Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay – Partie 1

C’est toute une époque que nous raconte Alain Denizet en parlant simplement de toute une vie. Mais une vie exemplaire des questions de son époque : l’Eglise et l’Etat, l’opinion et la presse, la vie et la foi, la sexualité et l’amour (les deux ne se confondent pas). La grande histoire abordée par les petits faits divers est d’une exploration passionnante. L’auteur a effectué ses recherches aux Archives nationales, départementales, diocésaines, à la Bibliothèque nationale de France, sur les sites des journaux anciens français et étrangers, dans les papiers des Jésuites. C’est avec sérieux et drôlerie que le lecteur s’y plonge.

Le sérieux est l’histoire d’un curé de campagne pareil à tous les autres, élevé à la ferme mais préférant rêver à l’église, plus influencé par maman que par papa car plus tendre, décidant à 13 ans – l’âge des premiers émois – d’entrer au petit séminaire Saint-Chéron à Chartres (actuel lycée Fulbert) avant de rejoindre le grand séminaire pour s’isoler du monde hostile et participer à la gloire de Dieu en le servant au titre d’intermédiaire. Une ambition sociale naïve dans une croyance ancrée. Car la société rurale de la Beauce à la fin du XIXe est déjà largement déchristianisée et l’école publique – laïque et obligatoire – a modifié en profondeur les manières de penser et de vivre depuis Jules Ferry. Joseph Delarue est né en 1871 en Beauce à Ymonville d’une famille de paysans moyens, aîné de trois enfants dont une sœur et un frère. Le séminaire sélectionne des enfants « doux, pieux, dociles et purs » p.21, « des anges dans des corps mortels » p.22 pour en faire des fonctionnaires zélés de l’Eglise. Ferdinand Buisson : « L’esprit clérical, c’est la prétention de cette minorité à dominer la majorité au nom d’une religion » p.22.

Pour cela, il faut mortifier la chair, cette hantise chrétienne et surtout catholique car les prêtres jurent chasteté. La dompter passe par la prière, la mortification et l’examen de conscience journalier prescrit par le supérieur, préparatoire à la confession hebdomadaire. Le compagnon de séminaire Adrien Hénault, âgé d’un an de plus, se mortifie cinq fois par jour – et meurt d’ailleurs à 17 ans. L’homélie de saint Basile incite à « mépriser la chair, elle a des désirs contraires à ceux de l’esprit » p.40. « Dans les manuels du confesseur, le péché de chair occupe une place prépondérante, signe de l’obsession que lui porte l’Église » p.53. « Que connaissent Joseph et les futurs prêtres du corps féminin ? Peu et mal » p.39. « Puisque les prêtres doivent être le temple de Dieu et le sanctuaire du Saint-Esprit, il est indigne qu’ils s’adonnent aux choses sexuelles et souillées », édicte le deuxième Concile de Latran en 1139 – p.44.

L’éducation est tout édifiante, littérature classique mais expurgée de ce qui est inconvenant pour la morale catholique, peu d’histoire, pas de moyen-âge ni de Renaissance sauf saint Louis et Philippe 1er d’Espagne, l’histoire contemporaine s’arrête à la révolte polonaise de 1830 – soit un demi-siècle avant le présent. Evidemment la Bible et les martyrs des saints. L’enseignement prône le conservatisme, la monarchie, la campagne, la supériorité de l’homme blanc. Au grand séminaire de Chartres sont ajoutées philosophie chrétienne et théologie. « Une atmosphère de serre » p.39 qui rend captif et craintif, et laisse sans défenses hors de l’Eglise face aux tentations du monde.

L’ordination de Joseph Delarue a lieu en 1895, à 24 ans, il est nommé curé de Châtenay en 1898 à 27 ans, une commune située à équidistance entre Chartres et Etampes, en pleine Beauce. « L’assistance à la messe de Pâques s’est effondrée dans l’arrondissement de Chartres de 20 % à 12 % de 1874 à 1898 et, dans le canton d’Auneau qui est celui de Châtenay, la messe dominicale n’est suivie que par 20 % des femmes et par 3 % des hommes » p.51. Messes, visites, conférences épiscopales, retraites, tombolas, jeux pour enfants, vélo, photo, pèlerinages, « l’abbé Delarue est un homme sensible et bon. En quelques mots, il sait réconforter » p.57. On salue sa tolérance, sans façon et accessible, bon garçon. La grande œuvre de l’abbé est l’école privée de filles à partir de 1903. C’est à ce moment qu’arrive Marie Frémont l’institutrice.

Le 24 juillet 1906 commence l’affaire Delarue : le curé a disparu.

Son histoire personnelle devient alors une romance pour la presse en plein essor, un fait divers devenu symbole social. « Le 3 août, l’envoyé spécial de La Croix apprend que la gendarmerie d’Étampes « vient de retrouver le corps du curé. Il a bien été victime d’un crime » p.78. Fausse nouvelle : le cadavre n’est pas le bon. Les hypothèses fusent, de la fugue amoureuse, aux détournements de fonds, ou à la fuite aux Amériques. « Le fait divers occupe une part croissante de la surface rédactionnelle – 10 % pour les quatre grands de la presse à grand tirage. En même temps que le haut du pavé, il gagne toutes les couches du millefeuille social, indigents, paysans, ouvriers ou bourgeois, femmes et hommes. Une culture de masse naît ainsi de la simultanéité de l’information et de sa diffusion pour tous. Le succès du fait divers est tel qu’il concurrence le récit d’aventures » p.97. Le quotidien Le Matin mène la danse, adepte du scoop à l’américaine. Le sujet fascine où s’entremêlent religion et politique, amour, sexe et argent. « L’énigme du curé de Châtenay traverse frontières et océans : Le Vingtième siècle [Belgique] titre le 7 août sur la « mystérieuse disparition », La Stampa [Italie], le 11 sur « le roman du prêtre disparu », The Hull Daily Mail [Angleterre], le 17 sur « une affaire pour Sherlock Holmes » et The Evening mail [Australie], le 7 septembre sur « l’étrange disparition d’un prêtre français » » p.99.

L’affaire est aussi politique. « En arrière-plan, il y a l’année 1906 riche en débats ponctués de noms d’oiseaux entre cléricaux et anticléricaux : l’encyclique Vehementer en février, les inventaires des biens des églises en mars, les élections législatives de mai, la polémique sur le travail dominical en juin, l’application à venir de la loi de Séparation et là-dessus, comme un poil à gratter, la disparition de l’abbé Delarue » p.99. Gouvernement anticlérical, francs-maçons et Juifs s’opposent à l’Eglise, aux catholiques et aux conservateurs.

Et c’est alors que le rire s’élève.

Tout est grotesque : l’enquête, les supputations, les fantasmes. On retrouve son vélo, son chapeau, des témoins l’ont vu pédaler. « Le 15 août marque le début d’une abracadabrante séquence de sept jours. Tout commence par la découverte du vélo de l’abbé par un mage hindou, Devah » p.106. Il y aura un autre devin, Ramanah, des voyants et pythonisses, le magnétiseur Pickman, le dompteur Pezon et sa hyène Carlos, engagée pour rechercher le cadavre ! Ces bêtes-là sentent en effet la charogne de très loin. Étampes, qui d’ordinaire somnole au pied des ruines de son donjon quadrifolié, vit dans l’agitation perpétuelle. La ville a pris « une allure de station balnéaire, ce ne sont qu’autos, motos et bicyclettes qui sillonnent les routes » p.114. Le « juge Germain, très controversé depuis le début de l’instruction. On souligne son inexpérience, on évoque ses revers passés, on rappelle surtout comment ce pistonné hérita d’un poste pour lequel il n’était pas préparé. Ce « jeune fat » p.122. Cela nous rappelle les affaires Bruay-en-Artois, Outreau, Grégory…

Qu’est-il advenu du curé Delarue ? Les adeptes des énigmes policières arrêteront là leur lecture et sauteront la note de demain ; les férus de l’histoire peuvent poursuivre car même si l’on connait la fin, ce qui donne du plaisir est le chemin. Seuls les infantiles qui croient au Père Noël salivent devant « la surprise ».

Suite à la prochaine note, demain…

Alain Denizet, Le roman vrai du curé de Châtenay 1871-1914, ELLA éditions 2021, 380 pages, €20.00

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29 Linkedin

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Meurtre par procuration de Freddie Francis

Psycho-thriller en noir et blanc de la Hammer sur une scénario de Jimmy Sangster, le film part d’une première moitié assez conventionnelle pour trouver son originalité dans la seconde. Janet (Jennie Linden) est une jeune orpheline en pensionnat pour ses études et qui fait d’horribles cauchemars presque toutes les nuits. Au point d’indisposer ses copines de dortoir. Sa surveillante Mary Lewis (Brenda Bruce) en rend compte à la direction qui contacte son tuteur, l’avocat Henry Baxter (David Knight). Celui-ci la fait revenir à la maison, un château aux nombreuses pièces dans un labyrinthe d’escaliers, héritage de la jeune fille.

Car son père a été poignardé par sa mère dans un instant de folie lorsque Janet a eu ses 11 ans ; c’était le jour de son anniversaire. Jusque-là fillette enjouée et facile, Janet s’est précipitée dans la chambre de sa mère au retour d’une promenade pour lui donner des fleurs qu’elle venait de cueillir avant de déguster le gâteau d’anniversaire pour le thé. Elle la voit le couteau à découper le gâteau à la main au-dessus de son père sanglant, la poitrine crevée. Elle hurle en continu, immobile, jusqu’à ce que la gouvernante Madame Gibbs (Irene Richmond) ne la prenne dans ses bras. Depuis, Janet a ces cauchemars récurrents dans lesquels sa mère l’attire dans une pièce pour la faire enfermer, la convaincant qu’elle aussi deviendra folle car « c’est dans les gènes ». Cette hantise va enfiévrer l’imagination de la jeune fille et la persuader que les abimes de la folie la guettent.

Son tuteur Henry, qui a bien envie de profiter de la fortune de Janet, sa mère étant enfermée à l’asile, engage une infirmière, Grace Maddox (Moira Redmond), comme dame de compagnie pour Janet. Mary, qui l’a accompagnée depuis l’école parce qu’elle s’est attachée à elle, est rassurée. Lorsque John (George A. Cooper), le chauffeur et homme à tout faire du château la remmène au train, elle croit que tout va bien se passer pour Janet, revenue à la maison avec des gens attentifs qui l’aiment.

Mais c’est faux, c’est là que tout se dérègle. Janet poursuit ses cauchemars, plus forts depuis que les innombrables pièces, les couloirs et les recoins d’ombre augmentent les occasions d’imaginer. Elle croit voir une femme vêtue de blanc qui la regarde, sa poignée de porte tourner ; elle se retrouve au réveil sans son pantin fétiche, sa porte déverrouillée (le coup de la clé est une performance) et un couteau à découper tourné vers elle. Le médecin de famille, convoqué, demande son internement pour qu’elle soit traité en psychiatrie mais Henry le tuteur refuse. Il a ses raisons pour cela. Mais il promet de faire venir un expert psychiatre de la faculté pour examiner Janet.

Le spectateur se rend compte de ces raisons manipulatrices lors de la fête d’anniversaire de Janet où tout le monde est convoqué, le médecin, l’expert, la dame de compagnie-infirmière, la gouvernante et le chauffeur – et bien entendu Henry et sa femme. Un couteau à découper est posé à côté du gâteau, le même que celui de ses 11 ans. Lorsque son tuteur appelle sa femme pour lui présenter, Janet se rend compte avec horreur que c’est la même personne que le fantôme qui hante ses cauchemars depuis son retour au château. Son esprit malade disjoncte, sa main s’empare du couteau à découper et elle poignarde la femme comme sa mère a poignardé son père. Fin du drame : elle est enfermée comme sa mère à l’asile.

Henry Baxter peut enfin jouir de la fortune de sa pupille et se marie avec la dame de compagnie-infirmière – dont on se rend compte très vite qu’elle l’a aidée dans son projet. Mais voilà que le complot rebondit. Une mystérieuse femme vient se mettre entre eux dans le couple à peine marié depuis quatre jours. Ce sont des coups de téléphone sibyllins d’une correspondante qui ne veut pas dire son nom, puis le barman de l’hôtel de leur lune de miel qui « reconnait » Baxter et veut servir un verre comme à « l’autre femme ». Même si Henry jure à Grace n’être jamais venu ici avant, cela fait désordre. Grace est jalouse mais elle est femme de tête, elle jure à son mari que « cette fois elle ne se laissera pas faire ». Elle réussit à se persuader en effet qu’il veut rejouer avec elle ce qu’il a joué avec Janet.

Dès lors, tout va se précipiter dans un huis-clos au retour au château qui se résoudra par un final en complet retournement où Mary ressurgit, le bien triomphe du mal, la réalité des apparences, Janet restant la victime de son histoire familiale mais, cette fois, traitée en hôpital par les psychiatres. Tout en ombres épaisses et en bruits suspects, ce film distille une atmosphère oppressante où les hallucinations prennent l’air de la réalité et inversement, saisissant le spectateur aux tripes.

DVD Meurtre par procuration (Nightmare), Freddie Francis, 1964, avec David Knight, Moira Redmond, Jennie Linden, Elephant Films 2017, 1h18, €16.99 blu-ray €19.99

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La Tombe de Ligeia de Roger Corman

Hanté, malade, obsédé, possédé : dans l’abbaye anglaise en ruines où il se retire en 1821 avec sa nouvelle épouse lady Rowena Trevanion (Elizabeth Shepherd), Verden Fell (Vincent Price) reste hanté par sa première femme Ligeia Fell (Elizabeth Shepherd aussi). Elle lui a promis qu’elle ne mourrait jamais…

Selon l’optimisme de son siècle, le 19ème, elle a surtout affirmé que la volonté était plus forte que la mort. De Frankenstein à Nietzsche, la « volonté de puissance » faustienne, encouragée par l’essor inédit de la science, permet de tout oser. Y compris de flirter avec les puissances occultes : celles que l’on connait mal et qu’on ne maîtrise pas.

Le curé parait bien ridicule à faire la Morale à l’enterrement de Ligeia, se contentant de perroqueter la doxa biblique selon laquelle l’humain doit rester soumis à Dieu. Au lieu de compatir, de raisonner, d’en appeler à la biologie… C’est bien l’esprit borné des croyants de tous poils qui inhibe l’être humain dans ses pensées, son imagination, ses tentatives. Mais non, l’homme n’est pas plus fort que la mort – la femme non plus.

Car c’est la femme, une fois de plus, qui est présentée comme diabolique. Ligeia est l’éternelle Tentatrice possédée du démon qui hypnotise avant sa mort par une science dévoyée son mari énamouré ; la chatte noire qui feule de rage jalouse lorsqu’une nouvelle femelle est introduite au foyer ; le cadavre embaumé qui survit grâce aux procédés égyptiens tandis que le cercueil est empli d’un corps au masque de cire. L’homme est rendu aveugle à la réalité du jour ; il est possédé par la goule dans les caves la nuit. Sa nouvelle épouse Rowena est superficielle et ne comprend pas. Dans sa chambre ont lieu des phénomènes étranges ; la chatte noire la poursuit de sa haine et la griffe. Le film, loin du morbide, est tout entier empli du chat noir.

Dans une Angleterre campagnarde et fruste où le seul plaisir du père lord Trevanion (Derek Francis) est de chasser à courre le renard – couleur de feu, couleur du diable – tous les phénomènes sont déniés ou réduit à la démonologie d’église. Edgar Allan Poe s’en donne à cœur joie avec les préjugés de son temps. Même Christopher (John Westbrook), juriste logique, ne résiste pas au déni de la passion et de l’irraison de Vendell. Les phénomènes dépassent sa courte raison. Roger Corman tire un spectaculaire conte gothique de sa nouvelle où l’amour et la mort entrent en délire jusqu’à l’incendie final qui ordonne le chaos en faisant table rase et purifie de tout. Hollywood a remplacé depuis l’incendie par l’explosion, mais c’est bien le même poncif à racine biblique : Sodome et Gomorrhe détruits par le feu du courroux divin.

DVD La Tombe de Ligeia (The Tomb of Ligeia), Roger Corman, 1964, avec Vincent Price, John Westbrook, Derek Francis, Oliver Johnston, Richard Vernon, Frank Thornton, Penelope Lee, Sidonis Calysta 2009, 1h18, €17.98 blu-ray €27.98

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Nikos Aliagas, Allez voir chez les Grecs

Un tri après succession me fait découvrir de vieux livres oubliés. Celui-ci a quasi 20 ans mais demeure d’actualité, autant que l’Europe et notre idée du pouvoir. Son auteur, né juste après 1968, est un Français d’origine grecque https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikos_Aliagas qui parle cinq langues et qui se sent européen. Il ne renie aucune de ses racines : intégré, il est Français à Athènes et Grec à Paris car, dit-il, « pour être bien partout, il faut être bien avec soi-même ». Avis aux « immigrés » qui croient leur destin entaché d’un handicap sans espoir. Comme nous l’apprend Œdipe, condamné par les dieux à tuer son père et à épouser sa mère sans le savoir, « chacun naît avec un patrimoine génétique, familial, social qui lui est propre. A cela, nous ne pouvons rien changer. En revanche, il faut apprendre à construire son avenir en fonction de ces données, en les assumant, en en faisant une force ». Il est trop facile de reprocher aux autres ses propres insuffisances, trop facile de penser sans cesse que ce n’est pas sa faute, trop facile de râler pour se dédouaner. Retroussez-vous les manches et agissez au lieu de demeurer dans le ressentiment !

Jeune journaliste de télé, Nikos s’est laissé grisé par le quatrième pouvoir et la starisation de l’image, notamment via la Star Academy. Mais le souvenir de son grand-père Spyros l’a ramené à la raison. Il a relu l’Odyssée, puis fait son miel (dans son thé fumé) de la mythologie. Toutes ces expériences humaines restent valables – il a voulu en écrire un livre. « Sans l’intelligence grecque, notre histoire, notre politique, notre philosophie, nos sciences, ne seraient pas ce qu’elles sont. La pensée grecque est vraiment aux fondements de notre culture ».

La démocratie est notre idéal, l’aristocratie notre gouvernement de fait, la ploutocratie une dérive trop souvent victorieuse, la tyrannie une tentation permanente via la démagogie : ce sont tous des mots grecs ainsi que le mot politique (de polis, la cité). Le demos est le peuple, l’aristos le meilleur, le ploutos le riche, la turannia le pouvoir absolu et la demagogia art de flatter le peuple. Notre système de gouvernement vient de Périclès avec l’assemblée (Ecclesia), le parlement par tirage au sort des citoyens libres de 18 ans et plus (la Boulé) et les ministres (les prytanes) dont un seul est désigné chaque jour pour présider. Les Romains ont embrouillé le pouvoir avec leur césarisme et leur sénat, leur droit pointilleux mais leurs plaideurs habiles (si on a les moyens de les payer). L’allégorie de la caverne chez Platon permet de comprendre combien l’illusion peut être prise pour la réalité et qu’il vaut mieux chercher le vrai au-delà des apparences, sans croire « tout ce qui se dit à la télé » (ni sur les réseaux sociaux). L’auteur nous rappelle que l’essentiel vient des Grecs.

En trois parties, vivre, aimer et penser, Nikos Aliagas arpente la mythologie et l’histoire grecque antique pour servir à la vie d’aujourd’hui – dont la sienne. Le fil d’Ariane suggère de ne pas se perdre dans l’existence, le voyage d’Ulysse permet de faire de l’exil une force, la chute d’Icare dit comment vivre ses rêves en gardant cependant les pieds sur terre et le chant des sirènes comment suivre son chemin sans céder à la tentation. Ulysse, Achille, Héraklès et les autres sont des héros grecs qu’il faut admirer car aucun n’est Superman (cette gonflette vengeresse du ressentiment juif durant le nazisme) https://fr.wikipedia.org/wiki/Jerry_Siegel mais des hommes comme les autres, affrontés à un destin obstiné.

Avec la belle Hélène (de Troie), l’auteur nous convie à mesurer combien les femmes grecques mènent le monde et montre que la parité existait chez les dieux (bien loin du Dieu Père tonnant ses Commandements aux élus). Avec le mythe d’Orphée et d’Eurydice, la façon d’aimer l’autre pour se retrouver soi-même. Par les frasques des dieux et des déesses sur l’Olympe le sexe est aussi un chemin vers la sagesse. Car il ne faut pas craindre la mort, dit Socrate : quand vous êtes vivant elle n’est pas et quand elle est là, vous n’êtes plus. Donc vivre pleinement cette vie selon Epicure, le plaisir avant toute chose, qui n’est pas orgie mais fête, pas n’importe quoi mais danse et musique, tout ce qui transporte l’humain hors de soi en remuant le soi. Ainsi la danse de sainte Agathe en Grèce qui soigne les âmes et qui faisait partie de l’éducation militaire des éphèbes, ou les jeux olympiques qui tuaient la haine dans l’effort.

