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Luxembourg, le jardin gelé

Le jardin du Luxembourg, au cœur de Paris, est une métaphore de la France 2012 : le gel.

Ce n’est pas tant le froid polaire qui règne sur la capitale depuis deux semaines, maintenant l’atmosphère sous zéro même en pleine journée, que l’impression que l’on a d’un passé figé, d’une gloire gravée dans la pierre, d’un pays rigidifié dans le souvenir de sa grandeur passée. Sans aucune volonté pour le futur. Ne faut-il pas rire de ces frayeurs autour de zéro degré alors que l’Ukraine connaît des -32°, que le Canada vit chaque hiver sous la glace et que tant d’autres pays ne font pas tout un foin pour quelques plaques de verglas ?

Même la jeunesse reste de marbre, dans la posture du Dépit, musicien adolescent à la lyre inutile. Sans doute qu’il ne trouve pas de boulot, qu’aucune maison de disque ne s’enchante de son français, que le pillage Internet ne lui permet plus de vivre de sa lyre.

Les filles ne sont pas en reste, pâmées dans le bronze au pied de Delacroix, peintre très classique, figé dans la rigueur venue des siècles. La nudité de bronze offerte incite à la domination, pas au projet d’avenir.

La Messagère même reste dans un coin isolé du jardin, frileusement rencognée près d’un bâtiment égaré du Sénat, sans même songer à un quelconque envol…

Car le Sénat donne l’heure officielle – ici l’heure du thé – pas question de se presser, aucune urgence pour ceux qui sont confortablement installés. Yaka prélever plus d’impôts plutôt que de réorganiser les fonctions et de diminuer les dépenses.

C’est là où la France se montre légère et vaniteuse, cigale face aux fourmis du nord. Si le Danemark a le même montant élevé de dépenses publique que la France, ses services d’Etat-providence sont nettement plus consistants et plus efficaces. Si l’Allemagne est tout juste un peu meilleure que la France dans l’éducation, elle est nettement moins chère avec des profs payés un tiers de plus… La campagne présidentielle va-t-elle faire surgir la vérité du débat ? Chaque candidat doit mettre la main où il faut… au risque évident de se faire mordre !

Face aux Allemands, les Français n’ont guère à opposer que l’héroïsme d’une jeunesse bien lointaine. L’indignation ne suffit pas si l’on ne sait agir ! La stèle horizontale aux Résistants ne dépasse pas le niveau du sol, laissant l’impression d’un pays épuisé, neurasthénique  et procrastinateur. Je sais, 95% de mes lecteurs ne vont pas savoir ce que ce mot veut dire (provocation gratuite pour susciter des commentaires indignés me disant que « bien sûr que si, on sait » ! – tant mieux si c’est vrai, mais je doute…) Misère de l’éducation « nationale ». Vite, une aide psychopédagogique ! Je vous donne le lien pour votre culture, comme la mienne sans cesse à parfaire.

Même la glace fait l’objet d’injonctions administratives. Vite, appliquons le Principe de précaution, constitutionnalisé par l’ineffable Chirac qui, en bon radical, croyait qu’aucun problème qu’on laisse sans le résoudre ne finira pas par trouver sa solution. Oui, nous y sommes : endettement colossal, impôts au top, croissance négative, retraités arrivant en gros bataillons. Qui va payer ? Sans doute largement tout le monde. Autant apprendre à se serrer la ceinture, donc régénérer les habitudes de discipline. « Défense de monter sur la glace » !

Pourtant, malgré le gel, le soleil perce entre les cuisses de l’avenir.

Et le grand arbre, curieux platane à feuilles d’érable, dite « plante hybride d’origine inconnue » de la fontaine Médicis planté vers 1810, lance toujours ses branches vers le ciel parisien d’un bleu Tibet.

L’enfant et la plante indiquent le chemin. Même les canards se bougent sur la glace ! Est-ce trop pour les vieux fatigués qui nous gouvernent ?

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Jacques Martin, auteur classique

Mort il y a deux ans le 21 janvier, le père d’Alix peut être fier de sa progéniture. Ses albums se lisent plus que jamais. Dernier hommage d’une série à retrouver dans la catégorie Bande dessinée de ce blog.

Jacques Martin

La page dernière de couverture des albums d’Alix est un symbole du destin. La colonne de calcaire qui s’élève en son milieu est l’arbre du monde, comme Alix est de solide souche gauloise figurée par le calcaire blond, et de culture gréco-romaine par sa taille élancée et ses cannelures en échos à la musculature élégante du jeune homme. C’est la civilisation qui donne à Alix ce port fier et souple, solide et hardi, à distance de l’excès des gladiateurs et de la banalité sèche des travailleurs. Autour de la colonne grimpe un rosier sauvage comme plus tard sur les tombes d’Héloïse et d’Abélard, rouge et frais comme l’amour. Il symbolise Enak, le petit ami, sa fidélité naïve malgré sa faiblesse, son amour pudique et jaloux, sa ténacité. Autour s’étend la mer, Mare nostrum, lac civilisé, cœur du monde romain et centre du monde connu. Dès qu’on s’en éloigne, la barbarie surgit : le désert, les sauvages, les cruels, les tyrans. Le navire est là, à voiles et à rames, symbole de l’ingéniosité des hommes et de leur industrie. Même lorsque les éléments sont défavorables, l’esquif avance, mû par la force des hommes.

Tous les pères successifs d’Alix meurent : Astorix de chagrin, Toraya au combat, Graccus du cœur… Comme Jacques Martin, Alix est orphelin. Délaissé par un père lieutenant, brillant aviateur de l’escadrille des Cigognes durant la Première guerre mondiale mais tué en autogyre quand son fils avait 11 ans, le gamin Jacques fut mis en pension à l’âge des premiers émois. L’esclavage parthe d’Alix est l’analogue de la pension Sainte-Euverte, près d’Orléans, où l’adolescent Martin Jacques a été placé. Il y a été « éduqué », quêtant sans cesse un modèle paternel.

Alix adoptera comme père spirituel César, le consul républicain qui incarne la vertu romaine, souvenir de ses versions latines. Il n’aura de cesse de se vouloir figure paternelle à son tour, cherchant sans cesse à défendre d’autres orphelins plus jeunes. Enak, Héraklion, Kora, Sabina, Herkios, Zozinos, Marah, sont tous des chiens perdus sans collier, solitaires, abandonnés, avides de reconnaissance et d’amour, dont Alix couvre les épaules de son bras protecteur. Toraya, sauveur d’Alix dès le premier album, vend la mèche : « comment ne pas éprouver une grande pitié pour un enfant perdu ? » (‘Alix l’intrépide’ p.17).

Alix est le prénom Alice au masculin, d’origine germanique. Le garçon pourrait être alsacien, comme son créateur Jacques, né à Strasbourg. Il ne vient pas de Gaule centrale puisque Vercingétorix, empli de démesure, n’est pas son modèle (‘Vercingétorix’). Le tempérament national gaulois divise : anarchique, archaïque, paysan. Il a produit, selon Jacques Martin, la honteuse défaite française de 1940 qui va l’emmener au STO et l’obliger à dessiner pour Messerschmitt. Si l’éducation d’Alix enfant s’est faite en Gaule comme fils de chef, pareil au petit Jacques, il ne devient adulte qu’à Rome, pays urbain, civilisé, discipliné. Alix n’évoque ni ne recherche son vrai père, peut-être parce que les chefs sont trop pris pour élever leurs enfants ? Le propre père de Jacques Martin l’a abandonné à la pension, à ces ‘romains’ qui enseignaient le latin.

Au sortir de la guerre de 1939-45, la civilisation est américaine. Roosevelt en est le héros. La menace raciale a été vaincue (l’Allemagne nazie) mais pas la menace totalitaire du despotisme asiatique (l’URSS). C’est pourquoi Jacques-Alix combattra sans relâche les tyrans : les cléricaux adeptes de la pureté du sang dans ‘Le prince du Nil’, l’empire absolutiste dans ‘L’empereur de Chine’, les dictateurs et autres conducators dans ‘Iorix le grand’, ‘Vercingétorix’ ou Le démon du Pharos, les religieux sectaires dans ‘Le tombeau étrusque ‘, ‘La tiare d’Oribal’ ou ‘La proie du volcan’.

