Archives mensuelles : février 2011

Le Clézio, Mondo et autres histoires

Ces huit nouvelles ont pour épigraphe une citation de Sindbad le marin, voyageur persan. Elles mettent en scène le plus souvent des garçons, parfois des filles, mais le voyage et l’espace sont plutôt « apanage of boys ». La seule fille qui le tente, Lullaby, se voit soupçonner d’avoir fugué… pour un garçon ! Le fil conducteur ressasse les thèmes favoris à Le Clézio : la « vérité » du regard d’enfance, l’appréhension sensuelle du monde, l’accord de soi-même avec la nature… Tous ces thèmes sonnent furieusement années 1970 ; ils reviennent en écho nostalgique pour la génération des 50 ans au pouvoir, d’où le Nobel. D’où aussi le succès d’un Raphaël qui chante la liberté, la différence, « parce que je n’ai plus de chemise ». J’aime bien Raphaël et Le Clézio me rappelle ces années 1970 où j’avais 15 ans. L’enfance était alors un thème neuf. 1968 avait balayé la condescendance des vieux pour ces anges amateurs de contes ou ces monstres à discipliner dans les pensions. Françoise Dolto déclarait que « l’enfant est une personne » ; Le Clézio explorait l’enfance comme univers à soi.

Tous les jeunes garçons du recueil sont un peu lui, ou son double enchanté. Il est Mondo, le gitan solitaire qui erre dans Nice et se baigne aux aurores, ayant ensuite un mot gentil pour chacun, aidant ceux qui l’acceptent. Et « quand il y avait quelqu’un qui lui plaisait, il l’arrêtait et lui demandait tout simplement : ‘est-ce que vous voulez m’adopter ?’ » p.11.

Il est le double mâle de Lullaby, la petite fille dont la mère est malade et le père au loin, qui décide un jour de ne pas aller au collège. Parce que les murs, le grillage et les platanes lépreux dépriment l’envie d’espace et de soleil (rien n’a changé dans les cages au mammouth).

Il est Jon le sensuel Islandais attiré par la lumière du 21 juin, au sommet de la plus haute montagne : « Elle brûlait et pénétrait les pores comme un liquide chaud, elle imprégnait ses habits et ses cheveux. Soudain il eut envie de se mettre nu. (…) Il se roula sur le sol humide, en frottant ses jambes et ses bras dans la mousse » p.126.

Il est Juba, petit bouvier d’Egypte qui fait tourner les bœufs pour monter l’eau dans les champs. La roue d’eau répète la roue du soleil dans le ciel, la roue du passé et du futur, dans un accord profond entre le réel et le rêve, le chant et le champ, le bouvier d’ici et le roi imaginaire de la ville de Yol.

Il est Daniel, pensionnaire étiolé qui s’enfuit de la cage pour aller voir la mer, ivre de la découvrir sans cesse mouvante, miroitante, enchantée, criant d’enthousiasme et partant en courant comme le gamin des ‘Quatre-cents coups’, le film mythique de François Truffaut.

Il est le Martin adulte du royaume légendaire d’Hazaran qui, tel le joueur de flûte de Hamelin, raconte des histoires aux enfants pour les guider vers d’autres lieux à sa suite.

Il est Petite-Croix, fillette aveugle du Nouveau Mexique qui se demande « qu’est-ce que le bleu ? » pour seulement le sentir sans l’avoir jamais vu. Elle ne peut qu’‘écouter’ la lumière, se forgeant des histoires, toute à ses sensations.

Il est surtout Gaspar, « un jeune garçon vêtu comme les gens de la ville », chaussures de toile et veste de lin, visage rougi et nez qui pèle. Il suit quatre jeunes bergers de 6 à 14 ans quelque part dans le sud du Maroc. Avec eux, il s’initie aux mystères de la nature, des astres et des bêtes. Il chasse le lièvre, l’oiseau et le serpent, il bâtit une hutte de roseaux, il rassemble et trait les chèvres, il écoute les signes du bouc et des chiens sauvages, il contemple les dessins des astres dans le ciel clouté des nuits sahariennes. Ce nez qui pèle est le signe de sa mue, comme la peau du lézard. Il passe deux mois peut-être, « perdu » hors civilisation, pieds nus et chemise déchirée (Le Clézio adore ces détails concrets qui mettent en contact le corps avec le ‘vrai’ de la nature). Puis tout a une fin ; lors d’une tempête de sable, il se retrouve via une route qui le ramène à la civilisation. Mais il est ‘born again’, nouveau Gaspard Hauser (film) né à nouveau dans le sable du désert et l’eau lustrale du marais.

Le tropisme Le Clézio est la lumière, comme pour Nietzsche et Camus : « C’était pour elle que Mondo avait tout de suite donné ce nom à la maison, la Maison de la Lumière d’Or. La lumière du soleil de la fin d’après-midi avait une couleur très douce et calme, une couleur chaude comme les feuilles d’automne ou comme le sable, qui vous baignait et vous enivrait » p.43.

Pour Lullaby, « le soleil brûlait son visage. Les rayons de lumière sortaient d’elle par ses doigts, par ses yeux, sa bouche, ses cheveux, ils rejoignaient les éclats des rochers et de la mer (…) La lumière continuait à entrer, jusqu’au fond des organes, jusqu’à l’intérieur des os, et elle vivait à la même température que l’air, comme les lézards » p.98.

Jon, « c’était peut-être cette lumière du mois de juin qui l’avait conduit jusqu’à la montagne » p.124. Là où il rencontre l’enfant-lumière qui a quitté les villes pour retrouver la vitalité du monde, l’Enfant de Nietzsche, la dernière des trois métamorphoses de Zarathoustra.

Juba : « Il regarde le ciel, du côté de l’est, et devine que le jour va bientôt apparaître. Il sent l’arrivée de la lumière au fond de son corps, et la terre aussi le sait, la terre labourée des champs et la terre poussiéreuse entre les buissons d’épines et les troncs des acacias. C’est comme une inquiétude, comme un doute qui vient à travers ciel, parcourt l’eau lente du fleuve, et se propage au ras de la terre » p.150.

Daniel, « Celui qui n’avait jamais vu la mer » est rendu ivre par la lumière : « La lumière était partout à la fois, si proche qu’il sentait sur son visage le passage des rayons durcis, ou bien très loin, pareille à l’étincelle froide des planètes. C’est à cause d’elle que Daniel courait en zigzag à travers la plaine des rochers. La lumière l’avait rendu libre et fou, et il bondissait comme elle, sans voir » p.182.

Gaspar le découvre comme il découvre la nature : « C’était le soleil surtout qui était cause de ce qui se passait ici. Il était au centre du ciel blanc, et sous lui tournaient les bêtes dans leur nuage de poussière » p.259.

‘Mondo et autres histoires’ est probablement le livre que je préfère de l’écrivain Le Clézio. Il se situe à la limite du réel et du surréel, de la nature et de l’humain. Il réenchante le monde sans en appeler aux dieux, d’un simple ici et maintenant qui s’appelle ailleurs le zen. Observer, se laisser envahir, suivre le mouvement et les choses telles qu’elles viennent, se sentir « au milieu du ciel », voilà un destin. « La lumière gonflait la roche, gonflait le ciel, elle grandissait aussi dans son corps, elle vibrait dans son sang. La musique de la voix du vent emplissait ses oreilles, résonnait dans sa bouche. Jon ne pensait à rien, ne regardait rien. Il montait d’un seul effort, tout son corps montait, sans s’arrêter, vers le sommet de la montagne » p.130.

La métaphore humaine, l’accord de l’être avec l’univers.

Le Clézio, Mondo et autres histoires, 1978, Folio, 310 pages

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Rendre heureux les enfants par la pizza

Pour ma part, je n’aime pas la pizza au nord de Rome, la meilleure étant cuite à Naples. Le pavé mollasson qu’on trouve congelé est répugnant, tandis que la restauration standard ne sait pas faire de la bonne pâte à pain.

Mais les enfants et les ados adorent la pizza, son goût standard bien connu qui les rassure, sa consistance qui leur bourre l’estomac. Pourquoi donc ne pas faire avec eux la pâte, la garnir et l’enfourner, pour qu’ils en goûtent toutes les étapes ?

Les vacances de février, où il ne fait pas vraiment beau, est le moment requis. La fraîcheur de l’air donne faim et malaxer la farine avec l’huile, pétrir la pâte, la voir lever, l’étaler et la garnir, voilà qui réjouit déjà les sens. Le toucher, l’odorat et même le goût sont sollicités avant l’assiette.

Prenez donc 250 g de farine, délayez 20 g de levure de boulanger (en sachet dans les grandes surfaces) dans 2 cuillers à soupe d’eau tiède. Creusez un puits dans la farine, mettez l’eau et la levure, une cuiller à café de sel fin et 4 d’huile (d’olive, c’est meilleur). Malaxez.

Pétrissez bien, au moins 10 mn. C’est long 10 mn et ça ravira les enfants qui se passeront la boule comme un antistress en salle des marchés. Ils se seront lavés les mains avant, bien sûr !

Laissez lever la pâte sous torchon dans le four préchauffé autour de 30°. Elle doit doubler de volume et cela demande bien 2 h.

Étalez-la ensuite, pas trop fine, sur un plan fariné. Moi je la mets directement sur la plaque du four mais certains préfèrent l’intermédiation du plat à tarte pour que la forme soit plus ronde.

Une fois étalée, tapissez de gruyère en lamelles (ou de mozzarella en tranches fines mais c’est plus élastique). Badigeonnez de sauce tomate sans peau ni pépins, ni morceaux. Ornez de quelques anchois à l’huile, de quelques olives noires, d’un peu de thym ou d’origan saupoudré.

Certains ajoutent une purée d’ail et d’oignon ou mettent le fromage au-dessus de la tomate. Les napolitains ornent de basilic et ne mettent pas forcément d’anchois pour respecter le drapeau italien (rouge tomate, blanc mozzarella et vert basilic). Vous faites comme vous aimez. Avec les enfants, vous ferez à leur goût, ce sont eux qui en mangeront le plus.

Une fois prête, arrosez la pizza garnie d’un filet d’huile d’olive avant d’enfourner à four préchauffé à 210° (thermostat 7) comme pour cuire le pain. Elle doit cuire environ 30 mn.

La bonne odeur qui sort du four, une fois prête, réjouit le cœur enfant. C’est un bonheur de voir leur joie. Ils n’en laisseront pas une miette !

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Prix Bel-Ami avec Guilaine Depis

Le Prix Bel Ami récompense l’auteur(e) d’une biographie ou d’un roman retraçant un destin de femme remarquable. Créé en avril 2006 et resté peu connu, de jury uniquement féminin, il veut ratisser large. Aux romanciers et romancières, aux biographes, s’ajoutent cette année les réalisateurs et réalisatrices scénaristes. Tropisme d’époque, il faut absolument faire image. Autre tropisme d’époque, contrer le complot machiste qui imposerait au public de primer un homme.

Si la présidente fondatrice reste Élisabeth Reynaud, le jury se veut « tournant ». Il existe cependant des membres permanentes : Isabelle Alexis, Géraldine Beigbeder, Ysabelle Lacamp. Les invitées sont cette année : Frigide Barjot, Sylvie Bourgeois-Harel, Delphine de Malherbe, Anne-Marie Mitterrand, Olivia Zeltner et Guilaine Depis. C’est pour cette dernière que je publie cette note.

La sélection première est la suivante, assez vaste :

1) dans la catégorie « roman »

  • « Une affaire conjugale » Eliette Abécassis (Albin Michel)
  • « La Mecque-Phuket » Saphia Azzedine (Léo Scheer)
  • « Unica Zürn, l’Ecriture du vertige » Anouchka D’Anna (Cartouche)
  • « La distribution des lumières » Stéphanie Hochet (Flammarion)
  • « Elles vivaient d’espoir » Claudie Hunzinger (Grasset)
  • « A la folle jeunesse » Ann Scott (Stock)
  • « Le Testament d’Olympe » Chantal Thomas (Seuil)

2) dans la catégorie « biographie »

  • « Etty Hillesum, une voix dans la nuit » Cécilia Dutter (Robert Laffont )
  • « Helena Rubinstein, La femme qui inventa la beauté » Michèle Fitoussi (Grasset)
  • « Lou Andreas von Salomé, La femme océan » Michel Meyer (Le Rocher)
  • « Rose Bertin, Couturière de Marie-Antoinette » Michèle Sapori (Perrin)
  • « Gertrude Stein » Nadine Satiat (Flammarion)
  • « Just Kids » Patti Smith (Denoël)
  • « Sur la route de Janis Joplin » Jeanne-Martine Vacher (Jbz Et Cie)

3) dans la catégorie « scénario »

  • « Tournée » de Mathieu Amalric
  • « L’Arbre » de Julie Bertuccelli
  • « Brigth Star » de Jane Campion
  • « Poetry » de Lee Chang-Dong
  • « Angèle et Tony » de Alix Delaporte
  • «  La Comtesse » de Julie Delpy
  • « Women are heroes » de JR
  • « Tout ce qui brille » de Géraldine Nakache
  • « Incendies » de Denis Villeneuve

Le blog du Prix Bel-Ami

Guilaine DEPIS, Attachée de presse de 30 ans, cherche un poste.

Elle a été attachée de presse des Editions Des femmes (livres, livres audio, DVD) et assuré la communication d’Antoinette Fouque. Elle collabore régulièrement à Savoir changer.org, WebTV éducative de Laureline Amanieux, à La Revue avec Suzanne Jamet, au Magazine des Livres (directeur Joseph Vebret), et au Cahier des Livres depuis sa fondation en 2007.

Guilaine a également eu différentes expériences professionnelles dans le milieu politique et syndical, assistante parlementaire au Sénat, chargée d’enquête à la Fédération nationale du bâtiment et à la Fondation pour l’innovation politique.

Elle a un Master Administration du Politique de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et est diplômée de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse, « Secteur public ».

Pour tout intérêt ou tout renseignement complémentaire, vous pouvez lui écrire directement.

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Alix, C’était à Khorsabad

La tyrannie proche-orientale : vaste sujet ! Les peuples de l’arc musulman secouent leurs chaînes en 2011 et c’est avec bonheur que nous les voyons faire. Pas de commentaires, nous n’avons pas de leçons à donner. Mais cela nous fait chaud au cœur et prouve à tous les Chirac et Sarkozy du passé (entre autres), que « la démocratie » est une aspiration universelle. Pas forcément « notre » démocratie, mais la liberté de dire et la répartition des richesses. D’ailleurs les Chinois au pouvoir s’en inquiètent… Alix avait déjà exploré le despotisme chinois du bon plaisir  dans ‘L’empereur de Chine’ ; il explore dans cet album le despotisme proche-oriental. Toujours l’oppression, la contrainte, l’esclavage des corps et des esprits.  Lorsqu’on est civilisé, « romain », on a raison de se révolter. Leçon dessinée de Jacques Martin aux gamins.

Mais avant de disparaître et depuis ‘Ô Alexandrie’, Jacques Martin, vieux et dont la vue baissait, a passé la main. Et les albums deviennent mauvais. Le dessin erre entre les mains de débutants, le scénario reprend les scies mille fois lues ou les schémas sommaires comme la démesure dans ‘Les barbares’, la morale disparaît au profit du cynisme le plus relativiste (‘Roma, Roma’). ‘C’était à Khorsabad‘, paru en 2006, ne faillit pas à cette nouvelle règle. On se demande ce que fout l’éditeur : de la rentabilité immédiate au détriment de la qualité ? Mais l’histoire parle de notre temps et le printemps arabe 2011 la rend d’actualité !

Alix, flanqué de son jeune compagnon Enak revient on ne sait pourquoi en Assyrie, théâtre du premier album où il était esclave. Il invoque, au fil du récit, une vague sœur dont on n’a jamais entendu parler, qui serait peut-être encore ici, avec le prétexte d’une mission de César auprès du roi Orodès. Il tient absolument à revoir Khorsabad, dans les ruines fumantes desquelles il a failli périr brûlé, attaché par les Romains à une colonne. Évidemment il retrouve Arbacès, sous les traits d’un vizir qui vit confortablement en exploitant le peuple. Évidemment il est trahi, entravé, dénudé, menacé d’avoir les yeux crevés et d’être exécuté. Évidemment Enak est en péril et il le sauve ; évidemment une fille est amoureuse du gamin et il ne veut pas, etc.

Rien de bien neuf, rien de palpitant et une morale écartelée entre celle des boy scouts 1950, complètement ringarde vu le contexte (« Tu aurais dû le tuer ! – Pas question de m’abaisser à son niveau ! Je laisse cette tâche aux dieux de l’enfer ! »), et un relativisme 2006 indigne d’un album pour adolescent (« Je pense que nous n’avons pas beaucoup le choix. Maintenant que nous ne pourrons plus compter sur Albanus (…) Scevolla, j’ai décidé d’encore le faire confiance, mais cette fois ne t’avise pas de nous trahir ! »). Sinon quoi ? Encore la vie sauve ? Bien qu’il y ait le reflet de Saddam Hussein chez Arbacès et de la guerre de la civilisation contre l’Irak tyran, on n’y croit pas.

Le dessin est aussi décousu, entre le style Cédric Hervan du début, trop noir, presque pâteux, avec des corps maladroits et des visages décalqués du Jacques Martin des débuts – et le style nettement meilleur de Christophe Simon vers le milieu de l’album, où les visages prennent vie, yeux bien ouverts et lèvres ourlées, tandis que les corps retrouvent leurs proportions harmonieuses.

Les nouveaux albums d’Alix sont désormais à oublier… Malgré l’actualité. Sauf pour amuser les gosses qui le lisent une seule fois, comme exemple d’une tyrannie orientale.

Alix, C’était à Khorsabad, 2006, Jacques Martin, Cédric Hervan, Christophe Simon, François Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

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John Connolly, Les anges de la nuit

Article repris par Medium4You.

Nous sommes aux États-Unis et des tueurs s’entretuent. Le thème a quelque chose d’original qui renouvelle le genre. Il n’y a pas les bons et les méchants, mais des méchants dont certains le sont plus que d’autres. Peut-être ne sont-ils pas ou plus aveuglés par leur haine ou leurs passions ?

Nous avons un couple en noir et blanc – deux hommes – à qui le mentor propose les cibles. Exécution, sans discussion. Quiconque hésite ou se découvre des états d’âme est mort, c’est le métier qui veut ça. De ce boulot, on ne décroche pas, on meurt littéralement à la tâche… Les spécialistes s’appellent les Faucheurs.

Engagés le plus souvent par des hommes d’affaires, parfois par des mafieux, il arrive que des agences gouvernementales externalisent le travail salissant. Depuis que le terrorisme est devenu priorité numéro un, on n’est plus regardant. Mais quand un prédateur veut se venger, les missions prennent un tour inattendu et la manipulation se perd dans un labyrinthe.

C’est bien sûr ce qui arrive aux deux tueurs les plus sympathiques de tout le roman noir. Louis et Angel s’aiment, on ne sait trop pourquoi. L’auteur s’est attaché à décrire Louis depuis son enfance de négro dans le grand sud (tout un poème de haine apprise des petits blancs aussi cons que leur petit pois de cerveau le leur permet) jusqu’au bel adulte athlétique et impassible qu’il est devenu. Un vrai pro depuis qu’à 15 ans il a descendu le baiseur de sa mère, qui l’avait tuée. Il ne s’est pas fait prendre, faute de preuves. Mais on n’a pas besoin de preuves dans le grand sud raciste : être noir suffit. La loi de la jungle exige de tuer ou d’être tué, parfait darwinisme social de la bête Amérique.

C’est ainsi que l’on devient pro, s’accoquinant avec Angel, dont on ne sait d’où il vient ni comment il est devenu ce qu’il est, sauf que son père soulard l’abusait, puis le vendait à des gens de passage pour boire encore. John Connolly, Irlandais, entre dans la psychologie des personnages. Il le fait plus ou moins bien, avec plus ou moins de détails, selon son bon plaisir. Nul n’est tué sans avoir préalablement récité sa vie au lecteur. Il en apprend de belles !…

Sauf un premier chapitre incongru qui peine à entrer dans l’intrigue, le reste suit avec fluidité. L’auteur ne manie pas l’humour anglais, ni la grosse ficelle amerloque aux clins d’œil appuyés vers la classe popu bourrée de bière et de hamburgers. Non, il manie l’ironie à la française. Nombre de remarques tombent ainsi où il faut pour relancer l’attention et détendre l’atmosphère, tout en caractérisant d’un trait incisif tel ou tel personnage.

