William Hodgson, Les pirates fantômes

Lorsque j’ai lu ce livre, à la fin des années 1970, j’avais été saisi de l’atmosphère à la Edgar Allan Poe de ce roman fantastique. Né anglais dans l’Essex, l’auteur fils de pasteur quitte sa famille autoritaire très jeune pour s’engager dans la marine où il passera huit ans. Il n’a pas son pareil pour décrire les affres des pilotins, ces jeunes garçons entre 14 et 18 ans qui se préparent à devenir officiers dans la marine marchande. Dans ce roman, deux jeunes y laisseront la vie et seul un marin adulte, Jessops, survivra pour raconter l’histoire.

Elle est celle d’un bateau hanté où des « ombres » non seulement apparaissent à la nuit tombée, mais provoquent les marins montés dans la mâture, tirent leurs vêtements, leur portent de violents coups ou lâchent les drisses des voiles pourtant soigneusement ferlées. Trois d’entre eux s’écraseront sur le pont d’une nuit à l’autre, tandis que les officiers ne veulent rien voir ni comprendre.

Ils ne veulent pas effrayer l’équipage en accréditant les phénomènes étranges qui se déroulent sur le bateau. Non seulement des ombres attaquent mais des lumières apparaissent et disparaissent sur la mer, un bateau est aperçu fort près puis s’efface, comme si une brume isolait le navire à voiles du reste de l’univers. Jessops croit Williams lorsque ce dernier lui dit « qu’il y a trop d’ombres » sur ce voilier. Il écoute et rassure Tammy, le pilotin de sa bordée qui est près de devenir fou. Il réussit, sur les instances du jeune garçon, à aller trouver le lieutenant pour le convaincre. Les officiers se font peu à peu à l’irrationnel et le capitaine, sensé, réclame moult lumières pour aller dans la mâture, puis décide de ferler les voiles chaque soir pour ne pas avoir à monter la nuit.

Mais l’atmosphère s’épaissit comme si les ombres pirates, venues des profondeurs de la mer, étaient sur le point d’investir le bateau. Un étrange navire inversé révèle son ombre noire dans les abysses. L’étrangeté se révèle pas à pas, la terreur monte de chapitre en chapitre, la tension augmente d’un cran à mesure des pages. Ce roman bien écrit sait faire du cinéma et rend compte d’un monde d’hommes entre eux, sujets aux imaginations des autres et aux légendes du large.

William Hope Hodgson, Les pirates fantômes (The Ghosts Pirates), 1909, éditions Terre de brume 2002, 238 pages, €15.47

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, €18.50

Réédité en Folio 2009, 256 pages, €7.25

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, 192 pages, €18.50

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Nicolas Bouvier, Le vide et le plein

Nicolas Bouvier, grand voyageur, cueille ici le Japon avant qu’il ne soit connu, avant que l’industrialisation et la mondialisation ne l’ouvrent au grand large. C’est d’autant plus précieux que le pays, après le grand séisme de la défaite de 1945 qui a suivi un demi-siècle de nationalisme fier de lui et dominateur, s’est lentement transformé. Je l’ai connu pour la première fois en 1989, à la presque apogée de sa puissance financière, avant le krach et la décennie de récession et stagnation qui a suivie ; puis en 2004 et en 2006, après « la crise » des valeurs technologiques. Il avait déjà changé mais était difficile à appréhender. Remonter le temps jusqu’aux années 1960 permet de prendre la température d’une culture toujours vivace, bien qu’atténuée, d’un tempérament national original, puisque de la Japon est non seulement une île mais aussi un confins, l’extrême lieu d’une Asie qui se perd dans le Pacifique.

Dernière remarque du carnet de voyage de Bouvier : « Le Japon est un très grand pays (de Copenhague à Casablanca) qui n’a pas de grands paysages. Pour la grandeur, il n’y a que la mer » p.157. Ce fut le cas même de la Grèce, dans l’Antiquité, avant qu’Alexandre ne parte à la conquête de l’Asie. Peut-être est-ce pour cela que le Japon a envahi la Mandchourie, colonisé la Corée et Taiwan ? « La culture japonaise est trop particulière, trop détachée du reste de l’Asie (…), un terminus, ce n’est pas un carrefour » p.121. Malgré la proximité géographique de l’immense Chine, la culture japonaise lui est complètement imperméable, la cuisine chinoise n’a par exemple jamais fait école, le canard et le cochon ne sont pas frits mais bouillis. Même le bouddhisme, venu des Indes, a été adapté à la sauce nippone sous la forme du zen, assez loin du chan chinois. Il cohabite avec le shinto, sans exclusive, bien que cette religion – la plus ancienne encore vivante au XXIe siècle – soit un réseau de présences, de croyances et de fêtes. Malgré le zen et la discipline de soi qu’il promeut, la nature selon le shinto est habitée de forces opaques que chacun doit se concilier.

Est-ce l’origine de la tendance des Japonais à se réfugier derrière le « on » du groupe, du clan, du village ou de l’entreprise, au détriment du « je » ? La personne est aliénée aux autres, l’estime de soi se mesure au regard des autres, la personnalité se façonne au statut social, à l’uniforme d’appartenance, au rang dans la hiérarchie sociale. « Un Japonais, ôtez-lui sa situation, son grade, ses dans ; ses patrons qui le font trimer et ceux qu’il peut faire trimer à son tour, on a le sentiment qu’il ne reste rien ! » p.27. Il est analogue au bambou, arbuste très populaire dans l’archipel, dit Nicolas Bouvier. Il apparaît comme lui à la fois gracieux et dur, en même temps sensible et frémissant au bout des branchages – mais creux dedans. « Dans bien des cas, l’individu s’abstient de se prononcer ou de prendre un parti et laisse ce soin à sa compagnie, à sa famille, le club auquel il appartient, etc. Pour savoir véritablement où l’on en est, il faut attendre que ces instances plus ou moins occultes aient rendu leur arrêt » p.40.

Ce fonctionnement holiste de la société rappelle curieusement l’attitude actuelle des « gilets jaunes » : aucun « je », aucun leader, toute tentative de devenir « porte-parole » se heurte très vite à des jalousies envers qui « se croit » et même à des menaces de mort (!) de tous les envieux et méfiants. Pourquoi ? Parce que les classes moyennes qui portent un gilet jaune sont creuses comme les Japonais des années 60. Le « on » parle pour eux, le « je » n’existe pas faute de structure intime. Au Japon existe, selon l’auteur, « une sorte de correction technique (qui) vient souvent à la rescousse du manque d’invention » p.10. En France, « on » manifeste techniquement faute de savoir inventer la sortie, de traduire en politique concrète (et suivie) un mouvement spontané (probablement éphémère). Une éruption ne fait pas une pensée, ni une doctrine. Au Japon, « toutes les plus hautes vertus sont situées dans le social – des événements à la famille, au clan et au pays – et les perturbations et événements essentiels sont tous dépendants d’un système de référence sociale. C’est pour cela sans doute qu’un Japonais a tant de peine à sentir – plutôt à savoir ce qu’il sent – en dehors de son contexte habituel » p.54. Nous pouvons en dire autant du vide de la pensée braillarde : elle brandit, elle gueule aux médias, elle casse ou laisse casser dans un ressentiment jubilatoire. No future.

Explorer le monde permet de mieux se voir soi.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein – Carnets du Japon 1964-1970, Hoëbeke 2004, 192 pages, €18.50

Réédité en Folio 2009, 256 pages, €7.25

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Magdalen Nabb, Mort d’un orfèvre

La signora Giusti a 91 ans et ennuie la police ; elle ne cesse d’appeler pour se plaindre. Lorsqu’il passe la voir, sur le chemin d’autre chose, l’adjudant des carabiniers Guarnaccia l’écoute parler : elle a surtout besoin d’attention car elle ne quitte plus son appartement au sixième étage sans ascenseur. Mais elle a entendu la nuit précédente du bruit, des éclats de voix, une dispute, des hauts talons frapper le sol en partant. Depuis, plus rien, ou presque. Des grognements qui attirent le gendarme dans l’appartement d’à côté où un homme jeune agonise : l’orfèvre hollandais.

Nous sommes à Florence et le père de l’homme en question avait été séduit par la ville, puis par une fille. Il s’y était installé, son fils était né. Il lui avait appris dès 14 ans le métier dans l’atelier du rez-de-chaussée. La mère est morte très tôt d’une attaque, la belle-mère a disparu, le garçon est resté avec son père, et la signora Giusti lui a tenu lieu de marraine. Elle l’aimait bien, il lui a confié ses clés lorsqu’il allait faire de longs séjours à Amsterdam où, une fois adulte, son père l’avait chargé de la filiale là-bas. C’est avec ces clés que l’adjudant peut entrer dans l’appartement.

Il appelle les Frères de la Miséricorde, confrérie propre à Florence qui sert à la fois de pompiers et de croque-morts, mais Toni l’orfèvre en est à ses derniers instants. Les seuls mots qu’il prononce sont énigmatiques : « ce n’était pas elle ». De qui veut-il parler ? De son assassin ? De la signora arrivée dans la pièce ? Il a avalé des somnifères à une dose suffisante pour le faire passer dans l’au-delà. Est-ce un suicide ? Le substitut du procureur le croit, surtout parce que cela n’exige pas d’enquête et que la chaleur, à Florence, est pénible à supporter en été. Les touristes déambulent « presque nus » selon l’auteur mais les carabiniers doivent porter l’uniforme et les officiels le costume.

Pourtant, Guarnaccia qui pense à ses vacances en Sicile avec sa femme, sa vielle mère et ses deux petits garçons, ne peut s’empêcher de songer qu’il y a eu meurtre. De petits détails qui clochent, les contradictions, l’absence de mobile pour quitter volontairement la vie. Il n’aura de cesse que d’enquêter et de fouiller les vilains secrets que gardent jalousement les familles. Car Florence est volubile et conviviale en apparence mais secrète dès les intérieurs refermés. Que s’est-il donc passé dans la vie de l’orfèvre pour qu’on le retrouve mort en pleine jeunesse, sa femme attendant son premier enfant en Hollande ?

L’intrigue est retorse et les preuves minces ; l’assassin, s’il existe, sait brouiller les pistes et fuir à temps. Sauf que Guarnaccia agit comme la statue d’un Commandeur, poussant aux extrémités ceux qui défient la loi.

Une belle enquête traitée à la Maigret, dans une société florentine contemporaine qui sonne vraie, mais avant l’invention du telefonino.

Magdalen Nabb, Mort d’un orfèvre (Death of a Dutchman), 1982, 10-18 2009, 253 pages, €6.47

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François Coupry, Merveilles

De 1982 à 2016, l’auteur invente des contes paradoxaux où, dit-il, « le vilain se pare du Merveilleux » (avec majuscule). La merveille est ce que l’on remarque, ce qui se distingue, ce qui suscite l’admiration. Pas sûr que ce soit le cas de plusieurs de ces contes, dont le premier est déclaré dès le titre « amoral ». Jour de chance est d’ailleurs le plus ancien publié – et pas le meilleur à mon avis. Il est dommage que le recueil commence par le pire avant d’ouvrir enfin l’imagination.

Car Le fils du concierge de l’Opéra est une pure merveille, ne commençant qu’à la page 200. Un titre énigmatique, l’odyssée en accéléré d’un enfant, les murs du monument parisien sur la place du même nom… et puis la découverte ! La psychologie est bien rendue, les émois de l’enfance et de l’adolescence finement observés. Déjà publié chez Gallimard en 1992, ce conte fait honneur du titre du recueil et entraîne vers la mirabilia, le merveilleux, jamais loin du miserabilia, le malheureux.

Le fou rire de Jésus est aussi une performance dans l’espace et dans le temps, l’histoire sainte chrétienne revisitée par un conteur facétieux qui sait être profond.

Mais Jour de chance, vraiment, n’est pas à la hauteur, encore moins que La femme du futur, un tantinet dans la même veine mais publié 34 ans plus tard. Les deux contes, longuets et délayés, mettent en scène le premier un homme, le second une femme. Tous deux sont des « innocents » au sens où ils n’ont pas vraiment choisi leur destin, malgré l’affirmation d’un orgueil outrancier de la seconde – bien le reflet de son époque, qui est une projection amplifiée de la nôtre.

Dans Jour de chance, le personnage ne fait rien, n’est utile à personne, nuit même à la société en voulant se faire remarquer, sinon aimer. Il va jusqu’à tuer. Mais le système social a décidé une fois pour toutes qu’il était irresponsable, un déchet toxique mais collatéral. Il n’est pas « fou » mais en marge, impossible à juger et à punir.

La femme du futur est « la plus belle du monde », elle ne travaille pas et ne sert à rien mais se mire dans son miroir filmé diffusé immédiatement sur les réseaux sociaux mondiaux. Elle est aussi insignifiante, aussi nulle que le premier, mais se croit au-delà, reflet d‘une société des loisirs où les machines font tout et s’autoreproduisent.

Notre univers au présent pour l’homme et au futur pour la femme, ne font vraiment pas envie – mais c’est le mérite des contes de susciter la réflexion. Dommage que, dans ces deux opus, l’auteur cède trop volontiers à sa facilité de plume. Des histoires resserrées seraient plus percutantes.

Au total, l’anthologie des cinq contes suggère un point commun qui est la prison. Celle de soi dans Jour de chance, celle du corps dans Nos amis les microbes (un brin complaisant et allongé), celle de la fonction dans Le fils du concierge de l’Opéra, celle de la croyance qui se coule dans toutes les formes avec Le fou-rire de Jésus, celle du narcissisme dans La femme du futur. L’auteur n’est pas à l’aise avec notre époque, ce pourquoi il lâche son imagination au-delà du présent. Il invente des mondes, pas toujours très jolis ni humains, qui sont la projection fantasmée de ses craintes sur la loi, la santé, l’illusion, la religion et le bonheur.

François Coupry, Merveilles – Cinq contes illustrés par Cyril Delmotte, Pierre Guillaume de Roux éditeur, 2018, 580 pages, 23€

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Déjà chroniqué sur ce blog : Francois Coupry, L’agonie de Gutenberg

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Joyeux Noël !

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Il faut quitter le garage du père Noël

Notre guide français s’appelle Bernard et ne doit plus être de ce monde, trente ans plus tard. Il a 67 ans et le côté ronchon de cet âge. Corse de Zicavo, il s’est marié à 19 ans, a suivi des études de théologie pour devenir pasteur protestant. Il a exercé cette profession 27 ans dans le Queyras.

Il est toujours resté proche de la nature, comme son compère Théodore Monod, mais lui a préféré le parapente au Népal et le raid à ski en Laponie aux sables trop chauds du désert.

Il est venu en cette région pour la première fois en 1964 et a imaginé ce raid aventures dans les années 1980. Nous serons l’un des derniers groupes à bénéficier de son histoire car il se dit désormais trop vieux pour continuer à ce rythme. Et aucun jeune ne veut reprendre ce circuit plutôt rude.

Le dernier jour nous préoccupe. Il va nous falloir joindre l’aéroport en skis, le seul véhicule 4×4 ne pouvant prendre que nos bagages et les rennes étant réservés à cette période pour le service après-vente du père Noël.

La distance est d’un peu plus de 40 km et l’avion en fin d’après-midi. Serons-nous assez vaillants pour parvenir jusque-là dans les temps ? Bernard nous rassure. Nous avons une semaine d’entraînement dans les jambes et, si n’avions pas vu la distance écrite noir sur blanc, nous ne nous serions douté de rien.

Partant vers 10 h du matin avec un pique-nique, nous serons arrivés largement pour nous changer et nous reposer avant l’embarquement. Souvent, l’esprit occidental calcule trop ; son imagination l’affole. Il suffit de faire tout simplement le trajet pour que la réalité s’impose à vous.

Et nous laissons la vie naturelle derrière nous, les éléments glacés, la chaleur sous la tente autour du feu, l’obscurité alentour qui rapproche. Chacun aura fait provision de souvenirs et d’air frais.

Bon, avouons-le, le père Noël n’existe pas : nous ne l’avons pas rencontré. Ses véhicules sont disponibles, broutant les lichens et les écorces des bouleaux. Il y a belle lurette que les Finlandais ont remplacé ces montures ancestrales par des autos ultramodernes. Mais ils aiment bien les enfants, tout comme le mythique père Noël.

