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Christian Meier, La politique et la grâce

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D’un exposé présenté au 35ème Congrès des historiens allemands dans la Berlin soviétique en 1984 est né ce petit livre. Ce n’est pas par hasard qu’il a retenu l’attention de Michel Foucault, Jean-Claude Milner, Paul Veyne et François Wahl pour leur collection Des travaux au Seuil. L’époque était au tout politique et les intellectuels cherchaient désespérément à sortir de l’ornière marxiste pour laquelle tout était écrit de tout temps. L’historien allemand aborde ici l’anthropologie grecque et les rapports inattendus de la vie de la cité avec la grâce de la personne.

Il prend pour témoignage principal l’Orestie d’Eschyle, jouée en 460 avant notre ère, dans une période où les Athéniens quittaient l’ordre ancien oligarchique pour la démocratie. Athéna ne parvient à convaincre des Érinyes de ne pas menacer la cité grâce à Persuasion, l’une des formes de la grâce. « La leçon principale en était claire : l’ordre nouveau, avec l’abaissement de l’Aréopage, devait être tenu pour légitime, mais le parti vainqueur devait se montrer conciliant. On ne pouvait se passer de la noblesse. Les dieux voyaient les choses ainsi » p.21. Et il est vrai que l’URSS et ses satellites n’ont jamais pu se passer du capitalisme, moteur de la science, de la technologie et de l’innovation, ce qui était particulièrement visible dans les années 1980…

La grâce ne dépend pas de l’apparence (des gènes) ni de la noblesse (de la naissance) , mais du charme (de l’éducation). « Les auditeurs ne sont pas convaincus par les seuls arguments, mais par quelque chose qui vient s’y ajouter : la manière de les formuler, de les exprimer, la façon de se présenter en public ; la grâce en somme, où s’unissent l’esprit et le corps, le naturel et la réflexion, la réserve et l’aisance. Homère a raison d’associer la grâce aux égards, à la retenue, au respect » p.18. Entre les citoyens, la politique n’est plus rapport de force, mais fondée sur le droit et l’équité.

Christian Meier va donc chercher dans la culture grecque les racines de cette grâce en politique. Il la situe dans l’aristocratie, seule classe disposant d’assez d’aisance pour développer les arts civils et civiques. La danse et la musique étaient le noyau de l’éducation. Dans la plupart des cultes religieux et quel que fut l’enthousiasme, l’idéal était (alors) la mesure. La beauté corporelle était valorisée, mais plus comme acquise que comme native, « de cette grâce qu’on peut développer, qu’on peut pour ainsi dire apprendre, afin de réparer ce dont le défaut réside dans la personne physique de chacun » p.32. La forme humaine des dieux, sculptée sur les temples et érigée en place publique, se confond avec un développement complet de l’homme, les dieux poussant un peu plus loin les qualités humaines.

Mais les conditions historiques et matérielles n’en sont pas moins présentes. « Le puissant mouvement qui commence vers le milieu du VIIIe siècle et qui entraîne tout le monde grec dans une vaste transformation est parti d’une foule d’entrepreneurs nobles qui étaient plus ou moins indépendants : navigateurs, marchands, aventuriers et surtout fondateurs de colonies » p.39. L’initiative individuelle et les capacités personnelles d’organisation et d’entraînement des autres sont valorisées. Ulysse n’est pas très beau, mais charmeur.

Les poètes ont chanté les dieux et les déesses, les façonnant peu à peu sur l’idéal de la grâce. « Les Charites, qui personnifient plus particulièrement la grâce, étaient primitivement des déesses de la Fertilité, et aussi de l’Amour, du Mariage et de la Naissance. (…) Puis la poésie en fit les filles de Zeus. Elles chantaient et dansaient pour réjouir les dieux, mais procuraient aussi aux hommes la solennité, la beauté, la victoire dans les concours, l’inspiration poétique, le charme. (…) Avec les Muses, les Saisons et Peitho, les Charites personnifient encore la grâce de la conciliation, de la parole efficace sans violence, toutes conditions d’une vie en commun lorsque les circonstances en deviennent difficiles » p.45. Avec la grâce, la faiblesse apparente qui ne prétend rien s’arroger, devient force. D’où les vertus politiques de respect, de conciliation, de mesure, de style, de maîtrise de soi, de sagesse, qui vont se développer sur l’exemple de l’éducation des jeunes nobles.

« En face d’une double lacune institutionnelle (la rupture avec les vieilles évidences paisibles et l’absence d’une autorité monarchique qui aurait pu établir des institutions nouvelles), on avait besoin d’une pensée politique autonome, laquelle, de son côté, réclamait pour s’étayer une méditation sur l’ensemble du cosmos » p.61. La grâce a donc un rôle chez l’individu, dans la cité et dans l’ordre du monde. Les trois se répondent, formant un schéma anthropologique original. Ce qui était une manière de se comporter devint l’objet d’une politique.

Mais cette grâce, qui a poussé au plus haut peut-être l’épanouissement humain dans l’histoire, connait de cruelles limites dans le rôle secondaire accordé aux femmes et aux esclaves, comme dans le refoulement des démons intérieurs et des dilemmes moraux que mettent en scène les tragédies. La grâce est la vertu d’une minorité de mâles citoyens restant entre eux dans la cité et imbus de leur civilisation. Même si les barbares étaient considérés : « Ils étudiaient les barbares avec beaucoup d’attention, ils les respectaient et, même s’ils étaient leurs ennemis, ils ne leur déniaient pas toute valeur, ne les méprisaient pas » p.87.

Pourquoi cette grâce est-elle hors de notre portée ? Parce que le monde a cessé d’être à la mesure de l’homme.

  • Nous ne vivons pas dans d’étroites cités où tout le monde peut se connaître mais dans des États Léviathan dans lesquels chacun est spécialisé, sans prise sur l’ensemble.
  • Nous ne vivons pas dans un cosmos ordonné mais dans un chaos soumis au hasard, malgré les utopies abstraites comme le progrès ou la maîtrise de la nature.

Déjà les Romains ont voulu conquérir et organiser le monde connu ; pas les Grecs. « Tout se passe comme si les Grecs n’avaient pas pu ou voulu compter les uns sur les autres ; comme s’ils avaient eu un sens si aigu de leur personnalité qu’ils en étaient fermés de tout côté à autrui (à de rares exceptions près, telles que l’institution de la phalange) » p.103. Ils n’ont été ni monarques, ni impériaux, n’établissant que des comptoirs. Tout se passe comme si « les rapports de domination, hors de la seule sphère domestique, avaient parus aux Grecs être trop exigeants et de nature à les empêcher d’être eux-mêmes » p.104.

C’est peut-être vers cette attitude que nous devrions retourner, délaissant les grandes causes inaccessibles, afin que notre monde perdure. Exploiter la nature, exploiter les peuples, exploiter les individus au nom d’idéologies ou du Progrès, n’est sans doute pas viable à long terme puisque le monde est fini et que les rivalités mimétiques épuisent très vite les ressources. Rester « sire de soi » est peut-être la bonne mesure, celle qu’il faudrait retrouver, vieil idéal humaniste au fond, tiré de l’exemple grec antique.

L’utopie écologique actuelle, dans ses bons côtés, est-elle autre chose que cette grâce des Grecs fondée sur l’autarcie domestique, le travail de ses propres terres, une vie à l’abri de la nécessité laissant des loisirs, le tout dans la liberté de cette aisance assurée, faisant apparaître des vertus de magnanimité ? (p.114).

Les intuitions des intellectuels français des années 1980, valorisant ce petit livre, méritent qu’on s’y arrête. Surtout en ces temps-ci où la grâce est absente, dévalorisée au profit de l’intolérance de la force brute – qui favorise la bêtise.

Christian Meier, La politique et la grâce, 1984, traduit de l’allemand par Paul Veyne, collection Des travaux, Seuil 1987, 127 pages, €32.99

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Yukio Mishima, L’école de la chair

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Mishima poursuit sa quête des personnages d’énergie, ici une femme mûre et un jeune homme. Tous deux sont des « aristocrates » au sens premier (aristos = le meilleur), des gens hors du commun, dont la vitalité impose la puissance. Taéko est patronne d’un magasin de haute couture à Tokyo ; divorcée, elle est indépendante, comme ses deux amies Nobuko et Suzuko, les « beautés toshima » (toshima veut dire femme mûre en japonais, dit-on p.23). Senkitchi, « le petit Sen », est un étudiant de 20 ans fauché qui a trouvé un petit boulot dans un bar gai et use de sa beauté virile pour se vendre aux riches et aux étrangers. Taéko et Senkitchi sont ces deux silex qui vont se heurter et faire des étincelles.

Ce roman résolument contemporain, citadin moderne (on y rencontre même Yves Saint-Laurent venu présenter sa collection à Tokyo), explore la psychologie d’exception des « vrais » êtres. A l’antique Yukio Mishima mesure la puissance d’une personne à sa force vitale. Pour lui, la tradition du bushido, la voie des guerriers, est la seule qui puisse susciter sans cesse une aristocratie authentique. Les descendants de samouraïs de son temps ne sont le plus souvent que des bourgeois qui ne gardent de la tradition que le vernis éduqué. Mais à l’intérieur d’eux-mêmes, ils sont vains. Alors que dans le peuple, y compris chez les ex-épouses soumises, se révèlent ceux et celles qui sortent du lot et se forgent un destin. Ils sont les Véridiques (grecs), une force qui va (Victor Hugo), créateurs de leurs propres valeurs (Nietzsche). Qu’on ne s’y trompe pas : Mishima n’est pas conservateur mais révolutionnaire ; il n’est pas « réactionnaire » mais élitiste.

Il le montre ici avec brio. « Les jeunes Japonais ont une grâce beaucoup plus sauvage que ce genre d’Occidentaux. Une souplesse animale, une élasticité, une beauté dépouillée de toute expression » dit Taéko p.17. Le lecteur qui n’est jamais allé au Japon pourra utilement comparer la sculpture grecque et la sculpture romaine : il y verra la même différence de grâce et de souplesse, les corps grecs, masculins comme féminins, étant plus « légers », animaux, sauvagement surnaturels – ainsi que sont les dieux – tandis que les Romains ont l’air de paysans ou de matrones exposant leur lourdeur. Autant dire que lorsque Tako rencontre Senkitchi, elle en tombe amoureuse.

