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Poltergeist de Tobe Hopper

Un film d’époque, dans les 100 Thrills américains, qui reprend les fantasmes de Steven Spielberg, son scénariste et producteur. Occupé par le tournage d’E .T., il a laissé à Tobe, le massacreur à la tronçonneuse, le soin de la réalisation.

Comme toujours, prenez une famille moyenne américaine, trois enfants, habitant une banlieue pavillonnaire en Californie, un père agent immobilier qui fait bien son travail, réussit et lit une biographie de Reagan le nouveau président républicain, en bref Monsieur et Madame Tout-le-monde avec enfants et chien. Ajoutez quelques épices, des incidents inexpliqués comme cette télévision allumée après la fin des programmes qui scintille et dans laquelle la benjamine de 5 ans entend des voix, ou ces chaises qui bougent toutes seules. Agitez bien en faisant monter la mayonnaise dramatique des événements – puis faites exploser en apothéose, en livrant une explication sinon rationnelle, du moins crédible. Et vous avez un thriller à grand succès à sa sortie (123 millions de dollars), qui fera des petits (Poltergeist 2, Poltergeist 3, novelisation – et même une série). Spielberg sait y faire.

Fatigué, Steven (Craig T Nelson) s’endort devant la sempiternelle télé américaine, dont il regarde les émissions jusqu’à la fin sans vraiment les voir, juste en bruit de fond. Sa fille cadette Carol-Anne (Heather O’Rourke) se réveille et descend l’escalier ; elle s’assoit devant la neige qui a envahi l’écran après l’hymne américain qui clôt les programmes. Elle voit des choses, entend des voix ; c’est une enfant, elle perçoit ce que les adultes ne perçoivent plus.

La nuit suivante, un orage gronde et éclate, les petits ont peur, ils se réfugient dans le grand lit des parents. Une fois de plus, la télé se termine et émet de la neige. Carol-Anne se remet devant l’écran et une apparition surgit, nuée fantomatique qui envahit la chambre ; toute la maison se met à trembler comme sous séisme. Et la petite fille déclare : « ils sont ici » (They’re Here – titre du film en américain). C’est qu’une tornade est passée sur la maison, laissant planer un doute.

Le lendemain, grand soleil, mais au petit-déjeuner, le verre du garçon de 9 ans Robbie (Oliver Robins) se brise plein, inondant sa grande sœur de 16 ans Dana (Dominique Dunne)  ; ce n’est pas de sa faute. De même, ses couverts sont tordus. C’est le chien qui fait le beau devant personne, comme si un être se tenait au-dessus de lui. Puis ce sont des chaises qui se déplacent, la table qui est desservie sans intervention de quiconque, les chaises qui s’empilent alors que la maîtresse de maison Diane (JoBeth Williams) exige qu’elles soient toujours rangées à leur place contre la table ronde.

La nuit est pire, les phobies de chacun se révèlent. Le vieil arbre taillé et tordu du jardin fait peur à Robbie, mignon années 1980 avec ses cheveux en casque et ses dents de lapin, mais son père minimise : il a toujours été là. Au lieu de tirer les rideaux ou de baisser les stores, il laisse la vitre directement sur la nuit américaine, selon la manie de ne jamais fermer les volets du style ‘on a rien à cacher’. L’arbre tend soudain ses branches au travers de la vitre et emporte le gamin terrorisé en pyjama. C’est le père qui va le sauver, grimpant au-dehors par le tronc, les deux chuteront dans la piscine en train d’être creusée et ressortiront couverts de boue (autre fantasme quasi sexuel de Spielberg). Pendant ce temps, Carol-Anne est aspirée dans le placard à jouets de la chambre d’enfant par une force maléfique ; sa mère ne la surveille même pas, croyant « la chambre » un sanctuaire de sécurité (autre fantasme américain, au point de créer désormais la « pièce sécurisée » de la maison dans ladite chambre).

La piscine, justement. On sait les maisons américains bâties de préfabriqué en cloisons comme du papier à cigarette sur une charpente de bois sans aucune fondation. Or la piscine doit être creusée, entamer la terre. Un lieu qu’occupait jadis un ancien cimetière et que le promoteur a eu pour presque rien pour cette raison. Il a dès lors engagé des vendeurs pour ses pavillons, et Steven est le meilleur d’entre eux, responsable de 42 % des ventes. Sa maison est la première construite et lui a été confiée pour habiter. Le sacrilège – mais il ne le savait pas – est de creuser pour déterrer les morts car son patron (James Karen) n’avait pas fait « déplacer le cimetière » mais seulement les pierres tombales.

Morts dérangés qui se vengent via la petite fille blonde craquante (un vrai rêve WASP américain – qui mourra à 12 ans de septicémie par la carence du système de santé américain). Elle représente pour eux la vitalité qu’ils ont perdue, selon une médium engagée pour « assainir » la maison. Car les parents s’empressent d’aller consulter des parapsychologues de l’université de Californie, les docteurs Lesh, Ryan et Marty, après s’être enquis auprès de leurs voisins s’ils avaient eux aussi connu des événements anormaux chez eux. Ils sont les seuls, et les savants apportent une débauche de matériel d’enregistrement pour étudier le phénomène. Spielberg s’en moque un peu, celui qui photographie à la va-vite (Martin Casella) a oublié de retirer le bouchons de l’objectif, celui chargé de surveiller les écrans (Richard Lawson) ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien, lisant un magazine tout en ayant des écouteurs sur les oreilles.

Dana l’ado va chez son petit copain, Robbie le gamin est envoyé chez ses grands-parents. Les parents restent, persuadés que Carol-Anne est encore là ; ils l’entendent parfois lorsqu’elle est appelée, mais elle ne peut revenir. La médium Tangina (Zelda Rubinstein) est alors convoquée, une naine au chignon qui parle d’une voix de petite fille mais s’avère efficace. Elle met en place tout un processus avec balles écrites et corde, pour récupérer Carol-Anne, prisonnière des âmes perdues qui ne « sont pas entrées dans la lumière ». L’entrée vers l’autre dimension est dans le placard de la chambre des enfants où Carol-Ann a disparu, et la sortie au travers du plafond de la salle de séjour… Après bien des cris et des extrêmes émotionnels, Diane revient avec sa fille Carol-Anne, toutes deux engluées de matières organiques comme si elles sortaient d’un ventre maternel. Signe de leur renaissance.

Tout va bien, la maison est désormais « assainie », les âmes perdues ont trouvé le chemin. Mais la famille veut déménager, le père ne supporte pas les mensonges de son patron sur l’origine du terrain, ce qui l’a obligé lui-même à omettre ces faits aux clients à qui il a vendu les pavillons. Sauf que… le film n’est pas fini.

La dernière soirée avant le départ, le camion des effets personnels et des principaux meubles étant déjà parti, tout recommence. Steven va régler les derniers détails de son départ au bureau, Dana l’ado va dire adieu à son petit copain, Diane, Robbie et Carol-Anne restent seuls dans la maison. Diane couche les enfants, prend un bain, se délasse en sécurité. Croit-elle.

C’est alors l’apothéose. Ce ne sont plus les âmes perdues mais carrément la « Bête » qui entourloupe Diane en la faisant grimper au plafond (métaphore sexuelle) et tente d’enlever Robbie à l’aide du clown qui est sur la chaise en face du lit. Spielberg a toujours eu peur des clowns. Moi-même je ne les aime pas. Leur sourire idiot et leur maquillage forcé au nez rouge m’ont toujours parus tristes, leurs rires grinçants et menaçants, comme s’ils voulaient se venger des autres par leur ressentiment déguisé en blagues. Robbie en a une peur bleue, il voile la face de clown chaque soir avant de s’endormir. Mais celui-ci lui saute dessus, tente de l’étrangler avec ses bras souples de poupée (il a failli en vrai, les fils de marionnette étant mal réglés!). Le gamin, robuste, se défend en pyjama rouge à col ouvert comme une tenue de judo ; il maîtrise le gnome et le jette dans le placard. Lequel tente alors d’aspirer les enfants dans « l’autre » dimension. Diane les sauve en parvenant à prendre la main de son fils tandis que lui tient la main de sa sœur (fantasme de fraternité familiale typiquement américain).

Ils fuient la maison hantée mais Diane chute dans la boue de la piscine, où les cercueils remontent à la surface, crèvent la terre, libèrent leurs cadavres décomposés et grimaçants (de vrais squelettes humains, non crédités). Steven vient tout juste de revenir et tous se précipitent dans la voiture, en happant Dana au passage, que son petit copain motorisé vient de ramener. Plus une minute dans cette maison ! Laquelle d’ailleurs implose et se replie comme un château de cartes, emportée dans la nuit – la seule du lotissement – sous les yeux des voisins suspicieux.

Dans le motel où ils couchent durant le trajet vers leur nouvelle vie, Steven évacue le perpétuel téléviseur de la chambre sur le balcon…

Sous couvert de conte horrifique, le duo Spielberg/Hopper fait une satire de l’american way of life des années contentes d’elles-mêmes : la famille en banlieue, les enfants tous beaux et bien faits, le père qui travaille au mieux, le patron toujours véreux, les maisons en préfab, les frayeurs nocturnes des enfants en-dessous de 12 ans, la télé par laquelle le mal s’insinue dans la famille. Du grand art.

DVD Poltergeist (They’re Here !), Tobe Hopper, 1982, avec JoBeth Williams, Craig T. Nelson, Beatrice Straight, Dominique Dunne, Oliver Robins, Warner Home Video 2007, doublé français ou sous-titres, 1h54, €14,81, Blu-ray Universal Pictures €14,27

DVD Poltergeist 1, 2 et 3, Warner Bros 2020, anglais sous-titré français, 4h50, €19,95 Blu-ray €25,87

Pour les Poltergeist 2 et 3 doublés en français, voir les liens en début de texte.

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Paul Guimard, L’ironie du sort

Paul Guimard, qui fut pendant la guerre journaliste de des faits divers à L’Ouest-Éclair est mort il y a 20 ans, en mai 2004, à 83 ans. François Mitterrand l’approchera vers 1965 et ils deviendront proches. Tous deux aimaient à songer au destin, à la mort, à l’au-delà possible.

Chacun croit maîtriser son destin et donc être libre, alors que le sort est ironique et, à dix secondes près, peut changer votre sort à tout jamais. C’est ce qui est arrivé au jeune Antoine Desvrières, 22 ans, un résistant de Nantes chargé de tuer un enquêteur de la Wehrmacht qui a accumulé un dossier sur leur réseau clandestin. Le lieutenant Werner de Rompsay est issu de Huguenots français émigrés en Allemagne après le diktat du Roi-Soleil révoquant l’édit de Nantes qui tolérait la religion réformée. Désormais Allemand, portant un prénom allemand, le lieutenant aristocrate combat pour sa patrie et traque les terroristes. Antoine est tout aussi légitime que lui à résister à l’occupation et à tuer l’ennemi. Là n’est pas la question.

La question est : va-t-il réussir ?

Tout est minutieusement préparé, l’arme, l’heure, le lieu, l’itinéraire de fuite, l’alibi. A onze heure du soir précise, dissimulé dans l’ombre d’un porche après le couvre-feu, Antoine est prêt à tirer avec un pistolet Wembley de 9 mm. Il attend le lieutenant qui rentre tous les soirs à pied de la Kommandantur jusqu’au logis de sa maîtresse, la jeune Micheline de 19 ans qui se laisse sauter sans vergogne. Antoine vient de quitter Marie-Anne de Hauteclaire, sa fiancée, fille d’un bâtonnier pétainiste mais en révolte contre ses conceptions archaïques du monde et de la société. Ils ont déjà fait l’amour, elle attend un enfant. Antoine ne le sait pas encore.

Dès lors, le destin va s’en mêler. Le chauffeur de la patrouille, Helmut Eidemann, a du mal à démarrer sa traction-avant Citroën, souvent en panne. À quelques secondes d’intervalle, il fera basculer le destin. Aurait-il réussi auparavant, tout se serait passé comme prévu. Hélas, il a eu une douzaine de secondes de retard, et a surgi dans la rue plein phares juste au moment où Antoine venait de tirer et de tuer le lieutenant. Il a saisi son pistolet et l’a déchargé sur la silhouette, le blessant aux jambes. Antoine est pris, il sera interrogé et condamné à mort. Marianne, sa fiancée, se consolera dans les bras de Jean, l’ami le plus cher d’Antoine et tous les deux élèveront le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’ils prénommeront Antoine.

Ou alors, seconde hypothèse, le chauffeur a démarré à l’heure et a pu rattraper au lieutenant, lui proposant de lui faire faire un bout de chemin en voiture, juste avant qu’Antoine ne puisse tirer. L’opération a donc échoué et le dossier accumulé par Werner et donné à la Gestapo va démanteler tout le réseau. Antoine ne sera pas inquiété, mais Jean, qui travaille à l’Ouest–Eclair, sera raflé, interrogé et condamné à mort. Antoine se mariera avec Marie–Anne et ils élèveront ensemble le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’il prénommeront Jean, le nom du meilleur ami disparu.

Telle est l’ironie du sort. Une sorte de grain de sable qui enraye les mécaniques les mieux huilées. Les conséquences de ces deux scénarios se feront ressentir en ondes concentriques bien des années après encore. Dans le premier cas, Antoine sera un héros et son beau-père pétainiste sera blanchi des accusations de collaboration, tandis que que dans le second, il sera radié du barreau et déchu de sa Légion d’honneur. Dans le premier cas, le père d’Antoine deviendra maire du petit village natal près de Nantes, dans le second il restera professeur dans la ville jusqu’à sa retraite.

Et Antoine, s’il vit, divorcera quelques années plus tard lorsque son fils aura dans les 13 ans. Marie Anne qui avait épousé un héros de guerre a vécu avec un fonctionnaire international à l’Unesco devenu plan-plan. Elle ne pourra le supporter. Antoine rencontrera Ursula sur le seuil de son bureau, une Suissesse à la famille dont les bifurcations du destin ont été nombreuses. Il en prendra conscience dans l’album de photos déposé exprès sur sa table de nuit.

Au fond, quoi que l’on fasse, notre liberté ne s’exerce que dans les limites du hasard. Toute une série de causes surviennent au même moment qui empêchent parfois de réaliser ce que l’on a prévu. Nous n’avons pas plus de prise sur notre existence que le capitaine sur son frêle esquif dans une mer démontée. À nous de surnager et de nous adapter ou, quand il s’agit de vie ou de mort, de subir le sort qui nous est imparti.

Un film d’Édouard Molinaro a été tiré de ce roman en 1974 mais il ne fait pas l’objet d’édition en DVD.Il reste que ce court texte alimente la réflexion sur le hasard et la nécessité, la liberté et le destin.

Paul Guimard, L’ironie du sort, 1961, Folio 1974, 160 pages, €7,80

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Brainstorm de Douglas Trumbull

Enregistrer les émotions, les partager, léguer une bande intégrale des âmes mortes… tel est le propos ambitieux de ce film de science-fiction du tout début des années 1980, époque où la science apparaissait comme un espoir et comme un danger. Espoir pour approfondir l’humain en l’homme, danger parce qu’elle tentait diablement les militaires.

Lilian Reynolds (Louise Fletcher) est une femme chercheuse toujours la clope au bec – manie de ces années-là. Elle décédera d’une crise cardiaque, emportée par son projet, en léguant à son chercheur associé Mike Brace (l’étrange Christopher Walken) l’enregistrement de sa mort effectué in extremis alors qu’elle est à l’agonie. Mais la Science exige le sacrifice ultime. Tous deux ont expérimenté un casque qui absorbe et restitue les sensations d’un corps et d’un cerveau. On peut ainsi lire dans l’âme humaine, bien mieux que les psy, ou piloter à distance un aéronef. Mais aussi, ce qui est plus dangereux, se repasser en boucle un orgasme jusqu’à épuisement ou diffuser à ses proches des traumatismes enfouis. Car la science reste un outil, elle est comme la langue d’Esope la meilleure ET la pire des choses – à la fois, selon son usage.

C’est ainsi que le couple de Mike et de Karen (Natalie Wood), lassé d’une douzaine d’années de mariage, peut se ressourcer lorsque Mike revit les émotions enfouies toujours intactes de son amour premier. Le gamin issu du couple, Chris (Jason Lively), un ado de 12 ans toujours en slip et curieux de ce que fait son père, n’est qu’un accessoire, « innocent » selon l’imagerie d’Hollywood. Le chercheur s’occupe peu de lui et le rattrape in extremis lorsqu’il coiffe le casque aux émotions et qu’il en reçoit un choc psychotique qui le mènera à l’hôpital.

Le film est assez peu explicite sur les recherches et sur ses buts, préférant les effets spéciaux, ce qui le rend touffu. La romance du couple compense l’obsession de la chercheuse tandis que les dangers sont démontrés par plusieurs expériences de choc émotionnel. Mais l’humanisme prévaut. Mike, après le décès au travail de sa chef et partenaire Lilian, va visionner en entier sa bande et pénétrer son âme morte. Même si les captations sont espionnées par les militaires qui cherchent à faire de cette découverte une arme pour laver le cerveau ou piloter de futurs drones plutôt qu’un soin psychique, Mike monte tout un scénario pour déjouer les codes auxquels il n’a plus accès, la surveillance de son chef de centre qui l’a viré et a mis sous coffre la bande.

C’est là que l’ironie apparaît, dans le centre de recherche où les robots affolés par les instructions pirates de Mike déglinguent leur atelier, menacent les gardiens comme des bandits humains, protègent la bande qui tourne alors que Mike la pirate. Car la Science peut tout, y compris contrer ceux qui s’insurgent contre elle ou veulent la faire servir à de mauvais desseins.

Au total, un film assez bizarre aujourd’hui, aux effets spéciaux vieillis, mais qui incite comme toujours à la réflexion. Natalie Wood s’est noyée inexplicablement durant le tournage, sans rapport apparent avec le film, mais cela a contribué à son aura sulfureuse.

Grand prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1984 pour le réalisateur.

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DVD Brainstorm, Douglas Trumbull, 1983, avec Christopher Walken, Natalie Wood, Louise Fletcher, Warner archives 2016, €29,20 Blu-Ray €29,20

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Robert Daley, L’année du dragon

L’année du dragon, nous y sommes, c’est cette année ; la cinquième année d’un cycle qui revient tous les douze ans. L’auteur situe son roman policier en 1980, dans une New York confrontée à l’effervescence des communautés chinoises qui se développent. Un courant continu de très jeunes arrive clandestinement depuis Hong Kong, important les habitudes frustres de brutalité et de solidarité de clan. Les vieilles Triades (qui sont des mafias) avaient investi le jeu et sont poussées, par cette immigration avide, à se mettre à la drogue.

Chinatown connaît ses fusillades pour faire perdre la face et imposer le nouveau pouvoir. La police reste inerte, bien contente de laisser aux Triades le soin de réguler la communauté. Ne croyez pas que c’est de l’histoire ancienne ! Ce qui se passe dans nos cités françaises est exactement du même type : les mafias maghrébines trafiquantes font leur police et le pouvoir politique local est bien content de voir l’ordre assuré, en fermant les yeux volontairement sur les trafics. La route nationale du RN qui paraît si dégagée sur ces questions changera-t-il les choses ? Trop d’intérêts en jeu, je n’y crois pas une seconde.

A New York, un capitaine de police ne l’entend pas de cette oreille. Il est entré dans les forces de l’ordre pour le faire régner, et a pour croyance (sans doute naïve) que tous les Américains, quelle que soit leur origine, doivent bénéficier du même traitement par la loi. Pas question donc de tolérer l’embrigadement de gamins de 15 ans dans les clans de tueurs, recrutés dès la sortie de l’école où ils sont bizutés pour n’être pas de « vrais » Américains parlant l’anglais comme les autres. Pas question non plus de tolérer les règlements de compte entre bandes ou contre les commerçants.

C’est une fusillade perpétrée dans un grand restaurant chinois, par deux jeunes de 17 et 18 ans venus de Hong Kong, celui du « maire » de Chinatown Mr Ting, dans lequel dîne le capitaine Powers avec la journaliste de télévision Cone, qui va ancrer sa détermination. Il se fait nommer commissaire provisoire du district et met sous surveillance le nouveau parrain et « maire » Koy, qui prend un maximum de précautions. En effet, Koy a été policier à Hong Kong, ville alors très corrompue, et est parti avec plusieurs millions de dollars s’installer aux États-Unis où il a eu la patience d’attendre la durée nécessaire pour devenir citoyen sans faire parler de lui. Il s’y est marié une nouvelle fois, a eu deux enfants en plus du fils laissé à Hong Kong avec sa mère Orchid, de laquelle il n’est pas divorcé. Désormais, il veut lancer ses affaires en grand et, pour cela, importer de l’héroïne directement depuis le Triangle d’or thaïlandais où les « seigneurs de la guerre », anciens du Kuomintang refoulés par Mao, s’adonnent à la production d’opium base sur leur territoire.

Koy est sans scrupule moral, il ne voit que ses intérêts et use du « deal », comme le bouffon dangereux Trump, pour régler toutes ses affaires. Sauf que la « face », si importante pour un Chinois, risque de lui être retirée par le petit capitaine armé de sa seule détermination. Powers enquête, obstiné, se rend à Hong Kong où il manque de perdre la vie, pour acquérir des informations supplémentaires, met en jeu sa carrière face à des supérieurs sceptiques et jaloux. Contrairement aux grévistes vantards, lui « ne lâche rien ».

L’auteur, qui écrit très bien, a été commissaire délégué de la ville de New York en 1971 et 1972, et sait de quoi il parle. Il est aussi très sensible à la psychologie des gamins de 15 ans, tout comme à celle des bureaucrates de la police. Il entrelace ses actions d’une romance entre la journaliste Cone de 42 ans, qui passe chaque jour plus d’une heure à se refaire la façade et s’empresse de séduire tous ceux qui peuvent lui apporter un quelconque scoop, et le capitaine Powers de 46 ans, toujours amoureux de sa femme après 25 ans de mariage et de ses deux fils à l’université, mais qui se laisse enflammer pour la belle femelle médiatique.

L’intrigue est plutôt bien menée, dans une langue littéraire fort agréable et rare dans le roman policier américain. Le roman est puissant et rempli de passion : l’attirance sexuelle, mais aussi la ferveur de la quête, le culte de la vérité, la vénération de la morale.

En 1985, Michael Cimino en tirera un film plus caricatural sous le même titre, L’année du dragon, chroniqué sur ce blog.

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Robert Daley, L’année du dragon (Year of the Dragon), 1981, Livre de poche 1984, 543 pages, occasion €4,48

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Guêpier pour trois abeilles de Joseph Mankiewicz

Un riche Américain exilé en Suisse durant la dernière guerre, puis dans un palais à Venise, s’inspire d’une intrigue de théâtre de Ben Jonson, écrite en 1606 pour monter un canular. Il invite les trois anciennes femmes de sa vie à venir le rencontrer, assurant qu’il est mourant et qu’il va désigner l’une d’elles comme seule héritière. Cecil Sheridan Fox (Rex Harrison) est le Volpone de Ben Jonson – le Renard ; il engage un régisseur-secrétaire au nom prédestiné de Mosca, McFly (Cliff Robertson) – la Mouche -, jeune homme qui a fait du droit mais n’a pas obtenu sa licence à cause du droit commercial.

Tout est mis en place pour que monte le suspense. Le pot de miel de la fortune supposée attire les trois belles un brin décaties par la vie, ou désireuses de prendre leur revanche : Mrs Sheridan (Susan Hayward), Merle McGill (Edie Adams) et la princesse Dominique (Germaine Lefebvre dite Capucine). La première a pour nom initial Texas Crockett – tout un programme ! Fox lui a pris la distillerie de bourbon de son père, qu’il a rebaptisée à son nom. Elle assure qu’elle a des droits premiers puisque reconnue en concubinage notoire par l’État américain où ils vivaient, un vrai lien juridique proche du mariage. Elle est accompagnée de son infirmière personnelle Sarah Watkins (Maggie Smith la professeur Minerva de Harry Potter, ici jeune) qui veille surtout à ce qu’elle ne prenne pas trop de somnifères. La seconde est une actrice inculte et vulgaire qui croit que le fils du pape Borgia a donné une pendule à Fox, lequel l’a dans sa jeunesse reformatée et recoiffée avant de la confier aux producteurs. Mais son talent décline et elle commence à racler ses fonds de tiroirs. La troisième est une princesse française, belle et froide, à la fortune délabrée ; elle aimerait bien se refaire sur son ancien amour.

Les acteurs sont en place, le décor est mis, le rideau se lève.

Les trois hypocrites sont reçues une à une par le grand malade qui s’amuse. Chacune lui apporte un cadeau, tous en rapport avec le temps : un sablier de poudre d’or pour la princesse, une pendule kitsch pour Sheridan, une pendule moderne à fuseaux horaires pour l’actrice. Chacun révèle ainsi son caractère. Mais Mrs Sheridan, qui se sent des droits de quasi-épouse pour régenter l’impotent, convoque un vaporetto ambulance pour emporter le malade à l’hôpital ; la sirène, semblable à celle des flics de Los Angeles, fait flipper Merle, en souvenir de son existence hasardeuse. Le régisseur a fort à faire pour inventer in extremis un prétexte juridique pour empêcher le transport et tout faire échouer.

