Risques politiques de la pandémie

L’étrange année que nous vivons – dans le monde entier – remet certaines pendules à l’heure, y compris en politique. Le paon égoïste yankee était bien parti pour un second mandat avant le Covid ; il s’est vu signifier vertement « vous êtes viré ! » par les électeurs, dont la participation a été massive cette fois-ci, puisqu’il a nié l’évidence que le virus chinois tuait. Son slogan mauvais de télé-réalité est devenu réalité, même si trumpisme et réalité se situent dans deux univers parallèles. N’est « vrai » – donc « réel » – que ce qu’il croit, veut et désire, pas ce qui est… Dure baffe que ce retour au réel, tout comme Bolsonaro en connait avec ses municipales. Demain Erdogan ?

Car si l’économie est vitale, la santé aussi. Peut-être même est-elle première chez le plus grand nombre, celui qui a de la peine à joindre les deux bouts et sait que sa retraite sera amputée pour cause de chômage et de petits boulots après CDI plus que de réformes à venir. Mais il y a la manière. Les sincères, les humbles, les authentiques, ceux qui s’informent et dialoguent, sont mieux vus que ceux qui délivrent des oukases de leur bureau ou de leur Olympe. Ainsi Biden contre Trump, mais aussi Merkel contre Macron ou Philippe contre Castex.

Bon élève, le président fait tout ce qu’il peut pour « changer » mais on ne se refait pas. Quand on est, a été et sera bon élève, les autres sont quantité négligeable – ou à séduire pour les convaincre que la voie choisie est la seule raisonnable. Edouard Philippe était trop intelligent pour ne pas faire de l’ombre dans la phase deux du quinquennat, celle qui prépare la réélection. Jean Castex est certainement plein de qualités mais il n’a pas la même aura. Son caporalisme de maître d’école à l’ancienne quand il parle en public lui donne un ton ringard, provincial et décalé. Les Français ne sont pas des gosses qu’on mène à la baguette comme dans les années cinquante, même un béret sur la tête.

Sa décision « sanitaire » de reconfiner est probablement juste au vu des capacités médicales du pays qui consistent moins en « lits » ou en « moyens » immédiats qu’en personnel formé. Le numerus clausus médical n’est pas de la faute des gouvernements successifs mais bien du syndicat des médecins appelé « ordre » car fondé sous Vichy. Même si le système de santé est sûrement à repenser et à sécuriser, les « coupables » ne sont pas uniquement les hauts fonctionnaires ni les ministres car la formation des infirmières et des médecins dure des années – et rien n’a été prévu, pas même pour rendre le métier attractif à l’hôpital.

Mais la décision de fermer les rayons des grandes surfaces sur les « produits non essentiels » est probablement une faute politique qui va se payer dans les urnes. Cela pour au moins trois raisons :

La première est cet égalitarisme malvenu, de « principe », abstrait et niveleur, qui met tout le monde sur le même plan, les gros et les petits, les équipés informatiques et les retardataires, les compétents et les incompétents. Chacun peut mesurer l’absurdité des courses où le cheminement en « grande » surface est réduit à cause des barrières entre rayons (d’où un côtoiement accru pas vraiment « sanitaire »). Chacun peut mesurer combien est infantile la liste par décret de produits jugés « essentiels » par un quarteron de fonctionnaires en chambre. C’est prendre les gens pour des cons. Exiger ce que Chirac demandait il y a une génération aux chiens à Paris : « je fais où on me dit de faire ». Pas vraiment moderne ni citoyen de traiter les gens comme des chiens… Il faudrait les « guider » comme s’ils n’étaient pas capables tout seuls de juger ? Pendant ce temps, les métros et les bus sont bondés, les écoles ouvertes à plein et les TGV permettent de manger sans masque à sa place, devant les autres en face, tandis qu’il est autorisé de fumer (donc sans masque) dans la rue passante alors qu’il est « interdit » sous peine d’amende d’ôter le masque en grande banlieue où il n’y a personne à cent mètres à la ronde ! « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », dit pourtant l’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen qui fait partie de la Constitution de 1958. Il serait tellement plus clair, mieux admis et efficace, de dire que le masque est obligatoire en tous lieux dès qu’il y a plusieurs personnes, mais pas là où les distances entre les gens dépassent la dizaine de mètres.

La seconde raison est bien plus profonde, laissant dubitatif sur la capacité des gouvernants à « apprendre » du premier confinement – il y a déjà six mois. Condamner des rayons, c’est mettre au chômage partiel des milliers d’employés des grandes surfaces, des transports logistiques et mettre en péril les producteurs de biens durables puisqu’ils ne peuvent écouler leur production. C’est provisoire, dit-on. Mais le Covid sera encore là dans un an car les vaccins ne seront pas encore répandus et l’on ne sait trop s’ils seront longtemps immunisants ni s’ils agiront aussi efficacement selon les âges. C’est donc affaiblir sinon tuer l’industrie des biens de consommation, notamment ce qui en reste en France, au profit de l’importation de produits des multinationales asiatiques à bas coûts qui, elles, pourront résister grâce à leurs marchés internationaux et à des gestions de crise moins brutales.

La troisième raison est que le chômage partiel est payé par le budget, donc par nos impôts, et que c’est bel et bien gaspiller l’argent public que de prendre une mesure inutile, voire néfaste au souci sanitaire (autant de gens dans une surface réduite). Les dettes, c’est bien, mais qui va les payer ? L’article 15 de la même Déclaration des droits qui a force constitutionnelle stipule que « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Le Premier ministre n’en est pas exclu. Laisser ouverts les « petits » commerces comme en Allemagne – avec exigences accrues sur le cahier des charges sanitaire – aurait été bien plus « politique » et aurait moins suscité l’exaspération. D’autant que nous nous rapprochons de « Noël » et du tiers de la consommation annuelle du pays. Le « coup de menton » Castex apparaît plus comme un agacement fébrile que comme une mesure raisonnée, pensée jusqu’à la cascade de conséquences qu’elle entraîne. Gouverner, c’est prévoir : où est la prévision dans ce désastre économique et sanitaire. En mars, passe encore puisque personne ne savait rien. Six mois plus tard, le citoyen aurait espéré que son gouvernement ait appris.

Je mesure combien la balance entre sanitaire et économique est délicate – mais pourquoi ne pas s’inspirer des autres et écouter les commerçants autant que les médecins ? Le pouvoir médical nous a assez baladé ces derniers mois en affirmant tout et son contraire, en « croyant » (sans vérifier selon les protocoles scientifiques stricts) que le masque ne « servait à rien », puis en la vertu des molécules de perlimpinpin – dont la fameuse chloroquine du fameux professeur Raoult. Le pouvoir médical n’a entrepris depuis avril aucune étude de contamination suivant les milieux pour mieux cibler les risques : la rue encombrée, la rue aérée, la boutique spacieuse, la boutique moyenne, l’école primaire, le collège, le bar sur la rue, et ainsi de suite. Ne restent que des affirmations péremptoires et le réflexe mauvais du Mal français qu’est le « tous pareils ». Les médecins soignent mais ils ne sont pas des savants, ils tâtonnent, apprennent par l’expérience. Comme nous tous avec cette nouvelle grippe asiatique.

Les politiciens au pouvoir ne devraient pas négliger l’exaspération qui monte, non seulement sur les restrictions de libertés pas toujours justifiées mais aussi sur le mépris des citoyens véhiculé par un discours infantilisant et parfois contradictoire. Les complotistes font recette, les extrémistes se positionnent, le repli mental engendré par le Covid incite à un ressentiment qui mène au conservatisme botté. De la frustration d’être traité en mineur et de voir son emploi menacé faute de débouchés dans les boutiques peut naître très rapidement le défoulement violent du « sortez les sortants » ! Au profit du pire…

D’où une question : pourquoi ce gouvernement reste-t-il si maladroit ? Le président ne sait-il pas s’entourer ? Ne diversifie-t-il pas assez ses « conseillers » ? Est-il trop persuadé de son excellence ? Reste-t-il trop le nez sur le guidon sans prendre le temps de penser plus loin ? Ne mobilise-t-il pas assez les forces vives, à commencer par les élus et les syndicats ? J’ai pourtant entendu des choses sensées dites sur les radios par ces derniers.

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Retour à Mindelo

Ce matin, le réveil a lieu avec l’aube. Une longue route nous attend, la traversée de l’île du nord au sud en Toyota. Je note la lumière nacrée du ciel où se découpent les palmes ébouriffées des deux arbres qui surplombent la cour.

Le minibus emprunte la route de Corda, creusée à sueur d’hommes dans le ventre de la montagne. Pavée à l’origine, les pluies de chaque octobre l’ont ravinée par endroit. La route monte, interminablement. On pense atteindre le col bientôt quand l’on s’aperçoit être déjà sur l’autre versant. En altitude, la brume épaisse d’en bas se dissipe et le ciel apparaît tout bleu. Sur le versant sud la terre est aride et quelques vagues biquettes broutent les seuls arbres plantés en bord de route. Nous croisons des gamins dépenaillés, certains torse et pieds nus, d’autres en uniformes d’école, des fillettes nattées portent des bacs remplis sur la tête.

Nous retrouvons Porto Novo et ses quartiers neufs de béton brut. Le chauffeur est fier de nous montrer un cube en nous déclarant : « c’est ma maison. » Souk de l’embarquement sur le vieux rafiot qui fait l’aller et retour Mindelo-Porto Novo. Paquets, bagages et légumes voyagent en vrac sur le pont avant. On embarque même un taureau, sanglé par le ventre, avec la grue de charge ! Sur le bateau, il est pour nous incongru de voir ici de petits blancs en jeans longs, chemises fermées et chaussures. Ils sont trop pâles, trop habillés, trop réservés, presque fades en regard des gamins capverdiens. Mindelo : nous débarquons. Le rocher isolé avec son phare désert avait déjà fait changer la houle. Nous retrouvons l’hôtel, le même qu’à l’arrivée, et reprenons les mêmes chambres. Après un repas de thon grillé et de frites, de fromage caoutchouteux à la papaye confite, le tout arrosé d’une bière, nous voici libres de visiter à nouveau la ville.

Quelques-uns vont à la plage dans le prolongement du port. L’eau est bleu turquoise, propre, assez profonde pour y nager, protégée des courants, et la plage est de beau sable doré. Enfants et adolescents du coin viennent y jouer et parfois s’y baigner. Un petit Ernani de 8 ou 9 ans, tout seul, vient s’installer auprès de nous. Il s’ennuie et cherche la compagnie comme un jeune animal. Il nous observe et nous sourit mais reste à l’écart faute de langue commune. Toute la communication humaine passe par le sourire, les gestes. Le gamin est caramel, fluet, frisé, laineux, il a de longues jambes et de grands cils. Nous nageons, nous reposons, lui sourions. Il va s’éclabousser, toujours seul, et retombe dans le sable où il se roule. Les grains dorés s’accrochent à sa peau comme un décor de sucre. Il agitera longtemps la main en au revoir lorsque nous quitterons la plage.

Maria avait lu dans le guide à broutards qu’outre les restaurants à homards – très chers – on pouvait aussi visiter le « musée » d’artisanat local. Nous le tentons. Il est sans grand intérêt : tapisseries, batiks, poupées, peintures, tout cela est d’inspiration planétaire avec quelques prétentions « modernes ». Nous rencontrons Joana Pinto en pleine action. Elle est peintre capverdienne et fixe sur la toile des scènes locales en géométries colorées. On distingue des pêcheurs, des femmes, du carnaval et du grog. Ce sont des allégories lumineuses, intéressantes, mais auquel leur entassement nuit probablement. Elles mériteraient d’être vues isolément. Les sculptures métalliques ou en bandes plâtrées sur armatures, qui peuplent la cour, font « travaux manuels ».

Le marché central s’ouvre dans le centre ville. Les étals regorgent de légumes et d’épices, et à l’étage de musique enregistrée. Des CD d’Herminia, Evora, Llobo, Bana, nous sont proposés. On peut les écouter pour s’en faire une idée et toute la boutique en profite. Une affiche de métis bodybuildé au petit nez refait à la Michael Jackson attire mon regard : je viens de croiser le chanteur dans la rue avant d’entrer !

Aujourd’hui vendredi, beaucoup de gamins et gamines essaient leurs costumes pour dimanche. Les filles ont un maquillage de star, les garçons se sont dessiné une grosse barbe noire et des moustaches. Elles se sont affublées de tutus ; ils portent des capes de Zorro. Certains sont en chat, d’autres portent un masque. C’est à la fantaisie de chacun, réalisation de fantasmes, rêves de féminité ou de virilité, idéal mimé pour un soir, fragile starlette ou macho musclé.

Nous prenons en groupe l’apéritif sur la terrasse, au vent qui souffle mais ne dissipe pas la brume. Nous allons ensuite au restaurant « Copa Cabana » près de l’Alliance Française, comme au premier jour. C’est l’un des seuls, selon Xavier qui a bourlingué de longs mois dans les îles, qui serve une cuisine correcte à Mindelo pour pas trop cher, et où nous pouvons nous installer à quinze. Nous payons 500 escudos le plat. Le plat de calmar au safran, avec pommes de terre et riz, n’était pas mauvais, mais le vin rouge portugais que Xavier s’obstine à nous recommander était toujours aussi mal conservé et râpeux, avec un arrière-goût de banane trop mûre.

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Frederika Abbate, Les anges de l’histoire

Sixième roman étrange d’une autrice de 60 ans née à Tunis quatre ans après l’indépendance, Les anges de l’histoire sont une fiction à la Philip K. Dick. Nous sommes dans notre monde mais en parallèle, dans une dystopie possible d’ici quelques décennies. C’est ce qui fait le charme de ce roman de réalité anticipée, nourri d’art, de sexe et de cybernétique.

Premier point : la cybernétique est désormais intégrée au monde humain avec le progrès de la vitesse et de la miniaturisation des puces ; chacun manipule du code ou est manipulé par lui, en direct ou via des algorithmes. Second point : l’art est plus que jamais indispensable pour penser le monde et se le concilier – une sorte de nouvelle « religion » selon Malraux (du religere latin : qui relie). Troisième point : l’art et la vie sont indissolublement mêlés, et la vie est avant tout sexe, acte social et génésique, jouissance suprême qui fait entrevoir la fusion avec le cosmos.

Vous l’aurez compris, ce roman met en scène tout cela dans des descriptions torrides d’unions sexuelles orgiaques entre individus, entre genres, entre espèces, la cybernétique permettant la manipulation (génétique et psychologique) de façon à démultiplier les occasions d’« art ».

Malgré un récit d’enfance un brin étriqué sur quelques pages – mais la limite légale des 15 ans est indispensable à notre société puritaine volontiers réactionnaire en ce qui concerne l’enfance – le personnage principal du livre, Soledad (qui est un garçon malgré ce prénom), parvient vite à sa maturité. Orphelin né en Lorraine mais adopté à Dieppe, il ne sait pas aimer même s’il tombe amoureux. Le lien n’est pour lui que sexuel ou informatique depuis qu’à l’âge de 15 ans cette carcasse « préhistorique » s’est retrouvé empalée sur une fille plutôt en marge qui créait des formes sur ordinateur. Cela lui révèle que « l’amour » est un langage codé.

Tout alors se précipite : le dérèglement irraisonné de tous les sens, la fugue du domicile pour vivre sous les ponts, la drogue et la baise, la philosophie de chambrée universitaire où il squatte par curiosité pour l’informatique, la rencontre d’une femme riche qui le sauve de la déchéance et lui permet de s’exprimer par la sculpture, le voyage initiatique en Thaïlande avec le frère de cette femme et sa découverte chamanique de l’amour tantrique où il le sodomise pour faire une expérience, une Faustine archéologue qu’il sauve des marais, sa première exposition de sculptures dans une galerie de Bangkok qui le fait connaître, la commande d’une œuvre par un Russe qui l’invite dans sa datcha sur une île au nord de Saint-Pétersbourg, et puis…

… sa révélation d’un Paris devenu en quelques années en proie au chacun pour soi du fric, où l’hyper-capitalisme à la Trump fracture durablement la société entre riches qui peuvent tout et pauvres à jamais soumis. Des tanks sur les boulevards tirent carrément sur une manifestation d’« Ombres », sortes de Gilets jaunes en capuches noires qui se disent oubliés. Soledad le solitaire rencontre des résistants au Système. Ils agissent dans la canopée d’une forêt qui a poussé anarchiquement sur les ruines du quartier de Saint-Germain qui retrouve son nom des Prés. La forêt comme signe de la vie qui toujours va. Il rencontre Laura aux cheveux bleus qui jouit magnifiquement, Markus le géant expert informatique, Dov l’hermaphrodite qui gère un bordel spécialisé. Il sauve Ariel, un enfant aux bras piqués, à l’esprit déstructuré par ce que ses parents puis la société lui ont fait subir.

Car dans le nouveau monde du chacun pour soi égoïste, la morale a volé en éclats. Seuls comptent les désirs et la réalisation des fantasmes. Toutes les barrières tombent, entre âges et entre espèces, des hybrides d’humains et d’animaux se vendant en bordels exotiques pour le plaisir et la douleur des pervertis par l’absence de tout cadre social, des enfants étant enlevés ou vendus pour viols, torture ou prélèvement de sang où se baigner en jouvence. Les vices humains alliés à la puissance de l’informatique et du pouvoir de l’argent vont très loin. Il s’agit moins d’un « complot » que d’une dérive systémique, le transhumanisme transgressant tout sens via le dérèglement raisonné de tous les sens. Ce qui est vérité n’est pas dans le fait mais dans ce que l’on croit ou ce que l’on désire. La vérité appartient à ceux qui ont le pouvoir, les moyens, l’audace. Tout le reste n’est que vie appauvrie de looser, « des humains transformés en automates » p.210, conditionnés au travail, aux transports, à la consommation – à la reproduction en masse de la masse – « la conspiration des endormis », disait Soledad à 15 ans.

De l’Initiation à l’Hadès via la Canopée Soledad, l’abandonné solitaire, va trouver en trois parties le sens de sa vie et une identité dans la résistance. Le sexe conduit à l’art qui conduit au décryptage des codes – c’est aussi simple que cela. Au fond, s’il n’y avait pas la mort, y aurait-il la vie ? Si nous ne devions pas mourir un jour, vivre aurait-il un quelconque prix ? Dès lors, remplacer l’homme par l’être cybernétique a-t-il un sens ? « Dans l’amour (…) se réalise l’union du charnel, du mental et de l’affectif. Nous faisant vivre des moments exquis, exceptionnels. Baignant dans l’harmonie du charnel et de l’invisible, nous éprouvons alors très fortement le sentiment d’exister » p.163. Soledad se veut le créateur d’un art sous forme de code qui fera se rejoindre l’âme et le corps. Il ne peut que réprouver ceux qui créent un code pour les séparer en niant le corps !

Un roman étrange et jouissif, très prenant, qui évoque Philip K. Dick avec sa puissance d’anticipation par l’imaginaire. Puritains et conformes s’abstenir.

Frederika Abbate, Les anges de l’histoire, 2020, Nouvelles éditions Place, 308 pages, €23.00

Site officiel de l’autrice

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Le port de Paul

Le minibus de ce matin vient nous reprendre pour descendre vers Paul, un port sur l’océan au bas de la vallée. Nous nous entassons dans cette boite à sardines où il fait vite très chaud malgré les fenêtres ouvertes ; le véhicule n’avance pas, toujours bloqué par un camion qui négocie lentement les virages, des travaux en milieu de chaussée ou une vieille dame chargée de ballots, qui occupe la moitié de la route.

Nous visitons en passant une distillerie de cannes à sucre. Tout est archaïque et bricolé : le four de pierres alimenté de restes de cannes, les grands bidons récupérés où macère le jus, agrémenté de divers débris et d’écorces d’orange pour donner du goût. On laisse faire cinq jours et le sucre fermente. Il suffit de mettre le nez au-dessus des gros bidons pour sentir un lourd parfum de vinasse et entendre le glouglou discret de centaines de bulles de fermentation qui viennent éclater en surface. L’alambic est de même facture : la tête en cuivre et de longs tuyaux raccordés à des rigoles alimentées en eau pour la condensation. Piétinent dans les déchets de distillation une brochette d’enfants, les nichées des ouvriers. Trois garçons et une fille, de neuf à un an, jouent à l’inévitable foot, avec un vrai ballon. L’aîné s’appelle Freio. Il a un visage large, tout de suite illuminé d’un sourire joyeux. Il porte une chemise vert pomme décorée de motifs en peau de serpent. La couleur va bien à son teint bronzé. Le plus petit est son frère, qu’il prend par la main pour enjamber les débris de cannes trop hauts pour lui.

Ribeira Grande est une ville, un grand centre avec un lycée. On voit déambuler lycéens et lycéennes en pantalons ou jupes vert olive et chemise ou blouse vert clair. Chaque école a son uniforme. Les cadets sont en bleu clair, les plus petits en vichy rose. Les églises sont désertes et fermées – il y en a au moins deux. Les boutiques sont les seuls endroits vivants, avec les cafés et les placettes où se réunissent les adolescents après les cours. Les commerçants peignent soigneusement leur façade aux couleurs des îles : tout pastel. Tandis que je prends une bière avec Yves dans un café local, un lycéen arrive en coup de vent, commande un sandwich et un coca, engouffre le tout, paye et s’en va. Il s’agit de son goûter avant de refaire la route pour rentrer chez lui, peut-être assez loin dans la montagne…

La Toyota nous mène ensuite par une piste cahotante au village de José, notre aide-cuisinier, enfoncé dans la Ribeira da Torre. Nous campons dans la cour d’école. Les cours ne sont pas encore finis, du moins ceux de l’après-midi. La pénurie d’instituteurs les oblige à faire deux classes dans la même journée. Il faut attendre cinq heures et demie pour voir sortir les élèves, sagement disciplinés, deux classes de 6 et 8 ans, garçons et filles mélangés. Quelques délurés nous font des signes, presque tous des sourires. Ils sont curieux mais sages ; on leur a fait la leçon.

La douche est à la fontaine du village, un enclos muni de cabines, de bac à laver et d’une fontaine. L’eau est tiède, conservée en citerne. Les peaux caramel, minces et souples, nous regardent arriver de leurs grands yeux d’enfants. Les petits garçons qui ne sont pas allés à l’école cet après-midi ne portent qu’un short pour être à l’aise et ne salir ni abîmer leurs vêtements. Deux d’entre eux nous regardons justement écrire ou lire, du haut du muret qui entoure l’école où nous sommes installés.

Le punch du soir, après la douche, nous rend joyeux. Pour le dîner, Angelo nous a préparé une cachupa mémorable – hénaurme ! – garnie de maïs, bananes plantain, patates douces, chorizo, lard de porc, le tout longuement mijoté au piment. Un délice des goûts divers et assortis ou contrastés qui fait qu’à chaque bouchée on a l’impression de manger un morceau différent. Pour le reste, « la fête » se prépare au village. En guise de fête, c’est une terrasse aménagée comme les autres, vaste plan bétonné avec deux gros baffles à un bout. Celle-ci est au troisième étage d’une maison à laquelle nous accédons après moult détours dans les ruelles une fois la nuit venue. La sono, manipulée par des adolescents, fait déjà pulser le disco à pleins tubes. L’endroit est sombre, vibrant, et peuplé uniquement de garçons autour de douze ans. Ils se sont changés depuis l’après-midi. L’un des fils cadets de José a ôté son infâme casquette jaune et sa chemise qui ne fermait que par un seul bouton et opté pour un maillot de foot rayé noir et vert. Les touristes sont attendus, surtout les filles. On sent déjà, palpable, l’émotion sensuelle des garçons, ici précoces. Je suis venu pour voir. La danse ne me dit rien, la sono m’use très vite les oreilles.

