Argoul.com en trois mois

Hier était publié le 100ème post de ce blog.

En trois mois, ce nouveau blog Argoul a séduit 7200 visiteurs, soit environ 2500 par mois et une moyenne de 76 lecteurs par jour en décembre, 80 en janvier et 89 en février. Mais 12918 lecteurs ont lu les articles depuis novembre via Paperblog (dont 5272 en février) ! Les notes sur Céline, l’Australie, les cascades d’Islande, Descartes, Alcibiade et Montaigne y ont fait un tabac, entre 250 et 650 lecteurs. Mon ancien blog ‘Fugues & fougue’ garde encore dans les 700 visiteurs par jour malgré son arrêt, mais il a 6 ans de présence sur la toile et 1500 notes ! C’est à la mi-novembre que j’ai décidé de quitter le monde.fr et ses éternels déboires techniques (la perte brutale des photos de tous les blogs…), sa communication indigente (surtout ne rien dire et ne faire de plates excuses que des jours après) et sa censure automatique des commentaires (sur mots-clés décidés souverainement et sans question préalable).

Les critères de recherche depuis l’origine sur le nouveau blog pointent le nom ‘Argoul’, ‘Paris neige’, ‘bonne année’ (je me demande pourquoi) et ‘Marine Le Pen’. Les principaux blogs générateurs de visite sont mon ex ‘Fugues & fougue’ (238), Jean-Louis Actu (173), Facebook (155), Daniel Niduab (116), Blogger (84), OlivierSC (71), Quotiriens (34), Paperblog (21) et twitter… seulement 9. En retour, les sites les plus consultés depuis Argoul sont Daniel Niduab, Jean-Louis Actu, Martin découverte-USA, Benjamin, Terdav et Michel Santo.

M’ont référencé 5 sites et 4 visiteurs se sont abonnés. La page ‘A propos’ a été vue 69 fois, signe de curiosité pour l’auteur, qui ne dit volontairement pas grand-chose de lui-même : pourquoi afficher une étiquette ? Le débat démocratique exige qu’on considère les idées et le tempérament, pas le statut social ni l’autorité d’où l’on parle (vieux travers stalinien que de cataloguer selon qu’on est koulak ou prolo). 122 commentaires ont été publiés. Ce site n’invite pas particulièrement aux commentaires, les notes étant « fermées » plutôt qu’ouvertes et les thèmes trop variés pour qu’une communauté quelconque y trouve chaque jour un emplacement pour ses choses à dire. A ce titre, je suis l’inverse de Jean-Louis et de Martin qui sollicitent l’interaction. Mais la variété est ce qui compte à mon avis, dans les blogs comme dans la société.

Les notes les plus appréciées durant ces trois mois sont ‘Alix orphelin’ avec le record de 182 visites le 21 janvier, suivi de ‘Grosse neige à Paris’ (117), ‘La société multiculturelle est une utopie’ (116), ‘Stevenson, L’île au trésor’ (108) et ‘Islam et démocratie’ (102). Les quatre notes sur le Front national, Marine Le Pen et Céline antisémite totalisent 193 lectures (511 avec le multiculturel et l’islam), montrant bien où se situent les interrogations aujourd’hui ! Il s’agit du grand retour du refoulé, sur lequel la gôch à la mode avait cru poser un couvercle inamovible, fait de bienséance bourgeoise, de connivence médiatique et de terrorisme intellectuel. Malheureusement, ce n’est pas en cachant la poussière sous le tapis que la propreté règne. Au contraire, ça moisit.

Ce blog est en faveur du lumineux, vous l’aurez compris, démocratie étant égale à éclairage, voire transparence. Dans la pudeur, certes, pas de déballage pipole ni d’accusations personnelles, mais je parle de tout et sans tabou (ou alors dites-le moi, qu’on en discute). Alix symbolise cette liberté fondée sur les valeurs : l’image qui le présente dans sa nudité démocratique et olympique face aux soldats cuirassés et corsetés du pouvoir est exemplaire. Ce pourquoi, peut-être, cette note a tant plu. Sur un forum, un commentateur a qualifié mon style de « Renaissance et Lumières », c’est exactement l’image que je veux donner : priorité à la maîtrise par la raison, canalisation de la volonté et sublimation des instincts. Platon, dans ‘Le Banquet’, a dit le meilleur sur le sujet.

Merci à tous ceux qui me lisent et me citent dans leurs blogs. Bienvenue à ceux qui me découvrent, souvent en passant, par les images.

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Platon, Le Banquet

Il faut relire, l’âge mûr venu, l’un des maîtres de sagesse : Platon. Non pour se mesurer à Agathon, jeune auteur de pièce, ni à Aristophane, comique universellement connu, ni à Alcibiade, bel adolescent devenu grand politique, ni à Socrate, de laide apparence mais de haute vertu. Il s’agit plutôt d’aller contre le courant de notre époque pressée et machinale, où l’on sait de moins en moins parler, où les mots-étiquettes prennent la place des mots-qui-expriment.

En notre temps, le jargon et le slogan supplantent le dialogue, ce qui fait que nul n’écoute plus guère personne. Les mots deviennent du vent, les phrases de l’air chaud émis, comme disent joliment les Anglais qui sont observateurs aigus des travers latins. « On » se pose, « on » manifeste, « on » braille : où est la parole dans cet histrionisme ? Où est la personne dans cet anonymat du « on » ? Où est le dialogue qui fait avancer la vérité ? Où est le débat démocratique, pourtant né en Grèce il y a deux millénaires et demi ? Où est l’intérêt pour l’autre, tout simplement, que manifeste l’écoute dans la parole alternée ? Qu’a donc à nous « dire » le narcissisme des grèves corporatistes ? Le sempiternel « moi-je » télévisuel et les rodomontades politiciennes en miroir ? L’autisme des « yakas » militants ? Les beuglements hormonaux des geeks à réaction, dans les commentaires de blog ?

La vertu des Grecs antiques est de nous le rappeler : l’être humain est doué de raison, donc « animal politique ». La vertu du ‘Banquet’ de Platon est de nous faire souvenir (près de 2400 ans après avoir été écrit) qu’un bon repas et du vin en abondance ouvrent la bienveillance du cœur comme l’agilité de l’esprit aux discours. La parole, sur le thème de l’éros, permet d’approcher la sagesse. L’« éros » et non pas « l’amour », comme le tropisme chrétien fait trop souvent traduire. Éros dépasse la simple liaison physique et affective entre deux êtres animés pour se présenter comme un lien fondamental de la nature. Éros est un intermédiaire entre les hommes et les dieux, une énergie qui pousse à sortir de soi pour aller vers les autres. Energie du ventre, du cœur et de l’esprit qui fait sortir de l’instinctif, extirpe de la bêtise animale pour s’élever à la connaissance extrahumaine. Cela va bien au-delà du sexe comme du sentimentalisme rose !

Le banquet est un rite social où les convives apaisent leur faim par des mets et spiritualisent l’aliment par le vin. Le thème choisi de « l’éros » remue les passions, les fait s’entrechoquer dans les relations personnelles, tout en médiatisant le désir par la parole. La logique du langage aboutit à la connaissance, rapport individuel à la vérité, ouverture de l’esprit. Du rite social de masse est née la relation personnelle entre amis choisis. De la parole naît le rapport de chacun avec la philosophie. Aliments, passions, sagesse : du rassasiement des sens à l’affectif amical puis à la joie spirituelle – telle est l’économie du bien-vivre que nous propose Platon.

Il nous emmène chez Agathon par un prologue où un convive raconte, des années après, ce que lui a rapporté un autre. Humour platonicien de ce « jeu du téléphone ». Mais la vérité en surgira, toute nue et toute crue, belle comme un diamant ou comme Éros, l’éternel enfant vif entièrement nu. Seule la vertu, la beauté, le bien peuvent ainsi perdurer, sans fard ni voiles, inaltérés malgré les intermédiaires.

Une introduction campe le décor et les personnages. Platon ne décrit pas les hommes par ce qu’ils sont mais parce qu’ils disent et font. L’apparence ne compte pas, ni la Situâââtionn (comme écrivait Céline qui se moquait des vaniteux franchouilles). Seules les actions et les œuvres sont à considérer. Leçon que devraient méditer nos Guignols qui paradent dans l’info alors qu’ils ne « produisent »… que du divertissement de cirque. Suivent au Banquet sept discours tout en gradation, allant du plus évident au plus subtil, du partiel au général.

1. Phèdre, le premier à parler, décrit Éros comme le dieu le plus ancien, né après Chaos et Terre.

2. Pausanias distingue deux fils d’Aphrodites différentes, la Vulgaire vouée à l’attraction des corps, et la Céleste orientée vers la vertu.

3. Éryximaque, médecin, élargit l’éros à la recherche d’harmonie entre toutes choses, à ce qui fait du bien, de la santé du corps à la vertu de l’âme.

4. Aristophane conte la parabole de l’androgyne séparé par Zeus en deux êtres sexués qui ne cessent désormais de rechercher avec passion leur moitié perdue pour fusionner.

5. Agathon, l’amphitryon, décrit Éros comme beau, délicat et tempérant, qui encourage les relations.

6. Socrate souligne que l’éloge n’est pas vérité et que lui ne parlera d’éros que comme élément de sa recherche. Éros n’est pas un dieu mais un intermédiaire (daimon), il n’est pas un état mais une recherche, pas un destin (le coup de foudre) mais un mouvement (l’apprivoisement érotique). Il aiguillonne tous les êtres à établir leur immortalité. Le plus courant est par la procréation d’enfants, de façon plus élevée par la production d’œuvres. Les plus belles seront les fils spirituels formés par l’enseignement de la vertu.

7. Arrive enfin Alcibiade ivre (il dit donc la vérité) qui se lance dans l’éloge mesuré de Socrate, son maître, dont il était amoureux jeune garçon. Tempérant, courageux, maître de ses passions, le vieux Silène a pris le bel éphèbe par les sens, à quinze ans, pour l’attacher au cœur et lui élever l’âme – et le conduire à l’âge adulte, bientôt père et citoyen. La philosophie est enchantement de la raison, passion spirituelle, bien-vivre par exercice de la mesure en toutes choses. Telle est la vertu de l’amour, l’éros.

L’épilogue, comique, fait interrompre le banquet par de nouveaux buveurs et par la fatigue.

Le livresque Phèdre, le procédural Pausanias, le doctoral Éryximaque, l’imaginatif Aristophane, le sophistiqué Agathon apparaissent comme autant de prologues au grand Socrate. Ils représentent des façons partielles d’user de la raison. Le seul qui soit ondoyant, familier, logique et élevé « à la fois » est Socrate. Il allie plaisirs, passions et raison en un tout maîtrisé : il est pleinement homme. Alcibiade, dans son panégyrique truculent et énergique, avec sa fougue de jeune homme, en trace le portrait en creux. Après le discours même du philosophe (qui s’efface derrière Diotime, prêtresse), l’image restée de son enseignement chez un adolescent ouvert à tout complète et éclipse les apprentis raisonneurs, mais gentiment.
Socrate est un « maître » de sagesse, comme on dit un maître ès arts martiaux. Il ne fait pas un exposé doctoral, il écoute et dialogue ; il ne présente pas une thèse, il se présente lui-même – homme accompli – dans l’exercice de sa faculté de raisonner. Il interroge un interlocuteur, il lui répond, il choisit les termes les plus exacts. Il fait préciser si nécessaire et procède par étape. Ainsi accouche-t-il de l’argumentation. Il ne la présente pas tout armée aux convives, ses partenaires. Comme l’amour, la parole relie ; les mots s’emboitent les uns dans les autres en rythme, leur logique séduit et attache. Comme l’amour, c’est par l’exemple que s’élève l’animal politique à l’humanité, elle qui aspire aux dieux.

Les discours successifs sont chacun un progrès car tous écoutent et adaptent leur propre parole à ce qui s’est déjà dit. Nous sommes loin de l’autisme des « réactions » épidermiques, émotionnelles et superficielles de tant de commentaires de blogs. Loin du désir infantile d’être « d’accord », en fusion, dans la même bande, au chaud dans un cocon qui dispense de penser. Loin aussi de la dérisoire « motion de synthèse » de certains partis que dénonce d’un trait la parole d’Érixymaque : « encore une fois, ce qui s’oppose et n’est point concilié ne peut constituer un accord. » (§187).

L’ensemble des discours du Banquet est un et multiple, tout comme éros, tout comme l’amour humain. Éros élève de la matière à l’être, il la chante, l’enchante et la fait exploser ; il pousse à procréer, à affectionner et à créer. Il part de la satisfaction des besoins animaux pour animer les grandes actions puis inspirer inventeurs, politiques et poètes. Son énergie est la vie, donc éternellement jeune, éternellement renouvelée, éternellement rayonnante. Tel est le « beau » puisqu’il est le « bien » – ce qui satisfait les instincts, la volonté et l’esprit, ces trois strates de l’homme que reprendront Pascal, Nietzsche et Freud. Comme le Bouddhisme, chacun peut l’exercer au degré d’initiation qu’il a atteint.

Socrate décrit les quatre étapes de l’ascension vers la connaissance :

1. dès le plus jeune âge, l’attirance vers un beau corps permet d’enfanter de beaux discours

2. il est ensuite inévitable de reconnaître que la beauté réside en plusieurs corps

3. ce qui aboutit à préférer la beauté des âmes à celles des apparences physiques

4. mais seule la Beauté en soi, mathématique de la nature et harmonie de la musique, ouvre à la mesure, à la vertu, à la sagesse.

Platon se consacrait à la formation de bons politiciens en charge du gouvernement des hommes. Il s’agissait de mettre sa raison (logos) au travail (poien) pour ordonner (cosmos) la cité (polis). Le vrai bien est un équilibre harmonieux entre les pulsions, les passions et les intérêts. Il s’agit d’une logique du ET, non pas du OU (encore moins du stupide ‘et/ou’, logiquement fausse et tellement à la mode chez les ignares !). Mais avec tempérance dans l’usage des contraires – et dialectique (c’est-à-dire mouvement) pour surmonter les contradictions. Les passions remuent des sentiments, la volonté engendre des conflits et nécessite des choix, seule la raison rend les choses intelligibles et fait surgir la vérité du moment. Mais la raison pure délire, elle n’est rien sans son socle instinctif et passionnel.

Socrate : « Toutes les fois qu’il arrive à l’être fécond de s’approcher d’un bel objet, il en ressent du bien-être, dans sa joie il s’épanche, il enfante, il procrée. Mais quand c’est d’une laideur alors, d’un air sombre et chagrin, il se pelotonne, il se détourne, il se replie sur lui-même et, au lieu de procréer, il garde sa fécondité, il en porte douloureusement le poids » (§206).

Ce pourquoi il est indispensable à chacun de pratiquer l’hygiène de l’esprit :

• aller voir, mais ne pas se polluer longtemps avec la laideur morale, l’intempérance, la passion débridée.

• ne pas lire certaine presse, ne pas regarder la télé-poubelle, ne pas écouter les discours des faux-jetons,

• laisser beugler les manifestants,

• sélectionner ses blogs et éradiquer les commentaires haineux.

Socrate reste toujours lucide, malgré le vin, Alcibiade atteste que personne ne l’a jamais vu ivre. La vérité ne lui monte pas à la tête parce qu’il sait se garder. A nous de faire de même. Quant aux autres, « les ignorants ne s’emploient pas à philosopher et ils n’ont pas envie de devenir sages » (§203). Tant pis pour eux.

Platon, Le Banquet (suivi de Phèdre), Garnier-Flammarion poche GF, 217 pages

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Lucas Cranach et son temps, musée du Luxembourg

A Paris jusqu’au 23 mai, après Francfort en 2007, Londres en 2008, Rome et Bruxelles en 2010 les bobos redécouvrent Lucas Cranach, peintre allemand luthérien de la Renaissance. Une soixantaine de tableaux font de cette courte exposition un délice d’érotisme, de religion et de culture. Affinité protestante ? On dit que le générique de ’Desperate Housewives’ emprunte à Cranach l’une de ses Eve.

Né allemand en 1472 en Franconie, Lucas prend le nom de sa ville natale Cranach. Il début par des scènes religieuses comme la Crucifixion et la Fuite en Égypte, présentes au musée du Luxembourg. Il est inspiré autant par la profusion rigide des gravures de Dürer et par les paysages d’Altdorfer que par les couleurs italiennes. En 1505, il devient peintre de cour de Frédéric de Saxe qui l’ennoblira en 1509. Cranach a du succès, il sait se plier aux demandes de son temps.

Il délaisse alors les scènes pieuses pour se lancer dans le portrait à la vêture riche et dans la décoration des demeures destinées aux fêtes. Il fait un séjour auprès de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, entourée d’artistes humanistes. Ce brillant social lui inspire une élégance d’exécution et un attrait jamais démenti pour les femmes fortes et vertueuses. Ses dames sont d’autant plus célèbres qu’il les peint nues. Après une centaine de Vierges, il exécute sans voile pas moins de 39 Vénus, 35 Eve et Lucrèce, 19 Judith, 12 nymphes et d’autres Aphrodite… L’exposition retient une Nymphe à la source de 1518, une Vénus de 1529, une Lucrèce de 1532 et une Justice de 1529 qui fait l’affiche.

Pudibonderie catho – du temps et du quartier, le 6ème arrondissement – la fille est intégralement nue sur la grande affiche, mais le sexe voilé par le bandeau de texte sur la porte du Sénat ! Plus intégriste que Luther tu meurs… Nous avons vraiment la droite la plus tartufe d’Europe (majoritaire au Sénat). « Au temps où les faux culs sont la majorité, chantait Brassens, gloire à celui qui dit toute la vérité ! »

Si la Justice est nue, fors un voile si léger qu’il en accentue l’érotisme, c’est qu’elle est désirable. La Renaissance nous a donné le désir de retrouver la lumière grecque antique, la transparence des débats sur l’agora et le ciel des Idées. Luther combat le catholicisme car il obscurcit les textes tout en noyant les fidèles sous la pesante hiérarchie pontificale romaine, où l’autorité ne vient que d’en haut. Premier « renverseur » des choses (avant Marx), Martin Luther veut que tous puissent lire le texte littéral de la Bible et que chacun puisse devenir pasteur s’il est inspiré. Contrairement à l’islam hanbaliste ou déobandi, le protestantisme opère un retour au texte littéral pour une libération des hommes, pas pour figer la loi ! Ce sont tous les pays de l’arc germanique, de l’Autriche à l’Angleterre en passant par la Scandinavie, qui se dressent contre Rome et sa prétention à régenter le monde connu.

Nous vivons les suites de ce mouvement d’un demi-millénaire lorsque les Anglais refusent l’Europe napoléonienne centralisée de la France, lorsque les Allemands refusent le césarisme bonapartiste dont ils ont souffert sous le nazisme, lorsque les Suédois refusent la gabegie de fonctionnaires irresponsables selon les mœurs latines.

Cranach, devant la demande, va établir à Wittenberg un atelier avec ses fils Hans et Lucas le Jeune, qui comprendra jusqu’à 14 employés. Il est élu bourgmestre de la ville, notable établi, anobli. Son style est reconnaissable entre tous : une taille souple et un corps longiligne, des seins menus qui n’ont jamais allaités, un visage en cœur à la Botticelli, les yeux en amande, le teint rose laiteux, lumineux. Ces corps désirables sont une érotique prépubère, tirée tant des anges éthérés qui peuplent le paradis que des Idées platoniciennes pour qui le meilleur amour reste abstrait, sublimé. Épilé, nu, gracieux, le corps des femmes de Cranach est celui d’adolescentes qui n’ont pas été mères. Un corps de houri délectable au-dessus duquel il est écrit « pas touche ! ».

La nudité effrontée contraste en effet avec les thèmes bibliques (Judith) ou de la vertu antique (Lucrèce) et avec les maximes moralisatrices que le peintre écrit au-dessus des têtes (Nymphe à la source). Vade retro, satyres membrus ! Une gravure dans l’exposition montre en effet la nymphe alanguie sommeillant, surveillée avec avidité par deux satyres aux pieds fourchus dont l’un arbore un dard dressé comme un bourgeon au printemps. Un jeune homme bien fait, sexe au repos, se tient placide et nu, assis tel Apollon bienveillant et sans désir, sur un côté du tableau (désolé, pas de photo sur le net…).

Tel est l’érotisme de Cranach : la pédagogie du monde tel qu’il est pour mettre en garde les humains. Le désir est diabolique, la séduction ensorcelle, l’oisiveté mélancolique rend vain. Les femmes sont capables de faire de vous un pantin, tel Hercule chez Omphale ou cette dame qui met la main dans la Bouche de la vérité, jurant que seul son mari et le fou l’ont touchée. Elle a déguisé l’amant en fou, avec deux oreilles ridicules, pour braver la vérité ! La société catholique, hiérarchique, romaine avec faste, est l’enfer sur terre pour les Luthériens. Cranach démonte ses artifices pour montrer la vérité nue : le désir pour la femme existe, il doit être maîtrisé pour servir le Seigneur. Loin de l’interdiction des images de l’islam intégriste, le protestantisme veut mettre en lumière l’entière vérité sur le monde tel qu’il est. Afin que chacun soit conscient de ce qu’il fait.

Est-ce un air du temps ? L’Europe redécouvre Cranach comme une Renaissance de sa culture – la France en retard, toute confite en hypocrisie catho-bobo politiquement correcte. Ô Molière !

Musée du Luxembourg du 9 Février au 23 Mai 2011, 19, rue de Vaugirard, Paris VIe.

  • Tél 01 40 13 62 00
  • Ouverture tous les jours de 10h00 à 20h00, le vendredi et samedi jusqu’à 22h00
  • Plein tarif : 11 €
  • Tarif réduit : 7,50 € étudiants, chômeurs, gratuit pour les minimas sociaux (sur justification)
  • Billet Famille (2 adultes et 2 jeunes de 13 à 25 ans) : 29,50 euros
  • Accès :
  • RER B, Luxembourg
  • Métro : ligne 4,  Saint Sulpice, ligne 10,  Mabillon
  • Bus : lignes 58, 84, 89, arrêt Luxembourg ; lignes 63, 70, 87, 86, 93, arrêt Saint Sulpice

Anne Malherbe, Lucas Cranach, peindre la grâce, À Propos, 11.40€

Naïma Ghermani, L’Europe au temps de Cranach, RMN, 8.55€

Guido Messling, Cranach et son temps, Flammarion, 271 pages

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Ça déménage à Tahiti !

C’est fait, j’ai encore déménagé ! Pas trop loin, la brouette suffit, ce n’est qu’à deux cents mètres mais il y a un raidillon. Excellent pour maigrir mais le genou n’est pas vraiment d’accord. Tant pis !

Je vous avais abandonnés quelques semaines pour aller visiter le « Pays du long nuage blanc » (cherchez, cherchez, vous trouverez…). Paysages très variés et très beaux, températures un peu fraiches malgré l’été pour des gens qui habitent Tahiti. Récit et photos dans quelques temps sur ce bon blog.

Souvenez-vous de l’accident qui a failli faire perdre la vue à L : le rau fati. Si l’œil est toujours rouge, la vue toujours trouble, la convalescence suit son cours. Les consultations chez le spécialiste au Taone sont rassurantes et même l’ophtalmologiste américaine a confirmé les dires de la Française ! C’est dire si la foi se renforce.

La mère des sept poulets est revenue. Elle avait quitté ses sept poussins pour suivre un coq au plumage magnifique. Elle nous est revenue avec six autres poussins, a repris ses habitudes, surveille nos faits et gestes. Les sept assistés précédents sont très intimes avec nous, sautent sur nos épaules, accourent dès qu’ils nous aperçoivent dans le jardin. Mais la reine, c’est la poule. Pas question de partager le riz ou le pain avec les aînés… elle a six autres rejetons à nourrir et fait preuve d’autorité envers ceux qui oseraient braver ses interdits. Grands poulets et poules, même les coqs se font petits et préfèrent s’éloigner. La queue déployée en éventail, plumes gonflées, elle mène la vie dure à ceux qui oseraient s’approcher. Attention, les coups de bec pleuvent. Dernière nouvelle, deux des sept poussins ont succombé à une maladie ou à un mauvais traitement des autres membres de la basse-cour suivis par trois des six derniers poussins. Moins de bouches à nourrir – Darwin est passé par ici.