Voici donc Louis et Angel traqués par Bliss, un tueur ex-collègue de Louis qui a trahi, a été explosé, s’en est sorti non sans séquelles et s’est planqué jusqu’ici pour se venger. Il est habile, caméléon, retors. On l’appelle le tueur des tueurs. Un contrat pour le couple tourne mal, c’est un piège. Comment vont-ils s’en sortir, un moment désarmés dans la forêt alors qu’ils sont entourés de quinze ennemis ? Suspense.

Un très bon suspense, surtout vers la fin.

John Connolly, Les anges de la nuit, 2008, Pocket thriller 2010, 454 pages, €6.93

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Facebook ou le monde bisounours

Article repris par Medium4You.

Énorme succès de Facebook, et pas seulement pour son côté fesses, même si le site a été créé au départ par l’infantile Zuckerberg pour classer les thons et les sexy de Harvard. Sait-on que le pays qui utilise le plus ce réseau social planétaire est l’Indonésie, juste après les États-Unis ? D’ailleurs un couple égyptien vient de prénommer sa petite fille Facebook… Dans un étonnant article de la revue ‘Le Débat’ (n°163, janvier-février 2011), Jérôme Batout propose une analyse du phénomène Facebook.

Vous me direz : ‘encore ‘Le Débat’ ? Qu’y puis-je si cette revue me fait penser ? Ce n’est ni dans la presse papier indigente, ni dans la télé poubelle, ni dans l’Internet du n’importe quoi que l’on trouve de quoi « penser ». Les médias se délectent de « petites phrases » et de pipoleries bien racoleuses parce qu’ils ne savent plus vendre de la réflexion. Peut-être le public n’en veut-il plus, de cette réflexion ? Ce serait se remettre en cause, introduire du conflit dans l’irénisme des jours – pas « cool », ça.

Le réseau social s’est développé clairement sur les antagonismes : « conflit sentimental entre Mark et sa copine Erika ; conflit d’affaires entre Mark et les jumeaux Winklevoss qui l’attaquent en justice pour avoir volé ce qu’ils considèrent comme leur idée. Conflit entre Mark et son « ami » Eduardo, qui attaque Mark en justice pour l’avoir évincé de la société qu’ils avaient fondés ensemble. »

Or Facebook n’est fondé que sur la notion « d’amis ». Ce sont les seuls liens permis. Ceux qui vous gonflent sont tout simplement « supprimés », voire « bloqués ». « Toute manifestation conflictuelle y est méthodiquement stérilisée, neutralisée : les utilisateurs sont encouragés à « signaler » tout contenu qu’ils trouveraient inapproprié (textes, photos, etc.) ». Facebook apparaît donc moins comme un réseau social que comme une utopie sociale où le conflit ne saurait exister. Un monde bisounours, comme aiment à dire Hubert Védrine et François Hollande. Tout conflit est évité et, lorsqu’il devient trop grand, on se sépare radicalement.

C’est probablement un trait culturel propre aux États-Unis de gommer ainsi les conflits entre les gens. Pays optimiste où tout est possible, dit-on, il s’est fondé sur le massacre des Indiens et sur la domination du Nord anglo-saxon contre le Sud latin par la guerre civile dite chez nous « de Sécession ». Mais cachez ce sein que je ne saurais voir ! Le monde américain est celui du sourire publicitaire, de l’amitié obligée (overfriend), de l’univers rose à la Disney où les ours sont des peluches et les loups d’aimables compagnons. Terre promise réalisée, nous sommes le paradis sur la terre, veulent croire les Américains, we are the world ! Utopie mondiale tant les conflits locaux, tribaux, ethniques, religieux, géopolitiques sont une gangrène qui renaît ici ou là. Utopie promise par toutes les grandes religions et toutes les grandes utopies politiques (comme le communisme) que d’être « tous frères » dans un Éden sans conflit ni contradictions.

Lorsque la démocratie est avancée, tout conflit paraît une offense. Les sondages le constatent, celui qui dit non est aujourd’hui le trublion ; les blogueurs le constatent, la grande affaire des commentateurs est « d’être d’accord » avec celui qui écrit la note. Faire penser, bousculer les idées reçues, provoquer la réflexion, tout cela répugne : il faut faire un effort, un compromis, alors qu’il est tellement plus facile d’éviter. Quiconque engage le débat est perçu comme un fâcheux qui « prend la tête ». Alors qu’il est plus simple de ne rien dire pour paraître « cool ».

Je considère pour ma part que le conflit est inévitable entre les êtres parce que chacun est unique, donc « inégal » par un quelconque trait aux autres. Ces disparités de fait n’empêchent nullement l’égale dignité en respect et en droit, mais engendrent inévitablement des désaccords. Autant en parler, les mettre à plat, négocier les divergences pour les accepter en partie. Ainsi fonctionne le couple, les relations en entreprise, les équipes de sport, la politique. La démocratie s’est fondée sur le débat à l’agora. Éviter le conflit fait monter la pression jusqu’à la rupture. Ne pas dire encourage le non-dit qui débouche sur la paranoïa et le Complot.

Neutraliser le conflit n’est pas le résoudre, c’est le laisser pourrir, souvent au profit de solutions radicales ou de politiques totalitaires. Est-ce qu’on « supprime » un pays de la carte parce qu’il n’est pas d’accord avec nous ? C’est pourtant ce que chaque fessu-bouc opère pour son propre compte avec ses liens abusivement qualifiés « d’amis ». C’est ce que Staline a opéré à grande échelle contre tous ceux qui n’étaient pas conformes. Et Mao par sa révolution dite « culturelle » (où les intellos allaient cultiver les champs…). Et Pol Pot qui a massivement vidé les villes avant de sélectionner les moins rééducables (parfois à 12 ans) pour les éliminer. Pourtant, dit l’auteur, « la divergence de vues est une richesse qui, loin de déboucher dans la guerre, est (…) le ressort de toute réalisation à l’intérieur du sujet comme au sein de la société. »

Il dit aussi : « Facebook est le site d’une génération, et possiblement d’un monde, pour lequel la dimension de la contradiction, de l’adversité, du conflit, est tenue dans une sorte de refoulement, d’évitement et de déni. » On peut se demander quel sera l’avenir d’un tel monde. Ne pas désirer connaître, ne pas voir, s’isoler ? La distinction nette entre « amis » et « supprimés » tend à former des communautés fermées, exclusives, où l’on reste entre soi. Des ghettos de riches ou de handicapés de la vie, qui recherchent le cocon des semblables pour être bien au chaud, unanimes, tous « d’accord ».

Cela conduit inévitablement à la loi du plus fort, du plus impitoyable, celui qui ne prévient pas et qui attaque pour éliminer. L’exemple du colonel Kadhafi, au pouvoir depuis 1969 (42 ans !) montre comment l’unanimisme « révolutionnaire » qui se dit « socialiste » fait de chaque communautariste celui qui « supprime » de son book tous ceux qui lui déplaisent.

Né après le 11-Septembre, Facebook amplifie peut-être un trait de l’Amérique, dont on se moquait encore dans les années 1980 : « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». D’où le syndrome de forteresse assiégée des États-Unis depuis, obsédés de contrôles et de technologies militaires à la pointe pour protéger le paradis des bisounours contre les méchants du monde extérieur. Que devient la démocratie dans tout ça ? Et surtout l’avenir ? Celui de Hobbes ?

Jérôme Batout, Le monde selon Facebook, in ‘Le Débat’ (n°163, janvier-février 2011), pp.4-15

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Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser

Ce titre poétique, un peu irrévérencieux, marque la fin du « modèle » japonais à la fin des années 1990. Normalien chercheur au CERI (Centre d’études des relations internationales de Science Po), l’auteur a passé des années au Japon, dans la ville maritime excentrée de Fukuoka. Il a étudié en ethnologue politique comment fonctionne le Japon. Il note la profonde mutation qui vient d’un pays resté îlien et xénophobe mais qui a réussi à émerger parmi les premiers depuis la Seconde guerre mondiale. Le Japon des « fourmis », cher à une ex-Premier ministre imbue de sa bonne conscience de gauche et qui aurait mieux fait de la fermer, devient postmoderne. Comme toutes les sociétés, il change sous les coups de boutoir de la technique et de la mondialisation. Que va-t-il devenir ? Telle est la question, que l’auteur élude dans un dernier chapitre assez bavard, concluant sagement qu’après tout c’est au Japonais d’en décider et qu’il a en lui toutes les ressources nécessaires.

Quel était ce « modèle » japonais de 1945 à 2000 ? Pour Bouissou, il s’agit d’un État mosaïque avec guidage administratif d’une société corsetée. Le Japon est hiérarchique, mais autoritaire mou. Le fascisme des samouraïs dévoyés l’a si profondément marqué qu’il en est devenu allergique à tout militaire et à la guerre même. L’État-mosaïque est composé d’une administration divisée en baronnies et d’une partitocratie éclatée qui sait se renouveler. Les deux fonctionnent ensemble, le pantouflage et le vote des crédits s’épaulant mutuellement. La société est reconnaissante au pouvoir central administratif-politique d’assurer la stabilité du pays. Les entreprises sont reconnaissantes à l’administration de canaliser le prurit législatif en faveur du développement national, tandis que ladite administration « guide » les patrons pour qu’ils restent dans des normes socialement acceptables. La société enfin, n’est pas « un sac de pommes de terre » comme le décrivait Marx du peuple sous Napoléon III. La société est corsetée de clans et de devoirs sociaux (giri), de voisinage où les citoyens sont mobilisés pour assurer le patronage des écoliers, la surveillance des ados buissonniers, la propreté des rues et les comportements déviants, mais aussi l’organisation des fêtes (matsuri) et des grands événements collectifs.

Le krach immobilier japonais de 1990 va se diffuser aux banques et à l’économie tout comme celui de 2007 aux États-Unis. Il montre que le « triangle d’airain » du système emboîté administration-partis-entreprises dysfonctionne et n’est pas capable de se régénérer tout seul. Le Japon n’est en effet toujours pas sorti de cette crise, vingt ans plus tard ! Les banques ont toujours une masse de dettes irrécupérables, soigneusement cachées par volonté politique. En contrepartie, le modèle a assuré aux citoyens un matelas d’emplois et aux entreprises des faillites douces. Ce qui est critiquable en économie pure, ou en science politique seule, est assez admirable lorsqu’on regarde ensemble le triangle. Chaque montant soutient l’autre et le pays ne s’en sort pas trop mal sur la durée.

Sauf que ce carcan confortable empêche les dirigeants de penser nouveau. La montée du Japon dans l’économie mondiale, l’émergence à ses portes de l’immense Chine, la crise immobilière, la « nouvelle » économie des techniques d’information et de communication sont des contraintes subies, absolument pas prévues ni pensées pour s’y adapter. A la fin des années 1990, les ordinateurs étaient rares et la paperasse l’emportait encore dans les administrations ! Les fonctionnaires étaient surtout juristes, obsédés par l’équilibre budgétaire ; ils ont cassé net la reprise par un tour de vis fiscal en 1998. « Le mécanisme de décision triangulaire est totalement inapproprié pour conduire les changements exigés par la mondialisation », écrit l’auteur p.281.

« Il manque aux réformateurs une force capable d’arbitrer entre leurs intérêts et de coordonner leur action, au besoin par la contrainte, comme l’administration au zénith de sa puissance a su le faire pendant le grand effort de reconstruction d’après la défaite » (p.297). Les Premiers ministres populaires Tanaka et Koisumi ne le sont pas restés longtemps, corsetés et contrecarrés par les pouvoirs des baronnies. C’est à la base que vient le changement, note Bouissou. Les coopératives autogérées sont très actives en écologie et dans le mouvement pacifiste. Les nouveaux gouverneurs locaux (élus au suffrage universel) sont plus originaux que les caciques de parti nationaux et les régions résistent parfois au centre. Les volontaires peuvent changer une élection et l’élan de la société lors du séisme de Kobe en fait une force nouvelle qui compte. Les initiatives technologiques locales comme la reconversion des aciéries de Kitakyûshû en mégapole de services à haute valeur ajoutée est un exemple.

Le handicap des Japonais est leur très forte dépendance (amae) au collectif. Si la modernité attise l’individualisme, tant pour la créativité que pour l’hédonisme, la société japonaise est un cocon qui y prépare mal. A niveau de stress équivalent, le japonais est plus sensible que l’Américain ou l’Européen et le taux des suicides en témoignent. Ce que l’auteur appelle « la protection psychologique indirecte généralisée » intègre une nation traumatisée par la guerre et l’atome, mais préserve de l’adaptation nécessaire à la modernité du monde. Les QCM, l’uniforme scolaire, la pression sociale des codes de conduite, la culture nationale télévisuelle, rendaient l’existence facile, égalitaire et guidée tout au long de la vie. C’était sécurisant. La crise persistante a fissuré tout cela.

La société fait éclater ses gaines : référendums locaux, résurgence du parti communiste, iconoclastes élus gouverneurs, procès des hémophiles contaminés, des lépreux discriminés, des petits actionnaires ruinés se multiplient. Ils attaquent la façade lisse et la révérence à l’autorité des maîtres, patrons et autres experts (sensei). La protestation va même jusqu’aux gaz de combats avec la secte Aum ! Mais la plupart des Japonais sont plutôt dans l’évitement individuel. Ils ne se comportent plus tout à fait selon les codes, voire deviennent provocants comme ces lolitas de 13 ans qui jouent aux putes ou ces minets mignons qui se maquillent  et se dépoitraillent contre le code machiste austère du salaryman en costume bleu cravate. Les conduites de fuite se multiplient, des otaku enfermés dans le virtuel aux émigrés vers l’ailleurs, les citoyens s’abstiennent aux élections, quittent leur entreprise pour devenir freelance, font moins d’enfants…

Il n’y a ni changement brutal du système de valeurs comme chez nous en 1968, ni révolution dans la rue comme en Tunisie ou en Égypte, mais plutôt de petits arts du bonheur, des choix rationnels de l’individu et des comportements de fuite. L’explosion du moi se lit dans la littérature avec Haruki Murakami et les mangas.

Au total, voilà un ouvrage qui vous en apprend beaucoup sur cette société asiatique originale, aussi moderne que la nôtre et ancrée dans une culture trimillénaire. Il actualise et complète les Ruth Benedict, Takeo Doi, Muriel Jolivet, Gavan McCormcak et autre Philippe Pons. Pour tous les amoureux du Japon, tous les curieux du monde qui va et tous ceux qui veulent observer comment une société développée non-occidentale se confronte aux même problèmes que nous.

Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser – la fin du modèle japonais, 2003, Fayard, 635 pages avec index et bibliographie, €22.80

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G20 et monnaies aujourd’hui

Le dialogue des vingt pays conviés au sommet annuel sous la présidence de Nicolas Sarkozy n’est pas une régulation du monde. Les États ont chacun leurs intérêts qu’il est vain d’ignorer au nom d’une utopie du « si tous les gars du monde… ». L’expression de la puissance aujourd’hui est la monnaie. De quoi parle-t-on ? Comment ça marche ? Quels sont les risques ?

1/ Les grandes monnaies mondiales

Elles sont moins de 10 :

  • 4 grandes : dollar, euro, yen (et yuan)
  • 2 moyennes : livre sterling et franc suisse
  • 3 indexées sur les matières premières : rand sud-africain, dollar canadien, dollar australien.

La puissance d’une monnaie est déterminée par trois faits :

1.La confiance qu’on a en elle, donc en son État émetteur qui doit être puissant, stable et assis sur une vaste population industrieuse, apte à rembourser ses dettes par réactivité économique et innovation technologique.

2.La stabilité qu’elle assure aux placements (banque centrale indépendante, système financier solide, marché liquide) et aux investissements (droits de propriété, fiscalité prévisible, secteurs diversifiés, personnel financier compétent).

3.La liquidité qu’elle offre dans le monde entier.

L’ordre des principales monnaies est conditionné par ces déterminants.

Le dollar est la monnaie de référence mondiale parce que les États-Unis sont une ‘économie-monde’ bien établie (malgré les fissures du système financiers, malgré la dette publique). L’ensemble des matières premières, pétrole compris, se traite en dollars partout dans le monde. La Chine, principale puissance émergente, a plus de 60% de ses réserves de change en dollar. Le dollar des États-Unis sert de substitut à l’or comme valeur refuge en cas de crise (guerre du Golfe, 11-Septembre, révoltes arabes).

L’euro est la monnaie qui rivalise en partie avec le dollar parce que ni le yen (assis sur un pays trop petit et sans matières premières), ni le yuan( pour l’instant non convertible), ne peuvent jouer ce rôle. Mais l’euro est de création récente (2002 dans les porte-monnaie) et il est géré par une banque centrale qui doit faire le grand écart entre des États aux politiques économiques et fiscales différentes. Si l’euro veut exister, il accentuer son fédéralisme économique entre les pays de la zone. La crise de la dette montre les fragilités d’une construction avant tout juridique, sans convergence économique ni volonté politique. Si le dollar est une monnaie-puissance, l’euro n’est encore qu’une unité de compte.

Le yuan deviendra probablement la monnaie rivalisant avec le dollar lorsque la Chine aura pris sa place naturelle dans l’économie mondiale, due à son poids démographique et à son développement. Mais ce n’est pas pour tout de suite. Le pouvoir central à Pékin a peur d’être déstabilisé par des capitaux entrant et sortant sans contrôle, ce pourquoi le yuan n’est pas convertible librement. Le développement engendre des tensions sociales localement politiques qui justifient l’autoritarisme du parti unique. Mais la question est posée de l’inflation (puisque les Chinois ne peuvent épargner avec des taux attractifs) et des bulles d’actifs (l’immobilier à Shanghai, les actions de la bourse chinoise) en raison d’une politique de crédit laxiste pour raisons politiques. Une monnaie de référence mondiale doit donner confiance. Or les tensions sont trop grandes dans ce pays, la banque de Chine n’est pas indépendante du parti communiste, la propriété privée n’est reconnue que du bout des lèvres et les brevets ou le copyright sont inexistants.

2/ L’orientation des flux de capitaux

Une fois le décor planté, comment tout cela fonctionne-t-il ? Les capitaux libres s’orientent selon la loi d’offre et de demande, en faisant attention à la rentabilité des investissements et à leurs risques. Nul pays n’est sans risque, le choix d’une devise se fait en relatif.

Malgré la crise financière et les subprimes, il reste peu risqué et plutôt rentable d’investir aux États-Unis, pays de 300 millions d’habitants qui consomment à crédit (même si moins qu’avant), avec un marché des capitaux vaste et liquide et des opportunités de capital-risque dans les innovations technologiques comme nulle part ailleurs. Gouvernement comme banque centrale (la Fed) font tout pour que reprenne la croissance : taux bas, fiscalité faible, technologie et exportations encouragées. Si l’émission de papier monnaie par le rachat d’emprunts d’État par la Fed (quantitative easing) fait baisser le dollar contre les autres monnaies, une reprise de la croissance offrira un effet de levier sur les investissements qui compense largement.

Il est à la fois très rentable à court terme et très risqué à moyen terme d’investir en Chine populaire. Le marché potentiel est énorme, le développement accéléré – mais les surcapacités dans beaucoup de secteurs existent, qui dépendent des exportations. De plus, les partenaires chinois (obligatoires pour fonder une entreprise en Chine) pompent sans vergogne technologies et savoir-faire pour créer des clones indépendants (Danone s’en est aperçu, tout comme General Electric, ou Alstom avec son TGV et bientôt Airbus avec son avion moyen courrier). Le retour sur investissement doit donc être rapide car la concurrence chinoise sur vos propres produits ruinera bientôt votre entreprise. L’investissement le plus rentable est donc, en Chine, financier : il peut se retirer très vite.

L’Europe attire peu les capitaux. Il faut, pour investir, avoir pour ambition de vendre dans les pays euro. Le coût du travail et la paperasserie sont les critères déterminants, avant la position géographique et les infrastructures. La France attire des capitaux étrangers, mais surtout pour les services (peu capitalistiques) ; l’Irlande attire plutôt l’industrie d’assemblage ; l’Allemagne attire pour le label ‘made in Germany’ réexportable.