Les clins d’œil à l’actualité du début des années 2000 gâchent un brin la longueur en bouche du propos (et ne disent plus rien à la génération qui lit aujourd’hui), mais l’ensemble vaut d’être lu et médité, écrit familièrement et rempli d’anecdotes personnelles, avec des inserts pédagogiques (encore un mot grec, paidés : l’enfant). Cette biographie intellectuelle d’une star du showbiz d’alors 33 ans (l’âge des prophètes) vaut bien des traités savants d’humanité car elle est plus accessible (et encore disponible). Allez voir chez les Grecs – vous n’êtes pas obligés de vous y faire voir.

Nikos Aliagas, Allez voir chez les Grecs – La mythologie ou l’école de la vie, 2003, Jean-Claude Lattès, 218 pages, €18.20

Actualité de l’auteur : La chaîne publique grecque ERT1 a diffusé mercredi 24 mars 2021 un entretien exclusif du président français Emmanuel Macron interviewé par Nikos Aliagas

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Jean-Marie Bourre, La chrono-alimentation du cerveau

Il existe d’innombrables « livres de santé », dont la majorité sont écrits par des charlatans ou des journalistes qui répètent sans savoir ni vérifier. Il existe quelques ouvrages écrits par des professionnels. Celui-ci en est un, par un neuropharmacologue membre de l’Académie de médecine et de l’Académie d’agriculture, chef d’unités de l’Inserm dans la biochimie du cerveau. Il a rédigé sa thèse sur les oméga-3 et a publié en 1990 La diététique du cerveau, réédité en 2000. Il revient sur le sujet vingt-cinq ans plus tard pour l’actualiser.

Le cerveau est un prétexte pour évoquer l’alimentation en général et la bonne façon de l’ingurgiter. Trois parties : le cerveau et l’art de manger, que manger pour nourrir le cerveau, manger et boire : rythmes et circonstances particulières.

En bref, pour être bien dans sa tête, il faut bien manger. Suffisamment – de tout – et régulièrement. Le jeûne n’apporte rien mais affaiblit (ce qui rend les âmes plus malléables aux supérieurs ou aux maîtres). Il faut apporter au corps, donc principalement au cerveau, 13 vitamines, 15 minéraux et oligo-éléments, 8 à 10 acides animés, 1 oméga-6 et 2 oméga-3. La science va contre les « régimes » qui sont soit punitifs, soit nocifs, et n’ont de sens que dans des cas très particuliers.

L’être humain est omnivore par sélection de l’Evolution depuis trois millions d’années ; pour notre sous-espèce il est demeuré chasseur-cueilleur durant 100 000 ans, adonné aux plantes et à la viande. Ce n’est que depuis le néolithique, il y a moins de 10 000 ans, qu’il s’est habitué aux céréales cultivées et aux produits laitiers de l’élevage. Nous sommes donc programmés pour manger de tout, notamment de la viande et des laitages, ce pourquoi les régimes vegan et végétaliens sont plus des modes suicidaires issus de gourous qui veulent vendre leur méthode ou leur livre que de la diététique. Les grossesses vegan aboutissent à du rachitisme et à un retard d’intelligence des bébés, des exemples à l’hôpital sont nombreux.

Cela ne signifie pas qu’il faut s’empiffrer de viande ou se goinfrer de fromages mais qu’il faut de tout un peu, et rien de trop comme le disaient fort justement les Antiques.

Trois repas par jour évitent coups de pompes et fringales, donc stress et risques cardiaques ; un goûter peut être ajouté pour les enfants, adolescents et vieillards, les premiers parce qu’ils ont plus de besoins et dépensent plus d’énergie, les derniers parce qu’ils mangent trop peu à chaque repas (et n’ont jamais soif) – le rituel du « thé » à cinq heures, très anglais mais aussi très vieille France avec le café, est justifié. Garder les mêmes horaires est nécessaire pour un bon rythme biologique car le corps réagit non pas à ce qu’il vient de manger mais à ce qu’il anticipe du prochain repas.

Dans le détail, la viande rouge trois fois la semaine au moins apporte les protéines aisément assimilables, la vitamine B12 et le fer dont la majorité des Français – et surtout les Françaises – sont carencés. Mais pas de produit laitier avec la viande, ni de thé, leur association diminue l’absorption du fer (pas d’escalope de veau à la crème !) ; au contraire, la vitamine C la renforce. Pour le reste, poisson gras pour l’oméga-3, œufs de poules en plein air élevées avec d’autres chose qu’uniquement des céréales, les légumes à feuilles pour le transit et les minéraux, les légumineuses et la pomme de terre ou les pâtes pour l’énergie en sucres lents. Mais il est utile d’ajouter à chaque fois un peu de matière grasse (huile de colza, de noix ou d’olive, fromage râpé, crème bio) pour ralentir les sucres et éviter qu’ils n’agissent comme celui des pâtisseries. Ce pourquoi d’ailleurs, la tradition qui veut que l’on prenne le dessert à la fin a du bon. Les fruits de mer sont excellents pour les éléments rares tels que l’iode (dont l’absence donne le goître ou fait naître des crétins des Alpes) ou le zinc. Et les carottes râpées réclament de l’huile pour donner tout leur bêta-carotène et la lutéine utile à la vision.

La cuisson donne du goût et rend plus assimilable, même si elle réduit certaines vitamines. Mais par exemple l’œuf cru est une hérésie car plus de la moitié de sa valeur nutritive n’est alors pas assimilable. De même la pomme de terre ou le manioc sont des poisons s’ils ne passent pas par la cuisson préalable. La présentation compte autant que les couleurs, pour donner de l’appétit, l’ambiance, la conversation et même la musique (douce) augmente le plaisir et permet de mâcher plus et plus lentement. Bâfrer en ado avide est en effet contre-indiqué et rend obèse. Boire de l’eau est encore le meilleur, les « minérales » ne sont guère utiles, un peu de vin (rouge) peut aider le cœur (l’alcool reste un poison mais les tanins du vin son bénéfiques).  

Il y a bien d’autres conseils – détaillés – sur la chrono-alimentation, le contenu des trois repas par jour, les éléments indispensables au bébé avant et après naissance, mais aussi sur les excès qui engendrent les « maladies de civilisation » que sont le cancer et les diverses pathologies cardiovasculaires. Encore une fois, nous sommes des animaux humains, programmé comme nos ancêtres à faire de l’exercice, manger de tout, sans rien de trop.

Un bon livre de scientifique, parfois un brin bavard mais que l’on prend plaisir à consulter après lecture sur un point de détail. Il réhabilite les plats traditionnels, si variés et aux associations heureuses (cassoulet, paella, couscous garni, pot-au-feu, choucroute de la mer, salade césar) ; il écarte avec de vrais arguments les injonctions punitives sur la nourriture qui sont nocives pour la santé ; il redonne le plaisir de manger du bon, du varié, du sain. Ce n’est pas si courant.

Dr Jean-Marie Bourre, La chrono-alimentation du cerveau, 2016, Odile Jacob, 349 pages, €13.80 e-book Kindle €18.99

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Sectarisme écologiste

L’attaque à la Trump du Bayou tête de liste écolo aux régionales en Ile-de-France sur les boomers, les chasseurs, Finkielkraut et les autres montre combien l’écologie est prise en otage par une secte d’illuminés gauchistes qui utilisent des procédés de l’agitprop trotskyste. Un père guérisseur, une mère maoïste : je ne voudrais surtout pas être gouverné par ces bobos-là ! Alors oui, je vais aller voter pour conchier les Bayou qui détestent le vélo en Tour de France, méprisent les sapins de Noël et exigent du vegan obligatoire dans les cantines et montent les composantes de la société les unes contre les autres. Car ce n’est pas « écologique » mais « darwinien », autrement fit fasciste.

J’aime bien le mouvement écologiste parce qu’il fait bouger les idéologies sclérosées, notamment à gauche. Mais il ce qui me gêne dans l’écologie est qu’elle est une science jeune, mal établie encore, qui se complaît dans les vieux schémas du siècle antépénultième. Lorsqu’on sait mal, les préjugés ne sont pas loin. Ils affleurent dans le discours écolo, traduction politique (déformée et amplifiée) des balbutiements scientifiques.

Il existe notamment deux mythes qui viennent des lointaines croyances – et qui n’ont rien de scientifique : le mythe de la Nature sans hommes et le mythe que l’équilibre serait le Bien.

Pour les écologues, la nature serait un système heureux tout seul. L’être humain n’en serait qu’un parasite, prédateur, destructeur, tueur. Nous voilà dans la vieille conception dualiste du sujet et de l’objet, traduite dans la Bible par l’homme fils de Dieu avec la nature donnée par papa comme terrain de jeu. En 1953, les frères Odum (des Yankees) inventent le concept cybernétique d’écosystème et nomment l’homme un “parasite”. Ils s’opposent en cela au concept précédent d’Arthur Tansley, en 1935, qui faisait de la nature un “superorganisme” intégré (ce qui donnera l’hypothèse Gaïa). Nous sommes bien dans le combat de la cybernétique contre l’organicisme, débat daté, dépassé, qui marque l’idéologie anglo-saxonne (la théorie des systèmes) contre l’idéologie allemande (la théorie organique). C’est ainsi qu’en politique, le régime américain ou anglais fonctionne par contrepouvoirs forts qui tendent à s’équilibrer, tandis que la conception allemande ou française jacobine fonctionne comme une hiérarchie de pouvoirs emboîtés dans un tout national – organique.

Comme cela paraît loin de la SCIENCE écologue ! Comme cette mise en lumière des idées sous-jacentes aux discours montre bien le poids des idéologies et des croyances métaphysiques dans l’actuelle écologie politique !

  • Du côté des systèmes, chaque « environnement » est traité de façon réductionniste en stocks et flux. Le tout s’équilibre comme sur un marché, par actions et interactions.
  • Du côté de l’organisme, le « milieu » est traité en emboîtements hiérarchisés qui s’englobent jusqu’à la planète entière. L’idéal est celui de l’équilibre global, le grand silence planétaire, le monde des dieux immobiles et des idées pures.

Or les structures du milieu ambiant et les fonctionnements du vivant sont en constant mouvement. Ils évoluent – et en interactions constantes entre eux. Nul écosystème n’est sans histoire. Il n’est pas une boite noire qu’il suffit de « révéler » comme si elle demeurait éternelle. Il est une création constante en déterminisme dialectique avec tout ce qui l’entoure.

Quant à l’homme, il n’est pas extérieur à ce monde. Il n’en est ni l’observateur, ni le fils chéri du Créateur, ni le prédateur destiné à l’épuiser. L’homme fait partie de la nature ; il est né d’elle par essais et erreurs – c’est tout le sens sans dessein de l’Evolution. Il n’est pas celui qui agit sur une nature passive mais il est en interaction constante avec ce qui l’entoure, vivant et matière.

Un exemple de la Nature sans humains – ou la culpabilité d’être au paroxysme : la série américaine Life After People en 2008-2010. Je considère pour ma part que les théories de la science moderne devraient s’introduire dans l’écologie politique.

  • La théorie du chaos montre qu’une variation minime des conditions initiales peut engendrer des effets macro importants. Cela signifie que :
    • chaque événement est singulier (qu’il ne peut être réduit à des lois générales),
    • qu’il est historique (il évolue par interactions),
    • qu’enfin il est irréversible (la planète ne cesse de se transformer, elle ne revient jamais aux conditions initiales).
  • Le constructivisme, qui observe la façon dont se bâtit le savoir scientifique, montre
    • qu’il n’existe aucune réalité cachée immuable,
    • ni une Vérité platonicienne qu’il suffirait de mettre au jour,
    • mais que la connaissance évolue par construction de nouvelles représentations qui s’affinent et se cumulent, malgré parfois les impasses.

L’être humain dépend du vivant et de la matière, la planète est la sienne : elle n’est pas son « environnement » (extérieur à lui) mais son « milieu » (dans lequel il baigne). Pierres, plantes, animaux, contribuent à ce qu’il est pour le nourrir, le protéger et le chauffer, le soigner, pour construire et connaître ; tout comme l’humain cultive, protège, exploite et vit en symbiose avec les pierres, plantes, animaux…

Alors que « l’environnement » induit la croyance qu’il faut revenir à un équilibre mythique sans l’être humain – le « milieu » fait considérer l’existence de l’homme intégré dans le cosmos comme un choix de société.

  • Qui dit choix dit débat collectif, dans les formes démocratiques qui sont les nôtres (sauf à choisir le régime chinois, russe ou turc).
  • Qui dit démocratie dit débat, tolérance aux opinions des autres, éducation patiente et négociations forcément politiques pour traduire en actes concrets les choix de société.

C’est loin d’être le cas des écologistes d’aujourd’hui !

  • Combien de sectaires qui ne veulent pas entendre parler d’en parler, mais préfèrent imposer leurs croyances non fondées – par la force ?
  • Combien de démocrates contre des Bayou préfascistes ?
  • Combien de manifestations – degré zéro de la politique – « contre » les OGM, les nanotechnologies, l’énergie nucléaire, la 5G, les vaccins et j’en passe ?

Toujours « contre », jamais « pour ». Et surtout (au grand jamais !) dire quoi que ce soit à l’Allemagne qui ferme ses centrales nucléaires… pour en ouvrir aussitôt vingt-cinq au charbon, et à gauche contre les ouvriers qui polluent en brûlant des pneus, la CGT qui participe au réchauffement climatique en encourageant le diesel alors qu’elle est sempiternellement en grève dans les transports, la Chine prédatrice aujourd’hui, l’URSS productiviste d’hier ou la Russie aux usines à charbon obsolètes ! Nos écolos schizos sont pris entre « désir » d’équilibre post-médiéval et « passion » gauchiste activiste jamais remise en cause. Le marxisme, pourtant, n’est-il pas la traduction idéologique de l’industrie triomphante, de la maîtrise absolue sur la nature, de l’homme-occidental-éclairé Maître-du-monde ?

Un petit effort, les écolos ! Laissez vos croyances intolérantes, vos préjugés bobos sur les chasseurs, les boomers et les autres, devenez scientifiques et citoyens. Je sais, c’est beaucoup vous demander, prêcher une religion est plus facile pour convaincre surtout quand on agite l’Apocalypse. Mais l’avenir appartient à ceux qui pensent, pas à ceux qui croient. A tout instant, et dans l’incertitude des conséquences, les êtres humains doivent construire leur projet de vie sociale dans le milieu naturel et dans le milieu humain (forcément politique), tout en accompagnant la planète dans sa course sidérale. Montrez donc que vous êtes adultes insérés dans le milieu social vivant et cessez de vilipender vos « ennemis » de caste, tous ceux qui osent vous critiquer parce que vous n’êtes en rien parfaits – contrairement à ce que vous croyez.

Jeune bobo, est-ce que tu tries plus que le vieux boomer ? Est-ce que tu voyages moins pour un oui ou pour un non ? Est-ce que tu changes moins ton smartphone qui épuise les terres rares et que tu charges moins en images et propos sans intérêt des serveurs très consommateurs d’énergie ? Est-ce que tu respectes la planète ?… J’en doute.

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Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier

Diamond est biologiste de l’évolution de formation, géographe d’enseignement, ornithologue de pratique et anthropologue depuis sa retraite des universités américaines. Il écrit des livres, de gros pavés fournis de réflexions et étayés de références qui pensent le monde humain à l’américaine, c’est-à-dire pragmatique, en partant du terrain. Nous sommes loin des théories à la françaises qui veulent, à chaque auteur, réécrire une bible et refaire le monde comme il devrait être, « économique, social et environnemental » selon la dernière religion à la mode. Chez Diamond, il s’agit de constater, de comparer, d’évaluer ce qui est et non ce qui devrait.

En onze chapitres, chacun pourra trouver son intérêt humain pour réfléchir sur la paix et la guerre, les jeunes et les vieux, le danger et la réponse, la religion, la langue et la santé. D’un abord plutôt rébarbatif au départ par le nombre de pages et le style un peu fastidieux du Prologue, le livre se lit ensuite aisément tant l’auteur est bavard, écrivant prof comme il parle à l’oral, les anecdotes s’insérant parmi les observations d’études. Vous pouvez lire ce livre du début à la fin comme j’aime le faire, ou choisir un chapitre qui vous tient à cœur et le lire particulièrement – vous trouverez toujours votre provende.

Pour lui, qui a vécu « 7% » d’une cinquantaine d’années de vie professionnelle au contact des sociétés de chasseurs-cueilleurs néo-guinéens pour étudier les oiseaux, les écarts à la société moderne sont nombreux. Mais non, « ce n’était pas mieux avant », prouve-t-il ; et non, « la vie écologique n’est pas la plus sûre ni la plus confortable humainement », montre-t-il. Il y a du bon et du mauvais – comme toujours dans tout – contrairement à ce que « croient » les ayatollahs des yakas qui veulent « penser le monde d’après » avec les lunettes myopes de leur quartier huppé autour de la Sorbonne ou leur garni hédoniste près de Vincennes.

Sa réflexion est née d’une rencontre à l’aéroport de Los Angeles, alors qu’il s’envolait pour la Nouvelle-Guinée une fois de plus. Il a vu un jeune pilote papou accompagner son vieux père papou tradi et a songé que le grand-père n’avait jamais connu de Blancs ni le monde extérieur avant une exploration de 1931. Dès lors, les sociétés de Nouvelle-Guinée sont un conservatoire aujourd’hui d’expériences et de modes de vie telles qu’elles ont régné durant plus de 100 000 ans, alors que l’humain, Sapiens ou Neandertal vivait en chasseur-cueilleur. Ce n’est que vers 11 000 ans avant le présent qu’est apparue l’agriculture, donc la stabilité sur les terres, la cohabitation avec les animaux d’élevage, donc certaines maladies induites dont les zoonoses et les épidémies, l’intolérance au lactose, l’obésité due aux sucres, l’excès de viande ou, au contraire, les famines dues à de mauvaises récoltes en démographie trop abondante et les guerres de territoire. Et seulement 5400 ans pour les premiers Etats qui ont pacifié les relations entre familles, clans et tribus par le monopole de la violence légitime et la redistribution des surplus alimentaires.

« Il ne faudrait pas idéaliser la vie traditionnelle ; le monde moderne offre d’immenses avantages. Il n’est pas vrai que les citoyens des sociétés occidentales fuient en grand nombre les outils en acier, l’hygiène, le confort matériel et la paix imposée par l’Etat, et tentent de retourner à une vie idyllique de chasse et de cueillette », dit carrément l’auteur p.688, au terme d’une analyse documentée de ce qu’il affirme. « En fait, le sens dominant du changement montre que les chasseurs-cueilleurs et les petits fermiers qui connaissent leur mode de vie traditionnel, mais sont également témoins d’un style de vie occidentalisé, cherchent à appartenir au monde moderne ». La sécurité, la nourriture, la santé, l’enseignement, une vie plus longue et « la fréquence bien moins grande de connaître de son vivant la mort de ses enfants » sont inappréciables. Les éleveurs de chèvres qui sont allés vivre à moitié nus au Larzac dans les années 1970 en sont bien revenus ; ne sont restés que ceux qui se sont intégrés comme paysans syndiqués aptes à négocier avec le monde moderne. Et le commerce, contrairement à ce que croient les théoriciens gauchistes, est avant tout relations « politiques et sociales » p.106, pour éviter la guerre, pas pure et simple « domination » ou « exploitation » comme le voudrait la vulgate.

Cela ne signifie pas que la vie traditionnelle n’ait pas ses bons côtés. Pas de solitude chez les chasseurs-cueilleurs mais des liens sociaux très forts durant toute la vie (sauf à l’extrême vieillesse – autour de 50 à 60 ans – lorsque vous devenez inutiles et une charge en cas de disette ou de nomadisme : là on vous tue ou on vous laisse mourir selon la tradition). Les enfants sont plus débrouillards, plus sociaux et plus créatifs en société traditionnelle, contrairement à nos petits princes égoïstes conservés en tour d’ivoire devant des jeux vidéo, à qui l’on apprend qu’il faut avant tout « gagner » et « être le meilleur » au détriment des autres, quitte à leur marcher dessus, les laissant ignares vis-à-vis du sexe (un tabou dans les religions du Livre !) contrairement à la promiscuité d’expériences des sociétés traditionnelles. Les « caractéristiques de l’enfance chez les chasseurs-cueilleurs, mettent beaucoup d’entre nous mal à l’aise, comme la permissivité des jeux sexuels, avoue l’auteur, quoiqu’il puisse être difficile de démontrer qu’elles sont réellement nocives aux enfants » p.325.

