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Dons des dieux selon les Grecs

Les dieux donnent aux humains, mais leurs dons sont toujours ambivalents, bénéfiques ou maléfiques. Zeus, dieu alors souverain, donne par exemple aux hommes de sa race de fer Pandora la femme (qui est un mal – la boite de Pandore), et Dikê fille de Zeus et de Thémis, la Justice (qui est un bien – distinguant les humains des animaux). Le tout ensemble, aux mortels de se débrouiller avec ces dons de dieu.

La Justice est une loi qui n’est pas celle des bêtes. Si les poissons, les fauves, les oiseaux, se dévorent entre eux du plus petit au plus grand, c’est parce qu’ils ne connaissent pas de justice. Ils subissent la loi animale où le plus fort dévore le plus faible. Or, chez les Grecs, peuple civilisé sorti de l’état de barbarie animale, Homo homini lupus n’est plus la vérité – l’homme n’est plus un loup pour l’homme. Seuls des bestiaux comme Trump ou des cyniques aux corps étroits comme les fascistes de la Tech veulent revenir à cet état de nature. Ils n’ont rien compris des Grecs, pourtant aux origines de notre civilisation occidentale, même devenue chrétienne, qu’ils prétendent défendre contre les hordes non-blanches. Le pape actuel L XIV apparaît plus humain, plus rationnel et plus civilisé que les Trump et consort.

Le don de la justice remet chacun à sa place : « les hommes ne peuvent manger les chairs animales qu’après les avoir justement consacrées – mais non offertes – aux dieux » Ce n’est donc pas de la prédation pure ; il s’agit de tuer pour se nourrir, pas de massacrer comme les Yankees ont fait des bisons – et accessoirement des Indiens, réduits à l’état d’animaux sauvages. Ou comme les chasseurs riches, la plupart Américains, le font encore des éléphants et autres « gros » gibier. Du moment que c’est « gros », les vaniteux sont contents. On sait aussi que certains, très riches, paient pour chasser de l’humain au fusil à lunette lors des guerres (en Bosnie, à Gaza, en Irak, au Liban…). De parfaits salauds qui se mettent hors de l’humanité, et qui devraient être traités sans merci comme des animaux, jetés aux bêtes, leurs semblables, plutôt qu’en prison humaine.

Les dieux donnent aussi Pandora, première femme humaine façonnée dans l’argile par Héphaïstos et animée par la Athéna. Bien que son nom signifie ‘celle qui donne tout’, elle ne plaît pas aux hommes, selon Euripide : ils étaient très bien entre eux, comme dans les collèges de garçon ou à l’armée. Mais la Femme Pandora était une vengeance de Zeus à cause du feu volé par Prométhée et donné aux hommes. La Bible dit que c’est parce que le mâle s’ennuyait que Dieu a sorti la femelle d’une de ses côtes, pour son divertissement. Comme quoi toutes les cultures ont un préjugé de genre.

Mais, comme tout en ce monde, la Femme est ambivalente, la meilleure et la pire des choses, comme la langue d’Ésope. Athéna lui a appris l’art du tissage, Aphrodite la beauté, Apollon le talent musical – mais Héra lui a donné la jalousie pour bien pourrir le plaisir des hommes, et Hermès lui a appris le mensonge et l’art de la persuasion, ainsi que la curiosité (qui lui fera ouvrir la boite de Pandore, celle de tous les maux – la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance). Pour Hésiode, Pandora est « un beau mal » pour les beaux mâles. Fécondité et destruction, la Femme donne la vie en épuisant le désir et l’énergie des hommes. D’où les restrictions de la pudeur des trois religions du Livre, où l’abstinence est vue comme permettant un meilleur travail et une meilleure création. Chose qui n’est pas prouvée par l’expérience, où l’équilibre reste la meilleure des choses.

D’ailleurs, les dieux grecs n’ont aucune exemplarité morale. Ils couchent avec l’épouse d’un autre dieu, avec une vierge humaine, avec leur fille ou leur fils. Ils ne sont pas immoraux (transgressant la morale admise), mais amoraux (sans aucune morale autre que leur bon plaisir). Ils cachent la nourriture, que les humains doivent cultiver selon les rites secrets de Déméter, réservés aux initiés des Mystères d’Éleusis. Ils font le don de la mort, comme Apollon qui envoie la peste, ou Artémis ses flèches. C’est un « mal », offert en lot aux humains et aux animaux. Même l’accouchement peut être mortel. Seule la déesse donne la délivrance, Artémis Lokhia, l’Accoucheuse selon Euripide.

En bref, les dieux sont inconnaissables et indifférents aux humains, sauf pour les sacrifices qu’ils leurs réclament. Zeus n’est pas Dieu le Père, ni Aphrodite vierge Mère, ils sont les dieux. Une race supérieure aux humains car immortelle. Chacun sa place dans l’ordre du Cosmos. Ce qui laisse à l’homme une liberté : celle d’être pleinement ce qu’il est, ni bon ni mauvais, mais capable de jugement, apte à comprendre la justice par sa raison – à moins qu’il ne choisisse de l’abdiquer pour se soumettre à ses instincts, et ainsi se confondre aux barbares et aux bêtes.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

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Daniel Horowitz, La fidélité au réel

2026 06 16 Daniel Horowitz, La fidélité au réel

Juif non croyant de 80 ans élevé à Anvers, l’auteur y a fait toute sa carrière de diamantaire depuis l’âge de 15 ans, avant d’effectuer son Alyah à la retraite. Il vit désormais en Israël, soumise à la guerre depuis des mois. Homme de vertu, nanti d’une solide culture autodidacte, il s’efforce de penser par lui-même dans un monde où l’on est sommé de faire allégeance. C’est sa liberté constitutive, celle donnée par « Dieu », cette éternelle Question qui demeurera sans réponse. Car Dieu est absent, dit-il, il laisse l’humain face à lui-même, à son courage et à ses responsabilités. « Je veux que votre conjecture soit limitée à ce qui est concevable », disait Nietzsche avec raison.

En cinq chapitres composés d’un assemblage de textes de blog et d’articles déjà publiés, l’auteur expose sa quête, à l’âge de la sagesse, avec pour phares la mémoire, la vérité et la responsabilité morale. « La mémoire comme exigence de vérité, Israël comme révélateur de la civilisation, la morale confrontée au réel, la foi comme fond irréductible du sens, la culture comme condition de tout le reste. Ces cinq mouvements convergent. Ils désignent ensemble une seule et même question : de quoi une vie – individuelle, collective, civilisationnelle – a-t-elle besoin pour ne pas se perdre ? » p.252.

Sa première phrase pose les conditions : « Je n’ai pas choisi d’être juif ». Il prend le contre-pied de Simone de Beauvoir, qui déclarait en 1949 dans Le Deuxième sexe : « On ne naît pas femme : on le devient ». L’être n’est pas de part en part une « nature », mais se construit en grande partie dans la culture. L’image qu’on lui renvoie (les parents, les amis, les collègues, la « communauté ») le rend tel qu’il se croit ; il ne se « révèle » pas, il se construit. Cette formule reprend Tertullien, Carthaginois romanisé converti chrétien au IIe siècle, qui disait la même chose : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Le pédagogue Érasme en 1537 reprendra l’appliquera à l’éducation : « on ne naît pas homme [au sens d’adulte], on le devient ». Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les Juifs ? Or, (réminiscence du mythe biblique du « Peuple élu »?), Daniel Horowitz fait du Juif une essence identitaire, irréductible à tout processus d’assimilation. C’est pour lui plus qu’une religion, mais une façon d’être au monde, une culture racinaire, une « nappe phréatique » p.15. D’où la persistance de l’antisémitisme, selon lui, « fait de dépendance et de rejet, de filiation et de meurtre symbolique » p.17. Comme si la civilisation occidentale était exclusivement sortie du creuset juif, de la Bible, en excluant toute la tradition grecque, voire égyptienne, et les mondes celtiques.

Tout se discute, et l’exigence de vérité de l’auteur incite au débat. On ne peut entrer en relation avec autrui que s’il y a conflit. La paix n’est pas le ‘tous d’accord’, mais la reconnaissance des opinions et intérêts des autres, leur droit à exister et de s’exprimer, le droit de se défendre quand on est attaqué à mort, comme c’est le cas d’Israël. Même si la disproportion des morts entre le pogrom du 7 octobre et les mois de guerre à Gaza pose la question de la juste mesure : 1200 morts contre 70 000. Même si le suprémacisme affiché de deux ministres du gouvernement Netanyahou, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich pose la question du racisme juif. Car pour ces deux membres actifs du gouvernement (encore démocratique ?) israélien, un Juif est supérieur à tous les goys, et un Juif croyant (exempté de servir dans l’armée) est supérieur à tous les autres Juifs.

« Une identité n‘est pas un cumul d’éléments culturels ou juridiques, elle est ce qui structure en dernier ressort le rapport à soi, à l’histoire et au monde. (…) Le judaïsme n’est pas une confession parmi d’autres, mais l’expression historique culturelle et symbolique d’un peuple. (…) On peut être juif sans foi sans pratique, sans référence explicite à la tradition religieuse, et demeurer néanmoins porteur d’une identité juive » p.31. On peut dire la même chose du catholicisme : où est l’originalité juive ? Une identité construite ou une essence ? Toute l’ambiguïté de la réflexion de l’auteur est là, toujours. Et une autre histoire de Juif est possible. Comment récuser « l’anti » sémitisme, alors même qu’on affirme haut et fort son sémitisme irréductible, indissoluble dans une quelconque société hôte. Comment ne pas concevoir la réaction naturelle de rejet de ceux qui se refusent à ressembler ? Comment ne pas accepter alors « leur » identité à eux, même si le dialogue est toujours possible, et la paix de reconnaître les différences aussi ? « Il n’existe pas, du côté juif, d’hostilité structurelle envers les non-Juifs qui serait symétrique de celle dont les Juifs ont historiquement été l’objet » écrit l’auteur, sûr de lui-même, p.33. Ah bon ? Et les militants occidentaux agenouillés mains liées devant le ministre israélien Ben Gvir ? Et la façon dont les soldats et les colons, imbibés de pulsions nationales et vengeresses, traitent les Palestiniens dans les territoires, y compris en Cisjordanie (occupée) ? Il s’agit bien d’un rejet de l’autre, de la négation de son existence, de son « identité » même.

Certes, le statut de dhimmi des minorités non-musulmanes, depuis les Omeyyades, a instauré des discriminations séculaires qui « ont laissé une empreinte durable dans les imaginaires collectifs. Elles ont modelé une représentation implicite des rapports entre Juifs et musulmans : une coexistence n’était pensable qu’à condition d’infériorité reconnue. Dans ce contexte, l’émergence de l’État d’Israël agit comme un véritable séisme symbolique » p.46. D’où la guerre perpétuelle entre ennemis ‘héréditaires’ au Proche-Orient, ce carrefour des trois continents. Ce qui finit par lasser, d’où la lente dérive notée par l’auteur, des démocraties occidentales envers « les Juifs » à cause des actions de leur État : Israël. « A force de faire d’Israël un repoussoir, de criminaliser le sionisme, de suspecter l’identité juive, la République a déplacé la frontière entre critique politique et stigmatisation. Elle a laissé s’installer une suspicion, une culpabilité, un devoir de justification » p.84. Que Mélenchon enfourche avec enthousiasme pour se gagner le vote des jeunes et des banlieues arabes.

La faute à Edward Saïd et à son opposition entre dominés et dominants, analyse l’auteur. La faute aussi à « la gauche israélienne, traditionnellement porteuse d’un discours pacifiste, [qui] n’a jamais vraiment surmonté l’échec d’Oslo, les attentats de l’Intifada, le refus du plan Clinton, la montée de l’islamisme et l’inaction d’une autorité palestinienne fragilisée. (…) Pendant qu’Israël espérait la paix, le Hezbollah, le Hamas et d’autres acteurs armés renforçaient leur capacité de nuisance, soutenus par des États adversaires » p.105. Soutenu aussi par le cynisme de Netanyahou lui-même, qui a financé le Hamas pour mieux diviser les Palestiniens, le surarmant de ce fait – tout comme la CIA l’avait fait avec les Talibans, donc Ben Laden… Mais de cela aussi, l’auteur ne parle pas.

« La vérité en politique – comme l’avaient compris Maïmonide, puis Camus [s’agit-il d’Albert ou de Renaud, penseur favori de l’auteur ?] – n’a rien d’une abstraction ; elle réclame le courage de ne pas plaire, la lucidité de dire ce qui dérange, et la capacité d’articuler justice et responsabilité sans céder au confort moral des postures » 124. Voilà qui est bien dit, et rassurant. Un petit effort de documentation supplémentaire, et le débat pourra être utile. A ce titre, les notes des pages 39 et 89 ne sont pas correctes, les chiffres mal alignés ; ce serait à corriger pour une édition ultérieure. D’ailleurs, note l’auteur, « la tradition juive ne sépare jamais la justice de la responsabilité. Ce Tsedek [aucune définition n’est donnée de ce mot yiddish] n’est ni un idéal abstrait, ni une posture morale destinée à produire une bonne conscience. Il désigne une exigence inscrite dans la Loi, orientée vers l’action et toujours liée à des situations concrètes. La justice de la Torah ne prétend pas réparer le monde au sens d’une réconciliation globale ; elle impose d’agir ici et maintenant, dans des cadres définis, avec des devoirs précis. Elle ne promet pas la fin des conflits, mais une manière juste de s’y tenir sans se dérober » 130.

Et d’analyser les « bons sentiments », l’émotion substituée à la raison, l’intention sur les conséquences, l’idéal sur la réalité. D’où « une attitude : préférer la vérité inconfortable à la consolation mensongère, la responsabilité à l’innocence proclamée, la justice imparfaite aux promesses absolues » 143. L’analyse de l’auteur sur les dérives des sociétés contemporaines et l’inculture de masse sont réjouissantes, mais classiques. Les indignations morales des intellos de bureau, la bonne conscience woke qui croit avoir trouvé la solution en délégitimant, renversant, ignorant les fauteurs d’erreurs, les manipulations des politiciens et idéologues pour attirer vers leur cause, sont autant de poisons où vérité et responsabilité s’évanouissent. « Le combat moral se transforme en croisade puritaine où la nuance est suspecte et la contradiction coupable. Ce n’est plus la société qui cherche la vérité par le débat, mais une morale qui dicte ce qu’il est permis de penser » p.155. Pire : « Ce qui s’érode (… est) une perte plus intérieure : un sens de la mesure, une capacité de discernement, une confiance dans les critères à partir desquels une civilisation se reconnaît, se juge et se transmet. L’Europe donne le sentiment de ne plus savoir sur quoi elle repose, ni ce qu’elle est en droit d’affirmer sans s’excuser » p.197.

D’où la critique – classique elle aussi – des Lumières. Sans la remplacer par autre chose, sauf « l’identité » immémoriale de la religion. On croirait du Poutine. « L’erreur n’a pas été de critiquer les traditions, mais de croire que la critique pouvait se suffire à elle même. Une fois les évidences détruites, il faut encore apprendre à vivre sans elles. Or, les Lumières ont souvent supposé que l’homme rationnel saurait spontanément se donner ses propres fins. Elles ont sous-estimé le besoin de formes durables, de récits, de fidélités, de limites acceptées » p.225. D’où le retour au culte, même avec Dieu absent, même sans foi, juste comme une « nappe phréatique » de la culture. Tel est le tragique, incompris ou refusé par la majorité des gens qui ne le comprennent pas, au regard des croyances. « C’est accepter un monde où la raison ne sauve pas, où la liberté ne garantit rien, où le sens n’est jamais donné d’avance » p.226. Le rire tragique est « une manière de ne pas être capturé. (…) Il maintient une zone de liberté » p.229. A noter, comme Jean d’Ormesson, que le Dieu du Livre ne rit jamais

L’auteur assiste au mouvement d’une civilisation qui se dépouille des structures qui lui permettaient de penser, de transmettre et de se corriger. Le bilan de ses 80 années d’existence est un appel pour tenir les yeux ouverts, sans filet, avec la conviction que regarder le réel en face est la seule forme de respect humain qui tienne. C’est ce que prônait Nietzsche, qu’Horowitz n’évoque pas – il n’est pas juif.

Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat.

Daniel Horowitz, La fidélité au réel, 2026, FYP éditions, 255 pages, €24,50

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Le blog de l’auteur

Ses articles réguliers dans Tribune juive

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

REPONSE /

L’auteur n’a semble-t-il pas réussi à se connecter pour commenter cette note. Son attachée de presse m’a donc envoyé sa (longue) réponse, emplie de sagesse et de mesure. Je loue cette façon de débattre.

La voici :

« Je vous remercie pour la lecture attentive que vous avez consacrée à La fidélité au réel et pour la critique approfondie que vous en avez proposée.
Nos désaccords sont réels. Ils portent certes sur certains faits historiques et certaines interprétations politiques. Mais à mesure que je lisais votre texte, il m’est apparu qu’ils renvoyaient à une divergence plus profonde.
Nous divergeons sur la manière d’identifier ce qui est fondamental et ce qui est secondaire dans les phénomènes historiques et politiques que nous examinons. Cette question de la hiérarchie des causes me semble traverser l’ensemble de nos désaccords et leur donner leur cohérence.
Là où je vois des causes premières, vous voyez des conséquences. Là où je vois des phénomènes structurants, vous voyez des phénomènes dérivés. Là où je discerne une question existentielle, vous analysez des rapports de force politiques, sociaux ou territoriaux.
Vous me prêtez une conception essentialiste du judaïsme. Je ne reconnais pas cette position comme étant la mienne. Je suis par ailleurs surpris par une remarque qui me paraît illustrer ce problème de lecture. À propos d’un passage où j’évoque « Maïmonide puis Camus », vous vous demandez s’il s’agit d’Albert Camus ou de Renaud Camus, allant jusqu’à suggérer que ce dernier serait mon « penseur favori ». Or le passage en question ne laisse guère place à l’ambiguïté. J’y écris : « L’un parle depuis la Loi et la raison, l’autre depuis l’absurde et la révolte. » Ces catégories renvoient explicitement à Albert Camus et à son univers intellectuel. Aucun lecteur familier de son oeuvre ne peut en douter.
Je n’assigne aucun Juif à une identité qu’il ne revendique pas lui-même. Je ne parle pas des Juifs en général, mais de ceux qui se définissent eux-mêmes comme juifs et sionistes, et pour lesquels cette appartenance constitue la référence fondamentale à partir de laquelle les autres prennent sens.
Chacun appartient simultanément à plusieurs univers : une famille, une langue, une profession, une culture, une nation. La question n’est donc pas de savoir si les identités sont multiples. Elle est de savoir laquelle occupe la place centrale à partir de laquelle les autres sont pensées et ordonnées.
Pour certains Juifs, dont je fais partie, l’identité juive occupe cette position. C’est dans ce sens que j’utilise la notion d’inassimilabilité : non pas comme une essence métaphysique ni comme une incapacité à s’intégrer à une société donnée, mais comme l’impossibilité de subordonner une identité première à une autre.
Vous semblez considérer que ce que je dis du Juif pourrait être dit de n’importe quel catholique culturel, or c’est précisément ce que je réfute. Lorsque je parle de judéité, je ne parle pas d’une foi, mais d’un peuple. Le catholicisme est universel ; la judéité renvoie à la continuité historique du peuple juif.
Pour une grande partie des Juifs, la judéité désigne la conscience d’appartenir à un peuple qui, malgré les siècles, les dispersions et les ruptures, a conservé une mémoire commune ainsi que la
conscience de sa propre continuité. Cette permanence historique constitue l’un des thèmes centraux de La fidélité au réel. C’est pourquoi un Juif peut abandonner la foi, cesser toute pratique et prendre ses distances avec la tradition sans cesser pour autant de se percevoir comme membre à part entière du peuple juif.
Cette appartenance est historique, culturelle, mémorielle et, pour beaucoup, nationale. Pour des millions de Juifs, qu’ils vivent en Israël ou dans la diaspora, Israël représente le point de référence d’un peuple qui conserve la conscience de son unité historique. Cette continuité est le produit d’une histoire, d’une mémoire et d’une transmission plurimillénaires.
Certaines analyses passent à côté de l’essentiel lorsqu’elles abordent Israël comme un État quelconque engagé dans un conflit quelconque. Le coeur du problème réside dans le fait que l’existence même d’un État juif demeure, pour certains acteurs politiques, religieux ou idéologiques, inacceptable.
Contrairement à ce que vous semblez me prêter, je ne considère pas que la civilisation occidentale soit née du judaïsme ou de la Bible. Je pense même l’inverse. La notion de civilisation judéo-chrétienne m’est d’ailleurs étrangère. L’Occident est le produit d’une histoire propre, issue de la rencontre entre l’héritage grec, le christianisme et d’autres traditions de l’Antiquité, dont le paganisme. Il ne constitue en rien le prolongement de l’essence du judaïsme.
C’est cette situation qui a placé les Juifs dans une position singulière au sein de l’Occident. Ils lui étaient suffisamment proches pour lui être familiers, mais suffisamment distincts pour ne jamais lui être assimilés.
À plusieurs reprises, votre critique analyse le conflit israélo-palestinien à partir de catégories politiques classiques : occupation, colonisation, rapports de domination, revendications nationales concurrentes ou partage territorial. Ce qui est en cause n’a jamais été le tracé d’une frontière, l’administration d’un territoire ou le partage d’une souveraineté. C’est la légitimité même d’une souveraineté juive en Israël.
On discute des colonies, de l’occupation, des gouvernements israéliens, des erreurs stratégiques commises par Israël, des excès de certaines personnalités ou des déséquilibres du rapport de force militaire. Aucune de ces questions ne constitue le coeur du conflit. Car avant même de savoir où passe une frontière, quelles concessions seraient acceptables ou quelles solutions institutionnelles pourraient être envisagées, une question préalable demeure : celle de savoir si Israël a droit à l’existence.
Certaines analyses commettent une erreur de perspective lorsqu’elles font de l’occupation la cause du conflit. L’occupation est une réalité qui produit des effets politiques, moraux et humains considérables. Mais elle n’épuise pas l’intelligibilité du conflit et ne permet pas d’expliquer la permanence d’une hostilité qui lui est largement antérieure. Les refus successifs des projets de partage, les guerres, la contestation répétée du principe même d’un État juif et la permanence d’une rhétorique orientée vers sa disparition doivent être intégrés à toute analyse de la situation.
C’est pour cette raison que le 7 octobre constitue un événement de clarification. Non parce qu’il aurait révélé une réalité nouvelle, mais parce qu’il a rendu visible ce que beaucoup préféraient
ignorer. Les massacres, les enlèvements, les mutilations et la mise en scène de la violence ne relevaient pas seulement d’une logique militaire ; ils exprimaient une logique symbolique et idéologique. Ils manifestaient une haine qui ne visait pas les politiques d’un gouvernement ni même l’existence d’un État, mais les Juifs eux-mêmes en tant que tels.
L’une de nos divergences concerne le palestinisme, avatar du nazisme. Le palestinisme repose sur la désignation d’une victime absolue et d’un coupable absolu, auquel toute légitimité est refusée. Dans cette vision du monde, Israël n’apparaît plus comme un acteur politique susceptible d’être critiqué ou combattu, mais comme une anomalie morale dont l’existence même est problématique. Je vois dans cette logique une parenté avec les grandes idéologies de désignation du coupable qui ont marqué l’histoire moderne. Elles reposent sur un mécanisme comparable : l’attribution à un collectif particulier d’une responsabilité métaphysique dans le mal du monde.
Les débats centrés sur la proportionnalité des pertes de part et d’autre manquent leur objet. Une guerre ne se comprend pas uniquement à travers ses conséquences ; elle se comprend à travers les finalités qui l’animent. La tragédie de Gaza est une réalité qu’aucune conscience digne de ce nom ne peut ignorer. Mais cette réalité ne doit pas conduire à effacer la nature des forces auxquelles Israël se trouve confronté. C’est dans ce contexte que l’analogie entre l’Allemagne nazie et le palestinisme s’impose.
Je condamne les outrances, les excès et les formes de fanatisme que l’on peut trouver dans certains secteurs de la vie politique israélienne. Mais je refuse d’en faire la clé d’interprétation de l’État d’Israël. Toutes les démocraties produisent des extrémistes. La question est de savoir si ces extrémistes définissent ou non la nature du régime auquel ils appartiennent. Or l’un des faits les plus remarquables concernant Israël est l’intensité des contestations internes dont ces responsables font l’objet.
Lorsque l’on évoque la Cisjordanie comme un territoire occupé, on décrit une situation historique réelle. Mais pour comprendre sa genèse et sa persistance, il faut réintroduire la profondeur historique : le Mandat britannique, les projets de partage, les guerres successives, les transformations territoriales qui en ont résulté et, surtout, la contestation persistante du principe même d’un État juif.
Aucune analyse sérieuse ne peut isoler un moment particulier de cette histoire et le transformer en cause unique de tout ce qui a suivi. Cette question de la hiérarchie des causes ne concerne d’ailleurs pas seulement Israël. Elle traverse également nos divergences lorsqu’il est question de l’Occident, de la modernité et de l’héritage des Lumières.
Lorsque je critique les Lumières, ce n’est pas parce que je plaiderais pour une restauration religieuse, un retour à l’Ancien Régime ou un rejet de la modernité. Je reconnais l’importance historique de l’État de droit, des libertés individuelles, de l’esprit critique, de la séparation des pouvoirs et de l’émancipation de l’individu. Mais reconnaître ces acquis n’oblige pas à considérer la modernité comme un processus exclusivement positif.
Toute civilisation repose sur des formes de transmission. Elle vit de récits communs, de fidélités héritées, d’institutions symboliques et d’une mémoire qui relie les générations les unes aux autres. Aucune société ne se perpétue par des procédures. Or il me semble que l’Occident a engagé un
processus de dissolution d’une partie de ces médiations. Je ne présente pas cette affirmation comme une démonstration, mais comme une interprétation historique et une intuition philosophique issues d’une sensibilité qui m’est propre.
Votre critique semble interpréter les identités historiques à partir d’un horizon universaliste dans lequel les différences particulières tendent à s’effacer au profit de catégories plus générales. Je crois pour ma part que les appartenances historiques ne constituent pas des survivances archaïques destinées à disparaître avec le progrès. Je les tiens au contraire pour des réalités durables et puissantes. Je crois également que certaines fidélités résistent à la dissolution et que certains héritages continuent d’organiser la vie des peuples longtemps après que leur nécessité théorique a été contestée.
Le peuple juif a traversé des siècles de dispersion, de persécutions, d’assimilation et de ruptures sans disparaître. Cette permanence renvoie à quelque chose de profond : une mémoire partagée, une conscience historique et une volonté de transmission.
Depuis plus de deux siècles, de nombreuses doctrines annoncent la disparition prochaine des appartenances particulières. Or les peuples persistent. Les nations persistent. Les mémoires persistent. Les appartenances persistent. Et lorsqu’on croit les voir disparaître, elles réapparaissent sous des formes nouvelles.
C’est ici que se situe, me semble-t-il, le point le plus profond de notre désaccord. Vous paraissez envisager les conflits historiques comme des affrontements d’intérêts susceptibles d’être arbitrés, négociés ou conciliés. Pour ma part, je crois que certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être.
C’est à partir de cette conviction qu’il faut lire mon livre. J’y ai rassemblé des réflexions qui procèdent d’une même intuition : les sociétés humaines ne vivent pas seulement d’intérêts ou de principes abstraits. Elles vivent également de fidélités. Le titre du livre exprime cette idée. Il invite à regarder les choses telles qu’elles sont, y compris lorsque cette réalité résiste aux catégories intellectuelles auxquelles nous sommes attachés.
Je voudrais terminer sur la dernière phrase de votre critique, qui me paraît résumer ce qu’est un véritable débat intellectuel. Vous écrivez : « Au total un bon livre, des réflexions qui font réfléchir, des affirmations trop tranquilles qui incitent au débat. »
Je vous remercie de cette appréciation. »