La crise a exacerbé la compétition pour exporter. On appelle « guerre des monnaies » les dévaluations compétitives qui dopent les ventes à l’étranger et rendent plus cher les produits importés. La France était championne des dévaluations avant l’euro, ce qui permettait au patronat de peu investir pour garder des coûts raisonnables. Les États-Unis prolongent leur politique de relance en favorisant la baisse du dollar par la planche à billets. Mais l’exemple de l’Allemagne montre que la compétition d’une économie n’est pas due à sa devise. L’euro fort ne gêne aucunement les exportations allemandes. Elles sont fondées plutôt sur la qualité, le service après vente, le sérieux de la formation alternée entreprise-écoles et la suppression de l’impôt sur la fortune qui encourage le patrimoine.

3/ Les risques du système mondial

La domination du dollar fait grincer des dents, son « privilège exorbitant » permettant à l’économie américaine de vivre à crédit du monde entier. Mais quelle alternative ?

Le retour à l’étalon-or est une nostalgie mal placée (1944, Bretton Woods) : il n’y a pas assez de métal dans le monde pour gager la masse monétaire en circulation. De plus, attacher les prix à une ancre que les banques centrales ne peuvent bouger risque de provoquer la déflation comme dans les années 30, faute de crédit (baisse cumulée de la production, de la consommation, de la dépense publique, donc repli frileux sur soi et régression du niveau de vie).

L’usage international des Droits de tirage spéciaux (DTS, unité de compte du FMI créée en 1969) est souhaité par la Chine et la France. Leur valeur est déterminée chaque jour par un panier de grandes monnaies de réserve (dollar, euro, yen et livre – auquel on ajouterait le yuan). Mais ces DTS ne sont pas liquides et restent évalués selon les monnaies des États. Le FMI n’est pas une banque centrale mondiale chargée de gérer la liquidité, faute de monde unifié. Il s’agit donc d’un simple effet d’annonce.

Le serpent monétaire (sur l’exemple européen de 1972) est une formule qui institue des changes quasi-fixes entre grandes monnaies, avec des marges de variation dans un tunnel. Mais il résulte d’accords bilatéraux et il n’y a aucune volonté politique des États tant qu’il n’y a pas d’intérêts communs mondiaux.

Reste la coopération monétaire (exemple les accords du Plazza en 1985 à Paris). Ils résultent de rapports de forces provisoires entre États et pointent les déséquilibres des balances commerciales. Chacun est invité à corriger ce qu’il peut, sans contrainte autre que médiatique. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la création de zones monétaires (zone dollar, euro, yuan) et avec les accords bilatéraux entre États pour utiliser leurs devises propres sans passer par le dollar pour leurs échanges (Pékin et Brasilia, la Chine et les pays de l’ASEAN).

Dans ce contexte de jungle, le plus fort l’emporte. D’où l’intérêt pour chacun des États de rester fort, unis dans une zone monétaire forte. Ce pourquoi je ne crois pas que l’euro puisse éclater : personne n’y a intérêt, sauf certains politiciens démagogues.

Je ne crois pas non plus que le dollar s’écroule à brève échéance. Malgré la dette publique massive, les déficits jumeaux du budget et du commerce extérieur, l’émission massive de dollars par la Fed et les difficultés politiques de remonter les impôts comme de réduire les dépenses, les États-Unis gardent une monnaie qui reste incontournable pour les transactions mondiales. Elle est la plus liquide, assise sur l’État le plus puissant et le plus stable de la planète – sans substitut crédible.

La zone dollar englobe toute l’Asie sauf le Japon, tout le Moyen-Orient pétrolier et les économies dollarisées du Canada, de l’Australie, du Mexique et des pays de l’arc andin. Des entreprises américaines produisent et vendent en dollars hors des États-Unis et si l’on mesure le déficit américain de l’ensemble de la zone dollar, il diminue de moitié par rapport à celui qui court les médias.

Politiquement, la Chine continue de faire confiance au dollar en mettant plus de la moitié de ses réserves en bons du Trésor américain. La relation géopolitique de protecteur militaire à fournisseur de pétrole continue de régir les relations avec les pays arabes. L’innovation technologique et la facilité de créer une start up en trouvant des financements est incomparable aux États-Unis par rapport au reste du monde. La politique économique et monétaire est plus souple qu’en Europe, au Japon ou en Chine (la Fed se préoccupe de la croissance, la BCE n’a d’yeux que sur l’inflation, la Chine fait constamment du politicien). L’immigration annuelle (1 immigrant toutes les 31 secondes) prouve l’attractivité du modèle social des États-Unis malgré ses défauts.

Quand la Chine sera éveillée (et qu’elle aura avancé dans la dialectique des libertés publiques et du développement économique), quand l’Europe sera mieux coordonnée (en sachant qui va décider à 17 sans veto allemand), alors peut-être le roi dollar sera-t-il obligé de composer. Pas aujourd’hui. C’est un fait qu’il est bon de garder à l’esprit, malgré les incantations rituelles.

Vous avez lu jusqu’ici ? – Vous venez d’assister à une conférence de Mastère spécialisé finance à Science Po Paris, celle que j’aie tenue devant les étudiants avant le G20.

Pour une application pratique, voir Gestion de fortune (2009)

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Histoires vécues de Tahiti

Introduit à Tahiti par Harrison Smith, le ramboutan (Nephelium lappaceum) ou litchi chevelu est cultivé dans le district de Papeari. Le ramboutan exige une atmosphère humide et des pluies fréquentes. Le sol n’a pas besoin d’être fertilisé. Les fortes chaleurs n’empêchent pas la fructification du ramboutan. Mamy I. ne peut plus sortir de chez elle. Ses ramboutans ploient sous le poids de fruits mais pas question de quitter son poste d’observation ! Les enfants viennent dévaliser ses arbres, cassent les branches et gaspillent. Elle protège les dons du ciel par de grands plastiques pour en faire cadeau à sa famille et charge des brouettes de ces litchis chevelus pour donner aux familles des enfants mais pas question que ces petits chenapans viennent eux-mêmes se servir, grimper sur les tôles du toit, et même tomber de l’arbre.

Tous les jours, L. revient de chez sa maman avec deux sacs pleins de ramboutans bien rouges. Autour de la table, le concours démarre. Qui aura le plus gros tas de demi-bogues vides et de noyaux devant lui. La gagnante est de loin, de très loin S. Toute la famille de L. a capitulé devant les ramboutans pour cause de maux de ventre… sauf S. qui peut manger des kilos et des kilos sans aucune alerte !

Histoire vécue aux tuamotu : Des touristes débarqués sur un atoll des Tuamotu cherchaient leur chemin. Guide en mains, ils voulaient se rendre à l’endroit indiqué. Ils rencontrent une habitante de l’atoll et lui demandent de leur indiquer le chemin. Cela a donné : « Loin, loin, loin ; zipou ; loin, loin, loin ; spa ni’a spa raro ; serrera. » Je vous donne quelques éclaircissements. La dame indique avec la main que c’est très loin, puis il y a un virage, encore très loin, ensuite en haut, en bas, c’est là. Le mot spa est inconnu de mes amis tahitiens ! Alors un virage = tipou prononcé à la Tuamotu devient zipou ; ni’a = en haut ; raro = en bas ; serrera = c’est là prononcé à la mode Tuamotu.

Une mère de famille de Maupiti (Iles sous le vent) débarque avec ses enfants à Papeete. Une dame de Papeete la pilote dans  la ville et comme il fait chaud offre à chacun une glace. Le Chinois emplit des cornets en forme de petits verres d’ice crème. Chacun contemple son petit verre. La mère de famille est invitée à déguster la glace, mais observe ses enfants et leur demande de faire attention « aux verres du Chinois ». Elle goûte aussi, par la chaleur ambiante le « verre » s’est ramolli et elle dit à son amie : oh ! la, la, j’ai abîmé « le petit verre du Chinois »… comment je vais le rendre ?  L’amie la réconforte en lui expliquant que « le petit verre du Chinois » se consomme aussi car c’est un gâteau pour y déposer une boule de glace.

Hiata de Tahiti

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Argoul.com en trois mois

Hier était publié le 100ème post de ce blog.

En trois mois, ce nouveau blog Argoul a séduit 7200 visiteurs, soit environ 2500 par mois et une moyenne de 76 lecteurs par jour en décembre, 80 en janvier et 89 en février. Mais 12918 lecteurs ont lu les articles depuis novembre via Paperblog (dont 5272 en février) ! Les notes sur Céline, l’Australie, les cascades d’Islande, Descartes, Alcibiade et Montaigne y ont fait un tabac, entre 250 et 650 lecteurs. Mon ancien blog ‘Fugues & fougue’ garde encore dans les 700 visiteurs par jour malgré son arrêt, mais il a 6 ans de présence sur la toile et 1500 notes ! C’est à la mi-novembre que j’ai décidé de quitter le monde.fr et ses éternels déboires techniques (la perte brutale des photos de tous les blogs…), sa communication indigente (surtout ne rien dire et ne faire de plates excuses que des jours après) et sa censure automatique des commentaires (sur mots-clés décidés souverainement et sans question préalable).

Les critères de recherche depuis l’origine sur le nouveau blog pointent le nom ‘Argoul’, ‘Paris neige’, ‘bonne année’ (je me demande pourquoi) et ‘Marine Le Pen’. Les principaux blogs générateurs de visite sont mon ex ‘Fugues & fougue’ (238), Jean-Louis Actu (173), Facebook (155), Daniel Niduab (116), Blogger (84), OlivierSC (71), Quotiriens (34), Paperblog (21) et twitter… seulement 9. En retour, les sites les plus consultés depuis Argoul sont Daniel Niduab, Jean-Louis Actu, Martin découverte-USA, Benjamin, Terdav et Michel Santo.

M’ont référencé 5 sites et 4 visiteurs se sont abonnés. La page ‘A propos’ a été vue 69 fois, signe de curiosité pour l’auteur, qui ne dit volontairement pas grand-chose de lui-même : pourquoi afficher une étiquette ? Le débat démocratique exige qu’on considère les idées et le tempérament, pas le statut social ni l’autorité d’où l’on parle (vieux travers stalinien que de cataloguer selon qu’on est koulak ou prolo). 122 commentaires ont été publiés. Ce site n’invite pas particulièrement aux commentaires, les notes étant « fermées » plutôt qu’ouvertes et les thèmes trop variés pour qu’une communauté quelconque y trouve chaque jour un emplacement pour ses choses à dire. A ce titre, je suis l’inverse de Jean-Louis et de Martin qui sollicitent l’interaction. Mais la variété est ce qui compte à mon avis, dans les blogs comme dans la société.

Les notes les plus appréciées durant ces trois mois sont ‘Alix orphelin’ avec le record de 182 visites le 21 janvier, suivi de ‘Grosse neige à Paris’ (117), ‘La société multiculturelle est une utopie’ (116), ‘Stevenson, L’île au trésor’ (108) et ‘Islam et démocratie’ (102). Les quatre notes sur le Front national, Marine Le Pen et Céline antisémite totalisent 193 lectures (511 avec le multiculturel et l’islam), montrant bien où se situent les interrogations aujourd’hui ! Il s’agit du grand retour du refoulé, sur lequel la gôch à la mode avait cru poser un couvercle inamovible, fait de bienséance bourgeoise, de connivence médiatique et de terrorisme intellectuel. Malheureusement, ce n’est pas en cachant la poussière sous le tapis que la propreté règne. Au contraire, ça moisit.

Ce blog est en faveur du lumineux, vous l’aurez compris, démocratie étant égale à éclairage, voire transparence. Dans la pudeur, certes, pas de déballage pipole ni d’accusations personnelles, mais je parle de tout et sans tabou (ou alors dites-le moi, qu’on en discute). Alix symbolise cette liberté fondée sur les valeurs : l’image qui le présente dans sa nudité démocratique et olympique face aux soldats cuirassés et corsetés du pouvoir est exemplaire. Ce pourquoi, peut-être, cette note a tant plu. Sur un forum, un commentateur a qualifié mon style de « Renaissance et Lumières », c’est exactement l’image que je veux donner : priorité à la maîtrise par la raison, canalisation de la volonté et sublimation des instincts. Platon, dans ‘Le Banquet’, a dit le meilleur sur le sujet.

Merci à tous ceux qui me lisent et me citent dans leurs blogs. Bienvenue à ceux qui me découvrent, souvent en passant, par les images.

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Platon, Le Banquet

Il faut relire, l’âge mûr venu, l’un des maîtres de sagesse : Platon. Non pour se mesurer à Agathon, jeune auteur de pièce, ni à Aristophane, comique universellement connu, ni à Alcibiade, bel adolescent devenu grand politique, ni à Socrate, de laide apparence mais de haute vertu. Il s’agit plutôt d’aller contre le courant de notre époque pressée et machinale, où l’on sait de moins en moins parler, où les mots-étiquettes prennent la place des mots-qui-expriment.

En notre temps, le jargon et le slogan supplantent le dialogue, ce qui fait que nul n’écoute plus guère personne. Les mots deviennent du vent, les phrases de l’air chaud émis, comme disent joliment les Anglais qui sont observateurs aigus des travers latins. « On » se pose, « on » manifeste, « on » braille : où est la parole dans cet histrionisme ? Où est la personne dans cet anonymat du « on » ? Où est le dialogue qui fait avancer la vérité ? Où est le débat démocratique, pourtant né en Grèce il y a deux millénaires et demi ? Où est l’intérêt pour l’autre, tout simplement, que manifeste l’écoute dans la parole alternée ? Qu’a donc à nous « dire » le narcissisme des grèves corporatistes ? Le sempiternel « moi-je » télévisuel et les rodomontades politiciennes en miroir ? L’autisme des « yakas » militants ? Les beuglements hormonaux des geeks à réaction, dans les commentaires de blog ?

La vertu des Grecs antiques est de nous le rappeler : l’être humain est doué de raison, donc « animal politique ». La vertu du ‘Banquet’ de Platon est de nous faire souvenir (près de 2400 ans après avoir été écrit) qu’un bon repas et du vin en abondance ouvrent la bienveillance du cœur comme l’agilité de l’esprit aux discours. La parole, sur le thème de l’éros, permet d’approcher la sagesse. L’« éros » et non pas « l’amour », comme le tropisme chrétien fait trop souvent traduire. Éros dépasse la simple liaison physique et affective entre deux êtres animés pour se présenter comme un lien fondamental de la nature. Éros est un intermédiaire entre les hommes et les dieux, une énergie qui pousse à sortir de soi pour aller vers les autres. Energie du ventre, du cœur et de l’esprit qui fait sortir de l’instinctif, extirpe de la bêtise animale pour s’élever à la connaissance extrahumaine. Cela va bien au-delà du sexe comme du sentimentalisme rose !

Le banquet est un rite social où les convives apaisent leur faim par des mets et spiritualisent l’aliment par le vin. Le thème choisi de « l’éros » remue les passions, les fait s’entrechoquer dans les relations personnelles, tout en médiatisant le désir par la parole. La logique du langage aboutit à la connaissance, rapport individuel à la vérité, ouverture de l’esprit. Du rite social de masse est née la relation personnelle entre amis choisis. De la parole naît le rapport de chacun avec la philosophie. Aliments, passions, sagesse : du rassasiement des sens à l’affectif amical puis à la joie spirituelle – telle est l’économie du bien-vivre que nous propose Platon.

Il nous emmène chez Agathon par un prologue où un convive raconte, des années après, ce que lui a rapporté un autre. Humour platonicien de ce « jeu du téléphone ». Mais la vérité en surgira, toute nue et toute crue, belle comme un diamant ou comme Éros, l’éternel enfant vif entièrement nu. Seule la vertu, la beauté, le bien peuvent ainsi perdurer, sans fard ni voiles, inaltérés malgré les intermédiaires.

Une introduction campe le décor et les personnages. Platon ne décrit pas les hommes par ce qu’ils sont mais parce qu’ils disent et font. L’apparence ne compte pas, ni la Situâââtionn (comme écrivait Céline qui se moquait des vaniteux franchouilles). Seules les actions et les œuvres sont à considérer. Leçon que devraient méditer nos Guignols qui paradent dans l’info alors qu’ils ne « produisent »… que du divertissement de cirque. Suivent au Banquet sept discours tout en gradation, allant du plus évident au plus subtil, du partiel au général.

1. Phèdre, le premier à parler, décrit Éros comme le dieu le plus ancien, né après Chaos et Terre.

2. Pausanias distingue deux fils d’Aphrodites différentes, la Vulgaire vouée à l’attraction des corps, et la Céleste orientée vers la vertu.

3. Éryximaque, médecin, élargit l’éros à la recherche d’harmonie entre toutes choses, à ce qui fait du bien, de la santé du corps à la vertu de l’âme.

4. Aristophane conte la parabole de l’androgyne séparé par Zeus en deux êtres sexués qui ne cessent désormais de rechercher avec passion leur moitié perdue pour fusionner.

5. Agathon, l’amphitryon, décrit Éros comme beau, délicat et tempérant, qui encourage les relations.

6. Socrate souligne que l’éloge n’est pas vérité et que lui ne parlera d’éros que comme élément de sa recherche. Éros n’est pas un dieu mais un intermédiaire (daimon), il n’est pas un état mais une recherche, pas un destin (le coup de foudre) mais un mouvement (l’apprivoisement érotique). Il aiguillonne tous les êtres à établir leur immortalité. Le plus courant est par la procréation d’enfants, de façon plus élevée par la production d’œuvres. Les plus belles seront les fils spirituels formés par l’enseignement de la vertu.

7. Arrive enfin Alcibiade ivre (il dit donc la vérité) qui se lance dans l’éloge mesuré de Socrate, son maître, dont il était amoureux jeune garçon. Tempérant, courageux, maître de ses passions, le vieux Silène a pris le bel éphèbe par les sens, à quinze ans, pour l’attacher au cœur et lui élever l’âme – et le conduire à l’âge adulte, bientôt père et citoyen. La philosophie est enchantement de la raison, passion spirituelle, bien-vivre par exercice de la mesure en toutes choses. Telle est la vertu de l’amour, l’éros.

L’épilogue, comique, fait interrompre le banquet par de nouveaux buveurs et par la fatigue.

Le livresque Phèdre, le procédural Pausanias, le doctoral Éryximaque, l’imaginatif Aristophane, le sophistiqué Agathon apparaissent comme autant de prologues au grand Socrate. Ils représentent des façons partielles d’user de la raison. Le seul qui soit ondoyant, familier, logique et élevé « à la fois » est Socrate. Il allie plaisirs, passions et raison en un tout maîtrisé : il est pleinement homme. Alcibiade, dans son panégyrique truculent et énergique, avec sa fougue de jeune homme, en trace le portrait en creux. Après le discours même du philosophe (qui s’efface derrière Diotime, prêtresse), l’image restée de son enseignement chez un adolescent ouvert à tout complète et éclipse les apprentis raisonneurs, mais gentiment.
Socrate est un « maître » de sagesse, comme on dit un maître ès arts martiaux. Il ne fait pas un exposé doctoral, il écoute et dialogue ; il ne présente pas une thèse, il se présente lui-même – homme accompli – dans l’exercice de sa faculté de raisonner. Il interroge un interlocuteur, il lui répond, il choisit les termes les plus exacts. Il fait préciser si nécessaire et procède par étape. Ainsi accouche-t-il de l’argumentation. Il ne la présente pas tout armée aux convives, ses partenaires. Comme l’amour, la parole relie ; les mots s’emboitent les uns dans les autres en rythme, leur logique séduit et attache. Comme l’amour, c’est par l’exemple que s’élève l’animal politique à l’humanité, elle qui aspire aux dieux.

Les discours successifs sont chacun un progrès car tous écoutent et adaptent leur propre parole à ce qui s’est déjà dit. Nous sommes loin de l’autisme des « réactions » épidermiques, émotionnelles et superficielles de tant de commentaires de blogs. Loin du désir infantile d’être « d’accord », en fusion, dans la même bande, au chaud dans un cocon qui dispense de penser. Loin aussi de la dérisoire « motion de synthèse » de certains partis que dénonce d’un trait la parole d’Érixymaque : « encore une fois, ce qui s’oppose et n’est point concilié ne peut constituer un accord. » (§187).

