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Le Clézio, Le rêve mexicain

le clezio le reve mexicain

L’écrivain rassemble ici sept essais en un tout cohérent, pour dire son amour du Mexique comme rêve et son dégoût de « la » civilisation (occidentale, industrielle, blanche) trop rationnelle et prédatrice. Enfant des années 1940, Le Clézio a connu la guerre barbare en Europe même, qu’il n’a eu comme préoccupation que fuir ; adolescent des années 1960, il veut réenchanter le monde avec le peyolt, le new age et l’écologie de la Terre-mère ; poète des années 1980, il rêve d’un « autre monde » possible.

Il y a de l’anglo-saxon chez Le Clézio, une influence culturelle prégnante du puritanisme biblique, un messianisme de pragmatique déstabilisé par la guerre du Vietnam. Dans les années 1980, rien d’étonnant à ce que l’écrivain épouse les idées-forces des cultural studies et autres valeurs liberals des campus américains. Il juge la colonisation espagnole catholique avec le regard dégoûté du puritain du Mayflower venu au Nouveau-Monde pour fuir la vieille Europe corrompue et bâtir dans les Amériques la Cité de Dieu.

D’où ses naïvetés sur la magie perdue, les rêves ancrés par la matérialité d’existence et l’hypocrite culpabilité coloniale à l’américaine : les pionniers du Far-West ont massacré Indiens et bisons au XIXe comme les conquistadores espagnols ont massacré los Indios au XVIe – mais les États-Unis sont un pays démocratique où tout Indien est citoyen comme un autre. Tandis qu’il a fallu attendre trois siècles pour que les Indiens sud-américains le deviennent.

Le Clézio, tout à l’horreur du matériel trop rationnel et desséchant de « la science », se place sur une pente dangereuse. A valoriser autant le monde magique, il rouvre la porte à cet irrationnel qui a fait tant de mal à l’Europe de son siècle. Imaginez : soyez en accord avec les dieux et sujet d’un État puissant comme l’aztèque – et vous aurez une assez fidèle image du nazisme ! Pour les Espagnols, missionnaires de la chrétienté, il s’agissait d’un « rêve absolu, comme s’il s’agissait peut-être de tout autre chose que de posséder la richesse et la puissance, mais plutôt de se régénérer dans la violence et le sang, pour atteindre le mythe de l’Eldorado, où tout doit être éternellement nouveau » p.11. Pour les Indiens, « c’est la totalité qui caractérise les religions préhispaniques. (…) [Elles] montrent toutes, au moment de la Conquête, cette cohésion de l’humain et du divin » p.239. Cette « transfiguration » des participants aux fêtes rituelles dans « une communion surnaturelle » s’apparente à la Cène primitive où venaient s’abreuver les Germains à Bayreuth sous Wagner (« l’envoûtement de ce théâtre sacré » écrit Le Clézio p.241 à propos des rites aztèques). Cela fait songer aussi aux fastes scéniques des réunions de masse à Nuremberg, sur la Place rouge, sur Tien an men ou devant l‘ambassade américaine de Téhéran. Tout « jeune homme (…) devient le représentant du dieu sur la terre. » Voué au sacrifice de sa vie pour la Cause, pour la Communauté du sang et de la terre…

Aztèques, Toltèques, Mayas, Chichimèques… le naming à l’anglo-saxonne est pour Le Clézio un procédé littéraire. Il se repaît de ces noms évocateurs, dont la simple prononciation est magique. Il décrit, avec forces citations des textes espagnols ou indiens conservés, ce qu’a pu être ce monde perdu. Il en montre la forte cohérence culturelle, il en rêve comme d’une nouvelle harmonie possible, il regrette la « pensée interrompue » par la conquête, le massacre et la mise en esclavage.

Il oublie probablement qu’il vante une conception du monde qui date d’avant le néolithique – cette catastrophe des écologistes américains les plus radicaux. « Cette harmonie entre l’homme et le monde, cet équilibre entre le corps et l’esprit, cette union de l’individuel et du collectif qui étaient la base de la plupart des sociétés amérindiennes » p.270. Malgré les États indiens agricoles, il le dit, leur conception du monde était encore celle des chasseurs-cueilleurs. Ce n’est que lorsque l’homme a cultivé le sol et soumis les bestiaux, croient les radicaux des campus américains, qu’il est devenu propriétaire et avare et qu’il a fait la guerre pour défendre son bien en exploitant sans vergogne ses semblables, bêtes, plantes et ressources naturelles. Le Clézio oppose opportunément sauvages et civilisés, « une société primitive qui valorise la force physique, le courage et la ferveur religieuse, et une société matérialiste pour laquelle seuls compte l’argent et la réussite » p.211.

Nus dès l’enfance, fiers, endurants et en accord avec leur société par les rites et reliés au cosmos par la religion chamanique, les Indiens sont-ils de « bons sauvages » ? C’est la conception de la Réforme en plein humanisme, pour critiquer la vieille Europe féodale tenue par le pape de Rome ; ce fut la distinction Sparte austère et virile à l’opposé d’Athènes discutailleuse et efféminée durant la Révolution ;  c’est devenu le mythe romantique à la Chateaubriand, Lamartine ou Wagner. Mais, pour Le Clézio, il faut aller voir côté surréaliste. Il cite longuement Antonin Arthaud, envoûté par le Mexique en 1936, « la fascination instinctive qu’exercent les peuples magiciens et leurs rituels cruels, mêlée de l’admiration que suscite leur développement artistique et culturel » p.215.

Tout cela est bel et bon, écho d’un poète. Il apprendra beaucoup sur l’âme indienne à qui veut pénétrer le Mexique d’aujourd’hui d’un peu plus fort que le touriste moyen. Mais à ne pas prendre au pied de la lettre : rien de pire que l’union de la technique avancée et de l’irrationnel magique pour les sociétés ! « Un paradis perdu où la science des astres et la magie des dieux étaient confondues » p.218, dit Le Clézio. L’Iran de Khomeiny ne rêve pas autre chose que l’Allemagne de Hitler ou l’URSS de Staline. « Les Mexicains étaient à la veille de développer un système philosophique qui aurait pu résoudre les contradictions de l’ancien monde », n’hésite pas à affirmer Le Clézio ! On se demande vraiment si l’empire aztèque, qui ne vivait que par l’extension constante de ses conquêtes pour abreuver toujours plus le dieu soleil du sang des prisonniers – était le modèle qu’il faudrait suivre… « Par la transe, par la révélation, c’était l’harmonie entre le réel et le surnaturel qui était apportée » p.273. Curieux que Hitler, Staline, Mao et Khomeiny aient cru et fait croire la même chose : le sang de la Race, le mouvement scientifique de l’Histoire, la révolution permanente pour faire accoucher de l’Homme nouveau, la parole même d’Allah dans le Coran littéral – sont bien des « révélations », une promesse d’harmonie entre le réel et le surnaturel !

Même matérialiste et sans âme, je crois bien préférer le vieil individualisme né avec le monothéisme et émancipé à la Renaissance puis lors des révolutions – à ces embrigadements cosmiques.

Certains veulent faire renaître ces mythes politiques pour sortir du malaise dans la civilisation – mais c’est ouvrir une boite de Pandore aux conséquences qui pourraient être épouvantables. Si « l’origine de la civilisation est dans la barbarie » p.152, inutile de créer une nouvelle barbarie pour régénérer notre soi-disant appauvrissement spirituel et pousser à naître une nouvelle civilisation.

Il y a du dangereux chez ce pacifiste de la gauche libérale américaine… Prix Nobel multiculturel pour bobos humanitaires un brin naïfs.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Le rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988, Folio 1992, 278 pages, €7.98

Les livres de JMG Le Clézio chroniqués sur ce blog

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Géopolitique du thon à Clipperton

Clipperton est un anneau corallien fermé de 1,7 km² de terres émergées. L’île relève du domaine public et est propriété domaniale directe de l’État. L’autorité est déléguée au Haut-commissaire de la République en Polynésie française, représentant de l’État depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 : « La loi détermine le régime législatif et l’organisation particulière des Terres australes et antarctiques françaises et de Clipperton ». Contrairement aux DOM et COM (département et collectivités), les lois et règlements de la République s’y appliquent de plein droit et « les juridictions de l’ordre judiciaire ayant leur siège à Paris » sont « territorialement compétentes ».

Clipperton carte de situation

L’île a été découverte le Vendredi saint 3 avril 1711, d’où son nom initial d’île de la Passion, par Martin Chassiron et Michel du Bocage. Elle est considérée comme possession française depuis le 17 novembre 1858 suite à sa prise de possession par le lieutenant de vaisseau Le Coët de Kerveguen au nom de Napoléon III. La raison de cette exploration de 1858 était surtout le guano (la fiente d’oiseau , phosphate utilisé dans les fertilisants), à plus long terme le percement de l’isthme de Panama envisagé par la France dans la ligne de la politique d’influence « latine » de Napoléon III aux Amériques. Le Coet de Kerveguen n’a pas pu débarquer. Un marin est allé à terre à la nage en dépit des requins et des vagues et a ramené des échantillons de guano. Une carte a été levée depuis le haut du mât et l’annexion de l’île rapportée a Hawaï. La redécouverte, l’occupation et l’exploitation de cette île à guano par les Américains incita le Mexique plus proche à la revendiquer et à l’occuper dès 1898. Une garnison mexicaine s’installe en 1906 et y construit un phare. Mais cette colonie fut abandonnée en 1914 par le Mexique à cause de la révolution, et ses derniers survivants livrés à la famine. Ils ont été découverts par accident et évacués par un navire de la marine américaine en 1917.

En 1909, le Mexique et la France se soumirent à l’arbitrage international du roi Emmanuel III d’Italie qui attribua la possession de l’atoll a la France en 1931. L’île était terra nullius lors de la prise de possession. Mais, au Mexique, on continue de revendiquer aujourd’hui la propriété de l’île dont les richesses sont le thon et les nodules polymétallique qui jonchent ses fonds marins. Selon le site de la Marine nationale, « Le contexte diplomatique et juridique » est clarifié entre la France et le Mexique concernant cette île. En effet, conformément à l’accord franco-mexicain du 29 mars 2007, entré en vigueur le 1er mai 2007, les navires de pêche mexicains peuvent bénéficier de licences de pêche pendant 10 ans dans les 200 milles marins entourant Clipperton. Sans quotas ni contrôle mais avec une obligation de déclarer les quantités pêchées et d’enregistrer les navires auprès du Haut-commissariat de la République à Papeete. La renégociation de cet accord a lieu cette année et les accords expirent en 2017. En échange, certainement un moment historique de notre diplomatie, le Mexique cesse de revendiquer une île que le droit international a pourtant reconnue française depuis 1931 !