L’avion décolle en skis et nous pose à Helsinki.

A l’arrivée, nous avons passé une nuit dans cette capitale. Nous étions étonnés de voir dans les rues autant de voitures Peugeot, notamment des 205. Mais c’est bien sûr ! Le pilote de rallye Ari Vatanen est finlandais – et il pilote des Peugeot 205 pour gagner ses rallyes ! Ce pays est bien loin du garage à rennes du père Noël que nous croyions enfant.

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Ski nordique et sauna en Finlande

Le jour, le skidoo forme la trace dans la neige cristalline. Chacun la suit à skis, à son rythme, en vue des autres mais le plus souvent seul.

L’air est vif, la lumière froide, le silence minéral. Chaque son porte loin et est capté immédiatement par l’oreille, plus attentive dans ce vide. L’envol brutal d’une perdrix des neiges, surgissant d’un buisson, est un choc à chaque fois. Le paysage prend des nuances métalliques sous le soleil le plus souvent voilé. Une forêt, un lac ; une forêt, un lac…

Variété des chemins en forêt, monotonie des lacs où le rythme du corps atteint toute son ampleur, aucun obstacle, aucune montée ni descente ne venant rompre l’effort. Bras en avant, appui sur le bâton de tête, jambe qui glisse sur le ski, puis l’autre bras, l’autre jambe. Ran ! Ran !

Le cœur pulse au rythme de batterie, le sang irrigue avec joie les artères, les poumons s’enflent et se contractent, j’ai le sentiment curieux d’être une sorte de machine, d’actionner mes pistons, de relâcher ma pression, locomotive de chair fumante à l’effort, régulière, obstinée, mécanique. Il y a un plaisir de la machine, depuis le rythme du cœur maternel aux pulsations de la batterie des ados jusqu’à ces exercices physiques ancestraux qui font les abdos dont les jeunes ici sont bien pourvus.

Dans la solitude ambiante, avec le rythme qui irrigue mieux le cerveau et fait chanter les muscles, les pensées vont à leur gré, détachées. Nietzsche le savait : on pense mieux en marchant qu’assis immobile à digérer de lourdes nourritures.

Dans les rares villages que nous traversons, les enfants vont emmitouflés, trapus, la démarche un peu lourde. Un adolescent blond et bouclé, soucieux d’apparence américaine, va, les jambes fuselées sous le jean qui le protège mal du froid, coupe-vent blanc échancré sur un pull noir en V sur le cou, il balance les épaules. Nous croisons quelques adultes aux faces épiques, un gros au nez coupé, un géant aux cheveux et à la barbe fournis en proportion comme un vrai père Noël. Ou encore ce jeune homme roux à face de renard, les pommettes larges et saillantes, les yeux fendus, une large bouche et un nez allongé.

Les petites filles sont ici belles comme des enfants et vigoureuses comme des garçons. Nous ne voyons guère leurs mères, occupées en cuisine ou en courses, ou pour certaines à travailler à la comptabilité. Et nous faisons connaissance avec les rennes. Ils sont bas sur pattes, moins grands que des cerfs. Les mâles arborent cette ramure qui fait leur charme. Les troupeaux sont curieux, ils galopent en horde mais tournent autour de vous pour sentir le vent et avec une vraie curiosité.

Vers le milieu du parcours, nous nous arrêtons dans une cabane pour dormir, au lieu de la tente. L’intérêt est qu’elle a, attenant, un sauna.

Nous faisons comme les locaux : tout nus pour suer dans la chaleur, puis se rouler dans la neige glacée avant de venir nous réchauffer dans le sauna, puis de recommencer. Avec un peu d’aquavit pour nous détendre avant le dîner.

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Bivouac sur la neige en poudre

Durant toute une semaine, nous avons retrouvé un peu de la vie laponne d’il y a un siècle. Paul en skis nous fait son cinéma pour nous initier ou nous réinitier au ski nordique. Il nous a guidé en randonnée de fond tous les jours, sur les lacs gelés et les chemins forestiers à peine devinés sous l’épaisse couche de neige glacée.

Les bagages nous suivent sur un traîneau traditionnel, tracté non plus par des rennes mais par un skidoo. Levés tard, vers 9 h, attendant que le soleil s’élève un peu, nous pique-niquons sur le chemin près d’un feu de sapin cueilli sur place.

Nous ne restons pas longtemps, une demi-heure peut-être, car le froid intense vous saisit vite lorsque vous ne bougez plus. Dès le milieu d’après-midi, vers 16 h, il était temps d’installer le bivouac pour la nuit. Le froid tombe vite, largement sous zéro, pouvant atteindre – 20° avec l’obscurité.

Sous ces latitudes, en cette saison, le soleil reste bas sur l’horizon et chauffe peu la terre. Il fait couramment –10° à –15° le jour et –25° à –30° au plus froid de la nuit.

A cette température, la neige reste en poudre. Elle est comme du sable fin et il ne faut jamais quitter ses skis au risque de s’y enfoncer jusqu’en haut des cuisses.

Pour installer la tente, il faut – à skis – dégager à la pelle un emplacement de 6 m de diamètre dans la poudreuse qui crisse.

Nous rejetons la couche de surface, plus gelée qu’en dessous à cause du vent, et piétinons la couche suivante pour la tasser suffisamment.

Nous tendons à la verticale trois perches à 6 m l’une de l’autre, qui se rejoignent à leur sommet en tau. La structure en triangle est solide par construction. Il suffit ensuite d’y hisser la toile d’épais coton, forme moderne des peaux de rennes cousues, mais plus légère. Sont intercalées ensuite les perches intermédiaires pour tendre la toile, deux perches en croix dans chaque espace entre les perches de structure.

Le feu est vite allumé à l’intérieur, entouré par précaution d’une cage de grillage pour éviter les trop fortes explosions d’escarbilles, très courantes avec le bois de résineux. De vraies peaux de rennes sont étalées sur le sol afin d’isoler du froid mordant. Voilà tout ce qu’il faut pour créer un espace intime et confortable.

La chaleur ne tarde pas à se répandre sous la toile en coque, seule la fumée s’échappe par le toit. S’il fait –20° dehors, il fait +5° dedans, ce qui nous paraît, par contraste, très chaud. Nous ne sommes pas torse nu comme les Lapons d’hier et gardons nos sous-pulls et pulls polaires (doublés d’une veste NON synthétique pour éviter de flamber à cause d’une escarbille !).

Le foyer de la cuisine est installé à l’extérieur, alimenté de troncs de sapins et bouleaux coupés à la tronçonneuse. Dans ces forêts du nord, qui s’étendent jusqu’au fin fond de la Sibérie, ce n’est pas le bois qui manque. Pavo (Paul) va les couper dans la forêt alentour et les rapporte attachés au skidoo.

Une perche piquée de biais dans la neige suffit à supporter les marmites noircies au-dessus du feu. L’odeur de suie et de résine nous suivra durant tout le séjour.

Le froid intense tue toutes les odeurs et celles qui surgissent, dues à la chaleur, en sont d’autant plus remarquables. Autour de nous, la forêt immobile aux fûts droits s’assombrit. La neige glacée, le ciel bas, gris, aux rares déchirures bleu pastel, forment une chape de solitude.

Une fois la nuit tombée, se déploient parfois dans le ciel les draperies brillantes des aurores boréales. Ce sont les particules du vent solaire parvenues jusque dans la banlieue de la terre. Elles sont déviées par son champ magnétique et elles dansent. Leurs voiles sont mystérieux et changeants, dans un silence absolu. Elles nous suggèrent l’idée des grands espaces entre les étoiles.

C’est l’heure de l’aquavit, cette vodka des pays nordiques. Pavo ne veut pas se laisser tenter, il ne boit pas. S’il avale de l’alcool, une curieuse prédisposition génétique, courante parmi les populations finlandaises, le force à boire jusqu’au coma éthylique.

Nous dormons serrés autour du feu dans la tente, comme les pétales d’une fleur, pelotonnés au fond du duvet, superposant les couches pour garder la chaleur. Certains dorment nus, d’autres en collant polaire. Tous ont un drap, un duvet de haute montagne fabriqués pour les très basses températures, et une housse de duvet en coton pour éviter les escarbilles qui passent inévitablement le grillage. Nous nous endormons dans le reste de la chaleur du feu, lorsque les braises ne risquent plus guère de faire exploser d’étincelles, et laissons le foyer s’éteindre tout doucement dans la nuit. Au matin, le premier réveillé courageux va attiser les braises qui couvent encore et ajouter quelques bûches dans le feu pour que les autres sortent du duvet sans être frigorifiés.

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Finlande, voyage au pays du Père Noël

C’était un rêve depuis longtemps, un rêve d’enfance : aller au pays du Père Noël, vivre en trappeur dans les forêts enneigées du grand nord européen. L’étendue, la solitude, le domaine des bêtes tapies dans les terriers et quêtant entre les arbres et les buissons leur pitance. Ce rêve m’a été permis par le voyage d’aventures, cette invention des années 1970, dans la lignée des routards 68. Il s’agissait, il y a 30 ans, d’un raid en skis sous tentes lapones à l’extrême nord de la Finlande. En lapon, les tentes se disent ‘kota reisu’ et tel était le nom du raid.

Il y a un siècle, les Lapons suivaient leurs rennes dans leurs migrations alimentaires, comme les chasseurs-cueilleurs du paléolithique. L’archéologie rejoignait l’aventure. Les familles vivaient entassées pour se tenir chaud sous des tentes rondes, faites de peaux de rennes tendues sur des perches de bois abattu alentour. Elles étaient dressées en triangle, laissant au sommet un trou pour la fumée du feu. Celui-ci était allumé à l’entrée pour que l’air venant de l’ouverture répande la chaleur sous la toile.

Il y a un demi-siècle, le gouvernement finlandais a voulu sédentariser les nomades pour contrôler la population (trop proche de la frontière soviétique) et scolariser les enfants. Les familles se sont alors installées dans des cabanes de rondins telles qu’on en rêve au Canada. Les hommes partaient quelques jours par semaine en itinérants pour s’occuper du troupeau de rennes. Ils dormaient par terre, entre un feu construit de deux troncs superposés pour durer toute la nuit, et un écran de peaux tendues sur des bâtons pour rabattre la chaleur.

Aujourd’hui, toute la famille vit en préfabriqués confortables avec électricité, télévision et machine à laver la vaisselle. Les hommes gèrent les rennes en skidoo et reviennent à la maison tous les soirs.

Certains s’occupent de tourisme, comme Pavo (Paul), notre Lapon accompagnateur.

Il est le père d’une solide petite fille blonde de 12 ans, Marine, saine et jolie. Elle nous a appris à pêcher le poisson engourdi au fond des lacs, dont la surface est gelée sur près d’un mètre.

Nous creusons la glace à la grande tarière, puis appâtons la ligne avec un peu de pain. Les poissons mordent, quand il y en a. Mais ils ne sont vraiment pas vifs et il faut être très patient.

Avec son père, nous nous initions au skidoo. Il faut faire attention à ses accélérations fulgurantes, la neige glacée offrant peu de résistance à la glisse. Il n’est pas rare que le chauffeur inexpérimenté se voie jeté du skidoo par la poussée sous ses cuisses. Une sécurité consiste à attacher sa veste par un cordon à la clé de contact. L’éjection coupe aussitôt le moteur et le skidoo ne va pas loin sans maître. Sinon, il peut devenir fou.

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Dépendance affective et lien social

La société japonaise est pour nous étrange et familière, comme un à-côté auquel nous avons par miracle échappés. Décentrer notre regard trop français vers l’étranger est une façon de revenir à soi pour observer notre propre société d’un œil différent. Le psychothérapeute Takeo Doï a étudié la matrice culturelle et affective dans laquelle il a baigné et il en retire le concept de dépendance affective, « amae », qui engendre une attente d’indulgence en société.

Il s’agit d’un modèle de relations sociales fondé sur les relations mère-enfant, fusionnelles. Elles sont plus importantes au Japon qu’ailleurs étant donné que le mari et père part chaque matin à 7 h pour ne rentrer que vers 21 h, passant le reste du temps avec ses collègues et ses chefs dans l’entreprise où il travaille.

« A mon avis, c’est dans la mentalité d’amae que, depuis deux millénaires, les Japonais ont puisé les forces émotionnelles qui ont eu un rôle fondamental dans leur développement, qui leur ont donné l’élan nécessaire. Or, apparemment, il a fallu la défaite de la Seconde guerre mondiale pour qu’on s’avise du fait que cette mentalité est d’essence infantile » p.63.

Le Japon est une île, donc porté à l’isolement. Le pays est essentiellement montagneux, séparant les villages dans d’étroites vallées, donc porté à la communauté. La maison est le cocon de la famille, où règne la grand-mère, ce qui resserre les liens entre les jeunes et les matriarches. Le zen même engendre l’idée que sujet et objet ne font qu’un. Le respect fonde un statut sécurisant, l’individu se fond dans le groupe que mène le chef qui, lui-même, dépend de ses vassaux. Le chef ne décide pas, il est le porte-parole de l’unanimité du groupe.

« C’est celui qui incarne la dépendance infantile sous sa forme la plus pure qui est le plus qualifié pour se tenir au sommet de la société japonaise » p.46. Exemple l’empereur, les grands patrons de firmes – mais aussi les enfants et les vieillards qui ont droit à plus d’indulgence que les autres parce qu’ils sont plus dépendants.

La soumission affective aux réactions des autres engendre une attente d’indulgence qui fonde le giri : le devoir, les obligations parents-enfants, maîtres-élèves, chef-troupe, amis et voisins. Cette dépendance exalte le ninjo, le sentiment humain de compassion que vante le bouddhisme et que promeut le zen.

Le revers est la honte. « Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui » p.44. D’où le taux de suicides mâles élevé au Japon, plus qu’ailleurs. La honte est impardonnable à ses propres yeux.

A l’inverse, quiconque n’a aucun lien avec soi, ni de parenté ni d’obligations, est géré par le tanin : cette indifférente froideur qui frappe dès que l’on débarque au Japon. « Les autres » ne sont pas du cercle d’indulgence réciproque et l’on se conduit autrement avec eux.

La pathologie d’amae, selon l’auteur, est l’obsession et l’immaturité. On a besoin d’apparaître parfait aux yeux des autres parce que l’on dépend d’eux pour sa propre image. La figure de l’autre est crainte. D’où la perpétuelle insatisfaction qui, en contrepartie, motive le zèle au travail. D’où aussi la propension à se comparer, à admirer meilleur que soi, à s’égaler au miroir de l’autre. Ce qui engendre des sentiments homoérotiques vers ceux qui vous ressemblent. Il s’agit moins de pulsions sexuelles, encore que le sexe ne soit ni tabou ni péché, que de narcissisme. L’intimité entre hommes se traduit par la révérence envers le sensei, le maître, le désir étant jeune d’avoir l’air mignon, touchant, digne de protection par les autres (hommes ou femmes).

L’Eglise catholique avait quelque tendance à susciter ces mêmes comportements issus de la dépendance affective. La Vierge Marie étant la Mère à qui l’on son confiait et le curé un Protecteur qui avait une relation directe avec Dieu – et qui pouvait donc se « permettre » des comportements affectifs à la limite du sexe. Ce n’est plus admissible aujourd’hui que la société a évolué, mais peut-être faut-il chercher dans cette dépendance affective longtemps couvée en serre par la bourgeoisie conservatrice catholique ces enfermements affectifs du patronage, des scouts, des collèges et pensions ou couvents.

Un autre trait de ce sentiment d’amae est la mélancolie, l’apitoiement sur un héros défunt. Nous l’avons eu en Occident dans le romantisme comme dans la pratique religieuse où le Christ martyr suscitait des émois empathiques au point d’attraper les stigmates de ses plaies. Ce sentiment victimaire est proche du sentiment d’injustice, d’être en butte aux persécutions, surtout à l’adolescence (voir L’enfant de Jules Vallès, Poil de carotte de Jules Renard, et Vipère au poing d’Hervé Bazin).

Le moi n’est pas construit mais malléable au groupe ; au Japon il ne se construit pas. L’enfant parle de lui à la troisième personne, s’identifiant à un héros imaginaire ou à un être persécuté, se complaisant vers la puberté dans les tortures fantasmées et la mort théâtrale. Le moi n’émerge que par le groupe, sans le groupe l’individu est comme un escargot sans coquille, nu et fragile, croqué par le premier prédateur qui passe.