Pluies torrentielles, arcs en ciel, orages nocturnes violents, fort vent et pluie, pluie, pluie, comme le désire le ciel. C’est la saison des pluies ! Il faut jongler pour tailler les haies, tondre le gazon, nourrir la volaille, soigner la chatte. Dur labeur pour des retraitées !

Ici toujours les faits divers : un père tue sa fille de 45 ans d’une balle dans la tête… elle aurait eu un amant ! Les collégiens de S. habitués à la violence, miment la scène alors qu’ils n’ont rien vu, étant au collège, ils trouvent ce meurtre « normal ».

Élections municipales à Mahina, au pays du shérif qui est (depuis une condamnation récente) en prison mais présente quand même sa candidature à sa réélection. Il avait du reste été élu maire de sa commune alors qu’il était déjà en prison ! C’est, aux dires des tabloïds, le seul maire de la république à avoir été élu prisonnier. Ses administrés l’aiment beaucoup car il fait beaucoup de social et il ne serait pas improbable qu’à nouveau il récupère son fauteuil de maire ! C’est ça, la Polynésie !

Note peu courte, certes, mais toutefois avec autant de plaisir.

Hiata de Tahiti

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Brice Pelman, Attention les fauves

Article repris dans Medium4You.

Pierre Ponsard a toujours eu peur des enfants. C’est pourquoi peut-être il a pris le pseudonyme de Brice Pelman pour dire du mal d’eux dans des romans policiers populaires. Courts, secs, aux caractères tranchés, ses romans se lisent d’un trait, entre deux trains. Ce sont des romans de gare. Il en a écrit au moins 63 en quelques quarante ans. Ce Niçois né à Casablanca est considéré comme une star du polar des années 1970.

Il met en scène des personnages de caricature, ancrés dans leur statut « éternel » de la France d’alors. Un pays qui n’a pas bougé depuis l’origine de la République, peut-être. Il y a le gendarme qui roule les rrr et aspire à son pastis bien frais du soir ; la grenouille de bénitier au doux nom de Josepha qui surveille tous ses voisins et les racole pour l’église ; l’instituteur en blouse grise et aux mains de craie qui aime les enfants qui lui sont confiés tout en étant sévère sur l’accord des participes ; le riche entrepreneur qui s’est fait tout seul, sanguin et brute ; l’épouse frigide qui a toujours « la migraine » quand il s’agit de faire la chose ; la mère veuve, qui traduit des romans pour Paris, et que le petit monde de province juge « indigne » et aux « idées avancées ». Et puis il y a les enfants.

Ce sont deux onze ans, garçon et fille, faux jumeaux. Ils sont dans leur monde et ce qu’ils ne veulent surtout pas, c’est aller en pension. La nostalgie des ‘Choristes’ ne tient pas face à la réalité des collèges fermés gardés par de vieilles filles confites en religion – les « vrais » collèges de la réalité des années 1970. Les enfants sont capables de tout, croit l’auteur, surtout après 1968 où ils se sont « émancipés », dit-on. Face d’ange et âme de démon. Ou plutôt d’indifférence, comme la société d’alors figée en statuts et en représentations, qui ne voit que l’apparence.

Tout le roman est donc fondé sur l’apparence. Du voisin venu parler de la départementale au faux amour qui devient viol meurtrier, de la découverte par les enfants du corps étranglé jusqu’à leur décision de ne rien dire à personne, de l’angine inventée de la mère à son départ en voyage, des adultes menés en bateau ou dans un puits. La respectabilité craque, chacun se révèle tel qu’il est : des mains d’étrangleur, une obstination de vieille bique, la haine de tante qui croit avoir des droits, l’homme pressé polytechnicien qui se débarrasse des enfants en les appelant ses « anges ».

Les caractères sont sommaires, l’écriture basique, la construction au fil de la plume. Ces enfants sont-ils de vrais enfants ? Leur absence de sentiments et leur jeu de rôle apparaît bien fabriqué, mais qui sait… Son public d’auteur est primaire et il le sait, son succès d’époque vient de là. Il est oublié aujourd’hui. Fallait-il le rééditer ? La collection ‘Noir rétro’ est faite pour ça, qui reprend les succès de ‘Fleuve noir’. Mais Brice Pelman écrit en série comme sortent les autos des chaînes ou les appartements de béton de ces années là. Nous replongeons dans une France archaïque, celle des fameuses Trente glorieuses tant regrettées, dit-on. Et nous ne sommes finalement pas mécontents d’avoir évolué…

Reste que l’on ne s’ennuie pas à lire cette courte série qui ne dépasse guère les 180 pages imprimées gros. L’impression de lire un roman d’adolescent : de l’action, presqu’aucune description, pas de psychologie sauf à la serpe et une intrigue intrigante. Pour les nostalgiques qui voudraient savoir ce qu’étaient la France et les Français il y a trente ans seulement.

Brice Pelman, Attention les fauves, 1981, Noir rétro Fleuve noir Plon, 2010, 180 pages, €8.55

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Amours valentin

L’amour n’est pas simple, en français. Le mot, en effet, vient du provençal et de la conception passablement romantique – platonicienne ? – qu’avaient du sentiment les troubadours.

Il a fallu se différencier de la conception féodale, pour laquelle la femme était un bien comme un autre, et le mariage une alliance d’intérêts.

Il a fallu aussi abandonner la conception antique de l’amour car, bien sûr, le terme ‘amor’ est issu du latin amare = aimer. Mais ce latin avait une connotation différente, toute pratique, élaborée par les Grecs, experts en art psychologique. « Amour » – d’où vient « amitié » – se distinguait chez eux d’éros (la titillation érotique) et de philia (l’affect sentimental).

L’amour des troubadours se veut, lui, absolu. Il concerne en premier l’amour de Dieu, puis celui de « la » Femme. Pour en avoir une idée, on peut le rapprocher de la musulmane absolue humilité devant Allah. Ou de la ‘passion’ au sens christique des Parfaits cathares. L’amour provençal n’est pas cette amitié passionnée qui mêle l’érotisme au sentiment, comme l’est l’amour grec. Il est moins ouvert et plus rigide, axé sur « le Bien » à la manière de Platon, plutôt que sur l’éventail des sujets aimables offerts par la nature. L’amour provençal, qui devient l’amour français, est résolument hétérosexuel ; il s’exalte dans le discours plus que dans les gestes ; il est un théâtre, typique d’une société de cour où la hiérarchie est respectée et les limites à ne pas franchir bien fixées.

L’amitié est « sociale », pratique, elle peut concerner le sentiment entre homme et femme et est utilisée comme tel jusqu’au 18ème siècle. Mais l’Hamour (comme écrivait par dérision Flaubert) est déjà cette exaltation passionnelle qui dominera le romantisme. Il est abstrait et absolu, sans « objet » autre qu’idéal, hors de ce monde. Une sorte d’excès malsain qui sent la fièvre, une drogue qui, à la retombée, fait mal. La réalité n’est en effet jamais aussi parfaite que l’idée qu’on se fait…

L’ardeur éthérée de la ‘fin amor’ provençale sera confortée par les interdits d’Église et par le souci du lignage, reste sourcilleux de la conception féodale et de l’ordre établi. Ce n’est qu’au 18ème siècle que le badinage retrouvera la liberté des Grecs et que le plaisir reprendra ses liaisons dangereuses. Quand l’homme choisit, il est l’amant ; quand la femme choisit, l’homme est le galant. La Rochefoucauld retrouve la subtilité de la psychologie grecque pour distinguer les moments : « Dans les premières passions les femmes aiment l’amant, dans les autres elles aiment l’amour. »

De ce siècle d’humanisme érotique, le suivant singera l’aspect sans en garder l’esprit. Stendhal se moquera des bourgeois de son temps, revenus aux mœurs féodales de la femme comme « bien à vendre » – donc vertu à préserver : « Qu’est-ce qu’un amant ? C’est un instrument auquel on se frotte pour avoir du plaisir. »

L’aujourd’hui a réinventé toutes les pratiques, de « la baise » à la Catherine Millet (partout, à tout moment, si possible sous le regard des autres) à l’amour platonique (qui reste si fort chez les adolescents) jusqu’aux diverses « amouracheries » de passage (Delteil), amourettes par amusement, « amorisme » de l’exaltation perpétuelle et sans objet (Guitton), « amoureries » du rut populaire (Céline), « amarcord » – formé sur amour et record – ou nostalgie des souvenirs érotiques (Fellini), « amiévrie » de foule sentimentale lisant des magazines (Tinan)… mille mots pour dire les mille inventions du physique, de l’affect et de l’esprit amoureux – queue, cœur, crâne : les trois étages de l’homme.

Et Valentin dans tout ça ? Le prénom vient du latin ‘valens’ qui signifie justement vigoureux, plein de force. Vous voyez où l’on veut en venir ?

Février est le cœur de l’hiver et le 14 juste le milieu. C’est à ce moment que la vie doit triompher de la mort, à ce moment qu’on doit penser très fort au printemps, à la renaissance de la nature. De toute la nature : les feuilles en bourgeon, les fleurs en bouton, les petits agneaux pour Pâques… et les poupons d’homme qui naîtront en novembre, leur mère ayant bien mangé tout l’été.

En Grèce à cette saison de l’année, Zeus se mariait avec Héra ; à Rome, des adolescents nus couraient dans la ville en fouettant les passants, surtout les filles – et plus si affinités. L’Église a récupéré l’idée, bien sûr, pour la châtrer aussi sec en la transformant en discours, ces discrets billets babillant des mièvreries aux aimées. La ‘fin amor’ provençale, toute platonique et exaltée, l’y a fort aidé !

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Destinations nature, 27ème salon des nouvelles randonnées 2011

Dimanche 15h : ça y est, les trois places sont attribuées. Exclusif ! ce vendredi 18 mars : je dispose de trois entrées GRATUITES. Les trois premiers blogueurs intéressés qui me répondront (argoul2005@yahoo.fr) recevront un lien qui leur permettra de s’inscrire et de télécharger l’invitation gratuite, offerte par le salon Destinations nature pour les 25, 26 et 27 mars 2011.

Pour les autres, l’inscription directe sur le site ne coûte que 5€ au lieu de 8€.

Les 25, 26 et 27 mars 2011, Porte de Versailles dans le nouveau Hall 4, souffle un nouvel esprit randonnée. Le printemps approche et incite à sortir. On ne peut plus aller en Égypte ni en Libye, pas encore en Tunisie, et il est immoral d’aller au Mexique (pour « déni de justice ») et dans certains autres pays. Il faut trouver de nouvelles idées d’échappées belles au style de vie 2011 qui est à la fois moral, sportif et niveau de vie en baisse. La randonnée y répond. 2011 est l’année internationale des forêts et l’année des Pyrénées. De nombreux circuits à pied sont proposés en France avec l’Office National des Forêts. De quoi abonder votre « capital santé » au rythme naturel des pas et comprendre que la beauté de la terre repose sur la biodiversité et un bon équilibre entre l’homme et la nature !

Lieu de toutes les évasions et de ressourcement, les espaces forestiers ont toujours été appréciés. N’était-ce pas Chateaubriand qui observait que les cathédrales de la foi avaient été bâties sur le modèle des frondaisons ? Les Gaulois déjà s’isolaient dans les forêts pour y trouver le gui et célébrer les astres. Découvrir la forêt et ses paysages magnifiques, l’insolite, la tranquillité, l’espace et le temps retrouvés, sont autant de missions de l’Office National des Forêts, partenaire du salon. Dans une société plus urbaine les forêts, particulièrement les forêts publiques, offrent des espaces de nature entretenus et aménagés pour différentes activités sportives et de loisir, ou tout simplement pour effectuer un « retour aux sources ». Les « Sentiers forestiers » sont imaginés en partenariat avec la Fédération française de randonnées, les cartes « Balades en forêt » sont écrites avec l’IGN, les circuits-randonnées en montagne sont inventés sous le nom de Retrouvance®. L’ONF a ouvert de nouveaux gîtes et cabanes en forêt et apporte sa caution au camping responsable.

Retrouvance®Valier est un nouveau circuit proposé par l’ONF, une découverte sans frontières entre la France et l’Espagne. Il commence par le refuge ONF d’Arréou, rénové en 2010 à 1888 mètres d’altitude, au bord du lac du même nom et à quelques enjambées de la crête frontière avec l’Espagne. Il finit au refuge ONF de Bethmale, rénové aussi et niché à sous les hêtres centenaires, véritables sculptures végétales en bordure du lac de Bethmale.

Car les Pyrénées offrent des émotions au confluent de la nature et de l’histoire. Ce massif regroupe 17,7 millions d’habitants, parle cinq langues et est partagé entre trois États, la France, l’Espagne et la principauté d’Andorre. Les montagnes sont traversées par trois grandes voies. Deux sentiers de grande randonnée, le GR10 côté français et son homologue versant espagnol, la Senda ou GR11. La Haute Route Pyrénéenne permet de tutoyer les sommets tandis que les chemins de Saint-Jacques conduisent les randonneurs à la méditation. Plus de la moitié de la forêt de Midi-Pyrénées, la troisième de France par la superficie, se trouve dans une zone de montagne. Une multitude d’espèces et d’essences se côtoient dans ce refuge d’une faune et d’une flore préservée. Les Pyrénées sont aussi le souvenir concret de l’habitat préhistorique et historique fait de grottes, de châteaux cathares, de cascades et de glaciers. Une nature sauvegardée avec le Parc National des Pyrénées, deux réserves naturelles, la future  » réserve de ciel étoilé  » du Pic du Midi et des espèces animales rares ou menacées telles que le grand tétras, le gypaète barbu, le desman…

Cette année, le salon Destination nature propose sport ou hédonisme, fantaisie ou citoyen, gourmand ou romantique, aventurier ou cocon. Le salon vous conte les « mille et une nuits » possibles en randonnée : la Corse en GR 20, les treks en Himalaya, l’étrange Paris du GR2, les sentiers des Pyrénées Atlantique à la Méditerranée, des voyages à pied, des périples à dos de chameau, avec chiens de traîneau ou en vélo en Chine… Il y a de la culture, de la gastronomie, de la faune à observer ou des petites fleurs à découvrir, des balades romantiques sous la lune ou dans les dunes, des explorations urbaines à pied, la rando écolo pour les fanas mili(tants), la marche pour bien être dans sa peau suivie de spas, la marche solidaire ou la rando luxe dans des lieux exceptionnels. Sans oublier l’effort à vélo, à cheval ou à chameau, ou l’aventure des coins oubliés de la planète. Un exemple : dans la Forêt du Parc des Cèdres (83), un animateur Forestour fait découvrir de façon ludique la flore et la faune, mais aussi l’adaptation au sol et au climat, les différentes stratégies des végétaux pour s’adapter à la sécheresse et la biodiversité du milieu forestier avec une balade basée sur le jeu, les sens, l’attention et la curiosité !

Au salon cette année, des ateliers et rencontres seront organisés pour faciliter le choix et mieux organiser vos voyages Randos. Les professionnels vous conseilleront le meilleur équipement ou la meilleure idée de découverte.

Vous trouverez plusieurs projets autour de la forêt : en Guyane, la forêt d’Amazonie sera à l’honneur, à la Réunion le Parc National est classé Patrimoine Mondial de l’Unesco, un vrai vivier de plantes rares et protégées dont cryptomerias, longoses et tamarins. La Guilde du Raid a, entre autres projets, plusieurs actions de reboisement dans le monde. Terres d’Aventure présentera sa Fondation créée au titre de la compensation CO2 qui finance des projets de reforestation au Sénégal, au Brésil… Terres d’Aventure verse à sa Fondation 1€ par passager (qui permettent de planter 10 arbres) sur un itinéraire aérien et terrestre en France, 2 € en Europe ou au Maroc et 7 € pour le reste du monde. Le voyagiste compense l’intégralité du coût environnemental des déplacements professionnels de ses salariés qui se forment à l’étranger. Ces fonds sont engagés dans des projets de reforestation et de cohésion sociale des villageois au Sénégal et au Brésil.

Outre ses 400 exposants et ses 52 000 visiteurs attendus, le site Internet du salon est devenu une véritable plate-forme d’informations pour tous les passionnés de randonnées internautes et les réseaux sociaux. Le salon propose désormais via son site une mine d’idées clés en main.

« L’aventure est au bout du chemin »

www.randonnee-nature.com

  • Destinations Nature ! Le salon des nouvelles randonnées
  • 25, 26, 27 mars 2011 au Pavillon 4 • Porte de Versailles • Paris 15e
  • Tarif normal : 8 Euros
  • Tarif réduit : 5 Euros pour les jeunes jusqu’à 18 ans et étudiants sur présentation de leur carte.
  • Billet sur internet : 5 euros. Inscription directe sur le site ici.
  • Entrée gratuite pour les enfants jusqu’à 12 ans.
  • e-mail : contact@randonnee-nature.com
  • tel : 01 46 21 11 10 – fax : 01 46 21 28 15
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Annie Ernaux, Les années

Article repris par Medium4You.

Une biographie impersonnelle est un étrange objet. L’auteur ne parle de lui qu’en creux, un Ça qui va, ballotté par le destin. Annie Ernaux se laisse vivre, ou plutôt on apprend qu’elle n’existe pas. Elle est dans le vent comme la poussière, feuille déjà morte en cours de voltige. Annie Ernaux n’est pas une femme mais une matrice, pas une mère mais une nourricière, pas une adulte inscrite dans l’histoire mais un objet posé là dans la mode du temps. Elle n’a rien à transmettre car elle n’existe pas. Relativiste bobo, de gauche – forcément de gauche – parce que c’est ce qui se fait, évidemment prof puisque c’est la pente confortable en État-providence. Donc écrit vaine.

Curieuse mémoire que celle qui n’a rien à dire. Son époque la traverse sans émouvoir quoi que ce soit en elle. Elle est neutre, elle ne juge rien, ne crée pas. Femme, elle intériorise la passivité matricielle qu’on croyait pourtant évacuée depuis la pilule et l’émancipation de 1945 (droit de vote) à 1974 (droit à l’avortement). Marxiste selon la doxa de son milieu intello, elle est faite par les causes, elle n’est pas elle-même en cause. Ce sont les conditions économiques qui lui permettent de faire des études et d’obtenir une position confortable dans la société. De vagues étapes sur papier glacé, celui des photos du temps, fixent des moments où, selon la vêture, « on » apparaît dans un rôle : fillette, collégienne, étudiante, amante, maman, professeur, mémère.

C’est le « on » intégral qui parle, pas une personne. Annie Ernaux incarne si bien la transparence qu’elle rend des mémoires vides. Elle n’est que temps qui passe. Tout l’indiffère ou presque. La France est un terrain de jeu, pas un pays dans le monde, ni une société où la politique façonne l’avenir. Même son métier, l’éducation, l’indiffère. Elle se met « hors classes » assez vite avant de jeter ses notes et cours la dernière année. Elle a voté Mitterrand avant de se dire entubée, comme tout le monde. Elle a voté Laguiller sans voir Le Pen en embuscade, a donc voté Chirac comme 80% des cons qui ont fait joujou avec le premier tour. Le mot est d’elle : « on avait pensé, les cons » p.272. On le sait depuis toujours : « on » est con – sagesse des nations. Ça confirme. Elle n’a pas voté Sarkozy mais n’aime pas la Royal, « sa façon molle et bien éduquée d’aligner des phrases creuses » p.240. Dommage car elle remet ça, la candidate. Dans ce monde des « choses » à la Georges Perec, le naming tient lieu d’histoire et les êtres se chosifient. « On » était là quand les biens matériels s’étalaient dans la société. « On » a participé à cette identification aux choses. « On » était de ce temps-là qui rêvait de libération avant de vieillir rencogné dans son petit cocon.

Cette non-présence écrase jusqu’à la petite musique qui charme. Car il reste un ton, anonyme, répétitif, indifférent, mais un ton. Peut-être ne faut-il lire de cet auteur que ce livre ? En 250 pages défilent soixante années du siècle. Chacun peut s’y reconnaître et c’est peut-être cela, le « roman moderne » : un texte caméléon où chacun met sa couleur, un supermarché de scènes où le lecteur pousse son caddy et pique ici ou là ce qu’il veut acheter. Nous savons, elle en a fait des romans, que son père petit-bourgeois a failli tuer sa mère quand elle était petite. Elle en a eu « honte » (titre d’un de ses livres), honte de ses origines, honte de sa classe sociale. Est-ce pour cela qu’Annie Ernaux se neutralise ? Elle ne s’évalue à rien, sortie de rien, n’allant vers rien. Elle embrasse l’époque comme la repentance blanche européenne tellement à la mode : coupable de tout, coupable d’être, no future. C’est un lent suicide qui passe de sa vie – ratée – à ce roman – qu’on n’a nulle envie de relire. Livre kleenex qui ne parle que des choses qui identifient, du temps qui passe et n’est que mode. Ni le siècle, ni l’auteur ne sont intéressants. Le lecteur n’a nulle envie d’aller aux autres œuvres, ces non-pensées de cette non-femme dans l’éternel présent. On se dit qu’elle ne marquera pas le siècle.

Mais il fallait ce roman de la durée (dont nous préférons les macarons) pour ravir la collection Folio : elle en a fait son numéro 5000…

Annie Ernaux, Les années, 2008, Folio, 254 pages, 6,27€

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Monsieur Descartes, la fable de la raison

Il y a 360 ans mourait René Descartes, philosophe. Françoise Hildesheimer, Conservateur général du Patrimoine, a signé là une excellente biographie. Tous les Français connaissent Descartes étudié au lycée (pour l’instant), et chacun se croit « cartésien ». Retracer l’histoire de l’homme dans son temps, retrouver le contexte de la modernité émergente, montre que Descartes n’était pas cartésien, pas plus que Marx n’était marxiste ni Jésus chrétien. Ces mythes a posteriori servent plus à justifier le théâtre médiatique ou à consolider une position sociale académique qu’à la vérité. C’est ainsi, par slogans et bons mots, que le glucksmanniaque Descartes, c’est la France sévit dans les têtes contemporaines.

Descartes est bien plus que cela : le point charnière de la conscience moderne, celle que nous sommes probablement en train de quitter pour autre chose. « Éprouver soi-même ce qu’on doit croire et ne plus se fier à l’argument d’autorité constitue la révolution cartésienne, le cadre ontologique de la modernité, qui met le soi individuel au centre du jeu » (p.432). Doute, cogito et raison sont les trois piliers par lesquels l’individu quitte la superstition et la croyance imposée pour devenir souverain. Il y a 864 fois les mots ‘je’, ‘moi’ et ‘me’ dans le Discours de la méthode, contre 119 ‘nous’, relève l’auteur… La raison devient audace critique. L’absolutisme louis-quatorzien d’un territoire, une foi, un roi, se trouve sapée sous son règne en Hollande par le cogito de Monsieur Descartes, seigneur du Perron.

Si ses exposés scientifiques ont bien vieilli, la philosophie des sciences de Descartes demeure : toute croyance a priori est rejetée au profit de l’observation, de l’expérience et du calcul. Une branche a conduit au mécanisme qui veut tout démonter pour se rendre maître et possesseur de la nature. Une autre branche est sa démarche globale de la philosophie naturelle, qui conduit à Einstein en réduisant le réel au géométrique. « Recherche sur la lumière et exigence de clarté ne pourraient-elles pas faire de notre Descartes essentiellement le philosophe de l’aspiration à la lumière de la connaissance ? » (p.424). Descartes se situerait ainsi sur les traces de Grecs.