Le garçon se livre aux hommes, mais n’est pas attiré par eux ; il jouit de leurs caresses et en donne, mais par pur plaisir animal, sans y mettre rien de son âme. Ce pourquoi il est surpris par l’amour : celui d’une femme qui pourrait être sa mère et qui le « rachète » au double sens du mot : à son patron de bar, puis à ses yeux en lui rendant sa dignité ; celui d’une fille de son âge, de bonne famille, qu’il espère conquérir puisque lui sort de rien. Mais son énergie parle pour lui : il est sincère, il est viril, il attire. Mishima n’est pas misogyne, même s’il préfère les garçons ; il reconnaît en chacun l’énergie qui l’habite, la passion, la volonté, la grâce. « Pour un homme, pour une femme, la virilité, la féminité, expression charnelle des êtres humains, dépendent de la sexualité globale qui rayonne de leur chair et doit naître de l’éclat de la personnalité tout entière. Cela n’a rien à voir avec cette virilité de fanfaron fondée sur un fonctionnalisme étroit. Vivre, exister d’une existence pleine et entière, cela suffit à un homme vraiment homme dans toute sa chair » p.111.

Mishima oppose ce garçon irradiant la force virile aux époux brusques et frustrés, aux noceurs élégants mais vides, aux jeunes gais avides de passes rapides et sans cesse attirés comme des papillons par de nouveaux corps. Son futur beau-père, Monsieur Muromatchi est de sa trempe, comme le travesti Téruko et le politicien Otowa. Ces êtres ont, comme Senkitchi, la philosophie de leur instinct ; ils réussissent parce qu’ils ne superposent pas l’émotion « romantique » à ce qu’ils sont, les guirlandes de l’hypocrisie sociale à leur force qui va.

Taéko est amère quand elle le comprend, mais elle est une femme et ne saurait tromper sa solitude sans mettre de l’émotion. Elle agit cependant avec une grandeur à la Cinna : au lieu de jeter cet amant magnifique, qui l’a comblée physiquement au-delà de tous ses vœux, elle l’adopte. Comme chez les Romains, c’est le nom qui compte et non pas le sang. Senkitchi adopté, paré enfin de ce prestige social exigé de la société japonaise, pourra réussir sa vie, c’est-à-dire épouser la fille Muromatchi. Il n’en est pas vraiment amoureux, mais elle si ; et lui la découvre emplie de volonté.

Nous sommes dans l’universel et en plein Japon. Entre anciennes élites et nouveaux parvenus, les êtres se cherchent et s’imposent. Mishima nous en rend compte avec maestria.

Yukio Mishima, L’école de la chair (Nikutai no gakko), 1963, traduit du japonais par Yves-Marie et Brigitte Allioux, Folio 1995, 289 pages, €7.32

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Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe

Écrit entre deux suicides, l’un raté d’août 1944 et le dernier réussi de mars 1945, ces Mémoires de peintre sont le testament littéraire de Drieu. Comme toujours, Dirk Raspe est lui (Drieu la Rochelle) et un autre (l’anagramme de DisParaître). Nous avons en ce dernier roman une vigoureuse création littéraire, charnelle, écrite, introspective – mais comme toujours avec des redondances et des longueurs. Il n’a heureusement pas eu le temps de rallonger la sauce avec deux parties supplémentaires, mais malheureusement aussi pas eu le temps de corriger ce qu’il avait écrit.

Pierre Drieu La Rochelle Memoires de dirk raspe pleiade

Drieu fin 1944 se cache des vainqueurs puisqu’il a collaboré de façon… suicidaire, jusqu’au bout avec les nazis, alors qu’il n’y croyait plus. Tourmenté, il se psychanalyse dans l’écriture. Il aurait préféré être anglais, peut-être pour ressembler à l’« un de ces beaux jeunes hommes ambigus dont on ne sait s’ils sont des animaux ou des dieux, qui paissent sur l’herbe verte » d’Oxford (p.1351). Au moins, ces pragmatiques ne sont pas tourmentés par les questions, « aussi bien tentés par le rêve que par l’action ». Lui-même les a connus à 15 ans, en 1908 à Shrewsbury. Il part de ce fragment autobiographique pour explorer en quatre parties son propre itinéraire spirituel : la politique (le fils ainé du pasteur), la société (vendeur de tableaux bourgeois), la religion (prêcheur parmi les mineurs pauvres), enfin l’art. Il en a une vision mystique, christique. Son modèle est le peintre Van Gogh, dont il reprend le portrait (p.1485), mais aussi Nietzsche et Dostoïevski. Car la religion ne le retient pas : « Je crains toujours que la religion ne soit un renoncement facile et paresseux à l’effort, au risque de penser. C’est terrible, mais c’est beau de lutter seul contre le monde » p.1454.

Il transmute sa crise spirituelle personnelle, voyant l’écroulement en 1945 de tout ce à quoi il a pu croire, en une crise de civilisation. « J’aurais voulu confondre mon âme avec celle des autres hommes » p.1460. Toujours fusionnel, Drieu, en amour, en politique comme en mystique. Le Crépuscule des dieux voulu par l’avorton Hitler voit la chute des traditions millénaires et l’avènement de la brutale modernité que Drieu haïssait (l’industrie, l’argent, le confort bourgeois, l’étroitesse d’esprit, la médiocrité de masse, le mode de vie capitaliste américain). Le nihilisme triomphe et seule la rédemption personnelle de quelques élus parviendra à sauver l’humanité. Nietzsche, Dostoïevski et Van Gogh sont devenus fous de s’être brûlé les ailes. Dirk Raspe sonne un peu comme Icare, ce jeune homme aux ailes attachées par la cire qui a voulu voler trop près du soleil. Nul n’approche la sagesse sans côtoyer la folie, c’est aussi une leçon des cultures orientales que Drieu lit assidûment cette année là. Manière de remettre en question le rationalisme en vogue avec la technique, cette croyance – bête selon Drieu – que la science peut tout expliquer et tout maîtriser.

Apocalypse de l’âme, la peinture vue par Drieu est une ascèse christique où il faut s’humilier jusqu’au point d’atteindre l’illumination, n’être plus « rien » pour devenir un artiste, un « moine mendiant » (pp.1466 et 1507) en quête d’absolu. Il adopte une pute, « la fille Tristesse », il croque des corps déformés, peint un coin de marais sordide dans les gris, verts, bruns (couleur Wehrmacht ?). Il se complaît dans le spectacle de la misère, il s’y vautre. C’est du Zola revu par Léon Bloy, sans espoir puisque l’artiste est selon lui prédestiné où ne reste qu’artisan sans postérité. La grâce touche qui elle veut, c’est dit dans l’Évangile de Jean (cité p.1471). Enfanter des œuvres qui, à leur tour, font des petits dans l’âme des hommes, est l’espoir secret de Drieu. Il n’est pas sûr lui-même d’y être parvenu par ses romans, lui qui n’a pas laissé d’enfant. Il voit d’ailleurs « la maternité dans ce qu’il a de certain : la multiplication de la viande » p.1346. En revanche, « je pressentais ce que depuis j’ai compris, senti si bien, si atrocement, si délicieusement, qu’au sein de la vie éternelle, il y a un noyau qui n’est plus la vie, qui n’est plus l’être, qui est autre chose. Peut-être à jamais inatteignable par nous : l’indéterminé, l’ineffable » p.1479.

Ce roman est donc un cri. Très différent des précédents.

Pierre Drieu La Rochelle, Mémoires de Dirk Raspe, 1945, Gallimard collection Blanche 1966, 248 pages, €21.75

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

Les numéros de pages des citations font référence à l’édition de la Pléiade.

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Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi

En six nouvelles, Drieu décrit sa guerre de 14 avec le recul des années. Il avait 21 ans en 1914 et était encore capable d’exaltation guerrière, cette « puberté de la vertu » à la suite des légendes de Napoléon et de Marathon qui avaient enfiévré son enfance. Lorsqu’il publie La comédie, en 1934, il a vingt ans de plus et l’amertume de constater que la guerre n’a décidément rien appris aux démocraties parlementaires, toujours aussi affairistes, démagogues et bureaucrates. C’est cette même année 1934 qu’il publie l’essai Socialisme fasciste, tirant progressivement vers les nazis. Il n’entrera au PPF de Doriot qu’en 1936, mais sur son expérience de guerre, des vrais « chefs » qu’il décrit dans La comédie de Charleroi.

Pierre Drieu La Rochelle La comédie de Charleroi

Ce livre est peut-être son meilleur, mais je n’ai pas encore lu le reste. Il est en tout cas bien composé, style entraînant et réflexions utiles. Drieu parlant de lui est véridique, même si « le narrateur » n’est pas toujours son double, n’ayant pas combattu exactement comme lui. Il s’agit bien d’une expérience romancée, Drieu a passé un peu plus de 5 mois au front, le reste du temps blessé ou malade ou un temps pistonné par une femme. Cela n’enlève rien à la fraîcheur et à la violence de ses expériences vécues : Charleroi, Verdun, les Dardanelles.

« Alors, tout d’un coup, il s’est produit quelque chose d’extraordinaire. Je m’étais levé, levé entre les morts, entre les larves. J’ai su ce que veulent dire grâce et miracle. Il y a quelque chose d’humain dans ces mots. Ils veulent dire exubérance, exultation, épanouissement – avant de dire extravasement, extravagance, ivresse. (…) C’était donc moi ce fort, ce libre, ce héros. (…) Qu’est-ce qui soudain jaillissait ? Un chef. (…) l’homme qui donne et qui prend dans la même éjaculation » (I.IV). Au cri d’exubérance exaltée du jeune homme de 21 ans en 14 – « l’explosion suprême de l’enfance » (IV) – répond le cri de peur sorti des entrailles sous l’obus à Thiaumont en 17. Entre les deux, le passage de la charge à l’attente, du guerrier au bombardement industriel. « La guerre aujourd’hui, c’est d’être couché, vautré, aplati. Autrefois, la guerre c’était des hommes debout » (I.II). De la chevalerie à la masse, du combat d’homme à homme à l’écrasement de fer anonyme. En cause : la démocratie et la technique.

