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Jean Delumeau et Gérard Billon, Jésus et sa Passion

Jean Delumeau était historien breton et catholique, spécialiste des mentalités religieuses au Collège de France, membre de l’Institut ; il est décédé à Brest en 2020 à 96 ans. Le père Gérard Billon, bibliste, est à la tête de l’Alliance biblique française ; à 73 ans, il dirige le Service biblique catholique Évangile et Vie et la revue Cahiers Évangile. C’est dire si leur livre en commun est irrigué avant tout par l’érudition scientifique, la foi venant par surcroît.

Gérard Billon rappelle en première partie l’histoire de la Passion du Christ. L’évangile de Luc est le plus complet sur les circonstances de la Passion et de la mort de Jésus, mais les autres récits évangéliques de la Passion, ceux de Matthieu, Marc et Jean sont donnés en annexe.

Le prêtre historien note l’originalité du christianisme sur les autres religions : les Évangiles ne sont pas une transcription littérale de la Parole de Dieu mais des témoignages humains sujets à variations et à embellissements. « Nous avons entendu les quatre voix se mêler, se superposer parfois, se distinguer de temps à autre. Des accords sont apparus mais aussi des dissonances et des motifs singuliers. Il y a là une originalité qui distingue la Bible d’autres livres sacrés : il n’y a pas une voix unique que le lecteur serait tenté d’absolutiser. Si, pour la foi chrétienne, Jésus le Christ est Parole de Dieu, cette parole unique s’atteint à travers quatre récits particuliers » p.36. Une incitation à penser par soi-même plutôt qu’à se soumettre aveuglément à un Verbe.

La Passion est un « événement » qui fait sens symbolique pour les croyants chrétiens, tout comme l’Exode pour les Juifs. La mort humaine dans la souffrance laissera place à la Résurrection et à la joie de la vie éternelle, espérance de la foi. La Passion de Jésus a lieu à la Pâque, substitut de l’agneau ancien du sacrifice. « Scandale pour les Juifs, folie pour les païens », résume Paul p.42. Des sources externes évoquent la mise à mort de Jésus : Tacite, Flavius Josèphe, le Talmud. Les quatre évangiles canoniques donnent un ordre vraisemblable à la trame des événements et aux personnages attestés historiquement. Celui de Jean est le plus long et le plus précis, peut-être parce qu’il évoque « le disciple bien-aimé » du dernier repas : « il est couché sur la poitrine de Jésus » (Jean 13,21), rappelle Billon. « Cette proximité signifie plus qu’une simple présence physique. À l’instant où le seigneur transmet son testament, le disciple vit une communion profonde avec son maître. On le retrouve au pied de la croix (Jn 19), devant le tombeau vide (Jn 20), sur la mer de Tibériade (Jn 21), à tous les moments importants du mystère de Pâques » p.81. Il double Pierre comme un témoin spirituel, le Simon appelé par Jésus à bâtir son église. Mais on ne connaît pas le nom de ce disciple bien-aimé, que la tradition a nommé Jean – dont le nom signifie le plus jeune (Giovanni en italien, par exemple).

Pourquoi condamner et tuer Jésus ? Si les Romains s’en lavent les mains, ne voyant pas en Jésus un trublion politique, les prêtres juifs le condamnent pour blasphème, ce pourquoi sa mort est réclamée à l’occupant. « Par son action et ses propos, Jésus se manifeste comme autre prophète. () « Pour l’homme de Nazareth, la proximité du Royaume impliquait une urgence de l’amour, devant laquelle la Torah rituelle devait plier » (D. Margerat). Tout cela ne pouvait attirer à Jésus la bienveillance de personne, ni des chefs religieux, ni du peuple très attaché justement au temple, reflet de la société et promoteur des signes identitaires. On peut donc comprendre que le grand prêtre ait jugé plus prudent d’arrêter le dangereux prophète » p.60.

Jean Delumeau, dans une seconde partie, resitue la Passion dans l’histoire, notamment celle de l’art, miroir de la croyance des époques.

Dans l’art chrétien des premiers siècles, pas de souffrances du Christ. On évoque plutôt le bon Pasteur, le Messie baptisé, la Sagesse divine, le Pantocrator de l’énergie divine, le Sauveur de la Résurrection qui descend aux enfers. « La Passion ne prend tout son sens que dans la Résurrection » p.93. Cette façon de voir dure jusqu’au XIIe siècle.

C’est alors que saint François d’Assise donne au christianisme un ton doloriste orienté vers la pitié, ce qui culminera au XVIe siècle avec le Christ en croix de Mathias Grünewald « tordu de douleurs, la chevelure collée de sueur, les muscles et les veines saillantes » (cahier photo). De l’empathie de pitié au sadisme de la souffrance et au masochisme du pécheur, la voie était libre. On se complaît, dans les martyrologies de saints, à détailler les tortures variées des corps, à humilier l’humain, à le rendre pire qu’ordure. Les reclus se répandent en cilices et punitions. « Ces conduites dépassent l’ascétisme, analyse Jean Delumeau. A partir du moment où l’on entre dans une attitude d’expiation, la dérive guette. C’est pourquoi il est très important de conserver une sorte de bon sens en ce domaine. Je dirais : un bon sens chrétien » p.101.

Cette façon masochiste de vivre la foi durera jusqu’à Vatican II, deuxième concile œcuménique ouvert le 11 octobre 1962 par le pape Jean XXIII jusqu’au 8 décembre 1965 sous Paul VI. Auparavant, « La Rédemption était présentée, dans les traités, les prêches ou les catéchismes, comme un rachat, devenu indispensable pour que la justice de Dieu le Père soit apaisée après la faute de nos premiers parents [Adam et Eve]. Et, comme la faute avait été énorme, il fallait aussi que le supplice et la mort fussent terribles » p.103. La réflexion théologique a été déviée en Occident vers la surévaluation du péché, ce qui ne fut pas le cas dans le monde orthodoxe orienté vers la joie du Sauveur. Ce dolorisme masochiste et sadique a détourné nombres de chrétiens occidentaux de la foi. Encore une déviance de saint Paul… « La doctrine, que l’on désigne par le terme technique de ‘justification’, vient de saint Paul à travers l’interprétation qu’en a donné saint Augustin et la systématisation qu’en a faite saint Anselme », résume Jean Delumeau p.105.

Ce christianisme tordu sur la Passion a engendré nombre de méfaits, physiques, psychologiques, sociaux, identitaires. « Le chemin de croix n’a de sens que parce qu’il conduit vers Pâques ; c’est-à-dire vers l’espérance. Au contraire, l’insistance sadique sur la souffrance est psychologiquement malsaine et, s’ajoutant à la doctrine de la ‘dette à payer’, provoque à chercher les responsables d’un crime aussi épouvantable. Ces responsables seront alors ou bien nous-mêmes (nous n’aurons jamais fini d’acquitter la dette de nos péchés) ou bien des individus monstrueux que l’on peut nommer, en l’occurrence, ici, les Juifs ou les païens (les Romains) » p.111. D’où les punitions des collèges religieux, les austérités monacales, les châtiments d’expiation des pulsions, l’antisémitisme d’Eglise, l’Inquisition des déviances.

Il y a eu des résistances catholiques, au XIXe, et la mièvrerie sulpicienne en est une. Saint Alphonse de Ligori a apporté des adoucissements aux mortifications. Mais ce n’est que Vatican II en 1965 (il n’y a que soixante ans seulement !) qui a rejeté le sadisme masochiste de cette exaltation de la souffrance. Le « rachat » est une libération (sens du verbe arracher), pas une rançon de tourments à payer, a-t-il sévèrement jugé.

Un livre d’historiens bien utile à lire pour comprendre les méandres de la foi catholique, ses déviations (durables) et ses repentirs (tardifs). Que l’on soit croyant ou non, il éclaire.

Jean Delumeau et Gérard Billon, Jésus et sa Passion, 2004, Desclée de Brouwer, 161 pages, occasion €3,00

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Colette, Trait pour trait

Colette publie en 1950 un recueil de divers articles qu’elle a consacré aux artistes, de 1923 à 1950. Il y a des musiciens, des écrivains, des acteurs, des décorateurs… Tous ne nous sont pas connus, déjà oubliés, mais certains restent célèbres comme Debussy, Proust, Fargue, Courteline, la comtesse de Noailles, Sarah Bernhardt. Il y a même un personnage imaginaire, la Madame Marneffe de Balzac.

Ces portraits de circonstance, publiés au fil des événements, sont regroupés en un certain ordre par l’écrivaine, tout en restant éclectiques. Ce sont des hommages, des souvenirs personnels, des commandes alimentaires remaniées pour faire « œuvre ».

Ainsi Debussy devient « faunesque », sur Proust plane déjà l’ombre de la mort, le médecin Henri Mondor est reculé au XVIIe siècle, l’actrice Polaire (qui joua Claudine) est faite ambiguë. Des notes incisives, un choix de mots précis, une évocation picturale des gens est tout l’art de Colette qui fait lever un caractère par ses seules phrases. Elle déchiffre, elle dévoile, elle médite sur les personnalités, avec cet arrière-fond constant : mais qu’est-ce donc que « l’art » ?

Quand elle parle des autres, elle parle aussi d’elle, Colette. Ainsi de l’art de Proust dans Du côté de chez Swann : « Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux… Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on n’a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance… »

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Colette, En pays connu, suivi de Trait pour trait, Journal intermittent, La Fleur de l’âge, et A portée de la main, 1950, Livre de poche 1998, 315 pages, occasion €2,14

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Colette, Nudité

Un titre à faire bondir les puritains qui serrent les fesses devant tant d’immoralité. Mais Colette y tenait ; tout comme elle tenait à publier ce petit livre en 1943, en plein pétainisme triomphant – mais prudemment en Belgique. La censure nazie n’y voyait rien d’immoral, le catholicisme régressif pétainiste si.

Issu de deux articles parus dans Paris-Soir en 1938 et 39, Nudité parle des femmes de revues. Dont Colette a été, à la Belle époque. Une revue de 1935, qu’elle transpose en 1940 par la fiction, ravive ses souvenirs. A 70 ans, elle ressent plus qu’auparavant son goût du corps humain jeune, sans défaut, en pleine énergie vitale. Une passion très nietzschéenne que ne peuvent comprendre les coincés malingres des religions du Livre.

Elle aime les corps nus, dans leur natureté, leur vénusté lorsqu’il s’agit des femmes. Elle a chanté Bertrand, son jeune amant de 17 ans, sous les traits de Chéri et de Phil, le garçon de 16 ans du Blé en herbe. Elle y a fait allusion souvent dans ses romans sur le couple. Mais c’est la femme qu’elle aime esthétiquement, bien que l’érotisme ne soit jamais absent du goût que l’on peut avoir des êtres.

Pourquoi la femme ? Parce qu’elle se montre tout en courbes, en rondeurs, en ondoiement lorsqu’elle marche ou qu’elle danse. L’homme est plus carré, plus ferme, plus direct. Il est émouvant lorsqu’il est très jeune, à peine sorti de l’androgyne, mais quitte la douceur lorsqu’il prend de la maturité. Colette préfère les Vénus musclées, l’harmonieuse liberté de la charpente solide et de la chair gracieuse, les seins bien pommés sans être « jaune d’œuf sur son plat ni méduse échouée », comme elle dit joliment, un arrière-train bien accroché et pas « de petites fesses d’écolier, carrées de la base ».

Dehors, il neigeait, commence-t-elle, avant le spectacle des filles nues des Folies-Bergère. Contraste de la nature hostile et glacée à l’extérieur, et de la chaude humanité des corps livrés tels qu’en eux-mêmes à l’intérieur. Le nu est civilisation et non sauvagerie, semble dire Colette au rebours des idéologies de son temps, notamment du catholicisme moisi sous Pétain. Pas de grivoiserie : « La nudité intégrale n’appelle pas la frénésie. A sa vue, les visages de s’avilissent pas ».

Bien plus pornographique est cet Américain qui se pavane avec un mannequin de cire grandeur nature, de femme parfaite. Monsieur Lester Gaba (qui n’est pas resté dans les mémoires) l’emmène même au restaurant comme si elle était sa femme, cet objet fabriqué à qui il prête une fausse vie comme le Golem. Est-ce aimer la beauté que d’aduler un objet ? Le Veau d’or est-il préférable à la femme de chair bien réelle ? « Seul l’art assainit l’œuvre consacrée à la ressemblance. On cite peu de chefs-d’œuvre maléfiques ». Et nul n’est inconvenant face à la Vénus de Milo et autres statues antiques. En revanche, la sorcellerie pique des poupées de cire.

La nudité peut parfois blesser la pudeur, concède Colette. Elle cite l’exemple de ce jeune couple, dont elle a fait un exemple dans La Chatte, où le jeune mari plus entreprenant dit à sa toute jeune femme qu’il n’est pas inconvenant de se montrer nue à lui dans la chambre, ni de dormir nu ensemble. Mais celle-ci se débonde d’un coup de sa pruderie inculquée par l’éducation et déambule désormais toute nue dans l’appartement, comme il sera de bon ton dans les années post-68. Là, cela va au-delà de la légitime nature des relations entre mari et femme, avoue le jeune homme. « Un peu de tenue, bon Dieu… », dit-il à Colette. En effet, raisonne-t-elle, l’âge venant, le spectacle de la nudité de la compagne ou du compagnon se fait moins agréable – il faut y songer.

Évidemment, ce texte n’est pas réédité, pas même en e-book – puritanisme yankee Amazon oblige. Vous ne le trouverez commodément que dans la Pléiade, au tome 4 et dernier des Œuvres.

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Martin Fahlen, Le tableau de Savery

Un médecin suédois à la retraite évoque un tableau du flamand Roelandt Savery, Paysage de montagne avec animaux, peint en 1608. Il est en effet toute son enfance. Il l’a eu en face de lui dans la salle à manger, quand il était petit. Il s’y perdait lorsqu’il était réprimandé, oublieux du réel pour se plonger dans l’artificiel de l’art.

Car cet opuscule sans prétention est « un livre sur l’art, et la connaissance, mais aussi sur l’enfance et le temps qui passe ». Un « texte qui tente de redonner vie à la mémoire de Roelandt Savery, lui qui ne figure pas dans l’Encyclopédie nationale de Suède » p.83. Savery en madeleine de Proust ? Mieux, un éducateur : « l’œuvre a formé mon goût pour les beaux-arts, le bel ouvrage » p.9. L’auteur va donc s’efforcer de « suivre le destin d’un tableau comme si cette recherche devait pénétrer l’œuvre elle-même, élargie, plus proche et compréhensible » p.13. Cette quête est aussi la sienne.

Six chapitres sur le peintre né à Courtrai, le contexte de l’époque et l’empereur du saint-empire romain germanique Rodolphe II de Habsbourg à Prague, petit-fils de Charles Quint, collectionneur dans sa Kunstkammer et bipolaire, alchimiste et protecteur des arts et des sciences, la grand-mère Martä flanquée du grand-père Arnold un temps ministre des Affaires étrangères de Norvège, qui avaient acheté l’œuvre, le cadre confectionné avec son père à 13 ans, âge où l’on a envie de devenir un homme auprès de son géniteur, le regard d’un tableau et au final, la fissure.

« Les œuvres d’art qu’achetaient mes grand-parents étaient comme des enfants supplémentaires, affichés aux murs » p.56. Ils étaient plus que des décorations, des choix par amour. A force de le contempler chaque jour, lors des repas, il semblait au garçon que « le tableau avait de l’humour, du fait qu’il suggérait quelque chose au-dessus de ce qui apparaissait comme évident, invitait à changer de perspective » p.71. Après avoir vu les arbres et les animaux, l’œil va plus loin. « La partie centrale et lumineuse du tableau ne comprend pas seulement un ciel et un paysage bleutés, mais définit les contours d’une grande tête de profil » p.86. Une femme couchée est une autre image cachée. La construction est centrée en escargot selon le ratio de Fibonacci.

De l’observation à la philosophie : « L’intention était de marquer sa dévotion et son appartenance à la nature divine «  p.87 par les correspondances de l’œil humain et des éléments naturels. De même lorsque l’on doit changer le cadre trop doré et trop chargé pour lui en donner un neuf, mieux adapté à la peinture. C’est un choix dans les musées puis un travail manuel en commun au garage avec son père chirurgien pour donner un cadre adéquat au tableau. « Mon papa avait cinquante ans et moi treize » p.74, écrit l’adulte qui se remémore ce moment privilégié d’initiation.

Le tableau a été volé par les nazis durant la guerre, retrouvé, il a été vendu pour payer les frais médicaux de la grand-mère en 1963, puis retrouvé au musée de Boston aux États-Unis, où il reste souvent dans les réserves. Mais quand il retrouve le tableau 22 ans après, dans un pays étranger et placé là comme un objet de collection, ce n’est plus la même chose. La magie d’enfance s’est effacée ; ce tableau n’est plus le sien. Il est exposé en public. Son cadre amoureusement collé s’est fissuré, il a vieilli, comme l’auteur.

D’où cette réflexion d’homme mûr : « Ce n’était pas de l’art dont on jouissait, mais du renouvellement » p.105. L’art en soi n’existe pas, il n’existe que des façons de le regarder, de le faire sien. Et elles changent avec les époques. L’enfant n’est plus, on ne ne retrouvera pas.

Martin Fahlen, Le tableau de Savery (Märtas tavla – Ett oväntat möte med konst), 2016, traduit du suédois et notes par Nils Blanchard, Exakta Print 2023, 124 pages, disponible auprès du traducteur nils.m.blanchard@gmail.com €15 + €6 de frais de port

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Herbert Liebermann, La fille aux yeux de Botticelli

Des œuvres d’art sont massacrées au rasoir, tout comme des jeunes filles d’ailleurs. Y a-t-il un lien entre les deux ? Mark Manship, curateur du Metropolitan de New York, musée prestigieux, organise une exposition internationale de Botticelli, le grand peintre de la Renaissance, connu surtout pour son Printemps. Il cherche depuis cinq ans à regrouper le maximum d’œuvres pour en faire une rétrospective inédite qui assurera sa réputation d’expert et le propulsera comme directeur du musée.

Mais le mécène du Metropolitan, directeur du musée, est un inculte avide de promotion de sa personne, comme beaucoup de trop riches yankees. Il a entendu parler d’une jeune italienne qui ressemble à la Vénus de Botticelli, dont elle a les yeux, et veut sa présence au vernissage, en tunique transparente, pour attirer les médias. Manship est chargé de cette mission annexe. Or la Simonetta qui a servi de modèle au peintre était une courtisane de haut vol, prostituée de luxe, dont sa lointaine descendante ne veut pas suivre les traces. Elle refuse tout net.

