Ces huit nouvelles ont pour épigraphe une citation de Sindbad le marin, voyageur persan. Elles mettent en scène le plus souvent des garçons, parfois des filles, mais le voyage et l’espace sont plutôt « apanage of boys ». La seule fille qui le tente, Lullaby, se voit soupçonner d’avoir fugué… pour un garçon ! Le fil conducteur ressasse les thèmes favoris à Le Clézio : la « vérité » du regard d’enfance, l’appréhension sensuelle du monde, l’accord de soi-même avec la nature… Tous ces thèmes sonnent furieusement années 1970 ; ils reviennent en écho nostalgique pour la génération des 50 ans au pouvoir, d’où le Nobel. D’où aussi le succès d’un Raphaël qui chante la liberté, la différence, « parce que je n’ai plus de chemise ». J’aime bien Raphaël et Le Clézio me rappelle ces années 1970 où j’avais 15 ans. L’enfance était alors un thème neuf. 1968 avait balayé la condescendance des vieux pour ces anges amateurs de contes ou ces monstres à discipliner dans les pensions. Françoise Dolto déclarait que « l’enfant est une personne » ; Le Clézio explorait l’enfance comme univers à soi.
Tous les jeunes garçons du recueil sont un peu lui, ou son double enchanté. Il est Mondo, le gitan solitaire qui erre dans Nice et se baigne aux aurores, ayant ensuite un mot gentil pour chacun, aidant ceux qui l’acceptent. Et « quand il y avait quelqu’un qui lui plaisait, il l’arrêtait et lui demandait tout simplement : ‘est-ce que vous voulez m’adopter ?’ » p.11.
Il est le double mâle de Lullaby, la petite fille dont la mère est malade et le père au loin, qui décide un jour de ne pas aller au collège. Parce que les murs, le grillage et les platanes lépreux dépriment l’envie d’espace et de soleil (rien n’a changé dans les cages au mammouth).
Il est Jon le sensuel Islandais attiré par la lumière du 21 juin, au sommet de la plus haute montagne : « Elle brûlait et pénétrait les pores comme un liquide chaud, elle imprégnait ses habits et ses cheveux. Soudain il eut envie de se mettre nu. (…) Il se roula sur le sol humide, en frottant ses jambes et ses bras dans la mousse » p.126.
Il est Juba, petit bouvier d’Egypte qui fait tourner les bœufs pour monter l’eau dans les champs. La roue d’eau répète la roue du soleil dans le ciel, la roue du passé et du futur, dans un accord profond entre le réel et le rêve, le chant et le champ, le bouvier d’ici et le roi imaginaire de la ville de Yol.
Il est Daniel, pensionnaire étiolé qui s’enfuit de la cage pour aller voir la mer, ivre de la découvrir sans cesse mouvante, miroitante, enchantée, criant d’enthousiasme et partant en courant comme le gamin des ‘Quatre-cents coups’, le film mythique de François Truffaut.
Il est le Martin adulte du royaume légendaire d’Hazaran qui, tel le joueur de flûte de Hamelin, raconte des histoires aux enfants pour les guider vers d’autres lieux à sa suite.
Il est Petite-Croix, fillette aveugle du Nouveau Mexique qui se demande « qu’est-ce que le bleu ? » pour seulement le sentir sans l’avoir jamais vu. Elle ne peut qu’‘écouter’ la lumière, se forgeant des histoires, toute à ses sensations.
Il est surtout Gaspar, « un jeune garçon vêtu comme les gens de la ville », chaussures de toile et veste de lin, visage rougi et nez qui pèle. Il suit quatre jeunes bergers de 6 à 14 ans quelque part dans le sud du Maroc. Avec eux, il s’initie aux mystères de la nature, des astres et des bêtes. Il chasse le lièvre, l’oiseau et le serpent, il bâtit une hutte de roseaux, il rassemble et trait les chèvres, il écoute les signes du bouc et des chiens sauvages, il contemple les dessins des astres dans le ciel clouté des nuits sahariennes. Ce nez qui pèle est le signe de sa mue, comme la peau du lézard. Il passe deux mois peut-être, « perdu » hors civilisation, pieds nus et chemise déchirée (Le Clézio adore ces détails concrets qui mettent en contact le corps avec le ‘vrai’ de la nature). Puis tout a une fin ; lors d’une tempête de sable, il se retrouve via une route qui le ramène à la civilisation. Mais il est ‘born again’, nouveau Gaspard Hauser (film) né à nouveau dans le sable du désert et l’eau lustrale du marais.
Le tropisme Le Clézio est la lumière, comme pour Nietzsche et Camus : « C’était pour elle que Mondo avait tout de suite donné ce nom à la maison, la Maison de la Lumière d’Or. La lumière du soleil de la fin d’après-midi avait une couleur très douce et calme, une couleur chaude comme les feuilles d’automne ou comme le sable, qui vous baignait et vous enivrait » p.43.
Pour Lullaby, « le soleil brûlait son visage. Les rayons de lumière sortaient d’elle par ses doigts, par ses yeux, sa bouche, ses cheveux, ils rejoignaient les éclats des rochers et de la mer (…) La lumière continuait à entrer, jusqu’au fond des organes, jusqu’à l’intérieur des os, et elle vivait à la même température que l’air, comme les lézards » p.98.
Jon, « c’était peut-être cette lumière du mois de juin qui l’avait conduit jusqu’à la montagne » p.124. Là où il rencontre l’enfant-lumière qui a quitté les villes pour retrouver la vitalité du monde, l’Enfant de Nietzsche, la dernière des trois métamorphoses de Zarathoustra.