Jacques Martin dessine avec détails et minutie les corps et les paysages, mais surtout les villes. Il reflète un ordre du monde voulu par les dieux : de riches plaines ensoleillées, des cités organisées, rationnellement aménagées. Apollon le véridique, dieu d’Alix, règne sur la raison lucide et la morale généreuse ; il cantonne Artémis la chasseresse à l’arc, déesse d’Enak, aux domaines vierges, extérieurs à la civilisation urbaine. César le républicain, aidé d’Athéna, déesse de la loi raisonnable et de la cité, pacifie l’univers barbare et réprime les passions romaines débridées.

Discipline et justice civilisent, tel est le message de ces années pré-68 aux adolescents lecteurs du ‘Journal de Tintin’. Vanik le dit, cousin d’Alix à qui César a attribué un gouvernement en Gaule : « Des maisons confortables ont remplacé nos pauvres huttes et la prospérité succède à la misère. Non, je ne veux pas que la barbarie revienne en Gaule. » On a reproché à Jacques Martin ce dessin trop académique, qui comporte des erreurs ou des inventions archéologiques – mais peu importe, ce qui compte est le symbole.

La beauté morale se révèle dans les corps maîtrisés : Alix, Enak, Héraklion, Herkion, Zozinos ont l’architecture harmonieuse et la vigueur de l’ossature. La laideur morale s’illustre par l’excès : Iorix, Qââ, Vercingétorix, Maia, Archeloüs, et Sulcius – le double d’Alix plus narcissique, plus musclé et plus cruel dans ‘Roma, Roma’.

Souvent le rajout, le baroque du dessin, sont une façon d’illustrer la démesure, qu’elle soit de la nature, des États ou des hommes.

Les excès de parures de la forêt vierge, des forteresses cachées ou des villes nouvelles, des costumes ou de la musculature, sont une preuve physique, visible, de l’exubérance non maîtrisée qui peut déboucher sur des cataclysmes (invasion de serpents, tremblements de terre, foudre), industriels (rupture de barrage, effet de pile dans ‘Le dieu sauvage’, explosion de ‘L’île maudite’ et du ‘Spectre de Carthage’) ou moraux (Arbacès, Iorix, Vercingétorix, Sulcius…). A l’inverse, les héros sont sereins, équilibrés, harmonieux. Leurs corps sains incarnent des esprits sains et des cœurs forts où l’amitié, la générosité et la sociabilité se révèlent.

Leur quête le montre, selon l’analyse structurale de Greimas : le Destinateur (Apollon, Athéna, César) pousse le Sujet (Alix flanqué de son petit prince Enak) dans l’Épreuve (les aventures) contre l’Opposant (Arbacès, Pompée, tyrans, marchands, méchants) pour conquérir l’Objet (liberté, raison, civilisation, ordre dans la cité, vertus de l’âme). Le courage va nu, comme l’âme droite et la raison qui tranche. Les torses nus des garçons sont là pour rappeler que l’énergie vient de l’intérieur et pas des carapaces qu’on se met pour faire accroire. Ainsi, point besoin de déguisements de ménade et satyre comme dans Roma Roma pour que l’amour existe entre Alix et Enak – l’amour mais pas le désir sexuel brut singé sur scène, plutôt le désir sublimé par l’affection. Les marchands n’ont aucun scrupule, les barbares sont atteints de démesure, les tyrans sont cruels – seul l’homme républicain (grec ou romain), esprit sain dans un corps sain, va presque nu parce qu’il n’a rien à cacher.

Atteint de macula, Jacques Martin n’a pas pu dessiner Alix et Enak jusqu’au bout. Ses collaborateurs ont été inégaux : Rafael Morales est maladroit avec les corps, le tandem Ferry/Weber meilleur mais Christophe Simon surtout garde la pureté du trait et la grâce des jeunes corps mieux que les autres.

Jacques Martin s’est éteint à 88 ans le 21 janvier 2010. Marié, deux enfants, il laisse plusieurs petits-enfants mais ses vrais fils sont Alix, son double, et Enak, son fils adopté.

Albums que Jacques Martin a écrit et dessiné seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25

Deux vidéos de Jacques Martin interviewé sur Youtube en 1 et en 2

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Alexander Kent, En vaillant équipage

Vingt ans et déjà quatrième lieutenant sur un vaisseau du Roi : Richard Bolitho franchit les grades à toute allure en fonction des engagements de guerre, des pertes au combat et de sa propre audace. Il se retrouve à la fin capitaine, commandant un brick de prise. Il est aimé des hommes, discipliné et compétent. Il n’en faut pas plus pour être reconnu, même tout jeune, dans la marine anglaise. Cette capacité à reconnaître que la valeur n’attend pas le nombre des années fait sans aucun doute la force de toute société. Napoléon reprendra l’idée à son compte, avec les succès qu’on sait. De même la Résistance prouvera une fois de plus ce qu’il en est. Depuis, les Français, confits en rentes et statuts, se sont empressés d’oublier…

Nous sommes en ce roman en 1777 et les vaisseaux de haut rang de Sa Majesté tentent de conserver à la Couronne les colonies américaines que les Insurgents – ces « paysans » – veulent émanciper. La guerre fait rage sur terre mais aussi sur la mer où les corsaires américains harcèlent les bâtiments de commerce et traitent en contrebande de la poudre et des armes avec les Français. Car le bon roi Louis XVI soutenait au-dehors cette révolution qu’il ne voudra pas au-dedans. L’auteur le reconnaît, les Français construisent alors de bons bateaux et ils sont bien commandés. On peut être ennemi et néanmoins fair play.

Commander un navire, d’ailleurs, n’est pas une sinécure, obéir non plus. L’entraînement à la discipline commence très tôt, vers 12 ans – pour les mousses comme pour les officiers. Manœuvrer un tel monstre de toiles et ses quelques centaines d’hommes exige une seule tête et une hiérarchie établie. La voile ne pardonne pas : il faut décider dans l’instant et agir vite. D’où ce sadisme d’apparence, le respect exigé des matelots pour les officiers, le fouet donné pour tout manque, et ces gamins envoyés méditer là-haut, dans les enfléchures.

D’où, en réalité, cette vertu de l’exemple, qui agit bien mieux et bien plus fort que toute punition. Le capitaine se doit de rester de marbre et de savoir où il va ; les lieutenants se doivent de comprendre sur l’instant et de donner les ordres qu’il faut ; les aspirants se doivent d’imiter leurs aînés et de rester dignes toujours devant leurs hommes.

Tous ne sont pas élus et la tempête comme la bataille révèlent parfois le manque de caractère ou de maîtrise de soi qui empêcheront à jamais d’exercer un commandement. Le roman met en scène, autour de Bolitho, deux aspirants par contraste. Le premier, Quinn, 16 ans, fils de négociant de Londres, n’est pas fait pour commander et combattre, il perd tous ses moyens, paralysé de terreur, même s’il connaît parfois quelques sursauts de courage et d’honneur.

Le second, Couzens, 13 ans, n’en est que plus émouvant. Terrorisé lui aussi par le fracas de la bataille, il se choisit un modèle qu’il suit aveuglément, avec courage. Ce modèle est naturellement Richard Bolitho, de 8 ans son aîné, qui lui est comme un grand frère et qui, attentionné à tous ses hommes, l’encourage et le protège. Couzens le suit partout et fonce comme un petit taureau. Même sans savoir nager, il s’accroche à tout espar et renaît – tout nu mais très digne – sous les vivats de l’équipage et les compliments du capitaine. Bolitho lui aussi, au même âge, « avait jeté son dévolu sur un officier qui était devenu son idole, un lieutenant qui ne s’était sans doute jamais rendu compte de rien et pour qui il n’était même pas un être humain. Mais Bolitho se souvenait encore de lui comme au premier jour. C’était un officier qui ne perdait jamais son calme sans raison, qui ne cherchait jamais à se décharger sur autrui quand il venait de se faire sermonner par le capitaine. » p.15

Il y a beaucoup de bagarres, de coups de main, de ruses et d’action, dans ce monde d’hommes. Mais l’aventure est l’aventure et le récit tient en haleine tout lecteur qui aime la mer, la voile et le courage. L’observation des êtres humains est d’une grande importance sur ces étroits territoires de bois où le capitaine est le roi et le juge. Cette lecture d’action et d’éducation humaine revigore – et donne des leçons à notre temps.