MA REPONSE /

Certes, des divergences de fond subsistent. Je comprends bien cet attachement viscéral à la judéité, même si je n’ai pour ma part aucune « passion politique » pour ce genre de conception qui « enracine » à jamais et malgré soi l’être humain à une origine, une ethnie, une terre, une culture, un pays, des « valeurs », une famille, une éducation. Justement, les Lumières ont montré que l’on pouvait s’en libérer (relativement) pour s’épanouir hors des contraintes héritées. Même si cet héritage est aussi une part de nous que l’on choisit de suivre et de transmettre.

Vous écrivez : « certains conflits touchent à l’existence même des collectivités humaines, à leur continuité et à leur droit de persévérer dans leur être. » Certes, d’où la « dissuasion » nucléaire en termes défensifs. Mais aussi, en termes offensifs, les revendications impérialistes, comme celles de Poutine, qui voudrait regagner les territoires conquis sous les tsars et sous Staline – comme si ces conquêtes étaient « essentielles » et non pas le résultat d’un rapport de forces contingent.

Sur Israël, j’entends bien ce que vous dites de la haine viscérale des pays voisins (musulmans) envers le nouvel État (imposé par l’ONU, c’est-à-dire un quarteron de puissances alors surtout occidentales), et de plus « juif » (même si le pays a des institutions jusqu’ici laïques). Mais pourquoi le peuple juif n’a-t-il plus d’État depuis les temps romains ? Même les Kurdes ont réussi à rester sur une entité terrestre, dispersée entre plusieurs pays. Le « choix » juif d’essaimer à travers le monde n’est-il pas « essentiel » lui aussi ?

Et le choix de Montaigne comme de Marc Bloch de ne considérer leur origine juive que comme une composante parmi d’autres de leur être culturel, civique et civilisationnel, est un autre « choix » que le vôtre.

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The Truman Show de Peter Weir

On commence à le dire à mi-voix de l’IA, on le disait déjà en 1635 avec Calderón, la vie est-elle réelle ou un songe ? Truman Burbank est la vedette sans le savoir d’un spectacle de télé-réalité. Il est né sur un gigantesque plateau de tournage et tous ceux qui l’entourent sont des acteurs. Il est filmé 24 h sur 24 par 5000 caméras comme dans Loft Story, et lui seul ignore la réalité. Dès lors, la vitalité du héros va combattre la facilité de la vie sans risque et contrôlée, au profit de la liberté et de l’aventure. Au fond, le rêve de toute dictature est de châtrer l’humain pour le réduire à l’état de troupeau ruminant. Mais le désir et la curiosité, mus par le sexe et la volonté d’aller voir ailleurs, sont plus puissants. Truman est en anglais true man, l’homme véritable…

Le jeune homme de trente ans (Jim Carrey) est né, a grandi, s’est marié et travaille dans la petite ville de bord de mer d’Atlantic City. Une bourgade paisible du rêve de l’American way of life avec ses maisons individuelles bien pourvues, ses jardinets séparés par de petites barrières blanches, sa voiture pour chacun. Tous les matins, Truman Burbank se réveille et salue son épouse Meryl (Laura Linney), infirmière modèle, sort, salue de la même façon ses même voisins, leur sort la même formule passe-partout « Au cas où on ne se reverrait pas d’ici là, je vous souhaite une bonne soirée et une excellente nuit », monte dans son auto et se rend à son bureau du centre-ville, où il rencontre les mêmes collègues, leur fait les même blagues et se morfond dans son open space convivial à attendre un dossier ou une mission. C’est une petite vie tranquille dans une petite ville tranquille, avec destin tout tracé : reproduire l’existence avec un bébé, pour que tout recommence.

Mais le paradis, toujours le même, finit par lasser. A 7 ans, Truman rêvait d’être explorateur, et les rêves d’enfant sont toujours les plus puissants. Certes, « on » a tenté de le décourager en faisant noyer son père (Brian Delate) sous ses yeux, dans son voilier saisi par la tempête, d’où une phobie de l’eau qui l’empêche de quitter la ville par la mer. Curieusement, lorsqu’il veut utiliser sa voiture, des embouteillages se forment aussitôt, venus de nulle part, ou une « catastrophe » sur la route l’oblige à rebrousser chemin.

C’est lorsqu’il rencontre par hasard son père, sous la forme d’un clochard sur la place, qu’il se doute de quelque chose. Il ne l’a pas sitôt reconnu, sidéré d’émotion, que le vieil homme se trouve enlevé par deux personnes, flanqué dans un bus qui part aussitôt. Ni sa femme, ni sa mère (Holland Taylor) ne veulent le croire, adeptes de la méthode Coué et de l’optimisme béat. Mais Truman a décelé une faille dans le système trop lisse et trop bien rôdé qui l’environne. Après la chute d’un projecteur venu du ciel, la captation d’une station de radio qui décrit ce qu’il va faire précisément, la stupidité d’un chirurgien censé opérer et qui ne sait pas comment faire, le passage régulier comme un métronome de la même femme, suivie du même homme portant un bouquet de fleurs, suivi d’une Coccinelle jaune au pare-choc cabossé, il sait que son univers est faux. Il tente plusieurs fois de le prendre en défaut en agissant en tout imprévu, et y parvient, même si son copain d’enfance Marlon (Noah Emmerich), avec qui il va vider un pack de bière chaque soir au bord de la mer, tente de lui prouver avec bon sens qu’il n’en est rien. Même si sa mère fait défiler l’album de photos de lui depuis tout bébé jusqu’à son mariage, pour lui prouver qu’il est né, a grandi, s’est marié et a vécu ici tout le temps.

Mieux, malgré la tentative de le faire tomber amoureux d’une collègue, le jeune homme tombe raide dingue d’une figurante, Sylvia (Natascha McElhone), qui va le rencontrer secrètement à la bibliothèque et oui dire que tout est faux, qu’il vit dans un décor, que ses parents ne sont pas ses parents. Comme tout est filmé en continu, elle est vite enlevée par son « père » qui surgit en voiture dans les dunes et déclare qu’elle est folle. Mais Truman n’est pas dupe, et il va duper le système. Il se couche et ne se relève pas. Émoi chez les observateurs de sa vie en continu : où est-il passé ? Pour la première fois, l’émission s’interrompt. Qu’est-il devenu ? Tout simple : Truman s’est évadé par un trou donnant sur le jardin, a piqué un voilier et s’est lancé sur la mer. Conduite improbable, puisqu’il était phobique de l’eau. Sauf qu’il s’est libéré et se rendant compte que cela était construit, car son père était toujours vivant.

L’architecte de cet studio géant qu’est Atlantic City, Christof (Ed Harris), en Yankee sûr de lui, n’a pas prévu cet imprévu. Comme quoi la conduite humaine est toujours imprévisible. Il était persuadé qu’une vie terne mais confortable était assez sécurisant pour que l’on désire aucune autre, que sortir de sa bulle de confort était impensable. Sauf que si. Tel Achille qui a préféré une vie courte mais brillante à une vie longue mais terne, Truman a rejeté l’American way of life si tiède pour tenter l’aventure. Le metteur en scène qui se prend pour le dieu de son univers a beau déclencher une grosse tempête sur le petit voilier, Truman s’accroche. Il choisit de se noyer s’il le faut, plutôt que de renoncer. Christof renonce. Son bébé, le premier bébé issu de grossesse non désirée adopté par une société de production, est devenu adulte et lui échappe. Comme tous les enfants.

Mais c’est un grand moment de télé, comme dit le Bouffon narcissique à la tête des Yankees. Même la fin de la télé réalité qui dure depuis trente ans est un succès. L’émission, suivie par des millions de voyeurs qui compatissaient à tout ce que Truman faisaient, achetaient ses mêmes vêtements criards, son même chocolat de marque Machin, sont ravis qu’il ait pu aussi s’échapper. Ils se reconnaissent en lui.

La fin des années 1990 a suscité une critique du modèle américain comme jamais. La prospérité matérielle et la sécurité assurée ne sont pas des fins en soi, mais seulement des moyens. Accomplir ses rêves reste le but de chacun, selon ses moyens. Ce pourquoi le parti communiste chinois est si soucieux de contrôle social – qui sait ce que les hommes peuvent désirer ? Truman rêvait d’aller aux Fidji, juste à l’opposé de la terre. Lorsque son voilier a heurté la paroi métallique de la sphère du grand studio, il a compris qu’il lui fallait sortir de l’œuf, échapper au cocon, pour enfin s’envoler tel un papillon. Christof lui a parlé, tel Jupiter dans les nues, mais il a choisi de sortir quand même, dans une dernière pirouette à l’intention des voyeurs de la télé.

DVD The Truman Show, Peter Weir, 1998, avec Ed Harris, Jim Carrey, Laura Linney, Natascha Mcelhone, Paramount Home entertainment 2000, 1h40, anglais doublé français, €12,95 (attention, le Blu-ray associé est en anglais uniquement)

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Thierry Roux, Jean-Louis Curtis

« On » a oublié cet auteur de la seconde moitié du XXe siècle, tant notre époque est au présentisme à tout crin. Mais les lettrés savent avec quoi rime « on ». Les livres de Jean-Louis Curtis, pourtant publiés en collections de poche, se trouvent déversés par dizaine dans ces poubelles que sont les boites à livre. L’époque jette la culture par tombereaux, les dictionnaires, les encyclopédies, les romans d’hier, et même les classiques indémodables du programme scolaire, une fois passé le bac. C’est ainsi que j’ai redécouvert, pour l’avoir lu dans les années 70, cet auteur qui parle de ce qu’il connaît, en humaniste ouvert au monde, ayant vécu les affres de la guerre, de l’Occupation, des délires intellos intoxiqués par le communisme. Il a eu une belle vie, pleine et variée. Le (re)lire est plonger dans la pâte humaine, l’éternelle, quelles que soient les époques. Thierry Roux, le tente dans cet essai documenté, érudit, citant maintes sources et illustrations, écrit simplement. Il donne envie de découvrir un peu plus cet écrivain resté somme toute mystérieux, si l’on en croit l’encyclopédie pratique, très sommaire mais gratuite pour les nuls.

Louis Albert Irénée Laffitte est né en 1917 à Orthez, petite ville des Basses-Pyrénées ; il prendra le pseudonyme de Curtis après la guerre, du nom des avions qu’il a pilotés. Il suit le cursus classique de la promotion républicaine par les écoles, l’université et le talent. Mobilisé en 39, formé sur avions Curtiss au Maroc, démobilisé en 40, résistant dans le Corps franc pyrénéen en 1944 qui fera la campagne d’Alsace sous De Lattre. Il est repéré par l’éditeur René Julliard sur recommandation de Jean Giraudoux, anecdote cocasse, qui lit par hasard quelques pages sur le bureau en attendant que l’éditeur termine sa conversation téléphonique. Prix Goncourt pour son deuxième roman Les Forêts de la nuit en 1947 à l’âge de 30 ans, grand prix de littérature de l’Académie française en 1972, prix Prince Pierre de Monaco en 1981, sacré « Immortel » à l’Académie française en 1986 à la veille de ses 70 ans, Jean-Louis Curtis est décédé le 11 novembre 1995 à 78 ans.

Il a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire et est cité comme inspirateur par Pierre Lemaitre. « Né en 1917, l’année d’un des séismes politiques majeurs du siècle, Curtis est l’écrivain d’une époque, d’un siècle, qui pour beaucoup a commencé cette année-là, et qui sera marqué par la crise économique, les totalitarismes dévastateurs et meurtriers puis les patientes reconstructions, la prospérité retrouvée, à peine voilée par la peur de l’apocalypse nucléaire », résume son biographe-essayiste Thierry Roux p.16. Il aura traité les grands thèmes de son temps : les différents âges de la vie en province et les changements affectant la société de province (Les Jeunes Hommes, La Quarantaine, La Parade) ; les choix politiques (Les Forêts de la nuit, Les Justes Causes, la trilogie de L’Horizon dérobé, Le Mauvais Choix), les questions existentielles (de la conscience de sa mortalité, Le roseau pensant, aux tourments de l’Amour, L’Échelle de soie, Un jeune couple, Andromède), les atteintes à la civilisation occidentale et des traditions qui se perdent (Le Thé sous les cyprès), de la culture menacée par le terrorisme (Les Jardins de l’Occident récit au sein de L’Étage noble), de la liberté confrontée à l’avancée du communisme (Le Mauvais Choix) ».

L’essai est classiquement en deux parties : Une vie / une œuvre – avec la modernité et la liberté pour phares.

« Curtis mène une vie tranquille, car c’est un homme calme et qui aime la modération en toute chose. Il tient par-dessus tout à son indépendance et ne se laisse nullement entraîner par une mode, une tendance et encore moins par le snobisme qu’il déteste. Son anticonformiste est bon teint », dira de lui Paulette Roy, sa biographe (p.111). Son entrée à l’Académie française sera en 1986 « l’hommage rendu à la discrétion, à l’art des nuances et des demi-teintes à une époque où le tintamarre fait souvent office de talent », dira Jacques Brenner, critique littéraire, dans son Journal).

Il a une écriture vive et juste, un don d’observation, de fins jugements esthétiques et un sens historique. Il parle clair. Ni existentialiste, ni Nouveau roman, mais Hussard ; il s’en éloigne par son dédain des foucades, incartades et polémiques et surtout des engagements radicaux. « Un roman serait pour moi, un puzzle de petites pièces bien ajustées, autrement dit un ouvrage bien organisé, visant à l’efficacité, en effaçant toute trace d’effort et en dérobant les secrets de fabrication », préfère-t-il dire dans Une éducation d’écrivain, rappelant ses origines familiales ébénistes.

Pour lui, l’humain reste le même dans l’histoire, pris dans les changements du monde qui le dépassent, tout en lui posant toujours les mêmes questions sans réponse. Ses personnages, par ses yeux, observent les transformations économiques et sociales de la province, la vie dans un pays occupé, l’aveuglement face aux idéologies tentatrices et menaçantes, l’irruption brutale de la société de consommation après-guerre et les fractures qu’elle révèle, la révolte de la jeunesse du baby-boom et les dangers du jeunisme qui la suit, la quête illusoire du bonheur entre espérances et réalités, l’Occident menacé dans ses valeurs, son art de vivre exposé à la barbarie des fanatiques de toutes religions et aujourd’hui de l’égoïsme libertarien, la défense de la langue française fragilisée par le snobisme conformiste, le livre par l’image, la pensée personnelle par la doxa du réseau…

Ses « pères » en littérature sont Barrès et l’esthétisme sensuel du Moi, Mauriac et la vie tourmentée de l’âme humaine provinciale, Montherlant et son art de l’ironie comme sa liberté de ton et d’esprit. Étudiant en anglais, il décortique la technique d’Aldous Huxley. Il écrit dans Une éducation d’écrivain que « la grande idée d’Huxley est que le roman moderne pourrait prendre exemple sur l’écriture musicale (polyphonie, contrepoint) pour embrasser la réalité complexe. »

Thierry Roux retient treize thèmes du récit du monde par Curtis : « la vie sous l’Occupation, la province, la politique (), la jeunesse, l’amour, l’art de vivre en Occident, l’héritage lettré ou encore l’écologie, l’art du voyage ou l’espérance des temps futurs » p.166. Il les détaille.

L’Occupation était une période où il n’était pas aussi simple de comprendre les choses et de choisir son camp, comme chacun le croit aujourd’hui. La phrase-clé de Curtis est : « ce n’était pas tout à fait aussi simple que cela : d’une attitude extrême à l’autre attitude extrême, il y avait des moyens termes ; il pouvait se produire d’innombrables glissements, des interférences. Sous les étiquettes grossières que l’on collait au dos des gens, il y avait mille et mille nuances possibles ». Les nuances, l’aujourd’hui ne les connaît pas, ne veut pas les voir ; tout doit être binaire comme l’informatique, Noir ou Blanc comme la race (qui revient), ami ou ennemi comme le juriste nazi Carl Schmitt le pensait (référence favorite de la bande à Trump). « Dans Les Forêts de la nuit, la pulsion d’agir du jeune héros résistant, Francis, relève d’un élan de jeunesse désintéressé qui le pousse à aider son prochain, en faisant passer la ligne de démarcation. À l’inverse, celle de Philippe, le collaborateur, s’enracine dans un élan qui au gré de mauvaises circonstances conduit à s’engager dans une cause malheureuse, dans le sillage des collaborateurs à la solde de l’Allemagne nazie », explique l’essayiste p.219. Il s’agit d’un élan vital qui justifie la politique, dans un affrontement entre le courage et la peur. Les personnages sont tourmentés, parfois faibles, dont « les idées » ne sont que des justifications a posteriori de leurs pulsions profondes. L’Occupation, parce qu’elle met en cause la vie même de chacun à tout moment, est un révélateur des êtres.

La politique est la continuation de cet élan pulsionnel par d’autres moyens. Jean-Louis Curtis déclare à La Nouvelle Revue de Paris : « Je suis libéral. Être libéral, c’est savoir que toute une part immense de notre vie, de nous-même ne relève pas, n’est pas tributaire de la politique, et doit obstinément refuser de l’être ». D’où son anticommunisme, religion d’État totalitaire exigeant l’engagement tout comme hier le nazisme, dans laquelle s’est fourvoyé Sartre avant de basculer en pire vers Mao. Avec la tentation des intellos de suivre le mouvement grégaire, de se faire dictateurs de bureau, tant la tentation de la facilité est grande de suivre au lieu de penser, d’obéir à une soi-disant Loi de l’Histoire au lieu de la faire. Curtis se montre plus ouvert au mouvement anarchiste et ludique de mai 1968, qui pour lui secoue heureusement le vieux monde, avant qu’il ne dégénère dans la logorrhée trotskiste et le culte ridicule du lointain nouvel empereur communiste amateur de très jeunes filles. Il met en scène la politique dans Les justes causes, en montrant le contraste entre la puissance des idées pour lesquelles on se bat et les illusions et drames qui surviennent dans la réalité vécue.