René Descartes est né en 1596 entre Limousin et Touraine d’un Conseiller au Parlement de Bretagne et d’une mère qui meurt lorsqu’il a un an. Mère absente, père indifférent, vont marquer le gamin qui sera mis en pension après la nourrice au collège jésuite de La Flèche fondé par Henri IV. Il étudie ensuite le droit à Poitiers mais ne veut se fixer. Il part pour la guerre en Hollande à 23 ans, où la France contre les Habsbourg en soutenant la révolte de sept Provinces unies. Mais il n’est pas militaire, plutôt curieux des ingénieurs, de la géométrie des fortifications et des lunettes d’optique. Il visite la Bohême, l’Italie, dont il n’aime ni le climat trop chaud ni les habitants trop théâtraux. C’est le 10 novembre 1619, à 23 ans, qu’il a « dans le poêle » ses trois rêves qui vont fonder sa philosophie. Un poêle est une pièce chauffé d’un grand poêle en fonte et céramique, comme il en existe en Europe centrale pour faire cocon l’hiver venu. Descartes, angoissé d’abandon, s’y sent bien. Notons que le rationnel est né dans l’imaginaire, la raison de l’inconscient : le coup d’état intellectuel cartésien vient des profondeurs de la psyché : du songe.

On l’a dit espion des jésuites, frère Rose-Croix et occultiste. Selon sa biographe, aucune preuve réelle ne vient étayer ces rumeurs. L’époque est au décentrement de l’héliocentrisme et du fixisme d’Aristote établi en dogme par l’Église. Copernic et Galilée sont condamnés, Kepler en suspicion, Paracelse mêle science et occultisme. Descartes cherche la pierre philosophale mais elle est purement cérébrale : quel est le principe de connaissance unique qui enchaîne entre elles toutes les connaissances scientifiques.Il ne veut pas s’établir en se mariant ou achetant un office ; il vit de ses rentes qui lui viennent de l’héritage maternel. Lors de séjours à Paris, il rencontre les libertins, intellectuels critiques à l’égard de la religion et hédonistes. Ces hommes d’esprit réagissent à la réaction catholique de la Contre-réforme et à la dévotion bigote de Louis XIII. En 1623, Théophile de Viau sera condamné à mort et brûlé en effigie à Paris. Prudent, sociable, Descartes apprend à dissimuler. Il ne veut pas se fâcher avec sa seule mère, l’Église, ni avec ses seuls pères, les Jésuites. Il va donc passer par la science pratique pour faire avancer ses idées philosophiques. Il est ami de Guez de Balzac, du père Mersenne, il attire l’attention du cardinal de Bérulle en société en démontant la force d’opinion de la vraisemblance, qui n’est pas le vrai mais un artifice sophiste. Il échangera des lettres avec quatre-vingt correspondants. Car, pour être libre, il retourne en Hollande où il vivra vingt ans, changeant plusieurs fois de résidences, l’auteur en a dénombré trente deux. Il fait sienne cette maxime d’Ovide : « pour vivre heureux, vivons caché ». Il aura cependant une fille, Francine, avec une servante à Amsterdam. Il établira la mère et l’enfant près de lui mais la gamine mourra de scarlatine à l’âge de cinq ans.

Ce n’est qu’en 1637 (la même année que Le Cid) qu’il publie sur privilège du roi le Discours de la méthode, préface d’une œuvre scientifique mais qui expose sa philosophie de la nature. « C’est tout à la fois une autobiographie intellectuelle anonyme et un traité de philosophie et de science écrit en français, avec des mots simples et visant à l’universalité du bon sens et de la raison » (p.187). Il se compose de six parties comme les six jours de création du monde et se dote de quatre préceptes : reconnaître pour vraie l’évidence, diviser pour analyser, aller du simple au complexe pour mettre en ordre, et ne rien omettre. Il use pour cela d’une morale « provisoire » pour dissimuler le doute méthodique sous l’allégeance à l’existence de Dieu. La morale sociale est d’obéir aux lois et coutumes, tenir avec fermeté ses opinions et actions, s’appliquer à se vaincre soi-même plutôt que d’accuser le sort, enfin cultiver sa raison. Seuls les dévots accusent le Destin, le monde, le système, les autres, en bref tout ce qui est voulu par Dieu. Les humains de bon sens usent au contraire de leurs capacités et raison pour changer le sort en action. Se changer soi plutôt que changer le monde, voilà qui est révolutionnaire !

Ce n’est qu’en 1641 qu’il publie les Méditations métaphysiques, cette fois en latin pour ne toucher que les lettrés, évitant ainsi toutes ces polémiques indigentes et les injures naïves du tout-venant, que quiconque tient un blog connaît sans peine. Il les dédicace aux théologiens de Sorbonne pour contrer les jésuites qui critiquent sa Dioptrique et soupçonnent sa philosophie d’être en contradiction avec le dogme catholique de la transsubstantiation. Il y a toujours six Méditations, comme les six jours de Dieu. Sauf que la méditation est devenue moyen de connaissance et n’est plus un exercice spirituel d’adoration…

Les Principes de la philosophie, publiés en 1644, exposent la métaphysique et la physique en un tout complet, où la mécanique apparaît au cœur du système. Fidéiste mais adepte du doute, Descartes a « une indifférence totale au salut chrétien » (p.294). Il rencontre Pascal mais se montre cassant, ne supportant pas la critique métaphysique. Il entretient une correspondance suivie avec la princesse Élisabeth, âgée de 24 ans alors que lui en a 45. Elle est cousine de la reine Christine de Suède, avec qui il correspond aussi sur l’invite de l’ambassadeur de France en Suède, dès 1647. Il écrira pour elle un Traité des Passions de l’âme où le corps vivant est conçu comme une machine, que l’âme – pur esprit – investit durant l’existence. Elle aurait son siège dans la glande pinéale. Ce qui est intéressant est que Descartes croit que le conditionnement du corps peut influencer l’âme, ce qui explique la méthode Coué comme l’homéopathie et les miracles de Lourdes, par exemple.

Par touches successives, l’auteure brosse en érudite et d’une langue fluide le portrait d’un cérébral, indifférent aux biens matériels comme à la pensée des autres, qui demande à être compris avant de se livrer. L’abandon parental l’a rendu angoissé, dépressif, et il masque tous ses mouvements affectifs sous l’abstraction théorique. Sa mission sur cette terre est son œuvre, composer une philosophie naturelle totale pour remplacer Aristote. Il est bien montré le caractère imaginatif de ce héraut de la rationalité, dont le système a pris naissance dans le rêve de 1619. La froide analyse s’efface toujours devant l’intuition pour connaître la vérité. Les exemples concrets sont légion pour faire saisir l’essence de la pensée (morceau de cire chaude, malin génie, etc.), tandis que Descartes passe volontiers par la fiction pour se faire admettre par l’Église.

Ce penseur sérieux et pratique ne peut qu’être déçu par la France, pays de cour où le théâtre social compte plus que la profondeur de pensée. Il part en Suède en 1649 à l’invitation de la reine Christine et y mourra à 53 ans, le 11 février 1650, d’une pneumonie officiellement, mais peut-être empoisonné. L’auteure fait l’inventaire des symptômes et des hypothèses et, sans trancher, elle pointe l’étiologie d’un empoisonnement à l’arsenic, peut-être administré par des hosties du père Viogué, aumônier catholique de l’ambassade. Ce serait pour Raison d’Église : la conversion envisagée de la reine au catholicisme (qui aura d’ailleurs lieu quatre ans plus tard).

Ses restes seront rapatriés à Paris en 1667, dans l’église Sainte-Geneviève du Mont, avant d’être envisagés pour le Panthéon par décret d’octobre 1793 mais non suivi d’effet. Le philosophe sera inhumé à l’église Saint-Germain des Prés. L’adhésion à sa philosophie nouvelle est le fait de petits cercles libéraux, tandis que les Jésuites l’interdisent par deux fois en 1682 et 1696, et que Rome le met à l’Index – comme tout ce qu’elle ne comprend pas. L’abbé Baillet compose en 1691 une biographie pieuse tandis que Descartes rencontre enfin son temps avec La crise de la conscience européenne décelée par Paul Hazard entre 1680 et 1715. La raison se substitue aux dogmes et nous entrons dans un nouveau monde ; bientôt l’Ancien régime sera balayé et la technique prendra son essor. Victor Cousin fera de Descartes, en 1824, le génie national français. Husserl, Heidegger et Sartre y feront depuis référence.

Voilà un beau livre éclairant !

Françoise Hildesheimer, Monsieur Descartes – la fable de la raison, Flammarion, septembre 2010, €25.40, 511 pages avec carte, liste des résidences et des correspondants, chronologie, sources et bibliographie, index des noms et Préface de 1647 par Descartes de ses Principes de la philosophie.

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Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté

Article repris par Medium4You.

La réflexion humaine commence en Grèce et l’auteur, qui vient de disparaître, réfléchit sur l’universel à partir de l’histoire. Pour elle, la pensée d’Athènes vit encore en Occident.

L’expérience première, qui a ému et terrifié les Grecs, était la possibilité, par la guerre et la défaite, de devenir esclaves. Les clameurs aujourd’hui contre le voile intégral ou la prière dans la rue sont de cet ordre. Le premier trait de la liberté athénienne s’obtient donc par la cité. On « nait » libre avant de l’être. On ne le devient vraiment que par l’instruction et le penser par soi-même que donne l’enseignement philosophique. On ne reste libre que par le droit et le service militaire décidés en commun sur l’agora – en bref par la cité. Quiconque perd la liberté perd l’essentiel. L’helléniste Jacqueline rappelle que le mot ‘libre’ en grec s’apparente à la souche de naissance.

Ce sont les guerres médiques qui ont permis de mesurer la différence entre Grecs et Perses. Ce pourquoi l’Iran d’aujourd’hui, où vivent les descendants des Perses, est autant repoussoir. Les barbares obéissent à un maître (aujourd’hui Allah et son dictateur temporel ayatollah, avec son bras armé Ahmadinedjad) – les Grecs sont tous libres, ce qui signifie que leur seul maître est la loi. Celle-ci est collective, non venue d’en haut mais décidée en commun. Elle n’est pas éternelle ni arbitraire, mais négociée sur l’agora par les citoyens libres. La liberté politique est une ardeur morale. Peiner pour un maître, fût-il dans l’au-delà, rend moins valeureux que si l’on peine pour son propre intérêt et sa propre cité.

Athènes, en ce sens, va plus loin que Sparte. La démocratie y naît grâce à la loi. Selon Euripide, « quand les lois se trouvent écrites, pauvres et riches ont les mêmes droits. (…) Alors, à son gré, chacun peut briller ou se taire » (Prométhée, 433-441). La loi surplombe les intérêts particuliers pour dire la règle de tous. Mais sa fabrication exige la liberté de penser et de dire. Seul l’esclave doit dissimuler, les citoyens sont les « véridiques », forme de noblesse de ceux qui disent ce qu’ils pensent. A Athènes chacun peut, s’il observe les lois, vivre à sa guise. Cette liberté personnelle permet l’épanouissement humain et les qualités qui y sont associées :

  • Le courage : qui n’est habitué ni à craindre ni à plier n’a pas l’habitude de la peur ;
  • L’intelligence : l’homme habitué à la liberté prend confiance en son propre jugement ;
  • La tolérance : l’usage de discuter et la confiance en soi permettent d’examiner lucidement et sans passions les idées d’autrui ;
  • La noblesse : cette liberté d’allure et d’esprit qui engendre générosité et désintéressement, qui rapproche l’homme des dieux en exaltant ce qu’il a de meilleur en lui.

En bref, les Grecs du Vème siècle athénien ont développé en chacun son humanité par les humanités.

Certes, la liberté était réservée aux citoyens, ceux qui sont « nés » athéniens. Mais elle pouvait être conférée par l’Assemblée pour hauts faits rendus à la cité. C’est la loi qui rend citoyen aussi bien que la naissance. La véritable liberté de faire ce qui plaît nécessite une fortune que tout le monde n’a pas. Mais l’esprit d’entreprise est encouragé et chacun peut se bâtir son destin. C’est aussi cela, la liberté, elle a deux faces : la licence et la responsabilité. Que tout soit possible ne signifie pas qu’on ait l’énergie ou le goût d’explorer les possibles. La liberté offre des chances égales au départ, à chacun de semer son grain comme il l’entend.

Outre les lois débattues entre citoyens sur l’agora, existe aussi une culture grecque qui forme les lois non écrites. Ce sont les règles communes à tous venues de la tradition et de la conscience morale. Antigone s’oppose aux dispositions légales de Créon en vertu de ces lois non écrites. Ce sont elles qui constituent, par sédimentation historique, l’humain opposé au barbare, la « civilisation » opposée à la sauvagerie. Sont ainsi non écrites les dispositions de respect des dieux, des parents, des amis et des bêtes. Épargner un suppliant était reconnaître non pas ses droits, mais ceux des dieux. La liberté individuelle était donc encadrée à la fois par les lois librement débattues dans la cité, mais aussi par les traditions non écrites de la culture.

Oh, certes, les difficultés ont surgi. Les Grecs antiques ne vivaient pas dans un monde de dieux. Les maux politiques sont nombreux et toujours actuels :

  • La démagogie, qui flatte les désirs de la masse au détriment de l’intérêt général ;
  • Le despotisme populacier, qui voit la foule grégaire et excessive abandonner l’écoute et le débat contradictoire pour imposer sa force aveugle ;
  • L’anarchie, où les sophistes en profitent pour désorienter les citoyens et manipuler leurs croyances en jouant sur la logique formelle et la connotation des mots, trouvant toujours une argutie pour se mettre au-dessus des lois ;
  • La licence ou l’individualisme égoïste qui ne cherche que son plaisir et son intérêt, que rien ne retient, ni les scrupules de la morale, ni l’ordre légal, ni son statut social.

Les remèdes grecs étaient dans :

• l’exemple que devaient donner les dirigeants,

• l’importance accordée à l’éducation de la jeunesse.

On le voit, rien n’a changé sous le soleil ! C’est une fois de plus l’organisation des pouvoirs publics et l’explication politique du projet de la cité qui permettent la pression sociale nécessaire à réaliser et contrôler la loi. Pas de liberté sans collectif qui en assure les cadres. Mais pas un collectif arbitraire ni oppresseur. Les Grecs antiques nous le disent, la liberté réside dans la loi librement négociée par les citoyens et dans la culture commune.

Jacqueline de Romilly, La Grèce antique à la découverte de la liberté, 1989, Livre de poche, occasion.

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Véritable histoire d’Alcibiade

L’éditeur traditionnel des traductions de textes gréco-romains ‘Les Belles Lettres’ a eu la judicieuse idée de créer une collection de poche pour présenter les grands personnages de l’antiquité. Recyclant les traductions du grec et du latin, les auteurs font une compilation des textes qui parlent des hommes illustres avec quelques phrases de lien, à la manière des moralistes latins. Sont déjà parus Caligula, Périclès, Alexandre et Marc Aurèle, suivront Constantin, Julien, Hannibal, César et d’autres. Voici Alcibiade. Il est célèbre surtout grâce à Platon, qui l’évoque dans ‘Le Banquet’ car Socrate en était amoureux.

Alcibiade était Athénien, descendant du fameux Clisthène et cousin du non moins fameux Périclès. Clisthène a fondé la démocratie athénienne en 510 avant, quant à Périclès, il devint chef du parti démocratique en 459 et fit orner la cité de monuments après avoir établi la puissance navale et soumis l’Eubée et Samos. Cousin germain de sa mère, il adopte Alcibiade lorsqu’il a cinq ans, à la mort du père tué à Coronée contre les Béotiens.

Le gamin, parmi ses cousins, n’a de cesse de briller et de se faire reconnaître comme le plus aimé. Il est d’une particulière beauté et le restera à tous les âges. Les femmes comme les hommes se pâment devant lui. Tout petit, il séduit déjà et gardera volontairement les cheveux longs, en crinière. Encore enfant, rapporte Plutarque, « Alcibiade s’enfuit de la maison chez Démocratès, un de ses amants ». L’éphébophilie n’avait pas ce caractère hystérique de notre siècle américano puritain. Les jeunes Grecs étaient volontiers admirés, caressés et embrassés depuis la puberté jusqu’à la première barbe. La différence avec notre époque est qu’il ne s’agissait ni d’exploitation sexuelle ni de marchandisation de la chair, mais d’un hommage à la fertilité et d’une initiation à la citoyenneté par les relations sociales prestigieuses. Le plaisir n’était pas tabou en cette ère préchrétienne, mais selon la maturité et en respectant l’honneur du mâle libre, sous l’œil public de la société. Être aimé flattait l’éphèbe et l’amant s’efforçait d’en être digne en l’élevant aux belles vertus de la cité. Elles étaient militaires et civiques. Il s’agissait d’être fort et souple, habile aux armes de jet et de traits, et fidèle à ses compagnons au combat. Il s’agissait aussi d’être intelligent et diplomate, habile à l’argumentation et aux discours pour convaincre l’assemblée et entraîner les hommes.

Faute de père, Alcibiade est prêt à tout pour qu’on parle de lui, mais il a une bonne nature. C’est elle que reconnaît Socrate, sous les apparences trop brillantes de jeune dieu. Riche, Alcibiade se débauche et se pare, s’enivre et fait la fête, entraînant autour de lui une couche d’oisifs de son âge qui l’admirent. Ce qui ne l’empêche pas d’être courageux, entraîneur d’hommes à la guerre, négociateur retors et apte à s’adapter à tous les milieux. Le luxe n’est pas pour lui une nécessité de dandy, mais une façon d’être aimé. Il recherchera toute sa vie cet amour qui lui a manqué, père mort et mère effacée. Il couchera adolescent avec des hommes, ce qui ne l’empêchera nullement d’avoir le goût des femmes une fois adulte. Il se mariera avec le parti le plus riche d’Athènes, aura un fils qu’il prénommera comme lui Alcibiade, et engrossera même la reine de Sparte, au grand dam du roi parti en guerre qui le fera tuer, à 47 ans.

Sa relation avec Socrate est restée « platonique », dit-on. Le philosophe, laid et volontiers adepte du renoncement et de la sublimation, vénérait la beauté morale plus que la physique, ce qui ne l’empêchait pas d’admirer l’éphèbe. Alcibiade, vers quinze ans, a voulu le séduire en couchant nu contre lui, l’enlaçant sous leurs manteaux, dans le même lit. Mais « je me levai après avoir dormi aux côtés de Socrate, sans que rien de plus extraordinaire ce fut passé que si j’avais dormi près de mon père ou de mon frère aîné », dit-il au Banquet (219 b-e). « Il est le seul homme devant qui j’ai honte » (216 a-c), son père de substitution, en quelque sorte. Plutarque note qu’il était encore adolescent à l’expédition de Potidée. Il appartenait à la tente de Socrate. Durant la bataille, blessé, Alcibiade était tombé à terre et Socrate se plaça devant lui pour le protéger. C’est ce que rappelle Alcibiade dans ‘Le Banquet’ en rendant hommage à son vieux maître. A 19 ans, il y gagne le prix de la valeur au combat. Huit ans plus tard, il rendra la pareille à la défaite du Délion, protégeant physiquement la retraite de Socrate. Le vieux philosophe l’a sans doute rendu meilleur en rabaissant son orgueil et lui donnant exemple des vertus qu’il pouvait receler.

Poussé par sa popularité et la réputation de sa famille, Alcibiade entre en politique à 26 ans pour renforcer les moyens financiers d’Athènes. Ses ennemis l’ont accusé de s’être empli les poches, mais Alcibiade, s’il était flambeur, n’était pas avare ; il préférait sa réputation à la richesse. A 31 ans, il est élu stratège, il conclut avec Argos une alliance contre Sparte. Ce qui le conduit, à 36 ans, à encourager l’expédition de Sicile contre Syracuse, alliée de Sparte, en faveur des Léontins.

Ses ennemis, jaloux de sa beauté et de son succès, l’accusent alors de blasphème, d’avoir martelé les bornes d’Hermès et mimé en parodie les Mystères d’Éleusis. L’appel aux convenances religieuses est toujours le dernier recours des envieux emplis de ressentiment, sous toutes les latitudes et en toutes les époques. Le peuple, volage et entrepris par des démagogues, va rappeler Alcibiade et celui-ci jugeant que la lutte est biaisée, s’enfuit à Sparte. Il aide la cité à combattre ces Athéniens qui l’ont rejeté sur des accusations fantaisistes et saisi ses biens. Mais, lorsqu’Athènes se trouve en difficulté, Alcibiade se fait des alliés et gagne des batailles pour la cité. Il y fait son retour avec succès, adulé par ce peuple à la tête de linotte. Peuple tellement arrogant et sûr de lui que son déclin historique commence…

L’habileté d’Alcibiade, et son caractère résolument moderne, est son relativisme. Formé à la dialectique par Socrate, il sait que le discours peut faire dire tout et son contraire. Sa pensée, dès lors, est toute pratique. « La démocratie, nous savions, nous les gens sensés, ce qu’elle vaut », rapporte de lui Thucydide. Mais être aimé de tous est l’ambition d’Alcibiade, ce pourquoi il préfère la gloire de sa cité à ses intérêts matériels. Il n’a jamais tenté un coup d’état et ce fut même lorsqu’il était en exil que les Athéniens ont choisi les oligarques. Mais il se méfie de l’exemplarité des « lois » car celles-ci, disait-il à son père adoptif Périclès, sont la règle définie par le pouvoir – pas toujours par la conviction du plus grand nombre. C’est donc la loi de la nature qui s’impose, pas celle de la raison.

Voilà l’ambigüité de la démocratie athénienne, pas encore moderne : elle confond les deux. Platon le dit admirablement dans le Gorgias (cité p.156) : « Nous formons les meilleurs et les plus forts d’entre nous, que nous prenons en bas âge, comme des lionceaux, pour les asservir par des enchantements et des prestiges, en leur disant qu’il faut respecter l’égalité et que c’est en cela que consiste le beau et le juste. Mais qu’il paraisse un homme d’une nature assez forte pour secouer et briser ces entraves et s’en échapper, je suis sûr que, foulant aux pieds nos écrits, nos prestiges, nos incantations et toutes les lois contraires à la nature, il se révoltera, et que nous verrons apparaître notre maître dans cet homme… »

Claude Dupont, La véritable histoire d’Alcibiade, 2009, Les Belles Lettres poche, 176 pages, €12.35

Voir aussi Jacqueline de Romilly, Alcibiade, 2008, Texto Tallandier, 275 pages, €7.60

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Montaigne, les Essais

Michel Eyquem, seigneur de Montaigne, est né en 1533 en Périgord et est mort à 59 ans à Bordeaux en 1592. Je ne sais si un paysage est un état d’âme. Il se trouve que le Bordelais- Périgord est le reflet physique de l’âme de cet écrivain philosophe politicien que j’aime. Variété, rudesse et tempérance, Flaubert lui aussi goûtait cette façon d’aller à la plume.

Une vie bien remplie

Élevé au latin seul jusqu’à l’âge de six ans, Michel apprit le français avant six ans. Cette éducation toute en douceur et souplesse d’esprit lui rendit son père fort chéri et en fit un entregent fort habile durant les guerres de religion. Il aimait à lire les Anciens en langue d’origine et à les méditer en français de son temps. Il eut un ami, La Boétie, une épouse, Françoise, et six enfants dont seule une fille survécut. Il a été gentilhomme de la chambre de Charles VIII et Henri IV, a accueilli ce dernier chez lui et fut élu maire de Bordeaux. Sur le tard, Mademoiselle de Gournay fut comme sa fille, qui édita après sa mort son œuvre définitive.