La démocratie, cela fait « ces paysans alcooliques, dégénérés, maladifs », « des ouvriers tous sournoisement embourgeoisés », des officiers « ronds-de-cuir qui attendaient leur retraite », « cette armée si peu militaire, parquée dans les casernes » qui ne connaît « que l’exercice imbécile dans la cour et la théorie ». Sur le terrain, contrairement aux Allemands en feldgrau, « seuls nos pantalons rouges animaient le paysage. Stupide vanité, consternante idiotie de nos généraux et de nos députés ». En bref « l’accablement de toute cette médiocrité qui fut pour moi le plus grand supplice de la guerre, cette médiocrité qui avait trop peur pour fuir et trop peur aussi pour vaincre et qui resta là pendant quatre ans, entre les deux solutions » (I.II). « Depuis que j’étais né dans ce pays (…) on n’entendait parler que de défaites. Enfant, on ne me parlait que de Sedan et de Fachoda quand ce n’était pas de Waterloo et de Rossbach » (I.VII). La guerre va-t-elle retremper les âmes ? « Cet espoir, c’était que l’événement allait faire justice de la vieille hiérarchie imbécile, formée dans la quiétude des jours » (I.IV). Mais nous sommes en 1934 et les parlementaires sont toujours aussi médiocres. Le 6 février n’est pas loin ! « Je suis contre les vieux » (I.VIII). Car la Grande guerre a vaincu les hommes, elle ne les a pas régénérés.

cadavre allemand tranchee 14-18

En cause, la technique. « Cette guerre moderne, cette guerre de fer et non de muscles. Cette guerre de science et non d’art. Cette guerre d’industrie et de commerce. Cette guerre de bureaux. Cette guerre de journaux. Cette guerre de généraux et non de chefs. Cette guerre de ministres, de chefs syndicalistes, d’empereurs, de socialistes et de démocrates, de royalistes, d’industriels et de banquiers, de vieillards et de femmes et de garçonnets. Cette guerre de fer et de gaz. Cette guerre faite par tout le monde, sauf par ceux qui la faisaient. Cette guerre de civilisation avancée » (I.IV). Avancée comme le camembert lorsqu’il est fait… Il n’y a pas que les démocrates français, les impériaux allemands sont pris aussi dans cette absurdité industrielle : « J’ai vu ça en 1918, cette chère vieille infanterie allemande crever décidément sous le flot de l’industrie américaine. Ah ce tonnerre énorme, omnipotent, si bien installé, si sûr de lui. Dieu était avec eux » (I.IV). Quant aux fascistes, nés après guerre, ils seront pris aussi : « La guerre moderne est une révolte maléfique de la matière asservie par l’homme » (I.IV). Heidegger le pense au même moment. « Trop de ferraille (…) un supplice inventé par des ingénieurs sadiques pour des bureaucrates tristes. Mais ça n’est pas une guerre pour guerriers » (IV).

Drieu est contre la démocratie, contre la ville, contre la technique – « Je haïssais le monde moderne » (IV). La modernité, c’est aussi le nationalisme, dévoiement politicien du patriotisme pour les masses. Drieu est pour l’Europe, contre les nations. « Le nationalisme, c’est l’aspect le plus ignoble de l’esprit moderne ». Il est fabriqué par la mémoire reconstruite, « on définit le passé (…) Et ce sont les politiques qui font ces définitions ». Or « une culture aujourd’hui, c’est une nomenclature fixée par les ministères et les agences de tourisme, et interdite par les douanes du pays voisin (…) Je ne veux pas me battre pour une chose frelatée (…) Car plus on défend une culture, plus elle devient sèche, moins elle est digne d’amour » (V). Aujourd’hui lui donne raison, qu’aurait-il dit des lois mémorielles et de l’identité nationale ? Mais sa contradiction est d’avoir rejoint le fascisme qui était plus totalitaire encore dans l’exaltation de l’identité raciale.

Car l’Europe pour Drieu est le berceau d’une race, et il considère le mélange comme une dégénérescence biologique : « C’était plein de nègres, de Chinois, d’Hindous, et d’un tas de gens qui ne savaient pas d’où ils étaient – ils étaient nés dans le grand tunnel où, entre les deux tropiques, la misère et le lucre se battent et copulent » (III.IV). Le problème du Juif est qu’il a délaissé sa race pour les patries : « Ils s’en sont donné du mal pour les Patries dans cette guerre-là, les Juifs », tandis que les chrétiens n’osent pas croire en leurs propres dieux européens mais en cette religion « qui humilie la chair comme le vice » (IV). « Qu’est-ce qu’un chrétien ? Un homme qui croit dans les Juifs. Il avait un dieu qu’il croyait juif et, à cause de cela, il entourait les Juifs d’une haine admirative » (I.IV). Son ami Claude Praguen est juif, qui sera tué en août 14 ; le Jacob qu’il évoque devant son capitaine est aussi juif français. Drieu n’a pas de haine pour « les Juifs » dans ce livre ; il considère que les patries ne sont pas leur place et que l’Europe doit se bâtir sans eux, sans leur mentalité d’affaires « un peu servile », « un peu relâchée » (I.II), selon les stéréotypes d’époque. Il aurait probablement bien accueilli Israël.

jeunesse allemande

Reste qu’au-delà de ces considérations politiques, pas simples en 1934 lorsque l’on n’a le choix qu’entre Staline, Hitler et les ploutocrates de la démocratie parlementaire – Drieu reste Drieu. Il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle de lui, lorsque son narrateur coïncide avec sa personne intime. Ni officier, ni homme du rang, Drieu sera caporal, puis sergent, jamais vraiment à sa place, toujours entre deux. « Je ne suis pas un intellectuel parce que je ne reconnais que l’expérience et la pratique. (…) Je ne suis pas un bourgeois, car j’ai toujours mis mes besoins au-dessus de mes intérêts. Je ne suis pas un prolétaire, car je profite d’une éducation. Peut-être suis-je un noble ? Mais non, je ne suis pas assez égoïste et mégalomane. Peut-être suis-je un homme ? Mais vous allez me parler d’humanisme. Je suis moi et qui m’aime me serre la main » (V). Certes, ce n’est pas Drieu directement qui parle, ni son masque le narrateur, mais un déserteur. Mais lorsque tout fout le camp, ne faut-il pas déserter ? Cette grande tentation, Drieu l’a éprouvée tout au long de la guerre et tout au long de sa vie. Son suicide final sera dix ans plus tard une désertion, aussi le déserteur parle en son nom.

Reste une alternance de témoignages et de satires, de récits et de comédie, de personnages positifs et négatifs. Car si la mère Praguen est négative, son fils Claude est positif ; si le lieutenant est couard, le colonel est fier ; si tant de galonnés sont planqués, le général est en première ligne. Il y a donc des capitaines courageux, comme avait dit Kipling – c’est bien la première fois dans un roman de Drieu La Rochelle. Une bonne réflexion sur la guerre industrielle donc toujours d’actualité, malgré quelques mots égarés sur les Juifs.

Pierre Drieu La Rochelle, La comédie de Charleroi, 1934, Gallimard l’Imaginaire 1996, 238 pages, €8.60

Pierre Drieu La Rochelle, Romans-récits-nouvelles, édition sous la direction de Jean-François Louette, Gallimard Pléiade 2012, 1834 pages, €68.87

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Thorgal 22, Géants

Thorgal 22 geants

Jolan a sauvé sa mère et sa sœur dans l’album précédent et les auteurs le laissent récupérer. Au tour de Thorgal de s’évader de sa prison. Sans mémoire, on ne vit que l’instant. On se fait donc manipuler par quiconque vous raconte une histoire.

Kriss de Valnor, amoureuse tragique, a enserré le beau Viking dans ses rets pour servir son pouvoir. Richesse et puissance ne sont en effet que dans l’instant ; ils peuvent basculer à tout moment, soit qu’on les perde, soit qu’ils ne servent plus à rien parce que le cœur est ailleurs. Cet album pour adonaissants est donc une leçon de philosophie à la Bergson : le temps nous constitue humains parce qu’il nous donne une histoire, donc des valeurs et des attachements.

Thorgal kriss amour haine

Pour Kriss, qui n’a lu de Nietzsche que la lettre, « il n’y a que deux races d’hommes sur terre : les puissants et ceux qui les servent ». Ce pourquoi elle joue avec la vie d’un enfant au tir à l’arc dans la toute première page. Le gamin à peine vêtu malgré le climat doit obéir, il risque à tout moment d’être embroché, mais Thorgal évite cette extrémité sans s’en rendre compte par son expertise à l’arc comme Guillaume Tell. Dans le présent, on n’a aucun sentiment sauf les primaires : bouffer, baiser, se protéger. Qu’importent les petits et les faibles ! La banlieue le sait bien. La mémoire rend humain, et la mémoire, ce sont des noms, un langage, une richesse pour décrire le monde et les émotions.

Thorgal kriss maitre esclaves

Ce pourquoi, quand le soudard à la solde de Kriss ramène le revenu de la vente des esclaves et un prince qui n’a pas pu payer, le passé resurgit. Galathorn de Brek Zarith (Thorgal 6) lui rappelle son nom, ses liens parentaux et sa bonté. Malgré les manigances de Kriss, il réussit à savoir – et décide donc de quitter l’amoureuse fusionnelle qui veut enfermer son homme pour servir son plaisir. Autre leçon, en passant : un couple n’est pas une domination mais un compagnonnage d’égaux. La réponse ne se trouve pas dans les caresses d’une poupée ou d’un toy-boy, toujours au présent, mais dans une histoire commune.