Manship n’insiste pas mais laisse la porte ouverte. Il tient à son exposition, par amour de l’art et pas de l’argent. Mais Isobel a trouvé le chemin de son cœur par ses yeux extraordinaires et ses façons simples. Elle est tout l’inverse de son univers à lui, new-yorkais stressé par la réussite, pressé par le budget ; elle aime vivre à l’italienne, dans la douceur du climat et des relations humaines.

Tous les Italiens ne sont pas comme elle, notamment un ancien condisciple du lycée, le comte Borghini, d‘une illustre famille qui a choisi le fascisme sous Mussolini. Ludovico a été un enfant faible et timide que son père a humilié, le trouvant efféminé. Il l’a poussé à se battre à 6 ans et, lorsque l’enfant a donné une tapette à son adversaire du peuple qui l’avait rossé, le père a demandé au gavroche des rues de le rosser à nouveau, avec son consentement. Puis il l’a poussé à 15 ans dans les bras d’une pute, ce qui l’a dégoûté. Son père était violent, macho, militariste et fasciste ; il terrorisait son fils et a tué sa mère en maquillant le crime en celui d’un rôdeur. A sa mort, l’enfant blessé lui a voué un culte et a financé une milice d’extrême-droite où il apparaissait enfin comme le Chef. Nationaliste, xénophobe, intolérant, il ne supporte pas que le monde entier vienne « piller » les trésors du génie italien et préfère lacérer les toiles des grands peintres plutôt que de les offrir à la convoitise du public.

C’est donc un duel entre Manship l’Américain féru d’art et Borghini l’Italien fasciste perturbé qui va se jouer. Avec pour enjeu la fille aux yeux de Botticelli.

Le thriller n’est pas un roman psychologique et la caricature y règne. C’est dommage en ce roman car le thème aurait pu être développé sans tous ces détails sordides de la piètre vie de Borghini, un psychopathe pervers et narcissique faute d’avoir été aimé par son père. Mais l’aventure se lit bien, le suspense est à souhait et l’évocation de la grande peinture de la Renaissance constitue un décor somptueux.

Herbert Liebermann, La fille aux yeux de Botticelli, 1995, Points Seuil 1997, 419 pages, €6,60

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Montaigne contre les drogues et pratiques de la médecine

Le chapitre XXXVII qui clôt le Livre II des Essais a pour étrange titre « De la ressemblance des enfants aux pères ». En fait, il traite de la médecine et des médicaments. C’est un long plaidoyer contre l’usage des drogues et autres recours aux charlatans. Car « la médecine », du temps de Montaigne, est restée celle des Romains et durera jusqu’à l’essor de la chimie dans la société industrielle du XIXe. Molière s’en moquera, tout comme le fait Montaigne.

Celui-ci commence par se plaindre d’être affligé depuis quelques mois de « coliques » – elles sont néphrétiques, il parlera peu après de « gravelle » – nous dirions aujourd’hui des calculs rénaux. « Je suis aux prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus irrémédiable », dit-il. Les causes en sont connues : l’alimentation. Selon le Vidal, « Chez les personnes qui ont un terrain propice, une hydratation insuffisante et un régime alimentaire riche en protéines et en sel favorise la formation de calculs urinaires. » On sait que l’aristocratie du XVIe siècle favorisait la viande à outrance, souvent salée pour sa conservation, et dédaignait les légumes, ne buvant que du vin faute d’eau saine. Les inconvénients du « bio » intégral…

Montaigne poursuit son texte long et digressif par sa « ressemblance aux pères » – les siens. « Il est à croire que je dois à mon père cette qualité pierreuse, car il mourut merveilleusement infligé une grosse pierre qu’il avait en la vessie ; il ne s’aperçut de son mal que le soixante-septième ans de son âge, et avant cela il n’en avait eu aucune menace ou ressentiment aux reins, aux côtés, ni ailleurs ; il avait vécu jusque lors en une heureuse santé et bien peu sujette à maladies ; et dura encore sept ans en ce mal, traînant une fin de vie bien douloureuse ». Montaigne honnit les médecins : « cette antipathie que j’ai à leur art m’est héréditaire ». Et de citer son père qui mourut à 74 ans, son grand-père à 69, sont arrière grand-père près de 80 «  sans avoir goûté aucune sorte de médecine ». Lui mourra à 59 ans, probablement d’une tumeur de la gorge.

Car la médecine n’est pas une science mais seulement un art. « La médecine se forme par exemples et expériences ; aussi fait mon opinion ». Et pas un médicastre n’est d’accord avec un autre. Or « c’est une chose précieuse que la santé », dit Montaigne, et la confier aux drogues et aux médecins est jouer avec sa vie. « J’ai quelques autres apparences qui me font étrangement défier de toute cette marchandise. Je ne dis pas qu’il n’y en puisse avoir quelque art ; qu’il n’y ait, parmi tant d’ouvrages de nature, des choses propres à la conservation de notre santé ; cela est certain ». Aujourd’hui encore, la liste des médicaments inutiles, voire nocifs, s’allonge tandis que des traitements jugés inutiles sont avérés. Mais – « de ce que j’ai de connaissance, je ne vois nulle race de gens si tôt malades et si tard guérie que celle qui est sous la juridiction de la médecine. Leur santé même est altérée et corrompue par la contrainte des régimes. Les médecins ne se contentent point d’avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aucune saison échapper leur autorité ».

C’est donc contre le pouvoir médical et pour la liberté humaine que milite Montaigne. Il ne nie pas le savoir médical ou pharmaceutique. Il observe cependant avec bon sens que le médecin ne guérit guère et que la patience parfois suffit à le faire. « Il n’est nation qui n’ait été plusieurs siècles sans la médecine », dit-il, « et les premiers siècles, c’est-à-dire les meilleurs et les plus heureux. » En revanche, dès qu’un médecin paraît, chacun se découvre aussitôt affligé de maux. Car mettre des mots sur les maux suffit à rendre malade. Le docteur Knock, film avec Louis Jouvet d’après une célèbre pièce de théâtre de Jules Romains en 1923, l’a démontré, et Montaigne le relate dans un « conte » qu’il fait à la fin de sa longue et décousue note. « Platon disait bien à propos qu’il n’appartenait qu’aux médecins de mentir en toute liberté, puisque notre salut dépend de la vanité et fausseté de leurs promesses. »

Pour que ça guérisse, il faut y croire – mais où est la science alors ? Il suffit d’un dieu comme à Lourdes ou d’un gourou, d’un placebo ou d’un aliment qui sert à tout : l’ail, l’huile d’olive, le vinaigre, le citron, la pomme… Les charlatans de nos jours en font le marketing. Car le mal est plus souvent dans la tête que dans le corps, les gens sont volontiers hypocondriaques. D’ailleurs, note Montaigne, plus les drogues sont exotiques, plus elles paraissent précieuses, et plus elles sont censées guérir. Le sel de l’Himalaya ou l’algue bleue du Japon sont aujourd’hui vantés ainsi par les paramédicaux. « Car qui oserait mépriser les choses recherchées de si loin, au hasard d’une si longue pérégrination et si périlleuse ? »

En revanche, dit Montaigne les bains ne font pas de mal, s’ils ne peuvent faire du bien. Montaigne les a assidûment fréquentés (Bagnères, Plombières, Baden, Lucques), plus pour leur agrément de paysage et de compagnie que pour leurs vertus curatives – en lesquelles il ne croit guère. Mais se baigner et se laver ne lui paraissent pas à dédaigner, en ces années de saleté corporelle par crainte du froid considérée comme une vertu – jusque dans nos années cinquante.

Laisser le pouvoir aux médecins, « c’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, une furieuse et indiscrète soif de la guérison, qui nous aveuglent ainsi : c’est pure lâcheté qui nous rend notre croyance si molle et maniable ».

Le texte se termine par une lettre « à Madame de Duras », née Marguerite de Gramont, une terre du Languedoc, afin de justifier son propos sur la médecine. Ce n’est pas opiniâtreté, ni désir de gloire à vaincre la douleur, ni masochisme – mais une méfiance héréditaire, une « ressemblance des enfants aux pères ».

Ainsi se termine le Livre II des Essais. Montaigne a 47 ans.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge

L’auteur qui travaille du chapeau est cet homme qui porte un chapeau afin de cacher une vilaine cicatrice d’opération de lymphome au cou. Car Hervé Guibert raconte sa vie en ce troisième tome ; il est malade, « sidaïque » comme disait Le Pen club à l’époque, ce qui l’affaiblit au point de lui laisser attraper tout et n’importe quoi. Il mourra immunodéprimé du cytomégalovirus.

Il le refuse, ce qui le fait partir en quête obsessionnelle de peintures, « transition de la chair à la peinture », fantômes de beautés éternisées qu’il veut « posséder » avant la fin. Surtout de l’art russe car la chute du Mur a eu lieu et la fin de l’Ours est pour bientôt. C’est la misère en URSS, la famine pour les petites gens, l’envol des mafias. L’art russe, officiel ou dissident, se vend pour rien. Il ne vaut pas toujours grand-chose mais, sur le volume, certains peintres restés égarés dans la peinture figurative du XIXe sont prisés.

Il existe aussi beaucoup de faux… dont certains apparaissent parfois meilleurs que les vrais. Mais qu’est-ce qu’un « faux » en art ? Une signature imitée ? Un prix indécent pour un faussaire inconnu mais qu’est prêt à payer le gogo esclave de la mode et du nom du Peintre ? Balthus qui récrimine sur tous se vend à prix d’or ; Bacon qui peint des horreurs fascine et se vend fort cher. Yannis, un ami du narrateur/auteur, fabrique des toiles en série lorsqu’il est saisi de fièvre érotique pour son modèle. Guibert transpose sa vie, son amour de la photographie et du photographe Hans Georg Berger, portraituré en Yannis peintre.

Yannis le Grec pédé est copié, Vigo le marchand d’art arménien capable de tout est accusé d’écouler des faux pour des vrais ; poursuivi par la mafia russe qu’il ruinerait en dénonçant les tableaux qu’il juge faux, il disparaît. Mais peut-être pas pour tout le monde. Il survit dans la grotte qu’est la cave qui sert de réserve à sa boutique parisienne, désormais détenue par sa sœur Léna, qui couche avec son assistante Juliette. Car l’art n’est jamais loin de l’érotique. Le narrateur/auteur qui ne peut plus, trop affaibli par la maladie, jouit en contemplant des œuvres et les ébats des autres.

Pour l’auteur, ce sont des garçons, des « enfants ». Mais il s’intéresse peu aux petits et beaucoup plus aux post-éphèbes comme les secrétaires, assistants ou serveurs de restaurant qu’il appelle des « jeunes garçons ». Il a été amoureux fou d’un Vincent « M. » de 17 ans en 1982. Mais il n’y a pas d’amour dans ce texte enchevêtré, aux phrases parfois très longues, notamment au début. Un chapitre sur un voyage africain qui serait « perdu » mais que l’on soupçonne l’auteur de n’avoir pas su écrire.

Une logorrhée qui souvent prend, comme une mayonnaise, distillant l’onctuosité de sa petite musique, mais qui n’apprend pas grand-chose sur le genre humain. Une pierre publiée post-mortem dans le chemin d’Hervé Guibert qui finira trop vite – un an plus tard – et se hâte.

Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge, 1992, Folio 1996, 168 pages, €6.99 e-book Kindle €6.99

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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Lynda La Plante, Cœur de pierre

Une ancienne comédienne anglaise passée dans le script de séries télé se lance dans l’écriture de romans policiers – « à l’américaine » – c’est la mode. Celui-ci, qui met en scène une femme, ex-policière devenue détective privée, est de bonne facture. L’intrigue est tordue à souhait et le dénouement inattendu.

Nous sommes à Los Angeles, ghetto des stars. Harry Nathan a des talents de peintre mais surtout le sens des affaires, à moins que ce ne soit celui de sa première femme Sonja, une nordique froide du sexe mais aussi de la tête. Mais Harry s’en lasse, macho content de lui et de son corps cultivé aux appareils. Il s’entiche de l’assistante de sa femme à la galerie d’art, Kendall et l’épouse après divorce – il garde la villa et la galerie et c’est Kendall qui la gère, avec l’aide d’un jeune Noir qui a fait de la prison (toujours utile pour les coups tordus). Kendall est avisée mais avide, elle tient trop tête à Harry qui divorce à nouveau et se remarie avec une très jeune Cindy au corps de rêve mais au pois chiche dans la tête, sans parler des substances qu’elle prend. Mais Kendall a gardé la moitié des parts de la galerie et continue de faire des affaires avec Harry et son carnet d’adresses. Une vie bien compliquée pour Harry.

Surtout qu’on le retrouve tout nu dans sa piscine, flottant le ventre à l’air comme un poisson crevé, une seule balle lui ayant emporté le visage. Un coup de téléphone affolé de celle qui se présente comme Cindy demande à Lorraine Page, de Page Investigations, boite qu’elle vient de créer, d’enquêter pour savoir qui est le coupable. Lorraine vient juste de s’installer après divers déboires dans la police où elle était lieutenant. Devenue alcoolique, elle a un jour tiré sur un jeune Noir qui s’enfuyait, après les sommations d’usage mais que le jeune n’a pas entendu, obsédé par son baladeur à fond sur les oreilles. Non seulement il est mort, mais elle lui a surtout tiré six balles dans le dos, un acharnement sans objet. Chassée de la police, l’affaire étouffée en interne comme il se doit pour une flic méritante, le dealer de toutes façons éminemment suspect, elle est entrée en dépression et vient tout juste d’en sortir. Elle veut revivre.

Mais voilà que le destin s’en mêle. Son affaire démarre sur les chapeaux de roue avec ce crime bizarrement commis, on ne sait par qui car les coupables potentiels sont légion. Il y a les trois épouses, dont la dernière, dans les vapes au moment des faits, qui ne sait pas si elle « l’a » fait ou si elle l’a rêvé ; il y a l’ami suspect Vallance, un vieux beau qui fut acteur adulé avant la déchéance physique et qui est resté depuis sa jeunesse amoureux de Harry ; il y a le frère de Harry, peintre qui peine à percer ; et l’avocat Feinstein à qui il a vendu des toiles.

Se découvre une arnaque de grande ampleur, puis une affaire dans l’affaire qui va mettre en cause directement Lorraine Page et son assistant tout frais embauché, le beau jeune gay Decker.

Comme s’est la mode, les femmes sont ici mises en avant, mises à l’honneur. Les hommes sont « tous des… » ou pas vraiment « des hommes ». Harry est un obsédé sexuel égoïste et vaniteux, l’avocat un avorton avide de fric et vantard, le frère de Harry un raté vaguement hippie qui se croit, le jeune Decker n’est pas Black mais pédé… Seul réchappe à ce dégommage en règle l’ancien patron de Lorraine dans la police, Rooney, qui vient de vivre une lune de miel en Europe avec son épouse Rosie, et le nouveau capitaine de police Jack Burton. Il est le rêve mâle de toutes les femelles : viril, protecteur, délicat, amoureux. Un vrai fantasme qui, comme tous les fantasmes, ne pourra se réaliser.

Mais je ne veux pas en dire trop. Se lit avec une certaine délectation, malgré (et surtout) dans les méandres d’une intrigue compliquée.

Lynda La Plante, Cœur de pierre (Cold Heart), 1998, Livre de poche 2000, 511 pages, occasion €1,20

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Erik Andler, artiste-peintre contemporain

Né à Langres voici 58 ans, le jeune Erik s’interrogeait enfant sur les planètes, l’espace infini et le paradoxe du temps. Comment naît l’univers ? Comment naissent – et meurent ! – les étoiles ? Quelles sont ces forces qui meuvent la matière et façonnent ces formes que nous admirons ?

La peinture est pour lui un intermédiaire entre deux mondes, celui de la matière et celui de l’esprit. Comment émouvoir par l’art à partir de matériaux picturaux ? Étudiant à la fois les maths et la peintures, Erik Andler passe par Dijon, Paris, New York, Rome, Barcelone, Lyon – Saint-Etienne.

Une question vitale le taraude : est-ce que ce que nous ressentons est bien ce que nous voyons ?

Le temps ? – il est relatif.

La matière ? – elle se transmute et se transforme.

Le regard ? – il appartient à chacun avec son histoire et son tempérament.

Une toile est un objet, mais aussi un objet de réflexion, mais encore un objet du temps, dans le temps. Elle sera vue aujourd’hui différemment d’hier et probablement que demain. Que signifie une date ? Même la « norme » ISO ne définit qu’une forme, pas un moment du temps. Un arbitraire qui devient subjectif dès lors qu’on le regarde et qu’on pense. Chacun a son temps propre, son passé et ses souvenirs, son avenir et ses possibilités.

Regardez bien ces peintures : elles sont chacune une toile qui décore, une forme de cerveau, une couleur vive qui interpelle les émotions, une date qui fait sens… Regardez bien : il y a vraiment une date, « écrite » dans la peinture.

La science n’est qu’un processus sans cesse mouvant d’appropriation du monde, une tentative jamais aboutie de comprendre les forces de l’univers, bien trop vaste pour nos humbles capacités humaines.

Erik Andler explore tout cela, en autodidacte qui se forme progressivement au dessin, aux concepts. On ne crée jamais du neuf qu’en imitant du vieux.

Exposition « Distorted Date » jusqu’au 23 février 2023 à L’ Hotel La Louisiane, 60 rue de Seine, 75006 Paris. Entrée GRATUITE.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Cronin, La tombe du croisé

Un roman sur une vocation, celle de peintre. Dans l’Angleterre encore victorienne du début du XXe siècle, tout ce qui sort des normes est considéré avec suspicion comme une expression du diable. Stephen, fils aîné du recteur anglican de la paroisse de Stillwater, sort du Trinity College d’Oxford avec son diplôme en poche. Il est censé prendre la succession du père et entrer dans les ordres, en débutant par la Mission de Londres. Mais voilà, il ne l’entend pas de cette oreille.