Clipperton peche mexicaine dans les eaux territoriales

Or, très rares sont les nombreux navires américains, sud-américains et même asiatiques observés qui ont demandé une quelconque autorisation pour y pêcher, y mener des expéditions scientifiques ou y plonger avec les requins : la France et Papeete sont loin, les énarques parisiens s’en moquent, les responsables le sont à temps partiel et les politiciens n’y ont aucun électeurs. Seule l’économie pourrait faire pression sur ces Messieurs, mais l’économie en France est aux abonnés absents : qui va contrôler les pêches Mexicaines et leur faire payer les permis et une redevance a la tonne ? qui va affréter des bateaux pour le tourisme écologique ou la pêche sportive depuis que le Club Med est en vente aux étrangers ? qui va affréter (comme le Japon ou l’Espagne) des thoniers pour aller pêcher dans le Pacifique ? Les pêcheurs français sont de petits artisans collés aux côtes où ils disputent le rare poisson aux plaisanciers, pas des entrepreneurs hauturiers. Il est loin le temps des Terre-neuvas ! Et le pêcheur Polynésien, pourtant subventionné, n’a pas la volonté de partir loin de son île à la pêche « au long cours ».

De plus, l’État est impuissant à continuer l’empire. Pas de volonté, pas de moyens, à peine un renouveau national de la recherche scientifique 10 ans après l’expédition médiatique de Jean-Louis Étienne avec deux scientifiques en 2014 et une expédition prévue en 2015 (si le budget est maintenu). Eric Chevreuil, ancien officier de l’armée de terre française reconverti dans l’informatique en Californie, est soucieux de Clipperton et est scandalisé par le pillage de ses ressources par les senneurs Mexicain et par « la propagande parisienne ». Il a récemment écrit une lettre ouverte au Président parue dans la version papier de Marine & Océans (Mai 2014), et rédigé un dossier d’enquête révélateur sur les abus des navires Mexicains a Clipperton. Ce dossier est diffusé a l’aube de la renégociation de ces accords de pêche pour informer le Premier ministre, les ministres des Affaires étrangères, de l’Outre Mer, de l’écologie, au le Secrétariat général de la Mer et le Haut-commissariat de la République a Papeete, par courrier digital et normal en avril 2014. Il écrit entre autre : « La frégate de surveillance Prairial et l’Arago, en transit, ont effectué un total de trois visites en 2011. Le Prairial y est aussi allé deux fois en 2012, une fois en 2013 et aucune mission n’est prévue en 2014. Chaque visite totalise trois jours en ZEE dont une journée a Clipperton. Au total, « la Police » française a passé 6 jours à Clipperton en quatre ans ».

clipperton bateau de peche mexicain avec vedettes de rabattage

Photos d’une campagne de pêche du navire Mexicain de Pescas Aztecas 9 à Clipperton : hélicoptère, 8 vedettes de rabattage, 1 barge pour étendre des kilomètres de filets, 1200 tonnes d’emport (source Eric Chevreuil)

Or une île sans administration et où personne n’habite n’aurait, pour le droit international maritime, que 12 milles marins de zone maritime territoriale (et non les 200 milles marins de zone économique exclusive). D’après les réponses du gouvernement à des questions posées à l’Assemblée nationale, le fait de ne pas étendre la ZEE aurait permis de réaffirmer notre souveraineté auprès des instances internationales. Esquive en langue de bois ? Par la faute de Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, la France n’a pas fait valoir auprès de l’ONU en 2009 ses droits de possession sur la zone de 40 000 km² de plateau continental à Clipperton, les perdant définitivement. Cela pour ne pas fâcher les autorités mexicaines et ne pas risquer de compromettre la libération de Florence Cassez, dit-on…

Mais si tous ces arguments n’étaient que prétextes ? Le flou artistique entretenu par les diplomates et les technocrates sur le sujet, comme en témoignent les « réponses » ministérielles aux questions posées à l’Assemblée nationale ou au Sénat, montre que le droit de la mer n’est ni clairement établi ni souverainement revendiqué. Les politiciens préfèrent signer des « accords » économiques ou culturels pour les Airbus ou les étudiants avec le riche Mexique que d’exercer ses droits impossibles sur la pêche au thon et la collecte de nodules si loin de la métropole. Faute de volonté, faute de moyens, faute d’électeurs. Quand la force tranquille ne peut affirmer le droit, place à la ruse diplomatique.

2014 05 accords de peche france mexique question au senat

Sous peu à Paris (en août ?), les accords de pêche Franco-Mexicains de 2007 vont être renégociés en catimini et sans débat. La souveraineté de la France sur cet atoll et ses ressources sera probablement de nouveau bradée dans un accord qui ne profite vraiment qu’au Mexique. Ce pays pille allègrement la zone jusque dans les eaux territoriales françaises de Clipperton où les requins, les dauphins et les tortues de mer tombent victimes de leurs kilomètres de filets.

A quoi nous sert donc Clipperton ? Grâce à une ZEE presque aussi grande que la France continentale, l’île de Clipperton permet à la France de disposer du deuxième domaine maritime mondial, derrière les États-Unis. Ce qui les ennuie, semble-t-il… Va-t-on la vendre au Mexique, comme Napoléon 1er fit de la Louisiane aux États-Unis ? Va-t-on la perdre comme l’indigent Louis XVI (dont le sosie règne à l’Élysée) le fit du Canada ?

En savoir plus :

Clipperton vue par le Ministère de l’Outre-mer
Clipperton selon la Marine nationale
Site Tous les territoires français
Forum Mexique sur Clipperton
Jean-Louis Etienne en expédition à Clipperton
Clipperton vue par la world encyclopédie en français pour les paidès
Les intérêts commerciaux de la diplomatie française au Mexique
Le site du Professeur Jost, université de Tahiti
Clipperton sur ce blog
Rapport de M. Chevreuil : copie sur demande à echevreuil@sbcglobal.net

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Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton

jean marie deguignet memoires d un paysan bas breton

Né fils de journalier agricole en 1834, dernier d’une famille nombreuse pauvre, obligé d’allier mendier son pain parce l’école n’était pas obligatoire, ce Quimpérois d’un hameau de l’Odet est l’exemple même de l’arriération bretonne comme de la méritocratie républicaine. Son témoignage est crucial sur le tournant du siècle et les débuts de la IIIe République.

Il a tout vécu, Jean-Marie : les rois, l’empereur, le général tenté par la dictature (Mac Mahon), la république. Il a été mendiant, vacher, domestique, soldat, sous-officier, cultivateur métayer, bistrot, courtier d’assurances, tenancier d’un bureau de tabac. Il a été en Crimée, à Jérusalem, en Italie, en Kabylie et au Mexique. Il ne s’est marié qu’à 34 ans, s’est toujours méfié (avec raison) des bonnes femmes, a eu cinq gosses qu’il a élevé comme il a pu, leur assurant au moins le pain et les hardes. Il est devenu veuf d’une femme abîmée dans la soûlerie, séparé d’une compagne pathologiquement jalouse, exclu de ses enfants devenus adolescents – donc productifs – par sa belle-famille, avant de finir à l’hospice.

Paranoïaque en diable (on le serait à moins), athée républicain bouffeur de curés, il se réfugie dans l’histoire de sa vie parce que son intelligence dépasse de loin le milieu dans lequel il vit, parce que sa curiosité n’est en rien celle des Bretons de son entourage, et qu’il pense par lui-même au lieu de suivre les autorités de naissance ou de religion. Il est petit (moins d’1m54), accroché à la vie, tenace ; il ne tient pas en place tant du corps que d’esprit, usant de toutes les occasions pour apprendre : la terre, la savate, l’italien, la philosophie… Il est sociable, il écoute, il teste – mais reste inébranlable sur ses convictions politiques (les emplumés et ensoutannés exploitent le peuple par leurs belles paroles) et religieuses (le fils de Madame Joseph était un noceur qui a renié ses frères).

Sa faiblesse ? Ne pas savoir refuser un service à qui en a besoin. Ce qui va l’entraîner à quitter l’armée sous-officier avant d’y revenir simple soldat, faute de travail en Bretagne et par jalousie des ‘cousins’, puis à se marier sans l’avoir voulu, puis à soigner ses enfants qui seront bien ingrats (sauf le garçon de 19 ans dont la mort lui arrache un cri de désespoir), enfin à confier ses cahiers à Anatole Le Braz, pape du régionalisme breton d’époque, qui attendra sept ans avant de réaliser sa promesse de l’éditer dans La Revue de Paris.

bretons paysans 19e

Il aura le bonheur de se voir survivre par l’écriture, avant de mourir quelques mois plus tard. Sa vie, en 24 cahiers de 2854 pages, est un roman d’aventure écrit d’une belle langue française, avec des mots bretons, italiens et espagnols glanés dans ses campagnes. Il écrit vrai, Déguignet, et remet à leur place les folkloristes et leur romantisme du ‘c’était mieux avant’. Non ! C’était pire avant : les enfants mouraient en bas âge, l’ignorance était entretenue par les curés et les nobliaux pour exploiter les métayers et les journaliers, la vanité se mesurait aux railleries bretonnantes, chaque canton avait sa langue et comprenait à peine les autres Bretons, encore moins le français, la routine régnait en maître jusque dans les familles, où les femmes étaient les pires conservatrices de ce qui se fait et doit se faire éternellement, où aucune réussite n’était possible sans sacrifier au clientélisme local et faire allégeance…

Sur la fin de sa vie, il tire ce bilan personnel : « Si j’avais été une brute complète, sans pensée et sans réflexion, je serais sans doute la plus heureuse des créatures, puisque j’ai du pain à manger et un trou pour me cacher. Mais je pense, je réfléchis et je raisonne sur les maux et les tourments de mes confrères, et sur les canailleries, les fourberies, les iniquités et les injustices dont ils sont victimes de la part des voleurs et des bandits qui ont l’impudence, le cynisme et l’effronterie de se dire les gouvernants, les représentants et les protecteurs du peuple, lorsqu’ils n’en sont que les seigneurs et les égorgeurs » p.414.