Juba : « Il regarde le ciel, du côté de l’est, et devine que le jour va bientôt apparaître. Il sent l’arrivée de la lumière au fond de son corps, et la terre aussi le sait, la terre labourée des champs et la terre poussiéreuse entre les buissons d’épines et les troncs des acacias. C’est comme une inquiétude, comme un doute qui vient à travers ciel, parcourt l’eau lente du fleuve, et se propage au ras de la terre » p.150.
Daniel, « Celui qui n’avait jamais vu la mer » est rendu ivre par la lumière : « La lumière était partout à la fois, si proche qu’il sentait sur son visage le passage des rayons durcis, ou bien très loin, pareille à l’étincelle froide des planètes. C’est à cause d’elle que Daniel courait en zigzag à travers la plaine des rochers. La lumière l’avait rendu libre et fou, et il bondissait comme elle, sans voir » p.182.
Gaspar le découvre comme il découvre la nature : « C’était le soleil surtout qui était cause de ce qui se passait ici. Il était au centre du ciel blanc, et sous lui tournaient les bêtes dans leur nuage de poussière » p.259.
‘Mondo et autres histoires’ est probablement le livre que je préfère de l’écrivain Le Clézio. Il se situe à la limite du réel et du surréel, de la nature et de l’humain. Il réenchante le monde sans en appeler aux dieux, d’un simple ici et maintenant qui s’appelle ailleurs le zen. Observer, se laisser envahir, suivre le mouvement et les choses telles qu’elles viennent, se sentir « au milieu du ciel », voilà un destin. « La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche. Jon ne pensait à rien, ne regardait rien. Il montait d’un seul effort, tout son corps montait, sans s’arrêter, vers le sommet de la montagne » p.130.
La métaphore humaine, l’accord de l’être avec l’univers.
Le Clézio, Mondo et autres histoires, 1978, Folio, 310 pages
Tout Le Clézio chroniqué sur ce blog























































































Argoul.com en trois mois
Hier était publié le 100ème post de ce blog.
En trois mois, ce nouveau blog Argoul a séduit 7200 visiteurs, soit environ 2500 par mois et une moyenne de 76 lecteurs par jour en décembre, 80 en janvier et 89 en février. Mais 12918 lecteurs ont lu les articles depuis novembre via Paperblog (dont 5272 en février) ! Les notes sur Céline, l’Australie, les cascades d’Islande, Descartes, Alcibiade et Montaigne y ont fait un tabac, entre 250 et 650 lecteurs. Mon ancien blog ‘Fugues & fougue’ garde encore dans les 700 visiteurs par jour malgré son arrêt, mais il a 6 ans de présence sur la toile et 1500 notes ! C’est à la mi-novembre que j’ai décidé de quitter le monde.fr et ses éternels déboires techniques (la perte brutale des photos de tous les blogs…), sa communication indigente (surtout ne rien dire et ne faire de plates excuses que des jours après) et sa censure automatique des commentaires (sur mots-clés décidés souverainement et sans question préalable).
Les critères de recherche depuis l’origine sur le nouveau blog pointent le nom ‘Argoul’, ‘Paris neige’, ‘bonne année’ (je me demande pourquoi) et ‘Marine Le Pen’. Les principaux blogs générateurs de visite sont mon ex ‘Fugues & fougue’ (238), Jean-Louis Actu (173), Facebook (155), Daniel Niduab (116), Blogger (84), OlivierSC (71), Quotiriens (34), Paperblog (21) et twitter… seulement 9. En retour, les sites les plus consultés depuis Argoul sont Daniel Niduab, Jean-Louis Actu, Martin découverte-USA, Benjamin, Terdav et Michel Santo.
M’ont référencé 5 sites et 4 visiteurs se sont abonnés. La page ‘A propos’ a été vue 69 fois, signe de curiosité pour l’auteur, qui ne dit volontairement pas grand-chose de lui-même : pourquoi afficher une étiquette ? Le débat démocratique exige qu’on considère les idées et le tempérament, pas le statut social ni l’autorité d’où l’on parle (vieux travers stalinien que de cataloguer selon qu’on est koulak ou prolo). 122 commentaires ont été publiés. Ce site n’invite pas particulièrement aux commentaires, les notes étant « fermées » plutôt qu’ouvertes et les thèmes trop variés pour qu’une communauté quelconque y trouve chaque jour un emplacement pour ses choses à dire. A ce titre, je suis l’inverse de Jean-Louis et de Martin qui sollicitent l’interaction. Mais la variété est ce qui compte à mon avis, dans les blogs comme dans la société.
Les notes les plus appréciées durant ces trois mois sont ‘Alix orphelin’ avec le record de 182 visites le 21 janvier, suivi de ‘Grosse neige à Paris’ (117), ‘La société multiculturelle est une utopie’ (116), ‘Stevenson, L’île au trésor’ (108) et ‘Islam et démocratie’ (102). Les quatre notes sur le Front national, Marine Le Pen et Céline antisémite totalisent 193 lectures (511 avec le multiculturel et l’islam), montrant bien où se situent les interrogations aujourd’hui ! Il s’agit du grand retour du refoulé, sur lequel la gôch à la mode avait cru poser un couvercle inamovible, fait de bienséance bourgeoise, de connivence médiatique et de terrorisme intellectuel. Malheureusement, ce n’est pas en cachant la poussière sous le tapis que la propreté règne. Au contraire, ça moisit.
Merci à tous ceux qui me lisent et me citent dans leurs blogs. Bienvenue à ceux qui me découvrent, souvent en passant, par les images.