Avec la patte lourde et le style réjouissant envers « la gauche », toujours contente de soi et de son bon droit, encore de nos jours : « En face de cette droite coupable, inquiète, peu sûre d’elle-même, la gauche se rengorgeait dans son sentiment de légitimité. On n’a jamais vu, au cours de l’Histoire, sauf peut-être chez le dévot du XVIIe siècle et les Jacobins de 1793, une satisfaction de soi, une complaisance aussi affichée et aussi imperturbables. Il suffisait de se dire « de gauche » pour être assuré de sa vertu et jouir de la considération universelle. Le bon droit se trouvait de votre côté, la grâce divine vous avait élu. Ceux qui n’épousaient pas votre cause étaient des damnés, tout juste bons à jeter à la géhenne » (La France m’épuise).

L’auteur note une fidélité d’écrivain au Béarn, sa région natale, qu’il justifie par un besoin de se rattacher à ce qu’il connaît. Thierry Roux est lui-même originaire d’Orthez, haut fonctionnaire, titulaire d’une maîtrise d’histoire de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et diplômé de Sciences Po Bordeaux. Mais la province d’enfance de Curtis change radicalement après 1945, gagnée par une frénésie nataliste et consumériste. Curtis observe et dénonce sa transformation brutale, où sa qualité de vie est supplantée par des comportements moutonniers, un nouvel état d’esprit, mélange d’américanisation et de dolce vita, et une vraie différence entre la vie à Paris et celle en province. Marc Bloch, historien résistant fusillé par les Allemands, a bien décrit la chère petite ville, désuète, dépassée, explication parmi d’autres raisons de la défaite de 1940. Mais Jean-Louis Curtis a la nostalgie de cette province de la lenteur, du travail tranquille, du temps qui passe, du silence et des paysages préservés. Le « c’était mieux avant » aujourd’hui des ultra-conservateurs et de nombre d’écolos.

Curtis, défendant la langue française, se moque des tics de langage qui donnent l’impression aux branchés d’être dans le vent, « mainstream » comme on jargonne franglish aujourd’hui. Ils ne sont qu’un vernis superficiel qui ne trompe personne. Les tics comme disons, au niveau de, motivé, concerné par, tout à fait, absolument, effectivement, et les nouveaux et agaçant donc du coup et voilà, révèlent ce que sont ceux qui en usent et abusent (y compris le super-intelligent Luc Ferry avec ses voilà en rafale). Ose-t-on conseiller à ce donneur de leçons tous les lundis sur Radio-Classique, qu’il (re?) lise donc Curtis ? « Entre le débraillé démagogique antibourgeois, l’infantilisme « chébran », le pédantisme hexagonal et le snobisme convulsionnaire des ciné-clubs, notre malheureux français peut-il demeurer le splendide instrument linguistique qu’il fut en des temps moins gogos et moins gagas que le nôtre ? » s’interroge Jean-Louis Curtis, cité par La République des Pyrénées du 8 novembre 2024. Dans Une éducation d’écrivain, il prophétise d’ailleurs la fin du livre, dont les faillites en chaîne de grandes librairies en France montre l’actualité : « les livres que vous produisez ne seront pas lus par la génération qui vous suit et, dans cent ans, ce seront les ouvrages d’une langue morte que quelques érudits pourront encore déchiffrer ». Pour lui, cela n’empêche pas d’écrire quand même, pour que vive la beauté des personnes.

« Pour résumer son œuvre, écrit Thierry Roux, on pourrait dire que Curtis a été le conteur des vies ordinaires, une manière d’historien du social en prise avec son temps. Parce qu’il aura labouré les sillons des existences et des questions intemporelles – le sens de la vie, l’âme et le cœur humain – son œuvre romanesque demeure précieuse pour notre temps. Curtis a su – et c’est sans doute l’essentiel – ne rien sacrifier à sa liberté d’écrire et de penser » p.343

Au bout de ce parcours, reste une interrogation. Certes, Jean-Louis Curtis a souvent répété qu’il n’avait d’autre biographie que la liste de ses livres, mais la vie intime de Louis Albert Irénée Laffitte importe pour comprendre son œuvre. Un homme libre – et moderne – ne devrait avoir aucun tabou pour ses lecteurs, surtout posthumes. Avait-il des désirs sous-marins comme son mentor Mauriac ? A-t-il eu un fils caché comme son modèle Montherlant ? – ou s’est-il marié avec la chanteuse Mireille comme l‘affirme l’IA de Mistral (je ne sais pas où il a trouvé cette fausse nouvelle) ? Cet essai biographique ne le dit pas.

Thierry Roux, Jean-Louis Curtis – Une vie d’écrivain, la modernité d’une œuvre en liberté, 2025, Éditions Gascogne, 380 pages, €22,00

Un lot de 5 Jean-Louis Curtis en poche : les jeunes hommes – l’horizon dérobé – l’étage noble – l’échelle de soie – les forêts de la nuit, €17,80

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Paul-Loup Sulitzer, L’enfant des Sept mers

Kaï O’Hara, Français d’origine irlandaise avec une grand-mère chinoise, est taraudé par le goût de la liberté. A pas encore 15 ans, après avoir sauté le mur de son collège chrétien des centaines de fois au Vietnam, et sauté aussi une vingtaine de filles, il se met en quête de son grand-père Cerpelaï Gila, la Mangouste folle en malais. Le jeune Kaï parle une trentaine de langues d’Asie du sud-est mais sait à peine lire. Il mettra des années à achever son premier livre d’aventures, le Livre de la jungle de Kipling.

Dès le premier chapitre, le lecteur le trouve tout nu sur une pirogue à voile, naviguant vers Singapour. Il est poursuivi par des pirates qui en veulent aux neuf sapèques d’or qu’il transporte à sa taille. Mais le garçon est avisé ; la poursuite dure depuis des jours et il a presque épuisé ses provisions. Il a fait couler un filin avec les sapèques lestées de son couteau, et les pirates ne trouvent rien. Ils commencent à lui inciser la peau de la poitrine pour le faire avouer, mais il les insulte en toutes les langues qu’il connaît et leur promet les représailles de son grand-père Mangouste folle. De quoi décourager les agresseurs, peu pressés de se frotter au redoutable Kaï O’Hara précédent.

C’est alors le début de l’Aventure. Né en 1883, Kaï vit en ce tournant du siècle qui voit le progressif passage de la voile à la vapeur, et de la liberté du commerce inter-îles au contrôle colonial avec connaissement et passeport. Il retrouve sa grand-mère chinoise, via Ching le Gros, commerçant à la tête de tout un hui de parentèles et connaissances alliées. Il erre en quête de son grand-père, disparu volontairement car atteint de la lèpre. Il le trouvera au fin fond de Bornéo, entouré de ses Ibans coupeurs de tête qui deviennent des Dayaks de la mer dès qu’ils mettent le pied sur un bateau. Expirant, Kaï O’Hara onzième du nom transmet à Kaï O’Hara douzième du nom, son petit-fils, sa goélette racée Nan Shan, à coque noire et voiles rouges, pour qu’il aille comme lui exercer sa liberté sur les mers chaudes entre Afrique et Amérique. Ce que va faire l’adolescent, déjà les épaules larges et les muscles dessinés. Épris de liberté, il n’a aucun passeport, aucune attache, et vit tout nu en libertarien optimiste sur son bateau sans patrie, symbole d’évasion.

Les années post-68 ont été les années liberté, où les jeunes rêvaient de ne jamais s’installer, voyageant de par le monde avec sac à dos ou nomades en bateau. Leurs idées libertariennes n’ont rien à voir avec celles des prédateurs de la Tech d’aujourd’hui ; il s’agissait de s’accomplir personnellement, pas de dominer les autres par leur puissance. A noter que c’est aussi toute l’ambivalence du djihad coranique : engager sa force pour devenir meilleur soi-même – ou pour convertir et asservir les autres. Nul doute que le gros financier Sulitzer n’a pas écrit ce livre, même s’il le signe de sa marque. Il se disait « metteur en livre » comme on met en scène. Kaï est plus probablement une créature de Loup Durand, son nègre (blanc) de la littérature, mort trop tôt, et qui savait si bien évoquer les émois vitaux des garçons jeunes.

L’auteur prend le terme « les sept mers » au sens de l’époque coloniale et du commerce du thé de Chine en Angleterre : la mer de Banda, la mer des Célèbes, la mer de Flores, la mer de Java, la mer de Chine méridionale, la mer de Sulu et la mer de Timor. Cela ne veut pas dire que Kaï n’aille pas au-delà, dans l’océan indien ou l’océan Pacifique, mais l’Asie du sud-est est son domaine de prédilection, tropical, toujours chaud, empli de tempêtes à affronter, grouillant d’îles et de peuples à demi sauvages. Tout ce qu’il faut à un libertarien épris d’indépendance, fier de ses forces et de la fidélité de ses compagnons.

D’aventure en aventure, Kaï a promis à la blanche Isabelle, fille de planteur franças du Vietnam colonial, de venir l’enlever lorsqu’elle aura 18 ans. De fait il lui écrit des lettres laborieuses, reçoit une missive sibylline, et revient. Il enlève la fille, non sans se trouver aux prises avec l’Anglais escroc un peu pervers Archibald, qui l’avait déjà fait déshabiller à 14 ans pour lui piquer ses vêtements pour mieux fuir, ce pourquoi il se retrouvait tout nu en début de récit, et qui fait cette fois sauter la maison de la belle. C’est que Kaï s’était vengé de lui en le tabassant au Cambodge. Sur la goélette, surprise ! Isabelle n’est pas Isabelle, mais Catherine – sa sœur. Elle était secrètement amoureuse du bel éphèbe musclé du collège de garçons d’à côté, et aimait son audace à faire le mur. Quant à Isabelle, oie grasse et conventionnelle, elle a épousé un zouave et est partie en France. Kaï est ulcéré, puis s’y fait. Après tout, « la grande bringue » est aventureuse comme lui, elle l’aime et fait bien l’amour. Il l’adopte comme compagne et lui apprend la mer.

Ils vont naviguer de conserve avec les Dayaks commandés par Oncle Ka, compagnon du grand-père lorsqu’il était jeune. Amitié, amour, mort seront au rendez-vous. Kaï aura deux filles jumelles, puis un fils qu’il perdra, avant que Catherine ne lui en donne un second, qui lui ressemblera mais qu’il ne verra pas grandir, le confiant à son grand-père français pour qu’il le fasse éduquer. Il le retrouvera tout fait à 17 ans, plus grand et aussi fort que lui, et lui transmettra le goût de la mer et de la liberté.

C’est passionnant, bien écrit, passionné. Un grand roman d’aventures digne de Kipling. Je l’ai relu avec bonheur.

Paul-Loup Sulitzer, L’enfant des Sept mers, 1993, Livre de poche 1955, 509 pages, occasion €3,35, e-book Kindle €9,99

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Le bonheur ne se cherche pas, dit Alain

Il y a des gens qui cherchent le bonheur : ils sont inconséquents, expose Alain le philosophe. « Dès qu’un homme cherche le bonheur, il est condamné à ne pas le trouver ». Le bonheur n’est pas un objet, mais un état provisoire qui va et qui vient, selon chacun. « On ne peut raisonner ni prévoir au sujet du bonheur ; il faut l’avoir maintenant. »

Alain écrit souvent ses Propos au fil de la plume, le raisonnement ne venant qu’en chemin. C’est pourquoi il est parfois brouillon, allant au hasard, comme poussé par les mots pour faire surgir les idées. Ainsi du bonheur, dans un Propos de 1911 (bien avant la guerre de 14) qu’il intitule auparavant « victoires ». Il n’y a pas que « les poètes » qui « expliquent mal les choses ».

Toujours est-il qu’« il est impossible de poursuivre le bonheur, sinon en paroles ». Dans les faits, être heureux, c’est se mettre dans un certain état plaisant, ce qui ne va jamais sans un effort préalable. Ainsi de la boxe, qu’il faut apprendre avant d’y prendre plaisir ; ou de la lecture : « Il faut du courage pour entrer dans Balzac ; on commence par s’y ennuyer » (il parle pour lui).

« Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur », dit Alain. Ce n’est pas décisif, ni vraiment clair. Il faut sans doute apprendre le solfège et l’instrument, s’ennuyer longtemps et secouer sa paresse, pour enfin entrer dans l’univers de la musique et en apprécier la subtilité et les bienfaits. Ce pourquoi le bonheur ne vient qu’après l’effort. Mais écouter simplement sans avoir jamais fait de solfège ni pratiqué d’instrument est aussi un bonheur. Peut-être moins subtil, moins professionnel, mais réel.

Est-ce de même pour « la retraite », à laquelle « les Français » aspirent, dit-on ? Faut-il se fatiguer pour apprécier le repos ? Vivre l’épreuve de la « vallée de larmes » avec enfantements et labeur, avant de goûter au bonheur de l’infinie éternité ? Bof… En alternative à ces bondieuseries, Alain propose, d’un saut d’idées démocratiques et laïques, une autre formule du bonheur : « C’est dans l’action libre qu’on est heureux ; c’est par la règle qu’on se donne qu’on est heureux ; par la discipline acceptée en un mot, soit au jeu de football, soit à l’étude des sciences ». Le bonheur est alors un état de récompense. Rousseau disait de même que la liberté réside dans les règles qu’on accepte. Dans les limites, tout est permis.

Je dirais même plus : le bonheur est l’accord de l’être avec lui-même.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Bonheur chez les Grecs

Ah, le bonheur ! Ce rêve naïf des Lumières énoncé dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique et dans les Déclarations françaises du 26 août 1789 et du 24 juin 1793 qui assignent le bonheur comme but de la société ! Le bonheur n’est qu’un état éphémère, disent sagement les Grecs, ces réalistes.

Rien n’est plus menacé que le bonheur humain. Étant mortel, chez lui rien ne peut durer. Le bonheur, vu du cosmos, apparaît comme une sorte de démesure des hommes qui prétendrait abolir l’instabilité – qui est au fondement de sa condition éphémère. Toute l’existence humaine alterne entre prospérité et détresse. Être un temps heureux, c’est être promis à la chute, selon Euripide.

C’est pourquoi les héros d’Homère ne s’épuisent pas à chercher ce qu’ils savent ne jamais pouvoir trouver. Achille préfère une vie courte, mais glorieuse, au bonheur d’une vie longue et tranquille, mais affectée de pertes, de maladies, de vieillesse, de déchéance. Le Grec préfère au bonheur qui ne dure pas la postérité qui dure, sa renommée glorieuse : c’est une belle mort en exemple, sa jeunesse fauchée sur un champ de bataille en pleine gloire. Ne cherchez pas à retenir l’instant heureux, vivez-le pleinement, en sachant qu’il ne peut jamais durer. Carpe diem, telle est la sagesse antique – dont nous ferions bien de prendre de la graine.

Une consolation tardive cependant. Pour les Grecs, la participation aux cérémonies des mystères, surtout d’Éleusis, permet d’espérer un sort bienheureux dans l’au-delà. Il ne s’agit pas d’un bonheur, par définition éphémère, mais d’une béatitude. Une constante après la mort, qui est définitive. C’est ce que le christianisme promettra pour l’éternité aux justes – à condition d’obéir aux commandements du Père revus par le Fils. Le futur défunt grec a l’espoir d’une « vie » meilleure après la mort, signe que le bonheur n’appartient pas à ce monde mais à l’autre, quand rien ne change désormais plus. Le bonheur est une forme d’éternité qui fige le temps et console les mortels de ne point être immortels. Mais alors, à chacun de bâtir son éternité figée, par sa vertu, par ses œuvres.

Les philosophes grecs font de la quête du bonheur une éducation, dans le souci de l’âme. Avoir une « vie bonne » veut dire exercer une sagesse pratique qui apporte plus de satisfactions que de désagréments, et laisser un bilan positif. La philosophie débusque la cause du malheur dans l’insatisfaction. Elle recommande donc de limiter les désirs à ceux qu’il est possible de satisfaire. « Désirer l’impossible » est donc absurde, sauf à en faire une quête idéale, sans croire à sa réalisation pleine et entière mais seulement comme force qui pousse à faire mieux. Ainsi la quête du Graal, jamais atteint, ou de l’Amour absolu, qui ne se résout qu’au-delà si Dieu existe. Selon les philosophes grecs, c’est la maîtrise de soi qui apporte le bonheur, défini comme le simple accord de l’être avec lui même. Le bonheur ne peut donc pas être un état permanent, mais une discipline de vie. Ce que les Français particulièrement ne comprennent pas, éternels insatisfaits qui ne font rien pour se prendre en mains et que cela change.

Le bonheur est souvent vu dans le passé, nostalgie du c’était mieux avant. Ainsi Christian Signol voit le bonheur dans son enfance – irrémédiablement enfuie. De même Bernard Clavel se souvient des bonheurs dans sa vie. Virginie Ducoulombier décrit à chacun ses petits bonheurs, ce qu’elle retient des instants de son existence. L’heur est ce qui arrive, dit Emmanuel Jaffelin, à chacun de choisir sagement s’il peut être bon-heur ou mal-heur. France et Christian Guillain voient leur bonheur sur la mer, une parenthèse dans l’existence, avec les enfants encore petits, la liberté du large et des corps offerts aux éléments.

Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort, dit Montaigne, une fois que tout est fini et peut être soumis à jugement. A chacun de le construire.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Othman Ihraï, Alphonse et le songe premier

Alphonse est un jeune singe qui atteint l’âge de raison. Il est alors envoyé dans le monde extérieur, hors de la forêt magique de l’enfance, pour s’initier au monde adulte. Mais c’est un singe-poète, il veut retrouver la dixième part de son âme, celle que l’âge lui ravit, la vertu d’enfance qui est de rendre le monde magique : « Parler aux astres, tutoyer l’éternité, voir juin en janvier et des flocons de neige éternelle sur le sable en été ».

Alphonse doit commencer sa quête dans le monde des hommes, accompagné de la grive musicienne Philomèle et de la fleur d’Elis, une plante médicinale de la forêt des singes. Il est candide, curieux, pas peureux du tout. Il attend le monde et ses rencontres. Il verra successivement l’ange mécanique du Métronomique, Horace du Sahara et son instrument Guembri, Prosper et le gisement de déguisements pour carnaval, Félix le squelette réduit à son extrémité, Bobby Bonbec l’avare des sucreries, Rose-Marie la laide qui est belle quand elle dort.

La société des grandes personnes apparaît comme un entrepôt sans âme où l’on tient conseil d’administration autour d’un verre de dividendes en cristal. Il s’agit de tout soumettre à la logique. Toute humanité est réduite à la mécanique, les humains aux robots. Égoïsme et vanité, les grandes personnes « ont assommé les hommes d’une besogne inutile et répétitive, de distractions puériles et épisodiques, et se sont approprié le temps et la poésie qui savaient y germer. Elles les ont consommés avec la maladresse des gens qui ne savent pas, la boulimie des gens qui gobent mais ne mangent pas, la démesure de ceux qui boivent sans avoir soif, l’absurde méchanceté de ceux qui déclarent des guerres pour laisser les enfants des autres y mourir » p.100.

Alphonse, dit la fleur Eyquem, « c’est un poète parvenu à l’âge de raison qui veut retrouver un peu de son âme. Si nous sommes venus ici, c’est pour qu’il trouve le songe premier, la rêverie originelle, la volonté créatrice, l’esprit qui de l’aveu même du philosophe, veille dans l’homme, rêve dans l’animal et dort dans la pierre » p.75. Le songe premier est un chemin, « il est inaccessible aux machines qui ne font que ce qu’on leur dit de faire. Parce qu’il est liberté. Parce qu’il est volonté. Parce qu’il est rencontre. Il est l’imagination » p.111.

Un conte d’aujourd’hui, analogue au Petit prince de Saint-Exupéry, écrit avec amour par un écrivain poète musicien franco-marocain érudit en droit. Il l’a imaginé pour ses enfants Romane et Louise, 10 et 7 ans, dont les dessins illustrent les pages.

Othman Ihraï, Alphonse et le songe premier,2025, Éditions Fine pluie, collection Tachawit, 121 pages, €20,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova

Casanova, 53 ans, a sa vie derrière lui : il est un vieil homme. Il veut rentrer à Venise, sa ville natale, mais attend pour cela l’autorisation du Grand conseil, une amnistie après son évasion des Plombs en 1756. Il a commencé un pamphlet contre Voltaire, dont il dénonce l’hypocrite façon de jouer le croyant sans l’être. Mais c’est trop tard, il a épuisé son entregent à entreprendre de baiser les femmes. « Pour une nuit sur une nouvelle couche d’amour, il avait toujours sacrifié tous les honneurs de ce monde » p.85.

Autour de son auberge de Mantoue, il rencontre son ami Olivo, désormais marié à Amalia, que Casanova a bien connue jusqu’au lit, et qui ont trois fillettes dont l’aînée, Teresina, a 13 ans. Il est invité à passer quelques jours dans leur domaine, un vieux château délabré racheté au marquis local Celsi grâce aux bénéfices agricoles des légumes et du vignoble que cultive l’industrieux Olivo. Casanova ne veut pas rester, gêné de retrouver l’épouse de son ami toujours prête à libertiner avec lui. Mais la présence d’une jeune nièce, Marcolina, lui remet le feu aux chausses. Elle est belle, intelligente, étudie les maths, froide envers lui : tout ce qui fouette le désir.

Marcolina le snobe, restant polie et joutant intellectuellement sur la foi et l’incroyance, mais sans répondre à ses avances. Casanova n’hésite pas à se défouler sur Teresina, émoustillée par la puberté et qui ne dit pas non. Jetée sur le lit, « il la couvrait de baisers passionnés » (autre nom de ce qu’on appelle aujourd’hui un viol). Mais il aura Marcolina, foi de Casanova.

Il profite des circonstances pour inventer un piège où la belle cédera, sans le savoir. Car elle n’est pas prude, Marcolina ; il a vu le jeune lieutenant Lorenzi sortir un tôt matin par sa fenêtre. Il désire prendre sa place pour une nuit. Pour cela, le jeu fournit l’occasion. Casanova perd, puis regagne ; Lorenzi gagne puis reperd, notamment contre le marquis, dont il baise officiellement la femme. Il lui doit 2000 ducats d’or et lui jure de le rembourser le lendemain, sans savoir comment, probablement par le suicide. Casanova, qui a gagné la somme, lui propose un marché entre libertins affranchis des préjugés : il prendra sa place la nuit suivante auprès de Marcolina, tandis que lui est rappelé impérativement à Milan pour la guerre ; en contrepartie, il lui donnera les 2000 ducats pour éviter que le marquis ne le salisse.

Ce qui fut fait. Casanova part pour Venise, ayant reçu la lettre qu’il attendait de Bragadino, un sénateur ami, membre du Grand conseil, lui annonçant qu’il est pardonné s’il revient à Venise espionner les milieux révolutionnaires et libertins, où l’incroyance fleurit. Il fait faire demi-tour au cocher pour revenir au château, dont Lorenzi lui a donné la clé du jardin. Il s’est mis tout nu sous le manteau du lieutenant, pour ne laisser aucune trace et ne pas se faire reconnaître. A minuit exactement, la fenêtre s’ouvre, Marcolina accueille son amant et le baise passionnément.

