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Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946 – Un Fauve dans la tourmente

Ce livre est une commande en 2020 d’Anne Pendaries, conseillère juridique de Godeliève, la dernière fille de Vlaminck à Gérard Leray, professeur d’histoire-géographie et militant politique de gauche, chercheur micro-histoire en Eure-et-Loir. Elle voudrait réhabiliter la réputation de son père, ostracisé pour un « double passif » : son voyage de 17 jours en Allemagne avec d’autres artistes en 1941 organisé par la propagande, et son article virulent contre Picasso et le cubisme. L’historien cherche non à juger mais « à comprendre ». Il s’est appuyé pour cela sur tout un corpus fourni : les Archives nationales, une bibliographie de 31 livres dont trois de Vlaminck lui-même, mais aussi ceux de Pierre Assouline sur l’épuration, 17 périodiques dont l’Humanité, La France socialiste, le Figaro, Coemedia, Gringoire, Les Lettres françaises, Life magazine, les archives du fonds de dotation Maison Vlaminck, les archives personnelles d’Anne Pendaries comprenant des correspondances familiales, et divers sites internet dont les Archives de Paris, l’INA, le Journal du sculpteur Paul Landowski.

Le peintre, céramiste, graveur, poète et écrivain Maurice Edmond Devlaeminck, né à Paris en 1876 est mort en Eure-et-Loir à 82 ans en 1958. Il fut fauve (d’où le titre), commençant à peindre à 17 ans. Il a fait scandale lors du Salon d’Automne de 1905, appelé par les journalistes « La cage aux fauves ». Il était avec son ami André Derain, Henri Matisse et Raoul Dufy. Marié deux fois, il aura cinq filles.

En 1925, Vlaminck, écrit l’auteur « décline à l’infini des masures, des villages, des paysages de platitude, des bois et des étangs. La matière utilisée est toujours abondante. Seule évolution caractéristique (…) les couleurs criardes de la peinture fauve ont disparu. Elles sont remplacées par une dominante de tons sourds, l’expression d’un tourment intérieur structurel qui tranche avec l’autre trait essentiel du bonhomme, sa propension perpétuelle a provoquer, sa façon d’exister en société, coûte que coûte » ch.2. Il n’aime pas la mécanisation et la technique, comme Heidegger, et lui préfère la nature originelle, dans le ton des Wandervögel d’avant-guerre. « Pas étonnant qu’il ait été récupéré par l’État français pétainiste au début des années 40 pour la promotion de la ‘Révolution nationale’ dans sa dimension passéiste du ‘retour à la terre’. » Il reste avant tout anarchiste, la publication d’un de ses articles sur la guerre d’Abyssinie de Mussolini, qui critique violemment ce colonialisme armé dans l’Humanité en fait foi. Au fond, il était libertarien de tempérament, comme David Thoreau (prononcez zorro) – et aujourd’hui Sylvain Tesson.

C’est l’Allemagne qui a la première reconnu l’artiste, dès 1912 lors de l’exposition du « Sonderbund » de Cologne. Le marchand Kahnweiler expose six œuvres de Vlaminck, plus que pour Matisse ou Derain (Vlaminck est ostracisé dans sa fiche woke Wikipédia). Le peintre lie amitié avec le juif Léon Werth (Saint-Exupéry lui dédie Le Petit prince), qui critique Picasso et le cubisme ; ils ne rompront qu’en 1941. La réputation de Vlaminck pâtit encore de son fameux voyage en Allemagne organisé par la Propagandastaffel en novembre 1941. Un piège nazi habilement posé pour flatter son ego de 65 ans, lui qui était accusé peu avant encore d’artiste dégénéré, pour titiller son pacifisme et l’injustice faite à l’Allemagne vaincue par le traité de Versailles. On avait fait aussi miroiter aux artistes et intellos la libération de 300 prisonniers – qui n’aura jamais lieu : les dictatures mentent toujours et ne tiennent jamais (Hitler comme Poutine ou Trump).

La France vaincue ne méritait pas de faire camarade avec l’Occupant, ni les artistes de se commettre avec Vichy, même si l’on est comme Vlaminck antinationaliste et pacifiste, et si les communistes sont encore en faveur du pacte de Staline avec Hitler. Outre Vlaminck, ce voyage comprenait les peintres Otto Friesz, Kees van Dongen, André Derain, André Dunoyer de Segonzac, Roland Oudot, Raymond Legueult, Jean Janin, et les sculpteurs Louis-Aimé Lejeune, Paul Belmondo (père de Jean-Paul Belmondo), Charles Despiau, Paul Landowski, Henri Bouchard. Il y aura cinq voyages d’artistes et intellectuels français d’octobre 1941 à octobre 1942. Le voyage en Allemagne nazie a suscité plus d’ire intello que les voyages en URSS, en Chine de Mao, et l’adulation de Pol Pot ultérieurement, car vae victis ! (malheur aux vaincus). Mais les pays du goulag sont-il plus nobles intellectuellement que le pays des camps ?

Vlaminck, en autodidacte anti-élitiste, n’hésite pas à publier des articles attaquant les vaches sacrées du milieu tel Picasso, Matisse et Degas, « une véritable guerre de cinquante ans qu’il a menée contre Picasso et le cubisme ». Les milieux étroits où la concurrence est rude pour la reconnaissance engendrent des haines farouches. A la Libération, c’est la vengeance, d’autant que Picasso s’est fait communiste : le Comité national d’épuration l’interdit de vente et de production pendant… un an. C’est qu’en effet, il n’y a pas mort d’homme, mais critique légitime de la peinture. Maurice de Vlaminck a un nom en apparence à particule (son ancêtre s’appelle initialement Devlaeminck, nom flamand), ce qui fait « bourgeois » dans le marxisme d’ambiance après-guerre ; il a une personnalité robuste dont témoigne sa peinture, ce qui n’arrondit pas les angles.

L’après épuration voit Vlaminck faire profil bas ; il est vrai qu’il a plus de 70 ans. En peinture, « quelques masures campagnardes sur fond de paysage arborée. L’exaltation de l’air, de l’eau, de la terre et une relative mise en sourdine du feu. Du végétal, du minéral, une quasi absence de palpitation animale ou humaine. Le primat du durable sur l’éphémère » ch.6. Il meurt « terrassé par un arrêt du cœur » – autre façon de dire qu’on ne sait pas au fond de quoi.

En résumé, écrit l’auteur, Vlaminck est « un grand traumatisé de la vie », « se sent différent des autres », est « fabulateur », « narcissique, cynique et clivant », « cyclothymique », « autodidacte et instinctif », « limité dans sa technique », « aveuglé par son pacifisme viscéral hérité de la Grande guerre », « il en perd le sens critique », « est opportuniste en 1941 », « lâche en 1942 et 1943 »… N’en jetez plus ! Mais – car il y a un mais – écrit encore l’auteur en conclusion : « Pour autant, Vlaminck ne saurait être qualifié de collaborateur, ni de l’État français, ni de l’Allemagne nazie. D’ailleurs, sa condamnation en 1946 d’interdiction d’exposer et de vendre pendant un an (…) est purement symbolique. (…) Somme toute, il fut un sociopathe plus à plaindre qu’à blâmer » ch.7.

Un ouvrage documenté, non polémique sur un grand peintre volontairement oublié, par un historien de gauche mais honnête (notez le « mais », car c’est de moins en moins courant aujourd’hui – et on peut dire la même chose à droite). La raison et le bon sens étant de moins en moins partagés, au profit de l’émotion et des croyances, cet ouvrage de chercheur sur un peintre et écrivain polémique français qui a marqué son siècle mérite d’être examiné.

Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946, Un fauve dans la tourmente, Ella éditions 2025, 172 pages, €20,00, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Vlaminck, Un instinct fauve, Skira 2008, 223 pages, €34,82

Ella éditions, attaché de presse Christophe Prat

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Sélinonte 2

Il y a pléthore de ruines de temples, sur une grande étendue pénible à arpenter sous la chaleur.

Le temple A, le temple O, le temple D à Athéna, le temple C dédié à Apollon. Il est le plus ancien de l’acropole, bâti vers 550 avant, et douze colonnes ont été relevées.

Le temple B était à Déméter et Korê. Sur le plateau de Mainella, les temples G, F et E, ce dernier probablement dédié à Héra et le F à Athéna, Héraclès ou Dionysos.

Le G est kolossal comme le temple de Zeus olympien à Agrigente ; il n’a jamais été achevé. Il était dédié aux divinités olympiennes, Zeus, Phébus, Apollon. Le pronaos s’ouvre par trois portes sur le naos divisé en trois nefs par deux rangées de colonnes monolithes. Contrairement aux colonnes à tambours, les monolithes étaient formées d’un seul bloc de pierre.

Une grue de levage en bois a été reconstituée pour montrer comment les blocs pouvaient être levés et les fûts de colonne placés. Un panneau montre aussi que les temples, que l’on voit si blancs, étaient peints – et de couleur vive ; on en a retrouvé des traces.

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Comment voler un million de dollars de William Wyler

Nicole (Audrey Hepburn) est la fille unique d’un riche héritier parisien dont la passion est la peinture. Il possède une belle collection, commencée par son père et qu’il a poursuivie. Surtout, il réalise des faux de génie que les collectionneurs cherchent à tout prix à lui acheter comme des vrais. C’est toujours la même histoire de la « fausseté ». Le fétichisme du « nom » fait le prix, alors que ce devrait être plutôt la qualité de l’œuvre. Mais « la loi » est faite ainsi qu’elle défend la propriété et les affaires plus que la beauté et le plaisir.

Un faux Monet réalisé par le grand-père est exposé dans une rétrospective d’art moderne au musée parisien (imaginaire) Kléber-Lafayette, dans le quartier très protégé de l’Élysée. Son directeur, Monsieur Grammont (Fernand Gravey), qui prépare la prochaine exposition, demande à Charles Bonnet, père de Nicole et collectionneur français réputé (Hugh Griffith), de lui prêter la Vénus dite « de Benvenuto Cellini » qu’il a chez lui. Bonnet accepte, au grand dam de sa fille Nicole qui sait qu’il s’agit d’un faux, réalisé par son grand-père qui a pris pour modèle sa grand-mère. Mais c’est l’illusion qui compte et elle ne peut rien faire, quoiqu’elle cherche la moindre faille pour tenter de casser l’œuvre avant qu’elle ne soit emballée pour le musée et emportée, escortée d’une armada de flics dans leur cube Citroën et leur Dauphine Renault pie. Le directeur roule évidemment en DS Citroën noire, la voiture de luxe à la française des années 60.

Le soir, alors que son père est parti à l’inauguration de l’exposition et qu’elle n’a pas voulu voir ça, elle lit dans sa chambre un Hitchcock Magazine. Elle entend du bruit et surprend un cambrioleur qui a prélevé un peu de peinture et décroché le faux Van Gogh que son père vient d’achever en imitant à la perfection la signature de Vincent. Le bandit est bel homme et gentleman (Peter O’Toole). Elle le menace avec un vieux pistolet pris sur une panoplie au mur, ignorant qu’il est chargé. Le coup part et blesse légèrement au bras l’homme aux yeux très bleus. Séduit par la belle, il fait semblant d’avoir mal pour qu’elle le soigne, puis de ne pouvoir remuer le bras pour qu’elle le reconduise « chez lui ». Le cambrioleur roule en Jaguar type E, la voiture de sport fétiche des années 60, et loge au Ritz, l’hôtel le plus cossu de la capitale. Nicole ne peut le dénoncer sans que la police cherche à en savoir plus sur le Van Gogh, et elle est elle-même séduite par la prestance du jeune homme.

Le lendemain, un assureur (Edward Malin) se présente à la villa des Bonnet. Il faut signer le contrat pour la Vénus prêtée, évaluée à un million de dollars. Il n’entrera en vigueur qu’après expertise, c’est la règle. Effondrés, le père et la fille s’aperçoivent que la supercherie va bientôt être dénoncée par les experts mandatés. Qu’à cela ne tienne, Nicole appelle au téléphone le beau cambrioleur pour qu’elle l’aide à voler son propre bien dans le musée où il est exposé.

Déjà amoureux, Simon Dermott la reçoit au café du Ritz où se mènent nombre d’affaires (encore aujourd’hui, j’en fus témoin). Devant un scotch, la boisson fétiche des années 60, Nicole lui expose sa volonté de voler ce qui lui appartient pour des motifs qui lui appartiennent, et lui demande de l’aider. Dermott accepte, à condition qu’il fasse tout ce qu’il lui ordonne. En spécialiste, il va rôder dans l’exposition, examiner les cachettes possibles, le plan pour désactiver l’alarme, le chemin de sortie. Chacun a ses règles, c’est l’un des charmes du film.

Ils se laissent enfermer le soir dans l’exposition en se cachant dans un placard à balais. Un gardien, dans sa ronde, s’aperçoit que la porte du réduit n’est pas fermée à clé et regarde dedans avant de verrouiller. Les deux qui se sont cachés ressurgissent et Dermott sort divers outils de sa poche, de sa cravate et de sa manche pour récupérer la clé et lui faire ouvrir la porte. C’est plutôt sophistiqué, un grand moment de suspense : l’aimant va décrocher la clé du tableau derrière le mur, lui fait suivre le chemin de la porte, le tout mesuré auparavant au mètre à ruban, la fait passer sous l’huisserie, puis ressortir par un fil car elle ne peut être actionnée que de l’extérieur. Tout un chemin symbolique et précis, comme la séduction amoureuse de l’homme pour la femme. La clé trouvera sa place dans la serrure et déverrouillera la porte, tout comme Simon trouvera sa place dans la vie et s’ajustera au corps de Nicole.

Pour l’alarme, il suffit de la déclencher plusieurs fois avec… un boomerang acheté dans le parc à un vendeur ambulant devant qui les gamins font la queue. L’alarme stridente affole les gardiens, fait venir fissa les flics en nombre et… réveille les pontes du gouvernement qui dorment dans le quartier. En fin psychologue, Dermott sait que le gardien-chef à moustaches (Jacques Marin) décidera que c’en est trop et qu’il va la désactiver. La seconde fois, il reçoit même un coup de fil courroucé du… président de la République ! Entre deux rondes, il suffit alors à Dermott d’attraper la statuette et son socle, de mettre à sa place la bouteille du gardien soûlographe (Moustache) planquée dans le seau à incendie. Pour la sortie, il déguise Nicole en femme de ménage et la fait suivre en brossant le sol à genoux les employées qui s’affairent de une à quatre heures du matin. Scène sexy où l’on peut contempler le postérieur de la belle, tendu par l’effort. Ils sortent par l’escalier repéré, lui déguisé en gardien, après un long baiser près de l’alarme remise qui stridule une troisième fois, mais trop tard.

Tous ces préparatifs sont l’objet de gags successifs concernant les gardiens sourcilleux mais stupides, les policiers qui viennent et reviennent en force et pour rien, dans un comique de répétition, la stupeur du gardien alcoolique de voir sa bouteille exposée comme une femme nue (l’alcool est sa maîtresse à lui).

Une fois la statuette récupérée, pas question qu’elle reparaisse. Elle n’a pu être assurée et il n’y a donc pas vol de la part de Bonnet. Dermott est avisé comme expert par un intermédiaire qui lui envoie un collectionneur américain très riche (Eli Wallach), désireux de l’acquérir si on la retrouve. Lequel collectionneur a persuadé Nicole de se fiancer avec lui, touché par sa ressemblance avec la statuette. Simon Dermott, qui s’avère non pas gentleman cambrioleur mais détective indépendant spécialisé dans les œuvres d’art et les systèmes de protection pour les musées et les assureurs, conclut un double deal. Il récupère la statue ni vu ni connu et la livre au collectionneur à condition qu’il en jouisse en privé sans jamais l’exposer ; et que ledit collectionneur ne revoie jamais, pour sa sécurité, sa fiancée Nicole.

Ce qui est réalisé sans heurt tant les yeux bleus dans le visage impassible sont persuasifs. Dermott convainc cependant Charles Bonnet de ne plus réaliser de faux et de ne pas se mettre en contravention avec la loi en vendant une œuvre. Jusqu’ici, il n’a fait que les prêter ou les montrer, mais il ne doit pas franchir les limites. Sauf qu’alors que les amoureux s’éloignent en Jaguar type E, se présente un sud-américain (Marcel Dalio) amoureux du Van Gogh et désireux de l’acquérir.

Une comédie bien tournée au charme malicieux, avec des acteurs fétiches des années 60, Audrey en robes Givenchy.

DVD Comment voler un million de dollars (How to Steal a Million), William Wyler, 1966, avec Audrey Hepburn, Peter O’Toole, Eli Wallach, Hugh Griffith, Charles Boyer, ‎ 20th Century Fox 2004, 1h58, €21,49

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Patricia Highsmith, Ripley et les ombres

Patricia Highsmith aime bien Mister Ripley, sa créature. Elle a pour nous éternellement les traits à 25 ans d’Alain Delon dans Plein soleil, le film tiré du premier roman d’une série de cinq. Ripley, c’est replay, « rejouer » ou réplique. Tom Ripley, en effet, n’existe pas par lui-même mais toujours en relation avec un autre qu’il imite, dont il prend les traits, la signature, la fortune. Cet être mimétique, car orphelin trop jeune, n’est pas à franchement parler « homosexuel » ni « bi » comme il est affirmé par des critiques sans profondeur, mais en miroir. Il se trouve dans le corps d’un autre. Hier Dickie Greenleaf, fils de famille riche ; aujourd’hui Philip Derwatt, peintre décédé en Grèce par noyade (comme les parents de Tom).

Après avoir acquis frauduleusement un héritage de Dickie, s’être marié par convenances avec une Hélène fille de famille aussi amorale que lui, avec qui il ne couche que pour la présence de son corps contre le sien, comme la maman qu’il n’a jamais eue, Tom Ripley a bâti une arnaque avec la peinture de Derwatt. Le peintre a acquis une certaine célébrité après sa mort et ses tableaux se sont enfin bien vendus. Mais le filon se tarit et rien de mieux que de fabriquer des faux dans le style de Derwatt pour assurer un flux régulier de revenus. Ripley ne fait que donner l’idée et toucher un pourcentage, et deux Londoniens persuadent un peintre, ami du défunt Derwatt, de poursuivre son œuvre. Un autre mimétisme, qui rend ce Bernard Tufts peu attaché à sa petite amie Cynthia, sauf comme simple amie. Une sorte de double de Ripley.

Ce pourquoi celui-ci va tout faire pour l’aider lorsqu’un Américain met les pieds dans le plat, en bon ingénieur tenant mordicus à son idée, ignare en peinture mais apte à distinguer chimiquement un violet de cobalt d’un mélange de rouge et de bleu. Le peintre avait abandonné le cobalt, pourquoi y serait-il revenu après sa mort ? Certains tableaux sont « donc » des faux. Catastrophe pour le quatuor de faussaires qui vivent – bien – de l’escroquerie. Car, après tout, qu’importe « la vérité » si les acheteurs sont contents et apprécient les tableaux ? Qu’est-qu’un « faux » lorsqu’il prolonge le style de l’auteur initial ? Le vrai participe-t-il de la Morale ?