A lire pour se réjouir de la vitalité d’un Breton qui refuse la complaisance folklorique, un brin méprisante, des élites qui utilisent le régionalisme comme tremplin personnel. A lire pour ce grand bol d’air de l’aventure dans une société archaïque et coincée, qui paraît si loin alors qu’elle n’a qu’un siècle. Et qu’il en reste de nombreux traits aujourd’hui !

Jean-Marie Déguignet, Mémoires d’un paysan bas-breton, 1905, édition An Here 1998 établie par Bernez Rouz, ou Pocket 2001, 462 pages, €2.62 à 31.55 ou €3.94 en Kindle

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J’ai visité le site d’où est partie la fin du monde

La « fin du monde » (maya) est une histoire de calendrier et de computation. Un cycle commencé en 3114 avant JC se termine et un autre commence – parce que le calendrier solaire de 365 jours et le calendrier divinatoire de 260 jours ne coïncident que rarement. Il n’existe que 13 chiffres mayas, donc tous les 13ème bak’tun un nouveau cycle commence. Les ignares ont vu sur Internet que « le calendrier » maya situait la fin du monde le 21 décembre 2012 (ou peut-être le 23). Les ignares sont donc « cru » que c’était arrivé, tout comme la finance en 2008, les millénaristes en 2000, les partisans de l’Ancien régime en 1940, les pacifistes en 1914, les anarchistes en 1871, les Lumières en 1789, les moines en l’an mille… Déjà « le monde » était né du chaos en Grèce antique, tout comme le Crépuscule des dieux allait advenir dans le monde nordique. Et alors ? La terre continue de tourner, le soleil de briller, la galaxie d’étaler sa spirale – et l’humanité est toujours vivante.

calendrier maya et bas relief

Mais les ignares ont « la croyance ». Nul ne peut rien dire contre les croyances. Aucune raison ne saurait en venir à bout. C’est au contraire prétexte à délires, comme les lycéennes immatures de Poubelle la vie, le feuilleton phare de la chaîne multiculturelle régionale. Faire « des conneries », voire « baiser pour la première fois » : les ados auraient-il besoin de prétextes ? Redécouvre-t-on l’idéologie ou l’emballage marketing avec la soi-disant « fin du monde » ? L’idéologie, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition marxiste des profs du secondaire, est le masque des intérêts. L’emballage marketing, chacun devrait le savoir depuis l’imbibition intello-médiatique des Normaux supérieurs, est la manipulation du désir. Un prétexte pour forcer la main. Rien de tel qu’une bonne peur bleue pour que la ou le chéri(e) vienne se blottir dans vos bras – et plus encore pour oublier. Nous sommes bel et bien dans La société du spectacle.

palenque tête maya en forêt vierge

Mais le calendrier maya est réel, la date d’aujourd’hui n’apparaît qu’une seule fois sur l’ensemble des stèles mayas découvertes. Il s’agit du monument 6 de Tortuguero, lié au site de Palenque au Mexique. Je l’ai visité par une riante matinée, avant les grosses chaleurs du jour et l’afflux des touristes. Voilà un site enchanteur tel que je les rêvais dans mes lectures d’enfants, de vieilles pierres monumentales érodées, une jungle proliférante au-dessus et alentour, les mystères des rites oubliés.

Bob Morane y situait quelques-unes de ses aventures, exaltantes pour les gamins de 12 ans des années 60. Les photos de quelques têtes mayas parues en noir et blanc dans la vieille revue Archaeologia ont entretenu ma flamme d’archéologue en herbe. « Aux confins septentrionaux du pays lacandon, où la montagne couverte de forêts vient s’achever en contreforts et en gradins qui dominent la plaine marécageuse, les monuments gris et dorés de Palenque se détachent sur le moutonnement vert de la jungle », écrit Jacques Soustelle dans son livre Les Quatre Soleils.

bob morane et revue l histoireNous pénétrons dans un bois clairsemé au-delà duquel nous pouvons apercevoir une partie des 15 hectares fouillés sur une superficie évaluée à 16 km². Palenque signifie « maisons de pierres fortifiées », traduction espagnole du mot chaol Otulum. Le site aurait été occupé de -100 à +900 avec son apogée au 7ème siècle sous le roi Pacal pendant 46 ans, auquel a succédé son fils durant 18 ans. Le déclin de la cité commença quand le successeur du fils fut vaincu par le roi de Tonina et décapité selon les rites. Des peuples venus du golfe du Mexique affaibliront progressivement la ville continentale jusqu’à son abandon. Cortès ne l’a pas vue durant son périple. Le père de Solis, venus évangéliser, la découvrira en 1746, le comte aventurier français Jean Frédéric Maximilien de Waldeck y passera un an, en 1832, pour dessiner les ruines.

Palenque expédition Stephens & Catherwood

Mais ce seront Stephens et Catherwood, en 1840, qui révèleront Palenque au public en publiant leur récit de voyage. Il est vivant, sensible et imagé, illustré de gravures réalistes ; il se lit encore agréablement aujourd’hui. « Nos Indiens crièrent « el palacio ! » et nous vîmes, par les éclaircies de la forêt, la façade d’un grand édifice dont les piliers étaient ornés de personnages en stuc, aux formes curieuses et raffinées. Des arbres avaient crû tout près et leurs branches pénétraient dans ses ouvertures. Unique par son style et l’effet qu’elle produisait, cette extraordinaire structure nous frappa par sa beauté funèbre ». Les fouilles scientifiques du site n’ont débuté qu’en 1949 et se poursuivront longtemps.

Palenque temple et plan generalNous commençons par le temple de la Calavera. Ce terme signifie « bambocheur » mais aussi « tête de mort », parce que l’on y a découvert un relief en stuc de crâne modelé sur un pilier de la galerie. Pour les amateurs de chiffres, la tombe contenait 670 pièces de jadéite, aujourd’hui au musée du site, un vrai trésor ! Mais le roi Pacal a sa vraie tombe dans le temple en pyramide d’à côté, dite « des Inscriptions ». Elle fut découverte en 1952 après 1269 ans de secret. Quatre hommes et une femme ont été sacrifiés en même temps que le roi et laissés là, dans le couloir funéraire, pour l’accompagner dans cet au-delà auquel la plupart des humains tentent désespérément de croire. La crypte renfermant le sarcophage de 3 m de long et pesant 20 tonnes a une voûte de 7 m de haut. De somptueux ornements de jade reposaient sur la poitrine, les poignets, les doigts et les oreilles du défunt. Un masque funéraire en mosaïque de jade recouvrait son visage, les yeux en coquille et obsidienne. Les deux têtes en stuc de Pacal à 12 ans (âge où il devint roi) et de Pacal adulte, ont été découvertes sous le sarcophage. La pyramide a, selon les datations au carbone 14, été construite après la tombe, en une vingtaine d’années.

Le fameux « palacio » se visite en groupe. 100 m de long, 80 m de large, 10 m de haut, il comprend deux cours, une tour de 15 m de hauteur et une série d’édifices dont les usages restent obscurs. Des reliefs en stuc montrent le fils de Pacal, Chan-Bahlum, dansant devant sa mère. Dans la cour de la Maison A, ce sont des captifs agenouillés qui se soumettent. Des galeries souterraines, au sud, permettent de ressortir vers le rio Otolum. Une fois passé le pont, fin de la visite commentée, la liberté commence.

Palenque bas reliefUn petit sentier mène au temple XX d’où il est aisé de photographier le temple de la Croix, celui de la Croix Foliée et d’autres temples. Elles s’élèvent à une vingtaine de mètres du sol et permettent d’accéder à une sorte de sanctuaire représentant cet inframonde qui communique avec les défunts. Le fils Pacal, qui devait bien aimer son père, les a fait bâtir pour cela. Depuis les corniches du temple de la Croix qui domine le site, je peux prendre en photo les autres temples découverts, dont le temple du Soleil en face. Le reste du site est dans la forêt, ce qui donne de l’ombre et de jolies vues. Ce qui sert aussi à réfléchir sur l’histoire et sur l’obstination de la nature à tout recycler dans le temps.

PalenqueCes pyramides, durant de longs siècles, avaient disparu du regard des hommes, recouvertes par la jungle. La nature, avec lenteur et patience, avait repris ses droits, ne laissant de traces de l’homme que cet ordre enfoui des pierres. Je pense à ce naturaliste qui déclare qu’il suffirait de « laisser faire », une fois coupée la source, pour que toute pollution se résorbe d’elle-même, tant la nature est luxuriante. Sur le long terme, le plus patient et le plus têtu gagne, comme l’eau des philosophes chinois. Souple, éminemment adaptable, l’eau se coule dans tous les moules qu’on veut lui imposer. Mais elle pèse, elle s’infiltre, elle passe par toutes les failles. Elle ne peut que gagner.

Palenque gaminLa grandeur de l’homme est justement de s’opposer un temps au courant, de bâtir un ordre éphémère au-dessus de la nature (mais pas « contre » elle, il en fait partie !). Existence tragique puisque l’homme n’a que moins d’un siècle de temps à passer alors que la nature a des millénaires devant elle… Il n’empêche que transformer le donné naturel pour l’adapter à l’homme, c’est cela même qui est « la civilisation ». Et tous ceux qui ne veulent rien changer ou, pire, revenir à une neutralité de cueillette, ceux-là sont des « barbares » puisqu’ils veulent abandonner ce qui fait l’homme même pour le ramener à sa pure condition d’animal prédateur.

Peut-être est-ce le retour de cette « barbarie » qui est pour l’homme « la fin du monde » ?

Les Mayas : la fin du monde n’aura pas lieu, dossier de la revue L’Histoire, décembre 2012, €6.20 en kiosque ou sur www.histoire.presse.fr

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Île de Batz, jardin Georges Delaselle

Au sud-est d’Enez vaz, l’île basse de Batz, se dresse le jardin colonial, appelé aujourd’hui ‘Georges Delaselle’ du nom de son fondateur – et pour faire politiquement correct. C’est un beau jardin grâce au Conservatoire du littoral, qui l’a acquis en 1997. C’est aussi une belle histoire…

Imaginez ! Un assureur parisien, perdu dans les chiffres et les calculs d’actuariat sur les malheurs du monde, découvre l’île de Batz grâce à un ami en 1897. Coup de foudre ! Moins pour l’ami que pour le pays, où les marins ont déjà acclimaté quelques plantes ramenées de leurs voyages au long cours. Il décide d’acheter une parcelle dans l’endroit le plus chaud et le moins cultivé, isolé face à Roscoff.

