Usual Suspects de Bryan Singer

Un navire amarré au port de San Pedro en Californie est incendié, et 27 personnes tuées lors d’un massacre. Seulement deux survivants, un Hongrois à l’hôpital (Morgan Hunter), gravement brûlé, qui se fait appeler Koskoskoskos, et Roger « Verbal » Kint (Kevin Spacey), petit escroc handicapé. L’agent des douanes Dave Kujan (Chazz Palminteri) vient de New York pour l’interroger à propos d’une supposée cargaison de drogue dans le bateau pour 91 millions de dollars.

Verbal, dont le surnom vient de ce qu’il parle beaucoup, mais sans « balancer », raconte. Ils étaient cinq, Keaton (Gabriel Byrne) et lui, aux côtés de Michael McManus (Stephen Baldwin), Fred Fenster l’extravagant à chemise ouverte et verbe haut (Benicio del Toro) et Todd Hockney (Kevin Pollak), présentés à un tapissage. Ils ont été arrêtés comme suspects habituels pour détournement de camion auquel ils nient avoir participé. « Ça ne s’arrêtera jamais ! » s’exclame Keaton qui s’est rangé des voitures sous le métier de financier – une autre façon d’escroc, plus respectable au pays de l’Oncle Sam. Relâchés grâce à l’avocate Edie (Suzy Amis), petite-amie de Keaton, McManus propose de se venger de la PD de New York en braquant l’une de leurs voitures qui sert de taxi à des trafiquants d’émeraudes, avec pot-de-vin à une cinquantaine de flics corrompus. Ils vont ensuite se mettre au vert en Californie, où un certain Redfoot (Peter Greene), qui refourgue les cailloux verts, leur propose un autre deal. Keaton est réticent, mais finit par accepter, poussé par la bande.

Dans le parking en sous-sol d’un hôtel, ils braquent le bijoutier censé détenir une fortune dans sa valise, mais celui-ci refuse de la remettre ; il est descendu. Puis les gardes du corps pour éviter les témoins. Las ! Dans la valise, point de bijoux, mais de l’héroïne. Ce n’était pas le deal. Après une altercation avec Redfoot, celui-ci révèle qu’il s’agissait d’un test organisé par un avocat du nom de Kobayashi (Pete Postlethwaite), qui prétend être un représentant de Keyser Söze, un chef de bande turc émigré aux USA qui épouvante tout le monde du crime. La légende prétend qu’il a lui-même tué toute sa famille devant une bande de Hongrois venue lui faire renoncer à son territoire, sa femme et ses enfants dont son petit garçon, par orgueil de ne rien céder. Puis, implacable, il a descendu tous les Hongrois, leur famille avec femmes et enfants, leurs amis, mis le feu à leurs entrepôts, magasins et cafés, en bref la terreur. C’est ce que raconte Verbal Kint à l’enquêteur des douanes. « C’est le diable ! »  conclut-il, en ajoutant, finaud en citant sans le savoir Baudelaire, « la plus belle ruse du Diable est de vous faire croire qu’il n’existe pas ». Ce n’était pas si bien dire, Kujan s’en apercevra trop tard. La police a un dossier sur ce Söze, mais il est insaisissable et la rumeur dans le Milieu veut qu’il s’abrite derrière une brochette de subalternes qui travaillent pour lui souvent sans le savoir.

Kobayashi déclare à Keaton et sa bande qu’ils ont, sans le vouloir, volé son argent par leurs braquages précédents et que, pour se racheter, il leur faut détruire une cargaison de drogue de 91 millions de dollars dans le port de San Pedro pour se venger des Hongrois. La came détruite avec le bateau et la bande qui le convoie, les dollars du paiement seront à eux et ils seront quitte. Keaton ne le croit pas, Fenster fuit et Kobayashi le tue avant d’être menacé à son tour d’être éliminé, jusqu’à ce qu’il les emmène à son bureau. L’avocate petite-amie Edie discute d’un arrangement d’extradition ; elle sera otage jusqu’à leur mission accomplie.

Ils sont donc forcé de le faire. Pas simple, le bateau est gardé par toute un clan d’Argentins passeurs de drogue et de Hongrois acheteurs. Chacun son rôle dans la bande de Keaton, le tireur d’élite et ceux qui s’avancent vers l’équipage avant de monter à bord. Le fusil à lunette fait plop, les fusils-mitrailleurs crachent, les pistolets aboient. Les hommes du bateau sont un à un descendus. Mais « pas de coke à bord ! » s’exclame Keaton. Seulement un prisonnier : les Argentins avaient l’intention de vendre Arturo Marquez aux Hongrois, un passeur qui a échappé aux poursuites en prétendant qu’il pouvait identifier Söze. Verbal, parce qu’handicapé, reste sur le quai en vigie ; Keaton lui ordonne de prévenir Edie si tout tourne mal. A lui aussi de piloter le van contenant les 91 millions. Verbal déclare avoir vu un assaillant invisible tuer Hockney, McManus, Keaton et entendu descendre un prisonnier dans une cabine. L’homme en contre-jour, à long manteau et chapeau, met alors le feu au cargo. C’est toujours Verbal qui raconte.

Kujan en déduit que Keaton était en fait Keyser Söze et qu’il a organisé l’attaque du bateau pour assassiner Marquez et simuler sa mort afin de changer de vie, avec le seul Verbal comme témoin. Il ne sera ainsi plus le suspect habituel qu’on arrête quand se passe un casse. Même sa petite-amie Edie a été tuée, reflet des mœurs du Turc implacable. Mais Söze veut dire « trop parler » en turc, autrement dit Verbal. Celui-ci a finalement avoué que Keaton était derrière tout, allant dans le sens de Kujan. Il lui a dit ce qu’il voulait entendre – c’est ainsi que le storytelling (la belle histoire) est crue par ceux qu’elle manipule. Les fausses vérités deviennent des vérités « alternatives » parce qu’on a envie d’y croire, et Trompe poussera la tromperie jusqu’à des sommets. L’Amérique y est déjà préparée par le monde d’illusions qu’elle ne cesse de créer, de la fausse liberté qui n’est que celle du fric à la fausse consommation qui n’est que malbouffe et mode éphémère, à la fausse générosité humanitaire qui n’est qu’impérialisme préparant la prédation des ressources.

Verbal refuse de témoigner au tribunal et est libéré sous caution. Kujan, en laissant errer son regard sur le panneau d’affichage encombré de notes et d’images du sergent qui lui a prêté le bureau, s’aperçoit que tous les noms cités par Verbal étaient sous ses yeux. Kobayashi était par exemple le fabricant de la tasse à café… Il comprend qu’il s’est laisser prendre par la « belle histoire » et qu’il a été intégralement enfumé. Il se précipite dehors pour rattraper l’handicapé, mais celui-ci a repris une marche normale et son complice, le faux Kobayashi, le prend en Jaguar pour l’emmener vers sa nouvelle vie. Pendant ce temps, un fax parvient à la brigade, représentant le portrait-robot de « Söze » tracé par les descriptions du Hongrois brûlé à l’hôpital : c’est… Suspense !

Tout en retours en arrière tissés par la narration de Verbal, le film permet de découvrir à mesure les couches de tromperie et de fake news, révélées dans la violence, avant le retournement final en beauté. Qui, ailleurs qu’au pays de l’arnaque, aurait pu réaliser un meilleur film sur l’arnaque ? C’était le film préféré de François Hollande, expert en manipulations socialistes, ainsi qu’il l’a déclaré à Nantes le 20 juin 2019 au festival SoFilm SummerCamp.

DVD Usual Suspects, Bryan Singer, 1995, avec Chazz Palminteri, Gabriel Byrne, Kevin Pollak, Pete Postlethwaite, Stephen Baldwin, MGM United Artists 2020, vo anglais doublé français, 1h42, €9,99, Blu-ray vo anglais sous-titré français ou néeerlandais, 20th Century Fox 2007, €19,66

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Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger

Un grand thriller à la française qui prend pour décor un événement historique précis, le débarquement allié en Afrique du nord le 8 novembre 1942 – il y a exactement 83 ans. L’auteur, André Brouillard, est entré dans le contre-espionnage à 14 ans lors de la guerre 14-18 dans le Nord – d’où son nom de plume. Il a été arrêté à 16 ans, condamné à mort, et gracié en raison de son âge avant de faire Saint-Cyr et de devenir officier de chars. Catholique conservateur – ce qui devrait plaire de nos jours – il reste au Deuxième bureau en 40. Fait prisonnier, il s’évade et entre en résistance avec son ami Hubert de Lagarde. On ne s’étonnera pas de retrouver un Hubert comme meilleur ami dans ce roman.

Pierre Lestoquoist – un vrai nom du Nord – est jugé et condamné à mort à Alger en octobre 1942. Il a tué. Qui et pourquoi, on en le découvrira que progressivement, c’est ce qui fait le sel du livre. Dans sa cellule de condamné, en attendant d’être raccourci, il se remémore les événements qui l’y ont conduit. Il était capitaine dans l’armée d’Afrique, commandant un régiment d’indigènes, avant d’être muté en France en 40 dans la cavalerie des Ardennes (bien dérisoire face aux panzers allemands). Fait prisonnier avec d’autres, il réussit à s’évader après plusieurs tentatives, selon la même filière que le général Giraud, sous les ordres duquel il avait servi en Afrique.

Il se retrouve donc à Alger sous Vichy, département loin des Occupants mais surveillé par un commissaire allemand. La ville blanche grouille de militaires désœuvrés, de services rivaux, d’espions en tous genres. Mais la résistance s’organise ; elle veut se préparer pour un retour en France, avec l’aide des Alliés, notamment des Américains, moins marqués que les Anglais par le massacre de la flotte française à Mers-el-Kébir, due à l’inertie coupable de l’amiral commandant français qui n’a pas su prendre une décision face à l’ultimatum anglais qui lui demandait soit de rejoindre la Royal Navy, soit de se saborder. Comme quoi la bêtise administrative coûte en vies humaines lorsque le moment est venu de choisir.

Pierre est affecté à un Service cinématographique des armées, couverture sous laquelle il attend les ordres de mission. Il s’ennuie, mais ne tarde pas à retrouver ses amours de jeunesse folle, Isabelle et Axelle. La première est la sœur de son grand ami Hubert, déclaré mort par la Gestapo après avoir été fait prisonnier, mariée à un autre et veuve très vite, orpheline de ses deux petits enfants tué dans le bombardement d’Orléans ; la seconde est la maîtresse avide qui l’a ensorcelé de sexe… avant de se marier avec Hubert. Pierre est plus homme d’action que futé et ne comprend guère les femmes. Il les désire, il les aime, mais s’il sait le faire, il ne sait pas le dire. Donc ça colle avec Axelle mais pas avec Isabelle. Pourtant, c’est elle qu’il aime. Axelle, née Gottlieb, veuve d’un noble polonais, a pour père le renommé Dieudonné, riche commerçant d’Alger, devenu français par le décret Crémieux. Hubert mort, Axelle renoue ; Pierre se vautre dans le sexe car la belle cavalière, folle de chevaux, sait chevaucher.

La résistance prépare longuement le débarquement des Américains à Alger, Oran et autres ports, et a besoin pour cela d’organiser une vaste opération d’intoxe vis-à-vis des Allemands. Pierre est aux premières loges car son colonel « Christian » (officieusement devenu général) lui fait écouter une conversation entre le chef des renseignements nazis à Alger et son meilleur agent, « n°1 ». Il n’en croit pas ses oreilles ! Il connaît cette voix, il sait à qui elle appartient. Sa mission, dès lors, va consister à faire comme si de rien n’était, à continuer de jouer son rôle social et intime, et à distiller sciemment des renseignements faux sur le débarquement : les Américains viseraient plutôt Dakar pour leur aviation ; plutôt Malte pour tenir la Méditerranée ; ce ne serait pas avant fin novembre ou début décembre 42.

La vérité est qu’ils visent Alger, et dès le 8 novembre, mais chut !… Personne ne le sait, jusqu’au dernier moment. Le 8 novembre 1942 est justement la date à laquelle Pierre Lestoquoist doit être guillotiné. Un plan pour le faire évader avant échoué, par la faute d’un abcès dentaire mal soigné de son confesseur complice. Ses recours sont peu à peu épuisés, il ne compte plus que sur ses amis pour le sauver, lui qui n’a tué que sur ordre, pour protéger le débarquement en empêchant l’informateur allemand de parler au « n°1 ».

Bien découpé en chapitres qui distille chacun une bribe de l’histoire, bien conté comme un roman d’aventures pour adulte, bien servi par des personnages typés attachants – même dans le vice et la traîtrise. Un très bon roman d’espionnage fondé sur des faits vrais (rappelés parfois en notes de bas de page). Il montre que la guerre est surtout d’informations, et que vaincre un ennemi a lieu moins sur les champs de bataille qu’en amont, par la psychologie. L’essor du net (la « guerre hybride ») a amplifié ce phénomène qui existait déjà du temps de Sun Tzu et qui a fait florès durant la Seconde guerre mondiale.

Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger, 1955, Livre de poche 1972, 378 pages €4,00

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Marini, Les aigles de Rome II

La suite des Aigles de Rome (chroniquée sur ce blog) qui a conté l’adolescence de deux garçons, Marcus Valerius Falco et Ermanamer latinisé en Arminius. Leur ardeur pubertaire a été disciplinée, ils ont été entraînés à la guerre, ils se sont affrontés par rivalité avant de devenir amis à vie. Ivresse des armes et plaisir des sens, il n’en faut pas plus aux ados pour se sentir heureux. Mais voici que l’amour s’en mêle…

C’est l’objet du tome II. En 9 après J.-C., Marcus revient de la guerre où il a été initié à la condition d’homme romain de la bonne société. Il se défoule chez Felicia, épouse de sénateur qui aime le plaisir. Il retarde le moment de retrouver son épouse légitime Silvia, qu’il n’a pas choisie mais que son père a arrangé pour la politique. Or Silvia l’aime, son beau corps de jeunesse musclée, son caractère ombrageux et son cœur passionné. Sauf que Marcus en aime une autre, rencontrée lors d’une course de chars cinq ans avant. Priscilla est déjà fiancée mais Marcus a le coup de foudre. Réciproque après un temps. Las ! Les pères décident pour les filles et Priscilla est mariée de force à un ami du papa, toujours pour raisons politiques.

De plus, Priscilla a pour mère la redoutable Morphea, une intrigante qui se sert de son corps et de son emprise sur les hommes importants pour faire avancer ses intrigues. Elle organise des orgies où les accouplements se font en public, pour le plaisir et pour la compromission. Elle veut conserver le beau et viril Marcus pour elle-même et est jalouse de sa fille qui a capté le cœur du jeune homme. Aussi, lorsque Marcus, chien fou, veut enlever Priscilla, il est assommé par le garde du corps nubien Cabar, montagne de muscles et fidélité à toute épreuve, puis conduit dans la maison de Morphea, attaché nu et fustigé sur la poitrine, avant d’être violé sous les yeux de Priscilla qui croit ainsi que Marcus la trompe. Elle se soumet alors au mariage arrangé tandis que Marcus, désespéré, se soumet à son ami Arminius, envoyé par l’empereur Auguste mater les révoltes en Germanie.

Rome reste corrompue par la volupté, l’ambition et les intrigues, et l’empereur n’est pas en reste. Pour dresser les garçons plein de fougue, il envoie Arminius, le Chérusque (Allemagne du nord) devenu romain, rétablir l’ordre de Rome et dompter la vitalité sauvage des peuplades germaniques par la sienne – mais mandater Marcus son ami et frère d’arme, lui-même issu de Germains par sa mère – pour le surveiller et rentrer en grâce auprès de son père.

Sauf que Morphea apprend à Marcus que Priscilla a suivi son mari en Germanie et lui demande de la protéger en lui adjoignant Cabar. De quoi alimenter le suspense pour la suite…

Un dessin toujours magnifique, les corps des jeunes gens sortis de l’adolescence pour devenirs purement virils, des femmes bien pourvues et lascives. Une nudité dans les plaisirs qui ne plaira pas au pudibonds moralement coincés, mais qui est d’une vitalité somptueuse. Les dessins présentent Rome comme si nous y étions et font attention aux détails, comme les fresques des murs, les graffitis des tavernes, les danseuses nues et les musiciens en plus simple appareil, les échansons, les échoppes, les courses de char, les statues du forum et des villas, les scènes de bataille. De la belle BD.

Marini, Les aigles de Rome II, Dargaud 2009, 60 pages, €17,50, e-book Kindle €6,99

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Les maux d’autrui sont durs à porter, dit Alain

Nous avons toujours assez de force pour supporter nos propres maux et il le faut bien. Alain le philosophe prend l’exemple des inondés qui s’adaptent et ne gémissent pas, mais au contraire campent pour le mieux, mangent et dorment de tout leur cœur. C’est la même chose pour ceux qui ont été à la guerre, dit-il. « Les grandes peines ne sont alors pas parce qu’on est en guerre, mais parce que l’on a froid aux pieds. On pense furieusement à faire du feu et l’on est tout à fait content quand on se chauffe. Plus l’existence est difficile, mieux on supporte les peines et mieux on jouit des plaisirs. » Cela parce nous sommes alors intensément au présent, sans regarder ni le passé – qui ne nous importe plus – ni le futur – que nous n’avons pas le temps d’imaginer.

L’action rend heureux ; l’oisiveté rend inquiet, aigri, malheureux. Voyez les professions qui ont beaucoup d’heures libres pour travailler à leur gré, comme par exemple les profs ou les intellos : ce sont les plus pessimistes, les plus désabusés, les plus catastrophistes. Qu’on évoque un quelconque changement, c’est aussitôt « une réforme », terme honni parce qu’il va falloir encore changer ses habitudes. Aussitôt, dans les médias, les syndicats se disent « inquiets », c’est un terme rituel. Rien ne va jamais, rien n’est fait comme il faut, c’est toujours de pire en pire… depuis l’origine de l’éducation au moins, si l’on en croit les textes. Ce pourquoi nombre d’entreprises reviennent sur le télétravail : non que l’on travaille moins, mais que l’on travaille moins bien, sans l’émulation des autres, du collectif qui stimule, de l’ambiance qui entraîne.

A l’inverse,« celui qui met toute son attention sur un acte assez difficile, celui-là est parfaitement heureux. Celui qui pense à son passé ou à son avenir ne peut pas être heureux tout à fait. » Avoir une mission, voilà ce qui importe – les moyens et l’initiative pour la remplir. Porter le poids de soi-même rend le chemin de l’existence rude. Car le monde change, les autres changent, les circonstances évoluent. Il faut sans cesse s’adapter, c’est usant pour les abouliques et les indolents, ceux qui préfèrent obéir et croire plutôt qu’agir et réfléchir soi-même. Il ne faudrait donc pas penser à soi.

« Le plaisant, dit Alain, c’est que ce sont les autres qui me ramènent à moi par leur discours sur eux mêmes. » Agir ensemble, ça va ; parler ensemble pour parler, ça ne va plus Car, très vite, viennent les plaintes, les récriminations, les griefs. « C’est un des grands fléaux de ce monde », dit Alain. En effet, pas deux minutes ne passent (faites-en l’expérience) que, déjà, les gens vous racontent leurs malheurs. Tout ce qui ne va pas. Tout ce qu’il faudrait faire mieux. Tout ce qu’ils ont dit et qui n’a pas été écouté.