Il tient de sa mère, une belle envolée qui vit dans son monde et en fait à sa guise ; elle finira par ruiner le recteur et terminera dans un asile, mais pas sans avoir vécu. Stephen a pour vocation de peindre. C’est un besoin, une envie, une mystique. Comme son ancêtre le croisé dont la tombe orne l’église de la paroisse. Il commence par prendre une année sabbatique pour aller se former à Paris, où il rencontre ses compatriotes mais aussi des français et des étrangers en rupture avec le classicisme, comme Modigliani. Ce qu’on appellera l’Ecole de Paris regroupe des artistes venus d’Europe qui vivent surtout à Montparnasse : Marc Chagall, Pablo Picasso, Pinchus Kremegne, Abraham Mintchine, Chaïm Soutine, Pascin, Amadeo Modigliani, Kees van Dongen, Moïse Kisling, Alexander Archipenko, Joseph Csaky, Ossip Zadkine, Tsugouharu Foujita… Lorsque Stephen revient, sa peinture est jugé pa run classique académicien défrayé par son père pour qu’il donne son avis : il est négatif. Stephen se résigne à enter en stage à la Mission, mais il ne peut s’y faire. Il trouve les prêtres trop peu chrétiens et surtout pas charitables pour leurs semblables, en revanche imbus de leur savoir, de leur position sociale et de leurs mœurs. C’en est trop, il repart. Mais son père lui coupe les vivres, à lui de se débrouiller.

Ce qu’il fait non sans mal, frôlant la misère noire. Il s’emploie comme précepteur d’anglais chez une épicière de province française vaniteuse et ennamourée qui veut le baiser. Il devait lui faire son portrait après avoir croqué les deux fillettes à l’étude. Mais il refuse, fuit, est accusé d’avoir tenté de la violer (coup classique des femmes). Il reprend la route pour Paris sans un sou en poche. De fil en aiguille, il va retrouver son ami Nicolas Peyrat, peintre foutraque « amoureux » de sainte Thérèse d’Avila qu’il veut absolument aller voir en Espagne. Elle est morte il y a quatre cents ans mais il reste son couvent, les lieux qu’elle a fréquentés. Les deux partent en Espagne, Stephen a miraculeusement obtenu un prix à une exposition où il a produit Hécate, portrait de la vulgasse à vélo dont il était amoureux et qui s’est jouée de lui. Il l’a même accompagnée six mois dans un cirque où elle s’était engagée pour faire l’équilibriste à bicyclette.

Mais Peyrat le foutraque a donné tout leur argent sans lui demander son avis au couvent de sainte Thérèse, en abruti qui ne songe qu’à sa mystique et pas aux lendemains terrestres. C’est donc dans la misère que Stephen et lui s’enfoncent vers le sud de l’Espagne alors que débute la guerre de 14, une boucherie des plus imbéciles où la mort industrielle se joue des petits egos d’honneurs et autres fariboles de bourgeois qui se prennent pour des gentlemen. Les Anglais perdront sept cent mille de leurs jeunes hommes parmi les meilleur,s sans compter plus d’un million et demi de blessés et d’invalides, et tout ça pour « le patriotisme », ce vent. Apprendre à peindre la beauté ne vaut-il pas mieux qu’apprendre à tuer son prochain ? C’est ce que déclare Stephen à son oncle général, qui le méprise. Mais qui se souviendra du général dans l’avenir, alors que les toiles de Stephen orneront la Tate Gallery de Londres ?

Revenu dans sa patrie après la mort de Peyrat d’une gangrène à un pied mal soigné, c’est pour apprendre la mort inutile au combat de son jeune frère Davie, qui avait devancé l’appel pour s’engager, croyant en ces billevesées de patriotisme agitées par les nantis alors que l’Angleterre n’était pas envahie. Claire, sa sœur, tente de faire obtenir à Stephen les peintures qui orneront le mémorial à la « grande » guerre mais les membres du comité, au vu des peintures, se récrient. Ils lui font un procès en pornographie car les horreurs de la guerre montrent un viol de femme crûment ; il auraient plutôt désiré des anges délicats portant les morts pour la patrie jusqu’au ciel… « Les panneaux, par leur thème et leur exécution, décevaient toute attente, venaient contredire toutes les traditions les plus respectables. On était scandalisé, au premier coup d’œil. Puis, graduellement, on discernait les éléments qui, indubitablement, violaient les règles de la religion, du patriotisme et, avant tout, de la moralité » p.365. Tout est dit des ficelles qui remuent les marionnettes : le ciel, le pays et la pruderie – l’âme, le cœur et le sexe. Pharisiens, judas, sycophantes, tartuffes, Pinard (procès Baudelaire puis Flaubert) et autres Springora sont éternels d’hypocrisie, de pruderie affectée, de leçons de morale… aux autres.

Stephen se reclut. Il ne veut plus connaître ses contemporains et va se réfugier dans une chambre que loue Jenny, la petite bonne de la Mission si serviable, chassée ignominieusement par les curés pour « rester dans les chambres trop longtemps » – ce qui était « indécent » non selon les faits mais selon leurs yeux sales. Jenny est veuve à 30 ans, propriétaire d’une petite maison dans l’East End, près de la Tamise où la lumière est si belle à peindre. Stephen s’y installe, est dorloté, peut se consacrer à son art. Il peint pour lui-même et n’expose pas, ne vend rien. Il finit par se marier avec Jenny, fille simple mais reposante qui ne le juge pas comme le font constamment les bourgeois et les curés mais l’accepte tel qu’il est.

Il finira phtisique, mort d’une tuberculose jamais soignée depuis quinze ans, laissant un fatras de toiles dans son atelier. Que le marchand français Tessier, qui l’avait snobé alors qu’il n’était que peintre débutant dans la misère à Paris, reconnaît désormais comme un grand. Dix ans plus tard, Stephen aura trois de ses œuvres exposées à Londres, à la Tate Gallery, que son vieux père emmènera voir son collégien de petit-fils, né de Stephen le jour où le docteur lui avait annoncé sa mort prochaine. Jenny avait voulu cet enfant de lui.

Archibald Joseph Cronin, La tombe du croisé (Crusader’s Tomb ; A Thing of Beauty), 1956, Livre de poche 1977, 510 pages, occasion €1,59

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Lascaux IV la grotte

Nous pénétrons sous les voûtes bétonnées où les peintures ont été reconstituées. Le plafond de la grande salle est une « Chapelle Sixtine de la Préhistoire », selon l’abbé Breuil, rappelle Enzo. La tendance actuelle n’est plus au structuralisme à la Leroi-Gourhan comme durant mes études, mais à considérer plutôt les analogies. Il semble que les animaux représentent les saisons, notamment les trois principales, le printemps étant trop rapide pour être mentionné. Des animaux sont croupe à croupe en position d’amour, l’un est laineux comme en hiver et l’autre non, comme en été. Il y a sur les murs des peintures d’aurochs, de chevaux, de bouquetins et de cerfs, mais pas de rennes, pourtant les animaux les plus chassés.

Il y a aussi un ours griffu, animal qui faisait peur parce qu’il vivait dans les grottes. Mais pas de mammouth, animal trop imposant pour être véritablement chassé. Il n’était récupéré que lorsqu’il mourait de mort naturelle, dit le guide-étudiant. Je trouve cette affirmation bien péremptoire, il est parfaitement possible de piéger un très gros animal en creusant un trou dans le sol comme le faisaient encore récemment les pygmées d’Afrique pour les éléphants. Mais Enzo régurgite le savoir qu’il vient d’apprendre. Il existe à Lascaux des milliers de gravures en plus des peintures, même si elles sont moins visibles.

Les peintures sont composées en trois couleurs, l’ocre jaune, l’ocre rouge, le manganèse noir, ainsi que d’argile blanche. Elles étaient broyées au galet sur un mortier en pierre et apposées au pinceau ou en soufflant à travers un os creux. Les traits gravés l’étaient au silex. Certains motifs sont faits au pochoir en soufflant de la peinture dessus. Tous les traits sont tracés sans remords, à main levée, démontrant une très fine observation des animaux. Les artistes s’éclairaient aux lampes à graisse, creusées dans un bloc de calcaire ou de grès.

Dans un puits figure un humain à tête d’oiseau renversé par un aurochs blessé. L’animal a une flèche dans le flanc et l’homme la sagaie à terre. La tête d’oiseau, qui était interprétée auparavant comme le masque d’un sorcier, est aujourd’hui considérée comme le tabou de représenter un visage humain.

L’art des cavernes est un art intime d’expérience humaine. Il montre une empathie unique avec les animaux, vecteur d’une vision du monde quasi panthéiste. Les dessins et peintures sont médiateurs de la beauté ressentie due à la connaissance du réel. Il s’agit d’un art « normal », traditionnel, visant à embellir le quotidien plutôt qu’à augmenter son ego ou à spéculer sur ses œuvres. Un art d’artisans mais aussi de mages, intermédiaires entre la réalité et l’idéal, le monde tel qu’il est et l’humain tel qu’il se ressent.

Le musée se termine par quelques salles d’artistes contemporains inspirés par Lascaux. Ce sont des œuvres très Mini Cult emplies de couleurs comme à l’école maternelle et il faut aimer. Je ne suis guère convaincu. La sortie est inévitablement encombrée par l’inévitable boutique de « souvenirs » où l’on vend de l’apéritif de noix ou de figue et même du « whisky de Lascaw » de 5 ans d’âge ! C’est la mode : désormais n’importe qui fabrique sa propre bière et son propre whisky n’importe où.

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Lascaux IV

L’autoroute A10 puis la voie rapide A20 jusqu’à Limoges me permettent de mettre 3h30 pour 15 €, avant de passer le reste du temps sur les petites routes, dont la D702 qui passent par Saint-Yriex. Lascaux est indiqué à partir de Montignac. Je rejoins les autres sur le parvis du nouveau musée.

Nous effectuons la visite guidée en groupe avec des appareils audio au-dessus des oreilles qui permettent d’entendre très bien le jeune guide. Nous sommes au moins 25 personnes. Enzo, étudiant presque rachitique vêtu de noir, nous montre qu’il n’est pas du tout comme l’homme de Cro-Magnon qui a peint cette grotte. Pour lui, en effet, Cro-Magnon découvert aux Eyzies-de-Tayac mesurait plus d’1m80 et était très musclé – tout son opposé. Ce sont les dernières tendances de l’anthropologie qui tendent de plus vers Rahan que vers le modèle bestial du XIXe siècle. Pour mémoire, Cro-Magnon signifie « trou de Monsieur Magnon », la grotte où l’on a trouvé les premiers restes. L’homme de Cro-Magnon est un Homo sapiens sapiens identique à nous-mêmes qui vivait à Lascaux il y a 21 000 ans.

Nous effectuons une longue visite de la grotte reconstituée, plus complète que la reproduction précédente que j’avais visitée il y a 25 ans. Nous sommes le 12 septembre 2021, soit exactement 81 ans après le jour de la découverte, le 12 septembre 1940, par quatre adolescents, Georges Agniel, Simon Coencas, Jacques Marsal, Marcel Ravidat. Si Lascaux 1 est la grotte originelle fermée au public en 1963, Lascaux 2 la première reproduction partielle effectuée début des années 1980, Lascaux 3 est une exposition en kit qui parcourt le monde et se trouve aujourd’hui à Liège en Belgique, tandis que Lascaux 4 est le musée aménagé à la façon contemporaine de l’autre côté de la colline où se trouve la grotte, avec deux vastes parkings.

Nous commençons par un film qui reconstitue le climat des quatre saisons. La glaciation de Würm le rendait froid, plus sec que la Scandinavie actuelle. Il donnait des plaines herbacées de graminées, de fougères et de centaurées avec de rares arbres, bouleaux et pins sylvestres. Les vallées de la Beune et de la Vézère offraient des points de repère tandis que le creusement des eaux avait donné des falaises calcaires au pied desquelles il était aisé de s’abriter, sans compter les abris sous roche et les grottes. Mais rien qu’une paroi permet de renvoyer la chaleur d’un feu si l’on place un paravent de peau devant.

Un lion des cavernes de 6 m de long saute sur une bichette pour la plus grande terreur des enfants s’il y en avait eu. Mais ils sont à l’école. Il y a dans notre groupe que des étrangers, des retraités ou carrément des vieux. L’hiver, il faisait -20°, l’automne -4° et l’été plus 15° seulement, nous dit-on. Il fallait donc des calories à manger et se vêtir chaudement les trois-quarts de l’année. Pas de sauvages nus glapissant en hordes, mais une vie sociale organisée en clans d’une trentaine de personnes peut-être, avec du temps pour penser, parler et peindre. L’art des cavernes et en effet un art, beaucoup plus qu’une pratique chamanique pour exorciser les démons ou favoriser la chasse. Du moins peut-on le supposer en analysant les compositions des peintures et des gravures.

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Henri Troyat, Grandeur nature

Un acteur de théâtre médiocre vit chichement à Paris avec sa femme et son fils de 12 ans, Christian. Il n’a jamais percé, le public réclamant des bluettes et le cinéma parlant, en plein essor, des « gueules ». et un autre jeu. Antoine Vautier court d’agence en agence mais « la crise » est là et les cachets rares, sauf pour quelques publicités ridicules qui rabaissent le métier.

Jeanne, sa femme d’intérieur, s’occupe du ménage et prépare chaque soir soigneusement les cigarettes à rouler (moins chères) et le repas du maître de maison. Mais l’argent se raréfie, les dettes chez les commerçants augmentent, le loyer est impayé et le percepteur comme le gaz menacent de poursuites. Le cinéaste Despagnat a vaguement promis un rôle dans son prochain film, mais il tarde. Il cherche l’enfant, celui qui doit jouer le rôle principal.

Brusquement, Antoine a une idée. Puisque son gamin s’ennuie au lycée, pourquoi ne pas le présenter à Despagnat ? La mère est affolée, le petit livré en pâture, tout blond, tout maigre, tout sensible ! Mais les créanciers aboient et ils vont bientôt mordre. Pourquoi ne pas tenter ? Christian, pourtant dûment chapitré par son père, ne lui obéit pas et joue le bout d’essai comme il le sent. Son naturel plaît, il est pris.

Commence alors pour le couple la fierté de voir leur gamin émerger. Pour Jeanne la fin des ennuis financiers et l’orgueil social de papoter sur le petit génie. Pour Antoine, c’est un peu différent. Il est content que son fils sauve le ménage et réussisse, mais amer de n’être réduit qu’au rôle secondaire de « père du petit Vautier » chez ses collègues, pour les critiques, au café. Il est déchu de son savoir-faire, l’ordre des choses est renversé, le fils a supplanté le père. Même si, à cette époque, les parents prennent tout des cachets des enfants, comme des maquereaux. La modernité du cinéma dévalorise le talent du théâtre, réclamant plus de naturel, de spontanéité du corps, moins de surjoué dans la voix.

Jeanne n’en a plus que pour Christian, elle néglige son mari. Celui-ci, sa fierté blessée, se voit déclassé dans son couple comme dans son métier. Il cède aux avances d’une maîtresse, part en tournée trois mois avec elle. Il joue du comique dans les villes de province, là où ses trucs de théâtreux peuvent donner leur mesure. Il plaît mais cela lui laisse un goût amer, lui qui aurait aimé jouer Hamlet ou un grand rôle qu’il croit à sa mesure.

C’est en tournée qu’il apprend par les journaux l’échec du second film de Despagnat avec le petit Christian. Cette foi, le juvénile qui joue un prince en fait trop, mal dirigé ou grisé par son premier succès. Avec la puberté qui monte aussi, peut-être n’a-t-il plus cette grandeur nature qui fit son succès ? Antoine se sent coupable d’une joie mauvaise, celle de voir rabaissé le faux talent du jeune minois, le succès feu de paille du cinéma moderne.

Ce n’est que partie remise, le rassure-t-on, un troisième film pourra réhabiliter le gamin. Mais Despagnat, plus commerçant qu’artiste, industrie oblige, choisit pour le rôle un autre jeune garçon, un Italien fiévreux aux yeux de même couleur que ceux de Napoléon puisqu’il doit jouer Bonaparte enfant. Si le théâtre était surtout un art, proche de son public local, le cinéma est une marchandise, projetée aux foules anonymes. Le talent est dès lors dévalué au profit de la mode. Il ne faut pas jouer vrai, il faut émouvoir. Faire parler, faire vendre.

Ce monde moderne d’entre-deux guerres n’est plus celui d’Antoine. Il n’est plus le chef de famille qui rapporte la pitance à la maison pour nourrir sa nichée mais se trouve concurrencé par son rejeton mineur. Il n’est plus cet acteur de métier qui a longuement peaufiné son talent mais est supplanté par le minois et la spontanéité. Faut-il prostituer son fils à l’industrie moderne pour survivre ? Faut-il rester à jamais pauvre, subsistant avec peine de cachets ici ou là, publicités, doublures ou figurations ? Faut-il rêver d’un autre couple avec une maitresse plutôt que de vivoter dans les liens du sien ?

Ce bon roman social observe les mutations du monde industriel, saisies dans la culture. Le théâtre a fait son temps, le cinéma est bien plus populaire. Bientôt viendront la télévision, puis les séries, l’Internet et les chaînes en réseau. Qu’en est-il du talent par rapport à la mode ? De l’humaine vérité contre le choc assumée et l’émotion construite ? La culture mute et peut-être se meurt.

Henri Troyat, Grandeur nature, 1936, Livre de poche1971, 255 pages, occasion €1.99

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Bricquebec

Après la Maison du biscuit, nous faisons une pause à Bricquebec. Nous avons le temps d’aller visiter l’extérieur du château et les alentours pendant que la guide fait les courses au supermarché pour le pique-nique du lendemain.

Le château remonterait à l’époque viking, ce qui est de mythologie courante en Normandie. Le premier seigneur attesté remonte au XIe siècle avec Robert le Tort (le tordu, boiteux) sous Guillaume. Le huitième Robert de la lignée dit chevalier au Vert Lion, au XIVe siècle, effectuera des missions pour le roi de France qui le fera maréchal en 1325. Le château est propriété anglaise de 1417 à 1450 après l’invasion.

La cour intérieure, dont une partie fait hôtel, l’Auberge du Vieux Château, est entourée d’une enceinte fortifiée des 14ème et 15ème siècle. La motte domine de 17 m le reste de la ville mais on ne peut plus monter au donjon, condamné par sécurité.

Dans la cour, face à la cabane en bois de l’Office du tourisme, gît une bizarre Pyramide de mémoire réalisée par Pascal Morabito. Une resucée à la mode du Louvre choisie par Mitterrand avec du sable de la plage d’Utah et des douilles, casques et éclats d’obus de la dernière grande guerre coulés dans du béton. L’érosion est censée mettre à jour les débris métalliques qui vont tomber peu à peu (« prière de les rapporter à la Mairie » est-il écrit). C’est d’assez mauvais goût selon moi mais Miss M. apprécie le côté directement « accessible » d’un tel art. Cela élève-t-il l’âme ?