Alexander Kent, En vaillant équipage, 1977, Phébus Libretto 2006, 315 pages, €9.40

Les romans maritimes d’Alexander Kent déjà chroniqués sur ce blog.

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Alix, L’Ibère

César se bat contre les fils de Pompée en Espagne. Le scénario est calqué sur la conquête napoléonienne, avec factions rivales et paysans-résistants de l’intérieur. Quand un village choisit un camp, le camp adverse vient piller, violer, massacrer. César va triompher, militairement et moralement, en ralliant à lui le peuple local. Mais non sans politique. C’est là que paraît le cynisme du scénariste notre époque, qui n’a jamais été celui de Jacques Martin, élevé en collège religieux et chez les scouts.

Dès la première page, la morale des personnages est campée crûment : Alix défend les « victimes innocentes », César « Ne soit pas naïf » – quant à Enak, il bouffe… A croire que le colonialisme mental a imprégné la génération récente : Enak n’apparaît-il pas proche de l’animal ? Comme lui il va presque à poil, fidèle comme un chien et avide de plaisirs terrestres : les frottements sur sa peau nue, la viande avalée goulument, l’eau qui dégouline sur son torse, une main amie sur son épaule, la sensualité des liens… Jacques Martin ne l’avait pas fait évoluer ainsi, jusqu’à ce qu’il passe la main. C’est le danger de faire continuer la série, après la mort de l’auteur : la trahison.

Tarago est fils de chef, orgueilleux et fanatique. En vrai caudillo, il est le seul à avoir raison et impose ses vues par la violence. Plusieurs cases « justifient » la violence en la présentant comme normale, habituelle, à reproduire en cours de récré. Quant à la torture pour obtenir des renseignements, pas de problème : placer une lame sur la gorge nue d’un gamin suffit à son aîné pour déballer tout ce qu’il sait. Morale : ça marche, donc essayez !

En contrepartie, Tarago apprécie le courage et donne une chance aux braves. Voilà du bon machisme méditerranéen, qui justifie qu’on ait « des couilles ». Et pas touche à sa sœur – sauf si elle trahit la famille et le clan.

En bref, voilà tout le catalogue valorisé des poncifs attachés à l’Espagne et aux maquisards de Méditerranée, tous vaguement corses ou siciliens dans l’imaginaire essentialiste du scénariste. Notons les mœurs issues des Arabes (touche pas ma sœur, le cimeterre recourbé à égorger). Elles sont bien anachroniques puisque nous sommes censés être au temps de César et que le Prophète n’est pas même né !

Entre Alix, Tarago et César va se jouer une partie de poker politique où l’argent, l’honneur et la terre sont l’enjeu. Alix est trop donquichottesque pour tirer un quelconque intérêt de l’aventure, César trop obstiné pour échouer et Tarago trop fanatique pour réussir. Voilà le schéma.

Restent les comparses : Enak, toujours torse nu, sur le point de se faire égorger comme en Afghanistan avant d’être flanqué avec brutalité à terre par Tarago ; Celsona, sœur de Tarago, qui aime évidemment un opposant modéré et qui le paye de sa vie, étant donnée la brutalité du frère qu’imitent ses sbires ; Labiénus, général romain renégat, qui joue triple jeu et s’y perd ; les paysans qui cultivent la terre rude et dont les jeunes enfants gambadent de joie au soleil.

La morale de l’aventure est un peu obscure aux jeunes lecteurs et c’est le plus gênant. A croire que la génération trentenaire qui tient les commandes de la série n’a plus de morale. Elle souscrit au cynisme girouette du temps tout en jouissant de la torture des jeunes corps adolescents. Les gamins suivent Alix puisqu’il est le héros ; ils aiment Enak, plus à leur portée par son âge et sa faiblesse, plus raisonnable et attaché à son aîné ; ils admirent César puisqu’il est le chef, personnage historique et bon républicain.

Mais Alix laisse la vie sauve à son ennemi et met en péril tous les autres, à commencer par la sœur dudit ; Alix refuse le cadeau de César au nom d’un humanisme qui n’existe pas encore alors qu’il aurait pu accepter et donner lui-même la ferme aux paysans (ce qu’il fera, mais à la toute fin !) ; Labienus trahit tous ceux qui l’approchent, bien que général (donc discipliné) et Romain (donc civilisé) ; Tarago, soudard brutal et fanatique au début, devient sympathique par son combat de résistant contre les colonisateurs, avant de déraper dans l’allégeance aux fils de Pompée, encore plus cyniques que César… Comment les jeunes têtes pourraient-elles se retrouver dans cet imbroglio ?

Heureusement, le dessin de Christophe Simon sauve l’album. Les corps souples, les visages expressifs, les attitudes naturelles, la dramatisation des ombres qui disent la rudesse du combat ou la tendresse des amoureux, parlent plus que le texte.

Au total, comme toujours depuis la renonciation de Jacques Martin, voici un mauvais Alix. Une dégradation d’époque sans morale. Bel exemple pour la jeunesse !

Alix, L’Ibère, 2007, Jacques Martin, Christophe Simon, P. Weber, Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

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Alexander Kent, A rude école

Paru en 1975 et 1978 en deux volumes en Angleterre, Phébus Libretto rend disponible en français un seul volume pour les deux premiers tomes de la saga de marine. A rude école est le premier d’une série enthousiaste et réaliste de 21 tomes sur la marine anglaise à l’époque de sa gloire.

Ce sont ici deux aventures qui content les débuts maritimes et mouvementés de Richard Bolitho, alors aspirant de 16 ans dans la marine de Sa Majesté. Richard B. a déjà les nerfs solides et ce goût des relations humaines et du commandement qui en fera un bon chef de bord. Son père, l’auteur Douglas Reeman, est entré dans la carrière au même âge. Lui en 1940, pas en 1773, mais c’est dire combien l’auteur connaît la mer, les marins et l’existence aventureuse du bateau de guerre.

Vous lirez une histoire de pirates, de traite négrière, de contrebandiers et de naufrageurs. Embarqué sur un vaisseau de 74 canons appelé la Gorgone, le jeune homme aime l’action et la camaraderie : il est servi ! Destination inconnue pour son deuxième embarquement avec son ami Dancer, à l’âge où un jeune officier rêve de responsabilités. Ce n’est pas sa première expérience de la mer, il l’a commencée dès douze ans. Après le gros 74, l’adolescent traque la contrebande d’alcool français sur un petit patrouilleur au large des côtes de Cornouaille. Sur ce Vengeur, le jeune Richard découvre que son frère aîné Hugh, est capitaine du bâtiment. Ce n’est pas de tout repos.

L’éditeur français nous en promet de belles : « Promiscuité des entreponts, brutalité des maîtres d’équipage, peur au ventre à l’heure des manœuvres dans la voilure quand le gros temps malmène le navire – sans parler de quelques coups fourrés non prévus au programme… » Tout arrivera, comme il se doit. Richard domptera son vertige, se défendra comme il le peut, apprendra sans cesse à dompter la mer comme les hommes.

Si les personnages manquent encore de profondeur, les volumes suivants déploieront toute la palette de la psychologie. Manquer Bolitho adolescent serait une erreur. Une première fois contre les négriers sur la côté africaine, une seconde fois contre les contrebandiers du sud de l’Angleterre, il obéit à la rude discipline de la marine anglaise et fait preuve de cette qualité suprême outre-Manche qu’est le courage. Il sert son pays sans oublier ses intérêts de commandement. A l’heure de l’oxymore démago du « patriotisme économique », c’est une morale revigorante. L’ennemi est interne à la nation : il est cet aristo anglais qui préfère son enrichissement personnel au bien de son pays.

Suivre l’adolescent depuis sa première responsabilité jusqu’à son âge mûr où il est fait amiral est un rare bonheur de lecture. Nous avons ainsi l’impression d’un jeune neveu qui lentement se révèle. Qu’y a-t-il de plus fort que surveiller son éclosion pour s’attacher à un être ?