L’ensemble des discours du Banquet est un et multiple, tout comme éros, tout comme l’amour humain. Éros élève de la matière à l’être, il la chante, l’enchante et la fait exploser ; il pousse à procréer, à affectionner et à créer. Il part de la satisfaction des besoins animaux pour animer les grandes actions puis inspirer inventeurs, politiques et poètes. Son énergie est la vie, donc éternellement jeune, éternellement renouvelée, éternellement rayonnante. Tel est le « beau » puisqu’il est le « bien » – ce qui satisfait les instincts, la volonté et l’esprit, ces trois strates de l’homme que reprendront Pascal, Nietzsche et Freud. Comme le Bouddhisme, chacun peut l’exercer au degré d’initiation qu’il a atteint.

Socrate décrit les quatre étapes de l’ascension vers la connaissance :

1. dès le plus jeune âge, l’attirance vers un beau corps permet d’enfanter de beaux discours

2. il est ensuite inévitable de reconnaître que la beauté réside en plusieurs corps

3. ce qui aboutit à préférer la beauté des âmes à celles des apparences physiques

4. mais seule la Beauté en soi, mathématique de la nature et harmonie de la musique, ouvre à la mesure, à la vertu, à la sagesse.

Platon se consacrait à la formation de bons politiciens en charge du gouvernement des hommes. Il s’agissait de mettre sa raison (logos) au travail (poien) pour ordonner (cosmos) la cité (polis). Le vrai bien est un équilibre harmonieux entre les pulsions, les passions et les intérêts. Il s’agit d’une logique du ET, non pas du OU (encore moins du stupide ‘et/ou’, logiquement fausse et tellement à la mode chez les ignares !). Mais avec tempérance dans l’usage des contraires – et dialectique (c’est-à-dire mouvement) pour surmonter les contradictions. Les passions remuent des sentiments, la volonté engendre des conflits et nécessite des choix, seule la raison rend les choses intelligibles et fait surgir la vérité du moment. Mais la raison pure délire, elle n’est rien sans son socle instinctif et passionnel.

Socrate : « Toutes les fois qu’il arrive à l’être fécond de s’approcher d’un bel objet, il en ressent du bien-être, dans sa joie il s’épanche, il enfante, il procrée. Mais quand c’est d’une laideur alors, d’un air sombre et chagrin, il se pelotonne, il se détourne, il se replie sur lui-même et, au lieu de procréer, il garde sa fécondité, il en porte douloureusement le poids » (§206).

Ce pourquoi il est indispensable à chacun de pratiquer l’hygiène de l’esprit :

• aller voir, mais ne pas se polluer longtemps avec la laideur morale, l’intempérance, la passion débridée.

• ne pas lire certaine presse, ne pas regarder la télé-poubelle, ne pas écouter les discours des faux-jetons,

• laisser beugler les manifestants,

• sélectionner ses blogs et éradiquer les commentaires haineux.

Socrate reste toujours lucide, malgré le vin, Alcibiade atteste que personne ne l’a jamais vu ivre. La vérité ne lui monte pas à la tête parce qu’il sait se garder. A nous de faire de même. Quant aux autres, « les ignorants ne s’emploient pas à philosopher et ils n’ont pas envie de devenir sages » (§203). Tant pis pour eux.

Platon, Le Banquet (suivi de Phèdre), Garnier-Flammarion poche GF, 217 pages

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Lucas Cranach et son temps, musée du Luxembourg

A Paris jusqu’au 23 mai, après Francfort en 2007, Londres en 2008, Rome et Bruxelles en 2010 les bobos redécouvrent Lucas Cranach, peintre allemand luthérien de la Renaissance. Une soixantaine de tableaux font de cette courte exposition un délice d’érotisme, de religion et de culture. Affinité protestante ? On dit que le générique de ’Desperate Housewives’ emprunte à Cranach l’une de ses Eve.

Né allemand en 1472 en Franconie, Lucas prend le nom de sa ville natale Cranach. Il début par des scènes religieuses comme la Crucifixion et la Fuite en Égypte, présentes au musée du Luxembourg. Il est inspiré autant par la profusion rigide des gravures de Dürer et par les paysages d’Altdorfer que par les couleurs italiennes. En 1505, il devient peintre de cour de Frédéric de Saxe qui l’ennoblira en 1509. Cranach a du succès, il sait se plier aux demandes de son temps.

Il délaisse alors les scènes pieuses pour se lancer dans le portrait à la vêture riche et dans la décoration des demeures destinées aux fêtes. Il fait un séjour auprès de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, entourée d’artistes humanistes. Ce brillant social lui inspire une élégance d’exécution et un attrait jamais démenti pour les femmes fortes et vertueuses. Ses dames sont d’autant plus célèbres qu’il les peint nues. Après une centaine de Vierges, il exécute sans voile pas moins de 39 Vénus, 35 Eve et Lucrèce, 19 Judith, 12 nymphes et d’autres Aphrodite… L’exposition retient une Nymphe à la source de 1518, une Vénus de 1529, une Lucrèce de 1532 et une Justice de 1529 qui fait l’affiche.

Pudibonderie catho – du temps et du quartier, le 6ème arrondissement – la fille est intégralement nue sur la grande affiche, mais le sexe voilé par le bandeau de texte sur la porte du Sénat ! Plus intégriste que Luther tu meurs… Nous avons vraiment la droite la plus tartufe d’Europe (majoritaire au Sénat). « Au temps où les faux culs sont la majorité, chantait Brassens, gloire à celui qui dit toute la vérité ! »

Si la Justice est nue, fors un voile si léger qu’il en accentue l’érotisme, c’est qu’elle est désirable. La Renaissance nous a donné le désir de retrouver la lumière grecque antique, la transparence des débats sur l’agora et le ciel des Idées. Luther combat le catholicisme car il obscurcit les textes tout en noyant les fidèles sous la pesante hiérarchie pontificale romaine, où l’autorité ne vient que d’en haut. Premier « renverseur » des choses (avant Marx), Martin Luther veut que tous puissent lire le texte littéral de la Bible et que chacun puisse devenir pasteur s’il est inspiré. Contrairement à l’islam hanbaliste ou déobandi, le protestantisme opère un retour au texte littéral pour une libération des hommes, pas pour figer la loi ! Ce sont tous les pays de l’arc germanique, de l’Autriche à l’Angleterre en passant par la Scandinavie, qui se dressent contre Rome et sa prétention à régenter le monde connu.

Nous vivons les suites de ce mouvement d’un demi-millénaire lorsque les Anglais refusent l’Europe napoléonienne centralisée de la France, lorsque les Allemands refusent le césarisme bonapartiste dont ils ont souffert sous le nazisme, lorsque les Suédois refusent la gabegie de fonctionnaires irresponsables selon les mœurs latines.

Cranach, devant la demande, va établir à Wittenberg un atelier avec ses fils Hans et Lucas le Jeune, qui comprendra jusqu’à 14 employés. Il est élu bourgmestre de la ville, notable établi, anobli. Son style est reconnaissable entre tous : une taille souple et un corps longiligne, des seins menus qui n’ont jamais allaités, un visage en cœur à la Botticelli, les yeux en amande, le teint rose laiteux, lumineux. Ces corps désirables sont une érotique prépubère, tirée tant des anges éthérés qui peuplent le paradis que des Idées platoniciennes pour qui le meilleur amour reste abstrait, sublimé. Épilé, nu, gracieux, le corps des femmes de Cranach est celui d’adolescentes qui n’ont pas été mères. Un corps de houri délectable au-dessus duquel il est écrit « pas touche ! ».

La nudité effrontée contraste en effet avec les thèmes bibliques (Judith) ou de la vertu antique (Lucrèce) et avec les maximes moralisatrices que le peintre écrit au-dessus des têtes (Nymphe à la source). Vade retro, satyres membrus ! Une gravure dans l’exposition montre en effet la nymphe alanguie sommeillant, surveillée avec avidité par deux satyres aux pieds fourchus dont l’un arbore un dard dressé comme un bourgeon au printemps. Un jeune homme bien fait, sexe au repos, se tient placide et nu, assis tel Apollon bienveillant et sans désir, sur un côté du tableau (désolé, pas de photo sur le net…).

Tel est l’érotisme de Cranach : la pédagogie du monde tel qu’il est pour mettre en garde les humains. Le désir est diabolique, la séduction ensorcelle, l’oisiveté mélancolique rend vain. Les femmes sont capables de faire de vous un pantin, tel Hercule chez Omphale ou cette dame qui met la main dans la Bouche de la vérité, jurant que seul son mari et le fou l’ont touchée. Elle a déguisé l’amant en fou, avec deux oreilles ridicules, pour braver la vérité ! La société catholique, hiérarchique, romaine avec faste, est l’enfer sur terre pour les Luthériens. Cranach démonte ses artifices pour montrer la vérité nue : le désir pour la femme existe, il doit être maîtrisé pour servir le Seigneur. Loin de l’interdiction des images de l’islam intégriste, le protestantisme veut mettre en lumière l’entière vérité sur le monde tel qu’il est. Afin que chacun soit conscient de ce qu’il fait.

Est-ce un air du temps ? L’Europe redécouvre Cranach comme une Renaissance de sa culture – la France en retard, toute confite en hypocrisie catho-bobo politiquement correcte. Ô Molière !

Musée du Luxembourg du 9 Février au 23 Mai 2011, 19, rue de Vaugirard, Paris VIe.

  • Tél 01 40 13 62 00
  • Ouverture tous les jours de 10h00 à 20h00, le vendredi et samedi jusqu’à 22h00
  • Plein tarif : 11 €
  • Tarif réduit : 7,50 € étudiants, chômeurs, gratuit pour les minimas sociaux (sur justification)
  • Billet Famille (2 adultes et 2 jeunes de 13 à 25 ans) : 29,50 euros
  • Accès :
  • RER B, Luxembourg
  • Métro : ligne 4,  Saint Sulpice, ligne 10,  Mabillon
  • Bus : lignes 58, 84, 89, arrêt Luxembourg ; lignes 63, 70, 87, 86, 93, arrêt Saint Sulpice

Anne Malherbe, Lucas Cranach, peindre la grâce, À Propos, 11.40€

Naïma Ghermani, L’Europe au temps de Cranach, RMN, 8.55€

Guido Messling, Cranach et son temps, Flammarion, 271 pages

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Ça déménage à Tahiti !

C’est fait, j’ai encore déménagé ! Pas trop loin, la brouette suffit, ce n’est qu’à deux cents mètres mais il y a un raidillon. Excellent pour maigrir mais le genou n’est pas vraiment d’accord. Tant pis !

Je vous avais abandonnés quelques semaines pour aller visiter le « Pays du long nuage blanc » (cherchez, cherchez, vous trouverez…). Paysages très variés et très beaux, températures un peu fraiches malgré l’été pour des gens qui habitent Tahiti. Récit et photos dans quelques temps sur ce bon blog.

Souvenez-vous de l’accident qui a failli faire perdre la vue à L : le rau fati. Si l’œil est toujours rouge, la vue toujours trouble, la convalescence suit son cours. Les consultations chez le spécialiste au Taone sont rassurantes et même l’ophtalmologiste américaine a confirmé les dires de la Française ! C’est dire si la foi se renforce.

La mère des sept poulets est revenue. Elle avait quitté ses sept poussins pour suivre un coq au plumage magnifique. Elle nous est revenue avec six autres poussins, a repris ses habitudes, surveille nos faits et gestes. Les sept assistés précédents sont très intimes avec nous, sautent sur nos épaules, accourent dès qu’ils nous aperçoivent dans le jardin. Mais la reine, c’est la poule. Pas question de partager le riz ou le pain avec les aînés… elle a six autres rejetons à nourrir et fait preuve d’autorité envers ceux qui oseraient braver ses interdits. Grands poulets et poules, même les coqs se font petits et préfèrent s’éloigner. La queue déployée en éventail, plumes gonflées, elle mène la vie dure à ceux qui oseraient s’approcher. Attention, les coups de bec pleuvent. Dernière nouvelle, deux des sept poussins ont succombé à une maladie ou à un mauvais traitement des autres membres de la basse-cour suivis par trois des six derniers poussins. Moins de bouches à nourrir – Darwin est passé par ici.

Pluies torrentielles, arcs en ciel, orages nocturnes violents, fort vent et pluie, pluie, pluie, comme le désire le ciel. C’est la saison des pluies ! Il faut jongler pour tailler les haies, tondre le gazon, nourrir la volaille, soigner la chatte. Dur labeur pour des retraitées !

Ici toujours les faits divers : un père tue sa fille de 45 ans d’une balle dans la tête… elle aurait eu un amant ! Les collégiens de S. habitués à la violence, miment la scène alors qu’ils n’ont rien vu, étant au collège, ils trouvent ce meurtre « normal ».

Élections municipales à Mahina, au pays du shérif qui est (depuis une condamnation récente) en prison mais présente quand même sa candidature à sa réélection. Il avait du reste été élu maire de sa commune alors qu’il était déjà en prison ! C’est, aux dires des tabloïds, le seul maire de la république à avoir été élu prisonnier. Ses administrés l’aiment beaucoup car il fait beaucoup de social et il ne serait pas improbable qu’à nouveau il récupère son fauteuil de maire ! C’est ça, la Polynésie !

Note peu courte, certes, mais toutefois avec autant de plaisir.

Hiata de Tahiti

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Brice Pelman, Attention les fauves

Article repris dans Medium4You.

Pierre Ponsard a toujours eu peur des enfants. C’est pourquoi peut-être il a pris le pseudonyme de Brice Pelman pour dire du mal d’eux dans des romans policiers populaires. Courts, secs, aux caractères tranchés, ses romans se lisent d’un trait, entre deux trains. Ce sont des romans de gare. Il en a écrit au moins 63 en quelques quarante ans. Ce Niçois né à Casablanca est considéré comme une star du polar des années 1970.

Il met en scène des personnages de caricature, ancrés dans leur statut « éternel » de la France d’alors. Un pays qui n’a pas bougé depuis l’origine de la République, peut-être. Il y a le gendarme qui roule les rrr et aspire à son pastis bien frais du soir ; la grenouille de bénitier au doux nom de Josepha qui surveille tous ses voisins et les racole pour l’église ; l’instituteur en blouse grise et aux mains de craie qui aime les enfants qui lui sont confiés tout en étant sévère sur l’accord des participes ; le riche entrepreneur qui s’est fait tout seul, sanguin et brute ; l’épouse frigide qui a toujours « la migraine » quand il s’agit de faire la chose ; la mère veuve, qui traduit des romans pour Paris, et que le petit monde de province juge « indigne » et aux « idées avancées ». Et puis il y a les enfants.

Ce sont deux onze ans, garçon et fille, faux jumeaux. Ils sont dans leur monde et ce qu’ils ne veulent surtout pas, c’est aller en pension. La nostalgie des ‘Choristes’ ne tient pas face à la réalité des collèges fermés gardés par de vieilles filles confites en religion – les « vrais » collèges de la réalité des années 1970. Les enfants sont capables de tout, croit l’auteur, surtout après 1968 où ils se sont « émancipés », dit-on. Face d’ange et âme de démon. Ou plutôt d’indifférence, comme la société d’alors figée en statuts et en représentations, qui ne voit que l’apparence.

Tout le roman est donc fondé sur l’apparence. Du voisin venu parler de la départementale au faux amour qui devient viol meurtrier, de la découverte par les enfants du corps étranglé jusqu’à leur décision de ne rien dire à personne, de l’angine inventée de la mère à son départ en voyage, des adultes menés en bateau ou dans un puits. La respectabilité craque, chacun se révèle tel qu’il est : des mains d’étrangleur, une obstination de vieille bique, la haine de tante qui croit avoir des droits, l’homme pressé polytechnicien qui se débarrasse des enfants en les appelant ses « anges ».

Les caractères sont sommaires, l’écriture basique, la construction au fil de la plume. Ces enfants sont-ils de vrais enfants ? Leur absence de sentiments et leur jeu de rôle apparaît bien fabriqué, mais qui sait… Son public d’auteur est primaire et il le sait, son succès d’époque vient de là. Il est oublié aujourd’hui. Fallait-il le rééditer ? La collection ‘Noir rétro’ est faite pour ça, qui reprend les succès de ‘Fleuve noir’. Mais Brice Pelman écrit en série comme sortent les autos des chaînes ou les appartements de béton de ces années là. Nous replongeons dans une France archaïque, celle des fameuses Trente glorieuses tant regrettées, dit-on. Et nous ne sommes finalement pas mécontents d’avoir évolué…

Reste que l’on ne s’ennuie pas à lire cette courte série qui ne dépasse guère les 180 pages imprimées gros. L’impression de lire un roman d’adolescent : de l’action, presqu’aucune description, pas de psychologie sauf à la serpe et une intrigue intrigante. Pour les nostalgiques qui voudraient savoir ce qu’étaient la France et les Français il y a trente ans seulement.

Brice Pelman, Attention les fauves, 1981, Noir rétro Fleuve noir Plon, 2010, 180 pages, €8.55

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Amours valentin

L’amour n’est pas simple, en français. Le mot, en effet, vient du provençal et de la conception passablement romantique – platonicienne ? – qu’avaient du sentiment les troubadours.

Il a fallu se différencier de la conception féodale, pour laquelle la femme était un bien comme un autre, et le mariage une alliance d’intérêts.

Il a fallu aussi abandonner la conception antique de l’amour car, bien sûr, le terme ‘amor’ est issu du latin amare = aimer. Mais ce latin avait une connotation différente, toute pratique, élaborée par les Grecs, experts en art psychologique. « Amour » – d’où vient « amitié » – se distinguait chez eux d’éros (la titillation érotique) et de philia (l’affect sentimental).

L’amour des troubadours se veut, lui, absolu. Il concerne en premier l’amour de Dieu, puis celui de « la » Femme. Pour en avoir une idée, on peut le rapprocher de la musulmane absolue humilité devant Allah. Ou de la ‘passion’ au sens christique des Parfaits cathares. L’amour provençal n’est pas cette amitié passionnée qui mêle l’érotisme au sentiment, comme l’est l’amour grec. Il est moins ouvert et plus rigide, axé sur « le Bien » à la manière de Platon, plutôt que sur l’éventail des sujets aimables offerts par la nature. L’amour provençal, qui devient l’amour français, est résolument hétérosexuel ; il s’exalte dans le discours plus que dans les gestes ; il est un théâtre, typique d’une société de cour où la hiérarchie est respectée et les limites à ne pas franchir bien fixées.

L’amitié est « sociale », pratique, elle peut concerner le sentiment entre homme et femme et est utilisée comme tel jusqu’au 18ème siècle. Mais l’Hamour (comme écrivait par dérision Flaubert) est déjà cette exaltation passionnelle qui dominera le romantisme. Il est abstrait et absolu, sans « objet » autre qu’idéal, hors de ce monde. Une sorte d’excès malsain qui sent la fièvre, une drogue qui, à la retombée, fait mal. La réalité n’est en effet jamais aussi parfaite que l’idée qu’on se fait…

L’ardeur éthérée de la ‘fin amor’ provençale sera confortée par les interdits d’Église et par le souci du lignage, reste sourcilleux de la conception féodale et de l’ordre établi. Ce n’est qu’au 18ème siècle que le badinage retrouvera la liberté des Grecs et que le plaisir reprendra ses liaisons dangereuses. Quand l’homme choisit, il est l’amant ; quand la femme choisit, l’homme est le galant. La Rochefoucauld retrouve la subtilité de la psychologie grecque pour distinguer les moments : « Dans les premières passions les femmes aiment l’amant, dans les autres elles aiment l’amour. »

De ce siècle d’humanisme érotique, le suivant singera l’aspect sans en garder l’esprit. Stendhal se moquera des bourgeois de son temps, revenus aux mœurs féodales de la femme comme « bien à vendre » – donc vertu à préserver : « Qu’est-ce qu’un amant ? C’est un instrument auquel on se frotte pour avoir du plaisir. »

L’aujourd’hui a réinventé toutes les pratiques, de « la baise » à la Catherine Millet (partout, à tout moment, si possible sous le regard des autres) à l’amour platonique (qui reste si fort chez les adolescents) jusqu’aux diverses « amouracheries » de passage (Delteil), amourettes par amusement, « amorisme » de l’exaltation perpétuelle et sans objet (Guitton), « amoureries » du rut populaire (Céline), « amarcord » – formé sur amour et record – ou nostalgie des souvenirs érotiques (Fellini), « amiévrie » de foule sentimentale lisant des magazines (Tinan)… mille mots pour dire les mille inventions du physique, de l’affect et de l’esprit amoureux – queue, cœur, crâne : les trois étages de l’homme.