Nous dînons à l’hôtel d’une salade de tomates du jardin accompagné de billes de mozzarella et de basilic, au vinaigre balsamique. Puis une part de cabillaud sur du riz à la crème avec malheureusement trop de crème. Pour finir, des tartelettes normandes caramélisées au fer tout-à-fait délicieuses. Ce n’est pas le jeune serveur blond qui les a cuisinées cette fois-ci, bien qu’il ait suivi un CAP de pâtissier, mais la patronne elle-même. Fils d’amis de la massive hôtelière, il n’a pas achevé son CAP de pâtissier à quatre mois près, son patron se montrant tyrannique. Il a bifurqué vers un BEP d’électricien. Il travaille habituellement l’été au restaurant de l’hôtel mais va, cette année, aller passer son mois d’août en Corse. Le serveur du matin, que je prenais pour son frère en raison d’une morphologie proche, ne lui est pas apparenté ; il s’appelle Paul et suit des études d’ingénieur. Il est vrai qu’avec le masque, seule la silhouette émerge.

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Pour le pire et pour le meilleur de James Brooks

Huis-clos entre trois personnages, chacun enfermé dans sa paranoïa, et tous enfermés dans la grosse pomme, la New York polluée de la foule solitaire. Nous sommes à la fin des années 1990 et les Yankees réfléchissent avant de sombrer dans le chaos mental de l’après 11-Septembre. La solitude de chacun est construite, pas une destinée manifeste. En sortir est possible, sans l’aide des psys et autres monnayeurs de soins personnels. Pour en sortir, il faut agir par soi-même, procéder par petits pas, arriver à « l’aussi bon que possible » (as good as it gets) – qui est le titre américain du film.

Melvin Udall (Jack Nicholson) est un auteur sentimental à succès qui vit seul, affligé de névrose obsessionnelle compulsive. Elevé par un père sévère qui lui tapait sur les doigts lorsqu’il fautait au piano, il est devenu maniaque. Tout doit être dans le même ordre, rangé, chacun à l’heure, se défiant de la saleté. Il ferme sa porte à double tour, répétant trois fois la fermeture ; il n’utilise qu’un savon neuf à chaque fois qu’il se lave les mains, puis le jette aussitôt ; il évite soigneusement de marcher sur tous les joints des dalles au sol et un carrelage en damier trop petit le met en transes ; il porte des gants pour toucher toutes choses et apporte ses propres couverts en plastique au restaurant pour manger… Lorsqu’on l’interroge pour savoir comment il comprend si bien les femmes, il a cette réplique culte : « j’écris au masculin, puis j’enlève toute logique et toute responsabilité ». Il ne supporte pas que le chien d’en face vienne pisser le long du mur au lieu de prendre l’ascenseur. Il le fourre donc dans le vide-ordure.

Lorsque Simon Bishop (Greg Kinnear), le pédé d’en face, cherche son petit amour frisé de griffon bruxellois nommé Verdell, Melvin le rembarre : il n’en a rien à foutre du pisseux, rien à foutre de la pédale dépoitraillée qui s’offre à son regard, rien à foutre des autres. Il travaille et ne veut pas être dérangé. C’est le concierge qui rapporte le chienchien à son maîmaître en pleine partouse artistique entre mâles avec whisky, champagne et petits fours. Car Simon est peintre ; il a fait ses premiers essais durant sa prime adolescence, lorsque sa mère posait nue pour lui en toute innocence (c’était après 68…). Son père qui l’a découvert s’est mis en fureur et l’a interdit, finissant par frapper son fils pour que cela marque sa psychologie. Déjà tendancieux, Simon a viré pédale, incorporant l’interdit des femmes. A l’âge de l’université, papa l’a mis dehors et il vit de ses toiles pour lesquelles il demande des modèles dans la rue à son agent Franck Sachs (Cuba Gooding Jr).

Un jour, le jeune modèle dans la dèche Vincent (Skeet Ulrich), qui croyait devoir coucher et s’est mis aussitôt à poil, encourage ses copains à voler le pédé pendant qu’il se pavane devant lui pour qu’il le dessine. Un coup classique de la drague homo. Simon lui révèle la beauté qu’il voit dans chacun lorsqu’il le regarde assez longtemps pour percevoir ce qui est sous la surface sociale : une vieille dame, un enfant, n’importe qui dans la rue ou au café. Vincent est touché mais ses copains font du ramdam et le chien aboie. Simon va voir alors qu’il n’aurait pas dû. Il est tabassé sévèrement malgré Vincent qui s’interpose. Il finit à l’hôpital où sa beauté est ravagée pour plusieurs semaines, ce qui le met en dépression. C’est pire lorsqu’il sort : il est ruiné par les frais indécents de la médecine privée américaine, 61 000 $ pour les trois semaines.

Pendant ce temps, Melvin a gardé le chien. A contre cœur au début, forcé par l’agent de Simon qui lui fait les gros yeux et en rajoute sur l’attitude autoritaire pour lui renvoyer la sienne en miroir. Verdell le clebs se fait tout humble devant la grosse voix puis s’apprivoise. Il ne mange plus ni croquettes ni pâtée pour chien mais du bon : du rôti, de bacon. Il est pris par le ventre et n’a plus trop envie de retrouver son vrai maître, qui accuse un peu plus le coup lorsqu’il s’en rend compte. Personne ne l’aime, personne ne le comprend, l’art est une occasion de le flouer, et ainsi de suite. Franck l’agent va solder ses comptes, relouer son appartement en meublé, prêter sa voiture, une Saab décapotable bleu ciel pour que Simon aille demander personnellement de l’aide à ses parents… et c’est Melvin l’asocial qui va le conduire ! Il faut toujours forcer la main à ceux qui n’osent pas sortir de leur cocon mental.

Melvin va déjeuner chaque jour dans le même restaurant de son quartier de Manhattan ; il prend la même table et exige la même serveuse, Carol (Helen Hunt). Celle-ci l’a trouvé séduisant la première fois, puis insupportable par la suite, et elle le rembarre lorsqu’il va trop loin. Mais l’accoutumance est trop forte et elle est comme une drogue pour Melvin : elle le rend meilleur, plus efficace que le psy qu’il voit et qui ne jure que par les pilules à vendre. Mais Carol a un talon d’Achille, son fils Spencer (Jesse James à 8 ans) coiffé en blond cocker et asthmatique au dernier degré. L’hôpital public ne fait que des analyses superficielles et le gamin est obligé d’être conduit aux urgences six fois le mois. Un jour donc, elle s’est fait remplacer au restaurant, au grand dam de Melvin qui ne le supporte pas et est chassé par le patron sous les applaudissements des clients réguliers, outrés du malotru qui a traité la nouvelle de grosse vache. Carol se cache derrière son petit malade pour éviter de vivre, malgré les encouragements de sa mère Beverly (Shirley Knight). Pour son confort, Melvin engage à ses frais le mari docteur de son éditrice à succès pour soigner Spencer et que Carol revienne. Cette générosité égoïste n’en reste pas moins une générosité, tout comme la garde du chien et la conduite à Baltimore.

Car Melvin convainc Carol de se joindre à Simon et lui pour les deux jours d’aller et retour chez les parents de Simon. Son idée est de draguer Carol tout en faisant une bonne action pour Simon, sur la demande de Franck. Les relations sont compliquées mais chacun doit y trouver son intérêt. Les présentations sont vite faites, à la brute, version Nicholson de la grossièreté habituelle aux Américains : « je vous présente : la serveuse, la pédale ». Chacun est étiqueté et fait avec. Le voyage voit se concilier Simon et Carol tandis que Melvin est relégué à l’arrière de la voiture. Simon raconte son histoire, ce qui touche Carol. Melvin tente de se rattraper au restaurant de tourteaux où il emmène Carol seule, Simon préférant rester au lit. Il lui raconte son âme à lui mais la blesse par des propos trop directs, comme ce « tablier » qui lui sert de robe. Carol le quitte et rentre ; Simon, couché mais pas endormi, la voit se couler un bain dénudée et est pris d’une envie folle de la dessiner, tout comme il dessinait maman jadis. Il reprend goût à la vie et décide de seulement téléphoner à sa mère, sans rien demander aux parents ni les voir s’ils ne le souhaitent pas.

Ils rentrent donc tous ensemble à New York, ce qui ne fait pas les affaires de Melvin. Franck a installé le lit de Simon chez Melvin « provisoirement », en attendant de trouver un logement plus raisonnable à son poulain désargenté. Melvin accepte Simon après le chien mais pas question de coucher ensemble, il en pince pour Carol. Pourquoi ne pas aller le lui dire directement et dès maintenant, dit Simon requinqué ? Qu’à cela ne tienne, aussitôt dit, aussitôt fait et Melvin se rend chez Carol à deux heures du matin. Ils sortent se balader et s’embrassent, enfin conciliés.

Melvin, Simon, Carol, Spencer, Verdell, tout est aussi bon que possible. Les relations ne seront peut-être pas idéales ni sans orages à l’avenir, mais chacun a rentré ses piquants pour faire de la place aux autres sans se blesser mutuellement. Les compromis dans la vie permettent de faire société. Melvin en perd ses manies et en devient humain, Simon se reprend à dessiner, Carol à espérer autre chose que sa vie de serveuse et de garde-malade. Le petit Spencer vient de marquer un but au foot, pouvant enfin courir sans cracher ses poumons, enfant enfin normal vis-à-vis de ses copains.

La suite de ce couple à trois semble cependant incertaine ; ils vont rester amis et unis, mais sans peut-être aller plus loin. Les relations de Simon et de Spencer, soigneusement évitées dans le film, ne sauraient être que scabreuses au vu des mœurs affichées de Simon. Quant à un mariage entre Melvin et Carol, il reste très improbable. « Aussi bon que possible », mais il ne faut pas trop demander.

Jack Nicholson et Helen Hunt ont reçu l’Oscar du meilleur acteur.

DVD Pour le pire et pour le meilleur (As Good as It Gets), James L. Brooks, 1997, avec Jack Nicholson, Helen Hunt, Greg Kinnear, Cuba Gooding Jr, Shirley Knight, Skeet Ulrich, Jesse James, Sony Pictures 1998, 2h13, €10.00 blu-ray €12.67

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Bernard Werber, Sa Majesté des chats

Succédant à Demain les chats et suivi par La planète des chats, ce roman peut se lire indépendamment. Vous l’avez deviné, il parle de chats. Comme dans La ferme des animaux d’Aldous Huxley, la carence des humains a poussé les animaux domestiques à s’émanciper.

C’est la guerre des espèces après la guerre de religions. Les Barbus ont en effet décimé à coups de Kalachnikov les humaniots (les chatons des chats humains) des Imberbes et les villes dévastées se sont retrouvées infestées de rats. Ils ont plus à manger qu’il ne faut avec tous les cadavres, et plus aucun prédateur sérieux. Comme les fanatiques en noir, les rats noirs fanatisés par un rat blanc de laboratoire qui s’est nommé Tamerlan déferlent sur les rares îlots où les « jeunes humains » (les vieux ont péri) et les chats de compagnie se sont réfugiés. A Paris, sur l’île aux Cygnes, les rats qui savent nager attaquent ; ils sont repoussés mais bloquent désormais l’amont et l’aval par des barrages. Car les rats ont une intelligence collective et une société hiérarchisée.

La chatte Bastet, qui ne se prend pas pour rien, apparaît au lecteur comme une vraie sale bête : égoïste, narcissique, impitoyable, utilitariste, féministe, elle ne voit en Nathalie qui la nourrit et la caresse qu’une « servante », en son fils Angelo qu’un ado chat violent immature et en son mâle au troisième œil Pythagore un couard trop hésitant. Ce troisième œil est une prise USB de chat de laboratoire ; elle lui permet de se connecter à Internet, qui fonctionne toujours grâce aux centrales nucléaires automatiques fournissant l’électricité – jusqu’à ce que les fanatiques religieux fassent sauter le système pour imposer leur seul dieu et leur soumission aux clercs.

Au fil des pages, un peu primaires au début mais prenantes dès le premier quart du roman, la chatte va devenir plus sympathique à mesure qu’elle s’humanise. C’est assez tiré par les poils mais il suffit de suivre et de croire : ça marche. Pas de contresens : l’auteur n’expose pas une vie de chat comme il a exposé une vie de fourmis ; il s’agit cette fois d’un conte philosophique. Puisque les chats ont, dit-on, neuf vies, la première a été chez Bastet en Egypte où elle était déesse à jambes et seins humains, adorée des fidèles. Elle se veut réincarnation pour le monde à venir après les erreurs humaines et la bêtise, la haine de l’autre et l’incapacité à le respecter, qui a dégradé l’Homme au point d’en faire une espèce en voie de disparition. Même les Barbus sont combattus par les rats qui ne font pas de quartier envers tout ce qui n’est pas de leur espèce. Allah ne les sauvera pas malgré leur soumission car, comme tout bon dieu, il est impitoyable aux cons et aux haineux qui sèment la division.

Bastet veut une clé USB dans le crâne comme Pythagore ; une fois obtenue à la faculté d’Orsay préservée jusqu’ici des hordes rato-islamiques, elle découvre l’immensité de l’univers et de la connaissance. Pouvant communiquer avec Nathalie, elle apprend que la plus haute civilisation consiste à comprendre l’humour, l’amour et l’art. Vous l’aurez noté, c’est tout ce à quoi les Barbus sont incapables d’accéder du fait de leur carcan religieux et qu’ils détruisent donc par jalousie au nom d’un concept d’esclave. C’est aussi tout ce que les rats détestent, espèce collectiviste, prolifique et prédatrice.

Je vous passe les aventures et les inventions, il y en a pléthore, faisant rebondir l’intrigue. Les humains sont décimés, comme les chats, mais Bastet s’allie peu à peu avec d’autres espèces comme les chiens, les cochons, un perroquet, des goélands, pour contrer les hordes de Tamerlan qui ratissent tout sur leur passage.

L’auteur en profite pour continuer son Encyclopédie du savoir relatif et absolu dont les Livres I à XI sont déjà parus et dont il distille le XII entre les chapitres. Cette philosophie pratique dessine un système de valeurs et de diagnostics sur ce qui nous arrive. A la manière d’Aldous Huxley, les animaux qui parlent comme des hommes sont des hommes déguisés en bêtes pour mieux se faire entendre des autres hommes, trop bêtes pour comprendre tout seuls. Jean de La Fontaine, cité en ce roman, a bien créé ses fables contre le système de cour de son temps.

Bien que destinée plutôt à un public ado, ou aux fana félines (surtout femmes), j’ai bien aimé cette fiction philosophique de notre temps qui se dévore comme une souris craquant savoureusement sous la dent. Si les chats me paraissent dans le réel plus affectifs que dans la fiction contée par la cynique utilitariste Bastet, l’alliance des espèces pour la survie planétaire est un objectif louable.

Bernard Werber, Sa Majesté des chats, 2019, Livre de poche 2020, 522 pages, €8.90 e-book Kindle €14.99

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Frederika Abbate, Les anges de l’histoire

Sixième roman étrange d’une autrice de 60 ans née à Tunis quatre ans après l’indépendance, Les anges de l’histoire sont une fiction à la Philip K. Dick. Nous sommes dans notre monde mais en parallèle, dans une dystopie possible d’ici quelques décennies. C’est ce qui fait le charme de ce roman de réalité anticipée, nourri d’art, de sexe et de cybernétique.

Premier point : la cybernétique est désormais intégrée au monde humain avec le progrès de la vitesse et de la miniaturisation des puces ; chacun manipule du code ou est manipulé par lui, en direct ou via des algorithmes. Second point : l’art est plus que jamais indispensable pour penser le monde et se le concilier – une sorte de nouvelle « religion » selon Malraux (du religere latin : qui relie). Troisième point : l’art et la vie sont indissolublement mêlés, et la vie est avant tout sexe, acte social et génésique, jouissance suprême qui fait entrevoir la fusion avec le cosmos.

Vous l’aurez compris, ce roman met en scène tout cela dans des descriptions torrides d’unions sexuelles orgiaques entre individus, entre genres, entre espèces, la cybernétique permettant la manipulation (génétique et psychologique) de façon à démultiplier les occasions d’« art ».

Malgré un récit d’enfance un brin étriqué sur quelques pages – mais la limite légale des 15 ans est indispensable à notre société puritaine volontiers réactionnaire en ce qui concerne l’enfance – le personnage principal du livre, Soledad (qui est un garçon malgré ce prénom), parvient vite à sa maturité. Orphelin né en Lorraine mais adopté à Dieppe, il ne sait pas aimer même s’il tombe amoureux. Le lien n’est pour lui que sexuel ou informatique depuis qu’à l’âge de 15 ans cette carcasse « préhistorique » s’est retrouvé empalée sur une fille plutôt en marge qui créait des formes sur ordinateur. Cela lui révèle que « l’amour » est un langage codé.

Tout alors se précipite : le dérèglement irraisonné de tous les sens, la fugue du domicile pour vivre sous les ponts, la drogue et la baise, la philosophie de chambrée universitaire où il squatte par curiosité pour l’informatique, la rencontre d’une femme riche qui le sauve de la déchéance et lui permet de s’exprimer par la sculpture, le voyage initiatique en Thaïlande avec le frère de cette femme et sa découverte chamanique de l’amour tantrique où il le sodomise pour faire une expérience, une Faustine archéologue qu’il sauve des marais, sa première exposition de sculptures dans une galerie de Bangkok qui le fait connaître, la commande d’une œuvre par un Russe qui l’invite dans sa datcha sur une île au nord de Saint-Pétersbourg, et puis…

… sa révélation d’un Paris devenu en quelques années en proie au chacun pour soi du fric, où l’hyper-capitalisme à la Trump fracture durablement la société entre riches qui peuvent tout et pauvres à jamais soumis. Des tanks sur les boulevards tirent carrément sur une manifestation d’« Ombres », sortes de Gilets jaunes en capuches noires qui se disent oubliés. Soledad le solitaire rencontre des résistants au Système. Ils agissent dans la canopée d’une forêt qui a poussé anarchiquement sur les ruines du quartier de Saint-Germain qui retrouve son nom des Prés. La forêt comme signe de la vie qui toujours va. Il rencontre Laura aux cheveux bleus qui jouit magnifiquement, Markus le géant expert informatique, Dov l’hermaphrodite qui gère un bordel spécialisé. Il sauve Ariel, un enfant aux bras piqués, à l’esprit déstructuré par ce que ses parents puis la société lui ont fait subir.