Comme Ripley n’en a pas, préférant savoir nager plutôt qu’obéir à des règles ineptes qui lui ont volé ses parents et sa vie, il joue le jeu. Il vient ainsi à Londres pour se déguiser en Derwatt revenu du Mexique, où il est censé vivre en solitaire sans voir personne, et peindre à son gré. Cela pour confronter Murchinson et lui affirmer que le tableau qu’il affirme « faux » est bien de lui.

Mais le mieux est l’ennemi du bien. Ripley redevenu lui-même aborde à Londres Murchinson au bar de son hôtel et lui dit qu’il l’a vu à la galerie où il a rencontré Derwatt. Il s’intéresse à sa théorie des couleurs et lui propose de venir voir les deux tableaux qu’il possède de Derwatt dans sa propriété française près de Fontainebleau. Nous sommes à la fin des années soixante et le téléphone fonctionne très mal (le fameux 22 à Asnières !) et le seul aéroport international (largement suffisant pour l’époque) est Orly.

Murchinson s’invite donc à Belle ombre, la grande demeure au milieu d’un parc et brodée d’un bois. Il regarde les tableaux de Derwatt accrochés par Ripley, mais n’est pas convaincu. Il déclare aller mandater un expert à Londres et trouver la police pour enquêter sur les faussaires dont il est persuadé de l’existence. Tom Ripley cherche à le convaincre de renoncer, mais l’obsédé s’obstine et Ripley le tue en cave à coup de bouteille de Margaux. Mais, comme il est sans cesse entre deux rendez-vous, lui l’oisif, il bâcle l’enterrement du corps dans une tombe qu’il creuse fraîchement dans le bois voisin et se contente de déposer la valise, le pardessus et le tableau de Murchinson devant la porte des départs à Orly.

Madame Murchinson ne tarde pas à se manifester auprès de la police de Londres, qui mandate la gendarmerie de Melun pour interroger Ripley qui a reçu l’Américain chez lui et envoie un inspecteur directement. Tom se voit donc obligé de déplacer le corps en catastrophe, alors qu’il reçoit déjà Chris, un cousin Greenleaf de 20 ans rempli de curiosité pour tout, et Bernard, dépressif depuis qu’il se sent traqué. Il implique Bernard, qui l’aide à déterrer le corps et à aller le jeter depuis un pont dans le Loing.

Les gendarmes trouvent la tombe, mais rien dedans, sauf une pièce de 20 centimes de 1965. Bernard devient-il fou ? Il simule son suicide par pendaison dans les WC de la cave, ce qui horrifie Hélène qui vient de rentrer de trois mois en Grèce, mais ce n’était qu’un mannequin. Puis il disparaît, avec toutes ses affaires. Va-t-il dénoncer l’escroquerie ? On ne peut le laisser faire… Ripley va retourner à Londres avec un faux passeport (facile à se procurer à cette époque) pour rejouer Derwatt une dernière fois, manière d’égarer les soupçons de la police, puis va se mettre en quête de Bernard.

Lequel resurgit, l’agresse et le laisse pour mort dans le trou de Murchinson. Mais Ripley s’en sort. Il va le retrouver à Salzbourg, ville autrichienne qu’a évoqué le peintre fou qui a des tendances suicidaires. Là, il va régler la question et revenir pour présenter à l’épouse, la police et aux critiques d’art une histoire cohérente.

Ce qui compte est moins la fin que le chemin. Le lecteur jubile à suivre Tom Ripley, son amoralité vivace qui le rend apte à survivre à tout comme un chat à neuf vies. Il n’est pas impulsif ni « antisocial » comme il est trop rapidement dit par ceux qui adorent coller la réalité dans des étiquettes rassurantes qui ne décrivent rien. Ripley est plutôt indifférent à tout ce qui n’est pas lui, faute d’avoir été considéré et aimé tout petit.

Il a fait de la mentalité positive américaine son modèle : tous les moyens sont bons pour arriver – le reste, la morale, la religion, les valeurs, ne sont que justifications idéologiques sans intérêt pragmatique. Le cousin Chris, par exemple, le séduit par sa jeunesse ardente, et il le reçoit volontiers alors qu’il aurait pu éluder. Son épouse Hélène n’est pas qu’un bel objet à présenter, ni une excuse sociale pour vivre comme il l’entend, il a un réel besoin d’elle, une sorte d’affection due à la proximité, et il répond à ses besoins à elle d’ancrage dans la vie sociale.

Tom Ripley n’est pas psychopathe.

Patricia Highsmith, Ripley et les ombres (Ripley Under Ground), 1970, Livre de poche 1991, 315 pages, €1,30, e-book Kindle (nouvelle édition 2021) €10,99

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Mr Ripley déjà chroniqué sur ce blog :

Livre Ripley entre deux eaux (tome 5 de la série)

DVD Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

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2 Riga musée d’art national

Dès notre arrivée, nous prenons le bus pour le musée national des Beaux-arts de Lettonie, un bâtiment du XIXe siècle. Il présente surtout de la peinture locale, principalement du début du XXe siècle. Je vois de belles choses sur la nature, les hommes, les saisons, mais rien de mondial. Il s’agit d’une peinture traditionnelle et régionale, centré sur le pays. Guita, notre guide de la journée, est purement lettone de culture mais lituanienne de nationalité. Elle parle un français chantant un peu archaïque, très clair et plutôt précis. Elle vante la sensibilité à la nature des gens de son pays, capables de manifester contre la coupe des arbres plus que pour l’âge de la retraite. C’est une sensibilité « un peu païenne », dit-elle. Elle est issue de la culture des Vieux Prussiens avant les conquêtes teutoniques et polonaises des XIIe-XIVe siècle.

Un grand escalier s’ouvre pour accéder à l’étage. Ses vitres donnent sur le parc solitaire et glacé où trois ados en survêtement font du skate à grands raclements de planche. Ils ne sont pas très doués. Le hall du premier est orné de cartouches présentant les paysages du pays, dans le style Europe centrale de tradition.

Une belle femme de Johan Nepomuks Hibers en 1845 : elle est sereine en mauve pâle sur fond de vert. La nature, les bouleaux, les lacs gelés, la neige, sont chantés par Janis Roberts Tilbergs.

Les paysages de Mihaels Aleksandrs Mihelsons, peintre du plein 19ème, sont à la fois réalistes et romantisés. Julijs Feders, à la même époque, fait de même. Il présente la nature telle qu’il la voit et la célèbre en sa natureté.

Arturs Baumanis va jusqu’à en faire une Arcadie pour des humains au naturel, demi-nus, vivant en communauté sous l’égide d’un patriarche. Johans Walters fait se baigner des enfants nus en 1904. Janis Rozentals n’hésite pas, en 1901, à peindre des enfants jubilant, au printemps, le torse nu, le garçon de 12 ans comme la fille du même âge. Ils sont amis par la nature. Leur chair chante de joie au soleil renaissant ; ils sont le cosmos qui bouillonne, la sève qui monte, la vie qui s’élance.

Le même peintre expose une mère apaisée, tenant son bébé dans les bras en 1905.

J’aime aussi ce moulin pâteux, coloré, exacerbé, d’Uga Skulme en 1936. Une maison est au fond, un bois sur la gauche ; la forêt et le vent fournissent l’énergie aux hommes. Nikolajs Breikss, en 1936, chante la marqueterie des champs et des prés aux abord d’un village, la nature domptée, adaptée à l’humain par l’humain, havre de paix et de douce prospérité… qui va être bouleversé et ravagé par la guerre qui vient et qui est déjà prévisible en cette fin des années trente.

Le printemps de Vilhelms Purvitis n’en est que plus éclatant, explosant de pétales, la vie en fleurs en 1933 encore, le tragique du végétal exubérant.

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Rikjsmuseum d’Amsterdam 2

Thomas de Keyser a peint en 1628 Le portrait de Jan, Simon et Hendrick Verstegen, manifestement catholiques dans la république. Le petit au centre, est le bébé Simon tout nu comme le Christ enfant. Potelé, il porte la croix d’or ; il mourra peu après la réalisation de la peinture. Les deux grands l’entourent, 10 et 12 ans peut-être, l’aîné protecteur avec le bras derrière le petit frère.

Heindrick Avercamp peint Un paysage d’hiver avec des patineurs qui fait rêver, aujourd’hui que le climat qui se réchauffe raréfie drastiquement la neige. Vers 1600, les hivers étaient rudes en Europe du nord et les lacs comme les rivières gelaient. Chacun pouvait patiner, emmitouflé et chapeauté ; chaque déplacement était un jeu à condition qu’on fut encore jeune.

Barend Cornelis Keokkoek, au nom croassant comme un corbeau, a peint lui aussi un Paysage d’hiver entre 1835 et 1838 situé vers l’embouchure du Rhin. Tout est calme, les gens travaillent, la maison assoupie sous la neige fait face au Rhin entre les arbres.

Anthony van Dyck a fait en 1641 le Portrait de Guillaume II prince d’Orange, 14 ans, et de sa fiancée Marie Stuart, 9 ans. La très jeune fille porte le cadeau de l’adolescent au-dessus de son cœur, une broche en diamants. Les visages sont beaux, reposés, les lèvres ourlées, avec toute la fraîcheur de la puberté.

Des peintures italiennes du XVIIIe siècle donnent une chaleur au musée. Telle cette Grotte du Pausilippe à Naples d’Antonie Sminck Pitloo, peinte en 1826. Il y a une lumière au fond du tunnel et les humains bistres le long de la falaise ocre n’iront pas en enfer.

Cornelis Kruseman, en 1823, peint la famille italienne sous la forme d’une Piété. Toute la hiérarchie humaine est respectée, le fils aîné, énergique et décolleté est le plus grand, le vieux père en second, la mama au centre, la petite fille virginale aux boucles d’or en dernier. Si les mâles dominants sont peints à la façon réaliste hollandaise, les femelles jeunes sont idéalisées à l’italienne. Toute la diagonale conduit vers le trésor qu’est la petite fille, tandis qu’un regard contraire va de la grande sœur au grand frère – la génération d’après.

Les Cascades de Tivoli avec l’orage qui approche, d’Abraham Teerlink, peint en 1824, montre que le loisir s’oppose aux éléments, que le tourisme ne se fait pas au paradis mais sur une terre changeante à la nature profuse et menaçante. L’atmosphère est électrique, exaltante.

Maria Mathilda Bingham et deux de ses enfants, de l’Anglais Thomas Lawrence vers 1810-1818, est une scène d’intimité familiale. Les enfants ne sont pas complètement habillés, la petite fille a la bretelle droite qui lâche sur son épaule nue tandis que le petit garçon n’a pas attaché sa chemise pour se frotter à la fourrure du gros chien. Le père est absent, la famille divorce ; peut-être est-il sur la gauche, hors du tableau, là où les regards de l’ex-épouse et du fils convergent.

Lawrence Alma-Tadema peint en 1872 la Mort du premier né de Pharaon selon la Bible, livre de l’Exode. Moïse et Aaron contemplent le deuil du roi dû aux Sept plaies d’Égypte envoyées par Dieu, le jaloux et nationaliste Jéhovah, le Yahvé des Juifs. Le père est triste et grave, la mère désespérée, l’enfant gît quasi nu, un bijou sur sa gorge tendre, il est innocent mais frappé cruellement.

Un tableau de chat est mignon et très réaliste. Henriette Ronner-Knip peint un Chat jouant vers 1878. Un noir et blanc joue avec des dominos sur une table où un cendrier plein et un cigare incandescent risquent de tomber à tout moment. Instant suspendu, catastrophe possible, scène de contraste.

Une salle est consacrée aux marines, puis aux maquettes de navires à voile et à vapeur avec la coupe de la motorisation. Le Naufrage sur la côte rocheuse de Wijnand Nuijen, en 1830, est de style romantique, présentant la faiblesse de l’homme face aux puissances de la nature. La mer est déchaînée sous le soleil qui pointe parmi les nuages. Les naufragés à demi-nus gisent sur le sable, comme des épaves, tandis que la coque navire, écrasée sur les rochers, ballotte encore sur les flots. A propos du commerce oriental, une boite avec de l’opium présenté en différente doses, rappellent le monopole sur l’opium instauré par l’Etat à la fin XIXe.

Cornelis Claesz van Wieringen montre en 1621 l’Explosion du navire amiral espagnol à la bataille de Gibraltar, le 25 avril 1607. Ce fut la première victoire navale hollandaise. Le tableau montre le navire éventré par le feu, des débris projetés en l’air, un navire de conserve éperonné et des barques emplies de soldats qui fuient.

L’époque est dure. Les corps des frères De Witt, attribué à Jan de Baen entre 1672 et 75 pendent la tête en bas, nus, éventrés le 20 août 1672 à La Hague par leurs opposants politiques de la république batave. Ils ont été les boucs émissaires de « l’année du désastre » 1672.

De nombreuses maquettes de bateaux, voiliers aux mâts délicats de divers modèles.

Des armes navales et de poing sont en vitrines, dont deux curieux pistolets à crosse d’ivoire dont l’extrémité représente une tête humaine. Il y a aussi un kriss malais ondulé comme un serpent, et une couple de longues épées à deux mains, immenses et peu pratiques ; elles devaient demander une grande force pour être maniées et être peu efficaces en défense de près. Je vois des gamins fascinés.

Suit une salle de porcelaines et de biscuits de Meissen. Les personnages ont la nudité délicate et nacrée, les joues roses et les tétons placés haut.

Des carreaux de faïence de Delft écrivent par leur succession une véritable histoire dessinée, montrant la construction d’un bateau ou un naufrage, les trois étages de la fabrique de porcelaine ou des putti musiciens.

Des bijoux précieux en or et pierres précieuses.

La partie d’art asiatique contient de belles statues de bodhisattvas et de dieux ou gardiens, des torses de déesses.

Ajita le luohan sage suiveur de Bouddha. Shotoku Taishi à 2 ans qui a répandu le bouddhisme une fois adulte, des estampes,

Maitreya le Bienveillant, le Bouddha du futur.

Des porcelaines décorées en bleu de Delft dont, sur un vase, des femmes jouant au foot !

Devant les deux gardiens musculeux statufiés, un vivant gamin à lunettes et doudoune fait des effets de muscles pour que sa mère le photographie.

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Rembrandt au Rikjsmuseum d’Amsterdam

Le cœur du musée est représenté par les salles Rembrandt dont La ronde de nuit (au titre exact de La Compagnie de Frans Banning Cocq et Willem van Ruytenburch), peinte vers 1640, tient tout un mur. Seule une copie est visible, peut-être à cause du vandalisme qui sévit parmi les écolos tarés.

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, né en 1606 à Leyde d’un père meunier sur le Rhin, est l’auteur prolifique de près de 300 peintures et plusieurs centaines de dessins et d’eau-fortes. Il a touché tous les thèmes et s’est fait une spécialité du clair-obscur, adapté du Caravage. Même des paysages, bien que le portrait lui ait été le plus demandé.

Il peint rugueux, charnel, vivant. Il aime les gens, même les plus humbles et les plus vieux.

Il s’est installé en 1631 à Amsterdam et a habité un temps le quartier juif, bien qu’étant lui-même chrétien réformé. D’où le titre d’un de ses tableaux, La Fiancée juive, peut-être son fils Titus et Magdalena van Loo qu’il a épousé en 1668, date approximative de la peinture.

Il a en tout cas côtoyé Baruch Spinoza, le célèbre philosophe juif, et a inspiré nombre d’écrivains, penseurs et artistes juifs comme Max Liebermann et Marc Chagall.

Il n’a eu qu’un enfant vivant, son fils Titus, représenté les yeux baissés, portant l’habit d’un moine franciscain. Il survivra au gamin qui, lui-même, avait mis enceinte sa femme d’une fille.

Rembrandt s’est présenté lui-même en apôtre Paul avec tous les attributs, démontrant que Paul, bien que saint, est une personne ordinaire avant tout.

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Martin Fahlen, Le tableau de Savery

Un médecin suédois à la retraite évoque un tableau du flamand Roelandt Savery, Paysage de montagne avec animaux, peint en 1608. Il est en effet toute son enfance. Il l’a eu en face de lui dans la salle à manger, quand il était petit. Il s’y perdait lorsqu’il était réprimandé, oublieux du réel pour se plonger dans l’artificiel de l’art.

Car cet opuscule sans prétention est « un livre sur l’art, et la connaissance, mais aussi sur l’enfance et le temps qui passe ». Un « texte qui tente de redonner vie à la mémoire de Roelandt Savery, lui qui ne figure pas dans l’Encyclopédie nationale de Suède » p.83. Savery en madeleine de Proust ? Mieux, un éducateur : « l’œuvre a formé mon goût pour les beaux-arts, le bel ouvrage » p.9. L’auteur va donc s’efforcer de « suivre le destin d’un tableau comme si cette recherche devait pénétrer l’œuvre elle-même, élargie, plus proche et compréhensible » p.13. Cette quête est aussi la sienne.

Six chapitres sur le peintre né à Courtrai, le contexte de l’époque et l’empereur du saint-empire romain germanique Rodolphe II de Habsbourg à Prague, petit-fils de Charles Quint, collectionneur dans sa Kunstkammer et bipolaire, alchimiste et protecteur des arts et des sciences, la grand-mère Martä flanquée du grand-père Arnold un temps ministre des Affaires étrangères de Norvège, qui avaient acheté l’œuvre, le cadre confectionné avec son père à 13 ans, âge où l’on a envie de devenir un homme auprès de son géniteur, le regard d’un tableau et au final, la fissure.

« Les œuvres d’art qu’achetaient mes grand-parents étaient comme des enfants supplémentaires, affichés aux murs » p.56. Ils étaient plus que des décorations, des choix par amour. A force de le contempler chaque jour, lors des repas, il semblait au garçon que « le tableau avait de l’humour, du fait qu’il suggérait quelque chose au-dessus de ce qui apparaissait comme évident, invitait à changer de perspective » p.71. Après avoir vu les arbres et les animaux, l’œil va plus loin. « La partie centrale et lumineuse du tableau ne comprend pas seulement un ciel et un paysage bleutés, mais définit les contours d’une grande tête de profil » p.86. Une femme couchée est une autre image cachée. La construction est centrée en escargot selon le ratio de Fibonacci.

De l’observation à la philosophie : « L’intention était de marquer sa dévotion et son appartenance à la nature divine «  p.87 par les correspondances de l’œil humain et des éléments naturels. De même lorsque l’on doit changer le cadre trop doré et trop chargé pour lui en donner un neuf, mieux adapté à la peinture. C’est un choix dans les musées puis un travail manuel en commun au garage avec son père chirurgien pour donner un cadre adéquat au tableau. « Mon papa avait cinquante ans et moi treize » p.74, écrit l’adulte qui se remémore ce moment privilégié d’initiation.