Impossible de dormir : la lune brillante, la moiteur de l’air, la pulsation disco, la consistante cachupa. Mais je reste allongé, l’œil aux étoiles, songeur. Les filles ont dansé longtemps. Avec qui ? Mystère. Les gamins de douze ans n’avaient ni la taille, ni la sensualité requise pour exciter les corps sevrés après dix jours de nature – même pour des femmes couguars. Mais les filles sont revenues fébriles, sans pouvoir s’endormir de suite. Marie-Claire m’explique tout cela sous la lune, avant d’aller avec les autres « finir la cachupa » en l’assaisonnant d’oignons grillés et d’œuf battus en omelette ! Elles ont cuisiné tout cela pour un souper clandestin de minuit. Comme quoi le sexe a un rapport subtil avec la nourriture ; faute de l’un on se contente avec l’autre.

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Sleepers de Barry Levinson

Ils sont quatre garçons de 12 à 13 ans qui vivent dans le quartier de Manhattan surnommé Hell’s Kitchen – la Cuisine de l’enfer. Un quartier mélangé de familles modestes où la loi du mâle règne en ce milieu des années 1960 : le mari bat sa femme, le mafieux italien fait sa loi, les caïds du quartier punissent les dealers, et le père Bobby (un Robert De Niro éblouissant) gère les conflits tout en gardant un œil affectionné aux garçons qui grandissent et qui servent la messe.

Lorenzo dit Shakes – « Secoue », surnom donné à son agitation ? – (Joe Perrino jeune puis Jason Patric adulte), Michael (Brad Renfro puis Brad Pitt), John (Geoffrey Wigdor puis Ron Eldar) et Tommy (Jonathan Tucker puis Billy Crudup), en ce jour d’été 1967 où il fait 37° grillent torse nu sur le toit et s’ennuient. Ils n’ont plus l’âge d’aller se rouler en slip dans la rue où la borne d’incendie trafiquée crache son jet, ni de se jeter dans l’Hudson River.

L’un d’eux, le plus grand par la taille et le plus joli de figure, Michaël, avise du haut du toit un vendeur de hot dog, la seule attraction du quartier en ce jour caniculaire.

La bande des quatre décide de s’amuser un peu par une arnaque classique : commander un hot dog puis filer sans payer, laissant au commerçant l’alternative de poursuivre le délinquant ou de laisser sa marchandise à la convoitise des autres. C’est la première voie qu’il choisit mais Shakes est ardent et le fatigue. Pendant ce temps, les autres se servent puis décident de faire une blague : pousser le chariot jusqu’à une bouche de métro et l’engager sur la première marche ; lorsque le vendeur reviendra, il aura du mal à le sortir tout seul.

Sauf que l’imprévu survient : les garçons n’ont pas la force de retenir le chariot ; il dévale les marches et… emboutit un vieux passager qui sortait justement sans regarder. L’homme n’est pas tué, c’est miracle, mais sévèrement blessé, les garçons passent en jugement et écopent, grâce au témoignage de moralité du père Bobby, d’une peine réduite de 6 à 18 mois dans le centre pour jeunes délinquants Wilkinson Home For Boys de l’Etat de New York.

Les mœurs y sont fascistes, les adolescents étant une proie facile pour les gardiens frustrés de leur emploi et de leur vie personnelle, notamment Sean Nokes au groin de cochon (Kevin Bacon), qui entraîne dans son bon plaisir ses trois collègues.

Comme les quatre sont parmi les plus jeunes, ils passent à la casserole. Tout est prétexte à brimades, bastonnades, coups pour leur apprendre la fameuse « discipline », héritage de la guerre que les années 50 ont inculqué à coup de ceinture aux adultes des années 60. Ils sont tendres et ont la beauté de la puberté : après avoir fait se déshabiller entièrement Shakes dans sa cellule, Nokes le désire et les sévices sexuels ne tardent pas, de la pipe à la sodomie en passant par diverses pratiques éludées dans le récit. Car le film est tiré d’une histoire vraie parue sous forme de roman par Lorenzo Carcaterra en 1995 (en français Pocket 1996) qui dénonce ces pratiques. Ce que nieront farouchement l’Etat, la municipalité, l’institution et la justice, comme il est rappelé en bandeau final. Shakes (Carcaterra lui-même) a été pénétré le jour de ses 14 ans ; il le sera pour la dernière fois l’ultime jour des 6 mois qu’il a à tirer au printemps 1968.

Cette violence crue à l’âge tendre va profondément perturber les personnalités. Par contraste, l’année 1968 voit la rébellion de la jeunesse contre la chiourme militaire et la morale bourgeoise, prônant une sexualité épanouie de tous. Pour les adolescents de Wilkinson, c’est moins le sexe que la barbarie avec lequel il est consommé qui va rendre les garçons impuissants avec les filles, leur donner des cauchemars encore quinze ans après, et les pousser à la vengeance. Car le livre fétiche de Shakes adolescent est Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Il raconte l’emprisonnement injuste d’un jeune homme, sa rédemption entre les bras de l’abbé Faria, puis sa vengeance lentement mûrie et exécutée méthodiquement. La vengeance des quatre sera de la même eau.

Adultes, deux sont devenus tueurs pour la pègre, John et Tommy, un procureur adjoint de l’Etat de New York, Michael, et le quatrième, Shakes, journaliste débutant. La justice ? Ils n’y croient guère ; « elle est réservée à ceux qui ont l’argent pour se payer de bons avocats ». Ils la font donc eux-mêmes en dignes enfants du quartier où règne « la justice de la rue ». John et Tommy, reconnaissant en 1980 leur tortionnaire violeur Nokes dans un restaurant l‘abattent de plusieurs balles.

Michaël demande qu’on lui confie le dossier d’accusation et Shakes s’entremet auprès du parrain de la pègre locale King Benny (Vittorio Gassman), auprès de qui il a travaillé lorsqu’il avait 13 ans. Le vieux l’aide, « tu as toujours été un bon gosse », lui dit-il. Justement, son neveu est flic intègre et il va arrêter, sur le dossier de Shakes monté d’après les archives de son journal, Adam Styler, gardien devenu policier qui continue à violer allègrement les jeunes garçons qu’il conduit au poste. Le troisième gardien brutal, Henry Addison (Jeffrey Donovan), est fortement endetté, ce qui permet à King Benny de racheter ses dettes pour les offrir à Little Cesar (Wendell Pierce), un prêteur sur gages noir, frère aîné de Rizzo (Eugene Byrd), un adolescent copain des quatre au centre de détention, mort sous les coups des gardiens pour avoir gagné un match de football américain contre eux. Il sera descendu pour incapacité à régler ses dettes mais surtout pour avoir tué le petit frère.

Reste le dernier gardien, Ralph Ferguson (Terry Kinney), le meilleur ami de Nokes à Wilkinson, qui a des remords de conscience chrétienne. Michaël le procureur adjoint le cite à comparaître comme témoin de moralité de Nokes et l’avocat alcoolique de John et Tommy (l’excellent Dustin Hoffman), sur instructions écrites de Michaël qui écrit les questions, va d’une voix atone mais implacable le forcer à admettre devant la Cour et le jury, dans les larmes et la douleur, qu’il existait, a vu personnellement et a même pris part à des séances de torture et de relations sexuelles non consenties sur les jeunes garçons du centre Wilkinson Home for Boys. Le juge demande à ce que ces minutes ne soient pas enregistrées au procès mais l’impression sur le jury est forte.

Le père Bobby, à qui Shakes sollicite le faux témoignage que John et Tommy étaient avec lui à un match à l’heure du crime, consulte les profondeurs de sa conscience et finit in extremis par jurer devant la Cour. Shakes lui a raconté en effet, en présence de l’amie d’enfance Carol (Minnie Driver), tout des sévices subis par les garçons, ce qu’il n’avait pu lui dire lorsqu’il avait 14 ans lorsqu’il venait le voir à la prison. Le parjure et le mensonge étant pour une cause supérieure, Dieu est laissé juge dans l’au-delà. John et Tommy sont acquittés par la justice du système, pas faite pour des gens comme eux.

La bande se réunit une dernière fois avec Carol, ils reforment le cercle de la bande de quartier puis s’évaporent : Michaël démissionne pour devenir menuisier « au calme » en Angleterre, John et Tommy sont descendus avant leur 30 ans, Shakes a une petite promotion dans son journal et Carol, qui aurait bien épousé l’un des quatre, se retrouve mère célibataire avec un fils de 12 ans prénommé de chacun des prénoms des garçons. Peut-être est-il finalement le fils de Shakes ? Il en porte le surnom.

La vengeance du clan et du quartier l’emporte sur la justice démocratique, et même Dieu semble se mettre à leurs côtés via le père Bobby. C’est une tendance très américaine de se faire justice soi-même en croyant Dieu avec soi, depuis l’archaïque loi de Lynch qui pendait sommairement ceux qui transgressaient les règles de l’Ouest, aux « services spéciaux » qui agissent incognito pour le compte du gouvernement et les actuelles lois extraterritoriales qui imposent la loi des Etats-Unis aux entreprises du monde entier. Ce n’est pas moral, mais l’empreinte égoïste de la force. Dans le cas des garçons, le pathos des viols répétés le justifie aux yeux des spectateurs, ce qui rend ce film prenant mais un brin malsain. Je me souviens que le Gamin avait été très impressionné lorsqu’il a vu le film à 15 ans et qu’il a désiré en parler.

Le prétexte de la vengeance « légitime » conduit aux dérives de vouloir imposer sa propre loi au détriment des autres, jusqu’à cette Cancel culture des enragés qui lynchent sans débat sur les réseaux sociaux et imposent leur terreur publique lors de violentes manifestations physiques. Une mode venue comme par hasard des Etats-Unis et qui atteint la France ces temps-ci, prodrome au fascisme. Cela s’est vu dans les années 1920 et 30 ; cela revient avec la force candide du « bon droit » supérieur au droit.

DVD Sleepers (La Correction) – couplé avec The Game car difficile à trouver en single en français, Barry Levinson, 1996, avec Kevin Bacon, Robert De Niro, Brad Pitt, Jason Patric, Vittorio Gassman, Ron Eldard, Dustin Hoffman, Billy Crudup, Universal Pictures 2001, 2h35, €34.90

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Cratère de Cova et village de Passagem

Réveil avec le soleil, au frais sous les arbres. Les chevreaux sont libérés de sous leur demi-tonneau et galopent vers leur mère qui les appelle pour téter. Petit-déjeuner aux rayons d’altitude. Mais nous allons grimper encore ! Nous prenons en effet un minibus pour le cratère de Cova qui s’élève à 1166 mètres au-dessus de la mer. La cuvette, large comme une arène de géant, est plantée de champs secs en damiers. Y bougent quelques vaches broutantes, quelques hommes piochant, fourmis dérisoires dans l’étendue. L’auto nous abandonne.

Nous nous mettons alors à grimper les pentes du cratère sous les clochetons wagnériens des pics embrumés dans le soleil. Sur la crête, nous avons une vue générale sur la cuvette d’un côté et sur une vallée couverte d’arbres et de plantations de l’autre. C’est vers elle que nous nous dirigeons en empruntant un chemin en lacets qui descend, interminablement, avec des méandres, vers une ribeira où coule l’eau. Comme à chaque fois que l’eau sourd de la terre, en ce climat, la végétation devient de suite luxuriante : bananiers, papayers, caféiers et même pommiers poussent allègrement, entourés des cannes à sucre omniprésentes. Sur des terrasses aménagées sont cultivés de petits lopins de choux et de carottes.

A un arrêt devant des plants de tabac, qu’entourent des caféiers, une minuscule Patricia de cinq ans nous salue. Elle est parée d’une robe blanche de poupée, mais déchirée ; elle a le visage grave, les traits doux.

Les lacets se poursuivent et le sentier descend toujours. Des femmes épierrent des terrasses. Elles récupèrent pour la construction et portent au village de Passagem dans de grands paniers sur leur tête. Deux vieilles fument la pipe. Un petit travailleur sans chaussures, ni chemise sous son gilet ouvert, brandit deux pics d’un air martial. Il montre les dents pour sourire et prend fièrement la pose. Que voilà un viril petit mâle d’à peine cinq ans ! Les filles du groupe se pâment.

Des écoliers jouent au foot dans la cour ouverte de leur école. Leur « ballon » est une boule de sacs plastiques entourés de ficelle. Ils jouent sans chaussures ni boutons à leur chemise, mais avec une conviction qui prouve leur santé. D’autres enfants ont préparé des chapeaux pour le carnaval qui démarre dans les îles la semaine prochaine. Un beau gaillard se prénomme Hercule et porte un tee-shirt à l’effigie d’un noir américain musclé. Ercoleo a le sourire des enfants bien dans leur peau et de l’énergie plein les membres. Sur invitation de sa maîtresse (oui je sais, il est si jeune, mais elle n’est pucelle que vous croyez) nous entrons dans une salle de classe. Filles et garçons de 6 à 8 ans sont mêlés, en chemisette ou blouse bleu ciel d’uniforme. Au mur sont accrochés des dessins d’objets et d’animaux de la vie courante avec leur nom en portugais : gato (le chat), pato (le canard), copa (le verre)… Les gosses sourient de toutes leurs dents blanches, traits doux, teint chaud, visage frais.

Nous descendons la piste parmi les fleurs et les plantes après le village. Se dressent des manguiers aux longues feuilles vert brillant, des dragonniers à la chevelure de cactus pointue, des bougainvillées fleuri pourpre profond, et un arbre sans feuilles où fleurissent des sommités mauves d’un bel effet. Un oranger en fleurs, subtilement odorant, nous attend au virage juste après un petit footballeur solitaire. Des gamines au sortir de l’école suivent le même chemin que nous et engagent la conversation à deux ou trois. Beautés en bouton. Nous entendons enfin des chants d’oiseaux et le gloussement du rio. A force de descendre et de descendre toujours, nous enfonçant dans cette vallée, nous avons bien fini par découvrir celui qui a creusé tout cela dans les siècles ! Le village de Passagem s’étend le long de ses rives, sur des centaines de mètres. Nous entrevoyons même une piscine – vide – entre les arbres. C’est un bassin de béton profond, peint en bleu ciel, avec des escaliers couleur sang de bœuf pour remonter et une échelle de métal noir. Très chic ! Le bassin est vide, mais on imagine le plaisir des enfants le jour où elle fut remplie.

Nous installons le pique-nique près d’une fontaine au robinet coupé. Le riz cuit hier soir se peuple de thon et de tomates vertes avant d’être englouti à pleins bols. Et les petites bananes qui suivent, poussées ici, sont parfumées. En revanche, les sardines portugaises « à l’huile de soja » n’ont aucun succès.

Les jeunes désœuvrés qui rôdent autour de nous durant la sieste près de la fontaine à sec se coiffent rasta et arborent des médaillons d’émail coloré sur la gorge. Ils sont entre deux mondes, celui des îles où ils sont nés mais où rien n’est possible pour eux, et le monde extérieur fascinant mais difficile à conquérir. Ils ressentent le malaise essentiel d’être d’ici mais de rêver d’ailleurs, sachant que lorsqu’ils y seront, ils auront la nostalgie du déraciné. Ni d’Afrique, ni d’Amérique, ni noir, ni blanc, ils sont toujours entre deux mondes. L’histoire de leur peuple est courte et dramatique : enlèvement, esclavage, famine, émigration. Ils aspirent à un monde nouveau puisque l’ancien ne leur apporte rien. Ils n’ont rien à hériter, ils doivent se faire eux-mêmes. Ils préfèrent le disco d’Amsterdam et ses rythmes de modernité aux vieilleries traditionnelles nées des plantations et de la dictature. Comment ne pas comprendre cet écartèlement culturel ? L’un d’eux s’appelle Tony. Il est coiffé rasta et arbore tous les accessoires de la réussite locale : vêture occidentale, quincaillerie, lunettes noires – et un pick up Toyota avec lequel il doit faire taxi. Rasta Tony fait nettoyer son véhicule par un gamin complaisant qui va pieds nus, chante et lui fait la conversation pendant qu’il passe un chiffon mouillé sur la carrosserie rutilante. Rasta Tony a des bouclettes nattées, une chemise hawaïenne ouverte sur un torse maigre, une médaille verte et rouge lacée au cou et un short de jean noir. Rasta Tony se paie le luxe d’aller boire une bière pendant que le gamin peaufine en battant pour quelques sous le tapis du chauffeur.

Au-dessus de nous le manguier fait de l’ombre et les cannes, un peu plus haut, balancent en rangs serrés leurs tiges souples et leurs feuilles dont le soleil souligne en filigrane les nervures. Une sieste morne en vallée moite. Soudain éclate un disco local, remixé dans les studios d’Amsterdam. C’est une radio-cassettes allumée par un rasta qui croit ainsi nous faire plaisir. Ce bruit en attire d’autres en débardeurs et lunettes noires. Un cabot (verdien) aux oreilles mitées sent la nourriture et vient quémander, œil triste et queue doucement battante. Je lui donne du pain qu’il mâche consciencieusement jusqu’à la dernière miette.

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Taras Bulba de Jack Lee Thomson

Tarass Boulba en français (je ne comprends pas cette manie de se rallier à l’anglais comme si nous étions des colonisés) est un roman de Nicolas Gogol, écrivain russe, publié en 1843. Le film de Jack Lee Thomson s’en inspire mais édulcore la fin, beaucoup plus barbare dans le roman car tout le monde meurt à la fin.

Tarass Boulba (Yul Brynner) est un colonel cosaque de l’armée zaporogue composée de guerriers bordéliques mais sauvages, dont l’armure est la croix chrétienne portée haut contre les Tartares et les Turcs. Les Polonais comptent sur eux pour repousser l’avancée turque au nom d’une même foi orthodoxe mais, une fois la victoire obtenue, se retournent contre les Cosaques pour occuper leur steppe (qui deviendra russe deux siècles après). Tarass Boulba coupe alors la main du prince polonais qui lui désigne le massacre, puis retourne dans la steppe où il brûle son village pour nomadiser. Il ne sera pas dit que la Zaporoguie sera une colonie polonaise. En attendant, ruser sans se soumettre.

Il élève alors ses deux fils Andrei (Tony Curtis) et Ostap (Perry Lopez) en vrais cosaques avec exercices à cheval et à l’épée, mais les envoie à la fin de leur adolescence à l’université de Kiev, tout juste ouverte aux Cosaques, pour qu’ils apprennent à connaître leur ennemi. Les deux frères sont considérés comme des barbares sauvages et violents mais réussissent à intégrer avec intelligence les matières et à se faire une place parmi les étudiants.

Andrei tombe raide dingue de la fille du gouverneur, Natalia (Christine Kaufmann), qui habite en face de l’université. Mais le frère de cette dernière répugne à accueillir un sauvage dans la famille et mandate ses amis officiers pour lui donner une leçon : le fouetter et le châtrer. Ce qui donne une scène homoérotique de jeunes gens torse nu s’empoignant et encordant Tony Curtis qui semble en jouir. C’est le petit frère Ostap qui va résoudre la situation en tuant le capitaine avec son épée et les deux frères vont fuir, échappant aux patrouilles qui les cherchent.

Ils rejoignent la steppe de papa après deux ans où ils ont forci physiquement et mûri par l’éducation. Je reste cependant sceptique sur la « virilité cosaque » d’Andrei, à laquelle le film ne réussit pas à nous faire croire, au contraire de celle du père et du frère. Andrei garde le torse étroit, le col fermé, les muscles en berne, plus danseur que guerrier. Ce n’est pas la seule faiblesse de ce film de deux heures qui alterne beuveries, bagarres et chevauchées. Il n’y a guère que la partie à Kiev, le duel absurde pour l’honneur au-dessus du ravin et la tragédie finale qui soient un peu teintées de psychologie. Tout le reste est grand guignol. De même qu’entendre chanter les Zaporogue en anglais au lieu de leur langue plus rude, que les boulets de canon du XVIe siècle qui « explosent » en touchant la terre comme des obus qu’ils ne sauraient être, ou le champ de « maïs » que traverse la chevauchée cosaque au final alors que cette plante d’Amérique vient à peine d’être découverte. Le film a été tourné en Argentine, mais cela fait désordre.

Un cosaque vient solliciter Tarass Boulba d’emmener sa troupe rejoindre les Polonais à Doubno pour aller combattre les princes baltes. Mais Andrei objecte que c’est servir de masse de manœuvre pour qu’un autre tire les marrons du feu – comme la dernière fois. Son père l’approuve et, s’il rejoint les autres Zaporogues, c’est pour les retourner contre les Polonais et assiéger la ville. Le temps d’affamer ses habitants pour qu’ils se rendent, une bonne part des Zaporogues quittent le siège pour retourner dans la steppe car ce qu’ils veulent c’est une grosse bagarre, pas de la stratégie. Le spectateur ne peut que penser aux Yankees contre les Anglais, la force brute et la technologie massive contre l’intelligence et le doigté. Les Etats-Unis se sentent aussi pionniers que la Zaporoguie, l’énergie comptant plus que l’esprit. Cela n’a guère changé.

Andrei, toujours épris de sa polonaise, va sans le dire à personne s’introduire dans la ville pour la sauver. Mais il est capturé sur le vif alors qu’il baise sa belle et il est conduit au cachot tandis qu’elle sera brûlée sur le bûcher pour avoir trahis son sang noble. Le film, selon la niaiserie d’Hollywood, biaise le roman de Gogol pour démontrer que l’amour est plus fort que la mort et que jouir d’une aimée l’emporte sur les autres appartenances. L’individualisme yankee, au XVIe siècle en Ukraine, est un anachronisme.

La fille sera graciée par le prince sur requête de son amant qui jure de compenser en allant quérir des bœufs dans la plaine avec un peloton de soldats. Mais le fils qu’il est ne sera pas gracié par son père Tarass Boulba qui le tue d’une balle dans la cuirasse au niveau du cœur. Le garçon périt par où il a fauté : l’honneur d’un peuple vaut mieux que la chiennerie avec une femme.

Le paradoxe est que l’initiative du fils permet au père de s’emparer de la ville et de la rendre cosaque. Le prince polonais s’aperçoit en effet que les Zaporogues sont en ombre réduit et fait une sortie. Durant leur fuite, les Cosaques retrouvent le reste de l’armée qui n’est pas allée très loin et se retournent contre les Polonais pour les vaincre. Et Tarass Boulba de se montrer magnanime en déclarant vouloir libérer la ville de la peste et les Cosaques des Polonais, mais sans les maltraiter comme eux l’ont fait.

Un film culte mais qui ne me convainc pas. Le tout fait un peu péplum avec un Yul Brynner excellent dans son rôle de macho sauvage et les seconds rôles très bons de Perry Lopez et Christine Kaufmann. Seul Tony Curtis fait tache, il n’a pas le physique de son rôle tragique dans l’histoire, celle du Cosaque qui tourne casaque pour sauver sa Polonaise.

DVD Taras Bulba, Jack Lee Thomson, 1962, avec Tony Curtis, Yul Brynner, Perry Lopez, Christine Kaufmann, Richard Rust, Sam Wanamaker, Brad Dexter, Guy Rolfe, George Macready, Wild Side Videao 2009, 2h03, €28.11 blu-ray €24.64

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Bivouac à la maison du garde

Le vent a soufflé toute la nuit dans nos bronches, apaisant nos rêves. Le rose d’une nuée au-dessus de ma tête me réveille. Le soleil commence à apparaître sur la mer. La ville s’éveille peu à peu. Des gamins gazouillent déjà en allant vers l’école, oiseaux du pavé. Les adolescents de la maison sont déjà debout et vaquent à leurs affaires, unis comme deux frères qu’ils sont. Le plus grand, 15 ans, porte chaussures et pantalons, tandis que le plus jeune, 13 ans, va en bermuda et pieds nus. Le petit-déjeuner est au rez-de-chaussée de la maison, comme le dîner d’hier. Le gâteau cannelle-orange est moelleux ce matin et le pain est frais. Le café fait par la mama est bon. Nous découvrons en guise de confiture une pâte de goyave très savoureuse.