« Ce que nous apprend le monde d’hier c’est, entre autres choses, d’être conscients de certains bienfaits de nos société contemporaines, si dénigrées par ailleurs », conclut l’auteur à la 688ème page. La guerre chronique, les infanticides et l’abandon des personnes âgées entre autres. En revanche, nous pouvons prendre exemple sur leur régime alimentaire, pauvre en sel et en sucre et plus riches en fruits, légumes et fibres variées. De même certaines pratiques pour l’éducation des enfants sont à retenir comme le sevrage tardif pour la sécurité affective, transporter les bébés sur le ventre pour qu’ils voient le monde comme l’adulte, l’alloparentalité (les contacts fréquents des enfants depuis tout petit avec d’autres adultes bienveillants que les seuls parents), l’encouragement au bricolage et à l’exploration (sous surveillance), le bilinguisme qui enrichit la réflexion (et retarderait de la maladie d’Alzheimer), les groupes d’âges différents pour une éducation par l’exemple des immédiatement plus grands et le souci de protection des plus petits par les plus grands. Ou encore « la paranoïa constructive » qui est la traduction savante de la simple prudence qui consiste – non pas à avoir peur de tout – mais de considérer les expériences comme des avertissements pour éviter les erreurs. Ce ne sont que les principaux exemples, qui sont plus nombreux encore, dont le rôle des religions, et qui donnent à penser utilement le monde « d’après », loin des grandes théories hors sol du banal intello.

Jared Diamond, Le monde jusqu’à hier – Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles (The World Until Yesterday), 2012, Folio essais 2014, 767 pages, €10.90 e-book Kindle €9.99

Déjà chroniqué en 2014 : Effondrement de Jared Diamond sur ce blog

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Jean Anglade, La soupe à la fourchette

C’est un joli roman sur le monde avant le monde d’avant, que ceux nés après 1960 n’ont pu connaître. La France se repentait sous le maréchal ; elle avait péché par hédonisme et l’Allemagne plus jeune et plus énergique l’avait châtiée – tout comme l’échauffement climatique et la pandémie Covid châtient les hédonistes consommateurs aujourd’hui. La France alors se repliait sur la vie de famille paysanne, traditionnelle et moralement catholique ; tout était à sa place – immémoriale depuis les Gaulois.

La ferme autarcique fournissait tout ce qui était nécessaire pour se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer, élever les gamins. Sauf l’école et la poste, belles inventions modernes – remplacées aujourd’hui par le téléenseignement et Internet. Un rêve d’écolos, une nostalgie d’âge d’or, une stabilité d’équilibre environnemental. J’ai toujours vu ce qu’il y avait de profondément conservateur, antimoderne et réactionnaire dans l’idéologie écologiste. On a beau venir du gauchisme et prôner « l’égalité » et « le social », il n’en reste pas moins que la vie autarcique en milieu local où tout le monde se connait et se frotte l’un à l’autre en se défiant des nomades, est une régression d’âge d’or. D’ailleurs les hippies, aux origines du gauchisme contestataire des années 1960, prônaient le retour à la nature, au naturel, et vivaient à poil sans se laver. Faudra-t-il chanter à nouveau « Maréchal, nous voilà ! » devant Marion pour le rêve d’aujourd’hui ?

Même si l’on ne suit pas cette pente, il est toujours permis de rêver. Jean Anglade, écrivain régionaliste né en 1915 et mort à 102 ans nous y invite. Il est chantre du terroir – mais instituteur républicain. Il a du charme, il sait nous prendre par les émotions, même si cette histoire se termine de façon amère – comme si justement elle n’était qu’un rêve, pas un projet de vie.

La soupe à la fourchette existe, ce n’est pas un concept paradoxal inventé par un néo-cuisinier en mal de notoriété. C’est une soupe banale de légumes du coin (n’importe quel coin) qui trempe le pain (rassis, forcément rassis après une semaine de cuite) et dans laquelle on ajoute du fromage (celui du lieu). Lequel fond, ce qui permet de brasser le tout à la fourchette et d’en faire une purée… qui se mange (donc) à la fourchette. C’est épais, consistant, roboratif, un vrai plat de paysan qui a trimé toute la journée à 1500 m d’altitude dans les pâtis pentus à mener brouter les vaches ou sur les champs resserrés qu’il s’agit de labourer aux bœufs à joug.

L’histoire commence en juin 1943 sous l’Occupation allemande. Dans un village d’Auvergne, les paysans sont incités par le maréchal Pétain – et par le curé qui le relaie – à prendre en pension un enfant des villes où le rationnement dû aux réquisitions allemandes engendre de la malnutrition. La ferme du Cayrol au village d’Albepierre près de Murat nourrit déjà sept bouches : le Vieux et sa Vieille (ainsi disent-ils d’eux-mêmes Léonce Rouffiat et sa Rouffiate), leurs deux filles Amélie, célibataire à 22 ans, et Augustine dont le mari est prisonnier en Allemagne, son fils Adrien de 11 ans, enfin l’ouvrier agricole Jeff, un Irlandais neutre donc ni prisonnier ni mobilisé au STO, berger poète qui écrit « des récitations ». Le Vieux décide d’aider un gamin de la ville et l’enfant Adrien s’en réjouit : enfin un copain pour jouer !

C’est compter sans le sort, qui fait bien les choses mais parfois de façon détournée : à la foire aux gamins, les garçons sont les plus demandés pour aider aux travaux des fermes et les plus grands d’abord parce que déjà costauds. Ne restent au Rouffiat, du fait de l’ordre alphabétique, qu’un lot de filles. Ils ne veulent pas choisir ; le préposé du Secours National leur attribue d’office Zénaïde, une Marseillaise de 9 ans. Elle est bien « un peu trasse » et ne sait pas boire « de la gaspe » mais elle fera l’affaire. Anglade adore ces mots patois qui ancrent dans le vécu et rappellent les « langues régionales » tellement valorisées dans les années post-68 par les sociologues socialistes du retour à la terre. Trasse veut dire un brin rachitique et la gaspe est le petit-lait. Adrien est déçu, bientôt jaloux des attentions que les femmes portent à Zena, puis il s’apprivoise. Il tombera amoureux, ce qui n’est pas étonnant lorsque l’on est tout le temps ensemble, au pâturage ou à l’école, et que les hormones se diffusent avec l’âge. Il a 13 ans et Zéna 11 lorsqu’ils se quittent, à la Libération.

Sauf qu’à demeurer trop proches se nouent des relations fraternelles plutôt que sexuelles. Même à 18 ans lorsque Zéna revient en visite à la ferme, même à 20 ans lorsqu’Adrien va la voir chez elle à Marseille, rien ne se passera entre le garçon et la fille. Remobilisé comme sergent dans l’armée de terre envoyée pacifier l’Algérie par le socialiste Guy Mollet, il reviendra (entier) de ses dix-huit mois de guerre qui ne dit pas son nom. Il n’approuve pas ces opérations de « pacification de l’Algérie » qui réclame son indépendance, lui qui a été occupé aussi par une puissance étrangère. Son rêve de marier Zéna ne s’accomplira pas ; on n’épouse pas sa quasi sœur ni, campagnard, une citadine. Adrien entrera tout seul dans la modernité fermière de la FNSEA et passera du Moyen-Âge au siècle industriel en une décennie.

Ce roman nostalgique se lit bien, même s’il ne faut guère y chercher un « message ». Il est écrit en mémoire d’une époque révolue, celle d’avant 1960 où la France rurale vivait encore en Ancien régime sous la houlette d’un président pater familias à l’ancienne, mélange de roi débonnaire et de croisé retiré sur sa terre, qui se voulait hors du monde et de l’histoire.    

Jean Anglade, La soupe à la fourchette, 1994, Pocket 1996, 337 pages, €6.50

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Paranoïaque de Freddie Francis

Inspiré d’un roman policier anglais de 1949 très gothique, Brat Farrar par Josephine Tey, les studios Hammer ont accentué le côté psychotique dans l’air du temps vingt ans plus tard. Cela donne un film intéressant, bien que mineur.

Lorsque débute l’histoire, il y a onze ans que les parents de Simon, Anthony et Eleanor Ashby sont morts dans un accident d’avion. Les enfants étaient petits et ils ont été élevés par la tante Harriet dans le manoir de la famille, le notaire du coin administrant la fortune des mineurs jusqu’à leur majorité.  Simon (Oliver Reed) est tourmenté et se saoule tous les soirs, il fait des dettes, il a toujours été jaloux de son frère et de sa sœur. Il a engagé une infirmière (Liliane Brousse) pour s’occuper d’Eleanor (Janette Scott) dans le dessein de la faire passer pour folle et l’interner. Leur jeune frère Anthony s’est suicidé à l’âge de 15 ans en se jetant de la falaise trois ans après la mort de ses parents. Mais il n’est pas dans le caveau du cimetière à son nom car son corps n’a jamais été retrouvé. Seulement une lettre laissée là où il a sauté, demandant pardon.

Simon va bientôt être majeur (22 ans à l’époque) et avoir l’entière possession de son héritage, plus la tutelle de celui de sa sœur si celle-ci est internée. Il soupçonne sinon le notaire (Maurice Denham), du moins son fils de la même génération que lui (John Benney) d’avoir « emprunté » une partie de son avoir pour ses propres dépenses, ce qui pousse ce dernier à envisager les grands moyens pour éviter d’en rendre compte.

Lors de la messe anniversaire du décès des parents Ashby, Eleanor aperçoit à la porte de l’église un inconnu (Alexander Davion), et elle s’évanouit. Elle a cru reconnaître son frère chéri Tony, mort à 15 ans. Elle le revoit de sa fenêtre dans le parc, mais il disparaît. La tante, l’infirmière et Simon sont persuadés qu’elle commence à perdre la raison. Ce qui va dans l’intérêt de Simon qui flirte avec l’infirmière Françoise, bien roulée mais qui ne le fait pas bander. Car Simon, outre l’alcool, a un problème avec les femmes. Il est resté bloqué sur son petit frère qu’il faisait chanter auprès de lui déguisé en enfant de chœur alors qu’il jouait de l’orgue. Est-ce pour ce désir « interdit » ou par excessive jalousie dès l’âge de 13 ans qu’il a voulu l’éliminer ?

Mais Tony reparaît, adulte, après huit ans d’absence. Est-il un imposteur ? Simon délire-t-il ? Eleanor se persuade-t-elle d’avoir raison de l’avoir reconnu ? La tante interroge le Tony qui vient de sauver Eleanor de la noyade parce qu’elle s’est jetée après la messe de la même falaise que son frère lorsque le mystérieux revenant a disparu, la laissant seule à nouveau. Simon raille ledit Tony et le laisse aller tout seul à « sa chambre » dont il doit se souvenir. Le notaire a composé une liste de questions personnelles sur l’enfance. Tony, à chaque fois, répond précisément, ou par une pirouette vraisemblable.

Et puis… le délai se raccourcit pour la fortune, ce qui précipite Simon à établir de plus en plus sa psychose, couvert par sa tante qui est amoureuse de lui, autre amour « interdit ». Dans le même temps, Eleanor s’aperçoit à sa grande horreur qu’elle a toujours été amoureuse de son frère Anthony, amour de même « interdit ». Il n’y a guère que Tony qui prenne tout cela avec calme et raison, comme s’il était détaché de cette famille de tarés. Le spectateur apprendra assez vite pourquoi. Tony reste le seul être vraiment vivant, avec de vrais sentiments, dans ce panier de crabes. La caméra le montre chemise ouverte un soir, alors que montent du jardin des notes d’orgue joué par un Simon encravaté, comme corseté par peur d’être lui-même au naturel. Tony est bien de chair et pas d’imagination ; il répond au désir d’Eleanor et la désire. Les deux jeunes sont des innocents qui seront sauvés parce que fondamentalement sains, malgré les situations, tandis que les autres sombreront dans la folie.

DVD Paranoïaque, Freddie Francis, 1963, avec Oliver Reed, Janette Scott, Sheila Burrell, Alexander Davion, Maurice Denham, Elephant films 2017, 1h17, €16.99 blu-ray €18.99

Coffret The Hammer Horror Series : Brides of Dracula / Curse of the Werewolf / Phantom of the Opera / Paranoiac / Kiss of the Vampire / Nightmare / Night Creatures / Evil of Frankenstein, by Peter Cushing, anglais sous-titré français, €24,69, blu-ray €54,33

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Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu

Nell est orpheline depuis que ses parents anthropologues sont morts dans un accident d’avion lorsqu’elle était enfant. Elle a été élevée par son grand-père, le député de New York Cornelius MacDermott, veuf mais nanti d’une sœur, Gert, qui ne s’est jamais mariée. Autant lui est rationnel et positif – l’Américain-type – autant elle est irrationnelle et affective – l’Américaine-type. Mary Higgings Clark ne fait jamais dans la nuance. De même Nell, une fois adulte, est une belle jeune femme dotée de toutes les qualités vraies et transparentes, tandis que son mari Adam semble n’avoir que les apparences…

Adam Cauliff, sorti d’une obscure université de seconde zone du Dakota du nord (autrement dit Ploucville pour un newyorkais), est devenu architecte. Après plusieurs employeurs, il a réussi à emballer la belle Nell et à se faire embaucher dans une société reconnue grâce aux relations de Mac puis il a fondé sa propre société, emmenant avec lui Winifred, secrétaire modèle de l’agence depuis trente ans. Il a réussi à acheter un terrain mitoyen de l’immeuble Vanderbilt, vieux machin classé monument historique… qui justement a été déclassé. Mais le machin brûle dans un incendie déclenché dit-on par une SDF. Un promoteur concurrent, Peter Lang, rachète le terrain pour y construire un projet. Adam veut négocier son propre terrain contre la maîtrise d’œuvre du nouveau projet architectural et, pour cela, convoque ses associés, dont Peter Lang, dans son yacht ancré dans le port de New York.

Mais Lang ne vient pas, il a eu un accident de voiture bénin mais suffisant pour qu’il doive annuler. Les autres s’embarquent, Sam Krause le chef de chantier, Jimmy Ryan l’ouvrier spécialiste de la rénovation qu’il vient d’embaucher après qu’il ait subi deux ans de chômage pour trop grande honnêteté sur les matériaux employés, Winifred et lui. A peine sorti de son mouillage, le yacht explose devant les yeux de Ben, 8 ans, venu visiter la statue de la Liberté avec son père, jeune cadre dynamique. Ben est hypermétrope et voit avec précision de loin, ce qui lui permet de déceler « un serpent » qui se coule du bateau qui saute. La psy qui le traitera par le dessin pour ses cauchemars le fera accoucher de ce qu’est vraiment « le serpent », ce qui aidera beaucoup l’enquête.

Car rien n’est clair dans cette affaire. Peter Lang a-t-il simulé son accident ? Le fils de la veuve qui a vendu le terrain à Adam s’est-il vengé de ce qu’il perçoit comme une spoliation ? Adam s’est-il fait des ennemis dans le milieu corrompu de la promotion immobilière ? Winifred, la fidèle secrétaire, venue juste avant le départ récupérer le blazer bleu et la serviette de cuir d’Adam à l’appartement du couple, a mis sa mère grabataire dans une maison de retraite de luxe, mais avec quel argent ?

Mac n’a jamais aimé Adam mais Gert si. Nell est amoureuse de son beau mari prévenant mais elle s’est engueulée avec lui juste avant qu’il ne parte parce quelle avait cédé à son grand-père pour se présenter aux élections du Congrès à sa place, lui prenant désormais sa retraite. Adam était réticent à ce qu’elle devienne une femme publique. Il est vrai qu’alors les journalistes fouillent immédiatement dans votre passé pour y dénicher tous les petits faits qui pourraient prêter à réprobation morale et en concoctent de juteux scandales qui font monter les tirages. Mais est-ce la seule raison ?

Après l’explosion du bateau et la disparition des quatre personnes à bord, des débris de deux d’entre elles sont identifiés ainsi que le sac à main de la secrétaire. Mais Nell, qui avait « reçu la visite » de sa grand-mère à l’instant de sa mort lorsqu’elle avait 4 ans, puis celle de ses deux parents qui l’aimaient à l’école au moment de leur accident mortel, ne reçoit rien d’Adam. N’était-il plus amoureux ? Rationnelle comme Mac, elle n’exclut pas a priori les phénomènes parapsychologiques puisqu’elle en a fait elle-même l’expérience. La dernière fois était lorsqu’elle avait 15 ans et qu’elle nageait à Hawaï : elle a été prise dans les contrecourants et ne s’en est sortie que lorsque ses deux parents l’ont apaisée « depuis l’au-delà »… Elle se laisse donc convaincre par sa tante Gert de rencontrer une célèbre médium « qui passe à la télé ». Celle-ci va lui faire des révélations qui vont la convaincre qu’elle « voit » bel et bien les disparus. Et Nell va même apercevoir fugitivement le visage d’Adam dans le miroir du couloir lorsqu’elle repart de sa séance. Sauf que…

Mais c’est là tout l’art du thriller policier que de laisser le suspense.

Comme toujours chez Clark, les protagonistes sont tous beaux, bien faits et de la haute société. Il y a les bons et les méchants, caricaturaux, ce qui fait le ressort de ses intrigues. Mais celles-ci sont assez tordues pour être captivantes, même à la relecture vingt ans après (comme pour ce roman de l’an 2000). Les technologies (mobile, internet, réseaux sociaux, clés USB, etc.) sont quasi ignorées de la romancière restée très ancien style, mais ce charme désormais suranné lui assure de fidèles lectrices aux Etats-Unis. Car elle écrit pour un public bien précis en ne sortant jamais des clous de ce que demande sa clientèle. Ce qui nous donne après tout, de l’autre côté de l’Atlantique, une vision assez juste de la classe qui a voté Hillary Clinton ou qui aujourd’hui donne le ton au reste du pays.

Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu (Before I say Goodbye), 2000, Livre de poche 2001, 439 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Retour

L’arrivée au-dessus de Mexico permet de prendre quelques vues aériennes car l’avion tourne et retourne entre volcans enneigés et collines avant d’obtenir l’autorisation d’atterrir. Nous avons 4h d’attente avant le vol pour Paris et largement le temps de sortir dans la ville. Nous n’avons pas le temps de visiter le musée national d’Anthropologie, qui demande une demi-journée étant donnée sa richesse. Ni le musée des peintures de Frida Kahlo. Ces manques seront mon regret dans ce voyage. Mais les contraintes aériennes font que les horaires ne sont pas faciles.

Nous prenons le métro, construit par Alstom, ce qui nous permet de côtoyer les Mexicains dans leur vie quotidienne. Deux jeunes garçons câlinent les genoux de leur mère sur les banquettes qui se font face. Nos regards les font sourire. Ce maternage précise la latinité des relations familiales : père macho, libre et souvent avec ses copains, mère maternante qui s’occupe de son intérieur et couve ses enfants, surtout les garçons. Les gens sont amusés, comme à Paris, de nous voir prendre des photos en wagon.

Nous nous promenons une heure dans les rues qui entourent le Zocalo, dans les rues du quartier de la cathédrale. Passer ici en semaine est différent d’y passer un dimanche et c’est une expérience nouvelle pour nous. Les rues sont plus vivantes, un marché spontané s’y tient sur les trottoirs avec de nombreux stands, depuis le vendeur d’orange pressée aux étals de vêtements, de jouets ou de CD pas chers. Quelques jeunes font les bonimenteurs comme autrefois chez nous, criant fort pour vanter leur marchandise. Ils sont coiffés au gel et décolorés, portent débardeur au rebours de la chemise petite-bourgeoise pour se faire remarquer des clients. Leur allure nord-américaine participe de la modernité associée à la nouveauté du produit qu’ils promeuvent.

Nous déjeunons dans une rôtisserie de poulet et patates, le tout très grillé et un peu sec, mais nous n’avons guère le temps de rechercher de la gastronomie.

Dans le métro du retour, un jeune adulte assis en face de moi lit un livre en espagnol intitulé « Economie et marxisme ». C’est un débat qui n’a plus guère lieu en Europe. Il était fort à la mode à la fin des années 1970 mais il a laissé la place à des considérations plus « alter » mondialistes ou « anti-américaines ».

Il y a, en Amérique latine, ce retard sur les modes européennes que j’ai déjà noté. Le culte du marxisme-léninisme subsiste chez les intellectuels latinos, pas chez les entrepreneurs ni chez les gouvernants. Au Mexique, le tiers-mondisme antiaméricain a culminé à la Conférence Internationale pour la Coopération et le Développement à Cancun en 1981 mais la crise économique de 1982 a sonné le rapprochement des intérêts bien compris des élites économiques avec les Etats-Unis. La chute du communisme en 1991 a accentué le phénomène, qui a été scellé en 1994 avec le traité ALENA et l’entrée dans l’OCDE.