Il se retire de la vie publique (provisoirement) à 38 ans pour étudier librement et avec sérénité les grandes œuvres du temps jadis dans sa ‘librairie’ du château. C’est là qu’il commence à rédiger des textes qu’il complètera et corrigera durant 22 ans, jusqu’à sa mort. Plutarque et ses hommes illustres, Sénèque et les sceptiques, César le politique et Bodin le juriste, les historiens Hérodote, Tite-Live et Tacite, les philosophes théologiens Aristote et Saint-Augustin. Il publie le premier et le second Livre des Essais en 1580, l’édition posthume dite ‘définitive’ en trois Livres date de 1595.

Croyant sans fanatisme ni défiance, curieux des coutumes étrangères et des gens, aimant la vie et le confort mais stoïque envers les maux qui lui viennent (la mort de son père, de son ami, de ses enfants, les guerres fratricides, le dogmatisme religieux, la pierre, la goutte et la gravelle), il multiplie les facettes d’une sagesse pleine de nuances. Il n’est détestable qu’aux yeux des intransigeants pour qui chacun ne peut avoir qu’une foi, une loi, un roi (on dira plus tard, mais c’est bien le même fanatisme : « Ein Völk, Ein Reich, Ein Führer ! »).

S’essayer à penser par soi-même

« C’est ici purement l’essai de mes facultés naturelles » (II 10), écrit Montaigne dans ces trois livres de 107 chapitres rassemblés sous le titre des « Essais ». Humble sur ses facultés, il pèse son savoir, son expérience et ses mots, d’où le titre de son recueil de pensées, qui vient du latin exagium ‘la pesée’. Il veut penser par lui-même et ne pas recopier les « bibles » que sont les Testaments, Évangiles et autres classiques Anciens. Tout n’est pas né tout armé des temps antiques, qu’il suffit de radoter pour faire le cuistre. « Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées… » (Au lecteur). Il reste tant de compilateurs, de nos jours encore, qui se contentent de cela pour briller ! « Ce sont mes gestes que j’écris, c’est moi, c’est mon essence. Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner » (II 6). C’est avec Montaigne qu’est né l’humanisme, cette quête d’épanouissement de l’homme ici-bas, dans la quête incertaine d’une vérité qui ne vient pas toute révélée mais se construit pas à pas.

Le snobisme d’époque s’appelait érudition ; Montaigne n’y souscrit pas. Les anciens Grecs ont été introduits en Italie par les savants ayant fui Byzance conquise par les Turcs en 1453, puis redécouverts à la Renaissance contre l’Église qui ne jurait que par Aristote et saint Thomas. S’il se nourrit des classiques, ce n’est pas pour les répéter mais pour y prendre exemple. « Que sais-je ? » se demande-t-il – et c’est pour penser par lui-même. Il anticipe Descartes. « Quand j’écris, je me passe bien de la compagnie et de la souvenance des livres, de peur qu’ils n’interrompent ma forme » (III 5). Autour de lui font rage les guerres de religion, protestants qui veulent aller aux sources et lire le texte par eux-mêmes et catholiques arc boutés sur le dogme, la hiérarchie et la révérence politique à Rome. Elles donnent l’image même de la relativité des choses. Ne s’étripe-t-on pas pour le même Dieu ? Être maître de soi ne vaut-il pas mieux que singer un rite plutôt qu’un autre ?

Écrire est une auto-connaissance, ancêtre égotiste de la psychanalyse qui – ayant ses grands prêtres – a repris l’idée catholique de la confession pour mieux « surveiller et punir ». « Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait… » (II 18). La dialectique de la main et de l’outil, chère aux préhistoriens pour rendre compte de l’évolution humaine, explique aussi Montaigne. S’analyser soi, la plume à la main, vous précise et vous change. Le texte est prétexte, ce miroir réflexion. L’être tout d’impulsions et de passions apprend à s’assagir en prenant le temps de poser et de soupeser en esprit les causes et les conséquences. « J’écoute à mes rêveries parce que j’ai à les enrôler », dit joliment Montaigne (II 18) dans cette langue vive et fraîche du 16ème siècle. Nous dirions plus lourdement aujourd’hui ‘je prête attention à mes idées volages parce que je dois les consigner sur un registre’. « Nous pelotions nos déclinaisons », dit-il encore de la poésie latine, érotique si l’on creuse.

Pourquoi donc publier ? Ne suffit-il pas du journal « intime » ? Mais « ce qui me sert peut aussi par accident servir à un autre, » croit Montaigne (II 6). Mes réflexions personnelles, ces « essais » de pensée, ont pour « dessein de publique instruction » (II 18). Elles visent moins à se faire valoir soi qu’à donner l’exemple du penser par soi-même. C’est bien utile en un siècle où les dogmes religieux servent d’arguments massues ! A-t-on changé ? A lire certaines « polémiques » à la française, ou certains « commentaires » sur les blogs ou les journaux dits « citoyens » du net, on peut en douter.

Parler franc en langue de chasse

« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche. Un parler succulent et nerveux, court et serré, plutôt difficile qu’ennuyeux ; éloigné d’affectation et d’artifice, déréglé, décousu et hardi ; chaque lopin y fasse son corps [que chaque morceau y soit indépendant] ; non pédantesque, non fratresque [style sermon des moines], non plaideresque [style plaidoirie d’avocat], mais plutôt soldatesque… » (I 26) – nos précisions de langue moderne sont entre crochets [ ]. N’est-il pas imagé et direct, ce style « soldatesque » ?

Le soldat va de l’avant sans se préoccuper de la forme ; seul existe son but et les moyens les plus courts et les plus efficaces sont pour lui les meilleurs. Ainsi de l’écrivain. Montaigne trouve le style de « César et plus admirable et moins aisé à imiter. » (II 17) – mais tel est bien son idéal. « C’est la gaillardise de l’imagination qui élève et enfle les paroles… » (III 5). Gaillard est un mot gaulois qui signifie vigoureux et libre. Il a pris le sens de passion sexuée où l’on enlève le pucelage comme on enlève une forteresse, par assaut direct. La référence militaire sert une fois de plus à lier instincts, passions et raison vers le même but : la volonté de dire. Tout comme chez Descartes et Flaubert. Montaigne ne sépare pas l’étude de l’exercice : « Pour moi donc j’aime la vie et la cultive telle… » (III 13).

Les « Essais » de Montaigne sont un journal de méditation comme on remplit un tableau de chasse. « A même que mes rêveries se présentent, je les entasse : tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traînent à la file. Je veux qu’on voie mon pas naturel et ordinaire, ainsi détraqué qu’il est. » (II 10) « Détraqué » est terme de cheval, on le dit ainsi lorsque son allure perd le pas régulier. « J’aime l’allure poétique à sauts et gambades et vais au change [changement] indiscrètement et tumultuairement. » (III 9) « Aller au change » est un terme de fauconnerie, que Montaigne reprend, poursuivant ses métaphores soldatesques et chasseresses. Il écrit au débotté, plein d’ardeur et passion, mais se relit posément et se corrige soigneusement. Il vise le trait direct, mais aussi la précision.

Lisez donc Montaigne pour la santé !

En édition modernisée car il est inutile (sauf aux spécialistes et aux cuistres) de se fader le français vieux, propice aux contresens. Et puis allez, commentateurs, après Montaigne à vos claviers, penser par vous-même ! Mais je dis bien « penser ».

Méditez donc cette dernière parole de Montaigne : « Comme notre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et réglés, il ne se peut dire combien il perd et s’abâtardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons avec les esprits bas et maladifs » (III 8). Flaubert disait de la lecture qu’elle devait être comme la diététique : manger non par boulimie mais des mets choisis pour se fortifier et se garder sain.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, 21.85€.  

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Islam et démocratie sont-ils compatibles ?

Tunisie, Égypte aujourd’hui. Demain Yémen, Jordanie, Libye, Algérie ? Les intellos se taisent, honteux d’avoir été coloniaux ou compromis en vacances avec les chefs de clans – ou bien colloquent devant les médias, faisant « la révolution » par procuration, bien au chaud dans leur fauteuil, avec la bonne conscience d’être nanti, blanc, occidental, sans problèmes de fins de mois ni de fin de vie. Nous voudrions réfléchir plus loin : islam et démocratie sont-ils compatibles ? Tenter de répondre à cette question exige que l’on précise deux choses : 1/ ce qu’on entend par démocratie et ce qu’on perçoit de l’islam, 2/ que l’on examine ensuite si les deux sont compatibles.

1/ Démocratie :

Trois questions : notre modèle est-il « universel » ? est-il « idéal » ? est-il « avancé » ?

Universel ? La « démocratie » peut être entendue de plusieurs manières : elle a été « inventée » dans un endroit précis du monde (la Grèce antique) sous la forme qui s’est historiquement perpétuée comme idéale de nos jours. Mais elle peut être considérée aussi comme un modèle de rapports politiques entre les hommes. Sortie alors du contexte pur occidental, elle a existé ailleurs. Les tribus bédouines à l’origine de l’islam étaient composées de guerriers où chacun avait voix au chapitre. Etait-ce si différent de la cité athénienne où seuls les hommes étaient citoyens et seuls en droit de porter les armes ? L’occidentalocentrisme doit être systématiquement remis en cause : non pas pour le condamner – il compose ce que nous sommes – mais pour savoir que d’autres mondes sont « possibles » à côté du nôtre, sans qu’ils soient forcément inférieurs ou archaïques. – L’argument de « notre modèle » comme universel n’est donc pas recevable.

Idéal ? Entendons cependant « la démocratie » comme cet ensemble d’institutions modernes dont le principe est « un homme, une voix » et dont les élections de représentants constituent la pratique. Faisons même le pari que ce type d’organisation égalitaire et organisé est désiré par tous les êtres humains. Remarquons alors « qu’un homme, une voix » a longtemps été restreint à un impôt payé, à un niveau d’instruction ou au fait d’être mâle. Le suffrage est dit aujourd’hui « universel »… pour préciser de suite qu’il ne l’est pas ! Il faut en effet être majeur (18 ans) et de pleine capacité (ni fou, ni interdit par jugement) pour faire partie de cet « universel ». La radicalité ne vaut pas vérité : chaque peuple adapte les institutions à ses mœurs culturelles et historiques. – L’argument de la démocratie « idéale » n’est donc pas opposable aux pays musulmans tels qu’ils sont, pas plus qu’il ne l’est chez nous.

Avancé ? Le processus démocratique a pris du temps pour aboutir en Occident à ce qu’il est aujourd’hui. A supposer que cet exemple occidental puisse être un idéal pour tous (ce que je crois possible), la démocratie sophistiquée d’une société moderne ne se décrète pas d’un coup de baguette magique. Les femmes de France ont dû attendre 1790 pour avoir le droit d’hériter comme les hommes, 1863 pour accéder aux cours secondaires, 1881 pour ouvrir un livret de Caisse d’épargne sans l’autorisation de leur époux, 1907 pour le droit de disposer de leur salaire (mais pas de gérer les autres biens), 1924 pour que l’enseignement secondaire soit le même que pour les garçons, 1938 pour obtenir une « capacité juridique » restreinte (« ester en justice », témoigner, etc.), 1945 pour avoir le droit de voter… et 1965 – sous De Gaulle – pour avoir le droit enfin de gérer leurs biens, ouvrir un compte en banque, et exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ! Les restrictions faites aux femmes en Arabie Saoudite et en Iran aujourd’hui sont-elles si différentes (même si condamnables selon nos propres critères) que ce qui se passait dans un pays catholique développé comme la France il y a une génération seulement ? – L’argument du « modèle avancé » – le nôtre – vers lequel le monde entier devrait tendre n’est qu’une construction intellectuelle, à prétention impériale. C’est ce que disent les Chinois et ils n’ont probablement pas tort.

2/ Islam :

Évoquons maintenant l’islam. Pas plus que le christianisme il n’est unique. Déjà entre sunnites et chiites, l’importance donnée à l’interprétation des textes sacrés n’est pas la même. De plus l’islam n’est pas l’islamisme et le Coran s’interprète. Ce sont les salafistes du courant djihadiste qui considèrent la démocratie comme un « péché ». C’est Ben Laden à la suite de Sayed Qotb (un Frère musulman égyptien) qui fait du jihad un devoir paranoïaque, individuel, obligatoire et permanent – pas « l’islam ». Dans l’islam classique, un groupe peut choisir ses représentants.

En revanche, les croyants vont être attentifs à ce que le régime soit compatible ou promeuve les valeurs islamiques. Cela comme tous les croyants du monde, y compris les marxistes pour leur propre Vérité. Mais pas plus que ce que les catholiques réclamaient au siècle 19ème – ou réclament aujourd’hui sur l’avortement ou le mariage. ‘Démocratie’ et ‘laïcité’ sont deux mots différents et l’on peut parfaitement concevoir une société homogène de croyants adeptes d’une démocratie ‘mécanique’ selon nos critères occidentaux : que chacun ait une voix égale et le droit de vote ne remet nullement en cause la croyance qu’il n’est de Dieu que Dieu. C’est par exemple le cas en Angleterre où la Reine est chef de l’Etat et chef de l’Eglise – mais qui prétendra que l’Angleterre n’est pas une démocratie ? Pour les Musulmans modérés, ce n’est que durant la prière que le corps d’une femme ne doit pas pouvoir détourner les hommes de Dieu, pas durant l’exercice politique, qui est profane.

Qu’il y ait tentation de théocratie dans certains États musulmans (Arabie Saoudite, Iran, Afghanistan des Talibans) n’est pas aberrant en soi : c’est le cas de toutes les croyances qui se veulent totales. C’est probablement incompatible avec ce que nous entendons aujourd’hui par ‘démocratie’, mais cela ne stigmatise pas l’islam plus que les autres. C’était déjà l’idée de Cluny que de réaliser la Cité de Dieu sous la houlette de l’Eglise, et la constante idée des papes de domestiquer empereurs et rois, jusqu’à Canossa. Ce fut la réalisation de Constantin et des empereurs chrétiens de Byzance. Plus près de nous, c’est l’athéisme marxiste, mais considéré avec autant de foi que s’il était Vérité révélée, qui a fait de l’URSS, de la Chine ou de Cuba une partitocratie où les commissaires politiques sont seuls détenteurs de l’interprétation correcte de « la ligne ». Tous les « hérétiques » sont de facto considérés comme fous à rééduquer ou comme irrécupérables à éradiquer.

Notons qu’en notre France républicaine et laïque, cette attitude mentale subsiste, atténuée mais réelle : ceux qui contestent « la ligne » (à supposer qu’il en reste une…) sont mal vus au parti Socialiste ou à l’UMP. Les socialistes qui ont accepté une mission sous Nicolas Sarkozy sont mal vus au PS. Mais ce n’est pas « trahir » que de servir la République, même sous un Président de droite. Ce n’est guère différent, en moins intellectuel, à l’UMP où le parti est considéré comme « godillot » à l’Assemblée et où presque personne n’ose provoquer un débat…

Ce qui compte, c’est moins l’emprise d’une croyance (religion ou idéologie) que l’équilibre des pouvoirs. Seule l’organisation de l’Etat peut permettre l’expression des diversités d’opinions et la canalisation vers la décision.

En ce sens, le régime iranien, pour qui l’étudie au-delà des slogans télé, apparaît comme un réseau serré de poids et contrepoids bien loin de l’absolutisme byzantin ou louisquatorzien… Car la raison n’est pas méprisée dans l’islam. Pas comme elle a pu l’être à certaines périodes du christianisme (chez saint Martin notamment, ou chez saint Bernard contre Abélard). Philosophie, mathématiques, histoire, médecine, ont eu leurs savants musulmans. Que l’orthodoxie wahhabite ou salafiste soient rigides et méfiantes n’incrimine pas l’islam tout entier, pas plus que les Mormons chrétiens ou les partisans du créationnisme n’incriminent le christianisme tout entier.

Les causes du déclin de la pensée musulmane sont à chercher dans les contingences historiques, pas dans la foi elle-même : l’arrêt de l’expansion, la Reconquista espagnole, le reflux des croisades, les défaites de Lépante (1571) jusqu’aux murs de Vienne (1683), l’ouverture au monde et au savoir des chrétiens avec les grandes découvertes et la Renaissance, puis les comptoirs et l’expansion coloniale. Les sociétés musulmanes qui vivaient de commerce et partageaient le pouvoir entre les guerriers, les théologiens qui les justifiaient et les marchands qui les finançaient, ont vu la route de la soie dévalorisée par la découverte de l’Amérique et par le franchissement du cap de Bonne-Espérance.

Assimiler le fondamentalisme islamiste à un nouveau totalitarisme du 21ème siècle, comme le font les néo-conservateurs américains et la ligne dure israélienne n’est pas faux, mais ne touche qu’une frange étroite des Musulmans. Cette vue de combat sert souvent de sophisme intellectuel pour justifier une politique de guerre aux États. C’est se tromper de cible car on sait bien que c’est le déracinement qui a induit chez les intégristes la quête d’une communauté imaginaire. Hors États, considérés comme conservateurs et corrompus, cette communauté islamiste se trempe dans le combat antimécréant. La ligne néo-Cons, qui assimile tout leader fondamentaliste à Hitler et tout accommodement à Munich, n’est pas une réflexion mais une image motrice qui fonctionne en circuit fermé. Les néo-Conservateurs américains ont beaucoup appris de Lénine et de son activisme. C’est malheureusement l’erreur d’Israël que de croire que la démocratie en terre d’islam leur serait défavorable…

3/ Compatibilité :

Si démocratie il doit y avoir, elle ne se décrète pas d’un coup. C’est toute une culture qui va avec, des habitudes de pensée et d’agir. L’Occident a introduit peu à peu en politique une laïcité de fait, depuis les audaces savantes de la Renaissance. Mais la séparation de l’Eglise et de l’Etat fut longue… Les crimes d’impiété et d’hérésie n’ont été supprimés en France qu’en 1791. Sans avoir eu besoin de « révolution », les régimes monarchiques (Angleterre, Pays-Bas, Danemark, Espagne) séparent de même la religion de l’Etat, même si les mœurs restent chrétiennes (on le constate surtout en Suède et aux États-Unis).

Si la Révolution khomeyniste iranienne prône le retour au passé mythique des origines de l’Islam, des démocraties modernes et laïques ont émergé en terres d’islam, notamment avec Kemal Atatürk, fondateur de la République Turque. On peut citer aussi la Tunisie laïque qui révolutionne aujourd’hui, la théocratie modérée (« presque anglicane ») du Maroc et l’oligarchie militaire non théocratique du Pakistan, dont l’Etat s’est pourtant fondé sur l’islam. Gardons-nous d’une bonne conscience arrogante, comme nous avons trop souvent tendance à le faire – surtout à gauche. Montesquieu le libéral l’avait déjà raillé : « mais comment peut-on être persan ? »

Une minorité de musulmans français seulement approuvent les attentats islamistes : 16% au printemps 2006, selon le Pew Research Center (Le Monde du 29 août 2006 et Pew Research) ; 72% de musulmans français ne voient aucun « conflit naturel entre le fait de pratiquer l’islam et le fait de vivre dans une société moderne. » Le support au terrorisme a d’ailleurs de nombreuses causes non religieuses : la démographie, l’attitude envers les États-Unis, le laxisme moral des démocraties occidentales, etc. Nombre de musulmans éduqués se sont mis au business et considèrent la richesse comme signe de ‘baraka’, élection divine – tout comme les protestants. Ils rappellent que Mahomet était entrepreneur de La Mecque et riche de sa réussite en affaires. Cette existence n’est pas incompatible avec la foi si elle permet de réaliser des œuvres pies. Et… elle ressemble au conservatisme compassionnel de nombre de chrétiens américains.

L’enjeu « démocratique » est largement une histoire de développement économique et de répartition des richesses. Les dirigeants des pays musulmans portent une plus lourde responsabilité que la religion dans l’immobilisme des Etats qu’ils dirigent. C’est en effet la libéralisation de la société civile permise par l’essor économique qui induit l’éducation démocratique. Le libéralisme n’est pas un vain mot et la gauche-à-la-mode devrait faire attention à ses « haines » pavloviennes : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont le socle du libre-arbitre, donc du libre choix, tant politique qu’économique. Ce n’est pas la mécanique de la démocratie qui importe (les élections, la répartition égale des impôts) mais un régime de droit laïc avec contre-pouvoirs et droit des minorités, séparé de l’emprise religieuse et du clientélisme redistributif. Ce que les oligarchies foncières ou les pouvoirs militaires de nombreux états musulmans ont une réticence à établir. Ils ne sont pas les seuls : regardez les Birmans.gauchisme-et-jihad-paralleles-oroy.1200044674.jpg

L’islam n’a donc rien d’incompatible avec « la » démocratie, les Musulmans établis dans les pays occidentaux eux-mêmes le disent. Tout comme le catholicisme ou le monde orthodoxe. En revanche, Ben Laden a beaucoup de points communs avec « nos » gauchistes, trotskystes et autres Badiou (voir encadré). C’est probablement là qu’il faut chercher la faille…

Pour en savoir plus :

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Thorgal 5 Au-delà des ombres

Après avoir été délivré de sa brute avinée de beau-père par une rousse flamboyante dans le tome 1 (La magicienne trahie), Thorgal finit par se marier avec Aaricia, non sans l’avoir délivrée d’un enlèvement par deux aigles. Il apprend dans ce tome 2 (L’île des mers gelées) qu’il est fils des étoiles, dernier enfant sauvé d’une expédition extraterrestre partie jadis probablement d’Atlantide sur une autre planète lors du grand cataclysme, avant de tenter de revenir. N’étant point viking, il part vers le sud avec sa femme. Mais son errance, presque génétique, l’empêche de trouver la paix. Il ne peut s’empêcher de suivre un nabot qui le convie à une fête… qui est une épreuve pour lui piquer sa femme et en faire la reine du pays d’Aran. Thorgal doit déployer ses talents de vigueur et de ruse, gagner même la clé de l’entremonde,  pour la sauver des griffes de ces vieillards de mille ans, qui exploitent la population alentour (Les trois vieillards du pays d’Aran). Tel Ulysse, il croit se reposer dans un village du sud où les foins rentrent, quand l’Aventure se représente à lui sous les traits d’une très jeune fille, 15 ans, qui veut s’enfuir avec lui (La galère noire).

N’écoutant que son cul et le chant des hormones, la jeune Shaniah va semer le désordre tout comme Hélène à Troie. Thorgal ne veut pas d’elle, gamine ; il aime Aaricia qui attend son premier fils. Shaniah, exclusive et jalouse, croyant au Grrrrand Hââmmoûûrrr fusionnel éternel, va tout détruire. Aaricia disparaît.

C’est ainsi que nous retrouvons un Thorgal brisé, dans le tome 5 (Au-delà des ombres). Indifférent à tout, Thorgal se laisse aller, ballotté par les événements, insulté à merci. Shaniah, qui a mûri, s’occupe de lui. Elle ne peut espérer qu’il l’aime mais fait comme si, n’ayant plus que lui, vouée à son culte. C’est dans une taverne louche qu’un envoyé va retrouver Thorgal et le sauver. Aaricia est vivante, lui apprend-t-il, mais se laisse dépérir. Elle est condamnée, sauf si Thorgal la retrouve. L’épreuve consiste à retourner dans l’entremonde pour plaider sa cause auprès de la Mort en personne.

Chiche ! Thorgal revit, il a un but. Il reprend son errance pour retrouver sa Pénélope à lui. Shaniah le suit comme une petite chienne, à peine vêtue. Mais Thorgal n’a aucun désir pour cette chair fraîche qui s’offre, plantureuse. Il lui en veut d’avoir précipité son peuple et tout le village dans le désastre par égoïsme de bas-ventre.

Comme c’est une ado et qu’elle tente de se racheter depuis une année entière, il lui pardonne un peu mais ne lui laisse que les miettes de l’amour qu’il porte en lui. Tout est pour Aaricia, même l’illusion. Shaniah expie, indifférente aux tentations de l’entremonde.