Thorgal tire sur le gamin guillaume tell

Évidemment, l’évasion ne se passe pas comme prévu et la déesse Frigg est obligée d’intervenir, elle s’attache à ceux qu’elle sauve, comme Athéna dans l’Iliade. Ce qui nous donne, d’une page double à l’autre (d’une semaine à l’autre dans l’hebdomadaire) ce contraste entre la sombre forteresse battue des vents de Kriss et le jardin lumineux peuplé de fleurs et d’oiseaux de Frigg.

Thorgal chateau sombre de kriss demeure lumineuse des dieux

La déesse est la mémoire longue, ici pas d’immédiat, pas même autre chose que le flirt avec une walkyrie sexy en tunique très légère, le sein nu et des fleurs dans les cheveux blond blanc. La grâce d’un cygne, apparence qu’elle prend d’ailleurs lorsqu’elle se rend chez les humains.

Thorgal et walkyrie sein nu

Asgard n’est pas Mitgard, chacun son domaine. Le premier, celui des dieux, est l’infini du temps, les walkyries y ramènent les guerriers valeureux morts au combat. Le second, celui des hommes, est la mémoire courte, l’histoire que l’on se crée par ses œuvres et ses enfants. Un existentialisme contre un essentialisme.

Mais il est un autre monde dans la mythologie nordique, celui des confins, où ont été refoulés les géants vaincus provisoirement par les dieux – jusqu’au Ragnaröck, la grande bataille finale qui verra le crépuscule des dieux (et le début d’un nouveau cycle). Thorgal est missionné pour aller récupérer Draupnir, le bracelet d’Odin, que le roi des géants porte en anneau pendentif – taille oblige. Aucun dieu ne peut pénétrer chez les géants mais un humain le peut. A ce prix, Odin consentira peut-être à réinscrire son nom sur la dalle du temps, que Thorgal a effacé volontairement à la fin de La Forteresse invisible (tome 19), croyant ainsi se faire oublier des dieux.

Thorgal gremlins gardiens

Tombé de Charybde en Scylla, Thorgal va donc affronter les gardiens des confins, qui ont l’apparence de gentilles horreurs Gremlins (à la méchanceté sans état d’âme). Il sera capturé par deux gamins dénicheurs d’oiseaux, fils du roi géant, qui vont offrir le lilliputien Thorgal à leur sœur dont c’est l’anniversaire. Notre héros devra ruser pour ne pas demeurer en cage une fois de plus…

Thorgal roi des geant et fille rabelaisiens

Les géants sont tout instinct, bâfreurs, ivrognes, crédules, méchants, égoïstes. Ils ont des gueules gargantuesques à la Rabelais. Thorgal va jouer de toute la palette des sciences humaines pour embobiner le roi, se faire poupée de la fille, échapper au chat jaloux Furfur (fourrure-fourrure en français). Il lui faudra ruser comme Ulysse, se battre contre les monstres (rat, chat, faucon) comme Gulliver ou Tintin, pour enfin réussir.

Thorgal retrouve sa memoire

Son plus grand exploit est de pouvoir plaquer sa main à nouveau sur la pierre des destins. Car qui a un destin est enfin « libre », comme il le clame à Kriss du haut de la tour où il se retrouve comme devant. Sauf que la walkyrie en cygne le recueille et le dépose, comme Nils Holgersson sur son oie, là où il a donné rendez-vous à Galathorn pour fuir.

Thorgal is a lonesome sailor

La dernière case est à la Lucky Luke, I’m a poor lonesome sailor… Beaucoup de références littéraires dans cette BD pour gamins. De la culture en concentré ludique, de bonnes leçons pour les têtes blondes, trop brûlées d’exploits imaginaires.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 22 – Géants, 1996, éditions le Lombard, 48 pages, €11.40

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Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées

Pascale dHarmat Nazareth Jesus Christ et les annes cachees

Selon la tradition chrétienne, Jésus de Nazareth a eu 13 ans aujourd’hui – il y a deux mille ans. Mais que se passe-t-il ensuite ? Nous connaissons la fin, nous manquent cependant les années d’adolescence et de jeune adulte. Qui était Jésus ? Pascale d’Harmat a eu la belle idée et le talent de nous plonger très vite au cœur de l’époque et de l’existence traditionnelle en Palestine : « un grand préau protège l’atelier de Joseph et de Jésus lorsqu’ils travaillent à la maison pour fabriquer des outils, des coffres, des portes ; cela sent bon le bois ». Le petit garçon est presque un homme, c’en est émouvant. A « treize ans, il en paraît au moins seize car il est grand et large d’épaules, musclé par les travaux. Ici les charpentiers sont aussi des constructeurs, dans ce pays où la pierre est abondante et le bois rare » p.41.

Certes, les historiens tendent à prouver que le Christ est né entre – 6 et – 4 de notre ère, mais ce qui compte est le message. Ne boudons pas notre plaisir. Car si les Évangiles retenus par l’Église nous racontent Jésus annoncé, puis bébé et enfant, ils s’arrêtent à l’âge de 12 ans, lorsque le gamin éprouve sa toute neuve faculté de raisonner avec l’insatiable curiosité de cet âge devant les rabbins du Temple de Jérusalem. Il inquiète ses parents, qui l’ont perdu quelques heures ; il inquiète certains dogmatiques, qui voient leur pouvoir clérical menacé. Or Jésus « est si doux, si intelligent, si affectueux… » p.33. « Je ne sais pas d’où il tient cette si grande faculté à apprendre, mais il me semble parfois qu’il connaît les textes avant même de les avoir lus » p.38.

Jésus n’est pas encore le Christ car il n’a pas l’âge du choix. Il doit vivre comme les hommes pour choisir de les sauver. C’est en devenant intime avec eux, dans les joies et les peines, les émois du corps et les passions, dans le bonheur et la colère, qu’il saura les guider. Tout le sens du livre est de mettre en relief cette éducation qui fait de l’enfant un homme. Même s’il a déjà 18 ans page 116, on le regrette un peu… « Il croissait en sagesse, en taille, et en grâce », se contente de dire l’Évangile de Luc (2 51–52). Cette grâce, l’auteur réussit à nous la faire partager, non sans une certaine émotion de belle plume. Elle explique : « Je suis une femme, avec une sensibilité de femme et de mère. J’ai la chance d’être chrétienne. (…) Je mêle le vrai et l’imaginaire, l’historique et la fiction, le probable et le possible » p.434.

Pour elle, l’éducation se partage. Les parents ne sont pas seuls à éduquer un enfant. Il y a la société, la famille et les pairs, la fratrie surtout, l’enseignement des maîtres, mais aussi l’ouverture spirituelle. Que celle-ci aille vers un Dieu identifié ou non, d’ailleurs. Je ne suis pas croyant, mais le catholicisme est ma famille, y étant tombé dedans petit. Je reconnais sa grandeur, même si je ne peux adhérer aux pesanteurs d’église ni aux sermons moraux de prêtres qui n’ont jamais choisi d’être ni dans le monde ni hors du monde. Ni pasteurs, ni moines, les prêtres catholiques restent dans l’entre deux, avec les dérives dogmatiques ou sexuelles que l’on connaît… Mais le mot d’éducation, fort galvaudé par les fonctionnaires d’État qui ne font que de l’instruction, prend tout son sens sous la plume de Pascale d’Harmat :

Éducation communautaire : par la mort de Simon le charretier et de Rachel, échoient à Jésus six frères et sœurs, dont les jumeaux Jacques et Thomas et le petit Jean. Par contraste, dans le village Jazouph, le fils du riche, vole car « il enrage continuellement, le bonheur des autres lui est insupportable » p.98 – il a perdu sa mère en venant au monde. Jésus attire à lui les raisonnables et les cœurs purs, les autres le jalousent. L’existence de village est une contrainte qui rend « politique ».

Éducation familiale : « C’est si facile d’être un géniteur, il suffit à l’homme de quelques minutes de plaisir, mais il faut des années d’amour, de patience, d’abnégation pour faire un père » p.306. Jésus a très tôt l’amour des enfants, il y a un véritable message : « Les petits ? Comme toujours, c’est un grand bonheur d’être avec eux. Ah, si tous les adultes savaient garder leur cœur d’enfant, comme le monde serait beau ! » p.148. Les enfants sont spontanés, immédiats, ils aiment d’instinct. Est-ce là cette origine du « bon sauvage » dont Rousseau fera un excès ? Il reste cette propension psychologique au mimétisme : soyez calme et votre interlocuteur se calmera, soyez bienveillant et il vous accueillera, aimez-le ici et maintenant et il vous sera favorable. « Il n’y a pas d’âge pour aimer », dit Jésus p.312. A condition de n’en pas faire cet absolu romantique hors du monde, idéal niais légué par les arrières grand-mères de la piété.

jesus laissez venir a moi les petits enfants

Éducation rabbinique : Un peu d’humour sur la sexualité qui tourmente les jeunes pubères, Pascale d’Harmat est mère de famille et connaît ces choses là. Elle fait dire au rabbin du village : « Si vous évitez de poser les yeux sur le sujet de votre tentation, si vous refusez d’y penser, vous réfugiant dans les écritures saintes, l’activité physique, les bonnes actions, et que vous êtes cependant troublés en votre sommeil, cela n’est pas un péché » p.68. Pas bête, écouter les aînés est utile pour devenir un homme. A condition d’aimer les élèves et disciples, pas de les torturer d’interdits ni de les fouetter. « Les brebis écoutent la voix du bon pasteur, il les appelle chacune par leur nom. Il les conduit et marche à leur tête car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne s’enfuiront loin de lui… » p.90.