« Sans compter que le visage humain est diablement expressif, analyse le philosophe, et arrive à éveiller des tristesses que les choses me faisaient oublier. » Au fond, nous ne sommes égoïstes qu’en société, lorsque les individus se parlent, se répondent l’un l’autre, avec la bouche, les yeux, le cœur. « Une plainte déchaîne mille plaintes ; une peur déchaîne mille peurs. Tout le troupeau court dans chaque mouton. Voilà pourquoi un cœur sensible est toujours misanthrope un peu. » Voilà pourquoi les maux d’autrui sont durs à porter.

Et il n’est pas égoïste de se protéger en prenant quelque distance. Ce n’est pas s’éloigner des proches et des amis parce qu’on ne les aime pas ; c’est au contraire parce que leurs émotions, leurs affects, leurs croyances et fausses vérités nous contaminent par mimétisme. MeToo est la meilleure et la pire des choses, tout comme les réseaux sociaux ou les cancans devant la machine à café. Parler des maux permet d’agir contre eux, mais la contagion de foule conduit aux excès du lynchage, du cancel et pire encore. Il faut savoir raison garder – et se préserver du mimétisme pour atteindre à la justice.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Christian Jacq, Le moine et le vénérable

Christian Jacq est surtout connu pour ses romans historiques dans l’Égypte antique (chroniqués sur ce blog). Marié à 17 ans, ébloui lors de son voyage de noces par le pays des pharaons, il a soutenu une thèse, mais ce qui l’intéresse est moins la fouille et la découverte que la religiosité égyptienne. Il relie volontiers la sagesse des papyrus aux symboles des cathédrales et à la franc-maçonnerie. Il cherche toujours la « révélation », arguant que les religions du Livre sont inspirées de la religion des pharaons. Il a créé en 1992 une « Maison de vie » à l’intérieur de la franc-maçonnerie, où la Règle communautaire est la base. Il a fait de cette idée ce roman.

Le Moine et le Vénérable ont réellement existé, dit-il. Le Vénérable franc-maçon s’appelait Edouard-José Laval, initié en 1926 au sein de la loge «Minerve» numéro 410 (créée en 1909) de la Grande Loge de France à l’Orient de Paris. Déporté pour faits de Résistance, Laval rencontre à Buchenwald un prêtre. Ils font tous deux le vœu, l’un de bâtir un temple, l’autre une chapelle, s’ils arrivent à sortir vivants du camp de la mort. Christian Jacq romance cette histoire vraie pour faire passer ses idées sur la religion, la Règle, la vie communautaire.

En 1944, un médecin franc-maçon, Vénérable de la loge secrète « Connaissance », est arrêté à Paris par la Gestapo et déporté dans un burg de l’Ordre noir SS. C’est une branche de l’Ahnenerbe (dont l’auteur oublie le « n » et place mal le « h »), la Société pour la recherche et l’enseignement sur l’héritage ancestral, créée en 1935 par Himmler pour étudier l’esprit, les hauts faits et le patrimoine de la race indo-européenne nordique. Dans le roman, le chef du burg a pour mission de traquer ce qu’il peut y avoir de vrai et d’utilisable dans les « pouvoirs » des astrologues, voyants, radiesthésistes, sourciers, guérisseurs et franc-maçons initiés. C’est ainsi que le Moine bénédictin enseigne la radiesthésie au chef, et soigne les malades par les plantes de la montagne qu’il va cueillir sous escorte, et que le Vénérable est sommé de poser par écrit les degrés d’initiation à la Règle et de justifier le pouvoir qu’elle a sur les membres de la loge.

L’intrigue avance par la concurrence des deux croyances, celle en Dieu et celle au Grand ordonnateur, et par la fraternité issue du nazisme comme ennemi commun. Les malades meurent un à un, faute de médicaments ; les franc-maçons sont tués un à un pour sauver la Règle ; seul un bombardement américain sur le burg permet aux rescapés de s’échapper – et de bâtir après-guerre leur temple ou leur chapelle. Piège sadique où les croyances doivent s’affronter sous l’œil des nouveaux maîtres du monde, chacun tenant pour la sienne, l’auteur opérant la synthèse sous la forme de la Règle originelle, issue des anciens bâtisseurs égyptiens, transmise aux bâtisseurs de cathédrales, donc aux ordres monastiques (Règle de saint Benoît), et à la franc-maçonnerie des Lumières : les valeurs sont supérieures aux actes ; la communauté des frères supérieure à la survie individuelle ; l’esprit est tout.

Se lit bien, confronte deux personnalités riches et solides, mais pas un « grand roman » : il manque de recul et de profondeur.

Christian Jacq, Le moine et le vénérable, 1985, Pocket 2003, 241 pages, €6,40, e-book Kindle €7,99

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Agnostique en Grèce antique

Les Grecs étaient très religieux, ils voyaient des dieux partout et leurs mains dans toutes choses. Relisez l’Iliade, ce ne sont qu’interventions divines à chaque coup d’épée. Mais s’ils « croyaient » aux dieux, ils n’en connaissaient rien. La faute aux dieux qui aiment à tromper les mortels ? La faute aux capacités humaines limitées ? La réflexion était grande dans le monde grec. Nous n’avons pas progressé depuis sur le sujet.

L’inconnaissance des mortels à propos des dieux vient que ces derniers préfèrent rester résolument inconnaissables. Cela ne signifie pas qu’ils n’existent pas, simplement qu’on n’en peut connaître, étant mortel. Protagoras aurait dit, selon Euripide, « des dieux, je ne puis rien savoir, s’ils sont ou s’ils ne sont pas, ni quelle forme est la leur ; bien des éléments m’empêchent de le savoir, ainsi l’obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine. » Cela est impiété pour la cité (et Protagoras sera exilé), mais aussi vérité (trop dure à entendre pour le commun des mortels).

Mais ce constat réaliste n’est pas de l’athéisme, qui nie l’existence même des dieux. Protagoras ne prétend pas vivre sans dieux, et ne nie pas leur existence. Il déclare simplement qu’en tant que mortel, il ne peut rien savoir sur eux. Xénophon dira la même chose – et Pascal à peu près aussi : pour lui, la foi est un « pari ». Selon Jacqueline de Romilly, Protagoras utiliserait les mots dieu et divin de façon floue pour désigner ce qu’il y a de meilleur et de plus respectable dans la vie humaine. Les mortels se distingueraient ainsi des bêtes par la piété, le langage et toutes les inventions de la civilisation. D’où l’importance de croire aux dieux pour se civiliser : ils sont la matrice du monde tel qu’il doit être, les modèles à suivre pour les héros et héroïnes, les donneurs de lois et de leçons, le rappel de la Norme et de l’Harmonie. Longtemps, le christianisme bourgeois s’est résumé à cette « morale », la foi n’étant considérée que comme une exaltation de l’âme.

Cette exaltation est aujourd’hui valorisée chez les jeunes chrétiens, d’où le regain de foi, par imitation des croyants juifs et musulmans qui l’affirment dans la rue. Quant à la morale religieuse, elle est récupérée par les partis ultra-conservateurs, aux États-Unis comme en Europe, tout comme par le pouvoir russe ou celui d’Erdogan. Il est jusqu’à Xi Jinping, athée car communiste, qui récupère Confucius, le penseur de la morale de l’ordre.

Diogène donne cette réponse réaliste : à propos de ce qui se passe dans les cieux, « je n’y suis jamais monté ». De même pour « notre » Dieu juif-chrétien-musulman : il se serait « révélé » à Moïse sur la montagne, à Jérusalem sur la Croix, dans la grotte de Mahomet. Ces événements ont peu de preuves historiques, et nous en sommes réduits à les « croire » – pas à le savoir. Diogène se demande si les dieux existent et l’ignorent, mais il sait qu’ils sont utiles. La croyance en eux inspire la crainte et la justice, seule façon d’instaurer une vie policée au sein de la cité. Le Dieu tonnant, Chef des Juifs, « Père » des chrétiens et absolu Maître des musulmans, n’a pas d’autre rôle dans les sociétés humaines depuis deux mille ans.

Les hommes ne savent rien sur les dieux, mais ils ne savent pas non plus qu’ils n’existent pas, pas plus que nous ne savons si « Dieu » tout court existe ou non. Être agnostique est en ce sens le constat d’une incapacité humaine. D’où vient-elle ? Est-ce que les dieux en ont ainsi décidé, ou les humains sont-ils bornés par leur condition mortelle ? Nous avons tendance aujourd’hui à retenir ce dernier argument. Mais, si les humains sont bornés, le sont-ils selon la volonté des dieux immortels ou selon l’ordre de leur nature mortelle ?

Au fond, ce ne sont pas les dieux qui sont en question, mais l’obscurité du sujet. Aucune donnée sensible ne permet de trancher en faveur de l’existence des dieux ou non. Si l’homme est la mesure de toute chose, pourquoi ne serait-il pas aussi mesure de l’existence des dieux ? Est-ce une injonction des dieux ou est-ce parce que l’homme souhaite que ceux-ci existent ? Selon Freud, « Dieu » est une projection fantasmatique de l’esprit humain. Les « dieux » seraient des supermen, des êtres de condition supérieure imaginés à partir des critères humains. Sauf que Dieu et les dieux sont immortels « par nature », ce qui empêche tout humain, « mortel » par sa nature, de les imaginer entièrement, tels qu’ils sont.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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P.D. James, Un certain goût pour la mort

Une vieille fille de 65 ans, solitaire punaise de sacristie, et Darren, un gamin de 10 ans miséreux et fils de pute, se rencontrent sur le chemin de halage un matin vers huit heures et demie. Ils vont ouvrir l’église Saint-Matthew à Londres, épousseter et mettre des fleurs devant la BVM (Blessed Virgin Mary – la Bienheureuse Vierge Marie). Ils découvrent… deux hommes égorgés dans la sacristie de l’église. Ce n’est pas banal, d’autant que l’un d’eux est un clochard et l’autre un ancien ministre qui vient juste de démissionner. Double meurtre ou suicide ? Les indices sont maigres et les analyses donnent peu d’informations. Tout se joue, comme toujours, dans la psychologie des personnages, leurs habitudes, leur famille et relations.

Pour le vagabond alcoolique, pas grand-chose à dire, il était marginal, et se réfugiait dans ce lieu ouvert à tous – à condition d’en demander la clé au presbytère. C’est vraisemblablement l’autre personnage qui l’a fait entrer. Il s’agit de sir Paul Berowne, baronnet qui a obtenu le titre après la mort en Irlande de son frère aîné Hugo, militaire, et qui est devenu député conservateur, puis secrétaire d’État.

Adam Dalgliesh, commissaire à la tête de la toute nouvelle section des enquêtes sensibles mettant en cause des personnalités, officie ici sur un cas compliqué. Sir Paul avait connu ces deux derniers jours comme une révélation. Il avait attrapé la foi comme on attrape la grippe, aussi soudainement, aussi absolument. Son existence, pourtant réussie en apparence, ne le satisfaisait pas. Il avait pris le titre et la maison de son frère, il s’était remarié avec une fille belle et sotte surnommée Barbie après avoir tué sans le vouloir sa première femme dans un accident de voiture, et délaissé sa fille Sarah. Celle-ci, désormais adulte, s’est maquée avec un bourgeois révolutionnaire qui adore comploter et créer des cellules secrètes, faisant engager du personnel acquis à ses convictions pour espionner, et l’occuper ainsi pour le garder sous sa coupe. Quant à Swayne, le frère de Barbie qui aurait aimé être un Ken, il vit en parasite, délaissé par leur mère qui vole d’amant riche en amant riche. Sarah elle-même a pour amant le docteur Lampart, gynécologue et directeur d’une clinique très rentable d’accouchements et d’avortements. Règne sur la maisonnée la matriarche de 82 ans, fille de comte, Lady Ursula, qui garde les mystères de famille et du petit personnel sous sa morgue aristo. De plus, Barbie est enceinte… mais pas de son amant, qui a subi une vasectomie.

Le commissaire Dalgliesh, avec son adjoint inspecteur-principal Massingham et l’inspecteur femme Miskin, aime son métier et son équipe. Il « aime la mort » car elle révèle l’humanité des gens. Le titre est d’ailleurs tiré d’un poème d’Alfred Edward Housman : « There’s this to say for blood and breath,/ they give a man a taste for death » – il y a ceci à dire sur le sang et le souffle,/ ils donnent à l’homme le goût de la mort.

L’affaire a des ramifications dans le passé puisqu’un tract anonyme (mais orienté) accuse sir Berowne d’avoir provoqué la mort de sa femme et d’une infirmière de sa mère, retrouvée nue après s’être jetée alcoolisée dans la Tamise à la suite d’un avortement. On le soupçonne d’avoir été le père du fœtus, ce qu’il nie. Car il a convoqué Adam Dalgliesh plusieurs semaines avant sa mort pour lui faire part du tract anonyme, reçu au courrier, et d’un article de la Paternoster Review, feuille de chou confidentielle mais néanmoins conservatrice qui en reprend les termes. Le commissaire ne peut manquer de voir un lien entre ces morts successives et les égorgements de Saint-Matthew. D’autant que chacun ment sans arrêt, et presque sur tout. Il faut à chaque fois enquêter, vérifier, établir de façon irréfutable les faits avec preuves physiques et témoignages concordants, pour que les menteurs avouent candidement avoir menti à la police, par souci de bienséance.

Mais tout finit par se savoir et le lecteur connaîtra vers la fin qui a tué et pourquoi. Ce qui compte est comment le prouver, et surtout l’imprévu du dénouement final. La société anglaise des gosses de riches, des politiciens démagogues, mais aussi la bureaucratie des « services sociaux » n’en sortent pas grandis, et c’est ce qui fait tout le sel des romans de Phyllis Dorothy James.

Ainsi les députés de gauche qui proposent des lois imbéciles : « Si j’ai bien compris le raisonnement assez confus de mon honorable collègue, on demande au gouvernement de garantir à tous les citoyens l’égalité de l’intelligence, du talent, de l’énergie et de la fortune, et d’abolir le péché originel à partir de la prochaine année fiscale. Le gouvernement de Sa Majesté est prié de réparer par décrets statutaires l’échec éclatant que la divine providence connaît dans ce domaine » p.317.

Ou encore le besoin de religion jusqu’à l’absurde, rôle tenu dès les années 80 par l’antiracisme (touche pas à mon pote) et reprise aujourd’hui avec délice par LFI : « Le lycée polyvalent d’Ancroft avait eu sa religion lui aussi. Une religion à la mode et bien pratique vu qu’il était fréquenté par des élèves de vingt nationalités différentes : l’antiracisme. Vous ne tardiez pas à comprendre que vous pouviez vous permettre d’être aussi rebelle, paresseuse ou stupide que vous vouliez si vous connaissiez à fond cette doctrine fondamentale. Celle-ci ressemblait à n’importe quelle autre religion : on pouvait l’interpréter comme on voulait ; composée de quelques banalités, mythes et slogans, elle était facile à apprendre ; elle était intolérante, pouvait parfois servir de prétexte à une agression sélective et permettait d’ériger en vertu morale le fait de mépriser les gens qu’on n’aimait pas. Et par-dessus tout, elle ne vous coûtait rien » p.367. Délicieusement vrai…

Long roman, mais il le mérite.

Grand prix de littérature policière, meilleur roman étranger 1988

Phyllis Dorothy James, Un certain goût pour la mort (A Taste for Death), 1986, Livre de poche 1989, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €7,99

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Les romans policiers psychologiques de P.D. James déjà chroniqués sur ce blog

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Accords et désaccords de Woody Allen

Une histoire légère, un héros superficiel, mais le charme Woody Allen. Au début on s’ennuie. Comment accrocher aux années 1930 et à ce jazzman inventé, Emmet Ray (Sean Penn avec une très fine moustache qui ne lui va pas), soi-disant « le deuxième meilleur guitariste de jazz au monde » (à l’exception du gitan Django Reinhardt) ? D’ailleurs, Emmet pleure quand il l’écoute, s’évanouit quand il le voit. Un mec ailleurs, pire qu’ado attardé, inadapté au monde tel qu’il est. « Je suis un artiste » est sa perpétuelle excuse pour éviter les relations sociales. Il baise et plaque les filles, il fait faux bond à ses patrons de club, il écorne ses contrats en arrivant bourré, il ne cesse de dépenser sans compter. Il part et ne cesse de partir, fuyant on ne sait quoi, probablement lui-même.

Ses loisirs ? Boire du bourbon, jouer au billard, tirer au revolver .45 nickelé sur les rats dans une décharge, et regarder passer les trains. Quand il drague les filles, car il en a sexuellement besoin, il tombe sur n’importe qui : une grande jument vulgaire en robe verte, une écrivaine assez vaine qui le pressure pour en faire un livre (Uma Thurman), la muette Hattie (Samantha Morton) qui baise tout de suite, à son grand étonnement, mais avec laquelle il aura le plus de conversation. Car il parle, il ne fait que parler, sans jamais s’engager. Il restera avec elle longtemps car elle ne le contredit jamais, mais la quittera subrepticement en laissant 500 $ sur la table de nuit. Seule l’écrivaine Blanche lui met le grappin dessus en se mariant avec lui, mais il la délaisse, dépense tout, et elle finit par le tromper avec son garde du corps Al Torrio (Anthony LaPaglia). La fin du mariage est sujette à caution car il faut préciser que le film est monté comme une histoire que raconte Woody Allen lui-même, avec divers spécialistes, comme s’il s’agissait d’un biopic de star : journalistes de jazz, témoins des protagonistes, historiens spécialistes,.

Emmet est pathétique, grossier, sauf à la guitare dont il tire des sons parfois romantiques, parfois endiablés. Pour apprécier le film, mieux vaut aimer le jazz, une musique qui fut moderne il y a un siècle. Il n’aime la compagnie des femmes que pour leur corps, restant misogyne égoïste comme un gamin de 12 ans, voire les mettant sur le trottoir pour se faire un peu de thune. Il est vantard (« j’ai baisé pour la première fois à 7 ans »), pulsionnel (il « veut » cette voiture, il l’aura), kleptomane pour compenser un manque – car il n’a plus de famille. Lorsqu’il cherchera à retrouver Hattie, blanchisseuse au casino où il a joué avec son quartet lorsqu’il l’a rencontrée, elle a un enfant (sans doute de lui) mais s’est mariée. Emmet ne fera jamais famille. Il se met dans des situations invraisemblables : voulant fuir la scène où un blagueur lui dit que Django Reinhart est dans la salle, il saute d’un toit, perfore un plafond, tombe sur une masse de faux billets… qu’il empoche pour se payer « sa » voiture désirée comme une sucette.

Cette histoire peu accrocheuse avec un personnage central peu sympathique avec son air de faux-cul perpétuel donné par la moustache étirée, se lit cependant à plusieurs niveaux. Si l’on se laisse prendre peu à peu par le charme Woody Allen, c’est que le film est construit. Les scènes se répondent de façon symétrique, et le comique de répétition insiste sur le message. Telle est probablement la meilleure façon de décrire la névrose, le côté décalé, la vie dans l’illusion consolatrice – mais tragique. Emmet Ray disparaîtra un jour après avoir cassé sa guitare, la pute qu’il a emmené regarder les trains qui passe n’aimant pas le jazz ; nul ne l’a jamais revu. Il ne laisse que quelques disques cultes édités par RCA Victor, participant au mythe de l’Artiste météore, évidemment incompris.