Après une nuit torride, dans laquelle Casanova a retrouvé une ardeur de jeune homme sous les assauts d’une amante experte et déchaînée, il s’endort et rêve. Mal lui en prend, l’aube survient et, avec elle, la vérité : il n’est pas Lorenzi au corps de jeune dieu, mais un vieillard. Marcolina, horrifiée, le méprise du regard. C’est moins le mensonge que la révélation de ce qu’il est qui la touche : un ancêtre, un débris, un homme qui a fait son temps. Casanova s’enfuit, honteux.

Mais la réalité rattrape une nouvelle fois l’illusionniste. Lorenzi l’attend au jardin. Il le provoque en duel pour venger l’honneur de sa belle ; de toute façon, la guerre va le prendre et il n’a rien à perdre. Casanova est tout nu ? La belle affaire ! Lui aussi se met nu, et ils engagent le fer. Cette fois, l’expérience permet au vieil homme de triompher du jeune et Lorenzo meurt, le sein gauche percé de l’épée. Le vieux séducteur le laisse, tel un Adonis nu endormi sur l’herbe, et rejoint son coche, qui le mène à Venise. Ni vu, ni connu.

Une fois dans sa ville, il en aperçoit la décrépitude, que sa jeunesse ne voyait pas, tout entière absorbée par le désir. Il mesure son bienfaiteur, qu’il a sauvé jadis de la mort par saignées des médecins incompétents. C’est un homme simple, conservateur, pas bien intelligent. Il prend la température de la ville, minée par les nouvelles mœurs libertines et incroyantes des Lumières en cette année 1773, et qui agit en réactionnaire, par la répression.

C’est une fin de règne, une fin de monde, bientôt la Révolution, partie de France, va enflammer l’Europe, et Venise sera prise dans le tourbillon des nouvelles mœurs, des nouvelles façons de penser, par la liberté. Lui, Casanova, est un séducteur fini ; il ne peut plus séduire les jeunes filles, sauf les très jeunes naïves, par surprise ; il ne peut plus ferrailler intellectuellement avec les philosophes, tout le monde s’en moque et l’époque est au retour de la religion ; il ne peut plus vivre de sa liberté, désormais stipendié pour espionner. Sa décrépitude est à l’image de Venise qui se meurt, à l’image aussi de l’après-Première guerre mondiale, que l’auteur vit dans la désespérance. Une certaine Europe cosmopolite, inventive, artistique, de la Belle époque a disparu avec la boucherie de 14. La dépression psychologique approche, de même que la Grande dépression économique de 1929, qui aboutira à la réaction du stalinisme, du fascisme, du nazisme, du franquisme, du salazarisme, du pétainisme… Nous revivons un peu cette époque-là, où la liberté recule, le libertinage répugne, et où la réaction ressurgit.

L’auteur, Arthur Schnitzler, est mort à 69 ans en 1931. Il n’aura pas connu la chape de plomb du nazisme. En tant que juif, médecin, psychanalyste émule de Freud, écrivain de théâtre, il aurait été éliminé par le nouveau régime. C’est dans les années 1980, au moment de la résistance des pays de l’Est contre la chape de plomb du brejnévisme soviétique, que Schnitzler a été traduit en France. Casanova est devenu l’emblème de la liberté de penser et des mœurs – jusqu’à en faire un film avec Alain Delon en Casanova et Elsa Lunghini en Marcolina fort dévêtue.

Arthur Schnitzler, Le retour de Casanova, 1918, 10-18 1980, 190 pages, €5,00, e-book Kindle €1,49

DVD Le retour de Casanova, Édouard Niermans, 1992, avec Alain Delon, Elsa Lunghini, Fabrice Luchini, Fox Pathé Europa 2003, 1h34, €20,89

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Françoise Melonio, Tocqueville

L’autrice, agrégée de lettres modernes, professeur émérite à la Sorbonne, ex-directrice des études à Normale Sup et Science Po, est à partir de 1996 secrétaire scientifique de l’édition monumentale des Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville. Elle a édité ses Œuvres dans la collection de la Pléiade. Elle connaît donc bien le bonhomme, né en 1805 sous l’empire et décédé en 1859 sous le second empire, de tuberculose à 53 ans.

Alexis-Charles-Henri Clérel, comte de Tocqueville, après avoir eu une enfance choyée du fait de sa santé fragile et d’un père attentif, puis eu sa première maîtresse à 16 ans, a été Ministre des Affaires étrangères, Président du Conseil général de la Manche, Député de la Manche, Membre de l’Académie française à 37 ans ; il quitte la politique à 45 ans à cause du coup d’État de Napoléon le Petit. Il est surtout connu pour ses deux chef-d’œuvre de la science politique : De la démocratie en Amérique et L’Ancien régime et la Révolution. C’était un libéral, un noble républicain.« Il va découvrir que la monarchie absolue, la Révolution et l’Empire ne se succèdent pas par accident, mais qu’ils s’engendrent,et que l’absolutisme est la matrice commune au radicalisme révolutionnaire et à la bureaucratie napoléonienne » p.479. Ne voulant s’affilier à aucun parti pour ne pas être contraint, mais nanti d’un fort réseau d’amis, il a pensé et écrit sur les prisons, l’abolition de l’esclavage, les enfants trouvés, la colonisation en Algérie, l’école, l’Église. Il a été de son temps, pragmatique en bon libéral, vivant la transition entre l’aristocratie et la démocratie.

Méprisé et vilipendé durant des décennies en France par les intellos sectaires de la gauche, marxistes rigides issus du stalinisme et du gauchisme 68 qui voyaient en tout « libéral » un fasciste, Tocqueville a été réhabilité par Raymond Aron, François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Birnbaum, Pierre Manent, Louis Dumont, Raymond Boudon. Tocqueville a su pointer les bienfaits démocratiques, notamment l’élévation du savoir due à l’aspiration à l’égalité des conditions, mais aussi ses dérives démagogiques, voire tyranniques avec le populisme – d’où surgira Napoléon III. Il note dans La démocratie en Amérique cette tyrannie de la majorité, « un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ». Nous en sommes toujours là avec les Hillbillies trompeurs et prolos immigrés du méchant con…

Tocqueville a surtout exercé son intelligence sur les questions de son temps et de la politique. Il loue en cela les corps intermédiaires, les communes, les conseils généraux, les associations, les églises, qui permettent aux individus d’exprimer leur liberté pour faire remonter leurs désirs et doléances à l’État qui, en France, a le travers d’être trop centralisé. Nous en sommes toujours là avec le mépris des maires par le président Macron en début de mandat, et les revendications catégorielles violentes des syndicats, contre les réformes des retraites ou les questions agricoles, non résolues on se demande pourquoi, depuis quarante ans.

Durant un voyage de plusieurs mois, il a compris l’essence de l’Amérique, ce pays neuf, grossier, prédateur, obsédé par l’égalité devant la réussite. « Tout gens ayant une langue, une croyance, des opinions différentes ; en un mot, une société sans racines, sans souvenirs, sans préjugés, sans routines, sans idées communes, sans caractère national, plus heureuse, cent fois que la nôtre ; plus vertueuse ? j’en doute. Voilà le point de départ. Qui sert de lien à des éléments si divers, qui fait de tout cela un peuple ? L’intérêt. C’est là le secret » p.102. « Dieu » leur a « donné » le Nouveau monde – ou plutôt ils l’ont pris. Dès lors, les indigènes, les « Indiens » sont leur propriété ; ils en font ce qu’ils veulent, les chassant de leurs terres pour les exploiter. De même le continent tout entier avec Monroe et Trump. En revanche, un gouvernement souple : centralisation politique fédérale, mais décentralisation administrative locale. « La commune est l’école primaire où les Américains apprennent à gérer les affaires publiques, chaque citoyen se tenant pour responsable du bon ordre et de la prospérité locale » p.125 – tout l’inverse de la France.

Françoise Melonio sait relier l’intime au politique, expliquant les idées de l’homme par ses origines, son temps, sa sensibilité, sa raison. Homme privé et acteur politique sont tout un chez Tocqueville. C’est un mélancolique qui assiste à l’effondrement d’un monde et les balbutiements d’un nouveau dans le bruit et la fureur. Cavour citant une conversation avec Tocqueville : « Il s’opérait maintenant un mouvement contraire et jusqu’à un certain point incompatible ; un mouvement politique démocratique et un mouvement social aristocratique : c‘est à dire la répartition générale et égale des droits politiques parmi un nombre toujours croissant d’individus d’une part, et de l’autre la concentration proportionnellement croissante de la richesse dans un petit nombre de mains. Cette anomalie ne peut pas subsister longtemps sans danger grave pour l’état social. Il faudrait mettre en harmonie les forces sociales avec les forces politiques ; c‘est le seul moyen d’établir quelque chose de stable » p.188. Il est lucide sur la société de son temps, mais forme ses opinions lui-même, en digne fils des Lumières. Il étudie, il interroge, il médite – avant de publier des rapports ou des livres. Nous n’en sommes pas là avec nos députés avides de twitter sans cesse pour se « positionner », sans guère réfléchir, si l’on en juge par l’inflation de lois mal rédigées, contradictoires et le plus souvent ineptes. Leur « pensée » n’est le plus souvent que vent qui passe. Contrairement à Tocqueville, ils sont incapables de penser, et parfois contre eux-mêmes.

Tocqueville lance de nombreux traits acerbes et justes sur la France – qui n’a guère changée, à le lire aujourd’hui. « Dans un pays comme le nôtre, pour faire des réformes efficaces et durables, il ne suffit pas d’imposer aux citoyens l’obéissance, il faut encore obtenir leur franche adhésion et leur libre concours. C’est la première vérité dont doivent se pénétrer sans cesse tous ceux qui gouvernent » p.289. Il note « l’incompétence despotique » de l’Administration en Algérie colonisée p.337 ; il accuse « l’esprit même du catholicisme, cet esprit intraitable qui ne peut vivre nulle part s’il n’est le maître » p.354 ; il note déjà chez les députés « le désir de vivre de l’impôt (…) la grande et permanente infirmité de la nation elle-même ; c’est le produit combiné de la constitution démocratique de notre société civile et de la centralisation excessive de notre gouvernement » p.373 ; et chez ceux qui gouvernent, « cette espèce de solitude orgueilleuse où finit presque toujours par vivre l’intelligence des princes longtemps heureux, qui, prenant la fortune pour le génie, ne veulent plus rien écouter parce qu’ils croient n’avoir plus rien à apprendre de personne » p.376. Pour lui, « le socialisme étant le surgeon de l’absolutisme, la carte des révolutions socialistes recouvre celle des États absolus » p.489. On l’a vu depuis en Russie, en Chine, au Cambodge, en Amérique latine…

Alexis de Tocqueville reste un exemple de penseur politique, d’un tempérament pessimiste actif digne d’être imité. Et cette biographie vivante, aisée à lire, replace le lecteur dans l’histoire de son temps.

Françoise Melonio, Tocqueville, 2025, Gallimard biographies NRF, 613 pages, €27.00, e-book Kindle €18,99

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Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique

« Sur les décombres de la [crise financière], l’assurance renaissante des jeunes comme des vieux s’était vue dopée par la jeunesse relative de [Trump],et par ses allures de sportif délié, diamétralement opposées aux handicaps physiques de [Biden], séquelles de la polio. Et puis il y avait le miracle du [spatial] et du nouveau mode de vie qu’elle promettait (…), la voie inconnue d’un avenir aéronautique, tout en leur assurant par ses manières vieux jeu, et même collet monté, qu’il n’y avait aucun risque de voir les succès de la technologie moderne éroder les valeurs de la tradition. Il apparaissait donc, concluaient les experts, que les Américains du XXe siècle, las de faire face à une nouvelle crise tous les dix ans, avaient soif de normalité. (…) Le nouveau président des États-Unis, partit rencontrer [Vladimir Poutine]en [Alaska] où,à l’issue de deux jours d’entretiens ‘cordiaux’, il signa un ‘accord’ garantissant des relations pacifiques entre [la Russie] et les États Unis » p.932. On se croirait aujourd’hui, or cela avait lieu en 1940 dans l’uchronie de Philip Roth. Remplacez Trump par Lindberg, crise financière par Grande dépression, spatial par aéronautique, Russie impérialiste par Allemagne nazie, Alaska par Islande, et vous aurez le texte original.

En trois ans de travail, l’auteur quitte pour une fois son univers obsessionnel du sexe, des bites et des seins pour se concentrer sur son autre obsession : les Juifs. Que se serait-il passé, si… ? Il imagine que le démocrate F.D. Roosevelt a été battu aux élections de novembre 1940 au profit d’un héros à grande gueule qui promet la paix, Charles Lindberg. L’aviateur qui a franchi l’Atlantique en 1927 aux commandes de son Spirit of St. Louis est aussi sympathisant du régime nazi et membre du comité isolationniste America First. Tout est vrai de FDR et de Lindberg, comme de beaucoup de personnages historiques dans le livre (leur bio réelle est donnée par l’auteur en annexe). Lindberg, Américain d’origine suédoise, visite l’Allemagne de Hitler en 1936 et assiste aux JO de Berlin, où il considère que le petit caporal est « un grand homme » ; il est décoré en octobre 1938 par le maréchal de l’armée de l’air nazie Goering de la croix de l’Aigle allemand, médaille d’or à quatre petites croix gammées ; il écrit dans son Journal le 1er septembre 1939, dans les jours qui suivent l’invasion de la Pologne par l’Allemagne : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères (…) ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur. L’aviation est l’un de ces biens précieux qui permettent à la race blanche de survivre dans une mer menaçante de Jaunes, de Noirs et de Basanés » Annexes, p.1230. On le voit, les idées de Trump et de son vice Vance étaient déjà les idées des années trente en Amérique : isolationnisme, ségrégation raciale, égoïsme sacré de l’America First, pari sur l’avance technologique pour sauver ‘la race blanche’ (« Non-Hispanic Whites ») de la submersion raciale – prévue par les démographes aux États-Unis vers 2045.

Pour ce projet ambitieux, Philip Roth fait revivre Weequahic, le quartier juif de Newark, dans le New Jersey de son enfance, et laisse décrire les événements par un Philip entre 7 et 9 ans. Son grand frère Sandy est charmé par le programme d’assimilation des ados, « Des Gens parmi d’Autres », concocté par le nouveau pouvoir pour briser les ghettos et faire découvrir les chrétiens ruraux aux petits juifs urbains restés entre eux. Sa tante Evelyn s’est entichée du rabbin collabo Bengelsdorf et finira par l’épouser, à être invitée à la Maison Blanche et à sympathiser avec la Première Dame. Elle tombera de haut lorsque la répression contre les Juifs « bellicistes » se manifestera par l’assassinat de Winchell, journaliste juif candidat à l’investiture républicaine, les pogroms de nationalistes blancs, dont la mère de son copain Seldon, juive grillée vive dans sa voiture dans le Kentucky où elle avait été « exilée » par le programme de dispersion des quartiers juifs par l’administration. Tout le suspense du roman est d’imaginer ce qui pourrait arriver avec le temps, plus que de constater ce qui survient au présent. Les Juifs ne sont plus américains, mais allogènes, rejetés comme non-Blancs. Ils perdent leur emploi, les meneurs sont surveillés par le FBI. Certaines familles émigrent au Canada, mais pas les Roth.

Philip Roth observe l’obstination de son père à persister dans ce qu’il croit vrai, sans écouter personne. Un trait courant dans la culture juive, si l’on en croit le côté « roquet » de nombre d’animateurs de radio et de télévision juifs. Ils persistent à avoir raison, ils insistent en reposant inlassablement les mêmes questions pour « faire dire » ce qu’ils voudraient entendre dire. Le père n’écoute pas sa femme, qui prépare une cagnotte au Canada au cas où. Lorsque les émeutes commencent et que les frontières sont fermées, il regrette, mais trop tard, toujours trop tard, à cause de sa rigidité mentale – tous comme les Juifs français en 1940.

Heureusement, l’avion du Président disparaît mystérieusement et ne reparaît pas. La théorie du Complot stipule qu’il été subtilisé par les nazis parce qu’il ne les servait plus aux États-Unis, et qu’il va retrouver son fils de 12 ans, le « bébé Lindberg » enlevé en mars 1932 par l’immigré allemand Bruno H. Hauptmann. Le cadavre décomposé découvert près de la propriété serait une substitution, l’enfant aurait été emmené en Allemagne et élevé comme un petit Hitlerjugend afin de « tenir » le président Lindberg et de lui faire faire une politique favorable aux nazis. On pense aussitôt à Trump, qui serait de même « tenu » par la Russie et ses services secrets pour quelque scandale d’argent ou de mœurs… ce qui expliquerait l’inclination trompiste à une indulgence sans précédent pour la Russie mafieuse et impérialiste.

Mais, comme le 1984 de George Orwell qui faisait une allégorie du système communiste, le Plot against America est lui aussi une allégorie des potentialités américaines. Il ne désigne aucun régime en particulier, pas plus celui de Bush le Petit que celui de Trump bis, mais s’applique aux deux, et à d’autres à venir. Si Trump défend les Juifs – son gendre l’est, ses copains milliardaires aussi pour la plupart, et son copain de jeux sexuels Epstein aussi – il ne se défend pas de valoriser la race blanche, au détriment des Noirs, Latinos et autres Jaunes. Il veut les cantonner, les marginaliser, les expulser, manu militari s’ils sont illégaux. La fascisation de l’Amérique est un possible du pays, la « liberté » n’étant au fond pas une valeur en soi, mais seulement le pouvoir libertarien de faire ce qu’on veut lorsqu’on est le plus fort – avec la volonté de le rester. Et ne croyez pas que c’est du fantasme : ça arrive DES AUJOURD’HUI sous sa majesté Trompe II.

Un roman prémonitoire à bien des égards, même s’il est centré uniquement sur les Juifs. Le régime démocratique est fragile, à la merci d’une majorité, le plus souvent crédule et manipulable par les agitateurs populistes et les réseaux. Même les contre-pouvoirs ont leurs limites. D’où l’exigence de l’éducation, de l’esprit critique, de l’analyse des sources, du penser par soi-même – au cœur des libertés des Lumières, et de la tradition grecque.

Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique (The Plot Against America), 2004, Folio 2007, 576 pages, €10,50, e-book Kindle €9,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Les dieux antiques attendent tout des hommes

Contrairement au Dieu impérieux qui crée et qui exige une soumission de fils à père, les dieux grecs sont soucieux d’être reconnus par les humains, d’être crus et surtout honorés par des libations, des offrandes et des sacrifices d’animaux. Certes, ils sont immortels et ne se nourrissent pas de chair – mais ils se nourrissent du fumet des sacrifices, qui montre que l’on pense à eux.

Reynal Sorel cite la déesse Déméter, dans un hymne composé peu avant -610, qui craint de perdre de vue sa fille chérie Korê, mariée à Hadès aux enfers. Elle menace alors d’empêcher le grain de germer et, ainsi, de rayer de la surface de la terre la race débile des hommes. Ciel ! s’exclament alors les dieux de l’Olympe : nous serons « frustrés de l’hommage glorieux des offrandes et sacrifices ! » La famine menace donc plus les dieux que les humains. Zeus, en bon dieu grec, propose alors un compromis. Il sera que Korê vive six mois de l’année aux enfers (durant l’automne et l’hiver), et les six autres mois de l’année sur terre (durant le printemps et l’automne). Ainsi s’explique la germination du grain dès la venue des beaux jours.

Les dieux se soucient plus de recevoir que de donner, d’où la puissance des hommes sur eux. Les Grecs n’encensent pas les dieux parce qu’ils sont dieux, donc immortels ; ils savent bien que cet état leur est définitivement interdit. Ils les prient de leur accorder leurs faveurs, en échange des viscères des victimes, dit Aristophane dans Les Oiseaux. Et la poétesse Sapho d’insister sur la façon de donner pour demander : « C’est chose certaine que les Bienheureuses déesses voient d’un regard favorable celle dont la prière s’orne de fleurs et de grâce, et qu’elles se détournent de celles qui ne portent point de couronne. » Les dieux et les déesses ont leurs principes : « Déméter préfère les truies, Poséidon les taureaux, Dionysos les chèvres et les porcs, Athéna les vaches, Aphrodite les cochons, Arès et Hécate les chiens, Zeus les bœufs, Héra les génisses »

Quand celui qui sacrifie répond aux attentes des dieux, il peut espérer une certaine bienveillance divine en retour. Zeus le dit à propos d’Hector dans l’Iliade et à propos d’Ulysse dans l’Odyssée : ils ont bien sacrifié. Les dieux, comme les patrons et les politiciens, sont toujours inquiets de recevoir leurs honneurs.

Les sacrifices citoyens de la cité à ses divinités signifie la reconnaissance de la condition éphémère de l’homme, privée de toute filiation avec le divin. Le sacrifice sanglant n’est pas un rite de communion comme dans le christianisme. Il célèbre une immortalité inaccessible à l’homme. Le corruptible est mangé, l’incorruptible s’envole vers les dieux. Seul le genre de vie orphique favorise le végétarien et un genre de vie en totale rupture avec les conventions de la cité, mais ce n’est qu’une croyance.

Les dieux attendent surtout l’obéissance aux lois non écrites qui sont intemporelles : respecter ses parents, épargner les suppliants réfugiés dans un sanctuaire, se garder de toute relation d’inceste et de tout parjure, garantir aux messagers l’inviolabilité. Et que les humains ensevelissent leurs morts, ce qui est une façon d’épargner au dieu le spectacle de la négation.

On le voit, les relations des hommes et des dieux dans notre culture antique n’a rien à voir avec celle qui l’a submergée et subvertie au début de l’ère chrétienne. La religion impérieuse du Dieu unique restreint la liberté humaine de croire, de penser, d’agir. La conduite doit obéir à des Commandements codifiés expressément, le rituel à une Église qui s’est fait l’interprète de Dieu, toute déviance étant punie sévèrement dans tous les cas. Ni Dieu, ni Jésus ne « réclament » rien des humains ; ils les laissent en apparence libre de « pécher », mais tout péché est punis en ce monde par les clercs, seuls interprètes de ce qu’il faut penser et faire, et dans l’au-delà par le grill éternel. Étrange façon de rassembler les humains dans la cité.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Athée, réflexions grecques

Dans son Dictionnaire du paganisme grec, le philosophe Reynal Sorel décrit les divers sens qu’ont pris le mot athée en Grèce ancienne. Est athée qui ne participe pas au culte, ou qui se voit abandonné des dieux, ou qui nie leur existence. Il y a donc des nuances.

