
Un gros roman d’aventure qui commence en 1870 à la Rivière rouge, colonie d’indiens Métis qui deviendra la ville de Winnipeg – car les Anglais leur ont pris leurs terres. en 1885. Askik Mercredi a 6 ans et craint dans l’obscurité le wetiko. Il est terrorisé quand sa mère l’envoie quérir dans la nuit le prêtre Charles Teillet, parce que le grand-père se meurt. La tribu des Métis est en effet catholique, race mélangée issue de Blancs et d’Indiennes. Donc ni indienne, ni blanche, mais toujours entre-deux. Quinze ans plus tard, Askik est devenu Alexis, élevé par les pères sous la protection d’une famille blanche. Il part comme interprète d’un journaliste de Montréal suivre le régiment canadien français qui va combattre la révolte des Métis contre les Blancs conduite par Louis Riel en Saskatchewan, une fois de plus parce que les Anglais veulent leur prendre leurs terres.
Entre temps, toute une initiation au nouveau monde. Askik est un petit gars débrouillard, flanqué d’un père fantasque qui n’a jamais rien réussi et d’une mère méritante mais qui a peine à élever des garçons. Jérôme, le père, se lance dans la chasse aux bisons… l’année où les troupeaux disparaissent à cause de la trop grande prédation des Blancs. La famille, avec le reste du village, erre, cinq mois dans le Dakota du nord sans trouver grand-chose à se mettre sous la dent ou à sécher pour l’hiver. Askik est perdu volontairement par ses copains, dont le gros Mathias, qui a épouser la belle et nonchalante Mona, dont le petit Askik est un brin amoureux. Le gamin se perd, couche dans la tente d’un chef sioux mort, est retrouvé par la tribu sioux et sauvé, puis ramené à sa tribu Métis. Jérôme confie alors sa femme et son fils cadet Mikiki, de cinq ans plus jeune qu’Askik et rentre à Sainte-Boniface avec l’aîné. Il veut le confier aux prêtres pour qu’il aille à l’école tandis que son frère Raoul, qui a réussi dans la traite des fourrures, l’envoie dans le nord. Mais les curés refusent de prendre en pension ce pouilleux ni Indien, ni Blanc.
Jérôme, arrivé sur les bords de la rivière Manigotagan, confie Askik aux Ojibwés, qui le relèguent chez la vieille Pennisk, considérée comme sorcière. Là commence son initiation à la vie sauvage. La vieille lui apprend la chasse aux collets, la pêche aux bons endroits, l’art du tir à l’arc, les mythes de la tribu. Mais la famine se fait sentir un hiver, et la sorcière en est rendue responsable. Un chasseur manque de tuer Askik, mais sa balle se perd ; il est accusé par le village de jeter un sort au gibier pour qu’il en soit pas pris, et d’être l’amant de la vieille (à 7 ans !). Les jeunes de la tribu finissent par massacrer Pennisk et Askik, désormais seul, se lance dans un jeûne de quatre jours pour rencontrer son esprit protecteur. Survient alors le père Charles Teillet, qui le ramène à Saint-Boniface. Là, il embarque avec Urbain Lafortune, parti quarante ans plus tôt de Montréal pour tenter sa chance dans le nord. Mais il en a assez et a construit un canot d’écorce pour reprendre la vieille route des voyageurs vers la ville. L’oncle Raoul confie le gamin à Lafortune car l’abbé Teillet a obtenu que la riche famille chrétienne Sancy de Vieilleterre lui paie des études chez les sulpiciens de Montréal. Où le petit indien Askik se voit attribuer un nom de Blanc : Alexis.