Alexander Kent, A rude école (Midshipman + The Avenger), 1975 et 1978, Phébus Libretto, 2005, 256 pages, €8.45 

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Leçons de Nietzsche aux socialistes

Il ne s’agit pas de ce que pensait Nietzsche des socialistes de son temps, mais des leçons que la philosophie nietzschéenne offre aux socialistes d’aujourd’hui. Nietzsche fait de la force de vie en chacun des êtres l’origine de la volonté. Pour lui, la politique est un instinct qui part de l’énergie pour aller au rationnel, en passant par les émotions. Or, sans vitalité propre, on attend des autres ou de « la Morale » un commandement de faire. Là où la volonté fait défaut, la foi survient qui fait marcher au pas cadencé des églises et des partis. Qui ne sait pas être soi-même, se maîtriser pour être un maître, qui ne sait pas vouloir – aspire à ce qu’un autre veuille pour lui. C’est le danger du socialisme embrigadé…

« La foi est toujours plus demandée, le besoin de foi est le plus urgent, lorsque manque la volonté : car la volonté étant la passion du commandement, elle est le signe distinctif de la maîtrise et de la force. Ce qui signifie que, moins quelqu’un sait commander, plus il aspire violemment à quelqu’un qui ordonne, qui commande avec sévérité, à un dieu, un prince, un État, un médecin, on confesseur, un dogme, une conscience de parti. » 347

Quant à « la Morale », elle donne bonne conscience à ceux qui censurent et qui punissent, mais elle ne change ni les choses ni les êtres. Trois générations de redressement soviétique l’ont montré abondamment, aucun homme « nouveau » n’est né… sauf le bureaucrate obtus, l’apparatchik sadique et le gardien de camp égalitaire. Vouloir changer l’autre vous change, et pas toujours en mieux ! Qu’est-il donc préférable ? Plutôt que de blâmer, donnez l’exemple. C’est votre lumière, socialistes, qui éclairera ceux qui cherchent la voie. Cessez d’enduire de moraline tous les actes des autres, dans l’éternel ressentiment qui se contente d’être contre, de « réagir » : proposez du positif ! Proposez une alternative crédible et tentante, une voie vers la lumière ! Tous ceux qui sévissent et punissent plutôt que de créer et d’enthousiasmer sont des aigris, des mécontents, des esclaves de leur sinistrose – des faibles qui ne méritent pas les suffrages.

« Ne pensons plus autant à punir, à blâmer et à vouloir rendre meilleur ! Nous arriverons rarement à changer quelqu’un individuellement ; et si nous y parvenions, peut-être sans nous en apercevoir, aurions-nous fait autre chose encore ? – Nous aussi, nous aurions été changés par l’autre ! Tâchons plutôt que notre influence sur ce qui est à venir contrebalance la sienne et l’emporte sur elle ! Ne luttons pas en combat direct ! – et toute punition, tout blâme, toute volonté de rendre meilleur est cela. Élevons-nous au contraire nous-mêmes d’autant plus haut ! Donnons à notre exemple des couleurs toujours plus lumineuses ! Obscurcissons l’autre par notre lumière ! Non ! A cause de lui nous ne voulons pas devenir plus obscurs nous-mêmes, comme tous ceux qui punissent, comme tous les mécontents. Mettons-nous plutôt à l’écart ! Regardons ailleurs ! » 321

Certes, il est plus facile de critiquer ceux qui font que de faire soi-même. Cette attitude réactive est paresse, amour de la souffrance. Souffrir donne bonne conscience : voyez comme je suis vertueux parce que je suis malheureux ! Seule la souffrance des autres mobiliserait la volonté : or c’est là du négatif, une attitude « réactionnaire » qui se contente de réagir à ce qui survient sans avoir rien prévu, ni bâti pour l’avenir… Pourquoi se construire une chimère ? Pour mieux se sentir un héros en combattant les moulins ? Mieux vaut prendre à bras le corps les réalités telles qu’elles se présentent ! Il est tellement plus facile de se créer son propre ennemi, comme ces poupées vaudou qu’il suffit de piquer d’épingles pour se sentir vengé… C’est là manque de vigueur. Socialistes, vous n’êtes rien sans les autres, votre Sarko vaudou, vous manquez de force – alors que vous devriez (selon vos discours enflés) être ce dynamisme en marche vers l’avenir !

« Quand je songe au désir de faire quelque chose, tel qu’il chatouille et stimule sans cesse des milliers de jeunes Européens dont aucun ne supporte l’ennui, pas plus qu’il ne se supporte soi-même, – je me rends compte qu’il doit y avoir en eux un désir de souffrir d’une façon quelconque afin de tirer de leur souffrance une raison probante pour agir, pour faire de grandes choses. La détresse est nécessaire ! De là les criailleries des politiciens, de là les prétendues ‘détresses’ de toutes les classes imaginables, aussi nombreuses que fausses, imaginaires, exagérées, et l’aveugle empressement à y croire. Ce que réclame cette jeune génération, c’est que ce soit du dehors que lui vienne et se manifeste – non pas le bonheur – mais le malheur ; et leur imagination s’occupe déjà d’avance à en faire un monstre, afin d’avoir ensuite un monstre à combattre. Si ces êtres avides de détresse sentaient en eux la force de se faire du bien à eux-mêmes, pour eux-mêmes, ils s’entendraient aussi à se créer, en eux-mêmes, une détresse propre et personnelle. Leurs inventions pourraient alors être plus subtiles, et leurs satisfactions résonner comme une musique de qualité ; tandis que maintenant ils remplissent le monde de leurs cris de détresse et, par conséquent, trop souvent, en premier lieu, de leur sentiment de détresse ! Ils ne savent rien faire d’eux-mêmes – c’est pourquoi ils crayonnent au mur le malheur des autres : ils ont toujours besoin des autres ! Et toujours d’autres autres ! – Pardonnez-moi, mes amis, j’ai osé crayonner au mur mon bonheur. » 56

Quel avenir ? L’apitoiement sur lépludémunis ? sur ceukisouffr ? Se lamenter c’est surtout ne rien faire. Tandis que l’avenir est l’épanouissement de l’homme, sans les carcans économiques et sociaux qui l’inhibent et le rabaissent dans sa condition servile. Nietzsche exalte la vitalité parce qu’il veut un homme énergique complet, l’idéal grec antique, « le bonheur d’Homère » pour tous. On a cru un matin que les socialistes français voulaient incarner cette utopie d’avenir… mais quand on les regarde et les écoute, bof !

« Avoir des sens subtils et un goût raffiné ; être habitué aux choses de l’esprit les plus choisies et les meilleures, comme à la nourriture la plus vraie et la plus naturelle ; jouir d’une âme forte, intrépide et audacieuse ; traverser la vie d’un œil tranquille et d’un pas ferme, être toujours prêts à l’extrême comme à une fête, plein du désir de mondes et de mers inexplorées, d’hommes et de dieux inconnus ; écouter toute musique joyeuse comme si, à l’entendre, des hommes braves, soldats et marins, se permettaient un court repos et une courte joie, et dans la profonde jouissance du moment seraient vaincus par les larmes, et par toute la pourpre mélancolie du bonheur, qui donc ne désirerait pas que tout ceci fut son partage, son état ! Ce fut le bonheur d’Homère ! » 302

Au lieu qu’être socialiste aujourd’hui, dans le parti de Martine Aubry, c’est aller au pas, bien discipliné, obéissant aux ordres, sans élever la voix. Le Parti a toujours raison, le Parti seul sait, le Parti veut le Bien donc connaît seul la Vérité dans l’obscurité du Secrétariat et les fumées des Congrès. Dans le Parti, seul le tout petit noyau dirigeant sait ce qu’il y a à savoir, surtout pas les autres, les militants, les godillots qui vont à la soupe électorale et qui ont besoin de l’onction centrale. Cette allure-là rend lourd… Le socialisme se montre comme l’organe de ceux qui vont au pas, le ventre empli de pommes de terre et l’esprit au ras des sondages. Bien loin des ailes qu’on rêverait pour l’homme.

« Aller au pas – quelle existence !

Cette allure-là rend allemand et lourd.

J’ai dit au vent de m’emmener,

L’oiseau m’a appris à planer.

Vers le midi, j’ai passé sur la mer. » Appendice

Frédéric Nietzsche, Le Gai Savoir, 1887, Folio 1989, 384 pages, €7.41

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Michel Onfray, La sagesse tragique

Article repris par Medium4You.