Il met vingt ans pour faire creuser le sol et ériger un cordon dunaire littoral qu’il plante de cyprès de Lambert, ceux qui protègent bien du vent. A l’intérieur, il acclimate des centaines de plantes exotiques qu’il fait venir des quatre coins de la planète (qui est ronde et point carrée, mais on dit comme ça quand même…). En mai 1918, avant l’armistice du 11 novembre, il se découvre atteint de tuberculose et plaque la finance et la capitale pour se réfugier en son paradis. Il vend l’endroit en 1937, très affaibli, et meurt en 1944 à 83 ans. L’oasis exotique reste à l’abandon jusqu’à ce qu’une association entreprenne de la sauver.

Il existe aujourd’hui plus de 2500 espèces dont les deux-tiers proviennent de l’hémisphère sud. La Manche a les eaux douces grâce au Gulf Stream, mais l’air âpre à cause des tempêtes atlantiques. Nous faisons partie en 2012 des 30 000 visiteurs annuels dont la majorité, femmes et enfants compris, est ravie de ce petit coin exubérant de paradis dans la rudesse du paysage. Un jardin adolescent, telle est l’impression première. Ça pousse, ça vit avec vigueur, ça pointe fièrement ses feuilles au soleil. L’atmosphère de vitalité végétale saisit quiconque, des petits de 6 ans aux ados de 16, et jusqu’aux vieillards qui retrouvent ici une jouvence.

Un dépliant vous invite à visiter dans le sens des aiguilles d’une montre. De l’accueil, vous passez par la nécropole, un petit dolmen de l’âge du bronze daté de 1800-2000 avant notre ère. Découvert lors des travaux de terrassement du jardin, il a été fouillé par un archéologue début XXème siècle. Il renfermait des cendres funéraires et des poteries cassées. La pierre laisse le souvenir de l’éternité, tandis que la pelouse, d’un vert cru après les pluies de juillet, exhibe la vie en plein renouveau.

Nous entrons ensuite dans la palmeraie. Les palmiers à chanvre venus de Chine sud offrent leur beauté lattée.

Des bananiers montrent que le climat ne connaît jamais le gel.

Un bassin recueille l’eau glougloutante d’une fontaine au-dessus, plantée de végétation gorgée d’eau dans un décor quasi japonais. La pelouse centrale s’ouvre brusquement, vert reposant et bancs qui tendent les bras tandis que les kids s’amusent d’une feuille. Vers le nord s’ouvre une lande fleurie, ouverte sur le large.

Poursuivons par le jardin maori. Le lin ‘de Nouvelle-Zélande’, découvert par le capitaine Cook, est un phormium utilisé par les Maoris de Tahiti qui utilisent sa filasse pour fabriquer tissus, cordages et filets de pêche.

Les petits garçons aiment à se saisir d’une lanière sèche, tombée et brunie, coupante comme une lame. Ils en font une épée, assurant que, côté tige, « ça ne coupe pas ». La vie exubérante appelle la mort, celle qu’on donne par enthousiasme, celle qu’on accepte par excès d’énergie. La mort, la vie, les enfants ressentent d’instinct ces appels du jardin.

La cacteraie offre ses plantes grasses qui, fin juillet, sont fleuries.

Les agaves aux feuilles épaisses et griffues sont comme des plantes dinosaures, lourdes, puissantes, bien établies. Originaires du Mexique et ramenées par Christophe Colomb, ces plantes dodues recèlent bien des secrets : de leurs feuilles, les indigènes tirent la fibre de sisal qui sert à tisser et à faire des chapeaux ; de leur cœur tendre, l’alcool distillé de tequila. De la vie naît la mort et de la mort la vie. Squelette de plantes qui sert à vêtir, sang végétal qui sert à oublier, eau de vie, eau de feu, excès de vivre jusqu’à la mort. Ce ne sont pas les pubertaires, occupés à se caresser la peau nue et à se bécoter dans les bosquets palmiers qui me contrediront.

Avant la terrasse ouest se dresse le calvaire, croix de granit brut érigé au point culminant du site. Il a été récupéré d’un dolmen christianisé des temps anciens, que la chapelle Sainte-Anne avait adopté avant d’être laissée jusqu’aux ruines. La mort, la vie, la tombe et la résurrection, la fin ici-bas et l’espérance au-delà.

Est-ce pour chanter cela qu’est installée à côté ‘Écran’, l’œuvre de Jean-Marie Dalet ? Il s’agit d’une lentille miroir montée sur cadre, qui focalise le rayon solaire sur le sol – quintessence de l’énergie, de la chaleur laser, de la vie…

Un peu plus bas, sous les palmes qui se balancent à l’orée de la pelouse verdie par les pluies bienfaisantes, une plaque : Georges Delaselle, 1861-1944. Tout simplement. Nous lui rendons hommage.

Redescendez par les terres australes et les plantes vigoureuses qui poussent là. Fleur lumineuse, rouge et velue comme un dard simiesque.

Fougères arborescentes, exubérantes et graciles comme des adolescents. La cordyline néozélandaise permet de tisser nattes et pagnes, tandis que sa palme couvre les toits des ‘fare’ dans les îles Pacifique.

Des agapanthes de Bonne espérance sont des fleurs d’amour qui font oublier la mort omniprésente dans la nature indifférente. Tout naît, tout meurt, sans cesse ; le petit devient grand, le vivant devient cendre. L’échium des Canaries a des fruits en tête de vipère ; sa fleurette bleue couvre par millier la tige jusqu’à 6 m de haut tandis que la mort vient. On ne fleurit qu’une fois quand on est échium : la mort est au bout du fruit. Mais il se ressème tout seul, continuant le grand cycle de la vie…

Et puis c’est le poste d’accueil, derrière un rideau d’arbres, la sortie déjà. Nous serions bien restés, isolés parmi les plantes, mais nous avons bouclé la boucle. Près de deux heures sont passées sans bruit ni ennui. Les adultes sortent apaisés, les ados éblouis et les gamins heureux. En souvenir, vous pouvez acheter pour 3€ des boutures à planter dans vos jardins. Une vie qui renaît, une fois de plus.

Retour en vélo vers le débarcadère par le sentier très fréquenté qui longe les ruines de la chapelle Sainte-Anne – pas plus d’un quart d’heure. Comptez bien une demi-heure à pied.

Toutes les photos sont Argoul, sous copyright sans autorisation

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Béatrice Thony, ARCA La prophétie du trône de gloire

Voici le premier tome d’un feuilleton historique interactif, disponible en livre broché classique ou sur Kindle à lire sur écran. L’intérêt de la version numérique est la documentation historique offerte en direct sur le blog du héros, http://francoiscazaud.wordpress.com

L’auteur, ex-magistrate mère de famille nombreuse a coécrit ce thriller ésotérique avec sa fille aînée. Nous sommes fin 2008. L‘Autorité des antiquités israéliennes a convaincu un jeune archéologue français, François Cazaud, agnostique de culture protestante, à venir fouiller sous l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. L’intérêt majeur ? retrouver l’Arche d’alliance mentionnée dans la Bible. Pas moins. Et voilà le chercheur passionné d’énigme qui accepte, accompagné de sa compagne Kalys, rousse « emportée, irrationnelle et authentique. » Il l’a rencontrée lors de fouilles au Mexique sur les sites de Barajas. Dans la vie normale, un archéologue est spécialisé par période et ne fouille pas le Babylonien après le Maya, mais le jeu veut qu’il soit archéo-détective, métier qui vient d’être inventé.

Les maladresses de ce premier roman ne manquent pas. Les personnages sont trop typés pour qu’on y croie. Nous sommes dans la caricature. Le journaliste : « ce petit reporter à la truffe de fouine à qui il avait imprudemment accepté d‘adresser quelques formules banales » p.8. L’Israélien psychorigide : « De ses années passées comme colonel de Tsahal, la légendaire armée Israélienne, Sharon avait conservé un regard inexpressif et glacial, une implacable intransigeance et une incapacité à exprimer une ébauche de sentiment, dont il n’était d’ailleurs pas exclu qu’il en fût totalement dépourvu » p.9. L’homme d’affaires : « ce genre de personnage grossier et sûr de soi » p.43. L’archéologue : « vêtu habituellement d’un short kaki et les cheveux en catogan ». L’Italien hédoniste et ventru, le rat de bibliothèque vaticane, le cynique politique, bien invraisemblable Sunnite prêt à vendre un secret aux Chiites !

La langue est trop souvent démagogique, vite démodée : « Au bout de deux pages, je me suis dit : belette, ça prouve une seule chose : nos ancêtres les Hébreux connaissaient l‘usage du shit ! » p.11 Ou mal tournée : dans cet exemple deux fois deux points dans la même phrase… Quand est écrit le nom d’un peuple, le français met une majuscule : les Juifs – pas quand il s’agit d’un adjectif : le peuple juif – ce qui n’est jamais respecté. On trouve aussi challenge au lieu de défi (p.63), s’ébaudir au lieu de s’ébaubir – version correcte avec un B – (p.69), arca (arche en latin) noté archa on ne sait pourquoi. Ou un Palestinien notoire qui circule en Israël comme un quidam p.117 : est-ce bien sérieux ? De même que le héros qui débouche une bouteille de bière avec ses dents p.159. Le travail d’éditeur, certes long, fastidieux et coûteux, n’est pas une vaine coquetterie…

Reste que le lecteur se passionne pour l’énigme de l’Arche d’alliance et pour la quête trépidante, intelligemment menée. L‘esplanade des mosquées que les Juifs nommaient l‘esplanade du temple n’est pas n’importe quel endroit. La religion, dans cette mosaïque proche-orientale, est avant tout politique, ce qui pimente l’histoire tant les enjeux sont vifs. Les Juifs revendiquent ce territoire comme l’emplacement du temple de Salomon, les Musulmans vénèrent l’endroit comme le troisième lieu saint de l’Islam. Quant à l’Arche, elle permettrait la transformation de la matière en esprit… « Chacun lit la Bible à sa façon » p.55. L’auteur, peut-être protestante, est experte en interprétation, c’est très bien fait.