Ce tome 5 est des plus beaux, le tragique à portée des adolescents. Ces émotions exclusives, ils les ressentent ; ces tentations de la chair, ils les ont en eux ; cette grandeur d’âme, ils la veulent comme modèle.

Comme dans tous les Thorgal, le scénario dérape dans le fantastique des légendes germaniques, d’Asgard le monde des dieux à la terre, monde des hommes. Les deux ne sont pas étanches, séparés par l’entremonde où il faut être appelé par faveur spéciale.

Thorgal est un passeur : venu des étoiles, il n’est pas de ce monde ; mais issu des hommes, il y reste attaché. Son Énak provisoire s’appelle Shaniah, juvénile et qui trébuche comme le compagnon d’Alix, appelant à être sauvée et aimée. Mais le destin veille. Celui de Thorgal n’est pas de s’encombrer d’une gamine goule, mais de faire couple pour avoir la paix.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 5, Au-delà des ombres, 1983, éditions du Lombard, 48 pages

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Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul

 

Voici une belle histoire qui se lit sans difficultés et captive suffisamment pour ne jamais ennuyer. Elle a tous les ingrédients de la culture mondialisée qui plaît à tout le monde. C’est le récit imaginé d’une rédemption (phénomène très fort dans la culture américaine comme dans l’ensemble de la chrétienté) après un grave péché d’enfant. Cela dans un pays dont on parle aux actualités (l’Afghanistan) et où le Bien (libertés, féminisme, compassion) se distingue sans lunettes du Mal (contraintes, machisme, cruauté). Ajoutez des personnages bien typés et touchants, quelques scènes de menaces, de massacres ou de pédophilie, et vous aurez le piment nécessaire. Secouez bien, racontez en style direct sans trop de descriptions ou d’états d’âme, et vous aurez un « film écrit » – une histoire sentimentale qui se lit très bien.

Malgré notre ironie, ne boudons pas notre plaisir. Les conteurs sont rares et les bons sentiments qui triomphent rassurent, c’est utile. Le livre est, comme souvent, meilleur que le film qui en a été tiré. Mais la lecture demande un moment de silence, un effort d’attention et un goût pour s’isoler qui deviennent de plus en plus rares dans la société branchée en permanence et excitée par chaque nouveauté qui passe. Ceux qui ne lisent pas pourront voir le film. Ceux qui connaissent un peu les paysages et les gens d’Afghanistan et du Pakistan préféreront le livre, où leur mémoire et imagination prendront leur ampleur.

Deux enfants vivent sous le même toit afghan dans les années 1970, avant le coup d’état communiste, avant l’invasion soviétique suivie de talibanisation. Ils ont un an d’écart mais l’aîné est le fils du patron, un riche commerçant kabouli, le second est le fils de son domestique. Les deux petits s’aiment comme des frères, jouent toujours ensembles et se lisent des histoires ; ils se protègent l’un l’autre. Jusqu’à ce que la jalousie pousse l’aîné à délaisser le cadet, allant jusqu’à ne pas intervenir alors qu’il se fait tabasser et violer par des gamins un peu plus grands. Le regret d’être lâche tourne l’amour déçu en accusation de vol et l’entente explose. Là intervient l’histoire avec l’arrivée des talibans.

Ceux-ci sont rigoristes, machistes et violents. Ils ne supportent pas que quiconque pense autrement qu’eux et ne baisse pas les yeux à leur approche. Ils bastonnent les femmes insuffisamment voilées ou qui élèvent la voix ; ils tapent sur les supporters des matchs de foot qui manifestent trop vivement leur enthousiasme ; ils interdisent les cerfs-volants, pourtant l’orgueil des pères et le bonheur des garçons. Comme dans tous les régimes totalitaires, les psychopathes et la racaille deviennent hommes de main des chefs : ils peuvent se faire craindre et violer quiconque leur plaît à loisir – et ne s’en privent pas. Une grosse ficelle romanesques est que le mollah chef de la milice de Kaboul soit justement le tortionnaire des petits jadis. Il est énorme qu’il soit à moitié allemand et aime les biographies d’Hitler : le romancier avait-il besoin de forcer ainsi le trait ?

Je ne vous raconterai pas la fin, ni le meilleur. Disons que le jeune Amir, après avoir laissé violer puis accuser de vol son compagnon d’enfance, découvre un secret de famille et qu’il fera tout pour sauver le fils de cet ami perdu, abandonné dans l’Afghanistan en guerre. Cela malgré sa lâcheté, les convenances sociales racistes afghanes et les redoutables lois d’immigration américaines qui s’appliquent même aux enfants orphelins ! C’est beau, haletant, on pleure à certains moments, on glorifie l’Amérique, ses mœurs et ses libertés – en bref, happy end ! Un bon livre pour Noël, alors que les petits jouent alentour.

Khaled Hosseini, Les cerfs-volants de Kaboul (The Kite Runner), 2003, 10/18 2006, 406 pages, 8.17€

Film de Marc Forster, Les cerfs-volants de Kaboul, DVD 2008 en français, 8.99€

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Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes

L’Islande contemporaine n’aura plus de secrets pour vous après avoir lu Arni (les Islandais s’appellent toujours par leur prénom, les noms de famille n’existent pas ; Thorarinsson indique seulement qu’il est fils de son père). Le héros d’Arni est journaliste – comme lui – et travaille dans le bled. Localement, cela veut dire loin de la capitale Reykjavik, où réside plus de la moitié de l’Islande.

Dans ces terres du nord au bord de l’océan glacial arctique, il n’y a pas grand chose à faire. Tout le monde se connaît depuis l’enfance, tout le pays est vaguement cousin depuis le IXème siècle et le travail dans la décennie 1997-2007 consiste à s’enrichir. C’est toujours mieux que le poisson qu’il fallait arracher à l’océan glacial plusieurs mois par an dès l’âge de seize ans.

Dès qu’il y a une fête officielle quelque part, la foule afflue. Chacun sait comment cela va se dérouler : saoulerie, drogue, abus sexuels, bagarres… Il y aura des viols, des gens abimés, des ados défoncés qui baisent dans les jardins dès la puberté, des pavés dans les fenêtres des bons bourgeois – en bref, rien que du courant. La petite ville d’Akureyri au nord-est de l’île organise sa ‘tout-en-une’, sa fête annuelle ouverte à tous de 7 à 77 ans. Ses cinq policiers en tout et pour tout n’auront qu’à contrôler les statistiques de toutes les lois et jeunesses des deux sexes violées ici ou là.

Sauf qu’il y a meurtre. Une jeune fille est retrouvée nue dans la baignoire désaffectée d’une maison hantée, vide depuis longtemps. Le commissaire Olafur et le journaliste Einar enquêtent. Ils sont secondés par Agust, neveu du commissaire et lycéen venu faire un stage rémunéré au journal pendant les vacances, et Gunnsa, la fille d’Einar accompagnée de son petit copain noir Raggi, seize ans chacun. Tout ce petit monde s’amuse, ce qui veut dire picoler et baiser, voire tâter de la drogue, mais…

Justement, une équipe de la télévision américaine doit tourner une série love dans la ville et vient de louer la maison hantée. L’Islande est réputée pour ses mœurs libres et pour con goût de la romance télévisée. Ce qui fait bien les affaires des puritains américains et « spoliateurs capitalistes », comme le dit Agust. Il fréquente assidûment les sites qui évoquent Karl Marx et voit dans la frénésie de sexe et de fric le début de la chute en civilisation. Il n’a pas vraiment tort… et ce roman prémonitoire sur les déboires qui allaient bientôt s’abattre sur l’Islande en témoigne.

Comme à chaque fois (lire ‘Le temps de la sorcière’), Arni Thorarinsson nous livre une peinture sociologique humoristique de son île, avec un goût pour l’humain attachant. L’intrigue policière est le sel qui permet de mettre en valeur les mœurs et les personnalités. Si vous connaissez déjà l’Islande, vous verrez que c’est criant de vérité et vous découvrirez l’envers du décor ; si vous ne la connaissez pas, cela vous donnera envie d’y aller. Il n’y a pas que des péquenauds dans le nord.

En témoigne ce réalisme ironique de l’histoire locale :

« L’homme demanda à Dieu : pourquoi as-tu créé la femme aussi belle ?

Dieu lui répondit : afin que tu puisses l’aimer.

Mais, mon Dieu, pourquoi l’as-tu créée si bête ?

Afin qu’elle puisse t’aimer, répondit Dieu.

Margrét promène son regard sur nous avec un air de contredisez-moi si vous l’osez.

– C’est une histoire vraie, ajoute-t-elle. » (p.281)

Arni Thorarinsson, Le dresseur d’insectes, 2007, Points policier, Seuil 2009, 443 pages, €7.41

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Le Clézio, Onitsha

Entre un prologue et un épilogue, c’est le roman d’une initiation. Fintan, au curieux prénom irlandais, est un garçon pâle de 12 ans qui s’embarque avec sa mère, en 1948, pour rejoindre un père qu’il n’a jamais connu, au bord du fleuve Niger. Jean-Marie Gustave romance ici ses propres traces, faisant écrire dans un cahier d’écolier son Voyage, sauf qu’il se donne quatre ans de plus. La raison en est qu’il fait coïncider l’initiation à l’Afrique avec la puberté du garçon.

Ce n’est pas par hasard : l’Afrique est violente aux Occidentaux habitués aux vallées étroites et aux terres civilisées depuis des siècles. Onitsha est une petite ville au bord du fleuve, un comptoir colonial qui végète dans une fin d’empire anglais. C’est aussi le lieu où grondent des orages homériques, où la pluie est comme un rideau d’eau qui suffoque et fouette, où le soleil implacable fait bouillir l’eau sur les toits de tôle inadaptés. Peut-on rester « civilisé » dans cette Afrique héneaurme ?

Qu’est-ce d’ailleurs que « la civilisation » quand elle tord les comportements blancs au point de rendre méfiant, orgueilleux et inhibé ? Est-ce la contrainte des habits et des mœurs, l’anglais sans accent et le savoir lire, l’ignorance du passé lointain des Africains ? Est-ce l’exploitation de la nature, le mépris pour le climat et pour les bêtes ? Les Noirs donnent une impression de liberté, telle l’adolescente, sculpturale comme une déesse : « Oya était sans contraintes, elle voyait le monde tel qu’il était, avec le regard lisse des oiseaux, ou des très jeunes enfants. » p.152 Fintan, le gamin, est au carrefour de la puberté. Il quitte vite la voie parentale, la bienséance de salon du District Officer et ses chaussures de cuir pour courir pieds nus avec les jeunes Noirs, torse écorché, la chemise ouverte et le short déchiré par les épines. Il n’est définitivement pas conforme, pas « politiquement correct ». On le lui fait sentir, ainsi qu’à sa mère et à son père, rêveurs partagés, donc inadaptés au monde réaliste et technique de la civilisation occidentale.

Pour Maou, petit nom de fils pour Maria-Luisa (son mari l’appelle Marilou), l’Afrique est la fin des préjugés de classe, l’amour auprès d’un mari sans le sou. Pour Geoffroy le père, exilé de par la seconde guerre mondiale et rêveur d’une transhumance ultime de la reine Méroë depuis Égypte antique vers le fleuve Niger, l’Afrique est l’ailleurs. Pour Fintan le gamin, c’est une découverte et une initiation. Il ne juge pas, il prend. Il vit le présent, dévore des yeux, de la peau, de tous les sens. Pieds nus en permanence, torse nu le soir, en seul caleçon sous la pluie drue, il est à corps perdu en Afrique. La danse, le tambour, la peau, le sexe envoûtent. Il regarde les filles se laver nues au bord du fleuve, il constate son copain circoncis bander à son côté, il observe sans rien dire deux presque dieux, Oya et Okawha, faire l’amour dans la cale rouillée d’une épave au milieu du fleuve, il assiste à la naissance du bébé à même le sol. Il goûte les fruits, il se baigne, il court dans la chaleur. Il est tout entier à ce qui survient. « Visage brûlé, cheveux emmêlés », coiffure au bol qui fait casque, « l’air d’un Indien d’Amérique » p.153, le gamin devient un vrai sauvage. Il n’est plus renfermé et fragile, comme la guerre et la civilisation l’avait fait ; « son visage et son corps s’étaient endurcis (…) le passage à l’âge adulte avait commencé. »

Mais, éternel nomade, l’auteur sait bien que partout hors du chez lui historique, son peuple blanc est un intrus. C’est l’impossible métissage. Nul ne fait que passer (comme son père ou lui) ou sombrer (comme Sabine Rodes, vieil Anglais africanisé, symbolisé par une épave de bateau, balayée par le flot de la vie). Renvoyé, malade, son père doit rentrer en Europe ; Fintan est exilé en pension en Angleterre (comme l’auteur) pour y apprendre « sa » civilisation. « Au collège, les garçons étaient à la fois plus puérils, et ils savaient beaucoup, ils étaient pleins de ruses et de méfiance, ils semblaient plus vieux que leur âge » p.234.

Tout pour l’esprit, rien pour le corps, telle est la différence. La civilisation occidentale est abstraite, elle exploite la nature ; la culture africaine, sensuelle et affective, s’y confond. Cet écart justifie « l’enfermement des maisons coloniales, de leurs palissades, où les Blancs se cachaient pour ne pas entendre le monde » p.187 D’où l’impossibilité de l’empire, le rejet de toute greffe, le grand naufrage colonial des années 60.

« On appartient à la terre sur laquelle on a été conçu » p.242 Peut-être sa petite sœur inventée, Marima, aura-t-elle quelque chose de ce Biafra où elle fut en germe ? Pas Fintan qui ne peut, vingt ans plus tard, que se sentir coupable d’être parti, en lisant dans les journaux le drame du Biafra sur fond de pétrole. Le remord du civilisé, c’est l’humanitaire ; il a été inventé là, en 1971, dans les ruines d’Onitsha. Cet épilogue, décalé par rapport au reste, paraît comme un rajout bien-pensant au livre. Est-il vraiment utile ? Il fait retomber l’envoûtement dans la géopolitique et les bons sentiments – c’est dommage. Mais l’auteur, exilé d’origine, balance sans cesse entre ses découvertes magiques et son besoin éperdu d’appartenir à un courant qui l’aime, à se mettre dans la doxa « correcte ». N’est pas Rimbaud qui veut…

Brassant le spleen d’une époque de transition, d’une enfance déracinée et chaotique, rencontrant le politiquement correct de notre époque, Jean-Marie Gustave Le Clézio donne, 17 ans avant son Nobel, un roman plein de chair où la vie se mord à pleines dents. Ce qu’il faut sans doute à notre époque fatiguée, repentante et rêvant de se placer hors du monde…

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Brisbane, son port, ses monts et son train à vapeur

Article repris par Medium4You.

Nous quittons Roma, où nous avons passé la nuit sous une petite pluie. Les nombreux shady trees (arbres-bouteilles) procurent à tous ceux qui rêvent de tranquillité une ombre généreuse. Ils ne sont pas originaires du Queensland mais y ont été plantés. La région est riche en exploitations. La terre noire est excellente pour la culture du coton, pour de grasses prairies, il y a aussi du gaz, du pétrole, du charbon. Le coton nécessite beaucoup d’eau pour sa culture, cela provoque une controverse avec les écologistes. Le terrain est instable, la route est neuve et déjà accidentée. Des eucalyptus à tronc noir (arbre de fer) bordent la route.

A Chinchilla on découvre des arbres fossilisés. A Dalby, 4 usines vont produire de l’électricité à partir du charbon. On y voit d’énormes silos à grains (sorgho et blé), des usines de matériel agricole, des champs à perte de vue, les fermes élèvent du bétail en stabulation, ce  bétail est dirigé vers l’abattoir, un même poids pour tous, toutes les piqûres en règle… bon appétit. Les usines qui fabriquent de l’électricité à partir du gaz sont commandées depuis la Nouvelle-Zélande. Tomwoomba, des vignes, c’est nouveau ici ! Le volcan éteint est responsable de la bonne terre noire, très riche. Nous croisons encore des acacias, gris, avec des boutons en fleurs.

Arrivée à Brisbane, mégapole, et direction l’hôtel près du Garden Center. Les Polynésiens doivent impérativement remplir de produits divers leurs grandes valises, même des rouleaux de papier cul ! Tout est moins cher que dans les îles. Comme l’an passé, nous irons visiter le port de Brisbane accompagné par le même guide que l’an passé, sympathique, qui a mis à son actif de nouveaux mots français. Il est fort heureux de nous offrir ses nouvelles connaissances linguistiques. Le port a avalé de nouvelles portions de lagune en vue de son agrandissement.

Promenade hors de la ville : nous roulons vers le Nord. On voit des plantations de sapins. Hier au port, nous avons vu les troncs équarris, tronçonnés et réduits en copeaux qui seront transportés au Japon pour une utilisation entièrement nippone, pas de réexportation vers l’Australie. L’exploitation s’effectue sur des pins de plus de 20 ans, par un seul homme et une seule machine qui « pince » l’arbre, le scie à sa base, coupe les branches, gratte le tronc et scie enfin le tronc en tronçons de 1 m, 1,50 m de long qui seront ensuite dirigés vers le port pour leur transformation en copeaux. Un arrêt photos au Mary Cairn cross Park d’où l’on a une vue splendide sur les Glass House Mountains (Tibrogargan, Beerburrum, Tibberoowuccum, Coonowrin, Tunbubdla Twins, Miketeebumulgral, Beerwah). Nous mettons dans la boîte à images ce magnifique panorama.

Un autre arrêt à Montville, station « chic », avec ses magasins qui offrent un choix d’articles de qualité en bois, en cuir, et autres. Rob nous presse, nous avalons en quatrième vitesse un sandwich, il nous a réservé une surprise et nous avons un rendez-vous à 13 heures 30 précises. Ouah ! Nous allons circuler à bord du « The Valley Rattler »  durant 2 heures au milieu des prairies, des vaches, des ruisseaux !  C’est un train à vapeur, sauvé par une équipe de passionnés. Un ou deux arrêts pour déguster les vins du pays de la Mary Valley, une tombola … « un p’tit train s’en va dans la campagne, un p’tit train s’en va en cahotant … ». Merci Rob pour cette délicate intention. Quelques photos de Brisbane depuis Coot Tha et retour à l’hôtel pour permettre de visiter encore et toujours le centre commercial.

Le lendemain, nous partons à l’assaut des vagues du Pacifique avec notre planche de surf à Golden Coast ! Bon, nous irons jusqu’à la plage qui s’étend sur des kilomètres et des kilomètres, nous contentant de voir évoluer quelques surfeurs. D’autres Polynésiens écument les magasins à la recherche des derniers cadeaux à ramener au fenua. Un excellent déjeuner-buffet au restaurant du Casino de Golden Coast, retour à l’hôtel où David exige que tous pèsent leurs bagages pour éviter les mauvaises surprises, demain, à l’embarquement en avion !

Pour clore le récit de ce voyage, permettez-moi d’ajouter quelques lignes sur L’Australie :

C’est à la fois le plus ancien des continents, le plus isolé, le plus massif, le plus plat et le plus sec. Son âge ? 3 milliards d’années. Il y a 150 millions d’années, Gondwana, le super continent (Australie + Afrique + Amérique du Sud, + Inde + Antarctique) se disloquait progressivement… Les côtes d’Australie ? 37 000 km ; l’altitude moyenne ? 300 m contre 700 dans le reste du monde. Le point culminant atteint 2228 m au Mont Kosciusko. C’est le continent le plus sec au monde : 470 mm/an contre 720 dans le reste du monde. Les paysages ? De larges bandes concentriques : déserts rouges de latérite, dunes sahariennes, savanes herbeuses argentées parsemées d’acacias, domaines des stations géantes. Lorsque l’on sort des villes, c’est le bush (brousse ou campagne) ou l’Outback (région moins urbanisée, de petites villes, éloignées de plus de 100 km les unes des autres) Un exemple, il faut deux jours de conduite entre Darwin et Alice Springs ! Végétation ? 500 variétés d’eucalyptus dont le gum-tree ; 700 variétés d’acacias dont le mulga ou le wattle. Les productions de l’Australie : laine, bovins, blé, orge, maïs, avoine, riz, canne à sucre, coton, tabac, fruits, légumes, vin. L’Australie possède beaucoup de mines : fer, charbon, bauxite, plomb, zinc, cuivre, nickel, manganèse, métaux rares comme l’or.

Un conseil : faites comme moi, aller visiter ce continent.

Hiata de Tahiti

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Éolien, le psychodrame à la française

Article repris par Medium4You.

Le Président de la République vint de lancer le programme d’éolien offshore ; France Inter vient de diffuser son magazine de la rédaction sur les éoliennes et les réactions qu’elles suscitent dans ‘Interception’ du 30 janvier, « Et pourtant elles tournent… ». Comme pour beaucoup de projets collectifs, l’éolien rejoue l’éternel psychodrame à la française : d’accord pour l’intérêt général mais pas de ça chez moi, on me consulte mais je n’écoute pas, de toutes façons c’est la faute du gouvernement. Il y a une « bêtise » à la française qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Dans ce reportage fort bien fait, les journalistes ont équilibré les citoyens passifs avec les militants actifs, les élus locaux et les industriels, les travailleurs touchés et les entreprises qui créent des emplois. Manquaient seulement les zécolos mais, ceux là, tout le monde a compris qu’aujourd’hui c’est le Mal et que le Bien est toujours ailleurs, jamais ici et maintenant, même un tout petit peu.

Quels sont donc les inconvénients de l’éolien ? Un paisible citoyen de la Drôme : ça fait un bruit constant, des ombres dans le soleil couchant, des flashes pour avions dans la nuit. Le maire de Grignan : voyez les crêtes (à plusieurs kilomètres), il y a ces machins comme des pics qui détruisent la poésie du paysage, les touristes vont fuir, ceux qui voulaient acheter aller voir ailleurs. Un pêcheur du Tréport : on va nous obliger à déserter des zones de bonne pêche, de quoi dépenser du gasoil en plus, déjà qu’il n’arrête pas d’augmenter.

Une critique plus rationnelle est de dire que l’éolien (comme le solaire) ne produit pas en continu – mais s’il y a du vent (ou du soleil). Qu’on doit donc entretenir tout un parc de centrales d’appoint, en général thermiques – ce qui annule tout le bénéfice écolo. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas le rationnel qui compte dans la critique des éoliennes !

Les objections tournent surtout autour du « c’était mieux avant » et de « ça change mes habitudes » : autrement dit du vent. Le bruit (enregistré à 420 m puis à 50 m) est un vrombissement ténu, comme le vent dans les voiles. Beaucoup moins fort que le TGV « qui passe à 12 km » (mais pas en continu) ou que la départementale « à 500 m » (où il passe pas mal de circulation). Une sorte de manie obsessionnelle fait se focaliser exclusivement sur le bruit éolien, faute d’être occupé à autre chose : les gens qui sont si critiques travaillent-ils dans la journée ? Quant aux ombres qui battent dans le soleil couchant, il s’agit d’un cas TRÈS particulier auquel l’intérêt général ne devrait pas s’arrêter. Et la poésie du paysage, hein, pourquoi ne pas mettre à bas les réverbères et les lignes à haute tension, éradiquer les routes et le TGV tant qu’on y est ? Grignan et son château n’est plus depuis deux siècles et demi le paysage de la Sévigné, alors une dizaine d’éoliennes sur l’horizon, est-ce si grave pour l’équilibre de la vue ?