Voici un petit livre sur Friedrich Nietzsche, écrit dans l’enthousiasme de la jeunesse à 28 ans et préfacé vingt ans plus tard par un philosophe devenu passeur des œuvres. C’est une excellente introduction à Nietzsche, courte et percutante, se mettant dans le courant de la branchitude pour mieux recadrer les préjugés. Il faut lire Nietzsche, dit le médiatique libertaire ! Car il vous libère personnellement de tous les esclavages, à commencer par celui de l’opinion, de la mode, de la morale, de la politique, des déterminants économiques, des religions.

« Je sais que Nietzsche n’est pas de gauche, ni hédoniste, libertaire, ou féministe » p.12. On pourrait ajouter chrétien ou socialiste dans la liste de ce qu’il est de bon ton « d’être » en apparence dans les années 2000. Tout ce que le philosophe n’est pas suscite automatiquement la haine pavlovienne des fusionnels, des branchés, de tous ceux qui n’ont qu’une ambition : être comme les autres, d’accord avec le dernier qui parle, surtout pas « différent », oh là là ! Il y a donc mauvaise foi, méchanceté, manipulation des textes, jeu de pouvoir intello dans ce qui paraît sur Nietzsche depuis des décennies. Michel Onfray, c’est son grand mérite, rectifie au bulldozer ces tortillages de cul pour donner la cohérence de la vie et des idées du philosophe au marteau, prophète de Zarathoustra l’apollinien dionysiaque.

Nietzsche c’est l’énergie au cœur de toutes choses. Ce qu’il appelle la volonté de puissance n’a rien de la tyrannie SS ni de l’emprise stalinienne sur les masses mais constate l’énergie vitale en chaque être, de la cellule végétale à nos corps de primates intelligents. Cette énergie est un fait, elle sourd de la vie même puisque vivre est lutter contre l’inertie de la matière.

Aux hommes d’exception de faire servir cette énergie au mieux de leurs capacités humaines. Ils sont appelés « sur »-hommes parce qu’ils se détachent de la masse indistincte vouée à seulement survivre et se reproduire. L’indistinction est ce « dernier homme » qui rumine bovinement en regardant passer les trains de l’histoire, masse grégaire à la Ortega y Gasset qui se laisse modeler comme une vulgaire pâte à partis collectivistes, fascistes ou communistes, humains « esclaves » de la mode, de l’apparence, de l’opinion.

Qu’est-ce qui empêche les Alexandre et les Diogène aujourd’hui, les Léonard de Vinci et les Einstein ? La mauvaise conscience morale prescrite par les « esclaves » qui ne trouvent bien que ce qui rabaisse tout le monde à leur niveau, et imposée en système par les religions du renoncement : christianisme, bouddhisme, socialisme. Ce dernier – une hérésie laïque du christianisme – est marxiste bismarkien, le seul que Nietzsche connût. Le Surmoi rigide des religions et des idéologies au nom d’un au-delà, d’un ailleurs ou d’un éternel lendemain (qui chante et qui rase gratis…), secrète une moraline permanente qui refoule les instincts vitaux comme le montrera Freud. La répression sociale des désirs engendre névrose de civilisation et ressentiment politique, envie de tout casser et d’éradiquer le vieil homme au nom d’une utopie radicale d’égalité abstraite.

A chacun, dit Nietzsche, de se révolter contre ces contraintes et structures qui aliènent : travail, famille, patrie. La morale comme la domination économique, l’asservissement politique comme la crainte religieuse sont des carcans qui rendent esclaves. Chaque  individu doit être maître de ses propres valeurs, ce qui signifie avant tout maître de lui. Nietzsche n’est pas un nihiliste pour qui tout vaut tout, ni un anarchiste pour qui tout est permis, ni même un libertaire vautré dans l’accomplissement ici et maintenant de tous ses désirs. C’est un peu la limite de Michel Onfray que de le tirer vers ses propres fantasmes. Nietzsche aime le bouillonnement des passions et désirs (son côté Dionysos) mais il aime y mettre son ordre par une rigueur qui hiérarchise (son côté Apollon). Non, tout ne vaut pas tout ! Des valeurs sont préférables à d’autres – mais ce n’est pas à une instance extérieure à chacun de l’imposer comme un commandement. Chacun se commande lui-même : telle est sa liberté.

Nietzsche est grec antique pour qui la minorité exemplaire des être humains d’exception doit entraîner les autres à incarner l’homme au mieux de son potentiel : un esprit sain dans un corps sain, avec de saines affections. Nietzsche a pour maître les moralistes français, de Montaigne à Chamfort, qui jugent du bon et du mauvais pour eux, et non pas du bien et du mal en soi. Ce que l’on accomplit ici et maintenant, il faut le vouloir comme s’il devait revenir éternellement. C’est ainsi que l’éternel retour du même peut être désiré comme matrice des actes. Telle est la seule façon d’agir selon sa conscience. Il ne s’agit pas de morale venue d’ailleurs, ni de contrainte sociale politiquement correcte, mais d’éthique personnelle : être fier de soi dans ce que l’on fait. Être responsable de ses actes et les assumer à la face du monde.

Il n’y a donc pas d’élitisme social chez Nietzsche, non plus que de contrainte de « brutes blondes », comme quelques citations sorties de leur contexte pourraient le laisser croire. Michel Onfray insiste bien sur ce point et le démontre. « Le Maître donne, non par pitié ou compassion, mais par excès de force, débordement de vie. Ses objectifs ? Maîtrise de soi, rigueur et vigueur, noblesse et grandeur. Non pas commander, mais se gouverner » p.140. Et d’ajouter, perfide pour la mode médiatique qui se pose afin d’anticiper les places à venir (si les socialistes compassionnels du ‘care’ gagnent l’élection présidentielle) : « Jaurès ne s’y était pas trompé, lui qui voyait dans le surhumain une potentialité à laquelle il suffirait de consentir » p.144. Nietzsche déclare que le socialisme est une supercherie qui conforte le système d’esclavage industriel et la tyrannie de la majorité médiocre en reportant toujours à demain la liberté personnelle au nom de la Morale.

Le travail aliène lorsqu’il est imposé et n’offre aucune satisfaction à l’être humain. A l’inverse, le loisir (l’otium des anciens), permet la création personnelle au quotidien. « Qui n’a pas les deux-tiers de sa journée pour lui-même est esclave », déclare Nietzsche dans ‘Humain trop humain’, §283. Humour de Nietzsche, qui n’est pas relevé par Onfray : 2/3 d’une journée de 24h font 16h… ce qui laisse 8h de travail pour la société et pour gagner sa croûte. On peut bien sûr ne considérer que les heures éveillées et calculer les 2/3 de 16h, ce qui laisse 10h de loisirs et donc… 35h de travail par semaine. Mais les individus sont-ils moins aliénés quand ils ont du temps libre ? La pression sociale des potes, des cousins, de la famille, du quartier, de la télé et des médias, de fesse-book et autres chaînes mobiles, des associations, du parti, de l’État, de la religion, permet-elle d’être enfin soi ? Bien sûr que non. Ni le temps de loisir ni la technique ne libèrent… si chacun ne se prend pas lui-même en main pour épanouir ses potentialités.

Pour cela, rire, danser et jouir de ses sens, prescrit Nietzsche. Il faut penser léger, se moquer de ceux qui font la tronche, des politiciens pour qui tout est « grave » et des religions prêchant l’enfer à qui n’obéit pas aux Commandements. Il faut une vie bonne à la Montaigne, parce qu’elle est la seule que nous ayons, sans illusions sur l’au-delà. Exubérance et maîtrise, élan mais art : croit-on que la danse n’est pas une discipline ? Marcher, randonner pour penser mieux, en mouvement, loin de ce « cul de plomb » qui caractérise « la pensée allemande » (et tant de philosophes-bureaucrates français). Écrire souvent mais ciseler ses aphorismes par le travail comme on forge une épée avant de la plonger dans l’eau froide.

« Soyons les poètes de notre vie », dit Nietzsche à ceux qui ne l’ont pas compris, « et tout d’abord dans le menu détail et le plus banal » (Gai savoir §289). Lisez Nietzsche ! Il est un maître de vie. Lisez-le avec le guide Onfray, qui est un bon pédagogue.