D’où la recherche éperdue de consensus, qui nous étonne dès que l’on s’immerge dans la société japonaise, mais qui arrive comme une vague dans nos contrées avec les réseaux sociaux, surtout à cette période immature de l’adolescence. « Être d’accord » est le mantra de tous ; la hantise de devoir penser par soi-même et s’affirmer, même gentiment, contre les autres apparaît insupportable.

L’amae ne permet jamais d’être adulte, mûr et responsable de soi et des autres. Les Japonais sont dépendants de leurs familles, connaissances et supérieurs ; les Français sont dépendant de l’Etat-providence qui les materne (trop) et a remplacé l’Eglise pour les empêcher une fois de plus de se prendre en main.

Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence, 1973, L’Asiathèque 1991, €23.85

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Largo Winch de Jérôme Salle

Un bon film d’aventures à la gloire des affaires, tourné juste avant le krach retentissant de 2008 qui fait encore des vagues. Il est tiré des seize volumes de la bande dessinée inventée par Jean Van Hamme au début des années 1980 avant Thorgal et dessinée par Philippe Francq.

Nerio Winch, « métèque » parti de rien, a réussi à bâtir un conglomérat mondial. De double nationalité suisse et américaine, il a établi son siège social à Hong Kong « parce que la Chine lui promettait un grand développement ». Le spectateur trouve ici l’acmé du mondialisme sans scrupules, le pur intérêt privé allant là où les profits allèchent, sans aucun lien personnel. Ce monde, qui disparait dans l’hubris affairiste et la concurrence féroce des nationalismes qui ressurgissent, est une curiosité. Le scénariste introduit des passions humaines shakespeariennes dans le monde froid de l’économie.

Car Nerio (Miki Manojlovic), qui croque une pomme vespérale sur le pont de son yacht ancré dans les eaux de l’île Victoria à Hong Kong, se penche sur un bruit d’eau qui provient de la mer. Il est happé par un plongeur tout en noir qui le noie tout simplement. Il est déclaré mort par accident. Qui va capter son empire ? La belle et glacée Ann Fergusson (Kristin Scott Thomas) aux crocs aiguisés et à la volonté de fer ? L’ex-trafiquant d’armes Mikhaïl Korsky (Karel Roden), épave camée, alcoolisée et pas rasée à la Houellebecq ?

Coup de théâtre : un fils est révélé. Adopté mais réel, élevé en secret en Croatie puis en Suisse, probablement aimé mais devenu routard chic au Brésil après sa rébellion ado contre son « père ». Le garçon se prénomme Largo, terme venu de nulle part mais qui a été fortement donné aux petits garçons après la sortie du film. Un prénom de crise ? Une façon bobo d’exorciser la mauvaise fortune ? L’acteur qui joue le jeune homme de 26 ans, Tomer Gazit, en a 33 ans au tournage. Il représente la quintessence du cosmopolitisme façon XXe siècle : né en Allemagne de parents juifs israéliens mais élevé en France dès 9 ans, il aurait des grands-parents biélorusses et lituaniens côté paternel et yéménites côté maternel. Rien de bien grave à titre personnel, mais une charge symbolique forte dans le film. Emacié et peu émotif il va, comme poussé par les circonstances, ballotté par les affaires.

La performance de casting a été de découvrir des acteurs crédibles pour jouer Largo bébé, enfant puis adolescent. Jake Vella, Kerian Mayan, Benjamin Siksou ressemblent tous à un Tomer Sisley à 1 an, 11 ans, 20 ans.

Tandis qu’il se fait tatouer un scorpion sur l’épaule par un Chinois du Brésil pour se rendre « invincible » (sic !) il entend une femelle se faire violenter par de gros mâles flics. Il vole à son secours et à coup de krav maga les met en fuite ; il s’échappe torse nu sur une moto avec la blonde (Mélanie Thierry), ce qui donne une course poursuite haletante dans les favelas. La fille se révélera une pute au sens capitaliste, une fille de haut vol qui loue son sexe sans affect pour de l’argent, beaucoup d’argent, n’hésitant pas à jouer les agents doubles et même triples si elle peut gagner de tous les côtés. En bref après la baise (évidemment torride mais surjouée), le bel étalon endormi est piqué par l’hétaïre et se retrouve serré par les flics à côté de deux paquets de cannabis bien épais. Il est condamné à 50 ans de prison. Exit donc l’héritier, même s’il ne sait pas que son père adoptif vient de mourir.

Mais il a appris à se débrouiller seul. Il joue donc au camé et maîtrise sans problème les deux geôliers qui viennent le tirer de sa cellule ; il les y enferme et va récupérer son passeport chez le chef… où il trouve Freddy, le garde du corps de son père qu’il connait bien et qui l’a tiré de mauvais pas, adolescent. Freddy (Gilbert Melki) a posé un paquet de dollars pour acheter sa libération mais Largo n’en a pas besoin ; il assomme le chef, empoche les dollars et saute dans un 4×4 avant de défoncer les voitures et motos de flics qui peuplent la cour (« c’est ma méthode ») puis la porte de la prison.

Le spectateur en aura dès lors pour tous ses yeux : si la psychologie est sommaire et les expressions d’acteurs réduites au minimum, les scènes d’action sont réussies, rythmées par une musique adaptée comme dans James Bond. Trahisons et finance font bon ménage, l’intelligence consistera à les contrecarrer, mais surtout le culot comme au poker (dont l’acteur Tomer est un adepte fini).

L’héritier aura du mal à se faire reconnaître des grosses têtes qui composent son Conseil d’administration – mais il possède 65% des parts dans une Ansalt du Lichtenstein (trust privé très utilisé pour l’évasion fiscale) qui évite les droits de succession car les titres sont au porteur. Mais lorsqu’il faut les produire, tout est bon pour pister l’héritier qui sait et mettre la main sur les papiers… Largo s’abouche avec Korsky, Freddy joue les traîtres, Fergusson ordonne et contrôle – jusqu’à l’assemblée générale du groupe où tous les coups tordus se révèlent aux actionnaires ravis.

DVD Largo Winch, Jérôme Salle, 2008, avec Tomer Sisley, Kristin Scott Thomas, Miki Manojlovic, Mélanie Thierry, Gilbert Melki, Karel Roden, Steven Waddington, Anne Consigny, Radivoje Bukvic, Nicolas Vaude, Benjamin Siksou, Kerian Mayan, Jake Vella, Wild Side vidéo 2009, 1h44, standard €4.70, blu-ray €11.94

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Bouchons apéritifs au chèvre, tomates ou olives

Bientôt les fêtes – et les apéritifs. Pour faire simple et un peu différent du traditionnel saumon fumé sur toast et autre lichette de foie gras (qui exige mieux), je prépare ces bouchons au chèvre.

Cela demande 20 mn de préparation plus une cuisson à peu près égale, de 20 mn au moins.

Pour environ 40 cannelés (deux moules silicones) :

Préchauffer le four à 180°.
Mélangez 2 œufs, 100 g de farine, 1 sachet de levure de boulanger, 1 yaourt + 1 cuillerée à soupe bombée de crème épaisse.
Ajoutez 75 g fromage de chèvre en dés (ou de parmesan râpé), puis le thym, 40 g de tomates séchées OU d’olives noires, les deux coupées très fin. On peut mettre les deux mais c’est un peu trop pour la quantité de farine. Si l’on veut les deux à la fois, mettre 40 g en tout.


Ne remplir les alvéoles des moules à cannelés qu’aux deux-tiers.
Vous pouvez utiliser aussi des moules à petites madeleines.


Cuire 20 à 25 mn à 180° (voir si les cannelés sont bien montés mais pas trop brunis).

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Tics de langage

Rien ne m’agace plus que les tics de langage. Quand on n’a rien à dire, autant la fermer.

Au contraire ! Ceux qui n’ont justement rien à dire sont aussi ceux qui sont incapables de maîtriser un jargon ou une langue de bois. Ils usent de subterfuges ineptes comme les « euh !… » pour garder la parole, les adverbes mal à propos et les termes valises.

La dernière mode est « du coup ». Pour dire « et » ou bien « donc », pour enchaîner, la bêtise ambiante a adopté le « du coup » qui fait popu dans les cercles branchés. On se demande de quel mauvais coup il s’agit.

Juste après, déjà presque ancien et toujours aussi nul, est « voilà ». Le voilà de qui ne signifie rien et ne sait surtout pas comment le dire. Le débile jette son « voilà » pour signifier : démerdez-vous pour comprendre tout seul, hein, voilà ! Il a tout dit quand il n’a rien, dit, signe insigne d’une très haute pensée inexprimable.

Reste l’inénarrable « je veux dire », parfois décliné en « je dirais » : eh ! dis-le donc au lieu de l’annoncer, ducon ! « Hein, voilà, je veux dire… » Tout un tas de mots qui ne font que du vent, qui occupent l’antenne, qui meublent l’absence abyssale de propos sensés. Ou la bêtise faite ondes.

Subsiste toujours le vieux « au jour d’aujourd’hui », qu’un certain animateur radio du matin traduit en « le site France Culture de France Culture : franceculture.com »… comme s’il en avait plein la bouche, comme s’il se prosternait devant sa station, qu’il en bégayait du cuculturel, du rance, France, cul, culture, quoi, hein, bon, voilà, enfin !

D’autres émettent des « en fait » à tout bout de champ, sans aucun fait à présenter. Un terme sorti peut-être inconsciemment pour ces « amphèt » dont ils se sont bourrés ?

Il y a des « effectivement » à la pelle, des « absolument » pour dire oui, des « vraiment » pour dire je vais vous dire un mensonge, des « naturellement » pour tout ce qui, justement n’a rien de naturel. Chirac était passé maître dans le « naturellement » qui disait qu’il ‘avait jamais considéré une autre idée que celle qu’il émettait, comme s’il avait la science infuse, lui le grand Fout-Rien.

Je passe sur le « et/ou », qui n’a aucuns sens logique dans le langage parlé. Il est plus répandu à l’écrit mais il passe parfois l’oral pour dire qu’il ne sait pas dire. En tous cas il n’a aucune logique, il se veut branché informatique mais son auteur n’a jamais lu Aristote (la Logique) ni Platon (les dialogues). Un humain n’est pas une ligne de code et le « et/ou » ne signifie rien. C’est soit « et » englobant, soit « ou » excluant ; on ne peut avoir – malgré son vif désir – les deux « en même temps ».

Peut-être est-ce le tic du « et/ou » qui a conduit au « en même temps » présidentiel ? Mais à ne pas savoir choisir et décider, à vouloir tout englober sans discerner, ne se prépare-t-on pas des surprises dans la réalité ? Non, les humains ne sont pas des animaux-machines et on ne leur parle pas comme à des ordinateurs. Il n’y a pas de « et/ou » qui tienne, mais le avec – ou le soit.

Tous ces tics méritent la trique. Les entendre déconsidère leurs émetteurs. On ne peut plus les croire, eux qui ne savent pas causer.

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Rollerball de Norman Jewison

Il y a 43 ans, Hollywood imaginait notre monde. Il est bien loin de ce qui était anticipé, comme quoi les « prévisions » voient surtout l’époque où elles sont faites et en aucun cas le futur. En 2018 (nous y sommes), la planète n’est plus gouvernée par des Etats mais par des multinationales intégrées. Il y a le consortium de l’Alimentaire, celui de l’Energie et ainsi de suite. Les managers règlementent la vie de chacun, assurant tous les besoins… à condition de se soumettre. Une sorte de communisme capitaliste, en somme.

La mode de la gauche américaine au milieu des années 1970 était de s’effrayer du pouvoir des multinationales, « le bénéfice d’IBM est plus grand que le PIB de la Belgique » ragotaient les initiés. Projetez les fantasmes et vous avez une uchronie. Rien à voir avec la réalité mais ça fait causer, et peut-être même penser.

Pour l’humanité éternelle, il faut du pain et des jeux, rien de plus. Le pain est celui du consortium, les jeux sont organisés. Pour séduire, ils doivent tenir en haleine, donc désigner un gagnant et attirer par la violence. Le Rollerball est un mélange de rollers (la grande mode de ces années-là), du football à l’américaine (c’est-à-dire plus proche du rugby), du motocross (les yankees sont fans de technique) et de hockey (à cause de la boule). Dans un cirque, une boule de métal est lancée par un engin et les deux équipes doivent la récupérer, se la passer pour empêcher les autres de la prendre, et la placer dans une matrice qui fait ding. Un vrai jeu de mâles où le machisme est survalorisé. Tous les joueurs sont musculeux et velus et se bardent de protections, de casque et d’armure.

Les femmes sont des groupies ou des objets sexuels, le consortium les répartit et les change au gré de du planning. Jonathan (James Caan), chef de l’équipe rollerball de Houston au Texas, se voit ainsi retirer sa femme (dont il est amoureux) pour une poupée interchangeable qui ne durera que six mois avant d’être affectée ailleurs. C’est que le facteur humain ne compte plus : seule compte l’Organisation. Même le manager Bartholomew (John Houseman) doit rendre des comptes à ses pairs et ne peut décider seul. « Le jeu est plus grand que le joueur », dit-il en incitant Jonathan à terminer sa carrière.

Mais celui-ci ne comprend pas et refuse ; il est dans l’équipe depuis dix ans et il veut gagner la finale à New York. Dès lors, tout est mis en place pour l’éliminer. Jonathan se méfie et évite l’hélicoptère, préférant voyager avec l’équipe. A la demi-finale de Tokyo déjà, les règles ont changé : plus de pénalités et une rentrée limitée de nouveaux joueurs. C’est un jeu de massacre, le racisme antinippon de ces années-là sévit aux Etats-Unis et le film en rend compte. Karaté et aïkido sont sollicités pour « expliquer » que les joueurs se fassent descendre violemment, notamment la grosse brute ras-du-front de l’équipe américaine qui restera en coma végétatif le reste de sa vie.

La finale à New York est pire : plus aucune règle et un temps illimité. Le but est d’éliminer tous les joueurs, tués ou blessés pour le spectacle, et qu’il n’en reste qu’un. Ce sera Jonathan, mais il n’aime plus le jeu. Le spectateur peut croire un moment qu’il va se révolter en public et, devant les caméras en mondovision, balancer sa boule dans la gueule du manager qui organise sa vie – mais non. Il la colle profond dans la matrice et s’en va d’un coup de rollers. Il est gagnant mais n’a plus aucune équipe. Le jeu va recommencer – sans lui.

Leçon ? Se soumettre pour exister – ou rien. La frivolité des « civils » ou les pulsions animales du jeu : le choix est clair. En tant que descendant de pionniers, Jonathan ne peut que se battre. Mais il n’a pas d’ennemi identifiable, tout est contrôlé, même la culture ou l’histoire. Un ordinateur central a tout ingurgité mais semble avoir des bugs à répétition : il a ainsi perdu « tout le XIIIe siècle ». Drôle d’époque que la nôtre, vue 43 ans auparavant.

Dans la nouvelle planète industrielle des années 1970, tout est organisé par la nouvelle classe des managers – le célèbre économiste américain John Kenneth Galbraith en a fait un livre dès 1967. Il est désormais traduit « pour les nuls » en film : Rollerball.

A voir pour se rappeler les fantasmes de la génération d’avant (qui fut notre jeunesse) et pour les cascades réelles en rollers à plus de 60 km/h.

DVD Rollerball, Norman Jewison, 1975, avec James Caan, John Houseman, Maud Adams, John Beck, Moses Gunn, L’Atelier d’images 2018, 2h, standard €14.99 blu-ray €24.99

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Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa

Dans une république bananière d’Amérique du sud parlant espagnol, un étudiant de bonne famille revient au pays. Sa mère, à la tête du parti libéral, l’a suppliée de ne pas le faire mais la queue est plus forte que le sentiment et le jeune homme veut absolument revoir son grand amour, la gauchiste rouge Virginia.

Il manque de se faire tuer par les éléments « progressistes » qui occupent l’université où siège Virginia au comité central. Elle ne veut plus le revoir car il est d’une famille exploiteuse et elle dans l’autre camp. Elle use cependant de son autorité pour le faire sortir du piège dans lequel il s’est volontairement fourré.