Probablement pas, mais c’est une occasion de « résister ». La résistance est un mot revenu à la mode grâce à la télé, mais c’est l’autre nom de « râler », manie bien française pour qui reste habituellement le cul sur sa chaise en attendant la pluie ou le soleil, c’est selon. On dit aujourd’hui « s’indigner », ça fait plus intello, surtout quand on a réussi à lire 30 pages écrites en gros à 3 euros. « Résister », c’est ne rien faire sinon appliquer son inertie à ce qui survient. Pas grand chose à voir avec ceux qui luttaient contre l’occupant dès 1943 (surtout pas avant de savoir où le vent allait tourner), ni même avec les petits Grecs en lutte contre la police, les Tunisiens contre leur gouvernement corrompu ou les Égyptiens contre leur pharaon momifié. Résister permet d’exister : c’est la faute aux autres, jamais à nous. « Le gouvernement », voire « Bruxelles » nous impose des normes standard, « les industriels » veulent faire de l’argent. Produire de l’énergie propre ? Ne plus dépendre du pétrole arabe ou de l’uranium musulman ? Créer des emplois non délocalisables pour alléger le chômage ? On s’en fout, hein… A ma porte ça me gêne, donc je « résiste ».

Pourtant, se dit le Français qui râle, « on m’a demandé mon avis. » Un promoteur d’éolien énumère les études techniques, les études d’impact et les enquêtes publiques longues et obligatoires qui précèdent toute installation d’un parc d’éoliennes en France… « Mais, dit le râleur, je n’ai pas donné mon avis parce que je m’en fous au fond, que ça ne changera rien aux pressions des lobbies et aux décisions des technocrates, et que je n’ai rien à dire faute de savoir penser.  » C’est qu’il faudrait se bouger, étudier les tendances du tourisme, les nuisances sanitaires, regarder ce qui se fait en Allemagne, en Scandinavie, ailleurs… Tout ça, bof, ça fatigue. Râler est plus facile, avec l’éminente bonne conscience d’être « résistant ». C’est bien français ça : ruminer en regardant les trains passer et, avec eux, le monde et la modernité. La mentalité de préretraité au travail (Bonjour paresse) et de fonctionnaire (Absolument dé-bor-dée !) prend la place traditionnelle du paysan. Les Français n’ont jamais accepté l’industrie, ni la technique. Ils n’ont jamais été modernes, sont restés champs et jardins, flemmards ancestraux qui attendent de la Nature, de Dieu ou de l’État que ça tombe tout cuit.

Nous voyons bien comment cet infantilisme est encouragé par l’histoire, la culture et les institutions en France. L’impuissance du citoyen est un mythe : il existe des élections, des partis et des associations, des réunions publiques et des médias, et tous savent se faire entendre quand c’est nécessaire.

Mais la culture française est celle de la raison pure : « tout le monde pareil c’est ça l’égalité, j’veux voir qu’une tête scrogneugneu, rien qui dépasse, l’État veille ! » Donc tout est centralisé à Paris, par une caste restreinte de hauts fonctionnaires passés par une seule Grande école, le cerveau sélectionné par le Mammouth sur la discipline des seules maths depuis le plus jeune âge. Tout ce qui ne se calcule pas n’existe pas. Tout ce qui a sélectionné a reconnu l’élite de la nation qui doit guider le peuple (seins nus dans la mythologie). Tout ce qui est fantaisie autour de la norme doit être impitoyablement ramené à la ligne droite. Ah mais ! Du boulevard Saint-Germain au fin fond de la Corrèze, les mêmes règles s’appliquent aux mêmes lois, surveillées et punies par les mêmes fonctionnaires formatés par le même logiciel dans le même moule après un concours cooptatoire.

Ce caporalisme napoléonien, issu de la Révolution française et de la préférence des Rousseau, Helvétius et autres Encyclopédistes pour Sparte et son égalité d’État plutôt que pour Athènes et son désordre social, les autres Européens n’en veulent pas. Ce pourquoi l’Europe-puissance (à la française) n’avance pas. Nous sommes le seul pays à avoir un Parlement aussi croupion. L’idéal européen est la fédération, la décentralisation, l’initiative locale chapeautée par des directives générales. Certainement pas la hiérarchie pyramidale autoritaire de ceux qui savent mieux que vous comment vous devez vivre. Ce pourquoi il y a des éoliennes.

La France, l’esprit français, les institutions françaises, sont aux antipodes de l’Europe. Le volontarisme d’État s’y heurte donc aux « résistances » locales. Ah, si « le courant était gratuit » pour les pêcheurs du Tréport empêchés de travailler ! Si les éoliennes partaient de besoins locaux qui susciteraient leur demande ! Si la région décidait pour elle-même, en pratiquant les taxes et les tarifs qui vont à son électorat et à ses besoins ! La politique en France reprendrait ses droits, chacun discuterait, s’opposerait, conviendrait de compromis, et tout se passerait comme il se doit entre adultes responsables. Comme partout ailleurs en Europe.

Mais ce serait remettre en cause le monopole d’EDF, le statut des ingénieurs électriciens, le pantouflage des hauts fonctionnaires à la tête du Machin, la filière nucléaire liée à l’armée, l’omnipotence d’un Président sans contrepouvoirs, et ainsi de suite. Autrement dit changer d’institutions, de sélection scolaire et de façon de voir le monde. Ce pourquoi on ne fait rien, on ne change rien, on laisse dire. Trop fatiguant pour un pays qui vieillit.

Et ça râle, au fond, parce que tous les Français sont contents des choses telles qu’elles sont !

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François Bourgeon érotique

Lorsque François Bourgeon dessinait ‘Les passagers du vent’ en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mai 68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Les topless fleurissaient les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nus. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les seins et les sangles sciaient les épaules et les cuisses.

Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût préconisé de mettre la capote à l’index. Avec la crise, c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catholiques et bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était filmique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, et le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Cela n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est pas acceptable. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur peau et de leurs lourds atours.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, Casterman

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La Néerlandaise de Charleville, Australie

Article repris par Medium4You.

Sous sa conduite, Rob et son camion nous amènent sur le plateau dominant la station. 2010 est la seconde bonne année de pluie. Le paysage verdoyant déploie son long tapis entre les arbres et la terre ocre. Entre les branches fleuries d’eucalyptus le Moquelia pointe son nez : feuilles de houx de nos forêts et fleurs rouges ! Un peu plus loin, le fermier nous montre une « mine » de fer. Pourquoi aucune exploitation de ce minerai ? L’analyse qu’il en a fait faire indique une très faible teneur en fer. Et pour finir la matinée, nous cherchons des opales dans ce qu’il reste d’une petite « mine » à ciel ouvert tandis qu’au milieu du bush qui fleure bon, le fermier nous prépare un savoureux thé agrémenté de cookies ! Nous savons que la chance de trouver des opales commence à partir de 10/15 m de profondeur. Mais nous avons oublié nos pelles et pioches, alors… next time better ?

Adieu Carisbrook, nous quittons notre hôte par la piste. A 11h55, nous avons roulé pendant 300 km, rencontré aucune voiture. C’est pourtant une voie principale, de terre, certes, mais une voie principale ! Les estomacs crient famine, Rob nous arrête à Jundah pour l’achat d’un casse-croûte mais il n’y a rien à se mettre sous la dent. La région est inondée 3 semaines après les pluies tombées dans le Nord, quand il pleut bien sûr ! Par téléphone David nous commande des sandwichs ; à fond la caisse, Rob mène son destrier blanc, à 14h nous arrivons à Welfort.

L’en-cas est avalé en vitesse, et nous repartons, il reste encore 2h30 de route. Les paysages qui défilent, sont variés. Nous traversons d’abord le très large « delta » de la « rivière » Cooper Creek qui s’est étalée gourmande et généreuse à la fois dans cette plaine en recouvrant tout. Sur la route, des panneaux tous les 200/300 m indiquent la hauteur de l’eau, jusqu’à 1 m. C’est dire que l’eau tombée au nord de l’Australie il y a 1 mois a baigné les sols : tout est vert. Ici, on mesure la difficulté d’être paysan dans ce vaste pays. Au dire des paysans, ils préfèrent l’inondation à la sécheresse et on les comprend !

Le bruit du camion effraie beaucoup de kangourous : des petits, des grands, des roux, des gris, des émeus, des oiseaux. Les kangourous s’éloignent à grande vitesse, puis ayant pris de la distance face au perturbateur se dressent sur leurs séants et regardent passer ce drôle d’engin. Il nous reste encore 40 km à parcourir lorsque nous bifurquons à gauche de la route principale. Le soleil décline lentement dans une féérie de jaunes et oranges, direction Ray Station, là où nous passerons deux nuits.

Enfin la délivrance pour Rob et nous tous. Le propriétaire Marc nous accueille à la croisée d’un chemin. Distribution des chambres, toilette, excellent repas préparé par Sandra, l’hôtesse, et au lit. Oh ! Surprise, dans la cuvette des WC, une petite grenouille vert-émeraude prend son bain dans une eau de récupération couleur sable. Elle n’est pas sauvage, mais surveille l’intrus qui vient interrompre son bain.

Le lendemain, découverte des lieux après un petit-déjeuner fort copieux. Pour faire connaissance des lieux, le tour du propriétaire à bord de notre camion-bus. Visite des maisons familiales, rencontres florales, canines, ovine, découverte de la vie des Irlandais immigrés depuis le début du 19e siècle. Les maisons, blotties dans des oasis de verdure, sont pleines de souvenirs.

10 h, thé et gâteaux very british. Fin de la visite matinale, retour au réfectoire : une somptueuse assiette froide préparée avec amour et couleurs par Sandra. Pas de temps à perdre, on part découvrir des « mines d’opale » sises sur les 700 km2 de la propriété. La terre a été labourée en surface pour que nous puissions découvrir plus facilement les trésors enfouis. Les Aborigènes lors de leurs périples connaissaient les lieux où s’abreuver, tels ces trous d’eau naturels. What time is it? Four o’clock tea : thé rouge, gâteaux maison, bananes et biberon pour le bébé kangourou orphelin. Retour en flânant, un peu moins de soleil qu’hier mais aucune pluie. Sandra à nouveau aux fourneaux pour concocter le dîner. Préparons la valise.

Le lendemain matin, c’est fini, nous avons fait nos adieux à nos hôtes. Quelle expérience : 6300 moutons, 800 bestiaux, 3 enfants en pension, deux chiens, un bébé kangourou orphelin. Pour nourrir le bétail, 2 bulldozers, avec entre eux une grosse chaîne, avancent de concert pour ratiboiser les arbres qui deviennent du fourrage pour le bétail. Parfois, Marc et Sandra ont le blues alors ils partent se ressourcer à la ville pendant quelques jours, voir du monde, aller voir un film, faire AUTRE CHOSE.

La conduite sur les petites routes est spéciale. Rob roule au milieu de la chaussée. S’il aperçoit une voiture, un 4×4, il se serre un peu à gauche. En Australie, on conduit toujours à gauche ! S’il entrevoit un road tain venant en face, il va circuler sur le bas-côté gauche souvent aplani et désherbé et laisse ainsi la voie royale au road train avec ses 3 remorques. Sur les routes un peu plus larges et matérialisées, les voitures, les petits camions roulent à 100 km/h, nous sommes doublés allégrement par des road train à 3 remorques. Ici, en Australie, place aux road trains, qu’ils doublent, on ne se mesure pas à ces monstres !

En marchant à la recherche d’un casse-croûte, nous sommes hélés par une dame assise sur un banc : « D’où venez-vous ? ». C’est une Néerlandaise qui a vécu à Paris puis en Suisse, et qui habite maintenant près de Charleville, au centre d’une immense région d’élevage. Elle entendait parler français avec un drôle d’accent par des individus qui ne ressemblaient pas à des Français de France, trop bronzés et très mélangés ! Quelques phrases échangées tandis qu’elle attend Monsieur pour repartir dans leur station. Elle prend le temps de nous poser des questions sur notre origine, ce que nous faisons en Australie, avec le camion-bus qu’elle a aperçu. J’échange quelques mots de néerlandais avec elle. Elle n’en revient pas ! Une Parisienne qui vit à Tahiti, qui visite l’Australie, qui parle un peu le néerlandais… Mais comme toute bonne Néerlandaise qui se respecte elle n’oublie pas de me demander quel prix de pension nous avons payé dans les deux stations où nous avons séjourné ! Elle aimerait compléter ses revenus avec du tourisme à la ferme !

Hiata de Tahiti

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Lorant Deutsch, Métronome

Lorant Deutsch est plus connu comme comédien que comme historien. Pourtant, il se livre ici à une éblouissante cavalcade dans l’histoire de Paris, cœur de l’histoire de France. En interprète professionnel du spectacle, il déroule en 21 chapitres les XXI siècles qui firent la ville capitale. A chaque fois, il prend prétexte d’une station de métro pour faire surgir le passé. Parce que la ville n’est que mémoire, présente à chaque rue, à chaque place, à chaque vestige. Ils sont nombreux, ces restes repris ou englués dans l’aujourd’hui. Occasion pour notre auteur de brosser avec légèreté et d’une langue familière les siècles qui ont passés.

‘Métronome’ se décline en deux versions.

  • La première, littéraire, se lit agréablement. Elle ne comprend que des mots mais fait le lien, donne le fil d’événements et replace les vestiges dans le temps, depuis les Gaulois du Ier siècle jusqu’aux tours de verre du XXIe.
  • La seconde, venue plus tard d’une demande unanime des lecteurs, est illustrée. Les vestiges encore présents aujourd’hui, le plus souvent cachés aux yeux profanes, sont mis au jour et réévalués. Les cartes, plans et vues permettent de les retrouver aisément, pour une promenade brillante dans le passé.
  • Mon conseil ? Si vous êtes lecteurs (ils se font plus rares ces temps-ci), commencez par la fresque historique littéraire, lisez le premier en premier. C’est ensuite avec délices que vous réviserez le récit avec les images du second livre. On y apprend une foule de choses !

Notamment que la Lutèce gauloise était sise probablement à Nanterre, dans la boucle de la Seine où l’on a retrouvé de nombreux vestiges. La Lutèce romaine, appelée officiellement Civitas Parisianii sur les bornes miliaires, s’est installée sur la rive sud de l’île de la Cité, trop exigue pour l’architecture monumentale romaine. Au bord de l’eau, dans la boue et au ras des marais, était la cité basse, la populaire, la gauloise. Lutèce veut d’ailleurs dire cité de boue, ou de marais… Il est évocateur pour la mentalité de constater que l’essor de la ville a été tirée de la fiscalité. Ce sont en effet les droits des rares ponts sur la Seine qui ont permis la richesse, donc le pouvoir, attirant l’Eglise puis les chefs. Faut-il y voir un trait de mentalité qui a traversé les millénaires ?

La première cathédrale de Paris est la crypte Saint-Denis, aujourd’hui sous le parking de l’immeuble privé du 14bis rue Pierre Nicole. Denis fut décapité à Montmartre – dont le nom veut dire mont des martyrs – et a marché six kilomètres en portant sa tête, selon la légende dorée des curés. Il s’est arrêté à Saint-Denis Basilique, aujourd’hui station de métro fort connue et tombeau des rois de France. Bâtie en 1136, la basilique fut la première église gothique de France !

Quant à Saint-Martin, jeune soldat romain qui a partagé son manteau avec un pauvre, il est devenu évêque de Tour avant d’embrasser un lépreux à Paris, en 385. Le malade guérit et le métro donne sa station au saint dont le prénom est devenu le nom de famille le plus courant de France. Sauf que la station a été désaffectée en 1939 et, gérée de nos jours par l’Armée du Salut, sert aux SDF.

Ce sont les Francs qui assiègent Paris à la fin du Vème siècle qui bâtissent le premier Louvre. Le mot vient en effet du germanique loewer, fortin, qui a été élevé face à l’île de la Cité pour l’assiéger. Saint-Cloud est un petit-fils de Clovis qui a échappé au massacre de ses frères par ses oncles avides de prendre le pouvoir, et qui se fit ermite. Notre-Dame fut bâtie longuement, en 107 ans, d’où l’expression devenue proverbe. De même, si le bon roi Dagobert a « mis sa culotte à l’envers », c’est qu’il avait peut-être des amours inverties avec le bon saint Eloi, orfèvre hors pair, trésorier évêque et homme de confiance.

L’école enseigne le-sacre-de-Reims, alors que le premier sacre d’un roi de France s’est effectué à Soisson et qu’il a été double, en 751 par l’évêque, en 754 par le Pape. Pépin, dit le Bref parce qu’il n’était pas haut, venait de déposer le dernier Morovingien fainéant et avait mis au monde le prince Charles (qui deviendra grand, d’où Charlemagne).

En l’an 1200 Philippe Auguste, après avoir ceint Paris de murs épais dont il est passionnant de rechercher aujourd’hui les restes, crée l’université pour faire quitter le savoir au monopole d’Eglise. Il faut dire que celle-ci s’enferme dans le dogme et le repli frileux sur son « identité » : le Pape Honorius III n’a-t-il pas interdit en 1219 aux moines d’étudier la médecine ? Ce serait toucher de trop près au corps, cette pourriture terrestre !

Autre trait de mentalité qui a traversé les siècles : les manifs. Le populo à Paris adore ça. Au XVIème siècle, « la procession demeure, en effet, la plus haute expression de la fidélité religieuse » (p.296). Les religions laïques poursuivent aujourd’hui la foi catholique des ligues : ce ne sont que réaffirmations républicaines, défenses des dogmes sociaux et des prébendes zacquis.

En 1670, Louis XIV qui avait soupé de la Fronde, fit abattre le rempart de Charles V et laisse au sol des boulevards. Le mot vient du hollandais bolewerk, fortif, et de ces « boules vertes » que font les arbres dès le printemps. Les Parisiens aiment à jouer pour inventer des mots de la langue verte. Depuis Louis XIV d’ailleurs, le boulevard Saint-Antoine est le lieux où les artisans pauvres ont le droit de travailler librement, hors des corporations. C’est là que débuteront les émeutes de 1789, sur une baisse du salaire ouvrier prônée par le fabriquant de papiers peints Réveillon. Il y aura 1119 têtes tranchées par le rasoir républicain sur la place dite aujourd’hui de la Concorde.

Au XIXème siècle, si le boulevard du Temple est appelé boulevard du crime, ce n’est pas parce qu’il est un coupe-gorge, mais parce que de nombreux théâtres mettent en scène chaque soir assassinats, empoisonnements et autres petits meurtres entre amis pour le divertissement des bobos de l’époque. Sauf le Cirque d’Hiver et le théâtre de la Porte Saint-Martin, tout cela a disparu sous les coups de pelle du baron Haussmann, qui a aéré Paris de larges avenues anti-émeutes. En 1886, le cabaret du Chat Noir attire les badauds avec un théâtre d’ombres. Ce n’est ni la première, ni la dernière fois, que la mode fait les fortunes à Paris.

C’est le 11 novembre 1920 qu’un soldat inconnu mort au front, tiré au sort à Verdun, est inhumé sous l’Arc de triomphe. Les Champs-Elysées verront nombre de défilés, de la victoire à la marchandise. Sa perspective est prolongée au sicèle XXIème, le nôtre, par une horreur de « mauvais goût » selon l’auteur : « La Grande Arche immaculée, cadre d’un vide sidéral, qui impose son architecture prétentieuse » (p.375). Elle est la porte du quartier des affaires voulu par de Gaulle en 1958 pour faire de la France un pays moderne.

On en apprend des choses en s’amusant, au fil de ce livre !

Lorant Deutsch, Métronome – l’histoire de France au rythme du métro parisien, Michel Lafon, 2009, 380 pages, €17.01 

Lorant Deutsch, Greg Soussan, Cyrille Renouvin, Métronome illustré, Michel Lafon, octobre 2010, 239 pages, plus de 500 images, plans d’époque, €23.79 

 

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Ken Follett, Le vol du Frelon

Ken Follett est anglais et l’auteur des ‘Piliers de la terre’ dont une fresque ciné est sortie il y a peu. Le fait qu’il soit anglais nous change agréablement des tics et comportements usés d’outre-Atlantique dont nous sommes lassés : ce féminisme obligé, ce machisme cow boy, cette morale intégriste compensée par le cynisme intégral. Le fait qu’un auteur de thrillers soit capable d’une fresque médiévale d’une grande puissance d’évocation comme ‘Les piliers de la terre’ montre qu’il est avant tout un auteur, pas seulement un industriel de la soupe divertissante.

Le Frelon est un avion (un Hornet Moth en anglais), conçu par De Havilland. Seul son moteur et ses câbles de liaison sont métalliques ; tout le reste est de toile et de bois. Mais la bête frêle montre ses capacités à voler durant mille kilomètres ! Le héros du livre est donc l’avion, avant les hommes.

Nous sommes en juin 1941 et les Nazis ont envahi toute l’Europe. Toute ? Non, quelques esprits résistent encore et toujours, contrôlés et surveillés par les garnisons de police, d’armée et de Gestapo. Parmi les résistants de première heure, les Danois. Ce petits pays fait d’îles, carrefour entre monde germanique, scandinave et anglais, a suscité l’un des mouvements clandestins les plus efficaces de toute l’Europe. La plupart des Juifs danois ont bénéficié de filières de protection et d’évasion.

Contre la mise au pas, le pas de l’oie et la haine de l’impur, le roi Christian X ordonne de ne pas résister ; la petite armée danoise se ferait hacher par les panzer divisions du trop grand voisin belliqueux. Mais il n’ordonne pas pour autant la collaboration active. La société civile donc sorganise. Comme partout, elle est partagée entre les psycho-rigides qui voient dans l’ordre pur nazi la réalisation de leur fantasme paranoïaque, et les autres, plus ouverts sur le monde et sur l’humain, qui ne se voient pas enrôlés dans une croisade haineuse dans un régime de Big Brother.

Seule arme de l’Angleterre repliée sur son île, les bombardiers. Mais les Allemands ont mis au point un radar plus puissant que celui des Anglais et seule la moitié des forteresses volantes revient à la base à chaque raid. Comment font-ils ? C’est là que l’espionnage du terrain prend tout son sens. Hitler, porté à la démesure, vient de lancer sa grande attaque contre l’Union soviétique. Pour que celle-ci résiste, en attendant l’hiver russe, il faut que la Luftwaffe soit retenue à l’ouest. Et pour cela, que l’usage des radars allemands soit moins efficace.

Une femme est à la tête du réseau danois, une anglaise fiancée à un pilote danois. C’est à elle que Churchill confie la mission de réussir. Mais c’est à un lycéen de dix-huit ans féru d’ingéniérie et de mécanique, flanquée de sa belle juive, sœur d’un copain de lycée, qu’il va revenir de prendre les photos du site de radar repéré, de les développer et de les ramener en Angleterre. Dans ce coucou pour amateur qu’est le Frelon. Il faut déjouer le rigoriste papa pasteur, le fouineur haineux de la police danoise, le flic de village pro-nazi, la suspicion des occupants. Il faut jouer avec les règles, savoir à qui l’on peut faire confiance, manipuler la naïveté des braves caporaux de la Wermacht. Mais Harald est un beau gaillard vigoureux à qui on ne la fait pas, ce qui ne l’empêche pas d’avoir peur. Et Karen une danseuse souple rompue aux usages du monde qui a appris à piloter à quatorze ans.

Ils vont réussir, bien sûr. Ce ne sera pas sans morts ni péripéties haletantes. L’espionnage n’est pas un simple jeu d’intellos. Ce thriller bien écrit sait créer des personnages attachants dans des situations réalistes. Si l’histoire n’est pas celle d’un fait réel, elle est bien trouvée. Que des très jeunes jouent leur vie, consciemment, pour l’idée qu’ils se font du monde, est réconfortant 70 ans après les faits.

Ken Follett, Le vol du Frelon (Hornet Flight), 2002, Livre de poche 2005, 600 pages, €7.60 

DVD blu-ray Les piliers de la terre par Sergio Mimica-Gezzan, Sony janvier 2011, 3 DVD 428 mn, €34.98

Hornet Moth sur wikipedia anglais 

Hornet Moth sur Index of naval aircraft http://www.fleetairarmarchive.net/aircraft/hornetmoth.htm

Hornet Moth sur Video on youtube http://www.youtube.com/watch?v=vyttqmnUZhA

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Thorgal, de la Magicienne trahie à la Bataille d’Asgard

J’étais déjà adulte lorsqu’est parue en 1980 la première aventure de Thorgal le Scalde (le poète en norrois). Il est Viking, fils d’Aegir, et naît dans le Journal de Tintin. Dessiné par Rosinski et scénarisé par Van Hamme, il se situe loin dans le temps, vers l’an mille, et loin dans l’espace, le nord de la Norvège. La mer y est glacée et la côte rocheuse surmontée de forêts isolées où courent en bande les loups. L’époque et le lieu sont propices à la magie, l’obscurité donne du mystère à tout ce qui existe.