Le tableau a été volé par les nazis durant la guerre, retrouvé, il a été vendu pour payer les frais médicaux de la grand-mère en 1963, puis retrouvé au musée de Boston aux États-Unis, où il reste souvent dans les réserves. Mais quand il retrouve le tableau 22 ans après, dans un pays étranger et placé là comme un objet de collection, ce n’est plus la même chose. La magie d’enfance s’est effacée ; ce tableau n’est plus le sien. Il est exposé en public. Son cadre amoureusement collé s’est fissuré, il a vieilli, comme l’auteur.

D’où cette réflexion d’homme mûr : « Ce n’était pas de l’art dont on jouissait, mais du renouvellement » p.105. L’art en soi n’existe pas, il n’existe que des façons de le regarder, de le faire sien. Et elles changent avec les époques. L’enfant n’est plus, on ne ne retrouvera pas.

Martin Fahlen, Le tableau de Savery (Märtas tavla – Ett oväntat möte med konst), 2016, traduit du suédois et notes par Nils Blanchard, Exakta Print 2023, 124 pages, disponible auprès du traducteur nils.m.blanchard@gmail.com €15 + €6 de frais de port

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Herbert Liebermann, La fille aux yeux de Botticelli

Des œuvres d’art sont massacrées au rasoir, tout comme des jeunes filles d’ailleurs. Y a-t-il un lien entre les deux ? Mark Manship, curateur du Metropolitan de New York, musée prestigieux, organise une exposition internationale de Botticelli, le grand peintre de la Renaissance, connu surtout pour son Printemps. Il cherche depuis cinq ans à regrouper le maximum d’œuvres pour en faire une rétrospective inédite qui assurera sa réputation d’expert et le propulsera comme directeur du musée.

Mais le mécène du Metropolitan, directeur du musée, est un inculte avide de promotion de sa personne, comme beaucoup de trop riches yankees. Il a entendu parler d’une jeune italienne qui ressemble à la Vénus de Botticelli, dont elle a les yeux, et veut sa présence au vernissage, en tunique transparente, pour attirer les médias. Manship est chargé de cette mission annexe. Or la Simonetta qui a servi de modèle au peintre était une courtisane de haut vol, prostituée de luxe, dont sa lointaine descendante ne veut pas suivre les traces. Elle refuse tout net.

Manship n’insiste pas mais laisse la porte ouverte. Il tient à son exposition, par amour de l’art et pas de l’argent. Mais Isobel a trouvé le chemin de son cœur par ses yeux extraordinaires et ses façons simples. Elle est tout l’inverse de son univers à lui, new-yorkais stressé par la réussite, pressé par le budget ; elle aime vivre à l’italienne, dans la douceur du climat et des relations humaines.

Tous les Italiens ne sont pas comme elle, notamment un ancien condisciple du lycée, le comte Borghini, d‘une illustre famille qui a choisi le fascisme sous Mussolini. Ludovico a été un enfant faible et timide que son père a humilié, le trouvant efféminé. Il l’a poussé à se battre à 6 ans et, lorsque l’enfant a donné une tapette à son adversaire du peuple qui l’avait rossé, le père a demandé au gavroche des rues de le rosser à nouveau, avec son consentement. Puis il l’a poussé à 15 ans dans les bras d’une pute, ce qui l’a dégoûté. Son père était violent, macho, militariste et fasciste ; il terrorisait son fils et a tué sa mère en maquillant le crime en celui d’un rôdeur. A sa mort, l’enfant blessé lui a voué un culte et a financé une milice d’extrême-droite où il apparaissait enfin comme le Chef. Nationaliste, xénophobe, intolérant, il ne supporte pas que le monde entier vienne « piller » les trésors du génie italien et préfère lacérer les toiles des grands peintres plutôt que de les offrir à la convoitise du public.

C’est donc un duel entre Manship l’Américain féru d’art et Borghini l’Italien fasciste perturbé qui va se jouer. Avec pour enjeu la fille aux yeux de Botticelli.

Le thriller n’est pas un roman psychologique et la caricature y règne. C’est dommage en ce roman car le thème aurait pu être développé sans tous ces détails sordides de la piètre vie de Borghini, un psychopathe pervers et narcissique faute d’avoir été aimé par son père. Mais l’aventure se lit bien, le suspense est à souhait et l’évocation de la grande peinture de la Renaissance constitue un décor somptueux.

Herbert Liebermann, La fille aux yeux de Botticelli, 1995, Points Seuil 1997, 419 pages, €6,60

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Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge

L’auteur qui travaille du chapeau est cet homme qui porte un chapeau afin de cacher une vilaine cicatrice d’opération de lymphome au cou. Car Hervé Guibert raconte sa vie en ce troisième tome ; il est malade, « sidaïque » comme disait Le Pen club à l’époque, ce qui l’affaiblit au point de lui laisser attraper tout et n’importe quoi. Il mourra immunodéprimé du cytomégalovirus.

Il le refuse, ce qui le fait partir en quête obsessionnelle de peintures, « transition de la chair à la peinture », fantômes de beautés éternisées qu’il veut « posséder » avant la fin. Surtout de l’art russe car la chute du Mur a eu lieu et la fin de l’Ours est pour bientôt. C’est la misère en URSS, la famine pour les petites gens, l’envol des mafias. L’art russe, officiel ou dissident, se vend pour rien. Il ne vaut pas toujours grand-chose mais, sur le volume, certains peintres restés égarés dans la peinture figurative du XIXe sont prisés.

Il existe aussi beaucoup de faux… dont certains apparaissent parfois meilleurs que les vrais. Mais qu’est-ce qu’un « faux » en art ? Une signature imitée ? Un prix indécent pour un faussaire inconnu mais qu’est prêt à payer le gogo esclave de la mode et du nom du Peintre ? Balthus qui récrimine sur tous se vend à prix d’or ; Bacon qui peint des horreurs fascine et se vend fort cher. Yannis, un ami du narrateur/auteur, fabrique des toiles en série lorsqu’il est saisi de fièvre érotique pour son modèle. Guibert transpose sa vie, son amour de la photographie et du photographe Hans Georg Berger, portraituré en Yannis peintre.

Yannis le Grec pédé est copié, Vigo le marchand d’art arménien capable de tout est accusé d’écouler des faux pour des vrais ; poursuivi par la mafia russe qu’il ruinerait en dénonçant les tableaux qu’il juge faux, il disparaît. Mais peut-être pas pour tout le monde. Il survit dans la grotte qu’est la cave qui sert de réserve à sa boutique parisienne, désormais détenue par sa sœur Léna, qui couche avec son assistante Juliette. Car l’art n’est jamais loin de l’érotique. Le narrateur/auteur qui ne peut plus, trop affaibli par la maladie, jouit en contemplant des œuvres et les ébats des autres.

Pour l’auteur, ce sont des garçons, des « enfants ». Mais il s’intéresse peu aux petits et beaucoup plus aux post-éphèbes comme les secrétaires, assistants ou serveurs de restaurant qu’il appelle des « jeunes garçons ». Il a été amoureux fou d’un Vincent « M. » de 17 ans en 1982. Mais il n’y a pas d’amour dans ce texte enchevêtré, aux phrases parfois très longues, notamment au début. Un chapitre sur un voyage africain qui serait « perdu » mais que l’on soupçonne l’auteur de n’avoir pas su écrire.

Une logorrhée qui souvent prend, comme une mayonnaise, distillant l’onctuosité de sa petite musique, mais qui n’apprend pas grand-chose sur le genre humain. Une pierre publiée post-mortem dans le chemin d’Hervé Guibert qui finira trop vite – un an plus tard – et se hâte.

Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge, 1992, Folio 1996, 168 pages, €6.99 e-book Kindle €6.99

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Erik Andler, artiste-peintre contemporain

Né à Langres voici 58 ans, le jeune Erik s’interrogeait enfant sur les planètes, l’espace infini et le paradoxe du temps. Comment naît l’univers ? Comment naissent – et meurent ! – les étoiles ? Quelles sont ces forces qui meuvent la matière et façonnent ces formes que nous admirons ?

La peinture est pour lui un intermédiaire entre deux mondes, celui de la matière et celui de l’esprit. Comment émouvoir par l’art à partir de matériaux picturaux ? Étudiant à la fois les maths et la peintures, Erik Andler passe par Dijon, Paris, New York, Rome, Barcelone, Lyon – Saint-Etienne.

Une question vitale le taraude : est-ce que ce que nous ressentons est bien ce que nous voyons ?

Le temps ? – il est relatif.

La matière ? – elle se transmute et se transforme.

Le regard ? – il appartient à chacun avec son histoire et son tempérament.

Une toile est un objet, mais aussi un objet de réflexion, mais encore un objet du temps, dans le temps. Elle sera vue aujourd’hui différemment d’hier et probablement que demain. Que signifie une date ? Même la « norme » ISO ne définit qu’une forme, pas un moment du temps. Un arbitraire qui devient subjectif dès lors qu’on le regarde et qu’on pense. Chacun a son temps propre, son passé et ses souvenirs, son avenir et ses possibilités.

Regardez bien ces peintures : elles sont chacune une toile qui décore, une forme de cerveau, une couleur vive qui interpelle les émotions, une date qui fait sens… Regardez bien : il y a vraiment une date, « écrite » dans la peinture.

La science n’est qu’un processus sans cesse mouvant d’appropriation du monde, une tentative jamais aboutie de comprendre les forces de l’univers, bien trop vaste pour nos humbles capacités humaines.

Erik Andler explore tout cela, en autodidacte qui se forme progressivement au dessin, aux concepts. On ne crée jamais du neuf qu’en imitant du vieux.

Exposition « Distorted Date » jusqu’au 23 février 2023 à L’ Hotel La Louisiane, 60 rue de Seine, 75006 Paris. Entrée GRATUITE.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Ken  Follett, Le scandale Modigliani

« Roman policier enjoué », selon les dires de l’auteur dans son introduction, cet opus du milieu des années 70 n’a pas réussi son objectif qui était de montrer « l’état de subtile dépendance dans lequel se retrouve la liberté individuelle lorsqu’elle est en butte à des mécanismes plus puissants qu’elle ». Mais le résultat est un roman léger, exubérant et pétillant qui se lit avec grand plaisir et au galop.

L’auteur fait une satire des milieux artistiques de son époque qui est réjouissante. Les galeries de tableaux jouent plus sur le snobisme des clients qui ont de l’argent que sur l’intérêt des offres qu’elles présentent. Pour les marchands, il s’agit de vendre, pas de participer à la culture. Et c’est là que le roman prend tout son sens.

Une étudiante en thèse histoire de l’art à Londres entend parler par un vieux défoncé à Paris d’un tableau ignoré de Modigliani, juif italien qui a vécu l’Occupation perdu dans la campagne. Avec son compagnon Mike, elle se lance sur ses traces. Elle a cependant la légèreté d’envoyer de cartes postales mentionnant sa quête, l’une à son oncle, riche lord collectionneur lancé dans les affaires, et l’autre à une amie récemment maquée avec un escroc viril au look ouvrier. C’est tout ce petit monde qui va se mettre à la recherche du tableau, l’oncle mandatant un détective pour mener l’enquête, Julian, l’ex-mari de l’amie Samantha suivant carrément la jeune fille, tandis que Dee et Mike suivent les traces du tableau ignoré, du sud de la France au centre de l’Italie.

Le plus drôle est que chacun se retrouve à la fin avec un faux, sauf un, l’authentique, dont je ne dirais pas qui l’a trouvé. Il faut laisser le suspense. Le roman se lit très bien, surtout pour sa peinture des parasites qui gravitent autour de la peinture justement, le snobisme des riches tout à fait ignorants et d’ailleurs indifférent à l’art, la bêtise des malfrats qui ne pensent qu’à voler, le talent des faussaires qui ne songent qu’à s’enrichir sur la mode.

Doublant cette quête, une opération de communication et de dénonciation de deux peintres temporaires ignorés des galeries est mise en scène pour prouver l’indigence des galeristes et forcer leur communauté de nantis à financer une collection dédiée aux peintres contemporains qui doivent vivre de leur peinture. « Ils ont démontré que les prix colossaux des œuvres d’art reflétaient le snobisme des acheteurs plutôt que la valeur artistique de l’œuvre, ce que nous savions tous déjà, et qu’un authentique Pissarro ne valait pas mieux qu’une bonne copie » p.309.

Les faux sont partout et les fausses pistes innombrables dans cette chasse au trésor. J’ai beaucoup aimé la façon qu’a Dee, la jeune étudiante en quête du Modigliani, de parcourir les églises à la recherche du tableau en enlevant son slip pour essuyer les peintures poussiéreuses. Nous sommes dans l’ambiance des années 70 où tout était à l’optimisme et à l’érotisme. Une cure de jouvence.

Ken  Follett, Le scandale Modigliani, 1976, Livre de poche 2021, 343 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

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Mary Higgings Clark, Un cri dans la nuit

Un des premiers, donc des meilleurs Mary Higgings Clark. Nous sommes au tout début des années 1980 où New York vibre d’activité et où les riches un peu snobs adorent les galeries de peinture. Surtout celles qui exposent des peintres américains, ils ne sont pas tant que cela, ni aussi célèbres que les peintres européens. Jenny, jeune femme méritante divorcée et mère de deux fillettes, a obtenu une licence d’art et s’occupe de mettre en scène avec talent et goût une galerie pour son patron. Elle jongle avec son emploi du temps, entre emmener les petites filles à la garderie puis les reprendre, arriver à temps pour accrocher les toiles, répondre aux collectionneurs par téléphone, accueillir les visiteurs intéressés, préparer la réception du nouveau peintre exposé…

Tout semble se passer à peu près bien dans l’hiver glacial enneigé de la Grosse pomme, Jenny s’en est sortie, son ex-mari, un bellâtre théâtreux sans le sou est venu la taper d’une centaine de dollars « pour payer le loyer » (ou ses petites amies). Elle a quitté un moment en pull la chaleur de la galerie pour regarder sa vitrine où elle a agencé la vue du meilleur tableau du peintre, une femme sur balancelle dans le soleil couchant alors que son petit garçon court vers elle. Elle a froid, elle titube sur la glace, des bras la retiennent. Dans son dos est un homme qui la soutient. Lorsqu’elle se retourne, elle est devant Erich Krueger, le peintre qu’elle expose et qui a surgi du Minnesota où il vit isolé dans une ferme depuis la mort de sa mère. Les deux ont un choc : elle parce qu’elle reconnaît l’artiste qui monte, lui parce qu’il reconnait en elle le portrait de sa mère !

Dès lors, tout va s’enchaîner très vite. Erich la veut, il ne peut se passer de celle qui lui rappelle sa perte ; il était très proche de sa mère et, lorsqu’elle est morte, il n’avait que 10 ans. Un accident, dit-on. Il s’est mis à peindre à l’âge de 15 ans comme elle le faisait dans sa jeunesse, avant que son mari, le père d’Erich, trouvant cette activité futile, ne l’oriente vers le patchwork et le tricot. La province paysanne du Minnesota n’est cultivée que de champs, pas de livres, de musique ni de peinture. Erich suit donc Jenny, l’invite à dîner, prend dans les bras ses petites filles, joue avec elles. Le meilleur moyen de se concilier la mère. Un mois plus tard, il l’épouse. Il a acheté l’ex-mari pour qu’il abandonne ses droits sur les enfants et il emmène toute la famille, « sa » famille désormais, dans sa ferme isolée. L’exploitation puis l’élevage de chevaux pur-sang, enfin les tableaux dont la cote monte, font qu’il est très riche et le seigneur du pays, succédant ainsi à son père et à son grand-père.

Jenny est heureuse, elle a trouvé le mari idéal, beau, riche, artiste, aimant.

Mais d’imperceptibles craquements fissurent ce bel idéal. La ferme est très isolée et Erich ne veut pas qu’elle soit trop familière avec le personnel, notamment le jeune palefrenier Joe, ni qu’elle lie amitié avec le voisinage, ni qu’elle participe aux activités du pasteur, ni qu’elle invite ses anciennes amies… Il la veut pour lui tout seul n’hésitant pas mentir et à accuser les autres. Les fillettes n’étant pas encore scolarisées car trop jeunes, le couple peut faire nid sans se préoccuper du monde. Mais il y a pire. Erich est maniaque, il ne veut surtout pas que Jenny redécore le salon ni qu’elle bouge les meubles. Erich se révèle fétichiste, il a conservé sa chambre d’enfant telle qu’elle était lorsqu’il avait 10 ans, juste avant que son père ne le mette en pension après la mort de sa mère. Erich est jaloux, il surveille courrier, téléphone et déplacements de Jenny comme un imam soupçonneux du pouvoir diabolique des femelles. Erich s’isole en son chalet exclusif, à vingt minutes dans les bois, où personne n’a le droit d’aller ni surtout d’y entrer.

Peu à peu, l’idylle se transforme en cauchemar. Jenny se trouve accusée par la rumeur locale d’avoir des amants, son ex-mari a voulu venir la voir et elle l’a rembarré, ne consentant pour s’en débarrasser qu’à le rencontrer dans une auberge à trente kilomètres de la ferme, mais elle a été remarquée lorsqu’il l’a embrassée de force et a « oublié » de le dire à Erich. Le Minnesota n’est pas New York et le puritanisme prend des proportions inouïes par rapport aux standards de la ville. De plus, cet ex disparaît et un soir le shérif apparaît. Jenny l’aurait appelé depuis la ferme et convié à venir lui rendre visite, un témoin l’a vu qui demandait son chemin ; puis Jenny aurait été aperçue en manteau marron monter dans la voiture blanche avec l’ex ; lequel a été retrouvé mort dans la belle auto neuve qu’il avait empruntée, un peu plus loin dans un coude de la rivière, enseveli sous la neige. Jenny est persuadé que tout cela est faux mais elle doute : ne serait-elle pas somnambule, sujette à des moments d’égarement ? Elle est enceinte et plus vraiment elle-même.

Erich applique le chaud et le froid, tendre et aimant pour la vie un moment, puis sec et défiant un autre. Jenny est seule, ne peut se confier à personne, les seuls proches comme Rooney la vieille folle qui a perdu sa fille partie à 17 ans et Mark le vétérinaire dont le père a aimé Caroline, la mère d’Erich, sont des rivaux pour le peintre. Jenny accouche d’un garçon mais le bébé a sa toison de naissance brun roux et non pas du blond d’Erich et celui-ci le rejette, convaincu que c’est le bébé de l’ex. Mais il est souffreteux comme tous les Kruger et ne tarde pas à être sujet à la mort subite. A moins que…

C’est à ce moment que tout bascule dans la folie. Erich n’est pas celui qu’on croit et Jenny n’est pas folle. Il veut la garder et prend en otage ses deux fillettes qu’il enlève sous prétexte d’un voyage en avion sans prévenir Jenny qu’elle n’est pas de la partie. Puis il exige d’elle qu’elle écrive une lettre manuscrite où elle s’accuse de tromperie et de crimes, qu’il gardera soigneusement en coffre au cas où elle voudrait le quitter… La jeune femme réagit enfin, elle se démène pour s’en sortir, aveuglée qu’elle était par le charme et la fortune mais s’étant laissée enfermer par abandon et lâchetés dans un filet d’interdictions inacceptables qu’elle avait par faiblesse laissé s’abattre.