Dans l’avion pour Paris ma voisine, mexicaine, est professeur à l’université de Guadalajara, en sociologie. Nous conversons un moment. Elle se rend à Rome pour y prononcer une conférence à l’occasion de la prochaine Journée Internationale des Femmes. « J’y rejoins mon mari » me précise-t-elle, comme si j’avais l’air de la draguer. « Il est parti quelques jours avant pour un autre propos » (je m’en serais douté). Elle sort de sa volumineuse sacoche une dizaine d’ouvrages de sociologie sur le féminisme, le nouvel ordre du travail, les réflexions de Luce Irrigaray. Et elle gratte du papier durant quelques heures, avec la frénésie qui saisit tout intellectuel qui pense, pour jeter les paragraphes de son futur exposé. Elle aura terminé dès avant les côtes européennes.
9208 km plus tard, Roissy paraît. Dès la côte française, nous avons survolé des étendues blanches de neige. Ma voisine ne voulait pas y croire. Il faisait 25° à Mexico lorsque nous avons décollé !

FIN DU VOYAGE AU MEXIQUE

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Stephen King, Différentes saisons

Elles sont quatre les saisons, comme les Trois mousquetaires, mais la comparaison s’arrête là. Elles content chacune une histoire, l’espoir d’une évasion pour le printemps, la fascination pour l’horreur nazie en été, l’aventure d’un quatuor de garçons de 12 ans pour retrouver un cadavre dans la Maine encore sauvage à l’automne, et l’histoire d’un accouchement post-mortem racontée dans un club de vieux bourgeois newyorkais un peu particulier en hiver.

Stephen King écrit mal mais sait conter. Il écrit comme il cause, direct et banal, mais sa verve est sans égale, ses observations très justes et son imagination galopante. Il sait se mettre à la place de ses personnages et frôler à chaque fois les abîmes.

Andy Dufresne est un ex-banquier accusé d’avoir tué sa femme adultère avec son amant alors qu’il jure ne pas l’avoir fait. Emprisonné à Shawshank dans le Maine (état qui n’a pas la peine de mort), il commande une affiche de Rita Hayworth pour orner le mur de sa cellule. A l’aide de cette photo presque grandeur nature, il réussira à s’évader au bout de 27 ans… Et contrairement à d’autres, moins intelligents, il ne sera pas repris.

Todd Bowen, 13 ans, a tout du petit Américain type, râblé avec ses 1m72 et ses 65 kg déjà, casque de cheveux blonds et yeux bleus, bon en classe et en sport. Mais il s’est trouvé fasciné brutalement un après-midi de congé dans le garage d’un copain par une pile de magazines à sensation qui évoquaient la Seconde guerre mondiale. Notamment les nazis, les juifs et les camps. Les profs adultes ne voient pas, dans leur stupidité scolaire bien-pensante, combien le spectacle complaisamment étalé de l’Horreur peut fasciner un prime adolescent. Les corps torturés, l’uniforme, les armes, le fantasme de domination remuent les instincts primaires exaltés par les hormones et suscitent de violentes émotions. Cet âge-là bascule facilement dans l’extrémisme et la cruauté. Croire qu’exposer le pire de l’humanité pour vacciner les ados est une erreur psychologique : depuis trois générations que sont diffusés le film Nuit et brouillard, la terreur de la Shoah et les scies moralistes « contre le racisme », l’attrait pour le nazisme ne s’est jamais aussi bien porté. Stephen King est juif et il a peut-être le tort de prendre comme héros un jeune WASP car il prête probablement une part de sa propre fascination pour ce que les zélateurs de la Race supérieure ont fait à son peuple qui se croyait le seul Elu. J’ai souvent constaté cette hypnose morbide quasiment suicidaire de ceux qui se sentent juif pour leur Ennemi historique qui voulait les éradiquer de la surface de la terre. Toujours est-il que le jeune Todd sonne à la porte d’un vieil homme de 76 ans immigré d’Allemagne des décennies auparavant, Arthur Denker : il a reconnu en lui le portrait d’un commandant du camp de Bergen-Belsen puis d’Auschwitz, Kurt Dussander, qu’il a vu en photo dans son uniforme tiré à quatre épingles sur les magazines. Dès lors qu’il est reconnu, le vieux est piégé et le gamin le fait chanter : il veut qu’il lui raconte toutes les horreurs, mais en détail. Cela enfièvre son imagination, l’excite, le fait bander dès que la puberté le tourmente. Il niquera sa première copine en pensant aux cadavres encore chauds d’Auschwitz puis, se rendant compte qu’elle est youpine, la vire ; elle le dégoûte. Pourtant elle aime ça, la bite, et croyait avoir trouvé son étalon fougueux pour la ramoner tant et plus. Todd vient voir le vieux cinq jours par semaine et ses notes scolaires s’en ressentent, même s’il a obtenu un A+ pour une rédaction sur les camps nazis. Stephen King donne la recette infaillible pour évoquer avec délectation les Interdits : il suffit de dire toute la répulsion que cela doit inspirer – mais on en a parlé quand même… Morale King, le vieux sera reconnu à l’hôpital et se donnera la mort mais l’adolescent américain Todd, à 17 ans, sera abattu par la police après avoir tué une bonne dizaine d’inconnus par fantasme de toute-puissance, lui devenu impuissant à cause de la pornographie des camps. On comprend mieux, par cette longue nouvelle publiée en 1982 et intitulée Un élève doué, combien « le nazisme » représente le summum de l’emprise du Mal sur la jeunesse déboussolée aujourd’hui. Du grand King.

L’histoire suivante du recueil, tout aussi longue et passionnante, a pour titre Le corps. Il est celui d’un garçon de 12 ans disparu depuis des jours et que des jeunes retrouvent mort au bord de la voie ferrée de marchandises qui traverse les forêts du Maine. Des jeunes prolos de 17 ou 18 ans qui rôdent en voiture, se bourrent à la bière et baisent les filles à la va-vite sur les sièges arrière. De vrais cons. Mais leurs petits frères sont encore à l’âge où l’on croit à l’Aventure et à l’Amitié et, lorsque l’un d’eux entend le grand frère évoquer leur découverte avec son copain, il décide ses propres camarades à tenter une expédition pour aller voir le cadavre. C’est encore une fascination pour l’horreur, un jeune garçon comme eux bousillé par un train ou peut-être massacré par un violeur, mais elle n’est ici que le prétexte à une épreuve en commun quasi scoute, une initiation au monde adulte et à la mort. Gordon le narrateur, son ami Chris le leader et les comparses Teddy le taré fils de taré et Vern le nullard, forment une drôle de bande mais c’est la leur. Ils sont un pour tous et tous pour un. Dans la touffeur de l’été du Maine, les garçons vont se déchirer le torse aux ronces, échapper de peu à un train lancé à toute vitesse sur une passerelle au-dessus du vide, se terroriser aux hurlements de femme violée des lynx dans la nuit, se faire griller la peau au soleil ou meurtrir le cuir aux grêlons, parcourant 25 km aller et autant au retour pour enfin découvrir leur alter ego mort, Ray Brower, sauf que… Mais je vous laisse le découvrir, comme ce qui va s’ensuivre. Stephen King n’est pas tendre avec les gamins de 12 ans et il les éprouve presqu’autant que Dickens ses petits Anglais. C’est ce qui fait son charme, d’autant que Gordon est celui qui aime raconter des histoires et que ses copains sollicitent, le soir à la veillée, serrés torse nu sous les couvertures. Le cinéma en a tiré un film, Stand by me (Compte sur moi) en 1986, avec Will Wheaton (13 ans) en Gordon et River Phoenix (15 ans) en Chris (Young Artists Awards 1987), avec une musique de Nitzsche.

La dernière « novelle » (plus de 20 000 mots qui font nouvelle mais moins de 40 000 qui donnent un roman, dit l’auteur en postface) ressort plus du fantastique habituel de Stephen King. La méthode respiratoire est celle pour accoucher. Mais elle prend un autre relief lorsque la mère est morte d’accident de voiture et décapitée ! Contée par un vieux médecin dans un club confortable en plein hiver de New York, parmi une bibliothèque aux romans très bons mais inconnus et aux poèmes jamais publiés, devant un cognac hors d’âge servi par un maître d’hôtel étrange, cette dernière histoire fournit de quoi terminer la soirée avec de quoi penser pour toute la nuit.

Cette œuvre un peu décalée du Stephen King classique de Shining, Carrie et autres Cujo ou Christine – dont on a tiré autant de films à succès ! – est captivante, surtout les novelles du milieu, les plus longues et les plus ressenties.

Stephen King, Différentes saisons (Different Seasons), 1982, Livre de poche 2004, 735 pages, €8.90 e-book Kindle €9.49

DVD Stand By Me – Compte sur moi, 1986, Columbia, 1h29, €9.90

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Cancun – Mexico

Nous arrivons à la nuit à Cancun, peu avant 20h. Nous sommes fatigués de cette longue journée de route et de visites. Par rapport à celles que nous avons traversées, la ville nous paraît artificielle, fêtarde, moderne. Minettes et minets déambulent sur les trottoirs. Cancun est une ville sans histoire, créée de toute pièce en 1970 par le gouvernement pour faire du cordon dunaire entre les lagunes et la mer des Caraïbes une station balnéaire à la mode. « Sea, sex and sun » sont au programme, dans toutes les positions et selon toutes les combinaisons. Les simulations sur ordinateur ont associé le climat, les marées, la température de l’eau, les courants, les communications, les possibilités d’approvisionnement – sauf les ouragans. Le fameux Gilbert au prénom de « fofolle » du 14 septembre 1988 a emporté plusieurs hôtels de luxe et le sable blanc des plages…

Nous ne verrons de la ville que ses artères de nuit et la rue de l’hôtel Xbalanque. Sitôt arrivés et les bagages déposés dans les vastes chambres, nous nous préoccupons d’aller dîner. Luis, le chauffeur, conseille un bar à grillades à quelques centaines de mètres. Il est très long à servir mais fait une promotion sur la bière : 10% de réduction si nous les prenons par deux ! Nous n’hésitons pas. L’après-dîner, dans le hall de l’hôtel décoré de scènes mayas, nous disons adieu à Luis.

Nous nous réveillons à 5h30 pour prendre l’avion Cancun-Mexico deux heures plus tard. La ville est presque vide ; elle vit le soir. Des taxis en maraudent cherchent les clients du petit matin mais ne semblent pas en trouver beaucoup. Les premiers employés de service se hâtent vers leur poste. A l’aéroport, embarquent sur le même vol que nous deux Américaines. Elles se veulent jumelles en apparence, elles sont mère et fille en réalité, ce que l’on distingue parfaitement de près. Mais toutes deux ont ce blond décoloré, ce maquillage rose, ces vêtements « décontracté » en blanc et bleu clair, ce jean artistement reprisé mais maniaquement lavé, ces ongles des mains et des pieds passés au vernis rose nacré, cet anneau d’orteil et ces sacs Vuitton pour poupée qui sont la quintessence de l’esprit Disney. Elles sont les Peter Pan version fille, la Mater Pan perdues dans un rêve sucré, naïf, innocent, enfantin, immaculé, où « tout va bien » toujours, comme chez les très petites filles. Potelées, il en faut peu pour qu’elles basculent obèses, n’étant pas du genre à faire effort pour pratiquer quelque « sport ». La plus jeune mâchonne un chewing-gum depuis des heures avec cet air bovin que donne la ruminance. De son sac émerge encore une boite de Nuts aux trois quarts terminée. Tout est prévu pour se contenter en permanence, pour diffuser du plaisir en continu comme une drogue paradisiaque. Dans ces esprits de gamines de deux ans, la moindre frustration serait insupportable.

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Après Covid

Avec le printemps qui renaît (péniblement), vous rêvez de l’après.

  • Mauvaise nouvelle : l’après Covid sera Covid ; le coronavirus est comme le sparadrap du capitaine Haddock, impossible à ôter.
  • Bonne nouvelle : les vaccins ARN sont efficaces et le montrent chaque jour un peu plus, y compris sur les variants anglais et sud-africain ; de plus ils sont adaptables à tout nouveau variant dangereux en quelques semaines.

Vous avez détesté 2020 et son confinement inédit, vous vous lassez de 2021 et de ses ratés à répétition sur la prévision épidémique comme sur la vaccination, vous allez être résignés en 2022 lorsque vous prendrez enfin conscience qu’il vous faudra vivre avec le virus. Car le Sars-Covid-2 est un coronavirus – comme la grippe, il va muter et muter encore, revenir probablement de façon saisonnière. Gel, masque, précautions sociales demeureront – même vacciné. Moins qu’aujourd’hui peut-être mais comme en Asie (dense et surpeuplée) dès qu’une grippe ou un rhume se déclenche.

Oui, l’après Covid ne sera pas équivalent de l’avant Covid. Nos habitudes en seront changées et la revaccination un rite annuel (remboursé). Les Chinois ont reconnu que leur vaccin n’était pas très efficace (autour de 50% sur les nouveaux variants), car il est traditionnel sur adénovirus inactivé, comme le Spoutnik Vladimir (Poutine) et l’extra Zeneca thromboïque ou le Janssen. L’avenir est à l’ARN, plus aux manipulations virales (que Pasteur a d’ailleurs échoué à réaliser cette fois-ci, tout comme Sanofi).

Le Pfizer-BioNtech et le Moderna sont pour le moment les seuls vaccins à ARN et, comme ils sont nouveaux, très peu d’usines étaient préparées à les produire en masse. Cela change (très) vite – notamment en Europe – et c’est heureux, car vacciner le maximum d’humains dans le monde, y compris les plus cons qui ne croient pas à la maladie comme les Trompes ou les Bourses aux Noireau, sert à éviter que d’autres variants ne prolifèrent. Même s’il existe  probablement une limite aux possibilités de varier pour infecter un être humain quand on est virus – mais allez savoir… Ce que l’on sait du Coronavirus 19 est trop récent pour qu’on en sache encore beaucoup et l’on apprend tous les jours.

L’absence de déploiement des vaccins dans les pays émergents risque non seulement de favoriser les variants neufs (et plus dangereux) mais surtout d’isoler ces pays du reste du monde et d’inhiber leur reprise économique… précipitant la misère, les révoltes populistes, les guerres et les migrations. Les populistes xénophobes qui pensent qu’ils peuvent crever (il paraît qu’il en existe) ont bien la courte-vue et la cervelle réduite car le virus qui mute est plus dangereux que le sous-développé qui émigre chez nous. Or un virus passe partout, même sans les gens, il suffit qu’il contamine un objet, qu’il stagne dans l’air d’un cargo ou ont ne sait comment encore (on apprend tous les jours).

Nous avons donc tous collectivement intérêt à ce que le maximum de gens soient vaccinés partout dans le monde, même si notre système procédurier et très administratif en Europe et surtout en France nous laisse désespérément dans un retard à l’allumage, un retard dans l’action et un retard dans la prévision. Les politicards en sont encore à infantiliser le bon peuple psycho déprimé en assurant que le déconfinement est pour bientôt, au lieu de lui parler en adulte citoyen capable de penser : la vaccination en France c’est lent, c’est lourd et ça va durer. Au-delà de l’été.

Ils ont beau se réjouir que beaucoup de Français « aient reçu leur première dose » – mais il en faudra une seconde, et probablement une troisième six mois plus tard, et puis une chaque année encore, adaptée aux nouveaux variants. Donc produire, organiser la vaccination encore et toujours. Alors ne croyez pas que l’après-Covid soit pour demain. Nous ne reprendrons une « vie normale » qu’avec le Covid, tel une grippe parfois mortelle. Il faudra vivre avec – vivre avec les précautions de base qui commencent par l’hygiène et la distance.

Alors oui, télétravail il y aura plus qu’avant, vie à la campagne et à l’air plus qu’avant, achats sur le net plus qu’avant, spectacles à distance ou en virtuel plus qu’avant. Mais subsisteront ces relations humaines qui nous sont indispensables en petits groupes restreints, comme nous en avons l’usage depuis plus de 200 000 ans : la famille, la tribu, le village, la communauté de travail, la fête locale. Nous ne serons pas condamnés à vivre en bulle stériles, comme certains capitalistes du net voudraient nous le faire croire, et notamment les plus cons (plotistes). On en lit de belles sur les « réseaux sociaux » si on perd son temps à les suivre…

Le patron de Pfizer l’affirme : nous avons les moyens de faire parler le virus, donc de le cantonner.

L’espoir n’est pas de nier sa réalité ni ses conséquences comme on l’entend parfois (« après tout, les morts sont des vieux ou des malades, ou trop gros – tant pis pour eux »).

L’espoir est d’accepter la réalité telle qu’elle est et de faire avec en prenant tous les moyens que nous avons pour survivre bien.

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La pyramide de Chichen Itza

Mais la peur des sacrifiés n’est rien en regard de celle qui en saisit beaucoup à la grimpée de la seule pyramide accessible au public, celle appelée « castillo » – le château – depuis les Espagnols de 1533. Surtout à la descente. Une corde lâche permet de « rassurer » les adeptes effrénés du « principe de précaution » assez écervelé(e)s pour ne pas avoir mesuré le risque avant même de monter. Si l’on a le vertige, il faut descendre en tournant le dos au vide et ne regarder que la marche la plus proche au-dessous. La pente n’est qu’à 45° et ne comporte donc aucun risque de déséquilibre physique, seulement une illusion psychologique.

La pyramide est carrée avec 55,5 m de côté et ne mesure que 24 m de haut (un immeuble de huit étages quand même !). Le temple de la plate-forme est accessible par quatre escaliers rayonnants qui traversent ses neuf niveaux. Les photos du site, depuis le haut, sont de toute beauté et la vue sur le temple des Guerriers, précédé de son portique « aux mille colonnes » est imprenable. Il apparaît qu’au moment des équinoxes de mars et septembre les rayons obliques du soleil à son coucher forment le corps ondoyant d’un serpent dont la tête est sculptée au bas de la rampe. La lumière, interceptée par les angles des neufs étages de la pyramide, projettent une ombre sur la rampe nord et donnent l’illusion d’un reptile en mouvement du ciel vers la terre. Le phénomène dure environ trois heures. Nous n’avons pu le vérifier, n’étant présents ni aux bonnes dates, ni aux bonnes heures.

Un « trésor » s’ouvre à l’intérieur de la pyramide, un temple-pyramide construit en premier à deux salles. Un chac-mol aux ongles, dents et yeux en os poli se dresse dans l’antichambre tandis qu’un trône de pierre ayant la forme d’un jaguar dont les crocs sont en coquillage meuble la chambre. Le chac-mol serait un messager des dieux ou une divinité propitiatoire. Il se présente sous la forme d’un homme durcissant ses abdos, à demi assis jambes repliées et buste redressé, tenant des deux mains un plateau à offrandes. Celles-ci pouvaient être des cœurs humains encore palpitants, disent les archéologues. On n’en a retrouvé que des figurations.

Le temple des Guerriers n’est pas accessible au public. Les 60 piliers qui le précèdent devaient supporter un toit plat. Sur chaque face des piliers carrés est sculpté un personnage masculin. Ces 220 prêtres, guerriers armés et captifs, et la déesse lunaire Ix-Chel, forment une procession qui se dirige vers le temple. A l’entrée au sommet des marches, sur la plate-forme, trône un grand chac-mol dont la coupelle recueillait sans doute le sang humain.

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Les garçons sauvages de Bertrand Mandico

Cinq ados d’une quinzaine d’années, obsédés de sexe comme ils l’étaient après 68 du fait de la société autoritaire répressive – et pires encore dans le roman de William Burroughs paru en 1971 dont est librement inspiré le film – boivent, déclament du Shakespeare, bondent, violent et tuent dans l’ivresse dionysiaque leur prof de lettres (Nathalie Richard) dans un champ de maïs. Déférés devant le procureur (Christophe Bier), ils plaident l’irresponsabilité de leur état d’ébriété, des pulsions sexuelles irrésistibles de leur âge, des invites de la femme. En bref ils n’assument pas.

Plutôt que le centre de redressement, un capitaine (Sam Louwyck) se propose de les adoucir comme il en a adouci d’autres, en les emmenant tous faire une croisière sous ses ordres. La croisière éducative en bateau était fort à la mode dans les années post-68 pour faire retrouver aux adolescents (surtout garçons) l’accord de leur être avec la nature et avec leur nature – selon le projet philosophique de Marx. Il s’y passait d’ailleurs des choses du sexe aujourd’hui réprouvées mais qui allaient de soi dans la mentalité libertaire d’époque. Les parents l’acceptent, sauf une mère mais son fils Tanguy rejoint in extremis ses copains. Ils sont donc six sur le bateau plus le chien du capitaine. La voile est un sport dur, surtout lorsqu’il n’y a à manger que des fruits. Selon la doxa vegan, inspirée des philosophies orientales, les fruits diminuent l’agressivité et abaissent le taux de testostérone – ce pourquoi les ayatollahs écolo interdisent de manger de la viande sous divers prétextes plus ou moins contestables. Le capitaine ne ménage pas les garçons, curieusement toujours en uniforme de collège, pantalon noir à bretelles et chemise blanche cravatée.