Et Valentin dans tout ça ? Le prénom vient du latin ‘valens’ qui signifie justement vigoureux, plein de force. Vous voyez où l’on veut en venir ?

Février est le cœur de l’hiver et le 14 juste le milieu. C’est à ce moment que la vie doit triompher de la mort, à ce moment qu’on doit penser très fort au printemps, à la renaissance de la nature. De toute la nature : les feuilles en bourgeon, les fleurs en bouton, les petits agneaux pour Pâques… et les poupons d’homme qui naîtront en novembre, leur mère ayant bien mangé tout l’été.

En Grèce à cette saison de l’année, Zeus se mariait avec Héra ; à Rome, des adolescents nus couraient dans la ville en fouettant les passants, surtout les filles – et plus si affinités. L’Église a récupéré l’idée, bien sûr, pour la châtrer aussi sec en la transformant en discours, ces discrets billets babillant des mièvreries aux aimées. La ‘fin amor’ provençale, toute platonique et exaltée, l’y a fort aidé !

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Destinations nature, 27ème salon des nouvelles randonnées 2011

Dimanche 15h : ça y est, les trois places sont attribuées. Exclusif ! ce vendredi 18 mars : je dispose de trois entrées GRATUITES. Les trois premiers blogueurs intéressés qui me répondront (argoul2005@yahoo.fr) recevront un lien qui leur permettra de s’inscrire et de télécharger l’invitation gratuite, offerte par le salon Destinations nature pour les 25, 26 et 27 mars 2011.

Pour les autres, l’inscription directe sur le site ne coûte que 5€ au lieu de 8€.

Les 25, 26 et 27 mars 2011, Porte de Versailles dans le nouveau Hall 4, souffle un nouvel esprit randonnée. Le printemps approche et incite à sortir. On ne peut plus aller en Égypte ni en Libye, pas encore en Tunisie, et il est immoral d’aller au Mexique (pour « déni de justice ») et dans certains autres pays. Il faut trouver de nouvelles idées d’échappées belles au style de vie 2011 qui est à la fois moral, sportif et niveau de vie en baisse. La randonnée y répond. 2011 est l’année internationale des forêts et l’année des Pyrénées. De nombreux circuits à pied sont proposés en France avec l’Office National des Forêts. De quoi abonder votre « capital santé » au rythme naturel des pas et comprendre que la beauté de la terre repose sur la biodiversité et un bon équilibre entre l’homme et la nature !

Lieu de toutes les évasions et de ressourcement, les espaces forestiers ont toujours été appréciés. N’était-ce pas Chateaubriand qui observait que les cathédrales de la foi avaient été bâties sur le modèle des frondaisons ? Les Gaulois déjà s’isolaient dans les forêts pour y trouver le gui et célébrer les astres. Découvrir la forêt et ses paysages magnifiques, l’insolite, la tranquillité, l’espace et le temps retrouvés, sont autant de missions de l’Office National des Forêts, partenaire du salon. Dans une société plus urbaine les forêts, particulièrement les forêts publiques, offrent des espaces de nature entretenus et aménagés pour différentes activités sportives et de loisir, ou tout simplement pour effectuer un « retour aux sources ». Les « Sentiers forestiers » sont imaginés en partenariat avec la Fédération française de randonnées, les cartes « Balades en forêt » sont écrites avec l’IGN, les circuits-randonnées en montagne sont inventés sous le nom de Retrouvance®. L’ONF a ouvert de nouveaux gîtes et cabanes en forêt et apporte sa caution au camping responsable.

Retrouvance®Valier est un nouveau circuit proposé par l’ONF, une découverte sans frontières entre la France et l’Espagne. Il commence par le refuge ONF d’Arréou, rénové en 2010 à 1888 mètres d’altitude, au bord du lac du même nom et à quelques enjambées de la crête frontière avec l’Espagne. Il finit au refuge ONF de Bethmale, rénové aussi et niché à sous les hêtres centenaires, véritables sculptures végétales en bordure du lac de Bethmale.

Car les Pyrénées offrent des émotions au confluent de la nature et de l’histoire. Ce massif regroupe 17,7 millions d’habitants, parle cinq langues et est partagé entre trois États, la France, l’Espagne et la principauté d’Andorre. Les montagnes sont traversées par trois grandes voies. Deux sentiers de grande randonnée, le GR10 côté français et son homologue versant espagnol, la Senda ou GR11. La Haute Route Pyrénéenne permet de tutoyer les sommets tandis que les chemins de Saint-Jacques conduisent les randonneurs à la méditation. Plus de la moitié de la forêt de Midi-Pyrénées, la troisième de France par la superficie, se trouve dans une zone de montagne. Une multitude d’espèces et d’essences se côtoient dans ce refuge d’une faune et d’une flore préservée. Les Pyrénées sont aussi le souvenir concret de l’habitat préhistorique et historique fait de grottes, de châteaux cathares, de cascades et de glaciers. Une nature sauvegardée avec le Parc National des Pyrénées, deux réserves naturelles, la future  » réserve de ciel étoilé  » du Pic du Midi et des espèces animales rares ou menacées telles que le grand tétras, le gypaète barbu, le desman…

Cette année, le salon Destination nature propose sport ou hédonisme, fantaisie ou citoyen, gourmand ou romantique, aventurier ou cocon. Le salon vous conte les « mille et une nuits » possibles en randonnée : la Corse en GR 20, les treks en Himalaya, l’étrange Paris du GR2, les sentiers des Pyrénées Atlantique à la Méditerranée, des voyages à pied, des périples à dos de chameau, avec chiens de traîneau ou en vélo en Chine… Il y a de la culture, de la gastronomie, de la faune à observer ou des petites fleurs à découvrir, des balades romantiques sous la lune ou dans les dunes, des explorations urbaines à pied, la rando écolo pour les fanas mili(tants), la marche pour bien être dans sa peau suivie de spas, la marche solidaire ou la rando luxe dans des lieux exceptionnels. Sans oublier l’effort à vélo, à cheval ou à chameau, ou l’aventure des coins oubliés de la planète. Un exemple : dans la Forêt du Parc des Cèdres (83), un animateur Forestour fait découvrir de façon ludique la flore et la faune, mais aussi l’adaptation au sol et au climat, les différentes stratégies des végétaux pour s’adapter à la sécheresse et la biodiversité du milieu forestier avec une balade basée sur le jeu, les sens, l’attention et la curiosité !

Au salon cette année, des ateliers et rencontres seront organisés pour faciliter le choix et mieux organiser vos voyages Randos. Les professionnels vous conseilleront le meilleur équipement ou la meilleure idée de découverte.

Vous trouverez plusieurs projets autour de la forêt : en Guyane, la forêt d’Amazonie sera à l’honneur, à la Réunion le Parc National est classé Patrimoine Mondial de l’Unesco, un vrai vivier de plantes rares et protégées dont cryptomerias, longoses et tamarins. La Guilde du Raid a, entre autres projets, plusieurs actions de reboisement dans le monde. Terres d’Aventure présentera sa Fondation créée au titre de la compensation CO2 qui finance des projets de reforestation au Sénégal, au Brésil… Terres d’Aventure verse à sa Fondation 1€ par passager (qui permettent de planter 10 arbres) sur un itinéraire aérien et terrestre en France, 2 € en Europe ou au Maroc et 7 € pour le reste du monde. Le voyagiste compense l’intégralité du coût environnemental des déplacements professionnels de ses salariés qui se forment à l’étranger. Ces fonds sont engagés dans des projets de reforestation et de cohésion sociale des villageois au Sénégal et au Brésil.

Outre ses 400 exposants et ses 52 000 visiteurs attendus, le site Internet du salon est devenu une véritable plate-forme d’informations pour tous les passionnés de randonnées internautes et les réseaux sociaux. Le salon propose désormais via son site une mine d’idées clés en main.

« L’aventure est au bout du chemin »

www.randonnee-nature.com

  • Destinations Nature ! Le salon des nouvelles randonnées
  • 25, 26, 27 mars 2011 au Pavillon 4 • Porte de Versailles • Paris 15e
  • Tarif normal : 8 Euros
  • Tarif réduit : 5 Euros pour les jeunes jusqu’à 18 ans et étudiants sur présentation de leur carte.
  • Billet sur internet : 5 euros. Inscription directe sur le site ici.
  • Entrée gratuite pour les enfants jusqu’à 12 ans.
  • e-mail : contact@randonnee-nature.com
  • tel : 01 46 21 11 10 – fax : 01 46 21 28 15
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Annie Ernaux, Les années

Article repris par Medium4You.

Une biographie impersonnelle est un étrange objet. L’auteur ne parle de lui qu’en creux, un Ça qui va, ballotté par le destin. Annie Ernaux se laisse vivre, ou plutôt on apprend qu’elle n’existe pas. Elle est dans le vent comme la poussière, feuille déjà morte en cours de voltige. Annie Ernaux n’est pas une femme mais une matrice, pas une mère mais une nourricière, pas une adulte inscrite dans l’histoire mais un objet posé là dans la mode du temps. Elle n’a rien à transmettre car elle n’existe pas. Relativiste bobo, de gauche – forcément de gauche – parce que c’est ce qui se fait, évidemment prof puisque c’est la pente confortable en État-providence. Donc écrit vaine.

Curieuse mémoire que celle qui n’a rien à dire. Son époque la traverse sans émouvoir quoi que ce soit en elle. Elle est neutre, elle ne juge rien, ne crée pas. Femme, elle intériorise la passivité matricielle qu’on croyait pourtant évacuée depuis la pilule et l’émancipation de 1945 (droit de vote) à 1974 (droit à l’avortement). Marxiste selon la doxa de son milieu intello, elle est faite par les causes, elle n’est pas elle-même en cause. Ce sont les conditions économiques qui lui permettent de faire des études et d’obtenir une position confortable dans la société. De vagues étapes sur papier glacé, celui des photos du temps, fixent des moments où, selon la vêture, « on » apparaît dans un rôle : fillette, collégienne, étudiante, amante, maman, professeur, mémère.

C’est le « on » intégral qui parle, pas une personne. Annie Ernaux incarne si bien la transparence qu’elle rend des mémoires vides. Elle n’est que temps qui passe. Tout l’indiffère ou presque. La France est un terrain de jeu, pas un pays dans le monde, ni une société où la politique façonne l’avenir. Même son métier, l’éducation, l’indiffère. Elle se met « hors classes » assez vite avant de jeter ses notes et cours la dernière année. Elle a voté Mitterrand avant de se dire entubée, comme tout le monde. Elle a voté Laguiller sans voir Le Pen en embuscade, a donc voté Chirac comme 80% des cons qui ont fait joujou avec le premier tour. Le mot est d’elle : « on avait pensé, les cons » p.272. On le sait depuis toujours : « on » est con – sagesse des nations. Ça confirme. Elle n’a pas voté Sarkozy mais n’aime pas la Royal, « sa façon molle et bien éduquée d’aligner des phrases creuses » p.240. Dommage car elle remet ça, la candidate. Dans ce monde des « choses » à la Georges Perec, le naming tient lieu d’histoire et les êtres se chosifient. « On » était là quand les biens matériels s’étalaient dans la société. « On » a participé à cette identification aux choses. « On » était de ce temps-là qui rêvait de libération avant de vieillir rencogné dans son petit cocon.

Cette non-présence écrase jusqu’à la petite musique qui charme. Car il reste un ton, anonyme, répétitif, indifférent, mais un ton. Peut-être ne faut-il lire de cet auteur que ce livre ? En 250 pages défilent soixante années du siècle. Chacun peut s’y reconnaître et c’est peut-être cela, le « roman moderne » : un texte caméléon où chacun met sa couleur, un supermarché de scènes où le lecteur pousse son caddy et pique ici ou là ce qu’il veut acheter. Nous savons, elle en a fait des romans, que son père petit-bourgeois a failli tuer sa mère quand elle était petite. Elle en a eu « honte » (titre d’un de ses livres), honte de ses origines, honte de sa classe sociale. Est-ce pour cela qu’Annie Ernaux se neutralise ? Elle ne s’évalue à rien, sortie de rien, n’allant vers rien. Elle embrasse l’époque comme la repentance blanche européenne tellement à la mode : coupable de tout, coupable d’être, no future. C’est un lent suicide qui passe de sa vie – ratée – à ce roman – qu’on n’a nulle envie de relire. Livre kleenex qui ne parle que des choses qui identifient, du temps qui passe et n’est que mode. Ni le siècle, ni l’auteur ne sont intéressants. Le lecteur n’a nulle envie d’aller aux autres œuvres, ces non-pensées de cette non-femme dans l’éternel présent. On se dit qu’elle ne marquera pas le siècle.

Mais il fallait ce roman de la durée (dont nous préférons les macarons) pour ravir la collection Folio : elle en a fait son numéro 5000…

Annie Ernaux, Les années, 2008, Folio, 254 pages, 6,27€

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Monsieur Descartes, la fable de la raison

Il y a 360 ans mourait René Descartes, philosophe. Françoise Hildesheimer, Conservateur général du Patrimoine, a signé là une excellente biographie. Tous les Français connaissent Descartes étudié au lycée (pour l’instant), et chacun se croit « cartésien ». Retracer l’histoire de l’homme dans son temps, retrouver le contexte de la modernité émergente, montre que Descartes n’était pas cartésien, pas plus que Marx n’était marxiste ni Jésus chrétien. Ces mythes a posteriori servent plus à justifier le théâtre médiatique ou à consolider une position sociale académique qu’à la vérité. C’est ainsi, par slogans et bons mots, que le glucksmanniaque Descartes, c’est la France sévit dans les têtes contemporaines.

Descartes est bien plus que cela : le point charnière de la conscience moderne, celle que nous sommes probablement en train de quitter pour autre chose. « Éprouver soi-même ce qu’on doit croire et ne plus se fier à l’argument d’autorité constitue la révolution cartésienne, le cadre ontologique de la modernité, qui met le soi individuel au centre du jeu » (p.432). Doute, cogito et raison sont les trois piliers par lesquels l’individu quitte la superstition et la croyance imposée pour devenir souverain. Il y a 864 fois les mots ‘je’, ‘moi’ et ‘me’ dans le Discours de la méthode, contre 119 ‘nous’, relève l’auteur… La raison devient audace critique. L’absolutisme louis-quatorzien d’un territoire, une foi, un roi, se trouve sapée sous son règne en Hollande par le cogito de Monsieur Descartes, seigneur du Perron.

Si ses exposés scientifiques ont bien vieilli, la philosophie des sciences de Descartes demeure : toute croyance a priori est rejetée au profit de l’observation, de l’expérience et du calcul. Une branche a conduit au mécanisme qui veut tout démonter pour se rendre maître et possesseur de la nature. Une autre branche est sa démarche globale de la philosophie naturelle, qui conduit à Einstein en réduisant le réel au géométrique. « Recherche sur la lumière et exigence de clarté ne pourraient-elles pas faire de notre Descartes essentiellement le philosophe de l’aspiration à la lumière de la connaissance ? » (p.424). Descartes se situerait ainsi sur les traces de Grecs.

René Descartes est né en 1596 entre Limousin et Touraine d’un Conseiller au Parlement de Bretagne et d’une mère qui meurt lorsqu’il a un an. Mère absente, père indifférent, vont marquer le gamin qui sera mis en pension après la nourrice au collège jésuite de La Flèche fondé par Henri IV. Il étudie ensuite le droit à Poitiers mais ne veut se fixer. Il part pour la guerre en Hollande à 23 ans, où la France contre les Habsbourg en soutenant la révolte de sept Provinces unies. Mais il n’est pas militaire, plutôt curieux des ingénieurs, de la géométrie des fortifications et des lunettes d’optique. Il visite la Bohême, l’Italie, dont il n’aime ni le climat trop chaud ni les habitants trop théâtraux. C’est le 10 novembre 1619, à 23 ans, qu’il a « dans le poêle » ses trois rêves qui vont fonder sa philosophie. Un poêle est une pièce chauffé d’un grand poêle en fonte et céramique, comme il en existe en Europe centrale pour faire cocon l’hiver venu. Descartes, angoissé d’abandon, s’y sent bien. Notons que le rationnel est né dans l’imaginaire, la raison de l’inconscient : le coup d’état intellectuel cartésien vient des profondeurs de la psyché : du songe.

On l’a dit espion des jésuites, frère Rose-Croix et occultiste. Selon sa biographe, aucune preuve réelle ne vient étayer ces rumeurs. L’époque est au décentrement de l’héliocentrisme et du fixisme d’Aristote établi en dogme par l’Église. Copernic et Galilée sont condamnés, Kepler en suspicion, Paracelse mêle science et occultisme. Descartes cherche la pierre philosophale mais elle est purement cérébrale : quel est le principe de connaissance unique qui enchaîne entre elles toutes les connaissances scientifiques.Il ne veut pas s’établir en se mariant ou achetant un office ; il vit de ses rentes qui lui viennent de l’héritage maternel. Lors de séjours à Paris, il rencontre les libertins, intellectuels critiques à l’égard de la religion et hédonistes. Ces hommes d’esprit réagissent à la réaction catholique de la Contre-réforme et à la dévotion bigote de Louis XIII. En 1623, Théophile de Viau sera condamné à mort et brûlé en effigie à Paris. Prudent, sociable, Descartes apprend à dissimuler. Il ne veut pas se fâcher avec sa seule mère, l’Église, ni avec ses seuls pères, les Jésuites. Il va donc passer par la science pratique pour faire avancer ses idées philosophiques. Il est ami de Guez de Balzac, du père Mersenne, il attire l’attention du cardinal de Bérulle en société en démontant la force d’opinion de la vraisemblance, qui n’est pas le vrai mais un artifice sophiste. Il échangera des lettres avec quatre-vingt correspondants. Car, pour être libre, il retourne en Hollande où il vivra vingt ans, changeant plusieurs fois de résidences, l’auteur en a dénombré trente deux. Il fait sienne cette maxime d’Ovide : « pour vivre heureux, vivons caché ». Il aura cependant une fille, Francine, avec une servante à Amsterdam. Il établira la mère et l’enfant près de lui mais la gamine mourra de scarlatine à l’âge de cinq ans.

Ce n’est qu’en 1637 (la même année que Le Cid) qu’il publie sur privilège du roi le Discours de la méthode, préface d’une œuvre scientifique mais qui expose sa philosophie de la nature. « C’est tout à la fois une autobiographie intellectuelle anonyme et un traité de philosophie et de science écrit en français, avec des mots simples et visant à l’universalité du bon sens et de la raison » (p.187). Il se compose de six parties comme les six jours de création du monde et se dote de quatre préceptes : reconnaître pour vraie l’évidence, diviser pour analyser, aller du simple au complexe pour mettre en ordre, et ne rien omettre. Il use pour cela d’une morale « provisoire » pour dissimuler le doute méthodique sous l’allégeance à l’existence de Dieu. La morale sociale est d’obéir aux lois et coutumes, tenir avec fermeté ses opinions et actions, s’appliquer à se vaincre soi-même plutôt que d’accuser le sort, enfin cultiver sa raison. Seuls les dévots accusent le Destin, le monde, le système, les autres, en bref tout ce qui est voulu par Dieu. Les humains de bon sens usent au contraire de leurs capacités et raison pour changer le sort en action. Se changer soi plutôt que changer le monde, voilà qui est révolutionnaire !