C’est d’abord l’impiété

L’athée ne participe pas au culte de la cité et n’observe pas les lois sacrées des sanctuaires. Or la préoccupation de la cité est sa cohésion, fondée sur les cultes rendus à ses dieux protecteurs. Aujourd’hui, c’est l’idéologie, représentée le plus souvent par les partis en démocratie, ou par un parti unique et une croyance obligatoire dans les pays dictatoriaux comme la Chine et la Russie. Voire une croyance religieuse d’État comme dans les théocraties d’Iran ou d’Arabie saoudite. A noter que la croyance d’État n’oblige pas ledit État à l’imposer à tous : c’est ainsi qu’au Royaume-Uni, en Suède, le roi est chef religieux aussi bien que chef de l’État, mais que les droits à la liberté de croire, de penser et de dire sont assurés. Dans les États totalitaires, l’impiété envers la croyance officielle, qu’elle soit religieuse ou idéologique, est considérée comme une mécréance qui peut être condamnée par la mort (sous Daech), ou comme une folie, un esprit tordu hors du sens commun, qui induit le régime à vous isoler dans des asiles psychiatriques ou des camps de redressement où le travail, par son obéissance purement manuelle, est destinée à vous remettre la tête à l’endroit.

Mais être impie ne signifie pas mépriser le divin, ni Marx dans les pays communistes, mais à ne pas leur sacrifier ni leur adresser la moindre prière. Pour le disciple de Socrate appelé Aristodème le Petit, la raison en est que les bienheureux immortels n’ont pas besoin des services des humains. Ils sont trop grands pour avoir besoin des hommages. De même, Marx est un sociologue qui a décrit des mécanismes scientifiques qui vont au-delà de la croyance ; il n’est pas besoin d’être marxiste pour les constater. D’ailleurs, ceux qui étudient ses textes, laissés inachevés, disent volontiers que Marx n’était pas marxiste – au sens d’aujourd’hui. L’impiété est ainsi une opposition à la conception traditionnelle qui réduit les dieux à leur attente de sacrifices offerts par les humains – ou qui réduit les idéologies à leur révérence intellectuelle.

C’est ensuite le mortel abandonné des dieux

Un type d’athée est aussi celui qui reconnaît la puissance divine mais que les dieux abandonnent. Il ne nie pas l’existence des dieux, mais est privé de leur secours. Ainsi Œdipe roi chez Sophocle, délaissé par le dieu qui ne daigne même pas le châtier de son crime. Ainsi les sincères communistes, sous Staline, pris dans des procès d’intentions dont l’Aveu est l’aboutissement. Les dieux existent, le communisme est une espérance, l’athée le sait, mais ils subissent en creux le poids de cette existence, selon l’interprétation des clercs.

C’est enfin celui qui nie catégoriquement l’existence des dieux

Mais ce dernier sens n’apparaît pas avant Platon. Pour le philosophe, il s’agit d’ailleurs d’une maladie, ce qui réjouira les chrétiens. En réalité, nul ne croit vraiment en « rien » ; la plupart du temps, on ne croit pas à « la belle histoire » de l’Être suprême qui aurait tout créé, donc tout prévu mais sans intervenir contre le mal, et qui viendra nous sauver. On réserve le jugement, faute de preuves possibles. Le concept de dieu n’a pas de « sens » rationnel. Il s’agit d’une croyance, pas d’un fait établi. L’athée aujourd’hui n’est pas dupe de l’illusion qui saisit la majorité des gens. Ainsi Épicure rejetait les « fantaisies mensongères » dont se contente la foule au sujet des dieux. Il nie ainsi le « dieu » de l’opinion commune, objet de foi, lui qui ne l’a pas. Les dieux d’Épicure sont bien trop épicuriens pour s’occuper du monde ; ils s’en foutent. Y croire n’a aucun intérêt pratique, sauf la consolation que certains y trouvent, mais pas plus qu’avoir recours aux charlatans, prédicteurs d’avenir ou tourneurs de tables.

Aujourd’hui, l’athée réserve son avis sur un autre être au-delà de l’être humain : il est plutôt agnostique.

L’athée n’était pas un impie, au sein du paganisme, tant que son athéisme ne s’affichait pas publiquement. Il lui suffisait de faire semblant, de faire comme tout le monde, de suivre la doxa, le mainstream comme disent les snobs qui veulent faire américain. Aujourd’hui encore, quiconque veut vivre heureux doit cacher son vrai moi et faire semblant d’être comme tout le monde, de dire ce que tout le monde dit et de croire ce que tout le monde croit – tout en votant dans le secret des urnes comme il le veut. C’est cette récente révolte contre le politiquement correct, déliré en woke, que le populisme a agité pour promouvoir une politique réactionnaire. Or si la révolte contre les abus est saine, le balancier va souvent trop loin, jetant bébé avec le bain. Être impie envers le woke, oui ; nier ce qu’il dit de juste sur les minorités, non.

Le Hillbilly, ce plouc des collines, ce Beauf que la gôch française brocardait allègrement il y a peu encore, est impie pour la croyance « progressiste », ce culte de la cité des intellos dans l’entre-soi. Il fait des ravages à l’université où tout le monde est sommé de penser pareil, comme « les jeunes » pris en masse indifférenciée, sous peine d’être ostracisé, cancelé comme disent les snobs qui veulent faire américain. Or l’adolescence (de 10 à 25 ans) est très sensible au regard des autres, à l’opinion des autres ; elle a besoin de socialiser, sous peine de dommages psychiques, comme l’isolement Covid l’a montré. L’athée ado, abandonné des dieux de l’opinion qui compte pour lui, doit être fort ou soutenu par des adultes pour résister à cet abandon et vivre sa solitude – ou trouver des clubs alternatifs, de nos jours souvent antidémocratiques, religieux, sectaires, ou genrés (féministes, masculinistes).

On le voit l’athéisme n’est pas cette dénonciation réductrice du christianisme qui accuse tous ceux qui ne croient pas au Dieu unique des deux Testaments. Le concept d’athée est bien plus riche et chatoyant que la pauvreté de la propagande chrétienne l’a assigné dans l’histoire intellectuelle. Prendre du champ, en allant par exemple voir chez les Grecs, permet de s’en délivrer.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Ers et Dugommier, Les enfants de la Résistance 2 – Premières répressions

Dans un village de l’est français, l’Occupation nazie incite François, Eusèbe et Lisa, des gamins de 13 ans (« presque 14 ») à se rebeller contre cet état de soumission. Le vieux maréchal encourage la collaboration, mais la fierté républicaine enseignée par l’école résiste. Dans le premier tome (chroniqué sur ce blog le 16 octobre), les gamins ont saboté l’écluse, ce qui a permis de retarder le transport des métaux vers l’Allemagne, vitaux pour son industrie d’armement. Aujourd’hui, les Boches se méfient et il faut être plus subtil.

Comment l’être sans entraîner les adultes ? La venue d’un prisonnier français évadé d’un camp allemand en est le prétexte. Les parents d’Eusèbe le recueillent, malgré les risques. Ils se mettent en relation avec le maire, le curé et les parents de François. Puis un deuxième, qui dort dans un champ, est informé par un message écrit sur du papier peint par les gamins que l’école l’accueillera. C’est le début d’une filière d’évasion vers la zone sud non occupée, plus tard vers l’Angleterre. Ce qui fait le lien ? Le « Lynx », le trio des 13 ans, incognito, qui galvanise les adultes.

Lesquels osent enfin prendre des risques à résister, en aidant un tirailleur sénégalais évadé à s’en sortir. Irruption des Noirs dans la Seconde guerre mondiale, fraternité républicaine, antiracisme affirmé contre le racisme nazi. Il n’y a pas de sous-race, il n’y a que des combattants ; il n’y a pas d’hommes supérieurs, il n’y a que des humains libres.

Mais les Boches se défendent, forts de leurs armes et de leurs blindages – sinon de leur idéologie, guère partagée chez les hommes de troupe. En arrêtant un train sanitaire pour y planquer le tirailleur noir, les résistants se font tirer comme des lapins. Le père d’Eusèbe, blessé, est arrêté, torturé et fusillé. Son fils a le temps de lui dire que « Lynx », c’est lui et ses copains ; le papa est très fier de lui et meurt content. Ce sont ces petits grains de sable isolés qui vont s’agglomérer avec l’espoir de la Libération. La machine nazie n’a qu’à bien se tenir. Jamais la force brute ne peut l’emporter contre la ruse et la volonté – Ulysse le Grec nous l’a déjà appris.

Jolis dessins, gamins plein de vie, gravité de la situation – qui rappelle que la guerre n’est pas toujours hors de chez nous, et que résister vaut mieux que sempiternellement « commémorer ». Une morale optimiste et orientée vers la liberté républicaine, qui réconforte en ces temps de régurgitation fasciste, de Trump à Poutine, Orban, Ciotti et Bardela. Un dossier en fin de volume instruit sur la guerre en ces temps d’Occupation.

Benoît Ers et Vincent Dugommier, Les enfants de la Résistance 2 – Premières répressions, 2016, éditions du Lombard, 56 pages, €13,45, e-book Kindle €5,99

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Daphné du Maurier, La chaîne d’amour ou L’amour dans l’âme

Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque (chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.

Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.

Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.

Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.

C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.

La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.

Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.

Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.

La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49

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Renate Dorrestein, Vices cachés

Journaliste féministe hollandaise décédée à 64 ans en 2018, Renate Dorrestein, fille d’institutrice et d’avocat, a fait du « foyer familial » traditionnel sa bête noire. Pour elle, l’amour ne naît pas de l’institution, mais de l’attention aux autres. La mode des familles déstructurées, après le mouvement de mai 68, n’est pas meilleure que le patriarcat pesant des années d’avant. Les névroses sont tout aussi profondes, la solitude en plus.

C’est ainsi que Chris, fillette de 10 ans flanquée de Waldo, son demi-frère de 16 ans et de Tommy, son autre demi-frère de 4 ans, est rétive aux ordres de sa mère – car elle souffre. Elle subit les attouchements de Waldo, perturbé d’une puberté mal assumée au pays des moulins luthériens, et assiste aux mêmes attouchements sexuels du grand sur le petit, qui ne comprend pas et n’aime pas ça. Par honte coupable, Chris ne dit rien, d’ailleurs sa mère Sonia n’écoute pas, éternelle velléitaire incapable de terminer ses phrases.

Sonia ne sait pas ce qu’elle veut et ne peut pas se fixer. Elle a eu trois gosses avec trois amants différents et en essaye un quatrième avec Jaap, plus jeune qu’elle. Il aime bien les enfants et le concept de famille, mais est-elle capable de le vouloir ? En attendant, si elle se sent plus complice de Waldo, qui au fond lui ressemble, elle se hérisse contre Chris, garçon manqué, sadique avec sa poupée Barbie, en refus de « la famille » telle qu’on la rêve. Elle croit que les enfants s’aiment bien entre eux, mais c’est surtout Chris qui aime son petit demi-frère ; Waldo, tourmenté, n’aime que ses pulsions.

Pour illustrer le bonheur familial, Jaap propose de partir en vacances faire du camping en Écosse, sur l’île de Mull. Waldo veut s’émanciper de la soi-disant « famille » et partir camper tout seul sur l’île. Sonia est contre, mais elle sait qu’il n’en fera qu’à sa tête. Waldo dit au revoir à sa demi-fratrie et demande à Chris de ne rien dire à la mère pour ne pas lui faire de chagrin. Elle ne dira rien, évidemment ; elle est liée à son frère. « Les yeux de Waldo, les seuls yeux qui l’aient jamais vue vraiment, les seuls yeux qui se soient donnés la peine de la regarder vraiment. Le corps dur, anguleux de Waldo. Sa peau moite, ses doigts fureteurs. Son souffle dans son oreille, sa voix rauque. Et la compassion incompréhensible qu’elle ressent toujours pour lui après : si elle n’existait pas, il n’aurait pas besoin de faire ça, la nuit, dans le noir. Chaque fois cette conscience : sa faute à elle. Si seulement il pouvait être délivré d’elle » p.44. En sautant pour la joie, en fait elle le repousse violemment. Geste inconscient qui le fait chuter sur une pierre, se fracasser le crâne et tomber dans la mer.

Affolée par ce qu’elle a fait, elle fausse compagnie aux parents sur le ferry qui mène à l’île. Elle se cache avec Tommy dans une Coccinelle laissée ouverte. La vieille dame de 70 ans qui la conduit, Agnès, ne voit rien. Elle est la dernière de la fratrie hollandaise des Stam, quatre frères et une fille. Ils sont tous morts avant elle, le dernier étant Robert, dont elle était amoureuse depuis toujours. Ils ont bâti la maison à Port na Bà sur Mull de leurs propres mains, au fil des années, pour y passer des vacances. Agnès y revient probablement pour la dernière fois maintenant que son dernier frère est mort. La maison va être louée par la belle-sœur, ou vendue.

Lorsqu’Agnès émerge devant la bicoque, c’est la surprise : deux enfants avec elle, comme au temps où elle recevait ses neveux et nièces pour passer l’été. Aujourd’hui qu’elle est seule, ces deux petits sont bienvenus. Ancienne institutrice qui ne s’est jamais mariée, elle a toujours été considérée par sa famille comme « Agnès la Folle », et elle n’agit pas « comme il se doit ». Elle ne téléphone pas à la police, d’ailleurs le téléphone ne marche pas ; elle ne va pas chez les voisins qui, depuis toujours, entretiennent la maison, mais laisse faire leur illusion que ce sont d’autres petits-neveu et nièce avec elle.

Elle est curieuse de Chris. Pourquoi cette fugue ? Un enfant ne fugue jamais sans raison. Est-elle maltraitée à la maison ? A-t-elle subi des frasques sexuelles au-dessus de son âge ? Chris avoue par ses non-dits ; elle est brutale et attendrissante, rebelle et attachante. Elle protège Tom, qui la suit aveuglément. Elle joue avec lui, et lui enfin parle ; il ne semblait pas pouvoir placer un mot dans sa famille, faute d’attention. Agnès ne veut pas les dénoncer, mais tout prendra fin, inévitablement, c’est la loi juridique, mais aussi la loi humaine : les enfants sont mieux avec leurs parents.

A cause d’Élise, la belle-sœur épouse du frère Robert, le bien-aimé, la maison est mise en location et un employé de l’agence vient l’inspecter. Rien ne va : toit à refaire, souris dans la cuisine, plancher inondé, matelas tachés, machine à laver et téléphone en panne… La maison n’est pas en état d’être louée. Mais Agnès est surprise au saut du lit, échevelée, en peignoir, son œil de verre perdu ; Chris croit que l’homme la menace d’expulsion. Elle saisit un fusil à air comprimé, le vise et l’abat. Catastrophe !

Agnès, qui n’a pas fait ce qu’il fallait, veut réparer, endosser la responsabilité. Pour cela éloigner les enfants, les rendre à leurs parents qui les cherchent, c’est dans le journal. Elle écrit en anglais un mot qu’elle confie à Chris, à présenter à un automobiliste en faisant du stop : c’est l’adresse de l’hôtel où sont hébergés Sonia et Jaap durant les recherches. Quant à l’employé d’agence, seulement blessé, il s’est fait la malle. La police le retrouve à l’hôpital, mais il n’est pas capable de parler et succombe.

Agnès sera retrouvée par sa voisine et envoyée probablement en maison de retraite ; Chris et Tom retrouveront Sonia et Jaap, mais Waldo n’est qu’un cadavre encore non reconnu, rejeté sur l’île en face. Expliqueront-ils un jour leur fugue ? Agnès sera-t-elle interrogée ? Peu importe, au fond : les destins de chacun se sont croisés, et leurs échecs n’ont pu se compenser. Agnès n’aura pas d’enfants à chérir, Chris pas de mère digne de ce nom.

Ce roman classique hollandais est tout imbibé de la morale austère du pays, bourrelé des « péchés » mis au jour par la libération des mœurs, agité par l’incapacité à assumer sa propre liberté sans les codes. Un témoignage d’époque.

Renate Dorrestein, Vices cachés (Verborgen Gebreken), 1996, 10-18 2001, 265 pages, €17,00 en broché Belfond

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Neil Price, Les enfants du frêne et de l’orme

Neil Price est archéologue anglais, et il s’est spécialisé à l’université d’Uppsala en Suède sur la période de l’Age du fer scandinave et sur la période qui a suivi : les Vikings. Il édite une superbe somme sur le sujet à la mode, repris par les séries comme par les idéologues. Anglais, il ne jargonne pas comme les Français ; archéologue mais aussi lecteur des textes (les sagas médiévales, les annales des moines latins, les récits des voyageurs musulmans), il conte merveilleusement, jusqu’à se mettre parfois à la place des personnages des temps révolus. C’est une œuvre à la fois scientifique (bien étayée) et littéraire (avec de nombreuses hypothèses à confirmer), mais qui renouvelle ce qui ce publie sur les Vikings.

Trois parties : qui sont les « vikings » ; le phénomène historique viking ; les nouveaux mondes et nouvelles nations ainsi créés.

Le titre fait référence à la naissance du monde, l’homme issu du frêne, l’arbre de vie Yggdrasil, qui s’enracine profondément dans la terre et étend ses branches au ciel par la voie lactée, et la femme issue de l’orme ; c’est Odin qui, soufflant dans leur bouche, donne vie. Les Vikings ne sont donc pas faits de boue, comme les chrétiens, mais de bois vivant. Ils gardent pour cela un accord « écologique » avec leur environnement. Prédateurs ils sont, comme tout être, mais savent combien ils dépendent de la nature. Du frêne ils font les arcs souples, du minerais les épées et les haches de combat, de la laine les vêtements et les voiles des navires, des troncs les maisons, les coques et les avirons, et les boucliers.

Nul Viking n’est seul, mais enserré dans des liens de parenté, d’alliances, d’amitiés, d’allégeances. L’analyse des os montre que les gens quittent souvent leur lieu de naissance vers 13 ou 14 ans pour s’engager ailleurs. Car le maître de maison peut avoir plusieurs épouses et plus encore de concubines et d’esclaves ; les bâtards, même reconnus, n’ont pour héritage que celui qu’ils se constitueront. D’où la tentation de l’ailleurs, de la grande liberté du commerce et des mers.

Les Vikings sont scandinaves, mais pas seulement ; ils entraînent avec eux les gens qu’ils croisent, soit par amitié commerciale, soit par esclavage. Aucun racisme chez eux, mais l’insatiable curiosité de l’autre. Une reine viking enterrée en Suède venait même génétiquement de Perse. Les Vikings sont des agriculteurs guerriers païens, à la mythologie vaste et peu arrêtée (faute de textes et de clergé) ; ils vivent en fermes autarciques d’élevage et d’agriculture, d’artisanat et de commerce. Ils donnent le pouvoir aux mâles, dont l’existence consiste à se bâtir une réputation, mais ils ne méprisent pas les femmes qui parviennent à rivaliser avec eux sur la réputation, comme ces veuves à la tête de clans, ou ces femmes au bouclier qui font la guerre (rares mais attestées). Dans les genres sociaux, à l’homme l’extérieur, à la femme l’intérieur. L’époque est violente, la force prime ; rien d’étonnant à ce que le pouvoir mâle s’impose, même si les femmes peuvent n’être pas en reste (le guerrier de Birka était une femme). Surtout, chaque homme a en lui sa part féminine : la fylgia.

Car, pour les Vikings, les êtres humains ont quatre formes. La première est l’enveloppe, ce qui est pour nous le corps. Mais il pouvait se modifier, les structures corporelles étant fluides à ceux qui ont le don. On peut par exemple se transformer en ours ou en loup, et les femmes plutôt en phoque ou en oiseau. La seconde composante est l’esprit, qui associe personnalité, tempérament et caractère. C’est l’essence d’une personne, débarrassée de tout artifice, vestimentaire ou social. La troisième composante est la chance, un attribut personnel reconnu, qui force le respect. Mais cette chance est dotée d’une volonté propre et peut quitter l’individu. La dernière composante est la fylgia, un esprit féminin qui accompagne la personne à chaque instant de sa vie. C’est une gardienne, protectrice, liée aux ancêtres ; elle pouvait se transmettre aux héritiers de la lignée comme un esprit tutélaire familial.

L’expansion viking n’a pas une seule cause, mais de multiples. Elle évolue aussi avec le temps : d’abord le pillage de piraterie de la « maritoria », ou « forme de pouvoir associant l’ambition des petits rois, le contrôle du territoire et un nouveau type d’économie marchande, le tout en liaison avec la mer » ch.10. Une incitation « dans une culture qui valorisait avant tout la renommée, la bravoure et la réussite ostensible » ch.11. Puis la bande organisée de « l’hydrarchie » (non planifiée et multidirectionnelle), avant la migration de « diaspora » avec femmes et enfants pour s’installer ailleurs (en Angleterre, Irlande, Normandie, Islande, Groenland). Elle a commencé tout d’abord vers l’est, l’Estonie et les fleuves russes, avant l’ouest, le fameux monastère de Lindinsfarne en 793.

L’une des causes serait le « voile de poussière » dans les années 536 à 540 de notre ère, un obscurcissement du ciel pareil à un hiver nucléaire dû aux éruptions volcaniques majeures dont l’Ilopango au Salvador (ch.2) ; il se manifeste par trois années de mauvaises récoltes, perçues par les fouilles qui montrent l’abandon de nombreuses fermes, et par les textes qui montrent l’émergence d’une aristocratie de « rois de la mer ». Toutes les crises accentuent les inégalités et une catastrophe précipite les relations d’allégeance (nous vivons peut-être l’une de ces périodes-là avec les Trump, Xi, Poutine, Erdogan et consorts). Mais ne nous leurrons pas : « les raids vikings étaient violent, brutaux et tragiques » – et éminemment profitables. Ils ramenaient de l’or et des bijoux à l’ouest, de la soie, des fourrures et de l’argent métal à l’est, mais aussi des esclaves mâles et femelles, objets de commerce sur la Baltique.

Une époque forte et violente, sujette à des bouleversements inouïs, où la fluidité de genre et d’allégeance était le pendant d’une oppression institutionnalisée et patriarcale – mais « également un temps d’innovation sociale, dynamique et multiculturel extraordinairement tolérant aux idées radicales et aux religions venues d’ailleurs. Les arts s’y épanouirent, et l’on acceptait explicitement l’idée que les voyages et la fréquentation d’autres cultures élargissent les horizons. Si nos contemporains ne devaient retirer qu’une seule chose d’une rencontre avec la période viking, que ce soit cela » ch.18.

Neil Price, Les enfants du frêne et de l’orme – Une histoire des Vikings, 2020, Points poche 2023, 848 pages, €15,90, e-book Kindle €14,99

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L’obstinée animalité en nous, dit Alain

Un jour d’avril 1909, le philosophe allant visiter un zoo s’est retrouvé sous l’orage. « Il y eut une déroute de nourrices et l’odeur de la pluie se mêla à l’odeur des fauves », dit-il joliment. Et de méditer sur ce qu’il a vu.