Une précision encore : Emmet Ray n’existe pas, le guitariste du film est Howard Alden.

DVD Accords et désaccords (Sweet and Lowdown), Woody Allen, 1999, avec Anthony LaPaglia, Brian Markinson, Samantha Morton, Sean Penn, Uma Thurman, Metropolitan Video 2016, 1h35, anglais, français, €19,99

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Les morts vivent en nous, dit Alain

Dans un Propos de novembre 1907, le philosophe songe aux morts. C’est la Toussaint, c’est l’automne, saison où « il devient visible, par des signes assez clairs, que le soleil nous abandonne. (…) La fin d’une année est comme la fin d’une journée et comme la fin d’une vie ; comme l’avenir n’offre alors que nuit et sommeil, naturellement la pensée revient sur ce qui a été fait et devient historienne ».

Mais comment évoquer les morts ? se demande Alain. « Ulysse leur donnait à manger ; nous leur portons des fleurs ; mais toutes les offrandes ne sont que pour tourner nos pensées vers eux et mettre la conversation en train ». Ce ne sont pas les morts en corps que l’on veut évoquer, mais leur pensée, leur souvenir, l’exemple qu’ils ont donné. Fleurs, couronnes, cérémonies, ne sont que là pour fixer notre pensée, car elle dépend surtout de ce que nos sens appréhendent, voient, touchent, entendent. « Il est très raisonnable de se donner certains spectacles, afin de se donner en même temps les rêveries qui y sont comme attachées. Voilà en quoi les rites religieux ont une valeur. Mais ils ne sont que moyens ; ils ne sont pas fin. »

Tant que leur souvenir perdure, les morts ne sont pas morts mais toujours vivants en nous. C’est pourquoi les Juifs s’attachent autant au souvenir des déportés et de la Shoah, et que les officiels patriotes « commémorent » tant et plus les guerres de 14 et de 40, la Victoire des Poilus qui ont tenu et la reconquête des Résistants qui ont sacrifié leur vie. « Les morts pensent, parlent et agissent ; ils peuvent conseiller, vouloir, approuver, blâmer ; tout cela est vrai ; mais il faut l’entendre. Tout cela est en nous ; tout cela est bien vivant en nous. »

Les morts sont des exemples, on oublie ce qu’ils ont fait ou dit de malheureux. Ils sont réputés sages, car ils ont figé dans le temps leur personnalité dernière. D’où leur puissance de conseil, détachée du quotidien, des petites choses qui prennent la tête et empêchent trop souvent de penser en raison, pressé par le temps et « l’urgence » éternelle des choses. « Car exister c’est répondre aux chocs du monde environnant. C’est, plus de neuf fois par jour, et plus d’une fois par heure, oublier ce qu’on a juré d’être. Aussi cela est plein de sens de se demander ce que les morts veulent. »

Au fond, ce que les morts veulent, c’est vivre. Vivre en nous, prolonger leur personne et leur exemple par les vivants qui se souviennent d’eux et de ce qu’ils étaient. Combien d’entre nous ont-ils entendu les gens leur dire comment leur père se comportait, les conseils qu’il donnait, ce qu’ils ont retenu. Les mères aussi, mais différemment, moins dans les principes politiques que sur la morale quotidienne. « Les tombeaux nous renvoient la vie », dit Alain, ce mort qui nous parle encore. « J’ai regardé hier une tige de lilas dont les feuilles allaient tomber, et j’y ai vu des bourgeons ».

Tel est le sens du culte des morts à la Toussaint, non pas le chagrin du souvenir, mais l’exemple qu’ils laissent. D’une banalité du calendrier, Alain tire une philosophie. Il nous parle, il est toujours vivant.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Âge d’or

L’âge d’or, ce rêve des conservateurs qui veulent « revenir à », date des Grecs antiques. Reynal Sorel en fait une entrée dans son Dictionnaire. En fait, c’est une expression d’Ovide dans les Métamorphoses. Les Grecs parlent plutôt d’une « race d’or » ou du règne de Kronos. Cela désigne un genre de vie des humains périssables avant l’avènement de l’ordre de l’Olympe instauré par Zeus.

Selon Hésiode, l’historien de la religion grecque, la castration d’Ouranos est la condition de l’âge d’or. Kronos, son fils, a castré son père Ouranos qui ne cessait de copuler avec Gaïa sans permettre à ses descendants de voir le jour. Une fois castré, Ouranos s’éloigne définitivement de Gaïa, faisant lui le ciel et elle la terre. Kronos entame alors son règne dans un monde déplié.

Kronos est le dieu qui nie la génération en castrant son père, et la reproduction en avalant sa propre progéniture avec sa sœur Rhea, les futurs Olympiens. C’est le pouvoir brut qui se prend à fabriquer lui-même la première race d’homme périssable pour avoir matière à offrandes. Car la disparition de l’univers est toujours là sous la forme d’un couple issu de la nuit primordiale, Thanatos et Hypnos. Ces puissances ne peuvent rester vaines et inactives, d’où la nécessité des êtres périssables pour leur assurer du travail. Ces mortels, ce sont des hommes vivant comme des dieux. C’est-à-dire dans un temps suspendu. Ces préhumains succombent néanmoins au sommeil avant de renaître jusqu’à avoir épuisé leur stock de possibles. Ils vivent dans une nature qui produit sans cesse et sans problème. Kronos n’a pas fabriqué de véritables humains, mais seulement des asexués voués à périr.

Zeus va détrôner son père par ruse et le refouler dans l’obscurité brumeuse du Tartare. Fin de l’âge d’or. Introduction de la race des femmes, invention olympienne qui instaure l’âge de la nécessité de se nourrir soi et l’autre, mais également de se reproduire sexuellement. Platon, dans le Politique s’intéresse au genre de vie de l’ancienne humanité sous le règne de Kronos. Selon lui, il n’y avait point de constitution et point de de femmes ni d’enfants. Tous montaient du sein de la terre pour prendre vie et trouver une végétation toujours spontanée et généreuse pour leur permettre de vivre comblé, nus et a l’air libre. Mais Kronos parque les mortels en troupeaux régentés par des pasteurs divins. C’est ainsi que les hommes parlaient avec les bêtes.

Cet âge d’or du règne de Kronos semble a priori souhaitable : abondance de végétaux qui comble le moindre besoin, prise en charge des vivants répartis en troupeaux par des pasteurs divins. Aucune nécessité : ni celle de travailler, ni celle de se protéger, ni celle de se reproduire. Ce fut l’idéal du communisme soviétique – avant les dures réalités. Mais l’âge d’or vit dans l’absence : de mémoire, d’autonomie, de savoir-faire, de descendance. Aucun usage n’est fait de la partie rationnelle de l’âme : ce n’est pas un genre de vie au sens grec, mais une vie sans accomplissement – végétative. Ainsi la Russie issue de l’URSS a stagné depuis trente ans, à l’inverse de la Chine communiste, qui a pris son essor depuis trente ans. C’est que l’une a usé de pure obéissance, et l’autre d’intelligence.

Ce pourquoi Platon revient à la fin de sa vie sur le règne de Kronos comme mythe. Il évoque une forme d’autorité et d’administration particulièrement heureuse qui peut servir de modèle aux cités aujourd’hui. La nature incomplète de l’homme l’empêche de régner en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler de démesure et d’injustice. On le voit aisément avec Poutine (et Trompe). Kronos donne pour chefs des êtres d’une race supérieure aux hommes. Et aujourd’hui ? Sous le règne de Zeus, ce sont les humains qui dirigent les cités et nous devrions imiter Kronos pour faire des Meilleurs et des plus intelligents les dirigeants de nos troupeaux nationaux. Ce n’est pas toujours le cas, et la démocratie a ses inconvénients : on note la revanche envieuse des populistes attisée par Mélenchon, le faux bon sens populaire du RN incapable de nuances, la haine des hillbillies, ces ploucs des collines vantés par JD Vance.

Le mythe de la vie sous Kronos, l’âge d’or, est exemplaire.

Pour les revanchards conservateurs, tel Poutine, il s’agit de retrouver un moment historique de puissance et de stabilité sous un despote éclairé – comme les cochons d’Orwell.

Pour l’intelligence après Platon, il s’agit de s’affranchir de toute passion en se soumettant à ce qu’il y a d’immortel en nous. En surmontant la technique, l’internet, l’IA – et leurs dérives.

Bien sûr, l’âge d’or est un mythe. Une source d’enseignement pour les Grecs. Mais l’âge d’or n’est pas un âge humain. C’est à nous d’en tirer des leçons pour notre temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Jean-Charles, La foire aux cancres

Ce livre, publié en 1962 sous de Gaulle le Grand par Jean Louis Marcel Charles, licencié ès-lettres et prof un temps, prônait une réforme de l’Éducation nationale. Il était agrémenté de « perles » collectées dans les copies, les journaux et les bulletins professionnels pour faire rire et passer la pilule. Il ne s’agissait pas moins que de « payer plus » les profs, d’éliminer latin et grec au profit des maths, d’éviter la litanie des dates en histoire et des fleuves en géographie, d’apprendre les langues vivantes non plus ex-cathedra mais sur le terrain – avec la télé en aide pédagogique. En bref, des idées déjà modernes et toujours sur la table, même si les tablettes et Yousentube (cher au catho Bayrou, ex-ministre de l’éducation) ont remplacé la télé, trop vulgaire et trop privatisée.

Si ce petit pamphlet d’humeur reste dans les mémoires, est toujours réédité et lu aujourd’hui, c’est pour l’humour. Il a même inspiré un film en 1963, La Foire aux cancres de Louis Daquin, avec Jean Rochefort, Jean Carmet, Jean Bouise. Les « perles » des « cancres » sont retenues et citées comme des maximes d’école : les ancêtres vêtus de pauvres bêtes, le livre mes deux seins d’autrefois, les trois grandes époques de l’humanité que sont l’âge de pierre, l’âge du bronze et l’âge de la retraite… Les cancres en question se trouvaient évidemment dans le primaire (il est toujours facile de se moquer des primaires mal dégrossis, mal éduqués, mal comprenant, d’ailleurs ils sont cultivés dans le Midi de la France avec le vin et les tomates, écrit un cancre). Ils se trouvaient aussi dans les examens d’infirmières (« le nerf optique est celui qui amène les idées lumineuses au cerveau »), et même les thèses de médecine (« la médecine a ses limites : on n’a pas encore pu guérir le tropique du Cancer »). Bien-sûr chez nos ineffables politiciens (d’une criante actualité : « Il faut mettre un frein à l’immobilisme qui conduit en courant notre pays au gouffre » – un député), et chez les journalistes-donneurs-de-leçons (« Quatre jeunes soldats font le mur avec une voiture volée » – le Courrier de l’Ouest). Sans parler du fils de l’auteur, Jérôme (champion de France de Rubik’s cube en 1981), qui a raconté le naufrage du Titanic en disant « alors les requins arrivèrent et mangèrent les femmes et les enfants d’abord ». On notera la culture grammaticale et l’usage du passé simple, bien passé… de mode chez les faux-cultureux.

Donc on rit toujours. En Espagne, « sainte Thérèse Dalida » continue de susciter un culte, Henri IV d’être réputé « Vert Galant parce qu’il voulait que chaque Français eût sa poule le dimanche », avant « d’être tué dans un accident de voiture par un fou appelé Cadillac ». Idée reprise en URSS où « il y a des femmes collectives appelées kolkhozes. » Qui se souvient que Mahomet était « fils d’un chef de gare à Vannes », « chauffeur de chameaux », avant de se retirer dans le Coran de 622 ? Quant à l’Égypte, on connaît son histoire « par les fouillis que les savants ont fait » ; « du temps des fanfarons, les vivants embaumaient les morts pour qu’ils ne s’ennuient pas ». La Révolution a « voté la mort du roi Louis XVI à une demi-voix de majorité » avant de le raccourcir « sur l’échafaudage ». Pré-Mélenchonniste, « le Comité de Salut Public fut institué pour venir en aide aux malheureux. Il existe encore sous le nom d’Armée du Salut ». Pré-restrictions budgétaires ou pré-68, « les soldats de la République marchèrent tout nus en criant : ‘Vive la Liberté’ ! » Rassurons-nous sur le destin de Mélenchon : « Marat fut assassiné par Charlotte Brontë et Robespierre vit sa tête tomber sur l’échafaud. Son successeur qui s’appelait Thermidor fut remplacé par le Directoire ».

Mais on rit jaune. Car ces bourdes crient le manque d’instruction, les profs qui articulent mal, qui ne font pas répéter, qui n’écrivent pas le nom au tableau. Je me souviens en sixième d’une prof remplaçante en français qui nous fit faire une dictée. Elle avait l’accent du sud-ouest et parlait donc mal le français académique. « Une grand-mère entièrement coloriée posée sur le fauteuil », énonçait-elle. Cela nous avait interloqués ; nous avions été plusieurs à lui demander de répéter la phrase : « une grand-mère entièrement… » C’était insolite, surtout le mot « entièrement » (était-elle très maquillée ?), mais plausible : après tout, une grand-mère posée sur un fauteuil avait du sens, ce qui n’aurait pas été le cas si cela avait été un buffet ou un guéridon. Donc « grand-mère ». Et paf ! Grosse faute ! C’était « grammaire » qu’il fallait écrire. Faute injuste, car due au parler régional de la prof émigrée en Île-de-France, hors de ses élèves natifs. Depuis, je n’ai jamais pu saquer les profs-qui-savent-tout-et-qui-notent s’ils avaient un accent déformant le français standard. On dit gram’maire et pas grand-mère, méd’cin et pas mes deux seins – c’est écrit en phonétique dans les dictionnaires.

Ce qu’il faut tirer de ce recueil de perles est surtout cette façon stéréotypée de réagir à ce qu’on connaît mal ou pas du tout : on brode, on invente, on déforme. Mais jamais par hasard. Je l’ai montré en son temps dans ma thèse sur l’URSS dans la presse française : on n’invente qu’à partir de ce qu’on connaît, un vrai biais cognitif. Après tout, Ravaillac ressemble à Cadillac, et c’était effectivement lors d’un accident de la circulation qu’il a pu être tué. Les fouilles archéologiques font en effet assez fouillis à qui n’y connaît rien. Et les femmes et les enfants d’abord est la scie qu’on crie à chaque naufrage. Les cancres las ont hélas fini de rire.

Jean-Charles, La foire aux cancres, 1962, J’ai lu 1999, 122 pages, €1,66, e-book Kindle (édition revue et augmentée) €8,49

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Alain Denizet, Voyage de noces en 1853

Alexandre Dumas a voyagé vers la Suisse en 1832, Victor Hugo a voyagé en province à partir de 1835, Stendhal a voyagé en France en 1838, Flaubert et son ami Maxime du Camp ont voyagé en 1847 en Bretagne et Normandie – mais c’étaient des écrivains, non des bourgeois commerçants en voyage de noce. Le voyage est alors une invention anglaise, un Grand tour qui donnera le tourisme, à la portée des classes moyennes – un basculement culturel. Historien dans la lignée d’Alain Corbin, Alain Denizet fait le récit de ce tour du sud de la France en deux mois, matérialisé par un manuscrit de 50 pages déposé aux archives d’Eure-et-Loir. L’ouvrage est préfacé par Pascal Ory, Académicien français et professeur émérite en histoire culturelle et politique à Paris 1. En deux parties, le livre donne le contexte du voyage, publie le texte avec ses fautes et ses repentirs, les dessins de Jenny, et quelques illustrations des lieux visités en leur époque.

La pratique du voyage de noce n’apparaît en France qu’en 1829 et il semble que ce petit carnet de cuir d’Henry Pelé (25 ans) et de son épouse Jenny (20 ans), née Courtois, mariés le 25 avril 1853, soit la plus ancienne archive sur le sujet du voyage personnel. Les préventions sociales (l’isolement de l’épouse) et médicales (les règles, le voyage en train propice aux fausses couches – croit-on), la morale (l’exposition aux plaisirs des villes d’eau et lieux à la mode, les soubresauts des diligences et des chevaux qui peuvent « échauffer » la femme) étaient autant d’obstacles et de préjugés – sans parler des bains de mer (tout habillé et avec une duègne. Ce voyage est une démarche du couple sans la famille, déjà individualiste. La façon de faire reste genrée selon l’époque : Henry écrit, Jenny reste au second plan, même si elle participe et elle dessine.

Henry et Jenny sont issus de familles de bourgeois commerçants, Henry parvenu grâce au commerce des vins développé intelligemment par son père, Jenny établie par la fortune immobilière en terres et fermes de sa lignée. Henry a été envoyé au lycée et fait partie des 70 000 privilégiés de cette époque. Pour le père d’Henry, c’est l’affirmation de sa réussite sociale et de sa modernité.

Le couple sillonne la France en 32 étapes, cap exclusivement vers le sud. Tout le nord, l’est et l’ouest sont ignorés. Départ en diligence de 5 tonnes depuis Chartres vers Orléans, Sully-sur-Loire, Blois (où ils admirent le château), Chambord, Amboise, Poitiers (« Cette ville est laide et mal bâtie »). Puis vers Niort, Saintes, Blaye et la citadelle de Vauban, Bordeaux. Pour Pau, l’épreuve, un « trajet en voiture de 21 heures » toujours en diligence. Vers Tarbes, « paysage magnifique dans la dernière moitié du chemin », mais « pas un monument remarquable dans cette ville ».

Ils poursuivent vers Bagnères-de-Bigorre et le mont Bédat pour le romantisme. Henry note que « le paysan ne parle pas le français ». Vers Campan, « le bruit des eaux est un ennui que j’ai éprouvé dans toute cette partie des Pyrénées. Il distrait sans cesse et empêche l’âme de se recueillir. Pour admirer il faut le silence et il ; est impossible de l’obtenir dans ces solitudes bruyantes. » Source de l’Adour, cascades, Luchon, Bagnères de Luchon, « une belle ville très bien bâtie ». Ils aiment les Pyrénées et y retourneront une fois dans leur vie. Un court voyage d’une journée à cheval vers Bossost en Espagne, sur un sentier via un col. Toute une expédition ! Avec, à Bossost, la surprise de l’étrange étranger : « nous sommes assaillis par une multitude d’enfants qui nous demandent l’aumône insolemment et avec menaces ». « Sur un seul seuil, nous comptons 10 têtes, dont 8 enfants et 2 petits cochons ». L’Espagne n’est pas la France, déjà on compare, on juge, on déprécie.

Depuis Toulouse, voyage en barque de poste sur le canal du Midi jusqu’à Carcassonne. A Béziers, ce que retient surtout Henry est « le marché aux eaux de vie » (il est fils de commerçant en vins et alcools). La ville de Cette, musée, mer. Ce ne sont à chaque fois que des notes rapides, la liste des monuments visités. Montpellier par chemin de fer, Marseille par la mer en bateau à vapeur où Jenny est indisposée par le mal de mer. Henry assiste au lever de soleil à 4 h du matin, mais « ce spectacle ne correspond pas à ce que j’attendais d’un lever de soleil sur la mer. » Illusion des livres, ils avaient enflammé son imagination et le réel le déçoit. A Marseille, déjà, « nous rencontrons à chaque pas des étrangers et principalement des hommes portant des costumes de l’Orient, des grecs et des musulmans ». A Toulon, force casernes, l’arsenal, les forçats. Arles par chemin de fer : « le musée renferme de belles antiquités et en très grande quantité ». Tarascon, foire de Beaucaire, commerce de gros. Nîmes, Avignon, « un pont en fil de fer », « le château des papes est aujourd’hui une caserne ».