Arche d’alliance sur un pilier de la cathédrale de Chartres, Photo Bernard Gast, tirée du blog du haros d’Arca cité ci-dessus.

Les chapitres courts sont savamment découpés, avec une surprise finale qui incite à aborder le suivant. Gilbert Sinoué (chroniqué récemment), qui a préfacé le livre, encourage les auteurs à poursuivre. Pourrions-nous suggérer d’introduire dans le duo féministe un garçon ? Manque en effet l’action : nous ne sommes pas dans une lutte d’espions ou de prêtres avec meurtres et frissons comme le Da Vinci Code’ ou dans ‘Iacobus’ (chroniqué récemment). Nous restons dans une énigme purement intellectuelle. Le piment du sexe à l’intérieur du couple est bien gentil mais loin de captiver. Et il faut attendre la page 264 pour que l’archéologue bête et naïf s’aperçoive que tout le monde a peut-être des intérêts autres que la science pure !

L’auteur nous entraîne au Mexique, à Jérusalem, dans la Bible, à Chartres, sous Rome, à examiner les révélations de la Vierge aux enfants de Fatima, à envisager l’Iran d’Ahmadinejad… L’imagination est fort sollicitée et le roman se lit bien. Téléchargez-le pour les vacances. Il laisse l’envie d’un second tome…

Béatrice Thony, Arca – La prophétie du trône de gloire, éditions Chemins de tr@verse 2011, €22.00 

Béatrice Thony, Arca – La prophétie du trône de gloire [Format Kindle], Amazon €8.95 

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Kem Nunn, Tijuana Straits

D’un côté le paradis, de l’autre l’enfer. Entre les deux la frontière, sévèrement gardée par des barbelés, des grilles, des patrouilles. Nous sommes dans la vallée de Tijuana, entre Mexique et États-Unis, là où la rivière se jette dans la mer. Mais le paradis exige l’enfer, sans lequel les produits à bas prix ne seraient pas possibles ; et l’enfer exige le paradis, un emploi dans les usines tournevis américaines, avec l’espoir de passer de « l’autre côté ».

Côté enfer, une jeune femme, Magdalena, 26 ans, mince et belle ; côté paradis, un homme jeune, Sam Fahey, dit ‘la Mouette’ parce qu’il surfait comme un dieu de quinze ans, les bras écartés comme des ailes, avant que la vie ne le gifle. Évidemment l’enfer rêve de paradis, Magdalena veut poursuivre les pollueurs américains sur le sol mexicain en vertu d’une loi de connexion. Ces pollueurs qui se moquent des indigènes, exploitent les ouvriers dès 14 ans, violent les ouvrières, et font mourir les enfants par les rejets toxiques. Évidemment, le paradis se laisse tenter par l’enfer, incarné par une sexy woman idéaliste.

Nous sommes dans l’univers américain biblique traditionnel où tout est tranché, le bien, le mal. Où l’ange déchu (jeune, mince, blond, planant sur les vagues comme Jésus marchant sur l’eau) trouve sa rédemption par un démon repenti (cassé, drogué, enfant mort et femme enfuie). L’ange, c’est Sam, ex-jeune surfeur californien ; le démon, c’est Armando, ex-ouvrier d’usine de collage de volants, ex-mari d’une ouvrière avortée, ex-papa d’un bébé mort de la toxicité de l’eau. Le démon poursuit Magdalena, qui se réfugie aux États-Unis en traversant la rivière, emportée malgré elle par le courant ; elle est sauvée par l’ange déchu qui l’adopte et revit par elle. ‘Tijuana Straits’ signifie le spot de surf, la passe difficile de Tijuana, métaphore d’une existence où le bébé passe par le col de l’utérus avant d’être jeté dans la vraie vie.

L’univers est glauque et l’histoire est au fond celle de Job sur son fumier. Candide croyant en la nature, Sam obéit au surf, en harmonie avec la mer. Mais Dieu l’éprouve jusqu’au bout, il n’a plus rien, qu’une ferme en ruines où il élève des vers, cette vitalité de fumier… Mais parce qu’il est sage et qu’il obéit à Dieu (à la morale, à la mer), il va être sauvé. Quant à l’idéaliste Magdalena, elle va découvrir que ses constructions complotistes d’intello n’existent pas : les pollueurs ne le font pas volontairement pour gagner plus de fric, mais par laxisme de la société mexicaine toute entière. L’enfer est accepté, quémandé, pas imposé. Reste à enquêter et convaincre, patiemment, à éduquer et faire savoir, démocratiquement, pas à lutter contre des moulins. L’auteur se moque des activistes écolos, naïfs, jusqu’au-boutistes mais sans aucune persévérance… La vallée de Tijuana a été préservée par des manifs monstres contre les promoteurs, dans les années 80 – mais laissée à l’abandon depuis, donc à la pollution venue du Mexique. Stupides écolos.

Californien, Kem Nunn a publié plusieurs romans noirs sur l’Amérique déchue et l’échec de l’écologie politicienne. Pour lui,

  • l’écologie véritable est harmonie avec la nature, pas de brailler avec les bobos pour s’en foutre ensuite, une fois la mode passée.
  • l’écologie est globale, elle ne s’arrête pas à une seule vallée ni aux lisières des quartiers riches ; elle doit englober le Mexique et ses usines de la frontière.
  • l’écologie est morale, elle doit purifier Sodome et Gomorrhe, cette frontière qui est le lieu de toutes les dépravations, des crimes impunis, des viols et des trafics en tous genres. Jusqu’aux justiciers civils qui jouent aux commandos déguisés en Rambo d’opérette, contre les immigrants illégaux.

Surfer le Mystic Peak, la quatrième vague de la houle, la plus puissante, devient dès lors l’expression de la parfaite maîtrise des forces de la nature, celle qui met en harmonie complète l’humain et la matière, le corps et l’âme, l’action et le but. Pour cela, être soi-même, écouter et observer, agir selon les options du présent. Rien de plus, surtout pas d’idéalisme ou de paranoïa ; rien de moins, surtout pas de laisser-aller ou de renoncement.

Sam : « Laissez-moi vous expliquer. Le surf, c’est une chose. C’est peut-être ce qu’il y a de mieux, mais ce n’est pas tout. Être un homme de la mer, c’était beaucoup plus que ça. Ça voulait dire que, en plus de savoir surfer, vous saviez nager, plonger, naviguer, pêcher… ça voulait dire vivre en harmonie avec la mer, avec tous les éléments, en fait… » p.152. D’où le chapitre haletant sur la fuite éperdue vers la mer, poursuivi par des tortionnaires tueurs défoncés qui ne font pas de quartiers.

Magdalena : « C’est si je renonce que je meurs, affirma-t-elle. Renoncer, ça reviendrait à les laisser gagner, à les laisser nous prendre notre âme » p.227. D’où son obstination à chercher dans les dossiers et les rapports le lien entre les patrons et la pollution, son obstination à forcer Sam à l’aider, pour les enfants, pour le Bien.

Tous les deux vivent au bord du gouffre, métaphore de l’existence précaire où il faut toujours se battre. « La lèvre de la vague – la partie qui commence à déferler par-dessus votre épaule. (…) Ce qu’il y a dans cette lèvre, c’est tout ce qui cherche à vous avoir – les flics, les profs, les curés, les bureaucrates, tout ce qui voudrait que votre vie soit comme ci ou comme ça, tout ce qui limite et formate l’existence humaine ; mais tout ça file et vous, vous continuez à surfer, vous continuez à exploiter cette source d’énergie parce que c’est ça le but, ça l’a toujours été et ça le sera toujours, vivre l’instant présent… » p.227.

Mais il faut le vouloir. Nunn écrit comme Hemingway, sec et direct, avec des tournures familières. On le compare avec Jim Harrison, mais je ne vois pas pourquoi : son univers du cannabis, du surf et des vagues étant très loin du bourbon, des forêts et de la chasse du père Jim. Nunn est beaucoup plus proche d’Hemingway et de son ‘Vieil homme et la mer’. Il ne se prend pas la tête dans les envolées lyriques, ni le style dans les descriptions romantiques. Ses romans sont écrits, ce qui est assez rare dans la production américaine contemporaine. Il découpe comme en film, multiplie les angles d’approche sur les personnages, joue en virtuose des motivations, utilise les coups de théâtre. Il n’écrit pas des thrillers, ni des enquêtes policières : il décrit des humains ordinaires confrontés à l’existence, en général pas drôle, mais dont ils doivent se sortir pour entrer au paradis. Celui d’ici et maintenant plutôt que l’hypothétique au-delà.

Voici un beau roman à lire, prix du meilleur polar étranger 2011 du magazine ‘Lire’.

Kem Nunn, Tijuana Straits (id), 2004, 10-18 mars 2012, 383 pages, €7.69

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Les atouts délaissés de Clipperton

Article repris par Medium4You.

Tahiti Pacifique publie un très intéressant article signé Éric Chevreuil intitulé : « Clipperton, île bâtarde de la République ou comment la France oublie une partie de son patrimoine ».

Je vous en cite plusieurs extraits. On y apprend entre autre « qu’une simple recherche Internet en anglais et espagnol montre qu’il y a au moins trois bateaux de pêche et deux bateaux dédiés à la plongée par saison (octobre à mai). Ces vaisseaux emportent entre 15 et 35 passagers et proposent accessoirement une journée à terre. Entre 100 et 150 personnes payent donc entre 50 000 et 150 000 dollars au total pour aller ouvertement tous les ans sur cette terre de France, sans visa ni autorisations, permis ni contrôles. »

De même, « Lance Milbrand, de National Geographic, a passé 41 jours en solitaire sur l’île et y a noté en moyenne un bateau tous les trois jours ». Et que « les visites médiatisées de la Marine nationale, en grande fanfare au départ des navires de leurs ports d’attache, n’ont que peu ou pas d’effet d’intimidation car prévisibles et de courtes durée. » Mais que, « fin 2004 et début 2005, l’expédition de Jean-Louis Étienne a été capable de débarquer 10 tonnes de matériel et 45 personnes sur l’atoll ravitaillé une fois par semaine par un voilier qui faisait des navettes à partir d’Acapulco ».