Dans la nuit, alors que McFly drague Sarah un peu amoureuse de lui dans un café de Venise, Mrs Sheridan meurt. Son flacon de somnifères vide est à côté de son lit. L’infirmière sait que ces somnifères ne sont que des placebos et que les véritables sont sous clé dans sa mallette, mais sa maîtresse est bel et bien morte. Qui l’a fait ? Elle appelle la police et l’inspecteur Rizzi (Adolfo Celi) mène l’enquête. Il voit bien ce qu’a de trouble toute l’histoire mais ne peut mettre la main sur le vrai coupable. Les deux ex-maîtresses restantes tentent de se fournir un alibi réciproque, tout en s’accusant de mentir. McFly joue un jeu étrange en arpentant le palais un carnet à la main et en gardant des pièces de 1 $ neuves qui ne sont plus dans le sac de Mrs Sheridan.

C’est encore une fois l’infirmière – le grain de sable – qui va enclencher le mécanisme de la fin. Mais impossible d’en dire plus, le film ne se termine pas comme la pièce de Ben Jonson. Tout est leurre, apparences et manipulations. Tout est trompe-l’œil, même les décors où un faux mur peint cache des volets sur la rue ou un monte-plats. Un vrai théâtre pour un reclus lassé de ses contemporains. Personne ne contrôle personne, au fond, et le destin s’accomplit malgré soi.

Le film n’a inspiré à sa sortie qu’une indifférence polie, déjà daté à la veille de l’explosion hormonale de 1968. Il est depuis devenu culte, comme souvent, une fois la crise d’époque passée. Ses qualités de mise en scène et de scénario digne d’un roman policier se révèlent, à la fin surtout, qui va de rebondissement en rebondissement.

DVD Guêpier pour trois abeilles (The Honey Pot), Joseph Mankiewicz, 1967, avec Rex Harrison, Susan Hayward, Cliff Robertson, Capucine, Edie Adams, BQHL éditions 2021, audio anglais ou français, 2h06, €12,00 Blu-ray €19,99

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Au cœur de la nuit

Cinq récits fantastiques du film noir anglais d’après-guerre, sur des nouvelles d’H.G. Wells, E.F. Benson, John V. Baines et Angus McPhail. Ils se raccrochent à un sixième récit central qui boucle sur lui-même, l’aventure d’un architecte (Mervyn Johns) convoqué par un ami d’ami (Roland Culver) pour conseiller des travaux d’agrandissement dans un cottage à la campagne.

L’architecte de rend dans sa petite voiture sport au lieu-dit, rencontre l’ami d’ami et ses amis dans un salon où une flambée donne de la chaleur, tout autant que les clopes que chacun se passe à peu près toutes les dix minutes, avant un verre de whisky renouvelé dès qu’il est vide. On n’avait aucun soin de sa santé dans les années quarante… Mais ce n’est pas le propos. L’architecte est « sidéré », terme à la mode désormais de qui n’a jamais rien vu et se trouve stupéfait, engourdi d’intelligence (s’il en avait) et de sensibilité. Il convient ici car tout est comme dans son rêve récurrent, un cauchemar où il reconnaît chaque détail de la maison, chaque personne, chaque événement qui survient. Il prédit la venue d’une femme brune qui n’a jamais le sou, les lunettes cassées du psy de service, l’horreur qui va survenir s’il reste. On le convainc de rester…

Mais son récit engendre aussitôt des Mee too ! de rigueur ! Nul ne veut être en reste et le psy (Frederick Valk) a fort à faire pour tenter d’expliquer rationnellement l’improbable. Et quand il ne sait pas vraiment, il jargonne, comme tout bon psy doté d’un côté charlatan. La psychanalyse est-elle une science ? Ou un art analogue à la médecine ou à la prêtrise ? Au milieu du XXe siècle, après la guerre industrielle et la Bombe, le doute sur la science se fait jour, il est pire aujourd’hui où les « fausses vérités » deviennent « alternatives » pour les gogos prêts à croire n’importe quel braillard du moment qu’il a une grande gueule.

Le pilote de course réchappé d’un accident (Anthony Baird) raconte comment il a vu, une nuit, un chauffeur de corbillard (Miles Malleson) depuis la fenêtre de l’hôpital lui faire signe en lui disant : « il reste une place, Monsieur » ; et lorsqu’il est sorti et a voulu prendre le bus, le contrôleur qui avait la même tête lui a dit la même chose, le faisant reculer. Heureusement, car ledit bus à étage s’est abîmé dans la Tamise par accident peu après. C’est le premier récit.

Il y en aura d’autres : Un conte de Noël, Le miroir hanté, L’histoire du golf, Le ventriloque.

Le conte de Noël est une fête d’enfants dans une maison hanté par un meurtre, celui d’une grande (demi pour la morale)-sœur sur son petit frère Francis. La jeune fille qui le raconte (Sally Ann Howes, 14 ans au tournage) est la première a s’exclamer Mee too ! dans le salon du cottage, après le récit du pilote. Le meneur est un adolescent déguisé en Puck (Michael Allan) qui entraîne tout le monde à jouer à cache-cache. Il a pour objectif de voler un baiser à la jeune fille sous couvert de la recherche. Mais celle-ci, partie dans les combles, en joue, elle l’étourdit et disparaît derrière une porte qu’elle trouve derrière elle. Là, un petit garçon habillé à l’ancienne pleure ; il dit s’appeler Francis et avoir peur que sa demi-sœur ne le tue. Elle le console, le couche et redescend pour se faire découvrir. Mais nul n’a jamais entendu parler d’un gamin dans une chambre. Elle a sauté les siècles pour se retrouver dans l’histoire qui hante la maison !

Le miroir Chippendale du XVIIIe est acheté par une femme (Googie Withers) à son fiancé chez un antiquaire, qui lui apprendra ensuite son histoire dramatique. Il était dans la chambre où son propriétaire, maladivement jaloux, a étranglé sa femme en croyant qu’elle le trompait. Le fiancé d’aujourd’hui (Ralph Michael), qui noue sa cravate devant le miroir, aperçoit derrière lui la chambre initiale, pas la sienne. Il en devient fou – en fait de sexualité refoulée – et manque de réaliser ce que l’autre a fait, jusqu’à ce que la fiancée, résolue et sagace, abatte le miroir d’un coup de chandelier, mettant fin à l’ensorcellement.

Le golf met en scène deux amis de sport (Basil Radford et Naunton Wayne) qui se disputent la même fille et la jouent en une partie. Le gagnant a triché mais l’autre accepte sa défaite et marche vers la rivière jusqu’à se noyer. Il va dès lors hanter le survivant de façon comique et le suivre à six pieds derrière lui (référence au six pieds sous terre de rigueur pour les morts anglo-saxons) jusque dans la chambre à coucher. Il en est possédé jusqu’à en perdre ses moyens – jusqu’à sa disparition finale dans une pirouette inattendue.

Quant au ventriloque (Michael Redgrave), il est dépassé par sa créature de pantin. Son double prend peu à peu sa place dans son esprit et il est seul, apeuré, sans la poupée fétiche. Celle-ci insulte sans vergogne celles et ceux qui ne lui plaisent pas, attire en revanche celui qui le séduit, un autre ventriloque avec qui il voudrait s’associer. C’est tout le subconscient qui se fait jour, l’homosexualité refoulée. Le maître en est devenu esclave, jusqu’à la tentative de meurtre par jalousie, un acte que le conscient n’aurait jamais permis.

Film à sketches avec ses hauts et ses bas, un fil conducteur jusqu’au pied de nez final, ce récit d’épouvante assez rare de névroses obsessionnelles nous laisse aujourd’hui dubitatif et excité. L’Angleterre sortait de la guerre et de ses nuits hantées de la peur des bombardements. Cette catharsis était bienvenue ; elle se regarde encore aujourd’hui, avec plus de distance mais non sans intérêt pour les profondeurs de la psyché.

DVD Au cœur de la nuit (Dead of Night), Cavalcanti, Charles Crochton, Basil Dearden, Robert Hamer, 1945, avec Michael Redgrave, Googie Withers, Mervyn Johns, Basil Radford, Naunton Wayne, Universal Music 2002 VO anglais doublé français, 1h44, €67,04, Blu-ray StudioCanal 2014 en anglais uniquement €14,45 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Blow out de Brian de Palma

Tout commence comme un film porno de série Z où l’on voit des étudiants à poil baiser, se caresser ou danser seins nus au rez-de-chaussée de leurs chambres sans rideaux, le soir, lumières allumées, tandis qu’un psychopathe au couteau levé, comme le vampire Nosferatu de Murnau, vient les zyeuter avant d’entrer dans le bâtiment et de viser les douches où une fille nue est en train de se laver. Lorsqu’elle voit le couteau, elle pousse un cri comme dans Psychose, mais ce n’est qu’un miaulement de souris. Le spectateur découvre alors qu’il est dans un abyme, un film dans un film. Le réalisateur de série Z (Peter Boyden) se tourne vers son preneur de son et lui dit qu’il faudra trouver un meilleur cri et le doubler au montage.

Nous suivons alors Jack le preneur de son en action (John Travolta) lorsqu’il erre dans la nuit pour saisir au micro directionnel le froissement des feuilles d’arbres dans la brise, les murmures de deux amoureux un peu plus loin, le croassement d’une grenouille, le bouboulement du hibou… Lequel oriente ses petites oreilles sensibles vers un autre son qui monte : le moteur d’une voiture qui arrive à vive allure. C’est une limousine blanche qui s’engage sur le pont au-dessus de la rivière et là – un éclatement (blow out, mot ambigu entre éclater et éteindre), le bris de la barrière de sécurité et la descente au Styx, ce fleuve des enfers.

Jack plonge, aperçoit le conducteur inerte, sans doute mort du choc ou évanoui, et une jeune femme à l’arrière, bien vivante. Il ne peut sauver les deux, il choisit la fille, casse une vitre avec un caillou du fond et la tire de cette baignoire. C’est Sally (Nancy Allen claustrophobe, qui a eu du mal à tourner la scène enfermée sous l’eau). Sally est une jeune gourde, maquilleuse dans un grand magasin, inapte à tout sauf à séduire. Elle est conduite à l’hôpital comme Jack, une fois les secours alertés.

Un « commissaire » interroge alors le jeune homme sur ce qu’il a vu et ce qu’il a fait. Il semble croire qu’il n’y avait pas de fille, ce que Jack est pourtant bien placé pour le savoir. Mais le politiquement correct veut q qu’il ne faille pas flétrir la mémoire du mort. Jack apprend en effet que la victime dans la voiture est le gouverneur de l’État, jeune homme brillant promis à un avenir présidentiel – un avatar de John F. Kennedy. L’accident fait d’ailleurs référence à un autre accident de voiture, celui du sénateur Ted Kennedy dans son Oldsmobile Delta 88 à la hauteur du Dike Bridge, sur l’Île de Chappaquiddick en juillet 1969 – ce qui l’empêcha de se présenter aux élections présidentielles de 1972.

Dès lors, Jack va être obsédé par le complot : on veut l’empêcher de dire la vérité. Dans le mythe démocratique populaire américain, tout le monde a le droit de tout savoir, tout comme les étudiants baisent à poil toutes fenêtres offertes. En réécoutant la bande son, Jack découvre qu’il y a eu deux sons, un coup de feu puis l’éclatement du pneu – comme dans le film pris par le spectateur Abraham Zapruder lors de l’assassinat de Kennedy. Un paparazzi se trouvait opportunément à proximité et il se trouve que Sally connaît ce Manny (Dennis Franz) : elle avoue avoir été payée par lui, sur instruction d’un mystérieux commanditaire, pour piéger le jeune gouverneur et aboutir à un scandale. Jack, avec les photos publiées du paparazzi, reconstitue un film avec sa bande son. Une théorie-vérité qui n’est pas un véritable document.

Mais il n’était pas question de tuer, seulement de réaliser des photos compromettantes avec une call-girl pour empêcher le politicien de se présenter contre son rival. Sally la gourde s’est fait embrumer par Manny le niais, sur commande d’un intermédiaire naïf qui s’est laissé déborder. Car la série continue : le tireur se révèle un psychopathe de série Z qui adore étrangler les jeunes filles avec un fil d’acier enroulé autour du cadran de sa montre comme un vrai pro de l’espionnage. Il déclare « jouer » au tueur en série pour égarer les soupçons sur l’élimination de Sally, mais jouit de pénétrer les ventres au pic à glace, substitut de pénis, ce qui suggère son impuissance.

Phil, un journaliste d’investigation, a appris de ses sources (mystérieuses) que Jack a réalisé un film sur l’accident et veut le voir. Mais le tueur Burke (John Lithgow) intercepte les communications et convoque Sally à sa place, à la gare centrale de Philadelphie. Il veut la tuer au pic à glace comme les autres, en traçant sur son ventre la Cloche de la liberté dont c’est la fête en ville, sa signature de tueur psychopathe. Jack se méfie et équipe Sally d’un micro pour qu’il puisse suivre la conversation et intervenir si besoin est, mais la gourde ne donne aucun détail pour que Jack puisse venir à son secours lorsqu’elle s’aperçoit que « Phil » a de mauvaises intentions. Elle se contente de se laisser aller, tout comme la pute qui lui ressemble, récemment assassinée par Burke dans une cabine téléphonique où elle faisait des pipes aux jeunes marins pour 30 $. Elle est donc tuée, ce qui est logique au vu de sa bêtise, mais ne plaira pas aux spectateurs qui bouderont le film.

Tout le scénario se présente en effet comme une mise à distance du cinéma comme de la politique. Ce sont tout deux des arts de l’illusion. Ils créent des doubles acceptables, une « belle histoire », alors que la réalité est tout autre. Un seul tireur pour John Kennedy ? Aucun complot contre ce président qui allait contre la Mafia et contre les Cubains exilés ? Est-ce un maquillage de la vérité ? Le film que regarde le spectateur est-il un film politique d’action ou une amplification de série Z ? Car le preneur de son minable qui révèle un complot termine comme un preneur de son minable qui réussit un cri – le cri même poussé par Sally lorsqu’elle est saisie par le tueur. Tout un complot pour un cri !

L’on se rend compte progressivement que le fringuant gouverneur trompe sa femme, que la jeune fille naïve qu »il a pris dans sa voiture comme doudou est en fait une femme vénale payée pour le compromettre, que le photographe Manny a été mis en scène pour réaliser son scoop soit-disant spontané, que le tueur politique est en vérité un tueur sexuel sadique – et même le danseur adolescent de la Fièvre du samedi soir, le doux velu Travolta, joue son premier rôle d’adulte au cinéma avec cynisme, loin de l’amoureux fleur bleue de son image. Le vrai na rien à voir avec l’apparence, tout comme l’habit ne fait pas le moine.

En voulant prouver à tout prix ce qu’il a vu et entendu – la Vérité selon lui – Jack n’hésite pas à mettre en danger la fille dont il est tombé amoureux. Comme quoi la Vérité considérée comme un absolu d’ordre religieux est aussi fanatique que le Dieu jaloux hébreux, la Morale sectaire d’Église ou qu’Allah intolérant qui exige la soumission. La vérité, comme toute chose sur cette terre, est mêlée de réel et de croyances, de faits prouvés et d’hypothèses, de probabilités in fine. Elle n’est pas «prouvée » de façon incontestable par la technique, qui a ses limites de mesures, elle n’existe pas en soi, pas même en sciences physiques où tout dans notre univers humain borné reste relatif… La « vérité » ne peut qu’être sincère, « honnête ». Or l’utile ne doit pas supplanter l’honnête, disait Montaigne. Jack franchit la ligne.

Pour plaire aux gens de gauche épris de complots capitalistes, ce film est sorti l’année de la victoire de Mitterrand en 1981 et, pour plaire aux féministes, la version française double John Travolta par la voix de Gérard Depardieu – Travolta lui-même l’a demandé.

DVD Blow out, Brian de Palma, 1981, avec John Travolta, Nancy Allen, John Lithgow, Dennis Franz, John McMartin, Arkadès 2013, 1h47, €8,61 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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L’audition d’Ina Weisse

Anna Bronsky (Nina Hoss) – nom juif de rigueur pour un film franco-allemand politiquement correct qui parle de violon – est une femme mûre, mère d’un garçon de 10 ans, Jonas (Serafin Gilles Mishiev) et qui découvre lors d’une audition préparatoire à l’entrée au conservatoire de musique un adolescent de 14 ans, Alexander (Ilja Monti). Remuée par son talent au violon, touchée par sa grâce maladroite d’adolescent rosissant, elle le prend sous son aile malgré l’opposition de deux de ses collègues sur les cinq. Le président Christian Wels, qui est amoureux d’elle, vote en sa faveur. Elle se fait donc professeur du jeune homme pour le préparer à l’Audition, celle qui le consacrera en fin d’année comme élève prometteur.

Dur travail qui nécessite un maintien physique, une tenue sociale, outre la parfaite connaissance des notes et des partitions – et du rythme. Chaque musicien a le sien, chaque interprète le conduit à sa manière. Le tout est d’incarner la musique, de faire corps avec elle. Pas facile lorsqu’on est encore adolescent, un corps en devenir et un esprit immature. Mais Alexander s’accroche, il aime la musique, il aime la sévérité de son professeur qui le considère, lui, et cherche à l’élever en musique. Il va jusqu’à aller sonner un soir chez elle pour travailler encore une leçon qu’il n’a pu mener à son terme, saignant du nez.

Ce qui pousse à la jalousie le gamin d’Anna, qui fait lui aussi du violon avec une autre prof du conservatoire, mais qui n’est pas reconnu pas sa maman. Lorsqu’il les voit à travers une vitre de la salle où Anne enseigne à Alexander, elle est bien différente avec son élève d’avec son fils : elle s’occupe de lui, lui met la main sur l’épaule pour le redresser, lui parle. Son père Philippe (Simon Abkarian) cherche à s’occuper de Jonas, l’emmenant au hockey, sport viril, ou dans son atelier de luthier pour travailler le bois façon artisanale. Mais le garçon est obnubilé par sa mère, son talent de violoniste, son attention pour un autre. Quand elle essaye de les faire jouer ensemble pour tenter d’amadouer son fils, la prestation de Jonas est bien inférieure et il se braque – erreur basique de pédagogie.

Anna Bronsky a été violoniste de talent dans un orchestre avant de devoir le quitter pour enseigner, atteinte d’une maladie qui fait trembler sa main. Lorsque son collègue Christian le violoncelliste, du conservatoire, l’invite à rejoindre leur quatuor pour faire le quatrième violon, Anna hésite, anxieuse, accepte puis renonce, revient – et gâche le concert en perdant son archet en plein jeu.

Perfectionniste mais désormais incapable d’atteindre l’excellence, Anna reporte son exigence sur Alexander, le poussant à bout. Elle va jusqu’à lui arracher sa ceinture de pantalon pour l’harnacher d’un poids sur l’épaule droite, qu’il garde toujours trop levée quand il joue. C’en est trop pour l’adolescent, qui se rebelle, quitte le cours a deux semaines de l’audition, et ne revient plus. Il applique cependant chez lui les conseils de sa prof et travaille désormais quatre heures par jour au lieu de deux.

Lors du grand jour, pour l’Audition, Anna ne le voit pas se présenter. Il ne répond pas non plus à l’appel de son nom. Elle se dit qu’elle a été trop loin, qu’elle l’a découragé au lieu de l’élever. Elle sort dans le couloir pour y penser. C’est alors qu’elle entend, par la porte de l’auditorium, s’élever les premières notes de la sonate pour violon numéro un de Bach, le morceau préparé par Alexander. Il est sur scène et joue – magnifiquement. Le jeune acteur de 14 ans Ilja Monti pratique le violon depuis l’âge de 5 ans et interprète lui-même la sonate, sans play-back.

Elle va pour le féliciter mais Alexander, qui la voit, s’enfuit. Il dévale les escaliers où Jonas traîne avec des copains du conservatoire. Jaloux comme un fils qui a vu sa place prise en apparence par un autre, faute d’explication maternelle, il tend la jambe pour faire un croche-pied. Son rival s’effondre sur les marches et dévale l’escalier jusqu’à se fissurer la nuque. Il est vivant mais passera des mois à l’hôpital ; peut-être ne retrouvera-t-il jamais sa mobilité. Jonas va se défouler au hockey et revient à l’appartement comme si de rien n’était. Anna n’a rien vu, ou voulu voir. Le rival n’est plus là, mais les relations en sont-elles changées ?

Comment une mère névrosée et dépitée de ne plus pouvoir exercer son talent au violon pourrait-elle enseigner valablement à des élèves tout en élevant son propre enfant ? Elle manque d’empathie, de compréhension ; son fils Jonas n’est pas sa « chose », elle l’a confié à une autre pour le violon et à son père pour l’éducation, elle ne peut en faire ce quelle veut. D’où son délaissement, malgré quelques tentatives au bord du lit pour renouer. C’est qu’elle a été elle-même élevée sévèrement, à l’allemande, à l’ancienne. Son père a volontairement plaqué la main de Jonas dans un nid de fourmis lorsqu’il a vu qu’il le fouaillait avec un bâton. Sans parole, sans explication, juste pour « lui apprendre la vie ». Elle-même reproduit avec Jonas ce qu’elle a subi. Pourtant, lorsqu’elle voit Jonas jouer avec ses camarades au conservatoire, elle s’aperçoit qu’il a un certain don. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit ?

Une introspection de l’Allemagne sur elle-même, son modèle familial, ses relations parents-enfants, sa propension au dressage. Un beau film peu connu, sublimé par l’adolescence d’Ilja Monti et par la prestation inquiète de Nina Ross.

DVD L’audition (Das Vorspiel), Ina Weisse, 2019, avec Nina Hoss, Simon Abkarian, Jens Albinus, Ilja Monti, Serafin Mishiev, Doriane films 2020, 1h34, €20,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet de Jean-Pierre Jeunet

Tecumseh Sansonnet Spivet, dit T. S. (Kyle Catlett), a 10 ans (12 au tournage) ; son second prénom vient d’un piaf mort le jour de sa naissance. Il vit dans une ferme du Montana avec son frère jumeau dizygote Layton (Jakob Davies), sa grande sœur ado Gracie (Niamh Wilson) et ses parents, son père cow-boy texan Tecumseh Elijah (Callum Keith Rennie) et sa mère entomologiste Dr Clair (Helena Bonham Carter). T.S. est le laissé pour compte de la famille, bien moins pré viril et casse-cou que son frère, le préféré de papa, et en butte à l’indifférence de sa mère qui n’en a que pour les sauterelles et autres infects.

C’est que le gamin raisonne en scientifique, analysant les choses et les gens, ce qui est trop compliqué pour une tête de fermier texan et laisse de marbre la mère préoccupée d’autre chose. Quant à la sœur elle ne rêve que starlettes et concours de beauté de miss Montana… T.S. joue donc avec son frère du même âge, bien qu’ils soient très différents. Autant Layton aime les armes et tirer sur les boites de conserve à la winchester, autant T.S. préfère mesurer l’écart du son et calculer des statistiques. Il compte ainsi le nombre de regards échangés entre chacun des membres de la famille tout le long du dîner : son père ne le regarde jamais mais jette sept coups d’œil à Layton, sa mère ne le regarde qu’une fois. Conclusion : « il » ne m’aime pas.

Lors d’une visite au muséum de la ville la plus proche, le jeune garçon entend une conférence scientifique d’un professeur sur le mouvement perpétuel, impossible à réaliser selon lui. Enthousiasmé à l’idée d’avoir un but et d’exercer utilement son esprit, contrairement aux âneries qu’il est censé apprendre avec son prof de sixième, il décide de s’y mettre. Il envoie au Smithsonian American Art Museum de Washington les plans d’une roue à mouvement (presque perpétuel), le magnétisme ayant besoin d’être régénéré quand même – mais seulement tous les quatre cents ans. Il a la surprise de sa vie lorsqu’une sous-secrétaire (Judy Davis) téléphone à la maison pour lui annoncer que l’inventeur a gagné le prix Baird. T.S. est obligé de mentir, de parler pour son père, car il craint d’être disqualifié en raison de son âge. Mais on est en Amérique, où tout est possible.

Lors d’une visite au muséum de la ville la plus proche, le jeune garçon entend une conférence scientifique d’un professeur sur le mouvement perpétuel, impossible à réaliser selon lui. Enthousiasmé à l’idée d’avoir un but et d’exercer utilement son esprit, contrairement aux âneries qu’il est censé apprendre avec son prof de sixième, il décide de s’y mettre. Il envoie au Smithsonian American Art Museum de Washington les plans d’une roue à mouvement (presque perpétuel), le magnétisme ayant besoin d’être régénéré quand même – mais seulement tous les quatre cents ans. Il a la surprise de sa vie lorsqu’une sous-secrétaire (Judy Davis) téléphone à la maison pour lui annoncer que l’inventeur a gagné le prix Baird. T.S. est obligé de mentir, de parler pour son père, car il craint d’être disqualifié en raison de son âge. Mais on est en Amérique, où tout est possible.