Pour les mater, il les attache comme des chiens avec une corde au cou, surtout le meneur Romuald (Pauline Lorillard), qui est le plus dangereux de tous. Diviser pour régner est un autre talent. Son privilégié est Hubert (Diane Rouxel) à qui il montre sa bite toute tatouée d’une carte. Le garçon suit toujours les autres mais tombe peu à peu épris du capitaine ferme et barbu. Les ados ont besoin de se mesurer aux limites d’un modèle autant que d’imiter leurs pairs.

Pour refaire provision de fruits, l’équipage aborde une île étrange qui n’est pas sur les cartes. Tropicale, luxuriante, vénéneuse, l’île recèle quelques mystères. Notamment ces arbres à bites qui délivrent un vin doux crémeux au bout de ses branches, ces fruits ramboutans qui ressemblent à des couilles ou ces plantes vulvaires qui offrent un réceptacle au plaisir. Les garçons s’enivrent de vin et de sexe, avides de jouir et de se perdre. Sauf un, Hubert, qui suit le capitaine qui va à ses affaires. Il a envie de lui. Mais il découvre le docteur qui commande au capitaine (Elina Löwensohn), celui qui a eu l’idée d’exploiter les propriétés des plantes particulières de l’île pour adoucir les jeunes mâles. Le docteur est devenu femme et même le capitaine a vu pousser sur sa poitrine un sein. Hubert horrifié se recule et se perd, ne retrouvant pas les autres lorsqu’ils quittent l’île pour rejoindre le bateau.

Le garçon ne sera pas abandonné, contrairement à ce dit aux autres le capitaine pour les effrayer, mais recueilli par le docteur qui le surnomme Friday (Vendredi, comme le copain de Robinson). Devant cet sacrifice qui révulse leur sens de la bande, les quatre qui restent profitent d’une tempête où ils ne sont pas attachés pour maîtriser le capitaine qui tombe à l’eau. L’équipage tente alors de regagner l’île paradisiaque où le sexe est roi (comme Tahiti dans l’imaginaire occidental).

Les quatre se saoulent avec le rhum du bord après naufrage lorsqu’ils se retrouvent sur la plage, se donnant des bourrades affectives comme des gosses, puis hallucinent leurs fantasmes secrets : ils se chahutent, s’arrachent les chemises, s’embrassent, se roulent et se font l’amour convulsivement par couples sur une musique ensorcelante. Une vraie partouze. Le film est en noir et blanc expressionniste mais les hallucinations sont filmées en couleurs. De même la langue est le français mais certains propos adultes sont en anglais (sous-titrés). Le roman de William Burroughs est plus clairement homosexuel et drogué mais le réalisateur élude cet aspect pour insister sur l’indétermination adolescente tentée par les pairs mais échauffé par l’idée qu’ils se font des femmes.

D’ailleurs, le propre de l’île est de féminiser les mâles car l’île tout entière est une gigantesque huître, dont l’odeur est sexuelle et les fruits ou le lait d’arbre évocateurs du sperme. Les garçons ne tardent pas à s’en apercevoir, les seins leurs poussent et leurs attributs masculins tombent comme des fruits secs au grand désespoir de ceux qui se croient les plus virils. Mais la nature est là qui les invite et qui les aiment, androgyne de sexe, et ils ne tardent guère à accepter leur nouvelle apparence. Elle comble le besoin qu’ils ont de se donner tout en refusant l’homosexualité, et élimine le besoin qu’ils ont aussi d’en rajouter sur la virilité pour prouver à tous qu’ils sont bien des garçons. « Rien n’est bon ou mauvais en soi, dit le docteur devenue femme, tout dépend de ce qu’on en pense ». En ce sens le film est porté au féminisme, bien plus que le livre du romancier américain camé qui ne rêve que de fusions garçonnières. Seul Tanguy (Anaël Snoek), le plus blond et le plus frêle du groupe, ne se voit pousser qu’un seul sein et fuit devant cet entre-deux.

Des marins débarqués sur l’île où un feu des garçons les a attirés trouve le jeune garçon, lui découvrent la poitrine et le violent, avant d’être attirés par les quatre autres sirènes torse nu qui les baisent avec ardeur avant de les massacrer avec le pistolet du docteur Séverine. Tous sauf Tanguy embarquent pour rejoindre le bateau et ils promettent au demeuré sur l’île de revenir le chercher lorsqu’il sera devenu entièrement femme. Et les garçonfilles défilent torse nu devant les marins comme de jeunes mousses désireux de se faire croquer. « Mais écoutez un conseil, Mesdemoiselles, dit encore le docteur, ne soyez jamais vulgaires ».

Ce film onirique et érotique est bienvenu dans la production de plus en plus politiquement correcte inspirée des Etats-Unis. Il pervertit même le mythe américain en osant reprendre son auteur sulfureux post-68 vautré dans la drogue et le sexe le plus débridé de gaîté. Mais quelques éléments gênent un brin l’histoire. Faire jouer les rôles de garçons par des filles donne des scènes peu réalistes : une fille ne court pas comme un gars et cela se voit, les gars après la puberté et entre eux ont la vêture plus libre et n’hésitent pas à s’empoigner plus vivement, les visages et notamment la façon de manger n’est pas celle de garçons. Les filles n’agissent à peu près comme des gars, sans hésitation et torse nu, que lorsqu’elles sont toutes devenues femmes et sont face aux marins. Dans tout le corps du film, les actrices font plus déguisées que transgressives, sauf peut-être Tanguy, personnage plutôt réussi qui a eu un oscar. Malgré cela, il faut se laisser emporter par l’atmosphère, même si les débuts donnent envie de baffer ces sales gosses, plus cyniques au fond que pervers, prêts à tout pour assouvir leur besoin de baise, seule façon de les calmer selon Wilhelm Reich, le psy favori de ces années post-68.

Prix Louis Delluc 2018 du premier film.

Sur Arte au 15 avril 2021, en replay durant quelque temps

DVD Les garçons sauvages (The Wild Boys), Bertrand Mandico, 2017, avec Pauline Lorillard, Vimala Pons, Elina Löwensohn, Anaël Snoek, Sam Louwyck, Mathilde Warnier, import mais langues français ou anglais, 1h45, €19.86 blu-ray €25.02

William Burroughs, Les Garçons sauvages : Un livre des morts (The Wild Boys: A Book of the Dead) 1971, 10-18 1993, 248 pages, €7.90

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Bernard Clavel, Malataverne

Dédié à ses trois fils, ce court roman met en scène trois garçons d’un village paysan du Jura : Robert, 15 ans et apprenti plombier, Serge, 16 ans et fils de famille, Christophe, 18 ans et aide épicier de son père. L’aîné est le seul à rouler à moto, celle du paternel, mais il veut entraîner ses copains avec lui. Pour cela, il faut de l’argent, donc monter des coups comme voler des fromages ou subtiliser le portefeuille bien gonflé d’une vieille avare.

Fort des fromages bel et bien dérobés sans se faire repérer, le chef du trio veut enchaîner aussitôt avec le larfeuille de la vieille sourde dont le chien est méchant. Pour cela, le plan est bien au point : neutraliser le clebs avec une boulette bourrée d’arsenic, fracturer la porte de la ferme, se rendre à pas de loup dans la chambre où elle ronfle, piquer le fric enfoui dans un pot à lait et repartir, ni vu ni connu. Mais masqué au cas où elle se réveille.

Robert est le plus jeune et le plus émotif. Il est orphelin de mère et son père boit ; il n’a que ses copains et Gilberte, sa copine d’enfance dont il est amoureux mais qui le domine de ses 16 ans et qu’il ne peut toucher qu’au-dessus du corsage. Et la femme de son patron, belle encore dans sa trentaine et qui n’a pas d’enfant ; si la morale villageoise n’était pas si stricte avec la peur de l’enfer et des mauvaises langues, elle se le ferait bien, le jeune Robert, vu comme elle regarde son visage frais et sa chemise toujours largement ouverte.

C’est la fin de l’été, l’orage gronde parfois mais c’est surtout le vent qui mugit. Robert, tourmenté par sa conscience, a peur de son ombre : elle le suit. Petit mâle déjà avec boulot et copine, il se laisse entraîner mais malgré lui. Plus il y pense, plus il raisonne par lui-même, plus il résiste. Il se tue au travail pour faire taire sa raison et privilégier l’affectif d’être dans la bande et d’honorer l’amitié, mais en vain. Le soir du coup sur la vieille, il va trouver Christophe et lui dit qu’il ne vient pas, que ce n’est « pas bien » et qu’ils devraient renoncer. Ce sont surtout les menaces de Serge, écervelé qui veut faire plus viril que la classe d’où il vient, qui l’inquiètent. Un bon coup de gourdin ferait taire l’avare s’il lui arrivait de se lever.

Tourmenté, émotif, Robert ne peut dormir la nuit du coup ; il remet sa chemise pour aller trouver Gilberte qui, à 10 h passées, ne l’attendait plus. Il lui raconte tout et la convainc de l’aider. A deux, on explore mieux les solutions. Aller trouver le père de Christophe ? ce serait trahir ; en parler à sa patronne ? c’est trop tard, le patron est couché ; le signaler aux gendarmes ? il faut voir comment ils traitent physiquement les jeunes, même innocents, lorsqu’ils tombent entre leurs pattes à la fin des années cinquante ; le curé ? Robert ne va plus à la messe depuis la mort de sa mère mais il tente, la bonne le traite de saoulard et de voyou et ne veut pas réveiller le prêtre. Il ne reste que la pire des solutions : aller sur place convaincre les deux malfrats de renoncer à leur méfait…

Et là se joue le drame. Une fin abrupte qui confine à cet absurde dont Albert Camus donnait déjà lecture. Un absurde de village qui ne vole guère haut. Pour moi une fin décevante qui aurait méritée d’être repensée et mieux préparée. Malataverne est donc un bon roman mais croupion, mal achevé, c’est dommage car les figures des trois garçons et de la patronne sont bien croquées. Robert, 15 ans, est rendu avec tous les affects et toutes les tempêtes de son âge. Mais si Bernard Clavel sait conter des histoires, il sait rarement donner un sens aux personnages qu’il crée. Comme s’il manquait un sens à sa propre vie.

Bernard Clavel, Malataverne, 1960, J’ai lu 1977, 187 pages, €7.00 occasion

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Chichen Itza

Le site de Chichen Itza est très touristique mais moins impressionnant que Teotihuacan, moins agréable à visiter que Palenque et moins beau qu’Uxmal… Il faut dire que beaucoup d’Américains sont en visite, beaucoup de vendeurs de gadgets soi-disant artisanaux s’étalent le long des allées. Ils n’ont pas encore compris que ce sont les enfants qui sont les prescripteurs et non plus les parents, qui préfèrent de vrais objets à poser sur leur cheminée, achetés dans de vraies boutiques. Bientôt, à l’exemple de Disneyland, des endroits pour ça se multiplieront sur les sites archéologiques. Pourquoi pas, après tout ? A condition qu’ils ne viennent pas polluer le paysage et mêler la marchandise aux vestiges mêmes des cultures. Peu de gens, il faut en être conscient, souhaitent « en savoir plus » ; la plupart ne vient ici que pour l’ambiance.

Le site est bien reconstitué avec un grand terrain de pelote. Les anneaux à 8 m de hauteur sont les originaux. Il s’agit du terrain de pelote principal car le site en compte douze autres ! Celui-ci a 168 m de long pour 37 m de large et apparaît comme le plus grand des terrains de la mésoamérique. Des panneaux sculptés sur le mur de soutènement des banquettes montrent des joueurs en action en deux équipes de sept.

On peut distinguer leur équipement. Ils regardent le capitaine de l’équipe perdante perdre la tête au couteau d’obsidienne (ou l’équipe gagnante selon les sadiques, aucun fait ne vient étayer l’une ou l’autre des deux hypothèses). Sept flots de sang jaillissent du cou tranché sous l’aspect de serpents et, au centre, une plante chargée de fleurs et de maïs, symbole notable de fertilité, est ainsi donnée. Au-dessus des panneaux, une moulure en saillie figure le corps d’un serpent gigantesque dont la tête est sculptée à chaque extrémité des talus.

La ville aurait été fondée par Quetzalcoatl – attention, pas le dieu ! mais un roi qui portait ce nom en 987 de notre ère. Les monuments imposants militent pour une cité-forteresse érigée après conquête par la force des populations environnantes. On dit que ce sont les Itzas, peuple de navigateur venus d’ailleurs par la côte, qui auraient entrepris de se tailler un royaume au 8ème siècle. L’endroit est justifié par la présence de l’eau.

Au fond du site s’ouvre en effet un vaste « cenote », une vasque naturelle à ciel ouvert de 60 m de diamètre dont le nom est le « cenote des sacrifices ». L’on y jetait des vierges à Tchac pour faire venir la pluie, fillettes incluses. Leurs narines et leur bouche étaient enduites de caoutchouc liquide qui se figeait au contact froid de l’eau, étouffant les sacrifiées.

Le guide, compatissant, nous précise que ces « éléments féminins » étaient drogués préalablement et qu’ils ne s’en rendaient pas compte. On jetait aussi des mâles, jeunes hommes égaux aux dieux auxquels ils devaient ainsi « parler » et garçons dont la beauté était une offense pour l’humble vie terrestre. Les offrir aux dieux était un échange de bons procédés : on vous donne ce que nous avons de meilleur, vous nous donnez ce dont nous avons besoin, la pluie et la fertilité. Sous nos yeux un adolescent américain se laisse saisir par sa robuste compagne et crie au-dessus du vide pour avoir l’illusion de ce qui pouvait arriver. Toujours pragmatiques, ces anglo-saxons. En 1904, le consul des Etats-Unis a acheté le site pour y faire des fouilles et surtout draguer le grand cenote à la recherche d’objets de prix.

Des disques d’or montrant des scènes de sacrifice, des grelots, des bijoux de jade, de cristal de roche et d’ambre, des statuettes en os ou en nacre, ont été remonté des eaux. Mais aussi des squelettes : 13 hommes, 8 femmes et 21 enfants de 1 à 12 ans. La datation des ossements permettent de dire que les sacrifices, probablement intenses en périodes de sécheresse, ont été perpétrés du 7ème siècle jusqu’après l’arrivée des Espagnols.

Malheureusement, et je ne sais par quelles circonstances, le guide francophone qui nous parle a un accent allemand à couper au couteau. Un véritable accent de caricature des films si longtemps projetés depuis un demi-siècle qu’il nous fait sourire par automatisme. Tant et si bien que, lorsqu’il évoque « les vierrrges jetées du haut du rrrrrocher – hein ! – on les jetttttait ! », il y a comme un souffle de « Docteur Folamour » dans sa version doublée en français. Mais peut-être est-ce seulement le ton qui nous paraît ainsi obsédé et sadique ? S’est-on posé la question de notre accent français auprès des autres ? Les Anglais, férus de patates chaudes « into the mouth » trouvent notre ton bien catégorique et nous taxent pour cela de vanité. Les Allemands trouvent notre façon de parler trop rapide, avec trop de mots inutiles, et nous taxent pour cela de frivolité. Pour les Italiens, nous utilisons au contraire trop peu de vocabulaire et sans chanter les phrases, ils nous trouvent constipés… Comme chaque peuple, nous croyons notre langue, notre culture, nos pensées, être ce qui se fait de mieux au monde. Et pourtant, les chiffres de l’ONU sont formels : jamais dans le monde entier il n’y a eu autant d’étrangers…

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Xavier Bertrand : tout sur l’entreprise !

Dans Les Echos du lundi 12 avril, le président de (pour l’instant) la région Hauts-de-France se positionne pour les présidentielles dans presque un an. Il se veut candidat à droite, sinon « de » la droite, même si la voie reste encore semée d’embûches entre une éventuelle primaire (que les régionales remplaceront probablement) et le jeu mortel des egos. Je ne crois pas pour ma part au spectacle renouvelé du duel Macron-Le Pen comme la dernière fois – pas plus qu’il n’y a eu de nouveau Sarkozy-Royal en 2012 : les Français veulent toujours du changement et, disons-le, la « nullité » politique, économique et sociale de l’équipe Le Pen ne favorise pas son essor au-delà du noyau de mécontents habituel. Un vote uniquement « contre » est un peu étriqué après l’expérience Covid et le pays mérite mieux. Xavier Bertrand a le mérite de proposer déjà un plan pour le quinquennat à venir, même s’il est encore assez général.

Ce plan, c’est : tout pour l’entreprise. Son objectif politique est pour la France de « sortir de la spirale du déclin ». Pour cela, réindustrialiser, donc favoriser la création, le financement et l’établissement des entreprises sur le sol national. Tout le reste devait suivre… comme « l’intendance » pour de Gaulle : l’emploi, le salaire moyen (deux fois le SMIC en entreprise), l’innovation, la cohérence territoriale.

Comment le réaliser ? Par la baisse « de moitié » des impôts sur les entreprises tout en favorisant le crédit d’impôt de production…. mais sans augmenter les prélèvements obligatoires ! Si les Etats-Unis et le Royaume-Uni augmentent leurs impôts pour financer la relance, c’est qu’ils les avaient trop baissés ; la France est au contraire la championne des impôts et taxes de toute l’OCDE et les baisser est un pas dans la bonne direction pour rejoindre la concurrence des pays voisins. Mais c’est un genre de « en même temps », un casse-tête fiscal difficile à réaliser – ou seulement à la marge. Les intérêts des services, des territoires et des citoyens sont divergents : réduisez ici et vous aurez aussitôt une levée de boucliers ! Macron l’a tenté, il a eu les gilets jaunes, les conducteurs de trains, les étudiants, les assistés de la Culture et les chômeurs contre lui.

Or le principal du Budget est le « social » (dégrèvements, solidarité, cohésion, travail, régimes sociaux), plus élevé que dans les pays voisins : sans cesse de nouveaux droits suscités par de nouveaux ayants-droits revendiqués par de multiples « associations » subventionnées sur fonds publics par des fonctionnaires qui doivent justifier la pérennité de leur service. Alors qu’il faudrait moins d’Etat, moins de fonctionnaires, moins de strates administratives, moins de subventions. Que les créateurs entreprennent, ils ne devraient pas être sur fonds publics. Mais est-ce audible par « les soignants », les « intermittents du spectacle », « les étudiants », les associations pro-migrants ou anti-pauvreté ? Réduire la dépense publique me paraît un vœu pieu, ou seulement à la marge.

Plus intéressante est la création d’une Agence gouvernementale pour l’innovation sur le modèle de la Darpa américaine. Mais ce serait encore une agence de l’Etat central… même si elle fusionnerait plusieurs agences existantes guères efficaces.

Le problème est fonctionnaire, surtout sur l’innovation mais aussi sur les autorisations d’implantation des entreprises dont les recours ou les délais sont beaucoup plus longs en France qu’ailleurs. La France est plus administré que les autres (sauf pays nordiques et Canada) et tout fonctionnaire à chaque strate veut signer et, pour cela, prendre son temps pour le lire (mais pas au-delà de 35 heures par semaine, ni pendant le week-end, encore moins les sacro-saintes « vacances »). Réduire leur nombre, réformer leur formation, supprimer le statut d’inamovibilité (sauf pour les métiers exclusivement régaliens) restent des chantiers plus intéressants pour favoriser la créativité, l’initiative et l’innovation… et diminuer la charge fiscale qui pèse sur tous les Français. En témoignent tous ces sites pratiques sur le Covid fondés par l’initiative civile d’ingénieurs en informatique alors que les gros machins d’Etat peinent à éviter lourdeur et bugs à répétition comme Tousanticovid ou la prise de rendez-vous vaccinaux.

La création d’un fonds souverain accessible aux investissements des particuliers (seulement français ? euro ? européens ? internationaux ?) permettrait de recycler « l’épargne Covid » pour ceux qui n’ont pas pu dépenser durant quasi deux ans. Mais il existe déjà les deux Plans d’épargne en actions (PEA et PEA-PME) : ce nouveau fonds ne ferait-il pas doublon ?