Michel Onfray, La sagesse tragique – du bon usage de Nietzsche, 1988, Livre de poche 2006, 188 pages, €5.70

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Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

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Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

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Apprendre à bien écrire

Je reprends de mon ancien blog disparu, qui a duré six ans, un article qui a eu beaucoup de succès pédagogique : apprendre à bien écrire. Il a été rédigé pour aider François, treize ans alors et qui en a désormais dix-huit.

Pour bien écrire, il faut d’abord aimer écrire, exprimer ses sentiments, jouer avec les phrases. S’exprimer par les mots (François a choisi plutôt la musique) aide à devenir soi-même, tout en se coulant à peu près dans le moule. Pas besoin pour grandir de faire obligatoirement comme « tout le monde » : aimer le foot, la moto et la musique hard ou le rap. On peut être sensible et avoir des goûts raffinés en étant pour autant un garçon. Pourquoi ne pas devenir « bon en français », selon le vocabulaire de l’école ? Une matière aimée, où l’on réussit, et voilà une identité fragile confortée, prête donc à d’autres expériences.

Que faut-il donc pour « bien » écrire ? De ma propre expérience, je listerai ces ingrédients nécessaires. Chacun y rajoutera ce qu’il croit, en fonction de la sienne :

1. Écrivez tous les jours, même un texte court, même un récit destiné à rester intime, mais écrivez. Tout comme les sportifs s’entraînent, l’écrivain doit plier sa plume ou son clavier à la discipline chaque jour. Aucun sujet n’est vil, ni sans intérêt ; ce qui compte est d’abord votre curiosité pour la chose sur laquelle vous écrivez.

2. Lisez un peu tous les jours, et si possible de la littérature, de la « belle langue » bien écrite qui assouplit l’esprit et fait entrer sans y penser et sans efforts la musique des mots (et leur orthographe). Ne lisez pas que cela, si vous aimez autre chose, mais n’oubliez pas de le faire.

3. Sortez de vous-même dès que l’opportunité se présente, soit en vivant des expériences nouvelles, soit en allant à la rencontre d’autres gens, soit en pratiquant une activité. L’imagination ne peut fonctionner sans quelques aliments, et la diversité du réel est incomparable pour la stimuler. L’internat, en ce sens, peut être une opportunité de vivre autrement que dans le cocon familial, de sortir de la rencontre obligée des amis habituels, d’observer une communauté assez fermée. Cela peut être l’occasion d’émotions et de remarques nouvelles. Et vous retrouverez famille et amis avec un œil neuf, plus riche d’expérience de la vie !

4. N’ignorez surtout pas votre corps – comme si l’être humain n’était qu’esprit ! Ce travers scolastique qui persiste dans l’éducation française n’est pas sain. Un corps épanoui, fatigué, donne un esprit équilibré et heureux. Tentez donc l’expérience de faire le récit de votre randonnée, de votre course ou de votre match, une fois l’épreuve terminée : vous serez surpris du résultat obtenu ! Vous aurez sous la plume une fluidité jamais vue, vous écrirez direct, avec des sensations et des passions encore neuves. Je le sais, c’est ainsi que j’écris mes carnets de voyages. Le mouvement lui-même fait circuler le sang et dissipe les pensées fumeuses : Montaigne tout comme Nietzsche, écrivaient dans leur tête « en marchant ».

5. Jetez dans la fièvre sur le papier ce qui vous vient à la plume sans trier, puis laissez reposer. Rien de tel qu’un délai d’un jour ou deux (voire plus) pour corriger, affiner, préciser, compléter ce que vous voulez dire. L’instinct qui vous pousse, la passion que vous y mettez, sont la sève même de ce que vous écrivez. Mais, tout comme on forge une épée, le feu ne suffit pas : il y faut aussi l’épreuve du froid, la raison glacée qui examine et critique le texte émis dans l’excitation pour élaguer, redresser et bien exprimer ce qui doit être compris.

6. Ne cherchez pas l’affèterie dans le style, sauf pour parodier ou parce que le thème s’y prête. Trop souvent, le baroque n’est que le masque d’indigence de sentiment et de pauvreté d’idées. Écrivez clair, net et dynamique. Vous pourrez toujours, comme le faisait Balzac, rajouter de la « sauce » par des détails ou des descriptions ultérieures. Mais vous aurez de suite un récit en mouvement, une « histoire » à raconter. Et ce n’est pas grave si vous « imitez » un modèle : on ne crée par soi-même que lorsqu’on a testé les expériences des autres.

7. Ne cherchez pas à faire trop bien tout de suite. Écrivez d’abord et reprenez après. Si vous êtes pris par votre sujet, votre esprit composera lui-même le plan et mettra le suspense là où il est nécessaire. La correction ensuite visera non à changer l’architecture, mais à orner le propos et à fignoler les détails.

Lancez-vous, c’est le premier jet qui coûte ! Et lorsqu’on est solitaire, le texte est un ami qui aide à réfléchir.

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Ruth Benedict, Le chrysanthème et le sabre

Ruth Benedict, écrit « Le chrysanthème et le sabre » en 1947 sur une commande des forces d’occupation américaines au Japon. Elle ne connaît pas le japonais, n’est jamais allée au Japon et se contente d’écumer les bibliothèques pour lire les auteurs occidentaux sur le pays du soleil levant, d’interroger des immigrés japonais aux États-Unis et des prisonniers de guerre. Tout cela en une année seulement.

Le tour de force est que, si son étude date aujourd’hui un peu en raison du développement et de l’ouverture au monde du Japon, son ideal-type de la mentalité japonaise est assez éclairant. Il ne s’agit pas de dégager une « essence » ethnique du Japon mais de repérer les inerties culturelles dues à l’histoire de ce peuple îlien. Il est étonnant que les Français aient attendu 40 ans pour traduire ce livre fondamental. Cela qui marque l’étroitesse d’esprit et la croyance confortable en sa supériorité de la génération française d’après-guerre, inadaptée aux changements rapides du monde contemporain.

J’ai noté quelques formules qui manifestent la qualité de l’analyse. Pour Ruth Benedict, « les Japonais trouvent du réconfort dans un mode de vie planifié et codifié à l’avance, où la pire menace est l’imprévu ». (p.36) « La confiance des Japonais dans la hiérarchie est la base de leur conception des rapports d’homme à homme, ainsi que de l’individu à l’Etat » (p.49) « Au Japon, les prérogatives attachées à la génération, au sexe et à l’âge sont considérables. Mais ceux qui en jouissent les exercent en responsables plutôt qu’en autocrates. » (p.59)

« La vertu, au Japon, dépend de la reconnaissance de sa propre place dans le grand réseau de dettes mutuelles, réseau qui englobe à la fois ancêtres et contemporains. » (p.93) « Bien qu’au départ toute âme soit resplendissante de vertu comme resplendit une épée neuve, elle se ternit néanmoins si son brillant n’est pas maintenu en permanence. Cette « rouille de la personne », pour reprendre leur expression, est aussi néfaste qu’elle l’est sur une lame. Un homme doit apporter à sa personne le même soin qu’il apporterait à son épée. Mais le brillant et l’éclat de son âme sont encore là, même recouverts de rouille, et il suffit de polir cette âme à nouveau » (p.179) C’est une jolie formule, venue tout droit du bouddhisme. Nul n’est “mauvais” en lui-même car il recèle une étincelle du divin. Mais c’est à lui de mettre au jour ce trésor intérieur, de faire briller son éclat par son apprentissage et sa discipline. «

Pour les Japonais, l’idée que la recherche du bonheur est un but digne de ce nom dans l’existence est une doctrine surprenante et immorale. « A leurs yeux, le bonheur est une détente à laquelle on s’abandonne quand on le peut ; mais lui conférer la dignité d’une chose à partir de quoi l’État et la famille doivent être jugés, c’est tout à fait inconcevable. » (p.173) « Les Occidentaux sont gens à considérer comme un signe de force la révolte contre les conventions et la saisie du bonheur en dépit des obstacles. Mais les forts, selon le verdict japonais, sont ceux qui ne tiennent pas compte du bonheur personnel et remplissent leurs obligations. La force de caractère, pour eux, se montre dans l’obéissance aux règles, non dans la révolte. » (p.187)

« Le Japon, avec un amour vital du fini qui fait penser aux anciens Grecs, comprend les techniques du yoga comme un exercice de perfectionnement personnel, un moyen par lequel un homme peut acquérir cette « excellence » qui ne laisse pas subsister l’épaisseur d’un cheveu entre l’individu et son acte. C’est un exercice d’efficacité. Un exercice de stricte dépendance de soi. La récompense se trouve ici et maintenant car elle met à même d’affronter n’importe quelle situation avec l’exacte dépense d’effort nécessaire, ni trop ni trop peu, et assure le contrôle de l’esprit naturellement capricieux en sorte que ni menace extérieure, ni remous intérieurs, ne puissent débusquer l’individu de lui-même. » (p.216) « Quand une voie débouche sur une impasse, on y renonce comme à une cause perdue parce qu’au Japon on n’apprend pas à persévérer dans les causes perdues » (p.269).