Il est donc convoqué à Washington pour le recevoir et dit qu’il ira. Il ne sait comment, car ses parents ne sont au courant de rien, ignorent et méprisent ce qu’il peut faire, encore plus pris à ce moment par la mort de Layton. Le jumeau s’est tué d’une balle de winchester alors que les deux garçons jouaient seuls, sans surveillance, dans la grange. Le coup est parti et Layton est tombé raide mort – le fils cow-boy préféré du cow-boy.

Dans l’indifférence générale, T.S. prépare donc son voyage incognito, avec une lourde valise où il emporte un tas d’objets inutiles mais fétiches pour un garçon de 10 ans, comme deux sextants, un baromètre, un chronomètre, un spiromètre, un mètre, un squelette d’oiseau, huit caleçons et trois pulls mais aucune chemise de rechange, un canif multifonction et une peluche – plus le journal intime de sa mère. Il veut comprendre. Son père le dépasse sur la route au matin de son départ sans s’arrêter, comme s’il l’ignorait et voulait le bannir de sa vie après la mort de son préféré.

T.S. voile de rouge un signal ferroviaire pour arrêter un train de fret, monte à bord en se cachant, et réussit à traverser les États-Unis du Montana jusqu’à Chicago, terminus du fret. Il doit échapper à la sécurité ferroviaire, sympathiser avec un clochard céleste nommé Deux Nuages (Dominique Pinon), filer entre les mains d’un policier de Chicago qui la joue lourdaud viril (Harry Standjofski). C’est à ce moment qu’il se casse deux côtes en sautant d’une branche d’écluse. Un routier d’un énorme truck rutilant le recueille au bord de la route (Julian Richings), un peu inquiétant mais finalement épris de selfies qu’il collectionne.

Au Smithsonian, la sous-secrétaire n’en croit pas ses yeux, mais le garçon est reconnu sur ses talents à expliquer sa machine et ses capacités à calculer mesuré par électrodes. Il est soigné torse nu par un docteur avant d’être revêtu d’un costume pour la cérémonie. Il y fait un discours en trois points, malgré sa timidité devant une assemblée où presque tout le monde a un doctorat. Le troisième point lui a échappé et il embraye sur la mort de son frère qui explique sa solitude et sa venue ici. Grande émotion dans la salle, gros succès mondain.

Le voici médiatique et la secrétaire s’empresse de se faire mousser pour l’entraîner dans des shows télévisés. Mais sa mère, qui l’a vu à la télé au Smithsonian, vient le rejoindre et l’arracher aux griffes du show man qui lui pose des questions en ne laissant jamais que dix secondes pour chaque réponse, tant il tient à maîtriser le sujet et enchaîner le show. C’est là que le Texas se rebiffe contre Washington, la ferme contre la télé, la famille contre les histrions.

Car le sujet dépasse l’aventure pour enfants. Il s’agit de l’Amérique et de ses excès en tous genres, de l’inventeur de 10 ans récompensé, à la télé-réalité inepte. Des grandes distances entre États et entre mentalités, entre Ouest encore sauvage et Est civilisé décadent. Mais aussi de l’écart intime entre père et fils, mère et enfants.

Sont agités nombre de mythes américains : les indiens, car Tecumseh est un prénom qui signifie quelque chose comme étoile filante ou jaguar céleste ; la traversée du continent en train comme au temps de la Grande dépression ; les routiers et les routards comme dans les années soixante hippies de Kerouac ; l’atmosphère du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne avec ses sociétés savantes et ses querelles d’ego ; l’ombre de Freud et des névroses familiales.

D’admirables paysages, des dialogues construits et intelligents, l’émotion d’un gamin au visage sensible qui se sent abandonné de tous mais qui part construire sa vie – un beau film. Ce n’est pas un film américain, ce qui explique sans doute pourquoi.

DVD L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (The Selected Works of T. S. Spivet), Jean-Pierre Jeunet, 2013, avec Kyle Catlett, Helena Bonham Carter, Callum Keith Rennie, Judy Davis, Niamh Wilson, Gaumont 2014, 1h41, €7.00 Blu-ray €32,99 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Les émotifs anonymes de Jean-Pierre Améris

Un film sur le chocolat avec de l’émotion mais du superficiel. Angélique Delange (Isabelle Carré) est une chocolatière. Jeune, elle est bourrée de talent mais aussi de névroses. C’est une grande émotive qui se glace dès qu’on la regarde, au rebours de sa mère qui aime à baiser avec n’importe qui jusque dans l’appartement de sa fille. D’où la fuite d’Angélique devant le jury de chocolatiers qui vante ses réalisations et sa phobie de travailler pour une marque.

Mais elle se soigne, outre par le chocolat qui est un anti-déprime, en allant régulièrement aux réunions des Émotifs anonymes, comme existent les Alcooliques anonymes. Elle a trouvé ce groupe de parole grâce à un membre du jury de chocolatiers qui lui-même était grand émotif – et s’en est à peu près sorti. Angélique, au nom de confiserie, travaille dès lors pour lui, la boutique Mercier où elle livre chaque jour des boites de chocolat qu’elle concocte elle-même toute seule dans sa cuisine. On raconte que la fabrication de ces chocolats réussis sont dus à un ermite qui se cache. Et cela dure sept ans – jusqu’au décès de Mercier. Angélique est dès lors forcée de trouver un nouvel emploi.

Elle postule à l’annonce de Jean-René Van den Hugde (Benoît Poelvoorde), patron de fabrique de chocolat au bord de la faillite parce que lui-même névrosé émotif. Il se soigne avec un psy qui lui fait faire des exercices réguliers d’aptitudes sociales comme inviter à dîner toucher une personne, faire un cadeau… Dès leur première rencontre, foin de tous les autres candidats, Angélique est embauchée. C’est le coup de foudre, même si le téléphone qui sonne avec insistance dans le bureau réduit le dialogue à presque rien. Mais Angélique est intégrée sur un quiproquo : elle doit être représentante et pas créatrice ! Bravement, elle s’oblige aux relations sociales, sans grand succès, malgré la passion pour le chocolat qu’elle éprouve comme son patron.

Qui finit par l’embrasser, l’inviter à dîner, faire tout ce qu’elle veut. Non sans lui avoir dit qu’un seul baiser serait le dernier à cause du qu’en-dira-t-on, lui avoir posé un lapin au restaurant où il ne cesse de changer de chemise à cause de ses bouffées d’angoisse qui le font transpirer. De quoi exciter l’imagination d’Angélique qui réinvente l’ermite de Mercier pour créer à la fabrique Van den Hugde une nouvelle gamme de chocolats un peu moins « désuets », comme le dit la principale cliente. Une caméra relie soi-disant l’atelier au créateur et Angélique commente et ordonne la façon aux jeunes apprentis (dont Pierre Niney et Swann Arlaud).

C’est un succès – le salon du chocolat de Roanne le prouve – mais les femmes de la comptabilité (Lorella Cravotta et Lise Lamétrie) s’aperçoivent que la caméra ne transmet rien et découvrent à l’évidence qu’Angélique est l’ermite. Pour éviter la faillite de la boite et donc la perte de leur emploi, elles vont donc se liguer avec les garçons pour rapprocher le patron et la représentante afin de renflouer l’image du chocolatier Van den Hugde. Et tout se termine par un mariage.. où chacun évite la cérémonie pour ne pas se montrer.

Le film ne tient que par le duo Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde, la réserve joyeuse de l’une faisant pendant au loufoque lunaire de l’autre, qui a un petit côté Stéphane Bern. Un thème de téléfilm, des situations plus pathétiques que comiques, mais une petite musique qui finit par retentir dans le cœur des spectateurs.

DVD Les émotifs anonymes, Jean-Pierre Améris, 2010, avec Isabelle Carré, Benoît Poelvoorde, Lorella Cravotta, Universal Studio Canal Video 2011, 1h15, €9,18 Blu-ray €6,00

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9 mois ferme d’Albert Dupontel

Un film désopilant mais qui ne reste pas dans les mémoires. Les Césars 2014 ont été dithyrambiques avec ce film d’époque, accordant le titre de meilleure actrice pour Sandrine Kiberlain et de meilleur scénario original pour Albert Dupontel. Mais l’outrance des caricatures en fait un conte du Jour de l’an plus qu’un film de société. Ne boudons cependant pas notre plaisir : il se regarde bien et ses 1h20 passent très vite.

Une juge coincée dans la quarantaine (Sandrine Kiberlain), bourreau de travail faute de mieux, célibataire au bord de la vieille fille et n’aimant pas les hommes, se retrouve au 31 décembre au Palais de Justice de Paris entraînée à boire par la bande de magistrats et d’avocats survoltés qui fêtent la fin d’année et les centaines de dossiers que va leur fournir l’année nouvelle. Un collègue en particulier, le mielleux et bêtasse juge Godefroy De Bernard (Philippe Uchan), la presse, la coiffe d’une perruque de juge à l’ancienne et lui verse verre sur verre de mauvais champagne. Lorsqu’elle repart chez elle, bourrée – une juge bourrée est du dernier chic caricatural – elle ne se souvient de rien.

Mais elle se retrouve enceinte sans le savoir, six mois plus tard, trop tard pour le faire passer et pire encore, sans savoir de qui. Elle qui ne baise jamais… Mais cette Immaculée conception est juge, pas croyante, donc enquête. Elle soupçonne le juge De Bernard et le côtoie pour lui arracher des cheveux pour un test ADN, ce qu’elle réussit d’un coup de batte en plein front en se faisant initier au golf – autre outrance féministe à se tordre de rire. Mais ce n’est pas lui. Le légiste Toulate (too late en anglais = trop tard) – Philippe Duquesne – à qui elle demande ce service de test sans procédure achève une autopsie à grands coups de scie et de marteau, plongeant les mains (gantées) avec délice dans le cadavre frais pour en retirer les organes gluants – nouvelle caricature qui force l’attention. Tout le film est bâti sur ces excès destinés à faire rigoler à force de choquer. Avouons que ça marche sur le moment, même si le parfum n’est pas long en bouche, comme on le dit d’un grand vin.

Le test révèle que le juge mâle n’est pour rien dans la conception du bébé de la juge femelle (probablement trop bête), mais révèle un scoop : l’ADN du père est dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) ! Il s’agit de celui d’un certain Robert Nolan, Bob pour les intimes (Albert Dupontel lui-même). Il n’est d’ailleurs pas bon d’être trop intime avec lui car il est réputé avoir scié les membres d’un vieux dont il cambriolait l’appartement et lui avoir gobé les yeux ! – encore une bonne caricature du criminel psychopathe de légende. D’autant que ce « taré débile » (juge la juge) a été rejeté par sa famille, viré de maternelle, viré de l’orphelinat, viré du collège, viré de l’apprentissage, vire de son premier boulot – une bonne grosse caricature de l’enfance malheureuse chère à la presse à scandale qui fait pleurer dans les pavillons de banlieue.

Mais comment cet individu s’est-il retrouvé dans la juge ? Celle-ci, inquiète, enquête. Elle visionne la vidéosurveillance des abords du Palais et des rues parisiennes au matin du 1er janvier 2012, et ce qu’elle découvre est navrant : elle titube, se cogne aux réverbères (il n’y a pas le son mais on soupçonne qu’elle dit « excusez-moi »), erre dans le quartier à putes, les harangue, manque de se faire lyncher par la gent putassière (« on travaille, nous »!) et est sauvée par un homme qui passait par là à une heure passée du matin dans ce quartier chaud. Elle le suit, l’entreprend, le suce, le baise, s’active sur lui – un vrai viol de caricature, une outrance de femelle frustrée déchaînée. De quoi rire de l’inversion des rôles habituels, surtout lorsqu’on reconnaît le sex-toy : Bob Nolan lui-même, globophage pour les médias du monde entier.

Effarement de la juge qui ne se savait pas des profondeurs si noires et des instincts si avides. Que faire ? Bien que le dossier Nolan soit confié au juge bête De Bernard, la juge Ariane va dérouler son fil en le convoquant avec son avocat, l’inénarrable et bégayant Maître Trolos (Nicolas Marié) – une outrance de baveux comme on en fait peu, incompréhensible et lyrique, brouillon et inutile. En face du père de son embryon, elle joue la juge, sévère et expéditive, tout à charge. Mais elle n’y peut rien, le globophage sera jugé par un autre qu’elle.

Avisant un diplôme de Cambridge où la juge Felder apparaît en perruque selon la vieille tradition médiévale de là-bas, Nolan reconnaît sa partenaire éphémère de la nuit des putes. Il n’aura de cesse de s’évader pour aller la voir chez elle. C’est un jeu d’enfant pour lui – autre caricature de malfrat expert – car il a appris tout enfant à forcer les serrures et déverrouiller les verrous tout en faisant glisser la chaîne soi-disant « de sûreté ». A l’aide d’un fil contenu dans sa boucle à l’oreille et de sa carte d’identité (curieux qu’on la lui ai laissée en prison), il ouvre sans violence sa cellule garnie de barreaux, puis la porte de l’appartement de la juge. Il la trouve montée sur un escabeau sur son bureau en train de tenter une chute sur le ventre pour un avortement tardif. Il l’en empêche, la couche – et ils se retrouvent face à face en huis clos.

Il veut qu’elle le défende ; puisqu’elle ne peut pas le juger, le dossier étant dévolu à un autre, qu’elle le lise et trouve les failles juridiques ou de l’enquête. Le comique de répétition avec le juge bête De Bernard se poursuit, après avoir pris un fer de golf dans la tronche, il se prend une tête en plâtre sur le râble en imitant par agacement la juge qui tape sur son bureau pour affirmer ce qu’elle veut. Facile, dès lors, de télécharger le dossier sur une clé USB puis d’aller le lire chez elle à loisir. Ce n’est pas moins d’une pile d’un demi-mètre de haut que Nolan imprime, caché chez la juge – toujours la caricature des dossiers de justice surchargés de paperasses. Rien à faire : tout l’accuse, il était le seul malfrat recensé dont le téléphone ait borné dans la zone du cambriolage.

Sauf que… L’heure du crime est indiquée par une fourchette par le légiste Toulate et, en ce 1er janvier, la fourchette est… Je laisse le suspense. Le procès a lieu, la juge Felder, enceinte jusqu’aux yeux, vient en témoignage tardif, elle révèle ce qu’elle sait – de manière grossièrement caricaturale, au point de se faire rappeler au respect de la Cour par la présidente, mais tout à fait réaliste (un grand moment). Et le vieux démembré et énucléé mais toujours vivant est mis en présence des criminels possibles, il va reniflant au sol pour reconnaître… le bon.

Le globophage n’est pas celui qu’on croit et le bébé peut naître – un garçon. Si la promotion due à son labeur acharné, tout dévoué à la justice, lui passe sous le nez, la juge a obtenu un bébé et un compagnon, ce qui est une compensation dont chacun appréciera le degré selon ses convictions. Au fond, pas si facile d’attraper un bébé dans la société telle quelle est, coincée, acharnée au boulot, exploitée, emplie de préjugés.

DVD 9 mois ferme, Albert Dupontel, 2013, avec Sandrine Kiberlain, Albert Dupontel, Nicolas Marié, Philippe Uchan, Philippe Duquesne, Wild Side Video 2014, 1h18, €10,44, Blu-ray €14,99

Autre film d’Albert Dupontel chroniqué sur ce blog

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Bunny Lake a disparu d’Otto Preminger

Ann Lake (Carol Lynley), une jeune femme un peu nunuche, vient d’arriver d’Amérique à Londres par bateau. Elle est accueillie par Stevie (Keir Dullea), bel homme journaliste, qui joue au protecteur depuis leur enfance. Il s’agit de tout faire vite : la dépose à la nouvelle école de la petite Bunny de 4 ans (Suki Appleby), l’emménagement dans un nouvel appartement, le harcèlement du propriétaire curieux et graveleux, les courses nécessaires… Lorsque Ann va rechercher à midi sa fille à l’école, elle a disparu.

Les 4 ans descendent de l’étage et elle n’est pas avec eux. Dans les classes vides, personne. Les institutrices ne l’ont pas remarquée et celle qui devait la prendre en charge n’était pas là à l’arrivée, et est partie en urgence à midi chez le dentiste. Seule la cuisinière (Lucie Mannheim), une Allemande à l’accent yiddish, se souvient de lui avoir conseillé de la laisser dans la pièce d’accueil où est déjà un bébé, mais elle a rendu son tablier et fait sa valise pour rentrer en Allemagne par avion l’après-midi.

En fait, tout apparaît faux aux Anglais – décalé – dans le comportement du couple. Ann est agressive, elle ne comprend pas, son comportement « américain » est anormal pour les mœurs anglaises. D’ailleurs, elle n’est pas mariée et Steve, qui l’accompagne, est son frère. Le papa n’existe pas, Ann est fille-mère, ce qui reste indécent dans la société européenne du début des années soixante.

Le frère s’en mêle, il parle haut, logique et ferme. Cette école est un foutoir, on y entre comme dans un moulin, les institutrices ne savent même pas qui est là ; il menace de faire son métier de journaliste et de révéler ces carences publiques. La police est alertée et le superintendant (commissaire dans la version française) Newhouse (Laurence Olivier) mène l’enquête – avec pléthore de moyens et diffusion d’un appel à la télé. Mais il faut se rendre à l’évidence : pas de Bunny Lake. Ses affaires à l’appartement ont disparu – il ne subsiste aucune trace d’elle. Personne ne l’a vue – à croire qu’elle n’existe pas.

C’est le propos que rapporte la « sorcière » du dernier étage, l’ancienne directrice dont l’appartement est au-dessus de l’école et qui ne sort plus guère. Confite dans sa bonbonnière, elle prépare un « livre » sur son expérience des enfants, leurs cauchemars, leurs inventions, leurs fantaisies. Pour elle, tout est possible. Stevie lui aurait dit qu’Ann sa sœur avait, petite, inventé une amie imaginaire qu’elle prénommait Bunny. Ce n’est pas rare chez les enfants ; c’est un signe pathologique chez une adulte. Ann, mère célibataire très attachée à son frère serait-elle fabulatrice ou dérangée ?

Newhouse va éplucher les listes d’arrivée du bateau indiqué : personne. Ni la mère, ni la fille. Les quelques passagers débarqués qu’on a pu retrouver ne se souviennent pas d’une petite fille. Normal, dit la mère, Bunny était enrhumée et je ne voulais pas qu’elle sorte. Mais est-ce la bonne date d’arrivée ? Ann a déclaré avoir passé cinq nuits dans la grande maison prêtée par un ami de Stevie absent, le temps de trouver un appartement. Non, corrige le frère, quatre nuits seulement.

Ce petit détail va tout faire basculer. Outre qu’Ann se souvient d’une poupée donnée à réparer dans une boutique spécialisée de Londres, nommée Hôpital des poupées. Elle s’empresse d’aller la chercher comme preuve le soir venu. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu… Elle se retrouve à l’hôpital et doit fuir de nuit discrètement.

L’opiniâtreté de la mère faussement nunuche et la sagacité du superintendant faussement sceptique vont résoudre l’affaire et mettre au jour la psychose d’un personnage que l’on ne croyait pas si atteint. Le groupe de rock anglais The Zombies, créé en 1961 quelques années avant le tournage, rythme l’histoire sombre par des apparitions à la télévision, montrant combien la société anglaise se remet peu à peu de sa dépression post-guerre mondiale avec le tumulte grandissant des baby-boomers.

Preminger n’est pas Hitchcock mais l’intrigue est bien menée et la chute inattendue. Ce ne sont pas les scènes qui font monter la tension, ce sont les personnages qui sont de moins de moins nombreux à être soupçonnés et apparaissent de plus en plus tendus. Tout est logique dans ce film noir mais le spectateur se laisse embarquer dans des impasses successives.

DVD Bunny Lake a disparu (Bunny Lake Is Missing), Otto Preminger, 1965, avec Laurence Oliver, Carol Lynley, Keir Dulea, Wild Side Video collection les Incontournables du cinéma, 1h43, €19,21

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Les Évadés de Frank Darabont

Le réalisateur de La ligne verte (chroniqué sur ce blog) adapte une nouvelle de Stephen King, paru dans le recueil Différentes Saisons (chroniqué sur ce blog). Un détenu à tort s’évade à l’aide d’une affiche de Rita Hayworth sur les murs de sa cellule. Pas seulement par l’imagination devant la femme, mais pour masquer le tunnel qu’il creuse derrière.

Le jeune banquier Andy Dufresne (Tim Robbins), sous-directeur (vice-president en américain) est condamné en 1947 pour avoir tué sa femme qui le trompait et son jeune moniteur de golf de huit balles – soit deux de plus que le barillet du revolver, ce qui indique la préméditation. Lui jure ne pas avoir tué. Certes il est allé devant la maison où ils bisaient ; certes il avait un revolver – mais il était ivre et il est parti au bout d’un moment sans rien faire et a jeté le revolver dans le fleuve. On ne l’a pas retrouvé en draguant le fond, ce qui met en doute sa parole. Le jury le condamne comme coupable – et à perpétuité, aux États-Unis deux fois « la prison à vie » pour les deux meurtres (les Yankees auraient-ils plusieurs vies, comme les démons?).

Le voilà conduit à la grande prison d’État de Shawshank, où il doit se soumettre à la discipline de fer du directeur Samuel Norton (Bob Gunton) – un faux-cul « chrétien » qui aime citer la Bible tout en s’affranchissant de ses commandements – et du capitaine Byron Hadley (Clancy Brown), un costaud sadique qui adore dominer à coup de matraque ceux qui ne peuvent se défendre.

Andy reste réservé mais finit par se lier à Red, un Noir américain (Morgan Freeman) qui assure un trafic de tout ce qui peut se procurer, contre un petit pourcentage. Il veut un marteau taille-pierre pour sculpter des pièces d’échec dans les cailloux de la prison. Ce qui fut fait, de même qu’une grande affiche de Rita Hayworth, qui sera remplacée au fil des ans par Marilyn Monroe éventée par la bouche de métro, puis par Raquel Welch à peine déguisée de linges. Andy Dufresne a une idée obstinée : s’évader. Il se sait innocent, injustement condamné, brimé en prison au-delà du raisonnable par une bande de pédés (les Trois sœurs) qui le violent à loisir après l’avoir tabassé.

L’espoir, tout est là – avec la volonté. Car il ne suffit pas d’attendre et d’espérer naïvement sans rien faire. L’espoir est la meilleure chose, à condition qu’il soit actif. Il mettra dix-neuf ans à réaliser son objectif mais y parviendra de façon brillante en creusant un tunnel avec le petit marteau… derrière les affiches de filles, puis en empruntant le tuyau d’égout qui mène à la rivière à cinq cents mètres des murs pour éviter l’odeur. Entre temps, il fait devant tout le monde comme si de rien n’était, utilisant sa tête à défaut de muscles pour se faire une place. Il écrit au Sénat pour obtenir des fonds pour la bibliothèque et, à force de lettres, deux par semaines sur six ans, obtient gain de cause. Il apprivoise le redoutable capitaine sadique en lui faisant économiser les impôts (fort lourds après-guerre) de l’héritage de son frère, puis en conseillant un gardien pour une épargne-études pour ses fils, enfin en rédigeant toutes les déclarations de revenus des gardiens de la prison, et même celle du directeur.

Lequel voit d’un bon œil ce détenu tombé du ciel (grâce à Dieu) qui peut l’enrichir gratuitement. Andy, par sa connaissance des failles du système fiscal et des mécanismes financiers, blanchit pour le directeur les pots-de-vin attribués par les entrepreneurs de la région pour la main d’œuvre gratuite des prisonniers. Le directeur, en bon « chrétien » puritain, voit la main de Dieu dans cette manne et ne veut surtout pas qu’Andy sorte du système.

Aussi, lorsque Tommy Williams (Gil Bellows), un jeune rocker illettré arrive en « poisson frais » dans l’établissement et qu’il déclare qu’un détenu dans une autre prison lui a raconté avec force détails le double meurtre qu’il a accompli chez le le riche play-boy prof de golf et sa pétasse qu’il était en train de baiser – la femme d’un banquier ! – Andy demande la révision de son procès. Mais le directeur ne veut rien entendre. Il va même, en bon « chrétien » croyant traditionnel, défendre sa position sociale « voulue par Dieu » et sa richesse mal acquise mais « bénie de Dieu » en faisant tuer tout simplement le garçon par le capitaine sur le mirador en « tentative d’évasion ». Il l’avait convoqué tout seul hors les murs exprès pour lui faire avouer son mensonge mais, lorsque Tommy lui a juré que le détenu lui avait vraiment avoué son double meurtre avec précision et jouissance, il l’a fait éliminer. Pas question que la poule aux œufs d’or disparaisse de la prison.