Éducation spirituelle : A 17 ans, Jésus à Joseph : « Je ne suis pas venu en ce monde pour former une famille de chair et de sang, mais une famille spirituelle, engendrée par l’Esprit » p.109. Message un peu téléguidé par la suite, mais une élévation de pensée qui veut refonder les relations humaines, ce qui demeure éternellement d’actualité. La « prière » est une méditation pour sortir de soi. « Tous les soirs, après le repas, Jésus s’isole pour prier » p.138. « C’est quoi, prier ? – C’est un élan de l’âme, c’est un cœur à cœur avec Dieu, c’est le silence absolu que l’on fait en son âme pour se mettre à l’écoute » p.364 « vous savez écouter, votre cœur est ouvert à tous, votre esprit curieux ne se contente pas des vieux préceptes mais cherche sans cesse à comprendre » p.416.Car « Dieu parle à tous les hommes, par ses œuvres, chaque jour. Mais les hommes ne l’entendent pas, ne le voient pas, car leur cœur est plein des soucis de ce monde » p.105. D’où l’exigence de prendre du recul, face au ciel, recueilli dans son cœur ou face à la page blanche d’un Journal. L’important est de rester ouvert, esprit libre, cœur attentif et instincts portés aux liens. « Continuez sur ce chemin, mais ne rejetez pas ceux qui marchent par d’autres sentiers. Respectez votre prochain, tout n’est pas aussi simple que vous le pensez, il n’y a pas les fils de lumière d’un côté et les fils des ténèbres d’un autre côté » p.151. Ne pas accepter sans exercer son esprit critique, cette intelligence qui fait l’humanité. « N’est-ce pas à la question, non à la réponse, que l’on juge de l’intelligence et de l’instruction d’un disciple ? » p.169. Même contre les dogmes, la tradition établie ou l’opinion commune. L’important n’est pas de suivre ni d’imposer, l’important est de convaincre. Toute la démocratie naît dans cette démarche qui vient des Grecs et qui a fort influencé la Palestine du 1er siècle avant. « Pour le fou, l’homme sensé représente un grand danger » p.358.

Prière, amour, attention sont peut-être les mots-clés du Message. La beauté du monde et des êtres élève l’âme, le cœur et les instincts. Célébrer la vie mobilise tout le corps, du sexe à l’intelligence en passant par le cœur. Nietzsche n’a pas dit autrement, bien qu’auteur d’un Antéchrist. Il répudiait d’ailleurs plus l’institution cléricale et sa morale dogmatique que le personnage même de Jésus, prophète inspiré.

Ce roman, d’imagination fertilisée par la connaissance théologique et par l’intuition des êtres, est un bonheur de lecture. Croyant ou non, chrétien ou non, vous ne serez pas insensibles à l’épanouissement d’un être d’exception, qui observe plutôt que de juger, qui apaise plutôt que d’agacer, qui élève le débat sans cesse au-dessus des turpitudes immédiates. Lisez ce roman original et très humain, même si vous ne croyez pas.

Pascale d’Harmat, Nazareth – Jésus Christ les années cachées, préface du père Emmanuel Gougaud, curé de la paroisse de Montesson dans les Yvelines, éditions Claire Fontaine, décembre 2012, 471 pages, €24.25 / SARL éditions Claire Fontaine de Montesson, 6 rue des Petits Champs, 78368, Montesson. SIRET 503 978 702. contact@editions-claire-fontaine.com

Restent quelques scories à corriger, tel l’usage de mots incongrus au 1er siècle : « lyncher » (la loi de Lynch date du Far West…), « OK », « les plus démunis » (qui rappelle la scie politique Royal), ou cette horreur orthographique de « sans tâche » p.142, alors qu’une tache ne prend pas d’accent ! Sans parler des majuscules erratiques : aucune aux noms de peuples comme Juif ou Romain (on écrit les Juifs – nom – mais le peuple juif – adjectif), mais une majuscule aux dieux multiples des Romains (alors qu’on n’en met qu’à Dieu tout seul), ou encore l’excès de majuscules  (JE SUIS) lorsque Jésus dit Je suis ou selon Son nom…

A propos de l’auteur :

Pascale d’Harmat est le pseudonyme d’une femme d’affaires, responsable grands comptes d’une multinationale française. Il est aisé de trouver son vrai nom, mais l’usage du pseudonyme est parfaitement légitime lorsque l’on veut séparer vie professionnelle et vie privée – ce pourquoi je ne m’étendrai pas. Pascale (prénom choisi comme espérance) d’Harmat (allusion à une résistance héroïque ?) a donc vécu dans de nombreux pays, tant en Europe que sur le continent américain, enrichie des cultures rencontrées. Outre les affaires, elle a suivi une formation en théologie pour enseigner aux adolescents et étudiants. Elle a aussi plusieurs enfants, désormais largement adolescents, comme en témoigne ce roman et le reste de son œuvre. Car cette personnalité attachante a aussi publié des contes (1992, Contes de Claire Fontaine), produit une pièce de théâtre (1994, Les Fils du Royaume), et rédigé en 2007 un Dialogue avec Dieu. En tout une quarantaine d’ouvrages dont une dizaine traduits en anglais. L’auteur a été plébiscité lors de sa séance de signature pour Nazareth en avant-première à Montesson : 198 livres vendus en une journée dans la communauté catholique. Elle le mérite amplement.

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Êtes-vous fleur bleue ?

C’est joli « fleur bleue », tout le monde comprend par analogie comment est votre cœur lorsque vous êtes en condition adolescente : vous aimez, délicatement offert(e), corolle ouverte, fragile et accueillant(e).

Mais d’où vient cette mignonne expression ? Mignonne comme « allons voir si la rose », mais deux siècles plus tard. La rose a des épines, pas la fleur bleue, qui n’est que pétales déboutonnés offrant son sein délicatement doré aux caresses et baisers. Quelle fleur, d’ailleurs ? Die blaue Blume, c’est tout ce qu’on sait. Peut-être le myosotis des Alpes ? Ou le coquelicot de l’Himalaya ? Ce que l’on connait en revanche, est le nom de l’auteur qui a le premier créé cette expression. Il s’agit du romantique allemand Novalis.

Dans son roman inachevé Heinrich von Ofterdingen (écrit en 1800), le fils de baron Friedrich von Hardenberg, alias Novalis par la plume, décrit un rêve de jeune homme. Tout commence ainsi : dans son sommeil, il découvre un bassin dont les ondes chatoyaient. « Aussitôt, un souffle intérieur le parcourut tout entier, le réconfortant et le désaltérant. Pris d’un irrésistible désir de se baigner, il se dévêtit et descendit dans le bassin. (…) Une sensation céleste inonda son cœur (…) Et chaque vague de l’adorable élément se pressait contre lui comme une gorge amoureuse. Le flot paraissait fait de charmantes filles dissoutes dans l’onde, qui reprenaient leur forme dès que les effleurait le corps du jeune homme. » Freud n’était pas encore inventé, mais le désir est explicite dans cette montée sensuelle.

C’est alors que le rêve atteint ses sommets : « Ivre d’extase, mais conscient de la moindre impression, il se laissa emporter par le torrent lumineux (…) mais une nouvelle vision le réveilla. Il se trouvait à présent étendu sur une molle pelouse au bord d’une source qui jaillissait dans les airs et semblait s’y consumer. Non loin de là, s’élevaient des roches bleuâtres aux veines diaprées. Le jour qui l’entourait lui parut plus clair, plus doux que de coutume ; le ciel, bleu noir, était d’une pureté absolue. Mais ce qui l’attira d’une manière irrésistible, ce fut, dressée au bord même de la source, une grande Fleur d’un bleu éthéré qui l’effleurait de ses hauts pétales éclatants ; autour d’elle se pressaient des milliers de fleurs de toutes les couleurs et dont les suaves parfums embaumaient l’air. Lui, ne voyait que la Fleur bleue, et longtemps il la contempla avec une indicible tendresse. Mais quand il voulut enfin s’approcher d’elle, elle se mit à frémir et à changer d’aspect. Les feuilles, de plus en plus brillantes, se serraient contre la tige qui croissait à vue d’œil ; la Fleur se pencha vers lui : parmi les pétales qui formaient une sorte de collerette bleue, flottait un tendre visage… Son émerveillement grandissait avec cette étrange métamorphose quand soudain la voix de sa mère le réveilla et il se retrouva dans la chambre familiale que dorait déjà le soleil du matin. »

Jung et Freud se conjuguent pour offrir du commentaire bien sexuel de tout cela, évidemment. Le pénis jaillissant, la Fleur mère qui l’attire et le domine, l’aspiration au bleu d’éther pour se fondre dans la nature divine, le tendre visage idéal de son amour futur… Disons que la fleur trouvera son nom et (je vous le dit en secret), ce sera dans le roman Mathilde. Dans la réalité… mais n’allons pas trop vite.

Friedrich dit Novalis, dont Nietzsche aura le prénom, est un être délicieux. Né en 1772 dans la Saxe prussienne, il est fils de baron et protestant Morave. Second garçon d’une fratrie de 11, il s’amusait à raconter des contes mythologiques (märchen) à ses frères et sœurs, qu’il inventait à mesure. Il avait même créé un jeu participatif, où chacun devait incarner un personnage. Tous des génies ou des héros. Il se fiance à 23 ans avec Sophie qui n’en a que 13, peut-être la vraie Fleur bleue… Mais la trop charmante enfant pleine de grâce juvénile meurt à 15 ans de maladie, c’était courant en ce temps là. Novalis est désespéré, mais il finit par retomber amoureux d’une Julie parce qu’il est très jeune. Las ! il mourra de phtisie en 1801, juste avant de l’épouser…

Tragique destin de météore que cet Achille des lettres ! Disparu à 29 ans, il est resté éternellement adolescent, ayant adoré la jeunesse depuis sa tendre enfance. Il est probablement le meilleur poète romantique de toute l’Allemagne. Il vise à représenter tout simplement l’âme, ce monde en soi que les convenances aiment à cacher. Les mots sont un passage entre ce royaume intérieur et le monde extérieur. Tout se passe en soi et la création poétique est l’âme fusionnée avec l’univers. D’où son éternité, et son infini. La puberté comme source jaillissante d’inspiration : Nietzsche n’aura pas dit mieux, trois générations plus tard.

Le site francophone du poète Novalis http://novalis.moncelon.com/

Novalis, Henri d’Ofterdingen, 1800, GF Garnier-Flammarion 2011, €8.55

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Anne Perry, Du sang sur la soie

Est-ce pour forcer l’aspect policier que l’éditeur de la collection Grands détectives a traduit ‘La splendeur de la soie’ par ‘Du sang sur la soie’ ? Même écarlate, la soie chatoie, ce qui n’est pas le cas du sang. S’il y a crime à Byzance (et cela arrive souvent), ce n’est qu’après moult intrigues et combinaisons politiques. Rome est terne et austère, Byzance à la même époque brille et a des reflets changeants.