La bêtise succède alors à la stupidité. Francesco veut absolument assister au meeting libéral que va tenir sa mère, malgré les risques insensés que tous les « modérés » prennent toujours dans un pays en proie aux affres de la guerre civile. Il faut choisir son camp et la neutralité n’est pas de mise. Evidemment maman est assassinée par un garde que l’on a menacé en prenant sa famille en otage. Francesco appelle à une manifestation de protestation où – évidemment – des provocateurs viennent tuer encore plus.

Va-t-il s’en tenir là et quitter le pays comme le bon sens le voudrait ? Hélas, non. Le pays est pris entre révolutionnaires soutenus par Cuba et nationalistes soutenus par les Etats-Unis. Où se situer ? Les circonstances réclament un choix clair – tout comme en 1940. Francesco hésite et finit par se laisser enlever par les nationalistes qui voient en lui une belle prise politique.

Il râle, vocifère, refuse de collaborer, mais il n’a désormais plus le choix. Ou il choisit le refus et c’est la mort, ou il collabore même du bout des lèvres et il reste un espoir. Pour lui et pour son pays. Comme l’heure est grave, il est envoyé avec le grade de capitaine au fort de Campo Villa, qu’il doit défendre à la tête de sa compagnie. Il n’a aucune formation militaire mais l’instinct de survie et son intelligence font qu’il s’adapte au combat très vite et réussit à tenir. Au fond, ses scrupules de conscience se sont évanouis dès qu’il a vu que le Mal lui tirait dessus tandis que le Bien le défendait. Peu importe qui représente le bien et le mal, il s’agit d’abord de survie, « tel un fauve acculé » p.61.

L’instinct dicte aussi le sexe et il a une aventure d’un coup avec Héléna, docteur qui soigne les blessés et dont c’est « la première fois ». Ce sera le coup de trop, engendrant sa cascade de conséquences que je vous laisse découvrir. Rien de « romantique » mais le pur et simple chantage à l’engrossement, dont il est très difficile de croire que cela puisse s’affirmer au bout de seulement une semaine. Mais il fallait cette rapidité pour faire avancer l’histoire.

Car le roman est écrit comme un thriller, d’un style direct aux phrases rapides qui se lit avec avidité. Reconnaissons-le, même si la psychologie des personnages et les dialogues parfois un peu lourds ne restent pas dans les mémoires, la lecture tient en haleine car Christian de Moliner a un style. Il excelle dans le récit haletant.

Quant au cas de conscience posé par la guerre civile, il est clair : la révolution ou la réaction, tout modéré s’exilera. Embringué par sa bêtise, le jeune homme se retrouvera dans le camp des possédants qui veulent garder leur pouvoir et les richesses. Il ne choisit pas, les circonstances l’y conduisent. Bien que… « Il ressentait la barbare attirance du fascisme, de cette communion sauvage dans laquelle ses camarades de combat se fondaient. Son esprit savait combien cette idéologie était morbide et nihiliste mais il n’arrivait pas à réprimer l’attraction qu’elle exerçait sur lui » p.81. C’est assez finement analysé : en cas de crise, la peur exige l’unité de son camp, le fusionnel de la communauté. Le « fascisme » peut être aussi bien rouge que brun, ce qui compte est la foi qui amalgame le groupe. L’idéologie n’est qu’un prétexte à cette union animale en horde, dans laquelle on se sent au chaud, programmé par des millénaires de survie.

L’auteur cite le cri de ralliement des franquistes espagnols, mais bizarrement : Viva la muerte ! est transformé en viva EL muerte comme s’il s’agissait d’un personnage. Or Arrabal en a fait un film, sorti en 1971. Rien que ce souvenir suffirait à qui connait mal l’espagnol.

Christian de Moliner, Trop loin de Campo Villa, Les éditions du Val 2018, 157 pages, €9.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Les dessous du retour à la nature

Revenir aux sources, respirer, reprendre des rythmes naturels, vivre et manger selon les saisons, pratiquer le tourisme « vert » – quoi de plus attirant dans nos sociétés urbaines, civilisées et stressées ? Sauf que ce tropisme n’est pas innocent, ses dessous ne sont pas immaculés. Or la clé du naturel réside dans l’équilibre : les humains sont des êtres de nature ET des êtres sociaux. L’un ne va pas sans l’autre et, à trop oublier un plateau, la balance penche d’un seul côté.

Les années 60 sont allées trop loin dans la dénonciation du béton, de la jungle urbaine et de l’aliénation au travail – lisez Le Clézio. Les années 80 ont appliqué de façon scolaire le chèvre chaud collectiviste, les sabots suédois sociaux et les poutres apparentes traditionnelles, transformant toute vieillerie en « objet de mémoire » et toute bourgade française en village-Disney puisé dans les pages de Balzac. Qui n’aperçoit ces mêmes réverbères « ancien régime » coulés au moule en Ile-de-France comme en Périgord ou en Savoie ? Ces pavés « authentiques » ? Ces auberges « de charme » ? Ces produits « bio-du-terroir » provenant parfois d’Europe de l’est ou de Chine (le foie gras, les champignons, les pommes…) ? Les années 2000, travaillées d’identitaire et d’anti-gaspillage, ne sont pas en reste : voyager, ça coûte à la planète ! Tout déplacement en avion vous rend coupable d’un bilan-carbone que la vox populi dénonce en vous montrant du doigt. Quand vous allez à l’hôtel, vous consommez de l’eau trop rare pour laver vos serviettes ; quand vous achetez, vous confortez des rapports d’exploitation ; quand vous marchez, vous écrasez l’herbe ; quand vous respirez, vous nous pompez l’air…

De tels excès dans le discours ont tout d’une nouvelle religion et rien du « naturel » prôné par ailleurs.

Quels sont ses fondements ? Un vague mélange d’orientalisme zen et de new-age californien, peut-être parce que seules les idées venues des antipodes pourraient écarter le soupçon d’être « classique » – trop Européen, mâle, blanc, adulte, rationnel, raisonnable, modéré… ? Ne faut-il pas une haine de soi particulière pour évacuer d’un coup toute la tradition européenne, accusée de tous les maux ? Elle serait :

  • impérialiste – comme si la Chine ou le monde musulman n’avaient jamais été ou n’étaient pas « impérialiste »
  • colonialiste – comme si les Han en Chine, les Turcs anti-Kurdes, les Saoudiens haineux de tout ce qui n’est pas conforme à la charia, les Russes intolérants aux Tchétchènes, les Japonais si conventionnels, n’avaient pas des traits coloniaux
  • industrielle – comme si l’Europe seule exploitait les ressources à outrance, mais surtout pas les Etats-Unis, ni la Chine, ni le Brésil…
  • libérale – dans le sens réduit de l’économie prédatrice des pétroliers texans

Il nous est donc enjoint de « lutter », de « résister », de boxer en poids alter :

Contre ledit libéralisme, surtout valoriser le « petit », en idée reçue : petit producteur, petit commerçant, petit artisan. Seul le petit-bourgeois a droit de cité, surtout s’il pratique la méditation et se nourrit bio dans une maison solaire en cultivant son jardin « biodynamique » et conduisant son « hybride » ou sa Zoé tout-électrique. Et s’il vote à gauche – pas la gauche traditionnelle mais les marges survalorisées des anarchistes écologistes : surtout sans structures !

Contre l’impérialisme, replions-nous sur nous : on est bien sous la couette, pas besoin de sortir, on commande par le net ou le mobile, on ne voyage surtout pas, on ne sort pas de ses petites zabitudes et on vote intolérant à toutes différences. Et Dieu m’habite, comme disait l’humoriste.

Contre le colonialisme, changez de religion : tout ce qui est métissé, soft, spirituel, vaut mieux que n’importe quelle église ou tradition instituée. En revanche, pas touche à « notre » identité ni à « nos » mœurs, on ne va plus chez les autres alors pas de ça « chez nous » !

Contre l’industrie – néfaste, forcément néfaste – valoriser le « naturel », le proche, le troc. Le bio mais pas le sauvage, le cru mais pas le nu ! Car « la morale » reste chrétienne – forcément chrétienne – même chez les laïcards écolos. Sauf dans le « culturel vivant », réduit à la provocation toujours en surenchère : se vautrer nu dans le sang sur la scène en hurlant, peindre avec des étrons sur des paquets de lessive, vendre sa merde en conserve, pisser sur le Christ, autodétruire son œuvre peinte en pleine salle des ventes… Un écrivain gagne-t-il de l’argent ? quelle médiocrité de style ; un chanteur a-t-il du succès ? vite le télécharger gratuitement : l’argent est le mal, peut-être parce qu’il prend toutes les formes comme le Diable, qu’il permet tous les désirs au détriment de l’égalité revendiquée.

L’Occident était la raison scientifique et l’essor des techniques. Revalorisons donc son inverse : le cœur plutôt que la raison, le sentiment plutôt que le savoir méthodique, le bricolage plutôt que la technique – en bref le romantisme antimoderne contre le classique de raison, l’adolescence plutôt que la maturité.

C’est ainsi que les écolos de la revue Ushuaïa s’exilent en maisons de torchis au toit de chaux et boivent des tisanes d’orties. Contre la cité des hommes, vive la nature sauvage. Il faut la préserver, la conserver, s’y immerger sans s’imposer. Comme seule la nature est « authentique », elle dicte sa loi naturelle. Le règne de la nature ne se discute pas démocratiquement : qui y croit déteste la négociation qui crée des « droits » humains et toute culture qui transforme inévitablement le naturel. Le sauvage devient forcément « bon », le spontané la seule éducation, la terre le seul « être » qui ne mente pas et toutes les bêtes des « personnes » douées de droits (mais sans devoirs) ! La morale qui vaut ne saurait être « contre nature », pointez donc du doigt les déviants comme les koulaks au temps de Staline, pourchassez les grands voyageurs, les dévoreurs de kilomètres, les bouffeurs de viande ! Se retirer au désert devient alors le seul moyen de « se trouver », tous les autres sont plus ou moins nocifs. La société aliène, tout comme le travail, il faut s’en retirer. C’est ainsi qu’on valorise d’abord la famille, ensuite le clan, puis le terroir, sans se préoccuper de France ou d’Europe. Quant au « monde », il ne peut être qu’hostile depuis qu’il est globalisé. Même le paon ricain Trump est d’accord.

A-t-on compris ce qu’il y a de régressif, de fusionnel, de nostalgie fœtale, de pensée « réactionnaire » (antimoderne, préfasciste, pétainiste, maoïste) dans de telles idées ?

L’équilibre est le raisonnable.

On l’appelle aussi le durable (« soutenable » n’est qu’un anglicisme snob). L’homme est un être de nature ET un être social. Il est un animal, prédateur comme les autres – mais intelligent, donc conscient de ce qu’il fait. Un individu mais qui ne se construit que dans le groupe. Il n’agit pas tout seul mais réfléchit en grappe et aménage son nid avec les autres et près des autres. Savoir « raison garder » veut dire que l’émotion primaire ou le sentiment immédiat n’est pas tout et qu’on ne lâche pas la bride aux instincts. La maîtrise doit rester l’idéal humain. Sans positivisme béat ni mystique romantique. En équilibre : humain, raisonnable, civilisé.

Vaste programme à la fois contre les fumeurs de clopes et les bouffeurs de racines !

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Martha Grimes, Le paradoxe du menteur

L’auteur se renouvelle tout en conservant la petite bande de ses personnages favoris et le ton satirique porté sur la société anglaise. L’énigme est cette fois un paradoxe quasi quantique : une femme est-elle vivante ou morte ? Telle la chatte de Schrödinger (dont rien ne dit que ce fut un mâle), nul ne peut le savoir qu’en mesurant de visu sa présence. Or cette mesure même risque de la tuer… La femme, comme la chatte, est donc vivante et morte à la fois, tant que l’on ne peut la voir.

Un soir, dans un bar à vins de Londres, le commissaire Jury côtoie un beau parleur. Séduisant, gourmet, riche, il lui fait goûter des vins français choisis, l’invite à dîner et lui raconte comment Hugh, un ami à lui savant physicien a perdu sa femme, son fils et son chien neuf mois auparavant alors qu’ils allaient sans lui visiter une maison en province. Les trois ont été vus puis ont tout simplement disparus.

L’enquêteur est titillé, ses petites cellules grises se mettent en branle, il demande des précisions. Et le feuilleton de cette histoire sans fin se poursuit de soirée en soirée, comme un conte des Mille et une nuits. Tant que l’histoire continue, il n’y aura pas meurtre, la femme survivra. La maison à louer est abandonnée, son propriétaire est un anglo-italien qui l’a laissée telle parce qu’elle appartenait à sa mère. Mais lui ne s’y plaît pas, son humidité, son isolement dans les bois loin du village et ses fantômes du passé ne sont pas sa poésie. Il a préféré habiter San Gimignano, près de Florence, et le lecteur le comprend sans peine.

Jury mandate son ami Melrose pour se rendre dans la propriété, rencontrer l’agence de location et les dernières personnes qui ont vu la mère et l’enfant – sans oublier le chien Mungo. Mais ce dernier est mystérieusement « revenu » et Harry le bel homme s’occupe de lui. Mungo ne dit rien mais n’en pense pas moins ; il désire aider Jury dans sa quête car lui connaît la vérité ! La femme de l’agence, un couple d’une maison à huit cent mètres, visitée elle aussi par la mère et son petit garçon, une fillette qui joue dans le bois près de la maison isolée, tous ont vu Glynnis et Robbie. Le garçon de 8 ans est autiste et ne parle pas mais il jouait dehors avec le chien. Dès lors, que sont-ils devenus ?

Jury soupçonne qu’on les a enlevés, mais aucune rançon n’a été demandée. Qu’ils sont morts, mais aucun cadavre n’a été retrouvé. Qu’ils ont volontairement coupé les ponts, mais Harry affirme que son ami Hugh était très amoureux de Glynnis et que c’était réciproque, seule l’école spécialisée pour l’enfant posait problème entre eux, ce pourquoi Glynnis aurait voulu quitter Londres pour un coin plus tranquille.

Après force vin, whisky et divers mets au menu des pubs, bars et autres clubs anglais, Jury va découvrir – outre la mécanique quantique et la théorie des supercordes – que les « mondes parallèles » sont plus dans l’imaginaire que dans le réel en ce qui concerne physiquement les gens. Mais toute vérité est aussi relative et comporte une bonne dose de croyance. Il y a ce qu’on veut croire par histoire personnelle et préjugés, mais aussi ce qu’on est disposé à croire parce que bien raconté. Si non è vero, è bene trovato ! aiment à dire les Italiens. Hugh est-il fou ? Harry est-il raisonnable ? Glynnis a-t-elle vraiment disparu ? Mungo le chien a-t-il fait tout seul des kilomètres pour revenir chez lui ?

Après nous avoir embrouillés bel et bien – à croire qu’elle ne savait comment s’en tirer elle-même – notre auteur virtuose retombe sur ses pattes en beauté, telle une chatte de Schrödinger sortie sans dommage de sa boite quantique ! Non sans suspense et frissons sur la fin, tant Martha Grimes aime à faire planer sur les enfants les pires turpitudes.

Martha Grimes, Le paradoxe du menteur (The Old Wine Shades), 2006, Pocket 2010, 475 pages, €7.90

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Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell

Mark Twain avait écrit Le prince et le pauvre où un orphelin des rues échangeait ses vêtements avec le roi du même âge ; Roger Michell a signé « la star et le libraire », Hollywood et Notting Hill, Julia Roberts et Hugh Grant. Nous sommes dans la comédie romantique mais avec cet inimitable humour anglais fait d’understatement et de dérision sur soi-même.

Un jour, au hasard d’un marché animé du quartier bobo cosmopolite de Notting Hill, paradis de la brocante et des restos à Londres, la star hollywoodienne Anna Scott (Julia Roberts) dont le dernier film lui a rapporté 15 millions de dollars (elle le dit), pénètre dans une petite librairie underground. Là niche William Thacker (Hugh Grant), jeune Anglais de son époque, pas mal de sa personne mais dans la mouise commerçante d’un créneau peu usité (les livres de voyage) et doté d’un assistant assez niais aux tics de névrosé (James Dreyfus). Le libraire fait comme si de rien n’était – ou ne reconnait pas la star, le spectateur ne peut décider. Ladite star, habituée à ne voir que des chiens couchants ou des mielleux qui ne pensent qu’à coucher, est séduite.