Andy, qui avait appris à lire au jeune homme et qui l’avait formé pour obtenir son diplôme primaire avec 12 de moyenne, va donc se venger. Non seulement de la société inique qui l’a condamné sans l’entendre ni même chercher bien loin, mais aussi de la prison et de ses dirigeants inhumains. Non seulement il s’évade de façon artiste en 1966, mais il va dépouiller le directeur de tous les fonds accumulés, qu’il a mis sous un nom d’emprunt, envoyer aux journaux la comptabilité de la prison qu’il tenait depuis des années, et dénoncer le capitaine comme meurtrier récidiviste de prisonniers. IL fera arrêter le sadique et se suicider en bon « chrétien » le pécheur directeur. « La Bible vous sauvera », avait dit le bon « chrétien » au prisonnier pour l’inciter à lire le Livre. De fait, Andy avait caché son petit marteau à l’intérieur des pages découpées…

Évidemment, pas de femmes, sauf en pin-up sur les murs, ce qui peut indisposer les féministes bornées. Pour le reste, le film ne manque ni d’humanité, ni d’humour. La scène où le directeur hystérique s’aperçoit de visu que le prisonnier ne s’y trouve plus, alors qu’il a été noté présent à la fermeture des grilles la veille au soir ; la scène où le vieux bibliothécaire Brooks (James Whitmore), libéré au bout de 50 ans, se retrouve sans position et désorienté dans la vie civile, inadapté au monde car « institutionnalisé » de la prison ; la scène où Andy, fraîchement évadé et ayant endossé le costume et les chaussures du directeur qui lui faisait bien cirer, se retrouve dans les banques et retire les fonds avec de faux papiers parfaitement imités ; la scène où il diffuse de la musique d’un opéra du divin Mozart par les haut-parleurs de la prison, bien meilleur que la Bible pour donner un moment de beauté absolue aux misérables…

Mais aussi la scène où Red, passant devant un jury de libération conditionnelle, se fait retoquer à chaque fois parce qu’il dit être réhabilité, et n’est enfin admis à la libération au bout de quarante ans que parce qu’il déclare qu’il ne sait pas ce que « réhabilité » veut dire et qu’il « n’en a rien à foutre ». Et qu’il va sous un arbre de Buxton, dont Andy lui avait parlé, pour trouver une pierre qui ne devrait pas s’y trouver, et la boite qu’elle recouvre, où des instructions lui sont données pour rejoindre Andy au Mexique, sur la plage de Zihuatanejo où ils vont tous deux vivre le reste de leur temps sur l’argent sale du directeur, en réparation de tout ce que la société leur a fait, pêchant, gérant un petit hôtel, conduisant en mer des touristes.

DVD Les Évadés (The Shawshank Redemption), Frank Darabont, 1994, avec Tim Robbins, Morgan Freeman, Bob Gunton, William Sadler, Clancy Brown, TF1 studios 2008, 2h16, €11,73

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Histoires d’outre-tombe de Freddie Francis

« Cinq âmes en transit » est le sous-titre de cette suite de contes gothiques des années 1970, tirés des Contes de la crypte parus dans les magazines américains des années cinquante. Il y a constante référence à la mort, des cercueils, des croix, des cimetières, des moines. Justement, les visiteurs férus de frôler le destin aiment à visiter les souterrains des monastères. En arpentant l’un d’eux, à la suite du gardien qui les presse de rester groupés au risque de se perdre… les voilà perdus.

Au sens métaphysique du terme : « vous êtes perdus ! » Un passage emprunté par les cinq derniers en habits de ville, comme sortant du salon ou du bureau, aboutit à une impasse. Celle de l’éternité. Un moine à la coule brune trône sur un siège sculpté dans la roche en forme de tête de mort. Face à lui, cinq plots de roc émergent, un pour chacun. Ils sont priés de s’asseoir. Plus aucune sortie, la porte de pierre s’est refermée avec un bruit sourd. Ce qu’ils font ici ? Prendre conscience. De ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils resteront éternellement. Car nous sommes aux antichambres de l’enfer.

A chacun de se dévoiler, de révéler à tous – et à lui-même – son inconscient. Fini le déni ! La mort est l’instant de vérité, l’ultime, celle qu’on n’a pas voulu voir durant toute sa vie. Les chrétiens et les bourgeois manient le déni avec maestria, sur l’exemple de Pierre qui nia trois fois le Christ, pourtant son seigneur – qu’il disait. S’ils sont là, c’est qu’ils sont tous des monstres malgré leur apparence civile et respectable.

La première à être sollicitée de se révéler est une femme (Joan Collins). Elle a tout simplement tué son mari le soir de Noël d’un coup de tisonnier, on ne sait pourquoi, par ennui peut-être, et s’est retrouvée (ironie du destin) aux prises avec un psychopathe évadé d’un asile déguisé en père Noël. Il embobine sa petite fille et attire la mère derrière les rideaux avant de l’étrangler avec une lourde jouissance – instrument du destin. Voilà pourquoi elle est morte et se retrouve ici, portant sans vergogne la broche marguerite en opaline que son mari lui offrait pour Noël. Ne jamais faire confiance à une femme, elle n’y connaît rien en meurtre.

Le second est un jeune homme (Robin Phillips), fils de famille et fils unique, imbu de son rang et de sa propriété, que son père regarde avec indulgence au lieu de l’élever. Il déteste son voisin d’en face, pauvre jardinier de la commune veuf (Peter Cushing), dont les seuls plaisirs sont de recueillir les chiens errants et de donner des jouets aux enfants. Pourquoi les attire-t-il – au vu et su de tout le monde ? La paranoïa du bourgeois est celle d’aujourd’hui : le sexe soupçonné, des réseaux sociaux pour se dédouaner, la rumeur malveillante. Le fils de famille riche commence une campagne de diffamation pour faire partir le vieux, pourtant à deux ans de sa retraite et qui a toujours vécu dans sa maison. Il fait croire que les chiens ont déterré les roses du voisin, objets de ses soins précieux (alors que lui y est allé de nuit), reçoit pour le thé la bonne société du voisinage afin d’instiller le doute chez les mères sur les intentions perverses supposées du solitaire envers les enfants, envoie une suite de lettre de saint Valentin injurieuses en le pressant de s’en aller. Le vieux, privé d’épouse, de chiens, d’enfants, de boulot, de relations sociales, se pend. Bel exemple de christianisme bourgeois que ce harcèlement communautaire ! Il ira en enfer direct, puisque l’enfer existe, selon sa croyance. Un an après, à la saint Valentin, le vieux sort de sa tombe pour aller se venger.

Le troisième est un homme d’affaires impitoyable qui aime le risque et a perdu. Il est ruiné. Rentré chez lui, il annonce à son épouse (Barbara Murray) qu’ils doivent vendre leur collection de meubles, de tableaux et d’objets d’art rapportés de leurs voyages. Elle avise une statuette de jade achetée dans une boutique obscure à Hongkong et s’aperçoit qu’une inscription est gravée (en anglais!). Le propriétaire de la statue peut faire trois vœux. La conne s’empresse d’en faire un sans réfléchir, redevenir riche. L’associé de l’homme d’affaires lui téléphone à ce moment-là pour lui dire de revenir tout de suite au bureau, une grande nouvelle l’attend. Pressé, fébrile, il prend son coupé sport rouge et file sur la route. Un motard tout en noir le suit comme le destin et c’est l’accident : il meurt. Sa femme affolée s’empresse de faire un autre vœu tout aussi peu réfléchi : qu’il revienne. Les croque-morts apportent justement son cercueil. Oui mais qu’il redevienne exactement tel qu’il était avant l’accident et qu’il vive désormais éternellement, exprime en troisième vœu tout aussi con la femme. Sauf que, juste avant l’accident, il a eu une crise cardiaque… Il est désormais embaumé et – à nouveau vivant – souffre atrocement (et pour l’éternité) des acides qui lui brûlent en permanence le corps. Ne jamais faire confiance à une femme, elle n’y connaît rien en affaires.

Le quatrième est un mari adultère qui quitte un soir sa famille pour raisons professionnelles, dit-il. Il embrasse ses enfants petits, une fille et un garçon comme il se doit, et prend sa voiture. Il file droit chez sa maîtresse qui l’attend avec ses valises ; elle a fait déménager son appartement. Mais il est fatigué, elle lui propose de conduire la grosse Jaguar MK2 aux quatre phares de calandre. Il rêve qu’ils ont un accident par la faute de sa maîtresse qui fonce droit sur un camion dont les phares l’hypnotisent ; en lui faisant donner un coup de volant, il envoie la voiture dans le décor et se retrouve mort. Il s’éveille brusquement pour s’apercevoir qu’il est encore dans la voiture et qu’il s’est assoupi. A ce moment, les phares d’un camion, le coup de volant, etc. A nouveau mort, il parvient jusqu’à l’appartement de sa maîtresse, désormais vide, mais s’aperçoit qu’elle est revenue, avec tous ses meubles. Il sera éternellement sujet à revivre ces moments où il a gravement fauté contre la morale, la famille et la société. Ne jamais faire confiance à une femme, elle n’y connaît rien en amour.

Le cinquième et dernier est un ancien major (Nigel Patrick), embauché comme directeur d’hôpital pour les aveugles exclusivement mâles. Il n’y connaît rien en aveuglement mais a la certitude de bien connaître les hommes. Qu’il croit. Il impose désormais des restrictions pour faire des économies : moins de nourriture, plus de chauffage passé 21 h, moins de couvertures. Les habitués râlent, d’autant que le directeur se goberge, mais son chien-loup les tient en respect. Lorsqu’un aveugle meurt, de faiblesse et de froid, c’en est trop. Les autres décident de rendre au mauvais dirigeant la monnaie de sa pièce. Ils séduisent le chien avec des morceaux de bacon dont chacun donne une tranche pour l’emmener à la cave et l’enfermer dans une cellule, puis font irruption chez le directeur, le maîtrisent et l’entraînent dans la même cave, où il est enfermé lui aussi. Commence alors une activité aveugle derrière la porte. C’est tout un système de cages qui est bâti à force de scie et de clous. Au final, le directeur repu est livré au chien rendu fou par des jours de faim. Exactement le sort qui l’attendait en affamant les malades.

Deux histoires d’hommes peu reluisants et trois histoires délicieusement misogynes de femmes peu futées. Tout le sel de l’ambiance chrétienne anglo-saxonne dans ces contes édifiants au seuil de la mort. Décédé à Londres en 2007 à 89 ans, Freddie Francis le réalisateur a été un spécialiste des adaptations de Comics américains des années cinquante qui font une satire de la société puritaine et affairiste du temps sous forme d’histoires d’épouvante en bandes dessinées. Appât du gain, trahison, avarice, égoïsme sont impitoyablement vengés comme s’il existait une Justice immanente. La Morale est sauve, l’Illusion aussi.

DVD Histoires d’outre-tombe (Tales of the Crypt), Freddie Francis, 1972, avec Ralph Richardson, Joan Collins, Peter Cushing, Ian Hendry, Richard Greene, ESC editions 2022, 1h32, €27,22 e-book Kindle €7,99

D’autres films de Freddie Francis déjà chroniqués sur ce blog

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Le Caveau de la terreur de Roy Ward Baker

L’horreur des années 70 : être enfermé avec des inconnus dans une pièce, où chacun est sommé de raconter le pire de son inconscient. Dans un grand immeuble à multiples étages, cinq hommes montent successivement dans l’ascenseur, au fil des arrêts vers le rez-de-chaussée. Mais la machine n’en fait qu’à sa tête, elle n’obéit pas aux injonctions et ne stoppe qu’au sous-sol. Là, les portes s’ouvrent comme un rideau de théâtre… et dévoilent une pièce ronde avec une table centrale et cinq sièges judicieusement disposés autour. Des boissons alcoolisées attendent les convives, tous mâles bien entendu. Impossible de sortir, il n’y a qu’une seule issue : l’ascenseur qui s’est refermé. Aucun bouton ne permet de l’appeler.

Le club des cinq se résigne alors à s’asseoir, à attendre et à deviser. Sur une idée de l’un d’eux, due à l’atmosphère oppressante du lieu, chacun doit raconter son rêve le plus fort, son cauchemar récurrent. Ce sont donc cinq histoires « de la crypte » qui sont successivement livrées à l’attention du spectateur.

Le Repas de minuit met en scène l’un des cinq qui rêve de rechercher sa sœur (alors qu’il n’a pas de sœur) via un détective très privé, qu’il tue une fois la mission accomplie. Il récupère l’argent et se rend au domicile de la jeune femme, dans un quartier mystérieux où, lorsque la nuit tombe, chacun se calfeutre chez soi. Les monstres vont apparaître, ainsi qu’il est prédit. Le narrateur ne peut dîner au restaurant car celui-ci ferme à la nuit tombée, à 19h30. Il va donc sonner à la porte de sa sœur, une rousse au visage étrange qui lui ouvre, le reconnaît, le fait entrer. Mais pourquoi voulait-il la voir ? Parce que leur père est mort et qu’il l’a désigné elle comme unique héritière (pas de part réservée en droit anglais, chacun fait ce qu’il veut de sa fortune). Tandis qu’elle lit le papier, il la poignarde par trois fois, comme trois reniements de Pierre envers le Christ. Lorsqu’il ressort de la maison, le restaurant est à nouveau ouvert et il s’y rend pour dîner. Mais le maître d’hôtel, qui n’est plus le même, lui sert un cocktail de mauvais goût, une soupe au sang et lui demande comment il se veut rôti. Le meurtrier s’aperçoit alors dans le miroir qu’il est seul dans la salle et que tous les autres sont des fantômes. Ou plutôt des vampires, et que le rôti, c’est lui. Sa sœur, désormais décédée, entre alors et entreprend de le pomper… à la veine jugulaire.

Le métier de faire le nid montre comment le narrateur, fortune faite en son âge mûr, désire une épouse pour s’occuper de lui. Il se marie avec la fille d’un ami, une Eleanor vieillissante qui n’a pas trouvé chaussure à son pied. Mais il est maniaque et veut que tout soit comme avant, les choses à leur place et une place pour chaque chose. La femme est une intruse qui bouleverse sans le savoir, et sans le vouloir, ses chères habitudes. Mais elle veut bien, trop bien faire. Un soir qu’il doit rentrer à 18h – tapantes – elle entreprend de ranger l’infime désordre qu’elle a mis dans la maison durant la journée où elle s’ennuie. Mais chaque acte de ménage engendre sa catastrophe : bidon de nettoyage renversé, tableau qui se décroche, clou impossible à trouver, marteau qui emporte son portant… Le mari rentré en devient fou, et elle folle. Avec le marteau encore en main, elle lui en flanque un bon coup sur la tronche.

Ce truc va vous tuer présente Sebastian en magicien en vacances aux Indes avec sa femme. Il cherche un nouveau truc pour relancer son spectacle et est prêt à tout pour l’avoir. Avisant un gourou qui transperce un panier empli d’un jeune garçon, le sabre remontant ensanglanté, il montre que le panier est ouvert sur le fond et que le garçon s’est planqué avant de ressortir frais comme une rose ; de même le sabre qui traverse la mâchoire est truqué. Mais l’assistante du gourou veut lui donner une leçon. Elle effectue le lendemain, seule, le tour de la corde indienne, une corde qui sort verticalement d’un vase en osier et ondule comme un serpent sous la son de la flûte, avant de s’élever rigide, au point qu’on peut y grimper. Sebastian cherche le truc, ne le découvre pas : voilà ce qu’il voulait. Il convoite alors de l’acheter, mais la grosse somme n’y fait rien, c’est non. Le lendemain, il joue alors l’époux prévenant qui veut distraire sa moitié souffrante dans la chambre de leur hôtel. Il invite la fille à faire une démonstration devant elle, ce qu’elle réussit à merveille. Puis il la tue d’un coup de poignard dans le dos. Il possède enfin les accessoires, le truc de fou, joue de la flûte et, malgré sa maladresse, fait s’ériger la corde. Mais celle-ci ne l’entend pas de la bonne oreille et elle prend vie autonome, fouettant le tueur et va jusqu’à l’étrangler et le pendre.

Unis dans la mort dévoile une belle escroquerie à l’assurance-vie. Maitland veut se faire passer pour mort à l’aide d’un poison qui ralentit le cœur jusqu’à ce qu’il ne soit plus perceptible. Son copain Alex est chargé d’aller déterrer son pseudo-cadavre, une fois le cercueil dans la fosse. Mais l’air manque et Maitland trouve le temps long. Dans son logis, deux étudiants en médecine désirent un cadavre frais pour réviser leur anatomie et se rendent au cimetière, où ils soudoient le fossoyeur pour déterrer le plus récent. Pendant ce temps, Alex passe en voiture, désirant garder le magot pour lui seul et laisser crever Maitland dans sa bonbonnière en sous-sol. Lorsque le cercueil est ouvert, le cadavre espéré se dresse d’un coup en aspirant l’air, ce qui effraie les deux apprentis médecins et les fait fuir hors du cimetière. Ils croisent la voiture qui fonce en sens inverse et qui, voulant les éviter, va percuter un arbre. Exit Alex. Lorsque les deux reviennent voir le cadavre, le fossoyeur l’a arrangé d’un bon coup de pelle afin qu’il ne bouge plus… Exit Maintland.

Dessin fatal raconte le rêve du dernier des cinq. Il est peintre et se voit à Haïti, sous les tropiques, en train de s’essayer aux portraits tandis que son œuvre est mal considérée à Londres où les marchands de tableaux lui disent que ce sont des croûtes et où un critique d’art réputé l’assassine. Un ami de passage lui apprend que l’une de ses peintures s’est quand même très bien vendue récemment aux enchères et le peintre se dit qu’il a été roulé. C’est le jeu des marchands, lui dit-on, mais il veut se venger. Il va pour cela voir un jeune prêtre vaudou, torse nu dans sa case, orné de colliers de coquillages. Le jeune homme lui dit que, s’il veut un sort, il doit tremper sa main dans l’eau bouillante de la marmite, elle en ressortira chargée de magie. Le peintre hésite, sa main est son outil de travail, mais à quoi bon si ses œuvres ne sont pas reconnues à leur juste valeur ? Il la plonge donc dans l’eau qui bout et la ressort un peu grasse de ce qui mijote, mais intacte. Désormais, tout ce qu’il va dessiner ou peindre sera lié à lui : s’il dessine un trait, le trait sera reproduit sur l’objet où l’être vivant, via un événement réel imprévu. Rentré à Londres, il va se confronter à ses escrocs et leur annonce sa vengeance. Il peint un portrait de chacun d’eux et, pour le critique qui n’a pas vu la valeur de son œuvre, lui crève les yeux ; pour l’un des marchands, il lui coupe les mains ; pour le dernier, il va le voir une dernière fois pour dessiner sous ses yeux un point rouge sur le front. Chacun va subir le sort assigné : le critique sera rendu aveugle par sa maîtresse qu’il quitte sans élégance et qui lui balance du vitriol à la figure ; le second aura ses mains coupées par le massicot qu’il manie pour donner l’exemple à son apprenti qu’il humilie ; quant au dernier, il brandit un revolver face au peintre mais la magie l’oblige à se le retourner entre les deux yeux. Le peintre ridiculisé est vengé. Sauf qu’il a peint un portrait de lui avant que ses mains soient chargées et qu’il ne peut le détruire sans se détruire lui-même. Il l’a donc enfermé dans un coffre-fort, mais l’air vient à manquer ; il doit le ressortir et y parvient in extremis. Mais il s’aperçoit qu’il a oublié sa montre dans le bureau du marchand suicidé et s’y précipite. Las ! Un peintre (en bâtiment) qui œuvre au-dessus de son atelier fait tomber accidentellement un bidon de dissolvant sur le portrait laissé à l’air libre et le visage se décompose – tout comme celui du peintre qui est renversé brutalement par un camion.

Chacun a raconté son histoire, celle de leur inconscient profond. La porte de la pièce où ils sont enfermés s’ouvre, mais sur un cimetière. Les hommes sortent un à un et disparaissent. Le dernier, Sebastian, donne la leçon de tout cela : ils se sont tous damnés et doivent revivre pour l’éternité leurs méfaits en racontant sans cesse leur histoire.

C’est d’un fantastique étrange, plutôt sophistiqué, tout à fait dans les explorations esthétiques des années post-68 à Londres. Les histoires vont crescendo dans le bizarre et captivent. Un bon spectacle, servi par un coffret cher, mais réédité en remastérisé et haute définition, qui comprend un livret écrit et un second DVD de suppléments.

DVD Le Caveau de la terreur – les contes de la crypte (The Vault of Horror), Roy Ward Baker, 1973, avec ‎ Dawn Addams, Tom Baker, Michael Craig, Denholm Elliott, Curd Jürgens, 1h26, ESC nouveau master haute définition, Blu-ray €40,98

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La crise de Coline Serreau

Le film a trente ans mais la société française qu’il décrit n’a guère changé. Il s’agit toujours de rester égoïste, d’avoir peur de la mort, de consommer à outrance des médicaments comme des doudous, de mal bouffer sans y penser, de baiser en adultère, ne supportant pas les contraintes et les compromis, de recomposer les familles au détriment des enfants, de se dire antiraciste tout en étant raciste, de se poser comme « socialiste » tout en habitant Neuilly et en se foutant comme de son premier slip des électeurs…

La satire comédie commence avec Victor (Vincent Lindon), conseiller juridique de trente ans, qui se réveille un matin sans sa femme : elle est partie – et les enfants n’ont plus de lait ! Une fois au boulot, il veut s’ouvrir de ses malheurs à son assistante, mais celle-ci lui annonce qu’il est licencié, malgré sa récente performance sur un dossier qui a rapporté des millions. Lorsqu’il veut embaucher ladite assistante, avec qui il a l’habitude de travailler, elle lui annonce qu’elle le quitte, elle a trouvé un nouveau boulot. Jusqu’à sa propre mère (Maria Pacôme) qui annonce son divorce, à 50 ans, pour partir avec un quarantenaire marié et baiser enfin comme elle veut ! Un reste des années post-68…

C’en est trop. Tout à la fois. Tout d’un coup. Comme ce violon qui part en morceaux entre les mains de la virtuose qui a un concert dans deux jours, et que Vincent va voir, en désespoir de cause, pour que quelqu’un l’écoute. Mais personne n’écoute plus personne dans les années Mitterrand, chacun se renferme sur son égo et dans ses petits problèmes. L’épouse du médecin homéopathe ne comprend pas son mari qui perd du temps avec ses malades au lieu de gagner de l’argent pour payer le loyer, les mensualités de la maison et les traites de la résidence secondaire – alors que lui ne veut pas prescrire des pilules et plutôt préserver la santé de ses patients. Les médecins traditionnels chinois font de la prévention de santé plutôt que les « soigner » une fois qu’ils sont malades.

Certains font avec les égoïsmes, comme cette famille décomposée aux sept ou huit enfants de pères et de mères appariés différemment selon les années, et qui partent tous ensemble aux vacances de ski. Il y avait encore de la neige sous Mitterrand, c’était le paradis socialiste. L’invitation chez un député PS de Neuilly (Didier Flamand), par la sœur de Vincent (Zabou Breitman) qui dirige une agence de marketing, est un morceau d’anthologie. Les enfants adolescents du couple de bobos (Max Mc Carthy et Pénélope Schellenberg) sont résolument végan écolos et foutent à la poubelle tout le dîner des parents qu’ils récusent : foie gras, côte de bœuf, gâteau et alcools. Michou, laissé à la grille, va tout récupérer à la poubelle et s’en régale jusqu’à être malade. Ce sont de sales mômes intolérants mais que personne n’écoute, et qui se radicalisent – comme aujourd’hui une fois devenus adultes. Autre reste post-68…

Vincent ne sait plus sur quel sein de dévouer, entre sa femme qu’il aime encore, surtout son épaule lisse, sa sœur avec qui il dort dans le même lit, torse nu, « comme avant » (à 13 ans) – reste des mœurs post-68… Mais aussi les épouses de ses amis qui ne songent qu’à divorcer, en warriors féministes volontiers « hystériques » – faute d’être écoutées. Vincent racole alors son inverse absolu, Michou (Patrick Timsit), un sans-domicile de Saint-Denis qui le colle pour attraper une bière. Élevé par son frère, il est sans boulot faute de domicile à donner et a dû quitter le deux-pièces parce que l’épouse est atteinte d’un cancer en phase terminale. Mais Vincent ne veut pas entendre, il accuse Michou de se victimiser par misérabilisme – tous ces mots introduits par le socialisme pour engluer la politique de lourde démagogie.

Ce qui entraîne une autre scène mémorable où Michou, face au député socialiste, se dit ouvertement raciste : « Ben oui, les Arabes, ils prennent tout, nous on n’a rien… » Facile de n’être pas raciste quand on habite une belle maison bourgeoise protégée à Neuilly, beaucoup moins quand on côtoie tous les jours les immigrés et leurs mœurs dans les petits appartements des barres de Saint-Denis. Voter Front national (pas de Rassemblement, à l’époque) ? « Moi, j’vote pas, mais si je votais, oui. » Tout est dit de l’écart entre les élites et le populo ; tout est prédit du virage Mélenchon qui délaisse le populo bien de chez nous pour aller draguer les immigrés à droit de vote dans les banlieues ex-rouges. Rien n’a changé, toujours les « damnés de la terre » et le « Tiers monde » post-68…

Vincent, à force de se prendre des tôles par les uns et les autres, et d’avoir enfin le temps d’y penser parce qu’il n’est plus vraiment pris par son boulot, va finir par comprendre. Qu’il est individualiste obnubilé par son ego, un ado attardé qui ne pense qu’à lui, un macho sans y penser qui attend tout des bonnes femmes, mal habitué par sa mère.