Enfin que « la France signait en mars 2007 un traité avec le Mexique lui donnant l’autorisation de pêcher pour dix ans dans la ZEE de Clipperton, sans quota ni conditions, même dans les 12 milles de ses eaux territoriales, sous réserve d’obtenir des licences de pêche auprès du haut-commissariat à Tahiti. Dix ans sans quota de pêche légale en plus de la pêche incontrôlée : coup de maître diplomatique forçant le Mexique à reconnaître notre souveraineté sur l’atoll au prix « temporaire » de sa population de thonidés ? Le futur nous le dira, mais officiellement, discorde et désaccord transpirent de Paris ».

« Clipperton est littéralement devenu le nouvel Eldorado de la pêche aux thons, le dernier endroit de cette région du globe où un pêcheur peut ramener des trophées de 150 à 200 kilos. » « La zone Clarion-Clipperton est aussi appelée la « ceinture de manganèse » ou la « ceinture de cobalt ». C’est une zone riche en nodules polymétalliques connue de tous et ces dernières années, de nombreuses expéditions ont été menées pour en évaluer les vraies richesses. En 2001, il fut entre autre découvert que 90% des nodules de la région de Clipperton se trouveraient par 4 000 m de fond dans les eaux françaises alors que le fonds de ces eaux internationales était pratiquement vide ».

Il semblerait que Russes et Chinois… Euh, c’était juste pour vous mettre en appétit !

Hiata de Tahiti

Le Sénat a publié un rapport intitulé ‘La France et les îles subantarctiques’ le  16 décembre 2011 : Rapport du Sénat n°208 (2011-2012) par MM. Bruno SIDO, sénateur et Claude BIRRAUX, député, fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques [Argoul].

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Le Clézio, Diego et Frida

Jean Marie Gustave s’intéresse au brut et au sauvage, à l’enraciné et à la vie forçant son chemin. Vivant au Mexique, dont les anciens peuples le fascinent, il ne pouvait que poser sa pierre sur l’art qui a tout juste précédé sa venue. Diego Rivera et Frida Kahlo sont deux peintres nés avec le siècle XXème et morts avant que l’URSS ne décline. Le Clézio entreprend leur biographie à grands traits, de cette manière si personnelle qu’il a d’aller droit au but.

Publié à 53 ans, il crée son livre d’andropause. Il se montre fasciné par la puissance d’ogre de Diego, cette grenouille sur pattes avide de femmes et d’œuvres héneaurmes*, comme par la vitalité de Frida, handicapée par accident et incapable de donner la vie à un bébé. Certes, on peut trouver dans ce livre tout ce qui plaît tant aux bobos : la Révolutiônn et Trotski, l’ascendance juive partagée, l’Haart* et André Breton, l’Hamour* et l’espagnolisme sud-américain macho-catholique mâtiné d’indien, enfin le sentiment anti-yankee (p.31) qui est celui de l’auteur. [Les * sont des mots de Flaubert sur la bêtise des termes].

Mais Jean Marie Gustave est né sensible, nomade et libertaire. Adulte, il cherche auprès des anciens Mayas, au Mexique, cette part de rêve irréductible sur les mystères du monde. Il récuse la quête occidentale de se vouloir frénétiquement « maître et possesseur de la nature », hanté d’argent, perclus de convenances puritaines et avide de position sociale. Lui – contre son père qui était Anglais – choisit l’harmonie immémoriale et l’amour fou – du côté de sa mère Niçoise d’ascendance bretonne. Dans ‘L’inconnu sur la terre’, il disait déjà combien il était sensible aux regards bruts et directs, sans les afféteries mensongères de la civilisation ni les calculs du statut social.

Avant de devenir le peintre muraliste du nationalisme mexicain d’entre deux guerres, Diego est dépucelé à 9 ans. Quant à Frida, elle veut le posséder à 14 ans. C’est dire le pantagruélique appétit de vivre, de créer et de baiser qui saisit les deux artistes dans un tourbillon dès la prime puberté ! C’est cela qui plaît à Jean-Marie Gustave Le Clézio, passé la cinquantaine. Le mariage de la colombe et de l’éléphant, comme on disait, a été passionné. Diego ne cessait d’aller décharger son énergie ailleurs mais toujours revenait. Frida ne cessait de tenter de donner naissance mais toujours échouait. De ces blessures sont nées quelques œuvres d’une grande puissance. Diego, « il lui faut cette identification joyeuse avec la femme, cette permanente proximité physique. La beauté du corps féminin, les beautés des modèles, est le symbole de la violence créatrice de la vie, de la réalité de la vie face à toutes les idées et impuissances de l’intellect » p.196. Frida oppose « la distance, la rêverie, le goût pour la solitude (…) son obsession de la souffrance. Sa peur de souffrir, qui veut dire aussi : peur de la jouissance » p.210.

Du brut mexicain qui exalte le peuple et l’ancestral, curieux mélange d’internationalisme révolutionnaire et de localisme indien qui fait la particularité sud-américaine. Contradiction en apparence : la révolution n’est pas celle de Marx ni de Lénine, mais la posture anticoloniale et antiyankee.  Une fois libéré des liens politiques, économiques et moraux, ce qui reste est la mexicanité, la force populaire venue des temps préhispaniques. Il y a donc plus de nationalisme que d’internationalisme dans le socialisme sud-américain. Peut-être est-ce le côté terroir de ce socialisme agraire qui séduit la gauche française ? Il rejoint dans les années 1990 l’engouement bobo pour le patrimoine. Le Clézio a toujours surfé sur les modes profondes sans le vouloir vraiment, captant l’air du temps de ses antennes sensibles aux gens.

Il garde cependant hauteur de vue et liberté de ton. Frida Kahlo fait un séjour à Paris à l’invitation d’André Breton, écrivain communiste, et des peintres surréalistes. Elle « déteste Paris et le milieu artiste, « este pinche Paris » – ce foutu Paris, écrit-elle à ses amis – et revient au Mexique convaincue de l’abîme qui la sépare de l’Europe et des conventionnels de la révolte intellectuelle » p.43. Elle traitera même les surréalistes, révolutionnaires en chambre, de « bande de fils de putes lunatiques » p.222. Les discutailleries sans fin dans les cafés à l’atmosphère enfumée, ce n’est pas la vie. C’est plutôt ce « pourquoi l’Europe est en train de pourrir » en 1939. Et c’est pourquoi aussi Le Clézio a tant préféré vivre ailleurs que dans la vieille Europe jusqu’à son âge mûr.

Le lecteur comprend mieux pourquoi l’écrivain a délaissé ses thèmes de prédilection pour se lancer dans une biographie. Au travers des personnages hauts en couleur et à convictions primaires, il parle de lui-même, de cette force qui fait vivre. Son écriture s’en ressent, nerveuse, directe, enlevée. Le livre se lit très bien. Il en a été tiré un film mais qui se focalise plus sur les personnages que sur la façon dont Le Clézio les annexe à son univers.

Les branchés préféreront évidemment le film – que tout le monde a vu – au livre – que seul les happy few ont pris le temps de lire. Car il s’agit de savoir en parler dans les salons, n’est-ce pas, pas de comprendre ce qu’il peut apporter. Ainsi sont les intellos parisiens, vaniteux et futiles. Ceux qui veulent comprendre un peu mieux les racines vitales de Jean Marie Gustave feront évidemment l’inverse : lire sûrement le livre et (peut-être) regarder le film.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Diego et Frida, 1993, Folio

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Le Clézio, Ourania

Jean Marie Gustave est un exilé intime. D’une lignée bretonne ayant migré il y a quatre siècles sur l’île Maurice, lui-même est né et a étudié à Nice. Il vit désormais au Mexique. C’est peut-être pourquoi l’écriture est son refuge, son expression propre. Éternel hors patrie, il n’est environné que de gens qui ne parlent pas sa langue. Il a besoin de décrire, de figer les choses en mots et de mettre à distance les gens par la plume. D’où ce style dépouillé, minimaliste, presque entièrement factuel, presque toujours au présent. Un style sans affect, « neutre », aseptisé, primaire, qui plaît bien à la majorité peu lettrée d’aujourd’hui. Sa personnalité ressort dans la juxtaposition des phrases, courtes, sèches, comme autant de strates. Et dans la composition des chapitres, une rencontre amenant un paysage, composé surtout de gens, dont les relations sont un territoire vierge à explorer sans cesse.

C’est ainsi que Jean Marie Gustave Le Clézio parvient à nous retenir. Ourania parle du Mexique. Un « autre » Mexique que celui des cartes postales et des touristes, le Mexique contemporain, populaire, au ras de la terre et des situations sociales. Ourania est une utopie, une république impossible, à chercher toujours plus loin, guidé par les étoiles. Une espérance ici-bas pour les pauvres Mexicains dominés par la race (être indien au Mexique c’est être socialement dévalorisé), dominés par la société (être indien ou métis exclut des études, donc des professions quelque peu intellectuelles ou administratives), dominés par l’économie (être indien c’est être pauvre, donc à la merci des marchands d’esclaves modernes, pour les plantations nord-américaines de fraises).