Treize ans passent, Askik est devenu un beau jeune homme mince, brun, avocat, lettré. Il convoite la jeune Elisabeth Sancy de Vieilleterre qui est resplendissante à 17 ans et mondaine, mais se fait des idées et tombe de haut quand sa mère, épouvantée par cette possible mésalliance, le chasse avec mépris. Askik est alors relégué à la ferme des Vielleterre, tandis que le pater familias Eugene se lance dans la politique à Ottawa. Mais le jeune homme a des idées modernes, ce qui ne plaît pas aux paysans venus de France qui ne jurent que par la routine. « Les habitants n’engraissent pas leurs terres, ne les égouttent pas, sèment toujours la même chose. Ils ont pris l’habitude, dans les premiers temps, de ne travailler que l’été et de vivre de chasse l’hiver. Aujourd’hui, il n’y a plus de gibier, plus de bois, moins de poissons, la terre ne donne rien. Et notre Baptiste est tout étonné de se retrouver pauvre. Il prend donc le parti de vivre petitement ; cela demande moins d’efforts et lui donne l’allure d’un chrétien » p.508. Les paysans francophones veulent rester autarciques, ne dépendre de personne, travailler le moins possible ; lui raisonne comme les Anglais, qui prennent le gouvernement parce qu’ils sont pragmatiques, investissent et voient loin. Tout l’écart d’un siècle entre la culture du progrès industriel anglais vers 1720 et le réveil français pas avant 1820, après la Révolution et Napoléon ; un siècle de plus au Canada lointain. Ces gens ont « la médiocrité méchante » des envieux et des jaloux qu’on dérange, comme écrit l’auteur, et Alexis est de nouveau chassé par la famille de Vielleterre pour ses réformes trop audacieuses qui lui ont aliéné les journaliers – aussi électeurs d’Eugene.
Les Blancs le chassent, après les Indiens Ojibwés. Askik-Alexis en conclut donc qu’il lui faut retourner à ses origines et rester Métis, sans aspirer à se fondre dans une autre race. Les Anglais surtout le lui font comprendre, avec leur supériorité native, suprémacistes blonds et roses, élevés à Eton. Jamais les autres populations qui composent peu à peu le Canada ne pourront les égaler. Le Dominion est dominé par la race albionne, avec l’aide du Dieu familier des protestants, non-inféodés au pape italien. Son ancien instituteur Étienne Prosy, devenu rédacteur en chef d’un journal de Montréal, l’envoie alors comme adjoint du journaliste Lemercier, suivre les troupes qui vont mater la révolte. Alexis redevient Askik au contact de ses semblables, retrouve son petit frère désormais juste post-adolescent, et Mona, veuve avec ses deux petits enfants. Il fait famille et part avec elle.
Un tchipayuk est un fantôme de mort qui n’a pas encore trouvé son paradis. C’est la métaphore du Métis, qui n’a pas encore trouvé son peuple.
Une belle fresque en forme d’avanture initiatique par un écrivain et journaliste né à Saint-Boniface au Canada en 1954, qui a grandi dans une ferme du Manitoba.
Prix Champlain 1987
Ronald Lavallée, Tchipayuk ou le chemin du loup, 1987, Livre de poche 1989, 672 pages, occasion €3,79, e-book Kindle €15,99
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Raisonner ou résonner ?
Hier la culture était comme la confiture de grand-mère, un assaisonnement maison de la tartine, une délicatesse de la personnalité. Aujourd’hui ? La culture est comme la confiture industrielle, la préférence pour le « light » et le « bio », l’irraison est élevée au rang des beaux arts.
C’est un professeur de philosophie qui le dit : « Une chose est de constater la présence d’erreurs de jugement, d’incompréhensions, de lacunes dans les connaissances. Ce qu’on observe aujourd’hui est d’une autre nature : il s’agit de l’incapacité des élèves à saisir le sens même du travail qui leur est demandé. (…) Il est devenu impossible de se référer à l’art de construire une problématique et une argumentation pour différencier les copies. » (Eric Deschavanne dans ‘Le Débat’ mai-août 2007). Bien que déjà mûrs – plus qu’avant – à 17 ou 18 ans, bien que possédant une ‘culture’ qui, si elle n’est pas celle des humanités passées, n’en est pas moins réelle, les jeunes gens paraissent dans leur majorité incapables d’exercer leur intelligence avec méthode.
Ils ne raisonnent pas, ils résonnent.
Ne comprenant pas le sujet, ils le réduisent au connu des lieux communs véhiculés par la culture de masse (le net, Facebook, la télé) ; ne connaissant que peu de choses et ne s’intéressant à ‘rien’ d’adulte (surtout ne pas être responsable trop tôt, ne pas s’installer, rester dans le cocon infantile), ils régurgitent le peu de savoir qu’ils ont acquis sans ordre, sans rapport avec le sujet.
Ils n’agissent pas, il réagissent.