Il va s’ouvrir à la musique lors du concert de la violoniste à l’instrument réparé, il va comprendre pourquoi ce désastre l’obsédait. Il va s’ouvrir aux malheurs de Michou et l’accepter comme assistant, malgré ses bourdes de lourdaud. Il va aller voir son frère et l’épouse cancéreuse, laquelle va lui livrer à l’oreille un secret pour que les femmes soient toujours amoureuses de lui (qu’on ne saura pas). Il va voir qu’il s’agit d’une Arabe – « mais non, Djamila n’est pas arabe, c’est Djamila… », tout comme les copains du quartier, l’escalier B et C de l’immeuble – en fait tous ceux qu’on connaît qui ne sont pas des « Arabes » mais des connaissances ou des amis. Il va faire amende honorable auprès de sa belle-mère, prendre (enfin) des nouvelles de ses enfants en vacances chez elle, en donnant des nouvelles des sandwiches laissés sur la table de cuisine lors du départ en retard – comme toujours. Il va retrouver sa femme, au fond partie pas loin et pas avec quelqu’un, mais pour « réfléchir ».

Il va revivre, dessillé, enfin adulte. Enfin, on l’espère, parce que trente ans ont passé et la société n’a guère changé. Les trentenaires ont la soixantaine, les enfants recomposés ont la trentaine et les liens les plus forts pour s’intéresser aux autres passent aujourd’hui majoritairement par les réseaux sociaux : bien à distance, assis confortablement à son bureau, avec toute l’abstraction de la Morale pour les autres.

Une bonne comédie de mœurs qui a du mal à démarrer, dans un tourbillon de bons mots qui saoule un peu, avant de prendre son rythme de croisière avec des morceaux qui restent d’anthologie.

César 1993 du meilleur scénario original ou adaptation. DVD heureusement réédité en nouvelle restauration pour ses 30 ans.

DVD La crise, Coline Serreau, 1992, avec Vincent Lindon, Patrick Timsit, Zabou, Maria Pacôme, Yves Robert, Tamasa diffusion 2023, 1h32, €21,01 nouvelle restauration 4K, Blu-ray €22,77, ancienne édition 2015 €27,90

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Le 7ème voyage de Sinbad de Nathan Juran

Sinbad le marin est un héros persan de l’Orient. Ses voyages aventureux sous la dynastie des Abbassides, au début du IXe siècle de notre ère, sont contés dans les Mille et une nuits, de la 69ème à la 90ème. Sinbad (Kerwin Mathews) revient cette fois-ci en son septième et dernier voyage d’un royaume ennemi de l’océan Indien, où il a été négocier la princesse Parisa (Kathryn Grant) en mariage. Ainsi la guerre sera évitée. Mais la route maritime est pleine de dangers, dont le premier est la faim. Obligé de s’arrêter dans une île du parcours, Colossa, les marins emplissent les canots de fruits et d’eau douce quand un gigantesque cyclope les entreprend. Il n’a qu’un œil, comme il se doit dans le mythe, et des pieds de bouc. C’est donc une créature infernale pour l’imaginaire chrétien américain.

Un mage noir, Sokurah (Torin Thatcher), est prisonnier du cyclope et le capitaine Sinbad parvient à le faire embarquer. Le mage est possesseur d’une lampe à huile magique. En la frottant et en prononçant une formule rituelle, surgit un petit génie (Richard Eyer, 13 ans) qui réalise tous les souhaits, sauf ceux de tuer. Une barrière invisible sépare alors le cyclope à grandes pattes des humains qui s’enfuient sur leurs trop petites pattes. Mais le monstre a ses idées fixes : il veut les bouffer et envoie un énorme rocher qui fait se retourner la barque. Sokurah perd alors la lampe merveilleuse dans les flots. Tous rejoignent le navire et mettent les voiles, mais la lampe est perdue. Le cyclope la récupère parce qu’elle brille, en s’avançant dans la mer.

Sokurah n’aura alors qu’une idée fixe lui aussi : récupérer l’objet qui lui donne du pouvoir. Pour le reste, il n’est en effet qu’un charlatan, expert en illusions et en potions. Le mariage est programmé, le père de Parisa parvient à la cour, le mage ordonne la fête en magicien. Une foule d’esclaves mâles au torse nu porte de lourds coffres en osier desquels sortent une femme, puis un cobra. Une grande jarre est aussi apportée par les jeunes atlantes, tout à fait dans le style péplum hollywoodien de ces années d’après-guerre. La femme est jetée dedans, puis le serpent. Lorsque le mage casse la poterie, la femelle apparaît en femme-serpent, une Eve maléfique au teint bleu qui agite ses quatre bras et danse sur sa queue de reptile en dardant des yeux magnétiques. En fait, Sokurah n’aime pas les femmes, contrairement à Sinbad qui en est amoureux.

Ces deux pôles, l’un mauvais et l’autre bon, l’un orienté vers la vie et l’aventure, l’autre vers le pouvoir égoïste et personnel, vont s’affronter. Sinbad refuse de retourner sur l’île de Colossa et de mettre en péril un équipage pour récupérer la lampe, dont il n’a que faire. Sokurah use alors de ses pouvoirs magiques pour réduire Parisa à la taille d’une miniature – ce qu’elle est dans son esprit, un bel objet inutile qu’on renferme dans un écrin. La seule façon de lui redonner sa taille normale, énonce-t-il, est de lui faire avaler une potion dans laquelle il doit y avoir de la coquille d’oiseau roc à deux têtes – qui ne vit que sur l’île aux cyclopes.

Par ce moyen déloyal, le mage obtient de Sinbad qu’il se plie à ses désirs. Mais peu de marins sont prêts à le suivre, Sokurah leur fait peur et le souvenir du monstrueux cyclope reste à leur esprit. Ce sont donc des condamnés pour vols et meurtres qui sont embauchés, avec pour appât la grâce à la fin du voyage. Mais ces repris de justice n’ont évidemment ni foi ni loi ; ils se révoltent et, sous le nombre, parviennent à maîtriser Sinbad, le mage et le fidèle serviteur Karim (Danny Green). Ils veulent rallier les routes commerciales pour se livrer à la piraterie, l’envers de l’épopée de Sinbad orientée vers la découverte. Ces doubles négatifs vont cependant succomber aux diableries de Sokurah qui sait que les vents et les courants vont pousser le navire vers l’île et fait hurler les démons à son approche. Les mutins anesthésiés, beaucoup se noient ou s’écrasent du mât sur le pont, le navire peut enfin jeter l’ancre dans la passe qui le protège de la haute mer.

Sur les instructions du mage, Sinbad a fait construire une monstrueuse arbalète pour tuer le monstrueux cyclope, et elle est installée face à la grotte qui permet le passage vers la vallée où il gîte. Ce qui reste de l’équipage est alors séparé en deux groupes pour explorer les deux versants de la vallée, l’un sous les ordres de Sinbad, l’autre du mage. Lequel attend tout simplement que le cyclope fasse son affaire à Sinbad et à ses compagnons pour récupérer la lampe dans le trésor amassé par N’a-qu’un-oeil qui aime, comme tous les simples, ce qui reluit.

Commence alors la lutte pour la vie. Sinbad est pris par le cyclope avec ses hommes et enfermé dans une cage de bois tandis que le monstre commence à faire griller Karim au-dessus d’un feu en guise de déjeuner. Le mage se glisse incognito derrière les rochers et fouille le trésor caché là pour retrouver la lampe. Il a déclaré à ses compagnons qu’ils ne devaient pas boire l’eau rouge qui coule dans la rivière car elle les empoisonnerait. L’un d’eux n’y croit pas et, sur la provocation de ses compagnons, y goûte : c’est du vin ! L’islam interdit les substances qui égarent l’esprit, mais le vin est toléré à Bagdad et en Perse. Quand on le boit avec modération, l’esprit est aiguisé, pas égaré. Les hommes y trouvent donc le courage de rejoindre Sinbad et les siens au risque d’y perdre la vie.

Sinbad, jamais en peine d’imagination, sort Parisa de son écrin pour la faire passer au travers des barreaux et pousser le coin qui ferme la cage. Ce que, faible femme mais obstinée, elle parvient à faire malgré ses falbalas. Sinbad délivre Karim, se saisit d’une bûche enflammée et parvient, comme Ulysse, à aveugler le cyclope, tandis qu’il aide Sokurah à se tirer du recoin où il s’était caché. Les deux parviennent à trouver un œuf d’oiseau roc sur le point d’éclore. Les marins aident à fendre la coquille mais le jeune oiseau est agressif et ils le tuent à coups de lance ; ils font ensuite rôtir une cuisse sur la broche du cyclope qui erre sans vue. Sinbad a pris dans son giron un morceau de coquille salvatrice et garde la lampe merveilleuse en gage à sa ceinture, pour que le mage concocte la potion. Il porte toujours sur sa poitrine nue l’écrin où se tient Parisa, afin de ne pas la perdre mais, dans la lutte avec le cyclope, a laissé un instant la princesse – dont Sokurah s’empare.

Sinbad va le suivre à son repaire, une grotte gardée par un dragon crachant le feu, autre monstre que le mage a enchaîné. Une roue permet de raccourcir ou de rallonger la chaîne, permettant tout juste de passer sans se faire dévorer après s’être fait rôtir par la gueule enflammée. Les monstres, cyclopes ou dragons, adorent la viande grillée, celle que l’on sert avant le monothéisme en offrande aux dieux, dont ils n’ont que le fumet. Combat, menace, potion, Parisa est rétablie dans sa taille humaine. Baiser langoureux, projet de retour au navire mais Sinbad ne lâche pas la lampe par laquelle il tient Sokurah. Lequel va tout faire pour se la réapproprier. Il anime ainsi un squelette pour qu’il perce Sinbad, lequel se défend au yatagan avant de faire chuter le tas d’os qui se brise en mille éclats. Le mage regarde dans sa boule de cristal rougie les amants fuir dans la grotte et il fait s’écrouler un fragile pont pour les isoler de la sortie. Vont-ils y rester, à jamais unis dans la mort ?

Que non point : cette fois-ci, c’est Parisa qui agit. Elle a exploré, avec sa petite taille, l’intérieur de la lampe et a fait la connaissance du gamin génie Barani. Lequel lui avoue qu’il en a assez de servir d’esclave au mage qui le convoque selon son bon plaisir. Parisa réussit à le convaincre, non sans réticence, à lui donner les codes : le mot de passe qui le fait sortir de la lampe et – promesse à tenir – la façon dont il pourra être délivré. Elle l’évoque donc dans le péril où ils sont et il surgit, leur donnant une corde qui permet à Sinbad et à Parisa de s’évader. La princesse, au vu de la terre de feu qui glisse au fond de la faille, se souvient que Barani ne pourra être délivré que si la lampe est jetée dedans. Ce qui est aussitôt fait : on ne s’embarrasse pas de scrupules et de tergiversations, dans l’aventure. Le feu régénère, c’est connu, et le Phénix lui-même en ressort comme neuf.

Mais il faut tout d’abord regagner le bateau. Sinbad raccourcit le dragon et va sortir avec Parisa lorsque surgit le cyclope. Le couple rentre donc et Sinbad a l’idée de faire combattre le mal par le mal, les deux monstres affrontés. Il déchaîne alors le dragon aux quatre pattes et une queue, qui se jette aussitôt sur N’a-qu’un-oeil à deux pattes. Durant la lutte bestiale, Sinbad et Parisa s’échappent et courent vers l’entrée de la vallée, gardée par l’arbalète géante. Laquelle a juste le temps d’être bandée pour transpercer le dragon, qui a égorgé le cyclope, et que le mage traîne derrière lui comme un gros chien d’attaque. La flèche remplit son office et le monstre serpentiforme est terrassé, écrasant Sokurah par une heureuse occurrence. Mais le dragon n’est pas mort. C’est alors la course au bateau avant qu’il ne finisse par expirer sur la grève.

Sinbad a donc gagné sa princesse par toutes ces épreuves initiatiques, destinées à faire d’un jeune homme un homme accompli. Il peut se marier. Et le garçon génie Barani est là qui l’invite et qui l’aime, ayant entassé le trésor du cyclope dans la cabine du capitaine comme un cadeau de noce. Il sera son premier mousse et le suivra dans ses expéditions. Happy end merveilleux du conte, amplifié par Hollywood.

Les effets spéciaux sont spectaculaires pour l’époque et assez bons à nos yeux d’aujourd’hui. Ray Harryhausen a utilisé la technique d’animation en volume Dynamation. Le film a eu un grand succès d’époque et mérite d’être vu.

DVD Le 7ème voyage de Sinbad, Nathan Juran, 1958, avec Kerwin Mathews, Kathryn Grant, Richard Eyer, Torin Thatcher, Alec Mango, Sidonis Calysta 2019, 1h29, Blu-ray €10,78

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L’invraisemblable vérité de Fritz Lang

Jusqu’où le militantisme peut-il aller dans l’activisme ? A jouer de sa vie. C’est ainsi qu’Austin Spencer (Sidney Blackmer), un directeur de journal convainc l’un de ses journalistes vedettes Tom Garrett (Dana Andrews), qui doit épouser sa fille Susan (Joan Fontaine), de se prêter à une expérience judiciaire. Il est contre la peine de mort dans son État, qu’il considère barbare, surtout lorsque le condamné peut être innocent. Or la mort est souvent donnée sur des preuves qui ne sont que des convictions, pas des faits. Sa conscience est aux prises avec les affres de la morale.

Il est en opposition avec le District attorney Thomson (Philip Bourneuf), fanatique de la Loi et en course pour sa réélection, qui fait condamner par un jury après avoir énoncé toutes les preuves directe et indirectes. Lui n’a pas de cas de conscience, ce n’est pas lui qui condamne, mais le jury populaire. Il ne fait que rassembler les éléments de culpabilité.

Les deux journalistes vont donc mettre en œuvre une machination secrète, visant à démontrer l’inanité des preuves apparentes. Tom va jouer le meurtrier d’une danseuse de bar, Patty Gray, retrouvée étranglée dans un ravin proche de la ville. Aucun indice jusque là découvert par la police ne permet une piste. Qu’à cela ne tienne, les deux compères vont en fabriquer. Mais non sans prendre à chaque fois un cliché de ce qu’ils font et conserver les factures de ce qu’ils achètent pour établir – in fine – l’innocence du probable condamné.

C’est ainsi que Garrett achète un pardessus gris comme un témoin croit en avoir vu un sur le dos de l’homme qui a pris Patty dans sa voiture noire d’un modèle récent. Garrett possède le même véhicule, ce qui est pratique. Il va laisser des traces de crème à maquillage utilisé par les filles sur la banquette ainsi qu’un bas de femme dans la boite à gant. Puis son briquet, un modèle de luxe offert par Susan pour leurs fiançailles, avec son prénom gravé dessus. Le tout dûment pris en photo, avec la date à l’arrière. Il lie connaissance avec Dolly, une camarade de danse de Patty, puis l’emmène dans sa voiture noire, revêtue de son pardessus gris, jusque près du ravin fatal. Dolly, que ses copines incitent à se méfier de ce bel homme riche que nulle ne connaît dans le bar, prévient le lieutenant de police Kennedy (Ed Binns) qui suit l’auto et interpelle Garrett alors qu’il cherche à embrasser Dolly et qu’elle résiste.

Garrett est arrêté, les preuves contre lui s’accumulent, le procès a lieu. Le District attorney fait son travail de conviction au vu des preuves et laisse au jury le soin de conclure. Garrett a beau affirmer maintes fois qu’il ne connaît pas Patty, le jury hésite longuement – puis le juge coupable de meurtre avec préméditation et le condamne à mort. Thomson est content, il a fait son boulot.

C’est alors que Spencer sort les preuves de la machination de son coffre, les met dans une enveloppe, et sort sa voiture du garage pour aller les porter au tribunal afin de faire invalider la peine en prouvant l’innocence de Tom. Mais il recule sans regarder et un camion le percute de plein fouet, renversant le véhicule, le tuant sur le coup et répandant le feu sur la scène. Les preuves sont détruites… Garrett va être exécuté. Son avocat, qui n’est pas au courant de la mise en scène, et Susan, qui croit aimer son fiancé malgré le jugement de meurtre, vont tout mettre en œuvre pour retarder l’exécution et trouver des preuves contraires afin de réviser le procès. Mais le secret a été trop bien gardé et personne ne sait que les preuves incriminables ont été fabriquées. Les photos ont même été prises avec un appareil à développement instantané, ne laissant ni double ni négatif ! Aucune copie n’a été faite des factures du pardessus, de la crème à maquillage. Le spectateur se dit que les militants anti peine de mort ont été bien légers de jouer avec le destin…

Sauf que Spencer a quand même laissé une lettre qui décrit en détail la mise en œuvre des fausses preuves, retrouvée après sa mort – mais avec un long délai – dans l’un de ses coffres-forts par son exécuteur testamentaire. Une précaution bienvenue qui se révèle in extremis pour gracier Tom. Susan va le voir en prison pour lui apporter cette bonne nouvelle, tandis que la grâce est présentée au gouverneur de l’État. Mais, retournement de situation : Tom se coupe en donnant le vrai prénom de « Patty » qui était Emma, alors que la presse n’en a pas parlé. C’est donc qu’il la connaissait ! Il serait donc coupable ?

Cela reste à prouver, mais les preuves ayant été falsifiées, comment s’y retrouver ? Condamne-t-on un homme juste sur un lapsus ? Tom va cependant avouer à celle qu’il croit amoureuse que « Patty » était sa première femme, épousée par complot, et qui n’a pas voulu divorcer au Mexique, comme il l’avait payée pour le faire. Pour épouser Susan, il devait la faire disparaître. Quant à elle, Susan se révèle très en-dessous de la femme amoureuse telle qu’elle se croit. En fait, elle n’aime pas Tom mais voulait s’allier à lui par convenances, parce qu’il plaît à son père, c’est là la faiblesse du film. On ne croit pas une seconde à l’amour entre Susan et Tom même s’ils s’embrassent à tire-larigot entre deux clopes et deux verres, ces scies de mise en scène des années cinquante à Hollywood.

Drame de conscience assez court pour Susan. Puisqu’au fond elle ne l’aime pas, elle n’hésite que quelques instants avant de le dénoncer. Elle aurait pu se taire devant l’acte d’amour que Tom avait fait pour elle. Mais non, la Conscience la tourmente, ce ramassis de conventions sociales auquel elle n’a aucun courage de déroger. Le personnage manque ainsi de dimension tragique ; elle n’apparaît que comme une poupée sociale qui ne mérite pas d’être aimée. Le gouverneur saisit sa plume, le téléphone sonne, le Dictrict attorney lui passe Susan, il l’écoute, puis range sa plume. Il ne signera pas la grâce. Tom Garrett est ramené en cellule en attendant son exécution.

DVD L’invraisemblable vérité (Beyond a Reasonable Doubt), Fritz Lang, 1956, 1h20, Lang & l’Amérique : 2 Films de Fritz Lang – La cinquième Victime + L’invraisemblable vérité [Édition Collector] Masters restaurés avec le livre « La nuit américaine de Fritz Lang » de Bernard Eisenschitz (80 pages) 2012, €181,13

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La cinquième victime de Fritz Lang

Un tueur de dames sévit à New York alors que la cité dort. Comme il a laissé un message au rouge à lèvre disant « demandez à ma mère », il est surnommé par la presse le Tueur au rouge à lèvres (Lipstick Killer). Le journaliste Edward Mobley (Dana Andrews), présentateur de la télévision Kyne, va même jusqu’à dresser son profil psychologique : jeune, enfant gâté à sa maman (Mama’s Boy), développant une haine de sa mère (d’ailleurs adoptive) qui voulait une fille et n’a obtenu qu’un garçon. Cette haine s’étend aux femmes, toutes des menteuses hypocrites, ce qui le rend impuissant. Sa pulsion sexuelle s’évacue alors par le meurtre. De quoi mettre en rage le tueur qui regarde la télé, visage halluciné et corps adolescent (John Drew Barrymore, 24 ans).

Au sortir de l’info, le grand patron des entreprises de médias Amos Kyne (Robert Warwick) ordonne à ses directeurs de mettre le meurtre à la Une. Mobley reste le dernier, il le charge de l’enquête. Puis il meurt. Le fils de Kyle, Walter (Vincent Price) est considéré par son père comme un incapable, trop gâté. Mais il prend les rênes de l’attelage agence d’information Kyne, télévision Kyne et quotidien Kyne The Sentinel. Il ne veut pas diriger, par manque de compétences, il le sait, mais tout contrôler via un Directeur général, poste qui n’existe pas du temps de son père. Il met donc en concurrence les trois directeurs pour décider qui sera l’élu.

Mark Loving (George Sanders) dirige l’agence de presse, John Griffith (Thomas Mitchell) The Sentinel et Harry Kritzer (James Craig) la télévision. Ce dernier semble le mieux placé, étant ami avec Walter qui le reçoit chez lui – et en outre amant de sa jeune femme Dorothy (Rhonda Fleming). Ils se retrouvent lorsqu’elle dit qu’elle va « voir sa mère » et compte l’utiliser pour acquérir du pouvoir sur son mari. Les trois services qui marchaient ensembles sont désormais en concurrence féroce, nouvelle donne des États-Unis dans les années cinquante ; le collectif de la guerre a fait place au chacun pour soi.

Le journaliste Mobley est ami de lycée avec le lieutenant Kaufman (Howard Duff) qui dirige l’enquête. Cette source privilégiée va lui donner une longueur d’avance, mais qui favorisera-t-il pour le scoop qui offrira le poste de directeur ? Après avoir été équitable dans la distribution de l’information (logiquement l’agence de presse, la télé puis le journal), il met au point avec Griffith un plan pour débusquer le tueur. Il s’agit de le provoquer pour qu’il réagisse, avec pour appât la belle et jeune secrétaire de Loving, Nancy Liggett (Sally Forrest) dont Mobley est amoureux. Celle-ci consent, jusqu’à ce qu’une rumeur coure la rédaction selon laquelle Mildred, amante de Loving, ait séduit Mobley un soir dans un taxi après l’avoir saoulé. Ce n’est pas faux mais Mobley, bourré, n’a été capable de rien et il ne s’est rien passé.

Mais si Nancy se retire du plan, le tueur n’en a cure. Il la traque. Elle se méfie et n’ouvre pas lorsqu’il sonne et il se rabat sur la voisine d’en face, une blonde qui rentre chez elle. Il s’agit justement de Dorothy Kyne, l’amante de Kritzer… Lutte, le tueur est assommé, arraisonné, sa confession dûment enregistrée par les policiers – et donnée en exclusivité à Mobley pour publication scoop dans The Sentinel.

Mobley, écœuré par les pratiques de concurrence du fils Kyne, le traite de médiocre au bar, devant Kyne qui vient d’arriver, et démissionne pour se consacrer à son mariage avec Nancy, en Floride. Là, il apprend par le journal local que Kritzer est nommé à l’international pour l’éloigner, que le poste de directeur est allé de façon juste à Griffith et que lui-même est nommé – sans lui demander son avis – à la tête du Sentinel. Il déclare qu’il ne sera pas acheté, mais l’avenir reste ouvert. Le téléphone sonne dans la chambre, il ne répond pas mais entreprend de déshabiller Nancy, indiquant par là ses priorités hédonistes sur la compétition professionnelle.

C’est un bon film noir avec de l’action et une certaine tension psychologique. Un signe des temps aussi que l’Amérique était en train de changer, ce qui explosera dans les années soixante. Pour l’époque, les femmes étaient ici présentées moins comme des poupées que comme des partenaires.

DVD La cinquième victime (While The City Sleeps), Fritz Lang, 1956, 1h39, Lang & l’Amérique : 2 Films de Fritz Lang – La cinquième Victime + L’invraisemblable vérité [Édition Collector] Masters restaurés avec le livre « La nuit américaine de Fritz Lang » de Bernard Eisenschitz (80 pages) 2012, €181,13

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Maxence Van der Meersch, La maison dans la dune

J’ai déjà chroniqué sur ce blog les romans de l’auteur, décédé en 1951, repris en recueil dans la collection Omnibus en 2010. Je relis La maison dans la dune en édition de poche, son premier roman, découvert par hasard dans une boite à livres. C’est que l’auteur le mérite. Il est né avec le siècle XX dans l’extrême nord de la France ; il a été prix Goncourt à 29 ans en 1936 et obtenu un prix de l’Académie française en 1945. Il est décédé à 43 ans de la tuberculose en raison de ses croyances antimédicaments. Comme quoi, malgré l’éducation, la bêtise peut être une maladie mortelle.

Sylvain est un jeune homme musclé, ancien boxeur, qui s’est marié à 20 ans avec Germaine, une ancienne prostituée qui a exercé depuis ses 16 ans chez Madame Jeanne à Bray-Dunes, à la frontière franco-belge. Dans les années 1920, le marché commun n’était même pas dans les limbes et chaque pays gardait jalousement sa frontière. Évidemment la France, pays de fisc et de flics, était particulièrement bien gardée – c’était le bon temps, regrettent certains. Germaine a les habitudes dépensières de la frustration zéro des putes et Sylvain est obligé de gagner beaucoup d’argent s’il veut la garder. Elle le tient par le sexe, il la tient par le fric.