Un tour sur le port avant le départ : c’est une simple jetée ruinée par le ressac et les ans, qui protège à peine le bassin minuscule prévu pour les barques de pêche. Il y faut peu de tirant d’eau car une grosse plaque de roche s’étale en son milieu. On a toujours débarqué les marchandises des bateaux hauturiers comme le faisaient de tous temps les contrebandiers : en chaloupes depuis le mouillage. Sur l’estran un peu plus loin, une piste d’aéroport a été aplanie. Quelques ouvriers piochent et pellettent pour on ne sait quels travaux derrière le bassin. Un gamin couleur café, en short bleu et maillot de foot rayé jaune et vert joue avec un chien dans une barque tirée sur la grève. Il sourit de toutes ses dents blanches, ses orteils vigoureux ancrés sur un banc de nage.

Adieu au village de pêcheurs de Ponta do Sol. Nous nous entassons dans un taxi collectif de marque japonaise Hiace pour une heure de route, d’abord le long de la mer puis sur une piste qui grimpe dans les montagnes de l’intérieur par la Ribeira Grande. La piste passe à Coculi puis s’arrête à Cha de Pedra. Nous poursuivons à pied sous les regards plus curieux ici qu’ailleurs des habitants du cru. Une vieille cassée en deux chante et danse, puis se met à grignoter quelque chose emballé dans une feuille sous l’œil intéressé d’un chien. Deux tout petits nous regardent de loin avec crainte, comme si nous étions des diables venus les emporter. Plus loin des hommes se rafraîchissent à la fontaine, les regards inquisiteurs ; ils murmurent des « bom dia » à peine polis. Que venons-nous baguenauder dans ces montagnes isolées où l’on survit à force de travail ?

La grimpée sera rude, sous le soleil, sans un souffle d’air. Nous avons 800 mètres de dénivelé à monter sur un sentier de chèvre qui serpente sur la pente parfois très forte. Toute pause à l’ombre est bienvenue. Le pique-nique est comme une récompense, très haut, à flanc de montagne, à même le chemin, face à la vallée immense. La vue est embrumée comme si la terre que nous venons de quitter s’éloignait déjà dans un passé ancien. Après le pilpil de blé au thon en boite, nous avons mérité une longue sieste à l’ombre de la crête. Le silence est presque minéral.

Nous repartons pour terminer moins rudement. Sur la crête le paysage change. Les pentes caillouteuses où pousse une herbe rare laissent place à des champs où lèvent le maïs et les pois. Quelques fermettes s’égaillent de-ci delà, couvertes de sisal et entourées d’un muret de pierres. Des garçons de tous âges jouent au foot dans la poussière, pieds nus, leur ballon gros comme un pamplemousse. Ils interrompent un moment leur partie pour mieux nous observer. Le plus grand gratte son ventre nu, perplexe. Faut-il nous saluer ? Nous parler ? Mais en quelle langue ? Ne vaut-il pas mieux attendre nos réactions ? En l’absence d’adulte pour lui indiquer sa conduite, il reste indécis, pourtant chef de sa petite bande. Comme il ne sait que faire, il relance le ballon ; les petits se déprennent et se remettent à jouer.

Sur les crêtes alentours, de vastes opérations de reboisement ont rassemblé ici des pins et des mimosas. Il s’agit de retenir la terre, sinon vite entraînée par le vent et les pluies violentes. Nous suivons un moment la route, si blanche de poussière qu’il nous faut impérativement chausser des lunettes de soleil.

La maison d’un garde forestier se dresse sur une hauteur. Le nom du site est évocateur : Moro de vento. Nous camperons autour. Il y a de l’eau au robinet pour faire la cuisine. Une infusion de camomille nous attend à l’arrivée en guise de thé. « Tiens, c’est ce que prennent les vieilles dames à cinq heures ! » Je ne sais plus qui a lancé cela mais Maria (la trentaine) rétorque aussitôt : « mais moi aussi, j’en prends ! ». Rires.

Chien jaune, coq noir, biquette ocre. Nous sommes à la campagne. Le garde attrape les deux chevreaux que cette dernière nourrit pour les enfourner sous un demi-tonneau renversé pour la nuit. Y aurait-il des « bêtes sauvages » ? Ou seulement la malice des hommes ou la lubie d’un chien ? Je termine la lecture du livre de l’ethnologue voyageur Jean-Yves Loude, « Cap Vert, Notes Atlantiques », écrit en 1997, et la dixième de ses îles du Cap Vert ce soir. Ce qu’il a écrit sur San Antao ne me convainc pas, il y est trop bref, mais il a parfois le style lyrique qui convient à l’atmosphère du lieu.

Le dîner, une fois la nuit tombée, est de poulet aux fayots avec un peu de chorizo pour le goût. Gilles et Chantal nous avouent faire partie d’une chorale. Ils s’isolent quelques minutes pour répéter avant de chanter en duo. Nous passerons la nuit sous les mimosas, face aux étoiles, dans la température agréable des mille mètres au-dessus de la mer.

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Mars Attacks ! de Tim Burton

Les soucoupes volantes bourrées de petits hommes verts ont hanté les années cinquante. Elles sont dues, on le sait aujourd’hui, à la psychose des communistes moscovites et aux expériences d’armes secrètes par l’armée américaine. La fin des années 1990, optimistes après la chute du Mur et l’effondrement soviétique, caricature avec ironie cette mode tout en raillant aussi fort les certitudes des puissants d’aujourd’hui.

Ils sont petits, verts et méchants ; ils ont une technologie avancée après huit siècles de civilisation. Pour le professeur à pipe (Pierce Brosnan), confit dans son savoir universitaire, ils doivent « donc » être pacifiques. Inférence fatale ! L’intelligence logique permet des armes et des véhicules spatiaux sophistiqués mais n’ouvre pas le cœur. Au contraire : la logique léniniste ou hitlérienne a conduit au massacre « scientifique » de millions de gens au nom de la Vérité – celle de l’Histoire ou celle de la Race luttant pour sa survie. La révérence envers la Science comme dieu (le scientisme) est une dérive rationaliste qui élimine l’humanisme, donc l’humanité.

Aussi, lorsqu’il « conseille » le président des Etats-Unis (Jack Nicholson au meilleur de sa forme), il met ses préjugés humanistes en avant, sans d’abord observer ni analyser. Et lorsque les petits humanoïdes verdâtres débarquent dans le désert du Nevada, il « croit » qu’ils viennent en paix. Une grande réception a été préparée et la foule est venue en badaud pour leur souhaiter la bienvenue en ce moment historique. Lorsqu’ils paraissent, l’œil méchant, le cerveau surdimensionné et le corps réduit, leur voix métallique qui claque comme du jap ou du nazi de film sur la Seconde guerre mondiale devrait alerter. Il n’en est rien. Même s’ils répètent mécaniquement qu’ils viennent en paix selon la machine traductrice, ils le disent comme chez Orwell où « le ministère de la Paix » prépare la guerre. Et lorsqu’un hippie lâche une colombe, écolo naïf croyant au bon sauvage, l’ambassadeur martien la dégomme en flamme de son pistolet laser. Aussitôt, les paroles lénifiantes deviennent léninistes, simple ruse pour avancer masqué : les martiens éradiquent les poux humains en les faisant exploser au laser, ne laissant d’eux qu’un squelette verdi.

L’armée riposte, avec ses pauvres balles ou ses obus de char inutiles contre le blindage martien. Un suprémaciste blanc texan fana mili (Jack Black) se précipite pour dézinguer du martien mais il a oublié de charger son fusil et s’évapore dans une grande lumière laser. C’est la débandade et les martiens s’envolent.

Le président, toujours aussi mal conseillé à la fois par son communiquant (Martin Short), un bellâtre qui ne pense qu’aux apparences, sondages et popularité, et le prof à pipe qui ne pense que malentendus et humanisme, fait envoyer un message dans l’espace en regrettant ce déplorable incident.

Après une rencontre au Congrès, où tout le Législatif est pulvérisé, amadoué par des paroles lénifiantes, les martiens, qui ont enlevé quelques humains assommés ou zigouillés pour les observer et analyser, décident d’infiltrer la Maison blanche sous déguisement de plantureuse femelle désirable. Ils ont appris la faiblesse des hommes. Et cela fonctionne avec le conseiller en com’ ; comme les autres, il continue à « croire » plutôt que d’observer et d’analyser… Ladite femelle assez mal réussie avec sa coiffure en ananas (Lisa Marie) le séduit sans un mot par ses seuls attributs, de gros seins moulés dans son haut et une démarche chaloupée des hanches, les yeux faits. Puis elle le pulvérise lorsqu’il veut la baiser avant d’enlever son masque et d’introduire son commando martien. C’est le massacre au laser et les martiens gagnent ; seul le président y réchappe – et sa fille (Natalie Portman) qui erre sans comprendre.

Cette fois, c’est la guerre. Mais un peu tard, l’effet de surprise est bel et bien passé. Le président signe l’ordre d’user de la force nucléaire mais l’avancée technologique martienne rend cette arme obsolète. Une poire aspire toute l’énergie de la bombe et le martien en chef s’en sert comme fumée énergisante.

Les martiens débarquent en masse et s’amusent : ils observent les humains baiser, analysent ceux qui écoutent de la musique, arrachent les façades pour mieux observer les gens chez eux et les singer avec une ironie féroce, jouent à pulvériser tout ce qui s’élève, tours, hôtel, obélisque, Maison blanche – tous les symboles de l’orgueil yankee. Les gens fuient, paniqués. C’est un festival de cocasseries dans des cris d’orfraie, d’explosions en tous genres et de lasers en folie.

Lors d’une rencontre avec le président dans son bureau, le martien en chef pulvérise d’abord les agents du service secret puis les généraux avant d’écouter le président faire un discours politicien, plein de pathos et de menteries. L’alien consent une larme et tend la main. Mais c’est une fausse amitié ; une fois de plus la main est une arme, une fausse main qui se retourne comme un serpent et embroche le président, le crucifiant sur l’emblème des USA au sol de la Maison blanche.

Dans ce chaos, ce ne sont pas les institutions qui résistent, ni les militaires inaptes à l’initiative, mais les simples gens du commun. Un ancien boxeur noir reconverti en attraction d’hôtel sous un déguisement de pharaon (Jim Brown), Tom Jones le chanteur de charme un peu oublié, une pétasse rousse allumée qui se met en zazen devant un cristal et ouvre ses chakras (Annette Bening), un fils dédaigné (Lukas Haas), trop grand et un peu écolo qui aime sa grand-mère Alzheimer (Sylvia Sidney, née en 1910), frère du suprémaciste tombé au champ d’horreur, les deux gamins noirs du boxeur (Ray J, l’aîné à grosse chaîne dorée et Brandon Hammond le cadet) qui jouent à dézinguer les aliens avec leur propre fusil laser récupéré sur un cadavre comme dans leurs jeux vidéo favoris…

C’est justement le gai jodle de la chanson qu’écoute avec délice la grand-mère, Indian Love Call de l’antique Slim Whitman, qui leur vrille les tympans et fait exploser leur caboche dans une gelée vert pomme. Il suffit de la diffuser en masse et le garçon s’y emploie avec la radio, relayé très vite par l’armée et ses haut-parleurs. Les martiens, venus pour conquérir et asservir, s’enfuient marris lorsqu’ils le peuvent, ou se crashent en l’air, dans les déserts et les lacs lors d’un finale réjouissant.

Non, la candeur n’est pas une vertu. Le bon sauvage est une « croyance », pas une vérité efficace. L’humanisme chrétien fait des gens des moutons, à la merci de tous les prédateurs. Le peuple américain sait se défendre, au contraire de ses élites « libérales » (gauchistes) qui tendent toujours à dénier, minimiser, argumenter pour éviter l’amalgame. Avec les ennemis, qu’ils soient nazis, communistes, dictateurs arabes ou islamistes – ou vingt ans plus tard petits hommes jaunes – il faut agir en ennemi : le gros bâton avant la carotte. Ce qui est ironique est que cette mentalité yankee retrouve le fond du racisme nazi : il s’agit de défendre la « race » humaine contre les aliens venus de l’espace, sans aucune pitié. La lutte pour la vie est la règle de fond. Quand le trumpisme en germe faisait rire…

DVD Mars Attacks! Tim Burton, 1996, avec Jack Nicholson, Glenn Close, Annette Bening, Warner Bros 1998, 1h42, €6.46 blu-ray €12.76

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Cha da Igreja

La nuit est calme et bien lunée. Des milliers d’étoiles au ciel scintillent comme si elles pulsaient de vie. Le vent ce matin est à peine un filet, il fait presque trop chaud. Le soleil n’atteint pas encore notre terrasse à l’heure où les petits, déjà, se précipitent à l’école. Il fait bon mais les écoliers du soir ont recouvert leur débardeur de vestes et de pulls. Eux ne vont pas en classe ce matin mais en début d’après-midi. Comme il y a trop d’enfants pour trop peu d’instituteurs, on divise ainsi les classes en deux.

Nous disons adieu aux âniers ici, passons sur le terrain d’épandage des alentours (ordures et merdes en tous genres), avant de grimper sur la pente d’en face. Le matin, il s’agit toujours de grimper, je l’ai remarqué. La montée est longue, sans un souffle d’air. Nous transpirons à pores ouverts jusqu’à ce que le relief permette au vent de se faufiler. Je comprends maintenant pourquoi j’étais si assoiffé hier après-midi : c’étaient moins les sardines que le vent desséchant qui masquait la transpiration.

Sur le chemin, des maisons isolées délivrent leurs nichées d’enfants qui vont chercher de l’eau ou pour nous voir passer. Les hommes adultes ont l’air usés alors qu’ils doivent avoir à peine 40 ans. Les toits de sisal sont tendus de cordes contre le vent. Parfois un muret arrondi entoure la maison, la transformant en petit château fort. Un homme sort l’âne, bâté et chargé ; la femme suit, accompagnée d’une dizaine d’enfants de 2 à 10 ans. L’aîné porte la plus jeune dans ses bras. Ils sont bruns, métis, un peu sauvages. Ils vivent isolés et vont à l’école quand ils ont le temps. Le reste est pris à garder les bêtes et à cultiver les champs en terrasse alentour.

Nous montons encore. Sisals pointus, tomates cerise, fleurs blanches dont j’ignore le nom, fleurs bleues en cône, lantaniers ; odeur de foin, parfois de coriandre. Le col se mérite. Au débouché nous recevons le paysage comme un paquet d’eau : les pics érodés se dressent sauvagement au-dessus des pentes aménagées par l’homme en terrasses, la route qui serpente en fond de ribeira, et les maisons dispersées de ci delà. Le tout se décline en vert bleuté, un peu voilé d’humidité salée diffusée par le vent. Un soleil brut surligne les ombres. Au verrou de la ribeira est installé le village de Selada do Mocho.

A peine montés, à peine installés devant le paysage grandiose, nous devons déjà redescendre pour « aller à la plage ». Le dénivelé serre les genoux. Nous croisons une femme accompagnée de ses trois petites filles. Elles sont de jolis visages ronds aux grands yeux noirs. L’une des fillettes a les cheveux artistement tressés, geste d’amour de sa mère ou de sa grande sœur. De loin, ce tressage ressemble aux aménagements de pentes que l’on lit dans le paysage, des champs en terrasses régulièrement disposés, chacun séparé de buttes régulières pour les pommes de terre.

Nous suivons le fond de la ribeira où l’eau ne coule que par grandes pluies à l’automne. Xavier a déniché une rare anse de sable, protégée par des avancées de rochers. Là il est permis de se baigner. La mer s’y brise violemment, comme ailleurs, mais sur une pente plus douce. La falaise crée des contre-vagues qui rendent les rouleaux plus anarchiques, dans un déferlement d’écume. Le vent est fort mais l’eau à bonne température. Je suis le seul à me tremper. Pas question de nager, bien sûr, attention aux courants et à l’aspiration puissante du ressac. Mais je peux me plonger entièrement dans le bruit et la fureur marine. Ces coups de fouet liquide attisent mon appétit, d’autant qu’il est déjà plus de 13 heures et que le petit-déjeuner de 7 heures et demi est loin ! Vive le pâté français, le fromage de chèvre local toujours un peu élastique, et le gâteau indigène est à la fleur d’oranger ! Reste une noix de coco dont personne ne veut plus boire et dont je mange la pulpe. Suit un peu de lecture, le dos contre la falaise, au bruit des vagues et à l’odeur saline des embruns. Quand nous repartons, l’atmosphère est devenue brumeuse et un voile recouvre la découpe des rochers sur le ciel.

Le village de pêcheur de « la croix du héron » nous revoit passer. Nous prenons une autre piste qu’hier, par le fond de ribeira, pour rejoindre notre village de Cha da Igreja vers 16 heures. Le soleil est encore vif et la douche – froide – est agréable tout comme le baquet de thé qui attend notre soif.

Un peu plus tard, nous assistons depuis la terrasse à la sortie des écoliers du soir en chemisette d’uniforme bleu ciel. Certaines filles proposent de laver des affaires au lavoir municipal en face – pour 5 escudos ! Mais le vent s’en mêle et un tee-shirt de Marie s’envole dans le chantier d’à côté. Qu’à cela ne tienne, des gamins qui n’attendaient que de se faire remarquer vont le récupérer en escaladant les palissades. Deux chats se roulent et jouent à se battre sur une terrasse voisine. Un petit garçon en polo déchiré promène dans ses bras sa petite sœur soigneusement vêtue d’une robe blanche en dentelles. Je les regarde depuis le haut de la terrasse ; il me montre du doigt à la fillette, elle agite la main mignonnement, je réponds.

Le ragoût de ce soir est aux abats de bœuf : foie, rognons, poumon, assaisonné de citron et accompagné de patates douces. C’est un délice local mais répugne à certains. Je trouve le plat très parfumé et la viande goûteuse. Seconde tournée de grog une fois le dîner avalé, surtout le dessert de bananes flambées touillées vigoureusement par Angelo dans la cocotte tant elles sont vertes. Le punch est servi en deux fois : un peu de mélasse où macèrent tranches et écorces de citrons et d’oranges en fond de verre, puis le rhum brut en proportion. La dose « normale » est moitié/moitié, mais Marie-Claire trouve que « c’est trop sucré » – et elle rajoute du rhum. La nuit est presque chaude, peu de vent ; quelques moustiques font leur musique.

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Ponta do Sol

Deux gigantesques gâteaux parfumés au citron ne résistent pas à treize occidentaux nourris au sucre depuis l’enfance au petit-déjeuner. Ce matin le fromage fait moins recette, mais l’on commence à apprécier – ou à savoir préparer – le café « à la turque ». Les premiers jours, la découverte d’un paquet de café moulu nous avait surpris : à Paris « ils » ont fait une erreur, ce n’est pas possible ! Et puis, faute d’autre solution, nous avons essayé. Ce café en poudre, jeté dans l’eau bouillante, est en fait bien meilleur et plus facile à conserver que le café « soluble ». Les « technocrates de Paris » ne s’étaient pas trompés : ils l’avaient fait exprès. Et ils avaient raison…

Une rumeur enfle : ce sont les gamins, garçonnets et fillettes, qui jacassent à l’entrée de l’école. Les coqs chantent ici ou là, comme si le soleil venait à peine de se lever. On entend les cris d’une maman engueulant son petit garçon trop lent. Sur les crêtes autour de nous flotte la brume. Aucun nuage au ciel mais un voile assez épais, poisseux, sur le paysage. Une fillette joue avec une ficelle dans la rue ; elle lève une jambe et saute à la corde, toute seule, perdue dans son plaisir.

Nous prenons le départ, le chemin vers la mer. Le village a ses vieilles femmes et ses enfants dans les rues quand nous le traversons : « bom dia ! adios ! ». Enfin la mer et sa rumeur sur les rochers, inlassable soupir. Le chemin longe la falaise, empierré, sinuant sur le relief. Sur la mer stagne un voile de brume, le vent est coulant. Le long de la mer se dressent quelques maisons et une école, dans laquelle nous invite la maîtresse. La classe est vide. Sur le mur est affichée la liste des élèves aux prénoms et noms composés à rallonge. L’orthographe est phonétique. Je relève un « Stivan », un « Ailtron » et un saint hypothétique : « Navy ». Les visages sont à l’extérieur. On ne peut interrompre notre marche, se poser quelque part, sans voir surgir très vite par deux ou trois, toute une bande de gamins et gamines entre deux et dix ans.

Une ribeira s’ouvre dans la falaise, à notre droite, la Ribeira Graça. Le vent est à décorner les bœufs. Yves, d’ailleurs, en perd sa casquette. Des femmes repiquent l’igname dans la terre grasse bien irriguée par un ruisseau en activité. Nous marchons sur les murets de pierres qui délimitent les cultures. Plus haut, nous pique-niquons à l’ombre, sous un bassin de retenue d’eau aménagé de grosses pierres. L’itinéraire fait jardin japonais : de l’eau glougloutante, des pierres rondes disposées en chemin, les feuilles triangulaires du manioc en guise de nénuphar, les cannes à sucre en guise de roseaux – et la falaise de basalte noir.

Pendant que les autres ronflent au soleil, repus, je pars seul explorer le haut de la gorge. Elle sinue fort loin vers l’intérieur, se rétrécissant progressivement. J’ai l’impression enfantine d’explorer une île déserte. Si forte que je retire mon maillot pour mimer les corsaires qui hantaient mon imagination, il y a longtemps. Pas un bruit, pas même un oiseau. Des bananiers, en ligne, sont élevés dans l’ombre, les pieds au bord de l’eau. De gros papillons brun ocellé volettent, de larges libellules au corps vermillon passent lentement dans un vibrion d’ailes. De l’eau tombe goutte à goutte de la falaise sur les feuilles avec un bruit mat. Je m’avance longuement sans voir le bout de la gorge. La bananeraie n’en finit pas ; chaque endroit est aménagé pour fixer la moindre parcelle de terre. Alors que je revins, je croise Cyril parti explorer à son tour, blond et osseux jeune corsaire d’histoire. Il est le seul être humain que j’aperçois depuis vingt minutes. Encore une autre impression capverdienne, celle d’être seul à quelques mètres des chemins…

Retour vers la mer. Les gamins de Corvo (corbeau) nous saluent au passage. Très rude montée par une piste en lacets jusqu’au col avant le village de Fontainhas, où la bière nous tend le goulot. Au col s’élève une étrange lame de basalte, toute droite. Alourdis de taboulé et de bananes, les touristes arrivent un à un au sommet, rouges et soufflant. Dans la montée, les cheveux de sorcière sentaient le jasmin. Devant l’arrêt bière se prélasse au soleil un chat tigré couché en rond sur la pierre. Une petite fille vient acheter deux sous d’éponge à récurer et jette un regard étonné au groupe réuni dans la courette de l’épicerie pour siroter. Sa jupe est un jean de garçon repris en volants successifs. Fontainhas est « le village le plus photographié » de l’île. Il faut dire que, perché sur son promontoire au milieu des vallées, ses façades peintes en pastel, il a le cachet des vieux villages de nos sud. En poursuivant la piste, nous rencontrons dans l’ordre cinq travailleurs, dont un seul brasse du ciment (les autres discutent), trois gavroches perchés dans les branches d’un figuier, un père blanc tenant de sa main gauche un petit garçon et de la droite une fillette (tous trois français, selon le « bonjour » qu’ils nous lancent en chœur), puis deux dames touristes en sandales et bibis. Arrêt photo au virage qui surplombe le village – un classique. Suivi d’un arrêt admiration au virage suivant : la vue sur l’océan et Ponta do Sol.