Ce n’est qu’en 1641 qu’il publie les Méditations métaphysiques, cette fois en latin pour ne toucher que les lettrés, évitant ainsi toutes ces polémiques indigentes et les injures naïves du tout-venant, que quiconque tient un blog connaît sans peine. Il les dédicace aux théologiens de Sorbonne pour contrer les jésuites qui critiquent sa Dioptrique et soupçonnent sa philosophie d’être en contradiction avec le dogme catholique de la transsubstantiation. Il y a toujours six Méditations, comme les six jours de Dieu. Sauf que la méditation est devenue moyen de connaissance et n’est plus un exercice spirituel d’adoration…

Les Principes de la philosophie, publiés en 1644, exposent la métaphysique et la physique en un tout complet, où la mécanique apparaît au cœur du système. Fidéiste mais adepte du doute, Descartes a « une indifférence totale au salut chrétien » (p.294). Il rencontre Pascal mais se montre cassant, ne supportant pas la critique métaphysique. Il entretient une correspondance suivie avec la princesse Élisabeth, âgée de 24 ans alors que lui en a 45. Elle est cousine de la reine Christine de Suède, avec qui il correspond aussi sur l’invite de l’ambassadeur de France en Suède, dès 1647. Il écrira pour elle un Traité des Passions de l’âme où le corps vivant est conçu comme une machine, que l’âme – pur esprit – investit durant l’existence. Elle aurait son siège dans la glande pinéale. Ce qui est intéressant est que Descartes croit que le conditionnement du corps peut influencer l’âme, ce qui explique la méthode Coué comme l’homéopathie et les miracles de Lourdes, par exemple.

Par touches successives, l’auteure brosse en érudite et d’une langue fluide le portrait d’un cérébral, indifférent aux biens matériels comme à la pensée des autres, qui demande à être compris avant de se livrer. L’abandon parental l’a rendu angoissé, dépressif, et il masque tous ses mouvements affectifs sous l’abstraction théorique. Sa mission sur cette terre est son œuvre, composer une philosophie naturelle totale pour remplacer Aristote. Il est bien montré le caractère imaginatif de ce héraut de la rationalité, dont le système a pris naissance dans le rêve de 1619. La froide analyse s’efface toujours devant l’intuition pour connaître la vérité. Les exemples concrets sont légion pour faire saisir l’essence de la pensée (morceau de cire chaude, malin génie, etc.), tandis que Descartes passe volontiers par la fiction pour se faire admettre par l’Église.

Ce penseur sérieux et pratique ne peut qu’être déçu par la France, pays de cour où le théâtre social compte plus que la profondeur de pensée. Il part en Suède en 1649 à l’invitation de la reine Christine et y mourra à 53 ans, le 11 février 1650, d’une pneumonie officiellement, mais peut-être empoisonné. L’auteure fait l’inventaire des symptômes et des hypothèses et, sans trancher, elle pointe l’étiologie d’un empoisonnement à l’arsenic, peut-être administré par des hosties du père Viogué, aumônier catholique de l’ambassade. Ce serait pour Raison d’Église : la conversion envisagée de la reine au catholicisme (qui aura d’ailleurs lieu quatre ans plus tard).

Ses restes seront rapatriés à Paris en 1667, dans l’église Sainte-Geneviève du Mont, avant d’être envisagés pour le Panthéon par décret d’octobre 1793 mais non suivi d’effet. Le philosophe sera inhumé à l’église Saint-Germain des Prés. L’adhésion à sa philosophie nouvelle est le fait de petits cercles libéraux, tandis que les Jésuites l’interdisent par deux fois en 1682 et 1696, et que Rome le met à l’Index – comme tout ce qu’elle ne comprend pas. L’abbé Baillet compose en 1691 une biographie pieuse tandis que Descartes rencontre enfin son temps avec La crise de la conscience européenne décelée par Paul Hazard entre 1680 et 1715. La raison se substitue aux dogmes et nous entrons dans un nouveau monde ; bientôt l’Ancien régime sera balayé et la technique prendra son essor. Victor Cousin fera de Descartes, en 1824, le génie national français. Husserl, Heidegger et Sartre y feront depuis référence.

Voilà un beau livre éclairant !

Françoise Hildesheimer, Monsieur Descartes – la fable de la raison, Flammarion, septembre 2010, €25.40, 511 pages avec carte, liste des résidences et des correspondants, chronologie, sources et bibliographie, index des noms et Préface de 1647 par Descartes de ses Principes de la philosophie.

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Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté

Article repris par Medium4You.

La réflexion humaine commence en Grèce et l’auteur, qui vient de disparaître, réfléchit sur l’universel à partir de l’histoire. Pour elle, la pensée d’Athènes vit encore en Occident.

L’expérience première, qui a ému et terrifié les Grecs, était la possibilité, par la guerre et la défaite, de devenir esclaves. Les clameurs aujourd’hui contre le voile intégral ou la prière dans la rue sont de cet ordre. Le premier trait de la liberté athénienne s’obtient donc par la cité. On « nait » libre avant de l’être. On ne le devient vraiment que par l’instruction et le penser par soi-même que donne l’enseignement philosophique. On ne reste libre que par le droit et le service militaire décidés en commun sur l’agora – en bref par la cité. Quiconque perd la liberté perd l’essentiel. L’helléniste Jacqueline rappelle que le mot ‘libre’ en grec s’apparente à la souche de naissance.

Ce sont les guerres médiques qui ont permis de mesurer la différence entre Grecs et Perses. Ce pourquoi l’Iran d’aujourd’hui, où vivent les descendants des Perses, est autant repoussoir. Les barbares obéissent à un maître (aujourd’hui Allah et son dictateur temporel ayatollah, avec son bras armé Ahmadinedjad) – les Grecs sont tous libres, ce qui signifie que leur seul maître est la loi. Celle-ci est collective, non venue d’en haut mais décidée en commun. Elle n’est pas éternelle ni arbitraire, mais négociée sur l’agora par les citoyens libres. La liberté politique est une ardeur morale. Peiner pour un maître, fût-il dans l’au-delà, rend moins valeureux que si l’on peine pour son propre intérêt et sa propre cité.

Athènes, en ce sens, va plus loin que Sparte. La démocratie y naît grâce à la loi. Selon Euripide, « quand les lois se trouvent écrites, pauvres et riches ont les mêmes droits. (…) Alors, à son gré, chacun peut briller ou se taire » (Prométhée, 433-441). La loi surplombe les intérêts particuliers pour dire la règle de tous. Mais sa fabrication exige la liberté de penser et de dire. Seul l’esclave doit dissimuler, les citoyens sont les « véridiques », forme de noblesse de ceux qui disent ce qu’ils pensent. A Athènes chacun peut, s’il observe les lois, vivre à sa guise. Cette liberté personnelle permet l’épanouissement humain et les qualités qui y sont associées :

  • Le courage : qui n’est habitué ni à craindre ni à plier n’a pas l’habitude de la peur ;
  • L’intelligence : l’homme habitué à la liberté prend confiance en son propre jugement ;
  • La tolérance : l’usage de discuter et la confiance en soi permettent d’examiner lucidement et sans passions les idées d’autrui ;
  • La noblesse : cette liberté d’allure et d’esprit qui engendre générosité et désintéressement, qui rapproche l’homme des dieux en exaltant ce qu’il a de meilleur en lui.

En bref, les Grecs du Vème siècle athénien ont développé en chacun son humanité par les humanités.

Certes, la liberté était réservée aux citoyens, ceux qui sont « nés » athéniens. Mais elle pouvait être conférée par l’Assemblée pour hauts faits rendus à la cité. C’est la loi qui rend citoyen aussi bien que la naissance. La véritable liberté de faire ce qui plaît nécessite une fortune que tout le monde n’a pas. Mais l’esprit d’entreprise est encouragé et chacun peut se bâtir son destin. C’est aussi cela, la liberté, elle a deux faces : la licence et la responsabilité. Que tout soit possible ne signifie pas qu’on ait l’énergie ou le goût d’explorer les possibles. La liberté offre des chances égales au départ, à chacun de semer son grain comme il l’entend.

Outre les lois débattues entre citoyens sur l’agora, existe aussi une culture grecque qui forme les lois non écrites. Ce sont les règles communes à tous venues de la tradition et de la conscience morale. Antigone s’oppose aux dispositions légales de Créon en vertu de ces lois non écrites. Ce sont elles qui constituent, par sédimentation historique, l’humain opposé au barbare, la « civilisation » opposée à la sauvagerie. Sont ainsi non écrites les dispositions de respect des dieux, des parents, des amis et des bêtes. Épargner un suppliant était reconnaître non pas ses droits, mais ceux des dieux. La liberté individuelle était donc encadrée à la fois par les lois librement débattues dans la cité, mais aussi par les traditions non écrites de la culture.

Oh, certes, les difficultés ont surgi. Les Grecs antiques ne vivaient pas dans un monde de dieux. Les maux politiques sont nombreux et toujours actuels :

  • La démagogie, qui flatte les désirs de la masse au détriment de l’intérêt général ;
  • Le despotisme populacier, qui voit la foule grégaire et excessive abandonner l’écoute et le débat contradictoire pour imposer sa force aveugle ;
  • L’anarchie, où les sophistes en profitent pour désorienter les citoyens et manipuler leurs croyances en jouant sur la logique formelle et la connotation des mots, trouvant toujours une argutie pour se mettre au-dessus des lois ;
  • La licence ou l’individualisme égoïste qui ne cherche que son plaisir et son intérêt, que rien ne retient, ni les scrupules de la morale, ni l’ordre légal, ni son statut social.

Les remèdes grecs étaient dans :

l’exemple que devaient donner les dirigeants,

• l’importance accordée à l’éducation de la jeunesse.

On le voit, rien n’a changé sous le soleil ! C’est une fois de plus l’organisation des pouvoirs publics et l’explication politique du projet de la cité qui permettent la pression sociale nécessaire à réaliser et contrôler la loi. Pas de liberté sans collectif qui en assure les cadres. Mais pas un collectif arbitraire ni oppresseur. Les Grecs antiques nous le disent, la liberté réside dans la loi librement négociée par les citoyens et dans la culture commune.

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, 1989, Livre de poche, occasion.

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Véritable histoire d’Alcibiade

L’éditeur traditionnel des traductions de textes gréco-romains ‘Les Belles Lettres’ a eu la judicieuse idée de créer une collection de poche pour présenter les grands personnages de l’antiquité. Recyclant les traductions du grec et du latin, les auteurs font une compilation des textes qui parlent des hommes illustres avec quelques phrases de lien, à la manière des moralistes latins. Sont déjà parus Caligula, Périclès, Alexandre et Marc Aurèle, suivront Constantin, Julien, Hannibal, César et d’autres. Voici Alcibiade. Il est célèbre surtout grâce à Platon, qui l’évoque dans ‘Le Banquet’ car Socrate en était amoureux.

Alcibiade était Athénien, descendant du fameux Clisthène et cousin du non moins fameux Périclès. Clisthène a fondé la démocratie athénienne en 510 avant, quant à Périclès, il devint chef du parti démocratique en 459 et fit orner la cité de monuments après avoir établi la puissance navale et soumis l’Eubée et Samos. Cousin germain de sa mère, il adopte Alcibiade lorsqu’il a cinq ans, à la mort du père tué à Coronée contre les Béotiens.

Le gamin, parmi ses cousins, n’a de cesse de briller et de se faire reconnaître comme le plus aimé. Il est d’une particulière beauté et le restera à tous les âges. Les femmes comme les hommes se pâment devant lui. Tout petit, il séduit déjà et gardera volontairement les cheveux longs, en crinière. Encore enfant, rapporte Plutarque, « Alcibiade s’enfuit de la maison chez Démocratès, un de ses amants ». L’éphébophilie n’avait pas ce caractère hystérique de notre siècle américano puritain. Les jeunes Grecs étaient volontiers admirés, caressés et embrassés depuis la puberté jusqu’à la première barbe. La différence avec notre époque est qu’il ne s’agissait ni d’exploitation sexuelle ni de marchandisation de la chair, mais d’un hommage à la fertilité et d’une initiation à la citoyenneté par les relations sociales prestigieuses. Le plaisir n’était pas tabou en cette ère préchrétienne, mais selon la maturité et en respectant l’honneur du mâle libre, sous l’œil public de la société. Être aimé flattait l’éphèbe et l’amant s’efforçait d’en être digne en l’élevant aux belles vertus de la cité. Elles étaient militaires et civiques. Il s’agissait d’être fort et souple, habile aux armes de jet et de traits, et fidèle à ses compagnons au combat. Il s’agissait aussi d’être intelligent et diplomate, habile à l’argumentation et aux discours pour convaincre l’assemblée et entraîner les hommes.

Faute de père, Alcibiade est prêt à tout pour qu’on parle de lui, mais il a une bonne nature. C’est elle que reconnaît Socrate, sous les apparences trop brillantes de jeune dieu. Riche, Alcibiade se débauche et se pare, s’enivre et fait la fête, entraînant autour de lui une couche d’oisifs de son âge qui l’admirent. Ce qui ne l’empêche pas d’être courageux, entraîneur d’hommes à la guerre, négociateur retors et apte à s’adapter à tous les milieux. Le luxe n’est pas pour lui une nécessité de dandy, mais une façon d’être aimé. Il recherchera toute sa vie cet amour qui lui a manqué, père mort et mère effacée. Il couchera adolescent avec des hommes, ce qui ne l’empêchera nullement d’avoir le goût des femmes une fois adulte. Il se mariera avec le parti le plus riche d’Athènes, aura un fils qu’il prénommera comme lui Alcibiade, et engrossera même la reine de Sparte, au grand dam du roi parti en guerre qui le fera tuer, à 47 ans.

Sa relation avec Socrate est restée « platonique », dit-on. Le philosophe, laid et volontiers adepte du renoncement et de la sublimation, vénérait la beauté morale plus que la physique, ce qui ne l’empêchait pas d’admirer l’éphèbe. Alcibiade, vers quinze ans, a voulu le séduire en couchant nu contre lui, l’enlaçant sous leurs manteaux, dans le même lit. Mais « je me levai après avoir dormi aux côtés de Socrate, sans que rien de plus extraordinaire ce fut passé que si j’avais dormi près de mon père ou de mon frère aîné », dit-il au Banquet (219 b-e). « Il est le seul homme devant qui j’ai honte » (216 a-c), son père de substitution, en quelque sorte. Plutarque note qu’il était encore adolescent à l’expédition de Potidée. Il appartenait à la tente de Socrate. Durant la bataille, blessé, Alcibiade était tombé à terre et Socrate se plaça devant lui pour le protéger. C’est ce que rappelle Alcibiade dans ‘Le Banquet’ en rendant hommage à son vieux maître. A 19 ans, il y gagne le prix de la valeur au combat. Huit ans plus tard, il rendra la pareille à la défaite du Délion, protégeant physiquement la retraite de Socrate. Le vieux philosophe l’a sans doute rendu meilleur en rabaissant son orgueil et lui donnant exemple des vertus qu’il pouvait receler.

Poussé par sa popularité et la réputation de sa famille, Alcibiade entre en politique à 26 ans pour renforcer les moyens financiers d’Athènes. Ses ennemis l’ont accusé de s’être empli les poches, mais Alcibiade, s’il était flambeur, n’était pas avare ; il préférait sa réputation à la richesse. A 31 ans, il est élu stratège, il conclut avec Argos une alliance contre Sparte. Ce qui le conduit, à 36 ans, à encourager l’expédition de Sicile contre Syracuse, alliée de Sparte, en faveur des Léontins.

Ses ennemis, jaloux de sa beauté et de son succès, l’accusent alors de blasphème, d’avoir martelé les bornes d’Hermès et mimé en parodie les Mystères d’Éleusis. L’appel aux convenances religieuses est toujours le dernier recours des envieux emplis de ressentiment, sous toutes les latitudes et en toutes les époques. Le peuple, volage et entrepris par des démagogues, va rappeler Alcibiade et celui-ci jugeant que la lutte est biaisée, s’enfuit à Sparte. Il aide la cité à combattre ces Athéniens qui l’ont rejeté sur des accusations fantaisistes et saisi ses biens. Mais, lorsqu’Athènes se trouve en difficulté, Alcibiade se fait des alliés et gagne des batailles pour la cité. Il y fait son retour avec succès, adulé par ce peuple à la tête de linotte. Peuple tellement arrogant et sûr de lui que son déclin historique commence…

L’habileté d’Alcibiade, et son caractère résolument moderne, est son relativisme. Formé à la dialectique par Socrate, il sait que le discours peut faire dire tout et son contraire. Sa pensée, dès lors, est toute pratique. « La démocratie, nous savions, nous les gens sensés, ce qu’elle vaut », rapporte de lui Thucydide. Mais être aimé de tous est l’ambition d’Alcibiade, ce pourquoi il préfère la gloire de sa cité à ses intérêts matériels. Il n’a jamais tenté un coup d’état et ce fut même lorsqu’il était en exil que les Athéniens ont choisi les oligarques. Mais il se méfie de l’exemplarité des « lois » car celles-ci, disait-il à son père adoptif Périclès, sont la règle définie par le pouvoir – pas toujours par la conviction du plus grand nombre. C’est donc la loi de la nature qui s’impose, pas celle de la raison.

Voilà l’ambigüité de la démocratie athénienne, pas encore moderne : elle confond les deux. Platon le dit admirablement dans le Gorgias (cité p.156) : « Nous formons les meilleurs et les plus forts d’entre nous, que nous prenons en bas âge, comme des lionceaux, pour les asservir par des enchantements et des prestiges, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité et que c’est en cela que consiste le beau et le juste. Mais qu’il paraisse un homme d’une nature assez forte pour secouer et briser ces entraves et s’en échapper, je suis sûr que, foulant aux pieds nos écrits, nos prestiges, nos incantations et toutes les lois contraires à la nature, il se révoltera, et que nous verrons apparaître notre maître dans cet homme… »

Claude Dupont, La véritable histoire d’Alcibiade, 2009, Les Belles Lettres poche, 176 pages, €12.35

Voir aussi Jacqueline de Romilly, Alcibiade, 2008, Texto Tallandier, 275 pages, €7.60

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Montaigne, les Essais

Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, est né en 1533 en Périgord et est mort à 59 ans à Bordeaux en 1592. Je ne sais si un paysage est un état d’âme. Il se trouve que le Bordelais- Périgord est le reflet physique de l’âme de cet écrivain philosophe politicien que j’aime. Variété, rudesse et tempérance, Flaubert lui aussi goûtait cette façon d’aller à la plume.

Une vie bien remplie

Élevé au latin seul jusqu’à l’âge de six ans, Michel apprit le français avant six ans. Cette éducation toute en douceur et souplesse d’esprit lui rendit son père fort chéri et en fit un entregent fort habile durant les guerres de religion. Il aimait à lire les Anciens en langue d’origine et à les méditer en français de son temps. Il eut un ami, La Boétie, une épouse, Françoise, et six enfants dont seule une fille survécut. Il a été gentilhomme de la chambre de Charles VIII et Henri IV, a accueilli ce dernier chez lui et fut élu maire de Bordeaux. Sur le tard, Mademoiselle de Gournay fut comme sa fille, qui édita après sa mort son œuvre définitive.

Il se retire de la vie publique (provisoirement) à 38 ans pour étudier librement et avec sérénité les grandes œuvres du temps jadis dans sa ‘librairie’ du château. C’est là qu’il commence à rédiger des textes qu’il complètera et corrigera durant 22 ans, jusqu’à sa mort. Plutarque et ses hommes illustres, Sénèque et les sceptiques, César le politique et Bodin le juriste, les historiens Hérodote, Tite-Live et Tacite, les philosophes théologiens Aristote et Saint-Augustin. Il publie le premier et le second Livre des Essais en 1580, l’édition posthume dite ‘définitive’ en trois Livres date de 1595.

Croyant sans fanatisme ni défiance, curieux des coutumes étrangères et des gens, aimant la vie et le confort mais stoïque envers les maux qui lui viennent (la mort de son père, de son ami, de ses enfants, les guerres fratricides, le dogmatisme religieux, la pierre, la goutte et la gravelle), il multiplie les facettes d’une sagesse pleine de nuances. Il n’est détestable qu’aux yeux des intransigeants pour qui chacun ne peut avoir qu’une foi, une loi, un roi (on dira plus tard, mais c’est bien le même fanatisme : « Ein Völk, Ein Reich, Ein Führer ! »).