Car dans le nouveau monde du chacun pour soi égoïste, la morale a volé en éclats. Seuls comptent les désirs et la réalisation des fantasmes. Toutes les barrières tombent, entre âges et entre espèces, des hybrides d’humains et d’animaux se vendant en bordels exotiques pour le plaisir et la douleur des pervertis par l’absence de tout cadre social, des enfants étant enlevés ou vendus pour viols, torture ou prélèvement de sang où se baigner en jouvence. Les vices humains alliés à la puissance de l’informatique et du pouvoir de l’argent vont très loin. Il s’agit moins d’un « complot » que d’une dérive systémique, le transhumanisme transgressant tout sens via le dérèglement raisonné de tous les sens. Ce qui est vérité n’est pas dans le fait mais dans ce que l’on croit ou ce que l’on désire. La vérité appartient à ceux qui ont le pouvoir, les moyens, l’audace. Tout le reste n’est que vie appauvrie de looser, « des humains transformés en automates » p.210, conditionnés au travail, aux transports, à la consommation – à la reproduction en masse de la masse – « la conspiration des endormis », disait Soledad à 15 ans.

De l’Initiation à l’Hadès via la Canopée Soledad, l’abandonné solitaire, va trouver en trois parties le sens de sa vie et une identité dans la résistance. Le sexe conduit à l’art qui conduit au décryptage des codes – c’est aussi simple que cela. Au fond, s’il n’y avait pas la mort, y aurait-il la vie ? Si nous ne devions pas mourir un jour, vivre aurait-il un quelconque prix ? Dès lors, remplacer l’homme par l’être cybernétique a-t-il un sens ? « Dans l’amour (…) se réalise l’union du charnel, du mental et de l’affectif. Nous faisant vivre des moments exquis, exceptionnels. Baignant dans l’harmonie du charnel et de l’invisible, nous éprouvons alors très fortement le sentiment d’exister » p.163. Soledad se veut le créateur d’un art sous forme de code qui fera se rejoindre l’âme et le corps. Il ne peut que réprouver ceux qui créent un code pour les séparer en niant le corps !

Un roman étrange et jouissif, très prenant, qui évoque Philip K. Dick avec sa puissance d’anticipation par l’imaginaire. Puritains et conformes s’abstenir.

Frederika Abbate, Les anges de l’histoire, 2020, Nouvelles éditions Place, 308 pages, €23.00

Site officiel de l’autrice

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Charles Morgan, Sparkenbroke

Au début des années 1970, l’auteur anglais Charles Morgan, né en 1894 et décédé en 1968, était à la mode en France, réédité en Livre de poche. Sa prose riche et abondante chantait l’amour transcendant le réel, la perception des choses au-delà des apparences et des êtres au-delà des convenances, en bref tout ce qui remettait en cause la conception bourgeoise et prosaïque de l’existence. Poète, l’auteur anglais avait composé en 1944 une ode au général de Gaulle pour la France libre. Il avait combattu durant les deux guerres dans la Navy.

Aujourd’hui, Charles Morgan est oublié, trop de mots dit-on, l’ennui des pages interminables et de cet univers anglais préservé, comme sous naphtaline, depuis l’ère Victoria. Pourtant, la vision panthéiste de Morgan ressemble fort à celle que les écologistes prônent. Peut-être serait-il temps d’y revenir ?

Sparkenbroke est un lord qui vécut une enfance difficile, sa mère s’étant enfuie avec un amant alors qu’il n’avait qu’à peine l’âge de raison. Frustré des traditions jusqu’à 12 ans, l’enfant devait regarder son demi-frère aîné Stephen, de trois ans plus âgé, officier auprès de leur père devant le caveau familial alors que lui était condamné à rester à la maison. Un jour, son père qui reconnait en lui les traits de sa mère, femme qu’il a adorée, le convie à les rejoindre. Le jeune Piers en est moins fier que fasciné : non par la mort mais par les portes qu’elle lui ouvre. Pour le bizuter, son grand frère l’enferme dans le caveau, croyant le terroriser en représailles à son harcèlement pour en obtenir la clé. Rappelons quand même qu’il s’agit d’une maisonnette dans le cimetière, pas d’un trou à cercueils. Mais l’enfant est retrouvé halluciné, ayant vécu la première expérience marquante de sa vie. Il a été « visité », comme si l’abolition du moi avait ouvert la fenêtre sur l’au-delà des apparences ; « la mort est un accident au milieu d’une immortalité qui se poursuit » p.351.

Très sensible et imaginatif, l’enfant devient écrivain. Il serait alors « possédé par tout ce qui existe, en deviendrait une parcelle, de même qu’une flamme détachée fait partie d’en embrasement ou qu’une goutte de pluie perd son identité dans la mer » p.17. Lorsqu’il crée, l’artiste est comme un dieu, innocent et joyeux. « Pendant qu’il écrivait, il se trouvait sans péché. Inventer, c’était recevoir l’absolution et le brillant effort de traduire en paroles ce que son imagination lui imposait, purifiait son être de tous les poisons » p.125. L’extase est une sorte de mort à la réalité, une transcendance qui délivre de la mort physique. L’homme dans son existence, « par trois fois au moins, devient clairvoyant et peut s’exprimer : dans l’amour, la contemplation et la mort, ces trois extases » p.136.

Piers Sparkenbroke s’intéresse à la légende chrétienne de Nicodème sculptant le Christ, qu’un bateau guidé par les anges fait échouer à Lucques en Italie, puis au mythe de Tristan et Yseult où l’amour et la mort sont liés dans un même transport spirituel au-delà de la chair. Mais il bute sur certains passages, l’écriture se refuse à lui. C’est lorsqu’il rencontre Mary, jeune ingénue fiancée à un rustre qui rompt ses fiançailles avant d’habiter chez un pasteur, qu’il retrouve de l’inspiration. La fille donne et reçoit, plus que sa femme trop prosaïque ; elle crée une tension, une attente indéfinissable « dont le frémissement compte parmi les impulsions fondamentales de l’art » p.143. Il l’embrasse mais ne s’unit pas à elle, il se retient. Mary est sensible mais a des principes sains et solides.

Lorsque Spark, comme l’appelle familièrement son fils Richard, 6 ans, repart en Italie chercher la solitude nécessaire à l’écriture, Mary se marie tout naturellement avec George, ami d’enfance de Piers, plus âgé que lui et qu’elle. Elle trouve chez ce médecin de campagne une sérénité et une bonté qui l’apaise et la rassure. Mais le destin s’en mêle, un voyage en Sicile fait échouer Mary à Lucques avec la sœur de George, Helen, malade d’une sclérose en plaques. Sparkenbroke les héberge jusqu’à la mort d’Helen et Mary retombe en amour pour lui. Mais elle se dérobe et rompt à nouveau, d’un commun accord avec Piers qui songe à retrouver sa femme pour assurer l’héritage à Richard. Là encore, le destin refuse ; s’il est des êtres faits l’un pour l’autre, ils ne peuvent que s’attirer. « Piers comprit que les créatures ne doivent pas être comparées entre elles en termes de beauté ou d’intelligence, qui sont les qualités du monde des apparences, mais en raison de leur perméabilité au flux créateur.  (…) Pénétrer ce qui est réel, en être visité, imprégné, lui parut résumer les deux impulsions complémentaires et dirigeantes de la vie, et il s’aperçut que l’existence sociale à laquelle il revenait délibérément, était la négation de ces élans, les empoisonnait et les atrophiait » p.428.

Le divorce est consommé entre la vie sociale en couple pour élever des enfants et la vie hors du monde de l’artiste qui crée. L’amour absolu n’est accompli que dans la mort, par-delà les apparences, pour rejoindre l’élan cosmique que l’acte créateur approche entre temps par éclairs. Dans le monde réel, Mary ne peut qu’être prosaïque et Piers insatisfait. Je ne vous donne pas le dénouement, mais il n’a rien de romantique car son époque naïve est dépassée en ce début des années 1930 où se passe le roman. La guerre est finie et la guerre approche, les mondes basculent. L’art va se recomposer et, pourtant, la façon de voir de Charles Morgan reste éternelle.

L’auteur a souvent des bonheurs d’écriture, des remarques qui sonnent justes à qui sait observer. Ainsi cette exaltation sans cause à 15 ans, lors de certains moments privilégiés, « le bruit de l’eau, la voix de Piers, la sensation sauvage de la jeunesse, du flux de la vie, de la joie d’être un garçon » p.74. Ou « ce lien spécifiquement anglais – la faculté de communiquer ses sentiments sans étalage de mots » p.278. Encore ce processus de l’amour qui va bien au-delà du comportement des caniches : « Personne n’aime une femme uniquement à cause d’elle-même – pour ce qu’elle est. On peut dans ce cas éprouver du désir ou de l’amitié, mais celui qui prétendrait aimer une femme pour cette raison ne serait pas un véritable amoureux et manquerait de compréhension. Il ne l’aimera que lorsqu’il aura déversé en elle un millier d’aspirations et de rêves qui ont leur origine en-dehors d’elle, et que tout son être à lui sera en quelque sorte recréé en elle » p.309. Enfin la description tout en mouvement de la frise de putti par Jacopo della Quercia sur la tombe d’Ilaria à l’église Santa Maria delle Rose à Lucques qui est un bonheur de lecture (p.347).

La pagination indiquée est celle du Livre de poche 1972 en 499 pages (édition épuisée)

Charles Morgan, Sparkenbroke, 1936, J’ai lu 2004, 666 pages, €5.50

Un autre roman de Charles Morgan déjà chroniqué sur ce blog

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Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique

L’auteur, spécialiste de Heidegger, rassemble des articles publiés de 1974 à 1989. L’œuvre de Nietzsche, « secrète, bouleversante, explosive » p.17, veut faire la généalogie de la métaphysique.

Ce qui me plaît en Nietzsche est justement son pouvoir de subversion. Il est un critique radical, aucune idéologie ne lui résiste, ni ces illusions que se donnent les hommes pour justifier leurs actes. La méthode Nietzsche est de « faire apparaître la face sombre des idéalités, des motifs cachés – souvent inconscients ou physiologiques – les forces sous-jacentes qui sous-tendent les plus hautes valeurs » p.19. Pour cela, il utilise le style : « avec ses jeux d’ironie, de parodies, d’interrogations, de sous-entendus, mais surtout de ruptures, de décalages, de déplacements, etc., le style vise enfin à détruire, ou du moins à déjouer le sérieux logique, et spécialement dialectique, dont le but est toujours de fixer des identités ou de révéler l’Identité absolue » p.21.

La vie tout entière est puissance : être plus. « Toute force, toute énergie, quelle qu’elle soit, est volonté de puissance, dans le monde organique (pulsion, instinct, besoin), dans le monde psychologique et moral (désir, motivation, idéaux) et dans le monde inorganique lui-même, dans la mesure où la vie n’est qu’un cas particulier de la volonté de puissance » p.27. L’illusion est de croire la volonté première alors qu’elle n’est qu’une force qui va.

Le nihilisme est justement l’épuisement de cette force vitale, « l’épuisement progressif de toutes les significations » p.31. C’est une « grande lassitude.  Alors que la connaissance est conquête, elle impose des lois au chaos, elle est une activité d’assimilation. Elle agit despotiquement en ne cessant de supprimer, de simplifier, d’égaliser » p.37. La connaissance n’est pas objective mais impérialiste. Comme la morale, la logique réduit tous les phénomènes à des cas identiques. « Alors qu’il feint l’objectivité, le savoir schématise, crée des cohérences fictives » p.37. De même, « l’illusion propre à toute morale est riche en impératifs ce qui n’est que contrainte » : les pulsions les plus fortes.

C’est pourquoi, selon Nietzsche, l’art doit être préféré à la science. La vérité est identité fixe, donc fictive, alors que l’apparence artistique fait voir le monde selon le fantasme de sa nécessité. L’art est dionysiaque, puissance vitale « plus concordante avec le flux infini de la vie, qui est aussi appelé le chaos » p.97. La vérité se veut permanence et non-contradiction ; l’art arraisonne le multiple, chevauche le chaos.

L’état créatif par excellence est la danse, l’état de l’artiste est l’élasticité. L’écriture vise à l’élévation du corps vers l’état esthétique – qui est un l’état corporel. Suggestion, insinuation, métaphore, aphorisme, rompent le flux logique qui tend à fixer les choses dans des catégories immuables. Le « je » n’existe pas, « l’homme libre est une société d’individus » ; le « je » n’est qu’une convention grammaticale – toute la philosophie de l’Orient souscrit à cela. La volonté n’est pas un principe cohérent produit par un sujet mais la convergence d’une pluralité de sentiments et de sensations, la coexistence de personnes et de rôles – en bref une force presque impersonnelle. L’ego est peu émancipé de la collectivité. Les actions égoïstes sont dictées par la passion grégaire enseignée par la société elle-même. L’individu n’est pas maître de soi mais avant tout un résumé de toute son ascendance.

Ce n’est cependant pas pour cela que l’homme doit se « laisser agir ». Nietzsche est un fataliste non résigné ; il n’est pas stoïcien mais joyeux, dionysiaque. Le sage stoïcien est pour Nietzsche une caricature : sa haine du plaisir fait douter de son amour pour la vie. À force de se raidir, il s’abstrait. Il n’est plus sensible qu’à des mythes logiques : l’ordre, la bonté, la beauté, la raison, la providence. Rien de cela n’est réel : l’ordre n’est qu’un équilibre de forces éphémères, la bonté un état transitoire d’être repu, la beauté réside dans la dissymétrie ou l’inachevé, la raison simplifie et forge des caricatures vides, la providence n’est que force obscure ou hasard… Le monde n’est pas un organisme ordonné mais un chaos.

La nature est neutre vis-à-vis du bien et du mal, de la vie comme de la mort. Penser, c’est réaliser des formes ; vivre, c’est inventer la ruse, dans l’incertitude et le besoin de tâtonner. Le chaos n’est pas soumis à la logique du vivant mais est une mer de force : la vie est faculté d’incorporation. La sensibilité, l’appétit, l’évaluation, sont des choix d’assimiler ou de rejeter. La pensée n’est qu’un outil qui met l’assimiler en ordre provisoire, le hiérarchise. C’est le corps qui commande la pensée.

Il s’agit d’imiter la sagesse du corps et de prêter attention au climat, au lieu, au moment, à la nourriture, au plaisir. « Se connaître, c’est savoir pratiquer son propre régime » p.186. C’est avoir une relation organique, du microcosme au macrocosme (idée de la Renaissance), affirmer religieusement la vie en son entier (idéal des Grecs présocratiques). Comme chez Homère où les héros tragiques sont gais. L’apollinien n’est pas originaire, il est seulement projection visuelle du fonds dionysiaque abyssal. Apollon est seulement beau, Dionysos le rend sublime au sens très précis de Kant, un sentiment d’épanouissement de la vie. Après Homère, l’apollinisme intégral (délire de savoir) n’existe plus que négativement, comme abstrait, antinature et oubli de la musique.

La joie nous fait retrouver ce que nous avons toujours su, la proximité avec les origines, l’ivresse d’être en harmonie avec l’univers. « Le rythme au sens antique est, sur le plan moral et esthétique, la bride qui est mise à la passion » p.266. Il faut laisser résonner en soi la musicalité du monde ; elle rayonne de sens.

Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, 1993, Gallimard collection Tel, €11.20

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Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski

La Russie des années 1400 est barbare, écartelée entre moujiks grouillants, superstitieux et ignares, boyards brutaux s’entredéchirant et moines qui savent lire et se croient au-dessus du monde et de ses vicissitudes. Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne) est l’un de ces moines, peintre d’icônes et de fresques, et il parcourt le pays appelé par les princes ou les évêques afin de décorer leurs palais et églises. Il rêve d’un monde meilleur, comme tous ceux qui sont inadaptés au leur. Il a pour armes la foi et l’art.

Mais suffit-il d’obéir aux Commandements et de respecter la Bible à la lettre ? Ne dit-elle pas que la femme est soumise et que l’amour charnel est péché ? Que rire est grave au point d’être fouetté ? Qu’il est d’un orgueil puni de Dieu de vouloir voler comme les anges ? Ce film est une fresque visionnaire plus qu’une biographie historique. Andreï Roublev est « le Russe », celui qui vit dans la fange et aspire au ciel, les pieds dans la boue sempiternelle du printemps et de l’automne mais qui peint des icônes lumineuses et colorées ; celui qui creuse l’argile de ses mains pour y fondre une cloche dont le son va s’élever dans les airs ; celui qui a pour viatique l’espérance et en permanence dans les yeux un monde meilleur à venir.

Quant à l’art, Andreï Roublev, constatant la barbarie du peuple, ne peut plus peindre ; il ne veut plus. Figurer les horreurs du Jugement dernier est au-dessus de ses forces : pourquoi ajouter du malheur au-delà à celui qui règne en-deçà ? Dieu est-il implacable à ses créatures ? L’artiste peut-il donner une quelconque espérance sous une idéologie totalitaire (la religion en est une) ? Que peuvent les images de la Vierge et du Christ face à la trahison des siens et à plus barbare que soi : le Tatar ?

Le film, en noir et blanc, est long, trois heures à cinq minutes près, trop long ; il engourdit, surtout dans la première partie où l’action est lente et sans cohérence apparente. Selon moi, il est à voir en plusieurs fois, comme une série ; et à voir plusieurs fois pour en goûter les détails, qui foisonnent. Il est composé en trois parties : les années 1405, 1408, 1423 et se termine en couleur par plusieurs minutes des vraies icônes peintes par Roublev et ses contemporains, sorte d’hommage à l’art russe du passé. Leçon aussi d’immortalité : ce qu’on réalise de toute son âme reste.

Le premier tableau narre le périple des moines de l’école Andreï Roublev en route pour la capitale, où ils doivent décorer la toute neuve cathédrale de l’Annonciation sur demande de Théophane le Grec (Nikolaï Sergueïev). Un bouffon (Rolan Bykov) fait rire grassement les paysans en se moquant de tout, y compris de lui-même, mais aussi du boyard ; il est dénoncé par Kirill, l’un des moines (Ivan Lapikov). Saisi par la soldatesque, il sera fouetté dos nu et collé au cachot pour cinq ans. Le « respect » de la lettre biblique commande-t-elle de renoncer à l’amour du prochain ?

Dans la plaine, des torches flamboient : c’est le printemps, la nuit de l’alliance des corps. Andreï y voit un sabbat de sorcières car les gens courent nus et se roulent dans les buissons, baisant frénétiquement. Cette païennerie n’est-elle pas une offense à Dieu ? « C’est pourtant Dieu qui a créé l’amour », lui dit une femme à poil qui l’embrasse (Nellie Sneguina) après que les hommes l’eurent attaché pour qu’il ne parasite pas leurs ébats ; « Dieu a créé l’homme à son image » – « mais pas la femme, issue d’une côte de l’homme », renchérit le jeune Sergueï à qui l’on fait lire les Ecritures.