Son chapitre sur l’éducation des enfants et celui où elle énumère complaisamment les différentes sortes de « devoirs » sont ceux qui ont le plus vieillis. La société japonaise a évolué en un demi-siècle comme toutes les sociétés en développement accéléré du monde dit “post-moderne” : les traditions rigides s’assouplissent et certaines se trouvent remises en cause. Reste qu’on peut encore parler d’obligations passives reçues de l’Empereur, des parents, des maîtres et des patrons, le “on”, et d’obligations de contreparties envers les autres ou envers soi-même (ce qui est l’honneur), le “giri”. Mais ce « patriotisme » au pays et à la lignée, cette reconnaissance envers les maîtres, cette dette sociale envers ceux qui vous donnent quelque chose, ces devoirs de respecter les convenances et de maîtriser ses émotions, tout cela s’est modernisé, se rapprochant un peu plus des mœurs occidentales. Simplement peut-on dire que le carcan social est plus rigide au Japon.

Ruth Benedict, Le chrysanthème et le sabre, Picquier Poche, 1998, 350 pages

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Pas disciplinés, les Français ?

Les choses ont bien changé depuis la génération 68 où il était interdit d’interdire. Nous sommes le mercredi 23 mars 2011, le « nuage » radioactif provenant du Japon plane dans la haute atmosphère.

Dans les jardins du Luxembourg, qui appartiennent au Sénat, les pelouses « interdites » sont respectées !

Mais – souplesse neuve de l’Hâdministrâtion – ces Messieurs du règlement-règlement laissent la place au désir : la pelouse jumelle est autorisée ce même jour. En alternance. N’est-ce pas plus intelligent que le caporalisme traditionnel si français ?

Quant aux kids, ils ne sont pas rembarrés de jouer au foot, mais sur le parvis pavé.

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Charles de Foucauld à l’Assekrem

Dans le Hoggar en Algérie, un jour de février, nous sommes montés vers 8 h sur le plateau de l’Assekrem. Dans ce vaste paysage montagneux, au sommet des 2780 m, est bâti l’ermitage du Père de Foucauld. Il sert aujourd’hui de station météo. Trois Pères de l’Ordre des Petits Frères de Foucauld vivaient encore là-bas lorsque j’y suis allé, s’occupant d’observer le ciel pour la science et de prier Dieu pour les hommes. Je ne sais si le fanatisme mulsulman ne les en a pas chassés – « pour des raisons de sécurité » selon la langue de bois.

Le refuge officiel sur un col, au bas de l’ermitage, est immonde, exprès sans aucun doute. Ce pour quoi nous n’avons pas été y loger, ni même y camper ! Il n’est pas entretenu et très cher (30 dinars la nuit, 40 le repas, 10 la place pour camper alentour). Il s’agit de l’impôt des Musulmans sur les infidèles, confondu avec celui des bédouins sur les touristes.

Charles, Eugène de Foucauld de Pontbriand était un viveur lassé des excès de toutes sortes, expérimentés durant les longues années de sa jeunesse. Ce vicomte de noblesse périgourdine, né en 1858, a perdu ses parents à l’âge de 6 ans et fut élevé par son grand-père. Ayant besoin de discipline, il a choisi l’armée mais il en démissionne en 1882 après avoir été renvoyé pour mauvaise conduite puis réintégré. Un soir de 1886, au coucher du soleil sur le désert saharien, il a eu la révélation de l’Immensité. Il s’est « converti » ; il avait reconnu Dieu. C’était le Père qui lui manquait et qui devait le guider. Déjà Foucauld, lors de son exploration solitaire du Maroc en 1883, Chrétien déguisé en Juif, avait apprécié l’Islam qui lui avait paru une religion simple et ardente, créant de vrais croyants. Aidé par l’exemple de sa cousine et de l’abbé Huvelin, prêtre pédagogue qui le confessait, il avait retrouvé la foi de sa tradition catholique et approfondi sa vocation.

Il pèlerine en Terre sainte en 1888, entre à la Trappe en 1890 pour la quitter sept ans plus tard afin de se faire ermite chez les Berbères. Aussi excessif dans le dépouillement qu’auparavant dans le monde, sa vie en Afrique du nord lui avait appris que les biens et les richesses ne comptent pas, mais seulement la profondeur morale et les raisons de vivre.

Le Sahara lui révèle l’existence austère, réduite à l’essentiel, le retour aux valeurs simples – aussi primaires que les biens vitaux : l’eau pour boire, la semoule pour le pain, la poignée de dattes, le chameau qui transporte – et les relations humaines. Il s’installe en 1904 à Tamanrasset pour évangéliser. Charles de Foucauld a aidé les plus humbles de son époque, les Touaregs survivant en plein désert car, comme il le rappelle, le Christ a déclaré : « ce que tu fais aux petits, c’est à moi que tu le fais. » Il fera construire l’ermitage de l’Assekrem en juillet 1910 pour être loin du tumulte mais proche des hommes, accessible à tous et seul avec Dieu.

Ironie de la destinée : il est mort au pied de l’ermitage, face aux pics du Hoggar qui l’avaient tant impressionné, de la main d’un « petit ». Profitant de la réduction des troupes due à la guerre en Europe, un parti religieux islamiste fanatique (déjà), a organisé un rezzou hostile à la domination française sur le bordj du « marabout chrétien ». Il s’agissait de le tuer ou de le convertir à l’Islam. Ces Senoussistes, guidés par les esclaves haratines du coin, l’ont fait prisonnier. Ils lui ont lié les mains dans le dos tandis qu’ils pillaient l’ermitage et détruisaient de rage ce qu’ils ne pouvaient emporter, jetant les livres à terre, brisant les étagères. A un moment, deux méharistes arabes sont survenus. Des coups de fusils ont été échangés. Dans son affolement, c’est un jeune garçon de 16 ans, Sermi ag Thora, que l’on avait chargé de garder Charles de Foucauld, qui l’a tué d’un coup de feu à la tête. Le père avait 58 ans. Nous étions le 1er décembre 1916.

Son exemple a fait école et si les Touaregs sont attachés à la France plus peut-être qu’à l’Algérie du nord arabisante, c’est un peu grâce à lui. Il est sûr qu’ici, dans ce Hoggar qu’il a aimé, sur ce plateau de l’Assekrem face auquel se dressent les pics basaltiques rosis par le soleil levant, passe quelque chose du mystère qui l’a frappé. Ce calme de la nature, ce site grandiose, ces Touaregs si démunis encore, c’était une existence biblique qui s’offrait à cet ermite angoissé par la futilité du monde et de son milieu.

Il a écrit à Marie de Bouchy, qui a pieusement conservé sa correspondance depuis l’ermitage : « Il y a là-haut une vue merveilleuse, fantastique même, on domine sur un enchevêtrement d’aiguilles sauvages et étranges, au nord et au sud rien n’arrête la vue : c’est un beau lieu pour adorer le Créateur. » Le pic basaltique appelé Oul, en face, a la forme d’un coeur pointe en haut. Il sera rouge sang au soleil couchant. Est-ce pour cela que les Frères de Foucauld ont pris le coeur sanglant comme symbole de l’ordre, le surmontant d’une croix ?

Charles de Foucauld a vécu intensément le Christianisme et l’a porté à un point élevé de vérité humaine. Je suis tenté, au retour, d’en savoir un peu plus sur sa foi en lisant de ses oeuvres. Je me suis documenté avant le départ en lisant la biographie fervente que lui a consacré Marguerite Castillon du Perron.