Elle use de son célèbre sourire américain (d’une oreille à l’autre, tout râtelier étincelant dehors) pour titiller un brin le bel éphèbe de type grec sorti des colleges britanniques mais échoué dans la « culture » pop-68. Achetant un livre, elle sort ; Thacker va chercher un jus d’orange pour fêter la (rare) vente et voilà qu’il entre en collision avec sa cliente. Jet de jus, Anna aspermée, gêne réciproque. Galant à l’anglaise, William invite Anna à venir se changer chez lui. Mais nous sommes en perfide Albion, pas en France graveleuse : il ne se passe rien de socialement immoral : la star se change et sort en ne portant qu’un haut qui laisse son nombril narcissique à nu. Gloups ! Willy bafouille qu’il aimerait bien « prendre le thé » avec elle. Elle le convoquera.

Le féminisme n’est pas difficile à une grande star. L’argent, la célébrité et le pouvoir peuvent tout. Le mâle n’est qu’un sex-toy que l’on prend et que l’on jette. C’est ainsi au début. William est « invité » à l’hôtel Ritz où trône la star Scott. Il arrive avec un bouquet de fleurs, croyant au rendez-vous intime. Las ! Une nuée d’assistants et de journalistes est là aussi. Ils fêtent la sortie d’un film nul (hollywoodien) qui se passe dans l’espace et où Anna ânonne des phrases toutes faites de mec telles que « capitaine, ouverture parée ! ». William n’a pas vu ce navet et ne se dépêtre des questions des autres qu’avec un aplomb lettré empli d’humour tout à fait ravageur. La vraie star, c’est lui.

Il se présente comme « journaliste » à Horses and hounds, chevaux et chasse à courre, thème très anglais auquel un yankee ne peut rien comprendre ; cela le protège des importuns ricains.

Le couple improbable se revoit de temps à autre mais toujours au gré de madame, très « prise » par son producteur, son assistante, son impresario et son même boy-friend américain de rigueur. Pourtant, elle accepte de sortir avec le minable libraire qui a oublié qu’il devait ce soir-là aller à l’anniversaire de sa sœur. Qu’à cela ne tienne ! Une ricaine à Notting Hill ça fait pittoresque à conter une fois rentré. William présente Anna et certains croient voir une ressemblance, d’autres l’ignorent complètement comme le gérant d’actions (Hugh Bonneville) ; seule la sœur de William, une pétée cheveux carotte au vagin sur ressorts (Emma Chambers), se pâme devant la star hollywoodienne. Être « sa copine » est son fantasme le plus bête et le plus fou, jusqu’à la suivre aux toilettes pour la voir dégrafer son jean ! Ce contraste fait ressortir toute la délicatesse et la culture de William, ce qui lui ouvre un peu plus les bras, sinon le cœur, de la star, très fleur bleue malgré le maquillage.

Elle le revoit, le convie à sa chambre d’hôtel… où son petit ami américain est arrivé inopiné. William s’en va, écœuré ; elle n’est décidément pas pour lui. Son coloc gallois « masturbateur » (Rhys Ifans), vulgaire et déjanté mais qui a de l’intuition, le pousse à renouer. Il a oublié de lui donner le message qu’a laissé « l’américaine » par téléphone. Anna Scott veut bien le revoir, elle le convie au tournage d’un nouveau film, cette fois sur une œuvre d’Henry James, ce que William le lettré lui avait conseillé de faire plutôt que des navets d’action à l’américaine. Muni d’écouteurs pour capter les échanges, il assiste à une répétition où un acteur interroge la star : « Quel est ce jeune homme avec qui je vous ai vue ? – Lui ? il n’est rien, juste quelqu’un que j’ai connu par hasard, rien du tout ». Cette fois définitivement édifié, le libraire s’en va et laisse la star avec ses pairs : il ne peut rien y avoir entre eux.

La presse de caniveau anglaise exhume des photos de nu prises lorsqu’Anna était jeune et inconnue, plus une vidéo tournée à son insu. Son corps s’étale aux yeux de tous dans les tabloïds et les journalistes excités la poursuivent pour avoir ses commentaires. Anna pense alors à son ami incognito, William et elle sonne chez lui un matin alors qu’il vient de se raser et qu’il est à moitié nu.  Il l’accueille, lui laisse prendre un bain, la couche dans sa chambre tandis que lui va dormir sur le canapé du bas. Son coloc Spyke qui découvre Anna à poil dans la baignoire essaie bien de lui faire entendre raison, c’est-à-dire la voix des hormones, mais la culture anglaise est très coincée à cet égard. C’est Anna, en bonne ricaine féministe, qui va descendre l’escalier pour se lover dans ses bras, et plus car affinités.

Le lendemain matin, sonnette à la porte : c’est une horde de journalistes qui a retrouvé la piste et qui mitraillent William, Anna et Spyke, chacun en petite tenue. La star doit être exfiltrée par son chauffeur et son assistante. Le coloc a un peu trop parlé avec ses potes, après plusieurs bières au pub. Cette fois c’est fini, William se fait une raison. Il a aimé deux fois avant celle-ci mais son premier amour s’est mariée avec son meilleur ami (avant de faire une chute dans les escaliers et de demeurer paralysée), tandis que la seconde l’a épousé mais est partie avec un autre plus riche, avant de divorcer.

Anna viendra le relancer, se présentant non comme la star célèbre que tous connaissent mais « comme une fille devant un garçon et qui demande à être aimée ». C’est tentant mais au-dessus des moyens de William : sagement, il renonce. Anna part. Spyke se déchaîne, le traite de « connard », tandis que sa petite bande d’amis au contraire l’approuve : chacun en son milieu sous peine de peine. Mais William réfléchit et regrette son impulsion irréfléchie. Il est trop sage, trop réservé, trop anglais. Il a affaire à une Américaine, toujours cash. Il part donc à sa poursuite avec sa petite bande, de Ritz en conférence de presse, jusqu’à se dévoiler en public comme journaliste de Horses and hounds mais aussi petit ami.

Ils furent peut-être heureux et eurent probablement beaucoup d’enfants. Ce n’est que suggéré par la dernière scène où ils s’étreignent sur le banc gravé des amoureux, dans un jardin privé qu’ils ont ouvert à tous, alors que deux enfants ne cessent de courir autour d’eux.

J’ai vu plusieurs fois ce film depuis sa sortie et je l’aime toujours. Il a de la tenue, outre l’humour. Il parle d’amour avec pudeur et sentiment, sans la vulgarité sexuelle ni les bluettes niaises habituelles aux films américains. Car le film est anglais et son véritable héros est le trentenaire britannique fin de siècle : Hugh Grant. Il se présente ici juvénile et frais, cultivé à Oxford et gentleman. J’aime moins Julia Roberts qu’à la première vision, elle ne prononce que des banalités ou presque et son célèbre sourire post-Joconde semble résoudre pour elle tous les problèmes.

DVD Coup de foudre à Notting Hill, Roger Michell, 1999, avec Julia Roberts, Hugh Grant, Richard McCabe, Rhys Ifans, James Dreyfus, Universal Pictures France 2003, 2h, standard €6.99 blu-ray €18.41

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Paul Theroux Suite indienne

L’auteur américain est reconnu pour ses récits de voyage aigus et l’observation acides de ses contemporains. Il écrit aussi des romans et en présente trois à la suite. Grosses nouvelles ou petits romans, peu importe, les Américains bien tranquilles aiment les gros bouquins alors que les Français stressés, qui ont toujours peur de manquer le dernier métro de la mode, préfèrent les formats courts qu’on survole en moins d’une heure.

A 66 ans, Paul Theroux est dans une forme éblouissante. La figure romanesque le libère des précisions de fait et rend ses personnages plus véridiques. Ce sont des Américains moyens qui raisonnent avec le bon sens de rigueur dans les états blancs, riches et protestants. Surprise amusée, jugement souverain, petits compromis avec la morale, chacun se reconnaît plus ou moins dans ces personnages de bourgeois aisés issus de la culture post-68 et ayant réussi en affaires, en études comme en amour. C’est à ce moment qu’une fois bien ferré, le lecteur est conduit au renversement inattendu des choses. Ce qu’il croit n’advient pas, au contraire ; tous les aménagements avec le bien se retournent avec une force décuplée – comme il est dit dans la philosophie indienne. Du roman, l’auteur nous mène au conte moral et sa subtile cruauté n’en est que plus délectable.

Dans La colline des singes, un couple de Bostoniens bon chic, massés d’Âyurveda et assouplis de yoga, contemple avec stupeur des singes au comportement presque humain. Ils en rient avec affectation sans voir que les Indiens, si corrects avec les clients, les observent de la même façon. Il suffit qu’ils dérapent imperceptiblement pour que tout se sache et que l’inflexible correctness héritée de la civilisation brahmanique (accentuée par le can’t britannique) se mue en rejet méprisant de ces ‘barbares’ occidentaux trop visibles. Pourtant, chaque petit geste à la limite apparaît anodin, compromis imperceptible avec la morale qui passerait sans peine aux Etats-Unis ou en France. Mais l’Inde est radicalement autre et nul n’explore sa culture profonde comme on va chez Disney. Il ne suffit pas de singer le yoga et de se soumettre à l’Âyurveda, ni de manger épicé et de porter du shatoosh, pour pénétrer la civilisation indienne. Tel est peut-être le message de Paul Theroux à ses contemporains, il le distille avec une grande finesse. Nous aimerions avoir ce don d’humour redoutable qui est sa marque et fait mouche.

La Porte de l’Inde est une progression. Nous sommes toujours face à un Américain type, pressé, avide et horrifié par tout ce que l’Inde présente de misère, de microbes et de pollution. Malheureux en amour au point de s’être marié tard avec une égoïste, puis d’avoir divorcé un an plus tard, il succombe aux attraits d’une très jeune Indienne qui danse devant lui seins nus et l’aguiche habilement en présentant ses dons comme un bienfait humanitaire. Les Américains se repaissent de sexe comme de food – fast and fat. Mais le sexe fait sortir Dwight, avocat d’affaires redoutable, de son univers censuré et de ses préjugés hygiénistes. « Oui, l’Inde était sensuelle. Si elle semblait puritaine, c’est que derrière son puritanisme se cachait une sensualité refoulée, plus insatiable, plus nue, plus vorace que tout ce qu’il avait jamais connu » p.208. La délicatesse polie des femmes indiennes le change des harpies égoïstes américaines. Aidé par le jaïn Shah, avocat indien, il se transforme. Le tout est de ne pas accepter l’apparence des choses. Dwight demande à rester un peu en Inde et pousse Shah à aller le remplacer aux Etats-Unis pour un séminaire. Une fois ces épreuves accomplies, l’échange peut avoir lieu : Shah offre la pauvreté et la méditation sur l’existence et Dwight fait cadeau à son partenaire de ses contacts d’affaires américain pour l’essor de sa carrière. L’auteur se garde bien de dire qui devient le plus heureux – ou qui a roulé qui : on est en Inde, pays de l’ambigu où l’apparence cache toujours l’apparence.

Le Dieu Eléphant progresse encore. Après la punition, puis la rédemption, la compréhension. Alice est une étudiante américaine pragmatique qui fait son expérience. Après que sa copine, la précieuse Stella, l’eût larguée pour un frimeur cinéaste et friqué, elle rejoint l’ashram convoité par ses propres moyens. L’occasion, dans le train indien, de rencontrer le gros Amitabh, type de jeunesse indienne moderne qui rêve fric, électronique et anglais globish – tout en restant ataviquement le machiste gâté façonné par l’éducation indienne. La suite avance : l’Américain n’en reste plus à la bêtise satisfaite, ni à la rédemption des péchés humains trop humains. L’héroïne est une fille, positive, yankee dans ce qu’elle a de pionnier ; elle veut comprendre l’Inde et non s’y immerger. Elle se laisse changer par le pays tout en aidant le pays à se changer. Habitant un ashram où un Swami l’enseigne, elle travaille grâce à Amitabh dans un centre d’appels pour produits électroniques où elle enseigne aux jeunes Indiens comment répondre et avec un accent compréhensible. Equilibre ? Presque. Rien n’est éternel, tout passe, le monde est sans cesse en mouvement. Ce fondement de la philosophie indienne la rattrape par le karma, cette suite d’actions qui engendre des conséquences. Le côté américain « bon garçon » qui a fait Alice aider Amitabh (qui se fait appeler Shah en affaires) donne des idées à l’enfant gâté : il se met en tête de la séduire, elle refuse, il la suit. Drame. La justice à l’indienne étant aussi surannée que ses expressions anglaises figées depuis la conquête, seule la justice immanente peut rééquilibrer la balance. Futée, Alice songe à l’éléphant, celui qu’elle nourrit avec plaisir et qu’elle plaint lorsqu’il est pris d’envie de liberté ; il est pour elle l’incarnation du dieu Ganesh. Portez plainte en Inde, vous vous retrouverez englués dans « une culture chicanière. Pas de justice, mais une lutte incessante et des confrontations de biais qui revenaient à fuir la réalité. L’aspect antique de l’Inde, ce côté décomposé, squelettique, était le résultat de cette tendance à tout remettre à plus tard. On pouvait mourir avant de voir la moindre promesse tenue, mais la dénégation était une autre manière de gérer les affaires. Le système judiciaire était basé sur l’accumulation d’obstacles » p.420. Alice applique donc le positivisme occidental du « aide-toi, le Ciel t’aidera », et Ganesh s’en charge. Le lecteur verra comment, nous nous en voudrions de déflorer le dénouement.

Paul Theroux livre dans cette nouvelle « la plus importante découverte des voyageurs. Vous partiez de chez vous pour aller à la rencontre d’inconnus. Personne ne connaissait votre histoire, personne ne savait qui vous étiez : c’était un recommencement, presque une renaissance. Être qui vous vouliez, qui vous décidiez d’être, était une libération » p.332. Il renouvelle la philosophie des routards hippies en mesurant combien ses contemporains se sont éloignés de son élan sain. « Avec le temps, un voyage n’est plus un simple interlude de distractions et de détours, de visites touristiques et de loisirs, mais une série de ruptures, au fil desquelles on abandonne peu à peu tout confort (…). Être seul sans jamais se sentir isolé. Il s’agissait non pas de bonheur mais de sécurité, de sérénité, de découvertes au gré des allées et venues… » p.364.

Dans cette Suite indienne, Paul Theroux montre qu’il est un grand écrivain. Ses trois histoires captivent, ses personnages bien de notre temps évoluent selon leurs ressorts intimes, son style tout de détachement et de précision décape au scalpel. Voilà qui est puissant.

Puissant est peut-être le terme le mieux adapté à ce livre, puissant comme le lotus – cette plante symbole de la culture indienne – qui pousse sa racine d’elle-même, sans insister mais avec obstination, depuis la boue du fond au travers de l’eau stagnante – pour s’épanouir à la lumière.

Paul Theroux, Suite indienne (The Elephanta Suite), 2007, Grasset 2009, 425 pages, €21.25

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Casse sociale

La France a un problème : la bêtise. Flaubert l’avait déjà montré, après Rabelais entre autres. Mais cela ne s’arrange pas. Qu’est-ce que la bêtise ? C’est se croire ange quand on ne fait que la bête, parer ses vils instincts de jalousie, d’envie et de meurtre en belles paroles « morales » sur l’Injustice et la Démocratie. Comment croire que les « manifestants » revêtus de leur uniforme (un gilet jaune) ne sachent pas que tout rassemblement de masse dans une ville lumière aux vitrines alléchantes n’attirera pas des « casseurs » ? Surtout quand on n’est pas capable d’instaurer un service d’ordre comme la CGT.

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la violence » – qui n’est pas de leur fait – fera peur au pouvoir et l’incitera à reculer. Autrement dit, envoyez les racailles tout casser, nous nous en lavons les mains… mais récoltons le bénéfice de la menace.