En bonne anglo-saxonne, Anne Perry a voulu écrire contre l’absolutisme abstrait français et latin, en faveur des « querelles byzantines ». Elle oppose la civilisation de la soie (chaude, multiple, intellectuelle) à la civilisation de la bure (glacée, obéissante, dogmatique). Byzance, c’est un peu les États-Unis bouillonnants, marchands et multiculturels – héritiers de l’Angleterre comme Byzance mimait Venise ; Rome, c’est un peu l’Europe de Bruxelles et sa bureaucratie bornée qui dit l’unique pour tous les peuples. « Il y avait de la beauté à Constantinople, une sagesse et une liberté de penser, peut-être chaotique, mais infiniment variée, des possibilités infinies d’aventure de l’esprit. (…) Constantinople incarnait le commerce et la diplomatie, le dialogue contre la violence. Rome voyait dans l’ouverture intellectuelle du relâchement moral, et dans la tolérance aux idées (aussi ridicules et confuses soient-elles) un signe de faiblesse, sans comprendre que la soumission aveugle finissait par étouffer la pensée » p.788.

Anna se déguise en eunuque (un troisième sexe qui ne saurait exister à Rome en 1273) pour enquêter sur l’exil en monastère de son frère jumeau Justinien, accusé d’avoir participé à un complot contre l’empereur Michel Paléologue. Être femme autour de la Méditerranée n’a jamais été simple, seuls les hommes sont libres. L’eunuque a l’avantage de n’être ni homme ni femme, exclu du jeu de la séduction et considéré comme un technicien négligeable. Médecin formé par son père et ouverte aux savoirs juif et musulman qui ont recueilli et développé la science des Grecs, Anna se fait appeler Anastasius pour approcher les grands. Elle soignera l’évêque eunuque Constantin, le Premier eunuque Nicéphore et l’empereur Michel lui-même. Mais surtout la subtile, brutale et belle Zoé Chrysaphès, experte en intrigues et poisons. « Violente, insatiable, d’une féminité agressive évoquant non pas l’odeur fraîche de l’eau ou la douceur du lin, mais le musc de la sensualité et les couleurs brûlantes de la soie, Zoé incarnait tout qui était impudique chez une femme. Il ne fallait jamais, au grand jamais, faire confiance à Zoé, ne jamais oublier ce qu’elle était : un outil au service d’une grande cause, une lame dangereuse qui risquait de frapper dans toutes les directions » p.735.

Anna, Zoé du bien, découvrira peu à peu la vérité sur son frère, tout en étant prise dans les rets de cette Ville rivale de Rome qui lutte à la fois contre les croisés latins financés par Venise, contre les khans mongols qui menacent le nord et contre les Musulmans qui menacent le sud. En 1204, 70 ans auparavant, les Croisés ont pris, dévasté et pillé la ville, violant femmes et enfants avant de massacrer et d’incendier, comme si les Byzantins n’étaient pas ces Chrétiens comme eux… Et ils sont prêts à recommencer ! L’époque bouge, ce ne sont pas moins de six papes qui se succèdent entre 1271 et 1285. Le roi de Sicile Charles d’Anjou, oncle du roi de France, a l’énergie et la puissance de vouloir unifier les royaumes d’orient, Byzance y compris. Les nombreux personnages du roman voient leurs destins se croiser au gré des ambitions politiques et des croyances religieuses exclusives. On y rencontre même Dante à 11 ans, illuminé de son amour pour la petite Béatrice ! Et le lecteur saura de près ce que furent les Vêpres siciliennes…

L’intrigue policière n’est qu’un prétexte au tableau : ce qui est en jeu dans cet ouvrage est la tolérance. Toute foi exclusive se voit menacer de servir plus les pouvoirs terrestres que l’ineffable bonté de Dieu. On ne saurait massacrer « au nom de Dieu » : Il est assez puissant et assez omniprésent pour savoir ce qu’Il fait sans que les hommes s’en mêlent ! Anna, déguisée en Anastasius, est la porte-parole d’Anne Perry quand elle déclare : « Je veux une Église qui enseigne la miséricorde et la bonté, la patience, l’espoir, s’abstienne du pharisaïsme, mais laisse place à la passion, au rire et aux rêves » p.717. Tout ce que ne fait pas la Rome des papes – souvenez-vous du ‘Nom de la rose’ ! L’Église, aussi bien celle des papes que celle des évêques de Byzance, est un carcan qui empêche la foi : « Vous n’aimez pas Dieu plus que moi, dit-elle à l’évêque Constantin, Vous aimez votre pouvoir, l’assurance de ne pas avoir à penser par vous-même ou de devoir affronter le fait que vous êtes seul et que vous ne valez rien du tout… » p.812.

Et la foi dans tout ça ? Toute Église instituée tue la foi au profit de l’obéissance. Anne Perry ne critique pas seulement la Rome des papes ou l’intransigeance des évêques orthodoxes, mais aussi tout dogme imposé, qu’il soit stalinien hier ou aujourd’hui musulman. « Vous avez créé un dieu à votre image, un dieu de lois et de rites, d’observances, parce que cela ne requiert que des actes visibles. C’est facile à comprendre. Vous n’avez pas besoin de ressentir vraiment les choses ni de donner votre cœur. Il vous manque la grâce et la passion, le courage inimaginable, l’espoir même dans l’obscurité totale, la douceur, le rire et l’amour pur. Le chemin est plus long et plus escarpé, au-delà de votre compréhension. Mais le Paradis est bien haut dans le Ciel, il doit donc en être ainsi » p.908.

Ce roman chatoyant et complexe, empli d’intrigues sourdes et de fureurs, d’or et de sang, de luttes intestines et de querelles byzantines, montre à quel point toute civilisation est fragile. Les barbares sont à nos portes et nous nous querellons sur des points insignifiants de doctrine ! Il faut qu’une femme sous le costume d’eunuque (neutralité sexuelle) opère comme médecin (neutralité soignante) pour démontrer que la raison n’est pas d’imposer sa vérité mais de discerner le possible, au travers des grands principes qui sont autant de moulins. La fin est belle, pleine d’émotions…

Anne Perry, Du sang sur la soie (The Sheen on the Silk), 2010, 10-18 2011, 979 pages, €10.50 

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Robert Goolrick, Féroces

Familles, je vous hais ! Ce cri de Gide pourrait être celui de l’auteur car « cela m’arriva une nuit de septembre, alors que mes parents étaient saouls, et je ne pus jamais l’oublier » p.206. Je ne dirai pas quoi, au lecteur de le découvrir. Car le roman a son tempo, il commence misérable, il revient sur le passé d’illusions, puis va crescendo du blanc au gris, puis du gris au noir. Sa construction même participe de la mise en scène. Il s’agit d’une autobiographie, mais en tension.

Robbie est un garçon du sud, le petit dernier d’une fratrie de trois. Ses parents son profs de fac et chroniqueurs littéraires à l’occasion. Nous sommes dans les années 50 où l’apparence compte plus que tout, les cocktails mondains plus que l’argent. Chez les intellos, tout est en avance, le mépris de la comptabilité comme la légèreté des mœurs. Certes, les gamins ne voient jamais leurs parents nus, mais ils les voient saouls, méprisables et déchus. Ils se disputent, tirent le diable par la queue. Leur cruauté morale est sans nom, forts de leur égoïsme content de soi, dans cette mentalité hiérarchique dans laquelle un enfant n’est qu’un être inférieur. De vrais profs, comme cette maitresse d’école primaire qui fait honte aux enfants de faire pipi sous eux alors qu’elle leur refuse – par caprice d’adulte arrogant – de les laisser aller aux toilettes.

La Virginie est d’une beauté poignante mais les Virginiens de l’époque sont d’un sadisme répugnant. Il suffit d’un écart pour que ce soit la fin du monde (titre américain du livre), celui d’un enfant pour qui tout bascule. Les parents sont sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, en vrais profs, en vrais sudistes imbus d’eux-mêmes, en adultes ratés amers de leurs désillusions. Ils font souffrir un enfant qui ne voulait qu’aimer. Leur inconscience ne voit rien qu’eux-mêmes. Ils sont égocentrés, talents avortés, apparences décrépites. « Je raconte cette histoire (…) parce que je me suis hissé tout seul à bout de bras depuis l’âge de quatre ans et que cet effort me laisse malade, épuisé, et dans une colère que vous ne sauriez imaginer. Je la raconte parce que j’ai dans le cœur une douleur poignante en imaginant la beauté d’une vie que je n’ai pas eue, de laquelle j’ai été exclu, et cette douleur ne s’estompe pas une seconde » p.246. Parents, profs, grands, se conjuguent pour infantiliser et torturer les plus faibles. Pour exister, pour compenser leur existence minable, pour nier leur déchéance. Et ce n’est pas beau…

« Comment ont-ils fait ? » s’interroge l’auteur. « Elle savait. Elle avait vu. Il savait. Il l’avait fait. Ma grand-mère savait. Cela avait mis un point final à la mélodie d’un jour heureux. Et moi je savais. J’étais assez grand et je pouvais raconter. Aussi avaient-ils peur de moi, et ils prirent leur revanche… » p.207. La famille américaine unie, aux trois beaux enfants et à l’existence sociale riche et remplie, n’est que carton-pâte. Les parents sont bornés, ivrognes, despotiques. Ils pratiquent le déni quand les choses ne vont pas comme ils veulent, ainsi que font toutes les personnalités autoritaires (qu’on connaît trop bien en France). Les enfants grandissent comme ils peuvent, avec la résilience de grands parents ou d’amis. Car les émotions positives existent, qui laissent entrevoir ce qu’aurait pu être une enfance heureuse. Cette panoplie de Romain aux pectoraux et abdos bien dessinés qui séduit le garçonnet et son frère, les batailles de boue, le quartier de la Crique « violemment érotique » puisqu’on peut ôter ses vêtements au risque d’être vu. Ou cette fille blonde complaisante d’un an plus âgée qui le prend en elle à 13 ans, par deux fois le même jour : une fois seuls, une autre fois devant son frère et son copain qui ne le croyaient pas.