C’est la puissance des bêtes analogue à celle de la nature. Chacun suit sa voie tel qu’il est conçu. « Vous avez remarqué combien tous ces êtres sont puissants, définis et fermés. Bien loin de donner l’idée de quelque chose d’imparfait et d’esquissé, et comme d’une humanité manquée, tout au contraire ils affirment leur type, et s’y reposent. » Ils sont tels que Nature les a faits et sont contents de l’être. « Chacun d’eux se borne à lui-même, et n’annonce aucune autre volonté que la volonté de durer tels qu’ils sont et de se reproduire tels qu’ils sont. » La sélection naturelle les a affinés pour être adaptés à leur milieu et ils s’y coulent parfaitement, comme s’ils avaient été créés d’un coup pour le milieu actuel.

Ces animaux en pleine possession de leur être nous montrent – et nous rappellent – l’animalité de l’homme. « Il y a une pensée animale, et un animal contentement de soi dont les bêtes sont comme les statues vivantes. » Nous, humains, ne sommes pas différents des bêtes. Nous le voyons au zoo, nous l’observons dans la rue. Si l’on y réfléchit bien : « Combien de mouflons barbus à figure humaine, et combien d’obstinés chevaux et chameaux parmi nous, un peu gracieux et poètes dans leur première jeunesse, mais bientôt pétrifiés, définis pour eux mêmes, et les yeux fixés désormais sur leur pâture, et remâchant toujours le même refrain ; sûrs d’eux-mêmes, sourds aux autres, et suivant leur route, toutes leurs pensées ramassées sur leurs joies et leurs douleurs. » La sélection éducative les a affinés pour être adaptés à leur milieu social et ils s’y coulent parfaitement, comme s’ils avaient été créés d’un coup pour ce milieu social. On ne se refait pas, dit-on.

Seuls les rebelles regimbent. Mais ils ne sont pas la majorité, et c’est heureux, sinon comme faire société ? La rébellion est une étape de la vie, en général à l’adolescence. Certains rebelles sociaux manifestent du génie, et c’est heureux, mais ils sont rares, et c’est heureux aussi, car comment assurer la vie quotidienne et l’élevage des enfants avec des génies ?

Mais, à la différence des animaux, les êtres humains ont une conscience; ils sont donc « libres » dans les limites de leur biologie, de leur entourage, de leur éducation et de leur culture, de leur nation et de leur religion. Mais il n’y a guère que le biologique que l’on ne peut pas changer. Certains s’y essaient en changeant de « sexe », mais c’est un sexe social, les hommes trans ne porteront pas d’enfants, pas plus que les femmes trans ne transmettront du sperme. Pour Sartre, dans La nausée, écrit en 1938, « « le salaud est celui qui, pour justifier son existence, feint d’ignorer la liberté et la contingence qui le caractérisent essentiellement en tant qu’homme », montre-t-il dans La Nausée (1938). C’est « le garçon de café » qui joue un rôle social, avec sérieux et « mauvaise foi ». Il s’invente une identité d’essence, pour s’exonérer du prix de sa liberté que sont ses responsabilités et son angoisse. L’animal « est », enfermé dans une nature, programmé par un code immuable, alors que l’homme « devient ». Il est un être perfectible, plastique, relativement autonome, produit d’une histoire et promis à un futur qu’il lui appartient de choisir à chaque pas.

La nature reflète ses lois ; les animaux reflètent les humains. Ne soyons pas animaux mais soyons hommes. Pour cela, bien observer les bêtes pour ne pas l’être. D’où cette maxime de sagesse énoncée par le philosophe : « Me penser moi-même le moins possible, et penser toutes choses. » Mieux vaut en effet observer autour de soi et en tirer des leçons plutôt que de se contenter de se regarder soi pour se croire exemplaire de l’espèce en général.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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If… de Lindsay Anderson

La Bretagne qui se veut Grande a toujours considéré la discipline comme sa meilleure force. « Si vous savez obéir, vous savez donner des ordres », dit un professeur aux élèves de la Public School. Cette formation payante, réservée aux enfants de l’élite, doit former les cadres bien formatés de la société de demain. Elle se confit dans la Tradition, et les « chères vieilles choses » en deviennent sacrées, sanctionnées par la religion, en cette fin des années soixante. Le clergé justifie les professeurs qui encouragent l’armée – ces trois professions étant au service de la Reproduction sociale.

Le film, dont le titre est tiré du célèbre poème de Kipling, se veut un brûlot qui passe du documentaire à la fiction. Le collège est un univers clos où l’on vit entre soi. Les nouveaux, en la personne d’un Jute de 12 ans (Sean Bury), sont vite mis au pas. Les anciens les appellent « Scum », écume ou déchets. Tout leur enseigne la crainte sous le nom de respect. Les châtiments corporels sont la sanction ultime, assurés par d’anciens élèves surnommés Whips, ‘les Fouets’. Ils frappent à coups de trique les fesses des prévenus. Cela dérive vite vers un certain sadisme, effet du sexe constamment réprimé par la religion, la bourgeoisie, l’armée. La puberté fait bouillir les adolescents, badiner les grands au sujet de ceux qui deviennent « mignons », et dicte les gestes équivoques de certains professeurs, notamment ecclésiastiques.

Le sport, non seulement autorisé mais aussi encouragé, vise à défouler les pulsions, mais les douches sont le lieu où la nudité s’exhibe entre-soi. L’un des grands se baigne nu devant un domestique de 13 ans en uniforme cravaté, trop mignon pour n’être pas un peu « fille ». Bobby Philips (Rupert Webster) s’émerveillera de voir un grand faire évoluer son corps aérien au trapèze, puis finira dans le lit de Wallace, l’un des rebelles. Comme dans les collèges catholiques du continent, les amitiés particulières sont réprimées, mais inhérentes à la logique des établissements fermés où les garçons tourmentés de puberté restent entre eux.

Seuls trois rebelles résistent au système. Ce sont des Terminales, déjà mâles avec poils et moustache (non autorisée dans l’enceinte de l’école, pour préserver la vénusté idéale des élèves), et ils sont aptes à penser par eux-mêmes. Mick (Malcolm McDowell), Johnny (David Wood) et Wallace (Richard Warwick) décident d’organiser « la résistance » comme dans le film français de Vigo, Zéro de Conduite, sorti en 1933 face à la montée des extrémismes droitiers. Les trois jeunes considèrent que leurs études, destinées à former la future élite anglaise, suivent une méthode archaïque, autoritaire, dépassée et trop conservatrice. Au point de faire régresser la personnalité au lieu de l’épanouir. L’équilibre entre discipline et liberté s’est rompu, alors que la société évolue. Au lieu de s’adapter, le recteur est fier de vanter la sauvegarde, l’âme de l’Angleterre et de ses valeurs. L’esprit de soumission domine à l’école, formatée par la religion, la culture classique et l’entraînement militaire. Cela prépare une société soumise où tout sens de l’entraide et de la coopération est remplacé par la compétition de tous contre tous. Les chapitres du film sont toujours introduits par le rassemblement des élèves et des encadrants dans la chapelle de l’école pour communier via les chants religieux, célébrer la gloire de Dieu, de la patrie et de la Public School.

Le salut est dans la fuite à l’extérieur des murs. Deux des trois rebelles s’évadent et piquent une moto dans un stand d’exposition. Ils roulent dans la liberté de la campagne anglaise au printemps, ivres de vitesse et de lumière, jusqu’à un café isolé où Mick drague la serveuse, une jeune fille (Christine Noonan) qui ne se laisse pas faire. C’est « une tigresse », comme elle le dit, et il se fantasme à la baiser nu. Le combat de fauves à la Hobbes entre sexes reste dans le prolongement des valeurs inculquées par l’école, comme quoi la liberté reste à conquérir.

Pour leur attitude « insolente », leurs cheveux trop longs et leur contestation permanente, les Whips les puniront tous les trois à coups de trique. Seul Rowntree (Robert Swann) les applique, accent snob et conformisme social outré masquant ses pulsions malsaines envers les corps. Il ironise en effet sur les jeunes adolescents qu’il traite de pédés et s’évertue à les « pervertir ». Il se défoule à la trique sur les fesses des grands qui lui doivent soumission. Cela dans la neutralité lâche de la direction qui laisse faire les jeunes entre eux sous prétexte que cela les forme aux relations sociales.

Après l’exercice absurde d’entraînement militaire, où les petits chefs se prennent pour des guerriers en hurlant leur haine de l’ennemi, Mick décide de passer à l’action. Il tire à balles réelles (sans tuer personne) sur le vicaire en colonel et les élèves assemblés. Ils seront cette fois punis par le recteur lui-même, pédagogue aux méthodes plus libérales. Cela conduira les trois rebelles, aidés de leurs petits amis, la fille pour Mick et l’éphèbe Bobby pour Wallace, à découvrir une cache d’armes et de munitions dans les sous-sols de l’école qu’ils doivent ranger. Ainsi, un crocodile empaillé, un rapace, de vieux livres et meubles sont passés au feu, tandis qu’une armoire cadenassée révèle des bocaux de fœtus dans le formol, signe que les corps sont bien un objet d’étude pour l’école, et non pas ceux d’humains à respecter.

Cette cache servira au massacre final de grand guignol, lors de la cérémonie où assistent les parents, l’évêque et un général ancien de l’école – autrement dit l’alliance des nantis, du sabre et du goupillon. Il ne fera guère de victimes, l’idée étant de descendre surtout l’institution plutôt que les gens. Le film se termine d’ailleurs sur les tirs, sans que l’on sache comment les rebelles s’en sont sortis. Seule la fillei tire au revolver une balle entre les deux yeux du recteur. Ce qui était fantasme chez Mick devient réalité lorsque les femmes s’en mêlent – comme s’il fallait être étranger à l’école pour oser sortir de ses cadres. Le rebelle en chef, qui donnera le mauvais garçon d’Orange mécanique en 1971, écoute en boucle le « Sanctus » de la Missa Luba, jouée lors de chaque rentrée de l’école, signe qu’il est contaminé malgré lui.

Un film culte, sélectionné parmi les meilleurs films anglais, qui n’a pas pris une ride. Il a été longtemps censuré, malgré la palme de Cannes, et est très rarement passé à la télévision. Le passage épisodique du noir et blanc à la couleur, incongru aujourd’hui, était essentiellement liée à la pellicule disponible et aux problèmes de lumière pour le tournage.

Palme d’or Cannes 1969

DVD If…, Lindsay Anderson, 1968, avec Malcolm Macdowell, Iris Delaney, Ernest Leicester, Judd Green, Clea Duvall, Paramount Home Entertainment 2007, anglais seulement (il semble qu’il n’existe pas de dvd en français), 1h47, €8,15

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La Tulipe noire de Christian-Jaque

Un Alain Delon de 28 ans a fait le gros succès mondial de ce film (86 millions d’entrées), principalement en URSS. Inspiré (très librement) du roman d’Alexandre Dumas, le film chante la liberté, mais sous toutes ses formes. Liberté politique, puisque l’on est en juin 1789 ; liberté des mœurs, puisque le libertinage Grand siècle perdure chez les aristos ; liberté des corps puisque l’habit obligatoire au salon se lâche à l’extérieur. Alain Delon laisse sa chemise ouverte pour montrer avec fierté sa jeunesse ; le comte de Saint Preux, son personnage, exhibe sa poitrine pour faire tomber les filles et se battre à l’aise dans les duels.

Nous sommes dans le Roussillon et Paris est loin, mais les nouvelles parviennent vite. Le Tiers-Etat a pris le pouvoir et la Reine, dit-on, en a assez de cette chienlit. Elle compte mater la rébellion le 14 juillet 1789 avec des troupes venues de l’étranger sous les ordres du prince Alexandre de Grassillac de Morvan-Le-Breau (Robert Manuel). Ces troupes doivent passer par la petite ville. Or les nobles de la contrée sont terrorisés par un justicier masqué qui signe d’une tulipe noire. Il s’agit de Guillaume de Saint Preux (Alain Delon), masqué et vêtu de noir, sur son cheval Voltaire. Disney a piqué l’idée à Dumas avec son Zorro, mais Alain Delon est plus fin et plus vivant en aristo libertin épris de liberté que le balourd Jean Dujardin dans la dernière série de dérision (hélas française) Zorro.

Saint Preux se contente de dévaliser les nobles qui tentent de fuir la France à cause des troubles révolutionnaires. Il ne redistribue pas les richesses, c’est seulement pour le plaisir. Voleur la nuit, il est la coqueluche de ces dames de la haute le jour, dans les salons. Il couche ouvertement avec la marquise Catherine (Dawn Addams), épouse de Vigogne (Akim Tamiroff), l’Intendant général de la province. Le Lieutenant général de la police, le baron La Mouche (Adolfo Marsillach), est un vantard qui assure toujours que tout va bien, que tout est sous contrôle. Il soupçonne Saint Preux mais la coterie des femmes au salon le tourne en ridicule. Il va donc lui tendre un piège.

Il remplit la patache qui transporte les impôts de soldats et la fait rouler sans escorte. Elle est évidemment attaquée par la Tulipe noire et son comparse Brignol (José Jaspe). Duels à un contre trois, La Mouche restant prudemment dans la voiture. Mais lorsque la Tulipe s’approche de la portière, une fois son épée brisée, le baron le balafre à la joue. Il réussit à s’enfuir, mais il est marqué. Tout le monde, dans les salons, saura qui il est vraiment.

Sauf que Guillaume de Saint Preux a un petit frère Julien (Alain Delon encore) qui lui ressemble étonnamment. Seul le cheval Voltaire, exclusif, distingue les deux hommes pour préférer son maître. Julien est plus jeune que Guillaume, plus timide, mais l’a toujours admiré et en a fait son modèle. Ce pourquoi, lorsque son aîné le fait venir pour endosser son rôle, il est aux anges. Lui paraîtra au salon pour se pavaner devant la cour provinciale, lui écoutera parler de la politique et des ordres confidentiels de Versailles, lui pourra se laisser lutiner la belle marquise. La Mouche, qui se vantait déjà d’avoir démasqué la Tulipe noire, est une fois de plus ridiculisé devant la joue lisse du jeune comte.

Mais Julien n’est pas Guillaume. Il n’a pas son cynisme, son appétit de vivre. Lui aussi est pour la liberté, mais pour tous, pas seulement pour lui-même. Il est pour la Révolution et pour le peuple. Il ne cède pas aux plaisirs sans lendemains. Aussi, lorsqu’il se rend au château du marquis de Vigogne, il n’a pas pour intention de sabrer la marquise qui, pourtant, ne demande que cela dans le petit salon rouge. Au contraire, il a rencontré en chemin une future mariée Caroline (Virna Lisi), qui l’a aidé lorsqu’il s’est fait mal au genou parce que son cheval, dont il savait pourtant qu’il n’aimait pas le bruit, a rué au son des cloches de l’église. Le père Plantin (Francis Blanche) est un gros popu révolutionnaire qui plaît bien à Julien. Lequel va donc garder la couronne de fleurs d’oranger de la fiancée, et le mariage ne pourra pas se faire. D’ailleurs Caroline est tombée immédiatement amoureuse de lui.

Déçu par le cynisme libertin de son frère, Julien va jouer le justicier Tulipe noire à sa place et aider les révolutionnaires du Roussillon à empêcher l’armée de rejoindre Versailles. Pour cela, voler de la poudre au baron La Mouche, faire sauter le pont, enlever le prince commandant l’armée, lui faire signer une procuration, aller trouver le colonel et lui faire faire demi-tour sur ordre.

Malgré tout, La Mouche a découvert le repaire des révolutionnaires, dans une scierie de la montagne. Il attaque en force et Guillaume comme les autres sont pris. Aristocrate, Saint Preux est condamné à être pendu tandis que la plupart sont jetés en prison. Julien décide de faire évader son frère avant l’aube, mais Guillaume se blesse à la jambe en tombant. Il est repris et pendu le lendemain devant les salonnards assemblés, tandis que Julien parvient à fuir. Et à reprendre le flambeau de la Tulipe noire.

Il se montre au-dessus du salon, effarant les aristos qui le croyaient mort. Mais c’est le cadavre du marquis qui se balance à la potence ; il a été enlevé et sitôt jugé par le peuple. La marquise de Vigogne sans mari s’enfuit avec le prince de Grasillac sans armée, tandis que le cheval tue La Mouche, Voltaire fait chuter le baron de la falaise. Et l’aristo Julien épouse la roturière Caroline le jour de la prise de la Bastille.

C’est une belle histoire, entièrement inventée, de l’aventure avec panache à la française. Ne boudons pas notre plaisir, mais il faut savoir que Dumas n’a donné que le titre, tout le reste est réécrit. La Tulipe noire n’a jamais existé, pas plus que « le prise de la Bastille : si l’on en croit l’histoire réelle, la forteresse n’était plus une bastille depuis longtemps, et elle n’a pas été prise mais les portes se sont ouvertes sans combat. Reste le mythe, que le peuple préfère toujours au vrai. Ainsi chante-t-il à l’unisson lorsque des manipulateurs moins bien intentionnés que Christian-Jaque et Alain Delon, lui livre une belle histoire prête à croire.

DVD La Tulipe noire, Christian-Jaque, 1963, avec‎ Alain Delon, Virna Lisi, Adolfo Marsillach, Dawn Addams, Akim Tamiroff, Seven7 2025, français, 1h50, €16,99, Blu-ray 4K ultra HD €34,99

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Papillon de Franklin Schaffner

Une adaptation quasi immédiate (1973) du récit romancé Papillon (1969) écrit par Henri Charrière et publié dans la regrettée Collection Vécu de Robert Laffont (13 millions d’exemplaires vendus dans le monde). Charrière dit qu’il a été condamné au bagne de Cayenne à perpétuité dans les années trente pour le meurtre d’un maquereau (le souteneur, pas le poisson) qu’il n’a pas commis (des recherches montrent cependant qu’il y avait plusieurs témoins). Il n’aura dès lors qu’une obsession : s’évader pour se venger de la société, et lui prouver que, quoi qu’il arrive, il est « toujours vivant ! ».

Sur le navire-prison La Martinière, les bagnards sont parqués comme sur un négrier. La douche est un jet d’eau à travers les barreaux, le couchage un hamac tête bêche pour gagner de la place. Les détenus ont planqué dans leur cul des tubes emplis de billets, car seul l’argent permet d’aménager sa vie au bagne, voir d’acheter un petit bateau pour tenter l’évasion. Ils doivent aller aux chiottes avant de payer (scène d’humour). Papillon (Steve McQueen), surnommé ainsi parce qu’il a un papillon tatoué sur le sternum, lie connaissance avec Louis Delga (un ancêtre de Carole ?) – un Dustin Hoffman étonnant, une fois de plus métamorphosé. C’est un faussaire réputé pour avoir contrefait des Bons de la Défense nationale, et déconfit pas mal de gens. Lui a de l’argent, et les autres pourraient bien lui ouvrir le (bas) ventre pour lui piquer son tube. Papillon se propose de le « protéger », ce qu’il réussit lorsque deux condamnés pour meurtre tentent de lui faire la peau à bord.

Dès lors, c’est à la vie à la mort entre eux. Delga tente de soudoyer une « fin de peine » chargé du tri des travailleurs pour rester au calme, mais l’officier qui surveille, entendant son nom, lui dit qu’il a ruiné sa mère et qu’il va l’affecter aux travaux de déboisement du marécage. Avec son copain, bien entendu. Les deux charrient des arbres à main nue, la corde sur l’épaule. Un garde tire sur un crocodile qui matait la chair fraîche, et charge Papillon et Delga d’aller le ramasser. Sa peau est vendue à prix d’or – par les gardes. Scène désopilante où les deux ne savent plus où est la tête et la queue, car le saurien n’est pas mort et veut mordre.

Première tentative, Papillon achète sur promesse un bateau à un garde mais, sur place, il est pris par deux chasseurs d’hommes qui touchent une prime à chaque forçat évadé repris. C’était un coup monté : appâter avec un espoir d’évasion et faire tomber dans le piège, pour se partager les beaux billets de France. Delga n’a pas voulu tenter le coup car il est persuadé que sa femme et son avocat grassement payé avec l’argent qu’il a accumulé, vont le tirer de là. Las ! Il déchantera, apprenant quelques années plus tard que la pétasse a épousé le baveux pour jouir sans lui de sa fortune mal acquise. Louis Delga est constamment le dindon de la farce, ne réussissant que de petits coups pour se mettre à l’abri, ne rêvant au fond que de survivre d’une existence tranquille en attendant que ça passe. Ce qu’il réussira à la fin dans l’île du Diable, reclus à vie dans sa cabane entouré de cochons et d’un jardinet où il sème des carottes et des tomates.

Papillon est tout l’inverse : un risque-tout qui tente toujours, avec une chance sur deux de réussir. Reclus deux ans pour sa tentative d’évasion, six mois de plus dans l’obscurité pour avoir refusé de donner le nom de celui (Delga) qui lui faisait parvenir de la noix de coco pour se maintenir, il est affaibli, malade, mais ne craque pas. A l’infirmerie, il est soigné par Maturette (Robert Deman), un jeune infirmier meurtrier homosexuel (en 1973, on commençait à parler ouvertement de « ces choses-là » au cinéma), et Delga lui fournit de la viande pour se remettre. Rien de tel que les vraies protéines pour refaire du muscle et retrouver les idées claires (les écolos végan sont des urbains sédentaires souvent fonctionnaires qui n’ont jamais eu à survivre).

Deuxième tentative, Papillon requinqué concocte un nouveau plan d’évasion. Delga se laisse convaincre de partir avec lui et Maturette exige de le suivre. Aidé par ses deux compères, un troisième canant au dernier moment devant un garde, ils font le mur, trouvent la barque et le passeur qui les mène dans les marécages jusqu’au « bateau » promis. Une fois payé, le passeur s’empresse de s’enfuir : c’est que le voilier promis existe bien, mais qu’il est tout pourri, le plancher crève au premier pied qui se pose dessus, la voile part en lambeaux. Encore raté ! Mais la chance est là et Papillon, entendant un oiseau crier, se retrouve face à un trappeur de piaf qui fait son beurre avec les oiseaux rares. Il a descendu les deux chasseurs d’hommes qui attendaient au traquenard et les aide à rejoindre l’île des lépreux où ils vont pouvoir trouver un bateau. Papillon n’a pas froid aux yeux et joue une fois de plus à quitte ou double lorsqu’il se retrouve devant le chef lépreux, au visage rongé (Anthony Zerbe). Il accepte son cigare, déjà sucé, et le fume. L’autre éclate de rire : il n’a que la lèpre sèche, celle qui n’est pas contagieuse. Cette volonté de jouer sa vie, montrant qu’il y tient, gagne la confiance du lépreux qui leur fait donner un bateau correct et une somme d’argent cotisée entre tous.

Il repart donc, manque de se faire arrêter à nouveau à un barrage mais soudoie d’une perle pour la charité une sœur quêteuse qui le mène à son couvent. La mère supérieure (Barbara Morrison), confite en bienséance bourgeoise avant toute charité chrétienne, le livre à la police. Ne jamais faire confiance à une église : quand on n’est pas de la bande, aucun principe ne tient.