Au loin dans la brume, Ponta do Sol apparaît comme une presqu’île frangée d’écume blanche. Se dressent quand même quelques immeubles d’un modernisme agressif qui doit plaire aux locaux, mais que nous avons abandonné depuis les années soixante. Le cimetière juif, le chrétien, des dizaines de maisons en parpaings bruts, pas finies, certaines à peine commencées et abandonnées aux fondations en attendant des jours meilleurs ; d’autres sont déjà habitées parmi la zone, c’est le quartier neuf. Près du port, le vieux quartier est en ruines. La terrasse de la maison où nous allons dormir donne sur un toit voisin de tuiles percées, et sur un autre en lattes de bois à demi pourries. Les rues se coupent à angles droits, pavées de galets où roulent les cyclomoteurs et où jouent au ballon pieds nus les tous jeunes adolescents. Les façades paraissent de pâte d’amande comme dans les contes tant leurs pastels sont appétissants à l’œil. Parfois, un arbre dépasse d’un muret, signe d’un jardin secret où il doit faire bon s’isoler. L’atmosphère est coloniale, nonchalante, lourde. La lumière atlantique est humide, salée, diffuse. Elle donne envie de se soûler ou de se perdre dans les moiteurs de femme. Aucun monument dans la ville ; tout est à ras de terre, deux étages au plus. On ne vit qu’au présent.

La marche, le vent et la déprime réclament une bière glacée avant même le thé chaud et les biscuits de rigueur. Le dîner est servi « dans l’hôtel » non par Angelo mais par la mama qui parle un peu français et ses enfants, deux métis adolescents d’âges rapprochés et deux petites filles jolies. Thon sauce piment et poulet aux pois chiches composent le principal des agapes. Xavier tient ensuite à nous emmener déguster le « café de San Antao », cultivé et torréfié ici, artisanalement. Nous n’allons pas loin, juste au bistro d’en face, une maison de vieille famille commerçante, restaurée il y a quelques années par un Suisse.

Le café, préparé à la turque par l’épouse, est suave et parfumé. Le grog servi ensuite, provenant des plantations personnelles du même Suisse, est infect. Xavier a beau nous vanter la distillation « en tête de chèvre » de tradition, plutôt qu’en tête métallique plus moderne, rien n’y fait. On déguste une sorte d’alcool à brûler amer, sans aucun raffinement. Le petit garçon vient taquiner son papa, un vieux blanc maigre et barbu à lunettes, faire câlin. Sa mère est Capverdienne et colorée. Le gamin peut avoir six ans, il est brun, fin, court pieds nus comme les autres petits du coin. Devant les étrangers blancs, il revendique son papa blanc aussi, tout fier. Il en est émouvant. Il a de beaux yeux noirs brillants et un malicieux sourire.

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Un Monde Fou, Fou, Fou, Fou de Stanley Kramer

Sur une route sinueuse de Californie, une puissante automobile style péniche des années 50 double tous les véhicules en crissant des pneus dans les virages. Soudain, un vol plané et l’auto s’écrase en contrebas. Les doublés s’arrêtent et vont voir, ils sont cinq, laissant les femmes sur la route. Le conducteur éjecté est encore vivant (Jimmy Durante). C’est un évadé de tôle qui leur révèle, puisqu’il va mourir, qu’il a caché un magot de 350 000 $ « sous le W » d’un parc d’attraction près de la frontière mexicaine. Puis il expire, laissant perplexes les quidams venus à son secours.

Justement la police arrive – bien vite semble-t-il. Faut-il tout leur dire ? Les flics en civil et chapeau de feutre insistent pour savoir s’il a dit quelque chose, prononcé une dernière parole. Motus et bouche cousue des quidams qui se méfient. A juste titre, car le truand à peine libéré était filé par le shérif pour récupérer le magot volé dans une usine une décennie auparavant.

Mais le sel du film réside dans la convoitise. L’argent fait saliver tous les protagonistes, flic compris, même ceux qui sont bien payés comme le dentiste et sa jeune épouse. La suite de gags va donc se dérouler par le contraste entre les quidams, l’intervention des bonnes femmes qui poussent à la roue, et des flics qui surveillent maladroitement. Ce n’est qu’une suite de quiproquos, du refus de partager équitablement au chacun pour soi tellement yankee, des erreurs égoïstes qui retombent sur leurs auteurs – et « le matriarcat » des femelles permanentées qui donnent des ordres. La belle-mère Marcus (Ethel Merman) est un phénomène croquignolet et parfaitement haïssable qui mérite des baffes et dont le destin se vengera dans un grand rire à la fin…

Pour le reste, c’est la course. Les véhicules se doublent à la truand, prennent des raccourcis qui se révèlent plus longs, crèvent ou s’emboutissent. Les uns se font prendre en stop, les autres louent un avion, certains volent des voitures. Pour aller plus vite, les stoppeurs se sentent obligés de mettre dans la confidence leurs chauffeurs dont un colonel anglais à l’accent caractéristique (Terry-Thomas) tandis que d’autres se font mener en bateau (jusqu’à couler) par un gamin joli et facétieux comme un cupidon (l’éternel thème de la tentation qui conduit à sa perte). Le dentiste et sa femme, pour obtenir une pelle et une pioche, se font enfermer dans la quincaillerie car l’heure de la fermeture a sonné et ils mettent autant d’ingéniosité que de bêtise à chercher à en sortir.

Comme nous sommes à Hollywood, ce ne sont que crash, explosions, destructions en tout genre, tel ce garage sur la route du désert qui s’écroule comme un château de cartes sous les coups de colère du déménageur qui a planté son camion et s’est fait berner par un faux docteur en psychiatrie. Ou cet avion piloté par des Laurel et Hardy aussi niais que drôles (Buddy Hackett et Mickey Rooney). Quant à la belle-mère acariâtre, elle téléphone à son fils play-boy Sylvester (Dick Shawn) pour qu’il aille subito creuser pour elle. Mais le jeune qui s’éclate alors en slip avec une copine sur une musique de nègre ne veut rien écouter et se lance en auto pour retrouver môman. Il est aussi caporaliste et aussi obstiné que sa génitrice et exhibe sa poitrine velue comme le veut la mode de sa génération années 60.

S’enclenchent alors une suite de gags ultimes qui voient les quidams se douter de quelque chose, leurs taxis poursuivre la voiture de flic, la coincer dans une impasse, escalader un bâtiment voué à la démolition puis prendre un escalier de secours qui s’écroule, s’agripper à une échelle de pompier pas prévue pour autant de monde – et éjecter chacun ici ou là. Ils se retrouvent tous plâtrés à l’hôpital – dans la prison.

Ce long film où l’on ne s’ennuie jamais est malencontreusement coupé par un Intermission (interlude) de plusieurs minutes, un écran noir à la musique sirupeuse du plus mauvais effet, que l’on aurait pu couper sans dommage dans la version DVD. La pléiade d’acteurs connus de ces années-là en a fait un film culte ; on y voit Buster Keaton et même Jerry Lewis en conducteur facétieux qui roule sur le chapeau de Culpepper, jeté par la fenêtre pour avoir raté la patère qui se trouvait à côté.

DVD Un Monde Fou, Fou, Fou, Fou (It’s a Mad, Mad, Mad, Mad World), Stanley Kramer, 1963, avec     Spencer Tracy, Edie Adams, Milton Berle, Sid Caesar, Buddy Hackett, Ethel Merman, Dorothy Provine, Mickey Rooney, Dick Shawn, Phil Silvers, Terry-Thomas, Jonathan Winters, MGM United Artists 2002, 2h34, version française en occasion €34.33

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Cruzinha da Garça

Nous revenons ce matin vers la mer pour emprunter le chemin de crête sur l’autre flanc de la ribeira. C’est une grimpée pavée sinuant sur la pente, à l’ombre puis au soleil. En nous retournant, nous avons une vue plongeante sur le village que nous venons de quitter. Sur l’aire de foot les ânes qui transportent nos bagages sont encore à peine bâtés. Sur l’autre versant, le chemin descendu hier joue les couleuvres dans le paysage. Sur notre droite s’étend l’océan bleu sombre, surplombé d’un petit cimetière marin. Rares sont les tombes à mausolée, la plupart des emplacements sont marqués de simple croix plantées dans le sol.

Près du sommet sont cultivés les champs de maïs. Un métis de 16 ans les ramasse à brassées, pieds nus dans la terre sèche. Il porte un lourd gilet de laine à même la peau, ouvert sur la poitrine. Au bord du chemin poussent quelques buissons de tomates cerise sauvages. Des choucas jouent avec les courants d’air au-dessus de tout.

La descente est aussi raide que la montée le fut. La falaise nous coupe du vent venu du large et c’est le cagnard. Nous nous dépêchons d’arriver en bas pour nous allonger à l’ombre d’un acacias, le long d’un rocher qui a gardé le frais de la nuit. Relevés, nous suivons le lit de la ribeira et débouchons droit sur l’océan. Passé le tournant de la falaise, nous arrive alors, droit sur le visage, une grande bouffée d’air salé. Le vent étrille les vagues et les fait friser en moutons. L’eau est claire, le ressac mousseux brumise l’air ambiant. Nous longeons le rivage, marchant avec précaution sur les gros galets de basalte poli, à l’ombre un peu dangereuse des falaises d’où peuvent tomber des pierres. Le village de pêcheurs de Cruzinha da Garça (la croix du héron), construit sur un promontoire, se rapproche. Il est fabriqué de cubes de ciment, certains pastels. Quelques palmiers agitent leurs têtes majestueuses et font crisser leurs palmes. Des enfants quasi nus nous regardent avec la joie de la nouveauté. Nous échangeons de spontanés sourires. Leur vitalité nous fait chaud au cœur et nous donne envie de chanter.

Nous traversons les rues en plein soleil pour nous éloigner le long de la côte. Une descente à pied nous conduit à une anse large où vient battre le flot. L’eau atlantique y vient mousser avec de mâles soupirs. Nos plantes de pieds se rafraîchissent avec délice dans l’eau marine sans cesse réoxygénée sur les rochers. L’air vivifiant donne faim, comme son parfum de sel. Les boites de sardines et de thon, les pickles et les olives, le fromage et le pain, sont vite dévorés. Seuls les beignets locaux, gras et serrés, sont moins appréciés, sauf des jeunes qui ont besoin de se caler l’estomac. Toujours pas de bain possible. Aussi, regardant la mer avec nostalgie, nous nous résignons à la sieste à l’ombre d’une avancée de falaise, dans le bruit incessant des rouleaux.

Soudain Marie-Claire pousse une exclamation : « Alain, vient voir ! » Qu’a-t-elle donc trouvé qui la mette dans cet état ? Elle me désigne quelque chose entre deux rochers. De loin on dirait une poupée gonflable – petit format – irisée de bleu et mauve. De près, la chose ressemble plutôt à un préservatif usagé, vu la forme. Mais ce n’est qu’une méduse garnie d’un sac qui se gonfle d’air pour flotter et se déplacer sans effort à la surface de l’eau. Le ressac l’a jetée sur le rocher où elle se dessèche peu à peu. Nous la mouillons, la repoussons avec un bâton vers l’eau qui la reprend. Nous avons le plaisir de la voir flotter à nouveau ballottée par les vagues.

Retour au village, avant de remonter la sierra da Garça du côté droit. Nous passons devant le cimetière, puis se dresse le village de Chada Igreja au milieu de ses champs de cannes à sucre en terrasses. La municipalité est riche : fleurs publiques, squares, boutiques, église. Les gamins vont pieds nus mais par plaisir ; ils sont bien habillés, pantalons sans trous et débardeurs aux sigles de basket.

La maison où nous logeons, dans le village, est luxueuse. Elle comprend plusieurs étages qui la rendent aussi haute que l’église, sa façade est peinte en saumon et des affiches de Kingston upon Hull sont encadrées dans l’escalier, pour rappeler que le maître de maison a travaillé en ce lieu étranger où il est devenu « riche ». Je ne sais pas où se trouve ce Kingston : en Jamaïque ? en Angleterre ? en Australie ? en Nouvelle-Zélande ? De la terrasse, nous avons une vue imprenable sur les pitons de l’île comme sur les toits du village. L’on s’amuse un moment aux interprétations des formes qu’ont pris les cheminées de basalte sous l’érosion : là un visage tourné vers le ciel, ici le profil d’une poitrine féminine au téton dressé.

Un punch pas trop sucré permet d’attendre que reviennent les derniers à passer sous l’unique douche, dans une vraie salle de bain, mais avec de la seule eau froide. A treize, la douche dure bien deux heures ! Le bouillon de poule au vermicelle qui nous attend ensuite est de facture très classique (sachets dilués dans l’eau chaude) mais le ragoût d’oiseau est un délice. Son odeur alléchante nous a accompagné une partie de la soirée et la saveur du plat servi était à la hauteur de son parfum. Marie-Claire aime le grog et la clope. Elle boit l’un et allume l’autre, tirant alternativement sur les deux. Ce soir, je trouve qu’elle a furieusement le look « copines » de Brétécher.

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Jorge Amado, Tocaia Grande

Vaste fresque sud-américaine dans la lignée de Victor Hugo sans les digressions intellos, à l’image de Cent ans de solitude de Garcia Marquez, ce truculent roman fleuve trousse la genèse d’une ville de l’intérieur vouée aux plantations de cacao, au sud de Bahia, près d’Itabuna où l’auteur est né en 1912.

Elle est fondée par hasard par un jagunço aux ordres d’un « colonel » planteur. Le terme « colonel » est, en sud-Amérique, un gros propriétaire-brigand qui paye une suite de mercenaires. Tocaia Grande signifie la Grande embuscade ; elle se situe en un lieu propice au débouché d’une forêt et au bord d’une rivière. De son promontoire, on peut voir de loin et c’est là que Natario da Fonseca, métis d’indien et de blanc, le chef de la milice du colonel Boaventura Andrade, métis de nègre et de blanc, dirige l’embuscade contre les hommes d’un colonel rival qui veut s’approprier les terres sans maître. La force est encore le droit dans le pays pionnier et, en récompense de son succès, le colonel Boaventura nomme Natario capitaine et lui concède la terre où installer sa maison et sa cacaoyère.

Le lieu n’est d’abord qu’une étape de muletiers pour livrer les cosses de cacao à la ville où des marchands en gros les achètent pour l’exportation en Suisse et en Allemagne. Qui dit muletiers dit putes, qui ne tardent pas à installer des cabanes de rapport. Qui dit muletiers assoiffés et putes à demeure dit bar et bazar, qu’installe Fadul Abdala un Libanais chrétien maronite qui parle arabe et est appelé le Grand Turc. Puis une forge avec Castor Abduim dit Tison (et pas seulement à cause de sa forge), nèg marron autrefois « prince d’ébène adolescent folâtrant dans le lit de la baronne et de sa suivante » p.634, bel animal de 18 ans repéré torse nu dans la forge de son oncle et employé aussi sec à la maison du maître où il servit à table et dans le lit de la maitresse. Tous se veulent libres et pionniers d’une cité nouvelle fondée sur l’entraide et la production.

Les maisons poussent, les couples copulent, les animaux prolifèrent, les plantes germent : tout est vie et joie dans cette bourgade sans lois autres que celle du charisme du fondateur. Natario plante des gamins à sa femme et à ses maîtresses (jusqu’à sa filleule de 14 ans) que la première élève comme s’ils étaient siens. Tout est nature dans les comportements, tout est naturel dans les âmes, et le dieu libertaire favorise ses enfants.

Jusqu’à ce qu’une mission catholique vienne tonner contre l’impiété, baptiser et marier en masse les copulants en état de péché, et maudire ce lieu où les confessions ont révélés aux prêtres célibataires ayant fait vœu de chasteté combien l’amour n’est pas qu’éthéré pour le ciel mais d’abord charnel ici-bas. Chez les primes adolescents dès la puberté, vers 12 ans, « dans la fatigue des jeux de poursuite, les choses n’allaient pas bien loin : ils la pressaient un peu, tentaient quelques touchers, quelques frottements ; quand ils voulaient soulever sa jupe, elle s’enfuyait. Le fait d’agir ensemble empêchait d’aller au-delà et les garnements, au fond, préféraient encore les juments et les mules » p.385. Mais les filles, avec les plus grands, se retrouvent souvent enceintes à 15 ou 16 ans ; elles se mettent en couple avec le père ou un autre. Ils fondent famille et cultivent leur lopin en élevant des bêtes. Le frère Zygmunt n’a pas de saint plus admiré que Torquemada, le grand Inquisiteur de l’Eglise espagnole, qui fit griller tant d’hérétiques et de fornicateurs après les avoir torturés pour leur faire expier la chair, cette immondice qui retient d’aller directement au ciel. « Dans sa cellule solitaire, durant ses nuits blanches consacrées à la prière et au cilice, il se flagellait de verges pour dompter son corps, le libérer des attraits du monde, de l’idolâtrie et de la luxure » p.556. Le lecteur comprend son effarement devant ce grand écart avec son catéchisme. Le catholicisme doloriste et vengeur est loin du christianisme écolo-hippie de Jésus que notre époque adore : il est contre la vie, contre l’amour, contre l’humain. Mais la secte des puritains existe toujours, elle renaît sur l’exemple de l’islam qui devient rigoriste.

La liberté à ses limites, imposées par la religion et surtout l’Eglise catholique, puis par le droit et l’Administration. Le fils Boaventura surnommé Venturinha, a été élevé sous la protection de Natario qui lui a appris à tirer et l’a conduit à sa première fille. Depuis, l’étudiant à Bahia devenu docteur en droit (comme Jorge Amado), poursuit d’interminables études complémentaires auprès des putes de la haute, à Bahia, en Europe. Seule la mort de son père le colonel l’oblige à revenir. Mais il préfère dissiper sa richesse plutôt que de prendre sa suite et voudrait que Natario reste l’intendant de la fazenda. Mais ce denier a fait sa vie, fondé sa famille, bâti sa maison, cultivé sa cacaoyère ; il veut rester libre et refuse. L’allégeance féodale au colonel ne s’étend pas au fils, bien formé et qui doit assumer sa propriété. Ce pourquoi le docteur en droit ingrat va se venger en remettant en cause l’attribution de la terre et en envoyant la police officielle à Tocaia Grande pour soumettre ses habitants au métayage.

Les gens vont partir ou se battre. Ceux qui veulent rester libres sur leurs terres propres vont être tués, loi du nombre. Mais pas sans s’être bien défendu. C’est Natario lui-même qui abattra d’une balle bien placée le Venturinha trop sûr de son droit. La ville, matée, sera renommée Irisopolis (ville imaginaire). Les valeurs fondamentales de la vie sont normalisées. L’Etat contre les libertés : on ne construit plus au hasard, on ne baise plus au petit bonheur, la joie des gens simples « doit » être disciplinée : au nom de Dieu, au nom du droit, au nom des gros propriétaires. Fin de l’utopie et du bon sauvage.

Nommé commandeur de la Légion d’honneur par le président François Mitterrand, année de la parution de Tocaia Grande, Jorge Amado meurt en 2001.

Jorge Amado, Tocaia Grande – La face cachée (Tocaia grande : a face obscura), 1984, Livre de poche 1990, 639 pages, €2.98 occasion

Un commentaire intello sur le roman

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Ambiance de boite à Cha de Paulo

Nous traversons le village, prenons l’autre versant de la gorge d’hier. Le chemin pavé sinue à flanc, bordé d’un muret côté vide. Il a quelque chose d’une muraille de Chine sur la pente. Il va vers la mer. Par les trous des crêtes notre œil s’échappe vers le large. Un grand ciel bleu couvre le paysage, comme toujours, à peine atténué d’un voile sur l’horizon marin. Montée rude, descente de même, du versant ombre au versant soleil, vers la ribeira d’à côté. Cha de Paulo, le village, est plus haut mais nous faisons halte au terrain de foot construit sur un endroit plat du fond de ribeira. Un dispensaire est bâti au-dessus et nous nous installons là. Il est à peine onze heures.

Nous attendons les ânes pour ranger nos affaires et prendre le pique nique. Nous achetons bière et coca à l’épicerie locale minuscule qui surplombe le terrain de foot. Yves nous raconte des histoires d’abeilles. Quelques gamins aux polos usés jusqu’à la corde nous regardent sous leurs longs cils. Danis est un brun vigoureux au col si échancré par les bagarres qu’il lui dégage une épaule ; Vanin porte un polo blanc ; Adrien est le grand frère en salopette de jean. Ils sont curieux et nous observent avec amitié. Nous engageons la conversation en semblant de portugais.

Le déjeuner se compose de taboulé synthétique peu appétissant et de fromage hollandais qui est devenu tout rouge et s’est mis en boule. Comme nous sommes déjà installés pour le soir, de l’eau chaude bienvenue permet un café turc avec la poudre idoine. Plaisir. J’en ronronnerais presque.

Nous partons pour la plage qui étale ses galets au bout de la ribeira Alta. Le sentier vole au-dessus des vagues, ouvert sur l’horizon immense, tout bleu. Flotte une odeur de sel. L’eau s’écrase en contrebas sur les rochers noirs, libérant une écume volatile que nos narines inhalent avec délice. Beauté atlantique faite de contraste de matières, de vaste lumière et de subtiles odeurs. La piste aménagée à flanc de falaise mène à un débarcadère de pirates, un creux de rocher aménagé où viennent se fracasser les vagues. Un escalier taillé dans le roc et rongé de sel permet d’accéder à l’eau. Une barque vient de décharger là du riz et du sucre. Les bateliers ont eu le plus grand mal à la tenir à distance du roc où la mer la poussait à se briser à chaque instant. Des nègres nus attrapaient les lourds sacs et leurs muscles luisaient d’embruns au soleil. Des ânes parqués là ont été chargés, Ils remontent et nous croisent. Deux Noirs aux visages de corsaire les accompagnent des charges sur les épaules. Nous restons un moment à écouter le fracas des rouleaux et à regarder jaillir l’écume neigeuse qui gifle régulièrement les rocs noirs. Une musique ample et virile sourd de la gorge de l’océan, soupir lourd, inlassable et fascinant. Je tente d’observer la lumière ; elle joue sur l’eau qui roule, au travers d’elle quand elle explose en gouttelettes irisées ; elle se répand dans l’atmosphère, donnant à l’air ambiant cet éclat transparent que l’on perçoit au travers d’une loupe.

Au débouché de la ribeira ont été remontées loin des flots quelques barques à rames, de courtes chaloupes à trois bancs de nage. Une fois de plus nous nous installons face à la mer, arrangeant de nos fesses un nid dans les galets. Nous restons silencieux à écouter le fracas des éléments, chacun perdu dans ses pensées, bercé par les braoums des vagues qui s’abattent et les chuintements d’eau qui se retire en faisant chanter les galets. Xavier nous l’avait bien dit, il n’est même pas question de se tremper les pieds, les galets volcaniques ont des tailles de têtes humaines, de quoi se tordre les chevilles avant même d’entrer dans le flux. Quant à se baigner, il n’y faut point songer, c’est trop dangereux ; rouleaux et courants sont impitoyables.

Au soir tombé, la fiesta se prépare, le bal du samedi soir. Nous avions oublié que nous sommes samedi, pas les villageois dont c’est le grand défoulement hebdomadaire, corps déchaînés, jeunesse en rut, musique techno plein les ouïes. Sur la terrasse couverte de la boutique qui surplombe le dispensaire où nous devons dormir, deux gigantesques baffles crachent déjà leurs décibels. Elles passent des pots pourris rythmés juste pour l’échauffement. On nous laissera à peine dîner avant de lâcher les watts. Une feijoada bien dense couronne ce jour sans marche, suivie d’une noix de coco pour quinze, juste pour agacer les dents. Puis les décibels montent pour la jeunesse des ribeiras. S’enchaînent les scies brésilo-portugaises, le disco remixé à Amsterdam. On pousse encore un peu la sono. Défilent sur la platine Lili puis Mi corazon, et d’autres beuglantes à la mode popu locale. La jeunesse est vraiment très jeune, plafonnée à 16 ans – les autres travaillent en ville ou ont déjà émigré.