Germaine l’a forcé à abandonner la boxe, où il était cependant parvenu à un titre de champion régional. Elle ne voulait pas qu’il abîme son visage net. Pour l’entretenir sur le pied qu’elle exige, il se « prostitue » donc lui aussi dans « la fraude », la contrebande lucrative de tabac entre la Belgique et la France. C’est que, pays aux gros impôts, la France taxe nettement plus que la Belgique, pourtant pas plus pauvre. Passer des cargaisons rapporte beaucoup et vite. Sylvain s’accoquine ainsi avec son ami César, ex-boxeur flétri par des années de noces et de beuveries, et son chien Tom, dressé à transporter 18 kg d’herbe à Nicot à la fois sur son dos, en rasant les dunes et en faisant la nique aux « noirs » que sont les douaniers. Sylvain emmène Tom dans une épicerie d’Adinkerque en Belgique, et la bête est relâchée chargée à la nuit, pour retourner chez son maître César qui le traite bien. Ainsi, pas de lien apparent entre le chien et le maître : il est passé à l’aller avec un autre.

Mais cet équilibre est précaire. Sylvain, en flânant après avoir déposé le chien, suit le canal Furnes-Dunkerque et découvre un îlot de verdure qui le séduit. C’est une ancienne auberge, désertée depuis que le pont, détruit par la guerre de 14, a été reconstruit un peu plus loin. Seuls les pêcheurs du dimanche viennent s’y désaltérer entre deux mouches. C’est pourquoi personne ne vient le servir lorsqu’il s’installe en terrasse. Il faut qu’il entre dans la pièce principale pour y trouver Pascaline, adolescente de 15 ans orpheline et recueillie par son oncle et sa tante, tous deux autour de 80 ans. Elle est fraîche et pure, vierge et ingénue. Sylvain en est ému. Lui qui a quitté l’adolescence envoûté par le sexe expert de la môme Germaine, il regrette de n’avoir pas connu une angélique Pascaline. Il va revenir souvent, faire la connaissance des deux vieux, les aider à réparer la maison et entretenir le jardin.

Pendant ce temps, Germaine revient de temps à autre chez son ancienne tenancière, avec une certaine nostalgie pour la vie de bordel. Elle lie connaissance, via Henri le patron, avec Lourges, un ancien fraudeur devenu douanier dans la brigade mobile. Celui-ci, bel homme costaud qui en impose, sûr de lui, sent que Germaine admire son corps puissant d’animal et aimerait en tâter. Comme il apprend du patron de bar trop bavard que le mari Sylvain tâterait de la fraude, il voit un bon moyen de le coincer pour l’éloigner. Il est jaloux de lui, de sa stature de jeune musclé, et a été humilié lorsque Sylvain l’a mis à terre lors d’une séance de lutte amicale, provoquée par le vantard César. Lourges veut sa revanche, il l’aura.

Faisant suivre Sylvain, qui passe la frontière blanc comme neige, il découvre son attraction pour l’auberge du canal et la jeune Pascaline. Il tombe alors Germaine pour la ferrer au sexe, lui balance Pascaline et lui fait avouer quoi et quand, le jour et l’heure. Germaine, pâmée, se met à table ; Sylvain la délaisse un peu trop à son goût et elle se découvre jalouse de la pureté de 15 ans. Mais c’est César qui va prendre livraison du tabac chez son fournisseur Fernand. Celui-ci, corrompu par les flics qui exigent un partage 50-50 à peine de le coffrer, a dénoncé la prochaine livraison. César est pris mais fait prévenir Sylvain que c’est par traîtrise du fournisseur. Sylvain décide alors d’arrêter la fraude et de se mettre au travail comme docker. Il gagne moins mais est plus libre, et amasse un pécule pour se ranger à l’auberge du canal en plaquant Germaine qui l’a vendu.

Laquelle est en colère. Sylvain ne lui donne plus que 300 francs par mois, une belle somme quand même, mais moins qu’avant. Elle ne peut plus acheter ces fanfreluches qu’elle adore pour épater ses anciennes copines prostituées et se poser en femme « honnête », à la limite de la bourgeoisie. Puisqu’elle veut de l’argent il l’incite à frauder elle aussi,. Pas futée, elle se fait prendre par inattention et veut se débarrasser de Sylvain qui ne l’aime plus pour se maquer avec Lourges, qui la désire et dont elle adore les muscles et la vigueur au lit. En pute égoïste, elle balance donc le dernier coup prévu par son mari, carrément une camionnette pour passer une tonne de marchandise en une fois avec sept comparses.

Ce sera la fraude de trop, le coup de gong et le baisser de rideau de la tragédie. Lourges sera tué dans la bagarre entre fraudeurs et douaniers, Sylvain blessé à mort ira crever dans le jardin de son auberge de paradis. Pascaline y restera pure et orpheline, Germaine retournera aux putes – que pourrait-elle faire d’autre, ayant perdu, par sa faute, à la fois son mari et son amant ?

Une belle histoire intemporelle entre l’amour et le sexe, l’adrénaline de la fraude et la rigueur de la loi, à la frontière indécise des mœurs et du plat pays.

Trois films ont été tirés de cette histoire depuis sa parution – aucun n’est pour l’instant paru en DVD :

La Maison dans la dune, de Pierre Billon en 1934

La Maison dans la dune, de Georges Lampin en 1952

La Maison dans la dune, de Michel Mees en 1988

Maxence Van der Meersch, La maison dans la dune, 1932, Livre de poche 1968, 252 pages, occasion, e-book Kindle €1,99

Gens du nord – La Maison dans la dune, Quand les sirènes se taisent, Invasion 14, L’Empreinte du dieu, La Fille pauvre, Omnibus 2011, 1248 pages, €29,00

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Terminator 2 de James Cameron

Un film culte, sorti en 1991 après la guerre du Golfe, suite d’un précédent film sorti en 1984 après l’arrivée de Ronald Reagan au pouvoir. Ce n’est pas anodin : l’Amérique s’est réveillée et craint la guerre totale universelle. Moins celle menée par les Soviétiques ou les Arabes que celle que rend possible la technologie.

Le mot est lancé : ce sont bien les machines qui menacent l’humanité. Et parmi elles, « l’intelligence » artificielle, les processus automatiques sans âme qui reproduisent la bureaucratie anonyme des bas esprits binaires chez qui tout doit être blanc ou noir. L’envoi par « le rectorat » de Versailles de la lettre aux parents de l’adolescent harcelé qui s’est suicidé dans les Yvelines en septembre 2023 montre combien « l’intelligence » artificielle n’est pas réservée aux machines. Et combien le comportement administratif des je-m’en-foutistes et je-t’emmerde-c’est-le-règlement déshumanise les relations humaines.

La fiction veut que la découverte de puces électroniques révolutionnaires ait permis l’automatisation des bombardiers (aujourd’hui les drones) grâce à un processus automatique livré à lui-même (tir à vue sur cibles). L’hubris des militaires – évidemment américains – a poussé à la machinisation poussée de tout le système de défense afin d’éviter les émotions humaines et autres retards de riposte. L’ordinateur qui contrôle les machines, Skynet (le nom est aujourd’hui repris par un site de livraisons), a déclenché la Troisième guerre mondiale en atomisant l’Union soviétique afin d’assurer en riposte la pulvérisation des humains à Washington qui voulaient l’empêcher d’agir et reprendre la main.

Le Skynet du futur avait envoyé en 1984 un Terminator, cyborg tueur T-1000 en « métal liquide », pour éliminer Sarah Connor (Linda Hamilton), mère du futur John Connor qui deviendra chef de la résistance humaine contre les machines. Raté ! Skynet envoie donc un nouveau tueur cyborg en 1995 (Robert Patrick), juste avant le début de la guerre atomique survenue en 1997, pour éliminer John adolescent (Edward Furlong, 13 ans au tournage). Le John du futur, vers ses 45 ans, envoie lui aussi un cyborg afin de le protéger du tueur, mais ce n’est qu’un modèle T-800 plus ancien (Arnold Schwarzenegger). Il est capable d’apprendre, doté d’une IA assez performante (plus que le niveau atteint aujourd’hui par les chercheurs). Le gamin prendra un malin plaisir à lui enseigner ses expressions d’ado de l’époque comme « claque m’en cinq, hasta la vista Baby ou reste cool sac à merde ». Il est aussi capable de sourire, ce que ne fait pas le T-1000. Ces moments d’humour font beaucoup pour l’empathie du spectateur envers John et envers T-800.

La mère découvre en outre que le cyborg serait « un père parfait » pour son fils, elle ayant raté tous ses amants successifs avant d’être internée en hôpital psychiatrique. En effet, la machine est toujours disponible, prête à jouer à tout, sans jamais l’engueuler ou le battre, et le protégera quoi qu’il arrive. Un bizarre féminisme de la part d’une mère devenue quasi androïde dans sa paranoïa… Mais cette relation ado-cyborg est bien le cœur du film, ce qui en fait probablement le meilleur de la série Terminator.

Terminator 2 se voit et se revoit avec plaisir tant il est empli d’action sur fond d’apocalypse, comme notre époque angoissée le chérit. L’ado est assez banal, ni très costaud ni vraiment sexy malgré sa mèche à la mode, mais débrouillard et d’un calme jamais vu à cet âge en de telles circonstances. La mère séduit moins, en névrotique musclée pas très aimante, fascinée par le cliquetis des armes. Les cyborgs sont comme ils se doit : des machines sans âme qui font leur boulot inexorablement (ainsi qu’on demande à tout militaire américain et à tout bureaucrate français). Le T-800 paraît plus sympathique parce qu’on lui a ordonné de protéger un jeune humain et que cette fonction lui donne le comportement d’une figure paternelle. Le T-1000 est implacable et rusé, tout à fait dans son rôle, le visage-masque impassible comme un soviéto-nazi de caricature.

Les effets spéciaux font moins d’effet depuis qu’ils se sont multipliés avec l’électronique au cinéma, mais les séquences cultes ne manquent pas. A commencer par la première qui voit Schwarzenegger sortir tout nu d’une sorte d’œuf électro-magnétique dans la banlieue industrielle de Los Angeles. Sa prestation dans le bar-billard donne le ton : il en impose par sa prestance, sait ce qu’il veut, résiste aux coups et casse toute résistance des machos rockers bikers californiens fort à la mode en ce temps-là. Il obtiendra vêtements, moto et fusil à pompe sans vergogne et descendra les marches sur un riff de guitare électrique mémorable.

Une autre séquence est la poursuite du gamin en moto que menace un énorme truc américain, un camion comme dans Duel de Spielberg. Ce ne sera pas le seul camion à poursuivre les héros mais reste le symbole de la machine macho par excellence qui écrase de sa puissance tout insecte humain sur sa route.

La séquence explosions où la bande des quatre (avec Joe Morton en chercheur coupable) fait tout sauter du labo de technologie de pointe afin d’empêcher (ou de ralentir…) la recherche sur la puce du futur est aussi d’anthologie, avec tirs continus et massacre de bagnoles de flics à l’américaine.

Enfin l’ultime séquence du suicide du cyborg protecteur dans la fonderie, après une violente et douloureuse bagarre avec le cyborg agresseur dont le métal liquide se reforme au gré des formes qu’il prend, reste dans les mémoires comme un moment d’émotion. L’ado a récupéré sa mère mais perd son père de substitution : il devient adulte. Mais l’IA a compris le sens de l’émotion humaine via les larmes. Peut-être est-elle capable de s’humaniser et de quitter le binaire glacé des machines ? C’est du moins le sens que tente maladroitement de suggérer Sarah Connor en voix off.

DVD Terminator 2 – Le jugement dernier (Terminator 2: Judgment Day), James Cameron, 1991, avec Arnold Schwarzenegger, Linda Hamilton, Robert Patrick, Edward Furlong, Joe Morton, StudioCanal 2017, 2h11, édition remasterisée €9,99 Blu-ray 3D €36,61

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JFK d’Oliver Stone et Enquête

John Fitzgerald Kennedy, le 35ème président des États-Unis, a été assassiné à Dallas le 22 novembre 1963 – cela fait soixante ans. Il y a trente ans, et quasi trente ans après les faits, Oliver Stone remet en cause les conclusions de la commission sénatoriale Warren, semble-t-il inféodée aux intérêts « d’État », autrement dit aux services secrets CIA et FBI comme aux Renseignements militaires et plus généralement au lobby militaro-industriel, si puissant dans la première puissance de la planète qui entend le rester.

Le film met en scène l’étonnement puis la mission du procureur général de la Nouvelle-Orléans Jim Garrisson qui décide de porter devant un tribunal les complicités d’un mafieux utilisé par la CIA, Clay Shaw. Moins pour gagner que pour remettre en cause la version officielle et inciter les citoyens américains à utiliser leur raison et leur bulletin de vote pour contrer ce qui devient, insidieusement, « le fascisme » (le terme est prononcé). Au moment où la violence fait irruption en politique en Europe et en France, et pas seulement à l’extrême-gauche comme d’habitude, où l’on brûle la maison d’un maire, où l’on tabasse un neveu par alliance d’un président, où l’on caillasse des permanences d’élus cette incitation au sursaut civique nous parle toujours.

C’est ça, le fascisme : la libération des pulsions primaires, le permis de casser, de torturer, de violer, de tuer impunément ; dans la démocratie, seul l’État a le monopole de la violence légitime, il ne la délègue pas à des nervis privés. Mussolini a commencé par l’huile de ricin introduite de force dans la gorge des opposants avant de carrément les assassiner ; Hitler a lancé ses Sections d’assaut bourrées à la bière contre les magasins juifs et contre les « pédés communistes » avant de les enfourner en camps, destinés à l’extermination ; Poutine a accusé ses opposants politiques des pires turpitudes sexuelles ou fiscales avant de les empoisonner ou de les « suicider » par pendaison. Dans l’Amérique de Lyndon Johnson, devenu président sur un tarmac d’aéroport, – selon Oliver Stone – le lobby des puissants se servait des « services » comme Poutine et usait de la mafia comme Poutine, pour leurs intérêts : inciter à la guerre, vendre des armes, faire la grande gueule contre l’URSS, parquer les Noirs revendicatifs. Robert Kennedy, ministre de la Justice, puis Martin Luther King seront assassinés à la suite de JFK, pour les mêmes raisons.

Le film d’Oliver Stone est trop long, son montage trop haché et fébrile, notamment au début, faisant tourner la tête – ce qui est peut-être voulu. L’histoire de couple si conventionnelle de l’épouse cherchant à retenir son cher mari à la maison « avec les enfants » (cinq en 8 ans dans ces années baby-boom), opposée au mari en chevalier combattant les moulins comme un preux à l’extérieur, est bien niaise. Les méchants sont clairement identifiés et marqués comme gros, machos ou pédés, en tout cas véreux. Les bons doutent mais ne renoncent jamais. C’est un peu Stone comme conte.

Mais le fond du propos reste un point d’histoire non encore véritablement élucidé, et une réflexion sur le pouvoir, ses limites et ses abus. L’Enquête, sur un DVD séparé (en version originale sous-titrée en français), issue des travaux de la Commission de révision des dossiers d’assassinat en 1994 et 1998, offre quelques documents et témoignages qui n’apprennent pas grand-chose de plus mais confirment en 2021 ce qui est dit dans le film de 1991. Comme quoi on « savait » malgré les précautions, il manquait seulement les « preuves » juridiques concrètes des implications des uns et des autres, notamment l’accès au film de Zapruder qui dure 26 secondes et qui a tourné en direct la mort de John Kennedy. Il y aurait eu trois tireurs et au moins quatre balles en tir croisé, dont deux mortelles ; Oswald était un bouc émissaire facile, préparé pour cela à son insu ; d’autres complots avaient été préparés selon les mêmes modalités, à Chicago et à Tampa, avec à chaque fois un bouc émissaire plausible pour masquer l’équipe d’une douzaine de personnes autour ; l’autopsie a été falsifiée et « la balle magique » retrouvée pas la bonne.

Selon cette thèse, les assassins ne seraient ni l’URSS, ni Cuba, ni la Mafia américaine, mais bel et bien une partie réactionnaire des « services », aigris du refus de Kennedy d’assurer la couverture aérienne de la désastreuse tentative d’invasion de Cuba par les anti-castristes préparés par la CIA, puis par son désir d’arrêter l’escalade au Vietnam tout en promouvant une politique de détente internationale. Ils auraient été aidés par l’ambiance de droite radicale du Texas à tous les échelons, de l’administration à la police, qui n’offre qu’une protection très laxiste au cortège présidentiel à Dallas, « cité de la haine ».

A noter que le Texas reste un bastion de l’extrême-droite réactionnaire aux États-Unis encore aujourd’hui. Oliver Stone met de la cohérence dans le flot de documents et témoignages contradictoires. Il a l’avantage de proposer une « belle histoire » qui oppose progressistes et conservateurs ; elle séduit par sa logique mais sélectionne ses preuves. Est-ce vrai ou seulement véridique ? Tout est là.

Les complotistes plongeront à pieds joints dans l’histoire telle qu’ainsi racontée, les citoyens moyens soupçonneront que les politiciens leurs cachent des choses et se méfieront d’eux (ils vireront Nixon par Impeachment une dizaine d’années plus tard), les historiens douteront – c’est leur métier – d’autant que l’ensemble des documents ne sera pas déclassifié avant 2029, notamment le témoignage de Jacqueline Kennedy elle-même !

Mais ce beau moment de cinéma remet l’ouvrage sur le métier et incite à réfléchir sur la communication, la présentation des faits par les officiels, les médias et l’opinion commune, toutes entités manipulables à merci.

DVD JFK, Oliver Stone, 1991 + JFK L’enquête (JFK Revisited – Through the Looking Glass), 2021, 2 DVD, édition 60ème anniversaire – Version longue Director’s Cut, avec ‎ Kevin Costner, Tommy Lee Jones, Kevin Bacon, Donald Sutherland, Jay O. Sanders, L’Atelier d’images 2023, 3h17, €19,99 Blu-ray €24,99

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Alberto Moravia, Les indifférents

Fils d’un juif et d’une catholique, le jeune Alberto est atteint de tuberculose à 9 ans, ce qui l’isolera des autres et le fera lire tout en développant sa sensibilité. Il écrit dès 18 ans son premier roman : Les indifférents. Ce fut une référence pour la littérature italienne du XXe siècle. Le jeune auteur a une approche réaliste et même existentialiste – tout en faisant (évidemment) scandale.

Car le narrateur décrit les mœurs idéalistes et malsaines de la bourgeoisie de Rome dans l’entre-deux guerres. Il s’agit constamment de sexe et d’argent entre une Marie-Grâce, mère de famille veuve, ses deux enfants Carla 24 ans et Michel un peu plus jeune, son amant Léo, et son amie Lisa, ex-amante de Léo. Des relations se nouent et se dénouent entre ces cinq-là, la femme vieillissante s’accrochant à l’homme fort, l’ex tout aussi vieillissante visant l’adolescent tandis que l’amant adulte n’a d’yeux que pour la (plus très jeune) fille.

Marie-Grâce est jalouse et possessive ; elle surjoue théâtralement ses émotions pour se faire plaindre et câliner. Mais les autres en sont las, de Léo qui préfère la fraîcheur de Carla à Carla qui en a plus qu’assez de revivre sans cesse les mêmes scènes, de Michel qui en veut à Léo et à sa mère de les ruiner à Lisa qui met le grappin sur lui. Carla et Michel, les enfants nés avec le siècle (comme l’auteur, qui a vu le jour en 1907), sont « indifférents ».

Indifférents au jeu social, au théâtre des émotions, aux remous des passions. Michel répugne à la chair vieille de Lisa, la cinquantaine, mais finit par se laisser aller pour ne pas faire de peine, et comme par devoir. Mais ni son cœur, ni son esprit, ne sont concernés par ce qu’accomplit son sexe. Il n’est qu’une machine sociale qui « joue le jeu » mais que cela ennuie. Tout comme Carla, qui se donne – encore vierge – à Léo parce qu’elle veut « avoir une vie nouvelle» et en finir avec les lamentations et jérémiades de sa mère qui la tient sous sa coupe. Elle sait son âge qui avance et sa réputation sociale qui s’effrite ; elle n’est « officiellement » convoitée que par Pippo, un jeune voisin riche qui vise plus à la déflorer qu’à l’épouser.

Alors, Léo apparaît comme la solution la moins mauvaise – tout plutôt que le statu quo. Il « l’aime » – ou du moins désire son corps encore frais ; il a pris une hypothèque sur la maison de famille que Marie-Grâce et ses enfants ne peuvent rembourser à échéance. Michel ne travaille pas, par indifférence et faute d’une quelconque compétence en quoi que ce soit. Dès lors, pourquoi ne pas « se prostituer » au maître de leur destin ? Michel le fantasme, Carla s’y résout comme naturellement. L’essence de la vie de chacun réside dans ses actes, ainsi parlera l’existentialisme.

Chacun est au fond maître de son destin par ses choix, même si ceux-ci paraissent aiguillés par le milieu et les circonstances. La situation de dépendance économique et affective où Marie-Grâce, la faible et mauvaise mère, a mis ses deux enfants, les contraint à des choix restreints. Elle pourrait vendre la maison aux enchères et obtiendrait une bien meilleure estimation que le prix proposé par Léo, mais elle n’y connaît rien, ne veut pas se remuer et ne joue de cette menace qui le fait réagir que pour mieux tenir son amant.

Lorsque Michel tente une révolte, comme « fils » devant l’amant de sa mère, puis comme « frère » devant l’amant de sa sœur (qui se révèle le même homme), il n’y croit pas lui-même. Il cherche à se motiver, à exalter en lui la passion de vengeance ou au moins d’indignation, mais cela ne le remue pas. « Quand on n’est pas sincère, il faut feindre et à force de feindre on finit pare croire ; c’est le principe de toute foi. » En désespoir de cause, il achète un revolver pour 70 lires – à cette époque, il suffisait d’entrer dans une boutique et les armes n’étaient pas chères. Il veut tuer Léo, la cause de tous leurs maux et la cheville ouvrière de leur ruine. Mais il échoue lamentablement, n’ayant même pas eu l’idée de mettre des balles dans l’arme. Léo, en peignoir dépoitraillé de qui vient de sortir du lit, le désarme sans peine avec ses muscles d’homme fait. Il venait de baiser Carla, qui apparaît, hâtivement rhabillée. La déconfiture de l’adolescent velléitaire Michel est totale. Même le pire, il l’a raté.

La société bourgeoise italienne des années 1920, catholique puritaine et conservatrice jusqu’au fascisme, est en crise. La modernité avance et elle ne sait pas faire avec, se raccrochant aux branches flétries de ses anciennes richesses immobilières. Elle a peur du déclassement social, de l’horreur économique, de la misère matérielle. « La peur de Marie-Grâce prenait des proportions gigantesques. Elle n’avait jamais rien voulu savoir des pauvres, elle n’avait jamais voulu en entendre parler, elle s’était toujours refusé à admettre l’existence de gens astreints à un travail pénible et à une vie misérable. Le peuple ? Elle se contentait de dire : « Ils sont plus heureux que nous. Nous avons plus de sensibilité qu’eux, plus d’intelligence, donc nous souffrons davantage… » Et voici que soudain elle serait forcée de se mêler à eux, de grossir leur foule ? ».

Les affairistes sans scrupules prennent alors le pouvoir, comme Léo, et n’hésitent pas dans leur égoïsme prédateur à manipuler les vieilles, à baiser les jeunes et à rafler le patrimoine. Car eux y croient, en veulent, se passionnent. Michel est lucide, mais impuissant à réagir, pas éduqué pour cela : « Faute de sincérité et de foi, il n’existait pas pour lui de tragédie véritable ; son ennui lui faisait tout apparaître pitoyable, ridicule et faux  ; mais il comprenait les difficultés et les dangers de la situation : il fallait se passionner, agir, souffrir, triompher de cette faiblesse » p.254. Mussolini en jouera, entraînant la société derrière lui, pour le pire. Il s’accoquinera avec Hitler qui l’entraînera dans sa démesure et sa chute – tout comme aujourd’hui l’extrême-droite voudrait secouer l’indifférence bourgeoise des gens et les accoquiner avec Poutine…

Un film a été tiré en 2020 de ce roman, Gli indifferenti, film franco-italien réalisé par Leonardo Guerra Seràgnoli avec Valeria Bruni Tedeschi, Edoardo Pesce et Vincenzo Crea. Il est sorti jusqu’à présent en Italie et en Russie, mais pas en France. Il n’est disponible en DVD qu’en italien. Il ne fait pas rêver, semble-t-il. Moins que ce roman acéré sur la bourgeoisie en ruines.

Alberto Moravia, Les indifférents, 1929, Garnier-Flammarion 1999, 379 pages, €9,90

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Alien le huitième passager de Ridley Scott

L’alien, c’est l’étranger en anglais, terme qui vient du latin alienare, égarer la raison, transformer, rendre hostile. Le mot a donné « aliéné » en français, celui qui est hors de sa raison, le fol.

L’Alien est un monstre de l’espace, suprêmement intelligent, télépathe, et sans aucune conscience « humaniste ». Le rêve des libertarien américains. Il est efficace, cruel pour arriver à ses fins, n’hésitant jamais à faire tout ce qu’il peut pour se reproduire et prendre le pouvoir; un vrai psychopathe. Le rêve des capitalistes yankees. A noter que les créatures extraterrestres « aliens » sont des reines qui se reproduisent en agrippant au visage n’importe quel être vivant sans avoir besoin de mâles. Le rêve des féministes anglo-saxonnes. D’ailleurs, l’héroïne du film est la troisième lieutenante du vaisseau, Ellen Ripley (Sigourney Weaver), ce qui accentue le message.