Elle découvre le chalet, explore son contenu, observe les peintures… Et le dénouement s’approche.

Mary Higgings Clark, Un cri dans la nuit (A Cry in the Night), 1982, Livre de poche 1985, 311 pages, €8.20 e-book Kindle €7.49

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux

Tom Ripley a fait sa fortune dans Monsieur Ripley (qui a donné le film Plein soleil avec Alain Delon et Le Talentueux Mr Ripley avec Matt Damon) lorsqu’il était encore jeune et ambitieux. D’inquiétant, il est devenu époux et artiste dans le cinquième opus de la série. Il coule des jours paisibles avec sa femme française Héloïse, dans une villa chic du village (imaginaire) de Villeperce, près de Moret-sur-Loing, non loin de Fontainebleau. Le couple est à l’aise, Héloïse bénéficiant d’une allocation paternelle, et Tom du partage des bénéfices d’une galerie de peinture à Londres. Il est parti de rien et son destin est de vivre en parasite sur la société en exploitant ses failles par des arnaques.

Ripley est devenu cultivé et expert en peinture. Il a notamment lancé des années auparavant la carrière du peintre anglais Philip Derwatt et entretenu habilement la flamme après son suicide par noyade en Grèce par des faux réalisés par un certain Bernard Tufts. Comme jadis Tom, le peintre s’est identifié à sa victime, l’admirant au point de se fondre en lui, poursuivant son art en prenant sa patte. Il est désormais impossible de distinguer les vrais Derwatt des faux Tufts. Mais un tableau est-il estimé pour sa qualité artistique ou par le prix de marché que lui donne la mode ? Outre l’intrigue policière, Patricia Highsmith se livre à une intéressante analyse du marché de l’art contemporain : il respecte peu le talent, beaucoup la valeur marchande.

Jadis, les peintres ne signaient pas personnellement leurs œuvres et elles étaient souvent réalisées collectivement en atelier, l’artiste ne mettant que sa touche finale. Aujourd’hui, rien ne compte plus que le fric et la marque. Il y a longtemps que Ripley l’a compris et il l’exploite. En bon Yankee, il s’agit de faire sa fortune par soi-même et, pour cela, piétiner toutes les plates-bandes qui se présentent, tel un pionnier en terrain vierge. La réussite crée le respect, pas l’inverse. Si le snobisme suscite l’arnaque, qu’y a-t-il à redire ? La société est mauvaise et celui qui veut s’en sortir doit jouer selon ces règles. C’est pourquoi Tom Ripley est sympathique au lecteur, bien qu’il soit plusieurs fois meurtrier.

Ceux qui volent lui voler son talent sont antipathiques parce qu’ils ne lui arrivent pas à la cheville. Il ne suffit pas de faire chanter pour gagner. Tom Ripley, au milieu de la trentaine, est un cynique arrivé. Il a compris son époque et en profite pour bien vivre : il habite une villa originale et confortable non loin de Paris et des aéroports, il croque et peint à ses heures perdues, se promène dans la campagne française dans l’une de ses trois voitures, goûte la cuisine de Madame Annette sa bonne, jardine pour produire de superbes dahlias, cultive l’amitié avec les relations du voisinage, dont la famille d’un architecte aux deux enfants. En bref, une vie d’aristocrate, de riche arrivé – tout ce qu’il a toujours désiré.

Ce bonheur risque brutalement d’être remis en cause par un remugle du passé. Un certain Pritchard, américain comme lui, vient s’installer dans le village avec sa femme Janice et cherche à faire sa connaissance. Au point de s’imposer en le harcelant au café, dans la rue, devant chez lui où il photographie même sa maison, durant ses courses à Fontainebleau, en vacances à Tanger… Est-ce lui l’auteur de ces mystérieux coups de téléphone passés sous le nom de Dickie Greenleaf, la victime de Ripley dans Plein soleil ? Il semble ressentir un pur plaisir sadique à faire du mal, ce qui rend par contraste Ripley attachant.

D’autant que ledit Pritchard semble battre sa femme – qui parait aimer ça ! Tom aperçoit plusieurs fois des bleus sur ses avant-bras et dans son cou et Janice ne veut ni quitter ni dénoncer son mari. Cette relation sadomasochiste apparaît en complet contraste avec la relation tendre qu’entretient Thomas avec Héloïse, bien qu’ils baisent peu ou pas du tout. Mais ne voilà-t-il pas que Pritchard se met en tête de draguer toutes les rivières et canaux qui environnent Villeperce dans un rayon de 10 km ? Ne cherche-t-il pas les restes de Monsieur Murchinson, que Ripley a fait disparaître cinq ans auparavant parce qu’il avait découvert l’arnaque des faux Derwatt ? La veuve de Bernard est au courant, la presse a fait état de soupçons à l’époque, mais Ripley n’a pas été inquiété : Pritchard veut-il exploiter le filon pour le faire craquer ?

Mais le solide Ripley ne se laisse pas faire et le lourd Pritchard apparaît comme un désaxé morbide bien malhabile. L’auteur distille à demi-mots que Tom lui ferait bien son affaire à lui aussi mais, et c’est là une faiblesse de l’intrigue, Pritchard se mettra lui-même dans le pétrin par ses manœuvres tordues et finira comme il se doit.

Tout le talent de l’auteur est d’amener progressivement l’intrigue à sa conclusion par petites touches de peintre, égrenant les moments d’action aventureuse, de mystère du passé, de psychologie fouillée, le tout dans un décor bucolique français d’avant l’Internet. Ceux qui l’ont vécu retrouveront avec une certaine nostalgie cette époque sans téléphone mobile, ni micro-ordinateur, ni réseaux sociaux, où joindre quelqu’un nécessitait des trésors de patience avec les « demoiselles » qui branchaient les fils, un temps plus lent où trouver des informations exigeait des heures de bibliothèque à potasser la presse. Du grand art qui se lit avec un bonheur paisible.

Patricia Highsmith, Ripley entre deux eaux (Ripley under water), 1991, Livre de poche 1993, 411 pages, €7.60

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A. E. Van Vogt, Destination univers

Dans ces nouvelles écrites de 1943 à 1950, le jeune auteur canadien dans la trentaine, aux origines néerlandaises et installé en Californie, évoque avec enthousiasme et originalité l’exploration de l’espace. Il montre des hommes comme vous et moi confrontés à des défis jamais vus, à des façons de pensées étranges. C’est que l’espace, ce sont les Autres, les Aliens – et qu’ils ne pensent pas comme nous.

Mars a ainsi conçu un village pour les Martiens, mais il est désert. Lorsque le cosmonaute humain y débarque, après le crash de son vaisseau dont il est le seul survivant et après une marche épuisante dans le désert de la planète, le village automatique le traite comme un Martien. Sauf que l’eau de la douche est trop acide, la température de la chambre beaucoup trop élevée et la nourriture immangeable. Comme faire comprendre à l’intelligence artificielle qui anime le village qu’elle doit s’adapter à son nouvel hôte ? Après quelques jours, ce sera chose faite – mais pas comme attendu !

Les Yevds sont des êtres intolérants qui veulent dominer l’espace et, si les Terriens ont réussi à les contenir par un traité, ils s’infiltrent sur terre et prennent forme humaine. Dès l’enfance, les petits sont conditionnés à les reconnaître et à leur résister. Comme en Israël menacée par les pays arabes, ils savent ce qu’ils doivent faire avec discipline. Lorsque Diddy, 9 ans, part chercher la source du son qui résonne constamment dans la ville, il rencontre deux Yevds et il ruse avec eux. Il participe à leur éradication et au naufrage de leur plan pour s’emparer du grand vaisseau qui partira dans quelques années pour l’espace. Diddy sera de l’équipage.

Sur Vénus, l’astronaute amateur qui est parti chercher fortune découvre un cube translucide à terre. Il ne sait trop comment le prendre mais, lorsqu’il le touche, l’objet lui parle : « je suis un pot de peinture », dit-il. Bon, et à quoi cela sert-il ? En soulevant le pot, l’homme est aspergé de peinture. Composée à 80% de lumière, cet enduit prend toutes les irisations de la couleur mais il est impossible de s’en débarrasser avec les solvants courants. Il a beau ôter son pull et son short pour rester nu, la peinture couvre la moitié de son corps et bouche ses pores ; pire, elle s’étend en absorbant la lumière alentour, risquant de le rendre aveugle et de l’asphyxier. C’est un test vénusien pour approuver les immigrants sur leur planète : quiconque aura un niveau d’intelligence suffisant pour s’en sortir tout seul sera admis à résider sur Vénus et à commercer avec ses habitants.

Ce sont les nouvelles qui me restent surtout en mémoire sur les dix que contient le volume. Elles sont écrites simplement, mettent aux prises des hommes normaux avec des énigmes à résoudre venues de l’espace ou du temps. Et cela se lit bien.

Alfred Elton Van Vogt, Destination univers (Destination Universe!), 1952, J’ai lu 1973, 307 pages, occasion €1.99

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Charles Morgan, Portrait dans un miroir

J’avais l’âge du narrateur, « l’année de mes dix-huit ans » (donc encore 17 ans), lorsque j’ai lu pour la première fois ce roman d’un Anglais né en 1894 ; il aurait pu être mon grand-père, venu au monde autour de cette année-là. L’univers victorien, l’élégie de « l’Art », la jeunesse passionnée réfrénée par les convenances victoriennes, la conception platonicienne de l’âme, convenaient à l’époque de ma jeunesse dans les années 1970. Je ne m’identifiais pas au narrateur mais à son univers ; il n’était guère différent de celui de mon temps car la révolution des mœurs de mai 68 a tardé à infuser dans la société. Quant au jeune homme, ses élans étaient les miens mais point sa famille, trop idéale pour ma réalité.

Aujourd’hui est différent et ce roman est rejeté vers le XIXe siècle, bien que paru en 1929. Les hobereaux comme les Frew, les Trobey ou les Fullaton, vivant en manoir campagnard, ne sont plus qu’un souvenir. La famille « libérale » qui aime ses enfants et les oriente par la force du raisonnable a sombré dans le décomposé, l’individualisme exacerbé, la compétition ou la drogue. Le monde a changé et « les convenances » ne conviennent plus. « Un jeune homme obsédé par la nudité féminine, et dominé par son imagination, une jeune femme renonçant à toute fierté, fouettée par le désir et la vanité, et voulant inscrire dans sa vie un chapitre faussement romanesque » – voilà toute l’histoire, racontée à la fin par le narrateur devenu vieillard.

Sauf qu’entre temps la jeunesse a vécu, et la fièvre est l’essentiel. Nigel Frew est cadet de famille mais dessine admirablement et peint à l’occasion. Lors de sa première sortie dans le monde, chaperonné par sa grand sœur acerbe Ethel et son grand-frère bienveillant Richard, il séduit la société. Sa jeunesse, son air lunaire, sa gaucherie, touchent les gens. Notamment Claire, qui doit épouser Ned, le fils de la maison Fullaton qui invite. Nigel tombe amoureux de Claire et celle-ci, de trois ans plus âgée que lui, en est émue et l’aime aussi – ou croit aimer l’image candide et pure qu’elle s’en fait. Mais ils ne sont pas en phase : pour Nigel, cet amour vient trop tôt ; pour Claire, il vient trop tard. D’où la tragédie d’un amour impossible qui se développe au long des pages.

Nigel doit être envoyé à Oxford sur les traces de son frère aîné mais il décide de n’en rien faire. Il rencontre en cela les avis de son maître en dessin plus celui de son hôte, le père de Ned, peintre acceptable et influent dans les beaux-arts qui l’invite à venir compléter son apprentissage auprès de lui. Le père de Nigel est ennuyé, une solide éducation prépare à tout, même à la peinture, et elle reste un bagage solide en cas d’échec. Mais Nigel ne peut rester chez les Fullaton à cause de la présence de Claire. Après quelques mois sur des charbons ardents, séduit par un ange de pierre dans l’église qui lui paraît l’idéal d’incarnation de la chair désirée en art éternel, Nigel s’écartèle entre l’art et l’amour, ou plus exactement le travail et la chair. Il tente de réaliser, sur demande de Ned, un portrait de Claire, mais celle-ci lui échappe car elle est sans cesse différente. Il ne réussit que des dessins épars, pas l’œuvre à l’huile ambitionnée. Son œuvre restera inachevée.

C’est que, dans sa conception issue de Platon, un portrait est « l’image d’une âme reflétée dans le miroir d’une autre âme ». Trop d’impressions fugitives viennent parasiter sa main pour que le portrait soit possible, au contraire de celui de la tante Fullaton, une vieillarde qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a deviné sans peine les peines d’ardeur du très jeune homme. L’art ou l’amour ? Entre ces deux absolus, ces deux créations humaines, il faut dans la société de philistins qu’est la bourgeoisie anglaise fin XIXe, malheureusement choisir. Seule la fuite « à Paris » permettra de trancher le nœud gordien. Car la société bienveillante refoule toutes potentialités de conflits et noue les élans comme les aiguillettes, sous la conversation policée et les attitudes convenables. L’artiste seul y échappe, dans un milieu qui exclut l’art et ne considère la peinture que comme un substitut honorable et admis de la photographie. Qui peint la chair doit peindre l’âme, mais il faut pour cela transcender les convenances et lâcher les rêves dans la nature, eux qui ne sont que des ballons captifs retenus par la société.

Revenu trois ans plus tard, mûri et sa maîtrise d’artiste assurée, Nigel baisera Claire une fois dans la chambre d’enfant des Fullaton, manière d’exorciser à la fois leurs désirs à tous les deux et leur part d’idéalisme enfantin. La société reprend ses droits, dans la sagesse, et les convenances restent respectées malgré le feu qui a couvé sous la glace. J’aurais bien lu une suite où Claire donnait naissance à l’enfant de Nigel sous la paternité de Ned, mais cela aurait été trop osé pour les années 1920 et l’esprit « comme il faut » de l’auteur. Car il écrit bien, ses phrases coulent longuement et sans heurt, les descriptions psychologiques sont fouillées, avec quelques traits de paysage et de nombreuses sensations complaisamment éprouvées. J’ai trouvé bon pour rêver ce roman ancien ; il est toujours lisible, à la campagne, en vacances. Il me rappelle ma jeunesse et cet autre monde « d’avant » la libération des mœurs et la globalisation globish, le temps où les Anglais étaient des Anglais et les Français des Français.

Il a reçu le prix Femina en 1929.

Charles Morgan, Portrait dans un miroir, 1929, Phébus 2001, 256 pages, €7.44

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Fabienne Verdier, Passagère du silence

L’art contemporain paraît trop souvent surfait, entre spontanéisme snob et prise de tête. Les artistes ont-ils quelque chose à DIRE plutôt que des façons à VENDRE ? C’est ainsi que Fabienne, jeune artiste peintre en recherche au début des années 1980 s’envole pour la Chine Pop. Elle retrace en ce livre « le récit d’une peinture, le cheminement suivi pour arriver à ce que je crée aujourd’hui » p.10. Premier temps : les études en France et le refus du factice ; second temps, la découverte de l’univers pictural chinois avec le livre de François Cheng, Vide et plein. Si des Chinois viennent en Occident apprendre les techniques, pourquoi une Occidentale n’irait-elle pas en Chine faire de même ?

Fabienne avait entrepris les beaux-arts à Toulouse mais elle trouvait l’enseignement vide : « La psychanalyse avait fait des ravages au sein de l’Education nationale. Le problème de savoir s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir me rendait folle. A quoi servaient donc les enseignants ? » p.16. La seule rengaine était de « s’exprimer » – mais comment le faire quand on n’a pas les méthodes et – pire ! – quand le prof ne sait pas s’exprimer lui-même ? « Le n’importe quoi était érigé en art du Beau. (…) A l’Ecole, je ne jugeais mes camarades ni très malins ni brillants, sans humour aucun. Il leur manquait l’intelligence du cœur, cette curiosité passionnée qui pousse l’être jeune à découvrir la face cachée du monde, l’ivresse et la poésie du jour » p.16. Misère de la prétention artiste… « Lors de l’examen, les autres élèves, confiants en leur art, se sont lancés dans des abstractions lyriques ou des sujets morbides. Il en résultait une facture simpliste, une violence surfaite. Ils se croyaient les échos des expressionnistes allemands qui avaient souffert et exprimaient leur misère. Eux n’étaient le plus souvent que des petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir. Il eût fallu transcender ces angoisses ou ces visions pour parvenir à un langage plus subtil » p.23.

Fabienne obtient une bourse pour aller étudier à l’université de Chongqing où aucun Occidental n’a vécu depuis 1949 ! C’est dire combien elle se trouve plongée au cœur de la Chine communiste, son caporal-socialisme où tout le monde surveille tout le monde pour se faire bien voir des aînés du Parti, où toutes les « vieilleries » sont regardées comme réactionnaires et à dénoncer devant tout le Peuple. Mais, dans cette province reculée loin du centre, une fois la confiance des autres acquises, Fabienne peut manœuvrer pour rencontrer les anciens maîtres des arts traditionnels chinois, les révoqués et torturés de la Révolution « culturelle » qui arasa la culture millénaire chinoise au niveau du savoir de l’Instituteur en chef, le Mao bien-aimé, plus grand amateur de très jeune chair que d’art.

Les officiels le glorifient aujourd’hui, montrant leur crispation sur un pouvoir qui leur échappe. « On ne joue pas impunément avec la folie ou la bêtise : à force d’abêtir les gens, ils deviennent vraiment bêtes et, à force de les fanatiser, ils deviennent vraiment fanatiques » p.79. C’est par les dessins qu’elle donne que Fabienne montre combien elle est capable de comprendre les vieux paysans. C’est parce qu’elle est curieuse et avide d’apprendre qu’elle fait s’ouvrir les vieux professeurs repliés sur leur passé. « Alors que chez nous, trop vite, les étudiants veulent faire œuvre originale, eux continuaient à peindre comme jadis en Chine, en copiant d’anciens maîtres. Il n’existe pas là-bas, comme en Europe, ce mépris pour la copie ; au contraire » p.88.