Impossible de trouver un quelconque sommeil dans le dispensaire qui vibre de basses, à quelques mètres des baffles. Et il y fait trop chaud. Je pars dormir seul à la belle étoile, sur le stade bien aplani. Je dormirai assez bien, malgré le son qui se prolonge fort tard dans la nuit. L’éclairage public s’arrête vers minuit : l’électricité est coupée et avec elle le son. Soulagement de courte durée car – qu’à cela ne tienne ! – on met très vite en route un générateur à mazout, qui vient rétablir la sono et ajouter son grondement régulier ! Le courant électrique a été apporté jusqu’au village il y a deux mois seulement, nous a-t-on dit, juste avant les élections municipales. Depuis, on en use comme de nouveaux riches, à profusion. Il faut bien que jeunesse s’amuse et que les corps s’apaisent dans l’agitation et le rythme.

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Débouché sur la mer au Cap Vert

Notre copain l’âne s’abouche avec son copain le coq pour nous rendre le petit matin infernal. Braiments hystériques, cocoricos obtus, le soleil est loin d’être levé mais les bestioles s’impatientent. La lune en son dernier quartier travers encore le firmament bleu turquoise. Ce n’est qu’un peu plus tard que l’astre rosit les écharpes de nuages qui traînent, très haut.

Le village finit par s’animer : des femmes partent pour les champs, des hommes rapportent déjà sur la tête des bottes de cannes coupées hier. Les gosses commencent à sortir des maisons, habillés pour la journée : jambes nues et gorge à l’air. Lorsque l’eau est rétablie, vers 8h, à la fontaine publique, des petits garçons se lavent tout nu devant le monde avant de se rendre à l’école. Ce spectacle habituel et naturel n’intéresse même pas les petites filles qui viennent puiser de l’eau.

Xavier regrette qu’il soit interdit de parler créole à l’école. Le portugais est obligatoire, avec punition pour les contrevenants. Les Français ont connu cela avec les langues régionales au début du siècle. Mais l’émotion fait tout mélanger. Il est préférable de réfléchir malgré la pression du politiquement correct : éducation et identité ne se confondent pas. La famille et le groupe social fondent l’identité ; l’éducation est une instruction qui mûrit, elle ouvre l’esprit à autre chose – peut-être à l’universel. On ne devient pas Chinois parce que l’on étudie la Chine ou la langue chinoise à l’école et, pour un Capverdien, il est utile d’apprendre le portugais. Leur destinée est d’émigrer, au moins d’écouter la radio, de regarder la télé, de voter pour des candidats. Comme il y a autant de parlers créoles que d’îles, on ne voit pas comment sortir du particularisme étroit sans parler une langue commune qui ouvre sur le vaste monde.

La piste à flanc de colline longe le canyon abordé hier soir. Terrasses, irrigations, roches nues et quelques fleurs composent le paysage : une euphorbe, une sorte de convolvulus, une fleur en grappes jaunes verticales comme un lupin…

Le chemin débouche brusquement sur l’océan. Rumeur de vagues, de l’eau partout qui descend des champs par les canaux d’irrigation, qui se précipite comme si elle était pressée et joyeuse de rejoindre la mer. Les champs minuscules sont soigneusement plantés de vert tendre. Plantes enfants qui s’étirent au soleil, toutes fraîches du bain, aspirant goulûment les bons éléments nourriciers de la terre. Des gamins leur font échos dans une cour d’école. Un trapiche se dresse encore pour presser la canne et faire chanter les hommes dans les brumes d’alcool. Paysage de falaises et d’herbe rase, odeur atlantique. Notre marche nous fait longer désormais la mer. L’eau est si claire au pied de la falaise que l’on peut compter les gros galets dessous. Poussent au bord du chemin des chardons à fleurs jaunes, des grappes fines de fleurs bleues, des plantes grasses. La piste est pavée comme un chemin inca. Elle serpente à flanc de falaise, elle sinue, monte et descend, dessinant de curieux signes en méandres sur les pentes.

Pique-nique sous les acacias, vers l’intérieur où le vent ne parvient pas. A contre-jour, avec la végétation qui les couvre, les falaises ont pris une couleur bleu-vert. De près, on reconnaît les longues tiges qui bifurquent à angle droit des « cheveux de sorcière ». Ce sont des plantes sans feuilles aux fleurs groupées en bouquet qui pendent en de longues lianes accrochées entre les roches. La mer nous a ouvert l’appétit. Nous nous repaissons d’une bassine de salade de pilpil au thon, olives, betteraves rouges, tomates, et autres ingrédients sortis des boites et des pots. La tomme apportée de France et la pseudo-mozzarella locale servent d’appoint. Ce fromage local à une consistance caoutchouteuse, comme si les chèvres avaient les pis siliconés.

Nous quittons le bord de mer un peu plus tard devant un étrange terrain de foot installé tout seul sur la falaise. Pas de village en vue, rien que le ciel et l’eau et ces cailloux aplanis pour les pieds nus. Qu’il doit être beau de jouer ici et de marquer des buts face au large, en rêvant d’un vrai stade remplis. Les hourras ne sont poussés que par les corbeaux. Sur un autre promontoire un peu plus loin, un cimetière marin. Le jeu et la mort sont isolés loin des maisons comme s’ils participaient d’un ailleurs mystérieux et un peu inquiétant, de rites religieux. Ballon soleil lancé au ciel à coups de pieds, sommeil éternel creusé dans le roc face au grand large. Ces endroits sont les deux annexes des villages dispersés sur les hauteurs de l’intérieur.

Dans une gorge, nous atteignons le village de Melo de Espania. Il est agricole, escarpé et joliment disposé avec de minuscules champs en terrasse entre les maisons bâties sur les pentes. Une brochette de gosses attend notre arrivée sur l’escalier de l’école où nous devons passer la nuit. Ils nous contemplent silencieusement, les yeux bien ouverts, la mémoire éponge et sans envie. Une mégère engueule copieusement son mari trois terrasses plus haut. Les enfants rient et ne perdent pas une miette de la dispute. Un psychotique adulte délire sur la terrasse de la maison au-dessus, éructant dans un mélange d’anglais et de créole. Pendant cette exhibition une chèvre rit, sarcastique. Les indigènes sont indulgents envers la folie ; ils laissent faire comme on laisse un petit enfant, veillant de loin à ce qu’il ne se blesse pas.

Le punch est fort ce soir et le ragoût habituel est à base de poisson salé – trop salé. Il faut aimer cette cuisine de fond de cale. Nous faisons notre lit sur la terrasse scolaire, sous la lune.

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Religions poisons

Tuer au nom de Dieu, est-ce « religieux » ? Ne serait-ce pas plutôt banalement tribal, bien loin des justifications métaphysiques ? Dieu, s’il est, n’a nul besoin de petits cons pour se manifester. Il a l’éternité, la puissance et la gloire, bien plus que les adolescents immatures qui prennent le couteau en son nom et usurpent le droit de vie et de mort. Allah est un prétexte, d’autant que ce n’est pas Lui qui est caricaturé mais son Prophète : un homme, même pas le messager de Dieu qui est Djibril, l’archange, mais seulement le dépositaire d’une vision. « Tu ne te feras pas d’idole » est pourtant un commandement aux croyants et adorer un homme plutôt qu’Allah est idolâtre : « il n’est de Dieu que Dieu ». Mahomet n’est pas Jésus que les chrétiens ont eu la subtilité de faire Dieu en seconde personne (mystère de la foi). Mahomet était un illettré inspiré au désert, récite-t-on. Mahomet peut donc être représenté et critiqué. Il n’est pas Allah le Tout-puissant mais un bédouin empêtré dans ses déterminations familiales et tribales, dans son époque archaïque et sa volonté politique de s’imposer.

Mais à quoi bon tenter de mettre une quelconque rationalité dans « la foi » ? Toute croyance est par essence irrationnelle, agissant sur les pulsions de mort ou de vie, sur la peur et l’au-delà, sur les émotions d’amour ou de haine. Dieu n’est qu’un paravent commode, un masque pour ses propres turpitudes, une justification à ses propres péchés – déjà pardonnés parce que commis en Son nom. C’est à la fois stupide et inique, d’un orgueil individualiste incommensurable, mais c’est ainsi.

Toutes les religions sont des poisons

Ni les Grecs, ni les Romains ne tuaient au nom de Dieu comme le rappelle Voltaire dans son Traité sur la tolérance. Les trois religions monothéistes du Livre sont particulièrement autoritaires, machistes, misogynes, considérant le Père comme l’absolu, sur l’exemple divin, la femme et ceux qui ne croient pas comme impurs et inférieurs. Parmi les trois, le christianisme, après saint Paul, exècre la chair, la sexualité et l’ici-bas. Son idéal est l’abstinence – et rejoindre l’au-delà au plus vite. Mais il a su entrer progressivement dans le siècle en s’émancipant de l’Eglise, ce modèle du parti communiste selon Lénine. Aujourd’hui, la foi chrétienne peut être militante, elle est surtout intime, ne mélangeant pas Dieu et César, selon les mots du Christ. Rien de tel en islam, croit-on ; or c’est faux selon les historiens de la revue L’Histoire, aux musulmans de retrouver les interprétations historiques de leur religion qui permette de s’adapter au monde sans chercher à le convertir en ce qu’ils voudraient qu’il fût, avec l’intolérance de l’orgueil – ce péché capital. L’Ancien testament, à l’origine des trois religions monothéistes, commande d’aimer son prochain comme soi-même – mais pas seulement le prochain dans la même foi : cela est ethnique, xénophobe, raciste ; cela exclut les autres, tous ceux qui n’ont pas la même foi. La seconde table de la Loi offerte à Moïse par Jéhovah en haut de la montagne, commandait « tu ne tueras point » ! La dérive de l’islam est-elle à ce point mortifère qu’elle en arrive à adorer l’inverse du commandement divin ? Les islamistes seraient-ils voués à Sheitan plutôt qu’à Allah ?

Islamisme n’est pas islam

Les Juifs ont eu leur Merah, les bobos leur Bataclan, les flics leur Kouachi, les catholiques leurs attaques d’églises, (à Rouen, à Nice), les journalistes leurs martyrs Charlie, les profs leur saint Paty… Faudra-t-il que les « associations » et les extrémistes de gauche soient touchés à leur tour pour qu’ils prennent enfin « conscience » de la réalité ? De place en place, tous les groupes en France sont victimes du fanatisme islamiste. Une dérive radicale et politique de l’islam, une secte particulière qui veut s’imposer ici-bas hors son lieu de naissance géographique et historique. Les islamistes sont les ennemis du genre humain – sauf des convertis à leur fanatisme. C’est un mécanisme habituel à toute secte que d’exclure tous ceux qui ne pensent pas comme eux et d’en faire des sous-humains à éradiquer par le fer et par le feu sans rémission possible. Ainsi des cathares sous l’Inquisition, des huguenots sous le roi catholique, des catholiques pour les dominants protestants irlandais, des Arméniens pour les Turcs, des koulaks pour les lénino-staliniens, des Juifs pour les nazis, des Palestiniens pour les Israéliens, des citadins pour les polpotistes, des Hutus pour les Tutsis, des Rohingyas pour les Birmans, des Tibétains, des Ouïgours ou des démocrates pour les Chinois, de la gauche « liberal » pour les trumpistes républicains, et ainsi de suite. Quand comprendra-t-on, en France, que l’islamisme n’est pas tout l’islam – même s’il en fait partie – et qu’il faut le combattre aussi résolument que l’antisémitisme ou le racisme ? Car le commun de tout cela est la HAINE des autres, l’anti-fraternité affirmée.

Laïcité n’est pas droit de blesser

Mais il faut noter que la « laïcité » devient chez certains une quasi-religion, comme notre époque aime à en créer, tels l’écologisme ou le féminisme. Laïcité signifie neutralité, pas imposer sa propre loi au détriment des autres. C’est ainsi que répéter des caricatures de Mahomet alors que l’on sait pertinemment que cela va déclencher l’ire des musulmans (pas tous intégristes), peut s’apparenter à de la provocation, voire à une incitation à la haine (religieuse ou raciale) : en ce sens, certains gauchistes n’ont pas tort. L’antisémitisme est condamné, pas l’anti-islam – bien que les Arabes soient des sémites. Ce pourquoi il faut soigneusement distinguer l’islam comme religion de l’islamisme comme dérive sectaire politique. Le professeur Paty, dans son cours, a-t-il pris soin de neutralité en évoquant la liberté d’expression ? A-t-il montré en même temps que celles de Mahomet des caricatures du pape, du grand rabbin, des patrons et des écolos, des bourgeois et des féministes ? C’est cela la neutralité laïque, pas taper seulement sur les plus ridicules. Seule la comparaison, la mise en équivalence, permet de neutraliser la charge passionnelle de l’objet d’étude pour le soumettre à la raison. La distance est indispensable pour démonter le mécanisme de la caricature, de la moquerie, du rire qui libèrent parce qu’ils font réfléchir. Ainsi la caricature de l’islamiste qui « se fait sauter en public » est-elle plus profonde que la copulation affichée ne parait car il y a un orgasme de tuer, une montée au septième ciel de se prendre pour Dieu lui-même ici-bas.

Le droit contre le fait

Le simple principe de précaution – inscrit dans la Constitution et si souvent revendiqué par ailleurs – DOIT être appliqué contre l’islamisme et les islamistes. N’en déplaise aux naïfs qui croient au bon sauvage, aux idéologues qui croient les musulmans victimes, forcément victimes, et aux gens-de-gauche issus de la candeur chrétienne pour qui il faut toujours tendre la joue gauche et battre d’abord sa coulpe.

Que faire de raisonnable ? être vigilant envers ceux qui tiennent des propos sur les réseaux ou en public, ne tolérer aucun écart à l’obligation de débattre – de tout – ni laisser errer l’idée de lois « supérieure » aux lois fondamentales de la République. Mais aussi ne pas encourager l’islamisme en traitant ses adeptes en pauvres victimes. Si les immigrés algériens, maliens, pakistanais, tchétchènes, tunisiens sont venus en France, n’est-ce pas pour l’aura de liberté et de prospérité d’un Etat-providence ? Il ne faut pas vanter « le paradis français » ni « l’entreprise France » si l’on n’est pas capable d’intégrer et de développer chacun de ceux qui frappe à la porte. Intégrer signifie aussi ne pas offenser volontairement par la répétition de caricatures qui blessent. Or les postulants à l’intégration sont trop nombreux : il faut donc plutôt les aider à rester dans leurs pays respectifs plutôt que d’exporter la guerre avec l’armée française au Mali, en Libye, en Irak, en Syrie – ou des armes. Donc ne pas soutenir inconditionnellement les Etats-Unis belliqueux et éviter la lâcheté diplomatique au nom des intérêts trop étroitement économiques : la fermeture temporaire des frontières européennes à la Turquie serait un signe majeur pour faire baisser d’un ton le vaniteux qui ne se sent plus.

Une population ne peut guère intégrer plus de 10 à 12% d’allogènes à la fois sans se sentir déstabilisée. Pourquoi le dénier sans cesse ? Combien de morts faudra-t-il en « victimes collatérales » pour obéir à ce Grand principe inique qu’il faudrait accueillir sans conditions toute la misère du monde ? Pourquoi ne pas dire que les banlieues immigrées ne sont pas uniquement ces ghettos délinquants que les médias pointent mais des sas favorisant l’intégration ? Qu’a donc fait d’efficace pour la sécurité l’ineffable Hollande qui se mêle aujourd’hui de donner des leçons ? Si le droit est un obstacle, il faut le changer. S’il est mal appliqué, qu’on s’en donne les moyens. Si les « droits de l’Homme » et la Cour européenne empêchent, redéfinissons ces droits correctement.

Les droits de l’Homme ne sont un obstacle que pour ceux qui ne veulent surtout rien faire

L’article 2 de la Déclaration des droits n’évoque-t-il pas l’intégralité de ces « ces droits (qui) sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression ». Oui, « la sûreté » est un droit de l’Homme, vous avez bien lu. Et les « droits de l’Homme » ne sont-ils pas soumis au temps de guerre ? Or l’islamisme a déclaré la guerre explicitement, et il ne cesse de tuer. Traitons ses combattants en ennemis de guerre et non en citoyens ayant tous les droits.

Rappelons que les islamistes ne sont que quelques milliers répertoriés en France et que les quelques 10 à 12% de musulmans français ou résidant sur le sol français ne sont pas tous islamistes, loin de là. Des voix commencent à s’élever chez les croyants en l’islam qui n’ont aucun problème avec la République. Ils sont trop timides par peur des représailles de leurs « frères » radicalisés mais ils existent. Qu’attend-t-on pour expulser vers la Turquie, si nationaliste et grande gueule, les islamistes du parti du président qui prêchent encore dans les mosquées ? Pourquoi devrions-nous tolérer la haine en notre propre sein ? La fermeté d’action et l’équanimité des propos sur les valeurs de notre pays sont les seuls remparts à la force, Munich nous l’a amplement montré, même si la gauche a préféré se coucher en 40 sous Pétain.

« Art. 5 : La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société », dit la Déclaration des droits de l’Homme (préambule de notre Constitution). Alors quoi ? « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, dit Sénèque. C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles » Lettres à Lucilius, Livre XVII, Lettre 104.

Osons donc !

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Fatale erreur !

Le logiciel du gouvernement Macron bogue : sur l’écran de l’actualité s’inscrit cette mention bien connue : Fatal Error ! Les librairies sont en effet fermées par décision administrative pour cause de Covid-19. On devrait plutôt fermer Internet et les réseaux pour cause de contamination islamiste, ce serait plus sain.

Les livres ne sont pas considérés comme des « produits de première nécessité » – en revanche les ordinateurs, les smartphones et les baladeurs le sont ! C’est du grand n’importe quoi des ignares de bureau. Pire : sous prétexte de concurrence « faussée », les rayons des grandes surfaces qui vendent du tout culturel sont forcés à fermer. Même là, pas de livres pour les clients ! Au moment où les écoles restent ouvertes et « obligatoires », empêcher d’acheter des livres est un non-sens absolu.

Je comprends que la contamination galopante soit une préoccupation de santé légitime. Mais pourquoi fermer les librairies alors que les cosmétiques, l’électronique et la bouffe sont autorisées ? Va-t-on se contaminer plus encore en allant au rayon d’à côté dans le même magasin, ou dans la librairie du coin où il y a moins de monde qu’à la boulangerie où dans le métro « autorisé » à travailler ?

La précipitation gouvernementale montre une chose qui ne sera pas oubliée : la « seconde vague » annoncée n’a absolument pas été préparée. On a laissé faire « les jeunes » et leurs fiestas, les vieux et leurs mariages, baptêmes, enterrements, les mûrs leurs « réunions » d’entreprise, d’association, de culte ou de copains. Il ne fallait surtout pas toucher aux sacro-saintes « vacances » avec l’hédonisme qui va avec, les déplacements de masse et les frotti-frotta y afférents. Depuis, le « déconfinement » a accouché d’un minable couvre-feu qui n’a pas couvert grand-chose (les fiestas se sont déroulées en privé, à huis-clos et toute la nuit). Il aurait fallu agir avant. Tout le monde le savait. Personne n’a osé.

Jupiter en son Olympe décide tout seul. Il dépend d’un aréopage de « scientifiques » en conseil qui crient haro après avoir crié tant d’autres choses, du haut de leurs « compétences » : que les masques ne servaient à rien, que l’été allait voir disparaitre la pandémie, que les hôpitaux pourraient faire face, que les tests allaient tout régler, que « le » vaccin était imminent… Sauf que « le système » ne suit pas parce que trop centralisé, hiérarchisé, attendant les ordres, ne proposant aucune initiative de terrain. Et que la solitude du pouvoir de la Ve République, héritage militaro-catholique romain, rend les conseillers du prince inefficaces parce que larbins et le sommet inaccessible à tout ce qu’il ne désire pas entendre. Nous sommes loin de la décentralisation allemande, suisse, espagnole, italienne, américaine ou même anglaise !

Alors on ferme. Style guichet de prison. Vous êtes condamnés. J’veux pas l’savoir ! Castex en vortex : obstiné jusqu’à être borné.

Les livres ? Un luxe pour intellos. Y a Internet, ça suffit bien. Pour les ignares vautrés dans l’économisme, le livre n’est qu’un produit à vendre comme les autres. Je connais l’économie et la mentalité économiste : Macron en est un pur produit. Ce qui ne se calcule pas n’existe pas, ce qui ne rapporte pas n’est que fumée. Le pain et les jeux oui – mais la culture non. Ça sert à quoi ?

Eh bien, cher président (des banques et des grandes entreprises plutôt que des Français), la culture ça sert contre le terrorisme des incultes qui croient agir à la place de Dieu. Les livres permettent de balayer toute cette rhétorique à prétexte religieux avec les grands auteurs comme Molière (Tartuffe) ou Voltaire (Traité sur la tolérance), avec les chercheurs (les vrais, ceux qui publient, pas ceux qui bavassent à la télé). Les livres permettent de réfléchir au lieu de suivre les plus grandes gueules, d’étudier au lieu de dire n’importe quoi, de devenir plus sage au lieu de moutonner avec la foule des « réseaux ».

Malgré la tendance générale réformiste qui me plaît chez En marche, cette réduction à l’économisme me débecte. Ah, ils sont loin les de Gaulle, Pompidou, Mitterrand et Giscard, qui lisaient des livres, qui écrivaient des livres, qui soutenaient le livre, qui aimaient la compagnie des auteurs ! La France a rayonné dans le passé par sa culture et notamment par sa littérature et par sa pensée politique. Plus aujourd’hui.

On voit pourquoi : le réformisme économiste ne jure que par les nouvelles technologies qui font « jeune », par l’hédonisme flemmard de se bourrer les oreilles de « musique » à la mode ou de films venus des Yankees. Le livre ? Même l’école démissionne : ça prend la tête. D’où les têtes mal faites qui n’agissent que sur l’émotion, dans le seul immédiat, via les réseaux tribaux offerts par l’électronique. Réfléchir ? Ça va pas ! Pavlov oui, Tchékhov non : c’est ça l’économisme – le pire hier du communisme, le pire aujourd’hui du réformisme.

Au moment où le monde entier tourne la tête vers la France et son martyr Paty, mort pour l’Ecole ; au moment où l’immigration incontrôlée montre combien passoires sont les frontières qui définissent le citoyen et les droits ; au moment où l’on cherche dans la patrie des droits de l’Homme et de la pensée des Lumières un sens… il n’y en a pas. Le livre est interdit : moins « de première nécessité » qu’un paquet de lessive (autorisé). Et un boulevard est ouvert aux GAFAM du pays de Trump pour qu’ils déversent leurs fausses informations malveillantes à guichets ouverts sans contradiction, et se fassent plein de fric sur nos données concédées gratuitement.

La France a perdu son âme. Une sacrée Fatale erreur !

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La Nuit de Varennes d’Ettore Scola

20 juin 1791, c’est l’été, déjà les moissons battent leur plein dans l’est de la France. Le roi Louis XVI, sa femme Marie-Antoinette et ses deux enfants, Madame Royale et le Petit mitron futur Louis XVII déguisé en fille, s’enfuient nuitamment du palais du Louvre vers la frontière allemande. C’est le basculement d’un monde, le passage de la vieille monarchie héréditaire de droit divin fondée sur la naissance à un monde nouveau (titre italien du film), démocratique et égalitaire. La fuite du roi est le constat d’un compromis impossible : ou le roi règne, ou il s’efface.