Ce film, dont le scénario de Dan O’Bannon n’est pas très bon à cause des invraisemblables manquements aux règles les plus élémentaires de sécurité dans l’espace au début, est devenu un mythe. Il s’est décliné en six suites et plusieurs jeux vidéos ou jeux de rôle. L’Alien est l’étranger qui s’inocule chez vous, dans votre cocon, dans votre ventre même, et qui vous transforme en esclave pour ses besoins propres. Une allégorie de « l’immigration » non consentie ou du « viol » physique, thèmes qui résonnent toujours fort de nos jours.

Le cargo interstellaire Nostromo, qui transporte une cargaison de 20 millions de tonnes de minerais pour une puissante compagnie privée, retourne vers la Terre. L’ordinateur de bord appelé « Maman » réveille les sept membres de l’équipage maintenus en biostase pour une raison non-commerciale mais militaire : un signal radio inconnu a été capté, émis depuis un planétoïde du système binaire Zeta Reticuli. Les consignes exigent d’aller voir pour enquêter sur toute vie extraterrestre. La navette attenante au vaisseau est donc détachée avec tout l’équipage pour atterrir sur la planète.

Si le lieutenant Ellen Ripley, l’officier scientifique Ash (Ian Holm), l’ingénieur Parker (Yaphet Kotto) et le technicien Brett (Harry Dean Stanton) restent à bord de la navette, le capitaine Dallas (Tom Skerritt), son second Kane (John Hurt) et la navigatrice Lambert (Veronica Cartwright) débarquent à pied en scaphandre pour aller voir le signal, qui émet à 2000 m de leur atterrissage. Les scaphandriers contiennent des enfants, les fils de Ridley Scott, pour rendre le décor plus grand qu’il n’est.

Kane, qui ne prend aucune précaution élémentaire devant l’inconnu et qui explore comme un gosse, tombe devant des « œufs » qu’il s’empresse d’approcher de près et de toucher. Il ne lui vient pas une seconde à l’esprit que ce pourrait être dangereux. D’autant que nul n’a eu l’idée de faire décoder le signal radio par « Maman », ce qu’entreprend en attendant le retour des trois la lieutenante Ripley. Kane est donc victime – par imprudence et bêtise – d’un parasite qui explose d’un œuf pour se fixer à son visage comme un masque.

Il est ramené au vaisseau et, malgré l’ordre de Ripley, commandante de la navette en l’absence du capitaine, est introduit dans la cabine par Ash. Pire, au lieu d’être mis immédiatement en hibernation afin d’en savoir plus et de le soigner sur terre, il est conduit à l’infirmerie où l’officier scientifique l’examine et dit que tout va bien.

Et ce n’est pas entièrement faux. Kane se réveille, le masque qui le couvrait étant tombé tout seul. Il plaisante, a soif et faim, se restaure comme un ogre… avant d’être pris brutalement de nausées et d’expulser par le ventre un xénomorphe qui ressemble à un jeune dragon. Ash empêche Parker de le poignarder au sortir du ventre. Kane meurt et tous les autres sont menacés, comme l’avait prédit Ripley.

Seul l’ingénieur technique noir Parker a du bon sens dans tout cet équipage de demeurés. Lui veut éliminer carrément l’alien alors que le scientifique Ash tergiverse et que le capitaine s’en lave les mains. Quant à la navigatrice, elle est gourde et tétanisée, elle ne sera d’aucune utilité et victime consentante du monstre qui la viole d’une antenne et jouit de ses cris.

Car l’alien devenu très vite adulte (Bolaji Badejo) massacre un à un tout l’équipage, sauf Ripley, moins bête que les autres, qui prend le temps de réfléchir avant de faire n’importe quoi. Il est assez pénible aujourd’hui de suivre les actions stupides de tous ces gens réputés entraînés, éduqués, prévenus (comme d’introduire l’inconnu dans le vaisseau, ne pas respecter la quarantaine, empêcher qu’on le tue au sortir du ventre, aller traquer le monstre à la torche). L’espace n’est pas un bac à sable, et pourtant ils font comme si.

La raison donnée est militaro-industrielle, scie des intellos hollywoodiens en mal d’idées. Ash, qui a remplacé le médecin militaire précédent sans raison, se révèle un androïde placé dans le vaisseau par la compagnie pour assurer la mission. Il tente de tuer Ripley dans un simulacre de viol en lui enfonçant une revue porno roulée dans la bouche lorsque, devenu capitaine après la mort du capitaine, elle apprend par Maman que les ordres sont d’assurer le retour de l’Alien aux laboratoires de la compagnie multinationale Weyland-Yutani, « même si cela implique la disparition de l’équipage ». Les « affaires » avant tout, ou plutôt la puissance militaire au mépris de la vie humaine – un air connu aux États-Unis entre Vietnam et Watergate.

La seule survivante de cette histoire avec le chat Jones (quatre chats roux différents ont joué le rôle) parvient à durer après avoir enclenché l’autodestruction du vaisseau et détruit ainsi symboliquement la Mère qui a trahi (Maman). Mais l’alien, rusé, s’est introduit dans la navette et Ripley doit ruser elle aussi, s’adapter en bonne humaine intelligente, pour éviter de penser à ce qu’elle va faire afin de ne pas alerter le monstre et le surprendre. Elle réussit à passer un scaphandre, à ouvrir le sas et à éjecter la créature dans l’espace d’un coup de harpon. Elle dicte un rapport sur les événements avant de se mettre en hibernation avec cap sur la terre.

DVD Alien le huitième passager (version cinéma 1979 et Director’s Cut), Ridley Scott, 1979, avec ‎ Sigourney Weaver, Tom Skerritt, Veronica Cartwright, Harry Dean Stanton, John Hurt, 20th Century Fox 2014, 1h57, Blu-ray €19,49 version classique DVD 2005 €11,47

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Opération Eye in the Sky de Gavin Hood

Dix ans déjà mais la technologie reste neuve. L’usage de drones pour surveiller et punir est ici détaillé avec le dilemme éthique : faut-il tuer des terroristes s’il y a risque de dommage collatéral ?

La partie la plus palpitante est l’action. Le colonel Katherine Powell (Helen Mirren), de l’espionnage britannique, commande depuis les sous-sols de Londres une opération conjointe avec les Kényans (ex-colonie britannique) pour capturer trois dangereux terroristes blancs convertis au fanatisme islamique et alliés aux Shebabs somaliens : une Anglaise et deux Américains. Le drone qui surveille la maison où une réunion est susceptible de se tenir, et dont la révélation a coûté la vie à un informateur kényan, est surveillée par un drone américain, piloté depuis une base du Nevada, tandis que la reconnaissance faciale des images est effectuée dans une base de Hawaï. L’internationale anglo-saxonne du réseau Échelon donne ici toute sa mesure.

Sauf que la politique s’en mêle. Nous sommes « en guerre » contre le terrorisme mais les institutions mettent les politiciens au-dessus des militaires. Si l’opération a été discutée à haut niveau par les Anglais, les Américains et les Kényans, chaque modification doit être approuvée par toute la hiérarchie. C’est une contrainte juridique afin d’être couvert par le droit international. Même si on peut se demander pourquoi tant de légèreté pour une mission grave : les différentes options n’ont-elles pas été discutées et validées a priori ? Les Kényans opèrent sur place avec un oiseau robot qui transmet par caméra les vues de près, puis un scarabée drone qui peut pénétrer à l’intérieur des maisons, opéré par Jama, un Kényan des services (Barkhad Abdi). Comme dans un jeu vidéo. Chacun peut donc être informé en temps réel de la menace et du déroulement de l’opération.

Un commando kényan est près à intervenir mais les terroristes, étrangers et somalis, arrivés en voiture dans la cour de la maison, la quittent trop tôt pour qu’on puisse agir, d’autant que la certification de l’Anglaise recherchée n’a pu se faire ; elle porte voile et marche tête baissée, la maison a des rideaux à toutes les fenêtres. Dans le doute, le drone suit la voiture qui s’engage dans un quartier chaud tenu par les Shebabs, jusqu’à une autre maison où le drone scarabée parvient à identifier formellement les terroristes présents. Il faudrait alors intervenir, mais pas question de commando dans ce quartier, ce serait la guerre civile et de nombreux morts. Donc un missile lancé par le drone, et attendre qu’ils bougent.

Mais le scarabée, qui suit depuis le plafond les terroristes dans la maison, révèle plusieurs gilets explosifs tout préparés, que chacun s’empresse de revêtir avant de faire une vidéo-suicide. Un grave attentat se prépare donc – et il est imminent. L’opération change alors de sens : plus question de capturer pour juger, il faut éliminer. Mais les membres de la cellule de validation, à Londres, tergiversent. Juridiquement, le procureur général de la Couronne dit que l’opération est légale, tous les critères de menace, d’imminence et de proportionnalité étant réunis. Une conseillère est humainement contre : pays étranger, trop de dommages collatéraux dus à l’estimation entre 65 et 85 % de létalité dans un rayon d’une dizaine de mètres autour de l’impact. Le sous-ministre anglais ne veut pas prendre la décision, il veut être couvert. Le ministre des Affaires étrangères anglais est évidemment à Hong-Kong où il inaugure on ne sait quelle opération commerciale, en plus il a la chiasse et est de mauvaise humeur ; contacté finalement, il renvoie aux Américains qui approuvent de suite le changement d’opération de tirer pour tuer.

Cependant la décision n’est pas unanime, une petite fille vient de surgir le long du mur de la maison visée ; elle est envoyée par sa mère vendre du pain fait maison. Le lieutenant américain Steve Watts (Aaron Paul), chargé d’appuyer sur la détente refuse de tirer ; il veut lui laisser une chance de partir avant. La colonelle demande aux Kényans de faire acheter tout le pain pour qu’elle évacue la zone mais Jama est repéré par un Shebab armé et est forcé de fuir. Est-il humainement possible, et juridiquement valable, de tuer cinq terroristes parés à se faire exploser en causant au moins 80 morts, ou de risquer la vie d’une seule fillette innocente ?

Le dilemme est entre l’humanisme, qui dit non, et l’efficacité de la guerre, qui dit oui. Suspense – et nouveau recours aux « autorités » pour se couvrir. Le Premier ministre anglais qui est à Singapour pour jouer au ping-pong avec des étudiants pour on ne sait quelle opération diplomatique, est joint et donne son accord à la modification d’objectif. Mais il veut l’accord de la Maison blanche. Nouveaux appels, c’est oui partout, sauf dans la salle de commandes ; le ministre anglais présent cale, il n’ose pas. La colonelle demande alors à l’évaluateur de recalculer l’estimation de dommages autour du point d’impact en choisissant un point qui assure moins de 50 % de risque létal. Pendant ce temps, les terroristes sont tous équipés et s’apprêtent à quitter la maison. Il faut une décision – immédiate ! Ordre est enfin donné de tirer.

Le lieutenant tireur hésite toujours, c’est son premier tir ; il commence la check-list interminable en prenant son temps. Jama a réussi a semer ses poursuivants et mandate un gamin pour aller acheter tout le pain de  la fillette, ce qui est fait, à 40 secondes de l’impact. Le missile, lancé, met 50 secondes avant de toucher sa cible. Le gamin part en courant mais la fillette, obsessionnelle, tarde, elle replie sa nappe, range son couffin, enfin quitte le mur contre lequel elle est adossée.

Mais l’explosion est trop forte. Bien que déjà à cinq mètres, elle est projetée au sol. La caméra du drone l’observe, elle remue, elle n’est pas tuée. A 22 000 pieds d’altitude (6700 m), le drone fouille les décombres pour identifier les cadavres. La terroriste anglaise bouge encore ; il faut un second missile Harper. Lequel explose la terroriste et ceux qui pouvaient bouger encore mais sans plus aucun dommage collatéral, les murs ayant disparus et le souffle pouvant se disperser sans projeter de débris. Mission accomplie – mais une fillette est sérieusement blessée. Conduite à l’hôpital, elle décède, mais hors caméra du drone. Elle a donné sa vie sans le savoir pour en sauver plusieurs dizaines, dont des enfants comme elle.

Le dilemme est connu, faut-il en tuer un seul pour en sauver plusieurs ? Mais il se double de la lâcheté des politiciens qui veulent à tout pris se couvrir par le « droit » ou « les autorités supérieures », au risque de faire capoter toute l’opération. Après tout, un attentat dans un pays de bougnoules est-ce plus grave pour leur image qu’une image sur YouTube dénonçant le meurtre militaire d’une fillette par des Anglais ?

Poutine, Xi et les autres dictateurs doivent bien se marrer devant cette soupe de scrupules bêlants. La vie est tragique et la guerre n’est pas un exercice de salon. Certes, tirer depuis des milliers de kilomètres comme dans un jeu vidéo n’est pas très « guerrier », mais le terrorisme n’a aucune règle et si on lui fait la guerre, il faut la faire selon les règles de la guerre – et pas celles de la paix.

« Juger » un fanatique n’a aucun intérêt, pas même pédagogique ; ce qui importe est de l’empêcher de nuire. Par la capture et la prison si c’est possible (avec l’espoir un peu vain qu’un fanatique puisse abjurer sa foi…) ; par la mort si aucune autre option n’est offerte (lui la donne avec libéralité et ne craint pas d’aller au « paradis » des fanatiques – c’est-à-dire, si on lit les livres saints, quelque part en enfer).

L’humanisme à bon dos pour excuser ce qu’il faut bien appeler la lâcheté. Le droit, certes, quand les gens jouent les règles ; mais la force quand ils ne les jouent pas. Eux ou nous, il faut choisir.

Antigone l’a prouvé, aucune solution n’est totalement dans le camp du Bien, seulement pour le meilleur bénéfice de l’intérêt général. Devait-elle enterrer son frère contre l’édit du roi et être condamnée à mort pour transgression, ou vivre et laisser le frère aimé sans les rites funéraires qui lui permettraient de trouver le repos ? Elle a choisi le mieux selon ses critères : enterrer son frère – donc mourir. Toute action a ses inconvénients, toute guerre ses dommages collatéraux, c’est cela qu’on appelle le tragique.

L’important est de proportionner les inconvénients avec les avantages. Placé devant l’alternative, auriez-vous tiré ou pas ? Chacun jugera en sa conscience.

L’humanisme n’est pas l’humanitarisme ; il met plutôt en avant le rôle actif des capacités intellectuelles humaines, opposées à l’automatisme mécanique ou réflexe. Donc réfléchir avant d’agir, exercer son esprit critique plutôt que d’obéir comme un robot à un Commandement (divin ou politique). Ce qu’Albert Camus a mis en scène dans Les justes. A noter que, dans ce film anglais, les Américains sont plus directs et plus conscients de ce qui vaut le mieux que les politiciens anglais, qui cherchent tous à se défausser sur les autres.

Un bon film d’action qui met en scène tous les gadgets récents de la technologie appliquée au militaire. Un suspense prenant entre discussions stériles et actions concrètes. Une réflexion sur l’humain et la technique : outil à son service ou jouet efficace dont on ne peut que se servir ?

DVD Opération Eye in the Sky (Eye in the Sky), Gavin Hood, 2015, avec Helen Mirren, Aaron Paul, Alan Rickman, Barkhad Abdi, Phoebe Fox, TF1 studios 2016, 1h42, €7,20Blu-ray €14,44

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Ces garçons qui venaient du Brésil de Franklin Schaeffner

Le film, sorti en 1978, surfait sur la mode qui remettait les nazis au goût du jour. Il est adapté du roman d’Ira Levin sorti en 1976 et qui a connu un grand succès. Décédé en 2007, l’auteur était un juif new-yorkais connu surtout pour Rosemary’s Baby (une femme violée en rêve par le diable) dont Polanski a fait un film. Cette mode en croisait une autre mode surgie dans les années 70 : la génétique.

Depuis la Seconde guerre mondiale, en effet, la génétique a opéré des pas de géant. Dès 1944 il est démontré que l’ADN est le support biochimique des caractères héréditairement transmis ; en 1953 Watson et Crick prouvent la structure de l’ADN en double hélice ; en 1958 Jérôme Lejeune décrit la trisomie 21 ; dans les années 60 François Jacob, Jacques Monod et François Gros distinguent l’ADN mémoire de l’ARN messager. Au début des années 70, les méthodes et outils permettent le génie génétique et la manipulation des gènes en les recombinant. Et c’est en 1977, à la veille de la sortie du film, que débute le clonage des gènes humains.

Hitler et les nazis faisant de la « race » le socle de leur société et de leur projet politique, la rencontre des survivants du IIIe Reich et du clonage ne pouvait que s’opérer dans un thriller à succès. De quoi bien faire peur sur l’avenir avec les démons du passé.

Les garçons qui viennent du Brésil sont des bébés soumis à l’adoption dans des familles choisies à travers le monde. Il s’agit d’un complot mondial financé par d’anciens nazis, regroupés dans l’association des Kameraden (camarades), et dont la partie scientifique est opérée par le célèbre et démoniaque docteur Mengele (Gregory Peck, époustouflant dans le rôle). Celui-là même qui fit des expérimentations à vif sur les détenus des camps, juifs et non-juifs, femmes et enfants compris. Il s’est intéressé notamment aux jumeaux et à la génétique, comment l’environnement pouvait actualiser différemment les gènes. Après guerre, réfugié en Amérique du sud comme tant d’autres nazis, il est censé avoir poursuivi ses expériences sur les populations amérindiennes, considérées comme des sous-hommes même par les gouvernements latinos locaux.

Le vieil Ezra Lieberman (Laurence Olivier, remarquable avec son accent yiddish et sa bonhommie d’Europe centrale) est un célèbre chasseur de nazis sur le modèle de Simon Wiesenthal. Il vit à Vienne en Autriche avec sa sœur Esther (Lili Palmer) dans un appartement qui a des fuites et dont il peine à payer le loyer. Il reçoit un appel du Paraguay de la part d’un jeune juif activiste, Barry Kohler (Steve Guttenberg). Le jeune homme croit avoir un scoop : il a retrouvé des officiers nazis et même le docteur Mengele. Ce n’est pas neuf pour Lieberman, il le sait, comme tout le monde et conseille à Kohler de quitter le pays immédiatement s’il veut conserver la vie. Les nazis ne rigolent pas avec ceux qui les observent.

Évidemment l’aventurier excité par sa découverte n’en fait rien et va même jusqu’à soudoyer un gamin qui sert de portier à l’imposante demeure de Mengele. Il le convainc de poser un dispositif d’écoute dans le salon en échange d’une radio toute neuve. Ce qui lui permet d’entendre et d’enregistrer une conversation entre tout un groupe de nazis chargés d’assassiner 94 fonctionnaires de 65 ans dans différents pays, à des dates précises. Naturellement, le jeune juif inconscient est repéré et poignardé à mort, sa cassette confisquée. Il a eu juste le temps de téléphoner à Lieberman pour lui passer les premiers moments de l’enregistrement avant que l’autre entende sa mort en direct.

Le vieux chasseur de nazis se dit qu’il y a peut-être quelque-chose à creuser et surtout des meurtres à empêcher. Il joint un journaliste de Reuters à Vienne qui lui doit un service pour qu’il lui communique toutes les coupures de presse sur les morts d’hommes de 65 ans dans les prochaines semaines. Il cherche le point commun. Tous sont pères de famille, du même âge et avec une épouse de 23 ans plus jeune ; tous ont un garçon de 14 ans. Et pourquoi 94 ? Parce le chiffre est proche de 100, ce qui permet une bonne probabilité de réussite. Il va voir une famille à Londres dont le père vient de décéder d’un accident et la porte est ouverte par un garçon pas très aimable au teint pâle, aux cheveux très noirs avec une mèche sur le front, et des yeux très bleus (Jeremy Black, né en 1962 d’un père juif ashkénaze, presque 15 ans au tournage). Lors d’une seconde visite aux États-Unis, il a la surprise de rencontrer le même garçon, comme s’ils étaient jumeaux. Un activiste juif de la bande à Kohler, qui veut l’aider, va visiter une troisième famille et décrit un garçon semblable.

Lieberman sollicite alors un entretien avec Frieda Maloney (Uta Hagen), rattrapée par son passé de gardienne du camp d’Auschwitz et emprisonnée. Elle l’informe qu’elle a travaillé pour les Kameraden en livrant des bébés adoptables depuis le Brésil à des familles qui ne pouvaient avoir d’enfants. Elle n’en sait pas plus mais Lieberman se rend auprès du Dr Bruckner, biologiste qui lui explique les principes du clonage, tout juste découverts. En inscrivant au tableau noir les caractéristiques des enfants, Lieberman et Bruckner comprennent qu’il s’agit de cloner Adolf Hitler et de reconstituer son environnement familial le plus précisément possible : son beau-père Aloïs autoritaire et abusif décédé lorsque Adolf avait 14 ans ans, sa mère Klara de 23 ans plus jeune effacée et fusionnelle avec son fils – afin d’en faire des activistes politiques aptes, une fois adultes et dans chacun de leur pays, à soulever la race pour un IVe Reich.

Cette curiosité inquisitrice et surtout la célébrité médiatique d’Ezra Lieberman effraient les commanditaires nazis, qui veulent garder profil bas. Mengele dérape de plus dans la mégalomanie, se prenant pour le donneur d’ordre suprême de la SS et allant jusqu’à frapper un capitaine pour n’avoir pas obéi très exactement à ses ordres précis. De quoi attirer l’attention sur eux. Ils stoppent donc le projet contre l’avis du docteur et brûlent sa maison pour effacer les traces. Mais il est parti pour le lieu de la prochaine visite probable de Lieberman à une famille dont le chef doit mourir à ses 65 ans. Dans une ferme isolée, il tue le père adoptif après l’avoir isolé de ses dobermans de garde et attend Lieberman qu’il veut zigouiller aussi afin de poursuivre tout seul sa mission. Mais il tire comme un pied, ratant le Juif assis à deux mètres de lui – il est du genre à rater un éléphant dans un couloir, ce nazi haineux, ce qui est plutôt grotesque et une faiblesse du montage !

Lieberman parvient à ouvrir la porte aux dobermans qui sautent sur Mengele et le tiennent en respect parce que c’est lui qui tient l’arme ; ils sont dressés. Le gamin revient de l’école, ce clone-ci se prénomme Bobby, il ressemble évidemment aux autres et a du sens artistique en prenant des photos comme son ancêtre biologique qui peignait des aquarelles. Lieberman lui fait chercher son père adoptif et, lorsqu’il le trouve mort, il revient au salon et ordonne aux chiens d’attaquer ; ils égorgent Mengele. Bobby se délecte à prendre des photos bien gore. Lieberman ne dira rien à la police et il est emporté en ambulance pour être soigné de ses blessures superficielles par balle.

Dans sa chambre, l’activiste juif reconnaissable à sa coiffure quasi afro de cheveux bouclés serrés – signe racial comme Kohler ? – exige de Lieberman qu’il lui remette la liste des 94 clones afin de les éradiquer. Lieberman refuse : ce n’est pas parce qu’on est juif et que l’on a souffert de la barbarie nazie qu’il faut agir en nazi. Ces enfants n’ont rien demandés, ils sont innocents des crimes de leur père génétique et de leur médecin manipulateur ; ils ont le droit de vivre leur vie. Et il brûle la liste sous les yeux du jeune.

La caméra opère une transition où l’on retrouve Bobby dans une salle à lumière inactinique, où il développe ses photos. Il semble regarder les plaies de Mengele et les morsures des dobermans avec un certain plaisir, tout en manipulant le bracelet de dents de jaguars de Mengele. Cette scène a été coupée à la télévision allemande et n’a été rétablie que dans la version DVD. Ils préféraient le Juif qui pardonne à celui qui se pose des questions sur le Bien et le Mal, sur l’inné et l’acquis, sur les gènes et l’éducation. Ce sont pourtant les bonnes questions – toujours les nôtres.

Elles posent en effet le dilemme de faire société sur la biologie ou sur la culture.

Dans le premier cas, on est juif en société juive que parce que l’on est né d’un mère juive – c’est le cas d’Israël ; en conséquence symétriquement, pour l’activiste juif face à Lieberman, être né d’un père nazi (comme les 94 clones) fait de vous automatiquement un nazi.

Dans le second cas, être éduqué selon certaines valeurs d’une certaine culture font de vous un citoyen de tel pays ; il s’agit d’une forme de choix social, familial, personnel, culturel – pas d’une assignation génétique.

C’est toute la différence entre les sociétés anti-modernes d’Ancien régime, fondées sur le « sang » et le « sol », et les sociétés issues des Lumières fondées sur l’éducation et le contrat social, la « volonté » affirmée d’être par exemple français. A ce titre, toute personne humaine peut devenir « française » – à condition d’accepter les valeurs, la culture, le mode de vie français, et de s’y sentir bien : c’est ce que l’on appel l’universalisme.

Mais ces positions extrêmes sont chacune idéologiques. La position la plus juste est probablement de considérer que la biologie comme le territoire sont naturellement les bases de l’individu et de la société, mais que la culture et l’éducation – qui évoluent – les forment et les déforment tout au long de la vie.