Le couple prend le bateau à vapeur sur le Rhône jusqu’à Lyon. Ils visitent Châlons et prennent un autre bateau à vapeur sur la Saône. Puis Dijon par chemin de fer, et Paris de même. Départ pour Chartres dès leur arrivée à midi (sans avoir vu Paris). La ville ne les intéresse pas : sont-ils pressés de rentrer, ou craignent-ils les tentations ou les mauvaises rencontres ? Toute capitale fait toujours peur aux provinciaux ; elle leur apparaît comme une Babylone du vice et de la dépense (tel New York pour les Hillbillies trompistes).

2700 km en 52 jours, 10 jours à la nature, 40 promenades, 120 monuments cités, le Moyen Âge privilégié, c’était la mode, mais aussi l’antiquité, dont on commençait à peine à découvrir les vestiges. Peinture à Marseille, Dijon. Parfois le théâtre, à Poitiers et Bordeaux. Ils évaluent et notent les hôtels ; les mieux notés sont les mieux situés, aux centres-villes. « Les transports dévorent vingt pour cent des deux mois du voyage ».

Le coût total du périple, évalué par l’auteur, tourne autour de 1400 francs, soit deux fois le salaire annuel d’un instituteur, ce qui fait une belle somme même aujourd’hui. Tel est le prix d’un voyage initiatique pour prendre la mesure de la France, goût né du romantisme et de la toute nouvelle sensibilité au patrimoine. Ils ont recherché en montagne ou sur la mer « le sublime » romantique : orages, immensités, rochers aigus, mer à l’infini. « La pause pyrénéenne est une parenthèse enchantée à laquelle le récit consacre près du tiers des pages du petit carnet, signe d’un dépaysement conjugué à des souvenirs très forts pour le couple », analyse l’auteur.

Ce qui manque : les sentiments, la sensualité, la sexualité. Çà ne se dit pas, ça ne se fait pas, « pédagogie de l’ignorance » à la Émile de Rousseau et des collèges chrétiens. Les élites s’emploient à discipliner leurs émotions et prônent moralement le puritanisme. Aucune remarque par exemple sur les incommodité, la chaleur, la poussière, l’encombrement, les actualités locales pourtant riches durant leur séjour. Ni sur la guerre de Crimée contre les Turcs qui se prépare à Toulon. Ce récit de voyage n’est pas un journal intime, reflétant la sensibilité du voyageur devant l’étrangeté des hommes ou l’impression que font les paysages. C’est plutôt un carnet de notes pour « alimenter la besace aux souvenirs des fruits de leur dépaysement ».

Après ce voyage expérimental, le couple se stabilise. Trois enfants naissent entre 1854 et 1858, deux garçons et une fille. A 52 ans, Henry prend sa retraite en cédant son entreprise à son fils aîné. Ce qui fait rêver aujourd’hui – mais il meurt en 1906 à 78 ans, n’en ayant profité que 26 ans, et Jenny en 1909 à 76 ans. L’espérance de vie de nos jours est nettement plus longue, de plus de dix ans, ce qui justifie que l’on reste plus longtemps au travail – d’autant que les études avant de travailler sont longues elles aussi.

Agrégé d’histoire-géographie, Alain Denizet a été professeur au collège de Bû jusqu’en 2021 Il préside depuis 2015 le prix du Manuscrit de la Beauce et du Dunois. Alain Denizet a notamment publié Enquête sur un paysan sans histoire, L’affaire Brierre, (prix du Manuscrit de la Beauce et du Dunois respectivement en en 2007 et 2014), Le roman vrai du curé de Châtenay, Le Messager de la Beauce et du Perche, Un siècle de faits divers en Eure-et-Loir et Ne vous tourmentez pas de moi en collaboration.

Alain Denizet, Voyage de noces d’Henri et Jenny 31 mai-17 juillet 1853, 2024, Ella éditions, 268 pages, €20,00, e-book Kindle €9,99

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Site de l’auteur

Éditions Ella, attaché de presse Christophe Prat

Un autre récit d’Alain Denizet :

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Soyez roi en vous, dit Alain

Gouvernez-vous vous-mêmes comme vous aimeriez que le pays soit gouverné. C’est ainsi que parle Platon, et le philosophe Alain le relit en 1910. « Ce gouvernement intérieur doit être aristocratique, c’est-à-dire par ce qu’il y a de meilleur sur ce qu’il y a de pire. Par le meilleur, il entend ce qui en chacun de nous sait et comprend. » Autrement dit la raison. L’aristocratie est le gouvernement des meilleurs (le contraire des Trump et Vance par exemple). Parce que le meilleur réside en l’intelligence – qui nous fait humains. Hélas, ce n’est pas l’intelligence, comme souvent, qui a causé la guerre de 14 qui allait surgir quatre ans plus tard. Mais les dirigeants ont la bêtise de leurs électeurs ou de leurs sujets.

Alain le sait bien. « Le peuple, en nous-mêmes, ce sont les colères, les désirs et les besoins ». Le populisme est l’agitation des bas instincts (la peur, la vengeance, l’envie) par les manipulateurs appelés populistes, ou par les rois par force ou tradition qui excitent le nationalisme égoïste du « eux contre nous ». Ainsi en 1914, ainsi en 1939, ainsi en 2022, ainsi depuis que Trump trompe son peuple et trahit ses alliés. Ils se font populaciers par ruse pour mieux berner les gogos, on dit aussi les cons. Et ça marche, la raison étant la chose du monde la moins partagée. Surtout lorsqu’on évite, par confort, par paresse, de penser par soi-même, de prendre du recul pour analyser, s’informer à plusieurs sources, réfléchir – pour suivre les autres, les proches, les voisins, la foule, les réseaux sociaux. Ah ! « être d’accord », quel soulagement ! Penser comme tout le monde, quelle facilité ! Suivre le vent, quelle aise ! On a ainsi bonne conscience d’être « comme tout le monde », on est ainsi heureux d’être dans le nid, le bon parti, forcément celui du Bien, d’imiter les autres : « Me too ! ».

Or les autres, les proches, la foule, les réseaux, sont des animaux sans tête, aveugles et sourds comme le rhino féroce qui charge sur des ombres (Ô Ionesco !). Ils ne se gouvernent pas, ils ne peuvent que se laisser manipuler et se déverser, jusqu’à ce qu’on les « sidère » par un massacre ou un bon vieux « bouc émissaire » qui va purger leurs instincts comme on décharge une pile. Aucune intelligence dans tout cela, il n’y a pas de raison – c’est l’animalité brute, la bête qui conduit à la bêtise, multipliée par le nombre.

A l’inverse, dit Platon, « dès qu’un homme se gouverne bien lui-même, il se trouve bon et utile aux autres, sans avoir seulement à y penser. » Alain s’élève donc contre la discipline et la chiourme, ces vertus si prisées des droites conservatrices, qui ravalent l’éducation au rang de barbarie et la morale au rang de doctrine obligée. Si vous établissez par la peur l’ordre dans l’État (comme font Poutine, Xi et Trump), vous aurez autant de tyrans à l’intérieur de chacun. « La peur tient la convoitise en prison. Tous les maux fermentent au dedans ; l’ordre extérieur est instable. Viennent l’émeute, la guerre ou le tremblement de terre, de même que les prisons vomissent alors les condamnés, ainsi, en chacun de nous, les prisons sont ouvertes et les monstrueux désirs s’emparent de la citadelle. » Les guerres civiles, les chienlits, les manifs à n’en plus finir finissent par la casse, la brutalité gratuite, voire le massacre si règne l’impunité.

Alain « juge médiocre » les « leçons de morale fondées sur le calcul et la prudence ». Tel qu’on l’enseigne au catéchisme, ou à l’école primaire jadis – ce que certains voudraient voir revenir : « soit charitable si tu veux être aimé, aime tes semblables afin qu’il te le rende, respecte tes parents si tu veux que tes enfants te respectent. » Ce gnangnan est du vent, le paravent de l’hypocrisie, car alors « chacun attend toujours la bonne occasion, l’occasion d’être injuste, impunément. » Dès qu’on ne les regarde plus, la charité s’efface, les autres sont un enfer, les parents des boulets – et les enfants des égoïstes. A qui la faute ?

Au contraire, dit Alain « je parlerais tout à fait autrement aux jeunes lionceaux, dès qu’ils commencent à aiguiser leurs griffes sur les manuels de morale, sur les catéchismes, sur toutes coutumes, sur tous barreaux. Je leur dirais : ‘n’ayez peur de rien ; faites ce que vous voulez. N’acceptez aucun esclavage, ni chaîne dorée, ni chaîne fleurie. Seulement, mes amis, soyez rois en vous même.’ » Nietzsche ne disait pas autre chose en demandant à ses disciples de jeter la Morale abstraite et universelle au nom de leur propre morale – l’intérieure, issue d’eux-mêmes, de leurs propres jugements de valeur. Ce n’est pas de l’anarchie, c’est la domination de soi-même. « Soyez maîtres des désirs et de la colère, aussi bien que de la peur, dit Alain. Exercez-vous à rappelez la colère comme un berger rappelle son chien. Soyez roi sur vos désirs. »

Un roi gouverne, il ne se laisse pas aller. Les désirs sont dominés par la raison de ce qui est raisonnable. Les instincts sont canalisés vers l’action utile, les passions domptées vers l’action juste. Dès lors, point de Morale, ni de moraline ânonnée pour se couvrir et accusant les autres de ce qu’on ne fait pas soi-même, mais le règne du soi. « Puisque vous serez roi en vous, agissez royalement et faites ce qui vous semblera bon. » Au fond, saint Augustin résumait la doctrine chrétienne de même façon en disant « aime et fais ce que tu veux ». Platon, Augustin, Nietzsche, Alain, délivrent la même maxime de sagesse. Suivons-les au lieu de suivre les cons.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Patrice Montagu-Williams, Brésil Les colères d’un géant

Le Brésil fascine toujours. J’ai déjà chroniqué ce livre.

A l’occasion de la quatrième édition de son ouvrage sur ce grand pays qu’il connait bien, dans cette belle collection qu’est L’âme des peuples, l’auteur a bien voulu répondre à nos questions :

1. Vous avez connu le Brésil, quels sont les éléments qui ont fait que vous vous êtes attaché à ce pays plutôt exotique pour nous Européens ?

Quand je me suis rendu dans ce pays la première fois, je n’avais jamais quitté l’Europe et j’eus la chance de rencontrer un géologue français qui travaillait en Ama zonie pour le BRGM, le Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Il m’emmena avec lui dans son petit avion qui devait se poser sur la route, qui joignait le sud du Brésil à l’Amazonie, entre les camions pour faire le plein d’essence ! 1ᵉʳ choc. Le second choc fut de débarquer sur une île qui se trouvait dans le delta du fleuve Amazone et qui avait la taille de la Suisse, l’île de Marajó ! C’est là où j’assistais au phénomène de la Pororoca, ce mascaret tellement puissant que la vague de plusieurs mètres de haut remonte le cours du fleuve Amazone sur des centaines de kilomètres.

2. Il semble que le pays ait beaucoup changé depuis quelques années, tant à l’intérieur que vers l’extérieur. Pourriez-vous préciser en quoi et quelles sont les conséquences géopolitiques et économiques que vous observez.

Le Brésil a beaucoup changé ces dernières années. Il occupe à présent la place qui lui est due sur le plan mondial grâce à sa place dans les BRICS et à l’action du président Lula qui a beaucoup développé les représentations diplomatiques du pays à travers le monde.

Hélas, dans le même temps, la violence, déjà très présente au quotidien, a pris une dimension inquiétante, les gangs et les milices contrôlant une bonne partie du pays et, en particulier, l’Amazonie où coulent ce que l’on a appelé « les rivières de la cocaïne ». Le Brésil est en train de devenir un narco-État !

3. Si nous devions voyager au Brésil, quels seraient selon vous les lieux, les plats ou les livres ou films qu’il ne faut pas manquer pour comprendre « l’âme » de ce peuple ?

Concernant les lieux (en évitant les mois de décembre à février à cause de la chaleur), je dirai Rio et ses environs (comme Parati) et partout où l’on peut contempler le style colonial portugais tel que Ouro Preto, Congonhas do Campo, etc…(le lecteur trouvera tous les détails dans le petit livre sur L’Âme du Bresil)…

Concernant les livres, je conseillerais Machado de Assis (Dom Casmurro et L’Aliéniste), Graciliano Ramos (Sécheresse), Joerge Amado (Bahia de tous les saints) et Clarisse Lispector (Près du cœur sauvage).

La seule cuisine qui vaille la peine d’être mentionnée au Brésil est celle de Salvador de Bahia. C’est une cuisine originale aux fortes racines africaines. Les visiteurs trouveront des restaurants bahianais dans toutes les grandes villes, Rio et São Paulo en particulier…

Patrice Montagu-Williams, Brésil Les colères d’un géant, collection L’âme des peuples, NEVICATA 2019 réédition 2025, 96 pages, €9,00, e-book Kindle emprunt ou €7,99

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Les neuf reines de Fabian Bielinsky

L’Arnaque avec un grand Art. Ce film argentin bien mené met en scène un duo d’arnaqueurs en série dont le plus habile n’est pas celui qu’on croit.

Tous commence à Buenos Aires dans une station service. Juan Sebastian (Gastón Pauls), jeune homme en polo blanc à col ouvert, d’un abord sympathique, embobine la jeune caissière pour opérer une arnaque classique, dite dans le film « à l’uruguayenne » – et à laquelle j’ai assisté de la part de ménagères roms en Île-de-France. D’ailleurs, toutes les arnaques du film sont vraies. Celle-ci consiste à payer avec un gros billet puis, une fois la monnaie rendue sur la table, sortir l’appoint « égaré » dans une poche, le donner… et empocher le gros billet plus la monnaie, ni vu ni connu. Sauf que la caissière, qui rend son service, contrôle sa caisse dans arrière-boutique avec son directeur, qui s’aperçoit aussitôt de l’erreur. Au lieu de sortir et de se fondre dans la nuit de la rue, Juan l’idiot recommence avec l’autre caissière qui vient de prendre son service. Il est pris.

Intervient alors Marcos (Ricardo Darín), un autre client qui déambule dans le rayon tabac, lui qui avouera ne pas fumer. Il joue les inspecteurs de police, montre une crosse de pistolet dépassant de sa ceinture, et emmène avec lui le malfrat Juan « au commissariat ». En fait, le flingue est un jouet en plastique, fauché dans la boutique, et Marcos un escroc plus expérimenté. Mais Juan lui plaît. Il manque d’un partenaire pour la journée, « le Turc » lui ayant fait faux bond. Juan est réticent mais Marcos lui démontre que ses petites arnaques lui font prendre plus de risques qu’elles ne rapportent. Selon ses dires, il doit réunir 70 000 pesos pour payer la caution de son père en tôle, arnaqueur qui lui a appris l’arnaque, et il n’en a que 50 000. Qu’à cela ne tienne, rétorque Marcos, viens avec moi ! Et il l’entraîne arnaquer des vieilles en sonnant à la porte des immeubles à code : « tata ? » Il tombe de temps à autre sur une qui lui dit oui, et « envoie son ami » récupérer 50 ou 100 pesos « pour payer la dépanneuse », obligé « de garder la voiture mal garée ».

De retour « au bureau » (l’arrière-salle d’un café où il a ses habitudes), Marcos est appelé au téléphone par sa sœur Valeria (Leticia Brédice), qui travaille légalement comme maîtresse d’hôtel dans un grand établissement de la ville. Marcos est en froid avec elle car il l’a arnaquée, ainsi que leur frère Federico (le beau Tomás Fonzi de 18 ans) parce qu’il tente de capter pour lui tout seul l’héritage de leurs parents italiens décédés, et ne veut pas participer à l’aide aux grands-parents. Valeria le convoque pour convaincre Sandler (Oscar Nuñez), un ancien associé de Marcos dans le faux et l’arnaque, qui a fait un malaise cardiaque dans l’hôtel. Sandler ne veut voir que Marcos. Lequel vient, flanqué de son compère à la journée Juan.

Pour son dernier grand coup, Sandler a falsifié une planche de timbres très rares de la République de Weimar (en Allemagne), tirée à peu d’exemplaires car obérée par de multiples défauts. Ce sont les neufs reines qui donnent le titre au film. Il veut les vendre à un riche collectionneur espagnol, client de l’hôtel, mais qui doit partir dès le lendemain pour l’Europe. Vidal Gandolfo (Ignasi Abadal) est un homme pressé, mais passionné aussi. Marcos feint une conversation téléphonique à haute voix dans les toilettes de l’hôtel, où il a vu Gandolfo se rendre. Il évoque les timbres, leur extrême rareté dit qu’il a un acheteur, qu’il ne reste que le prix à débattre. Il est surpris par un flic qui l’interpelle et veut l’emmener. Gandolfo, appâté par les timbres, sort des chiottes, intervient et soudoie le flic avec quelques gros billets – dont on s’aperçoit qu’il est un complice de Marcos pour faire plus vrai – et demande à Marcos de lui expliquer l’affaire. Il flaire une arnaque pour la rencontre, mais veut les timbres. Il le reçoit dans sa chambre une heure plus tard, flanqué d’un avocat et d’un expert, pour étudier la planche des neufs reines. L’expert invoque, en bon prof syndiqué, l’absence de moyens pour enquêter dans les règles, mais examine à la loupe les timbres – bien réalisés, sur papier des années 20, les dentelures coupées à la main – et certifie leur authenticité. Mais le spectateur s’aperçoit, dans la rue, qu’il veut une commission pour avoir participé à l’arnaque. En fait, ce ne sont qu’arnaques en série durant tout le déroulement du film. Chacun négocie durement son pourcentage sur une somme elle-même négociée âprement.

Juan joue bien sa partition dans le duo ; il s’avère indispensable à Marcos en jouant les compromis, les fausses sorties, les élans empathiques. Ainsi négocie-t-il à la hausse la vente des timbres, de 250 000 à 450 000 $ ; ainsi convaincra-t-il Berta (Elsa Berenguer), la sœur de Sandler qui possède la planche authentique, de leur donner l’enveloppe, jouant sur ses sentiments philosémites à partir d’une affiche aperçue juste derrière elle lorsque, méfiante, elle entrouvre sa porte. C’est que, le temps de réunir la somme, Gandolfo leur a demandé de revenir avec les timbres en fin d’après-midi et que, vaguant dans la rue sans méfiance, tout à leur arnaque et bien que connaissant expressément les arnaques courantes dans la rue, comme Marcos les a détaillées à Juan au début, ils se font arnaquer à l’arraché par deux jeunes à moto. La serviette contenant les timbres est volée. Ils poursuivent l’engin qui zigzague dans la foule et sur les quais mais le passager qui explore la serviette ne voit que du papier et il jette les faux timbres… qui tombent dans le fleuve. Inutilisables. Il faut donc acheter les vrais moins chers à la sœur pour les revendre à Gandolfo. Marcos réunit 200 000 $ et Juan 50 000 $ pour la somme de 250 000 $ exigée par la vieille Berta, avide de rentrée de fonds pour payer son gigolo blond qui la fait jouir encore à plus de 70 ans.