L’enseignement chinois se heurte à la mentalité occidentale et du choc naît l’étincelle. « Il ne s’agissait pas seulement d’images : il m’interdisait de peindre [un caillou qui roule] sans avoir à l’esprit le roulement du tonnerre, le déferlement de la vague ou le caillou qui dévale. ‘Ils doivent être présents dans ton esprit avant que tu poses le pinceau sur le papier ; sans cela, tu ne parviendras pas à les traduire. Ce n’est pas un problème de technique.’ » p.111. L’artiste occidental se complaît à la technique, en bon artisan du travail bien fait que les bourgeois récompensent en l’évaluant en heures de besogne. Pas l’artiste chinois, pour qui l’unité l’emporte : « Tu as voulu traiter ta phrase en oubliant l’harmonie de la composition ; on sent le labeur ; ton travail est mort avant même d’avoir vu le jour. Pars toujours d’une intuition poétique et essaie d’exprimer la substance des choses ; tel est le principe constant. Où sont les manifestations du mystère merveilleux ? Tu as laissé échapper le naturel. C’est trop élaboré dans ta tête » p.114.

Tout est question d’énergie intérieure et de proportion des forces. « Il répétait sans cesse : Pour trouver l’unité du pinceau, il faut apprendre l’opposition et la complémentarité. Je ne veux pas d’un trait trop souple ou trop enlevé ou trop rugueux ; il doit être preste et retenu ; empreint ni de force ni de mollesse. Il faut allier puissance et délicatesse (…) Il faut trouver le juste milieu pour saisir la vie. Tout est dans la juste mesure des oppositions. En Occident, vous aimez les extrêmes ; pour vous, le juste milieu est synonyme de fadeur. Pour nous Chinois, le juste milieu, c’est épouser la vie, la paix. L’harmonie de la nature est basée sur le juste milieu. Travaille dans cette direction et une dynamique naturelle naîtra dans tes œuvres. » p.119.

L’étudiante française s’initie donc avec les maîtres : Cheng Jun de l’Ecole des beaux-arts de Chongqing, Li le maroufleur, Huang Huan du Sichuan, Li Guoxiang de Shanghaï, Wu Zuoren de Pékin, Shao Mengai calligraphe, Lu Yangshao peintre et tant d’autres. De cet apprentissage, elle tire une œuvre originale. Nous retenons surtout sa démarche d’aller vers l’autre sans a priori, ni politique ni documentaire, pour découvrir sa propre personnalité par le choc d’une culture millénaire. S’épanouir soi, pas copier la mode : telle est la leçon que les aspirants « artistes » d’Occident devraient méditer avant de se croire inspirés.

Fabienne Verdier, Passagère du silence, 2003, Livre de poche 2006, 311 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

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Matisse

Un vieil ami aujourd’hui décédé, une exposition, des livres m’ont fait redécouvrir l’œuvre peinte. Matisse est un peintre que j’aime parce qu’il peint le bonheur. Bonheur de vivre : luxe, musique, danse, harmonie – tous ces titres d’œuvres qui font état du bouillonnement vital et de la joie de peindre. Bonheur de créer, de remuer le fond sensuel des hommes, de réconcilier l’humain avec la nature dont il est issu, par le biais du regard. La couleur n’est qu’une sensation et c’est dans la lumière que la sensation est la plus forte. D’où l’attirance de Matisse pour le sud : la Corse, le Maroc, Tahiti, Nice. Le sud où l’on sait vivre, nu ou presque sans contraintes et baigné de lumière.

Bonheur de l’urgence, comme un élan vital qui court dans sa peinture. Le « dépêche-toi » d’un tard-venu à l’art de peindre, la puissance virile d’un vieux sensuel qui aime les femmes et les couleurs. Urgence qui se ressent par le regard qui glisse et papillonne d’un coin à l’autre de ses toiles colorées au relief écrasé comme sur les tapisseries. Urgence des couleurs vives qui se choquent et se changent sans cesse. « On n’a jamais fini » : ni d’aimer, ni de créer, ni de survivre. La vie, comme la lumière du jour, éternellement se recommence. C’est ce que doit traduire la peinture.

Matisse a eu une très vive perception du Maroc, de cette lumière bleue du ciel qui envahit tout. Tanger : Paysage vu d’une fenêtre. Ce qui est vivant est jaune et rouge : le vase, les fleurs, les gens sur la place où se réverbère le soleil. Le vivant baigne dans la lumière qui est bleue ou verte selon qu’elle est du ciel ou du végétal. Zohra, le Rifain, présentent le même contraste. Les poissons qui sont vivants sont rouges et roses, de même que les parures humaines : les broderies, les babouches. Les vêtements prennent la couleur du bain lumineux par osmose. Les êtres sont intégrés dans leur environnement, ils font corps avec lui, ils y sont heureux comme des poissons dans l’eau.

Une atmosphère déjà ressentie en Europe l’année d’avant, avant cette Grande guerre qui annihilera pour longtemps le bonheur, le sentiment que l’on peut s’épanouir dans un monde en paix, créé pour l’homme. Matisse est un peintre « d’avant » la guerre, d’un âge d’or qui nous paraît, aujourd’hui désirable et lointain. La conversation nage dans le bleu, l’homme debout, rigide et prêt à l’action (n’importe laquelle) parle à la femme assise qui attend (et laisse peut-être mûrir en elle un bébé). Par la fenêtre s’étend le jardin du monde, décors et terrain de jeu pour Adam et Eve 1911.

Le monde est un paradis. Matisse l’avait peint ces mêmes années : la Danse, la Musique, les Joueurs de boules. Des humains nus et lumineux s’ébattent dans un décor éthéré, simple figuration colorée comme une atmosphère ou un bain. Poissons rouges ou roses dans un bocal vert et bleu, les humains sont tels que la nature les fait, ils nagent et jouent, ils sont heureux.

Les intérieurs sont traités comme des tapisseries où tous les détails sont sur le même plan, les humains dans leur aquarium intérieur. Les poissons rouges ressemblent à La famille du peintre et à La desserte rouge. Les personnages baignent dans leur bain coloré, ils y nagent.

Matisse veut « donner à une surface très limitée l’idée d’immensité. » Sa pensée sait capter librement les formes, sans imiter, libéré de tout académisme. Il a l’intelligence de son exaltation, la maîtrise de son euphorie. Il travaille sa toile comme une femme, longuement, patiemment, brassant et grattant en rythme pour faire monter peu à peu la grande jouissance de la création. Orgasme des couleurs dans un tourbillon de formes. L’amour est communion ; il participe au mouvement de la nature et de la vie.

Xavier Girard, Matisse une splendeur inouïe, Découvertes Gallimard 2008, 176 pages, €6.54

Volkmar Essers, BA Matisse, Tashen Basic Art 2016, 95 pages, €10

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Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit

Ce roman de transition marque le nouvel exil de l’auteur, chassé d’Allemagne par la montée du nazisme ; il passe du russe à l’anglais pour écrire, donc à un nouvel univers de langue et d’expression ; il introduit les procédés du cinéma pour s’adapter à la modernité américaine. Un premier roman intitulé Chambre obscure était paru en feuilleton en 1933 ; la traduction anglaise ne lui convenant pas, Nabokov réécrit complètement l’œuvre et en fait une version neuve, métamorphosée pour sa nouvelle vie en 1937. L’édition de la Pléiade présente les deux versions ; je ne parlerai ici que de la seconde, en anglais, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark).

La trame de l’histoire est ainsi présentée par l’auteur dans le premier paragraphe de son roman : « Il était une fois à Berlin, en Allemagne, un homme qui s’appelait Albinus. Il était riche, respectable et heureux ; un jour il abandonna sa femme pour une jeune maîtresse ; il aima ; ne fut pas aimé ; et sa vie s’acheva tragiquement ». Tout est dit et pourtant tout reste à dire : pourquoi ? comment ?

Albinus est un prénom latin qui signifie l’aube ; il était usité en Allemagne. Albert Albinus contraste avec Axel Rex, caricaturiste devenu son ami et l’amant de sa maîtresse ; le lecteur notera les alb alb contre les ax ex, le son des noms n’est pas anodin. Le A est la première lettre de l’alphabet, le X l’une des dernières, le A de l’aube et le X des rayons de la modernité la plus récente. A appartient au monde ancien libéral et bourgeois qui s’écroule, X au monde neuf totalitaire et païen qui s’impose (en Italie avec Mussolini, en Russie avec Staline, en Allemagne avec Hitler). Albinus est vieux et ventripotent, Rex est jeune et athlétique ; Albert est toujours trop vêtu, Axel dévêtu – jusqu’à rester entièrement nu sous les yeux morts de son rival devenu aveugle, le titillant d’un brin d’herbe, agacement de nature pour cet être tout de culture. Axel a un prénom tranchant, axe en anglais, Axel Rex : le roi Hache.

Albinus est critique d’art respecté dans la capitale d’un pays de haute culture, mais il ne voit la vie qu’au travers des tableaux qu’il se rappelle, il ne vit que par l’art. Aussi va-t-il d’illusions en faussetés. Les tableaux chez lui sont parfois des faux, l’un d’eux a même été peint par Axel Rex dans sa jeunesse, alors qu’il courait après les sous. Il voit Margot comme une vierge de peinture, alors qu’elle a déjà bien baisé ici ou là et court elle aussi après les sous. Il croit Axel homosexuel alors qu’il n’est que froid et mystificateur. Il se persuade que Margot l’aime alors qu’elle n’a que 16 ans et qu’il est largement mûr et pas bien beau.

Le roman est écrit comme un film, la maîtresse est ouvreuse de cinéma et dévoile ses charmes dans un clair-obscur expressionniste ; elle veut devenir star comme Dorianna Karénine et son amant finance un film où elle joue comme une concierge. Car l’image est cruelle : si le film peut transporter dans un autre monde d’illusions, les corps réels qui tiennent les rôles se révèlent tels qu’ils sont. Margot est scolaire, pataude, vulgaire ; elle ne sera jamais une star selon les clichés. Mais la suite de l’histoire s’encadre dans les portes et les fenêtres, comme dans un film, se développe en mélodrame, contrasté d’ombres et de lumières, jusqu’à l’obscurité qui termine tous les films dans les salles.

L’auteur s’inspire librement de Madame Bovary et d’Anna Karénine, Flaubert pour la médiocrité petite-bourgeoise de l’idéal illusoire et pour la manipulation calculatrice de la femme, Tolstoï pour la torture de la chair chez l’homme mûrissant qui lui fait abdiquer toute raison devant une nymphette. Le portrait de Margot en reptile aimant lézarder au soleil ou se couler par ruse dans les bras de qui tient l’argent est une performance ; le lecteur ne peut qu’admirer. De même a-t-il un certain respect pour Axel, devenu caricaturiste des travers de ses contemporains, qui aime se dorer le dos au soleil et duper Albinus. Il a Margot dans la peau, qu’il a dessinée nue de dos avant qu’elle ne rencontre le bourgeois ; elle se pâme sous les assauts de son corps sculpté bien plus qu’avec le vieux. Comme elle ne peut pas avoir d’enfant pour raisons médicales, elle jette sa gourme quand elle peut et avec qui elle veut, tout entière à son plaisir égoïste typique de la nouvelle époque de crise des années 30. Mais elle aime l’argent et le luxe, elle manipule qui en a en faisant croire qu’elle tient à lui – mais à sa bourse, pas à ses bourses.

C’est un écrivain allemand épris de vérité, donc solitaire et exilé en Provence, qui va dessiller les yeux d’Albinus sur sa maîtresse et son amant. Il rapporte verbatim une conversation qu’il a surpris dans le car, alors que ces Allemands causaient sans se gêner, certains que personne ne les comprend. Udo Conrad est un double de Vladimir Nabokov, celui qui voit au-delà des apparences pour peindre le vrai. Albinus d’ailleurs ne l’aime pas, lui qui ne vit que dans l’illusion des tableaux.

Or, le vrai en 1933 est le nazisme qui s’impose. Il balaie le vieux monde, la démocratie, les rassis, les frileux. Il exige la volonté, la jeunesse, l’action, la nudité crue des instincts. Foin de culture et d’art, place à l’industrie et au cinéma. Les copains du frère de Margot sont des brutes bien bâties prénommées Kurt et Kaspar, K und K (impérial et royal, moqué par Robert Musil en Cacanie). Les poils de sa poitrine dessinent « un aigle aux ailes déployées » lorsqu’Axel Rex se dresse nu, sculpté comme un Arno Breker, devant Albinus en pyjama et peignoir, devenu aveugle après un accident de voiture. Il symbolise le totalitarisme de la jeunesse avide et amorale de son temps sur le bourgeois déchu et définitivement aveugle aux réalités du monde neuf.

Si l’histoire est classique, elle renouvelle le trio du mari, de la femme et de l’amant en mari, maîtresse et amant, ce qui donne du piment. Le style est plus brut et plus concis que dans les romans écrits en russe, anglais oblige, langue pragmatique. Les personnages sont fouillés, ni tout bon ni tout mauvais, chacun avec ses envies et ses illusions, ses réactions et ses émotions. Refuser, par éducation, culture ou tempérament, de ne pas voir le vrai, conditionne à être manipulé : par les conventions sociales, par les gens sans scrupules, par des régimes qui s’imposent dans le silence des voix. L’amour est aveugle, la bêtise aussi : le rire est tragique, dans la nuit.

Vladimir Nabokov, Rire dans la nuit (Laughter in the Dark), 1938, Grasset 1992, 250 pages, occasion €2.07

Vladimir Nabokov, Chambre obscure, 1933, Grasset et Fasquelle 2003, 230 pages, €8.95

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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Stendhal, Féder

Entre La chartreuse de Parme et Lamiel, Stendhal reprend les mêmes caractères dans des situations différentes. Féder est fils d’Allemand et non franco-italien comme Fabrice, fils de négociant enrichi puis ruiné et non fils de militaire et d’aristocrate. Mais la trilogie des A (l’amour, l’art, l’argent) sont les mêmes étapes de son initiation à la vie d’homme et à son intégration sociale. Le jeune homme arrive par les femmes, et l’art est un moyen privilégié d’atteindre ces femmes qui vous font.

Féder naît à 17 ans lorsqu’il est expulsé de la maison paternelle pour avoir épousé Petit matelot – terme ambigu qui désigne une actrice d’opéra-comique, Amélie. Le négoce marseillais de son père lui répugne, il lui préfère la peinture ; l’esprit commerçant n’est pas le sien, il affecte de préférer l’art. Mais comment vivre en aristocrate sous ce nouveau régime issu de la révolution – la politique avec 1789 et l’industrielle avec le siècle ? L’art, pour faire vivre, doit se faire reconnaître, or le public est bourgeois, ancré dans la matérialité des choses.

Féder fait donc des portraits, puisque c’est ce qui se vend avant l’invention de la photo. Les bourgeois adorent se montrer et se faire peindre est pour eux comme un selfie pour les ados d’aujourd’hui : une flatterie à sa vanité de parvenu. Pour le bourgeois, qui connait le prix des choses et n’excelle en rien d’autre qu’acheter au plus bas et de vendre au plus haut, tout s’évalue, tout se calcule, tout se fait en fonction du prix. L’argent supplante l’art pour se poser en société après ce changement d’époque : la fin de l’Ancien régime.

Stendhal peint donc avec une ironie toute voltairienne la monarchie de Juillet et compose des portraits à la Flaubert des bons bourgeois enrichis de province qui « montent » à Paris pour franchir une étape supplémentaire. Marseille et Bordeaux, villes de négoce, sont opposées à Paris capitale du pouvoir et de la mode – hier comme aujourd’hui.

Féder va donc à Paris pour « s’élever » en société par les femmes. Son actrice meurt et il se colle à une autre, une danseuse prénommée Rosalinde, qui va lui apprendre la société. Ce qu’elle lui montre est que tout est théâtre et qu’il faut sans cesse jouer un rôle, prendre une posture. Dissimulation et simulation : l’hypocrisie et le masque sont la base pour se faire reconnaître. Jouer au mélancolique pour faire sérieux, se tenir sans cesse « l’air malheureux et découragé de l’homme qui ressent un commencement de colique » (on dira plus tard comme avec un parapluie dans le cul) I p.759 Pléiade, lire La Quotidienne, le journal bien-pensant (on lira aujourd’hui Le Monde), avoir de la piété (aujourd’hui signer des pétitions pour des Droits de l’Homme, pour les immigrés ou les femmes), être habillé triste (aujourd’hui tout en noir). « A Paris (…) tu dois être, avant tout et pour toujours, l’époux inconsolable, l’homme bien né et le chrétien attentif à ses devoirs, tout en vivant avec une danseuse » (I p.756). La jovialité et la gaieté du midi doivent être étouffées sous les conventions : « Votre air de gaieté et d’entrain, la prestesse avec laquelle vous répondez, choque le Parisien, qui est naturellement un animal lent et dont l’âme est trempée dans le brouillard. Votre allégresse l’irrite ; elle a l’air de vouloir le faire passer pour vieux ; ce qui est la chose qu’il déteste le plus » – hier comme aujourd’hui (I p.758)…

Féder renonce donc à l’art pour l’art (peindre en s’efforçant d’imiter au mieux la nature) pour la caricature (qui fait « ressembler » en accentuant les traits et qui enjolive le teint). Plus il est conforme à la mode, plus il a du succès ; plus le succès social vient, plus la reconnaissance officielle arrive (il obtient la croix de la Légion d’honneur) ; plus il est titré, plus on loue son talent. C’est ainsi que l’art se prostitue à l’argent, via la mode – hier comme aujourd’hui. Le mérite de Stendhal est d’avoir saisi ce moment précis où cela arrive dans la société française et parisienne.

Le succès appelle l’argent et, via l’argent, l’amour survient. Un gros bourgeois de Bordeaux, enrichi dans le négoce, commande à Féder une miniature de sa jeune femme de 20 ans à peine sortie du couvent, Valentine. Celle-ci est ignare pour avoir été maintenue sous serre et hors de toute littérature autre que celle des bons Pères de la sainte Eglise, mais assez futée pour avoir évolué dans les failles de l’institution avec l’affection d’une religieuse pauvre. Stendhal livre un secret d’éducation que reprendront plus tard Montherlant et Peyrefitte avec les garçons : « Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien-pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie » (V p.796).

Singer Werther le romantique permet de jouer l’amour avant de l’éprouver. Car le sentimentalisme fin de siècle (le 18ème) est récupéré par la société bourgeoise pour feindre l’émotion, alors que tout est fondé pour elle sur l’intérêt – y compris les femmes (faire-valoir et reproductrices). Timide, mais naturelle, Valentine va conquérir Féder et être conquise par lui, sans vraiment que chacun ne le veuille. A tant jouer un rôle, on en vient à l’incarner. Tout passe par le regard : la pose pour la peinture, la rêverie à l’autre, l’interdit social qui exclut d’avouer. Les soupçons du frère du mari, Delangle, sont un piment qui oblige à jouer plus encore, donc à s’enferrer dans le rôle et à l’incarner un peu plus.