De l’autre côté, depuis les lieux de pouvoir, la bêtise n’est pas moins grande. Parer ses vils instincts de pouvoir et de toute-puissance d’Etat en belles paroles sur « les réformes » et « l’économie », ou sur « l’écologie » et invoquer la catastrophe annoncée sur le climat. Comment croire que les gouvernants revêtus de leur uniforme (costume bleu-gris, cravate bleue ou rouge selon la tendance) ne sachent pas que toute taxe supplémentaire dans un pays déjà surtaxé par rapport à tous ses voisins développés (les prélèvements obligatoires représentent 48% du PIB, au-dessus de la moyenne OCDE de 40%) n’incitera pas à la révolte sociale ?

Il faut être stupide pour « croire » le contraire. Ou cynique pour se dire que « la révolte » ne sera qu’une flambée qui s’éteindra d’elle-même avec Noël, ses vacances, son froid glacial et son foie gras. Autrement dit, taxez d’accord et parlementez ensuite, nous nous en lavons les mains… il faut « avancer ».

Mais plus la catastrophe est annoncée et moins les gens y croient. Les glapissements « scientifiques » du GIEC ne font pas exception. Les Français sont trop raisonnables, raisonneurs et critiques pour se laisser prendre comme de vulgaires gogos anglo-saxons. Depuis la faim du monde des années 1960 (ces pauvres petits Chinois pour lesquels chacun gardait ses capsules métalliques de yaourt, ces pauvres petits Indiens faméliques que mère Theresa allait soigner, ces pauvres petits Biafrais exfiltrés par avions-cargos) à la fin du monde des années 2000 millénaristes (pic du pétrole, pollution cancérigène, sécheresse létale, inondations ravageuses – La Faute-sur-Mer à qui ?), le catastrophisme n’est pas nouveau. Les sectes chrétiennes apocalyptiques attendaient déjà la fin du monde autour de l’an mille. Les gourous du Temple solaire ont anticipé la fin… des autres pour s’en mettre plein les poches et baiser qui il leur plaisait. La bêtise n’a jamais de limites.

Les écolos français d’aujourd’hui sont pour la plupart – ceux que les médias interrogent en priorité – des intellos parisiens bardés de masters spécialisés ou de doctorats. Ils n’ont pas de voiture, un bon salaire assuré, une retraite tranquille (comme fonctionnaires ou élus), un magasin bio en bas de chez eux et se déplacent en vélo ou en infantile trottinette. Pour eux, « le diesel » est l’ennemi, tout comme « la clope » (bien qu’eux-mêmes s’adonnent volontiers au cannabis « bio »). Taxer les autres ne leur fait ni chaud ni froid, ils ne sont pas concernés. Pas comme les périurbains qui doivent subir les transports en commun jamais à l’heure et surchargés, ou les provinciaux pour qui le moindre hôpital, collège, service public ou supermarché n’est pas à moins de 10 ou 15 km.

Je comprends la révolte initialement spontanée des « gilets jaunes ». Je comprends leur ras le bol des taxes supplémentaires alors que le pouvoir d’achat stagne depuis dix ans et que les promesses sont toujours pour demain (hein, Hollande ?). Je ne comprends pas, en revanche, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont récupérés, voire manipulés. A qui profite le crime ? A l’extrême-droite pour qui la Gueuse, comme en 1934, doit être mise à bas pour instaurer un pouvoir fort à la Poutine. Ce dernier se réjouit d’ailleurs de cette déstabilisation du principal pays qui sanctionne la Russie depuis l’affaire de Crimée. Il encourage le financement, l’idéologie et l’entrainement de ces « militants » de la nouvelle internationale autoritaire brune en haine de l’immigration, des gais, des intellos, des droit-de-l’hommistes.

Curieusement, les pays voisins s’en sortent plutôt mieux que la France, sauf peut-être en Italie, quoiqu’il faille aller voir sous les « chiffres officiels » qui ne révèlent pas la réalité quotidienne. La France a donc un véritable problème d’organisation du prélèvement et de la dépense publique. Les réformettes n’y font rien – Macron s’y est pourtant attelé courageusement. Mais comment réorganiser en accéléré ce qui n’a pas été fait depuis Mitterrand, depuis 35 ans ? Taxer le carbone est peut-être nécessaire mais la méthode n’y est pas.

C’est que la France est un pays jacobin, centralisé et autoritaire, ce que ne sont pas les pays voisins. Les Allemands sont décentralisés en länders qui ont chacun quelques pouvoirs et les financements qui vont avec ; les Espagnols et les Anglais ont des provinces assez autonomes ; les Suisses proposent des lois avec 100 000 signatures et font des votations ; les Irlandais ont inventé un parlement civique qui réunit durant plus d’un an un mélange représentatif d’élus et de citoyens tirés au sort pour discuter de ce qu’il faudrait faire et accoucher de propositions de lois ; plus loin, en Colombie britannique du Canada fédéral, les taxes écolos ont été « en même temps » assorties de compensations pour les plus bas revenus. Et en France ? – Rien : des oukases d’en haut, un jargon de technocrate, une « incompréhension » de ce que peut ressentir la base. Je règne et vous exécutez. Avec l’idée que seuls des esprits « éclairés » peuvent décider de ce qui est bon pour tout le monde (les intellos écolos sont les pires depuis les communistes jadis). Ce n’est pas nouveau, les prêtres de l’Eglise catholique avaient donné le ton depuis mille ans : pas étonnant que les pays « protestants » s’en sortent mieux aujourd’hui, si l’on y pense !

Lorsqu’on laisse l’Etat sans contrepouvoirs en son sein, il prend son expansion naturelle et devient oppressif. La Ve République a été voulue exécutive après les affres de la IIIe et les impuissances graves de la IVe. Mais elle avait été conçue avec un certain équilibre dont le Premier ministre était le pivot. La réforme imbécile du « quinquennat + législatives dans la foulée », conçue par les Chirac-Jospin, a été une bêtise. Elle visait à empêcher une cohabitation mais elle a rompu l’équilibre du régime. Il n’est plus semi-parlementaire mais quasi présidentiel. La tendance naturelle va à la suppression du poste de Premier ministre et à la suppression « en même temps » du droit de dissoudre l’Assemblée. Comme aux Etats-Unis, régime présidentiel, où le chef de l’Exécutif doit composer avec les Chambres ; ou comme au Royaume-Uni, régime parlementaire, où le Premier ministre se démet dès qu’il n’a plus le soutien de son parti majoritaire.

Le jeune Emmanuel Macron s’est laissé griser par son succès – il n’est pas le premier. A lui de venir à résilience en acceptant humblement de revoir sa copie et de réintroduire dans le jeu politique ces corps intermédiaires qu’il a souverainement balayés (maires, élus locaux, syndicats). Les députés « en marche » avaient pourtant des choses à dire, au nom de quelle urgence (purement budgétaire ?) les museler ?

Mais il devra faire vite : peut-être le dira-t-il dans son discours de mardi ?

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Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve

Nous sommes presque demain en 2049. Le film s’inspire du roman de science-fiction écrit par Philip K. Dick pour 2019, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Il prend aussi la suite du premier Blade Runner de Ridley Scott sorti en 1982 et se situe trente ans plus tard, dans la veine du « fils » qui poursuite l’épopée ancestrale.

La pollution rend irrespirable et orageuse la Californie, tandis que l’agglomération de Los Angeles est entourée de déchets électroniques déversés par de grandes machines volantes automatiques dans des décharges où un esclavagiste noir fait travailler des enfants blancs « orphelins ». L’humanité est encouragée à émigrer vers les étoiles pour les exploiter en colonies, tandis que la Tyrell Corp – sorte de Google omnipotent – crée depuis des décennies à partir du génie génétique ces fameux « réplicants » de plus en plus perfectionnés, mi-robots mi-humains, issus d’ADN. Une révolte de réplicants a eu lieu sur Mars et, par peur du grand remplacement, les vrais humains ont créé une section spéciale de la police de Los Angeles (LAPD) pour traquer les réplicants en situation irrégulière. Ils se font appeler les Blade Runners – les « gaillards pisteurs ».

K est l’un de ces gaillards (Ryan Gosling) ; il a 30 ans et est entraîné pour faire face à toutes les situations. Justement, il découvre un ancien modèle (Dave Bautista) qui vit en autarcie dans une ferme isolée où il mange les vers protéinés de sa production qu’il cuisine à l’ail, met oublié, pour les agrémenter. Discussion, refus pionnier de de faire contrôler comme un esclave en fuite, bagarre : le K tue le réplicant. Au moment de partir, dans sa carcasse volante, il aperçoit une fleur déposée au pied d’un arbre mort. Il demande à son drone de scanner la profondeur du sol – et il découvre un coffre qui contient un squelette de femme ayant enfanté par césarienne, morte en couches. Pourquoi cet ensevelissement loin de tout ? Pourquoi ce numéro de série tatoué sur l’os pelvien ? Une réplicante serait-elle capable de se reproduire comme une vraie humaine ?

Ce serait la révolution – et l’élimination des humains par leurs quasi sosies mieux adaptés, tout comme Neandertal le fut jadis. Sa chef du LAPD (Robin Wright) enjoint K de traquer l’enfant né jadis et de détruire toutes les preuves de ce secret qui menace l’humanité. Le seul souvenir personnel de K est d’avoir caché un cheval de bois pour que les autres enfants de l’orphelinat ne puissent lui prendre. Mais est-ce un « vrai » souvenir ou un souvenir implanté ? Le Blade Runner est troublé par le fait que la date gravée sur le cheval jouet est la même que celle trouvée gravée au pied de l’arbre mort, au-dessus du coffre au squelette, une valise militaire. Son enquête commence par la ferme aux souvenirs où une jeune fille au système immunitaire déficient vit en bulle et crée par l’imagination des souvenirs qu’elle peut implanter chez un réplicant (Carla Jury). Pour distinguer les vrais des faux, dit-elle, il faut mesurer l’émotion qu’ils provoquent.

La suite sera de retrouver Rick Deckard, l’ancien Blade Runner disparu et qui se terre, le héros du film de 1982 (Harrison Ford) pour faire le lien.

Mais la Tyrell Corp ne veut pas être tenue à l’écart du secret : elle sait tout, elle voit tout, surveille tout – un vrai Google ! Et « le secret politique » est vite éventé. Son chef Wallace (Jared Leto), malvoyant aveuglé en outre par l’hubris du pouvoir, mandate sa réplicante phare, Luv (Sylvia Hoeks), qu’il a dotée de facultés de combat incomparables, pour suivre K et retrouver l’enfant naturel de la réplicante d’il y a trente ans. C’est un secret de fabrication qu’il veut disséquer pour le perfectionner et créer encore mieux et plus spécialisé. Toujours les affaires…

Le film est trop long, souvent lent, et le spectateur devine outrageusement vite qui est cet enfant né il trente ans auparavant. Mais l’histoire agite tous les thèmes qui angoissent l’humanité des années 2000 : la peur des robots et de l’IA, l’omniprésence de la surveillance électronique des grosses entreprises privées, le pouvoir sans limites qu’elle procure à ses dirigeants, l’orgueil humain de vouloir s’égaler à Dieu en créant une réplique telle un Golem, la quête de son identité personnelle, l’amour impossible selon son métier (K est réduit à s’inventer une femme virtuelle), la pollution de masse et le nouvel esclavage industriel pour survivre, le divorce croissant entre une élite surprotégée et la masse qui subit…

Mais cette immersion lente dans une atmosphère toxique présentée comme la conséquence de nos actes d’aujourd’hui assoupit plutôt qu’elle ne révèle. Le film est intéressant, ses images somptueuses (en bleu pluie, orange pollué, gris neige), ses inventions techniques imaginatives (encore que la plaque d’immatriculation des véhicules volants est un peu bête à l’ère du tout électronique), mais il est mal monté : on ne sait ni où l’on va, ni pour quoi faire.

DVD Blade Runner 2049, Denis Villeneuve, 2017, avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas, Jared Leto, Dave Bautista, Sony Pictures 2018, 2h37, €9.49

DVD Blade Runner (Ridley Scott) + Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), Sony Pictures 2018, standard €29.99 blu-ray €39.99

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Martha Grimes, Meurtre sur la lande

L’Angleterre provinciale est une mine de décors pour films ou intrigues policières. Les secrets enfouis, les haines familiales, les voisins qui surveillent, sont autant de moteurs propices à de palpitantes péripéties. Martha Grimes en rajoute dans la psychologie et les détails sociologiques. Elle porte son regard, cette fois, sur les groupes de rock qui foisonnent dans les années 1980. Leur jeunesse, leur énergie, leur dur travail et leur charme dénudé sous les sunlights engendrent une atmosphère.

Elle contraste avec celle de la lande du West Yorkshire où un commissaire Jury, sorti de Londres pour se reposer un moment, assiste en direct à un meurtre dans une auberge presque vide : une femme tue son mari d’un seul coup de revolver après avoir brûlé une lettre que celui-ci refusait de prendre. Elle est coupable, cela ne fait aucun doute, mais jusqu’où ? Le mari était-il innocent ?

Très vite se rappelle la disparition, douze ans auparavant, du fils du couple, Billy, 12 ans, et de son ami Toby, 15 ans. Toby sera retrouvé plus tard, mort percuté par une voiture, mais Billy non. L’intrigue va se nouer sur ce drame familial d’hier qui expliquerait celui d’aujourd’hui. Le père aurait refusé de payer la rançon réclamée par les ravisseurs.

Tous les protagonistes favoris de la romancière se retrouvent sur la lande à enquêter et à fouiner. Melrose le lord sympathise avec une petite fille campagnarde, Abby, qui vaque sur la lande avec son chien et rassemble les moutons du voisin après avoir enterré sa chatte ; elle échappera de peu à une balle tirée avec précision. Il sympathise aussi avec une punk américaine, devenue millionnaire par un livre qu’elle a publié sur New York, et qui chevauche le pays en grosse moto BMW. Le commissaire principal Macalvie s’obstine aux détails et est en quête d’un scénario cohérent, ce qui le fait contredire un éminent professeur d’ostéologie sur les restes retrouvés d’un enfant et de son chien. La brave Vivian doit prendre le train pour Venise de façon imminente, où elle va épouser son comte italien, tandis que l’agaçante Agatha, tante du lord, est égarée par un tour de passe-passe en taxi.

Le roman aurait gagné à choisir son intrigue et à ne pas s’égarer autant dans des voies secondaires, à croire que son auteur ne savait trop en écrivant comment conclure. Quant au dernier chapitre, il parait inutile et lasse un peu. Mais les lecteurs habitués de Martha Grimes retrouveront avec bonheur ses personnages fétiches en leurs manies ; ils feront connaissance de quelques personnalités bien croquées, telles la petite Emily toute proprette et le jeune Charlie Haine à la guitare qui électrise. A lire lors d’un long voyage en train ou en avion. Le dépaysement est garanti.

Martha Grimes, Meurtre sur la lande (Old Silent), 1989, Pocket 2001, 535 pages, €7.50

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John Burdett, Bangkok 8

Les auteurs contemporains anglo-saxons sont plus cosmopolites que les auteurs français. Que l’on évoque Paul Theroux et l’Inde, Peter Robinson et l’Angleterre ou John Burdett et la Thaïlande. Avocat, Burdett s’est créé un fils métis en la personne de l’inspecteur Sonchaï de la police royale, attaché au district 8 de l’hyperville Bangkok et ses 16 millions d’habitants. Sonchaï est flic et moine, non corrompu pour progresser dans ses réincarnations. Il est aussi un fils de pute, fruit des étreintes d’un GI américain en pause du Vietnam et d’une fille de bar. Ces contrastes détonants confrontent la culture occidentale (que nous croyons à tort « universelle ») à l’orient compliqué et profond.

Bangkok 8 est un roman policier à vocation exotique. Le premier chapitre voit la mort par serpents d’un gigantesque sergent noir des Marines américains. Une mystérieuse femme a quitté la voiture peu avant, sur la moto d’un Khmer rouge shooté, Uzi en bandoulière. La scène a eu pour seuls témoins des trafiquants d’alcool frelaté et un vieil ivrogne. Tout cela est bien énigmatique, d’autant que son colonel avait demandé à Sonchaï de filer le Noir depuis l’aéroport, sans lui dire pourquoi.