L’originalité du film, tiré du roman de Catherine Rihoit, La Nuit de Varennes ou l’Impossible n’est pas français, est d’aborder l’événement par les marges. Cet éclairage indirect par des témoins, des voyageurs, des paysans et des écrivains souligne les reliefs. On ne voit point le roi, seulement son apparence : les souliers à talons hauts dans l’auberge où il est arrêté, le costume de prestige qu’il aurait dû porter pour la revue des troupes à Montmédy. Le roi n’est qu’un décor symbolique, ; la personne de chair ne compte pas. Il est d’ailleurs indécis et lâche, selon ce qu’on dit ; il sera digne sous la guillotine. En attendant, à quoi sert-il ? Le peuple a pris le pouvoir et Marat tonne contre les traîtres et les complots. Le roi n’est qu’un otage pour sauver les apparences de l’unanimité du peuple : c’est bien l’Assemblée seule qui gouverne, écartelée entre factions, et pas le peuple. Elle est elle-même de plus en plus « guidée » par une faction au détriment des autres, ladite faction de plus en plus soumise au chef qui émerge en elle – ce qui donnera la Terreur – mais « le peuple » ne le sait pas, éternels gilets jaunes jamais futés qui braillent mais ne se mouillent pas, faute de savoir, faute de vouloir.

Nicolas Edme Restif Restif de La Bretonne (Jean-Louis Barrault) est un fils de métayer de l’Yonne, typographe et graphomane qui publie des œuvres autobiographiques érotiques tout en poursuivant des Nuits de Paris en son temps. Il a 57 ans lorsque le roi fuit, de nuit, et il est requis involontairement pour porter un mystérieux paquet à la voiture d’une comtesse qui part à minuit en berline. Cela intrigue le fouineur et il part suivre la voiture par la berline des Messageries royales vers Metz. Mais le coiffeur de la grande dame, le précieux inverti Monsieur Jacob (Jean-Claude Brialy) presse le cocher de fouetter tandis que Restif bavasse ici et là au lieu de se précipiter pour acheter son billet. Il doit louer un cheval de poste pour tenter de rattraper la diligence.

Il rencontre en chemin Giacomo Casanova (Marcello Mastroianni), immortel auteur d’une Histoire de ma vie, qui voyage incognito sous le nom de comte de Seingalt et rejoint la Bohème pour y reprendre son office de bibliothécaire du comte Joseph Karl von Waldstein. Pour lui, qui a connu le monde, la cour et les grands, la vie est un théâtre que les jeunes corps égaient. A la fin de sa vie, à 66 ans, il ne peut plus jouir comme avant et regarde le monde et les femmes d’un œil détaché des sens. Il prend Restif dans sa désobligeante – voiture à deux places inconfortable et cahotante – parce que le chroniqueur maladroit est tombé de cheval. Ils lient connaissance, ils s’admirent mutuellement, ils échangent leurs pensées sur le monde qui finit.

Restif rattrape la berline des Messageries et Casanova s’amuse à ordonner qu’on la double ; il est primesaut et joue comme un gamin. Au relais, Restif prend sa place dans la diligence malgré le coiffeur. Un peu plus loin, il croise Casanova dont la désobligeante est cassée et l’invite à venir le rejoindre jusqu’au prochain relais, le temps de la réparation. La comtesse de La Borde (Hanna Schygulla), qui s’intéresse à Restif et à ce qu’il raconte du mystérieux comte de Seingalt, ordonne à son coiffeur marri de rester sur la route à surveiller les bagages. Tous se sont faits eux-mêmes, établissant leur place au soleil dans la société malgré les déterminismes de naissance (le père de la comtesse fabriquait de la bière). Ils n’accusent pas les autres de leurs malheurs, ils prennent l’initiative de trouver le bonheur.

De relais en auberges, Casanova bâfre et se fait draguer par les donzelles de la voiture… et par le coiffeur, sa réputation lui offrant un boulevard. Mais il est fatigué et vieilli, et se contente d’en sourire. La comtesse se fait agresser par un mendiant en rut et est terrorisée ; elle a peur de ce monde hostile où l’homme est un loup pour l’homme et surtout pour la femme, et où les bas instincts resurgissent, inopprimés (il est interdit d’interdire). Ce nouveau monde populacier qui vient n’est pas le leur. Sur le passage des Messageries, les paysans à demi nus qui coupent le blé se moquent de la politique de Paris et n’ont de plaisir qu’à regarder l’étudiant (Pierre Malet) baiser sur l’impériale la camériste noire de la comtesse. Elle est prénommée évidemment Marie-Madeleine comme la pute repentie qui baisa les pieds du Christ (Aline Messe) ; il faut voir une allusion malicieuse à la grande prosternation envers la Révolution, nouveau dieu sur la terre qui exige de se faire pardonner sa compromission avec l’Ancien régime désormais honni.

Casanova regrette que les faquins se haussent du col malgré leurs inculture et leur incapacité. Ils veulent gouverner mais ne savent rien, donc se confient au premier venu à grande gueule et imposent par la terreur leur « volonté du Peuple » déifié qui ne tolère aucun écart. Ainsi sont les bêtes, qui suivent la horde et lynchent quiconque ne plaît pas à leur guide. En témoigne le garde national envoyé de Paris qui, les bottes sur la table devant des paysans de province soumis, dicte ses ordres à une fille qui sait écrire… Donnez-leur un petit pouvoir et ils se sentent immédiatement au-dessus des autres, investis d’une mission quasi divine.

Restif observe, objecte, note. Tandis que l’industriel Wendel (Daniel Gélin) se désole des grèves des ouvriers, tout juste interdites par la loi Le Chapelier, Thomas Payne l’américain (Harvey Keitel) dit comment cela se passe dans son pays, que tout repose sur la prospérité de chacun donc sur le commerce entre tous, et que « la politique » n’est pas le principal. Ce n’est pas d’elle que surgit le bonheur mais de l’activité personnelle : le bon gouvernement est celui qui offre les possibilités, pas celui qui fait le bonheur des gens à leur place.

Survient alors la nuit de Varennes où Louis XVI, déguisé en bourgeois mais occupant une berline énorme reconnaissable entre toutes avec ses six chevaux de trait, est reconnu par le maître de poste Drouet (Yves Collignon) au relais de Sainte-Menehould. Le portrait du roi orne en effet les assignats. Il ameute les gardes nationaux tandis que des ordres parviennent de Paris à chevauchées forcées depuis que l’on a constaté, à sept heures du matin, l’absence du roi et de sa famille au Louvre. Le roi est arrêté à Varennes-sur-Argonne en raison de la bêtise et de l’impéritie du marquis de Bouillé qui devait prévoir un détachement mais a donné des contrordres ineptes. Un signe de plus de la déliquescence du monde ancien, incapable de s’organiser.

Le film se termine comme il a commencé par la Commedia del arte d’une troupe italienne ancrée sur une barge sous le pont Saint-Michel. La politique est un spectacle dans lequel les figurants sont des marionnettes : le roi symbole, l’étudiant forcément révolutionnaire, le politicien toujours avide de pouvoir, la femme réputée intrigante, le peuple en masse de manœuvre imbécile, crédule et manœuvrable à merci via les rumeurs et les grandes peurs diffusées par les réseaux sociaux d’époque. Restif émerge sur le quai Saint-Michel en 1992 – deux siècles après la terreur – comme si rien n’avait changé de la comédie humaine et du spectacle politique français entre hier et aujourd’hui – sans que les gens connaissent plus le bonheur. Car ils l’espèrent toujours du gouvernement et jamais d’eux-mêmes.

Un grand film avec deux monstres sacrés : Barrault et Mastroianni.

DVD La Nuit de Varennes, Ettore Scola (Il mondo nuovo), 1982, avec Jean-Louis Barrault, Marcello Mastroianni, Jean-Claude Brialy, Gaumont 2010, 2h27, standard €16.26 blu-ray €16.99

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Bernard Clavel, La lumière du lac

Ce roman est le pendant de lumière du précédent voué aux ténèbres, La saison des loups déjà chroniquée. Le personnage principal n’est plus Matthieu le chauffeur, pendu pour avoir choisi la soumission au lieu de la liberté, mais Bisontin, compagnon charpentier qui mène les fuyards de la Comté ravagée par la guerre et la peste vers l’asile du canton de Vaud. La forêt laisse place au lac, le catholicisme doloriste au christianisme généreux.

Mais une fois de plus surgit un personnage clé, une sorte de prophète du Bien comme dans le précédent tome. Ce n’est plus un prêtre jésuite qui incite à souffrir ici-bas pour se racheter au-delà mais un médecin conquérant prénommé Alexandre qui se rachète ici-bas pour avoir laissé mourir son fils par désir de fuite. Tous deux ont les mêmes yeux illuminés et la parole ensorceleuse ; tous deux captivent les foules et sont suivis dans leur mission ; tous deux meurent à la fin, rappelés au ciel comme on croit. Cette fois, il ne s’agit plus d’enterrer les morts mais de sauver les enfants qui sont la vie, l’avenir.

Nous sommes en hiver 1639 et la petite troupe de pionniers en chariots bâchés qui quitte la Comté arrive à Morges épuisée. Ils se sont battus contre le froid et la bise, ont perdu un chariot dans un virage à cause de la glace et deux hommes tandis qu’un autre est blessé. Ça gronde dans la troupe, portée par facilité à chercher un bouc émissaire aux malheurs qui frappent. Deux clans se forment, comme par hasard les paysans et les artisans. L’auteur se situe résolument du côté de ces derniers, plus évolués et moins attachés à la glèbe, ouverts sur le monde et sur l’esprit industrieux. Comme s’en rend compte le compagnon Bisontin, « ma patrie est mon métier » plus qu’une terre précise. Les paysans quittent les artisans et tout s’arrange.

Bisontin-la-Vertu, de son nom de compagnon charpentier, parvient à trouver du travail auprès d’un bourgeois de la ville qu’il connait déjà et qui l’apprécie. Ce n’était pas gagné car les Vaudois ferment les portes aux étrangers par crainte de la peste qu’ils apportent. La quarantaine est obligatoire dans un village abandonné à demi ruiné, puis dans une cabane d’une forêt à essarter où même petit-Jean, 7 ans, coupe des fagots. Le travail libère et chacun trouve à s’employer, justifiant sa pitance et sa présence.

Jusqu’à ce que le destin (la main de Dieu pour ceux qui croient) fasse retentir la nuit de cris d’enfants et d’aboiements rageurs de chien : dans l’hiver glacé, les loups ont faim. Ils attaquent des voyageurs en chariot bâché. Les forestiers se précipitent et mettent en fuite les cinq loups qui ont amoché le chien, mordu la jument et terrorisé les enfants. Alexandre Blondel est médecin et a recueilli des petits abandonnés dans les ruines de leurs villages incendiés, sous les cadavres de leurs parents morts. Il a aussi pris soin de Julie, fille de 16 ans qui en paraît 13, violée et reviolée par les soudards, et désormais enceinte d’on ne sait qui. Le guérisseur, éperdu de la perte de son petit David qu’il aurait pu sauver s’il avait cherché un peu plus dans les ruines de sa propre maison, se donne pour mission christique de sauver tous les enfants du monde.

Il va dès lors s’employer à faire passer les bébés et les éclopés vers le Vaud, embobiner la ville de Morges et ses échevins, faire adopter ses protégés par les mamans qui ont perdu un enfant. Il est fou, il est saint, c’est un sauveur qui donne du sens à la vie de la vieille fille Hortense comme du contrebandier Barberat, du sens à Marie et Bisontin, à Pierre et Julie. C’est poignant, dans la nature hostile, avec le ciel reflété dans le lac comme un regard de Dieu ici-bas. Nous sommes dans la tendresse humaine et un nouveau monde commence, à la lumière du lac.

Bernard Clavel, La lumière du lac – Les colonnes du ciel 2, 1977, Pocket 1997, €2.99

Bernard Clavel, Œuvres tome 4 – Les colonnes du ciel et autres écrits, Omnibus 2004, 1080 pages, €49.81

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Les enfants d’Alte Mira

La rosée, cette nuit, s’est déposée sur les sacs. L’air qui va par coulées intermittentes est chargé d’humidité et sa fraîcheur saisit au réveil, bien qu’il fasse largement au-dessus de zéro. Ce frais ne durera pas. Il nous suffit d’observer les enfants déjà pieds nus, en shorts courts. Quand le soleil se lèvera…

Lentement, le petit-déjeuner est bu et mâchonné, lentement les affaires sont remballées, les sacs refermés. Les uns et les autres commencent à s’agiter de plus en plus, de plus en plus vite, émergeant de la glu du sommeil. Ce n’est pas que nous soyons pressés, l’étape d’aujourd’hui est prévue courte. Mais l’effet de groupe joue à plein ; personne ne veut être le dernier à enfiler ses chaussures, boucler son sac, chercher à la fontaine de l’eau pour sa gourde. Sur les crêtes en face le soleil souligne les reliefs. Aiguilles et pics, blocs et mesas, ce chaos volcanique éructé des profondeurs et brutalement figé au froid de l’air s’est immobilisé pour des millénaires.

Sur le chemin, nous longeons un pressoir de cannes à sucre, un trapiche. Il n’est pas en fonctionnement, mais Xavier nous explique qu’un joug entraîne trois cylindres verticaux entre lesquels on enfile les cannes. Happées par la vis, celles-ci expriment leur jus frais, qui est récupéré en tonneau au-dessous. Il est laissé à fermenter cinq jours avant d’être distillé en alambics pour produire le grog, ce nom local du rhum brut venu du vocabulaire marin international.

Nous poursuivons le tour du village, étagé sur les flancs de la vallée. Un vieux nous invite à nous asseoir et à discuter un moment. Il a travaillé au Luxembourg jadis et parle français. Il a été ensuite marin, a visité plusieurs pays. Il est revenu chez lui finir ses jours, s’établir et faire dix enfants. Les aînés ont déjà émigré au Portugal, en Espagne, en Hollande, d’autres sont restés dans les îles mais se sont installés en ville. Ne restent que les plus jeunes qui sont là, de 3 à 17 ans. Les garçons portent les cheveux ras et la casquette à la mode américaine ou des dreadlocks rasta avec la nuque rasée. Les plus grands ont la boucle d’or des marins à l’oreille. Toute la panoplie pour paraître moderne, dans le vent et branché sur la planète. Eternelle question d’identité des adolescents. Ils sont timides et ne nous adressent pas la parole, mais nous dévorent des yeux pour apprendre comment « on doit » être. Plus loin, une vieille dame nous entreprend, à qui il ne reste qu’une seule canine à sa mâchoire. Elle nous dit qu’elle est pauvre, qu’elle a eu plusieurs enfants, mais que ses filles sont mortes. Restent deux petits garçons qui nous regardent, indifférents. Ce sont ensuite deux gamins portant une grosse balle de foin sur la tête qui nous lancent le rituel « comment tu t’appelles » dû à tous les touristes qui passent ici, la majorité français et randonneurs comme nous.

Nous descendons la piste pavée jusque dans le canyon vers la ribeira Alte Mira pour pique-niquer sous un grand arbre. Trois enfants sont assis et nous regardent faire. L’un d’eux, au teint plus clair, est robuste et lumineux. Son teint, ses yeux, son sourire, tout en lui irradie comme un dieu grec. Il est heureux et avide de vivre. Le voir apporte de la joie, sa santé est communicative. D’autres gamins ne tardent pas à les rejoindre et ce sont bientôt une vingtaine de personnes, enfants de tous âges et quelques adultes, garçons et filles, qui s’installent en face de nous et nous observent exister. Quelques « comment tu t’appelles » pour se faire remarquer, mais surtout le plaisir d’être là et de regarder.

Le vent, qui s’est levé à nouveau, fait chanter les feuilles de canne à sucre derrière nous, tandis que nous cherchons individuellement ou par couple un endroit plat pour la sieste. Une maman est fière de ses enfants, elle pousse sa petite fille à aller demander à chacune et chacun d’entre nous « comment il s’appelle ». Son prénom à elle est Saïda. Ses cheveux ne sont pas crépus, non plus que ceux du garçon, son frère, que la maman lisse amoureusement avant que cela ne finisse par agacer. Le petit a des reflets châtains dans sa chevelure et de grands yeux noirs, pas plus de chaussures que les autres. A voir le gavroche se rouler à plat ventre sur les cailloux, se frotter le dos au rocher, puis étreindre un copain, on le sent tout de plain-pied avec la nature, ses instincts et les êtres.

Deux fillettes invitent Chantal et Martine « voir chez elles » au village un peu plus haut. La moitié du groupe les suit, visite le village, regarde les photos, rencontre les grands-mères et les petits frères et sœurs. Lorsqu’elles sont de retour, les fillettes se sont fait belles ; elles ont ôté leurs oripeaux pour passer des robes colorées, ont pris leur poupée à la main, pour nous faire honneur et tenter une photo. Certains garçons, sur l’instigation de leurs mères, se sont changés aussi, un 12 ans qui revenait de l’école et le gavroche de tout à l’heure. Il porte maintenant un bermuda fait d’un vieux pantalon coupé et un maillot de foot aux bandes verticales bleu et jaune.

Nous nous enfonçons dans la gorge qui doit déboucher sur la mer… J’aime ce paysage des gorges, toujours un peu mystérieux, avec un ruisseau au centre qui roule sur les cailloux. Grâce aux pluies d’octobre dernier il n’est pas à sec. De temps à autre des aiguilles de basalte coupent la falaise, déchiquetant un peu plus le paysage. Il fait frais. Quelques filets d’eau coulent en cascade sur la paroi et rendent la roche luisante comme de l’étain poli. Pas un bruit. Nous allons trop loin, revenons sur nos pas, retournons, rebroussons à nouveau chemin. Xavier ne sait plus où il faut prendre le sentier pour remonter sur le plateau. Nous finissons par découvrir une sente de chèvres pour rejoindre la route plus haut, et le village. Celui-ci est bâti en bord de falaise, ses champs cultivés en terrasses alentour. Nous grimpons deux étages de la maison où nous allons coucher pour rejoindre le toit plat. Il est plus étroit et moins isolé du village qu’hier soir.

Le vent coulant s’est fait trop frais et nous dînons à l’intérieur. Le traditionnel ragoût, ce soir, est au thon. Même composition de légumes qu’hier, même temps de cuisson. Le poisson, n’étant pas une vieille poule, est trop cuit. Mais les parfums se mêlent avec la même étrangeté. A la nuit tombée, la seule télévision du village est sortie de l’école et installée dans la rue. Le spectacle est public et chacun s’agglutine en cercle devant le poste. Les vieux et les vieilles ont sorti leurs chaises et ne regardent l’écran que du coin de l’œil, en continuant à discuter. Les adolescents sont debout, en groupe. Les enfants sont assis en tailleur, serrés les uns contre les autres, béats et silencieux.

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Les Valeurs de la Famille Addams de Barry Sonnenfeld

La famille loufoque aux valeurs inversées refait surface après un premier opus très réussi. Morticia (Anjelica Huston) et Gomez (Raúl Juliá) ont un troisième enfant, un garçon prénommé Puberté (Kaitlyn et Kristen Hooper). La sœur aînée et le frère, Mercredi qui ne rit jamais (Christina Ricci – 12 ans) et Pugsley en lourdaud (Jimmy Workman – 12 ans), en sont naturellement jaloux, croyant que l’arrivée d’un nouvel enfant fera mourir l’un d’eux. Ils cherchent donc à le tuer, dans la meilleure tradition des aînés : ils le jettent du haut du toit, lui mettent le cou sous la guillotine, tentent de l’écraser d’une enclume. Mais rien ne fonctionne, le bébé déjoue tous les pièges en souriant sous sa (déjà) petite moustache.

Les parents veulent détourner leur attention en engageant une gouvernante mais les enfants les épuisent l’une après l’autre, jusqu’au jour où paraît Debbie (Joan Cusack), blonde cruelle et poitrine pigeonnante qui ne se laisse pas marcher sur ses hauts talons. Elle est connue dans le pays sous le nom de Veuve noire car elle a épuisé sous elle plusieurs maris, comme par hasard riches : un chirurgien, un sénateur… Sans jamais se faire prendre. Debbie n’est pas débile et, si elle reste dans le manoir lugubre avec ces gosses d’enfer, elle vise la fortune de l’oncle, prénommé Fétide (Christopher Lloyd) tant il est repoussant. Mais il a le coffre empli de titres, d’actions et d’obligations – et même une mine d’or.

Debbie veut convoler en justes noces avec le richard et, pour cela, se débarrasser des mômes qui la surveillent et percent son jeu. Elle intrigue auprès des parents pour leur faire croire que leurs rejetons veulent prendre un peu l’air, et les Addams mettent les deux préados dans un camp d’été pour gosses de riches. C’est l’enfer sous les bonnes intentions. Le film est tout entier dans l’inversion des valeurs : ce qui est « bien » s’avère très mal et ce qui paraît « mal » est nettement meilleur malgré les apparences. C’est ainsi que l’individualisme est honni dans le camp où toutes les petites filles entraînent tous les petits garçons (réputés moins avancés) à se soumettre aux règles de la camaraderie et du partage. On chante, on danse, on niaise. La seule activité sérieuse est le canoë, encore le canoë. Les deux animateurs sont des caricatures du politiquement correct et de l’optimisme de rigueur aux Yankees et le camp est perçu comme un camp de rééducation, voire de redressement. La « maison du bonheur » est le cachot, joli comme chez Disney, où les enfants punis sont isolés et nourris de films à l’eau de rose pour les faire réfléchir.

Ce qu’on ne peut empêcher, on le contourne. C’est ainsi que la tête pensante des rebelles, Mercredi, s’efforce de jouer le jeu pour mieux le subvertir. Elle accepte de jouer Pocahontas dans la scénette qu’a inventé le stupide animateur pour la fête du camp devant les parents. La chipie de service jouera naturellement la colon venue (en force) « partager » la dinde de Noël (piquée aux Indiens sur leur propre territoire). Mercredi à la tête de sa bande de nazes, tous les non WASP – blancs, anglo-saxons, protestants – déguisés en sauvages avec plumes sur la tête et torse nu sous le plastron, commence par réciter le texte puis déclame le sien : les gentils colons sont de méchants envahisseurs, le partage n’est que de la prédation déguisée, et ainsi de suite. Les « natifs » renversent la table, attachent la gentille colon au poteau et boutent le feu aux cabanes. Un grand moment d’anthologie.

Mercredi en profite pour séduire sans le vouloir un garçon juif qui préfère lire et que ses parents ont forcés à venir au camp s’initier à la sociabilité. Il sera invité au mariage de Fétide et Debbie, puis aux retrouvailles après que Debbie ait tenté de tuer par trois fois sans succès son encombrant mari très amoureux. A la question de savoir si une épouse peut aimer son époux, Mercredi avoue qu’elle chercherait à le tuer – mais sans se faire prendre. Tout est sens-dessous et c’est le ressort principal des gags. Un gentil divertissement.

DVD Les Valeurs de la Famille Addams (Addams Family Values), Barry Sonnenfeld, 1993, avec Anjelica Huston, Raul Julia, Christopher Lloyd, Joan Cusack, Christina Ricci, Paramount Pictures 2001, 1h30,  €9.99

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Premiers pas sur les chemins du Cap Vert

La piste part d’un village aux quelques maisons. Elle sera tout au long un véritable sentier pavé de cubes bien taillés et très jointifs. Du beau travail, financé par les gouvernements de Lisbonne lors des famines locales, jadis. S’étendent à la sortie du village des cultures en terrasse de pommes de terre et maïs, et autres végétaux inconnus à nos yeux.

Des ânes très chargés de tiges de maïs sont menés par un garçon dépenaillé. Il nous salue d’un signe de tête, beau dans sa nature. Nos pas nous mènent à une grande descente dans le rio, suivie aussitôt d’une rude remontée.

La montagne se découpe en flèches et clochetons sur notre horizon. Le basalte s’est figé en aiguilles que l’érosion n’a pas entamées. Certaines sont comme des lames plantées verticalement, d’autres rappellent les pignons de maisons écroulées. Nous faisons une pause sous un arbre, allongé sur la pierre, après avoir ri avec une brochette d’enfants.