Où l’on revient à l’art : il n’existe que là où est le vivant. Tous les peintres de l’époque sont des faiseurs, sauf Eugène Delacroix. Féder se rend compte qu’il a de l’habileté mais pas de talent lorsqu’il fait peindre Valentine par son ami Delacroix. Il ne peut y avoir d’esthétique sans érotique, donc l’amour ramène à l’art lorsque le jeu laisse place à la vérité. Féder est « léger » (Féder en allemand veut dire la plume). Il n’est pas sympathique comme Fabrice del Dongo, mais une sorte de cobaye qui dévoile les ressorts de la société.

Il met en relief, par contraste, le comique provincial, lui qui s’en est sorti – par les femmes. Boissaux, le mari de Valentine, n’est pas dégrossi : il est gros, tonitruant et vaniteux ; il a tout du bourgeois qui se veut gentilhomme, du commerçant qui se croit du goût. Il ne considère les livres que par leur luxe de reliure (dorée à l’or fin), sa loge à l’Opéra que pour mise en scène de soi par sa femme, et ses dîners ne sont réussis que lorsqu’ils sont chers, donnant des petit-pois primeurs en février. Tout doit être mesurable dans le matérialisme bourgeois adonné à la « jouissance physique ». L’émotion et le rêve sont bannis de cet univers mental où toute énergie ne peut qu’être productive.

Ce roman restera inachevé, Lamiel prenant tout son temps qui reste à un Stendhal sujet à une attaque cérébrale et qui décèdera bientôt d’apoplexie, en 1842. Mais ce qu’il dit de son époque s’applique tant à la nôtre qu’il vaut encore d’être lu !

Stendhal, Féder ou Le mari d’argent, 1839, Folio2€ 2005, 144 pages, €2.00

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

Les œuvres de Stendhal chroniquées sur ce blog

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Kazuo Ishiguro, Un artiste du monde flottant

Malgré son nom japonais, Ishiguro est anglais, arrivé dans le pays à l’âge de dix ans. Depuis cette année 2017, il est Prix Nobel de littérature, ce qui permet de récompenser deux pays à la fois, et deux cultures. Une manière de ne pas choisir selon la lâcheté contemporaine, comme attribuer le Prix Nobel de la paix à une constellation d’organisations et le Prix Nobel de physique ou de médecine à un trio à chaque fois.

Le lecteur connait Ishiguro peut-être sans le savoir, car il est l’auteur du livre dont est tiré le fameux film Les Vestiges du Jour, adapté au cinéma par James Ivory en 1993 (et chroniqué sur ce blog).

Ce roman d’il y a trente ans évoque le Japon d’après-guerre, de 1948 à 1950. Masugi Ono est un vieux maître de peinture qui s’est formé dans le Japon traditionnel, a exalté le Japon patriotique dans les années 30, avant de prendre sa retraite et de jouir d’une « réputation » après la défaite. Il est passé du monde flottant au monde moderne via la guerre, comme nombre de Japonais de sa génération. Le « monde flottant » est défini p.163 comme « ce monde nocturne du plaisir, du divertissement et de l’ivresse ». Dès lors, quel sens donner à sa vie ? A-t-il eu tout faux au vu des circonstances ? Est-il irrémédiablement condamné ? « Coupable » dirait la culture chrétienne, mais cette culture n’est pas celle du Japon.

A l’occasion du mariage tardif à cause de la guerre de sa seconde fille (26 ans), ce qui ne se fait pas sans intermédiaire choisi par les familles ni sans enquête sur l’honorabilité des parents, le passé ressurgit. Et avec lui les souvenirs. Par petites touches, lors de digressions sans nombre et non sans cet understatement typiquement anglais, l’auteur expose au fil de sa mémoire les épisodes de l’existence de l’artiste.

Son maître ne rêvait que de l’ailleurs, ce monde flottant et illusoire de la nuit, dont il cherchait à saisir l’essence. L’élève est devenu maître à son tour lorsqu’il a trouvé sa voie et donné un sens réaliste à ses œuvres – au risque de tomber dans le travers de l’actualité, ce patriotisme dévoyé des militaires qui a conduit à la guerre et à l’humiliante défaite. Ses élèves à leur tour l’ont quitté pour trouver leur voie, plus américanisée. Et c’est le petit-fils de sept ans, Ichiro (dont le lecteur se demande s’il n’est pas un avatar de l’auteur lui-même), qui dessine à son grand-père le monstre préhistorique a face de lézard du cinéma de cette époque (l’auteur télescope-t-il ses souvenirs ? le premier Godzilla n’est sorti qu’en 1954).

La vie passe et il ne faut rien regretter, même si l’on a commis des erreurs (comme cette exaltation patriotique qui fit « peut-être » beaucoup de mal), car chacun peut apprendre de ses erreurs. Voir dans l’ancien Japon une décadence qui a conduit au raidissement est aussi vain que voir dans le nouveau Japon une décadence de l’ancien. Le monde change et seuls ceux qui ne savent pas s’adapter sont condamnés. « Le nouvel esprit du Japon n’était pas incompatible avec les joies de l’existence, autrement dit il n’y avait aucune raison pour que la recherche du plaisir allât de pair avec la décadence » p.76.

Ce qui compte est d’être soi, de faire de son mieux et de croire en ce qu’on fait (p.224), d’accepter le temps qui passe et de s’y couler avec intelligence : « un trait de caractère qui finit par faire de moi un homme très respecté : la capacité de penser et de juger par moi-même, au risque de heurter mon entourage » p.81. Le Japon, société très communautaire, pratique l’évitement de ce qui fâche et le politiquement correct. Dire autrement que les autres est mal vu, sauf si c’est dit dans les formes et avec modération. Ce que le grand-père Ono pratique avec art, tant avec son petit-fils dont il se préoccupe de la fierté des sept et huit ans, que de ses filles qu’il veut marier pour qu’elles soient heureuses, des belles-familles à séduire pour le faire, et des anciens maîtres et élèves qu’il a eus et qui pourraient le desservir ou le servir en ce dessein.

Ono est adepte de la voie moyenne, que l’on pourrait appeler chez nous « libérale », en ce sens qu’il garde toujours un équilibre entre la communauté et le soi. Il parle ainsi à ses élèves : « s’il est juste de respecter les maîtres, il importe aussi, toujours, de remettre leur autorité en question. Cette expérience m’a appris à ne jamais, comme on dit, suivre le mouvement en aveugle ; elle m’a appris, au contraire, à considérer attentivement la direction dans laquelle on me poussait. Et s’il est une chose à laquelle je vous ai toujours tous encouragés, c’est bien à essayer de vous élever contre la force des choses » p.86. Pour cela, un truc de prof, avoué p.157 : « Il n’est nullement souhaitable, en effet, de toujours dire à ses élèves ce que l’on sait et ce que l’on pense : dans bien des cas, il est préférable de se taire pour leur donner la possibilité de débattre et de réfléchir par eux-mêmes ».

C’est à une réconciliation du Japon avec lui-même que convie Kazuo Ishiguro, mais aussi peut-être à une réconciliation de Kazuo déraciné anglais avec Ishiguro né japonais. Ce roman subtil évoque le charme de l’existence au soleil levant, le passage des générations, et la sagesse de la mémoire.

Je me pose cependant quelques questions sur la traduction de Denis Authier, souvent compassée, et qui n’hésite pas à affubler le cèdre de « feuilles » p.102, alors que – même dans Paris – chacun peut voir que ce genre d’arbre n’a guère que des « aiguilles » !

Kazuo Ishiguro, Un artiste du monde flottant (An artist of the floating world), 1986, Folio 2009, 352 pages, €22.15 (car épuisé et très demandé depuis le Prix Nobel…)

Les pages citées sont tirées de l’édition 10-18 1990 en 233 pages

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Col Tchoukourak au Tadjikistan, 3165 m

La nuit est un peu agitée à ses débuts, énervement de l’effort, puis l’organisme se calme. Nous nous levons plus tard, vers 8 h, mais nous aurions bien dormi encore. De nombreux membres de notre groupe sont malades aujourd’hui, maux de tête et courante. J’y échappe heureusement – mais pas à la fatigue. Entre nuits blanches, décalage et l’effort d’hier, l’adaptation n’est pas aisée ! Elle est négligée, « à la russe », l’être humain n’étant pour l’encadrement que du bétail qui se plaint.

Au matin, soleil blanc et ciel bleu. Le petit-déjeuner est essentiellement composé de yaourt et de pain perdu – bien gras. Le 16 ans au bob est tout joyeux, sa timidité s’efface, il chantonne par bribe, honneur à son tee-shirt Eminem qu’il arborait fièrement hier pour marquer son désir d’être dans le vent du monde. C’est touchant. Ce matin, il fait rire ses copains en prenant une petite voix aiguë de dessin animé. Je demande à Lufti, notre accompagnateur Tadjik, comment s’appellent nos âniers. Le chef adulte se prénomme Umat ; les deux adolescents Tahir (au bob) et Alisher, 16 ans tous deux ; le plus jeune, 14 ans, est Tourhal.

Nous entamons le trek du jour à plat le long des lacs. Quelques poissons sautent de l’eau, des truites probablement. Le paysage est composé de rocs affleurant sur l’herbe rase et de lentisques rabougris. Le bois est rare et le pays est largement déforesté par les éleveurs. Hier soir, au dîner, un garde forestier au long fusil est venu vérifier que l’on n’abusait pas dans la consommation de bois – et récupérer l’inévitable bakchich. Selon Global Integrity, « La corruption est une habitude normale dans tous les secteurs gouvernementaux au Tadjikistan. Tadjiks ont l’habitude de donner des pots-de-vin pour n’importe quoi ».

Les sentiers qui courent de ci delà nous font croiser une fois de plus des Russes, en stage d’escalade rochers. Torse nu, les jeunes hommes sont bien dessinés, mais féculents et vodka les épaississent dès la trentaine. Les quelques filles sont robustes bien que l’on puisse moins en juger parce que plus habillées.

Nous faisons une pause dans un campement de bergers en bord de lac. L’eau semble lourde de minéraux arrachés au socle ; elle n’est pas transparente mais laiteuse et reflète en un beau turquoise le ciel clair au firmament. Il s’agit d’ailleurs d’un campement de bergères, le seul mâle présent n’ayant guère que 8 ans. Les hommes travaillent sur les chantiers en Russie, les femmes restent au pays élever les enfants et les moutons. Elles partent « en vacances » dans les pâturages d’altitude tout l’été. Les hommes explorent, les femmes conservent les traditions.

La montée qui suit, nous éloignant des bords de lac, est dure, mais elle ne dure qu’une bonne heure. Elle nous offre au col un panorama de lac bleu-vert dans le tréfonds, comme une jade précieuse affleurante, dans son écrin de pentes brunes ornées, sur leurs bords supérieurs, de l’éclat immaculé des glaciers et du coton doux des petits cumulus qui les veillent. Le nez capte des odeurs de lentisque et d’armoise. Le chemin sonnant et trébuchant est pavé de schiste luisant qui tinte sous la semelle. Au col Tchoukourak, 3165 m, nous avons le don de double vue : la première sur le lac d’où nous venons, la seconde sur le lac où nous allons. Tous deux largement en contrebas, comme s’il nous était poussé des ailes.

La descente qui suit le col est plus dure que la montée. Non pour le souffle, mais pour les genoux. Le lac de destination est plus bas que celui que nous avons quitté. L’herbe rase accueille peu à peu, dans la pente, des arbustes, puis des bosquets dont l’ombre verte est une occasion de pause. Un parfum nouveau surgit, celui de la résine.

Au bord du premier lac, des baraquements de bergers abritent comme ce matin des familles sans hommes. Les petites filles maternent très tôt, vite responsables dans ce matriarcat d’été. L’une porte un bébé à la touffe poil de carotte, l’autre un blondinet. Peut-être sont-ils les lointains descendants des guerriers grecs d’Alexandre qui a fondé l’une de ses villes dans le pays ?

Nous pique-niquons sous un grand arbre, au bord d’un troisième lac dont tout un chapelet s’ouvre, alimenté par le torrent du glacier. Un âne curieux, des vaches placides, broutent dans la solitude. Pas de bergers au bord de ce lac. Le pique-nique se compose de fromage, de boites de conserves de poisson, de tomates fraîches et de « saucisson de vache » – spécial pour pays musulmans. La tête de l’animal, dessinée dessus pour le marketing, est aisément reconnaissable. C’est moins gras que le porc mais de saveur un peu sèche.

Il nous reste encore trois quarts d’heure de descente jusqu’à Artouch, l’ex-base des alpinistes soviétiques. A 2200 m, elle reste en activité pour le tourisme, alpinistes russes et trekkeurs occidentaux. Le style en est incontestablement stalinien : c’est grand, bétonné, spartiate. Un kilomètre sépare les toilettes des douches et les bungalows sont dispersés. La douche est d’ailleurs collective, comme dans les établissements sportifs, mais il y a de l’eau chaude. Nous sommes à deux par chambre dans ces bungalows eux-mêmes doubles.

Le reste de l’après-midi s’écoule dans les diverses activités de s’installer, de joindre la douche, de siroter une bière à l’ombre de la tonnelle. Elle est de marque Kozel, « mise en bouteilles depuis 1854 » et coûte 4000 soums (2,30 euros). La bière « Baltika » en boite, la plus courante, coûte 3000 soums partout (1,75 euros). Selon l’habitude soviétique, les prix sont tous pareils, partout où l’on se trouve, du centre-ville aux chalets reculés de montagne. Ils n’ont aucune notion du calcul d’efficacité économique – ou même écologique, selon la mode qui vient, qui devrait faire payer plus cher le transport dans les lieux peu accessibles.

On est en train de repeindre le bassin en forme de haricot qui trône devant le bâtiment principal. Malgré le bleu vif, ce n’est pas une piscine, « luxe bourgeois » pour la mentalité soviétique, qui préfère envoyer les gamins tout nus dans le torrent boueux voisin. Il s’agit d’un bassin « utilitaire », destiné à servir de vivier à truites. Mais l’ignorance est gaspilleuse. Le peintre ne vient-il pas de retirer son échafaudage que l’on branche les tuyaux, et la peinture n’a pas eu le temps de sécher que le bassin se remplit. Quelques gosses, fils des cadres du lieu, s’empressent d’aller prendre les poissons, exilés dans une baignoire alimentée par une dérivation du torrent, pour les remettre au bassin. Manipulations sans soins ou toxicité de la peinture, près de la moitié des bêtes crèvent dans les minutes qui suivent. Peut-être ces malheureux poissons seront-ils servis au dîner suivant ?

Les ados du coin sont fiers de la technique : walkman, portables, bagnoles. L’un d’eux, dans les 15 ans, me prend en photo avec son portable. Il me cadre maladroitement, l’air de rien, timide, au point que je lui souris et que je pose pour une deuxième. Pourquoi pas, la photo est à double sens : si je le prends comme le fait un touriste, il peut me prendre en retour.

Rios, après une bière, nous raconte qu’il n’a pas fait l’armée – il suffisait alors de payer, en ces temps soviétiques du privilège et du pot de vin. « Kozal », marque de la bière, signifie la chèvre en russe – mais aussi « le bizut », et l’on devine comment sont traités les bizuts dans l’armée russe si l’on se souvient de ce que l’on fait des chèvres…Il a fait cependant la récolte du coton quand il était étudiant, quatre ans de suite. Cela parce que c’était amusant, même si ce travail dur restait bénévole. Les dortoirs mixtes permettaient des aventures fort agréables et nul ne s’en privait. La récolte elle-même n’était pas contrôlée et vous pouviez ne cueillir que très peu de coton dans la journée, personne ne vous disait rien. Le soir venu, en avant la musique ! Un disc-jockey avait, dans chaque groupe, amené son matériel et mettait de l’ambiance.

Selon Rios, Turcs et Ouzbeks se comprennent, leur langue est très proche. A l’indépendance, l’Ouzbékistan a réformé son système éducatif sur le modèle turc. Il est considéré comme de meilleure qualité, les Ouzbeks qui ont suivi cet enseignement arrivant premiers à l’examen d’entrée à l’université. C’est pourquoi les jeunes vus dans l’avion avaient passé trois mois à Istanbul : ils appartenaient en quelque sorte à un collège de l’élite. Les études durent quatre ans après le collège ; on obtient alors un baccalauréat. Deux ans de plus et vous voilà avec une « maîtrise ». Avec ce bac, on peut déjà enseigner dans les collèges, payé 150 $ par mois, ou dans les lycées, payé 300 $ par mois. Les professeurs d’université touchent jusqu’à 500 $ par mois. Ce n’est pas suffisant pour assurer un niveau de vie décent et tous sont obligés d’avoir un travail supplémentaire ou d’accepter du bakchich. Certains cultivent les champs, d’autres accompagnent des groupes en voyage, ou donnent des cours particuliers. Un policier, par exemple, apparaît très bien payé en Ouzbékistan : c’est grâce aux innombrables bakchich qu’il peut soutirer ici ou là. Mais il faut avoir un certificat prouvant que l’on est passé à l’armée… Rios a réussi à acheter un deux-pièces au centre de Samarcande pour 50 000 $. Le prix de l’offre et de la demande est sans rapport avec le niveau des salaires. Lui touche 150 $ le mois pour enseigner aux gamins et il lui faudrait déjà 28 ans de salaire pour rembourser seulement le capital ! Il ne nous dit pas comment il a pu financer un tel investissement (par le bakchich ?).

Nous dînons assez tard dans le chalet principal, une salle nous est entièrement réservée. Elle est heureusement séparée du restaurant collectif où hurle une télé et où coule pas mal de vodka dans les gosiers avant même le dîner. De plus, s’y déroule par-dessus tout ce bruit un « concours de versets poétiques » ! La cuisine que nous dégustons, de même, n’est pas celle du restaurant mais celle de Liouba. Elle est ce soir très soignée, à base d’aneth du jardin en face. Le goût fade du concombre disparaît complètement sous la saveur acidulée de l’herbe hachée, agrémentée de dés de pomme de terre et d’œuf dur écrasé. Le bortsch de ce soir est particulièrement gras – selon le goût moujik – et j’ôte à la cuiller un quart de tasse à thé de graisse de mouton liquide qui flotte à la surface ! Du plat principal, je ne mange pas : c’est trop. Le solide de la soupe s’y retrouve : agneau en ragoût, chou braisé et pommes de terre. Nous goûtons un autre vin tadjik, appelé « Le charme de l’émir ». C’est un xérès très doux.

Au dessert, la table se met aux énigmes. « On retrouve Roméo et Juliette morts, dans leur chambre fermée à clé, fenêtre ouverte, le plancher mouillé et parsemé de morceaux de verre. Comment sont-ils morts ? » En fait, le piège est dans la doxa : Roméo et Juliette ne sont pas, comme on pourrait le croire immédiatement, le garçon et la fille de la culture occidentale ; Roméo et Juliette sont des poissons, dont un coup de vent a cassé le bocal, poussé par la croisée. Jean-Luc n’est pas en reste : « un roi décide de gracier l’un des trois condamnés à mort s’il résout une énigme. Il les fait comparaître devant lui mains attachées dans le dos et leur présente cinq boules : trois blanches et deux noires. Il leur met une ou deux boules chacun dans les mains. Celui qui devine la couleur de sa boule a gagné. » La réponse ? Il nous laisse toute la nuit pour réfléchir à ce qui n’est qu’un problème de logique. Réponse demain.