Cette fois est la bonne, même si Juan soupçonne Marcos de l’arnaquer sans savoir comment. Gandolfo prend les timbres, mais à la seule condition que ce soit Valeria qui les apporte dans sa chambre et qu’elle couche avec lui. Marcos doit donc négocier avec sa sœur pour qu’elle accepte de faire la pute. Celle-ci, pas bégueule, consent contre sa part d’héritage, et l’aveu à Federico qui admire tant son grand frère Marcos, de la spoliation qui lui a été faite. Arnaque contre arnaque, tout se « deale » selon les bons préceptes du grand Trompe (à condition d’avoir quelque chose à vendre). L’aventure suit son cours, Valeria couche, Gandolfo est content, il lui donne l’argent. C’est un chèque certifié de la South American Credit Bank, dont les guichets vont ouvrir au matin.

Marcos a soudoyé un complice pour le braquer et subtiliser le chèque, frustrant de sa part Juan, mais celui-ci déjoue l’arnaque. Ils se rendent donc ensemble à la banque. Sauf qu’il y a émeute devant l’entrée : elle est fermée, faute d’argent. Les associés sont partis avec la caisse, 135 millions de pesos, et l’établissement a été fermé par la Banque centrale, aucun client ne peut plus retirer d’argent. Marcos se retrouve avec son chèque sans valeur, peut-être réussira-t-il à en retirer la seule somme garantie par le système bancaire (si elle existe en Argentine – en France, elle est plafonnée à 100 000 € par personne et par banque en faillite). Mais Juan l’abandonne, écœuré.

Il rejoint un entrepôt où tout le casting est réuni : tous complices de la grande arnaque dans les petites. Même la date de la fermeture de la banque était connue. Tous touchent leur pourcentage… La crise en Argentine de 1998 à 2002 connaît son mitan en 2000, date de la sortie du film, et chacun sait qu’il doit se débrouiller tout seul pour survivre dans la jungle sociale et financière à l’américaine. L’arnaque devient une entreprise comme une autre, avec ses patrons, ses salariés, ses experts. L’homme est un loup pour l’homme (sans parler de la femme qui croque ou se fait croquer). De pirouettes en retournement final, du grand Art… et de la niaque !

Prix du public et prix du meilleur réalisateur au Festival du film de Bogotá en 2001

Grand prix et prix du public au Festival du film policier de Cognac en 2002

DVD Les neuf reines(Nueve reinas), Fabian Bielinsky, 2000, avec Ricardo Darín, Gastón Pauls, Leticia Brédice, Elsa Berenguer, Graciela Tenembaum, TF1 vidéo 2003, 1h49, doublé espagnol (argot argentin), français, 21,10

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Herbert Lieberman, La 8e case

Décédé en 2023 à 89 ans, cet écrivain américain à succès a erré entre roman policier et roman psychologique. La 8e case est psychologique. Il a pour décor les forêts des domaines de Nouvelle-Angleterre, à l’extrême nord-est des États-Unis, parsemées de monadnocks, des buttes résiduelles d’érosion. Le foncier est imprécis, d’où le métier d’arpenteur régional. Cet homme, vigoureux à force de sillonner les bois et les reliefs, connaît les cartes anciennes et le jargon des parchemins d’héritage ; il guide les nouveaux propriétaires pour connaître les limites de leur domaine.

C’est le cas du docteur Cage, qui vient d’acquérir le manoir de son grand-père décédé, flanqué d’un vaste domaine boisé. Il arpente avec Rogers, son aide de 20 ans Tom, et les propriétaires voisins, les repères fixés depuis des décennies. En tout, dix personnes dans les bois denses. Presque tous cousins cousines, mariés entre eux, sauf trois pièces rapportées. Tous se connaissent depuis l’enfance, y compris Cage, qui venait en vacances chez son grand-père.

« Direction est, 18 chaînes, 44 maillons jusqu’à un noyer et un tas de pierres », dit l’arpenteur Albert Rogers. Et Tom Putney l’assistant de répéter, avant de se rendre à l’endroit indiqué, suivi des autres pour vérifier. La journée est avancée et le domaine est vaste ; les frontières sont longues à mesurer. Les gens se lassent. Sybil Jamison, épouse du pleurard Freddy, drague ouvertement le jeune Tom aux hanches étroites et aux épaules larges ; elle le frôle, lui caresse brièvement l’entre-jambes. Le garçon est gêné et fuit ; il a été confié à Rogers à l’âge de 5 ans par l’Assistance publique et l’arpenteur lui apprend le métier comme un père. Mais Rogers, s’il a une grande mémoire, est un peu simplet et Tom ne retient guère. Les autres, outre Cage, célibataire dans la quarantaine, sont les Garvix, mari et femme, Léo et Gladys. Léo est nabot depuis l’enfance, ce qu’il compense par de la musculation et une arrogance sans limites, à la Trump ; Gladys a été jeté dans ses bras par sa mère pour son fric. Car Léo, sans faire d’études, a réussi et créé une entreprise qui va être introduite en bourse. Ollie Gelston et John Bayles sont les cousins de Leo Garvix et de Sybil Jamison, eux-mêmes propriétaires des domaines voisins.

En fin de journée, alors qu’ils devaient prendre le chemin du retour, Rogers se met à se balancer d’avant en arrière et à proférer des paroles incohérentes. C’est une attaque, dit le docteur, autrement dit un AVC. Il en a déjà eu plusieurs, avouera Tom, mais à chaque fois s’en est remis. Peu probable à plus de 80 ans, soupçonne le docteur Cage, mais il le garde pour lui. Car, finalement, personne du groupe ne sait où est la maison. Tom a toujours suivi, il ne se repère pas ; les autres se sont toujours laissé conduire par le personnel spécialisé, comme les riches qu’ils sont ; Cage n’est pas du pays et ne connaît pas cette forêt.

Retour à l’état sauvage. Prégnance des émotions sur la raison dans la panique et la propension à l’obéissance ; difficulté à surmonter les apparences trompeuses et les vérités dérangeantes que masque habituellement la vie sociale ; incapacité à observer le monde alentour, les aliments possibles, la cueillette de plantes comestibles, peut-être la chasse, l’eau à trouver, les couches à construire ; accepter le destin et faire avec… La petite société en vase clos dans la nature est livrée à elle-même et les tempéraments se révèlent, se heurtent, s’affirment par la force. Leo Garvix prend la tête, lui qui en a deux de moins que les autres. Rien que par sa force de conviction : « nous serons rentrés dans un quart d’heure » – quatre jours plus tard, toujours rien, à la Trump qui fanfaronne en matamore, grande gueule et petits bras. Mais les autres le « croient » et c’est ce qui est essentiel pour le moral.

Seuls deux résistent, l’un passivement, le docteur Cage, porté à privilégier la cohésion du groupe pour ne surtout pas se séparer, ce qui serait mortel ; le second activement, John, lorsqu’il décidera au quatrième jour de rompre tout net et de partir vers ce qu’il a la conviction d’être la bonne direction, en suivant la litanie des orientations et chiffres répétés inlassablement par un Rogers insane. Car Leo Garvix est un manipulateur – comme Trump là encore – mais le roman a été publié en 1973. Il marque le tempérament hâbleur du commercial yankee dont le Bouffon dealer est la caricature faite président.

Et puis Leo entreprend son coming-out out : j’veux voir qu’une tête ! Je suis le Chef ! John Bayles parti, certains – certaines surtout – sont prêts à le suivre, Gladys, Freddy, Sybil : pas question ! Après le décès (inévitable) de Rogers, Garvix a circonvenu le jeune Tom, influençable, et en est devenu le mentor ; il a tué un écureuil et Tom et lui sont les seuls à en manger, marquant l’écart entre les prédateurs et les passifs. Sur un geste de Leo, Tom va sortir son couteau et poignarder Gladys dans les fourrés, en fuite pour suivre John. Gladys est pourtant la femme de Leo, mais il détestait son mépris et « le Chef » a mis à profit cette circonstance dramatique pour l’éliminer. « Unis, nous triompherons. Divisés, nous échouerons… Compris ?… » Et tous de le suivre, il connaît le chemin – et là où il y a une volonté, il y a un chemin, dit Nietzsche.

Ce n’est pas écrit explicitement, mais le groupe va retrouver la maison, à un quart d’heure cette fois-ci, comme Leo l’avait dit. Tom a vu le clocher de l’église lorsqu’il est grimpé à un grand arbre. Au fond, Leo Garvix a toujours su où il était, ayant arpenté la forêt depuis trente ans avec Rogers ; il a manipulé les autres pour asseoir son pouvoir sur eux – comme Trump -, instillant de la peur, faisant miroiter une rédemption, lançant des flèches impitoyables sur les faiblesses des uns et des autres. Pour se venger de sa naboterie, du regard des gens, de son passé avec ses cousines. L’épilogue, retour à l’enfance, dit tout.

Un roman étrange, qui commence trop lentement avant de révéler enfin les êtres, et de finir en résolution d’énigme.

Herbert Lieberman, La 8e case (The Eighth Square), 1973, 10-18 1990, 382 pages, occasion 2,71

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Les romans d’Herbert Lieberman déjà chroniqués sur ce blog

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Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946 – Un Fauve dans la tourmente

Ce livre est une commande en 2020 d’Anne Pendaries, conseillère juridique de Godeliève, la dernière fille de Vlaminck à Gérard Leray, professeur d’histoire-géographie et militant politique de gauche, chercheur micro-histoire en Eure-et-Loir. Elle voudrait réhabiliter la réputation de son père, ostracisé pour un « double passif » : son voyage de 17 jours en Allemagne avec d’autres artistes en 1941 organisé par la propagande, et son article virulent contre Picasso et le cubisme. L’historien cherche non à juger mais « à comprendre ». Il s’est appuyé pour cela sur tout un corpus fourni : les Archives nationales, une bibliographie de 31 livres dont trois de Vlaminck lui-même, mais aussi ceux de Pierre Assouline sur l’épuration, 17 périodiques dont l’Humanité, La France socialiste, le Figaro, Coemedia, Gringoire, Les Lettres françaises, Life magazine, les archives du fonds de dotation Maison Vlaminck, les archives personnelles d’Anne Pendaries comprenant des correspondances familiales, et divers sites internet dont les Archives de Paris, l’INA, le Journal du sculpteur Paul Landowski.

Le peintre, céramiste, graveur, poète et écrivain Maurice Edmond Devlaeminck, né à Paris en 1876 est mort en Eure-et-Loir à 82 ans en 1958. Il fut fauve (d’où le titre), commençant à peindre à 17 ans. Il a fait scandale lors du Salon d’Automne de 1905, appelé par les journalistes « La cage aux fauves ». Il était avec son ami André Derain, Henri Matisse et Raoul Dufy. Marié deux fois, il aura cinq filles.

En 1925, Vlaminck, écrit l’auteur « décline à l’infini des masures, des villages, des paysages de platitude, des bois et des étangs. La matière utilisée est toujours abondante. Seule évolution caractéristique (…) les couleurs criardes de la peinture fauve ont disparu. Elles sont remplacées par une dominante de tons sourds, l’expression d’un tourment intérieur structurel qui tranche avec l’autre trait essentiel du bonhomme, sa propension perpétuelle a provoquer, sa façon d’exister en société, coûte que coûte » ch.2. Il n’aime pas la mécanisation et la technique, comme Heidegger, et lui préfère la nature originelle, dans le ton des Wandervögel d’avant-guerre. « Pas étonnant qu’il ait été récupéré par l’État français pétainiste au début des années 40 pour la promotion de la ‘Révolution nationale’ dans sa dimension passéiste du ‘retour à la terre’. » Il reste avant tout anarchiste, la publication d’un de ses articles sur la guerre d’Abyssinie de Mussolini, qui critique violemment ce colonialisme armé dans l’Humanité en fait foi. Au fond, il était libertarien de tempérament, comme David Thoreau (prononcez zorro) – et aujourd’hui Sylvain Tesson.

C’est l’Allemagne qui a la première reconnu l’artiste, dès 1912 lors de l’exposition du « Sonderbund » de Cologne. Le marchand Kahnweiler expose six œuvres de Vlaminck, plus que pour Matisse ou Derain (Vlaminck est ostracisé dans sa fiche woke Wikipédia). Le peintre lie amitié avec le juif Léon Werth (Saint-Exupéry lui dédie Le Petit prince), qui critique Picasso et le cubisme ; ils ne rompront qu’en 1941. La réputation de Vlaminck pâtit encore de son fameux voyage en Allemagne organisé par la Propagandastaffel en novembre 1941. Un piège nazi habilement posé pour flatter son ego de 65 ans, lui qui était accusé peu avant encore d’artiste dégénéré, pour titiller son pacifisme et l’injustice faite à l’Allemagne vaincue par le traité de Versailles. On avait fait aussi miroiter aux artistes et intellos la libération de 300 prisonniers – qui n’aura jamais lieu : les dictatures mentent toujours et ne tiennent jamais (Hitler comme Poutine ou Trump).

La France vaincue ne méritait pas de faire camarade avec l’Occupant, ni les artistes de se commettre avec Vichy, même si l’on est comme Vlaminck antinationaliste et pacifiste, et si les communistes sont encore en faveur du pacte de Staline avec Hitler. Outre Vlaminck, ce voyage comprenait les peintres Otto Friesz, Kees van Dongen, André Derain, André Dunoyer de Segonzac, Roland Oudot, Raymond Legueult, Jean Janin, et les sculpteurs Louis-Aimé Lejeune, Paul Belmondo (père de Jean-Paul Belmondo), Charles Despiau, Paul Landowski, Henri Bouchard. Il y aura cinq voyages d’artistes et intellectuels français d’octobre 1941 à octobre 1942. Le voyage en Allemagne nazie a suscité plus d’ire intello que les voyages en URSS, en Chine de Mao, et l’adulation de Pol Pot ultérieurement, car vae victis ! (malheur aux vaincus). Mais les pays du goulag sont-il plus nobles intellectuellement que le pays des camps ?

Vlaminck, en autodidacte anti-élitiste, n’hésite pas à publier des articles attaquant les vaches sacrées du milieu tel Picasso, Matisse et Degas, « une véritable guerre de cinquante ans qu’il a menée contre Picasso et le cubisme ». Les milieux étroits où la concurrence est rude pour la reconnaissance engendrent des haines farouches. A la Libération, c’est la vengeance, d’autant que Picasso s’est fait communiste : le Comité national d’épuration l’interdit de vente et de production pendant… un an. C’est qu’en effet, il n’y a pas mort d’homme, mais critique légitime de la peinture. Maurice de Vlaminck a un nom en apparence à particule (son ancêtre s’appelle initialement Devlaeminck, nom flamand), ce qui fait « bourgeois » dans le marxisme d’ambiance après-guerre ; il a une personnalité robuste dont témoigne sa peinture, ce qui n’arrondit pas les angles.

L’après épuration voit Vlaminck faire profil bas ; il est vrai qu’il a plus de 70 ans. En peinture, « quelques masures campagnardes sur fond de paysage arborée. L’exaltation de l’air, de l’eau, de la terre et une relative mise en sourdine du feu. Du végétal, du minéral, une quasi absence de palpitation animale ou humaine. Le primat du durable sur l’éphémère » ch.6. Il meurt « terrassé par un arrêt du cœur » – autre façon de dire qu’on ne sait pas au fond de quoi.

En résumé, écrit l’auteur, Vlaminck est « un grand traumatisé de la vie », « se sent différent des autres », est « fabulateur », « narcissique, cynique et clivant », « cyclothymique », « autodidacte et instinctif », « limité dans sa technique », « aveuglé par son pacifisme viscéral hérité de la Grande guerre », « il en perd le sens critique », « est opportuniste en 1941 », « lâche en 1942 et 1943 »… N’en jetez plus ! Mais – car il y a un mais – écrit encore l’auteur en conclusion : « Pour autant, Vlaminck ne saurait être qualifié de collaborateur, ni de l’État français, ni de l’Allemagne nazie. D’ailleurs, sa condamnation en 1946 d’interdiction d’exposer et de vendre pendant un an (…) est purement symbolique. (…) Somme toute, il fut un sociopathe plus à plaindre qu’à blâmer » ch.7.

Un ouvrage documenté, non polémique sur un grand peintre volontairement oublié, par un historien de gauche mais honnête (notez le « mais », car c’est de moins en moins courant aujourd’hui – et on peut dire la même chose à droite). La raison et le bon sens étant de moins en moins partagés, au profit de l’émotion et des croyances, cet ouvrage de chercheur sur un peintre et écrivain polémique français qui a marqué son siècle mérite d’être examiné.

Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946, Un fauve dans la tourmente, Ella éditions 2025, 172 pages, €20,00, e-book Kindle €7,99

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Vlaminck, Un instinct fauve, Skira 2008, 223 pages, €34,82

Ella éditions, attaché de presse Christophe Prat

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Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté

A 37 ans, déjà l’andropause ? Alexandre Jardin, auteur prolifique qui ne sait pas se poser, livre ici ce qui pourrait être son roman le plus enflé et le plus niais. Deux protagonistes s’aiment d’un amour hard. Lui, Horace, est coriace ; elle Liberté est l’idéal faite ado. Elle veut vivre l’Absolu, avec un grand Ah ! Lui reprend jeunesse auprès d’elle.

Horace est déjà une enflure. Virtuose du piano à 28 ans, il quitte la musique pour le golf où il devient champion, puis le golf pour traverser l’Atlantique à la nage, pas moins. On n’y croit pas. Décidé à se ranger dans la médiocrité la plus tarte – selon l’auteur : devenir proviseur et prof de philo dans un lycée de province, marié à une bourgeoise banale et sans envergure. Neuf ans et deux gosses plus tard, il se heurte à Liberté Byron, l’une de ses élèves post-bac, qui le provoque en philo.

Elle, descendante de l’homosexuel sceptique et misanthrope le plus célèbre de Grande-Bretagne (c’est dire !) a été élevée comme Émile, abreuvée de Bovary et de comtesse Sanseverina, de poèmes de Ronsard et de Byron – mais sans sexe, comme Rousseau l’a voulu. Une île artificielle, creusée par riche papa, lui offre sa robinsonnade. En bref, tout pour ma pomme et rien à foutre des autres. Elle n’a pas d’amis, ni « is » ni « ies ». La Liberté est emprisonnée dans le personnage qu’elle s’est créé : la figure pure de l’Idéaliste qui veut tout et ne lâche rien. A 18 ans, elle refuse d’être femme, elle veut la folie. Le bonheur est trop tiède, elle veut l’orgasme.

Ce n’est pas l’amour, cet accord de deux êtres par les sens, le cœur et l’esprit ; c’est le plaisir, forcément éphémère, toujours forcé car sans lendemain. Liberté va harceler de lettres l’épouse et le prof pour faire craquer leur couple. Elle veut plus pour lui, pas moins que la perfection, sans détester la bourgeoise – qui fait ce qu’elle peut selon son tempérament et son éducation.

D’où ces pages insipides et ces dialogues sans cesses recommencés où l’on rate son entrée jusqu’à la réussir, des pages que le lecteur saute volontiers tant c’est tarte. Horace cède à la coriace. Il ne va pas moins qu’opérer un strip-tease à sa fenêtre (ouverte) devant tous les pensionnaires du lycée. Puis se lancer dans une baise acrobatique « à 200 km/h » à contresens sur l’autoroute, avec une Liberté qui conduit. Accident, blessés, résultat : elle une simple entorse et lui une jambe cassée. Holà, niais ! A 200 km/h, il n’y a pas de blessés, seulement un écrabouillis de chair et de tôles ! Comment écrire aussi bête, à moins d’être enivré de bêtise ?