Une chapelle très simple est bâtie ici : un autel de basalte, un toit de roseaux, point de bancs ni de chaises mais des tapis au sol, à l’arabe. A côté, une petite bibliothèque contient des livres religieux et des ouvrages sur le Sahara. J’ai feuilleté les écrits de Foucauld et j’ai envie d’accompagner un moment ce personnage qui voulait vivre comme le Christ. C’est une dimension d’Occident que nous ne pouvons ignorer, que nous ayons ou non cette foi en nous. En 1887, à Nazareth, il écrivait : « Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais. Vous me faisiez sentir, mon Dieu, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai éprouvée qu’alors ; ce besoin de solitude, de recueillement, ce trouble de l’âme, cette angoisse, cette recherche de la vérité, cette prière, mon Dieu, si vous existez, faite-le moi connaître. » Ces mots sont affichés dans la bibliothèque, ici, en plein désert.

De même cette prière :

« Mon Père,

je m’abandonne à vous,

faites de moi ce qu’il vous plaira.

Quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie.

Je suis prêt à tout, j’accepte tout,

pourvu que votre volonté se fasse en moi,

en toutes vos créatures.

Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.

Je remets mon âme entre vos mains.

Je vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon coeur.

Parce que je vous aime,

Et que ce m’est un besoin d’amour de me donner,

de me remettre entre vos mains, sans mesure,

avec une infinie confiance,

car vous êtes mon Père. »

Cette volonté de ne plus vouloir mais d’être voulu, de s’effacer pour ne se faire qu’instrument, est un renoncement à soi. Il m’apparaît si entier que je le vois comme abdication complète de la liberté qui fonde l’homme. Cette humilité est grande, profondément respectable, elle est celle d’un saint, mais je n’y puis souscrire. Il y a une sorte de masochisme à s’annihiler ainsi volontairement, à se complaire dans le refus de tout vouloir, comme dans l’attante de « l’autre » monde. Pour moi, un père n’est pas là pour dévorer ses enfants mais pour les aider à grandir. Encore faut-il l’avoir connu durant son enfance et Charles de Foucauld est resté marqué de ne l’avoir point connu. Mais il faut n’aimer pas la vie pour la redonner à ce point à son créateur…

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Jules Verne, Deux ans de vacances

Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Jules Verne. Parmi ses œuvres, « Deux ans de vacances », écrit en 1888, était l’une de mes préférées. Non que je n’aimasse point l’école, mais l’aventure me semblait une école plus réaliste de la vie. J’étais heureux de cette atmosphère de groupe, cette fraternité de bande qui régnait dans le roman. Jules Verne a bien rendu cet âge entre 8 et 15 ans.

Quinze préados et ados sont entraînés par la tempête durant leur sommeil hors du port d’Auckland où ils étaient amarrés, à 1800 lieues de là. Ils échouent sur une île déserte comme Robinson. Sauf qu’ils sont encore des enfants et qu’ils sont plusieurs. Sur ce thème, l’amoureux de jeunesse qu’est Jules Verne va déployer ses talents. Il a le sens de la mise en scène, le style enlevé qui ne craint pas les clins d’œil au lecteur, les caractères tranchés. S’ajoutent à ces ingrédients de base l’encyclopédisme « fin de siècle », l’hymne au savoir du positivisme d’époque et la morale patriotique de rigueur aux débuts de la IIIème République.

Le groupe d’enfants réunit ce que l’Occident produit de mieux à la fin du 19ème siècle : des Anglais, un Américain, deux Français. Plus un Noir de 12 ans, Moko, qui est mousse. L’aîné du groupe, Gordon, a 14 ans et est Américain. Ses deux seconds sont le français Briant et l’anglais Doniphan, 13 ans tous deux – donc en concurrence. Les autres gravitent autour de ces deux-là, les petits en faveur de Briant qui les aime et s’occupe d’eux, les autres en faveur de Doniphan dont ils admirent la prestance physique et l’aisance intellectuelle. Chacun des trois « grands » incarne à lui seul une vertu et manque des autres. Gordon est la prudence, Briant le dévouement, Doniphan l’intrépidité. Les caractères nationaux prennent des proportions métaphysiques. Le cœur, bien sûr, devant l’emporter à terme, « à la française ».

Gordon, l’Américain, est orphelin comme sa nation l’est de sa marâtre Angleterre. Self-made man, « esprit pratique, méthodique, organisateur », il a le goût « naturel » de fonder une colonie qui deviendra sa famille. Surnommé « le Révérend », élu premier chef démocratique de l’île, il est – à l’américaine – la religion et la loi. Il sera toujours le médiateur, en bon sens et raison.

Briant, le Français, est fils d’ingénieur, bourgeon idéalisé de l’auteur. Grand frère d’un petit Jacques trop expansif et turbulent, très protecteur avec les « petits », heureux de les voir rire, il est proche aussi du mousse qu’il respecte et protège « malgré » sa race (nous sommes fin 19ème). Peu laborieux mais intelligent, Briant assimile vite et retient fort. Il apparaît audacieux, entreprenant, adroit. Il est vif et serviable, vigoureux et plutôt rebelle. Toujours actif, bon garçon, débraillé, très inventif, il est l’idéal en herbe du Français positiviste qui croit en la Science.

Doniphan, c’est la morgue anglaise. Avec ses immenses qualités d’opiniâtreté, de stoïcisme et d’exemple ; et ses immenses défauts d’orgueil, d’excessive discipline et d’arrivisme. Fils de riche propriétaire de Nouvelle-Zélande, élégant, soigné, distingué, il se croit né pour commander. Intelligent et studieux, il tient à ne jamais déchoir. Son orgueil de caste le pousse à toujours être le meilleur, autant par désir de prouver que pour s’imposer. Impérieux avec ses camarades, il se croit – comme à l’époque – issu de la race élue pour guider les autres. Churchill s’en moquera un demi-siècle plus tard, ayant connu semblable enfance. Passionné de sport, très habile au fusil, il est intrépide par excellence, d’instinct chasseur et guerrier.

Comme à la scène, nous avons les trois nations incarnées dans un type : le prêcheur juriste (Gordon), l’entraîneur sportif (Doniphan), le politique sentimental et organisateur (Briant). De ces trois ordres, on voit le Français réduit au tiers-état par tradition révolutionnaire. La morgue aristocratique anglaise apparaît comme l’obstacle principal à la démocratie, vertu américaine et française. La bande est formée d’égaux sur l’île. Seuls l’âge et le savoir hiérarchisent les enfants – mais bien moins qu’à terre et que dans les pensions anglaises, puisque tous sont embarqués « sur le même bateau ». L’île (déserte) n’est qu’un bateau de terre ferme. La distinction de nature ou de classe cède le pas à la réalité des choses : les qualités humaines indispensables à la survie de groupe – dont Briant semble pourvu plus que les autres.

L’initiative enseignée dans les pensions anglaises, l’affectivité du tempérament français, le souci d’ordre de l’Américain orphelin, vont devenir les piliers de la colonie. « Que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. » Telle est la morale du livre, tirée dans les dernières pages, pour édifier les jeunes cervelles enfiévrées d’aventures. L’ordre Gordon, le zèle Briant, le courage Doniphan : tous complémentaires.

Briant, le « grand frère » de tous, est bel et bien « brillant ». Son nom n’est pas un hasard… L’histoire veut d’ailleurs que Jules Verne ait ainsi honoré le collégien Aristide Briand qu’il aimait bien et connaissait dans sa ville de Nantes (il deviendra 11 fois président du Conseil). Sa rivalité avec Doniphan, bourré lui aussi de qualités, suscite la passion du jeune lecteur. C’est dire si leur réconciliation est un moment fort du livre, au 22ème chapitre sur les 30.

Mais mon plaisir ultime, enfant, fut de découvrir sur un atlas que l’île Chairman où s’échouèrent les enfants existait bel et bien ! Elle porte le nom d’île Hanovre et est située dans un archipel au large des côtes sud du Chili, à 30 milles à peine du continent, au débouché ouest du détroit de Magellan.

Pourquoi les enfants d’aujourd’hui ne seraient –ils pas enthousiasmé comme je le fus, s’ils aiment encore lire ?

Deux ans de vacances en e-book

Jules Verne, Deux ans de vacances, en poche fac-similé collection Hetzel 5.22€

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