S’essayer à penser par soi-même

« C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles » (II 10), écrit Montaigne dans ces trois livres de 107 chapitres rassemblés sous le titre des « Essais ». Humble sur ses facultés, il pèse son savoir, son expérience et ses mots, d’où le titre de son recueil de pensées, qui vient du latin exagium ‘la pesée’. Il veut penser par lui-même et ne pas recopier les « bibles » que sont les Testaments, Évangiles et autres classiques Anciens. Tout n’est pas né tout armé des temps antiques, qu’il suffit de radoter pour faire le cuistre. « Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées… » (Au lecteur). Il reste tant de compilateurs, de nos jours encore, qui se contentent de cela pour briller ! « Ce sont mes gestes que j’écris, c’est moi, c’est mon essence. Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner » (II 6). C’est avec Montaigne qu’est né l’humanisme, cette quête d’épanouissement de l’homme ici-bas, dans la quête incertaine d’une vérité qui ne vient pas toute révélée mais se construit pas à pas.

Le snobisme d’époque s’appelait érudition ; Montaigne n’y souscrit pas. Les anciens Grecs ont été introduits en Italie par les savants ayant fui Byzance conquise par les Turcs en 1453, puis redécouverts à la Renaissance contre l’Église qui ne jurait que par Aristote et saint Thomas. S’il se nourrit des classiques, ce n’est pas pour les répéter mais pour y prendre exemple. « Que sais-je ? » se demande-t-il – et c’est pour penser par lui-même. Il anticipe Descartes. « Quand j’écris, je me passe bien de la compagnie et de la souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme » (III 5). Autour de lui font rage les guerres de religion, protestants qui veulent aller aux sources et lire le texte par eux-mêmes et catholiques arc boutés sur le dogme, la hiérarchie et la révérence politique à Rome. Elles donnent l’image même de la relativité des choses. Ne s’étripe-t-on pas pour le même Dieu ? Être maître de soi ne vaut-il pas mieux que singer un rite plutôt qu’un autre ?

Écrire est une auto-connaissance, ancêtre égotiste de la psychanalyse qui – ayant ses grands prêtres – a repris l’idée catholique de la confession pour mieux « surveiller et punir ». « Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait… » (II 18). La dialectique de la main et de l’outil, chère aux préhistoriens pour rendre compte de l’évolution humaine, explique aussi Montaigne. S’analyser soi, la plume à la main, vous précise et vous change. Le texte est prétexte, ce miroir réflexion. L’être tout d’impulsions et de passions apprend à s’assagir en prenant le temps de poser et de soupeser en esprit les causes et les conséquences. « J’écoute à mes rêveries parce que j’ai à les enrôler », dit joliment Montaigne (II 18) dans cette langue vive et fraîche du 16ème siècle. Nous dirions plus lourdement aujourd’hui ‘je prête attention à mes idées volages parce que je dois les consigner sur un registre’. « Nous pelotions nos déclinaisons », dit-il encore de la poésie latine, érotique si l’on creuse.

Pourquoi donc publier ? Ne suffit-il pas du journal « intime » ? Mais « ce qui me sert peut aussi par accident servir à un autre, » croit Montaigne (II 6). Mes réflexions personnelles, ces « essais » de pensée, ont pour « dessein de publique instruction » (II 18). Elles visent moins à se faire valoir soi qu’à donner l’exemple du penser par soi-même. C’est bien utile en un siècle où les dogmes religieux servent d’arguments massues ! A-t-on changé ? A lire certaines « polémiques » à la française, ou certains « commentaires » sur les blogs ou les journaux dits « citoyens » du net, on peut en douter.

Parler franc en langue de chasse

« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche. Un parler succulent et nerveux, court et serré, plutôt difficile qu’ennuyeux ; éloigné d’affectation et d’artifice, déréglé, décousu et hardi ; chaque lopin y fasse son corps [que chaque morceau y soit indépendant] ; non pédantesque, non fratresque [style sermon des moines], non plaideresque [style plaidoirie d’avocat], mais plutôt soldatesque… » (I 26) – nos précisions de langue moderne sont entre crochets [ ]. N’est-il pas imagé et direct, ce style « soldatesque » ?

Le soldat va de l’avant sans se préoccuper de la forme ; seul existe son but et les moyens les plus courts et les plus efficaces sont pour lui les meilleurs. Ainsi de l’écrivain. Montaigne trouve le style de « César et plus admirable et moins aisé à imiter. » (II 17) – mais tel est bien son idéal. « C’est la gaillardise de l’imagination qui élève et enfle les paroles… » (III 5). Gaillard est un mot gaulois qui signifie vigoureux et libre. Il a pris le sens de passion sexuée où l’on enlève le pucelage comme on enlève une forteresse, par assaut direct. La référence militaire sert une fois de plus à lier instincts, passions et raison vers le même but : la volonté de dire. Tout comme chez Descartes et Flaubert. Montaigne ne sépare pas l’étude de l’exercice : « Pour moi donc j’aime la vie et la cultive telle… » (III 13).

Les « Essais » de Montaigne sont un journal de méditation comme on remplit un tableau de chasse. « A même que mes rêveries se présentent, je les entasse : tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire, ainsi détraqué qu’il est. » (II 10) « Détraqué » est terme de cheval, on le dit ainsi lorsque son allure perd le pas régulier. « J’aime l’allure poétique à sauts et gambades et vais au change [changement] indiscrètement et tumultuairement. » (III 9) « Aller au change » est un terme de fauconnerie, que Montaigne reprend, poursuivant ses métaphores soldatesques et chasseresses. Il écrit au débotté, plein d’ardeur et passion, mais se relit posément et se corrige soigneusement. Il vise le trait direct, mais aussi la précision.

Lisez donc Montaigne pour la santé !

En édition modernisée car il est inutile (sauf aux spécialistes et aux cuistres) de se fader le français vieux, propice aux contresens. Et puis allez, commentateurs, après Montaigne à vos claviers, penser par vous-même ! Mais je dis bien « penser ».

Méditez donc cette dernière parole de Montaigne : « Comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s’abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs » (III 8). Flaubert disait de la lecture qu’elle devait être comme la diététique : manger non par boulimie mais des mets choisis pour se fortifier et se garder sain.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, 21.85€.  

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Islam et démocratie sont-ils compatibles ?

Tunisie, Égypte aujourd’hui. Demain Yémen, Jordanie, Libye, Algérie ? Les intellos se taisent, honteux d’avoir été coloniaux ou compromis en vacances avec les chefs de clans – ou bien colloquent devant les médias, faisant « la révolution » par procuration, bien au chaud dans leur fauteuil, avec la bonne conscience d’être nanti, blanc, occidental, sans problèmes de fins de mois ni de fin de vie. Nous voudrions réfléchir plus loin : islam et démocratie sont-ils compatibles ? Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : 1/ ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam, 2/ que l’on examine ensuite si les deux sont compatibles.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il « universel » ? est-il « idéal » ? est-il « avancé » ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait voix au chapitre. Etait-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une « capacité juridique » restreinte (« ester en justice », témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

2/ Islam :

Évoquons maintenant l’islam. Pas plus que le christianisme il n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même. De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète. Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché ». C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du jihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam ». Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants.

En revanche, les croyants vont être attentifs à ce que le régime soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au siècle 19ème – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement ou le mariage. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’Etat et chef de l’Eglise – mais qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans modérés, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas de toutes les croyances qui se veulent totales. C’est probablement incompatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres. C’était déjà l’idée de Cluny que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Eglise, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois, jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine ou de Cuba une partitocratie où les commissaires politiques sont seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ». Tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer.

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste ou à l’UMP. Les socialistes qui ont accepté une mission sous Nicolas Sarkozy sont mal vus au PS. Mais ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat…

Ce qui compte, c’est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Seule l’organisation de l’Etat peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision.

En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans télé, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien… Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soient rigides et méfiantes n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier.

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion, la Reconquista espagnole, le reflux des croisades, les défaites de Lépante (1571) jusqu’aux murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance.

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néo-conservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans. Cette vue de combat sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États. C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement qui a induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États, considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat antimécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néo-Conservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme. C’est malheureusement l’erreur d’Israël que de croire que la démocratie en terre d’islam leur serait défavorable…

3/ Compatibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Eglise et de l’Etat fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’Etat, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines de l’Islam, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque qui révolutionne aujourd’hui, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan, dont l’Etat s’est pourtant fondé sur l’islam. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006, selon le Pew Research Center (Le Monde du 29 août 2006 et Pew Research) ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc. Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans portent une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des Etats qu’ils dirigent. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit laïc avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparé de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières ou les pouvoirs militaires de nombreux états musulmans ont une réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans.gauchisme-et-jihad-paralleles-oroy.1200044674.jpg

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. Tout comme le catholicisme ou le monde orthodoxe. En revanche, Ben Laden a beaucoup de points communs avec « nos » gauchistes, trotskystes et autres Badiou (voir encadré). C’est probablement là qu’il faut chercher la faille…

Pour en savoir plus :

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Thorgal 5 Au-delà des ombres

Après avoir été délivré de sa brute avinée de beau-père par une rousse flamboyante dans le tome 1 (La magicienne trahie), Thorgal finit par se marier avec Aaricia, non sans l’avoir délivrée d’un enlèvement par deux aigles. Il apprend dans ce tome 2 (L’île des mers gelées) qu’il est fils des étoiles, dernier enfant sauvé d’une expédition extraterrestre partie jadis probablement d’Atlantide sur une autre planète lors du grand cataclysme, avant de tenter de revenir. N’étant point viking, il part vers le sud avec sa femme. Mais son errance, presque génétique, l’empêche de trouver la paix. Il ne peut s’empêcher de suivre un nabot qui le convie à une fête… qui est une épreuve pour lui piquer sa femme et en faire la reine du pays d’Aran. Thorgal doit déployer ses talents de vigueur et de ruse, gagner même la clé de l’entremonde,  pour la sauver des griffes de ces vieillards de mille ans, qui exploitent la population alentour (Les trois vieillards du pays d’Aran). Tel Ulysse, il croit se reposer dans un village du sud où les foins rentrent, quand l’Aventure se représente à lui sous les traits d’une très jeune fille, 15 ans, qui veut s’enfuir avec lui (La galère noire).

N’écoutant que son cul et le chant des hormones, la jeune Shaniah va semer le désordre tout comme Hélène à Troie. Thorgal ne veut pas d’elle, gamine ; il aime Aaricia qui attend son premier fils. Shaniah, exclusive et jalouse, croyant au Grrrrand Hââmmoûûrrr fusionnel éternel, va tout détruire. Aaricia disparaît.

C’est ainsi que nous retrouvons un Thorgal brisé, dans le tome 5 (Au-delà des ombres). Indifférent à tout, Thorgal se laisse aller, ballotté par les événements, insulté à merci. Shaniah, qui a mûri, s’occupe de lui. Elle ne peut espérer qu’il l’aime mais fait comme si, n’ayant plus que lui, vouée à son culte. C’est dans une taverne louche qu’un envoyé va retrouver Thorgal et le sauver. Aaricia est vivante, lui apprend-t-il, mais se laisse dépérir. Elle est condamnée, sauf si Thorgal la retrouve. L’épreuve consiste à retourner dans l’entremonde pour plaider sa cause auprès de la Mort en personne.

Chiche ! Thorgal revit, il a un but. Il reprend son errance pour retrouver sa Pénélope à lui. Shaniah le suit comme une petite chienne, à peine vêtue. Mais Thorgal n’a aucun désir pour cette chair fraîche qui s’offre, plantureuse. Il lui en veut d’avoir précipité son peuple et tout le village dans le désastre par égoïsme de bas-ventre.

Comme c’est une ado et qu’elle tente de se racheter depuis une année entière, il lui pardonne un peu mais ne lui laisse que les miettes de l’amour qu’il porte en lui. Tout est pour Aaricia, même l’illusion. Shaniah expie, indifférente aux tentations de l’entremonde.

Ce tome 5 est des plus beaux, le tragique à portée des adolescents. Ces émotions exclusives, ils les ressentent ; ces tentations de la chair, ils les ont en eux ; cette grandeur d’âme, ils la veulent comme modèle.

Comme dans tous les Thorgal, le scénario dérape dans le fantastique des légendes germaniques, d’Asgard le monde des dieux à la terre, monde des hommes. Les deux ne sont pas étanches, séparés par l’entremonde où il faut être appelé par faveur spéciale.

Thorgal est un passeur : venu des étoiles, il n’est pas de ce monde ; mais issu des hommes, il y reste attaché. Son Énak provisoire s’appelle Shaniah, juvénile et qui trébuche comme le compagnon d’Alix, appelant à être sauvée et aimée. Mais le destin veille. Celui de Thorgal n’est pas de s’encombrer d’une gamine goule, mais de faire couple pour avoir la paix.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 5, Au-delà des ombres, 1983, éditions du Lombard, 48 pages

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

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Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

 

Voici une belle histoire qui se lit sans difficultés et captive suffisamment pour ne jamais ennuyer. Elle a tous les ingrédients de la culture mondialisée qui plaît à tout le monde. C’est le récit imaginé d’une rédemption (phénomène très fort dans la culture américaine comme dans l’ensemble de la chrétienté) après un grave péché d’enfant. Cela dans un pays dont on parle aux actualités (l’Afghanistan) et où le Bien (libertés, féminisme, compassion) se distingue sans lunettes du Mal (contraintes, machisme, cruauté). Ajoutez des personnages bien typés et touchants, quelques scènes de menaces, de massacres ou de pédophilie, et vous aurez le piment nécessaire. Secouez bien, racontez en style direct sans trop de descriptions ou d’états d’âme, et vous aurez un « film écrit » – une histoire sentimentale qui se lit très bien.

Malgré notre ironie, ne boudons pas notre plaisir. Les conteurs sont rares et les bons sentiments qui triomphent rassurent, c’est utile. Le livre est, comme souvent, meilleur que le film qui en a été tiré. Mais la lecture demande un moment de silence, un effort d’attention et un goût pour s’isoler qui deviennent de plus en plus rares dans la société branchée en permanence et excitée par chaque nouveauté qui passe. Ceux qui ne lisent pas pourront voir le film. Ceux qui connaissent un peu les paysages et les gens d’Afghanistan et du Pakistan préféreront le livre, où leur mémoire et imagination prendront leur ampleur.

Deux enfants vivent sous le même toit afghan dans les années 1970, avant le coup d’état communiste, avant l’invasion soviétique suivie de talibanisation. Ils ont un an d’écart mais l’aîné est le fils du patron, un riche commerçant kabouli, le second est le fils de son domestique. Les deux petits s’aiment comme des frères, jouent toujours ensembles et se lisent des histoires ; ils se protègent l’un l’autre. Jusqu’à ce que la jalousie pousse l’aîné à délaisser le cadet, allant jusqu’à ne pas intervenir alors qu’il se fait tabasser et violer par des gamins un peu plus grands. Le regret d’être lâche tourne l’amour déçu en accusation de vol et l’entente explose. Là intervient l’histoire avec l’arrivée des talibans.

Ceux-ci sont rigoristes, machistes et violents. Ils ne supportent pas que quiconque pense autrement qu’eux et ne baisse pas les yeux à leur approche. Ils bastonnent les femmes insuffisamment voilées ou qui élèvent la voix ; ils tapent sur les supporters des matchs de foot qui manifestent trop vivement leur enthousiasme ; ils interdisent les cerfs-volants, pourtant l’orgueil des pères et le bonheur des garçons. Comme dans tous les régimes totalitaires, les psychopathes et la racaille deviennent hommes de main des chefs : ils peuvent se faire craindre et violer quiconque leur plaît à loisir – et ne s’en privent pas. Une grosse ficelle romanesques est que le mollah chef de la milice de Kaboul soit justement le tortionnaire des petits jadis. Il est énorme qu’il soit à moitié allemand et aime les biographies d’Hitler : le romancier avait-il besoin de forcer ainsi le trait ?

Je ne vous raconterai pas la fin, ni le meilleur. Disons que le jeune Amir, après avoir laissé violer puis accuser de vol son compagnon d’enfance, découvre un secret de famille et qu’il fera tout pour sauver le fils de cet ami perdu, abandonné dans l’Afghanistan en guerre. Cela malgré sa lâcheté, les convenances sociales racistes afghanes et les redoutables lois d’immigration américaines qui s’appliquent même aux enfants orphelins ! C’est beau, haletant, on pleure à certains moments, on glorifie l’Amérique, ses mœurs et ses libertés – en bref, happy end ! Un bon livre pour Noël, alors que les petits jouent alentour.

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul (The Kite Runner), 2003, 10/18 2006, 406 pages, 8.17€

Film de Marc Forster, Les cerfs-volants de Kaboul, DVD 2008 en français, 8.99€

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Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes

L’Islande contemporaine n’aura plus de secrets pour vous après avoir lu Arni (les Islandais s’appellent toujours par leur prénom, les noms de famille n’existent pas ; Thorarinsson indique seulement qu’il est fils de son père). Le héros d’Arni est journaliste – comme lui – et travaille dans le bled. Localement, cela veut dire loin de la capitale Reykjavik, où réside plus de la moitié de l’Islande.

Dans ces terres du nord au bord de l’océan glacial arctique, il n’y a pas grand chose à faire. Tout le monde se connaît depuis l’enfance, tout le pays est vaguement cousin depuis le IXème siècle et le travail dans la décennie 1997-2007 consiste à s’enrichir. C’est toujours mieux que le poisson qu’il fallait arracher à l’océan glacial plusieurs mois par an dès l’âge de seize ans.

Dès qu’il y a une fête officielle quelque part, la foule afflue. Chacun sait comment cela va se dérouler : saoulerie, drogue, abus sexuels, bagarres… Il y aura des viols, des gens abimés, des ados défoncés qui baisent dans les jardins dès la puberté, des pavés dans les fenêtres des bons bourgeois – en bref, rien que du courant. La petite ville d’Akureyri au nord-est de l’île organise sa ‘tout-en-une’, sa fête annuelle ouverte à tous de 7 à 77 ans. Ses cinq policiers en tout et pour tout n’auront qu’à contrôler les statistiques de toutes les lois et jeunesses des deux sexes violées ici ou là.

Sauf qu’il y a meurtre. Une jeune fille est retrouvée nue dans la baignoire désaffectée d’une maison hantée, vide depuis longtemps. Le commissaire Olafur et le journaliste Einar enquêtent. Ils sont secondés par Agust, neveu du commissaire et lycéen venu faire un stage rémunéré au journal pendant les vacances, et Gunnsa, la fille d’Einar accompagnée de son petit copain noir Raggi, seize ans chacun. Tout ce petit monde s’amuse, ce qui veut dire picoler et baiser, voire tâter de la drogue, mais…

Justement, une équipe de la télévision américaine doit tourner une série love dans la ville et vient de louer la maison hantée. L’Islande est réputée pour ses mœurs libres et pour con goût de la romance télévisée. Ce qui fait bien les affaires des puritains américains et « spoliateurs capitalistes », comme le dit Agust. Il fréquente assidûment les sites qui évoquent Karl Marx et voit dans la frénésie de sexe et de fric le début de la chute en civilisation. Il n’a pas vraiment tort… et ce roman prémonitoire sur les déboires qui allaient bientôt s’abattre sur l’Islande en témoigne.

Comme à chaque fois (lire ‘Le temps de la sorcière’), Arni Thorarinsson nous livre une peinture sociologique humoristique de son île, avec un goût pour l’humain attachant. L’intrigue policière est le sel qui permet de mettre en valeur les mœurs et les personnalités. Si vous connaissez déjà l’Islande, vous verrez que c’est criant de vérité et vous découvrirez l’envers du décor ; si vous ne la connaissez pas, cela vous donnera envie d’y aller. Il n’y a pas que des péquenauds dans le nord.

En témoigne ce réalisme ironique de l’histoire locale :

« L’homme demanda à Dieu : pourquoi as-tu créé la femme aussi belle ?

Dieu lui répondit : afin que tu puisses l’aimer.

Mais, mon Dieu, pourquoi l’as-tu créée si bête ?

Afin qu’elle puisse t’aimer, répondit Dieu.

Margrét promène son regard sur nous avec un air de contredisez-moi si vous l’osez.