Pour le reste, des incantations à une meilleure Europe et des Etats-Unis moins méchants. Cela ne fait pas une politique, tout juste quelques slogans de campagne. L’Europe fonctionne à 27, pas tout seul. « Revoir les règles de concurrence » a déjà été tenté par Emmanuel Macron, avec le succès que l’on constate. Exiger « un principe de réciprocité » est de la même eau et prendra du temps dans une « Europe » qui n’existe que culturellement, pas politiquement, ni économiquement, ni diplomatiquement. Trouver « un mécanisme » contre les lois extraterritoriales américaines est une vaste blague. Il existe mais personne ne l’utilise car – comme d’habitude – trop compliqué, trop restreint, trop juridiquement incertain pour les entreprises multinationales exerçant aussi aux Etats-Unis. La meilleure façon serait politique : agir comme les Yankees avec un corps européen d’enquêteurs sur les fraudes des entreprises américaines sur les impôts, les additifs alimentaires, les produits interdits, le taux de sucre dans les Coca, l’utilisation sans autorisation des données numériques, et ainsi de suite. Mais qui l’osera ? Xavier Bertrand lui tout seul avec pour seuls alliés les Chinois, les Russes et les Iraniens ? Qui y croit ?

Ce sont quelques données intéressantes que nous livrent le futur candidat, gardant le reste pour la campagne électorale qui devrait débuter à l’automne. Mais il se présente en Macron un peu plus à droite, avec une seule idée en tête : pas vraiment bouleversant…

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Merida

Nous avons deux heures de route jusqu’à Mérida. Nous dépassons des haciendas (« hacer » = faire en espagnol) de cordes de sisal ou de viande sur pieds. Mérida se fait connaître tout d’abord par sa zone industrielle, bien qu’elle soit célèbre surtout pour son université, son archevêché et son rôle de capitale administrative de l’état du Yucatan. Proche du niveau de la mer, elle compte près de 700 000 habitants et possède l’un des douze aéroports internationaux du Mexique.

Fondée en janvier 1542 sur la cité maya de Tiho, elle porte le même nom qu’une ville d’Estrémadure car les monuments mayas que les conquistadores ont découverts leur rappelaient leur ville natale. La prospérité de la corde de sisal, exportée aux Etats-Unis pour alimenter les moissonneuses-lieuses, ont rendu nombre d’habitants milliardaires au début du 20ème siècle et leur ont permis de construire de luxueuses résidences le long du Paseo de Montejo.

Le bus nous dépose dans la vieille ville, sur la place centrale appelée comme ailleurs Zocalo ou ici, plus spécifiquement, « Plaza Mayor » (la grande place). Le palais du Gouverneur, bâti en 1892, a les murs de sa cour, de l’escalier et du premier étage couverts de fresques terminées en 1978 par le peintre Ferdinand Castro Pacheco. Ce muraliste célèbre au Mexique conte en images l’histoire du pays, l’homme surgissant du maïs, le dieu jaguar, l’aigle tenant en ses serres un serpent.

Dans la cathédrale, achevée en 1598, une messe bat son plein avec la lecture de l’évangile selon saint Matthieu. La façade de style Renaissance se voit flanquée de deux tours que l’absence de recul empêche d’apprécier à leur juste mesure. Il s’agirait de la plus ancienne cathédrale du continent américain. Les voûtes sont à caissons et la chapelle du Christ des Ampoules permet de vénérer une statue de bois du 16ème siècle.

Sur un coin de la place, en poursuivant le tour dans le sens des aiguilles d’une montre, nous visitons l’ex-palais Montejo transformé en banque Banamex, elle-même rachetée il y a quelques années par la Citygroup des Etats-Unis. La façade 1549 est de style plateresque toute sculptée de conquistadores au regard menaçant, les pieds écrasant des Indiens grimaçants. L’intérieur visitable est une suite de vieux salons sombres dans le chic bourgeois alourdi du siècle dernier.

Au sortir du palais, éblouis par la lumière, nous pouvons admirer parmi les jardins de lauriers de la place toute une troupe de petits écoliers en shorts bordeaux et chemise blanche que la touffeur fait bayer. Ils sont bruns, frais et pleins de vigueur. En rang et en uniforme, garçonnets et fillettes mêlés font se sentir joyeux de l’humanité. C’était l’un des secrets des ordres totalitaires. Sur un ordre de leur maître, les écoliers retournent sur leurs pas pour se diriger vers le palais du Gouverneur. Nous ne les verrons pas de près.

Mais la place nous réserve encore le sourire des jeunes devant les photos que nous prenons ; ils sont heureux de vivre, d’être là en ce jour, d’être pris pour cibles par les photographes étrangers. Ils ont l’impression de participer à la modernité et cela enthousiasme plus que l’air revêche de nombre de Français du même âge à Paris.

Nous déjeunons sur un coin de la place, à l’étage, d’une salade César et d’une bière dans un vieux café à l’espagnole. Du balcon, nous dominons l’esplanade de l’église et un coin du parc, nous permettant quelques vues sur les gens qui passent et sur le flic à l’ancienne qui s’efforce de régler une circulation qui n’a pas besoin de lui. Je pourrais me croire revenu dans une ville de province française du début des années 1960, formelle, rituelle et assoupie.

Nous quittons Mérida en traversant la voie de chemin de fer, prospère dans les années 1930 mais à l’abandon depuis la fin des années 1970 faute du désir des gens d’ici d’aller voir ailleurs, donc de rentabilité.

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Franck Archimbaud, L’homme qui voulait Otrechoze

Un chef d’entreprise qui se raconte est peu courant ; un chef devenu chef par orientation scolaire dès la classe de cinquième l’est moins ; un chef sorti du rang car issu d’une famille ouvrière pour créer son entreprise l’est décidément peu. C’est dire l’intérêt d’une telle biographie, écrite comme une envie, pour le lecteur curieux de saisir le ressort de l’entreprise.

Franck Archimbaud est né en 1967 à Barentin en Normandie de parents ouvriers en HLM. Il est l’aîné d’une fratrie de quatre dont seule la dernière est une sœur. A donc pesé sur ses épaules depuis tout petit le sentiment d’être celui qui guide et protège : un chef. Il fera le lycée hôtelier de l’Avalasse à Rouen, réputé, et en sortira diplômé en 1984, poursuivant par une spécialité de pâtissier-chocolatier. Il sera chef de cuisine à 22 ans et gérant de restaurant à 24 ans. La cinquantaine arrivée, il a besoin de faire le point du demi-siècle écoulé ; le coronavirus présent inhibe ses entreprises de restauration événementielles comme son restaurant Le Saint-Pierre à La Bouille et lui laisse du temps. Il retrace son itinéraire en cherchant le pourquoi et les failles, donnant son exemple pour le meilleur comme pour le pire.

Le meilleur est de vouloir le meilleur, le pire est de laisser sur sa route nombre de chemins non suivis. Ainsi des filles. Il explore à 10 ans sa petite voisine de 8 qui le sollicite ; il s’éclate à 16 ans avec une fille de trois ans plus âgée lors d’un stage aux Deux-Alpes qui l’initie. Suivront, au fil des années de bougeotte, Maryse, Patricia, Marie, Béatrice, Elisabeth, Marie-José, Geneviève, Eldrine, Alice, Kamilia et Mathilde. Il officie à Rouen puis au Havre, Houlgate, Paris, Rhodes, Lille, Amiens, Marseille, Avignon, puis de retour à Rouen. Il aura passé dix ans dans la multinationale Sodexo avant de créer en 2003 sa propre société de traiteur éco-responsable : Otrechoze, installée en Normandie et en Touraine avec un pied à Paris. Il dit de la cuisine qu’elle est une école de discipline et d’obstination qui exige organisation et force de caractère. La cuisine vous fait tout seul : « La restauration est un domaine qui permet aux personnes qui n’ont pas réalisé de longues études d’entrer en autodidacte dans un monde qui offre – pour peu qu’on soit courageux, et doté d’une bonne présentation – de réelles perspectives d’évolution » p.227.

« Hypersensible », l’auteur ne se sent à sa place que lorsqu’il décide lui-même. Il n’impose pas, il écoute et se met au service. « Cette différence, c’était que j’avais déjà ‘l’œil du client’, ce constant souci de satisfaire que même certains grands chefs ne parviennent pas toujours à conserver » p.211. D’où sa capacité d’adaptation – signe d’intelligence – malgré son sentiment de ne jamais être à sa place faute d’une éducation bourgeoise et de ses codes, le sport, le piano, le théâtre, la peinture, les belles choses. « Otrechoze est aussi, d’une certaine manière, un pied de nez au système français un peu trop centré autour des diplômes et de l’orthographe, ce dont j’ai souffert depuis l’enfance » p.259. Rassurons-le, l’auteur a saisi le vocabulaire du jeune cadre dynamique qu’il manie à la perfection lorsqu’il parle de son entreprise. Face au « nouveau » éternel du marketing, Franck Archimbaud prône une cuisine de qualité « qui respecterait ses fondamentaux, différente, sans renier ses valeurs essentielles ». Autrement dit le mouvement, l’adaptation au monde qui bouge sans cesse. Bien plus qu’une mode, « la » tradition – telle qu’elle se perpétue.

D’où sa reprise à Rouen du relais postal en face du collège de la Grand’Mare, quartier populaire et immigré de Zone franche urbaine (ZFU) où la haine et la violence naissent du désœuvrement et de l’absence de lieu où se retrouver. « L’idée était (…) d’un restaurant solidaire et social valorisant les circuits courts et favorisant la relocalisation de l’emploi » p.324 avec cuisine de saison avec produits bios issus du développement durable. De quoi cocher toutes les cases des idées dans le vent écologique et socialiste. Le succès ne résiste malheureusement pas à la faible rentabilité et la Mairie ne suit pas après sept ans mais c’était une belle expérience. « Un cercle vertueux au sein duquel on pouvait lutter contre la malbouffe tout en créant du lien dans un quartier dans lequel personne ne voulait vivre. La culture, déguisée en dîner-concert, était accessible à tous » p.357.

Ce livre, écrit comme Montaigne « à sauts et gambades » tout au long de ses expériences, vise à « insuffler l’énergie nécessaire à toute réalisation et toute survie » p.433. D’où le lien intime entre les rencontres amoureuses ou sexuelles et les entreprises à chaque fois renouvelées, du défi de créer une carte à celui de redresser un restaurant ou de faire tourner une entreprise. Les écoles apprennent certaines techniques comme écrire et compter ou réaliser une purée savoureuse et dresser une table, mais « on n’apprend pas à s’accepter tel qu’on est, à faire honneur au moment présent, à se faire confiance inconditionnellement. On n’apprend pas même à regarder, observer, ressentir, à penser autrement ni s’ouvrir à ‘autre chose’ » p.434. Tout enfant, le petit Franck rêvait déjà d’autre chose, comme son père avant lui qui avait rêvé d’être marin pour partir.

Cette sagesse de la cinquantaine issue d’une expérience multiple d’homme pressé est contée dans le mouvement, sans trop d’introspection mais avec ce souci de tirer à chaque fois une morale de l’action et de se réinventer après le Covid – lorsque cela viendra. Il se lit avec passion.

Franck Archimbaud, L’homme qui voulait Otrechoze, 2021, édition Scripta, 439 pages, €23.00 e-book Kindle €5.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Article de Paris-Normandie

Article de l’Auvergnat de Paris pour les Pros des Bistrots et Restos du Grand Paris (depuis 1882)

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Uxmal, le jeu de pelote maya

Un porche qui permet un encadrement esthétique pour les photos de genre permet d’accéder au jeu de pelote. Les deux plates-formes habituelles délimitent une aire de 34 m de long sur 10 m de large orientée nord-sud, où les joueurs se livraient à une lutte brutale à incidences cosmiques. Chaque plate-forme est ornée d’un serpent emplumé dont la tête se voit encore sur l’un des bords. Les anneaux servants de but sont à 6 m de hauteur. Le jeu appelé en nahuatl « tlachtli » se généralise dès le 6ème siècle dans la zone maya et sur la côte du golfe avant de se répandre dans le reste du Mexique jusque vers le 11ème siècle où il se raréfie nettement.

Il est bien connu par les textes recueillis par les Espagnols mais aussi par les restes architecturaux des sites, les sculptures, les maquettes et les figurines. Cortès a même expédié deux joueurs auprès de Charles Quint, que le graveur Weiditz a représenté en Espagne. Il semble que, sur un demi-millénaire, les fonctions du jeu et l’architecture du terrain se soient modifiées. On dénombre au moins 13 types de terrains différents. Les jeux servent au divertissement mais aussi à des rituels de cérémonie. Seuls les fils de nobles s’y affrontent, avec quelques spécialistes.

Deux équipes de 1 à 7 joueurs se partagent le terrain et se renvoient une balle de caoutchouc brut et pleine d’une quinzaine de centimètres de diamètre et pesant dans les trois kilos. La balle ne doit pas tomber au sol dans son camp et le décompte des points s’effectue comme au tennis en fonction des fautes.

Passer la balle dans l’anneau est une performance, sans doute rare, et permet de gagner d’un coup. Le poids de la balle (qui est pleine) fait qu’on ne peut la toucher de la main, du pied ni de la tête. Elle est maintenue en l’air et renvoyée par les hanches, les fesses, les épaules et les avant-bras. Aussi, des ceintures de cuir ou de tissu épais protègent les reins, d’autres protections renforcent la tête, les épaules et les mains d’après les sculptures. Sous ces protections, les joueurs sont nus à l’exception d’un pagne et de sandales. Le fort rebond de la balle et l’enjeu probable du résultat font que le jeu est très violent.

L’hypothèse classique du symbolisme solaire, due à l’orientation souvent nord-sud des terrains et à l’analogie entre le mouvement de la balle et le mouvement de l’astre, n’est plus retenue aujourd’hui par les spécialistes. Ils privilégient plutôt le symbolisme agraire lié aux rites de fertilité. En témoignent les figures de sacrifice par décapitation, les végétaux associés et les symboles lunaires. L’analogie caoutchouc-sève-sang-sperme fonctionnerait ainsi comme un rituel de régénération de la vie, les joueurs combattant juste au-dessus de l’inframonde. Le vaincu y est précipité selon certains rites.

Ce jeu de pelote est remis au goût du jour à notre époque, dans ce mouvement de retour à l’indianité qui est l’un des facteurs d’identité du Mexique. Pour ceux qui veulent l’imaginer dans la pratique, David Morrell, auteur américain de thriller et père du célèbre Rambo, décrit un tel jeu dans son roman d’action Usurpation d’identité (Livre de Poche 1993).

La maison des Tortues borde la maison du Gouverneur. Les tortues sculptées en ronde bosse étaient autrefois peintes en rouge ; elles sont le symbole du dieu de la Pluie, bien nécessaire à invoquer dans ce pays sans eau. Le palais du Gouverneur se dresse sur une esplanade de 181 m sur 153 m, à 12 m de hauteur par rapport au site. Il comprend 24 pièces qui servaient à l’administration de l’état. « Les maisons n’avaient jamais de portes mais des rideaux, jamais de fenêtres mais des trous », nous précise le guide. Le seigneur Tchac et d’autres dignitaires sont représentés. Cent trois masques de Tchac ondulent pour évoquer le soleil rayonnant. Devant le palais gît un autel en forme de croix où est sculpté un jaguar. Peut-être a-t-il servi de trône ?

La pyramide de la Vieille Femme est orientée nord-ouest/sud-est, comme le palais du Gouverneur. Alors que tout le reste du site est plutôt nord-sud. « Le 21 décembre et le 21 juin les rayons de soleil y pénètrent en diagonale », explique le guide. La véritable raison serait peut-être à chercher du côté de Vénus : la planète est apparue dans cet axe comme « étoile du matin » vers 750 de notre ère. La pyramide de la Vieille, du 7ème siècle, est l’un des plus anciens d’Uxmal. Un temple la couronne et un réservoir à ciel ouvert la longe.

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Le voile des illusions de John Curran

L’écrivain anglais William Somerset Maugham fait paraître en 1925 un roman intitulé La Passe dangereuse dont Richard Boleslawski sort un premier film en 1934. John Curran reprend le flambeau en 2006 pour illustrer la Chine des années 20, la beauté somptueusement filmée de sa campagne au bord de la rivière Li, son grouillement de vie autour de l’eau, mais aussi l’archaïsme et les superstitions d’une population paysanne ignare soumise aux seigneurs de la guerre – et la supériorité colonialiste des Blancs apportant « le progrès ». Dans ce décor exotique, les affres d’un couple inassorti : elle gosse de riche futile et égoïste, lui médecin biologiste féru de recherche. Avec, comme toujours dans l’Occident malade de la Bible, le divorce entre sexe charnel (domaine du mal) et « amour » affection (domaine du bien).

Dans les épreuves, les deux vont se rejoindre, comme s’il fallait aller s’exiler en Chine arriérée pour se trouver enfin des points communs. Kitty (Naomi Watts) a la trentaine avancée et est restée fille ; elle se trouve bien chez ses parents et joue au flirt avec les mâles de la « bonne » société. Mais Mère en a marre ; elle aimerait bien que fifille se case, comme sa sœur. Elle est trop difficile, trop frivole, trop centrée sur elle-même dans ces années folles ; l’époque veut qu’un mari fasse mûrir et que des gosses engendrent la responsabilité adulte. Walter (Edward Norton) est docteur bactériologiste et le père de Kitty l’invite à une soirée où Kitty se traine de cocktail en cocktail. Compassé et victorien – mais amoureux d’un coup de foudre – Walter fait sa cour en homme pressé de partir à Shanghai étudier les maladies infectieuses qui prolifèrent (comme toujours) dans la Chine populeuse et sans hygiène. Il connait plus les microbes, vibrions et autres bactéries que les humains et n’a pour guide que la morale conventionnelle prude de l’Angleterre à peine sortie du règne Victoria où même les tables avaient des jupes pour ne pas montrer leurs jambes.

Kitty ne l’aime pas mais son exotisme l’attire, elle dit oui et les voilà mariés, embarqués pour Shanghai où, malgré l’appartement de style grand confort local, elle se sent déclassée. Elle s’ennuie. Walter est pris par ses recherches et tout ce qu’elle aime (danser, flirter, boire, jouer aux cartes) lui parait sans intérêt alors que tout ce qu’il aime lui (les musées, la science, la technique) lui déplaît profondément. Ils ne font l’amour qu’en chemise et dans le noir, selon les préceptes des clercs d’église qui ont la hantise de la chair et du plaisir. Elle préfèrerait la sensualité de la peau nue et de la pleine lumière en féministe aimant le jazz qui décoiffe et les branles du corps. Elle s’assouvit entre les bras du vice-consul anglais Charlie (Liev Schreiber) qui la fait rire, un séducteur marié qui n’hésite pas à donner des coups de canif au contrat avec sa Dorothy. Kitty est prise au piège à glu et Walter le découvre un après-midi où les amants sont en train de baiser dans la touffeur de Shanghai.

Blessé dans son amour, l’orgueil meurtri, il décide alors de partir pour les profondeurs de la campagne chinoise pour aider à étudier et endiguer une épidémie de choléra qui fait rage et il pose à sa femme cet ultimatum : ou elle vient avec lui en épouse repentante liée à son mari pour le meilleur comme pour le pire, ou il demande le divorce pour adultère en exigeant que Charlie divorce lui aussi et l’épouse – puisqu’ils sont « amoureux ». Ainsi poussée dans ses retranchements Kitty, au prénom mièvre, est forcée à prendre enfin ses responsabilités, tout comme Charlie voit déconstruite son image de séducteur sans lendemain. Kitty recule car Charlie fait machine arrière ; pas question de divorce pour aucun des deux, ce serait scandale double, Kitty car elle serait révélée adultère par sa faute, Charlie parce que la société diplomatique n’admet pas ces écarts de conduite dans une carrière.

Kitty suit donc Walter jusque sur la rivière Li. Malgré les formations karstiques grandioses du paysage et le vert des champs de riz et de bambou, Kitty subit cet exil supplémentaire comme une punition. Elle ne se croit toujours pas coupable car un mari, s’il l’aime, doit se faire aimer – ce n’est donc pas sa faute de petite fille passive si elle attend tout de papa et d’époux, faute de Dieu auquel elle ne croit pas tout en singeant la messe. Les convenances « morales » tout comme la soumission « de droit divin » de la femme à l’époux et son infériorité biblique devant les hommes, inhibent toute relation vraie entre homme et femme.

Mais le choléra sévit et les Chinois meurent comme des mouches dans les villages, sur les chemins, la gueule ouverte et la poitrine découverte. Même les enfants. Walter se démène avec le colonel Yu du Kouo-Min-Tang nationaliste (Anthony Wong Chau-Sang) qui voudrait faire entrer son pays dans la modernité contre les gras seigneurs de la guerre, mais les villageois se rebellent et balancent « le porc d’étranger », d’autant que les soldats anglais ont maté une grève dans les usines tenues par de gras industriels anglais en tirant dans le tas. Là encore, considérer les autres en inférieurs nuit aux Anglais : dans leur commerce comme dans leur couple. La production et les échanges s’en ressentent, qu’il s’agisse de faire des gamins ou de s’enrichir. L’amalgame est limpide entre contrat de mariage et contrat commercial : pour l’Anglais d’empire, la femme est destinée à pondre des héritiers et des soldats tandis que les fabriques et le commerce sont destinés à pondre du profit en exploitant la main d’œuvre servile.