Second tableau, l’invasion tatare favorisée par le frère du « grand » prince Vassili Ier de Russie ; il veut devenir calife à la place du calife (Youri Nazarov). Trahison, massacre, viols et mépris du peuple russe, tel est le bilan. La sainte ville de Vladimir et ses hautes murailles est prise sans coup férir, tous les soldats sont partis en Lituanie, guerroyer pour la gloire du « grand » prince, laissant sans défense le sud et l’est du pays. La cathédrale est enfoncée, pillée, saccagée ; ceux qui se sont réfugiés dedans sont tués ou violés. Andreï Roublev est parmi eux mais en réchappe avec une simplette (Irma Raush), contrairement aux jeunes de son atelier, impitoyablement sabrés ou fléchés un par un par la main jaune sous le regard du traître qui renie sa parenté, sa race et sa religion. Dès lors, tuer un homme qui veut violer et massacrer, est-ce péché ?

Le tableau final se passe en reconstruction car « sans cesse sur le métier remettons notre ouvrage » pourrait être la devise du peuple russe. Il s’agit sans cesse de bâtir l’avenir en le rêvant radieux. Le « grand » prince – dont on ne sait s’il s’agit du traître enfin au pouvoir ou de son frère légitime qui a repris la main – cherche des artisans pour refondre une cloche à la cathédrale de Vladimir. Mais tous sont morts ou ont fui vers le nord. Seul un adolescent, Boriska, végète dans son isba, fils d’un fondeur de cloche mort dont « il a appris les secrets », déclare-t-il (le spectateur retrouve Nikolaï Bourliaïev, l’Ivan de l’Enfance, à désormais 19 ans).

En fait il s’y connait peu mais la jeunesse improvise ; elle est optimiste et croit qu’il vaut mieux tenter que d’attendre et que l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace (mot du révolutionnaire Danton) est à la racine de l’esprit du peuple. Il va donc rameuter une équipe d’ouvriers, chercher l’argile adéquate pour mouler, creuser le trou où fondre, récolter auprès du prince les métaux nécessaires et auprès des marchands le bois et les cordes pour l’opération.

Et puis la cloche est fondue, sortie de sa gangue, élevée à la lumière avec saint Georges gravé sur ses flans : elle sonne ! Le gamin s’écroule en larmes : il a réussi ! Car il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (mot de Guillaume d’Orange-Nassau). Certains y voient le « don » de Dieu comme une grâce par essence, moi pas ; j’opte plus pour la volonté vitale de la jeunesse prête à tout essayer. Mais l’URSS en 1966 était-elle encore dans cet état d’esprit ?

Le film Andreï Roublev a été présenté au Festival de Cannes 1969 puis interdit par les autorités soviétiques jusqu’en 1972 : mysticisme et foi étaient en contradiction avec l’idéologie communiste, selon Léonid Brejnev.

DVD Andreï Roublev, Andreï Tarkovski, 1966, avec Anatoli Solonitsyne, Ivan Lapikov, Nikolaï Grinko, Nikolaï Sergueïev, Irma Raush, Nikolaï Bourliaïev, Youri Nazarov, Youri Nikouline, Rolan Bykov, Potemkine films 2017, 2h55, €18.42

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Georges Minois, Le diable

Ce petit opus d’un docteur en histoire agrégé de l’Université fait utilement le point sur cette particularité occidentale qu’est le diable. Un concept qui n’existe quasiment nulle part ailleurs : Satan est absent de l’Ancien testament et Sheïtan se fait très discret dans le Coran. Quant aux Grecs et aux Romains, ils l’ignorent : pour Platon, le mal est l’absence de Bien, un non-être ; le polythéisme grec fait du bien et du mal deux forces inhérentes à la nature. Les maux humains sont dus au destin et aux frasques des dieux et l’on en est parfois responsable (Achille à Troie, Ulysse en son périple, Œdipe et son père). Le diable n’apparaît que dans l’extrême monothéisme, dont le christianisme est la pointe avancée : il est inséparable de Dieu, sa face sombre, le revers de sa médaille. Car comment un Dieu réputé parfait aurait-il pu créer un monde aussi mauvais ?

On l’ignore trop souvent, « Satan est né dans les milieux sectaires apocalyptiques juifs » p.4. Yahvé est ambivalent, ordonnant l’extermination des adversaires de son peuple élu, envoyant des épreuves via des anges messagers. Le Satan signifie « l’obstacle » et fait partie de la cour de Dieu, serviteur fidèle de Yahvé (Livre de Job, Zacharie) ; il prend plus d’autonomie au IVe siècle avant avec l’affirmation du pouvoir sacerdotal qui lave Dieu de la responsabilité du mal. Le démon a été inspiré des mythes cosmiques babyloniens, cananéens et zoroastriens où un héros positif combat un monstre négatif (Gilgamesh/Huwawa, Marduk/Tiamat, Ninusta/Anzu, Baal/Mot, AhuraMazda/Ahriman).

Le diable est en revanche omniprésent dans le Nouveau testament, inspiré des milieux sectaires qui bouillonnaient au tournant du 1er millénaire en Palestine (Esséniens). Les Evangiles canoniques sans le diable seraient sans signification : ils le citent 188 fois ! Jésus s’incarne sur terre pour le grand combat de Dieu contre le Mal qui, lui, s’incarne dans les possédés, induit les tentations, inspire les reniements (Pierre) et les trahisons (Judas). « Seule une explication cosmique de l’origine du mal peut ainsi justifier la nature divine du Christ » p.27. Le serpent de la Genèse ne pouvait dès lors rétroactivement qu’être le diable, « ce qu’aucun texte biblique ne dit » !

La littérature apocalyptique non retenue par l’Eglise assure la transition entre Ancien et Nouveau testament. Des anges de Dieu se révoltent et s’unissent aux femmes humaines, engendrant des géants qui répandent le mal que sont le sexe et la technique. Ce sont des activités d’orgueil qui visent à créer comme Dieu… Naît alors la théorie du complot : « Les membres de ces sectes s’imaginent être les élus du Seigneur, le petit reste promis au salut, rejetant les ennemis d’Israël mais aussi la masse du peuple infidèle dans le camp de l’Adversaire, de Satan, devenu responsable du mal, et qui va être vaincu dans la grande lutte cosmique qui s’ouvre » p.22. Tous les millénarismes resteront sur ce schéma : des croisades en l’an mille à la terreur révolutionnaire, des procès staliniens au féminisme le plus contemporain qui rejette comme « le diable » le mâle blanc dominateur capitaliste – et souvent juif – dont Weinstein est l’incarnation caricaturale la plus récente (juste après Polanski).

Le christianisme aura dès lors la permanente tentation du dualisme des deux mondes antagonistes avec les gnostiques, les manichéens, les Bogomiles, les Vaudois, les Cathares – sans parler de la Kabbale juive. Bien que le diable ne soit pas un dogme catholique, dès la fin du IIe siècle de notre ère il est devenu le personnage central de la foi. Pour saint Augustin, Satan reste un ange, mais qui a péché par orgueil ; il fait partie du plan de Dieu pour laisser le choix de la liberté de faire bien ou mal, d’obéir ou non. Saint Thomas accorde au diable une place éminente, détaillant toutes les façons qu’il a d’influencer l’être humain. Le catéchisme 1992 de l’Eglise catholique n’en fait qu’« une voix séductrice opposée à Dieu ». Ce sont les moines médiévaux qui vont amplifier et déformer le diable jusqu’au mythe : « Moines et ermites, issus de milieux populaires, menant une vie de privation et de solitude, sont assaillis de tentations, d’hallucinations, et sont facilement la proie de troubles nerveux, physiques, psychiques attribués à l’action du diable » p.36. L’anti-Christ est le bouc émissaire facile de ses propres turpitudes : c’est pas moi, c’est l’autre ; je n’y peux rien ; je suis une victime, irresponsable… Cette culture de victimisation sévit encore largement de nos jours. Ce n’est pas la personne qui cède mais le séducteur qui force ; ce n’est pas la tentation qui est condamnable mais le tentateur ; ce n’est pas la faiblesse morale mais l’emprise de l’Autre ! Les démons chrétiens sont comme les Juifs : « ils sont partout ».

La peur du Malin est une forme du pouvoir des clercs d’Eglise, institution qui reprend les traits des anciens dieux païens pour mieux les dénoncer, le chamane cornu de la grotte préhistorique des Trois-Frères, le Cernunnos gaulois, les Thor et Loki vikings, le dernier changeant d’apparence et prenant toutes les formes – comme le diable est censé faire. « L’Eglise, en condamnant tous les plaisirs terrestres, contribue à renforcer l’attrait du diable, dont le caractère ambigu se reflète fort bien dans les hésitations des artistes » p.41. La beauté du diable fait de lui un Apollon séducteur tandis que la monstruosité le rend bestialement sexuel, ogre trapu, velu et fort comme Gilles de Rais, donc fascinant.

Les grandes peurs de l’an mille font faire passer le diable de bel éphèbe païen à bouc en rut barbare et repoussant. Le Concile de Trente exige que le diable soit représenté laid ! Mais Satan disparaît dans l’art classique, revenu avec la Renaissance aux canons grecs. Il faut attendre le baroque pour qu’il fasse son retour, avant le romantisme. Du 14ème au 16ème siècle, c’est « la grande chasse au diable » en Occident. L’Eglise de Rome, pressée par les rois qui secouent sa tutelle, en butte aux hérésies, confrontée aux Sarrazins et aux Juifs accusés de pratiques « pas très catholiques », crée l’inquisition et les bûchers des sorcières. Elles sont accusées de sabbat (« tous les jeudis vers minuit ») et même « les enfants sont torturés et brûlés avec les adultes » jusqu’en 1612 ! Les protestants comme le pouvoir civil ne sont pas en reste. Les manuels de démonologie et de sorcellerie sont « un vrai catalogue des fantasmes de clercs névrotiques imaginant tous les types de perversions, sexuelles en particulier, se déroulant au cours des sabbats » p.56.

Les exorcismes publics deviennent un théâtre propre à frapper les imaginations et à assurer le pouvoir de l’Eglise sur les âmes en insufflant la peur de Dieu et de son clergé. Ce dernier est déclaré dès l’an 416 seul apte à exorciser le démon (ce sera un monopole officiel catholique en 1926 !). Paul VI ne supprimera qu’en 1972 l’ordre des exorcistes dans l’Eglise. Les procès en sorcellerie touchent surtout les femmes rurales pauvres car ce sont elles qui tentent le plus un clergé frustré, forcé au célibat, d’autant que dans les campagnes peu éduquées subsistent encore des rites bacchiques de fécondité. « Ce sont les clercs eux-mêmes qui, par leurs traités, affirment l’existence de la sorcellerie et des sabbats et en répandent la croyance, en se basant sur des aveux extorqués par la torture et qui correspondent à l’idée qu’ils se font de l’action démoniaque dans le monde » p.59. Les procès staliniens se dérouleront de la même façon en faisant « avouer » aux membres du parti considérés comme traîtres au grand Staline des crimes que leurs accusateurs inventent et qu’ils leur font signer sous la torture ou celle de leurs proches, gamins compris. Les rois reprennent cette politique pour réprimer ceux qui leur font de l’ombre : Philippe le Bel contre les Templiers, contre le pape Boniface VIII ; le pape lui-même contre les évêques de Troyes et de Cahors. Plus tard, les missionnaires attribueront la résistance des indigènes au Démon.

Les 17ème et 18ème siècle verront le scepticisme grandir, préparé par Montaigne qui, en 1588, ridiculise la chasse aux sorcières dans son essai sur « les boiteux ». En 1682 est supprimé par ordonnance royale en France le crime de sorcellerie, la supercherie de « cas » de possession démoniaques par des nonnes sexuellement frustrées ayant été éventée à Loudun en 1632 et à Louviers en 1643. Le diable devient un mythe littéraire avec le Méphistophélès de Faust qui ressemble à Monsieur Tout-le-monde (il n’a pas, comme au Moyen Âge, la gêne de devoir rouler sa queue dans sa poche, de cacher ses cornes sous un grand chapeau et de chausser de bottes ses pieds de bouc). Le mal de vivre est l’autre nom du démon, attesté chez Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix. Voltaire « considère le diable comme une autre invention de l’Eglise pour tenir le peuple en laisse » p.87. Sade récuse l’existence de Satan et Milton en fait un enjôleur.

Au siècle suivant, Dorian Gray le voit en lui par son miroir et le Mr Hyde du Dr Jekyll réduit Satan à la psychiatrie en l’homme. Le satanisme est de mode dans la bourgeoisie des grandes villes, comme le rapporte Huysmans dans Là-bas : c’est avant tout un ésotérisme sexuel, dans une époque victorienne trop répressive. Mais le 20ème siècle voit « Satan superstar ». Il est le Rebelle aux pouvoirs, le Libérateur des obscurantismes, le promoteur du progrès prométhéen. Vigny chante sa beauté maudite en porteur de lumière, Hugo chante La fin de Satan, Baudelaire le rend compagnon du désir. La fascination du cinéma rend le diable plus tentateur : le septième art n’est-il pas l’incarnation même du faux-semblant et de l’illusion ? Nosferatu incarne le mal indestructible, le Dr Mabuse l’orgueil diabolique de la science dévoyée, Rosemary’s Baby et L’Exorciste revivalisent l’image du diable qui possède sexuellement, rendant les filles pubères « victimes » et non pas actrices de leurs désirs. Le Mal, c’est les autres, au point que Charles Manson incitera sa secte à massacrer les riches hollywoodiens qui l’ont rejeté. Le satanisme est aujourd’hui une provocation ado, encouragée pour des raisons commerciales par le rock rebelle et transgressif qui pulse pour assommer l’angoisse de vivre.

Mais « tous les mouvements fondamentalistes et sectaires cultivent la hantise du diable jusqu’à l’absurde » p.107. Il s’agit de sans cesse rejouer Moi contre les autres, Nous contre les Ennemis, les forces du bien contre celles du mal : Le seigneur des Anneaux, Harry Potter, Star Wars font du combat positif contre les forces négatives les ressorts de l’histoire. Car, s’il n’y a pas de diable, il ne reste que l’homme : sa liberté, sa responsabilité, son éventuelle lâcheté. Les psychiatres, depuis Freud, font du diable l’image pulsionnelle de peur et de séduction de l’Interdit. Le sexe, parce qu’il fait l’objet de nombreux tabous, est la principale origine des maux « diaboliques » contemporains.

Georges Minois, Le diable, 1998, PUF Que sais-je ? 2000, 126 pages, €12.63 e-book Kindle €5.49

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Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards

L’homme est un être social qui ne se développe qu’en relation. Pour l’auteur, l’identité narrative des parents, issue de leur histoire personnelle, compose l’alentour sensoriel qui encadre le développement de l’enfant. Cela commence dans le ventre de sa mère. La septième semaine, le toucher est un contact ; dès la 11e semaine apparaissent le goût et l’odorat via le liquide amniotique. La 24e semaine introduit le son. Tout cela s’imprime dans la mémoire sensorielle.

La naissance est l’inscription dans une filiation par le jeu des ressemblances. Dès le premier jour, le comportement du nouveau-né influe sur la manière dont l’entourage se comporte envers lui. La culture intervient très tôt dans la stabilisation d’un trait de tempérament. En Chine, où la vie traditionnelle du foyer est paisible, ritualisé et imperturbable, les tout-petits se stabilisent tôt. Aux États-Unis, les parents remuants et sonores, versatiles, alternent l’ouragan de leur présence avec le désert de leurs départs répétés ; les tous petits s’y adaptent en alternant frénésie d’action et gavage par les yeux et la bouche pour combler le vide affectif. Les deux parents comptent et composent un triangle de relations avec l’enfant. Il existe des familles coopérantes où le père et la mère alterne pour les soins ; des familles stressées où règne le moi-je d’un seul parent ; les familles abusives où un parent s’allie à l’enfant au détriment de l’autre parent ; les familles désorganisées où règne l’anarchie.

La pulsion génétique donne l’élan vers l’autre, mais la réponse de l’autre est grandement culturelle ; elle donne un tuteur de développement. La figure d’attachement, qui peut être la mère, le père, le grand frère ou tout adulte qui s’occupe régulièrement de l’enfant, agit comme une base de sécurité pour l’exploration par le petit du monde physique et social. Dans une relation à plusieurs (au minimum le triangle), l’enfant répond à une représentation ; ses émotions sont déclenchées par ses perceptions autant que par l’écho qu’elles ont parmi ses relations. L’attachement sécurisant produit chez l’enfant le comportement de charme qui attendrit les adultes et les transforme aussitôt en base de sécurité. Les attachements évitant, ambivalents ou désorganisés, dissuadent les adultes de s’occuper d’eux car ces petits-là sont difficiles à aimer.

Mais les enfants sont malléables. Si les styles persistent dans la mémoire inconsciente qui façonne le tempérament, le développement est infléchi par tout changement social. À chaque étape de développement, les enfants deviennent sensibles à d’autres informations et à d’autres tuteurs : sensoriels chez le bébé, rituels à la crèche, le dessin puis la parole par la suite. La mère ou le père, les autres membres du groupe parental, les familles de substitution, les associations et clubs de sport, l’art, la religion ou la politique, peuvent à leur tour étayer l’enfant. Un père qui toilette, joue, nourrit, gronde et enseigne à un effet de « rampe de lancement ». Pour le bébé, la sensorialité d’un homme et d’une femme n’a pas la même forme : les mères sourient plus, vocalisent plus, mais bougent moins le nourrisson. Les pères parlent moins mais taquinent, et ces tentative de déstabilisation incitent l’enfant à s’adapter à la nouveauté et à la prise de risque.

La Shoah puis le Vietnam, le Liban et le Kosovo, ont déclenché le travail clinique sur le traumatisme. Le choc n’est pas seulement organique mais aussi narratif. L’accueil de la société, les réactions de la famille, l’interprétation des journalistes, orienteront la narration vers un trouble durable secret ou vers une intégration de la blessure. Si la société et la culture ne disposent autour de l’enfant blessé d’aucune possibilité d’expression, le délire logique et le passage à l’acte fourniront des apaisements momentanés et aboutiront à l’extrémisme intellectuel, la délinquance ou la psychopathie. D’où la supériorité des sociétés qui permettent d’exprimer, soit par le rituel, soit par le débat démocratique. C’est la conviction qu’il est responsable de ce qui lui est arrivé qui permet à l’être humain de devenir sujet de son destin et auteurs de ces actes, et non plus objet ballotté par les circonstances et soumis. L’absence de cadeaux ou de reconnaissance crée un vide. Mais quand l’enfant blessé devient celui qui donne, il éprouve le bonheur de ne plus être victime fautive mais celui qui aide. Il se socialise. Depuis les bombardements de Londres en 1942, on sait que les réactions psychologiques des enfants dépendent de l’état des adultes qui les entourent.