Ils ne font pas l’effort d’apprendre, ils « posent des questions ». Leur cerveau frontal, peu sollicité par les images, la musique et les « ambiances » propres à la culture jeune, ne parvient pas à embrayer, laissant la place aux sentiments et aux « émotions ». Ils ont de grandes difficultés avec l’abstraction, l’imagination et la mémorisation, car ce ne sont pas les images animées ni les jeux de rôle, ni le rythme basique et le vocabulaire du rap qui encouragent tout cela… Tout organe non sollicité s’atrophie. On n’argumente pas, on « s’exprime ». On n’écoute pas ce que l’autre peut dire, on est « d’accord » ou « pas d’accord », en bloc et sans pourquoi.
Comment s’étonner que l’exercice démocratique d’une élection se réduise, pour le choix d’un candidat, à « pouvoir le sentir » ? Comment s’étonner que l’exercice pédagogique de la dissertation soit abandonné comme « trop dur », au profit de la paraphrase du « commentaire » ? Comment s’étonner que le bac devienne, pour notre époque, ce que fut le certificat d’études jadis, la sanction d’un niveau moyen d’une génération et absolument pas le premier grade des études supérieures ?
Et c’est là que l’on mesure que ce peut avoir d’hypocrite la moraline dégoulinante de bons sentiments des soi-disant progressistes français. Cette expression de Frédéric Nietzsche dans ‘Ecce Homo’ signifie la mièvrerie bien-pensante, l’optimisme béat des croyants en la bonté foncière, les « bons sentiments » qui pavent l’enfer depuis toujours.
Le collège unique pour tous ! La culture générale obligatoire jusqu’à 16 ans ! 80% d’une classe d’âge au bac ! Qu’est-ce que cela signifie réellement, sinon « l’effet de moyenne », cet autre nom de la médiocrité ? Car que croyez-vous qu’il se passe quand la notation des épreuves est réduite à se mettre au niveau des élèves ? Quand l’éducation ne consiste plus qu’à faire de l’animation dans les classes, pour avoir la paix ?
Eh bien, c’est tout simple : la véritable éducation à la vie adulte s’effectue ailleurs. Et c’est là où la « reproduction », chère à Bourdieu et Passeron, revient – et plus qu’avant.
Quels sont les parents qui limitent le Smartphone, la télé, les jeux vidéo et le tropisme facile de la culture de masse ? Pas ceux des banlieues ni les ménages moyens… mais ceux qui ont la capacité à voir plus loin, à financer des cours privés et à inscrire leurs enfants dans des quartiers où puisse jouer le mimétisme social du bon exemple. Mais oui, on tient encore des raisonnements logiques dans les khâgnes et les prépas ; on apprend encore dans les ‘grandes’ écoles, surtout à simuler des situations ; on ingurgite des connaissances lorsqu’il y a concours. Le « crétinisme égalitariste » de l’UNEF, que dénonçait Oliver Duhamel sur France Culture, laisse jouer à plein tous les atouts qui ne sont pas du système : les parents, leurs moyens financiers, leur quartier, leurs relations.
Le fossé se creuse donc entre une élite qui sait manier son intelligence, parce qu’elle a appris à le faire, et une masse de plus en plus amorphe, acculturée et manipulée – laissée par l’école à ses manques. Cette superficialité voulue à tous les niveaux scolaires de la maternelle à l’Université conduit à réduire l’effet ascenseur social qui régnait à l’école d’après-guerre.
Faut-il en incriminer « le capitalisme » ? Allons donc ! Quel bouc émissaire facile pour évacuer l’indigence de la pensée « démocratique » ! Ne trouvez-vous pas étrange que, malgré deux septennats de présidence de gauche, un quinquennat de gouvernement Jospin et un quasi quinquennat de présidence Hollande, malgré la vulgate anti-bourgeoise des intellectuels depuis 1968 – l’égalité des chances n’ait EN RIEN progressé depuis une génération ? Au contraire même.
L’élite d’il y a 1000 ans se maintenait par la force : l’épée, se tenir à cheval, la parentèle. L’élite du 21ème siècle se maintient par l’intelligence : savoir s’adapter, anticiper, trouver des exemples dans le passé et les interpréter pour aujourd’hui, la formation du caractère – et toujours la parentèle (étendue au réseau social).
Ne pas offrir d’exercer l’intelligence est une faute politique et une hypocrisie sociale. Elle réduit l’humain à résonner en chœur, pas à raisonner en adulte citoyen. Certains diront que c’est voulu ; je pense pour ma part qu’il s’agit de lâcheté politique.