Dans la solitude de la campagne chinoise, sans parler la langue ni pouvoir faire salon avec des compatriotes, Kitty s’ennuie. Elle n’a rien dans la tête et ne vit que pour amuser ses sens, sans aucune profondeur. Leur voisin diplomate anglais Waddington (Toby Jones), plus fin et humain que son apparence le laisse penser, s’aperçoit du désarroi de la jeune femme et lui fait rencontrer la mère supérieure du couvent français (Diana Rigg). Tout est frustre mais les enfants sont frais ; Kitty veut aider même si elle ne sait rien faire. Elle trouve quand même un mauvais piano pour remplacer la sœur qui le manœuvrait, décédée du choléra, et elle sait jouer : du jazz enragé qui met le diable au corps des fillettes, du classique Erik Satie plus « apaisé » pour élever leur âme. Car si le couvent recueille des orphelins, il rassemble aussi le surplus d’enfants que les sœurs veulent convertir et qu’elles convainquent les mères de leur confier. La mission apparaît là aussi comme une sorte de commerce où la « production » pro Deo compte.

Kitty se sent enfin utile à la société ; elle s’aperçoit par les conversations des sœurs que son mari se dévoue et qu’il « aime beaucoup les bébés » ; elle peut enfin avoir une conversation avec lui qui tourne autrement qu’autour de ses griefs d’enfant gâtée. Kitty se livre, Walter se desserre, le couple se trouve peu à peu en tâtonnant et ils font enfin l’amour au naturel, à poil comme de vrais singes nus humains. C’est du moins le symbole que le film propose. Et Kitty… est enceinte. Elle a des nausées et s’évanouit mais non, ce n’est pas le choléra, les sœurs accoucheuses sont formelles, c’est un bébé. Sauf que cela fait deux ou trois mois et que l’enfant est donc probablement de Charlie, mais « sans certitude » dit l’épouse adultère pour ne pas blesser son mari retrouvé. Kitty a honte, Walter l’accepte. Il va se dévouer encore plus à la population qui afflue pour se faire soigner et tombe malade – presque volontairement, pour expier. Kitty le soigne mais la solution saline pour le réhydrater manque. Il meurt.

Kitty, dès lors, a un but dans sa vie : honorer sa mémoire et élever son fils – le bébé est un garçon. Le spectateur la retrouve à Londres cinq ans plus tard. Dans la rue où elle rejoint la maison paternelle avec son gamin prénommé Walter en souvenir de son « père », elle rencontre fortuitement Charlie. Qui voudrait bien la reséduire. Mais elle coupe court, elle est enfin adulte et responsable. Charlie ne saura jamais qu’il a un bâtard, ni la famille de Kitty que le petit Walter n’est probablement pas de Walter, son mari légitime.

Un beau film où les sentiments sont le prétexte à une réflexion très vingtième siècle sur les dérives du pouvoir mâle, colonialiste, exploiteur alors que les femmes, après la guerre de 14, s’émancipent et montrent qu’elles valent quelque chose. De quoi remettre profondément en cause ces institutions établies comme le mariage, l’empire, le profit.

DVD Le voile des illusions (The Painted Veil), John Curran, 2006, avec Edward Norton, Naomi Watts, Liev Schreiber, Diana Rigg, Toby Jones, Metropolitan vidéo 2007, 2h06, €8.99 blu-ray €9.50

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Maxime Chattam, Un(e) secte

Un thriller terrifiant qui se passe évidemment là où tout se passe : aux Etats-Unis. La colonisation française des esprits est un fait déconcertant qui fait mal augurer de l’avenir. A quand les « luttes décoloniales » des intellos franchouillards ? Chattam aime à faire peur en attisant les peurs intimes. Ici ce sont les insectes manipulés par une secte, qui n’est autre qu’un GAFAM de plus, une multinationale du numérique – évidemment yankee – dirigée par un juif au nom polonais comme certains autres GAFAM réels.

EneK est l’entreprise d’Edwin Kowalski, devenu milliardaire en dix ans dans le cloud et qui s’est diversifié en rachetant des entreprises de biotech. En injectant des milliards, toute recherche avance à grands pas, malgré les impasses et les limites techniques. D’autres milliards servent à acheter les politiciens, les juges, les flics, les autorités locales, pour qu’elles mettent la poussière sous le tapis lorsqu’il y en a. En bref, pas besoin du gros Q ânon pour voir qu’un Complot est aisé dès qu’on en a tout simplement les moyens.

Or Kowalski est un solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé. Il se venge. Adepte du Surhomme dans la version résumée wikipédé pour Américains ignares qui ne veulent pas se prendre la tête (donc très loin de la version de Nietzsche), il achète des meneurs pour recruter des hommes et des femmes de main pour son grand Dessein. Pas si intelligent que cela, même s’il se prend pour Dieu en mettant en œuvre le grand remplacement. Mais je ne peux vous en dire plus sans déflorer le sujet, ce qui serait dommage tant la sauce monte peu à peu, distillée savamment.

Tout commence par une énigme : une vieille femme qui lit beaucoup se fait bouffer de l’intérieur par araignée et scolopendre. L’histoire se poursuit par l’enquête d’un flic de Los Angeles sur un crime bizarre : un journaliste d’investigation dévoré jusqu’à l’os sans que ses vêtements soient dérangés. Elle se double d’une recherche dans l’intérêt des familles d’une détective privée de New York sur une jeune gothique suicidaire disparue. Les trois cas vont se rencontrer dans une campagne du Kansas où un camp de recherches en biotech, fermé de barbelés, montre une usine dont les cheminées crachent une grosse fumée noire. Le camp, les barbelés, la fumée… Chattam agite le mythe bien connu de l’Horreur, celui qui fait grimper aux rideaux la société, le point G des injures sur le net : le nazisme.

Car le solitaire aigri, enfant malingre et ado méprisé a beau avoir un nom juif, il est nazi ! CQFD. Bizarrement, il n’est pas pédophile alors que les deux vont de pair dans le mythe contemporain… Une erreur de casting dans la démago maximesque ? Ses SA sont des cloportes, une réduction bien connue de l’humain au bestial, sauf que les cloportes, myriapodes et autres arachnides sont ici bien réels et non pas des humains lobotomisés par la propagande. Les infects sont lobotomisés par les phéromones et obéissent à leurs dieux et maîtres pour faire disparaître sous leur venin et mandibules tous ceux qui en savent trop.

Le flic Atticus Gore au nom prédestiné, de la cité des anges, est homo et solitaire lui aussi, mais du côté du bien par la résilience de la musique métal dont il aime à s’assourdir. La détective Kat Kordell, de la grosse pomme, est célibataire et solitaire elle aussi, mais du côté du bien par la résilience de cet enfant que ses hormones désirent avant leur date de péremption. En bref, les deux vont se trouver… pour de nouvelles aventures ?

En attendant, les 550 pages sont bien troussées, captivantes, effrayantes. Et un post-scriptum indique que l’agence des projets de développement de l’armée américaine DARPA a financé dès 2007 des projets sur le contrôle à distance des insectes. Une guerre biologique en plus de la guerre bactériologique, de la guerre chimique et de la guerre atomique. La fiction pourrait donc être déjà en-deçà de la réalité.

Maxime Chattam, Un(e) secte, 2019, Pocket 2021, 550 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Uxmal

« Emergeant soudain des bois nous débouchâmes, pour ma plus totale stupéfaction, sur une vaste étendue dégagée parsemée de monticules, de ruines, de structures pyramidales et de vastes édifices bâtis sur des terrasses. Ces vestiges grandioses étaient bien conservés et richement ornés ». John Lloyd Stephens décrit ainsi sa visite à Uxmal en 1840 (p.249) Aujourd’hui inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Uxmal signifie « trois fois édifié » selon notre guide du site qui parle un bon français.

Il vient nous prendre à l’hôtel et nous dit bonjour en maya – je n’ai pas retenu l’onomatopée fort longue, ni n’ai pu la transcrire. Ce guide a appris la psychologie des Français : paradoxes pour attirer l’attention, anecdotes culturelles pour soutenir le discours, ironie en transition – il en use à loisir. Il évoque la « tache mongole » des Mayas qui disparaît à l’âge de deux ans et la particularité génétique de ne pas supporter le lait qui rapproche les Mayas des Asiatiques. « Si vous rencontrez quelqu’un avec un sourire : c’est un Maya ; s’il a l’air sérieux : c’est un Toltèque, un Olmèque ou autre Pastèque… S’il a des pesos dans les yeux, il est espagnol. »

Les Mayas d’Uxmal savaient gérer l’eau, ce pourquoi ils ont pu édifier une cité dans cette vallée sans puits naturel. L’approvisionnement en eau était assuré par les pluies, recueillies dans deux types de réservoirs : le bassin à ciel ouvert rendu étanche par de l’argile et la citerne souterraine surmontée d’une surface de captage en forme d’entonnoir. La gestion centralisée de l’eau a exigé sans aucun doute l’instauration de pouvoirs centralisés autoritaires. Le système, conçu pour s’adapter à la nature saisonnière des pluies, aux rios étiques et à l’absence de sources permanentes, était le seul moyen efficace de garantir des réserves en eau suffisantes pour assurer les besoins de la population et l’irrigation des champs. Planifier, construire, entretenir le système nécessitait une autorité pour contraindre les masses humaines à bâtir un système collectif.

L’eau reste d’ailleurs un problème au Mexique, surtout dans la capitale dont la pluviosité et les nappes souterraines ne couvrent que 2% des besoins. 67% de la consommation est puisée dans les nappes phréatiques, ce qui rend instable le sol et fait s’effondrer notamment le centre historique de Mexico de 30 cm par an ! Le solde provient d’aqueducs depuis les vallées voisines. Mais la mobilité du sol engendre des ruptures du réseau de distribution, donc des gaspillages, qui rendent le système peu efficace. Les grandes compagnies des eaux internationales, et surtout les premières mondiales que sont les françaises, sont sur les rangs pour créer un réseau efficace à Mexico.

Des datations au carbone 14 du bois ont permis de situer au 6ème siècle la fondation d’Uxmal dont l’apogée aurait été vers 900. Les linteaux de bois au-dessus des portes sont d’origine ; ils ont 1500 ans. « S’ils ont résistés, c’est parce qu’ils ont été cueillis à la pleine lune : pas de liquide, pas de termites », assène le guide. Il ajoute : « site religieux, il est difficile de le comprendre vraiment sans croire. » Le site est abandonné vers 1200 comme Chichen Itza, à l’époque où est fondée la nouvelle cité de Mayapan dans le nord du Yucatan. Les princes sont contraints de vivre dans cette nouvelle capitale où ils servent d’otages et de courtisans aux princes Cocoms. Stephens et Catherwood décrivent les premiers le site au grand public américain. Les premières fouilles sont entreprises en 1929 par Franz Bloom et les travaux de conservations ont commencé en 1943 ; ils sont toujours en cours.

Plus on s’éloigne des Aztèques, plus les civilisations méso-américaines paraissent traditionnelles. Aux petits groupes agricoles et artisans, aux relations égalitaires, succèdent des sociétés plus complexes, hiérarchisées, rassemblées autour de centres administratifs et religieux, pratiquant l’agriculture organisée, la gestion de l’eau et les échanges commerciaux. Mais la prédation humaine connaît ses limites quand le terrain n’est plus favorable. Une démographie trop forte engendre une intense utilisation des sols, ce qui les appauvrit en l’absence d’engrais apportés et les érode sous ce climat. Des disettes apparaissent qui engendrent des conflits entre les villes, les archéologues en ont la preuve. Ce climat de pénurie et de violence aboutit à une rupture entre le peuple paysan et son élite dirigeante et religieuse. Le commerce s’effondre, l’égoïsme croît. Chacun reprend ses billes et émigre vers des terres nouvelles. Les cités sont désertées. Le déclin rapide des Mayas s’explique probablement ainsi. Parfois, une conquête de peuples venus d’ailleurs achève le désastre. Ce fut le cas dans le nord des basses terres du Yucatan.

Nous commençons par la pyramide du Devin de 35 m de haut, appelée ainsi selon une légende de la superstition locale : un nain magicien l’aurait élevée en une seule nuit… Nombre d’oiseaux sont représentés, des colibris, des quetzals. Les oiseaux étaient vénérés par les Mayas qui croyaient qu’ils communiquaient avec les dieux. Les masques de Tchac sculptés sur la pyramide sont 52 comme les siècles mayas et les semaines d’une année. Les monstres sont les puissances cosmiques dont la gueule ouverte donne accès au monde surnaturel. Il suffit d’y entrer. Suit le quadrilatère des Nonnes, une cour de 65 m sur 45 m entourée de bâtiments allongés qui évoquaient les cellules d’un couvent pour les premiers voyageurs. Il fait bon, côté ombre, car le soleil commence à chauffer dur dès avant 10 h ce matin. Un gros lézard préhistorique se prélasse sur la pierre. C’est un varan qui ne craint pas les hommes. Le dessus des portes est décoré d’une frise où pointe le long nez de Tlaloc. Des statues de captifs, de singes et d’oiseaux sur fond géométrique sont d’un bel effet. Un dieu a face de hibou est figuré sur l’édifice est. « Sur l’esplanade vaste comme le soleil, le soleil de pierre danse et repose, nu, face au soleil nu », dit joliment le poète (Octavio Paz, « Liberté sur parole », p.40).

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Chouette chasse au trésor

Le 8 avril 1904 était signé entre la France et le Royaume-Uni le traité de l’Entente cordiale. Le roi Edouard VII et le président Emile Loubet ont trempé leur plume avant d’y apposer leur paraphe.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, en 1994, les éditions de la Chouette d’or lancent une chasse au trésor pour commémorer l’événement – mais la fameuse chouette créée par l’artiste Michel Becker n’a jamais été trouvée et l’auteur des énigmes est mort avec les solutions.

Le 8 avril 2021, après la pandémie et le Brexit, les éditions de la Chouette d’or lancent une nouvelle chasse avec de nouvelles énigmes. Toute une aventure !

Chacun peut trouver la réponse aux énigmes dans un livre publié par les éditions de la Chouette d’or, Le trésor de l’Entente cordiale, dans lequel figure le conte de Pauline Deysson Le trésor des Edrel, traduit en anglais par Stephen Clarke. Une carte au trésor et une boite à outils vous y aident. Si vous y parvenez, vous aurez résolu la moitié du chemin. En effet, la chasse est lancée simultanément en France et au Royaume-Uni et seules les deux moitiés de clé pourront déverrouiller l’écrin de cristal contenant le Coffret d’or d’une valeur de 750 000€, exposé prochainement au musée du Château d’eau de la ville de Rochefort.

Cette nouvelle chasse est organisée avec la collaboration de Vincenzo Bianca, créateur de jeux et expert reconnu mondialement pour la conception d’énigmes.

Michel Becker, Stephen Clarke, Pauline Deysson, Vincenzo Bianca, Le Trésor de l’Entente Cordiale, éditions de la Chouette d’or, 8 avril 2021, 156 pages, €24.90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Campeche

Campeche est un port de pêche d’où partait, du temps de la marine à voiles, un bois célèbre dont on ne se chauffe pas. Il servait à extraire une teinture de nuance bleue à violette en fonction du pH, connue des Aztèques qui l’appelaient « quamochitl ». L’hématine (Haematoxylon campechianum) est un arbre haut pouvant atteindre 10 à 15 mètres avec un tronc rouge et des branches épineuses. Il pousse dans la baie de Campeche au Mexique et, dès le 17ème siècle d’importantes plantations d’hématine sont créées pour l’industrie qui utilise seulement la partie centrale du tronc. L’Europe a commencé à utilisé ce colorant pour remplacer les colorants végétaux domestiques, guède et indigo. Cela a provoqué une récession sur le marché anglais, entraînant diverses guerres entre l’Angleterre et l’Espagne en Amérique latine afin de contrôler les récoltes de bois de Campeche. Pas de Bourses efficaces à l’époque. Au 18ème siècle, 95 % de la soie, du coton, de la laine et du cuir teints en noir étaient faits avec de l’extrait d’hématine. En 1950, la consommation mondiale de bois de Campeche était encore d’environ 70 000 tonnes malgré la forte concurrence des colorants synthétiques. Le colorant actif du bois de Campeche est l’Hématoxyline, découverte en 1810 par Chevreul, un chimiste français de Dijon.

Protégée par des hauts remparts, rassurante par ses bastions, la ville a su créer aux 18ème et 19ème siècles une vie nonchalante, coloniale, exotique, dont il reste quelques demeures, certaines en ruines. Mais c’est en ce lieu le 22 mars 1517 que les Espagnols ont débarqué pour la première fois au Mexique. Le village s’appelait presque comme aujourd’hui, de son nom indien « Ah Kim Pech ». La ville actuelle n’a été fondée qu’en 1540 par les Espagnols sous le nom plus catholique de San Francisco de Campeche.

Du port partaient des cargaisons de bois, de tabac, de poivre, de vanille, de gomme à mâcher et d’encens, toutes richesses qui excitaient les pirates. Ils ont mis la cité à sac à plusieurs reprises au 17ème siècle. Le gouverneur a donc pris en 1688 la décision de construire une enceinte de 2,5 km de long aux murs de 8 m de haut. Elle ne fut achevée qu’en 1704.

La ville historique est basse, sans étages, les façades très colorées. Les patios qui s’ouvrent sont agréables de verdure et entourés de murs aux teintes pastel dans les tons chauds. Des cafés d’hommes s’élève une rumeur sur la rue ; ils sont semi-fermés mais bien vivants à l’intérieur. Toute une tranquille existence machiste s’y déroule derrière les persiennes tirées durant la sieste de midi à trois heures. On boit du café, joue aux dominos, commente le journal, discute de tout et de rien. Pas une femme ici. La convivialité est celle du sud traditionnel, presque arabe, importée avec d’autres choses par les Espagnols.

Les gens que nous croisons dans la rue ou que nous abordons sont plus civilisés que dans l’intérieur du pays. Ils sont ouverts, plus avenants, moins rancuneux et fermés. Même les Indiens de sang. Une petite fille à sa fenêtre sur la rue accepte de se faire prendre en photo dans son cadre. Je le lui demande, elle acquiesce ; elle me fera de grands signes lorsque je passerai un peu plus tard au-dessus de sa rue, en haut du chemin de ronde du fort San Miguel.

Un jeune garçon jouant au bilboquet m’autorise lui aussi à le fixer sur pellicule. Il en est presque fier, retrouvant là un trait typiquement méditerranéen sans le savoir, le plaisir théâtral de paraître, de se sentir beau aux yeux des autres.

Après un large tour dans les rues, nous visitons la cathédrale, près du port. Sa façade comme son intérieur sont sobres. La Vierge y est omniprésente, d’où son nom de « catedral de la Conception ». L’une de ses représentations est dédiée tout spécialement aux prisonniers. Fondée en 1540, elle ne fut achevée que sous la sécurité des remparts, en 1704. Un souterrain sous l’autel permettait aux curés de se mettre à l’abri dans le bastion. Trois adultes sont abîmés en prières en ce mardi après-midi. Les petits enfants qui les accompagnent sont muets, respectueux. En face, le ci-devant palais du Gouvernement date du 19ème siècle.

Le bus reprend la route et passe un peu plus loin sous un arc en pleine forêt : nous sommes désormais entrés dans l’Etat juridique du Yucatan. Nous venons de quitter l’Etat de Campeche. Les villages traversés sont composés de curieuses cabanes ovales bâties de bâtons verticaux serrés surmontés d’un toit de palmes. Au milieu de la terre rouge et des gosses demi-nus qui jouent, c’est fort joli. Nous traversons l’un de ces lieux hors du temps où l’existence se déroule comme il y a plusieurs siècles, l’école obligatoire en plus.

Le contrôle de la frontière d’Etat a lieu un peu plus loin par des militaires en uniforme, fusil d’assaut en bandoulière. Je doute cependant que le chargeur soit garni de balles, à voir la désinvolture avec laquelle le militaire de garde joue avec la détente. Peut-être, comme dans l’armée française, a-t-il son chargeur plein scellé dans l’une de ses poches, avec une liste d’instructions précises pour son emploi, réservé aux cas graves et bien précisés. Je ne peux m’empêcher d’observer que, question sécurité, le poste est loin d’être à la hauteur : si l’un des cinq hommes présents est protégé à 10 m de là par un parapet de pierres à mi-corps, tous les autres sont trop rapprochés. Il suffirait d’une seule rafale tirée par surprise pour les neutraliser en un clin d’œil. J’en conclus qu’il n’y a donc pas grand-chose à contrôler et que le danger est inexistant depuis longtemps.