Le pire est que – les voies du karma sont impénétrables – le meilleur ami de Sonchaï, le flic moine Pichaï avec qui il a fait les quatre cents coups depuis l’enfance, a été piqué à l’œil par un cobra en faisant les premières constatations sur le cadavre de la victime. Il en est mort très vite, noyant l’inspecteur dans le chagrin. Celui-ci a juré de le venger. Bien que bouddhiste et pour cela respectueux de toute chose vivante, il a décidé de tuer tout le monde, tous les responsables de cette mort. Sauf que nous sommes an Asie… et que l’apparence n’est jamais le réel. Rien n’a la simplicité logique que nous imaginons dans ce qui survient, comme nous le croyons en Occident ; tout s’imbrique et se relativise et chacun se retrouve un peu responsable de la situation.

Nous pénétrons ainsi avec Sonchaï dans l’absence de logique thaï. Pour sa collègue du FBI venue enquêter sur le Marine et sur un trafiquant de jade associé, c’est un choc des cultures. Ce qui nous donne de savoureuses remarques sur le simplisme occidental plaqué sur les comportements asiatiques.

Le sexe ? Il n’a pas cette connotation morale du puritanisme chrétien : le corps est joyeux et ne demande qu’à jouir, les enfants qu’à naître. Ils sont élevés par l’ensemble de la famille et de la société, pas par d’étroits parents qui se déchirent dans le même couple.

L’argent ? Qu’y a-t-il de mal à l’investir pour l’accumuler ? En Asie, l’argent n’est pas synonyme de pouvoir mais de vie bonne, faire des affaires demande un peu d’imagination et beaucoup d’organisation. Que vient faire la morale du Dieu unique là-dedans ? Ouvrir un café internet plutôt qu’un bordel ? « Imagine, dit sa mère à Sonchaï, d’un côté tu as un local plein de farangs qui peuvent te louer les filles à mille baths de l’heure ; de l’autre, ils tapent sur des claviers à quarante baths pour la même durée. Ça ne se compare pas » p.153. Il faut être pragmatique quand cela ne nuit pas aux gens, notamment aux enfants.

Les filles aiment le sexe, l’argent et la chasse aux mâles ; les Occidentaux coincés ne savent pas jouir simplement et sont rejetés par leurs compagnes comme par la société dès 50 ans. Mettre les deux en relations pour un temps, en assurant aux filles hygiène et pécule pour s’installer, n’est-ce pas faire le bien qui permettra de progresser dans l’Octuple Sentier ?

Cet Occident tellement imbu de lui-même au point de vouloir imposer ses normes de pieuse moraline à toute la planète, ne voit-il pas qu’il a l’esprit étroit, une spiritualité quasi nulle et qu’il est mené surtout par ses bas instincts ? « J’ai eu beau étudier l’esprit occidental pendant des décennies, j’ai du mal à le comprendre, vu de près. L’idée que l’on doive satisfaire tous ses caprices, toutes ses envies (de crème glacée, de bite, ou autre), est choquante pour le fils de pute que je suis. Comme la plupart des primitifs, je crois que la moralité provient d’un état d’innocence primordiale à laquelle nous devons rester fidèles si nous ne voulons pas nous perdre complètement » p.158 L’humour n’est jamais absent chez John Burdett.

La culture non plus, qu’il distille à petites touches durant l’action. « Comme Jones [Miss FBI] n’est pas bouddhiste, je ne lui explique pas en quoi consiste le cycle sans fin des vies successives, chacune étant une réaction contre un déséquilibre dans la précédente, cette réaction engendrant un autre déséquilibre, et ainsi de suite. Nous sommes les flippers de l’éternité » p.202. « Je suis un peu triste qu’elle pense que l’existence humaine a quoi que ce soit de logique. Je suppose que c’est l’illusion des Occidentaux, une souillure culturelle provenant de toutes ces machines qu’ils ne cessent d’inventer » p.207. « La culture occidentale est en fait une culture de l’urgence : tornades au Texas, tremblements de terre en Californie, vague de froid à Chicago, sécheresses, inondations, épidémies, famines, drogues, guerres contre tout. Attention à ce météore ! Combien de temps le soleil va-t-il encore briller ? Il va de soi que si les Occidentaux n’étaient pas persuadés de pouvoir tout maîtriser, cette culture de l’urgence n’existerait pas » p.211. Le pire est encore la finance, ce révélateur de turpitudes…

En parallèle, l’action policière se déploie, entre influences et corruption, coups de main et tentations de baiser, rôle des gangs et des mafias chinoises, immoralisme américain et relations politiques, Internet et circuits logistiques. Bangkok est une ville où tout arrive et John Burdett nous aide à mieux la pénétrer – avec massage et lubrifiant, en douceur câline, comme il se doit. Mais ne croyez pas que le stupre soit ici plus répandu qu’ailleurs ! « L’industrie du sexe en Thaïlande est moins importante, par habitant, qu’à Taiwan, aux Philippines ou aux Etats-Unis. Si elle est plus célèbre, c’est sans doute parce que les Thaïs sont moins saintes-nitouches que beaucoup d’autres peuples » p.421.

Car « chacun a sa conception du politiquement correct. Est-ce le signe d’une nouvelle élévation de caractère de l’humanité ou le produit d’une société de censeurs, de bigots autosatisfaits, à l’esprit étroit, qui tentent d’anticiper les tendances ? » p.260. Une excellente remarque pour voir nos propres comportements occidentaux avec d’autres yeux que les nôtres. Donc pour progresser, dit-on, dans la voie de la vertu…

John Burdett, Bangkok 8, 2003, 10-18 2009, 421 pages, €5.14, e-book Kindle €10.99

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Une économie catholique selon Claudel

Qui lit Paul Claudel aujourd’hui ? L’édition de son Journal, disponible en 2009 en librairie, date de 1995 : signe qu’il y a bien peu d’acheteurs… Entre deux siècles, entre deux mondes, Claudel a eu 50 ans en 1918.

Elevé chez les sœurs, premier communiant, il ne devient vraiment croyant qu’à 18 ans, lors d’une extase derrière le pilier droit du chœur de Notre-Dame à Paris. Les curieux peuvent voir encore la plaque au sol, apposée par la hiérarchie pour cette recrue de choix. Son Journal commence tard – sur les conseils de son confesseur – mais ne s’arrête qu’avec la mort, en 1955. Claudel est un poète mystique dont la sœur est devenue folle, cette fameuse Camille Claudel maîtresse de Rodin dont un film a exhumé le souvenir voici quelques années. Le poète est intolérant, conservateur, sectaire. Il pointe dans son Journal chacune de ses confessions et messes ; il ne parle des autres que lorsqu’ils se sont convertis, surtout grâce à ses livres ; il cite abondamment les Ecritures, les docteurs de l’Eglise et les curés de sa connaissance – souvent en latin. Il note chaque « preuve » de l’existence de Dieu et de la vérité de la foi, tourmenté de cette inquiétude incessante de la conscience coupable tellement ancrée dans le tempérament catholique. Il se reproche de ne pas vivre normalement, de ne pas s’intéresser assez à ses enfants et aux gens qui l’entourent, tout à cette angoisse permanente de savoir s’il a raison de croire…

Serait-il naïf de penser qu’une foi sereine donne une assise dans la vie ? Ce ne sont pour lui, au contraire, que chocs permanents entre l’idéal au-delà et l’existence ici-bas. Telle cette obsession de la nudité qui affecte Claudel au spectacle de ces plages d’Amérique, sur lequel il revient maintes fois, et ce dégoût fasciné pour ces « enfants tout nus » de Nîmes (en fait en short), « jouant aux taureaux ». Les répulsions pré-68 d’un Bayrou, entre autres vierges effarouchées des réseaux sociaux, trouvent ici leurs racines.

Claudel hait les juifs et les protestants, encore plus que les athées peut-être. Ne trouvent grâce à ses yeux que les musulmans, prosternés devant le Dieu écrasant qui ressemble au sien, et les bouddhistes (qu’il appelle ‘les Hindous’) parce que leur façon de voir s’approche du christianisme.

Pour lui, la décadence a commencé avec la Révolution. La démocratie est une aussi vaste blague que le nationalisme qu’il a abondamment vécu durant ses deux demi-siècles. Il déteste Renan, Vigny, Lamartine et Hugo. Victor Hugo surtout n’a aucune « imagination de la proportion. Simplement une énorme capacité gazeuse résultant de la possession de beaucoup de mots » (juillet 1908, I p.63). Ce n’est pas trop mal voir l’enflure romantique… Il n’aime ni Goethe, ni Flaubert, ni Rimbaud (dont il ne parle que pour sa conversion in extremis, selon sa sœur, très catholique), ni Proust (évidemment, juif et homosexuel, pensez !). Il trouve Gide et Montherlant « dégoûtants ». Il se déclare « violemment contre » Joseph Kessel et sa ‘Belle de jour’. Il voit dans « tous les écrivains irlandais », dont Yeats et Joyce, un « galimatias d’apostats ».

Il voit chez les Français un esprit sec, allergique à la poésie de l’œuvre divine. Chez les poètes français : « L’alexandrin est bien le vers d’un peuple qui sait compter » (octobre 1921, I p.524). Il brocarde même les croyants, ses frères nationaux : « Chez les mystiques français, un peu de cet esprit de retranchement, de parcimonie, de castigation minutieuse de soi-même qui est un des traits de notre caractère, pas celui qui me plaît le plus » (avril 1915, I p.319). Notons que « castigation » est le mot snob pour punition, un anglicisme. Parce qu’il doute au fond de lui, il se veut avec orgueil un catholique : « Les catholiques à qui l’univers revient de droit. Seuls ils sont les enfants de Dieu et ils ont hérité de la terre en vertu de l’un et de l’autre Testament. Les hérétiques n’en possèdent que des morceaux déformés » (décembre 1919, I p.461).

En bref, voilà un personnage anachronique, peu recommandable et tourmenté, avec lequel notre époque ne peut « être d’accord ». Et alors ? Je ne fais pas pour ma part du fait « d’être d’accord » avec quelqu’un le préalable absolu à le fréquenter ou à le lire. Cet héritage du manichéisme stalinien qui a marqué la génération post-68 grève toujours le débat intellectuel français, au contraire des autres Européens. Il se double d’une volonté cocon qui me paraît régressive. Il s’agit de se protéger du dehors, de la contestation, de la remise en cause pour rester dans son coin, entre soi. Foin de la vérité ou du savoir, mieux vaut « être d’accord » – avec sa bande, son clan, sa tribu, ses potes. Et se défier de tous les miasmes contaminants… Le nazisme avait commencé comme cela. Au minimum, le risque est de se trouver sectaire, mou par indifférence. Mais bel et bien sectaire, autant que ces cathos d’hier et que les islamiques d’aujourd’hui (voire des archéos de la « gauche »). Tous enfiévrés de leur usage cabalistique du Livre, interdisant de dessiner la Création et de penser autrement que les prophètes, Marx y compris, cachant les femmes sous les falbalas victoriens ou les burqas afghanes.

Cet enfermement, de quelque secte qu’il vienne, n’est pas le mien. N’étant ni catho à la Claudel, ni intolérant, ni antimoderne, je lis cet auteur par liberté et bon plaisir. Tout comme Jaurès le faisait, loin du sectarisme socialiste d’aujourd’hui, selon Claudel lui-même : « Valentine Thomson me raconte que sur la table de nuit de Jaurès (après son assassinat), on trouva ‘L’Annonce faite à Marie’ qu’il était en train de lire » mars 1921, I p.505). C’est que cet homme Claudel, qui a eu la tentation du monastère, s’est marié et a eu cinq enfants. Après un bac philo et des études de droit, un passage par Science Po lui permet de réussir premier le concours des Affaires étrangères. Il sera en poste dans le monde entier, à Shanghai, Prague, Francfort, Hambourg, Rome, Rio de Janeiro, Copenhague, et notamment ambassadeur à Tokyo durant le grand tremblement de terre et l’incendie, puis à New York durant la crise de 1929. Malgré sa fermeture religieuse, il ne cessera d’observer, de comparer et de noter.

Mystique, Claudel n’en connaît pas moins l’économie. Poète, il sait négocier en diplomate. Il a cette définition catholique de l’économie qu’il nous faut méditer tant elle est dense dans sa concision : « L’économie est le sens et le besoin du juste » (mars 1920, I p.469).

Le sens du juste, car il s’agit de compter, d’ajuster, de mesurer la juste dose. Mais ni en mathématicien ni en comptable : il s’agit de compter… ce qui compte. Cette façon de faire est un besoin : produire ce qui convient à la communauté avec le moins de ressources rares disponibles (matières premières, énergie, capitaux, savoir-faire humain), administrer ce qui est possible selon la justice, c’est-à-dire l’harmonie entre les citoyens et, dans l’entreprise, l’équilibre entre employés, entrepreneurs et actionnaires. Cette façon de faire est la seule qui fasse sens : ne produire que ce qui convient, selon les ressources possibles et selon la demande de la communauté ; répartir selon les besoins, en fonction de la contribution et des moyens de chacun. Rien de plus, rien de moins. Ni spéculation ou lucre, ni macération austère ou privation inutile, ni caporalisme ou copinage. Nous traduirions aujourd’hui par : ni traders fous, ni écolos mystiques, ni bureaucrates partisans. L’économie est une science de la mesure – tout comme on dit « économie » de parole ou de moyens.

J’aime cette définition de l’économie. Elle rejoint celle de l’antiquité comme celle du libéralisme politique français. N’est-ce pas le sens qu’un catho comme François Bayrou et son courant politique veulent promouvoir ? N’est-ce pas ce que dit de façon plus brouillonne le mouvement informel qui porte un gilet jaune ? Pour comprendre le monde présent, il n’est pas inutile de relire ce vieux ringard de Claudel.

Paul Claudel, Journal I – 1904-1932, Pléiade Gallimard 1968, 1499 pages

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Per Petterson Pas facile de voler des chevaux

Un vieil homme norvégien se souvient, à l’orée du millénaire. Il a 67 ans et a quitté la ville, ses parts dans l’entreprise qu’il a fondée, pour se retirer dans une ferme en forêt. Cette vie nouvelle, et son voisin proche, lui rappellent l’été de ses quinze ans, en 1948. C’est le premier véritable été qu’il a passé avec son père, pris auparavant par la guerre et ses activités de résistant contre les occupants Allemands de la Norvège. C’est aussi le dernier été qu’il a passé avec son père, celui-ci quittant sa famille pour se mettre en ménage avec une amie de résistance. La nostalgie est donc double, celle de cet âge vulnérable et merveilleux où l’on devient un homme, et celle de cette figure paternelle sitôt perdue que retrouvée.

Cela donne un roman brut et sensible, accordé à cette nature norvégienne de l’intérieur faite de forêts, de rivières, de chevaux, accordé à ces gens rudes et chaleureux qui vivent chacun chez soi et s’entraident à toute occasion. Pas facile de « voler » des chevaux quand les chevaux sont à disposition et qu’il ne s’agit au fond que de faire une promenade. Pas facile de voler des chevaux quand ceux-ci n’en font qu’à leur tête et désarçonnent volontiers le gamin trop sûr de lui. Telle est la vie, au fond, une cavale pas facile qui ne demande qu’à vous éjecter. Il faut l’aimer, de toute sa sensualité et de son désir, pour y trouver goût. Pas facile de voler des chevaux quand les chevaux sont la vie à monter.

L’écriture est de même, simple et directe. Elle parle au cœur et aux sens, elle dit l’existence qui va, le corps qui se confronte à la pluie, à la fatigue, au sommeil, au travail physique ; le cœur qui se confronte à la famille et aux désirs, à l’amitié et aux drames. Car on meurt, dans ce roman, par imprudence ou par bêtise. On disparaît aussi, comme cet ami qui s’engage comme mousse au même âge, ou ce père qui le quitte après l’avoir étreint et ébouriffé ses cheveux. Le héros, à 15 ans, vit tout cela avec le détachement de la jeunesse qui prend les choses comme elles viennent. Il aime la nature, son ami, son père, mais surtout ce désir de vivre qu’il sent ancré en lui.

Il fait ce qu’il doit, sur le moment comme durant le reste de son existence. Il se retire par vieillesse, sans regrets, sans même le téléphone, laissant les autres et le monde aller comme bon leur chante. Cette philosophie réaliste et pragmatique a quelque chose de séduisant, une sorte d’exotisme pour nous Français devenus trop urbains et connectés. Il y a quelque chose de la rudesse d’Hemingway chez Petterson. L’automne est la meilleure saison pour le lire.