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Musée des Beaux-Arts d’Oulan Bator

Le musée des Beaux-Arts a été créé à l’époque soviétique où toute ville digne de ce nom se devait d’en avoir les accessoires indispensables : maison du Peuple, place aux défilés, théâtre, hôpital, stade et musée. Ce dernier date de 1966 et célèbre, dans la succession de ses salles, le Progrès social. Tout commence par une peinture rupestre attribuée aux Mongols d’il y a 40 000 ans, s’il en était. Ils vivaient alors dans la grotte appelée aujourd’hui Gurvan Thenker. Nous sautons aussitôt aux bronzes du 3ème siècle, pointes de flèches et poignards. Ces pointes de flèche sont toutes différentes pour un usage à chaque fois différent : certaines sont un sifflet d’alarme, d’autres rondes pour assommer, à petites pointes pour mieux percer, tripointes pour gros gibier, à feuille pour pénétrer plus profond. Tout l’art du prédateur se trouve complaisamment inscrit dans une vitrine. Des bouquetins sont sculptés sur une stèle, la pierre personnelle d’un mort de certain rang. Le style se fait « turc » en raison de la Route de la Soie et des influences qu’elle amène. Nous avons sauté les siècles pour entrer dans le chamanisme des 6ème et 7ème siècles de notre ère. Une peinture du 9ème siècle, un masque, la décoration 13ème siècle d’un palais en céramique polychrome.

Nous sautons l’arrivée du Bouddhisme pour entrer de plain-pied dans la salle des sculptures du Grand Sculpteur Zanabazar, gloire nationale. Né en 1635, mort en 1724, ce petit-fils du khan Avtaï, converti au bouddhisme par le Troisième Dalaï Lama, a été formé au Tibet aux études religieuses étant enfant. Le nom de Zanabazar, en sanscrit, signifierait « éclair de savoir ». La légende veut que ses premières paroles, à l’âge de trois ans, fussent pour réciter une invocation bouddhiste. Il est devenu khan-moine, « Bogdo Gegen » selon la dénomination officielle, et sculpteur. Les torses de ses statues mâles sont toujours triangulaires, plats avec des épaules marquées et des mamelons en bouton pression. Les visages sont réguliers, sereins, les paupières très étirées à la mongole, le nez légèrement en bec, la chevelure bleue, luxuriante et bouclée. Une statue de la déesse Tara ressemble, dit-on, à sa petite amie à 16 ans.

Une salle est consacrée aux tankas, les peintures religieuses bouddhistes. Elles répondaient à des canons de proportions très précis. Les petits détails peints sur les bords sont étonnamment vivants, réalistes et truculents, à la Bruegel. Dans une scène d’enfer, les méchants se font bouffer, déchirer, étriper et bouillir par les démons grimaçants qui ont l’air de s’amuser comme des gamins en cour de récréation.

Sont énumérés complaisamment les huit symboles auspicieux bouddhiques : la conque, la roue, l’ombrelle, le mandala, la bannière, la fleur de lotus, le poisson doré et le vase aux trésors. Un grand mandala 19ème est en applique de soie très précieuse.

Une salle est réservée au folklore « populaire ». Une danse religieuse du Tsam illustrée ici, datant du 19ème siècle, était destinée à chasser le mal et apporter la chance à la communauté. Des masques en papier mâché, des trompes de bronzes et divers instruments entourent les visiteurs. Un masque de danse en fragments de corail pèse 45 kg ! Dans la salle du 20ème siècle, une peinture sur coton est intitulée « the arkhi feast ». Il s’agit d’une scène de beuverie et des conduites peu montrables induites, l’arkhi étant l’alcool distillé à partir du lait de vache, aussi fort que la vodka. Originaire de l’Inde, cet alcool a suivi la progression du bouddhisme parmi les pasteurs et il se conserve dans une panse de mouton. La peinture est un festival de détails croustillants et pleins d’énergie où bagarres et copulations ont la plus large part. La boutique du musée attire plusieurs membres du groupe. Ils semblent avoir un tropisme rare pour les achats « de touristes ».

Rien ne nous est dit de la Mongolie au 20ème siècle. Depuis l’écroulement du communisme, ce n’est plus politiquement correct pour attirer les investisseurs. Quand débute la révolution chinoise de 1911, la Mongolie était alors province de la Chine. Princes et lamas possédaient presque tous les pâturages et la moitié du cheptel. Sur 250 000 mâles, près de 100 000 s’étaient faits moines pour avoir une vie plus facile que travailler pour les redevances et les métayages. Cette oisiveté, non exempte de débauche entre garçons, a fait baisser la natalité qui ne s’est réveillée qu’après la mort du Bogdo Gegen en 1924, ce « Bouddha vivant » descendant du premier khan converti au bouddhisme. En novembre 1924, une Assemblée adopte la première Constitution de République Populaire sous le contrôle absolu du Parti selon Lénine. La première université est créée en 1942, le 1er Plan quinquennal est inauguré en 1948, enrôlant obligatoirement tous les éleveurs dans des coopératives – non sans résistances. Les premiers combinats industriels datent de 1960. Le pays ne s’est ouvert sur l’international qu’à compter de son entrée à l’ONU en 1961, adhérant au COMECON, le conseil d’entraide des pays soviétiques en 1962. Le premier ambassadeur en France ne sera envoyé qu’en 1966. Une nouvelle constitution parlementaire a été promulguée en 1990 après les manifestations sociales de 1989 (qui suivent celles de Tien an Men en Chine pop) mais le parti communiste ne perd le pouvoir qu’en 1996 au profit d’une coalition démocratique.

Un restaurant nous accueille pour reposer nos yeux et nos esprits qui commencent à être embrumés de sommeil. Salade et brochettes sont arrosées de bière et de café pour rester éveillés. S’installe un gros Blanc, sans doute Russe, accompagné de deux poupées vêtues « à la mode ». Ce qui signifie, ici, short de jean ultra-court et bustier collant, le tout faisant ressortir agressivement vulve et seins. Peu de bijoux et maquillage appuyé donnent un air de « professionnelles » à ces deux filles qui ne sont peut-être que snobs. Leur passage jette en tout cas un froid surpris parmi les mâles occidentaux d’âge pubère. A l’opposé, se pose une famille aux deux petits garçons turbulents mais plus mignons et moins provocants que les deux objets sexuels qui paradent encore à table, allumant leur cigarette avec des manières, sirotant leur bière vulgaire à petites gorgées sucrées, jetant un œil ici où là pour vérifier qu’elles sont bien le centre d’attraction de tout ce qui porte queue dans la salle.

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Michel Déon, Tout l’amour du monde

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Jeune auteur (né en 1919), passé par l’Action française et par la guerre comme engagé volontaire dans l’infanterie en 1940, Michel Déon lorsqu’il écrit ce livre n’aime pas l’après-guerre française communiste et petite-bourgeoise. La grandeur lui manque, les tripotages politiciens le débectent, la décolonisation honteuse lui fait mal. Il a soif de bonheur, de liens humains, d’amour. Pour des revues littéraires il voyage, plus à son aise intérieur dans l’exil que dans la grisaille parisienne, dans les rencontres éphémères que dans l’atmosphère d’envie du minable milieu des « écrivains » nouveaux du temps.

Il faut dire que la France intello s’enfume alors aux grands mots, encense Staline-le-Grand, se soumet aux dogmes du marxisme en trois minutes – comme Sartre et Beauvoir, que l’on croyait intelligents. Michel Déon se dit « un écrivain qui aime les mots plus que les idées, la beauté des êtres plus que la beauté des choses, le cœur plus que l’esprit » p.182*. C’est dire son décalage, à l’époque, avec la doxa littéraire.

Ce roman est issu des expériences réelles en voyage, mais est devenu une réalité rêvée. Commencé comme une suite de lettres à de douces amies, il se poursuit sur un ton plus personnel – probablement le meilleur du livre. Mais, de pays en pays, de femme en femme, d’expériences en histoires, l’auteur révèle un insatiable appétit de vivre. Et c’est cela qui reste, cette jeunesse des sens et du cœur, cet esprit ouvert à tout ce qui est humain, vivant ou mort, chair féminine ou peinture italienne. Il cite comme son harmonie femme la Marie-Madeleine du Pérugin et la sainte Cécile de Raphaël – plus une jeune tenancière de bodega dans l’île de Formentera. « Il n’est pas rare dans les coins les plus perdus de rencontrer un enfant dont la beauté confond, de ces êtres nés par miracle dans des maisons sordides, des caves tristes, des fermes puantes. Leur grâce est inexplicable. Il s’agit là d’un des mystères de la création. Mais repasse-t-on quelques années plus tard, le visage du garçon s’est bourrelé de barbe, la taille de la fille s’est épaissie. (…) Le miracle n’a pas duré » p.200. Ainsi médite-t-il sur l’éphémère après cette rencontre.

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« Puisqu’il est impossible de se passer des femmes, autant les aimer (ce qui est plus généreux que de les épouser), le leur dire (ce qui est une autre affaire que de les dominer) et ne pas lésiner sur les qualités qu’on leur prête (ce qui facilite les rapports humains » p.22. L’auteur évoque l’Italie, Rio, le Maroc, les Etats-Unis, Paris, l’Escorial ; il conte des anecdotes et dit ses rencontres des années 1953 à 1955 ; il insère une nouvelle qu’il recycle ou invente à mesure, celle du beau Manfred qui ne sait pas aimer la Rose à sa portée mais idéalise toujours une Princesse évanescente ou une belle inconnue venue se baigner nue la nuit dans le lac. Il poursuit par des souvenirs directs de 1956 à 1960 dans la seconde partie.

« Je n’ai jamais bien étudié de près mon processus de création. Je sais seulement que je n’invente rien à partir de rien, qu’il me faut des visages réels pour mes personnages les plus fictifs, même si ce qu’ils deviennent ensuite n’a plus grand rapport avec la réalité » p.109. L’écriture a une puissance de transfiguration qui crée la littérature : « ce que nous avons dit est plus vrai que ce que nous avons vu. On risque gros à retrouver une réalité que, comme un miroir, l’imagination a réfléchie » p.215. Ce pourquoi celui qui écrit trop neutre, au ras du réel, reste plat.  Michel Déon a besoin de s’imprégner avant de recréer. Il veut s’imbiber par tous les sens, avec la gourmandise de la jeunesse et l’appétit d’une austérité forcée par l’époque des dictateurs. « J’entends vivre la Grèce avant de l’épuiser. Voilà déjà sur mes lèvres le goût de l’ouzo, du résiné, du tabac d’Orient, des loukoums, des brochettes d’agneau, des feuilles de vigne farcies, de l’huile douce comme du miel, du miel doux comme de l’huile et parfumé au thym, de toute cette cuisine forte et sensuelle qui prédispose au nirvana » p.181. Il s’établira dans l’île grecque de Spetsai après 1959.

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Si l’auteur est de droite, il n’est clairement pas fasciste, comme l’amalgame gauchiste l’exige inéluctablement. Aucun engouement fasciste « ne résiste deux minutes à une confrontation avec le fascisme rouge ou rose qui monte la garde à la frontière où finit l’Europe d’autrefois », écrit-il au dernier chapitre, lors d’un voyage dans la Yougoslavie de Tito en 1960. « Quelle que soit sa couleur, le fascisme finit toujours par être intolérable, non du fait du chef, mais de ses plus bas exécutants, de ses gendarmes. Le gendarme est bête. C’est sa fonction. Sans cela, comme dirait Monsieur de la Palice, il ne serait pas gendarme » note p.306.

A l’administration, l’auteur préfère la conversation ; à la règle, la sensualité ; au rigorisme, l’amour. « Il n’a rien été inventé encore qui remplace l’amour et, mieux encore que l’amour, l’idée que nous nous en faisons et, mieux encore que cette idée, le besoin que nous en éprouvons », écrit-il p.256 (je replace les virgules dans le bon ordre, l’auteur étant fâché avec la juste ponctuation). Ce pourquoi toute époque qui redevient moraliste, rigoriste, censeur – préfigure le fascisme. Remplacer l’exubérance par la discipline, les sentiments vécus par la morale abstraite, l’imagination par le devoir, appauvrit. Les sens, les affects et l’esprit sont mis en laisse, tenus par un dogme, qu’il soit clérical ou idéologique ; les personnalités sont formatées pour le collectif. Au détriment de tout ce qui jaillit, aime et pense. Au détriment de la vie même.

Or ce monde-là revient, par peur du présent méchant et de l’avenir angoissant, par effroi de se perdre. Tout change, tout bouge, tout vit, nait, grandit et meurt – désirer figer le temps est inepte. Toute réaction conservatrice va contre la vie, la joie, l’amour. Michel Déon, que l’on commençait à oublier avant sa mort toute récente, est bien d’actualité. Sa génération, éclipsée par celle des baby-boomers après 1968, montre la voie à ces rassis de leur jeunesse, à la société frileuse qui revient, comme en 1940.

Michel Déon, Tout l’amour du monde, 1955 et 1960, la Table Ronde Petite vermillon 2011, €8.70

* Les numéros des pages cités sont ceux de l’édition Folio 1978.

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Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien

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Tiziano Vecellio, dit le Titien, était un peintre de Venise né en 1488. Cette biographie romancée lui rend hommage de façon un peu plate et – dit-on – avec des erreurs, mais ce qui importe est l’ambiance générale. L’auteur, né en 1922, n’est plus tout jeune et son récit s’en ressent, mais il fait passer une couleur qui met dans l’ambiance.

Chacun des 23 chapitres relate un moment de la vie du peintre ou un événement de la ville de Venise. L’auteur a pris le parti d’inventer un assistant du peintre, issu de la forêt proche comme lui, et à peu près du même âge. Ce Vincenzo Bastiani vivra aux côtés de Titien tout ce qui fait sa vie. Il se mariera comme lui, fera la fête en sa compagnie, aura des enfants comme lui, achètera une demeure comme lui. L’auteur en fait même le modèle qui servit à Saint-Sébastien. Ce récit conté par un observateur est astucieux en ce qu’il décale le personnage principal et le juge selon des critères contemporains.

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Très commerçante, vendant du sel et important des produits d’orient, la cité des doges ne connait de richesse que de négoce. Il lui faut pour cela des galères, des comptoirs et une paix suffisante. Or les Génois d’abord concurrencent le commerce du sel ; les Turcs ensuite, par haine religieuse des chrétiens, s’efforcent de prendre une à une les places fortes de Chypre, de la Crète et de Malte, tout en livrant une guerre de course et de pillage pour alimenter leurs marchés aux esclaves.

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Titien, par tempérament, voyage peu. Il peint beaucoup, sur commandes publiques, religieuses et privées. Sûr de lui et de son talent, il emploie des élèves dans son atelier qui lui préparent les toiles et affinent les détails. On a pu ainsi, sur la fin de sa vie, l’accuser de signer des œuvres qui n’étaient pas de sa main. Selon son biographe, cette rumeur était fort exagérée : c’était bien Titien qui concevait, dessinait, mettait les couleurs et les principaux traits ; ses élèves ne faisaient que peindre quelques détails, corrigés par le maître s’il lui plaisait.

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La mode est aux portraits, et Titien est réputé (Frédéric II Gonzague, Charles Quint, Paul III, Ranucio Farnese, Pietro Bembo, doge Andrea Gritti, Daniele Barbaro, Giulia Varano, Isabelle de Portugal).

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Mais les grands lui demandent aussi des scènes de bataille pour orner les lieux publics, et des scènes mythologiques pour orner leurs villas privées. Cela change un peu des scènes de curés où les caractères bibliques exigent la vêture jusqu’au menton sous peine de choquer l’Eglise et la vertu des voués au célibat. Mais son Assomption de la Vierge, en robe longue rouge et manteau drapé bleu, révolutionne la façon de voir la mort. Il en fait un passage entre la terre et le ciel, porté par les anges, sous l’œil du Vieux barbu qui trône, là-haut, au-dessus des nuages.

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Le XVe siècle est cependant moins prude, et le Pape lui-même laisse faire lorsque les attitudes mythologiques surgissent dans la peinture. Ce ne sont que femmes nues, mâles herculéens et éphèbes désirables.

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C’est la vie quotidienne de Venise offre sans cesse de telles mœurs – qui ne choquent que les Turcs islamisés. « J’ai vu parfois, lorsque de rares occasions m’ont contraint à me plonger dans la foule du carnaval, des groupes de paysannes, de jeunes pâtres ou forestiers proposer leurs services pour quelques bagattini sous les arcades des Procuratie ou celles, plus discrètes, de la Piazetta », dit le narrateur p.308. Il n’y aurait pas de meilleur remède pour la paix sociale que ce défoulement autorisé, car les églises se remplissent ensuite de tous les pécheurs repentis qui viennent à confesse et donnent pour le culte.

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Venise a ainsi encouragé les arts, tout au contraire de l’Espagne de Charles Quint et de Philippe II (rois qui commanderont plusieurs œuvres à Titien). « L’Inquisition veille à ce qu’il y ait toujours quelque part un bûcher prêt à être allumé » pour les artistes qui oseraient attenter à la pruderie catholique.

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Comme quoi il ne peut y avoir d’art véritable sans libertés – ni sans richesse. Car ce sont les nobles enrichis dans le commerce, et les églises ou couvents enrichis par les dons des nobles enrichis dans le commerce, qui ont commandé fresques et peintures, et porté la gloire de Venise dans les siècles.

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Titien apprend à 10 ans la couleur auprès du mosaïste Sebastiano Zuccato, avant de passer à la peinture dans l’atelier des frères Gentile et Giovanni Bellini. Il noue là une amitié avec Giorgione. Mais Titien est surtout expert en portrait et habile en couleurs. Il noie le trait sous la nuance et joue avec la lumière. Souvent, le dessin initial n’est qu’esquissé et ligne est couverte progressivement par le colorito, touches ponctuelles de couleurs nouvelles qui définissent et fondent les formes, estompant les transitions. Vasari fera son portrait écrit, tandis que l’Arioste le louange dans ses lettres satiriques sur la bonne société.

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Contrairement à beaucoup en son temps, Titien était porté sur les femmes, pas sur les éphèbes, même s’il ne se marie que vers 37 ans (sa date de naissance est incertaine) ; il aura deux fils, Pomponio qui deviendra flambeur et Orazio qui suivra la voie de son père, et une fille, Lavinia. Son épouse meurt très vite. Il peindra à cette époque les belles femmes qui firent une partie de sa réputation : la Belle, Marie-Madeleine, la Vénus d’Urbino – dont Manet fera une Olympia – Vénus au miroir, les seins nus devant un enfant nu. Il réalisera plus tard Danaé, Vénus et Adonis ou Diane et Actéon pour le roi d’Espagne Philippe II.