Dans un milieu sans loi, un enfant qui ne serait pas délinquant aurait une expérience de vie très brève. Quand la société est folle, un enfant ne développe une estime de soi qu’en réussissant de beaux coups contre les adultes empotés. Quand la famille disparaît, l’approbation parentale cède la place à l’approbation des pairs. Ce qui façonne un enfant est la bulle affective qui l’entoure chaque jour et le sens que son milieu attribue aux événements. La réponse émotionnelle de la famille soutient ou enfonce en partageant l’émotion ou en faisant la morale et en rejetant. Pour résilier un traumatisme, il faut le dissoudre dans la relation et l’incorporer dans la mémoire organique. Faute de quoi se laisse fasciner par le vide ou bien on se débat et on travaille à le remplir par la création. L’art n’est pas un loisir mais une contrainte à lutter contre l’angoisse du néant. L’orphelinage et les séparations précoces ont fourni beaucoup de créateurs : Balzac, Nerval, Rimbaud, Baudelaire, Dumas, Stendhal, Voltaire, Dostoïevski, Kipling…

Les aptitudes acquises tout petit permettent de surnager et de faire face aux catastrophes sa vie durant par la confiance, le comportement de charme et la prise de risque. On peut retisser des liens, redonner sens et redevenir acteur. La vie n’est donc pas un destin écrit mais une voie sur laquelle des bifurcations se présentent, que l’on emprunte ou pas selon les autres qui aident ou qui repoussent.

Boris Cyrulnik, Les vilains petits canards, 2001, Odile Jacob poche 2004, 241 pages, €8,90 e-book Kindle €9.99

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Transamerica Express d’Arthur Hiller

Le train Trans Amérique qui relie Los Angeles à Chicago en deux jours est propice à la détente et aux rencontres coquines. George Caldwell (Gene Wilder), éditeur de jardinage, sexe et autres bricolages, compte bien se reposer avant d’aller au mariage de sa sœur à Chicago. C’est compter sans Hollywood.

Il fait la connaissance au bar d’un grassouillet représentant en vitamines (Ned Beatty), dont la E est particulièrement propice à la vigueur sexuelle, dit-il. D’autant que le balancement incessant du train incite à la chose. D’ailleurs, une ravissante blonde écluse déjà au bar des whiskies pour éluder sa solitude (Jill Clayburgh). Le représentant va draguer celle qui se fait appeler Hilly mais elle le rembarre en lui injectant le verre entier qu’il lui offre dans le slip, glaçons compris. Pour le refroidir. C’est dire si ces premières scènes situent le film : un policier comique.

Car la belle est la secrétaire particulière d’un professeur d’histoire de l’art, érudit en correspondance de Rembrandt. Il va à Chicago révéler lors d’une conférence que certaines lettres originales qu’il a découvertes remettent en cause l’authenticité de tableaux certifiés par le directeur de l’Institut d’art de la ville, Roger Devereau (Patrick McGoohan), expert à ses heures et spéculant sur les œuvres. Cela n’a pas l’heur de plaire à ce ponte et, à l’aide de trois sbires, il veut mettre la main sur ces lettres. Malheureusement le professeur est bordélique et il ne les trouve pas. D’où une interrogation musclée qui aboutit au premier meurtre.

La belle Hilly entreprend de séduire George Caldwell qui ne demande rien. On le retrouve allongé sur sa couchette, la chemise ouverte et le torse délicieusement caressé par les mains expertes, lorsqu’il voit à la fenêtre du compartiment un homme pendre la tête en bas, une balle dans la tête, avant de choir du train. Il croit avoir une hallucination, persuadé par la fille, surtout après martini, Mouton-Cadet et champagne, mais il doute… Au matin avisant le dernier livre du professeur, il découvre sa photo au dos (Stefan Gierasch) : c’est bien lui qu’il a vu mort !

Qu’à cela ne tienne, il suffit de vérifier. Hilly lui demande d’aller au compartiment du professeur, juste derrière le bar. Lorsqu’il toque à la porte, un inconnu soupçonneux lui ouvre, deux autres sont en train de fouiller les affaires. Il dérange et est expulsé manu militari du compartiment, du wagon et même du train par un géant simplet au sourire d’acier d’appareil dentaire ! Il se retrouve en rase campagne, loin de tout.

Une ferme est installée au milieu de nulle part et sa patronne est en train de traire une vache. Elle écoute son histoire qui la change de la routine animale et se propose de l’accompagner à la ville voisine. Mais ce sera en avion, un petit coucou à deux ponts, car ladite ville est à plus de cent kilomètres ! L’avion va plus vite que le train, qui ne semble pas dépasser les 80 km/h dans la première économie du monde (à l’époque), et George peut remonter dedans à l’arrêt de la ville.

Il retrouve au déjeuner Hilly qu’il a quitté avant le petit-déjeuner mais découvre qu’elle est en grande conversation amicale, sinon intime, avec Devereau. Lorsqu’il va dans son compartiment, la belle s’étonne de sa disparition du matin. Ne tarde pas à entrer, comme si de rien n’était, le directeur de l’Institut d’art qui l’a fait éjecter. Celui-ci, tout urbain, présente ses excuses pour ce malentendu, le « chauffeur » a outrepassé ses ordres en l’éjectant sur la voie. Mais le professeur va très bien, le voici qui arrive. Et George, confus, serre la main au sosie de la photo.

Tout irait bien, sauf que… Nouveaux rebondissements et deux autres meurtres que je vous laisse découvrir, dont celle du sourire d’acier avec un fusil sous-marin sur le toit du train – et nouvelle chute du train qui part tout seul. Stop laborieux jusqu’à une ville en pleine cambrousse où le shérif est aussi bouseux que son environnement et veut l’arrêter comme assassin (Clifton James). George se découvre des talents d’agent spécial, vole son pistolet au shérif, puis sa voiture que ramène son adjoint et neveu. A l’arrière, un voleur noir, Grover (Richard Pryor), qu’il délivre des menottes et qui l’aide, notamment à écouter les messages et à forcer un barrage de shérifs – mais aussi à se déguiser en Noir avec du cirage et à dansoter sur la musique de transistor pour berner la police qui surveille le train. Ce blackface ne passerait plus auprès des communautaires nord-américains bornés d’aujourd’hui – c’est dire si les Yankees sont devenus moralement bornés et politiquement cons par rapport aux années 70 !

Retour en voiture au train lors d’un arrêt en gare. George Caldwell est comme le chat, il a sept vies. Mais Devereau est obstiné et met la main sur les lettres de Rembrandt… que George récupère à l’aide de son nouvel ami Grover. Nouvelle éjection du train (comédie de répétition) mais cette fois à deux. La police de l’Etat les arrête mais le FBI est au courant par l’agent spécial descendu et cette fois George est du bon côté. Il est décidé d’arrêter le train avant l’avant-dernière station, où Devereau a l’intention de descendre après avoir brûlé les lettres originales de Rembrandt. Les Américains se sont toujours foutu de l’histoire ; elle n’est pour eux qu’une source d’antiquités à acheter et vendre, ou à détruire quand elles sont dangereuses – en témoignent les villes bombardées durant la Seconde guerre mondiale, y compris les villes normandes ou le Monte Cassino italien, ou les destructions en Irak.

Mais tout ne se passe pas comme prévu et le train fera une entrée fracassante dans les vitrines de la gare de Chicago en alerte panique. Sur un ton de parodie des films catastrophes.

L’action est prétexte aux gags mais ceux-ci ne sont pas aussi outrés que dans les décennies suivantes ; ils restent agréables à suivre, et mettent de l’ironie dans l’intrigue policière. Les décors comme les acteurs sont furieusement années 1970 et ceux qui n’ont pas connu l’époque pourront en avoir une assez juste idée. Le train est un puissant diesel qui crache des panaches de fumée bourrée de CO2 – l’écologie n’était pas vraiment la préoccupation de l’époque. Les coiffures des hommes sont afro ou longues, les pantalons patte d’éléphant et les chaussures chic des boots. Tout le monde porte costume et cravate, seuls les « hippies » sont accusés de toutes les dégradations. La clope est de mise et le whisky coule à flot. Pas de net ni de mobile, le train est la parenthèse idéale pour une autre vie en deux jours. Et le sexe s’est « libéré » de nombreux tabous.

L’Amérique se moque d’elle-même : un train qui n’avance pas, des experts filous, un professeur obstiné, un shérif de campagne dépassé, une fermière sympathique… C’est un divertissement de bon ton comme les Yankees après le 11-Septembre ne savent plus en produire.

DVD Silver streak – Transamerica Express, Arthur Hiller, 1976, avec Gene Wilder, Jill Clayburgh, Richard Pryor, Stefan Gierasch, Ned Beatty, Patrick McGoohan, 20th Century Fox 2006, €12.98

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Une petite histoire de l’opéra…

Ils sont six dans une bande de Normands. Ils revivifient la « grande » musique sous couvert du jazz. Ils usent de nombreux instruments incongrus tels qu’accordéon, balafon, banjo, batterie, boite à rythme, clarinette, cornemuse, cymbalum, glockenspiel, guimbarde, guitare, marimba, piano et piano « séparé », saxophone, soubassophone, trombone, tuba, vibraphone – sans parler de la Voix. Elle est celle de Tineke Van Ingelhem, soprano.

Leur projet ? Composer des morceaux inspirés de morceaux d’opéras : la toccata de l’Orfeo de Monteverdi, la Habanera de Bizet, Tristan de Wagner. Ils sont drôles, inventifs, joyeux. L’opéra se réinvente comme aux beaux jours du XIXe siècle où il était fredonné dans les rues.

Laurent Dehors est le directeur artistique et explore dans cet opus 2 ce qu’il avait débuté dans l’opus 1. Une histoire et ses cassures, une composition et un décalage. Une image renversante de l’opéra trop sérieux.

« Tous dehors » est le nom du groupe et la région Normandie le soutient, tout comme le Ministère. On se demande ce que deviendrait « l’Art » sans l’Etat en France…

L’album est sorti hier 20 septembre, après un concert de lancement le 18. A Paris.

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Tous Dehors, Une petite histoire de l’opéra opus 2, 2019, €13.99

Tous Dehors, Une petite histoire de l’opéra opus 1, 2011, (indisponible pour le moment)

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Charles Morgan, Portrait dans un miroir

J’avais l’âge du narrateur, « l’année de mes dix-huit ans » (donc encore 17 ans), lorsque j’ai lu pour la première fois ce roman d’un Anglais né en 1894 ; il aurait pu être mon grand-père, venu au monde autour de cette année-là. L’univers victorien, l’élégie de « l’Art », la jeunesse passionnée réfrénée par les convenances victoriennes, la conception platonicienne de l’âme, convenaient à l’époque de ma jeunesse dans les années 1970. Je ne m’identifiais pas au narrateur mais à son univers ; il n’était guère différent de celui de mon temps car la révolution des mœurs de mai 68 a tardé à infuser dans la société. Quant au jeune homme, ses élans étaient les miens mais point sa famille, trop idéale pour ma réalité.

Aujourd’hui est différent et ce roman est rejeté vers le XIXe siècle, bien que paru en 1929. Les hobereaux comme les Frew, les Trobey ou les Fullaton, vivant en manoir campagnard, ne sont plus qu’un souvenir. La famille « libérale » qui aime ses enfants et les oriente par la force du raisonnable a sombré dans le décomposé, l’individualisme exacerbé, la compétition ou la drogue. Le monde a changé et « les convenances » ne conviennent plus. « Un jeune homme obsédé par la nudité féminine, et dominé par son imagination, une jeune femme renonçant à toute fierté, fouettée par le désir et la vanité, et voulant inscrire dans sa vie un chapitre faussement romanesque » – voilà toute l’histoire, racontée à la fin par le narrateur devenu vieillard.

Sauf qu’entre temps la jeunesse a vécu, et la fièvre est l’essentiel. Nigel Frew est cadet de famille mais dessine admirablement et peint à l’occasion. Lors de sa première sortie dans le monde, chaperonné par sa grand sœur acerbe Ethel et son grand-frère bienveillant Richard, il séduit la société. Sa jeunesse, son air lunaire, sa gaucherie, touchent les gens. Notamment Claire, qui doit épouser Ned, le fils de la maison Fullaton qui invite. Nigel tombe amoureux de Claire et celle-ci, de trois ans plus âgée que lui, en est émue et l’aime aussi – ou croit aimer l’image candide et pure qu’elle s’en fait. Mais ils ne sont pas en phase : pour Nigel, cet amour vient trop tôt ; pour Claire, il vient trop tard. D’où la tragédie d’un amour impossible qui se développe au long des pages.

Nigel doit être envoyé à Oxford sur les traces de son frère aîné mais il décide de n’en rien faire. Il rencontre en cela les avis de son maître en dessin plus celui de son hôte, le père de Ned, peintre acceptable et influent dans les beaux-arts qui l’invite à venir compléter son apprentissage auprès de lui. Le père de Nigel est ennuyé, une solide éducation prépare à tout, même à la peinture, et elle reste un bagage solide en cas d’échec. Mais Nigel ne peut rester chez les Fullaton à cause de la présence de Claire. Après quelques mois sur des charbons ardents, séduit par un ange de pierre dans l’église qui lui paraît l’idéal d’incarnation de la chair désirée en art éternel, Nigel s’écartèle entre l’art et l’amour, ou plus exactement le travail et la chair. Il tente de réaliser, sur demande de Ned, un portrait de Claire, mais celle-ci lui échappe car elle est sans cesse différente. Il ne réussit que des dessins épars, pas l’œuvre à l’huile ambitionnée. Son œuvre restera inachevée.

C’est que, dans sa conception issue de Platon, un portrait est « l’image d’une âme reflétée dans le miroir d’une autre âme ». Trop d’impressions fugitives viennent parasiter sa main pour que le portrait soit possible, au contraire de celui de la tante Fullaton, une vieillarde qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui a deviné sans peine les peines d’ardeur du très jeune homme. L’art ou l’amour ? Entre ces deux absolus, ces deux créations humaines, il faut dans la société de philistins qu’est la bourgeoisie anglaise fin XIXe, malheureusement choisir. Seule la fuite « à Paris » permettra de trancher le nœud gordien. Car la société bienveillante refoule toutes potentialités de conflits et noue les élans comme les aiguillettes, sous la conversation policée et les attitudes convenables. L’artiste seul y échappe, dans un milieu qui exclut l’art et ne considère la peinture que comme un substitut honorable et admis de la photographie. Qui peint la chair doit peindre l’âme, mais il faut pour cela transcender les convenances et lâcher les rêves dans la nature, eux qui ne sont que des ballons captifs retenus par la société.

Revenu trois ans plus tard, mûri et sa maîtrise d’artiste assurée, Nigel baisera Claire une fois dans la chambre d’enfant des Fullaton, manière d’exorciser à la fois leurs désirs à tous les deux et leur part d’idéalisme enfantin. La société reprend ses droits, dans la sagesse, et les convenances restent respectées malgré le feu qui a couvé sous la glace. J’aurais bien lu une suite où Claire donnait naissance à l’enfant de Nigel sous la paternité de Ned, mais cela aurait été trop osé pour les années 1920 et l’esprit « comme il faut » de l’auteur. Car il écrit bien, ses phrases coulent longuement et sans heurt, les descriptions psychologiques sont fouillées, avec quelques traits de paysage et de nombreuses sensations complaisamment éprouvées. J’ai trouvé bon pour rêver ce roman ancien ; il est toujours lisible, à la campagne, en vacances. Il me rappelle ma jeunesse et cet autre monde « d’avant » la libération des mœurs et la globalisation globish, le temps où les Anglais étaient des Anglais et les Français des Français.

Il a reçu le prix Femina en 1929.

Charles Morgan, Portrait dans un miroir, 1929, Phébus 2001, 256 pages, €7.44

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François Berthier, Le jardin du Ryoanji

A Kyoto, le temple du Ryoanji est un mystère. J’ai eu l’occasion de le visiter deux fois au début des années 2000. Ce qui m’a ravi est moins le temple en lui-même que son jardin sec. Le jardin japonais traditionnel est fait, comme les nôtres, de plantes et d’arbustes. C’était le cas à l’époque Heïan. Mais l’école bouddhique zen Rinzai a bâti son temple en 1450 et l’a adjoint d’un kare sansui – un jardin-sec.

Il est composé uniquement de pierres sur 200 m², enclos d’un mur sur deux côtés. Sur les graviers blancs se dressent quinze roches de basalte mais l’on n’en peut voir que quatorze au maximum, autre mystère. Il a été dessiné par le peintre et paysagiste Soami Shinso en 1499, presque un demi-siècle après l’érection du temple de bois. Il est désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

François Berthier, décédé en 2001, est un historien de l’art français spécialiste du Japon. Il a écrit cet opuscule sur le jardin du Ryoanji en 1989 qui fait toujours autorité. Le zen est un mode de pensée ; ni une religion ni une philosophie mais une sorte d’humanisme austère. Il a pour origine le Tao chinois qui voulait libérer du carcan des règles et faire retrouver à l’adulte la spontanéité de l’enfant, sa nature initiale, son être originel. C’est ce que le zen appelle sa « nature de Bouddha ». Les moines zen ne sont pas idolâtres, ils méprisent le culte aux objets comme la récitation de soutras : ce sont pour eux des actes superficiels. Ils recherchent l’au-delà des apparences.

Dans leur jardin, les moines ont rejeté les phénomènes transitoires : ils ont dévêtu la nature pour en révéler la substance. L’idée est que l’essence de la nature révèle à l’homme sa propre nature originelle. Les pierres sont comme les os d’un squelette. Les blocs posés sur un lit de sable ou de gravier n’ont pas d’auteur, ils disent le silence, ils sont inertie. Ils renvoient à la beauté brute du naturel sans artifice, le regard face à lui-même sans illusion, et le moment à son éternité. Le jardin zen est donc tout le contraire de l’ikebana, cet art du bouquet qui conjugue l’harmonieux et le contradictoire, le tranquille mais éphémère, une éclaboussure de beauté fragile et violente.

La richesse peut naître d’une extrême sobriété, d’une anecdote peut s’épanouir une philosophie, de l’émotion d’un instant toute une poésie – et de quelques pierres un sentiment d’infini. Pour créer, il faut trouver le calme en soi-même, être attentif, plein d’attention et d’amour envers les éléments choisis. Il faut les respecter. Comme le bouquet est composé selon un rythme adapté aux lois cosmiques, le jardin dispose les pierres dans un certain ordre qui n’est pas au hasard. Il vise à exprimer un souffle de la beauté suprême pour trouver en soi l’harmonie.