– C’est une histoire vraie, ajoute-t-elle. » (p.281)

Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes, 2007, Points policier, Seuil 2009, 443 pages, €7.41

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Le Clézio, Onitsha

Entre un prologue et un épilogue, c’est le roman d’une initiation. Fintan, au curieux prénom irlandais, est un garçon pâle de 12 ans qui s’embarque avec sa mère, en 1948, pour rejoindre un père qu’il n’a jamais connu, au bord du fleuve Niger. Jean-Marie Gustave romance ici ses propres traces, faisant écrire dans un cahier d’écolier son Voyage, sauf qu’il se donne quatre ans de plus. La raison en est qu’il fait coïncider l’initiation à l’Afrique avec la puberté du garçon.

Ce n’est pas par hasard : l’Afrique est violente aux Occidentaux habitués aux vallées étroites et aux terres civilisées depuis des siècles. Onitsha est une petite ville au bord du fleuve, un comptoir colonial qui végète dans une fin d’empire anglais. C’est aussi le lieu où grondent des orages homériques, où la pluie est comme un rideau d’eau qui suffoque et fouette, où le soleil implacable fait bouillir l’eau sur les toits de tôle inadaptés. Peut-on rester « civilisé » dans cette Afrique héneaurme ?

Qu’est-ce d’ailleurs que « la civilisation » quand elle tord les comportements blancs au point de rendre méfiant, orgueilleux et inhibé ? Est-ce la contrainte des habits et des mœurs, l’anglais sans accent et le savoir lire, l’ignorance du passé lointain des Africains ? Est-ce l’exploitation de la nature, le mépris pour le climat et pour les bêtes ? Les Noirs donnent une impression de liberté, telle l’adolescente, sculpturale comme une déesse : « Oya était sans contraintes, elle voyait le monde tel qu’il était, avec le regard lisse des oiseaux, ou des très jeunes enfants. » p.152 Fintan, le gamin, est au carrefour de la puberté. Il quitte vite la voie parentale, la bienséance de salon du District Officer et ses chaussures de cuir pour courir pieds nus avec les jeunes Noirs, torse écorché, la chemise ouverte et le short déchiré par les épines. Il n’est définitivement pas conforme, pas « politiquement correct ». On le lui fait sentir, ainsi qu’à sa mère et à son père, rêveurs partagés, donc inadaptés au monde réaliste et technique de la civilisation occidentale.

Pour Maou, petit nom de fils pour Maria-Luisa (son mari l’appelle Marilou), l’Afrique est la fin des préjugés de classe, l’amour auprès d’un mari sans le sou. Pour Geoffroy le père, exilé de par la seconde guerre mondiale et rêveur d’une transhumance ultime de la reine Méroë depuis Égypte antique vers le fleuve Niger, l’Afrique est l’ailleurs. Pour Fintan le gamin, c’est une découverte et une initiation. Il ne juge pas, il prend. Il vit le présent, dévore des yeux, de la peau, de tous les sens. Pieds nus en permanence, torse nu le soir, en seul caleçon sous la pluie drue, il est à corps perdu en Afrique. La danse, le tambour, la peau, le sexe envoûtent. Il regarde les filles se laver nues au bord du fleuve, il constate son copain circoncis bander à son côté, il observe sans rien dire deux presque dieux, Oya et Okawha, faire l’amour dans la cale rouillée d’une épave au milieu du fleuve, il assiste à la naissance du bébé à même le sol. Il goûte les fruits, il se baigne, il court dans la chaleur. Il est tout entier à ce qui survient. « Visage brûlé, cheveux emmêlés », coiffure au bol qui fait casque, « l’air d’un Indien d’Amérique » p.153, le gamin devient un vrai sauvage. Il n’est plus renfermé et fragile, comme la guerre et la civilisation l’avait fait ; « son visage et son corps s’étaient endurcis (…) le passage à l’âge adulte avait commencé. »

Mais, éternel nomade, l’auteur sait bien que partout hors du chez lui historique, son peuple blanc est un intrus. C’est l’impossible métissage. Nul ne fait que passer (comme son père ou lui) ou sombrer (comme Sabine Rodes, vieil Anglais africanisé, symbolisé par une épave de bateau, balayée par le flot de la vie). Renvoyé, malade, son père doit rentrer en Europe ; Fintan est exilé en pension en Angleterre (comme l’auteur) pour y apprendre « sa » civilisation. « Au collège, les garçons étaient à la fois plus puérils, et ils savaient beaucoup, ils étaient pleins de ruses et de méfiance, ils semblaient plus vieux que leur âge » p.234.

Tout pour l’esprit, rien pour le corps, telle est la différence. La civilisation occidentale est abstraite, elle exploite la nature ; la culture africaine, sensuelle et affective, s’y confond. Cet écart justifie « l’enfermement des maisons coloniales, de leurs palissades, où les Blancs se cachaient pour ne pas entendre le monde » p.187 D’où l’impossibilité de l’empire, le rejet de toute greffe, le grand naufrage colonial des années 60.

« On appartient à la terre sur laquelle on a été conçu » p.242 Peut-être sa petite sœur inventée, Marima, aura-t-elle quelque chose de ce Biafra où elle fut en germe ? Pas Fintan qui ne peut, vingt ans plus tard, que se sentir coupable d’être parti, en lisant dans les journaux le drame du Biafra sur fond de pétrole. Le remord du civilisé, c’est l’humanitaire ; il a été inventé là, en 1971, dans les ruines d’Onitsha. Cet épilogue, décalé par rapport au reste, paraît comme un rajout bien-pensant au livre. Est-il vraiment utile ? Il fait retomber l’envoûtement dans la géopolitique et les bons sentiments – c’est dommage. Mais l’auteur, exilé d’origine, balance sans cesse entre ses découvertes magiques et son besoin éperdu d’appartenir à un courant qui l’aime, à se mettre dans la doxa « correcte ». N’est pas Rimbaud qui veut…

Brassant le spleen d’une époque de transition, d’une enfance déracinée et chaotique, rencontrant le politiquement correct de notre époque, Jean-Marie Gustave Le Clézio donne, 17 ans avant son Nobel, un roman plein de chair où la vie se mord à pleines dents. Ce qu’il faut sans doute à notre époque fatiguée, repentante et rêvant de se placer hors du monde…

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Brisbane, son port, ses monts et son train à vapeur

Article repris par Medium4You.

Nous quittons Roma, où nous avons passé la nuit sous une petite pluie. Les nombreux shady trees (arbres-bouteilles) procurent à tous ceux qui rêvent de tranquillité une ombre généreuse. Ils ne sont pas originaires du Queensland mais y ont été plantés. La région est riche en exploitations. La terre noire est excellente pour la culture du coton, pour de grasses prairies, il y a aussi du gaz, du pétrole, du charbon. Le coton nécessite beaucoup d’eau pour sa culture, cela provoque une controverse avec les écologistes. Le terrain est instable, la route est neuve et déjà accidentée. Des eucalyptus à tronc noir (arbre de fer) bordent la route.

A Chinchilla on découvre des arbres fossilisés. A Dalby, 4 usines vont produire de l’électricité à partir du charbon. On y voit d’énormes silos à grains (sorgho et blé), des usines de matériel agricole, des champs à perte de vue, les fermes élèvent du bétail en stabulation, ce  bétail est dirigé vers l’abattoir, un même poids pour tous, toutes les piqûres en règle… bon appétit. Les usines qui fabriquent de l’électricité à partir du gaz sont commandées depuis la Nouvelle-Zélande. Tomwoomba, des vignes, c’est nouveau ici ! Le volcan éteint est responsable de la bonne terre noire, très riche. Nous croisons encore des acacias, gris, avec des boutons en fleurs.

Arrivée à Brisbane, mégapole, et direction l’hôtel près du Garden Center. Les Polynésiens doivent impérativement remplir de produits divers leurs grandes valises, même des rouleaux de papier cul ! Tout est moins cher que dans les îles. Comme l’an passé, nous irons visiter le port de Brisbane accompagné par le même guide que l’an passé, sympathique, qui a mis à son actif de nouveaux mots français. Il est fort heureux de nous offrir ses nouvelles connaissances linguistiques. Le port a avalé de nouvelles portions de lagune en vue de son agrandissement.

Promenade hors de la ville : nous roulons vers le Nord. On voit des plantations de sapins. Hier au port, nous avons vu les troncs équarris, tronçonnés et réduits en copeaux qui seront transportés au Japon pour une utilisation entièrement nippone, pas de réexportation vers l’Australie. L’exploitation s’effectue sur des pins de plus de 20 ans, par un seul homme et une seule machine qui « pince » l’arbre, le scie à sa base, coupe les branches, gratte le tronc et scie enfin le tronc en tronçons de 1 m, 1,50 m de long qui seront ensuite dirigés vers le port pour leur transformation en copeaux. Un arrêt photos au Mary Cairn cross Park d’où l’on a une vue splendide sur les Glass House Mountains (Tibrogargan, Beerburrum, Tibberoowuccum, Coonowrin, Tunbubdla Twins, Miketeebumulgral, Beerwah). Nous mettons dans la boîte à images ce magnifique panorama.

Un autre arrêt à Montville, station « chic », avec ses magasins qui offrent un choix d’articles de qualité en bois, en cuir, et autres. Rob nous presse, nous avalons en quatrième vitesse un sandwich, il nous a réservé une surprise et nous avons un rendez-vous à 13 heures 30 précises. Ouah ! Nous allons circuler à bord du « The Valley Rattler »  durant 2 heures au milieu des prairies, des vaches, des ruisseaux !  C’est un train à vapeur, sauvé par une équipe de passionnés. Un ou deux arrêts pour déguster les vins du pays de la Mary Valley, une tombola … « un p’tit train s’en va dans la campagne, un p’tit train s’en va en cahotant … ». Merci Rob pour cette délicate intention. Quelques photos de Brisbane depuis Coot Tha et retour à l’hôtel pour permettre de visiter encore et toujours le centre commercial.

Le lendemain, nous partons à l’assaut des vagues du Pacifique avec notre planche de surf à Golden Coast ! Bon, nous irons jusqu’à la plage qui s’étend sur des kilomètres et des kilomètres, nous contentant de voir évoluer quelques surfeurs. D’autres Polynésiens écument les magasins à la recherche des derniers cadeaux à ramener au fenua. Un excellent déjeuner-buffet au restaurant du Casino de Golden Coast, retour à l’hôtel où David exige que tous pèsent leurs bagages pour éviter les mauvaises surprises, demain, à l’embarquement en avion !

Pour clore le récit de ce voyage, permettez-moi d’ajouter quelques lignes sur L’Australie :

C’est à la fois le plus ancien des continents, le plus isolé, le plus massif, le plus plat et le plus sec. Son âge ? 3 milliards d’années. Il y a 150 millions d’années, Gondwana, le super continent (Australie + Afrique + Amérique du Sud, + Inde + Antarctique) se disloquait progressivement… Les côtes d’Australie ? 37 000 km ; l’altitude moyenne ? 300 m contre 700 dans le reste du monde. Le point culminant atteint 2228 m au Mont Kosciusko. C’est le continent le plus sec au monde : 470 mm/an contre 720 dans le reste du monde. Les paysages ? De larges bandes concentriques : déserts rouges de latérite, dunes sahariennes, savanes herbeuses argentées parsemées d’acacias, domaines des stations géantes. Lorsque l’on sort des villes, c’est le bush (brousse ou campagne) ou l’Outback (région moins urbanisée, de petites villes, éloignées de plus de 100 km les unes des autres) Un exemple, il faut deux jours de conduite entre Darwin et Alice Springs ! Végétation ? 500 variétés d’eucalyptus dont le gum-tree ; 700 variétés d’acacias dont le mulga ou le wattle. Les productions de l’Australie : laine, bovins, blé, orge, maïs, avoine, riz, canne à sucre, coton, tabac, fruits, légumes, vin. L’Australie possède beaucoup de mines : fer, charbon, bauxite, plomb, zinc, cuivre, nickel, manganèse, métaux rares comme l’or.

Un conseil : faites comme moi, aller visiter ce continent.

Hiata de Tahiti

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Éolien, le psychodrame à la française

Article repris par Medium4You.

Le Président de la République vint de lancer le programme d’éolien offshore ; France Inter vient de diffuser son magazine de la rédaction sur les éoliennes et les réactions qu’elles suscitent dans ‘Interception’ du 30 janvier, « Et pourtant elles tournent… ». Comme pour beaucoup de projets collectifs, l’éolien rejoue l’éternel psychodrame à la française : d’accord pour l’intérêt général mais pas de ça chez moi, on me consulte mais je n’écoute pas, de toutes façons c’est la faute du gouvernement. Il y a une « bêtise » à la française qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Dans ce reportage fort bien fait, les journalistes ont équilibré les citoyens passifs avec les militants actifs, les élus locaux et les industriels, les travailleurs touchés et les entreprises qui créent des emplois. Manquaient seulement les zécolos mais, ceux là, tout le monde a compris qu’aujourd’hui c’est le Mal et que le Bien est toujours ailleurs, jamais ici et maintenant, même un tout petit peu.

Quels sont donc les inconvénients de l’éolien ? Un paisible citoyen de la Drôme : ça fait un bruit constant, des ombres dans le soleil couchant, des flashes pour avions dans la nuit. Le maire de Grignan : voyez les crêtes (à plusieurs kilomètres), il y a ces machins comme des pics qui détruisent la poésie du paysage, les touristes vont fuir, ceux qui voulaient acheter aller voir ailleurs. Un pêcheur du Tréport : on va nous obliger à déserter des zones de bonne pêche, de quoi dépenser du gasoil en plus, déjà qu’il n’arrête pas d’augmenter.

Une critique plus rationnelle est de dire que l’éolien (comme le solaire) ne produit pas en continu – mais s’il y a du vent (ou du soleil). Qu’on doit donc entretenir tout un parc de centrales d’appoint, en général thermiques – ce qui annule tout le bénéfice écolo. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas le rationnel qui compte dans la critique des éoliennes !

Les objections tournent surtout autour du « c’était mieux avant » et de « ça change mes habitudes » : autrement dit du vent. Le bruit (enregistré à 420 m puis à 50 m) est un vrombissement ténu, comme le vent dans les voiles. Beaucoup moins fort que le TGV « qui passe à 12 km » (mais pas en continu) ou que la départementale « à 500 m » (où il passe pas mal de circulation). Une sorte de manie obsessionnelle fait se focaliser exclusivement sur le bruit éolien, faute d’être occupé à autre chose : les gens qui sont si critiques travaillent-ils dans la journée ? Quant aux ombres qui battent dans le soleil couchant, il s’agit d’un cas TRÈS particulier auquel l’intérêt général ne devrait pas s’arrêter. Et la poésie du paysage, hein, pourquoi ne pas mettre à bas les réverbères et les lignes à haute tension, éradiquer les routes et le TGV tant qu’on y est ? Grignan et son château n’est plus depuis deux siècles et demi le paysage de la Sévigné, alors une dizaine d’éoliennes sur l’horizon, est-ce si grave pour l’équilibre de la vue ?

Probablement pas, mais c’est une occasion de « résister ». La résistance est un mot revenu à la mode grâce à la télé, mais c’est l’autre nom de « râler », manie bien française pour qui reste habituellement le cul sur sa chaise en attendant la pluie ou le soleil, c’est selon. On dit aujourd’hui « s’indigner », ça fait plus intello, surtout quand on a réussi à lire 30 pages écrites en gros à 3 euros. « Résister », c’est ne rien faire sinon appliquer son inertie à ce qui survient. Pas grand chose à voir avec ceux qui luttaient contre l’occupant dès 1943 (surtout pas avant de savoir où le vent allait tourner), ni même avec les petits Grecs en lutte contre la police, les Tunisiens contre leur gouvernement corrompu ou les Égyptiens contre leur pharaon momifié. Résister permet d’exister : c’est la faute aux autres, jamais à nous. « Le gouvernement », voire « Bruxelles » nous impose des normes standard, « les industriels » veulent faire de l’argent. Produire de l’énergie propre ? Ne plus dépendre du pétrole arabe ou de l’uranium musulman ? Créer des emplois non délocalisables pour alléger le chômage ? On s’en fout, hein… A ma porte ça me gêne, donc je « résiste ».

Pourtant, se dit le Français qui râle, « on m’a demandé mon avis. » Un promoteur d’éolien énumère les études techniques, les études d’impact et les enquêtes publiques longues et obligatoires qui précèdent toute installation d’un parc d’éoliennes en France… « Mais, dit le râleur, je n’ai pas donné mon avis parce que je m’en fous au fond, que ça ne changera rien aux pressions des lobbies et aux décisions des technocrates, et que je n’ai rien à dire faute de savoir penser.  » C’est qu’il faudrait se bouger, étudier les tendances du tourisme, les nuisances sanitaires, regarder ce qui se fait en Allemagne, en Scandinavie, ailleurs… Tout ça, bof, ça fatigue. Râler est plus facile, avec l’éminente bonne conscience d’être « résistant ». C’est bien français ça : ruminer en regardant les trains passer et, avec eux, le monde et la modernité. La mentalité de préretraité au travail (Bonjour paresse) et de fonctionnaire (Absolument dé-bor-dée !) prend la place traditionnelle du paysan. Les Français n’ont jamais accepté l’industrie, ni la technique. Ils n’ont jamais été modernes, sont restés champs et jardins, flemmards ancestraux qui attendent de la Nature, de Dieu ou de l’État que ça tombe tout cuit.

Nous voyons bien comment cet infantilisme est encouragé par l’histoire, la culture et les institutions en France. L’impuissance du citoyen est un mythe : il existe des élections, des partis et des associations, des réunions publiques et des médias, et tous savent se faire entendre quand c’est nécessaire.

Mais la culture française est celle de la raison pure : « tout le monde pareil c’est ça l’égalité, j’veux voir qu’une tête scrogneugneu, rien qui dépasse, l’État veille ! » Donc tout est centralisé à Paris, par une caste restreinte de hauts fonctionnaires passés par une seule Grande école, le cerveau sélectionné par le Mammouth sur la discipline des seules maths depuis le plus jeune âge. Tout ce qui ne se calcule pas n’existe pas. Tout ce qui a sélectionné a reconnu l’élite de la nation qui doit guider le peuple (seins nus dans la mythologie). Tout ce qui est fantaisie autour de la norme doit être impitoyablement ramené à la ligne droite. Ah mais ! Du boulevard Saint-Germain au fin fond de la Corrèze, les mêmes règles s’appliquent aux mêmes lois, surveillées et punies par les mêmes fonctionnaires formatés par le même logiciel dans le même moule après un concours cooptatoire.

Ce caporalisme napoléonien, issu de la Révolution française et de la préférence des Rousseau, Helvétius et autres Encyclopédistes pour Sparte et son égalité d’État plutôt que pour Athènes et son désordre social, les autres Européens n’en veulent pas. Ce pourquoi l’Europe-puissance (à la française) n’avance pas. Nous sommes le seul pays à avoir un Parlement aussi croupion. L’idéal européen est la fédération, la décentralisation, l’initiative locale chapeautée par des directives générales. Certainement pas la hiérarchie pyramidale autoritaire de ceux qui savent mieux que vous comment vous devez vivre. Ce pourquoi il y a des éoliennes.

La France, l’esprit français, les institutions françaises, sont aux antipodes de l’Europe. Le volontarisme d’État s’y heurte donc aux « résistances » locales. Ah, si « le courant était gratuit » pour les pêcheurs du Tréport empêchés de travailler ! Si les éoliennes partaient de besoins locaux qui susciteraient leur demande ! Si la région décidait pour elle-même, en pratiquant les taxes et les tarifs qui vont à son électorat et à ses besoins ! La politique en France reprendrait ses droits, chacun discuterait, s’opposerait, conviendrait de compromis, et tout se passerait comme il se doit entre adultes responsables. Comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce serait remettre en cause le monopole d’EDF, le statut des ingénieurs électriciens, le pantouflage des hauts fonctionnaires à la tête du Machin, la filière nucléaire liée à l’armée, l’omnipotence d’un Président sans contrepouvoirs, et ainsi de suite. Autrement dit changer d’institutions, de sélection scolaire et de façon de voir le monde. Ce pourquoi on ne fait rien, on ne change rien, on laisse dire. Trop fatiguant pour un pays qui vieillit.

Et ça râle, au fond, parce que tous les Français sont contents des choses telles qu’elles sont !

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