Non, je n’ai pas aimé ce roman, sorti des fantasmes enfiévrés d’un ado attardé. L’« amour vrai et pur » est un idéal, qui ne s’atteint qu’à certains moments éphémères où tout concourt d’un seul coup. Ce n’est pas un état permanent. « Une vie de passion n’existe pas davantage qu’un tremblement de terre permanent, ou qu’une fièvre éternelle », écrivait Lord Byron lui-même (Lettre à Thomas Moore du 5 juillet 1821). L’existence est faite d’imparfait, de compromis. La passion n’est pas le nec plus ultra de l’humain ; il vaudrait mieux le chercher dans la faculté intelligente. Ni le vit ou la vulve, ni le cœur et la ferveur, ne valent l’esprit et le discernement.

Un roman à fuir. Il est raté, l’auteur lui-même en convient dans sa préface 2003, où il dit avoir refait la fin. Je ne l’ai pas donné, ni abandonné, je l’ai jeté, déchiré et mis au recyclage. Il est de mauvais livres, celui-là en est un. Des livres qui confortent l’illusion que l’Absolu est de ce monde et que l’Adolescence est le seul être vrai. C’est faux, toute la vie ne cessera de le prouver.

Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté, 2002 raté revu 2003, Folio 2004, 243 pages, €8,00

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Tout est nombre, rappelle Alain

Pythagore l’avait dit avant lui, il y a 2500 ans déjà. Et cela reste vrai. « Les hommes se taisent encore aujourd’hui dès qu’ils viennent à penser à cette puissance des nombres. Pourquoi de nouvelles planètes comme les nombres l’exigeaient ? Pourquoi la conservation de l’énergie ? Pourquoi des formules en toute chose et des formules qui prédisent ? (…) Tout est nombre, tout est selon les nombres ! »

Tout est nombre, mais tout est-il calculable ? Non pas. Les seuls calculs possibles sur le futur sont par exemple des probabilités – non des certitudes. De même ceux sur l’émotion, le tempérament, la psychologie humaine ; ce sont des « sciences » (dans le sens de savoirs) mais « humaines » (dans le sens où non pleinement mathématiques).

Quiconque a tâté de la bourse connaît bien ce dilemme : si tout est calculable, alors des algorithmes judicieusement choisis devraient gérer comme des dieux. Sauf que non : ce qui vrai aujourd’hui ne l’est plus demain, les formules sont vides dès que les données changent. Or elles changent avec les émotions des investisseurs, la psychologie de marché, les aléas de la géopolitique, faits d’egos de dirigeants en même temps que de contraintes nouvelles. Les délires de la finance ont montré, en 1637 lors du krach des tulipes, en 1929 comme en 2008, combien le soi-disant calculable n’a rien d’absolu, les fameuses « queues de distribution » dans les probabilités calculées sur le futur étant d’incertitude.

Tout est nombre, ce pourquoi nous existons. Mais si les individus sont souvent imprévisibles, les espèces obéissent à des lois aussi régulières que la course des astres. La démographie de demain est inscrite dans celle d’aujourd’hui, et chacun sait qu’il mourra un jour, même s’il ne sait pas quand. Est-ce pour cela que « tout est écrit » ? Certains le croient, les niais, alors que l’expérience même nous démontre que non. Tout est nécessité, mais tout est aussi hasard ; le programme génétique calcule tout, sauf l’épigénétique qui survient et infléchit, puis le milieu qui nourrit et éduque, puis l’époque qui impose ou libère. A chacun d’exercer sa liberté relative, à l’intérieur des contraintes qui lui sont imposées. A noter que les sociétés démocratiques sont moins contraignantes que les sociétés autoritaires, permettant donc plus d’innovation, de création, de production, d’échanges – de libertés de penser, de dire et de faire.

Les mathématiques sont au fondement des choses, leurs rapports et leur harmonie sont déterminés par des lois dans notre univers (pour d’autres univers, on peut tout imaginer, mais on ne sait pas). De là à penser à la dictature de l’IA et des algorithmes, il n’y a qu’un pas. Que je m’empresse de ne pas franchir : si la plupart des humains sont des moutons qui se laissent aller où on leur dit d’aller, que ce soit à la télé, sur les réseaux ou dans leur couple, il y en a qui résistent et résisteront encore et toujours à l’envahisseur. Les robots peuvent dérailler, et le réseau X de Musk a récemment livré la pensée profonde de son fondateur – sans le vouloir – lorsqu’il a ôté les filtres… Le réel échappe parfois à la raison.

Le rationnel, oui, le rationalisme, non. Les ingénieurs du chaos l’ont tenté, ils n’ont pas vraiment réussi.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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P.D. James, Meurtres en blouse blanche

Un hôpital dans la campagne proche de Londres ; une école d’infirmière attenante, dans laquelle une inspectrice de la DASS anglaise s’apprête à observer une séance pratique où le patient doit être nourri par sonde gastrique. Une élève infirmière, Heather Pearce, joue le rôle du patient. Toute la salle est attentive. On procède selon les rites, la sonde est introduite, le lait réchauffé à la température du corps est versé par l’entonnoir… Et là, catastrophe ! Un hurlement sauvage, la victime qui se tord de douleur et qui finit par décéder malgré tous les soins apportés par le médecin chirurgien présent.

Ce n’est pas un accident, c’est un assassinat et le Yard est prévenu. Le commissaire Adam Dalgliesh et son inspecteur Masterton (alors 28 ans), se chargent d’interroger tous les présents. La médecine légale montre que le « lait » a été remplacé par un détergent, dont justement la bouteille des toilettes a disparu. Ce n’est pas la première fois que l’on confond ce détergent avec du lait, on se demande pourquoi le fabricant n’a pas l’injonction de le colorer. Mais nous sommes en 1970, et les soucis environnementaux ou de santé publique sont de faible importance.

Est-ce une blague qui a mal tourné, ou en voulait-on vraiment à Heather Pearce, fille guère aimée dans ce milieu clos des filles entre elles ? Suit presque aussitôt la mort de Joséphine Fallon, autre élève infirmière, studieuse mais peu liante, découverte au matin dans son lit. Empoisonnement ? Se serait-elle suicidée, avouant ainsi son crime ? Ou l’a-t-on fait taire pour d’obscures raisons ? Il s’avère que, là encore, l’assassin a pris ce qu’il avait sous la main, en l’espèce de la nicotine pure qui servait à désinsectiser les roses de la serre. Qui avait accès à cette serre ? Qui connaissait ce poison ? Pas de hasard, les infirmières apprennent les poisons et l’acte a été accompli sciemment. Il y a donc nouveau crime. Les deux sont-ils liés ?

Dalgliesh et Masterton vont sonder les âmes, de façon un peu plus physique pour le jeune Masterton qui n’hésite pas à payer de sa personne auprès d’une jeune fille et d’une femme mûre pour extirper des renseignements. Mais chacun craint pour sa position, son pouvoir, la respectabilité de l’établissement. Les infirmières, fortes de leur savoir reconnu, se méfient des hommes, qu’elles trouvent portés à l’égoïsme. Peu à peu, le puzzle se met en place. Dans ce huis-clos où tout se sait, tout le monde se connaît, tout fermente, le passé ressurgit et conduit au chantage. Les caractères névrosés se révèlent.

Phyllis Dorothy, qui connaît bien le milieu médical pour y avoir travaillé, fouille les personnalités de ces filles qui veulent exercer un métier de soins. Parfois empotées et banales dans le civil, certaines se révèlent empathiques et à l’écoute de leurs patients ; d’autres se vengent de leur enfance malheureuse sur leurs pairs. La directrice Mary Taylor gère ces egos tandis que le grand patron, le docteur Courtney-Briggs, content de lui et compétent, avoue avoir eu une liaison avec l’une des victimes. Le commissaire Dalgliesh va tirer de tout ce fatras humain et psychologique un fil conducteur – et parvenir à la vérité. Qui rebondit au dernier moment, faisant de ce roman du grand art – et qui a assuré alors le succès de l’auteur.

Phyllis Dorothy James, Meurtres en blouse blanche (Schroud for a Nightingale), 1971, Livre de poche1991 , 351 pages, €3,50, e-book Kindle €6,99

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Adresses aux dieux grecs

Un Grec antique s’adresse aux dieux comme un homme – autrement dit comme un citoyen libre qui prie et demande, mais qui aussi reproche et invectives. Les dieux sont immortels, mais n’existeraient pas sans les mortels. Car le sacré, pour les Antiques, est ambivalent, ni entièrement bon, ni entièrement mauvais. Pas de « Père » éternel qui protège ses « enfants » contre le Mal, l’ange déchu, le Diable, mais chaque dieu et déesse bonne ou mauvaise, selon les circonstances.

On invoque les dieux pour savoir l’avenir : faut-il combattre ; pour faire une promesse : jurer devant un dieu engage l’humain ; pour insister : la réponse donnée n’a-t-elle pas changé ; pour offrir un sacrifice : se priver de vin ou de nourriture en faveur des dieux (qui ne boivent ni ne mangent au sens physique) pour manifester une parole de déférence. « Ni entièrement bon, ni entièrement mauvais, un dieu peut s’offrir aux sollicitudes des mortels quand ceux ci savent s’y prendre à force d’adresses gestuelles ou rhétoriques. » L’attitude des Européens face à Trump est de ce type. Mais faire de ce bouffon un dieu est quand même assez risible. C’est que nous n’avons pas pris les mesures nécessaires pour acquérir la puissance, nous laissant mener par l’impérialisme protecteur yankee… jusqu’à sa remise en cause par l’égoïsme sacré. Et les dieux ne sont pas toujours favorables. « Quand Achille, les yeux dans les cieux, répand le vin à terre pour la victoire et le retour de Patrocle envoyé au combat, Zeus accueille favorablement la première adresse, mais refuse la seconde », dit l’auteur.

Alors on invective les dieux, dont la conception de la justice est parfois incohérente. Le poète Théogonis, le tragédien Euripide, le comédien Aristophane, n’hésitent pas à mettre dans la bouche de leurs acteurs et actrices leur indignation envers les dieux. Iphigénie, sacrifiée aux vents sur injonction d’Artémis trouve cela absurde, c’est faire des dieux des méchants. N’avons-nous pas la même attitude envers le dieu Trompe ? C’est que les dieux ne sont pas « Dieu », le Père tonnant autoritaire des Juifs ; les dieux grecs sont des alliés ou des adversaires, des exemples ou des empêcheurs, des êtres supérieurs. Ils ne sont pas incommensurablement distants des humains.

« La cité s’adresse aux dieux pour garantir son ordre ; l’individu, pour revendiquer ses doléances ». Ambivalence de l’invocation provocation. Les humains s’adressent aux dieux comme à des êtres d’égale dignité. Chacun son royaume, mortel pour les humains, immortel pour les dieux – mais une même terre pour les deux. « Les Hellènes de l’époque classique ne s’emmurent pas dans un silence propice à la divinisation d’un mortel : ils s’adressent directement aux dieux, sans génuflexion, pour leur demander de toujours reconsidérer leur justice vis-à-vis de ceux qui les font exister : les mortels. Comme le souligne Burckert, on ne dit pas « mon dieu » en grec ancien. »

Dans l’Odyssée, Zeus réplique en mettant en cause les humains. Ce sont « eux, en vérité, [qui] par leur propre sottise, aggravent les malheurs assignés par le sort » (Odyssée I 32-34). Et c’est bien vrai : se défausser de ses propres turpitudes sur « les dieux » ou « les autres », ne renvoie qu’à nos propres manques. A l’illusion de tout savoir sur tout, d’avoir le seul raisonnement juste, de n’écouter personne. Les séries policières sont pleines de ces « commandantes » femmes, soucieuses avant tout de s’imposer parmi les hommes, qui n’en font qu’à leur tête, persuadées d’avoir raison seules contre tout le monde. L’homme faisant de même (comme James Bond) n’est plus illustré depuis des années. La fiction fait que parfois ça marche, en rattrapage acrobatique peu convaincant. Mais, dans le réel, ce comportement névrotique est nuisible. Qu’il soit promu à la télé est un signe des temps.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Frenzy d’Alfred Hitchcock

L’avant-dernier film d’Hitchcock se passe à Londres au début des années 70. Durant un discours sur les quais de la Tamise, pour vanter « bientôt » la pureté de l’eau du fleuve (on a connu ça avec la Seine, et ses promesses non tenues depuis 60 ans), un corps de femme entièrement nu (interdit alors aux moins de 12 ans, donc gros succès commercial) émerge sur la rive. Elle a été étranglée avec une cravate (on en portait encore). Ce n’est pas la première victime de « l’Étrangleur à la cravate », un psychopathe impuissant qui déteste les femmes et veut les voir souffrir. Un nouveau Jack l’Éventreur ?

Richard Blaney (Jon Finch), ancien chef d’escadrille de la RAF et divorcé après dix ans de mariage, est viré de son travail de barman dans un pub près de Covent Garden pour avoir soutiré un double cognac – qu’il avait l’intention de payer. Mais le patron (Bernard Cribbins) ne l’aime pas car il saute la barmaid Babs Milligan (Anna Massey) que le macho de directeur voudrait bien se faire. Richard erre dans le quartier et rencontre son pote Bob Rusk (Barry Foster), grossiste en fruits et légumes sur le marché de Covent Garden (comme le père d’Alfred Hitchcock). Rusk le console, lui donne du raisin vert et un tuyau sur une course de chevaux à venir à 20 contre 1. Mais Blaney n’a pas d’argent à parier et est amer lorsqu’il apprend par le journal que le canasson est arrivé premier. Rien ne va ce jour-là.

Sur une suggestion de Rusk, il rend visite à son ex-femme Brenda (Barbara Leigh-Hunt), qui dirige une agence matrimoniale qui marche bien depuis deux ans. Il se plaint haut et fort, ils se disputent brièvement, il frappe sur la table – mais elle l’invite à dîner et lui glisse de l’argent dans la poche de son imper sans qu’il le sache, ce pourquoi il dort dans un refuge de l’Armée du Salut. La secrétaire de Brenda à l’agence, la rigide frigide Monica (Jean Marsh), n’aime pas les hommes, dont elle se méfie ; elle en a vu passer qui cherchaient des femmes dans l’agence. Elle entend la dispute et les coups depuis son bureau et croit que l’ex violent frappe sa patronne. Laquelle lui dit que ça va et d’aller faire ses courses. Lorsque l’assistante revient au bureau à 14 h le lendemain, elle voit sortir de l’immeuble Richard, présent au mauvais moment et au mauvais endroit. Elle monte à l’agence, suspense assez long avec la caméra immobile, puis « Ahhh ! » le cri hystérique habituel des femmes de cinéma qui découvrent un cadavre. Humour grinçant, mais humour quand même : ce cri est tellement conventionnel et stéréotypé.

Sauf que le spectateur sait que ce n’est pas Richard le coupable, mais bel et bien Rusk, qu’il a vu opérer toute cravate dehors dans la scène précédente (interdite aux moins de 12 ans). Brenda en sort trépassée, avec la langue qui lui sort de la bouche comme une saucisse rose. Humour grinçant, puisque l’on associe ladite saucisse à ce que vous devinez. Mais humour subtil, car il suggère que Rusk n’a pas réussi à violer, malgré ses insultes et sa rage, et que la bouche femelle est un substitut. Toujours est-il que Richard Blaney est accusé d’avoir zigouillé Brenda Blaney et, puisqu’il n’y a aucune autre piste, toutes la série des femmes précédentes.

L’inspecteur-chef Timothy Oxford (Alec McCowen) est chargé de l’enquête. Il s’empiffre d’un breakfast anglais à midi devant son adjoint le sergent Spearman (Michael Bates) qui le regarde opérer, jaloux mais impassible. Humour british, c’est que la femme de l’inspecteur-chef (Vivien Merchant) est mauvaise cuisinière, s’efforçant par snobisme de singer les cours de « cuisine gauloise » avec sa soupe de poisson où nagent des têtes de congre et des tentacules de poulpe (débectantes), ses cailles aux raisins (acceptables), ses pieds de porc en sauce (immangeables). Timothy aurait tellement voulu le bon vieux steak avec ses pommes de terre au four ! Il détaillera plus tard toute la cuisine de bistrot qu’il aime : saucisses, frites, haricots à la tomate, patates ou four – en bref, rien à voir avec ce que tente son épouse.

La description de la secrétaire est tellement précise que Richard est obligé de se cacher. Il va trouver Babs dans son ancien pub pour qu’elle récupère ses affaires et la convaincre de son innocence. Ils finissent dans un hôtel chic à 10 £ la journée pour baiser, mais se font remarquer. Le rat d’hôtel découvre son portrait-robot dans le journal tout frais apporté et prévient la police. Quand elle débarque dans un crissement de freins, elle trouve le nid vide : ils sont partis par l’escalier d’incendie. Dans le parc où ils se bécotent, Richard et Babs se font héler par Johnny Porter, un ancien copain de la RAF (Clive Swift), devenu riche et qui doit s’envoler pour Rome ouvrir un pub anglais le lendemain. Il offre à Richard de passer la nuit chez lui, puis de partir pour Rome lui aussi.

C’est d’accord, mais le tueur à la cravate récidive avec Babs, rencontrée à la sortie du pub après qu’elle ait rendu son tablier au patron. Il l’invite à dormir chez lui, dit qu’il sera absent. Comme il est « un ami », elle accepte. La caméra opère un travelling arrière dans l’escalier, préparant le spectateur à ce qui va évidemment suivre : il la viole et l’étrangle, puis fourre son corps nu dans un sac à patates qu’il va fourguer la nuit dans un camion du marché qui part pour livraison le lendemain matin. Erreur, malheur, la fille a agrippé son épingle de cravate en (faux ?) diamants, ornée de son initiale R. Pas question de laisser cet indice accusateur ! Rusk est obligé de retourner dans le camion chercher où cette foutue épingle a pu passer. Humour noir, il se débat avec un cadavre nu rigide parmi les patates qui roulent autour de lui. De plus, le camion démarre et il est dedans ! Et l’épingle est serrée dans la main droite de la fille par la rigidité cadavérique. Il doit casser les doigts un par un (interdit aux moins de 12 ans) pour extraire son bien. Et attendre un arrêt – le seul du trajet – dans un routier où il peut enfin sortir, s’épousseter et rentrer à Londres. Non sans se faire remarquer… Le camion de patates est arrêté par la police alors qu’il perd son chargement sur la route, le hayon arrière n’ayant pas été refermé par Rusk, décidément bien lourdaud. Humour noir, les jambes nues du cadavre dépassent du hayon, blanches sous les phares, le ventre semblant accoucher d’une horde de patates.