Il dit un monde où le moi n’a pas d’importance, ni l’exigence tyrannique de l’ego. Le jardin n’a pas d’artiste, il est art brut né des éléments mêmes. Le zen encourage l’effacement du moi, il récuse l’individualisme pour l’intégration de l’individu dans la communauté : le moi est faible mais le nous est fort. Les mots sont souvent illusion, aussi le zen se méfie-t-il des mots et préfère le silence. L’intuition capte le message exprimé dans la parole et la poésie est à base de pauses, tout comme l’élévation de l’âme naît de la disposition des rochers sur le gravier. « Devant l’œuvre d’art, l’Occidental bavarde et interpose l’écran de son moi ; le Japonais reste muet et transparent sous le choc de la beauté » p.47. Du sentiment esthétique nait l’harmonie qui est ouverture vers le sacré, la sensibilité à la présence universelle de l’esprit.

Il faut sortir de soi et faire silence pour tenter se saisir ce qu’est un jardin zen. Ce dont nous n’avons pas l’habitude et qui est d’autant plus précieux. Parcourir le Ryoanji avec François Berthier est une initiation à un autre monde.

François Berthier, Le jardin du Ryoanji, 1989, Adam Biro 2004, 64 pages, €17.93

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Fabienne Verdier, Passagère du silence

L’art contemporain paraît trop souvent surfait, entre spontanéisme snob et prise de tête. Les artistes ont-ils quelque chose à DIRE plutôt que des façons à VENDRE ? C’est ainsi que Fabienne, jeune artiste peintre en recherche au début des années 1980 s’envole pour la Chine Pop. Elle retrace en ce livre « le récit d’une peinture, le cheminement suivi pour arriver à ce que je crée aujourd’hui » p.10. Premier temps : les études en France et le refus du factice ; second temps, la découverte de l’univers pictural chinois avec le livre de François Cheng, Vide et plein. Si des Chinois viennent en Occident apprendre les techniques, pourquoi une Occidentale n’irait-elle pas en Chine faire de même ?

Fabienne avait entrepris les beaux-arts à Toulouse mais elle trouvait l’enseignement vide : « La psychanalyse avait fait des ravages au sein de l’Education nationale. Le problème de savoir s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir me rendait folle. A quoi servaient donc les enseignants ? » p.16. La seule rengaine était de « s’exprimer » – mais comment le faire quand on n’a pas les méthodes et – pire ! – quand le prof ne sait pas s’exprimer lui-même ? « Le n’importe quoi était érigé en art du Beau. (…) A l’Ecole, je ne jugeais mes camarades ni très malins ni brillants, sans humour aucun. Il leur manquait l’intelligence du cœur, cette curiosité passionnée qui pousse l’être jeune à découvrir la face cachée du monde, l’ivresse et la poésie du jour » p.16. Misère de la prétention artiste… « Lors de l’examen, les autres élèves, confiants en leur art, se sont lancés dans des abstractions lyriques ou des sujets morbides. Il en résultait une facture simpliste, une violence surfaite. Ils se croyaient les échos des expressionnistes allemands qui avaient souffert et exprimaient leur misère. Eux n’étaient le plus souvent que des petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir. Il eût fallu transcender ces angoisses ou ces visions pour parvenir à un langage plus subtil » p.23.

Fabienne obtient une bourse pour aller étudier à l’université de Chongqing où aucun Occidental n’a vécu depuis 1949 ! C’est dire combien elle se trouve plongée au cœur de la Chine communiste, son caporal-socialisme où tout le monde surveille tout le monde pour se faire bien voir des aînés du Parti, où toutes les « vieilleries » sont regardées comme réactionnaires et à dénoncer devant tout le Peuple. Mais, dans cette province reculée loin du centre, une fois la confiance des autres acquises, Fabienne peut manœuvrer pour rencontrer les anciens maîtres des arts traditionnels chinois, les révoqués et torturés de la Révolution « culturelle » qui arasa la culture millénaire chinoise au niveau du savoir de l’Instituteur en chef, le Mao bien-aimé, plus grand amateur de très jeune chair que d’art.

Les officiels le glorifient aujourd’hui, montrant leur crispation sur un pouvoir qui leur échappe. « On ne joue pas impunément avec la folie ou la bêtise : à force d’abêtir les gens, ils deviennent vraiment bêtes et, à force de les fanatiser, ils deviennent vraiment fanatiques » p.79. C’est par les dessins qu’elle donne que Fabienne montre combien elle est capable de comprendre les vieux paysans. C’est parce qu’elle est curieuse et avide d’apprendre qu’elle fait s’ouvrir les vieux professeurs repliés sur leur passé. « Alors que chez nous, trop vite, les étudiants veulent faire œuvre originale, eux continuaient à peindre comme jadis en Chine, en copiant d’anciens maîtres. Il n’existe pas là-bas, comme en Europe, ce mépris pour la copie ; au contraire » p.88.

L’enseignement chinois se heurte à la mentalité occidentale et du choc naît l’étincelle. « Il ne s’agissait pas seulement d’images : il m’interdisait de peindre [un caillou qui roule] sans avoir à l’esprit le roulement du tonnerre, le déferlement de la vague ou le caillou qui dévale. ‘Ils doivent être présents dans ton esprit avant que tu poses le pinceau sur le papier ; sans cela, tu ne parviendras pas à les traduire. Ce n’est pas un problème de technique.’ » p.111. L’artiste occidental se complaît à la technique, en bon artisan du travail bien fait que les bourgeois récompensent en l’évaluant en heures de besogne. Pas l’artiste chinois, pour qui l’unité l’emporte : « Tu as voulu traiter ta phrase en oubliant l’harmonie de la composition ; on sent le labeur ; ton travail est mort avant même d’avoir vu le jour. Pars toujours d’une intuition poétique et essaie d’exprimer la substance des choses ; tel est le principe constant. Où sont les manifestations du mystère merveilleux ? Tu as laissé échapper le naturel. C’est trop élaboré dans ta tête » p.114.

Tout est question d’énergie intérieure et de proportion des forces. « Il répétait sans cesse : Pour trouver l’unité du pinceau, il faut apprendre l’opposition et la complémentarité. Je ne veux pas d’un trait trop souple ou trop enlevé ou trop rugueux ; il doit être preste et retenu ; empreint ni de force ni de mollesse. Il faut allier puissance et délicatesse (…) Il faut trouver le juste milieu pour saisir la vie. Tout est dans la juste mesure des oppositions. En Occident, vous aimez les extrêmes ; pour vous, le juste milieu est synonyme de fadeur. Pour nous Chinois, le juste milieu, c’est épouser la vie, la paix. L’harmonie de la nature est basée sur le juste milieu. Travaille dans cette direction et une dynamique naturelle naîtra dans tes œuvres. » p.119.

L’étudiante française s’initie donc avec les maîtres : Cheng Jun de l’Ecole des beaux-arts de Chongqing, Li le maroufleur, Huang Huan du Sichuan, Li Guoxiang de Shanghaï, Wu Zuoren de Pékin, Shao Mengai calligraphe, Lu Yangshao peintre et tant d’autres. De cet apprentissage, elle tire une œuvre originale. Nous retenons surtout sa démarche d’aller vers l’autre sans a priori, ni politique ni documentaire, pour découvrir sa propre personnalité par le choc d’une culture millénaire. S’épanouir soi, pas copier la mode : telle est la leçon que les aspirants « artistes » d’Occident devraient méditer avant de se croire inspirés.

Fabienne Verdier, Passagère du silence, 2003, Livre de poche 2006, 311 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

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Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz

Clausewitz demeure ambigu malgré cette interprétation attentive et posée. Raymond Aron raisonne en généalogiste, il suit la formation de la pensée, le développement de la théorie. Cela suppose que la pensée soit une graine qui germe et croisse, avant de s’épanouir en fleur et finir en graine. Est-ce toujours comme cela que fonctionne l’esprit humain ? De la naissance à la mort, sans jamais régresser ?

Mais admettons. Je fais confiance à Raymond Aron et à sa méthode car il me paraît avoir été un intellectuel pointu et honnête. Il l’a prouvé de son esprit critique lorsque la mode du marxisme a déferlé sur l’université dans les années 1960 pour tout emporter et droguer les intellectuels comme un opium.

Karl von Clausewitz a toujours été militaire. Il n’a pas eu sitôt fini de jouer au soldat durant ses enfances qu’il est entré dans l’armée prussienne ; il a 12 ans, c’est en 1792. Il deviendra général avant de mourir du choléra en 1831, à 51 ans. Sa famille était de noblesse douteuse et Karl en a souffert toute sa jeunesse. Le contraste entre ses origines et le milieu qu’il fréquentait a accentué son penchant au repli sur soi et à la gravité. D’où le regard impitoyable qu’il porte sur les êtres et sur les situations. Sa pensée et sa philosophie appartiennent au XVIIIe siècle, au monde des Lumières. Le philosophe qui a servi de modèle est le Montesquieu de L’Esprit des lois. Il raisonne par les extrêmes, afin de dégager des idéaux-types.

Pour lui, la guerre est un art, non une science. « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » – telle est la définition qu’il en donne. Instinct violent et naturel, livré au jeu de la probabilité et du hasard, donc des passions, la guerre vise une fin politique qui ressort de la raison. Instinct, passion, raison – la guerre met en jeu l’homme tout entier, voire Dieu en sus.

Le Traité de Karl von Clausewitz se déroule dialectiquement, comme sa pensée :

  • La première opposition est celle du moral et du physique : l’action des hommes aux prises les uns avec les autres à travers le temps et l’espace, le chef assumant la volonté de mouvoir la masse en dépit du frottement.
  • La seconde opposition est celle des moyens et des fins : la tactique utilise les forces armées dans le but d’obtenir des victoires, tandis que la stratégie utilise les victoires pour la fin visée par la guerre elle-même.
  • La troisième opposition est celle de la défense et de l’attaque : c’est une épreuve de volonté, l’un des lutteurs voulant conquérir quelque chose que l’autre ne veut pas lui céder.

Il importe à chaque niveau, politique, stratégique, tactique, de ne pas imposer le combat dans des conditions qui n’offriraient pas de chance de succès. Pour Clausewitz, la guerre n’implique pas l’anéantissement de l’adversaire, seulement de le « jeter à terre ». Si la logique est dialectique (l’ascension aux extrêmes), elle s’accomplit dans la guerre par le déchaînement des passions mais les fins appartiennent aux Etats et elles sont rationnelles.

D’où l’importance du moral. Celui du peuple en tant qu’opinion, de sa conviction d’un combat juste pour résister ou conquérir. Celui des combattants et de leurs chefs, portés par les succès ou déprimés par les revers. En 1799, « les Français portés par l’esprit de la Révolution à briser toutes les entraves et à n’attendre de résultats que d’actes audacieux, obéissaient à cette impulsion quand ils ne voyaient pas d’autre issue. Les Autrichiens, élevés dans la dépendance de la volonté, habitués à des règles, paralysés par le souci de leur responsabilité, demeuraient inactifs quand ils se trouvaient en difficulté ». Mais le citoyen n’est pas le soldat. La guerre est un métier que la bravoure et l’enthousiasme ne suffise pas à pratiquer, rappelle Clausewitz. Il y faut aussi le « drill » – l’entraînement – et l’expérience.

La stratégie consiste à s’assurer la supériorité du nombre en un certain point, à un certain moment. L’effet de surprise est plutôt rare et la ruse réduite. Le courage est celui de risquer sa vie mais aussi de prendre ses responsabilités. Il y a dialectique entre entendement et affectivité pour être résolu, décider malgré l’incertitude, apte à la présence d’esprit. La défense ne peut être pensée sans contre-attaque, et toute attaque doit prendre en compte une défense comme un mal nécessaire (ce qui fut l’erreur monumentale d’Hitler en Russie). Une guerre politiquement défensive peut être menée de façon stratégiquement offensive, pour renverser le rapport de forces physiques et morales.

Les deux héros de Clausewitz sont Frédéric II et Napoléon 1er. Frédéric a toujours proportionné ses entreprises à ses moyens. Napoléon élaborait de bons plans mais sa démesure l’a poussé aux erreurs. Il tente son dernier pari en Russie et il le perd parce qu’il se trompe sur son ennemi.

On cite souvent Clausewitz sans toujours le connaître. L’étude de Raymond Aron, rigoureuse et proche des textes, aide à comprendre son œuvre.

Raymond Aron, Penser la guerre – Clausewitz, 1976, Gallimard Tel, tome 1 L’âge européen, €12.50 e-book Kindle €8.49, tome 2 L’âge planétaire, €13.50 e-bbok Kindle €9.49

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André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude

Voici le livre de ma philosophie, écrit par quelqu’un de ma génération, né en 1952 et qui fut professeur agrégé à Paris-1. Une relecture de la pensée classique par un esprit d’aujourd’hui, exposé pour notre temps, requalifié pour notre agir.

Le discours est en deux parties :

  1. Chercher le bonheur par une pensée heureuse – tel est le premier tome intitulé Le mythe d’Icare. Rentrer en soi pour affronter l’angoisse des labyrinthes intérieurs, ceux de l’illusion (le moi, Narcisse), ceux du bavardage (la politique, Prométhée), et ceux du divertissement (l’art, Orphée).
  2. Comment vivre ? Ce but de la philosophie fait l’objet du second tome intitulé Vivre. Il s’agit de penser en matérialiste pour s’élever dans les labyrinthes extérieurs de la morale et du sens.

J’ai un plaisir immense à lire cette réflexion vécue à la Montaigne ou Alain. Le message est que la philosophie veut rendre heureux et aider à bien vivre. Pour cela, le courant matérialiste de la pensée classique est le mieux à même de répondre au souci principal de l’homme qui cherche le bonheur. Pourquoi ? Par la lucidité : « le matérialisme est le courage de la raison » II.8.

Commençons par désespérer, c’est-à-dire par laisser l’espoir de côté, à abandonner toute illusion et toute attente passive. Le désespoir est – littéralement – l’indifférence à l’espérance : « l’espoir est l’opium du peuple ». L’absence de tout espoir est salutaire, tonique, réaliste ; elle engendre simplicité, lucidité, samsara. Celui qui n’attend rien vit dans le pur présent, le seul moment du temps sur lequel il peut agir. Rien ne lui manque, l’acquiescement au réel est joie, « oui » à la vie qui jaillit sans cesse et dont nous sommes un bourgeon, éternité de l’instant. Tout un courant de pensée tient ce discours : Lucrèce, Spinoza, Epicure, Bouddha, Nietzsche, Marx, Freud. Et Heidegger, Sartre et Russel peut-être.

Le matérialisme est école de dé-sespoir. Nous sommes éphémères et sans justification ; nous sommes là comme le reste du monde est là, et il n’y a pas de sens. Ne plus « croire » à quoi que ce soit : le monde est jeu de forces, de lois, de désirs ; la nature est indifférente. Aucun sens – donc aucun espoir, ni crainte. Tout devient possible. Qu’est-ce alors qui nous fait vivre ? Notre force interne, cette énergie vitale qui nous fait manger, courir et aimer, qui nous rend joyeux sans cause au printemps et nous accroche à la vie en cas de coup dur : « ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait ». Icare monte vers le soleil par la seule force de son désir qui le rend industrieux. Puissance vitale et volonté personnelle sont l’inverse de cet idéalisme, autre versant de la philosophie, toujours nostalgique d’un âge d’or perdu ou d’un modèle absolu inaccessible.

Le moi (Narcisse) est illusion, il faut s’en méfier à défaut de complètement s’en défaire, comme les bouddhistes. Il n’y a pas de moi à découvrir mais une existence à vivre. Il est vain de courir après « le fantôme hypostasié de ses désirs ». Mieux vaut être soi, simplement, c’est-à-dire non pas monolithe ni d’un bloc, mais création constante et cumulative, ouvert au présent, avec une histoire qui se fait à chaque instant. « En moi, la nature perpétuellement s’invente et crée. Et je ne suis vivant que par ces désirs qui, à chaque instant, me traversent, me guident et me constituent » p.57. Si tout se vaut, alors le désir fait la différence. Ni bien, ni mal en soi, mais il faut tout juger puisqu’il faut vivre. Le sage s’aime, mais « d’être aimé par ses amis et davantage encore de les aimer » p.81. La puissance d’être, simple joie d’exister, est le « vivre à propos » de Montaigne.

La politique (Prométhée) est une attente d’utopie, un bavardage : elle ne doit être prise que pour ce qu’elle est, une illusion nécessaire pour agir, sans plus, en aucun cas un absolu pour changer le monde ou faire accoucher un homme nouveau. Le pouvoir est toujours rapport de forces, absolu en droit, jamais en fait. Tout est politique car tout est jeu de pouvoir, heurt de désirs. « L’histoire est un processus sans origine, sans sujet ni fin parce qu’il n’y a rien en elle que l’éternité dispersée du désir et de la guerre » p.93. Tout a une cause, rien n’a de sens. La paix est désirable parce que la vie vaut mieux que la mort. Mais tout droit est à conquérir sans cesse ; la liberté est un combat. Pas de normes, pas de valeurs, pas de sens : aucune politique n’est « vraie » ni « juste », ni le bien dans l’absolu. Le matérialisme n’annule pas l’illusion mais la met à sa place. L’homme est mesure de toute chose. « L’illusion n’est pas d’être homme et au centre de son monde, mais de se prendre pour Dieu (ou son image) et au centre de l’univers. Parce que l’univers n’a pas de centre et qu’il n’y a pas de Dieu qui juge » p.121. Le militant matérialiste doit se garder de l’illusion : ses valeurs ne sont que relatives à lui et au groupe auquel il choisit d’appartenir, ici et maintenant. Sa force est au service de son désir et son désir n’a de droit que sa force. Lucide et désespérée, son action n’a pas de fin, pas plus que le présent, qui reste éternel. Car le présent invente toujours l’avenir et l’histoire, même s’il ne part pas de rien ; et l’histoire n’est pas à subir mais à faire.

L’art (Orphée) n’est pas inspiré, traduit de l’ailleurs, mais travail et création, joie sans motif et vision particulière ; ne le prenons que pour ce qu’il est, une jouissance personnelle que l’on partage par la culture. Le beau n’est pas universel, ni objectif. L’art s’éprouve, il ne se prouve pas. Le goût est solitaire et l’artiste un artisan. Car le poète n’existe qu’après le poème : il est son œuvre. « Le désir crée le ciel où il voyage » p.211. Lucidité car l’artiste ne « révèle » rien de ce qui serait caché et à seulement dévoiler ; dignité car son désir est sa force, son talent est sa joie, et cela est tout en lui. « Il y a une vérité du beau qui est la vérité du plaisir qu’il procure » p.214. Et c’est la seule vérité.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

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