Le narrateur, Daniel, est ce spectateur privilégié qui a le triple avantage d’être étranger (français), de passage (géographe en mission) et d’avoir les capacités intellectuelles de juger (professeur). Il ne s’en prive pas. Il participe au rêve de la communauté de Campos via un jeune homme de 16 ans, Raphaël, rencontré dans le bus. Il observe comment « les intellos » du cru compensent leur infériorité économique par une ambition dévorante de pouvoir ; comment ces « chers professeurs » aux idées « de gauche », en viennent à prendre pour « objet d’étude » la Lili pute locale, tout comme Gulliver le fit – mais sans son humour ni dans un monde imaginaire. « Ce n’était qu’une variation sur ce mode mineur de l’ironie que cultivent les membres d’un groupe dominant dans une société où tout, même la science pure, est l’expression de leur recherche de pouvoir. » p.56 Partout dans le monde les intellos restent des requins tout comme des commerçants – avec l’hypocrite caution de « la science », de « la morale » ou des idées politiques « généreuses ». Sartre aurait dit « les salauds ». « Je ne sais pourquoi, j’ai eu envie de tout recommencer, de les fustiger. ‘- Comment avez-vous pu croire que la vie d’une prostituée dans la zone de tolérance était un bon sujet de dissertation ?’ Il y a eu un silence consterné. » p.57

Il y a la Vallée, puis la Zone, puis Campos. La première domine, la seconde est dominée, seule la troisième est libre, autonome, autarcique. Campos est une communauté agricole « d’étrangers » (à la région ou au pays), organisée comme ces rêves humanistes des Jésuites, jadis. Famille « extensive », pas de relations institutionnalisées, un sentiment fusionnel d’inspiration vaguement hippie. Raphaël, qui y a été recueilli enfant, le précise : « A Campos, il n’y a pas de travail. Il n’y a pas de loisirs non plus. (…) Ici, on enseigne en conversant, en écoutant des histoires, ou même en rêvant, en regardant passer les nuages. » p.113 Raphaël apprend l’amour en le voyant faire, entraîné par un copain. Puis il est initié à 15 ans par une jeune femme, « pour une seule fois ». Tout se veut « naturel » à Campos, immémorial, comme les Indiens faisaient, en accord entre eux et avec la nature. Mais tel est le tragique humain que « la méchanceté, la cupidité et la bêtise les chassent de Campos », comme toujours, comme partout lorsqu’une communauté étroite veut jouer ses propres règles. Jaloux, envieux, intolérants, les « bien-pensants » de tous bords les délogent ; ils ne veulent pas que « la société » (la leur) puisse être jamais remise en cause.

Le Clézio transpose au Mexique le rêve hippie d’une autre monde possible, en marge de la « bonne » société, celle qui domine. Il montre la vanité de ses rêves, sont échec inéluctable face aux réalités du vrai monde. Que reste-t-il à Lili, pute de la Zone, comme à Raphaël, adolescent de Campos ? L’avenir, les étoiles. Celles de la bannière des États-Unis pour la fille qui passe clandestinement la frontière et rêve de libertés de faire et d’être comme seul ce pays peut l’offrir ; celles des Pléiades, qui ont déjà guidé ses songes, pour le garçon qui va tenter sa vie ailleurs. La jeunesse est riche de ses rêves ; les nantis sont pauvres de leurs Zacquis.

C’est un Mexique universel que nous livre Le Clézio en ce livre doux-amer. La relecture de l’Europe nantie par le Mexique encore jeune, la vanité des utopies collectives dont mai 68 a montré l’inanité. L’éternel espoir des opprimés, l’éternelle errance de l’homme et de la femme, l’éternelle méprisable satisfaction de soi des hommes de pouvoir, qu’il soit d’argent ou d’études. Une leçon d’humanité, en somme.

J.M.G. Le Clézio, Ourania, 2006, Folio, 343 pages, €6.93

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Diderot et Tahiti

Diderot n’est jamais allé dans les îles Pacifique mais il a lu sur elles. Louis-Antoine de Bougainville a publié son ‘Voyage autour du monde’ en 1771 et il raconte Tahiti où il a séjourné neuf jours en avril 1768. Écrivain voyageur, il fait de ces quelques jours un mythe, celui hédoniste de l’île d’utopie où les jeunes gens sont beaux et offerts aux plaisirs, garçons et filles dès la puberté. Diderot en profite pour publier son ‘Supplément au Voyage de Bougainville’ qui termine la série de ses contes et en donne la morale secrète. Il le publie en 1773 et 1774 en feuilleton, en livre après sa mort, en 1796.

Pour les auteurs de Lumières, Tahiti est aux antipodes de l’Europe dans tous les sens du terme : à l’autre extrémité du globe et dans l’état de nature. Diderot en fait une satire des mœurs européennes. Les gens, démontre-t-il, vivent sous la triple contrainte du bon plaisir du roi, du dogme d’église et de la morale des convenances sociales. A Tahiti à l’inverse, les chefs sont les pères de leurs sujets, les dieux sont amicaux et la société encourage naturellement le plaisir. Le « bon » sauvage évoqué par Rousseau s’oppose au mauvais civilisé, la Nature à la Culture, le spontané au dressé.

Un vieux Tahitien harangue le capitaine blanc : « Il n’y a qu’un moment la jeune Otaïtienne s’abandonnait avec transport aux embrassements du jeune Otaïtien ; elle attendait avec impatience que sa mère, autorisée par l’âge nubile, relevât son voile et mit sa gorge à nu ; elle était fière d’exciter les désirs et d’irriter les regards amoureux de l’inconnu, de ses parents, de son frère ; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d’un cercle d’innocents Otaïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L’idée du crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos réjouissances autrefois si douces sont accompagnées de remords et d’effroi » p.549. (Le terme « o » tahitien est repris sans distance : il signifie « c’est » Tahiti, écrit sans H selon la norme floue du temps).

Nous n’avons pas fini, deux siècles plus tard, de purger ces oppositions trop simples. Au rigorisme de redressement d’après guerre, poursuivi avec les guerres coloniales puis la guerre du Vietnam, l’explosion de la jeunesse en 1968 a voulu revenir à « la nature ». Les hippies vomissaient la société qui n’était pour eux que « de consommation », suscitant la guerre comme la nuée crée l’orage pour s’assurer un terrain de chalandise. Il devenait interdit d’interdire, de porter des slips et des soutifs, de brimer les enfants et d’enfermer tous les déviants. Une bonne crise économique plus tard, due au double choc pétrolier de 1973 et 1979 avec les conséquences sociales qui ont suivi, ont ramené le naturel qui s’était égaré dans le mythe de Nature. Rien de tel qu’une bonne position de fonctionnaire enseignant, avec salaire et retraite garanti, mutuelle et protection sociale assurées, pour nos hippies partis pieds nus en Inde. Je n’ai rien contre ce noble métier, mais exercé comme pis-aller, on comprend que les élèves soient mal à l’aise. J’en ai connu de ces retours…

Mais l’émergence du monde tiers a bousculé les pays occidentaux, trop établis dans leur confort égoïste. Le capitalisme s’applique à tous de même façon depuis que le socialisme « réel » a fait faillite, et son succès est redoutable en Chine, au Brésil, au Mexique et ailleurs. La compétitivité a fait négliger les salaires, que les classes moyennes ont compensés surtout dans le monde anglo-saxon par le crédit. L’inventivité spéculative de la finance a fait le reste pour aboutir aux divers krachs qui ont ponctué la décennie écoulée : krach des valeurs technologiques (Vivendi), krach des pratiques comptables douteuses (Enron), krach des subprimes (Lehman Brothers), krach des dettes d’État (Islande, Irlande, Grèce, Portugal…), krach désormais des politiciens (Tea parties contre Obama, pays cigales contre vertu allemande, dictateurs arabes contre la rue). Le « retour à la nature » ressurgit en force, accentué par des accidents industriels comme AZF et Fukushima. Le nouveau mythe « naturel » est l’écologie.

Ne croyez pas être partis loin de Diderot et de son mythe d’Otaïti : nous sommes en plein dedans. Le « système » pervertit le lien social sous Nicolas comme sous Louis XV, la religion du libre-échange est un dogme aussi fort que celui des prêtres, les mœurs contrôlées et surveillées ou hadopisées briment la créativité sexuelle et fantasmatiques des hackers et autres jeunesses « solidaires ». Retour à « la nature » : liberté totale de faire comme le désir vous pousse, transparence entière des télégrammes diplomatiques et des comptes en banque, dédain du marketing au profit du panier bio, abandon de la bagnole pour le vélo et la rando. Ne restent plus que les jeunes gens libres des deux sexes offerts à qui les veut… mais là, pas touche ! La « nature » a des limites. Comme ce n’est pas elle qui les fixe sauf par la conformité des corps, il faut bien que ce soit « la société ». La nature serait-elle donc un mythe ?

C’est ce que montre Diderot par l’humour. Les lois et les coutumes, même les plus sacrées, sont arbitraires. Elles ne sont que des conventions culturelles, ce dont l’aumônier en soutane s’aperçoit lorsque des parents tahitiens le supplient de coucher avec chacune de leurs filles (la petite dernière a quand même 19 ans) pour peupler le village d’enfants beaux et intelligents. « Mais ma religion ! Mais mon état ! » Rien ne résiste à l’hospitalité… Ce qui est de nature est moins le plaisir débridé que le respect des coutumes locales. Toute loi est sociale et seule la raison naturelle doit pour Diderot être guide du bon ou du mauvais de ses actes (pas du Bien et du Mal, auquel il ne croit pas, étant de ce monde-ci et pas de l’au-delà). La raison veut que l’on obéisse aux lois des sociétés dans lesquelles on passe. « Imitons le bon aumônier, moine en France, sauvage dans Otaïti » p.581. Mais la liberté de chacun s’arrête où commence celle des autres et il ne saurait être question de forcer ou violer le bon vouloir des autres. « Et surtout être honnête et sincère jusqu’au scrupule avec des êtres fragiles qui ne peuvent faire notre bonheur sans renoncer aux avantages les plus précieux de nos sociétés » p.581.

Si derrière toute institution règne « une poignée de fripons » (p.579), l’interrogation de la nature par la culture doit être sans cesse réactualisée – sans mythes ni légendes. « Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l’ordre ; ordonner, c’est toujours se rendre maître des autres en les gênant » p.579. Ce qu’il fallait démontrer… et qui vaut aussi aujourd’hui pour les écolos qui veulent tout régenter selon leurs normes !

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville dans Contes et romans, Gallimard Pléiade 2004, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, texte intégral et guide de lecture par Annie Collognat-Barres, Pocket 2002, 256 pages, €4.84

Louis-Antoine comte de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du Roi la Boudeuse et la flûte l’Etoile, Folio, 1982, 477 pages, €8.93

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Le Clézio, Trois villes saintes

Ce sont des villes antiques, aztèques ou mayas, que Le Clézio chante durant son trip mexicain des années 1970. Tout tourne autour des dieux morts, ceux qui faisaient venir la pluie, sans laquelle nulle vie n’est possible. Les envahisseurs blancs ont vu, sont venus, ont vaincu, et la sécheresse s’est installée avec la fin des hommes. Mais, pour Le Clézio, les lieux terrestres où sont nées les civilisations, ne sauraient mourir. Ils attendent. Qu’un autre peuple ou d’autres circonstances permettent la renaissance.