Richard est naturellement accusé de ce nouveau meurtre, puisque Babs était sa maîtresse, le patron de pub en témoigne. Sauf qu’il était chez son copain de la RAF et sa femme hautaine qui ne veut pas d’ennui (Billie Whitelaw), le soir et toute la nuit. Vont-ils témoigner ? Ils le pourraient, mais la police ne va pas les croire ; ils devront rater leur avion pour Rome ; rester à la disposition pour l’enquête. Avec regret, ils disent à Richard qu’il ne feront rien. Blaney va donc voir Rusk, qui lui avait promis de l’aider s’il en avait besoin. Le faux-cul l’invite à se cacher chez lui et, par précaution, part devant avec son sac, Richard devant le rejoindre par une autre voie sans rien porter, ce qui paraît plus naturel. Une fois chez Rusk, Richard n’a pas le temps de se retourner car les flics débarquent et l’embarquent. Rusk l’a dénoncé et, pire, a fourré dans son sac des affaires de Babs pour le faire accuser.

Procès expéditif, condamnation inévitable. Blaney hurle haut et fort qu’il est innocent et que c’est Rusk le coupable, lui qui l’a trahi. L’inspecteur Oxford (selon la tradition de l’université dont il porte le nom) a des doutes. Il charge le sergent d’enquêter sur les allées et venues de Rusk les jours des meurtres et découvre vite le routier, la poussière des patates, le témoignage de la tenancière. Pendant ce temps, Blaney a juré de se venger et, pour cela, simule une chute dans l’escalier de la prison, ce qui le conduit à l’hôpital, d’où il s’évade avec l’aide de ses codétenus. Il endosse une blouse blanche, qui le déguise en médecin respectable, pique une grosse voiture de ponte d’hôpital et va droit à Covent Garden chez Rusk. La porte est ouverte, des cheveux blonds émergent des draps. Blaney croit qu’il s’agit de Rusk et frappe avec un cric, mais c’est un nouveau cadavre de femme – nue – étranglée avec une cravate. A l’annonce de son évasion, l’inspecteur-chef a compris où Blaney allait se rendre et se précipite chez Rusk. Il surprend Richard en pleine action, mais chut !… Un bruit dans l’escalier. C’est Rusk qui revient, débraillé et sans cravate, portant une grosse malle qui cogne sur les marches. Pris sur le fait, il est arrêté et Blaney innocenté.

Ouf ! C’était moins une que la corde élimine Richard Blaney pour une série de meurtres qu’il n’avait pas commis. Comme quoi la justice tient à peu de choses. Spectaculaire, sarcastique, empli de ces petites scènes d’humour noir bien anglais qu’affectionne Hitchcock et qui brocardent la société, c’est un film que l’on peut voir et revoir, car on connait très vite l’assassin et le plaisir réside dans la progression de l’intrigue.

DVD Frenzy (Frénésie), Alfred Hitchcock, 1972, avec Alec McCowen, Anna Massey, Barbara Leigh-Hunt, Barry Foster, Jon Finch,‎ Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé anglais français espagnol italien, 1h51, €14,69, Blu-ray €14,17

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Robert van Gulik, Le squelette sous cloche

Le juge Ti est un mandarin chinois, juge de district dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’empire T’ang. « Ti Jen-tsié » est devenu « Di Renjie » dans la nomenclature anglo-saxonne – donc évidemment internationale. Mais restons francophone : le juge Ti a réellement vécu de 630 à 700 de notre ère, sous nos derniers Mérovingiens, rois fainéants dont le fameux roi Dagobert « qui a mis sa culotte à l’envers ». En Chine, on est plus évolué et la Justice est déjà exercée à la façon de Sherlock Holmes par les juges flanqués de leurs assistants, avec des éléments de médecine légale du Contrôleur des décès. Rendu célèbre par les affaires résolues, Ti est devenu Ministre de la Cour impériale sous l’impératrice Wou, et les lettrés chinois en ont fait leur modèle pour les romans policiers. Robert van Gulik, diplomate néerlandais décédé à 57 ans d’un cancer du fumeur en 1967, parlait le javanais, le malais, le chinois, le japonais, l’anglais – en plus du néerlandais. Sinologue et affecté dans des missions en Asie, il a publié dès 1948 des romans policiers inspirés de la vaste littérature chinoise ancienne, reprenant le juge Ti comme personnage.

En 668, le juge Ti vient d’être nommé dans la petite ville (fictive) de Pou-yang, sur les bords du Grand canal de Chine qui relie Pékin à Hangzhou. Une voie commerciale qui permet la prospérité aux commerçants et des communications faciles aux trafiquants de sel (pour éviter la taxe impériale). Il n’est pas sitôt installé que trois affaires requièrent sa vigilante attention. Le viol suivi de meurtre de la jeune fille d’un boucher, le mystérieux enrichissement depuis deux ans du monastère bouddhiste, et une plainte pour meurtre et harcèlement de la part d’une femme qui cherche la justice depuis vingt ans.

Le juge Ti n’est pas religieux, et il se méfie des « croyances ». En bon confucéen, il est moral et rationnel ; il croit en la logique et en la justice. Fonctionnaire, il obéit à ses supérieurs, mais surtout à la Loi. De façon habile, on le verra. Ti est assisté de ses fidèles, qu’il a connu au fil des années et qui se sont attachés à lui : le sergent Hong Liang, conseiller qu’il connaît depuis l’enfance ; Tao Gan, ancien escroc sauvé par le juge et fin connaisseur des procédés de duperie, y compris le déguisement ; Ma Jong et Tsiao Taï, anciens bandits appelés « chevaliers des vertes forêts » selon la poétique chinoise, experts en boxe et arts martiaux et bons connaisseurs de la faune des bas-fonds. Il n’en faudra pas moins pour démêler les embrouilles et manipulations des uns et des autres.

Les trois affaires ne sont pas liées, mais simultanées, comme c’était le cas quotidien des juges dans l’ancienne Chine, dit l’auteur. Celui-ci se délecte à décrire les coutumes, vêtements, mangeaille et autres traditions d’époque, ce qui rend pittoresque ses enquêtes. Dans le cas de la fille Pureté-de-Jade violée, son petit ami Wang, étudiant candidat aux Examens littéraires, est accusé à tort, les traces d’ongles trouvés sur le cou de la victime nue et la corde de tissu ramenée dans la chambre au deuxième étage le prouvent ; dans le cas du monastère de l’abbé Vertu-Spirituelle, sa richesse vient des dons de femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants, qui viennent y prier la déesse Kouan-yin, déesse de la charité réincarnée 33 fois, et qui repartent souvent enceintes… de plusieurs jeunes moines surgis dans la même nuit malgré la porte scellée ; dans le cas de la femme Lin, à moitié folle, un rouleau de documents rappelle l’histoire de sa famille et les procès successifs intentés à la riche famille rivale, autrefois très amie, qui a réussi à ruiner et à tuer tous ses fils, filles et petit-enfants.

Le juge Ti fera la justice, aidé des sbires du tribunal, des notables de la cité, et des mendiants du cru, aidé aussi de jeunes putes de la campagne vendues par leurs parents à l’âge nubile, nommées Abricot et Jade-Bleu, qu’il aide à s’en sortir puisqu’elles l’aident à confondre les bouddhistes dépravés. Les vrais coupables seront confondus, attrapés et jugés, condamnés à mort selon les supplices prescrits par la loi. Le juge Ti n’hésite pas à lui-même se déguiser pour en savoir plus, et à manier les poings ou l’épée contre les malfrats dans le feu de l’action.

La cloche fait référence au piège que l’un des protagonistes a tendu au juge et à ses assistants dans un temple abandonné qui jouxte sa demeure près du grand canal. Lors d’une fermeture de monastère, on descend la cloche pour éviter qu’elle ne tombe. Sauf que, dans ce cas précis, le juge a découvert un squelette dessous, avant d’y être lui-même enfermé. Il ne devra qu’à son astuce et à l’aide de ses affidés, de s’en sortir et de confondre le puissant marchand fraudeur et criminel qui a voulu sa disparition après avoir intrigué dans les hautes sphères pour qu’il soit muté.

Du beau, du bon, du bonnet noir carré à ailes de soie, insigne des juges. Entre Sherlock Holmes et Agatha Christie, une détection juste qui réhabilite l’intelligence de la Chine. Malgré l’ancienneté de leur parution, il ne faut pas se priver des enquêtes du juge Ti. « L’homme est peu de choses, la justice est tout », résume la calligraphie offerte par le ministère des Cérémonies et des rites au juge pour son succès.

Robert van Gulik, Le squelette sous cloche – Les enquêtes du juge Ti (The Chine Belle Murders), 1958, 10-18 Grands détectives 1993, 322 pages, occasion €1,41, e-book Kindle €10,99

Ce livre est paru en 1969 au Livre de poche sous le titre Le mystère de la cloche.

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La morale, c’est bon pour les riches, dit Alain

Et il n’a pas tort : 116 ans après, les gens n’ont fait aucun progrès. Comment faire la leçon à ceux qui n’ont rien ? L’hygiène – encore faut-il avoir de quoi se laver et se changer. Faire du sport – mais qui va payer les cotisations ? Éviter l’alcool – mais ceux qui boivent (trop) le font pour oublier. La maîtresse d’école maternelle, en 1909, qui commençait sa « leçon de morale » scolaire rougissait à chaque fois en regardant ses petits : celui-là n’avait pas de chaussettes ; cet autre une chemise inlavable car en loques ; ces jumeaux un père qui buvait. Comment leur faire honte devant tous les autres des maux qu’ils subissaient ?

« Une vie de pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération », écrit le philosophe. En effet, on ne choisit pas de ne pas se laver – si l’on ne dispose pas de douches, ce pourquoi les boueux en ont revendiqué il y a quelques années. Pour les vêtements, c’est plus facile aujourd’hui car les bacs de recyclage en débordent et les associations en donnent volontiers. Mais ces injonctions imbéciles du Maître fonctionnaire d’État, quelles sont ridicules ! « Mangez cinq fruits et légumes par jour » – quoi une groseille et un melon, plus un chou entier et un navet, et encore une gousse d’ail en prime ? « Buvez, bougez, éliminez ! » – quelle stupidité, puisque c’est ce que chacun fait sans le savoir, du gosier à la selle sans s’en préoccuper. Et cette injonction à tout trier, de la minuscule attache de sachet au grand plastique d’enveloppe – alors que l’on sait pertinemment que rares sont les plastiques recyclables, faute d’y avoir pensé avant.

Quant aux niaiseries savantes des écolos autoproclamés, ils feraient mieux d’aller voir à la ferme, ou chez les ouvriers, ce qui est possible de « faire pour la planète ». Empêcher les biques de Monsieur Bové de chier et de péter à cause du méthane – gaz à effet de serre ? Empêcher les gens de prendre leur voiture pour aller à la pharmacie, ou à l’hôpital – parfois à 30 ou 50 km dans les zones rurales ? Empêcher les artisans qui tirent le diable par le queue de rouler en vieil utilitaire diesel en ville ? Empêcher l’avion pour se rendre de Paris à Nice, alors que le trajet SNCF coûte deux fois plus cher et met deux fois plus de temps de centre-ville à centre-ville ? De qui se moque-t-on ? En revanche, pas un mot sur la guerre de Poutine, ni celle de Netanyahou, qui envoient dans l’atmosphère des centaines de tonnes de gaz à effet de serre, sans parler des particules, ni de la pollution des sols ! La morale de certains connaît un poids mais deux mesures…

« Comment faire ? Ne point prêcher », dit Alain. Ce serait déjà ça. Pas d’injonction abstraite, mais de la pédagogie avec les moyens disponibles. Par exemple, Messieurs et dames députés et députes, commencez par assurer l’importation en lithium AVANT de produire des batteries ; puis encouragez la production des batteries en Europe AVANT d’exiger des voitures électriques ; puis organisez un réseau de bornes de recharges standard aussi fréquentes que les stations-service AVANT de décréter qu’on ne produira ni ne vendra plus de véhicule thermique d’ici dix ans ; enfin faites baisser le coût des voitures « propres » en le mettant au niveau des voitures à essence. Quoi ? Vous avez vu un moteur électrique ? Il n’y a pas grand-chose dedans, cela devrait moins coûter.

Mais non : les cons seront toujours des cons, et les postures médiatiques toujours plus faciles à prendre que les décisions réelles. « Pratiquer soi-même la justice et la bonté », conseille Alain. A la désassemblée nationale, on n’en prend pas le chemin. Ne pas se rengorger d’être bon et bien entre soi, dans le confort d’un bureau, dans une grande ville où tout est assuré sans longs déplacements. « Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. »

Gardez vos sermons, moralistes de tous bords. Commencez par vous regarder vous : êtes-vous bien sûrs de tout faire ce qu’il faut, comme il faut ? Sans sectarisme de posture, ni expiation imaginaire ? Prenez-vous votre vie en mains, au lieu de dire aux autres comment le faire ? « Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, dit Alain, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires. » Ce sont bien souvent les oisifs, bureaucrates, professions à faible temps de travail ou retraités, qui font la leçon – aux autres.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Ers et Dugomier, Les enfants de la résistance – 1 Premières actions

Ils ont 13 ans et les Nazis envahissent la France. Dans leur petit village (fictif) de Pontain L‘Ecluse en Bourgogne, François fils de fermier et Eusèbe fils d’instit vivent leurs derniers jours d’enfance. Ils jouent aux billes quand passent les hordes brunes au pas. Ils ne les regardent pas, les ignorent. Leurs pères sont effondrés de la défaite de l’armée française, mal commandée et mal équipée face à la modernité allemande et à l’enthousiasme de ses jeunes soldats. Ils se réfugient sous l’égide de Pétain, « le vainqueur de la Marne », et son image d’humanité envers les soldats à Verdun.

Mais le maréchal Pétain ne tarde pas à briser son image de Père de la nation en signant l’armistice le 22 juin 1940 dans le wagon même où la reddition allemande avait été actée en 1918, puis en serrant la main du caporal Hitler à Issoire le 24 octobre 1940. Désormais, le populo est édifié. Entre ceux qui pensent que l’ordre nazi vaut mieux que la chienlit parlementaire, et ceux qui pensent que vivre sous le joug des occupants n’est pas une vie libre, le village a vite choisi.

Les enfants en premier, qui ne sont plus des enfants mais presque des adolescents. Avec leurs émotions primaires, leurs sentiments tout frais, ils font honte aux adultes qui se résignent ou réfugient dans l’attente. Une micro-résistance s’organise, au ras du trottoir, avec des tracts imprimés avec une panoplie de petit imprimeur de l’école, sur du papier peint découpé. Lisa, une blonde belge de 13 ans qui ne parle qu’allemand, est recueillie dans l’Exode ; elle est la fille de la bande, qui apprend vite le français. Le trio va faire mouche.

Outre les tracts, l’écluse, dont François connaît le maniement, ayant passé du temps avec le jeune éclusier récemment tué à Dunkerque. Son sabotage ni vu ni connu va retarder les trains de péniches remplies de matériel industriel volé à la France pour rejoindre l’Allemagne. Car les Allemands sont revanchards, mesquins, brutaux. Ils cassent volontairement le monument aux morts de la guerre 14-18 ; ils renversent volontairement dans la rue une femme à bicyclette ; ils font travailler les hommes et même les enfants à la réparation de l’écluse.

La jeunesse républicaine n’est pas en faveur de la vieillesse traditionaliste ; François, Eusèbe et Lisa le prouvent. Leurs sacrifices de résistance les mettent en danger, mais la France ne peut être « partenaire » de l’Allemagne nazie, comme l’ânonne le vieux Pétain. De leurs 13 à leurs 17 ans, les adolescents s’initient à la liberté par leur volonté. Le suspense de l’aventure et de ses risques du scénario Dugomier fait passer le message de ce qui vaut en morale. Une belle série dessinée par Ers que même les adultes sont heureux de lire.

Benoît Ers et Vincent Dugomier, Les enfants de la résistance – 1 Premières actions, 2015, Lombard 2022, 48 planches + 8 pages dossier, €12,95, e-book Kindle €5,99

Les Enfants de la Résistance – Tome 2 – Premières répressions

Les Enfants de la Résistance – Tome 3 – Les Deux géants

Les Enfants de la Résistance – Tome 4 – L’Escalade

Les Enfants de la Résistance – Tome 5 – Le Pays divisé

Les Enfants de la Résistance – Tome 6 – Désobéir !

Les Enfants de la Résistance – Tome 7 – Tombés du ciel

Les Enfants de la Résistance – Tome 8 – Combattre ou mourir

Les Enfants de la Résistance – Tome 9 – Les Jours heureux

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Michel Weyland, Aria – Intégrale 1

Une BD de 1982 glorifiant les filles ; pour leur dire qu’elles sont « good as you » comme on le dit des mecs un peu diminués. Musclée, dynamique, avisée, la chevelure blonde flamboyante, voici Aria la femme. Son nom vient d’une musique pour voix seule, ou d’une formule magique chantée pour invoquer des pouvoirs surnaturels. Vive les filles ! Vous êtes aussi puissantes que les gars. A noter quand même qu’un sens vieilli d’aria est celui de tracas et de soucis…

Bon, les albums recueillis ici ne manquent pas de beaux gars, musclés, flamboyants très souvent torse nu. Ils sont en général vantards et peu avisés, parfois avides de pouvoir et portés à la force, mais il y a quelques exceptions. On peut garder les petits, ils feront de beaux mâles s’ils sont bien éduqués, comme Djaïr dans le premier album, ou le garçonnet bien bâti au ballon dans le dernier. Les fillettes sont dotés de « pouvoirs », comme Arcana, et pas réduites au rôle de pleureuses effrayées, ni de joueuses à la poupée. Les femmes mûres peuvent être méchantes, comme Vulga la sorcière, mais notez qu’elle est l’unique femelle de la horde magicienne qui agite ses spectres devant l’armée de Vinken.

Guerrière qui se déguise sous un casque pour entraîner une armée – ce que le « roi » n’a pas su faire, amolli par le pouvoir et les défaites, elle veut rester libre, comme une Rahan femme, mais dans un univers médiéval plus que préhistorique. Elle rencontre le fantastique sous la forme de lieux maléfiques ou merveilleux, en général créés à partir de passions mauvaises comme la vengeance ou le crime. Elle fait tout sauter, en héroïne à qui rien ne résiste.

C’est beau, optimiste, moral, clairement dessiné, lumineux. On s’y laisse prendre.

Depuis, l’imaginaire a créé la femme au bouclier, guerrière scandinave qui ne cède en rien aux hommes. Le personnage de Lagertha, épouse de Ragnar et mère de Björn, amante et guerrière, chef de clan dans l’excellente série Vikings le montre bien.

Une belle BD des temps déjà anciens en 40 albums qui plaisent bien jusqu’au Covid ; depuis, moins. Ici le volume 1 d’une intégrale.

Michel Weyland, Aria – Intégrale 1 : La fugue d’Aria, La montagne aux sorciers, La Septième Porte, Les chevaliers d’Aquarius, 2025, Dupuis, 192 pages, €29,00, e-book Kindle €9,99

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Fabrice Bourland, Le diable du Crystal Palace

Un roman policier historique qui se passe à Londres en 1936, à la veille du grand incendie du Crystal Palace, ce grand hall d’exposition de 563 m de long en fonte et verre plat, construit pour l’Exposition universelle de 1851. L’intrigue commence par la visite d’une jeune femme chlorotique, Anne Grey, qui vient solliciter un duo de détectives pour retrouver son fiancé Frédéric, disparu depuis plusieurs jours. Ce duo est celui d’Andrew Singleton et de James Trelawney, garçons célibataires dans la trentaine, qui vivent en colocation chez une logeuse qui s’occupe du ménage et des repas. L’auteur s’est manifestement inspiré de Sherlock Holmes et de son compère Watson pour camper un Singleton cérébral et nul aux armes, flanqué d’un Trelawney athlétique et coureur de jupons. Mais les deux compères sont plus légers que les créatures de sir Arthur Conan Doyle.