Les voilà partis pour le Honduras, où les trois pensent retrouver la liberté. Mais Delga s’est cassé la cheville en tombant du mur et, malgré Maturette qui le soigne, ne peut pas courir. Sur la plage du Honduras, ils tombent sur une patrouille qui veut les arrêter. Seul Papillon parvient à fuir, rencontre un prisonnier de la patrouille qu’il délivre de ses liens, et fuit avec lui dans la jungle. Les soldats payent des Indiens presque nus pour les traquer. Le prisonnier est éventré par un piège de bambou tandis que Papillon est lardé de fléchettes et tombe dans le fleuve. Récupéré, son papillon tatoué fait merveille et le chef du village indien (Victor Jory) le garde ; il veut un tatouage semblable, qu’il paye en perles récupérées des huîtres. Papillon s’amuse sexuellement avec une jeune indienne au seins nus (Ratna Assan), se prélasse sur la plage, c’est la belle vie (hippie, post-68). Mais pas celle qu’il rêve.

Reclus à nouveau à l’isolement, Papillon ne faiblit pas moralement, même s’il s’affaiblit physiquement. Il voit Maturette sur le flanc lorsqu’il sort ; il retrouve Delga vivant mais gâteux – la trahison de sa femme l’a achevé. Tous deux, les seuls rescapés de la fournée du transport La Martinière, finissent leur temps. La loi veut qu’ils doivent passer en détenus libres en Guyane l’équivalent du temps qu’ils ont passés emprisonnés au bagne. Ils sont donc envoyés à l’île du Diable, « d’où l’on ne s’évade pas » à cause des courants et des requins.

Mais il va s’évader et réussir, à la troisième tentative. Seul, ce qu’il aurait dû être dès le début, sans Delga qui n’a plus sa tête, et sur un sac de noix de coco, pas un mythique bateau. Il a observé que, dans un fer à cheval des rochers, la mer s’engouffrait et refluait en sens inverse, renvoyant vers le large. Il attend la dixième vague, statistiquement la plus forte du rythme, pour s’en aller. Delga se détourne, il a déjà oublié.

1933-1944, Papillon n’aura passé en fait que onze ans de sa « perpétuité » au bagne. Il s’est évadé à 37 ans. Le film vieillit les acteurs et change pas mal l’histoire – le récit est d’ailleurs « arrangé » (comme le rhum) par l’auteur qui a repris plusieurs histoires de bagnard à son compte, sur la demande de son éditeur, et s’est fait aider pour l’écriture par Max Gallo. Son message est celui de l’appel de la liberté (le papillon est celui qui s’envole, sorti de sa chrysalide), de l’innocence bafouée par la « justice » sourde, de la vie chevillée au corps malgré toutes les vicissitudes. Un message de vitalité où Steve McQueen avec l’air de rien, excelle. Il n’a jamais appris à faire l’acteur et joue comme il est – comme Alain Delon. La cruauté du bagne, digne du XIXe siècle impitoyable, est mise en lumière (en Lumières…) – il sera supprimé en 1946. L’incarcération n’avait pas pour objet la réinsertion, mais la volonté de briser les hommes. Certains, parmi les très conservateurs aujourd’hui, voudraient bien le rétablir.

A noter que, dans la version DVD remastérisée (ci-dessous), ce sont les scènes coupées au montage qui se retrouvent en version originale en anglais, sous-titrées en français, alors même que l’on a choisi de lire le DVD en doublage français. Une petite déviance technique qui n’enlève pas grand chose à la qualité de cette réédition.

DVD Papillon, Franklin Schaffner, 1973, avec Steve McQueen, Dustin Hoffman, Victor Jory, Don Gordon, Anthony Zerbe, LCJ Éditions & Productions 2024 remastérisé 4K, doublé anglais et français, 2h24, €14,99, Blu-ray €19,99

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Henri Troyat, La tête sur les épaules

Un fils et sa mère, le père parti lorsqu’il avait 6 ans, divorcé, puis tué dans un accident de vélo. Étienne a désormais 18 ans et porte le nom de son père, Martin, tandis que sa mère a repris son nom de jeune fille pour sa petite entreprise de couture à façon. Elle connaît un certain succès, avec deux employées chez elle, dans la salle à manger, et un homme son âge, Maxime, s’intéresse à elle.

Étienne, qui vient de passer son bac et envisage le droit pour devenir avocat pénaliste, est un brin jaloux, mais se dit, en homme, que sa mère le mérite bien. Sauf que… Le destin le rattrape. Il reçoit une lettre à son nom où la seconde femme de son père lui écrit, à l’article de la mort, pour lui faire parvenir les derniers objets de son père : une montre, un portefeuille, des boutons de manchette. Étienne l’a à peine connu ; encore se souvient-il d’une main qui ébouriffe ses cheveux, d’être porté dans des bras puissants pour regarder une vitrine de Noël. Il veut en savoir plus.

Sa mère, qu’il appelle Marion, soupire. Elle veut bien lui dire… Son père n’a pas été tué dans un accident de vélo en 1945, il a été exécuté après jugement pour avoir tué ceux qu’il faisait passer la frontière espagnole durant l’Occupation. Le motif en serait l’argent. Étienne tombe de haut. Lui qui était l’instant d’avant l’orphelin innocent, se voit soudain accablé du poids de son hérédité : fils d’assassin. Il veut en savoir encore plus. Il se rend à la Bibliothèque nationale pour consulter les journaux du procès. Il découvre l’accusation, les plaidoirie, et une photo noir et blanc qu’il découpe en fraude. Il est le fils de ce père qui a tué, que le peuple a jugé, qui a été condamné à avoir la tête tranchée.

Même si son père s’est toujours défendu d’avoir voulu eu le vol comme motif, même s’il a invoqué une vengeance personnelle, ou une prise de bec d’un passé méprisant, il a bel et bien exécuté d’une balle dans la tête trois personnes. Il était violent, impulsif, aigri – et son fils doit en garder les traces héréditaires. Étienne ne sait plus où il en est. Il ne sait plus à qui parler.

Sa mère n’est pas la bonne interlocutrice de ses questions de garçon, de fils, elle qui a tiré un trait sur le passé et rayé son ex-mari de sa vie comme de ses souvenirs. Elle a brûlé toutes les lettres, les photos, les documents. Elle a refait sa vie en tentant de préserver l’enfant de la vérité jusqu’au bout. Les amis de son âge ne sont pas non plus indiqués, Étienne le fort en thème, souvent premier dans les travaux, leur apparaîtrait entaché ; il aurait honte de leurs regards. Le garçon est seul. Il songe même à se suicider avec le petit revolver que sa mère garde dans sa table de nuit. Le fils du guillotiné va-t-il perdre la tête ? Il échoue au dernier moment, faute de courage croit-il – faute de motif suffisant, sait-on.

Il récuse l’amitié en pédalant plus vite que son condisciple qui vient le chercher pour une promenade en vélo, car il le trouve insignifiant, vulgaire, sans considérations philosophiques sur les grandes questions. Le garçon aurait volontiers été son ami, mais Étienne en est dégoûté. Il récuse l’amour, ou plutôt le sexe, avec Yvonne, une fille de 24 ans avec qui il a été forcé à danser dans un cabaret du quartier latin, et qui a été pourtant séduite par sa force physique et par son décalage avec les autres. La fille aurait volontiers couché avec lui, mais Étienne en est dégoûté.

Reste le professeur de philosophie, M. Thuillier, rencontré par hasard à la Bibliothèque nationale. L’adulte invite son ancien élève à bavarder, l’écoute exposer ce qu’il vient d’apprendre, sa détresse. Il lui fait une réponse de philosophe, que chacun est soi, que selon Nietzsche il faut assumer sa violence instinctive pour la dominer, que selon Schopenhauer il importe d’accepter sa souffrance, qu’enfin, selon Sartre (très à la mode en ces années post-guerre), aucun destin ne pèse sur chacun. Le professeur lui fait surtout une réponse d’homme en le haussant à son niveau, lui lisant un passage du livre qu’il est en train d’écrire et qui s’applique à son cas. En bon existentialiste, la liberté existe et un homme doit faire ses choix. Étienne est rasséréné. Les livres ne sont pas la vie, mais ils aident à vivre. Il oublie le suicide, renoncement de lâche envers soi-même lorsqu’on est jeune et bien portant.

Mais reste la position de sa mère. Comment peut-elle, ex-femme d’assassin guillotiné, penser à refaire sa vie ? Son futur fiancé sait-il qui elle est ? Alors qu’un dîner se prépare avec Maxime, auquel Étienne aurait voulu échapper, il décide de prendre les devants. Il trouve l’adresse de l’amant et se rend chez lui avec le revolver. Il veut le tuer, tout simplement, accomplir son destin sur les traces de son père. Mais tout ne tourne pas selon sa volonté…

« Ignorant la résistance que les choses, les hommes et les mots opposent à celui qui prétend ignorer l’ordre de l’univers, il avait cru être un sage parmi les sages et son incompétence avait failli se traduire par un désastre. Maintenant, ayant évité le pire il se détournait de ses illusions et n’espérait plus de l’existence qu’un peu de paix studieuse, d’amitié, de tendresse » p.241. Et le bonheur de sa mère.

Un roman d’initiation à la vie, au début des années cinquante du siècle dernier, mais sur des interrogations éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Car, aléas de la vie, remugles du passé, préceptes théoriques – il importe avant tout, pour être un homme, de garder « la tête sur les épaules. »

Henri Troyat, La tête sur les épaules, 1951, Livre de poche 1966, 243 pages, occasion €2,20
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Christian Signol, Sur la terre comme au ciel

Un enfant devient libre dès qu’il est né, disait sa mère, Marie, décédée depuis. Ambroise, le vieil homme, l’a accepté lorsque son fils unique Vincent l’a quitté pour vivre sa vie, loin de lui, dans les étendues glacées de la Baie d’Hudson au Canada. Là où l’avait porté sa passion des oiseaux, acquise tout petit sur les étangs du Touvois avec son père. L’enfant préférait la nature à l’école, mais a su assurer des études qui l’ont conduit à l’observation des oiseaux.

Dix ans qu’il est parti, le fils, et les trois dernières années de silence. Le père, ancré dans les marais de la réserve naturelle de la Brenne, ne comprend pas. Vincent a toujours été taiseux, mais trois ans sans nouvelles… Jusqu’à ce que les gendarmes, un matin, viennent frapper à sa porte. Un homme a été retrouvé amnésique au Canada, après un accident d’avion, sans aucun papier. A son accent, on a compris qu’il était français, et quelques mots murmurés ont fait penser au Touvois. Il est dans un hôpital psychiatrique à Paris.

Le père espère, il est viscéralement attaché à ce fils qui est comme lui, et qu’il aurait voulu garder sous son aile comme une mère poule. La solitude lui pèse, et ne pas savoir ce qu’il est devenu est une souffrance. Or c’est bien lui, rétabli de ses blessures mais vide de la tête. Le père l’a reconnu, par les yeux surtout. Il se dit qu’en retrouvant la maison de son enfance, le marais et son univers familier, les oiseaux, il peut récupérer un sens à sa vie et sa mémoire. Il signe tous les papiers et le prend avec lui.

C’est alors un lent réapprentissage de la vie, comme une nouvelle enfance. Le père retrouve son rôle, il est heureux. Vincent renaît, reconquiert les gestes automatiques de la pagaie, le goût d’observer les oiseaux migrateurs. Il s’attache à Charlène, guide du parc, une jeune fille de son âge qui a sympathisé avec son père Ambroise. Ces deux-là vont se rencontrer, et soigner la blessure secrète de Vincent, la mort par le froid d’une Inuit qu’il a aimée et qui attendait un enfant de lui. L’accident a bouleversé son psychisme et enfoui le souvenir cruel, mais celui-ci l’empêche de parler, de penser. Ce n’est qu’avec l’aide d’une amie de Charlène que Vincent va se réapproprier ses souvenirs, même les pires, et commencera à revivre.

Sauf que soigner les oiseaux blessés, observer les migrateurs passer sans s’arrêter plus que quelques heures sur le Touvois, ne comble pas son avidité des grands espaces, cette liberté qu’il trouve plus dans le ciel que sur la terre. Son père est attaché au terroir, le fils est attaché aux oiseaux qui volent sur de longues distances, les grues, les oies sauvages. Il doit repartir. C’est dans le vent des oiseaux qu’il sera au plus proche de la jeune Inuit disparue. Le père l’accepte, malgré son amour fusionnel avec son fils unique ; Vincent aura Charlène, ils s’aiment, il sera heureux. Or le bonheur est de savoir ceux qu’on aime heureux.

Même si Ambroise vit mal sa solitude retrouvée. Il a accompli son devoir de père, par deux fois, durant l’enfance puis dans la rééducation, il n’a plus aucun but. Il se laissera dériver vers les grands oiseaux blancs qui migrent en hiver.

Le roman du terroir, spécialité de l’auteur, est ici revu version écologie, modernisé en réserve naturelle. Ce n’est plus mieux avant, c’est mieux sans l’humain. Le lecteur saura tout sur les balbuzards, les hérons cendrés, les garzettes blanches, les bécassines et les sarcelles, entre autres innombrables volatiles. Il faut assurer les nids, piéger les prédateurs, ragondins ou brochets qui croquent les canetons, faucarder les rives, faire abattre l’excès de peupliers qui pompent trop d’eau. En gardien du parc naturel, c’est depuis des décennies le travail d’Amboise. Celui de Charlène est de faire connaître la nature aux touristes, visiter les marais, les inciter à observer les oiseaux à l’affût. Quant à Vincent, il est dans la modernité des études ornithologiques et des documentaires animaliers.

Les oiseaux donnent aussi des leçons aux humains : la fidélité de couple, la défense acharnée des petits, la discipline des vols au long cours. Surtout la grande liberté du ciel et des vents, avec la planète entière pour territoire.

Christian Signol, Sur la terre comme au ciel, 2020, Livre de poche 2022, 233 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

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Ken Follett, Les armes de la lumière

De 1792 à 1824, le romancier Follett saisit sa ville anglaise imaginaire de Kingsbridge dans sa révolution industrielle et sociale. C’est fluide et prenant, sauf peut-être sur la fin où la bataille de Waterloo est racontée une énième fois côté anglais. Même si la « victoire » de Wellington n’a tenue qu’à un fil, un gros fil germain où Blücher a failli faillir. Pour le reste, c’est toujours d’émancipation dont parle l’auteur. Il se fend même d’une préface où il annonce tout de go : « la liberté est une anomalie ». Ce n’est pas le paon yankee récemment réélu qui va le contredire. La liberté, pour lui, est une vérité alternative : vous êtes libres de me suivre, sinon…

C’était la même chose dans l’Angleterre féodale du XVIIIe siècle. Les aristos avaient une trouille bleue de la Révolution qui venait de couper la tête du roi de l’autre côté de la Manche. Comme si les Anglais n’avaient pas coupé la tête du leur, Charles 1er en 1649… D’où le raidissement du Parlement, dominé par les gros propriétaires terriens et les récents industriels du textile. Ils votent des lois restreignant les libertés (pour le peuple), jusqu’à faire d’une « réunion » entre deux ouvriers un « syndicat » puni de mort. Ils sont dénoncés par leur patron, qui est aussi échevin et juge de paix, et qui peut à la fois être juge et partie. Ces lois de William Pitt, dit « le Jeune » (il avait 24 ans), le Seditious Meetings Act qui réduisait le droit de rassemblement et le Combination Act qui condamnait tout syndicat, étaient prises à la hâte, sur « réaction » aux troubles ouvriers qui faisaient face au renchérissement du pain à cause de la guerre contre Napoléon, et à la « presse » qui enrôlait de force les jeunes hommes dans la Navy. S’y ajoutaient l’arrogance des puissants qui voyaient leur pouvoir menacé et les nouvelles machines textiles, la mule jenny et l’introduction du métier Jacquard à vapeur, qui réduisaient drastiquement les emplois. Pitt ne s’est jamais marié ni n’a eu de maîtresse, ce qui laisse soupçonner qu’il était peut-être homosexuel – une tare aux yeux de l’Église.

Follett prend le gamin Kit (abréviation de Christopher) alors qu’il n’a pas encore 7 ans, fils de paysan dont le père va être écrasé par une charrette que le fils du hobereau local, Will Riddick, a trop chargée, persuadé malgré les conseils de ceux qui savent, d’avoir raison du fait de sa naissance. L’enfant va être employé comme cireur de chaussures dans la maison du maître avant d’être assommé par le sabot du cheval de Will, décidément peu soucieux des autres. Comme sa mère Sal va baffer le Will qui l’empêche de passer, ils seront chassés du village et iront s’embaucher comme fileurs à Kingsbridge.

La ville devient un lieu important de l’industrie textile avec fileuses, tisserands et couturiers. La mécanisation prend son essor et le jeune Kit s’y passionne. Il répare, puis bâtit des machines, jusqu’à copier le métier Jacquard français qui utilise des cartes perforées. D’ouvrier, il devient directeur de fabrique, puis monte sa propre société de machines. Lorsque survient une nouvelle technologie, ceux qui osent ont toujours la chance de réussir, même partis de rien. C’est toujours le cas aujourd’hui.

La crise historique sert de décor passionnant aux destins individuels. Sal se remarie avec un fort mais colérique mari, Jarge, qui sauvera le petit-fils de la pire ordure de la ville, Hornbeam, chef d’entreprise avide et cruel qui a commencé par voler en guenilles et pieds nus à Londres avant de voir sa mère pendue lorsqu’il avait 12 ans. Il condamnera sans scrupule à la pendaison comme juge de paix le jeune William, 14 ans, mourant de faim et qui avait volé un ruban de 6£. Son petit-fils, Joe, engagé dans l’armée à 15 ans malgré sa famille, lieutenant à 18 ans, échappe à la baïonnette d’un grognard grâce à Jarge qui embroche le soldat qui le sabre en même temps. Il a donné sa vie par honneur, pas par intérêt. Joe n’est pas comme son grand-père, plus humain et plus avisé, il sent que parler avec les hommes et les femmes lui permet de mieux donner des ordres, plus clairs, plus justes et mieux acceptés. C’est ainsi que la liberté croit.

Kit, qui adorait tout petit le frère de Will Riddick, Roger, finit par se mettre en couple avec lui tandis qu’une paire de lesbiennes vivent maritalement tout en sauvant les apparences. Il y a aussi deux adultères, dont le plus cocasse est celui de l’évêque anglican, qui n’a touché qu’une fois sa femme Arabella pour lui faire une fille, et qui se voit à nouveau père à plus de 60 ans… engendré par un autre. Il appellera ce fils Absalom, celui qui a trahi son père dans la Bible, tout en ne faisant semblant de rien pour les apparences. Quant à l’autre, il est croustillant. Le fils du comte Shirling n’aime que l’armée et les chevaux. Jane, par vanité, a voulu être comtesse alors qu’elle ne l’aime pas. Aucun enfant n’est né. En désespoir de cause, pour donner un héritier au titre et pour être enfin considérée dans la « bonne » société, Jane faute au bout de neuf ans avec un ami d‘enfance qu’elle n’avait pas voulu épouser. Un fils naît, qui sera comte, et dont le vrai père est parti de rien. C’est cela aussi, la liberté. Celle des femmes est plus subtile mais tout aussi redoutable que celle des hommes.

L’auteur semble considérer que la liberté anglaise naît par étapes successives : se détacher tout d’abord de Rome et du catholicisme, puis se détacher de l’église anglicane confite en bienséance et en conservatisme pour un méthodisme plus éclairé, avant peut-être les Lumières de la raison. Pour le roman, il oppose souvent de façon caricaturale les anciens et les modernes, anglicans et méthodistes, hobereaux et ouvriers, riches et pauvres. Même s’il existe des interactions permanentes entre eux. Mais c’est le lot d’un bon thriller, même historique, de bien cerner les bons et les méchants.

L’auteur reste meilleur dans l’histoire que dans le contemporain. Son précédent roman de 2021, Pour rien au monde, ne m’avait pas vraiment convaincu. Celui-ci est plus crédible.

Ken Follett, Les armes de la lumière (The Armor of Light), 2023, Livre de poche 2025, 1095 pages, €12,90, e-book Kindle €17,99

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Laird Koenig, La petite fille au bout du chemin

Rynn, 13 ans, vit seule au bout d’une allée dans une petite ville côtière du Maine. Elle s’est installée quelques mois auparavant avec son père qui a payé un bail de trois ans, mais le père n’apparaît jamais, elle-même sort peu et ne fréquente pas l’école. Cela ne se fait pas dans les communautés américaines, férues de kermesses, matchs de foot et autres messes. L’agente immobilière Mrs. Hallet est intriguée. Cette femme autoritaire qui se croit propriétaire du coin puisque ses ancêtres s’y sont établis il y a deux siècles voudrait fourrer son nez dans la maison pour savoir. Lorsqu’elle va la voir en Bentley couleur foie de veau, elle trouve l’adolescente arrogante avec son accent anglais et son visage impassible. Elle la menace du conseil de discipline de la commune, qui peut envisager des mesures contraignantes d’assistance sociale.

Mais Rynn est futée : elle va consulter à la Mairie les dates dudit conseil, en prétextant un devoir à faire, et s’aperçoit que la vieille Hallet a menti sans vergogne, juste pour affirmer son emprise. Elle revient d’ailleurs pour voir son père et résilier le bail, mais il « est à New York ». Elle se contente en attendant de réclamer des bocaux à confiture, qui sont dans la cave, parce qu’elle veut faire de la gelée avec les coings qui mûrissent sur la propriété. Elle s’en empare sans vergogne, bien que la maison soit louée et que les fruits appartiennent en principe aux locataires. Rynn ne veut pas que la harpie aille dans la cave – on ne sait pourquoi mais on ne tardera pas à le savoir.

Pire est le fils détraqué sexuel de la Hallet. Franck a été pris plusieurs fois la main dans la culotte des petites filles et sa mère l’a mariée de force avec une bonniche flanquée de deux garçonnets pour faire taire les rumeurs. Franck Hallet profite d’Halloween pour venir tâter le terrain auprès de la jeune Rynn, heureusement que les deux gamins de 6 et 4 ans, déguisés en squelette et en monstre de Frankenstein, arrivent en courant du chemin…

La situation n’est guère tenable. Certes, Rynn affirme que son père traduit des œuvres et qu’il ne faut absolument pas le déranger, ou qu’il dort à l’étage, mais nul ne le voit jamais dans le village et les gens se posent des questions. Le policier municipal Miglioriti vient aux nouvelles ; il est sympathique et fait connaissance, impressionné par les livres de poèmes publiés par le papa. Mais il ne croit pas un mot de ce que lui dit l’adolescente. Comme il n’aime pas les Hallet (d’ailleurs, personne dans le coin ne les aime), il garde le silence mais surveille celle qu’il voit encore comme une enfant. Mais Rynn n’en est déjà plus une, ayant à se débrouiller seule après les événements familiaux qui l’ont conduite ici. Elle a un compte-joint avec son père à la banque, d’où elle peut retirer de l’argent pour vivre, ainsi qu’un paquet de travellers-chèques dans un coffre, qu’elle peut changer à sa guise sur sa propre signature.