Douze ans après 1968 et son hédonisme facile qui encourageait la transhumance vers les suds (Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Népal, Inde, Bali), la jeunesse en herbe aspirait à autre chose de plus rude où l’aventure signifiait encore quelque chose. La Norvège viking était le lieu rêvé et Thorgal le héros humain auquel s’identifier.

La première scène le voit enchaîné, torse nu, par le père macho et brutal de sa fiancée Aaricia, au rocher des sacrifices. La neige tombe et la marée monte. Thorgal va mourir par l’eau et le froid, lui qui rêvait d’amour à deux. Nul ne sait d’où il vient, pas même lui, ce pourquoi il se dit fils de la mer, où règne le géant Aegir. Il veut vivre et la passion gronde en lui, désir et colère mêlés. Ce vouloir-vivre plaît aux dieux, notamment à Odin, chef suprême de la mythologie viking, que le jeune homme invoque. Surgit alors une fille aux cheveux roux qui n’a qu’un œil, comme Odin lui-même. Elle le délivre à condition qu’il lui obéisse durant une année entière.

Elle aussi veut se venger de Gandalf le Fou, roi des Vikings du nord. Thorgal sera son héros. Il dérobera pour elle les instruments de la vengeance et ira défier la brute en son fief. Tout ne tournera pas comme la fille le voudrait, et l’on apprend qu’elle est magicienne. Mais Thorgal n’en a cure. Un cœur chevaleresque met encore en émoi les petits garçons en 1980 ; je suis moins sûr que ce soit le cas de nos jours, malgré Harry Potter. « Assez de sang ! » crie le héros à la magicienne et à Gandalf. « Je n’ai que faire de vos haines et de vos avidités de rois. Moi, Thorgal le Scalde, Thorgal le Bâtard, j’ai soif maintenant d’amour et de paix. » C’est bien dit !

Et il est vrai que les albums suivants montreront un Thorgal marié à Aaricia, qui lui donne deux enfants, un fils blond prénommé Jolan et une fille brune appelée Louve, qu’il chérira et élèvera avec tendresse. Le héros n’est pas seulement guerrier mais constitue autour de lui une petite communauté. La famille reste une valeur lorsqu’elle est liée par l’affection. Le respect est dû aux adultes lorsque ceux-ci protègent, élèvent et donnent l’exemple. Il fallait bien ce refuge idéal à la génération qui fit mai 68 et dont les enfants étaient nés en même temps que ceux de Thorgal… L’interdit d’interdire ne tient pas face à la réalité d’élever concrètement des petits dans le monde tel qu’il est.

Cette histoire m’a accompagné jeune adulte jusqu’à aujourd’hui. Le dessin a changé récemment, donnant moins dans la ligne claire et plus dans le lyrisme peint. J’aime moins, mais le récit garde sa magie, dont le ciment est cet amour de vivre fidèle à l’amour filial, si puissant dans les personnages depuis le premier album. Thorgal est épris de liberté et de justice, en vrai viking. Si je n’ai ni son origine ni son existence, il est mon autoportrait héroïque.

Le tout dernier album conte les aventures parallèles du père et du fils. L’adulte cherche son tout dernier rejeton, Aniel aux curieux pouvoirs, enlevé par des hommes en rouge qui l’emportent en bateau sur les fleuves de l’est. L’adolescent vit sa quête magique et se retrouve à la tête d’une armée de chiffon pour rapporter une pomme d’éternité dans le jardin des dieux. La magie se fait plus forte qu’en 1980, question d’époque. Peut-être est-cela que le coloriste manifeste en chargeant les encres. Les émois sexuels se mêlent aux combats courageaux, question d’époque encore qui voit Harry Potter baiser enfin sa copine dans le 7ème film. Dans le dernier album de Thorgal, ‘La bataille d’Asgard’, Jolan se fait dépuceler par une déesse blonde. Il a dans les quatorze ou quinze ans et la femme est toute de tendresse. Le dessin très pudique, a soin de ne jamais montrer les attributs sexuels, pas même les tétons du garçon ! On est loin du dessin viril de Jacques Martin dans Alix et plus proche des usages des mangas japonais dont c’est la caractéristique. Mais la scène est belle, intermède émouvant entre deux batailles de titans.

A chacun sa quête : Thorgal aspire à une vie paisible, tout comme Jolan veut devenir un homme. Mais le monde n’est pas ainsi fait. Il est plein de bruit et de fureur, comme si les dieux voulaient mettre les meilleurs éléments à l’épreuve avant de les admettre dans le demi-monde des héros.

Faites lire Thorgal aux jeunes garçons. Leur imagination en sera excitée par la magie des lieux, leurs passions seront remuées par la rudesse des aventures et la force des sentiments ; quant à leurs sens, ils seront émoustillés par l’eau glacée sur la peau nue, les combats virils à l’épée, la beauté bien dessinée des femmes. Ce qui n’est pas si mal, avouons-le, pour une histoire d’enfants.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 1, La magicienne trahie, 1980, éditions du Lombard, 48 pages 10.40€

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions du Lombard, 48 pages, 11.35€   

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

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Cow boys australiens vers Mount Isa

Article repris par Medium4You.

Alors que le soleil pointe à l’horizon, un taureau noir se promène seul entre les chambres, les aigles tournoient au-dessus de nos têtes. Encore 240 km et nous passerons la frontière entre le Territoire du Nord et le Queensland. Changement d’horaire à prévoir, 30 minutes à ajouter à nos montres. Les Tahitiens, curieux comme des chats, ont enfin reçu l’explication du pourquoi et du comment des visiteurs de Darwin. Cela va alimenter leur conversation durant plusieurs heures. Pour les autres, les paysages sont variés, tantôt de la végétation, tantôt des termitières, des prairies jaunes, des troupeaux.

Un nuage de poussière au loin. C’est le déplacement d’un troupeau par des hommes à cheval et à moto. Pour les grands troupeaux, on rassemble le bétail par hélicoptère. Nous ne verrons pas ce spectacle. Un point d’eau sert à rassembler le bétail. On entoure ce point, on laisse une porte ouverte pour faire entrer le bétail, celui-ci ne pourra pas ressortir. Les stockmen (vachers), des métis Aborigènes souvent, sont les cow-boys du bush. Ils partent pour diriger les bêtes vers cette souricière ; quand on estime le nombre de bêtes suffisant, on repart vers un corral avec les bêtes rassemblées du point d’eau vers un autre corral.

La frontière est proche, Rob traduit par Jeff indique qu’il faut préparer les passeports. Tout le monde a reniflé la provocation et ne bouge pas. Seule M. se dresse fièrement sur son siège le passeport tenu bien visible à la main… A la frontière, arrêt : vérification du camion, des papiers du conducteur, souffler dans le ballon et nous arrivons à Camooweal, 30 habitants, un petit magasin qui fait aussi office de bureau de Poste, un pub, 2 pompes à essence, un mini-marché où nous dégustons un sandwich. Ici se trouvent offerts à la vente des chemises de stockmen (55 $), des selles (800 $), des kits pour soigner les pieds des chevaux. La grande fresque à l’entrée du village représente un pionner venu avec des Aborigènes attraper et domestiquer les chevaux sauvages pour les revendre ensuite à l’armée indienne. Direction Mount Isa.

Mount Isa est à la latitude 20° 43’ 36’’ Sud et à la longitude 139° 29’ 38’’ Est. Elle s’étend sur 42 904 km² et englobe 25 000 habitants. Vers 1923, l’explorateur John Campbell découvre une riche couche d’argent et de plomb. Du cuivre et du zinc sont également extraits. Ce sont les plus importants au monde, plus de 300 millions de tonnes sont extraites chaque année. La cheminée de la fonderie s’élève à 265 m de haut et est visible de tout point de la ville. Mount Isa prétend être la plus grande ville du monde en superficie, supérieure à celle de la Suisse. Les minerais sont transportés sur 900 km jusqu’au port de Townsville.

Après la découverte de la ville depuis la colline, le reste de la matinée est consacrée à la visite de la mine, visite épuisante. Il s’agit d’une « mine » crée pour les touristes ! L’après-midi, après un sandwich avalé à la hâte, nous visionnons un film et recevons les explications sur les fossiles découverts dans la région, à Riversleigh. En 2008, le maire John Molony, afin de rééquilibrer les statistiques de sa ville, a lancé un appel aux femmes « moches » à venir s’installer dans sa commune mais les femmes ont violemment contesté la décision de leur maire.

Ce matin, pas de petit déj, à 6h nous sommes déjà sur la route. Nous atteindrons McInly pour croquer, enfin, une tartine et boire une boisson chaude. McInly est la petite ville où le film Crocodile Dundee a été tourné. Un arrêt à Kynuna nous fait rencontrer trois motards, un couple et un individuel qui reviennent d’une manifestation à Darwin et qui rentrent chez eux à Brisbane. 8000 km sur de superbes mécaniques. Le contact est aisé, les Australiens s’expriment facilement et notre camion-bus intrigue beaucoup là où nous passons, il y a peu d’exemplaires de cet engin en circulation ! (350 000 dollars australiens).

Les locaux n’aiment pas la région car les montagnes ont été érodées au profit de la plaine où l’on élève des moutons. Les collines sont truffées de cavernes où vivent les dingos. Ce jour, l’herbe est haute et verte (Channel Country). Toutes les petites rivières, en cas de pluie, forment un immense lac… toutes les routes sont fermées. Ici, soit il pleut, soit la poussière envahit tout.

Voici Winton, cœur géographique du Queensland. Ici fut écrite la chanson chère au cœur de tous les Australiens Waltzing Matilda par A.B. « Banjo » Paterson en 1895. L’auteur accueille de sa statue les visiteurs du Waltzing Matilda Centre. Jolie petite ville qui possède aussi son pub et a ainsi le droit de prétendre au titre de city.

A 110 km de la ville nous visiterons le Lark Quarry Dinosaur Trackways, des traces de pas de grands et petits dinosaures conservés dans la terre d’une colline et figés pour l’éternité. Se souvenir que les poubelles de Winton sont des pattes de dinosaures à trois doigts. L’environnement du hall d’exposition est constitué de touffes de Mitchellgrass, de Smokebush, de Spinifex et de roches ocre et rouges. Un décor de western ? Le Mitchellgrass est une touffe d’herbe ronde, piquante, excellente pour le bétail car grasse. Nous les voyons bien vertes avec des graminées grâce aux pluies abondantes et récentes. Encore un peu de patience et nous foulerons le sol de Carisbrook.

Nous passerons deux nuits et deux jours dans cette station de Carisbrook. La ferme est isolée, à plus de 20 km de son premier voisin, et nous sommes dispersés dans quatre chalets. En attendant le repas, chansons autour d’un feu de camp. Nous ne ressemblons pas à des pionniers pourtant, ou alors des pionniers à la retraite. Le fermier s’est fait aider par une voisine pour préparer le repas : salades, pommes de terre en gratin, saucisses et bœuf (super cuit !), gâteau au chocolat avec crème anglaise et boule de glace. L’un de leurs trois enfants s’est cassé la jambe au lycée et Madame la fermière est partie le consoler à l’hôpital d’où la présence de la voisine ! Carisbrook est une station moyenne de 200 km² et possédait 800 têtes de bétail et 2000 moutons (pour la laine). Entre 2000 et 2008, la sécheresse a ruiné les stations. Les fermiers n’ont pu payer leurs dettes auprès des banques, certains sont partis avec une petite valise, d’autres se sont suicidés, d’autres ont tenté une reconversion comme notre hôte. Il reçoit des visiteurs comme nous ou des scolaires, les promène sur ce qui fut ses pâturages. Sur les 800 têtes de bétail qui paissaient sur ses terres seuls 31 lui restent, sur les 2000 moutons il ne demeure que 33 mérinos ! Quel gâchis. Il ne possède pas assez d’argent pour racheter les bœufs et moutons alors que les dernières pluies ont reverdi les lieux.

Hiata de Tahiti

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Penser l’avenir avec Tony Judt

Enseignant d’histoire européenne à Cambridge, Oxford, Berkeley et autres lieux, Tony Judt est mort de la maladie de Charcot en août 2010. Son dernier recueil d’articles sur l’histoire contemporaine est en quelque sorte son testament. Il y évoque le terrible XXe siècle dont il a connu la fin, étant né en 1948. Le mal, les intellectuels, l’État, la mémoire, le demi-siècle américain sont les principales têtes de chapitres. Il sollicite entre autres Arthur Koestler, Hannah Arendt, Albert Camus, Louis Althusser et Jean-Paul II, la défaite de 40 et la guerre des Six Jours, Kennedy, Kissinger et la guerre froide. Ses quelques trente pages d’introduction sont un condensé de méthode. Pour lui, nul ne peut penser l’avenir en restant dans le présent perpétuel. Le passé est indispensable pour la profondeur qu’il donne aux événements et pour le contraste rationnel qu’il apporte aux ombres émotionnelles.

La décennie américaine, de la chute du Mur en 1989 et de l’URSS en 1991 jusqu’à la guerre d’Irak en 2003, est une suite « d’occasions manquées et d’incompétence politique de part et d’autre de l’Atlantique ». Les « demi-vérités intéressées » nous donnent des œillères et nous empêche de voir le monde tel qu’il va. Ces illusions sont « le triomphe de l’Occident, la fin de l’Histoire, le moment américain unipolaire et la marche inéluctable de la mondialisation et du marché. » Rien de tout cela n’est faux, rien n’est entièrement vrai. Le passé ne nous intéresse plus alors qu’il le devrait. C’était « avant », mais cela ne veut pas dire que tout va bien et que les horreurs ne peuvent renaître. Justement, les voici ces temps derniers qui rentrent par la fenêtre…

L’amnésie, sous la forme du « devoir de mémoire » fige le passé en mausolées qui n’ont plus rien à dire :

  • ou c’est la nostalgie (ah ! ces Trente glorieuses ! ce de Gaulle !)
  • ou c’est le triomphalisme (ah ! la Grrrraannddde Victoire de 1945 ! la colonisation, enfin terminée !)
  • ou c’est l’Horreur absolue pédagogique à laquelle rien – jamais – ne pourra être comparé (l’Holocauste, plus jamais ça !).

Mais pour l’avenir, on fait quoi ? Le martyre des Juifs a déjà masqué le génocide rwandais comme l’éradication ethnique par les Serbes. De Gaulle sert d’alibi à tous les politicards qui veulent se faire un nom, à droite comme à gauche, voire aux extrêmes (eh oui, « Colombey-les-deux-mosquées » est un mot de de Gaulle à Alain Peyrefitte). Quant à l’État-providence, yaka conserver les zacquis, entend-t-on mâchonner à gauche. Comme si c’était évidemment possible sans rien changer dans un monde qui n’est plus le même, sans rien remettre en question alors qu’on a décolonisé justement pour permettre l’émergence de pays peuplés…

La mémoire sert d’alibi à tous ceux qui se sentent victimes de quelque chose – cela les dispense de se bouger, ils attendent des autres des hommages au détriment de la destinée commune. Il est de bon ton aujourd’hui de dénigrer l’histoire Épinal, simpliste mais qui soudait la nation. Elle fournissait au moins des exemples passés pour agir au présent. Aujourd’hui, c’est l’inverse, le présent manipule le passé pour exister ! L’expansion de la communication aboutit à la fragmentation de l’information ; plus personne pour faire la synthèse (regardez par exemple l’état lamentable du journalisme « citoyen », réduit aux invectives et dénonciations complotistes sur AgoraVox). Chacun reste dans la bulle revendicatrice de sa minorité communautaire, en braillant contre les autres pour se faire mousser…

Alors qu’il faudrait penser la guerre, l’État, la démocratie et la pensée, le mal et la peur :

  • « Nous avons oublié le sens de la guerre (les Américains tout au moins) », guerre continentale, coloniale, civile. Les États-Unis n’ont jamais été occupés au XXe siècle, ils n’ont jamais souffert des conséquences d’une défaite. Pour eux la guerre est « bonne », elle sert leurs intérêts et l’armée est glorifiée. Ce qui explique leur façon différente de la nôtre de concevoir les affaires internationales.
  • Essor des États-nations au début du siècle puis leur dissolution dans les traités, les multinationales, les organisations internationales, le libre marché des hommes, des capitaux et des marchandises. Démantèlement de l’État-providence qui veille aux besoins et minimise les risques. Peut-être faudrait-il réhabiliter l’État en partie, alors que la stabilité et le bien-être tenu pour acquis depuis 1945 peut être brutalement remis en cause par la dette, les délocalisations, le chômage de masse, la montée de ressentiment des déclassés, l’échec scolaire et la panne de l’ascenseur social ? Sans État, Haïti part à la dérive…
  • La démocratie se dilue dans l’économie quand tout va bien. Mais tout va-t-il si bien ? Il n’y a plus de grands récits de la Nation, de l’Histoire ni du Progrès, mais qu’y a-t-il donc à la place ? Les intellos ont disparu. Nés avec l’affaire Dreyfus pour dresser la justice face à la raison d’État, ils ont sombré avec le mirage communiste qui les a conduits à justifier la contrainte au nom de la liberté et la normalisation de la pensée au nom de prétendues lois de l’histoire (qu’ils étaient les seuls à pouvoir interpréter). Est-ce pour cela qu’il ne faut plus d’intellectuels ? Pourtant à l’Est, au Sud, ceux qui subsistent montrent leur utilité. Le prix Nobel chinois, la démocrate birmane, le journaliste cubain ou le cinéaste iranien disent l’enfermement de leur société.
  • A l’inverse, le terrorisme est amalgamé dans un seul sac. Abstraire la méthode pour en faire une menace globale ne nous permet pas de comprendre. Il y a là, comme hier avec le fascisme, « rétrécissement idéologique de notre champ visuel ». Il n’existe pas une Internationale terroriste mais de multiples groupes aux objectifs sans liens. De même le capitalisme n’est pas une Hydre monomaniaque mais se décline selon les cultures – et il a une histoire.
  • La peur ressurgit. Comment y faire face sinon en examinant « comment nos prédécesseurs du XXe siècle ont réagi à ces dilemmes, par bien des côtés, comparables » ? La peur est le mal du siècle : « La peur du terrorisme, bien entendu ; mais aussi, et peut-être plus insidieusement, la peur d’un changement rapide au point d’en être incontrôlable, la peur de perdre son emploi, la peur de céder du terrain à d’autres dans une distribution toujours plus inégale des ressources, la peur de perdre le contrôle des circonstances et routines de la vie quotidienne. Et peut-être surtout, la peur que nous soyons incapables d’infléchir le cours de notre vie, mais aussi que les détenteurs de l’autorité aient perdu la main au profit de forces qui leur échappent. »

Pas mal vu pour ce que nous vivons aujourd’hui !

  • Peut-être les leçons du siècle montrent-elles que seule la politique a le pouvoir de donner confiance à une société ?
  • Qu’elle est la contrainte collective débattue et assumée pour assurer certains filets de sécurité sociaux par une relative restriction des inégalités de revenus et de richesses ?
  • Que l’État est donc nécessaire, pas en tout, mais tout à sa place ?

« Dans un monde de plus en plus polarisé entre des individus isolés et exposés, et des forces mondiales échappant à toute régulation, l’autorité légitime de l’État démocratique pourrait bien être la meilleure espèce d’institution intermédiaire que nous puissions imaginer. » Après tout Beveridge, l’inventeur après 1945 de l’État-providence, était un libéral. Tout comme le père du libéralisme, Adam Smith, avait écrit un « Traité des sentiments moraux ». Nul n’envisage l’économie libérale sans politique régulatrice. Fernand Braudel n’a admirablement montré dans l’histoire : les capitalismes puissants sont ceux qui prospèrent à l’abri de sociétés où l’initiative est servie par un État affirmé. Que fait d’autre la Chine aujourd’hui ? Et les États-Unis ? La France est devenue trop petite face aux mastodontes mondiaux, mais que fait l’Europe ?

L’alternative, car il y en a une selon l’auteur, est inquiétante : « Notre culte contemporain de la liberté économique, associé à un sentiment accru de peur et d’insécurité, pourrait se solder par un recul des services sociaux et une régulation économique minimale, mais s’accompagner d’une large surveillance gouvernementale des communications, des déplacements et de opinions. » Une sorte de fascisme doux.

Il donne largement à penser, Tony Judt, non ?

Tony Judt, Retour sur le XXe siècle – une histoire de la pensée contemporaine (Reappraisals), 2008, édition Éloïse d’Ormesson, octobre 2010, 619 pages, €25.65

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Pourquoi Céline était antisémite

Article repris par Medium4You.

Tut ! tut ! les censeurs, les ligues de vertu et autres vierges effarouchées, je vous vois venir ! Tout comprendre n’est pas tout pardonner. En revanche, bien comprendre permet d’éviter la reproduction des fantasmes et obsessions.

F. Mitterrand, ministre, en a fait l’une des personnalités célébrées par la France cette année… jusqu’à ce que le lobby juif lui fasse retirer le nom à peine un jour plus tard (après avoir interdit Stéphane Essel de Normale Sup). Good crif ! comme dirait Snoppy. On peut comprendre, sauf que le communautarisme n’est pas la solution. Le voile sur l’antisémitisme n’est pas plus acceptable que le voile islamique, question de débat démocratique. Planquer la poussière sous le tapis n’est pas faire le ménage ! Au contraire, mettre un couvercle fait toujours monter la pression. Qu’en est-il donc de ce sulfureux Céline ?

Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, sera mort depuis cinquante ans au premier juillet prochain. Il est né le 27 mai 1894. A son époque, ni le mobile ni Internet n’existaient, ce qui nous fournit une belle moisson de correspondances qui couvrent toute sa vie. La collection la Pléiade, chez Gallimard, a eu l’heureuse idée de forcer le politiquement correct qui voudrait qu’on ne parlât jamais de ce qui fâche et d’éditer en 2009 un choix étendu de lettres, sous la direction d’Henri Godard.

Qu’y apprend-t-on ? Que Céline, tout jeune avait la phobie des microbes, question de milieu et d’éducation, probablement. Qu’il a fait la grande guerre trop tôt et en est resté durablement marqué, jetant aux orties le froc des convenances avec la morale des curés ou des « démocrates ». Qu’il est resté autodidacte, n’ayant jamais été au lycée mais ayant passé ses bacs tout seul, ce qui l’a fait manquer la culture classique et sa maturation. Le « Juif » est pour lui un microbe social, une maladie contre les Aryens, tout ce qui est faiblesse et compromis est « juif ».

A 13 ans ½, en 1908, il écrit à ses parents : « Mon ami Kurt et beaucoup de gamins d’ici attrapent des refroidissements, c’est pas épatant : ils sont couverts comme avec du papier à cigarette. Ils ont au plus une chemise de toile, un veston et un gilet, un point c’est tout. Ils attrapent à ce régime une espèce d’influenza qui dure juste deux jours, c’est une maladie qui règne chaque hiver et qui paraît aux parents toute naturelle. Je prends beaucoup de précautions depuis que mon ami a cela. Je ne mets plus les pieds dans la maison et je suis toujours des plus prudents. Cela n’a rien d’épidémique et je suis bien persuadé que bien couvert et prenant toutes les précautions nécessaires je n’attraperai rien… » (p.34). Il précise, à 45 ans : « Enfant tous les conseils de santé m’ont été prodigués, je suis hygiéniste, formé à l’hygiène stricte depuis mes couches » (p.448). A l’une de ses petites amies en 1932 : « attention aux maladies » (souligné) p.337 puis, en 1933 à Robert Denoël : « L’eau de la Vendée est pleine de typhoïde » (p.394). Le sale, le caché, le grouillant, voilà ce qu’il hait.