Un col se dresse devant nous, minuscule fente dans la crête montagneuse. La montée pour l’atteindre est dure, mais l’altitude demeure très supportable aux habitués des hauteurs. Le soleil frappe les nuques tandis que l’air se fait plus rare. Mais le vent nous attend au-delà du col. Il nous prend brutalement d’un grand souffle. Nous nous sentons embrassés, comblés. Les filles n’arborent plus cet air chiffonné, les frustrations disparaissent. Vive le vent ! Passées les deux aiguilles de basalte du col, la redescente est aussi vertigineuse que la montée ; il faut se faire à ce relief particulier, ce volcanisme de pierre dure. La piste va en lacets, heureusement assez larges pour faire se croiser deux ânes. Les pierres qui roulent fatiguent les genoux et je suis content d’arriver à la route. Ribeira das patas, la vallée des canards, semble le nom de l’endroit.

Le village où nous bivouaquons ce soir est à quelques centaines de mètres de là. Nous le traversons sous les saluts des gamins à moitié nus. Nous pénétrons dans une maison, montons deux étages jusqu’à la terrasse, et nous sommes à l’étape. Point de tentes sur l’herbe, mais un duvet à installer sur une terrasse. Un bac de thé chaud attend notre soif, avec du pain d’épices. Le temps de se poser, de se changer, d’installer un peu son sac et sa couche, voici que la nuit tombe déjà. Chacun se cale dans son coin parmi ses affaires, reconstituant son petit château fort avec tours d’angles et pont-levis. Bruits de fermeture éclair, froissements de sac plastiques, odeurs de crèmes pour le visage ou de pansements pour les ampoules. Dans un petit enclos de parpaing sur la terrasse, nos hôtes élèvent des cochons d’inde. Ils couinent et se bagarrent pour quelques grains de maïs, grimpant les uns sur les autres en piaillant pour grappiller la nourriture.

La nuit est franchement tombée. Pour apéritif nous prenons le grog, ce punch capverdien de rhum brut et de mélasse aromatisée à l’orange. Ce soir, c’est une bouteille de la production locale des gens qui nous accueillent. Je l’ai trouvé meilleur que celui du restaurant d’hier, moins sucré et mieux citronné. A la lueur d’une seule bougie vacillante dans les courants d’air nous dégustons un ragoût de poulet aux légumes. Divers condiments donnent ce goût chaud et parfumé qui fait toute la différence ; je reconnais l’ail, l’oignon, la coriandre fraîche. C’est un délice. Pommes de terre et patates douces ont été ajoutées à mi-cuisson, l’ensemble a mijoté longuement. Pour ceux qui sont affamés, du riz blanc est servi à part. Les étoiles se dévoilent, innombrables. Nous sommes presque sous les tropiques ! Je vois Orion juste au zénith. La lune n’est pas levée. Un seul chien aboie de temps à autre. Pour un pays agricole, il y a semble-t-il peu de chiens. Il est vrai que, faute d’eau toute l’année, les bêtes sauvages ne survivent pas et que l’élevage est difficile, sauf peut-être de chèvres. Usés de tant de splendeurs, nous ne tardons pas à nous couler dans nos duvets, le visage levé vers les étoiles.

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Gilbert Cesbron, On croit rêver

Second roman d’un auteur mort en 1979 et déjà oublié car trop catholique social, On croit rêver est écrit en 1943. Il ne sera publié qu’en 1945 et conte, entre Le rouge et le noir et Candide, l’initiation à l’insouciance cupide à la française d’un jeune corse monté à Paris, Bixio.

Le garçon est un Julien Sorel, amoureux d’une fille d’une classe supérieure à la sienne mais plein de ressources pour manœuvrer son bonhomme de père puis pour tirer parti des aléas de la fortune. Il débute comme valet de chambre de Monsieur Jean Despaty, héritier d’un journal du matin qu’il est incompétent à diriger. Il demande à Bixio de donner quinze francs chaque jour au mendiant unijambiste qui passe dans la rue pour lui demander son opinion populaire sur tel ou tel sujet. Bixio voit le parti qu’il peut en tirer et oriente ses réponses. Monsieur Jean en persuade ses rédacteurs, malgré les commissions qu’ils touchent souvent des lobbies pour dire le contraire.

Mais Bixio est amoureux de Marine, la fille du patron, qui l’aime bien mais sans plus. Il doit l’éblouir, la mériter par son talent. Il quitte donc ce bon Monsieur Despaty, sénateur en campagne qui a échoué en Corse puis ministre dans un  gouvernement qui n’a duré qu’une semaine. Il part pour Marseille.

Il ne sait trop quoi faire lorsqu’il observe de riches clients sous la fenêtre de son hôtel, qui entrent et sortent à tout moment pour acheter des paquets de farine chez le boulanger du coin. Intrigué, il va en demander aussi mais on lui donne un autre paquet. Il l’échange à l’étalage et se fait assommer. Le bon boulanger est en réalité trafiquant de cocaïne et toute la bonne société comme les « artistes », toujours prêts à donner des leçons de morale et de vie, viennent se fournir chez lui. Il prend en amitié le blessé par sa faute, qui lui susurre avoir été envoyé par un gros bonnet. Le trafiquant pas futé le prend comme associé. Le temps pour Bixio de comprendre la combine, de repérer les lieux de production, de stockage et d’échange, de prendre quelques photos et de rédiger un papier. Peut-être la Martine le reconsidérera-t-il lorsqu’il sortira son scoop dans le journal de papa ? Sauf qu’il aperçoit à la mairie de Marseille la silhouette de celui que le boulanger lui a désigné comme le grand patron…

Il lui faut donc différer ses révélations, au risque de voir étouffer l’affaire et de se faire descendre. Il va voir son frère à Nice, qui végète dans une agence immobilière où les clients, dans les années 1930, ne se bousculent pas. Il veut faire envoyer des fleurs à Martine mais apprend que les fleuristes sont en grève. Qu’à cela ne tienne, le voilà qui s’improvise fleuriste et, face au syndicat des commerçants qui veut lui faire fermer boutique, fleuriste itinérant sur camions. C’est le succès, qu’il décline en remontant avec son frère sur Paris et essaimant, à chaque étape, sa boutique de fleurs d’une chaîne bientôt nationale.

Fortune faite, il retrouve Martine mais celle-ci le méprise du haut de sa fortune plus ancienne. Bixio s’embarque donc pour l’Amérique tandis que Martine, guignant un marquis mondain qui ressemble à Bixio, se fait rembarrer par le snob qui lui montre qu’elle n’est pas de sa race et qu’elle sent encore trop l’argent durement gagné. Bixio, pendant ce temps, fait la connaissance d’un Antoine, noble désargenté né en 1900 qui a été boy-scout en 14 et aviateur en 17, refaisant fortune à chaque fois qu’il va aux Etats-Unis pour en rapporter une invention que ces balourds de Français adoptent aussitôt parce qu’ils n’y ont pas pensé.

Il y a là quelques pages au vitriol qui restent d’actualité : « J’ai compris, il y a des années, que les Français étaient à la remorque. De quoi ? Du plus facile, donc du pire… (…) La chose que les Français copieront facilement dans deux ans parce qu’elle est facile, abêtissante, ou snob, ou parce qu’elle permettra à quelques-uns de gagner beaucoup d’argent » p.183. Les « start up » et autres « applications » de nos jours sont du même acabit – et si elles marchent sont aussitôt vendues aux Américains qui (eux) savent en tirer du fric.

Bixio rapporte quelques idées sur la presse : les potins, la mise en page, le futile, qu’il s’empresse d’adapter en France pour conforter la frivolité des années d’avant-guerre à l’esprit trop léger, portées à l’hédonisme et aux congés. Ce qui nous donne d’autres vérités bonnes à dire sur notre époque – qui était déjà celles d’alors. Un second hebdomadaire a « adopté le titre Marche. Il ne voulait presque rien dire : il était donc presque parfait. Le jeu consistait, pour ses rédacteurs, à juxtaposer des éléments sans aucun rapport apparent entre eux » p.252. Cela ne vous rappelle-t-il rien de notre temps ?

Quant à la radio, Bixio lance Paris-Radio qui promeut « la mode des ‘amateurs’ : chanteurs, comédiens, virtuoses, conteurs d’histoires, tous amateurs, se succédèrent dans les studios où ils chantaient faux, jouaient mal et détaillaient pesamment des histoires vieilles comme la République. (…) C’était justement cela qui plaisait. « J’aurais pu en faire autant ! » devint le critère de l’admiration. Le public-roi envahit les studios » p.256. Toute ressemblance avec le PAF actuel ne saurait être fortuit. Il faut savoir que Gilbert Cesbron a dirigé jusqu’en février 1941 les services sténo-radio et propagande du quotidien Le Petit Parisien. Toute la niaiserie des Années folles renaît dans les années 2000 où « le temps de cerveau disponible » est engloutit par les publicités pour des parfums inutiles ou des bagnoles polluantes, entre deux séries américaines où le héros est toujours une femme et les méchants toujours des mâles blancs. En 1940, cela a produit le fascisme et la guerre, aujourd’hui quoi ? Le Covid, le radicalisme des vagins enragés et le néofascisme à la Trump, Erdogan, Orban et autres Pénistes ? Nous aurons été prévenus.

La fin du roman est tragique, comme chez Stendhal, parce qu’il était l’un des auteurs favoris de l’auteur, ainsi le dit-il dans son Avant-propos : « Je suis parti pour la guerre avec quatre livres dans ma cantine : les Essais de Montaigne, le Théâtre de Racine, l’Anthologie de la poésie française de Thierry Maulnier et Lucien Leuwen » (de Stendhal). Je remplacerai pour ma part l’anthologie (non rééditée) par celle, plus récente et plus maniable, de Pompidou et Lucien par La Chartreuse de Parme, mais le cœur y est.

Ce petit roman léger et picaresque ne se relit pas mais il laisse un bonheur de l’avoir lu qui reste long en bouche – ce qui se fait très rare chez nos contemporains.

Gilbert Cesbron, On croit rêver, 1946, J’ai lu 1975, 311 pages, occasion €2.99

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Pablo Daniel Magee, Opération Condor

Ce livre est un « roman vrai » bien qu’il se présente comme vrai et n’écrive pas le mot roman sous le titre, et raconte l’histoire de Martin Almada, rencontré en mai 2010 lors d’une mission au Paraguay pour l’ONG Graines d’énergies par un journaliste français d’alors 25 ans formé à Londres. Martin jouait pieds nus à 6 ans dans la boue avec les petits indiens Chamacoco de Puerto Sastre. Il aimait l’école et apprendre, vendant les beignets de sa grand-mère aux lycéens avant d’écouter les cours sous leurs fenêtres puis de réussir des études. Il deviendra le premier docteur (en sciences de l’éducation) du Paraguay, formé à l’université nationale de La Plata en Argentine à 37 ans. Mais il reste du peuple, axé vers la pédagogie, seul moyen de sortir de l’esclavage moderne des patrons et des militaires.

Ce sera son chemin de croix. Contestataire marxiste version Fidel Castro, qu’il rencontrera tard dans sa vie, il éduque ses enfants et ses élèves à l’esprit critique dans le meilleur des Lumières. Il fonde une école, l’institut Juan Baustista Alberdi à San Lorenzo, dont la pédagogie conduit la plupart de ses élèves au bac. Il poursuit ses études de droit et devient avocat en 1968, à 31 ans. Mais il évite le dictateur Alfredo Stroessner, omniprésent président depuis 1954 de ce petit Etat enclavé du Paraguay, et le titre de sa thèse sur l’éducation dans son pays le fera soupçonner de « communisme ». Or on ne badine pas avec cette peste rouge depuis l’arrivée au pouvoir sans aide extérieure de Castro à Cuba. Les Etats-Unis mettent en place en 1975 un cordon sanitaire idéologique, financier et militaire pour contenir la gangrène. C’est l’opération Condor qui vise, sous l’égide de la CIA, à coordonner les renseignements de six Etats latino-américains dictatoriaux : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay.

A ce titre, le journaliste qui écrit son récit, en fait une sorte de grand complot maléfique pour conserver le réservoir de matières premières sud-américain au nord. C’est déformer et amplifier ce qui n’est, après tout, que de bonne guerre contre l’empire soviétique . C’est toujours de la faute des autres si l’on est esclave… Or Alfredo Stroessner a utilisé Condor à des fins de politique intérieure pour faire arrêter et torturer ses opposants – pas la CIA (p.204) et « le FBI l’ignorait » (p.214). Le dictateur a été élu et réélu sans qu’aucun citoyen ni aucun intellectuel ne s’en émeuve vraiment, sauf ceux de l’extérieur qui voulaient imiter Che Guevara. Seul ou presque, Martin Almada a fait front.

L’auteur pousse d’ailleurs la tendance de sa génération à soupçonner sans preuves tout ce qu’il ne comprend pas ou n’a pas le goût d’approfondir – sans citer ses sources selon l’éthique internationale des journalistes – comme p.295 l’attribution de l’attentat du Petit-Clamart contre de Gaulle à une information de Giscard aux comploteurs (un libéral contre des cathos intégristes, est-ce crédible ?) ou p.289 la mort d’Aldo Moro en Italie par les Brigades rouges commandité par la CIA (des gauchistes financés par le grand Satan capitaliste, est-ce crédible ?). Ces vérités « alternatives », dont on peut constater sur le même schéma paranoïaque (les ennemis sont aidés par nos amis), sont ce qu’on appelait jadis dans le jargon journalistique des raclures de chiottes et desservent le propos. Il est bien assez fourni sans en rajouter, comme l’accusation de violer un harem de fillettes de 8 à 12 ans pour Stroessner et son adjoint à la sécurité Pastor Coronel p.272, ou encore « les geôliers drogués ou alcoolisés du matin au soir » p.168 – évidemment illettrés. C’est le travers de la gauche bien-pensante de mépriser son ennemi, ce pourquoi Allende a été renversé et Jospin forcé de reconnaître sa défaite pour avoir minimisé le besoin de sécurité des électeurs.

Malgré ce travers agaçant pour quelqu’un comme moi, formé au métier d’historien avant de devenir analyste politique puis financier, ce récit journalistique qui tend plutôt vers le roman se lit très bien. Martin Almada sera arrêté, torturé un mois puis détenu trois ans dans les prisons et les camps de Stroessner avant d’être libéré en 1977 sur pression d’Amnesty International et alors que le monde change. Le Mur communiste va bientôt tomber en révélant la face sombre du communisme : une « vérité » révélée qui ne supporte pas qu’on la contre. Martin s’établira au Panama puis en France à Paname, où il travaillera pour l’UNESCO. Lorsqu’il pourra revenir au Paraguay, une fois le dictateur renversé, ce sera pour découvrir en 1992 cinq tonnes d’archives de la terreur, enterrées sous un bunker de la dictature, et les révéler au public. On ne comprend pas qu’une dictature établisse des rapports écrits de ses exactions…

Le concept de Condor a toujours obsédé Martin Almada et l’a poussé à en savoir plus, à recouper les informations de la revue de la police, à interroger des témoins ou à recueillir des confidences. Pour son combat pour les libertés, il reçoit en 2002 le prix Nobel altermondialiste, le Right Livelihood Award fondé en 1980 pour récompenser ceux qui trouvent des solutions concrètes aux défis écologiques, d’éducation et de justice dans notre monde.

Au total, une évocation captivante qui romance la geste peu connue de Martin Almada, humble demi indien du Paraguay, sur les années sombres de la lutte anticommuniste durant la guerre froide.

Pablo Daniel Magee, Opération Condor – Un homme face à la terreur en Amérique latine, 2020, préface de Costa Gavras, édition Saint-Simon, 377 pages, 22.00 €

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vers San Antao

Tôt réveil pour un petit-déjeuner identique à celui d’hier. Nous devons attraper le bateau de huit heures pour l’île en face, plus sauvage, où nous allons randonner : San Antao. De loin elle paraît sèche et découpée. Le bateau est un vieux caboteur à mât de charge sur l’avant, reconverti en promène-couillons. Il a été rebaptisé Mar Azul (mer bleue) et son unique cheminée vomit une fumée noire à l’odeur de diesel lorsqu’il pousse les feux pour la manœuvre. Touristes et indigènes s’entassent sur les deux ponts dans un mélange très démocratique, en tout cas post-colonial. Des familles entières passent d’une île à l’autre comme on prend le métro, encombrées de mioches et de ballots. La houle atlantique fait vomir plus d’un petit, ce qui est étonnant pour un peuple de marins.

Le débarquement est anarchique. Se croisent les interpellations des uns et des autres, ceux à terre et ceux qui vont débarquer, ceux qui attendent et ceux qui arrivent, ceux qui doivent embarquer plus tard et l’équipage, et ainsi de suite. Les touristes sont les plus discrets, habitués à raser les murs et à chuchoter par leur société dépourvue de soleil et de joie de vivre. Caisses et ballots passent de mains en têtes, car femmes et gosses portent souvent les charges sur le sommet du crâne. Nos bagages sont entassés sur un taxi collectif.

Nous avons le temps de visiter Porto Novo, ce « grand port de débarquement » au sud de l’île, réduit à une jetée de pierres et à deux lignes de maisons le long de la route qui longe la plage rocheuse. Le marché local, un peu plus loin, offre de rares légumes ; des barques à rames ramènent quelques poissons, vite ouverts en deux et mis à sécher au soleil faute de consommateurs immédiats. Âmes en peine, nous errons dans ce délabrement presque caraïbe, la joie en plus. Car les Capverdiens nous apparaissent joyeux de nature ; ils n’ont pas le ressentiment d’anciens esclaves que l’on peut rencontrer dans nombres d’îles caraïbes.

S’offre à nos yeux le spectacle des gens, je ne m’en lasse jamais. Les petites filles portent des nattes pincées avec des bibelots de plastique coloré, des robes courtes qui leur laissent à nu cou, jambes et bras. Elles marchent pour la plupart en tongs. Les garçons vont pieds nus, en short usé et tee-shirt largement échancré au col par les grands frères ou les bagarres. Tous les enfants ont les yeux brillants et la frimousse pleine. Ils paraissent débrouillards, habitués à vivre en famille et en bande. Hors la pêche (archaïque), le tourisme (limité) et l’émigration (espérée mais contingentée), que vont-ils devenir ? A 35 ou 40 ans, déjà vieux, des hommes nous parlent en français. Ils ont travaillé en Europe et vivent de peu une fois revenus au pays. Mais ils gardent la fierté d’avoir connu un autre horizon et d’autres gens, ce vaste monde que les anciens n’avaient jamais vu pour la plupart. Cette volonté de vivre sans rien refuser de la vie est une vertu que j’honore.

Nous voici sur la terrasse face à la mer du Residencial Bar Restaurante Antilhas. Il y a une atmosphère particulière des îles à laquelle je suis sensible. Je l’ai trouvée en Bretagne, en Grèce, aux Caraïbes, sur les îles atlantiques et je la qualifierai « d’aérée ». Le vent participe de ce sentiment, bien sûr, par son omniprésence, mais aussi la lumière, l’espace, le goût de l’air sur la langue, son parfum dans les narines. Il est ici un peu salé, chargé d’humidité ; il est ailleurs chargé d’odeur de terre et d’herbe ou de plantes aromatiques.

L’étendue, sous nos yeux, éclaircit l’esprit, apaise l’âme, comble le regard de son immensité. Plus de limites pour le souffle. Dans les îles, on ne s’intéresse plus aux mêmes choses qu’en ville, au trop proche, au détail. L’esprit s’ouvre comme l’œil, la poitrine et la narine. Tout s’enfle, par mimétisme, le regard, les poumons et le goût de vivre. L’océan infini, toujours changeant, rend l’appétit de tout tenter ; le ciel éthéré, de son soleil impitoyable, donne envie de tout connaître. L’air, l’espace, la lumière, rendent lucide, inspiré, heureux. Lorsque l’œil, alors, accroche le proche, les êtres ou les plantes de l’île, il garde un peu de cet espace en lui, un peu de cette lumière, de cette façon pénétrante de voir, et le goût d’embrasser. Ambiguïté de ce mot « embrasser » qui va du plus proche au plus lointain.

Après avoir dévoré pain, riz et poisson, nous nous entassons dans un minibus rouge Toyota qui nous conduit à l’orée de la piste randonneuse. Nous traversons en voiture un paysage étrange, presque lunaire, halluciné malgré le soleil vif et le bleu amical du ciel. S’étendent des montagnes à la mer des champs de lave solidifiée, sombres et tourmentés, sans un brin d’herbe ni un tronc d’arbre. Un cimetière s’élève d’ailleurs à un endroit, isolé mais parfaitement à sa place. Parfois, un ru à sec a labouré le sol comme si les pluies si rares étaient d’une violence inouïe. De minuscules ponts enjambent ces ribeiras, bâtis, comme tout ici, avec une minutie de fourmis.

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Dune de David Lynch

L’univers de l’écrivain américain Franck Herbert est devenu au fil du temps une industrie qui exploite de nombreux produits dérivés, dont un film récent de Denis Villeneuve, tourné en juillet 2019. David Lynch a réalisé le premier long métrage en 1984, qu’a pu voir l’auteur du roman avant de mourir en 1986. Ce n’est pas un bon film bien qu’il y ait des scènes mémorables ; il fait trop Grand guignol, mais le réalisateur en a accusé la production qui exigeait de faire serré et commercial.

Je préfère la série des six romans aux films car l’imagination peut ainsi courir librement, sans être contrainte par les images. Mais la réalisation de David Lynch permet de cerner les thèmes du cycle, qui reviennent à la mode : l’empire tenu par le commerce, l’exploitation des planètes par l’humain sans souci du milieu, l’adaptation écologique des hommes de terrain qui veulent vivre libres (Fremen), le pouvoir charismatique d’un seul qui doit se mériter, le poison mais le lien offert par la religion, la puissance de la pensée orientée par le langage…

Ainsi l’éducation de Paul Atréides (un Kyle MacLachlan de 24 ans encore rose – 15 ans dans le roman) est-elle abordée de façon sommaire dans le film alors qu’elle est cruciale dans le cycle de Dune. A la fois son père le duc Leto (Jürgen Prochnow), qui le fait initier aux arts martiaux, au combat au couteau et à la stratégie, et sa mère dame Jessica (Francesca Annis), qui développe ses pouvoirs psychiques et sa résistance à la douleur (prana-bindu), contribuent également, chacun à sa façon, à la formation du jeune homme. Paul sera un adulte accompli qui connaîtra un destin de chef (et même de « dieu » dans le film) parce qu’il a eu une éducation poussée et équilibrée. Sa mère a désobéi aux révérendes mères Bene Gesserit qui contrôlent la génétique, pour donner un mâle à son mari. Paul lui est donc précieux autant qu’au duc. Elle donnera naissance à une fille sur la planète Dune, Alia (Alicia Witt), qui aura des pouvoirs psychiques étendus et finira par tuer le baron Harkonnen d’un coup d’aiguille empoisonnée.

Il se préoccupera des hommes plus que des matières premières qui font la richesse de Dune, comme son père, et nouera des relations immédiates avec les Fremen. Il est, comme eux, un Pionnier, un self-made boy, un leader. Mais, plutôt que d’exploiter et dominer, il mesure la production et associe les hommes. C’est ainsi que l’empire s’écroule – une leçon prémonitoire aux partisans d’un Trump égocentré sur America first et qui vise à transformer les Etats-Unis en nouvelle Afrique du sud de l’apartheid. Ce qui est un retour à… l’ère avant Kennedy, un programme réellement « réactionnaire ». Ce ne sont pas les légions de troupes spéciales Sardaukars aux ordres de l’empereur Shaddam IV (José Ferrer) qui vont gagner, mais la ruse des Fremen résistants aux exploiteurs. On peut penser au Vietnam et aux islamistes qui ont tenu en échec la plus grande puissance militaire par leurs initiatives au ras du terrain, fondées sur quelques hommes organisés qui bricolent avec ce qu’ils ont.