Au début des années 1970, il n’y avait pas tous ces contrôles bancaires et l’anonymat existait encore. Aujourd’hui, il serait très difficile de vivre comme Rynn pouvait le faire. L’époque était aussi au sexe, et les tout juste pubères étaient incités au plaisir, c’était leur liberté. Ce pourquoi Rynn fait la connaissance de Mario le Magicien, un élève de deux ans plus âgé qu’elle, qui vient déplacer la Bentley de Mrs Hallet sur demande de son père garagiste. Il est d’une famille d’origine italienne nombreuse et a subi une attaque de polio qui le fait encore boiter mais, pour le reste, il a le ventre plat et musclé. Il va lier connaissance avec Rynn, fille unique d’origine juive, un contraste parfait. Ils feront l’amour, il l’aidera dans ses entreprises pour rester libre. Elle en tombera amoureuse.

Le parfum policier de cette œuvre (car il y a crimes) est accentué par l’atmosphère lugubre de ce bout de chemin isolé et de cette grande maison campagnarde dont les Hallet ont la clé. Ce sentiment de peur à la nuit, et d’inquiétude permanente pour le lendemain jusqu’à sa majorité, font de Rynn une adolescente attachante. Elle veut vivre à sa guise, selon les conseils de son père ; nul ne pourra l’en empêcher, même si Franck est séduit par ses pieds nus sur le paqruet ciré et sa silhouette gracile, et que Mario succombe à sa tunique marocaine blanche sous laquelle elle ne porte rien. Les personnages sont denses, ils ne sont pas des caricatures pour illustrer l’action, mais l’inverse : c’est l’action qui s’adapte à leurs caractères. Rynn joue tous les rôles, petite fille qu’on aimerait protéger, adolescente impertinente qu’on aimerait réduire, femme forte malgré sa solitude, maîtresse de maison bonne cuisinière, amoureuse transie.

Le dénouement est savoureux comme un financier au goût d’amande amère trempé dans un thé anglais infusé à la perfection.

Un film de Nicolas Gessner en a été tiré en 1976 avec l’inquiétant Martin Sheen en pervers et la délicieuse Jodie Foster, du même âge que l’héroïne, mais qui a fait doubler la scène nue par sa sœur de 20 ans (cela pour les esprits politiquement corrects). Je crains qu’il ne faille, comme souvent préférer le livre, plus dense, malgré le charme de la nymphette.

Laird Koenig, La petite fille au bout du chemin (The Little Girl Who Lives Down the Lane), 1973, Livre de poche 1987, 277 pages, occasion €2,70

Laird Koenig, Œuvres thriller Tome 1 : Attention les enfants regardent – La petite fille au bout du chemin – La porte en face – Les îles du refuge, éditions Le Masque 1995, 762 pages, occasion €4,45

DVD La petite fille au bout du chemin,‎ Nicolas Gessner, 1976, avec Jodie Foster, Martin Sheen, Alexis Smith, Mort Shuman, Scott Jacoby, LCJ Éditions & Productions 2013, français et anglais, 1h34, €12,90

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J. Van de Wetering, Un vautour dans la ville

L’auteur, néerlandais ayant vécu aux États-Unis, a écrit divers romans policiers et œuvres pour enfants. Il a été volontaire comme réserviste dans la police d’Amsterdam, Amsterdam Special Constabulary, devenant sergent puis inspecteur. Il connaît bien la ville. Ses deux personnages principaux sont l’adjudant Grijpstra et le sergent De Gier. Leur supérieur, le commissaire, est censé partir en cure de bain de boue pour sa hanche, en Autriche ; il délègue à Grijpstra le soin de mener l’enquête. Mais, à la Mitterrand, il garde deux fers au feu et travaille en sous-main pour comprendre.

L’affaire est en effet compliquée. Un jeune proxénète noir s’est fait descendre à deux pas du commissariat, en plein centre d’Amsterdam, ce qui ne se fait pas. De plus, c’était avec une mitraillette Schmeisser, une arme allemande datant de la Seconde guerre mondiale et affectionnée des SS. Crime raciste ? Règlement de compte du Milieu ? Vengeance personnelle ? Luka Obrian a pour concurrents Lennie et Gustav, propriétaires de bordels prospères et dealers de drogue en gros. La police ferme plus ou moins les yeux, avec ce laxisme caractéristique en Occident de la période post-68, où l’interdit d’interdire était dans les mentalités. Sauf s’il y a meurtre : alors, la morale revient et fait respecter les règles, ce qui surprend tout le monde.

L’auteur, fantasque, digresse très souvent et s’attache à des détails incongrus, tels ces trois jeunes hommes en costume, circulant en patins à roulette à trois heures du matin en pleine ville, un attaché-case à la main. Ou la présence d’un vautour, charognard exotique, au-dessus des maisons du XVIIe siècle hollandais. Ces façons ressemblent à celles de Fred Vargas, à se demander si elle ne s’en est pas inspirée pour créer son atmosphère Adamsberg, commissaire pelleteur de nuages, toujours à penser à autre chose, sans méthode, avant de synthétiser la solution d’un coup, comme un composé chimique.

Tandis que Grijpstra et De Gier vont rencontrer l’étrange Jacobs, employé de la morgue qui a toujours une peur bleue que les SS viennent le prendre, quarante ans après la fin de la guerre, le commissaire va s’installer chez Nellie, une ancienne pute qui a acheté un hôtel et qui est amie avec son voisin Wise, guérisseur noir venu tout droit du Surinam (l’ex-Guyane néerlandaise). Le vaudou n’est pas loin et le crime serait prémédité… C’est que Luka était brutal et impérieux. Tout lui réussissait, et il suffisait d’un regard noir en coin pour que la femme la plus indépendante tombe à genoux devant lui pour lui tailler illico une pipe, en plein jour, sur le pont à touristes du vieux quartier. Ainsi Madeleine. Un agent de police surnommé Karaté n’hésite pas à se maquiller en femme pour enquêter dans les bars à putes chics ; une fille de 15 ans sollicite les clients de la violer en arrachant ses vêtements avant de l’emboutir profond, tout cela en public, une fois le ticket d’entrée payé : filles et alcool à gogo.

De longues digressions en courtes actions, de psychologie des personnages en sociologie de la ville, l’enquête progresse – et le dénouement est inattendu, disant beaucoup sur la morale post-68 et le libéralisme tendant vers la liberté totale du plus fort de cette époque-là. Amsterdam permettait tout, et des charters entiers de touristes sexuels venaient y déguster les filles, souvent mineures, et jouer avec les garçons, pas plus majeurs, en fumant diverses substances interdites partout ailleurs. De quoi faire des affaires… juteuses. Et provoquer des crimes, en réaction.

Tous les sens sont sollicités, comme chez Vargas, le bien-manger, la boisson, le climat d’Amsterdam, les plantes, les bêtes, les gens. On ne s’ennuie pas, même si l’on se demande au début où l’auteur nous emmène. Ce « style Vargas » peut agacer (il m’agace), ceux qui aiment sont ravis.

Janwillem Van de Wetering, Un vautour dans la ville (The Streetbird), 1983, Rivages noir 1988, 348 pages, occasion €1,82

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Qui a été tôt contraint devient anarchiste, dit Alain

Le philosophe prend l’exemple des pensionnaires qui ont passé l’essentiel de leur adolescence en collège fermé. Rien que cette odeur particulière de réfectoire leur fait se remémorer la prison. Car ils ont bien été « prisonniers de l’ordre et ennemi des lois ». Quand l’ordre vous contraint trop, vous ne pensez qu’à le transgresser, c’est humain.

L’enfant libéré est alors pareil au chien qui a rongé sa corde. Il se méfie, il se hérisse, il ne cède pas devant la plus appétissante pâtée. Toujours, il préfère la liberté à toute contrainte. Le Propos date de la rentrée scolaire de 1907, en octobre, mais s’applique encore aujourd’hui. Prenons Elon Musk. Cet immigré aux États-Unis né en Afrique du sud de parents Afrikaners, bien blancs et très conservateurs, a vécu toute son enfance et son adolescence en régime d’apartheid. Son père était brutal et impérieux, il le battait jusqu’à l’envoyer à l’hôpital. Ses copains d’école lui jetaient des pierres et son franc-parler sans aucun filtre (qu’il a gardé aujourd’hui) le faisait mal voir. Les grandes brutes de rugbymen tabassaient volontiers ce chétif, rebelle à la bande. Elon Musk semble en avoir gardé des séquelles : il ne supporte plus aucune entrave à sa propre liberté individuelle.

« Jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle, dit Alain ; ils auront trop craint pour pouvoir jamais respecter. Vous les verrez toujours enragés contre les lois et règlements, contre la politesse, contre la morale, contre les classiques, contre la pédagogie et contre les palmes académiques ». Ainsi est Musk, brut de décoffrage et impolis, malgré les livres qu’il a lus, brutal comme son maître Trump qui énonce n’importe quoi du moment qu’il l’affirme, imbu de lui-même jusqu’à pousser son ego à la démesure. Certes, en transgressant les règles et habitudes, Musk a construit une galaxie d’entreprises technologiques qui osent – une réussite jusqu’à présent. Mais il se mêle de politique, et d’imposer aux autres ses propres lois.

Où est la « liberté d’expression » dans le trolling, désormais autorisé sur tous les réseaux sociaux yankees, parce que cela coûte moins cher que la modération, et que distinguer le vrai du faux, les fake news des faits réels est une entrave à la liberté de dire n’importe quoi ? Où est la liberté du citoyen européen de choisir ses propres dirigeants, si un Ego musqué lui dit quoi penser et quoi voter en soutenant l’AfD en Allemagne et Nigel Farage en Grande-Bretagne ? Bientôt la France ?

Le propre du libertarien, adepte de la liberté absolue, est d’établir la loi du plus fort. Celle que les gamins ont imposé au petit Elon jadis. Il se venge. Devenu riche, devenu proche du plus puissant, il s’impose sans retenue. Lui est la Loi, qui établit de nouvelles règles. Mais « jamais ils n’aimeront ce qui est ordre et règle », rappelle Alain de ceux qui ont subi un jour la loi du plus fort et la prison de l’État illibéral.

Tout se joue entre deux conceptions de la démocratie : ceux qui pensent que la majorité simple, guidée par des leaders démagogues, impose sa loi à tous – et ceux qui pensent qu’au-dessus de toute majorité existent des règles de droit, qui assurent un garde-fou aux démagogues et aux engouements de circonstance. Ainsi sont les Constitutions, les Principes du droit, les Droits de l’Homme. Musk les piétine, piétinons Musk. Il flotte autour de lui un relent de réfectoire.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Extinction des Lumières

Avec les feux de la guerre et les montées populistes aux extrêmes, les Lumières s’éteignent progressivement. Les Lumières de la Raison, elles qui, selon Descartes seraient la chose du monde la mieux partagée.

Les Russes laissent faire par lâcheté leur dictateur qui leur rappellent le bon gros tyran Staline ; le viril s’étale torse nu sur un ours pour montrer sa puissance… alors qu’avec sa démographie en chute libre à cause de la vodka et de l’état lamentable des systèmes de santé, les gens font moins d’enfants et l’espérance de vie s’amenuise. Les Yankees ont, volontairement cette fois, réélu un bouffon qui ne lit jamais un livre, attrape les femmes par la chatte, et croit que tout peut se résoudre par un bon deal. Inutile d’être intelligent, il vaut mieux êtres riche : tout s’achète. Sauf le tyran de la Corée du Nord, qui l’a bien roulé, le tyran de la Russie actuelle, qui s’apprête à le faire, le tyran chinois qui s’y prépare avec orgueil, et même le tyran israélien qui ne pense qu’à bouter les Philistins hors de Palestine en manipulant les Évangélistes chrétiens crédules.

La lecture du dernier numéro de la revue L’Histoire sur la guerre de Crimée (n°528, février 2025), rappelle que voici moins de deux siècles, la guerre contre le tsar de toutes les Russies visait déjà à contrer l’impérialisme grand-russien, et son idéologie ultra conservatrice orthodoxe. Cela au nom des Lumières et du printemps des peuples après 1848. « Un combat mené au nom de la civilisation et de la liberté contre la barbarie et le despotisme », c’est ainsi que l’historien Sylvain Venayre résume cette guerre. Il poursuit : « en défendant l’autonomie de la Roumanie et la libre circulation sur le Danube, Napoléon III se faisait d’ailleurs le champion de la liberté. » Remplacez Roumanie par Ukraine et Danube par Mer noire, et vous aurez l’aujourd’hui. Certes N3 avait en vue la gloriole militaire pour installer son régime, ce qui n’est pas le cas de nos chefs d’État européens élus pour quelques années seulement, mais les constantes sont les mêmes : la démocratie (bien imparfaite) contre le fait du prince, le progrès social contre l’archaïsme des gras oligarques.

On aurait pu croire, au vu de l’Histoire, que les États-Unis, premiers à établir une fédération démocratique dans le Nouveau monde, contre les féodalismes en Europe, allaient poursuivre la défense de l’Ukraine, pays envahi au contraire de tout droit international, contre les traités pourtant signés (y compris par les Américains), et aux côté des Européens. Mais non.

Donald Trump est un TRAÎTRE.

C’est un « chicken », comme disaient les Yankees des Français sous Chirac, qui n’avait pas voulu suivre Bush junior dans son mensonge sur les armes de destruction massive, prétexte commode pour envahir l’Irak de Saddam. Trump préfère dealer avec les plus forts que faire respecter le droit et les alliances. Il donne à Poutine tout ce qu’il veut sans en parler avec ses soi-disant « alliés », autorise l’Israélien poursuivi par la justice à reprendre la destruction systématique de Gaza au cas où « les otages » ne seraient pas libérés, taxe Canadiens, Mexicains et Européens mais pas les Chinois, à qui il autorise encore TikTok pour 75 jours. Les Lumières ? Il ne sait pas ce que c’est. Sauf peut-être le gaz à « forer, forer, forer » pour les allumer.

La nouvelle idéologie russe est résolument anti-Lumières. Poutine tourne le dos à Pierre-le-Grand et s’assoit sur Catherine II pour se tourner vers les Mongols et l’exemple de la tyrannie chinoise. « L’autocratie finit par trouver sa justification dans l’iniquité même de ces actes », écrit Henri Troyat, russe blanc réfugié en France, à propos de l’opposition des cadets au tsar Nicolas 1er. On pourrait écrire la même chose de Navalny face au système Poutine.

La nouvelle idéologie trumpienne, tirée du Projet 2025 de The Heritage Foundation, se tourne elle aussi résolument vers « Dieu » et prône un « retour » aux valeurs conservatrices de la famille, du travail et de l’égoïsme patriote. Fondé par un milliardaire de la bière, ce think-tank est résolument réactionnaire. Les quatre causes du fascismes servent au dealer à mèche blondie pour agiter les foules et reprendre le pouvoir. « Que parles-tu de vérité ? Toi, le paon des paons, mer de vanité », clame Nietzsche devant le vieillard méchant (Trump a 79 ans). Les électeurs qui l’avaient viré ont viré leur cuti, par dépit de voir les Démocrates désigner « une métèque incompétente », pro-woke – la hantise de ceux qui ne savent pas ce que c’est.

En Europe et en France, la contre-Révolution est en marche, appelée par Alain de Benoist et l’AfD, encouragé par le vice-président américain Vance, rebaptisée Révolution conservatrice ou Konservative Revolution pour faire plus aryen, idéologie qui a préparé le nazisme. L’Italie a déjà une Présidente du Conseil dans la lignée de Mussolini et proche des conseillers de Trump ; l’Allemagne s’oriente aux élections, à coup d’attentats d’immigrés contre ses citoyens, vers le parti pro-nazi ; la France se prépare à peut-être aller dans la même direction, si les politiciens continuent d’être rattrapés par les « affaires » de détournements – de fric et de mineurs – et l’Assemblée ressembler à une bande de macaques en rut.

La modération dans les jugements, la tempérance dans les attitudes, ne sont plus de mise. Chacun se met en scène pour offrir son narcissisme aux « like » des accros aux réseaux d’abêtissement généralisé. Les requins en jouent, qui rachètent les médias, dont les principaux sont aujourd’hui sous forme d’applications. Ils sont bien en retard, les français Arnault, Dassault, Bolloré, Niel, Drahi, Kretinsky, avec leurs « journaux » et magazines : qui les lit encore ? Musk a mieux senti le vent avec Twitter, rebaptisé X du nom de son garçon « X Æ A-XII ». Tout comme le parti communiste chinois qui prépare sa prochaine guerre hybride avec TikTok.

Devant ces faits et ces tendances, que faut-il penser ?

Faut-il « s’indigner », comme la gauche inepte l’a fait durant tant d’années, sans jamais agir une fois au pouvoir ?

Faut-il suivre la droitisation de la société, effrayée par les attentats au prétexte de l’islam et par le grignotage des emplois par les multinationales américaines, tandis que le libéralisme européen laisse portes et fenêtres ouvertes à « la concurrence » ?

Faut-il opter pour les extrêmes – qu’on n’a pas essayé depuis deux générations – le trotskisme à la Chavez d’un Mélenchon ou le pétainisme de châtiment à la Le Pen ?

Plus que jamais, j’en suis personnellement convaincu, la modération et l’usage de sa raison restent plus que jamais des façons d’être.

Bien que libéral économique, Macron ne séduit plus, il est trop dans sa tour et n’écoute plus personne.

Bien que modéré et centriste, Bayrou ne séduit pas, solidement catho pour les valeurs et attaché à surtout en faire le moins possible pour ne pas prendre de risque.

Bien qu’ayant gouverné, mais surtout par le caquetage impuissant face à « mon ennemi la finance », ou « je vais renégocier l’Europe », les socialistes ne sont pas crédibles ; ils ne savent même pas où donner de la tête, comme des canards affolés, entre censure ou pas, suivre le tyran – mais « de gauche » – ou exister par eux-mêmes – mais avec quel projet crédible pour les Français ?

Bien que la droite relève la tête, depuis que certains ont retâté depuis six mois du gouvernement, leurs décennies au pouvoir depuis 1986 n’ont pas fait grand-chose pour résoudre les problèmes cruciaux de la France : son État obèse et trop bureaucratisé qui empêche l’innovation, sa dette pérenne qui empêche toute politique publique d’ampleur, ses trop gros impôts improductifs qui dissuadent d’investir et de créer de l’emploi, ses tabous sur la maîtrise de l’immigration.

Alors quoi ?

Éliminer le pire plus que voter pour un projet ? Attendre de voir enfin se lever un candidat crédible, voire plusieurs, avec un objectif pour le pays et les moyens réalistes, hors démagogie ?

Si un duel Le Pen-Mélenchon a lieu aux prochaines présidentielles, il faudra bien choisir entre la peste et le choléra. Les deux se soignent, mais l’un fait plus mal, aussi je ne vois pas comment « la gauche » pourrait se réjouir.

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Foi, culture, sacré

En ce qui concerne les fêtes religieuses, il faut nécessairement distinguer la croyance, l’ambiance culturelle, et le sentiment du sacré.

On peut rassembler les trois à la fois : c’est la foi. La France, même se disant athée ou laïque, reste catholique romaine. Les gens sont alors confortablement installés dans leur être, tout leur est harmonie. Au prix d’une amputation de tout ce qui sort du Dogme, une propension à l’intolérance et aux guerres de religion, et une hystérie contre la chair, le sexe, le plaisir.

On peut ne conserver que les deux premiers : c’est la pratique. Routinière, sociale, conformiste. A Rome, fais comme les Romains. Singer la croyance et bientôt vous croirez – ou du moins vous ferez comme tout le monde. Au prix d’une distorsion de soi et d’une bien-pensance étriquée vite transformée en moraline pour faire honte aux autres.

On peut ne conserver que les deux derniers : c’est la laïcité. La culture est chrétienne, version catholique et romaine, mais la foi n’est plus là. Le sentiment du sacré cependant demeure, dans les cathédrales, par les chants des moines ou des chorales, la musique, les monuments. Le sacré est ce qui est consacré, béni. Une sensation, un sentiment, une exaltation spirituelle. Il peut être suscité par un groupe, un être, un paysage, une fleur, un son, une poésie. La culture offre souvent ces moments de sacré ; mais elle n’est pas indispensable pour le ressentir : la nature est là aussi.

Pour ma part, je ne suis pas (plus ?) croyant. Trop peu pulsionnel, trop peu émotif, trop peu naïf peut-être. Je suis porté à célébrer la vie, à vivre dans la joie, à analyser les choses pour comprendre. Je suis trop libre pour me vouloir soumis : à un dogme, à une cléricature, à une pensée formatée. Même si je sais bien que la liberté n’est jamais que relative et que les déterminismes biologiques, nationaux, culturels, sociaux, familiaux, et conjoncturels orientent ma vie, comme celle de tout le monde. Mais justement : pas la peine d’en rajouter. Commençons par penser par soi-même, à user de sa raison, plutôt que de « croire » aveuglément en des règles soi-disant venues d’ailleurs, « au-delà ».

Mais ma culture demeure catholique, après tout le cursus (baptême, communion privée, communion solennelle, confirmation, parrainage), dans un arrière-plan chrétien (hostile à la chair et porté à l’austérité et la souffrance, après saint Paul et le stoïcisme), et une histoire romaine, qui a déformé le socle grec et colonisé le substrat celtique. Mais toutes les strates demeurent et chacun peut choisir celle qui a sa préférence. Pour ma part, je suis plus viking, grec ou gaulois que romain. L’univers de Rome a certes été efficace, mais terre à terre (même Montaigne le reconnaît), ayant plus le souci de la hiérarchie et de la discipline que des humains.

Notre culture française s’en ressent. Elle s’est latinisée, plus que l’île de Grande-Bretagne ou la protestation germanique. D’où les écarts culturels entre l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, le pragmatisme protestant et le dogmatisme catholique, la souplesse économique et l’initiative des premiers, la bureaucratie et la tutelle publique de l’autre, les révolutions souples de l’univers du nord (Magna Carta, Première révolution de 1689, Seconde révolution du Bill of Rights) et les révolutions brutales des tables rases des Français dans les siècles (1789, 1793, 1848, 1870, 1940, 1944, 1958, 1968, 1981, Le Pen-Mélenchon-S. Rousseau aujourd’hui qui en rêvent…).

Je suis plus porté vers le libéralisme des philosophes du XVIIIe siècle que vers les utopies radicales des XIXe et XXe siècles. Plus enclin au pragmatisme économique qu’au dirigisme d’État (dont on voit, avec les exemples caricaturaux de l’URSS comme des énarques socialistes à la tête des entreprises nationalisées : Crédit Lyonnais, Vivendi, Alcatel) qu’il a clairement échoué. Plus attiré par le mythe viking que par la norme romaine.

Noël est la fête annuelle de l’Enfant. Pas besoin d’être croyant pour célébrer la naissance, le bébé, l’année qui va naître. Mais aussi la nature, la liberté, le rire innocent. La fête catholique a d’ailleurs repris une antique coutume païenne du jour le plus court et du soleil qui remonte dans le ciel.

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