Chancah, Tixacacal et Chun Pom sont pour lui de ces villes matrices. Les forces qui les ont fait naître ne sont qu’endormies et des « soldats » veillent pour faire revenir la vie. Le style « années 70 » de l’auteur est une longue incantation sur le mode agaçant du « on ». L’impersonnel d’une force qui va, le « mouvement social » dans toute son acception d’époque. Alternent la prose en phrases longues au vocabulaire basique (l’une d’elle fait 4 pages !), ponctuées de virgules, et des inserts de textes indiens anciens tirés des prophéties du Chilam Balam. L’auteur adore faire rouler les sonorités des noms étrangers, ou les éparpiller visuellement sur la page.

« La nourriture et la boisson sont le seul langage des dieux, la seule réponse aux prières » p.35. Selon Karl Marx – doxa 1970 revue par Le Clézio étranger dans sa société : les biens matériels sont la base du désir spirituel. La vérité, la liberté, c’est l’eau venue du ciel et qui irrigue les champs et la forêt comme les gosiers des hommes. La « conscience » n’attend pas ni n’exige. « Elle ne juge pas. Ce qu’elle demande, comme cela, muettement, avec orgueil, ce n’est pas vengeance, ni l’argent. Elle est accordée avec le désir des dieux, et elle ne demande que ceci : le pain et l’eau » p.46. Conscience « de classe » ? Ou vieux refrain des années hippies, plus tard constante de la mythologie leclézienne ? Elle est aujourd’hui recyclé en écologie et décroissance : « Les hommes qui ressemblent à la terre, les hommes qui sont pareils aux arbres, les hommes qui ont la peau couleur de terre, les femmes qui ont la peau couleur de maïs, ceux qui ne vivent que par le pain et l’eau ne sont jamais vaincus. Ce ne sont pas les richesses qu’ils désirent, ni le pouvoir sur les terres étrangères. Ils ne cherchent que l’ordre du monde qu’ils habitent, comme cela, obstinément, par le seul pouvoir du regard et de la parole » p.58.

Humilité chrétienne, angoisse malthusienne, fatalité marxiste – ou sagesse séculaire du point trop n’en faut ? Il y a de ces mélanges chez Le Clézio alors trentenaire. Au Sahara, au Mexique, dans les îles, Le Clézio erre, toujours mal dans sa peau. Il observe comment « la civilisation » qu’il hait a stérilisé ou isolé les peuples « premiers ». Et il n’aime pas, préférant l’éternité figée de l’âge d’or aux changements de la modernité, le « retour » des anciennes sources au mouvement historique.

« Là-bas, les hommes dorment sur eux-mêmes, sans rêves, entourés de leurs signes maudits, solitaires, sans défense, au bord des carrefours des routes de goudron, à l’ombre des camions, des hangars, des dépôts. Alors on s’en va, on les quitte, on marche tout seul sur le chemin de poussière, et on approche de la vraie ville vivante, la capitale du pays silencieux, au milieu de la forêt, là où cesse la soif et la fatigue, là où l’on chante, où l’on prie, la ville sainte » p.67. « On » c’est « on » qui parle, le « on est con » de foule anonyme. Qu’est-ce donc pour Le Clézio : une sorte d’instinct ? de sagesse des nations ? une volonté de s’annihiler ?

Choisir l’avant plutôt que le présent, l’éternel plutôt que le vivant, l’identité fixe plutôt que le devenir – ne serait-ce pas là un signe de dépression ?

Le Clézio, Trois villes saintes, 1980, Gallimard, 83 pages, €12.83
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Hommage à Jean Marie Gustave Le Clézio

Né français à Nice en 1940, anglais par son père, breton par sa mère dont la famille a émigré à l’île Maurice au 18ème siècle, éduqué dès 7 ans au Nigeria où papa est médecin de brousse, il suit des études supérieures dans l’anglaise Bristol, il fait son service militaire en Thaïlande et vit en partie au Mexique après avoir beaucoup erré. Jean Marie Gustave Le Clézio est un écrivain du monde ; il écrit en français mais n’appartient pas à la littérature française.

Le «beau style » ne l’intéresse pas, lui qui écrit avec 3000 mots denses. La comédie sociale ne l’intéresse pas, lui qui préfère les sauvages et les enfants. L’ironie des bons mots et la satire des mœurs ne l’intéresse pas, lui qui fait face à la nature, aux éléments, à tout ce qu’il y a de brut sur la terre.

Sensible, nomade et libertaire sont peut-être les trois caractéristiques qui sont les siennes. Elles sont les miennes aussi, ce pourquoi je me suis toujours senti proche de lui. Il n’aime pas les classifications qui figent, les administrations qui rendent anonymes, les frontières qui contraignent. Il est « enfant du monde » comme cette collection des éditions Nathan des années 1960 (animée par Dominique Darbois), rêvant d’ailleurs et d’humanité que j’aimais tant, enfant.

Sensible, sensitif, il se laisse envahir par les éléments, la lumière, le froid, le vent, la mer. Cela va jusqu’à la sensualité qui est harmonie avec l’entour. Jon, adonaissant islandais, se roule tout nu sur la mousse couverte de rosée dans l’une des nouvelles de Mondo. Jon ne fait plus qu’un avec la terre travaillée de laves souterraines, avec le ciel incommensurable au-dessus. A un point tel qu’il va sortir du temps et de l’espace pour rencontrer le génie du lieu, un petit garçon amical qui aime la musique. Et la nuit fut un rêve, une parenthèse entre les jours. La sensibilité, ce sont aussi les autres. Mondo, dans une autre nouvelle, est justement ce petit gars au teint cuivré et aux yeux obliques qui vient de nulle parte et ne sait pas lire, errant sur les quais de Nice, aidant les maraîchers, les bateleurs et les pêcheurs, demandant à qui lui plaît : « Voulez-vous m’adopter ? ».

Mais c’est là que la bureaucratie, la paperasserie et tous ces écrans que les sociétés mettent entre les relations humaines empêchent Mondo de s’installer quelque part. Il est le nomade par excellence, tout comme l’auteur, qui rêve en voyant partir les cargos vers une lointaine Afrique aux existences fabuleuses. Jean Marie Gustave, adulte, ira chercher auprès des anciens Mayas, au Mexique, cette part de rêve irréductible envers les mystères du monde (Le rêve mexicain, Trois villes). Il dira le désert (Désert), cette étendue vide et stérile, terre élémentaire, nue, domaine de tous les possibles immatériels : la relation humaine, la poésie. Il chantera l’enfermement des îles en Mélanésie (Raga), la tradition, les légendes. Ou la quête du trésor passé, au-delà des mers et du temps présent (Voyage à Rodrigues). Toujours l’ailleurs…

Tel est le fond libertaire de l’écrivain, marqué par son époque, sa famille, son éducation tout entière. Éternel voyageur, il se cherche. Explorant son enfance par les contes qu’il envoyait aux cousines, dès 7 ans ; racontant sa mère ; allant à la recherche du trésor du grand-père ; traquant cette soif de l’or des explorateurs occidentaux. Il récuse la quête occidentale de se vouloir frénétiquement comme « maître et possesseur de la nature ». Lui veut l’harmonie, ce pourquoi le désert est pour lui liberté et les filles du tiers-monde des initiatrices à la sagesse immémoriale (Onishta). Il croit tous les actes sans origines et tous les acteurs sans conscience.

Il rejoint ainsi la pensée tragique, cet absurde de Camus qui l’a inspiré pour Le Procès-Verbal. Sa conscience flottante s’apparente au zen et au contemplatif des Indiens mexicains ; il s’agit de se fondre dans le grand Tout, avec une attention aigue à tout ce qui survient, êtres et choses. La noblesse et la liberté ne sont pas pour lui dans la possession mais dans l’harmonie.

Cette assonance, Jean Marie Gustave la recherche par la parole. Il se veut un conteur depuis tout enfant. Ce pourquoi les mots doivent rester bruts, et les phrases ne pas séduire par leur apparence. Au-delà du langage, tout est signe. Dire ce qui est, précisément, pour bien se faire comprendre avec les mots de base, telle est cette « médecine » de l’âme que l’écrivain propose aux lecteurs d’aujourd’hui. Le roman comme remède pour guérir des interrogations existentielles : lisez Le Clézio, écrivain sans frontières, par hasard en français.

A l’heure où la rationalité scientiste vacille sur les marchés financiers, où la prédation industrielle est remise en cause par le climat, où le démocratisme droidelomiste apparaît comme un néo-colonialisme pour les pays émergents – Jean Marie Gustave Le Clézio est récompensé par le Nobel 2008 comme « écrivain en français » qui a répudié toute arrogance française et toute bonne conscience occidentale. Il veut interroger le monde, pas son nombril. Et c’est plutôt rare.

Œuvres :

  • Le Procès-verbal, 1963
  • Le Déluge, 1966
  • Terra amata, 1967
  • L’Extase matérielle, 1967
  • Le Livre des fuites, 1969
  • La Guerre, 1970
  • Les Géants, 1973
  • Voyages de l’autre côté, 1975
  • Les Prophéties de Chilam Balam, 1976
  • L’Inconnu sur la terre, 1978
  • Mondo et autres histoires, Gallimard, 1978
  • Vers les icebergs (essai sur Henri Michaux), 1978
  • Désert, 1980
  • Trois Villes saintes, 1980
  • La Ronde et autres faits divers, 1982
  • Le Rêve mexicain, Gallimard, 1982
  • Le Chercheur d’or, 1985
  • Voyage à Rodrigues, 1986
  • Printemps et autres saisons, 1989
  • Onitsha, 1991
  • Étoile errante, 1992
  • Diego et Frida, 1993
  • La Quarantaine, 1995
  • Poisson d’or, 1996
  • La fête chantée, 1997
  • Hasard suivi de Angoli Mala, 1999
  • Fantômes dans la rue, 2000
  • Coeur brûle et autres romances, 2000
  • Révolutions, 2003,
  • L’Africain . 2004
  • Ourania, 2006,
  • Raga approche du continent invisible, 2006
  • Ballaciner, 2007
  • Ritournelle de la faim, 2008

Une belle biographie sur une page perso

Une bio-bibliographie comprenant des articles

L’Association des lecteurs de JMG Le Clézio

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