Il aurait suffit d’un peu d’amour parental, pas grand-chose. Mais Robbie ne sera jamais ce jeune adulte « normal » dont il admire le modèle chez un autre : « il avait cette beauté que seuls ont les jeunes hommes de cet âge, totalement soumis à ses passions, maîtrisant totalement son corps et la grâce de ses mouvements » p.225. Jamais : a-t-on conscience de ce que cet arrêt du destin a d’inéluctable ?

L’auteur égrène ses souvenirs en apparence comme ils viennent, en réalité après une construction soigneuse. Il a travaillé longtemps dans la publicité. Son style doux et l’air de rien passe bien à la traduction. Le lecteur curieux peut en voir une page en anglais sur le site de l’auteur. Le grand secret n’est révélé que sur la fin, après de nombreux chapitres sur la déchéance et la mort des parents, les scènes d’enfance, l’automutilation adulte (qui est une jouissance d’être aimé selon Goolrick). Le chapitre 5, ‘L’été de nos suicides’, est particulièrement dur et découragera maints lecteurs. N’hésitez pas à le sauter et passez outre ! Vous serez récompensés par le vif du sujet, ce qui fait de cette autobiographie en apparence assez banale, un récit original qui vous restera en mémoire. Humour, tendresse, poésie répondent à rigidité, cruauté, tragédie. Un cocktail étonnant, bien pire que ceux tirés du bourbon dont les Virginiens sont friands !

Robert Goolrick, Féroces (The end of the world as we know it : Scenes from a life), 2007, traduit de l’américain par Marie de Prémonville, Pocket, mars 2012, €5.80 

Site de l’auteur 

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Jacques Martin, auteur classique

Mort il y a deux ans le 21 janvier, le père d’Alix peut être fier de sa progéniture. Ses albums se lisent plus que jamais. Dernier hommage d’une série à retrouver dans la catégorie Bande dessinée de ce blog.

Jacques Martin

La page dernière de couverture des albums d’Alix est un symbole du destin. La colonne de calcaire qui s’élève en son milieu est l’arbre du monde, comme Alix est de solide souche gauloise figurée par le calcaire blond, et de culture gréco-romaine par sa taille élancée et ses cannelures en échos à la musculature élégante du jeune homme. C’est la civilisation qui donne à Alix ce port fier et souple, solide et hardi, à distance de l’excès des gladiateurs et de la banalité sèche des travailleurs. Autour de la colonne grimpe un rosier sauvage comme plus tard sur les tombes d’Héloïse et d’Abélard, rouge et frais comme l’amour. Il symbolise Enak, le petit ami, sa fidélité naïve malgré sa faiblesse, son amour pudique et jaloux, sa ténacité. Autour s’étend la mer, Mare nostrum, lac civilisé, cœur du monde romain et centre du monde connu. Dès qu’on s’en éloigne, la barbarie surgit : le désert, les sauvages, les cruels, les tyrans. Le navire est là, à voiles et à rames, symbole de l’ingéniosité des hommes et de leur industrie. Même lorsque les éléments sont défavorables, l’esquif avance, mû par la force des hommes.

Tous les pères successifs d’Alix meurent : Astorix de chagrin, Toraya au combat, Graccus du cœur… Comme Jacques Martin, Alix est orphelin. Délaissé par un père lieutenant, brillant aviateur de l’escadrille des Cigognes durant la Première guerre mondiale mais tué en autogyre quand son fils avait 11 ans, le gamin Jacques fut mis en pension à l’âge des premiers émois. L’esclavage parthe d’Alix est l’analogue de la pension Sainte-Euverte, près d’Orléans, où l’adolescent Martin Jacques a été placé. Il y a été « éduqué », quêtant sans cesse un modèle paternel.

Alix adoptera comme père spirituel César, le consul républicain qui incarne la vertu romaine, souvenir de ses versions latines. Il n’aura de cesse de se vouloir figure paternelle à son tour, cherchant sans cesse à défendre d’autres orphelins plus jeunes. Enak, Héraklion, Kora, Sabina, Herkios, Zozinos, Marah, sont tous des chiens perdus sans collier, solitaires, abandonnés, avides de reconnaissance et d’amour, dont Alix couvre les épaules de son bras protecteur. Toraya, sauveur d’Alix dès le premier album, vend la mèche : « comment ne pas éprouver une grande pitié pour un enfant perdu ? » (‘Alix l’intrépide’ p.17).

Alix est le prénom Alice au masculin, d’origine germanique. Le garçon pourrait être alsacien, comme son créateur Jacques, né à Strasbourg. Il ne vient pas de Gaule centrale puisque Vercingétorix, empli de démesure, n’est pas son modèle (‘Vercingétorix’). Le tempérament national gaulois divise : anarchique, archaïque, paysan. Il a produit, selon Jacques Martin, la honteuse défaite française de 1940 qui va l’emmener au STO et l’obliger à dessiner pour Messerschmitt. Si l’éducation d’Alix enfant s’est faite en Gaule comme fils de chef, pareil au petit Jacques, il ne devient adulte qu’à Rome, pays urbain, civilisé, discipliné. Alix n’évoque ni ne recherche son vrai père, peut-être parce que les chefs sont trop pris pour élever leurs enfants ? Le propre père de Jacques Martin l’a abandonné à la pension, à ces ‘romains’ qui enseignaient le latin.

Au sortir de la guerre de 1939-45, la civilisation est américaine. Roosevelt en est le héros. La menace raciale a été vaincue (l’Allemagne nazie) mais pas la menace totalitaire du despotisme asiatique (l’URSS). C’est pourquoi Jacques-Alix combattra sans relâche les tyrans : les cléricaux adeptes de la pureté du sang dans ‘Le prince du Nil’, l’empire absolutiste dans ‘L’empereur de Chine’, les dictateurs et autres conducators dans ‘Iorix le grand’, ‘Vercingétorix’ ou Le démon du Pharos, les religieux sectaires dans ‘Le tombeau étrusque ‘, ‘La tiare d’Oribal’ ou ‘La proie du volcan’.

Jacques Martin dessine avec détails et minutie les corps et les paysages, mais surtout les villes. Il reflète un ordre du monde voulu par les dieux : de riches plaines ensoleillées, des cités organisées, rationnellement aménagées. Apollon le véridique, dieu d’Alix, règne sur la raison lucide et la morale généreuse ; il cantonne Artémis la chasseresse à l’arc, déesse d’Enak, aux domaines vierges, extérieurs à la civilisation urbaine. César le républicain, aidé d’Athéna, déesse de la loi raisonnable et de la cité, pacifie l’univers barbare et réprime les passions romaines débridées.

Discipline et justice civilisent, tel est le message de ces années pré-68 aux adolescents lecteurs du ‘Journal de Tintin’. Vanik le dit, cousin d’Alix à qui César a attribué un gouvernement en Gaule : « Des maisons confortables ont remplacé nos pauvres huttes et la prospérité succède à la misère. Non, je ne veux pas que la barbarie revienne en Gaule. » On a reproché à Jacques Martin ce dessin trop académique, qui comporte des erreurs ou des inventions archéologiques – mais peu importe, ce qui compte est le symbole.

La beauté morale se révèle dans les corps maîtrisés : Alix, Enak, Héraklion, Herkion, Zozinos ont l’architecture harmonieuse et la vigueur de l’ossature. La laideur morale s’illustre par l’excès : Iorix, Qââ, Vercingétorix, Maia, Archeloüs, et Sulcius – le double d’Alix plus narcissique, plus musclé et plus cruel dans ‘Roma, Roma’.

Souvent le rajout, le baroque du dessin, sont une façon d’illustrer la démesure, qu’elle soit de la nature, des États ou des hommes.

Les excès de parures de la forêt vierge, des forteresses cachées ou des villes nouvelles, des costumes ou de la musculature, sont une preuve physique, visible, de l’exubérance non maîtrisée qui peut déboucher sur des cataclysmes (invasion de serpents, tremblements de terre, foudre), industriels (rupture de barrage, effet de pile dans ‘Le dieu sauvage’, explosion de ‘L’île maudite’ et du ‘Spectre de Carthage’) ou moraux (Arbacès, Iorix, Vercingétorix, Sulcius…). A l’inverse, les héros sont sereins, équilibrés, harmonieux. Leurs corps sains incarnent des esprits sains et des cœurs forts où l’amitié, la générosité et la sociabilité se révèlent.

Leur quête le montre, selon l’analyse structurale de Greimas : le Destinateur (Apollon, Athéna, César) pousse le Sujet (Alix flanqué de son petit prince Enak) dans l’Épreuve (les aventures) contre l’Opposant (Arbacès, Pompée, tyrans, marchands, méchants) pour conquérir l’Objet (liberté, raison, civilisation, ordre dans la cité, vertus de l’âme). Le courage va nu, comme l’âme droite et la raison qui tranche. Les torses nus des garçons sont là pour rappeler que l’énergie vient de l’intérieur et pas des carapaces qu’on se met pour faire accroire. Ainsi, point besoin de déguisements de ménade et satyre comme dans Roma Roma pour que l’amour existe entre Alix et Enak – l’amour mais pas le désir sexuel brut singé sur scène, plutôt le désir sublimé par l’affection. Les marchands n’ont aucun scrupule, les barbares sont atteints de démesure, les tyrans sont cruels – seul l’homme républicain (grec ou romain), esprit sain dans un corps sain, va presque nu parce qu’il n’a rien à cacher.

Atteint de macula, Jacques Martin n’a pas pu dessiner Alix et Enak jusqu’au bout. Ses collaborateurs ont été inégaux : Rafael Morales est maladroit avec les corps, le tandem Ferry/Weber meilleur mais Christophe Simon surtout garde la pureté du trait et la grâce des jeunes corps mieux que les autres.