Luis, le chauffeur, se range sur le bas-côté. Va-t-on assister à la fouille de tous nos bagages ? Pas le moins du monde : il a seulement peur de manquer de carburant et veut en solliciter contre paiement auprès d’un énorme camion Mack qui arrive dans l’autre sens. La transaction se fait pour un bidon de cinq litres et voilà Luis rassuré. Il est sympathique, Luis, il parle un espagnol très compréhensible et explique le Mexique avec pédagogie.

La nuit tombe dans le « microbus » comme ils disent ici. Elle tombe avant la réalité, étant donné le plastique fumé colle sur les vitres. Mais nous arrivons à la nuit vraie à l’hôtel « Mision Uxmal », situé non loin des ruines éponymes. C’est un grand bâtiment de chaîne hôtelière en arc de cercle autour d’une piscine en forme de haricot, avec vue sur le sommet émergé des ruines et larges chambres meublées de télévision. Cela nous change de tous les logements jusqu’à présent. Il y a des sourires dans le groupe, surtout parmi les filles, plus sensibles à ce genre de détail. L’aventure, ça va bien, mais avec une douche chaude et un lit confortable chaque soir !

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Arrogance de cour

Le rapport de la commission Duclert sur la France et le génocide rwandais de 1994 est disponible pour tout public. Il jette un pavé dans la mare. Ce qu’il dit des circonstances de l’intervention de la France au Rwanda intéressera les protagonistes et a déjà été détaillé par les médias. Ce qui m’intéresse est plutôt le fonctionnement de la « démocratie » républicaine. Là, c’est la cata : un roi en sa cour, coupé du monde et isolé dans ses certitudes. La politique comme un grand jeu véhiculée par des mythes (les ethnies, Fachoda, l’emprise américaine), les gens sur le terrain réduits à leur condition d’objets : racisme envers les Noirs et obéissance doigt sur la couture du pantalon pour militaires, diplomates et chercheurs. Le pire de la France, le pire de la gauche, le pire de Mitterrand.

Où est la « démocratie » dans l’absence abyssale du Parlement ? Où est la république dans le trust de la politique étrangère par le seul président ? Où est la raison dans la fièvre idéologique qui aveugle sur ce qui se passe vraiment ? « A la faillite de l’État savant, s’ajoutent les écarts à la norme administrative et éthique qui finissent, lorsqu’ils deviennent fréquents et admis, à entraîner des violations de l’État de droit », est-il écrit dans le rapport. Gouverner, c’est prévoir : là rien n’est prévu. Présider, c’est avoir une hauteur de vues : là personne n’est écouté. Intervenir, c’est avec des objectifs précis et des ordres nets : là, c’est le grand flou ignorant ou gêné. C’est « une constante française, dit le rapport, celle de ne pas poser de mots sur une politique et de ne pas formuler d’objectifs clairs. Une partie de l’explication tient au fait, qu’à aucun moment, une interrogation globale sur la politique militaire française au Rwanda n’est assumée. En effet, les différents acteurs n’ont pas l’occasion de s’interroger sur le caractère atteignable des objectifs et sur la possibilité de mettre des moyens pour y répondre, afin de contribuer efficacement à donner au pouvoir politique les moyens intellectuels dont il a besoin pour affiner sa réflexion et sa décision. »

Aucun contre-pouvoir n’est toléré sous François III, les ministres ferment leur gueule ou s‘en vont, même en cohabitation royale avec un premier ministre chiraquien, le pouvoir élyséen était trop puissant pour se rééquilibrer. Jusqu’au comportement mafieux : « Ces responsabilités sont politiques dans la mesure où les autorités françaises ont fait preuve d’un aveuglement continu dans leur soutien à un régime raciste, corrompu et violent. La Commission a démontré l’existence de pratiques irrégulières d’administration, de chaînes parallèles de communication et même de commandement, de contournement des règles d’engagement et des procédures légales, d’actes d’intimidation et d’entreprises d’éviction de responsables ou d’agents. Les administrations ont été livrées à un environnement de décisions souvent opaques, les obligeant à s’adapter et à se gouverner elles-mêmes. »

Aucun diplomate n’est lu et quiconque élève une voix discordante se voit sanctionné dans sa carrière. « Les diplomates épousent sans distance ou réserve la position dominante des autorités, et une administration imperméable aux savoirs critiques dont ceux de la recherche ou même ceux produits dans le périmètre du Quai comme les analyses du CAP », note le rapport. Antoine Anfré, jeune stagiaire qui avait émis un avis différent est sanctionné dans sa note administrative. Or, écrit le rapport (et cela demeure valable aujourd’hui, « répondre à une notation vexatoire n’est pas conseillé. La réaction de l’agent à cette situation contribue même à l’évaluation de son profil et aux garanties que la hiérarchie souhaite obtenir sur la loyauté des cadres – celle-ci s’entendant généralement sous l’angle de la soumission. »

Aucun militaire n’est cru, même les agents de la DGSE pourtant sur le terrain, tant « il faut » à tout prix, quoi qu’il en coûte, désigner les coupables a priori, les Tutsi « étrangers » du parti d’opposition réfugiés et forcément aidés par l’Ouganda voisin. « Entre le colonel Sartre et l’amiral Lanxade, deux conceptions de l’injonction de regarder s’opposent manifestement. Le premier s’applique à regarder la réalité du terrain, qui est d’une difficulté sans nom, le second s’emploie à faire voir une réalité attendue », relate le rapport. Au mépris des faits, sourd aux avertissements, aveugle aux réalités. « La faiblesse des contre-pouvoirs est aussi liée à une forme de faillite intellectuelle des élites administratives et politiques dans leurs entreprises de définition d’une stratégie française au Rwanda », écrit implacablement le rapport.

« Cette faillite a plusieurs causes, disent encore les rapporteurs : organisation des administrations, difficulté à faire émerger des opinions discordantes sans risque pour ceux qui les porteraient, pesanteur générale des représentations concernant cette région de l’Afrique et les enjeux qui lui sont propres mais aussi des préconceptions globales concernant les pays africains, une crise de la pensée française qui s’empêche de concevoir la réalité du Rwanda et lui en substitue une autre ». C’est curieux, en lisant cela le lecteur se prend à penser à aujourd’hui.

La gestion de la crise pandémique n’est guère meilleure que celle du Rwanda. Peut-être connait-on un président moins royal et une cour moins sectaire, mais les administrations restent tout aussi formalistes et bureaucratiques, les opinions discordantes sérieuses sont tout aussi déconsidérées, ceux qui les portent tout aussi mis à l’écart et les représentations du virus tout aussi ancrées dans les biais et les préjugés. Le Coronavirus, comme le Rwanda, suscite la même crise de la pensée française. « D’importantes questions, cruciales même, se posent sur la collecte et les circuits d’information, sur le rejet des analyses dissidentes et des savoirs indépendants, dont ceux des chercheurs et universitaires, sur le poids de représentations fermées et unilatérales, sur la situation d’impensé du processus génocidaire, sur les choix d’occultation versus médiatisation, sur les actes d’hostilité conduits contre les institutions prônant une autre politique, sur les procédés de marginalisation de celles qui contesteraient les processus unilatéraux de décision. Ces questions se posent aujourd’hui », rappelle le rapport sur le Rwanda.

La différence entre 1994 et 2020 réside dans l’Internet, les réseaux et les médias en continu. Par leur acharnement de roquets, leurs courtes vues et leur véhémence de procureurs férus de « principes » abstraits et de yakas péremptoires, ils empêchent de penser – si jamais il restait de vrais intellos pour le faire. Je n’en vois pas beaucoup. Ou ils se taisent, prudents devant la diversité des chiennes de garde et autres dénonciateurs prêts à dégainer les premiers au cas où l’on oserait contester ce que l’on « doit » penser sur le moment. Qu’on se souvienne de l’ineptie hydroxychloroquine, vantée par un éminent professeur de Marseille « à la télé » (donc c’est vrai). Ceux qui émettaient des doutes risquaient d’être lynchés. Dans l’autre sens, les Complotistes permanents (cela semble un trait de tempérament) doutaient de tout ce qui était officiel pour se ruer sur tout ce qui était farfelu (donc non officiel), jusqu’à ce que le Clown en chef de cette bande négationniste aille jusqu’à prôner officiellement « à la télé » (donc c’est vrai) qu’on inocule de l’eau de javel dans les poumons des covidés – puisque ça désinfecte, hein ? Les morts étaient niés, les mesures barrières étaient vues comme d’inacceptables restriction à la liberté absolue de ces libertariens de théorie (qu’on les lâche dans la jungle sans Etat où règne la démerde perso et la loi du plus fort, ils viendront bientôt supplier qu’on les reprenne en société !)…

L’une des conclusions du rapport : « La responsabilité éthique est posée lorsque la vérité des faits est repoussée au profit de constructions idéologiques, lorsque des pensées critiques qui tentent de s’y opposer sont combattues, lorsque l’action se sépare de la pensée et se nourrit de sa propre logique de pouvoir, lorsque des autorités disposant d’un pouvoir d’action réelle renoncent à modifier le cours des événements. » Ainsi du juridisme pointilleux opposé au « nous sommes en guerre », du pouvoir abandonné aux « experts soignants » au détriment de la politique – la gestion de la cité -, de la démission française sur l’Europe malgré le « quoi qu’il en coûte ». L’arrogance est peut-être moins de cour, plus énarchique et diplômée, mais elle est là.

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Bain caraïbe

Nous revenons au village lacandon en taxi, appelé par radio depuis la cabane du gardien. Le déjeuner n’est pas prêt : si nous n’étions pas revenus, il aurait été inutile de gaspiller de la marchandise. J’ai le temps (je suis le seul) de prendre une douche à l’eau froide du rio passé en force dans les tubes sanitaires. J’ai le temps encore d’acheter à la case-boutique, puis de boire, une bière Modelo pour 15 pesos. J’ai le temps enfin de regarder œuvrer les deux jeunes garçons en tunique blanche, les fils de Poncho. L’aîné peut avoir onze ans, le cadet huit, peut-être. Ils construisent en lattes de bambous et fines lianes une cage pour un oiseau vivant qu’ils ont attrapé au filet. La bête est à leurs pieds, entortillée dans les mailles, et se débat faiblement.

Le poulet, derrière lequel on a couru à notre arrivée, est enfin plumé, vidé et grillé. Accompagné de frites françaises et de riz, il fera notre repas. Des tranches de fruits de la forêt, ananas, papaye et pastèque l’achèveront, servis dans une bassine en plastique. Nous avions faim d’avoir marché toute la matinée !

Le bus est cette fois correctement climatisé, malgré les sempiternelles remarques elles aussi « à la française » des frileuses chroniques que tout changement hante, même d’atmosphère. Il nous reconduit plus vite qu’hier à Palenque. Thomas veut se servir d’internet et nous avons tout le temps. Le bus nous arrête donc au centre de la ville de Palenque, que nous n’avions pas encore vue. Nous déambulons par la rue principale de ce qui apparaît comme un gros bourg sans intérêt autre que commercial. Ici se rencontrent les produits des campagnes comme ceux venus de la ville. C’est un lieu d’échanges où règne en maître l’électroménager. Quelques agences de tourisme proposent des circuits en anglais ou en espagnol.

Sur le Zocalo où nous attendons le retour des flâneurs, assis sur un banc à quelques-uns, j’observe trois filles qui passent. Elles aiment sortir en groupe, faisant front solidaire contre les dragues des mâles s’il en est. Deux d’entre elles se tiennent par le bras. Elles portent un jean très moulant ou un bermuda noir, de hauts talons pour mettre en valeur leurs mollets, des hauts colorés et ultramoulants pour mettre en valeur leurs mensurations et attirer le regard qu’il faut là où il faut. Elles ont, comme les garçons d’ici, un visage quelconque, mais savent mettre leur physique en valeur. Un nuage de parfum persiste dans leur sillage pour qu’on puisse les suivre à la trace. Elles jouent les leurres pour les machos. Ceux-ci, déjà allumés, les suivent du regard. Les filles d’ici sont sans doute « sages », la province étant encore plus traditionnelle dans les sociétés traditionnelles. Mais elles ont appris de la télé et des feuilletons américains qu’il est bon de séduire avant d’épouser. Une fois la première maternité intervenue, adieu minceur, drague et vêtements moulants.

Après cette exploration ethnologique de la faune locale, après avoir croisé de gros flics au pétard macho pesant dans les deux kilos sur la hanche et des ménagères attirées par les vitrines de frigos, machines à laver et autres cafetières électrisées, nous rejoignons les Cabañas de l’hôtel Pancham pour y prendre une vraie douche et dîner.

Il a plu cette nuit, une longue averse tropicale qui crépite sur les feuilles et le toit et goutte ensuite, interminablement. Cet égouttement prolongé provoque le glapissement de filles, des anglo-saxonnes ivres qui rentrent dans leurs cabanes aux premières heures de la matinée sans se soucier des autres. Ces douches venues du ciel m’apparaissent comme un déversement providentiel sur leur égoïsme obtus, un vrai châtiment protestant pour les laver de leurs excès et de leur irrespect foncier du sommeil des autres. Mais, sensualité de la nuit brusquement fraîchie, le diable les guettait derrière un bananier, poilu et en sandales, j’imagine. Car les glapissements se sont mués subitement en râles.

Une part de la jeunesse nord-américaine vient au Mexique traîner son spleen indécrottable et rechercher les sensations fortes de l’exotisme. La morale protestante est si stricte qu’une fois passée la frontière, tout semble permis. Et l’on se vautre alors dans les débauches offertes par les « barbares » (ceux qui ne parlent pas anglais). Coiffures afro ou barbes rousses, toutes et tous portent l’invariable uniforme de l’anglo-saxon en détente : short, débardeur et sandales. Cela sans la moindre considération non plus pour la pudeur du pays. Les Etats-Unis n’éclairent-ils pas le reste du monde ? Cette bonne conscience messianique les éloigne inexorablement des autres sans qu’ils en prennent conscience. Ils sont tout effarés lorsqu’on leur en fait la remarque.

La route vers Campeche, plus de 300 km à faire, regorge de « topes », ces cassis volontairement placés pour ralentir les véhicules. Nous traversons une plaine arborée où la culture s’effectue encore sur brûlis. Des haciendas aux nombreuses vaches sont surmontées d’éoliennes pour donner l’énergie à la pompe qui remonte l’eau du sous-sol pour abreuver les bêtes. Antennes radios, quelques chevaux et pick-up yankees complètent la panoplie des parfaits cow-boys d’ici qui singent leurs grands frères du nord. Nous suivons de gros « semi-remolque » (en mexicain dans le texte) chargés de fret qu’il nous faut doubler « con precaution », ainsi qu’il est pédagogiquement indiqué au-dessus des feux arrière. La route est droite, mais mal stabilisée. Des cars de transports scolaires ont souvent vidé leur cargaison de garçons et de filles sur un pré pelé ou dans une cour bétonnée d’une école de campagne. Où vont-ils ainsi à la journée ? Visiter un site ? Voir une grande ville ? Est-ce l’heure de la pause ou du pique-nique ? Les garçons, chemise blanche et pantalon noir, jouent au foot sur l’herbe pelée avec leurs chaussures de ville. Les filles, assises à plusieurs autour du terrain, les regardent et commentent peut-être leurs sourires.

Près du viaduc : la mer. L’océan Atlantique du golfe du Mexique, jaune pastis et bleu turquoise tel qu’aux Caraïbes, à quelques centaines de milles en face. Le fond est de sable coquillier blanc et les vagues sont mousseuses. L’eau est chaude, autour de 26° probablement. Le goût du sel et l’odeur de poisson grillé qui monte de la paillote installée les pieds dans l’eau mettent en appétit.

Après le bain et le séchage au soleil, après quelques photos de mer, de mouettes et d’ambiance, après avoir ramassé et trié quelques gros coquillages qui prolifèrent sur l’estran, nous allons déjeuner. Une bière fraîche de marque Sol pour changer, une soupe de légumes en entrée, un rouget grillé humé depuis déjà quelque temps et une salade de fruits divers pour finir. La bière est acide, un peu dans la saveur de la Gueuse, elle est meilleure encore avec un peu de citron comme nous le conseille Hélène qui s’y connaît. L’étiquette revendique « la bière de Moctezuma ». Il n’est plus là pour le contredire.

Nous repartons pour deux heures de route sur des chansons angevines du groupe La Tordue qu’aime Thomas et qu’il a apporté sous forme de CD.

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Les anges de la nuit de Phil Joanou

Film noir des bas-fonds de New York où les gangs irlandais et italiens se disputent le marché des bars et de la drogue, film de la violence gratuite aux extrêmes, typique des années libertariennes post-Reagan, film de double-jeu et de trahison, Les anges de la nuit va au-delà des apparences.

Hell’s Kitchen est le quartier populaire irlandais de plus en plus exproprié pour faire de la place aux bourgeois nouveaux riches des années fric. Terry Noonan (Sean Penn) revient après douze ans. Il y est né, y a grandi avec son ami Jackie Flannery (Gary Oldman), et y a connu son premier amour d’adolescent avec Kathleen (Robin Wright), la sœur de Jackie. Ce dernier appartient à la bande de son frère Franckie (Ed Harris) et invite Terry à les rejoindre. Franckie est une caricature d’Irlandais, grande gueule, toujours bourré, émotif et cyclothymique mais fidèle en amitié et tireur expert. Kathleen et Franckie sont restés froids et au plus près de leurs intérêts égoïstes.

Terry se fait connaître en descendant deux dealers qui voulaient le braquer lors d’une transaction avec un comparse. Tout se sait très vite dans le petit milieu de la pègre et le voilà intronisé. Il se révèle très vite que le beau Terry est un flic infiltré pour faire tomber les bandes, un sous-marin dont la violence est à blanc. Comme Franckie, qui a peu d’envergure et le sait, veut s’allier à un parrain de la pègre italienne, il va devoir prouver son « respect » au Rital. Ce qui veut dire faire la justice lui-même auprès de ses hommes, anarchistes et romantiques dans l’âme. Il va descendre Stevie (John C. Reilly), qui a le tort de devoir une petite somme, 8000 $, à un prêteur de la mafia ; il va descendre son propre frère Jackie, qui a le tort d’avoir dû se faire respecter par trois Ritals au bar. La mafia a la discipline et le nombre pour elle et Franckie ne comprend pas qu’en décimant ses propres troupes il se met à sa merci.

Mais il fait pire dans cet engrenage où il s’engage à l’aveugle : il sème la zizanie dans son propre camp. En cherchant à camoufler son égorgement de Stevie en acte des rivaux italiens, il pousse son frère à riposter avec les premiers venus de l’autre camp ; en cherchant à camoufler son assassinat de Jackie sur un quai désert, il pousse Terry à outrepasser ses pouvoirs de flic et à user de la loi du talion. Il y passera, après toute sa bande, par le seul pistolet du flic qu’il a eu le tort de sous-estimer.

Le rêve n’est jamais la réalité et l’intelligence est de l’y adapter. Il semble que les Irlandais de New York en soient incapables, d’où leur élimination darwinienne : par les bourgeois sur leurs logements, par les Ritals sur leur territoire de racket, par leur indiscipline face aux rivaux. Franckie est un faux chef qui a besoin d’être seul avec du café pour réfléchir alors qu’il faudrait consulter et agir ; Jackie est un faux mec inapte à toute vie en commun, qui cherche à s’oublier dans l’alcool, la clope et la violence, et qui finira selon sa trajectoire annoncée ; Kathleen est une fille qui a de l’ambition mais qui n’a pas la capacité à quitter ce quartier et ses fréquentations pour refaire sa vie ailleurs, incapable d’aimer tout en restant viscéralement attachée ; Terry est un faux flic qui se déguise en faux truand avant de se perdre dans ses masques et de résoudre l’affaire par le pire : tuer tout le monde. Les frustrations adolescentes ne sont jamais surmontées et, dans les Etats-Unis de Reagan, c’est une condamnation à mort.

L’espace urbain est à tout le monde, à chacun d’y faire son trou. New York est la ville cosmopolite, à chaque peuple d’y faire sa loi. Aucun Noir dans le film, aucun Juif ; tout se passe entre Blancs, entre nord et sud, Irlandais et Italiens. La Ville vit la nuit, hantée par ses « anges » noirs, leur violence, leur alcoolisme fumeur et leur baise. Le passé…

DVD Les anges de la nuit (State of Grace), Phil Joanou, 1990, avec Sean Penn, Ed Harris, Gary Oldman, Robin Wright, John Turturro, Rimini éditions 2019, 2h08, €11.90 blu-ray €9.98

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