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Nous ne sommes pas dans la biographie psychologique à la Sophie Chauveau, mais dans le déroulé romancé de la vie. C’est agréable à lire, rempli d’anecdotes plus ou moins réelles; l’auteur brosse un portrait du temps et de la ville autant que du peintre Titien.

Michel Peyramaure, Couleurs Venise – La vie de Titien, 2016, Robert Laffont, 398 pages, €21.00

e-book format Kindle, €14.99

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Pompéi moulages et peintures

Nous reprenons le train pour Pompéi. Nous déjeunons au restaurant « suisse » installé en face de l’entrée. Nous buvons un Lacrima Christi rosé, un vin au joli nom et au goût sympathique.

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Les fouilles sont ici longues à visiter, bien qu’elles ne couvrent que les trois cinquièmes du site original, et nous y resterons quatre heures. Beaucoup de maisons sont fermées, faute de gardiens pour les surveiller ou de fonds pour les mettre en état. Nous ne les verrons que de loin. Cette fois il y a du monde, mais c’est un site international. Alexandre Dumas fut nommé éphémère directeur des fouilles par Garibaldi vainqueur, en 1871.

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Une certaine émotion pourtant ressurgit devant les moulages en plâtres des restes humains surpris par les cendres dans des gestes de crainte ou de vaine protection. Elle est analogue à celle qui m’avait étreint au musée de la Bombe, à Nagasaki.

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C’est toujours la même horreur suprême d’un destin aussi brutal qu’injustifié, d’une énormité implacable et sans raison. A côté, la vie paraît encore une fois peu de chose, une mécanique miraculeuse et fugace.

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C’est en décembre 1772 que l’on découvre 18 corps dans les corridors souterrains de la villa de Diomède, dont celui d’une jeune fille qui a inspiré l’Arria de Théophile Gautier. Mais ce n’est qu’en 1863 que le directeur du chantier, Fiorelli, découvre une méthode de moulage des corps par injection de plâtre dans la cavité. Ce procédé nous permet aujourd’hui de regarder les corps humains dans leurs derniers instants. La ville nous apparaît ainsi dans sa vie quotidienne, ses peines et ses joies. Le visiteur comprend mieux ensuite les peintures des murs, les restes de la vie humble.

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Car sur les murs des fresques étalent le quotidien romain avec une vivacité aiguë. La peinture est un mélange de couleurs à une solution de chaux, de savon et de cire. Elle est lumineuse, gaie, elle brille.

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Les thèmes en sont l’amour, les fruits, les oiseaux, les bêtes, les héros, les gens de tous les jours. La maison de Julia Felix montre ainsi de truculentes natures mortes. Les pièces s’ouvrent autour d’un jardin à ciel ouvert, garni de fontaines. Le péristyle a des pilastres de marbre cannelé. La salle à manger est garnie de lits de marbre et comprend un nymphée où l’eau coulait doucement sur les marches de pierre. Sur les murs, une coupe déborde de pommes et de raisins, une assiette est garnie d’œufs frais, un pot en étain attend l’eau fraîche, un mortier et sa cuiller l’ail ou les herbes. Quatre grives sont pendues à la paroi, aux côté d’un linge à franges…

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Cave canem prévient cette inscription en mosaïque, au seuil d’une demeure, « attention au chien ».

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Et, pour ceux qui ne savent pas lire, ou qui sont trop distraits, le molosse est figuré enchaîné, en tesselles noires sur fond blanc, tous crocs dehors. C’est l’entrée de la maison du Poète Tragique.

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D’autres peintures figurent des habitants. Un boulanger et sa femme sont célèbres. Lui, Térentius Néo a un gros nez et des traits frustes. Il ne s’est pas rasé de la semaine, comme un paysan. Elle est plus coquette, bien apprêtée, l’œil vif, prête aux intrigues sociales tandis que son mari travaille pour amasser l’argent.

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La nudité est omniprésente, héroïque ou érotique, ou tout simplement parce que nous sommes dans une contrée où le climat est particulièrement doux. Les petits amours sont bien portants. Les Trois Grâces, sculptées de marbre, sont des filles jeunes aux seins fermes et aux mamelons raides. Leur corps est blanc et souple. Leurs cheveux sont tenus par deux nattes ramenées sur le front en couronne de laurier.

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Dans la Maison des Vettii (qui aurait appartenue à la seconde femme de Néron), un Priape obscène conjure le mauvais sort. Dans le jardin, un enfant nu en bronze porte une oie sous le bras et une grappe de raisins.

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Sur fond rouge, des pilastres à bandes noires encadrent des scènes mythologiques, Apollon vainqueur du serpent Python, Oreste et Pylade, Héraclès en bébé musculeux étrangle deux serpents, Penthée est déchiré par les Bacchantes.

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Les Amours, en frise, s’occupent à divers travaux des jours ; ils vendangent, ils cisèlent des bijoux, ils foulent des draps, préparent des potions, forgent des armes, vendent du vin. Un court texte gravé indique qu’Eutychès la grecque s’y donnait pour deux as.

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La Maison des Amours Dorés les montre en vol, dorés sous de minces plaques de verre. Dans la Maison du Poète Tragique, Aphrodite les contemple, attendrie.

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Un faune, dans la Maison du même nom, danse en bronze, toute barbe en bataille, dans un impluvium. Un chat dévore une perdrix, des oies passent, une faune marine nage comme dans un aquarium ; mais ce ne sont que des copies – les vrais sont au musée de Naples.

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Herculanum les restes

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La maison d’Argus est nommée par une peinture représentant Argus gardant Io ; elle est à un étage, prospère et patricienne.

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La maison de la Grande auberge n’était pas une auberge mais une résidence particulière avec son jardin à portique.

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Dans la maison du Génie été découvert un petit génie ailé sur candélabre.

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La maison dit du squelette est due à un squelette véritable, découvert lors des fouilles.

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La maison de l’atrium possède des mosaïques, la maison de l’hermès de bronze du nom d’une statuette qui représentait peut-être le propriétaire en jeune homme musclé messager des dieux.

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La maison à la cloison de bois montre une façon de construire différente des briques et du tuf, avec une cloison à trois portes qui fermait l’entrée du tablinium.

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Il y a aussi des thermes, la palestre et le théâtre, et d’autres maisons connues telles de Neptune et Amphitrite flanquée d’une boutique en bas et d’une mosaïque dans la cour.

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La maison du Bicentenaire, décapée deux siècles après le début des fouilles avec un impluvium de marbre entouré d’une mosaïque et une croix chrétienne gravée dans une chambre de domestique à l’étage.

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Herculanum sur YouTube

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Musée de Capodimonte à Naples

Ce dimanche est une journée de délire dans la ville de Naples. On joue ici la finale de foot Naples contre Milan, c’est dire ! Si le matin est encore assez calme, les gamins jouent déjà au ballon en maillot bleu dans les jardins de Capodimonte.

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Quant à nous, nous visitons le musée de Capodimonte. Le second étage est fermé et c’est la moitié des œuvres célèbres qui nous échappent, mais qu’importe.

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Nous passons deux heures pour voir deux Botticelli, quelques Titien (dont la Madeleine et plusieurs portraits), des Caravage (dont une Flagellation), le Napoléon Premier de Girodet, la Parabole des Aveugles de Bruegel, et quelques autres œuvres connues, dont j’ignorais qu’elles fussent à Naples.

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Le Caravage a fui Rome pour avoir tué un notable en duel, il s’est réfugié à Naples et son réalisme dramatisé en a influencé la peinture. Nous verrons ainsi des Caracciolo (Flagellation) et des José de Ribera (Saint Sébastien, Saint Jérôme, Silène ivre).

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Le salon chinois de porcelaine m’apparaît comme un monument de mauvais goût baroque. Diverses collections d’objets antiques me plaisent plus, ainsi que des verres de Murano et de petits personnages de terre cuite.

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Le musée est fouillis, mal éclairé, apparemment peu visité. Malgré tout, la peinture est à voir.

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Et la sculpture ! Je remarque un corps de fille juvénile, sculpté dans le marbre, si vif et si tendre, la poitrine à hauteur de mes joues, que j’ai une furieuse envie de l’étreindre. Tant de douceur presque vivante me fait tomber amoureux pour quelques heures. Et je vois tout le reste avec les yeux optimistes, comme si le monde m’était neuf, offert à tous mes sens, prêt à répondre à mon désir.

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Lorsque nous ressortons, le nombre de jeunes dans le parc a nettement augmenté. Ils jouent toujours au foot, miment le kung fu ou se poursuivent en vélo. Ils attendent tous l’heure H de l’après-midi où le match va être décisif pour l’ego de la ville et de ses habitants.

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Nous prenons le bus pour la piazza Dante. Les catacombes chrétiennes de San Genaro, du 2ème siècle, comprenant la tombe de saint Janvier, sont sur le chemin – mais les visites sont obligatoirement guidées, donc à heures fixes. Nous aurions presque une heure à attendre au vu de l’horaire et nous décidons de laisser tomber.

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La circulation, d’ailleurs, se gâte. Ce ne sont que voitures klaxonnantes, drapeaux bleus aux fenêtres nantis de l’inscription « Forza di Napoli », foulards aux couleurs du club de foot et badges vert-blanc-rouge. Trompes à gaz, sifflets, en vente sur les étals des trottoirs depuis des jours, s’en donnent à cœur joie dans la cacophonie. Les garçons sont ravis, tout à leur affaire, de 4 à 24 ans. Les deux-roues sont montés à deux ou à trois. Ils se lancent à contresens par bravade, à toute vitesse, se faufilent entre piétons et voitures, au mépris de tout. Heureusement, la circulation est si engluée dans l’enthousiasme populacier qu’elle n’avance pas. Le bus non plus, d’ailleurs. Nous le quittons pour aller à pied.

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Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée

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1592, Michelangelo Merisi, dit le Caravage du nom de la petite ville où sa famille a trouvé refuge lors de la peste de Milan de 1576, a 21 ans lorsque le dessinateur le croque en partance pour Rome. C’est un vigoureux jeune homme aux cheveux noirs, à la chair pleine et à la chemise échancrée.

Il n’hésite pas à faire le coup de bâton pour protéger les faibles en butte aux atteintes des grands, ce qui lui fait une réputation de querelleur, mais il est vite adopté par les ateliers qui pullulent dans la capitale romaine.

Milo Manara dessine très bien les corps, notamment les croupes et les poitrines des jeunes filles. J’en avais été ébloui jadis dans Le Déclic.

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Le jeune Mario invite Michelangelo dans l’atelier de son maître et se montre au naturel. Le Caravage le peindra en peleur de fruit, en garçon au panier, en Bacchus, en ange sensuel, en Amour victorieux. Mais le Caravage peint aussi des prostituées en Madone et en Vierge à l’Enfant, aimant la lumière qui joue sur les globes des seins et sur l’ovale des visages. Il met en scène, comme au cinéma, ses personnages qui semblent surgir de l’ombre.

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L’audace nature a de quoi choquer les bons prêtres qui commandent des œuvres, notamment Saint Matthieu et l’ange ou la Mort de la Vierge. Malgré la protection du cardinal Del Monte, Caravage ne peut pas tout exposer, même s’il déclare peindre le vrai pour le peuple. Il décorera l’église Saint-Louis des Français de grandes compositions devant lesquelles la foule se presse page 50.

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Certains reprochent à Milo Manara de ne pas tirer plus avant son héros vers l’homosexualité, fort commune et pratiquée à l’époque renaissante en Italie. Mais rien ne prouve ce penchant du Caravage ; il a peint aussi bien les corps de jeunes mâles que de jeunes filles, s’attachant à la caresse de la lumière sur l’architecture de chair.

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Donald Posnar a évoqué en 1971 le penchant homoérotique du peintre, évident dans l’Amour victorieux, mais Maurizio Calvesi en 1986 le justifie par les goûts du mécène qui a commandé le tableau, le cardinal Del Monte. Evidemment, Dominique Fernandez en a tiré un roman, La course à l’abîme, pour attirer dans la secte le génie qui échappe à toute étiquette. Mais il ne prouve rien – que ses propres penchants. Le Caravage était le second peintre préféré de François Mitterrand après Zurbaràn, selon Anne Pingeot – pour son réalisme, sa violence.

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L’histoire de cette première partie de la vie du Caravage, de son arrivée à Rome à 21 ans jusqu’à son départ après le duel où il a tué en duel Ranuccio Tomassini à 35 ans, est assez plate, convenons-en. Manara est dessinateur, pas scénariste ; il s’est contenté de décalquer la biographie dans ses grands traits. Ce qui compte est pour lui moins la vérité historique, malgré une préface un brin pompeuse de « l’historien de l’art » Claudio Strinati, que la vérité humaine du dessin.

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Et le trait est ce qui comble le lecteur. Milo Manara élève les bâtisses de la Rome du XVIe siècle avec toute la grandeur et le délabrement attesté par les peintres, il donne vie aux corps par l’éclairage et par le mouvement. Les tétins à demi sortis du corsage de la putain avinée page 20 sont érotiques, de même que sa croupe lisse et nue offerte à la fessée page 22. Mario dépoitraillé qui prépare un fruit dans la pénombre d’une bougie est aussi très sensuel page 24, tout comme la courbe de son corps nu angélique vu de dos, page 30. Manara ne fait que reprendre les peintures même du Caravage, mais avec quel talent !

Il faut examiner les petits détails des cases pour en goûter tout le travail. Le grouillement réaliste de la vie est très bien rendu. Les couleurs ocre et rouge-brun des pages sont de même tirées des teintes préférées du peintre, ce qui donne une ambiance familière en clair-obscur.

Nous avons là un bel album qui fera aimer avant tout le dessin, immergera dans l’atmosphère romaine au XVIe siècle et déroulera de façon plaisante une part de l’existence mouvementée d’un grand peintre dans l’histoire. Milo Manara dessine remarquablement, qu’on se le lise !

BD Milo Manara, Le Caravage 1 – La palette et l’épée, 2015, Glénat, 64 pages, €14.95

e-book format Kindle, €9.99

Pour connaître le peintre : José Frèches, Le Caravage – peintre et assassin, collection Découverte Gallimard, 2012, 160 pages, €15.80

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Chartreuse de San Martino à Naples

Nous grimpons la colline qui domine le port pour atteindre la Chartreuse de San Martino. Un funiculaire y conduit opportunément, pour le prix d’un ticket de bus.

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Quelques détours parmi les rues, et voici le monument. C’est une église baroque à portail en bois du 17ème et au sol de marbre coloré. La voûte de la nef est peinte, les chapelles sont peintes sur les murs et les voûtes, ou ornées de multiples toiles. La sacristie est entièrement marquetée de scènes bibliques jusqu’au tiers des murs, le reste est en fresque ! Des anges offrent leur corps nu voletant en tous endroits, jetés en détrempe, façonnés en stuc, peints à l’huile. Ils grimpent à rien, habiles comme des singes, mais imberbes et vigoureux comme de jeunes garçons pleins de santé. Ils s’envolent dans de grands mouvements d’ailes et de bras, expressifs, la vague étoffe qui voile leur pudeur acrobatiquement drapée autour de leurs corps robustes. Souvenons-nous que Le Bernin, qui exalte si bien à Rome la sensualité des corps (voir Sainte Thérèse terrassée par un ange adolescent) était napolitain. On a dévotement apporté en cette église, au 17ème siècle, toutes les représentations chrétiennes peintes comme si l’on voulait en faire un microcosme biblique dessiné. A vocation de trésor ? d’édification populaire ? d’offrande propitiatoire après le tremblement de terre de 1731 ?

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Le musée – en réfection – propose seulement à nos regards deux carrosses et de la verrerie de Murano. Nous ne verrons pas la crèche napolitaine de 1818. Le cloître comprend un jardin délimité de barrières sur lesquelles sont posées des têtes de mort. Les Franciscains sont loin d’être gais ! Jardins et oliviers complètent cette forteresse champêtre dominant la baie de Naples.

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Un groupe italien d’adolescents visite le site avec leur professeur femme. Celle-ci nous aborde, avec la facilité du sud, et nous demande de prendre sa classe en photo avec son appareil, elle au milieu. Cela me fait plaisir d’échanger quelques phrases en italien et de regarder de frais visages. Mais les filles ont le museau pointu et la moitié d’entre elles porte des lunettes, ce qui gâche le plaisir.

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Nous déjeunons au Belvédère, en face de la Chartreuse. La salle donne sur la ville au bord de la falaise. Il ne faut pas craindre les tremblements de terre qui pourraient précipiter la terrasse en contrebas… Mais la vue est belle sur la ville, la mer et les lointains. La brume se lève. Le restaurant est vide, nous sommes les seuls clients. Nous rencontrons toujours aussi peu de touristes ; peut-être ont-ils peur de se faire dévaliser, tant la réputation de Naples est sulfureuse ? Antipasti, pâtes et grillades de poisson sont arrosés de ce vin blanc appelé Greco di Tufo, un vin de l’année un peu acide. Nous terminons ce repas copieux par une glace tartuffo.

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Pour descendre la colline, nous prenons les escaliers. Naples bourdonne en contrebas. Les enfants, omniprésents, rient et jouent bruyamment, avec cette vitalité saine qui est un bonheur à voir. L’un d’eux me souhaite le bonjour comme ça, pour rien, sur ma bonne mine. Il a sept ou huit ans et n’est pas sauvage. Un autre m’aborde en italien dans la rue (et pas en napolitain), un peu plus tard, juste pour savoir qui je suis et d’où je viens. Lorsque la curiosité les pousse, ils n’hésitent pas. Ils n’ont rien de cette réserve du nord qui rend en tous lieux les Français particulièrement désagréables.

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A Naples, tout le monde aime les enfants. Ils se sentent en sécurité et sont donc hardis. Ils sont mûrs aussi, obligés souvent de se débrouiller dans la gêne générale. Dès onze ou douze ans ils conduisent des scooters, même si cela est « interdit » officiellement. Mais on ne contient pas un ruisseau qui grossit. Leur vitalité déborde et leur désir de faire comme les grands est irrésistible. Cela participe de leur charme. Leur hardiesse est aussi leur beauté. Ce sont de petits mâles, que diable !

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Les filles ne sont pas moins délurées, mais elles le cachent mieux car la société l’exige – le théâtre de la rue n’est pas pour elles. Si nous en rencontrons un certain nombre, nous en remarquons très peu. De jeunes femmes s’exhibent bien, mais sur les affiches des rues, dans les publicités nationales, comme jamais les mammas n’oseraient le faire dans la réalité. Les femmes des affiches sont jeunes, minces, souriantes, libérées. Elles ont la jeunesse saine et égoïste des Américaines qui ne s’encombrent pas de gosses – tout au rebours des Napolitaines, mères poules, envahissantes, enveloppantes, gémissantes envers leur nichée trop hardie.

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