Il n’empêche. L’exercice d’admiration de Bourland envers Conan Doyle ne s’arrête pas là. Il reprend en effet Le monde perdu, cette expédition de 1912 sur le haut plateau du Roraïma au Venezuela, où les savants découvrent des créatures préhistoriques conservées dans leur jus jusqu’à nos jours. Qu’à cela ne tienne, il faut que cela se passe à Londres en 1936. En effet, ledit Frédéric a été atterré, selon sa fiancée, par la lecture d’un entrefilet de journal sur la rencontre brutale d’un taxi avec un fauve qu’il croit échappé d’un zoo. Maigre indice, mais à creuser.

Le pigiste retrouvé, un Tintin en culotte de golf de 18 ans, a bien rencontré le chauffeur de taxi dans le bar où il a ses habitudes. Il a heurté l’animal, tombé du pont au-dessus, a vérifié qu’il était bien mort, et est allé téléphoner à la police. A son retour, la bête avait disparu, et une camionnette Morris Crowley a démarré en trombe. Il n’en sait pas plus. Non, il n’a pas rêvé, non il n’était pas saoul. Les détectives vont le voir, il confirme. Dès lors, énigme : sa description précise correspond à un tigre à dents de sabre, espèce disparue depuis 20 000 ans. Consulté, le Pr Rufus Winwood, zoologue du Museum d’histoire naturelle, avoue collecter des preuves d’animaux censés avoir disparu, mais attestés ici ou là sur la planète, à commencer par le « monstre » du Loch Ness. Mais c’est une impasse.

Jusqu’à ce qu’un autre article fasse état d’un « grand singe » aperçu dans Londres, près des voies de chemin de fer de la Southern Railway, qui relie le Crystal Palace à London Bridge. Il faut y aller voir. Trelawney doit écourter un rendez-vous galant dans un restau chic pour retrouver Singleton, aventuré dans les ruelles mal famées de l’East End. Un grognement, c’est la bête. Nue et velue, elle attaque. Trelawney, malgré sa force, est étranglé… jusqu’à ce que Singleton, tétanisé, trouve l’énergie enfin de tirer une balle avec le pistolet de son ami, tombé à terre. La bête est morte, vite l’emporter, la montrer au professeur.

Lequel déclare, enthousiaste, qu’il s’agit d’un Pithécanthrope Erectus (aujourd’hui on dit Homo Erectus), découvert par Eugène Dubois à Java en 1894. Mais en plein Londres, en plein XXe siècle ! En enquêtant au domicile de Frédéric, toujours pas reparu, un fragment de page de revue brûlé fait émerger alors une théorie farfelue et fantastique, mais bien dans l’imaginaire fin XIXe, celui de Jules Verne et d’Arthur Conan Doyle : la régression possible des êtres vivants à leur forme archaïque…

Singleton et Trelawney ne vont pas retrouver Frédéric, ni d’autres disparus, pas plus que le chat de la maison. Mais il vont mettre au jour le mécanisme d’une implacable vengeance qui utilise la science marginale pour un but dévoyé : la vengeance. Jusqu’à l’apparition du diable ! Un ptérodactyle d’il y a 150 millions d’années, haut d’1m50, au bec pointu muni de 90 dents, aux ailes membraneuses et aux griffes acérées – tout à fait la description des paranoïaques chrétiens médiévaux, reprise dans les films d’horreur yankees.

Il y a de l’action, un déroulement progressif de l’enquête, un thème original. Les personnages sont un peu falots, surtout si l’on a lu les aventures de Sherlock Holmes, mais avec une intrigue tirant plus sur le fantastique. Un bon roman de détective.

Fabrice Bourland, Le diable du Crystal Palace, 2010, 10-18 Grands détectives, 276 pages, €4,67, e-book Kindle €11,99

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Nevil Shute, Le dernier rivage

Un roman de fiction… toujours actuel. Car la Technique a saisi les hommes et les domine. Elle peut conduire, entre les mains de cerveaux faibles aux egos surdimensionnés (suivez mon regard…) à l’Apocalypse. Et c’est bien ce qui arriva. L’auteur, ingénieur aéronautique, pilote et écrivain, décédé à 60 ans d’un AVC en 1960 à Melbourne en Australie, anticipe la guerre mondiale possible – dont la menace culminera en 1962 lors de la crise des missiles soviétiques de Cuba.

Nevil Shute imagine, juste après la mort de Staline, un petit pays encouragé à posséder la Bombe et à qui ont été vendus par les communistes des bombardiers lourds – pour « se défendre contre le capitalisme ». Le dictateur totalitaire ultra-stalinien Enver Hodja était capable de tout – donc de provoquer l’Occident en bombardant New York. S’ensuit une guerre entre URSS et Chine pour que Moscou obtienne Shanghai, port en eaux libres, avec riposte maoïste, et une riposte américaine sur le bloc de l’Est. En bref, plus de 4000 bombes H « au cobalt » sont lancées. La bombe au cobalt était une arme nucléaire « sale », conçue exprès pour produire des retombées radioactives destinées à contaminer de vastes zones durant une centaine d’années. Dès lors, tout l’hémisphère nord est irradié, toute vie éradiquée. Ne restent que quelques pays de l’hémisphère sud épargnés, de l’Australie à l’Afrique du sud.

Mais pour peu de temps… Car le régime des vents pousse les poussières radioactives inexorablement vers l’hémisphère sud. C’est une question de mois, de semaines, de jours, avant que l’irradiation ne s’accomplisse, que les vivants aient des nausées, des diarrhées, des arrêts cardiaques. C’est cette chronique d’une mort annoncée qui fait l’intrigue de ce roman d’anticipation.

Il est poignant, car saisi au ras des gens, dans leur petite vie tranquille qui ne demande rien à personne, tout comme l’auteur s’est exilé en Australie pour vivre dans une ferme dès 1950. Le lieutenant de vaisseau australien Peter Holmes est convoqué par son amiral pour servir d’officier de liaison avec Dwight Towers, commandant le sous-marin nucléaire des États-Unis Scorpion, réfugié dans ses eaux après la disparition de son pays. Leur mission : effectuer un long périple vers le nord pour observer les côtes et repérer d’éventuels survivants à l’apocalypse. Un signal radio erratique a été capté près de Seattle.

La mission ne fait que confirmer ce que tout le monde pressent, après les arrêts successifs de toutes les émissions radios des pays non directement touchés par les bombes : plus aucun vivant, des rues vides, des maisons intactes, des lumières encore allumées parfois, des techniques automatiques qui poursuivent leur programme sans aucun humain.

De retour, le sous-marin est désarmé, son commandant va le couler au large, selon la procédure. Plus d’essence, l’Australie n’a pas de pétrole exploité dans les années cinquante ; les gens circulent à cheval, en charrette ou en trains et trams mus à l’électricité provenant des centrales à charbon, car l’Australie a beaucoup de charbon. La vie n’est paisible que dans les fermes, où l’élevage fournit le lait et la viande, tandis que le potager et le verger donnent légumes et fruits. L’argent ne sert plus à rien : dans un mois ou deux nous serons tous morts.

Curieusement, ce n’est pas l’explosion des pulsions qui vient à l’esprit de l’auteur. A la fin des années cinquante, la morale et la religion étaient encore prégnantes et disciplinait les comportements. Ce ne serait vraisemblablement plus le cas aujourd’hui, où pillages, casses, viols et meurtres seraient monnaie courante. A l’époque, pas d’orgies ni de casseurs, seulement des soûlards et des filles qui se donnent pour connaître « ça » avant la fin, faute de réaliser leur rêve social du couple avec enfants. Les solitaires vivent leur passion, comme Osborne le scientifique, qui a acheté une Ferrari rouge et ose s’inscrire à une course automobile. Ou Moïra, jeune fille qui boit des double-brandys pour oublier et tente de séduire au moins pour quelques semaines Dwight Towers. Ou ledit Towers, le commandant qui exécute les ordres et les procédures à la lettre, sa seule dignité après avoir tout perdu, dont son épouse et ses deux enfants aux États-Unis – pour qui il achète, de façon dérisoire, des « cadeaux ». Quant aux couples, ils intensifient de façon névrotique leur vie de couple centrée sur le bébé, la maison, l’aménagement du jardin (déraciner deux arbres pour planter des légumes, acheter un banc pour la saison prochaine). Pour rien.

Pour oublier qu’ils vont mourir, que c’est écrit, que c’est proche. Qu’il va falloir tuer le bébé Jennifer pour qu’elle ne reste pas toute seule au cas où les parents mourraient avant elle. Poignante décision, que refuse Mary la mère, de tout son corps, de tout son cœur, de toute son âme. Mais c’est ainsi, inutile de faire la sotte et de croire que tout cela ne pourra jamais arriver, cela arrive, et très vite. Des pilules de suicides sont d’ailleurs distribuées gratuitement dans toutes les pharmacies pour abréger les derniers instants, très douloureux et sans plus aucun organisme de soins.

Comment conserver un sens à l’existence lorsque le monde s’écroule et que la mort vient ? Les réponses, dit l’auteur sans en avoir l’air, simplement en décrivant la vie des gens, sont dans l’amour, la famille, l’amitié, le métier, la quête de soi. Rester digne, faire bien son boulot, vivre sa vie jusqu’au bout en restant debout.

Un beau film de Stanley Kramer a été tiré de ce roman en 1959, mais il suscite moins la réflexion. Comme toujours, le livre permet le recul de l’écrit, sans l’émotion des images qui inhibe la pensée. Mais on peut lire et voir, c’est complémentaire.

Nevil Shute, Le dernier rivage (On the Beach), 1957, Livre de poche 1970, 382 pages, occasion rare €25,00

DVD Le Dernier Rivage (On the Beach), Stanley Kramer, 1959, avec Anthony Perkins, Ava Gardner, Donna Anderson, Fred Astaire, Gregory Peck, MGM United Artists 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien 2h09, €11,98, Blu-ray €11,40

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Complot de famille d’Alfred Hitchcock

Pour son 52ème et dernier film, Alfred Hitchcock fait interagir deux couples opposés et dissemblables. Le premier est celui de branquignols, une « voyante » tête à claques et son benêt de chauffeur de taxi qu’on dirait échappé d’un collège – et le second celui d’escrocs sans scrupules qui préparent, enlèvent et demandent une rançon en diamants pour de grands personnages. Comment vont-ils se télescoper ? Parce qu’une vieille dame de 78 ans, au bord du néant, a des remords d’avoir jadis forcé sa sœur à abandonner son enfant illégitime pour préserver la réputation de la famille.

Tout commence par le grand guignol de Madame Blanche (Barbara Harris), voyante extra-lucide, qui monte dans les aigus lorsqu’elle évoque la sœur disparue de Miss Rainbird (Cathleen Nesbitt, 88 ans) : « Hoo ! Hoo ! Hou ! Hou ! Hou ! » Qui donc, sinon une vieille bique travaillée de tourments, croirait à ces simagrées ? Mais la Blanche en rajoute, prenant une voix de rogomme pour évoquer « Harry » – et soutirer des renseignements inconscients à la Rainbird. Elle a fait enquêter George, son compagnon chauffeur de taxi et détective d’occasion (Bruce Dern), pour obtenir quelques informations auprès des relations de la trop riche vieille fille qui se repent et veut reconnaître son neveu afin de lui léguer sa fortune. C’est qu’il y a à la clé pour Blanche un beau gros chèque (the one big beautiful comme dirait Trompe en vulgaire yankee) : pas moins de 10 000 $ pour toute information venue de l’au-delà. Il s’agit de retrouver le fils bâtard, donné jadis à un couple qui ne pouvait avoir d’enfants via le chauffeur de la famille. La bique se souvient, maintenant que l’au-delà la sollicite : c’étaient les Shoebridge, et leur maison a brûlé lors d’un incendie, ils sont morts mais le corps du garçon, 17 ans alors, n’avait pas été retrouvé.

George enquête au cimetière. Il y a justement deux pierres, l’une avec le couple Shoebridge, l’autre avec Edward Shoebridge seul. Avec la même date de décès, 1950. Sauf que la plaque d’Edward est manifestement plus neuve que celle de ses parents adoptifs. Le graveur de pierres tombales retrouve la facture, elle date de 1964 et a été payée en liquide par un certain Jo (Joseph) Maloney (Ed Lauter). George enquête dans l’annuaire et trouve un garagiste à dépanneuse, comme décrit par le graveur. Mais le type se méfie des questions trop précises de « l’avocat » à la pipe à la tignasse en bataille et le corps dégingandé d’un étudiant attardé. Il a de quoi de faire du mouron : c’est lui qui a mis le feu à la maison Shoebridge !

Mais avec la complicité de son âme damnée de bâtard, Edward, qui a voulu se débarrasser des vieux pour être enfin libre d’épancher ses mauvais instincts. Il a changé de nom et se fait appeler désormais Arthur Adamson – fils d’Adam, autrement dit de lui-même – (William Devane) ; il est devenu joaillier et diamantaire, avec un commerce dans une rue chic. Il adore ce qui brille et entraîne sa compagne Fran (Karen Black) dans ses mauvais coups, préparés avec un soin maniaque : planque cachée dans la cave derrière un mur de briques dont l’une recèle la serrure, enlèvement rapide sous déguisements à l’aide d’une seringue qui injecte un soporifique et d’une voiture noire disposée tout près, demande de rançon et procédure sophistiquée pour être intraçable, planque des diamants (bien en évidence comme chez Edgar Poe) avant la revente retaillée sous forme de petites pierres plus facilement écoulées.

Fran va chercher la rançon sous la forme d’une grande blonde avec des bottes noires (allusion au film français d’Yves Robert sorti en 1972, avec un Pierre Richard qui ressemble à George, Le grand blond avec une chaussure noire). Mais tout est faux : la femme aux yeux rapprochés tels qu’on dirait qu’ils louchent, est brune et ne porte pas de talons. Si elle aime l’adrénaline du suspense, elle déteste qu’on tue, contrairement à Arthur/Edward qui a jusque-là laissé faire son ami d’enfance Maloney.

George et Blanche recherchent Edward Shoebridge reconverti en Arthur Adamson pour lui annoncer une bonne nouvelle : l’héritage Rainbird. Arthur et Fran veulent à tout pris éviter les détectives amateurs pour ne pas être sous le feu des projecteurs et rattrapés par leurs enlèvements. Deux couples opposés, deux situations incompatibles, voilà du beau cinéma. Tout ce qui est trop préparé échoue. La tentative de meurtre de George et Blanche en sabotant les freins de leur Ford sur une route de montagne – Maloney se fait prendre à son propre piège et quitte la route pour finir grillé en contrebas. La tentative de meurtre de Blanche après qu’elle ait découvert l’adresse d’Adamson, se soit plantée comme une gourde devant le garage du couple, ait découvert l’évêque enlevé dans l’auto, et se soit fait piquer et planquer – mais elle a laissé un renseignement au portier d’hôtel pour le taxi de George et un mot sur la porte d’Adamson que trouve son compagnon, ce qui lui permet de pénétrer dans la maison par un soupirail de cave. Là, il entend les Adamson rentrer et évoquer Blanche, que lui veut tuer en simulant un suicide par le tuyau d’échappement de sa propre voiture.

Blanche joue l’inconsciente mais a bien capté les conversations. Profitant que le couple entre dans la planque pour la porter inconsciente dans la voiture, elle s’enfuit avec grands bruits d’au-delà et les enferme. Puis elle joue la transe devant son compagnon béat pour « trouver » le diamant caché en évidence – avec un clin d’œil au spectateur à la fin, tandis que George appelle triomphalement la police pour la bonne nouvelle – et Miss Rainbird pour la mauvaise.

Une bonne intrigue habilement menée, de l’action et de l’humour, des personnages bien typés, tout cela fait le succès du film que l’on peut voir et revoir. C’est moins le dénouement qui compte que la progression de l’histoire et les relations entre les protagonistes. Pour ma part, je l’ai déjà vu quatre fois au fil des années, avec autant de plaisir.

DVD Complot de famille (Family Plot), Alfred Hitchcock, 1976, avec Barbara Harris, Bruce Dern, Ed Lauter, Karen Black, William Devane, Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé anglais, français, 1h55, €6,55, Blu-ray €7,00

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Alfred Hitchcock déjà chroniqué sur ce blog

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Les dieux grecs sont pour la vie

La pensée grecque antique est profonde et peu connue ; moins pratique que la romaine, mais plus aboutie en réflexion. Reynal Sorel, docteur en philosophie de Paris IV, l’étudie en détail dans son Dictionnaire du paganisme grec, paru en 2015, dont je vais chroniquer à mesure certains articles. Aujourd’hui : Abandon des dieux.

Ainsi, « les dieux » grecs sont une essence supérieure d’êtres, pas de ceux avec qui l’on communie. S’ils sont immortels, ils se méfient de la mort, qui n’est pas leur destin. Ils s’éloignent donc des humains devenus cadavres, même s’ils ont lié amitié avec les mortels durant leur vie, comme Apollon abandonne Admeste et Hector, ou Artémis son bien-aimé Hippolyte. De même, les dieux abandonnent l’homme décrépit : c’est son destin, pas le leur. A chacun sa destinée : les uns doivent être malheureux, les autres heureux.

Donc les dieux ne sont pas des hommes ; ils ne sont pas compatissants parce que ce n’est pas leur rôle. Ils restent impassibles à la destinée des mortels.

En revanche, ils célèbrent comme les humains la vie jaillissante, la jeunesse, l’action, la lumière. Ils élèvent au rang de héros – de demi-dieux – les humains qui poussent leur destinée au maximum de ses possibles. La vie est inaltérable, et seuls les dieux en jouissent pour l’éternité. Ils donnent l’exemple aux humains de ce qu’est un être supérieur. Ils ne sont pas « meilleurs » que les hommes, ils connaissent la colère, le désir, la jalousie, la vengeance – mais ils restent ancré dans la vie et pour la vie.

Bien loin du dieu chrétien représenté agonisant sur une croix, le corps souffrant, tout son message appelant à l’au-delà. Pour les Grecs, il ne s’agit pas de délaisser la vie ici-bas – au contraire, elle est la seule que l’on aura jamais. Ni réincarnation, ni banquet éternel auprès d’un Père, ni fusion dans un Tout éternel : la vie est unique et éphémère. C’est ainsi.

Ce pourquoi on ne célèbre pas la mort, comme les chrétiens le font, avec leur faste et leur austère mépris de cette vie-ci. La mort vient, à son heure, comme elle doit. Antigone n’attend rien des dieux et obéit à sa morale transcendante, à laquelle les dieux mêmes sont soumis : la norme, le destin, ce qui doit être accompli.

Seuls les humains meurent – seuls. Aucun dieu pour les consoler, il n’en est pas besoin. Quiconque naît se condamne à mourir, c’est la loi universelle. Le seul paradis est le souvenir qu’on laisse : vivant avec les enfants, moral par son exemple plus ou moins imparfait, spirituel par ses écrits. Ce pourquoi vivre est si important, célébrer la santé, la vigueur, l’enthousiasme.

Une belle leçon de paganisme.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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