Psychologue junguien, Franck Herbert s’est intéressé aux pouvoirs de l’esprit, ancré dans les mythes culturels et sociaux et exprimé de façon particulière par le langage. Ainsi « la Voix » permet d’influencer l’interlocuteur sans qu’il s’en aperçoive, pouvoir Bene Gesserit développé par les femmes d’après les expériences tibétaines durant des millénaires. Mais elle permet aussi de focaliser sa conscience et sa force en un seul point pour détruire comme une arme les matières les plus dures, comme le karaté l’apprend avec les briques. Paul Atréides excelle dans cet Art étrange et l’apprend aux Fremen comme jadis les samouraïs l’apprenaient aux paysans pour se défendre. Ils l’appellent Muad’Dib, la « souris du désert », mais Usul de son nom secret, qui signifie « la force de la base du pilier ».

Le cycle de Dune se passe dans un futur lointain, en l’an 10191 après fondation de la Guilde spatiale. Les humains ont essaimé dans l’espace grâce à l’Epice, une substance qui augmente les pouvoirs de l’esprit et la prescience, permettant de se télétransporter sans bouger d’un point à l’autre de l’espace. La Guilde a été créée après le Jihad butlérien qui a vu la révolte des humains contre les robots et les machines d’intelligence artificielle – ce qui pourrait bien nous arriver. Mais un empire féodal a été reconstitué, comme durant toutes les périodes de peur, qui allient d’homme à homme les puissants barons à l’empereur, le Padishah Shaddam IV. Il engendre vendettas et rivalités de pouvoir, tel le baron Harkonnen (Kenneth McMillan), « un gros lard flottant » sur suspenseurs comme le nomme l’empereur, contre le duc Atréides.

L’enjeu est la planète Arrakis, aride et déserte, surnommée Dune à cause du sable qui forme la majeure partie de son sol et qui est parcouru de vers géants qui avalent tout ce qui bouge en rythme. Elle seule produit l’Epice, substance mystérieuse et unique – on pense aujourd’hui aux métaux rares monopolisés par les Chinois, qui permettent de produire ces instruments électroniques vitaux pour notre nouvelle pensée. Les Fremen vivent réfugiés « dans les montagnes », inaccessibles aux vers et loin de la capitale exploiteuse, tout comme les Rocheuses offrent aujourd’hui un refuge à tous les survivalistes yankees, du bug du Millenium aux prochaines anticipations catastrophes. L’eau est rare, donc précieuse, et toute l’ingéniosité est de l’économiser. Les Fremen ont ainsi créé des pièges à vent pour capter la rosée et l’accumuler dans des réserves de la roche, et l’écologiste planétologue d’Arrakis (Max von Sydow) une combinaison qui recycle la transpiration et les urines, le Distille.

L’empereur confie la gestion d’Arrakis au duc Leto, la retirant aux Harkonnen qui ne songent plus qu’à se venger. Il joue double jeu, voulant faire détruire la maison Atréides par les soudards Harkonnen afin de contrer le pouvoir grandissant du duc auprès des Grandes Maisons du Landsraad. Un traître ouvrira le bouclier de la ville aux troupes des Harkonnen pour délivrer sa femme, détenue par le baron. Le duc, de toute façon condamné par l’empereur, sera tué, sa femme et son fils envoyés crever dans le désert. Mais leur intelligence des situations et leur équipement psychique leur permettent de s’enfuir et de trouver refuge auprès des Fremen. Paul, du fait de ses pouvoirs de combat, sera vu comme un Mahdi qui délivrera la planète ; en retour, les Fremen lui apprendront à appeler et à chevaucher les grands vers des sables. L’Epice, omniprésente dans son nouvel univers, lui donne les yeux bleus et décuple sa prescience. Il tente de boire l’Eau de la vie, fatale à ceux qui l’ont tenté. Il n’est pas tué et en ressort plus fort, devenant le Kwisatz Haderach, celui qui peut voir le passé et le futur, terme hébreu qui se réfère à une téléportation miraculeuse. Il sait que celui qui maîtrise l’Epice et contrôle sa récolte est maître de facto de l’empire… S’il peut la détruire, il commande.

Rabban la Bête, neveu du baron Harkonnen, est une brute incapable qui croit qu’exploiter impitoyablement les humains permet le pouvoir ; son échec à faire produire l’Epice sur Dune le fait exécuter par l’empereur. Son autre neveu, Feyd (Sting), est plus fin et désiré physiquement par son oncle, adepte des jeunes mâles ; il se battra en duel avec Paul devant l’empereur et les représentants de la Guilde, dans la meilleure tradition du western.

La victoire de Paul permettra aux Fremen de mettre en œuvre la terraformation d’Arrakis en planète arrosée et aux Atréides de régner sur l’empire. Le film est un peu raccourci sur tous ces événements, bien détaillés dans les romans, ce qui le rend précipité et superficiel. Le spectateur n’a pas le temps de comprendre tout ce qui lie les personnages et les fait agir. Sont privilégiées les scènes commerciales de Grand guignol comme les explosions, les vers géants qui ouvrent toujours la gueule sans raison, les batailles rangées et les hallucinations à grand spectacle dues à l’Eau de la vie. Une déception, malgré quelques scènes qui ancrent dans l’univers complexe de Franck Herbert.

DVD Dune, David Lynch, 1984, avec Kyle MacLachlan, Sean Young, Francesca Annis, Sting, Max von Sydow, G.C.T.H.V. 2000, 2h10, standard €19.99 blu-ray €17.29

Franck Herbert, Pocket 2012

DVD Dune de John Harrison, 2001, L’intégrale en 2 DVD, €40.08

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Donna Leon, La tentation du pardon

Une professora amie de Paola sa femme vient voir le commissaire Brunetti à la questure car elle craint pour son fils de 15 ans. Depuis quelques mois ses notes chutent et son comportement devient déplorable. Se drogue-t-il ? Qui lui vend au lycée privé Albertini ? S’agit-il d’autre chose ? Le commissaire ne sait que faire, il n’a aucune accusation précise ni preuve du délit. D’autant que consommer n’est pas interdit en Italie. Il va donc seulement faire surveiller les abords du lycée mais rien de probant ne se produit.

C’est alors que le père du garçon est retrouvé en sang près d’un pont vénitien en pleine nuit. Il se serait cogné et a le crâne enfoncé mais est toujours vivant. Transporté à l’hôpital, il ne reprend pas connaissance et ses jours sont probablement comptés. Il ne sera d’aucune aide pour dire s’il a été agressé ni ce qu’il faisait de nui dans une venelle déserte. Mais il y a là présomption de crime et Brunetti peut enquêter.

Depuis quelques volumes, il est de plus en plus en couple (professionnel) avec la commissaire Claudia Griffoni, qui vient de Naples et qui a l’intuition empathique des gens du sud selon l’auteur, américaine vivant à Venise et portée à pousser au génétique tous les déterminismes humains. Ainsi les Vénitiens seraient « cupides », les Siciliens « mafieux » et les Napolitains (pourtant tout aussi mafieux) « empathiques ». Cela fait avancer la psychologie…

Toute l’enquête se passe donc à aller voir l’un ou l’autre, à soupçonner des escroqueries sans nombre, si courantes en Italie où l’Etat est impuissant et ses politiciens corrompus que plus personne ne les voit et que tout le monde tire la couverture à lui. Ce sont les dessous de tables en millions de lire versés hier pour tout achat immobilier, les bagagistes d’aéroport qui se servent impunément dans les bagages des touristes, une fuite à la questure qui a livré le nom d’un coupable relâché sans preuve et que sa victime a fait tabasser, des pharmacies qui font payer le prix fort à leurs clients Alzheimer parce qu’ils ont oublié leur ordonnance en échange de coupons permettant d’acheter avec une réduction de 20% des cosmétiques haut de gamme dont le prix a été majoré de 70%, des médecins complaisants qui livrent des ordonnances pour les médicaments remboursés la plus chers en lieu des génériques et qui touchent leur pourcentage, sans compter les prescritpions aux décédés non encore déclarés ou égarés dans les délais administratifs…

Cet état d’esprit sans illusion fait commettre une bourde à Brunetti. La victime du pont est un expert-comptable qui change d’emploi très souvent et de ville à chaque fois. Comme s’il mettait au jour une comptabilité parallèle de chaque entreprise avant de la faire chanter – ou de la dénoncer à la Guardia di Finanzia quelques mois plus tard si elle refuse. Le lycée privé des enfants coûte en effet cher et il n’en a pas les moyens avec ce qu’il gagne. Sauf que la Griffoni a des doutes et qu’elle a raison : le comportement du comptable trouve une explication bien plus convaincante que l’escroquerie.

Guido Brunetti relit avant de s’endormir les classiques de ses études. Il a choisi cette fois-ci Sophocle et la pièce Antigone. Ce qui le conduit à penser au tragique des lois concurrentes : celle des dieux qui enjoint à Antigone d’enterrer son frère selon les lois éternelles non écrites ; celle des hommes, incarnée par son oncle Créon qui interdit une sépulture aux coupables de trahison envers la cité. Faut-il s’abstraire des lois de son pays au nom d’une loi que l’on dit « supérieure » parce qu’on y croit ? Ou faut-il avant tout obéir en citoyen parce que la loi commune qui permet de vivre ici-bas a été débattue et, même insuffisante, est ce qui tient la société ? Griffoni, en commissaire féministe, « n’en peut plus de cette histoire ». Un Egyptien immigré a assassiné sa fille de 16 ans au poignard dans son sommeil parce qu’un garçon de son âge lui a envoyé des messages sur Facebook. Il le justifie par la loi de l’islam, « comme si on l’avait élevée dans une tente au milieu du désert ». La commissaire démonte ce prétexte trop facile. « Ces hommes justifient leur violence envers les femmes et s’attendent à ce qu’on croie qu’ils n’avaient pas le choix. (…) Il l’a assassinée parce qu’il était en train de perde son contrôle sur elle. C’est aussi simple que cela. Tout le reste n’est que de la poudre aux yeux, une tentative de flatter notre petit ego d’Occidentaux si tolérants envers les autres cultures » p.169.

Il est donc nécessaire d’appliquer la loi, si insuffisante soit-elle. La tentation du pardon doit rester une tentation, il n’y a pas d’autre moyen de consolider une société qui se délite par tous les bouts. Mais le magistrat qui doit décider (le commissaire ne fait qu’enquêter) appliquera la loi selon l’équilibre des choses. Une loi ne doit pas être appliquée de façon tyrannique car elle ne vient pas des dieux : elle est humaine et révisable. Antigone et Créon avaient tous deux raison mais ils ont poussé chacun leur position jusqu’à la démesure.

Un roman policier sans meurtre de sang ou presque, qui parle de la justice et de la loi, des travers italiens et de l’humanisme en soubassement. Quant au garçon de 15 ans, le lecteur n’en saura pas plus même s’il le rencontre brièvement sur quelques lignes.

Donna Leon, La tentation du pardon (The Temptation of Forgiveness), 2018, Points policier 2020, 306 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

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Mindelo

Terre rouge, buissons ras, rocs. Le paysage est aride, pré-saharien. Les constructions aux abords de Mindelo sont en béton-cubes. Les rouleaux atlantiques viennent s’écraser joliment sur la plage, la dentelant d’écume blanche. Deux cargos échoués y rouillent depuis des années sous le regard indifférent des autochtones. Notre hôtel est sur la colline. Il porte le nom portugais nostalgique de Saudade. Les chambres sont étroites mais leur plafond est très haut. Eclairées d’un néon blafard, elles restent sombres même en plein jour. Les lits n’ont pas de couvertures, à nous de voir si nous sommes frileux.

Nous gagnons le restaurant. Nous sont servis un plat de thon grillé sauce safran, jambon et crevettes, du riz et des frites, puis un fromage-dessert dans la même assiette : du chèvre à la papaye confite. Xavier joue les préludes de sa partition de guide en nous contant l’histoire très résumée du Cap Vert, les explorations portugaises, le commerce d’esclaves, le métissage obligatoire. Nous avons de la chance, ce soir arrive une chanteuse locale très connue, dont nous trouverons plus tard les disques : Herminia. Elle pousse quelques romances nostalgiques en plein air, sur la terrasse, dans la nuit nuageuse et le vent puissant. Sa voix est moins grave que celle de Cesaria Evora, mais le ton est aussi prenant. Elle traduit l’âme d’un peuple sans racines, nomade, à l’histoire douloureuse. Ce que nous devenons tous plus ou moins, avec la modernité et la mondialisation. Il n’y a qu’ici que je m’en suis rendu compte : les branches tombées du manguier laissent des cicatrices en forme de cœur.

Avec seulement deux heures de décalage depuis Paris, le réveil est facile. Petit-déjeuner de pain et de café, de fromage de chèvre et de jus d’orange. Nous partons en ville pour un programme chargé. Il nous faut aller à la banque pour le change, à l’Alliance Française pour les cartes de l’île et les cartes postales, à la poste pour les timbres… L’Alliance Française est studieuse lorsque nous y entrons. De jeunes adultes consultent des livres dans la grande salle claire de la bibliothèque. Ils prennent des notes et discutent à mi-voix. Quelques enfants vont choisir des livres illustrés parmi les trésors soigneusement étiquetés des rayonnages qui les entourent. Sur une carte de lecture du comptoir en attente de classement, je relève les livres empruntés par un Capverdien à barbe : ‘Mythologies’ de Roland Barthes, des ouvrages sur les rapports religion et science, Jésus et l’islam, les mythologies africaines. Sur une affiche, le visiteur est incité à parrainer un enfant indigène pour accéder à la bibliothèque : le paiement d’une carte à l’année ne coûte que quelques dizaines de francs.

La poste est un bâtiment frais repeint de blanc et bleu, très moderne d’aspect. Des efforts d’architecture et de teintes sont manifestes sur les constructions publiques. Je suis frappé par les couleurs : elles sont vives mais non criardes, elles donnent une touche de gaieté et s’intègrent bien au paysage avec son franc soleil. Ciel bleu, rocs bruts, océan profond – et l’exubérance des hommes d’ici – c’est un peu de tout cela qui se reflète dans l’architecture. Des femmes déambulent dans la rue, affairées. Certaines portent sur la tête de larges bassines où s’étalent des quartiers de thon cru rouge bordeaux, juteux, odorants.
Le marché aux poissons est plus loin. C’est le thon que l’on y débite le plus. Quelques maquereaux et de courts poissons d’argent, d’un ovale parfait, gisent dans quelques bassines. Un marin me demande en riant de le prendre en photo. Il empoigne un thon entier, sous la queue et les ouïes, pour faire saillir ses biceps et offrir une vision de nourriture et de santé. Des fresques peintes sur azulejos parent les murs ; elles sont fraîches et joliment naïves.

Le déjeuner a lieu dans une rue parallèle au port. Le service est lent, la cuisine n’est préparée que lorsque nous nous installons, comme partout en Afrique. Des éphèbes métis nous servent salade de tomates, poulet frit avec riz et frites, bananes. Xavier a oublié de nous le dire, le patron est gay. Le principal garçon a peut-être 16 ans, la barbe lui pousse à peine. Il nous regarde avec intensité, sa réserve préservée d’un fin sourire. Il a paré son cou d’un lacet noir orné d’une pierre verte pointue comme un piment entourée de deux coquillages. Faut-il y voir un symbole phallique ? La théorie s’écroule dans un grand patatras lorsque nous sortons du restaurant : il est dans la rue, adossé au mur, son service achevé et une jeune fille étreint sa poitrine juvénile. Le sourire du serveur s’est fait tendre.

Une partie du groupe se décide pour la montagne qui culmine à 750 m entre la ville et la plage. De ce plus haut point de l’île, nous aurons une vue étendue. Nous louons un gros taxi pour nous y rendre, nous rentrerons à pieds. Antennes et paraboles sont dressées au sommet pour profiter de l’endroit pour relier ce bout de terre au vaste monde. On pourrait presque sentir passer les ondes parmi les courants d’air. Ces délicates oreilles métalliques sont gardées par des soldats en armes qui déboulent aussitôt voir qui nous sommes et ce que nous faisons là. Notre venue les distrait de leur guérite et de leurs sempiternelles histoires ou plaisanteries de salle de garde. Ils reluquent les filles, comme tout militaire qui se respecte.

Nous entreprenons de parcourir bravement nos dix kilomètres retour, le nez au vent. Nous suivons la route, magnifiquement pavée de basalte jointif sans une once de goudron. Un beau travail d’artisan. Le vent souffle toujours, cet alizé régulier qui dessèche la gorge mais fait pousser le maïs. Les champs sont orientés au vent et cultivés en terrasses. On y trouve haricots, tomates, et évidemment maïs. L’eau est rare, les plantes vivent surtout de l’air du temps, cet air chargé d’humidité qui vient du large. Au loin en contrebas s’étend l’Atlantique, la plage frangée de mousse, le sable blond et les quelques constructions cubiques en béton qui forment le village.

Xavier a prévu ce soir un dîner au « Café Musique » (en français sur l’enseigne), un restaurant orchestre branché où se retrouvent en général les Français résidents ou de passage. Il a commandé un plat unique et national : la catchupa. C’est une sorte de cassoulet au maïs et chorizo, accompagné de divers légumes cuits en pot-au-feu et de quelques rares morceaux de lard et de thon. Un vrai ragoût de marin où l’on ramasse dans le pot tout ce qui traîne pour donner du goût mais avec une teinture africaine : le maïs, les patates douces. Nous goûtons au punch local, mélange de rhum brut et de mélasse où ont macéré écorces d’oranges et de citrons. C’est sucré, aimable et fort, mais ne laisse pas un souvenir impérissable (sauf le lendemain si l’on en boit trop). La serveuse accorte qui porte les consommations se laisse suivre des yeux. Elle est rembourrée aux bons endroits plutôt que bien en chair, et accentue son effet en portant un jean très moulant et un bustier élastique marqué « Kookaï » au-dessus des seins. Tous les garçons repèrent instantanément la marque, ce qui doit être l’effet commercial recherché. Ce café mérite son appellation de « musique » par un quatuor qui interprète des airs de morna, ces chants nostalgiques et vivaces du pays. Deux guitares classiques entourent une petite guitare sèche et un grand métis au nez en trompette fait jaillir de sa poitrine le chant en se dandinant un peu. C’est assez beau bien que les paroles nous échappent pour la plupart.

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Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne

Ancien ambassadeur de France en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas, Pierre Ménat actualise son livre France cherche Europe désespérément après la pandémie de Covid-19. Face au duel global de la Chine et des États-Unis, l’Europe reste coincée entre défiance et puissance. En 10 questions, il rappelle l’origine des interrogations des citoyens et propose quelques solutions.

Tout d’abord, l’anxiété. L’Europe vieillit, sa population ne représentera que 6 % de la population mondiale en 2050. Les ressources naturelles sont limitées, la mondialisation fait concurrence, les idées sont en crise. Les Européens cherchent donc des refuges dans la famille, la religion, la nation. L’expression publique de cette frustration du peuple contre ses élites se radicalise – à l’américaine – ce qui ne risque pas de faire avancer les choses. Il faudrait donc à l’Europe une politique industrielle, des négociations réciproques pour les échanges, une politique monétaire de l’euro pour le rendre égal au dollar. Quant aux défis écologiques, l’Europe prend sa part et ne doit pas se culpabiliser, renvoyant plutôt les excités aux plus grands pollueurs de la planète que sont les Américains les Chinois. En revanche les intellectuels, bien absents, sont appelés à la rescousse pour penser le nouveau monde.

Si les Anglais s’en vont, par souci de commercer librement et surtout de s’aligner sur les États-Unis, l’essentiel de leur commerce reste tourné vers les pays européens, tandis que les États-Unis regardent vers le Pacifique. Le plus sage pour les Anglais du Brexit serait de conserver une relation forte dans la défense et les affaires étrangères avec l’Europe.

Le sentiment d’impuissance des citoyens en Europe vient de ce que la souveraineté des états a été déléguée en catimini depuis les années 50. Dans les faits, seulement cinq compétences exclusives ont été déléguées par les Etats : l’union douanière, les règles de concurrence, la politique monétaire pour l’euro, la conservation des ressources de la mer commerciale commune. Tout le reste est partagé ou en appui, notamment la santé : « l’Union n’a pas de compétence en la matière » p.9. Mais il existe un déficit d’information aux citoyens. Un rapport de 2005 en France remis à Dominique de Villepin est resté lettre morte. Or il existe une citoyenneté européenne selon l’article 9 du traité : elle permet de voter aux élections locales et un droit d’initiative populaire au niveau européen. Qui le sait ? Qui l’utilise ?

L’ultralibéralisme est une idéologie française qui distord la revendication historique libérale qui a conduit à l’indépendance américaine et à la révolution française. La défense de la dépense sociale française, qui représente plus que les dépenses de l’État, est un intérêt particulier dans toute l’Europe. Le retour de l’Etat dû au Covid ne devrait pas durer au-delà de la pandémie. Le droit et les institutions l’emportent même si l’Europe à 27 est partagée entre le Nord plus ouvert au large et le Sud plus étatiste parce que plus clientéliste. La France se situe en pays intermédiaire : ses citoyens manifestent surtout un conservatisme anti-industriel et radicalisent l’écologie pour « répondre à la rage ambiante ».

Reste une ambiguïté entre l’Europe à 27 et la zone euro à 19. La politique monétaire devrait faire partie de l’Europe, ou du moins les pays réunis autour de l’euro devraient avoir une représentation qui ne soit pas confondue avec celle des 27. Avec le Covid, les critères de Maastricht sont suspendus et la Commission pourra directement recourir à l’emprunt pour 900 milliards d’euros, deux fois le budget communautaire, même si l’interdiction de financer directement les Etats demeure. Manque cependant une gouvernance politique des crises, criante durant la débâcle financière de 2008, la crise grecque, et la pandémie Covid.

Un point sensible, laissé de côté par la pandémie, reste l’immigration. Elle représente 500 000 à 1 million de personnes par an dans toute l’Europe. C’est une compétence partagée de l’Union où Schengen fonctionne mais pas Dublin. Les solutions existent et ne sont pas mises en œuvre, par exemple le demandeur d’asile n’a pas à choisir son pays d’accueil. Il faudrait augmenter les moyens de Frontex et négocier des accords supplémentaires avec les pays limitrophes. On ne peut laisser non plus la charge de premier accueil aux Etats du sud tel que la Grèce ou l’Italie.

Au total, que signifie la souveraineté européenne ? Après le Covid, nous nous apercevons que la Chine est devenue une puissance mondiale d’influence, tandis que les États-Unis imposent leurs lois nationales et leurs GAFAM aspirateurs de données tout en se dégageant de l’OTAN. La souveraineté européenne est donc toute relative puisque nous dépendons des autres pour beaucoup de nos industries, de nos matières premières et de notre santé. À quelle fin récupérer cette souveraineté ? Dans le domaine monétaire, économique et politique : il nous faut encourager la recherche, développer le numérique, élaborer une véritable autonomie stratégique dont la pandémie a montré la carence, une politique industrielle, une sur les flux migratoires et développer une force d’intervention autonome. « Je propose que soit élaboré un traité d’union politique sur le modèle du plan Fouchet » p.95. Ce serait un projet collectif pour une diplomatie européenne.

Au total, ce petit livre fait le point sur l’Europe aujourd’hui du point de vue politique, un sujet important pour les Français et que la pandémie met en lumière de façon très crue.

Pierre Ménat, Dix questions sur l’Europe post-covidienne – Entre défiance et puissance, septembre 2020, L’Harmattan/éditions Pepper, 99 pages, €12.00

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan/éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est aussi l’auteur d’un roman chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

L’Europe vue par ce blog

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