Jacques Martin s’est éteint à 88 ans le 21 janvier 2010. Marié, deux enfants, il laisse plusieurs petits-enfants mais ses vrais fils sont Alix, son double, et Enak, son fils adopté.

Albums que Jacques Martin a écrit et dessiné seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25

Deux vidéos de Jacques Martin interviewé sur Youtube en 1 et en 2

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Alice Ferney, Grâce et dénuement

Après La conversation amoureuse’, ‘Grâce et dénuement’ fait l’objet des commentaires les plus fournis sur Amazon. J’ai beaucoup aimé le premier, j’aime bien le second. Contrairement à ce qui est écrit en quatrième de couverture, le personnage principal n’est pas « une libraire » mais une infirmière (encore un stagiaire marketing qui n’a pas lu le livre avant de blablater…). Elle dit être mariée (mais nul ne connaît son mari) et avoir trois fils (qu’elle n’associe jamais à ses escapades) ; en outre, elle vient le mercredi, jour des enfants, délaissant ainsi les siens… s’ils existent.

Car l’histoire est à tiroirs. Esther, infirmière, passe le mercredi à lire des histoires à des enfants gitans, isolés en terrain vague d’une banlieue nord et non scolarisés. Personne ne connaît les Gitans. Ils sont français, contrairement aux Rom venus de Roumanie ou Bulgarie, mais ce sont des Français de seconde zone puisqu’ils ne peuvent indiquer de résidence. Aucune mairie de les reconnaît et, sans domicile fixe, aucune aide sociale ou scolaire n’est possible. Nous sommes en 1997 – sous Jospin – et dans une commune de banlieue nord – donc de gauche. A chacun son prolétaire, chaque politicien se crée ses pludémunis et la gôch adore se créer ses sous-prolétaires plutôt que de s’occuper des ouvriers et employés qui votent « mal »…

Mais le propos d’Alice Ferney n’est politique que par ricochet. Elle s’intéresse avant tout aux gens. Esther, dans sa petite Renault jaune, apporte des livres d’images parmi les classiques enfantins : Babar, la petite Sirène, les contes d’Andersen, Marlaguette, le chat botté, le loup et l’agneau, Pinocchio, le petit Prince… Magie des mots et des images, les enfants sauvages sont fascinés. Ils se tiennent sages, eux si turbulents ; ils ont de l’intuition, eux les incultes ; ils réclament « la morale » de l’histoire, eux laissés en friche. Le roman est un hymne à l’éducation via les livres, ce pourquoi il a reçu le prix ‘Culture et bibliothèques pour tous’ ; il reconnaît le rôle social des bibliobus et autres médiathèques. Il devrait plaire aux profs car il exalte la transmission des savoirs.

Talent de l’auteur : aucun misérabilisme, malgré le sujet. Les hommes ne travaillent pas parce qu’ils sont tentés de voler et ne veulent pas se rendre esclaves d’une organisation. Les femmes poulinent et subissent, leur seul bonheur étant les enfants (petits). Allaiter, caresser, talocher est leur rôle dans la vie, tout comme faire la cuisine et la lessive. Pour les gosses, ils vont sans chaussettes et débraillés, jamais peignés et rudes aux températures, lavés à grande eaux une fois tous les quinze jours. Sur le camp règne la matriarche, autre signe discrètement politique par ricochet. Les hommes sont des gamins, l’existence ne tient que grâce aux femmes. Angéline est une « vieille » de 57 ans, usée par les maternités et le climat, qui se laisse passer lorsque la commune veut expulser les Gitans après avoir racheté le terrain. La gadjé s’est fait accepter parce que les enfants l’adorent, que les hommes la désirent et que les épouses l’envient. Elle est modeste, ne demande rien, cherche à scolariser les petits après leur avoir donné le goût des histoires.

Qui est-elle donc ? Une bonne fée ? Une bonne âme ? Une bobo naïve, attentive à tous les « sans » ? Il y a de l’air du temps, de la mode un brin démagogique dans cet emblème héroïsé. Mais le roman a été écrit avant l’avalanche de bons sentiments qui a déferlé à gauche sous Sarkozy pour faire honte à une époque qui se replie. Reste un récit empli de grâce, d’une plume fluide et littéraire, sans jamais s’appesantir. Un vrai style d’auteur, attentif aux humains quels que soient leurs origines et statuts, une œuvre de belle personne. Je vous incite à le lire.

Alice Ferney, Grâce et dénuement, 1997, Babel poche 2007, 289 pages, €8.07

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Sophie Chauveau, La passion Lippi

« L’enfant aux pieds cornus » : cette étrange expression désigne le peintre florentin Filippo Lippi (vers 1406-1469). Elle donne la manière de l’auteur. Romancière, auteur de théâtre, essayiste sur l’art, Sophie Chauveau s’insère dans la peau de son personnage comme Marguerite Yourcenar le fit avec Hadrien. Elle tente ici le pari d’une vie romancée du peintre peu connu, un tantinet mystérieux, Filippo Lippi.

Ramassé dans la rue à 8 ans par Cosme de Médicis, richissime marchand de Florence, parce qu’il créait par le charbon et le sable un Jardin des Oliviers digne d’un artiste, l’enfant fut confié aux Carmes pour la matérielle et à Fra Angelico pour le don. Il avait tant de corne aux pieds qu’il montrait combien il aimait sa liberté. Son obstination séduisit le marchand. Lippi n’est pas un diable car ce n’est pas la tête qu’il a cornue ; plutôt un messager des dieux, tel Hermès aux chevilles ailées. Cosme de Médicis couvrira ses frasques et scandales avec ce mot fameux, que nos profs bureaucrates devraient méditer : « on ne traite pas les esprits divins comme des mulets de trait. »

Autoportrait au centre :

Filippo Lippi n’en est pas pour cela un ange, hormis ses boucles blondes et la grâce qu’il a pour le dessin. Il est un homme, épris de vagabondage et de fantaisie, petit prince libertin entre les bras des putes avant même la puberté, clerc délaissant messes et s’évadant des couvents, artiste se jouant des conventions des pairs comme des prétentions des grands. Il est « la liberté donnée, diffusée, diffractée » (p.438).

Il n’en a pas moins des amis : aînés tels Cosme, Fra Angelico ou Masaccio, cadets comme Pierre de Médicis, fils de Cosme qui le chérit ou Botticelli. Il plaît par sa vitalité, son impertinence d’adolescent, son génie rimbaldien au pinceau. Il est riche de tempérament, généreux à vivre, il goûte la provocation. On l’admire ou on le hait, mais il reste sûr de son génie, sans affectation, parce que la force est en lui. Il baise, il peint, il boit – depuis tout jeune. Fougue et charme, il lui faut jouir intensément de la vie terrestre pour croquer tout l’amour de Dieu.

Il cherche ses Madones éthérées dans les bordels de Florence, fort nombreux, où il a porte ouverte et où les femmes sont sans apprêts ; il trouve ses anges dans la rue où grouillent les petits ; il découvre ses méchants chez les grands et les envieux, qu’il suffit d’observer. Il ne peint jamais si bien les femmes qu’après avoir fait, avec elles, l’amour. Fait rare chez les artistes florentins à cette époque renaissante (ce qui en rendit plus d’un jaloux), Filippo Lippi aime les femmes plutôt que les garçons. Il les respecte, les fait rire, les fait jouir. Il a besoin de leurs caresses, de leur tendresse et de leur grave futilité – car un lourd secret d’enfance (qui nous sera révélé) le fait hurler d’angoisse dans la nuit.

Protégé par Cosme, adopté par Fra Angelico, à l’école de Masaccio, Filippo Lippi aura pour élève le séduisant Botticelli, amateur, lui, de beaux garçons comme Donatello et comme son fils Filippino Lippi. Il quittera l’enfant à 12 ans pour rejoindre les limbes. Il l’a eu par hasard à plus de 50 ans avec une nonne que lui, le clerc, a choisi de peindre en Vierge Marie !

Il ne faudra pas moins de deux Médicis pour apaiser ce double scandale. Cosme et son petit-fils Laurent, iront plaider sa cause auprès du Pape Pie II qui relèvera avec intelligence le clerc et la nonne de leurs vœux. On ne peut qu’admirer une telle époque pragmatique qui préfère pardonner au génie que tenir une comptabilité d’épicier pour les fautes sociales.

Le fils qui naîtra de cette union se laissera conduire avant 12 ans au bordel par son père qui veut lui apprendre le goût des femmes après celui de la couleur. Sophie Chauveau a des mots pudiques pour décrire l’expérience. Peine perdue, l’enfant aime déjà les garçons, son tendre aîné Botticelli en premier, disciple dans l’atelier de son père. Mais Florence n’est pas si prude en ces années 1460. Un vent de liberté, de libre conscience et de libertinage croît avec l’essor du commerce, un vent qui s’enfle de l’arrivée des auteurs grecs antiques que Cosme fait traduire en Florentin, importés d’une Byzance qui se meurt des Turcs avides. La richesse, l’individualisme naissant, encouragent l’art, et pas seulement dans les églises.

Portrait sculpté par son fils Filippino :

La « passion » Lippi, ce n’est pas seulement d’avoir engendré un petit Jésus avec une Madone, c’est de s’être dévoué, jeté tout entier, embrasé à l’art. Filippo Lippi a tout donné, jusqu’à sa vie, pour peindre la beauté.

C’est aussi la passion de l’écrivain qui se met dans ses traces pour romancer son existence, laissant de côté les épisodes légendaires de sa vie (son enlèvement par les Maures, un vague séjour à Naples).

Sophie Chauveau laisse transparaître son enthousiasme à accompagner l’artiste possédé de peinture. Elle écrit charnellement, d’une langue fluide et captivante. Vous ne voyez pas passer les chapitres ; vous tombez amoureux des personnages ; vous entrez tout entier dans la Florence du 15ème siècle.

Filippino Lippi autoportrait :

Et vous n’avez alors plus qu’une seule idée : retourner voir Florence, vous gorger de tableaux, de lumière, des Madones et des anges qui peuplent les rues autant que les cimaises.

Sophie Chauveau, La passion Lippi, 2004, Folio, 483 pages

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