Quant à la morale elle ne peut être que pratique, après la guerre « patriotique » la plus imbécile que le monde développé ait connue, fomentée par le parlementarisme des partis. Il écrit en 1934 à Elie Faure : « Tout système politique est une entreprise de narcissisme hypocrite qui consiste à rejeter l’ignominie personnelle de ses adhérents sur un système ou sur les « autres ». Je vis très bien, j’avoue, je proclame haut, émotivement et fort, toute notre dégueulasserie commune, de droite ou de gauche, d’Homme. Cela on ne me le pardonnera jamais » (p.416). Un peu plus tard au même : « Le complexe d’infériorité de tous ces meneurs est palpable. Leur haine de tout ce qui les dépasse, de tout ce qu’ils ne comprennent pas, visible. Ils sont aussi avides de rabaisser, de détruire, de salir, d’émonder le principe même de la vie que les plus bas curés du Moyen Âge » (p.418). Voilà « le Juif » plein de ressentiment qui pointe.

Car tous ceux qu’il n’aime pas deviennent « Juifs », comme Henri Beyle, dit Stendhal. Obsession de la décadence, de la pourriture, des bassesses encouragées pour acheter le pouvoir. En 1936, il écrit au journal Le Merle blanc : « Dès qu’un homme se croit à l’abri, dissimulé, il nous montre ce qu’il est vraiment dans le fond de son âme. Un con et un assassin » (p.510).

Sa paranoïa antisémite et sa « mystique raciale » se révèlent après les critiques baveuses sur son livre, ‘Mort à crédit’, paru en mai 1936. La montée du Front populaire et de son leader Blum, sa démission forcée en juin 1936 du dispensaire de Clichy dirigé par un Juif où il officie depuis douze ans, le font délirer. Il se sent persécuté et trouve un bouc émissaire en l’image du Juif suceur de sang, mythologie d’époque. Pourtant, avant cette date il encourage le mariage de son amie Cillie, Autrichienne, avec le juif Max qui lui a fait un enfant (et qui ira en camp de concentration). Il reste ami avec Elie Faure, médecin et historien d’art qu’il admire, bien qu’au quart juif comme il l’écrit lui-même.

Lucide par instant, il explique en 1938 à Lucien Combelle : « Le Juif n’explique pas tout, mais il catalyse toute notre déchéance, toute notre servitude, toute la veulerie râlante de nos masses, il ne s’explique lui, son fantastique pouvoir, sa tyrannie effarante, que par son occultisme diabolique, dont ni les uns ni les autres ne voulez être conscients. (…) Bien sûr que le Blanc est pourri ! (…) – mais le Juif a su gauchir cette pourriture en sa faveur, l’exploiter, l’exalter, la canaliser, la standardiser, la monopoliser comme personne. (…) Désorganisés contre férocement organisés – Larves contre fourmis. Libéraux contre racistes ! où allez-vous ! » (p.564). D’ailleurs, l’antisémitisme n’a pas vraiment pris en France, il s’agit plus d’une lutte pour les places que d’un racisme mythologique, à l’allemande. Il l’écrit en mars 1942 à Jacques Doriot : « Combien sommes-nous d’antisémites en tout et pour tout sur notre sol ? Je ne parle pas des badauds. A peine une petite préfecture !… et, parmi ces émoustillés, combien de chefs ? valables, armés, présentables ? Une douzaine… En ce moment décisif, inspiré, mystique, à quelle tâche les voyons-nous passionnément s’adonner ? A se tirer dans les pattes ! Ne parlons pas de la troupe, un seul souci : éliminer, dénigrer, exclure, reléguer au second plan le rival possible ! Moi ! moi ! moi ! envers et contre tous… La maladie du crapaud, jalousie ! Chacun vedette ! et seul en scène ! au palmarès ! au micro ! à l’Élysée ! Et merde donc pour l’équipe ! (…) Et crèvent tous les cons d’Aryens ! (…) La cause est perdue. Elle finit même, à tout prendre, par vous écœurer un peu, cette cause aryenne impossible » (p.691).

Les Français vaincus en 1940, le Parlement socialiste et radical-socialiste vautré aux pieds de Pétain, la foule veule qui rampe devant l’Occupant, voilà qui excite l’ire célinienne. En mai 1942 : « les dégoulis tropicaux avachis américano-youtres (…). Ajoutez à cette mélasse une bonne dose branleuse de mélancolie slavo-chinoise et le complot sera complet… Enculez l’aryen ! c’est le grand programme. Lui ramollir l’oignon, c’est le rêve de tous vos Lewis et de vos Stravisky biscornus – Les bougres savent bien ce qu’ils font… ! » (p.704).

Comment réagir ? Par l’éruption. Tel est le style de Céline, qu’il explique complaisamment en 1943 à Robert Brasillach : « Passer dans l’intimité même du langage, à l’intérieur de l’émotion et du langage, à l’aveugle pour ainsi dire comme le métro sans se préoccuper des fâcheux incidents de l’extérieur. Une fois lancé de la sorte, arriver au bout d’émotion en émotion – au plus près toujours, au plus court, au plus juste, par le rythme et une sorte de musique intime une fois choisi, à l’économie, en évitant tout ce qui retombe dans l’objectif – le descriptif – et toujours dans la transposition » (p.739). Il force un peu l’excuse, mais se révèle sur le fond en 1946 à Thorvald Mikkelsen, son avocat danois : « Aurais-je inventé l’antisémitisme ? (…) L’antisémitisme est aussi vieux que le monde, et le mien, par sa forme outrée, énormément comique, strictement littéraire, n’a jamais persécuté personne. D’autant que je n’ai jamais dans mes livres recommandé aucune mesure antisémite, j’ai recommandé l’émulation, le réveil des aryens abrutis, et l’union franco-allemande pour la Paix » (p.811).

Voilà comment un homme écorché par son milieu étriqué, traumatisé par la guerre, éreinté pour son style par les critiques ignares, a dérivé vers la paranoïa. Il a trouvé en son époque l’aliment pour son obsession du microbe qui affaiblit les organismes, du cancer qui ronge la société, du « juif » qui foule aux pieds toute morale au profit de l’arrivisme, exploitant sans vergogne les gogos. Mais « le juif » n’est qu’un bouc émissaire commode. Remplacez-le par « bourgeois » ou « capitaliste » ou, plus récemment par « islamiste », et vous aurez le même repoussoir.

C’est cela qu’il faut comprendre : l’antisémitisme est avant tout la haine de soi et de son milieu social étriqué. Charger l’autre de ses péchés permet de se purifier à bon compte, d’exsuder son ressentiment social et national. Célafôtâ ! est le grand cri du déni, il clame bien au-delà des races et des ethnies !

La transparence est donc utile à la démocratie, toute censure ne fait que conforter la théorie du Complot et engendrer l’extrémisme. Ce pourquoi le chœur des pleureuses qui hurle au tabou dès que quelqu’un prononce un mot grossier ne fait qu’amplifier la rancœur de ceux qui voudraient bien savoir. Les associations communautaires qui se font les procureurs de la Vertu ne défendent que des intérêts très particuliers. Les « procès » pour un détail ne font que ridiculiser la notion de justice, la censure des publications que donner envie de les lire, les cymbales bruyantes des « choqués » que mettre au jour l’intimidation d’un groupe restreint.

Oui ! Il faut parler de Céline, de son antisémitisme délirant, de ses préjugés irrationnels, de ses haines enfouies. Car cet antisémitisme pourrait être n’importe quelle déviance, à commencer par celle de qui n’est pas d’accord avec les autres. Faire la lumière reste la seule façon, depuis les Grecs, que nous avons d’écraser l’infâme en démocratie.

Louis-Ferdinand Céline, Lettres, édition Henri Godard, Gallimard Pléiade 2009

Des photos de Céline sur Overblog

Faut-il commémorer Céline ? Rue89 s’interroge, vidéos à l’appui.

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Alice Springs et les martiens

Article repris par Medium4You.

Rentrés hier soir tard après avoir assisté au coucher du soleil sur Uluru, le départ vers d’autres horizons tarde.

La route est monotone, des arbustes, quelques collines au loin, un ciel moutonneux. Les Tahitiens, au fond du bus, se paient une partie de franche rigolade. Un arrêt dans un shop aborigène nous permet de découvrir de jolies peintures toujours très caractéristiques et des objets en bois. Les Aborigènes créent, les Blancs vendent et gèrent ces magasins. Il semblerait que les Aborigènes ne sachent pas gérer… et puis ils peuvent décider subitement de partir en brousse, laissant tout en plan ! L’appel du bush ? du désert ? Je me laisse séduire par un petit tableau aux couleurs douces. La vendeuse me donne la carte de visite de l’artiste avec photo (c’est une femme) et les dessins explicatifs de son œuvre. Les objets exposés sont fort jolis et moins chers qu’à Yulara. Évidemment nous avons quitté la zone touristique du Parc ! Un arrêt dans une station où ils élèvent quelques chameaux. Les néophytes grimpent sur le dos des vaisseaux du désert pour une courte, vraiment courte, ballade. Les premiers eucalyptus fantômes, à tronc blanc, apparaissent. Et voici au loin Alice Springs.

Alice Springs, arrosée par la Todd River, est située à 23° 42’ 00’’ de latitude Sud et 133° 52’ 01’’ de longitude Est, altitude 576 m, superficie 149 km². Elle comprend 25 000 habitants dont 17% d’Aborigènes, principalement des Arrente.

The Alice est posée au milieu du massif des McDonnell Rangers. Pour voir la ville de haut, montons sur l’Anzac Hill. Cette colline en plus d’offrir un vaste panorama sur les McDonnell Ranges et le désert, porte un monument aux morts datant de 1934.

Pour entamer la journée, lessive, petit déjeuner. La ville est petite, mais ne pas oublier qu’avec les centaines de kilomètres carrés d’immensité vide qui l’entoure c’est un centre régional. Au milieu du bush, c’est une oasis, le carrefour du désert du centre, un point de passage pour les touristes se rendant à Uluru. Passé le pont sur la rivière à sec, on découvre une allée commerçante, ombragée, animée, avec des galeries d’art local, des pubs, des restaurants.

Allons à la rivière : la Todd River n’a pas d’eau… pourtant chaque année, en septembre, la célèbre course de pirogues, « The Henley on Todd Regatta » a lieu dans le lit de la rivière… asséchée. La course est annulée si l’eau atteint plus que la hauteur du mollet. Les pirogues et les costumes des « piroguiers » tiennent du carnaval. Le spectacle est hilarant, voir tout ce monde courir, porter leur pirogue, dans le sable de la rivière, les chutes, les éliminations, la bataille navale, les gagnants. Redevenons sérieux et allons nous incliner sur la tombe du pasteur John Flynn au Mont Gillen. Direction Simpson Gap, vallée encaissée, entre des falaises rouges, se termine par une brèche dans la falaise. Nous croisons des road train, certains ont de 60 à 80 roues ! Le truck fait 500, 600, voire 800 chevaux ; il consomme un litre au kilomètre, a un réservoir de 3000 litres de fuel. C’est vrai que les trucks sont de beaux bébés rutilants de chrome !

Retour à Alice Springs. La ville a été inondée totalement dans les années 80 ; elle avait totalement disparu sous les eaux. Maintenant dans la ville sont creusés des canaux qui servent de déversoir en cas de fortes pluies. Nous rendons visite au « Royal Flying Doctor Service » où l’on nous explique le fonctionnement de l’institution, le centre de radio communication, les opérations quotidiennes dans l’Outback. Un petit musée présente des maquettes d’avion, de vieux équipements, même d’anciennes radios à pédalier. Un café, un restaurant ainsi qu’un petit shop vous délestent de quelques dollars, mais pour une noble cause.

Le départ est prévu pour 6 h, le ciel est blanc, le problème est récurrent : comment faire entrer dans la remorque toutes les grosses valises des Tahitiens ? Rob grogne. Allez, en route ! Arrêt pipi à Ti Tree, le pub le plus central d’Australie. « In the middle of nowhere » c’est un panneau routier, une station-service qui fait aussi pub, parfois camping. Une rencontre est programmée avec un bus de la même compagnie qui fait le trajet inverse du nôtre. Les retraités australiens sont sympa, quelques mots échangés, le temps de prendre quelques photos, et chacun reprend la route. A 380 km au nord d’Alice Springs, nous nous arrêtons au pays des petits hommes verts à Wycliff Well, « Ufo capital of Australia ». Nous nous sommes enquis de savoir si nous aurions la visite des petits hommes verts… mais il semble qu’ils n’arrivent que le soir venu, et il n’était que 13 heures !

Direction Karlu-Karlu (Devil Marbles ou Billes du Diable) pour une découverte photos. Le site est spectaculaire, de gros rochers ronds en équilibre très instable, disposés là par un savant architecte. Chaque groupe pourrait recevoir un nom ! Une légende aborigène stipule que ces billes seraient les œufs du serpent Arc-en-ciel. Nous approchons du but après 720 km. La chambre est très confortable. Dave et Jeff sont accueillis par leurs cousins descendus de Darwin pour les saluer et demeurer quelques heures avec eux (1200 km et autant pour le retour). Ces Australiens, ils ne doutent de rien !

Hiata de Tahiti

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Arni Thorarinsson, Le temps de la sorcière

Nous sommes en Islande durant l’ère de prospérité, quelques années avant la crise financière. Le petit pays de 320 000 habitants s’industrialise, les vieilles familles cèdent leurs entreprises à des conglomérats, les lycéens goûtent à la drogue de plus en plus jeune, les adultes s’alcoolisent par tradition le vendredi soir. Einar est journaliste. Envoyé dans le nord du pays comme à Limoges sous Napoléon III, il vit cet exil professionnel comme un moyen de mieux connaître les habitants.

C’est toute une faune locale pittoresque qu’il décrit par petites touches vivantes, dans le bled d’Akureyri, capitale du nord. Quiconque est allé dans ce pays rude reconnaît sans peine le décor sauvage et ses habitants attachants. L’auteur n’a pas son pareil pour croquer les politiciens à langue de bois, les néo-industriels à l’américaine, les policiers imbus de leur fonction, les tensions avec les immigrés venus de l’est ou du sud, les adolescentes potaches, les lycéens branchés qui intercalent de l’anglais tous les deux mots, les maisons de retraites aux vieilles scotchées devant la télé pour voir ‘Les feux de l’amour’.

Une femme tombe d’un raft dans une rivière glacée ; elle était sous médicaments et meurt, mais surtout d’un traumatisme crânien pour avoir rencontré un rocher. Un trio de skinheads, drogués et violents, sèment la terreur dans les bars à immigrés ; son chef est le fils d’une huile locale, ce qui n’arrange rien. Une troupe du lycée prépare la première d’une pièce de théâtre viking, ‘Loftur le Sorcier’ ; sa vedette est le beau Skarphedinn, musclé, cultivé et sûr de lui. De ces fils bigarrés, Arni fils de Thorarin, va faire un écheveau. Le lecteur ne sera éclairé que dans les derniers chapitres, baladé tout au long sur des pistes improbables. Car tout se tient…

Le lien, c’est le nouvel état d’esprit en Islande. La montée de l’individualisme, de l’égoïsme, du plaisir pris ici et maintenant en manipulant les autres si besoin est. Tout ce qui vient de l’Amérique libertarienne, où le ‘libéralisme’ n’a plus rien à voir avec celui de la vieille Europe. « Mes désirs sont puissants et dénués de limites. Au commencement était le désir. Les désirs constituent l’âme des hommes. » Ainsi parlait le Sorcier incarné par le jeune homme. Il ne jouera pas la pièce, retrouvé le crâne défoncé dans une décharge industrielle quelques jours avant la Première. Il avait pourtant cristallisé autour de lui un aréopage de jeunes filles et d’hommes mûrs, attiré par son soleil. Il était monté à 14 ans à Reykjavik pour jouer un téléfilm, ‘Le chevalier de la rue’, où il chevauchait en justicier chef de bande une mobylette.

Un roman policier qui est conte philosophique, voilà ce que nous offre l’auteur islandais. Ce n’est pas un hasard si l’intrigue se passe durant la semaine sainte de Pâques, la plus importante dans le calendrier de l’Église (luthérienne en Islande). « Les événements de la semaine sainte nous aident à comprendre le sens de la souffrance dans notre propre existence », dit le pasteur. A qui le dit-il ! Ses paroles sont prophétiques, le lecteur comprendra à la fin. L’effondrement de l’égoïsme dans la faillite bancaire, quelques années après ce roman, était d’autant mieux annoncé.

Arni Thorarinsson, Le temps de la sorcière, 2005, Points policier, Seuil, 426 pages

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Alix orphelin du 21 janvier

Le 21 janvier sont morts nombre d’illustres : Louis XVI a perdu la tête en 1793, Lénine la vie en 1924 (il avait perdu la raison avant), Méliès a cessé son film en 1938, Orwell de hanter les dictatures en 1950. Et puis il y a Jacques Martin. Il a quitté le soleil et ses héros le 21 janvier 2010.

Le père d’Alix le gaulois est mort à un âge canonique, mais son œuvre demeure. La joie du créateur est de donner naissance aux dieux. Alix et Enak, héros devenus romains, ont des dieux l’absence d’ombre, la pureté des principes et l’éternelle jeunesse ; ils rayonnent. Le dessin est classique, la plastique antique et les histoires typiques. Jacques Martin obéit aux canons de l’éducation modèle du jeune garçon dans la seconde moitié du XXe siècle.

Il faut remettre les aventures d’Alix dans leur contexte. Il est celui d’une bande dessinée à épisodes, publiée chaque semaine dans le ‘Journal de Tintin’ et destinée aux 7 à 17 ans (les 77 ans ne le liront qu’à la retraite). Il est nécessaire à tout auteur pour ce public de captiver, de faire s’identifier et d’édifier. D’où l’origine diverse des personnages, Alix le Gaulois et Enak l’Egyptien, flanqué plus tard d’Héraklion le Grec. Les aventures à répétition exigent que chacun soit indépendant, donc orphelin et adopté, nantis d’une certaine fortune pour ne pas avoir à travailler. L’éthique boy-scout issue du catholicisme belge, est diffusée en même temps qu’un goût pour la morale romaine antique en usage dans les pensionnats chrétiens que Jacques Martin a fréquentés.

L’époque de cette BD (née en 1948) est à l’éducation spécialisée des jeunes garçons et Alix s’adresse moins aux filles bien qu’il ait beaucoup de lectrices ! L’amour existe, filial envers les adoptants ou les parrains, sexué à peine lorsque des filles tombent amoureuses d’Alix (Héra, Ariela, Sabina, Lydia, Samthô, Malua, Saïs). Il est amical principalement.

C’était dans les mœurs romaines, mais aussi dans l’éducation masculine des Frères des collèges chrétiens que d’exalter l’amitié. Certains y ont vu une homosexualité, pourquoi pas ? Parlons plutôt d’homo-érotisme, ce n’est pas la même chose, n’en déplaise aux con(cul)pissant en freudisme obsédé. Les psychologues modernes nous apprennent combien chaque adolescent est ambigu et préfère un temps ses pairs au sexe opposé. D’autant que les bien-pensants ont poussés de hauts cris lorsque Malua a été dessinée seins nus. Mais le concept même d’homosexualité n’existait pas dans l’antiquité (relire ‘Le Banquet’ de Platon). Les amitiés d’Alix sont sublimées et admises ; elles élèvent l’âme, comme chez Platon, Montherlant et Yourcenar.

Enak est le petit protégé d’Alix et le duo, auquel se rajoutera l’enfant grec Héraklion lorsqu’Enak grandira, est le ressort de maintes situations dramatiques. C’est parce qu’il l’aime qu’Alix se compromet pour Enak, c’est par fidélité qu’il lui pardonne sa trahison, c’est par reconnaissance qu’Enak mûri sauve Alix à son tour… L’intérêt des histoires est que les héros grandissent, comme dans la vie. Alix a environ 15 ans lorsqu’il est esclave des Parthes et dans les 20 ans au bout des vingt albums dessinés par Jacques Martin. Enak a autour de 10 ans lorsqu’il fait connaissance d’Alix dès le second album ; il aura dans les 15 ans à la fin. D’où le surgissement d’Héraklion, 12 ans, pour réinitialiser l’identification des jeunes lecteurs.

La suite post-Martin verra se figer les âges et se dégrader le dessin, les personnages passant parfois entre plusieurs mains dans le même album et la morale se faisant nettement moins vertueuse, souvent vautrée sans recul dans la complaisance d’époque. Nous voulons garder quant à nous l’image d’Alix en sa splendeur, jusqu’à ‘Ô Alexandrie’. Le reste ne vaut pas grand chose, il tombe dans la marchandisation démagogique de la série culte.

Dans les albums écrits et dessinés par Jacques Martin lui-même, chacun trouve son bonheur selon son âge : fierté d’avoir un protecteur, une sorte de grand frère sans les jalousies de famille pour Enak et Héraklion ; plaisir de protéger et d’initier les plus jeunes pour l’aîné. Le modèle est celui des pensions et du scoutisme originel où chaque âge est responsable de la formation du suivant. Il correspond assez à la psychologie enfantine qui ne prend jamais pour modèle que l’immédiatement plus âgé.

L’éducation sentimentale des amours et amitiés se double d’une éducation physique due aux aventures. Elles exigent de courir, monter à cheval, nager, pagayer, tirer à l’arc ou tirer l’épée, escalader, ramper, prendre de l’initiative. D’autant que nos héros sont volontiers frappés, assommés, enchaînés, fouettés, menacés, empoisonnés, leurs vêtements déchirés. L’âge fait préférer aux lecteurs l’action virile aux badinages avec les filles ; ils frémissent volontiers aux corps dénudés tourmentés par les pierres ou les méchants qui défoulent leurs fantasmes.

L’éducation civique est celle de Rome, civilisation contre barbarie. Certes, Rome opprime les peuples de ses marges, mais elle donne un ordre au monde et permet la culture. L’alternative à la Rome de César est l’Égypte pharaonique, dessinée en une sorte d’Allemagne tentée par le nazisme avec restauration envisagée de l’ancien régime ethniquement pur et clérical. Ou bien la Chine totalitaire, où les individus sont des pions pris dans la tradition et le bon-vouloir impérial.

Alix, enlevé tout petit à ses parents, s’est trouvé un protecteur avec le musculeux Toraya, puis un père adoptif avec le bon Graccus, enfin un modèle civique avec César. Esclave, il a été délivré par l’armée romaine. Il n’aura de cesse de devenir protecteur à son tour et chantre de la civilisation romaine. On peut y voir la métaphore de l’Europe d’après-guerre, délivrée des nazis par l’armée américaine et protégée de la barbarie soviétique par l’OTAN. On peut y voir aussi un écho de la déclaration de Philadelphie – en 1948, date du premier Alix – où l’Organisation Internationale du Travail déclare que l’être humain a une dignité intrinsèque, qu’il ne peut être traité ni comme bête, ni comme marchandise.

Mais Alix traverse les époques parce qu’il met en scène des personnages complets, des modèles d’identification pour gamins d’Occident. Il vieillit moins vite que Guy Lefranc dessiné aussi par Jacques Martin. Ce journaliste, parrain de l’orphelin Jeanjean qui fut scout à ses débuts, est bien daté.

Jacques Martin chez Castermann (mes albums préférés sont marqués de trois étoiles ***) :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or ***
3 L’île maudite ***
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire ***
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate ***
8 Le tombeau étrusque ***
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil ***
12 Le fils de Spartacus ***
13 Le spectre de Carthage ***
14 Les proies du volcan ***
15 L’enfant grec ***
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine ***
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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