C’est alors à chacun de choisir ce qu’il prend ou ce qu’il change, en fonction de sa propre histoire incluse dans la grande histoire. Chaque société choisit les individus qui veulent en faire partie, qu’ils soient dissidents de l’intérieur ou demandeur d’asile venus de l’extérieur. Les exemples de la Chine « communiste » de Mao devenue nationaliste, tout comme la Russie « révolutionnaire » anticapitaliste de Lénine, devenue réactionnaire et xénophobe, montrent combien ethnie et culture se combinent in fine.

Un film fait pour faire réfléchir.

DVD Ces garçons qui venaient du Brésil (The Boys from Brazil), Franklin Schaeffner, 1978, avec Gregory Peck, Laurence Olivier, James Mason, Lilli Palmer, Uta Hagen, Jeremy Black, Elephant films 2019, 2h02, nouveau master restauré HD €16,90

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Délivrance de John Boorman

Un film post-68 fascinant : il révèle la nature et les instincts dans un monde des années soixante qui en avait perdu l’habitude et le goût. Quatre amis de la classe moyenne d’Atlanta décident le week-end, sous la direction du leader Lewis (Burt Reynolds), de descendre pour la dernière fois une rivière de Géorgie qui va bientôt être barrée pour en faire encore plus d’électricité pour les climatiseurs, dit l’un d’eux. Plus de nature, la civilisation d’abord. D’où le voyage dans le passé de l’Amérique, afin de retrouver la fraîcheur et la passion des pionniers.

Sauf que la vie aventureuse de découvreur est rude, et pas vraiment civilisée. Il faut savoir quitter les conventions, le droit et l’humanisme pour survivre dans la nature sauvage. Les quatre hommes vont le découvrir brutalement. Le virilisme de Lewis, beau macho velu et musclé en combinaison dépoitraillée, tireur à l’arc hors pair et leader incontesté, se voit remis à sa place par les circonstances. Les autres aussi, à commencer par Drew (Ronny Cox), bon père, bon époux, citoyen exemplaire soucieux des lois, et Bobby (Ned Beatty), jouisseur et primaire, qui ne sait pas dissimuler. Reste Ed (Jon Voight), suiveur et suceur de pipe compulsif, qui va se révéler endurant et courageux. Si sa main tremble lorsqu’il veut tuer un daim, il n’hésite pas face à un ennemi. La délivrance est celle de l’accouchement : chacun d’eux deviendra ce qu’il est – au fond de lui, sous le vernis du civilisé.

Car les quatre pénètrent une région sauvage, à peine atteinte par la civilisation, où les êtres humains sont isolés et se reproduisent entre eux. Le thème du dégénéré ne cessera pas dans le cinéma américain, Massacre à la tronçonneuse en donnera une illustration. Loin des autres, l’humain se ravale au rang de bête. La première séquence donne le ton, Drew improvise à la guitare, imité par un gamin autiste (Billy Redden) qui l’imite puis le défie au banjo. Mais l’autisme est bien le thème du film : deux univers qui ne s’interpénètrent pas : la civilisation et la nature, les urbains et les bouseux.

Les quatre payent deux frères du coin, qui bidouillent la mécanique, pour reconduire leurs voitures à l’arrivée, puis remontent avec eux la rivière en gros 4×4 avant de décharger les deux canoës. Ils partent, campent à la belle étoile, chassent le poisson à l’arc au bord de l’eau. Mais cette écologie est étouffante : la nuit bruit de dangers, l’humidité pénètre les os, le feu attire les prédateurs. Nul n’est en sécurité. L’idéalisme du naturel rencontre la réalité : a quête initiatique est brutale et violente.

Dès le jour suivant, Ed et Bobby accostent et sont pris à partie par deux dégénérés du coin, dont l’un est armé d’un fusil. Devant la menace, ils se soumettent, ne pouvant croire qu’en pays de droit on s’en prenne sans raison à eux. Ils ont tort. Ed sera attaché serré au cou avec sa propre ceinture, sa poitrine dénudée pour y tracer un sillon sanglant avant la suite ; sa pipe jetée laisse augurer du sort qu’il connaîtra. Bobby sera carrément dénudé et violé, son corps de grosse truie attirant par son rose imberbe et rappelant probablement à l’homme des collines ses premières expériences sexuelles avec les cochons. Celui qui tient le fusil rigole bêtement, laissant apparaître un râtelier pourri. Il voudra son plaisir par la bouche d’Ed, le suceur de pipe. Tout est montré brut (scènes censurées dans plusieurs pays, dont la Norvège luthérienne et le Brésil trop catholique), bien que le viol soit hors champ, ponctué seulement par les cris de truies que l’agresseur pousse et pousse sa victime à imiter. L’homo-érotisme soft des quatre gars en canoë contraste avec l’homosexualité hard des deux chasseurs dégénérés : nature et civilisation.

Lewis intervient avec son arc et sa main ne tremble pas lorsqu’il embroche silencieusement le violeur. L’autre s’enfuit et Ed, qui a pris son fusil, n’ose pas lui tirer dessus. Dommage pour lui, il devra l’expier ultérieurement. La nature étant impitoyable, qui ne tue pas est tué. Aucun sentiment ne joue lorsqu’il s’agit de sa vie. Quant à la morale, elle est celle de l’Ancien testament, favori des protestants yankees : œil pour œil, dent pour dent. Ce pourquoi les interminables palabres de conscience après la mort du violeur sont difficiles à suivre aujourd’hui, après les attentats et les émeutes de banlieue. Le droit, c’est bien – quand on le fait respecter. Dans les zones libres, la nature sauvage ou la sauvagerie des banlieues, le non-droit règne, autrement dit la loi du plus fort ou du plus rusé.

Le cadavre enterré – avec son fusil, malgré le danger possible des autres – les canoës repris, les compères se retrouvent non seulement dans les rapides, mais aussi sous le feu du dégénéré survivant. Il les suit du haut des falaises. Lewis dit qu’il a entendu un coup de feu, les autres non, mais Drew le légaliste borné plonge dans les ondes et, comme il a voulu ne pas porter le gilet – pourtant exigé par la loi – il crève. Bobby qui était avec lui ne peut maîtriser le canoë et l’autre vient le percuter, ce qui casse le premier et renverse le second. Ballottés par les rapides et cognés sur les rochers, Lewis en a la jambe cassée, il n’est plus bon à rien qu’à souffrir (en expiation « morale » selon la Bible yankee) et les deux autres qu’à se dépatouiller. Bobby se révèle, ses yeux se sont dessillés, il admet que c’est eux ou lui. L’adversaire est sur les sommets, il faut aller le chercher, ceux qui sont dans la rivière sont trop vulnérables à ses balles.

Ed se dévoue, escalade la falaise avec l’arc et les flèches, dans certaines attitudes irréalistes parfois, qu’on sent outrées dans un décor truqué pour la caméra. Mais il parvient au sommet, s’endort et, à son réveil, voit le bouseux pas très loin, tenant son fusil braqué sur la rivière. Il prend son arc, enclenche une flèche, bande la corde… et tremble comme devant la biche. Mais, cette fois, comme l’autre l’a vu et épaule son fusil, il tire sa flèche. C’est là que se situe le meilleur suspense du film, je ne peux en dire plus. L’a-t-il atteint ? L’autre s’avance…

Durant tout le week-end de canoë récréatif dans la nature sauvage, ce ne sont qu’erreurs, mensonges, lâcheté ou brutalité (son pendant ?) et, au fond, la panique. L’être humain urbain n’est plus habitué à la nature, ni aux hommes des bois. Ceux-ci ne sont pas de « bons sauvages » à la Rousseau (Sandrine comme Jean-Jacques), mais des bêtes humaines avilies par leur solitude. Chacun se révèle. Lewis le macho est impuissant, Bobby le cochon rose jouisseur se rend compte du prix à payer pour jouir, Drew y laisse sa peau par (mauvaise) conscience, et Ed est condamné à avoir tué, à n’avoir pas su protéger Bobby, à n’avoir pas su convaincre Drew de porter son gilet, à mentir à l’inévitable shérif.

Guerre du Vietnam qui s’enlise et Watergate qui remet en question les institutions américaines, l’an 1972 n’est pas rose. Il y aura bientôt la réaction Rambo (1972 pour le roman de David Morrel mais 1982 pour le film), cependant Délivrance est le premier à revenir aux sources pionnières du pays : la conquête de la nature et des sauvages. La dernière frontière de la rivière encore inviolée les tente, les bouseux de la montagne les font rire, mais la nature comme les dégénérés se referment sur eux. A eux de survivre. Le héros n’est pas celui qui en prend l’uniforme et la gueule ; nul n’est civilisé au fond de lui et la nature comme l’adversité le lui révèle ; la violence est inhérente à l’homme. L’insouciance n’est plus de mise.

DVD Délivrance (Deliverance), John Boorman, 1972, avec Jon Voight, Burt Reynolds, Ned Beatty, Ronny Cox, Billy McKinney, Warner Bors Entertainment France 2000, 1h50, €8,20 Blu-ray €19,75

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Daphné du Maurier, L’auberge de la Jamaïque

Qui se souvient que Dame Daphné du Maurier, épouse de général, mère de trois enfants, et bisexuelle en raison d’un père qui détestait les garçons, a été l’auteur de la nouvelle Les oiseaux dont Hitchcock a fait en 1963 un grand film ? C’est le même Hitchcock qui fit en 1939 un film de l’Auberge de la Jamaïque (La Taverne, en français), assez différent du livre, roman gothique très romanesque mais déjà féministe. Car Mary Yellan est une jeune fille orpheline, élevée en garçon dans une ferme auprès de sa mère, et qui n’a pas froid aux yeux, même si elle ne réfléchit pas souvent (elle est même un peu gourde, disons-le). Ce vieux roman d’avant-guerre se lit toujours très bien ; il donne du sentiment et de l’aventure, dans un paysage tourmenté de la côte anglaise de Cornouailles, l’extrême pointe sud-est de l’Angleterre, souvent battue par les tempêtes.

A 23 ans, sa mère morte, Mary ne peut plus tenir seule la petite ferme de Helford et vend pour rejoindre sa tante Patience, mariée à un aubergiste. L’auberge de la Jamaïque est un relais de poste sur la route qui mène à Penzance et elle a mauvaise réputation. Jadis brillante et animée, elle fait désormais peur et le cocher, qui dépose Mary et sa malle devant la porte du bâtiment isolé dans la lande parcourue par le vent, s’empresse de repartir. La jeune fille au prénom de vierge saura très vite pourquoi. A noter que l’auberge existe bien et qu’elle est désormais, après le roman et le film, un haut lieu du tourisme local. L’autrice y a séjourné l’année avant d’écrire son texte.

Joss Merlyn, le mari de la tante, est une brute aux mains curieusement délicates. Il est contrebandier, ce qui est de notoriété publique, et racole tout ce que la contrée peut contenir de malfrats, voleurs et criminels en fuite. La bande tâterait même de l’activité honnie de naufrageur, mais les preuves manquent. Mary affronte le monstre qui, curieusement, aime que les femmes lui tiennent tête et la respecte pour cela. Aujourd’hui, un auteur ferait inévitablement tomber la jeune fille dans le viol et les frasques sexuelles, mais pas en ce temps-là, ce pourquoi Daphné du Maurier est lue par les adolescents de tous sexes. Ils y trouvent l’aventure comme au début de L’île au trésor, le crime comme dans le film Les Contrebandiers de Moonfleet. Mary ressort blanche comme neige du monstre et de sa bande et le crime même ne l’atteint pas lorsqu’elle s’y trouve confrontée. Elle est forte.

Elle trouve sa tante complètement sous l’emprise de son mari, brisée comme une petite souris effrayée qui fait semblant de rien, bien loin de la jeune femme vive et enjouée dont elle se souvenait dix ans auparavant. Joss loge et nourrit Mary orpheline à condition qu’elle aide sa tante au ménage et à la cuisine, et qu’elle serve au bar. Où il n’y a d’ailleurs personne, sauf le samedi soir où la bande vient s’aviner et brailler jusque fort tard dans la nuit. Pour le reste, Mary doit être comme les trois petits singes : ne rien voir, ne rien écouter, ne rien dire. Car la contrebande est punie par la loi et le crime de naufrageur de la potence.

Mais Joss lui avoue, une nuit qu’il est saoul comme un cochon, qu’il a tué de ses mains les naufragés qui tentaient de s’agripper aux rochers, enfoncé à coups de pierre la tête d’une femme qui lui demandait de l’aide, brisé les poignets de son enfant… C’en est trop. Mary veut dénoncer le crime, sa conscience la tourmente, maintenant qu’elle sait. En suivant son oncle une après-midi dans la lande, elle le perd avant de se perdre dans le brouillard digne du Chien des Baskerville. Épuisée, trempée et encore loin de l’auberge, elle ne sait plus où elle est ni où elle en est lorsqu’elle rencontre sur la route le vicaire d’Altamun, un village à quelques milles. C’est un curieux ecclésiastique, albinos, aux yeux froids, et qui sonde les âmes. Elle se confie à lui..

Sans savoir qu’il est pour quelque chose dans tout ce qui arrive et qu’il pourrait bien connaître le chef de la bande de Joss. Mary risque sa vie pour fuir l’auberge par la fenêtre de sa chambre, où son oncle l’a enfermée à clé, songeant à partir dans la nuit parce que l’étau se resserre sur ses méfaits. Il a dépassé les bornes en enivrant sa bande de désaxés avant d’aller faire échouer et piller un navire pour son propre compte, sans voir le jour qui se levait et sans avoir le temps d’emporter grand-chose. Mais c’était le crime de trop, toute la contrée bruit déjà de rumeurs et le squire remue enfin son gros popotin pour faire quelque chose avant que les gens ne s’en mêlent eux-mêmes.

L’oncle est retrouvé mort dans sa propre maison, ainsi que sa femme, et c’est peut-être son frère Jem qui l’a fait pour sauver Mary – ou le vicaire, absent justement à ce moment-là. Lorsque la milice arrive, sous les ordres du squire, tout est accompli et Mary est libre. Mais que faire ? Retourner à Helford dans l’ouest de la Cornouailles, avec un climat plus doux, et reprendre une ferme ? Elle est secrètement tombée amoureuse du frère de Joss, mauvais garçon lui aussi mais pas criminel. Jem était le petit dernier et Joss le battait ; ils ne se sont jamais aimés mais Jem est plus intelligent, même rusé. Mary est bien tentée. Pour une fille-garçon comme elle, il lui faut un homme à poigne, qui la séduise et qui l’entraîne. Peut-être comme le général pour l’écrivaine.

Daphné du Maurier, L’auberge de la Jamaïque (Jamaica Inn), 1936, Livre de poche 1975, 313 pages, €7,70, e-book Kindle €7,49

DVD La taverne de la Jamaïque, Alfred Hitchcock, avec Alfred Hitchcock, Charles Laughton, Horace Hodges, Hay Petrie, Maureen O’Hara, Universal Pictures 2006 anglais et sous-titres français, 1h48, €8,99

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La maison du Docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock

Le premier film, peut-être sur la psychanalyse, doublé d’une histoire d’amour et d’une enquête policière. Hitchcock ne fait pas dans la mesure ; il a choisi les acteurs les plus beaux, à l’acmé de leur jeunesse, Ingrid Bergman (tout juste 30 ans) en doctoresse Constance Petersen et Gregory Peck (29 ans) en faux docteur Edwardes, ainsi qu’une séquence onirique de cauchemar révélateur signée Salvador Dali. Non sans un zeste d’humour tout britannique, comme on le voit à la fin.

Mais l’ensemble convainc peu. La psychanalyse, vue d’aujourd’hui, est réduite à sa caricature, une sorte de confession catholique qui assure la rédemption, ou une autocritique à la Staline qui lave de tout péché bourgeois (mais pas de l’exécution). Il suffirait, selon les docteurs du film, de faire remonter à la conscience les événements inconscients qui bloquent le sujet pour le libérer enfin de ses névroses, psychoses, paranoïa et autres schizophrénie. Les termes, d’ailleurs, allègrement se mélangent dans leur discours, comme si tout cela était du pareil au même. Quant à la « guérison » miraculeuse du sujet, elle intervient en quelques jours sous l’influence des réminiscences provoquées par le retour sur les lieux et par l’amour…

Cet amour qui est un coup de foudre d’un glaçon pour un amnésique, ce qui le tente mais l’effraie, et ne va guère plus loin sauf quelques scènes de tendresse où la doctoresse Petersen caresse la tête du faux docteur Edwardes endormi.

Pour l’intrigue policière, seul le début en mérite le nom, lorsque surgit un docteur Edwardes qui dérape de temps à autre dans des obsessions « nerveuses », faisant soupçonner qu’il est autre que ce qu’il paraît. Le conseil d’administration lui a demandé de remplacer le docteur Murchinson (Leo G. Carroll) à la tête de la clinique psychiatrique de Green Manors. Murchinson prend sa retraite parce qu’il a été « malade » (de la tête ?) mais poursuivrait bien sa carrière. Edwardes avoue très vite à Petersen qui le harcèle n’être pas Edwardes et n’avoir pas écrit son livre sur le complexe de culpabilité – qu’il incarne avec une perfection trop clinique. Sa signature n’est en effet pas la même, ni son écriture, un brin trop aiguë pour être celle d’un être paisible. Dès lors, il pars et laisse juste un message. La doctoresse le retrouve à l’hôtel de New York où il s’est réfugié. Malgré les fausses pistes semées par la belle Petersen pour les faire échapper à la police qui les cherche, les policiers ou les détectives sont assez bêtes pour ne pas voir qui est devant eux et arrivent toujours trop tard. Aucun suspense, ou très peu.

Le charme tient plutôt au coup de foudre, brutal, absolu, comme une révélation. Le petit glaçon fond devant le petit garçon.

Elle, la femme, sera une mère, une doctoresse, une épouse pour lui, l’homme, complexé par un événement traumatique de son enfance, médecin malgré lui mais amnésique, jamais mari. Le faux docteur Edwardes, qui se présente à la clinique comme tel – il ne sait plus pourquoi – croit avoir tué le vrai lors d’une excursion à ski où il l’a vu tomber. Ce qui a ravivé un souvenir enfoui dans son inconscient, la mort de son frère par sa faute, et l’a fait tomber en syncope, avant une amnésie pour « ne pas voir ça ». Mais il a dans sa veste un porte-cigarettes aux initiales J.B. Il ne sait plus qui il est ni où il en est.

Persuadé d’être un assassin, sûr d’être un imposteur, incertain d’être médecin, il est une âme en peine. Justement l’une de celles que la doctoresse Constance Petersen cherche à ramener dans ses filets pour en disséquer les rouages par souci de tout maîtriser, et les réhydrater à la vie. Éros et Thanatos se mélangent, symboles si chers à Freud, cité dans le film.

Constance est constante en son dévouement pour son homme. Sa foi est en l’amour, qui guérit tout. La psychanalyse est sa bible, qui a le pouvoir de tout révéler. La justice immanente réhabilitera forcément le faux coupable forcé à fuir et châtiera le vrai qui cachait bien son jeu. Constance touchera John et l’aveugle verra ; elle lui dira lève-toi et marche, et ça marchera.

Cet « envoûtement » (titre anglais) revu et corrigé par le prétexte scientifique du XXe siècle est proprement fascinant.

Oscar du meilleur film 1946.

DVD La maison du Docteur Edwardes (Spellbound), Alfred Hitchcock, 1945, avec ‎ Ingrid Bergman, Gregory Peck, Michael Chekhov, Leo G. Carroll, Rhonda Fleming, Arcadès 2018, 1h47, €8,20 Blu-ray €10,98

Alfred Hitchcock déjà chroniqué sur ce blog

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Tennessee Williams, Mémoires d’un vieux crocodile

Thomas Lanier Williams dit Tennessee, est mort en 1983 à 71 ans. Écrivain de théâtre et de nouvelles il a notamment présidé le Festival de Cannes en 1976. Dans ces mémoire de commande, il saute du coq à l’âne, incapable de garder une chronologie à peu près cohérente. Il part d’un sujet pour enchaîner sur une anecdote, survenue des décennies avant, puis revient péniblement au sujet. En fait, ces mémoires l’ennuient. Il ne se trouve pas intéressant, éternellement seul malgré sa sœur aînée Rose (devenue folle) et son frère cadet Dakin (qui l’aime bien). Mais Thomas dit Tennessee est différent : il aime les garçons.

Cela lui est venu à la fin de l’adolescence, restée chaste jusque fort avant, comme il se doit lorsqu’on est né en 1911 (non, ce n’était pas le bon temps). Il a été « amoureux » (fort platonique) de jeunes filles, avant d’éprouver de l’amitié (passionnée) pour quelques garçons. Il cite Franckie avec qui il est resté « en couple » quatorze ans, puis Ryan, ses cinq dernières années. Il dit avoir eu une triple révélation de ses tendances sexuelles à 17 ans, lors d’un voyage en Europe en 1928. Le garçon écrit depuis l’âge de 5 ans à cause d’une diphtérie ; auparavant, il se souvient avoir été plutôt robuste et bagarreur mais est devenu faible depuis sa maladie, et vit entouré de femmes.

Son grand-père pasteur était assez strict du point de vue moral mais assez compréhensif en ce qui concerne les études ; il a financé les siennes à Tennessee parce que son père alcoolique et voyageur de commerce en était incapable. Il obtient une bourse au vu d’une nouvelle qu’il a écrite, mais ne connaît le succès qu’en 1943, à 32 ans, avec sa pièce de théâtre La ménagerie de verre. Il poursuivra avec Un tramway nommé Désir où Marlon Brando, jeune comédien de l’Actors Studio, fait ses débuts. Tennessee Williams remporte le prix Pulitzer pour cela en 1948. Kazan adapte la pièce au cinéma et Brando joue son rôle de scène. Le film obtiendra douze Oscars. Williams écrit selon les personnages qui l’entourent mais aussi selon les acteurs qu’il veut voir jouer les rôles. Cette plasticité l’ancre dans le concret.

« Je crois qu’écrire, c’est poursuivre sans cesse une proie qui vous échappe et que vous n’attrapez jamais. (…) Ce que je veux faire, en quelque sorte, c’est capter la qualité constamment évanescente de l’existence . Quelquefois j’y parviens, et j’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Mais cela ne m’est arrivé que rarement par rapport au nombre de mes tentatives » p.127. Il se sent bien dans les pays du sud, la Floride, l’Espagne, mais surtout en Italie. Il y trouve des occasions de relations amoureuses : « Cela est dû, en partie, à la beauté physique de leurs habitants, à la chaleur de leur tempérament, à leur érotisme naturel. À Rome il est difficile de croiser un homme jeune dans la rue, sans remarquer son sexe en érection » p.197. Je ne crois pas que cela soit encore le cas, mais je n’ai pas particulièrement observé. De même dans son pays : « Il y avait plusieurs jeunes beautés mâles qui disparaissaient ensemble pour un moment, comme c’est l’habitude chez les beaux jeunes gens aux États-Unis » p.217. L’habitude, vraiment ? Mais être sensible aux êtres et aux choses, cela importe à l’écrivain. « Tous ceux qui ont peint où sculpté l’essence et la sensualité de la vie toute nue, dans ses moments de gloire, les ont rendus palpables d’une manière que nous ne pourrions même pas ressentir du bout de nos doigts, ni avec les zones érogènes de nos corps » p.337.

Au milieu des années soixante, il est alcoolique, drogué, dépressif, et met en scène des personnages d’inadaptés sociaux, de perdants. Il plaît moins. Il a été adapté seize fois au cinéma, ce pourquoi il survit dans les mémoires.

Il a rencontré Sartre et Beauvoir mais n’en a pas gardé un grand souvenir : « Madame de Beauvoir était plutôt glaciale mais Jean-Paul Sartre se montra très chaleureux et charmant. Nous eûmes une longue conversation » p.107. Il a rencontré aussi Yukio Mishima, peu avant son suicide. « Il avait déjà décidé de son acte. Il l’a accompli à mon avis non pas pour le motif politique de l’effondrement des valeurs traditionnelles du Japon, mais parce qu’il ressentait qu’avec l’achèvement de sa trilogie, il avait achevé son œuvre d’artiste » p.319.

Sa leçon, il la livre en conclusion. « Qu’est-ce que cela veut dire : être un écrivain ? je dirais volontiers c’est être libre. (…) Être libre c’est avoir réussi sa vie. Cela sous-entend bon nombre de libertés. Cela comprend la liberté de s’arrêter quand ça vous plaît, d’aller où ça vous plaît et quand ça vous plaît ; cela veut dire que vous pouvez voyager ça et là, être celui qui fuit d’hôtel en hôtel, triste ou gai, sans obstacles et sans grands regrets. Cela signifie la liberté d’être. Quelqu’un a dit avec beaucoup de sagesse que si vous ne pouvez être vous-même, cela ne sert à rien d’être quoi que ce soit d’autre » p.311.

Tennessee Williams, Mémoires d’un vieux crocodile, 1972, Points Seuil 1993, 341 pages, €3,00

Tennessee Williams, Théâtre, roman, mémoires, Robert Laffont Bouquins 2011, 1024 pages, €30,50

DVD Un tramway nommé Désir

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