Per Petterson, Pas facile de voler des chevaux (traduit du norvégien), 2003, Folio 2008, 301 pages, 8.30€

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Philip Meadows Taylor, Confessions d’un thug

Au nord de l’Inde, dans l’actuel Pakistan, avant que les Anglais ne fissent l’Empire, une confrérie secrète musulmane sévissait contre les marchands : les thugs. Ces étrangleurs attiraient par de belles paroles les commerçants bien pourvus de ballots, les collecteurs d’impôts aux sacs remplis d’or, les courtiers en pierres précieuses, et ils leur faisaient rapidement leur affaire. Sur le signal du chef, d’un seul geste, chacun passait le foulard au cou de la victime qui lui était désignée et en moins de deux minutes le sort en était jeté : marchand, serviteurs, gardes et même femme ou enfant était trépassé. Les corps déshabillés étaient jetés dans une fosse creusée à l’avance dans un lieu écarté et les thugs repartaient comme si de rien n’était pour se partager le butin. Une fois la ‘campagne’ terminée, chacun se retirait chez lui pour vivre en bourgeois, le temps d’épuiser leur fortune. Puis ils recommençaient.

Philip Meadows Taylor est Anglais. Il est parti à 14 ans pour servir l’Empire et devenir officier consciencieux chargé d’investigations criminelles. A ce titre, il arrêta et fit pendre de nombreux thugs, dont Amir Ali, chef de bande fameux dans la contrée. De son histoire et de quelques autres il fit ce roman, dont le succès depuis sa parution il y a 170 ans, ne s’est jamais démenti.

Les ingrédients du succès ? L’exotisme de pratiques médiévales dans les palais fastueux et les paysages prospère du nord de l’Inde ; un récit direct et bien mené, sans descriptions interminables (plaies des livres au 19ème siècle) ni lyrisme sentimental passé de mode ; une destinée humaine éminemment tragique qui rappelle Œdipe, bien que le héros s’efforce en tout d’être vertueux envers Allah et adapté à sa société. Pas de sexe mais des passions ; le goût des femmes mais un compagnonnage de mâles ; l’amour des enfants mais des exécutions par nécessité. Ce sont ces contrastes qui donnent du piment au livre.

Amir Ali commence par être une victime, adopté tout enfant par les thugs qui viennent d’étrangler proprement son père et sa mère. Il échappe de peu au même sort parce que le chef n’avait pas de fils et l’a gardé contre l’avis de ses compagnons. Elevé sans savoir, il est initié à 18 ans au grand art du meurtre rituel. C’est qu’il faut un entraînement sans faille, une organisation du crime par tous au même moment, une dextérité des mains et une maîtrise de ses émotions qui ne s’acquièrent pas en un jour.

Un gros intendant servile devant les puissants et impitoyable aux faibles sera sa première victime. En compagnie de son fils, un jeune homme aux yeux de braise auquel il doit faire effort pour ne pas s’identifier. Mais cette faiblesse ne dure pas et voilà Amir Ali, encore adolescent, promis aux plus hautes destinées dans la confrérie. Il sera chef de bande, plus grand encore que son père adoptif.

Dès la page 95 (sur 408), le voilà « fort beau gaillard », le turban « mettait en valeur l’ovale de mon visage et me donnait l’air particulièrement martial. Mes armes étaient splendides : mon sabre à poignée damasquinée d’or, le fourreau recouvert de velours écarlate et entouré sur près de la moitié de sa longueur d’une frette d’argent ciselé. A ma ceinture en cachemire était passée une dague à manche d’agate également damasquiné ainsi qu’un poignard arabe, lui aussi rehaussé d’or et d’argent. (…) Ma tunique était de la mousseline la plus fine, et suffisamment transparente pour révéler mon torse bien découplé ; un pantalon de riche damas venait compléter un costume destiné à convaincre les gens non seulement de la sûreté de mon goût, mais également du fait qu’ils avaient en face d’eux sinon un noble, du moins une personne de qualité. »

La ruse, la théâtralité, la langue, l’organisation, le maniement des hommes, toutes ces qualités sont indispensables au thug qui veut faire carrière. Il empilera le butin, enlèvera une femme et lui fera deux enfants ; il sera riche et puissant, puis trahi et misérable ; il se redressera et se vengera, mais terminera ses jours dans une geôle anglaise – seul. Son fils est mort, sa femme décédée et son unique fille mariée sans qu’il sache avec qui. Allah est grand et Ses desseins sont impénétrables : chacun est agi et a peu de prises sur sa destinée propre. A lui de prier comme il se doit et d’être attentif aux présages car Allah le mène où Il veut.

C’est contre ces instincts des hommes sublimés en fatalisme métaphysique que les Occidentaux rationnels réagissent. Tout en restant fascinés par la bonne conscience des criminels qui se sentent instruments de Dieu. Happy end sur l’ordre que fait régner l’Empire. Mais pénétration subtile d’autres coutumes que les nôtres, qui sévissent encore de nos jours au Pakistan, dans le nord de l’Inde et dans ces vieux pays musulmans. Ce pourquoi ce roman bâti sur des faits vrais nous donne à comprendre ces peuples d’aujourd’hui.

Philip Meadows Taylor, Confessions d’un Thug, 1839, Phébus libretto 2009, 408 pages, 11.50€

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Philippe Rosinski, Leadership et coaching global

Philippe Rosinski enseigne l’art d’organiser et de gérer les hommes en entreprise – autrement dit le management. Diplômé scientifique de Stanford, il enseigne à Tokyo et en Europe, notamment l’approche interculturelle, ce qui devient crucial. Il vit près de Bruxelles pour être au cœur de la globalisation.

Le monde globalisé a besoin de nouveaux dirigeants, surtout en entreprise. Les dirigeants ont besoin de nouveaux formateurs, appelés coach en globish, qui les entraînent à la complexité. L’ouvrage vise à fournir les outils et les techniques pour cela. Beaucoup de jargon branché du fait du traducteur, comme « complétude », « potentiel », « approche intégrative », « durable », « parlant »… mais la vision pratique américaine est déclinée en trois parties :

  1. L’approche du coaching global
  2. Explorer six perspectives
  3. Connecter les six perspectives

L’approche une est « pour un monde meilleur » avec les mots : équipe, organisationnel, objectifs et sens, développement durable, démocratie. L’économie de marché est accessoire. Tout ça pour se placer dans le courant et paraître dans le vent de la mode.

Les six perspectives sont : physique, managériale (autrement dit diriger), psychologique (autrement dit relations et émotions), politique (pouvoir et service), culturelle (avec l’inévitable « diversité » et une ode à la « créativité »), spirituelle (un grand mot pour dire qu’il faut du sens et de l’unité en entreprise).

Comment les connecter ? Par un modèle « holographique » (image en trois dimensions dont chaque partie comprend le tout). Il faut de plus « accéder à ses héros intérieurs » (hum !) et chercher « l’unité par le lien profond » (on se croirait chez les bouddhistes). Lesdits « héros » sont des archétypes de Jung : le Sage, l’Explorateur, le Souverain, le Bienfaiteur, l’Orphelin, le Destructeur, le Guerrier… En bref, il s’agit de déterminer un tempérament qui vous va et de sélectionner un modèle auquel se conformer par la musique, les films, le sport, la santé et les images dynamiques. La méthode Coué fera le reste, sauf voler sans ailes fiables (modèle Icare). Rien de nouveau sous le soleil, il s’agit toujours « d’en vouloir » et d’être sans cesse « mobilisé » – le capitalisme est à ce prix. Mais avec un prétexte spirituel, pas moins. Il s’agit non seulement de se connecter à son potentiel caché, mais aussi de s’interconnecter au monde entier, en attendant l’univers. C’est toujours bon de le croire et de le dire mais cela ne doit pas décourager. Les approches de « coaching » avaient vraiment besoin d’être dépoussiérées et renouvelées ! Ce livre y aide sans conteste.

Il y est dit que le « modèle du ruban de Möbius » permettrait intellectuellement de connecter l’unité et l’infini, manière de dire que tout est dans tout et réciproquement. Pas sûr que cela serve beaucoup dans les cas concrets, mais enfin… du moment que ça fait réfléchir sur soi, ses relations et sa pratique. En outre, dans cette réédition, « 40 pages inédites » après l’édition première en 2008, juste au moment de « la crise ».

En tout cas, ce manuel vise à « motiver » les cadres dirigeants à encadrer et encore plus diriger en monde incertain – avec l’aide de la tradition talmudique. Pourquoi pas ? Nous qui quittons ce monde hyperactif de moins en moins intelligent ne pouvons que leur souhaiter bon courage ! Il en faudra du talent pour faire semblant d’être branché et n’en faire qu’à sa tête créative (car les deux sont contradictoires). Mais le livre se lit plutôt bien, le jargon étant surtout sur la couverture peut-être du fait de l’éditeur, pour faire « saliver » les niais qui se réfugient derrière les mots ?

Philippe Rosinski, Leadership et coaching global (Global coaching), 2018, éditions Valeurs d’avenir, 385 pages, €28

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Au revoir là-haut d’Albert Dupontel

Adaptation du prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaitre, que je n’ai pas lu (la qualité long terme des Goncourt étant faible), le film résume et caricature un message : quelle çonnerie la guerre ! Toute cette fanfare sur « la Victoire » après quatre ans de boucherie et de trahisons, quelle célébration !

Deux soldats de base en bleu horizon, qui ont fait copain sur les cotes à défendre, se retrouvent après l’épreuve démobilisés de tout dans la vie civile. Albert Maillard (Albert Dupontel) était comptable avant la guerre ; il se retrouve « dans la publicité », porte-enseigne des rues pour une marque de cigarettes ou un parfum. Son copain Edouard Péricourt (Nahuel Pérez Biscayart) a eu la gueule cassée en sauvant Albert d’un trou où il était enseveli par une bombe avec un cheval. Il a honte de sa laideur et de son incapacité sociale à manger sans tube et il veut d’abord mourir avant de se créer des masques – dont la morphine que lui procure Albert en volant les autres ingambes et mutilés. Son copain déniche dans les archives un mort de l’Assistance que personne ne va réclamer, Eugène, et laisse croire qu’Edouard est mort « au champ d’honneur » (dans la boue et la putréfaction). Décidément, quelle connerie, la guerre !

Surtout que leur lieutenant des tranchées est une ordure, aristocrate et affairiste, macho et dominateur, grand baiseur de femmes, dont Madeleine (Émilie Dequenne), la propre sœur d’Edouard qu’il a rencontrée lorsqu’elle a voulu se recueillir sur la tombe présumée de son frère, et à qui il colle illico un polichinelle dans le buffet. Portant beau, Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte), dont on se demande pourquoi il n’est que lieutenant, est un personnage détestable, outré – peu crédible dans la réalité. Mais c’est probablement ce qui plaît à notre époque inapte à toute nuance, sur le modèle hystérique Mélenchon, qui préfère adorer ou détester plutôt que les nuances du penser par soi-même et du jugement mesuré en bon sens.

Le père d’Edouard, Marcel, est brossé à même gros traits en grand bourgeois habitant un hôtel sur les Champs-Elysées, tutoyant les ministres et président d’une grosse firme qui a fait ses affaires durant la « grande » guerre (Niels Arestrup). Depuis l’enfance, il a toujours voulu « dresser » son fils pour le rendre conforme à son image, requin des affaires apte à prendre sa succession à la tête de l’entreprise. Mais Edouard a toujours résisté ; d’un tempérament artiste, il n’a cessé de dessiner. Dont son père en « gros con » lorsqu’il avait une dizaine d’années. Il dessinait encore dans les tranchées, entre deux salves d’obus ou deux attaques suicidaires à la baïonnettes commandées par le lieutenant qui n’hésitait pas à envoyer deux poilus « en reconnaissance » en plein jour (!) vers les lignes allemandes avant de leur tirer dans le dos – pour motiver « ses » hommes, désireux alors de venger leurs copains. Je m’étonne qu’Albert, qui l’a vu, n’ait pas tiré sur le lieutenant, cela se faisait volontiers pour les ordures durant ces quatre années de guerre imbécile où le pire de l’humanité ressortait.

Albert et Edouard, aidés de Louise la gamine gavroche de Paris (Heloïse Balster) qui accepte sans juger la gueule cassée, vont monter une arnaque pour se venger de la société qui les rejette malgré leur courage à la guerre. Edouard va dessiner un catalogue de monuments aux morts, qu’il veut proposer aux maires de France suivant la volonté de Clemenceau qui préconise d’en doter toutes les communes. Il ne s’agira pas de les réaliser, seulement de les dessiner – d’empocher l’argent et de partir aux colonies pour y vivre inconnus.

Le père d’Edouard s’y laisse prendre, sommant le maire niais du huitième arrondissement (Philippe Uchan) de lancer un concours dont il financera intégralement l’œuvre. Comme pour le lieutenant, le maire est une caricature de nigaud mielleux à laquelle on ne croit pas un instant. « Mais oui, je suis bête » dit le benêt à propos d’une chose qu’il a oubliée. « Oui », répond le président. C’est drôle et c’est con. Ces personnages impossibles à croire font toute la faiblesse du film.

Mais le père aimait secrètement son rejeton (oh, le mélo !) et il a été affecté par sa mort. Il regarde les dessins d’Edouard, apportés par Albert, puis le convie à dîner dans son hôtel particulier en présence de sa fille pour en savoir plus, notamment sur les derniers moments. Une émotion sincère, mais bienvenue, empêche Albert de trop mentir sur la fin présumée et il apparaît socialement gauche et franc à la fois, ce qui permet au président de lui proposer un poste pistonné de comptable à la banque. Comme Edouard a besoin d’argent pour éditer son catalogue, il pratique ce qu’on appelle « la pyramide de Ponzi » (que l’auteur appelle d’un autre nom) : faire signer un reçu d’un montant inférieur à celui apporté, puis créditer sous trois jours le compte de la somme manquante par un autre « emprunt », courant toujours plus vite que les contrôles. La « morale » de notre époque veut qu’Albert, foncièrement honnête, n’arnaque que les profiteurs de guerre.

Le catalogue édité, le monument choisi, l’argent versé, les compères fêtent cela à l’hôtel Lutétia avant de partir pour le Maroc. Entre temps Albert, bouleversé d’avoir vu le lieutenant marié à la sœur d’Edouard lutiner la bonne dont il est amoureux, le suit jusqu’à son chantier, le grand cimetière militaire où il compte à l’Etat de multiples cercueils remplis parfois de terre ou de débris sans toujours de nom. Il le menace d’un pistolet mais le lieutenant finit au trou, tombant au travers de planches qui couvraient bien mal une fosse avant d’être enseveli, comme les hommes qu’il envoyait en première ligne durant la guerre. Ce pourquoi Albert est arrêté au Maroc par les militaires français.

Il explique au colonel qui l’interroge toute son histoire. D’où ce poncif des flash-backs film et une fin que je vous laisse découvrir, édifiante comme il se doit dans notre époque de niaiserie à la Disney.

Au revoir là-haut n’est pas à mon avis un grand film, même si Albert Dupontel joue son rôle de façon réaliste et prenante et si l’on compatit aux affres de son copain gueule cassée. Les scènes cocasses ne manquent pas, comme le lieutenant qui marche sur les tombes ou le jeu de massacre des vieilles badernes au Lutétia. Les uniformes et le Paris paysan des arrondissements périphériques sont reconstitués avec soin. Mais tout est trop en noir et blanc dans cette histoire pourtant sophistiquée, reflet du monde d’hier qui créait des brutes avant que la guerre ne brutalise plus encore les hommes. Nous sommes avec le livre dans le feuilleton, pas dans la littérature ; avec le film dans le divertissement mélo, pas dans la psychologie. Le spectateur ne s’ennuie pas mais il oublie vite ce genre d’œuvre, seulement « jolie » selon le mot d’Albert : une fois vu, au revoir le film.

DVD Au revoir là-haut, Albert Dupontel, 2017, avec : Albert Dupontel, Emilie Dequenne, Niels Arestrup, Mélanie Thierry, Nahuel Pérez Biscayart, Laurent Lafitte, 1h52, Gaumont 2018, standard €9.99 blu-ray €20.56

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