléfique Moriarty dans l’abîme. Mais les lecteurs ont été épouvantés de cette perte, et l’éditeur du Strand, le magazine qui avait fait ses choux gras des histoires du détective, a été désespéré. Conan Doyle disait de Holmes qu’il était pour lui comme « un abus de foie gras », un écœurement proche de la nausée…

Le magazine américain Collier’s propose un pont d’or (ou presque) à l’auteur pour concocter huit nouvelles au moins ; le Strand les reprendra. Dix ans après donc, le retour. Sherlock n’est pas mort mais s’est caché ; seul Moriarty a fini dans le gouffre. Watson, devenu veuf, a presque une syncope lorsqu’il voit un vieux racorni se transformer sous ses yeux en vrai Holmes revenu du néant. Fini le déguisement, réintégration dans le personnage pour de nouvelles aventures. Treize, cette fois, souvent de bonne qualité.

Holmes applique sa méthode : observation, logique, toujours partir des faits et ne laisser l’imagination courir qu’ensuite. Il adore « la signification de l’insignifiant », selon le critique Ian Pears, procédé titillant et obsessionnel repris par Fred Vargas et par certaines séries, parfois jusqu’à l’absurde. Sherlock prête toute son attention à ce qui ne se voit pas, ce que les autres laissent de côté, sur lequel ils passent pour courir de suite aux hypothèses. Le détective pense à l’envers des autres, par induction plutôt que par déduction. Il part des faits observés pour en tirer des déductions, pas l’inverse – qui est l’erreur courante.

Ces treize nouvelles montrent divers types de criminels en action. Le né pour tuer, tel le colonel Moran, irrécupérable, véritable bête nuisible hors de l’humain ; l’étranger, tel l’Américain des Bonshommes qui dansaient, toujours mystérieux, donc inquiétant, sorte de fantasme grossi par l’imaginaire dont on doit se méfier ; le professionnel, tel Charles Augustus Milverton, endurci dans le crime de chantage et qui en tire un plaisir malsain ; l’opportuniste, qui tue parce que les circonstances l’exigent, sans intention de le faire, ou au contraire après l’avoir mûrement planifié selon des raisons légitimes, comme dans le Manoir de l’Abbaye.

Le lecteur retrouvera son héros anglais de la fin XIXe avec plaisir, toujours avide d’exercer ses facultés mentales, toujours flanqué de son compère médecin, toujours gentleman. De la belle ouvrage qui change des gadgets à la mode (téléphonie, ADN, caméras de surveillance, traces internet) qui masquent trop souvent l’inanité de la psychologie.

Sir Arthur Conan Doyle, Le retour de Sherlock Holmes (The Return of Sherlock Holmes), 1905, Archipoche 2019, 425 pages, €8,95, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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Musée archéologique de Palerme 1

Nous allons en bus jusqu’au musée archéologique situé dans un ancien couvent bâti au XVIIe siècle pour les Oratoriens de saint Philippe Néri. Seul le rez-de-chaussée est visitable, le reste est en restauration. Une manif de collégiens braille on ne sait quels slogans au mégaphone, dans une atmosphère bon enfant. L’Opera dei pupi de Palerme est sis dans une ruelle, célèbre attraction de marionnettes siciliennes.

Après le petit cloître d’accueil du musée, où trône une statue de marbre musculeuse sur une fontaine du XVIe, nous pouvons voir la pierre de Palerme, un basalte orné de hiéroglyphes égyptiens datant de 2900 avant notre ère et qui donne tous les noms de la cinquième dynastie de 3200 à 2900 avant.

Mais le clou du musée est la salle de Sélinonte, visitée aussi par une classe de jeunes Allemands du supérieur férus d’histoire grecque. Les étapes de la construction des temples et la reconstitution des VIe et Ve siècles avant de la ville sont démontrées.

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