Retour par San Diego

Dans la périphérie d’El Rosario sur la côte Pacifique, nous refaisons des provisions pour le retour et nettoyons un peu nos équipements… et nous-mêmes. Il existe des douches (payantes) pour les routiers. Nous n’avons pris de bain que de mer durant le séjour, et le shampoing « eau de mer » lave mais ne dessale pas. Je jette là ma paire de chaussures Nike qui ont couru quelques centaines de kilomètres de semi-marathons et autres Paris-Versailles depuis quelques années ; je les ai achevées durant ces quelques jours de kayak pour marcher dans l’eau et sur les rochers – et pour éviter les épines d’oursins.

grand route Basse Californie

Deux kids blonds de dix à douze ans américains, en short, tee-shirt et tongs parlent entre eux lors d’une halte ; aucun ne daigne même jeter vers nous un regard. Nous ne parlons pas en anglais entre nous et, bien que notre van soit immatriculé à San Diego, ils ne veulent pas se commettre avec des étrangers. D’autant que nous sommes passablement bronzés.

cactus candelabre Basse Californie

A la douane, passé le double-grillage de la frontière des États-Unis, scandale ! nous avons une ou deux oranges dans la voiture. Strictement interdit ! Aucun fruit ou légume ne peut entrer sur le territoire fédéral : il y a des tas de maladies, de bactéries ou d’insectes qui n’attendent que ça pour infecter les Américains. Les fruits seront pris – avec des gants – par le douanier, et jetés dans un incinérateur. Sortis nous dégourdir les jambes dans l’attente des formalités, nous regardons une camionnette mexicaine qui a été arrêtée. Sa porte de flanc ouverte montre un gros chargement de paquets bruns : du cannabis ou de l’héroïne, je ne sais trop. Les douaniers US ne peuvent arrêter tous les véhicules, et nombreux sont ceux qui passent sans encombre, mais une fois sur dix ils en prennent un. Le chauffeur est jugé, va en prison, mais sa caution est payée par le trafiquant. Il ne risque pas grand-chose.

paysage Basse Californie

Au retour, pour nous remettre de notre périple en voiture qui fut très long, nous visitons San Diego. Elle n’est peuplée « que » d’1.3 million d’habitants, ce qui est peu par rapport à Los Angeles ou San Francisco. La marine des États-Unis y dispose de bases navales et nous reconnaissons l’une d’elle à un avion de chasse « marine » déclassé, exposé de l’autre côté de la clôture.

san diego surf

Nous n’avons pas le temps de visiter la ville entière, ni de voir évoluer les fils des 35 000 militaires de la ville, surfeurs musclés sur les plages à rouleaux, skate-boys sur les parcours bétonnés, roller-kids sur les trottoirs.

Public domain image from www.public-domain-image.com

Mais nous visitons le trois-mâts barque Star of India qui faisait la course du thé, et le parc aquatique SeaWorld où des orques apprivoisés présentent un ballet dans l’eau. J’en rapporte un sweat-shirt très robuste (qui m’a duré 25 ans !). Il est orné d’orques et d’une écume marine en relief.

san diego sea world

Je me souviens que ma première surprise fut de trouver un magasin écolo totalement inconnu en Europe, sur le modèle de ce que Nature & Découverte introduira quelques années plus tard : des parfums d’ambiance, de la musique New Age, des chants d’oiseaux ou d’insectes. J’y achète deux disques sur les bruits de vagues et les sons des forêts.

De retour à Paris en mars 1991, la guerre est oubliée, la bourse s’est envolée et le printemps revient…

FIN

Catégories : Etats-Unis, Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Question santé à Tahiti

La veille sanitaire passe à la trappe ! Fini le bureau de veille sanitaire, ouste ! On ne renouvelle pas les contrats des deux médecins épidémiologistes en charge de ce service. Allez, du vent, du balai, ouste !

Il semble que ce service analysait, surveillait, informait et prévenait des risques sanitaires (en milieu tropical) : on peut s’en dispenser. Il faut alléger les charges ? Il faut avouer qu’en ce moment, pourtant on n’est plus en période cyclonique, les directions par intérim se succèdent, la création de la « communauté hospitalière » n’est pas encore arrivée à terme, elle qui devait régler tous les problèmes d’effectifs, et pendant ce temps, on réfléchit depuis de longs mois avant d’envisager de  prendre (peut-être) une décision.

taravao hopital

Le Directeur de la Santé par intérim depuis le départ de F.L. est remercié de ce même poste depuis le retour de F.L. On critique, on critique… Alors qui prendra ce poste ? On parle d’un certain C.M. qui aurait été déjà directeur des hôpitaux de Taravao (le ministre disait il y a peu que c’est un dispensaire) et de Uturoa. Cette personne a suivi le cursus de l’École Nationale de santé publique à Rennes mais n’a jamais validé son diplôme ! Le ministre de la santé l’aurait bien vu au Taaone (Pirae) mais pour le relationnel… On parie ? Les jeux sont ouverts !

On compte plus de 100 cas de syphilis confirmés depuis le début de l’année 2016. La direction de la santé avait tiré la sonnette d’alarme en 2015, elle avait noté une augmentation des cas de gonococcies, chlamydia et syphilis. Les prélèvements réalisés reviennent positifs dans 3 à 5% des prélèvements en « population générale » et jusqu’à 45% pour ce qui est de « la population à risque » (prostitué(e)s). Il semble que l’ensemble de la population soit concerné, les cas confirmés sont âgés de 15 à 65 ans et 40% sont des femmes.

syphilis attaque les os

L’épidémie de conjonctivite diminue, 1000 cas signalés, mais le nombre réel serait très largement supérieur.

La dengue serait en baisse sauf aux Marquises, 47 cas confirmés en ce début mai.

La leptospirose demeure active principalement aux îles Sous-le-Vent.

L’hôtel 5 étoiles de Papeari, pardon la prison, ne sera pas livrée en temps et heure. Les autorités annoncent 4 mois de retard… ce sera plus sans aucun doute. La gestion du chantier serait en cause ? Hum ! Deux entreprises sous-traitantes ont été mises en liquidation judiciaire, pas bon ça ! Des intempéries depuis octobre, ça c’est tristement la vérité. L’accueil des prisonniers serait prévu pour « courant mai 2017 » – c’est bien en mai qu’il y a un train de jours fériés ? Pour les prisonniers, pas grave ! Mais pour les 200 élèves futurs matons partis en formation dans la ville des pruneaux (Agen) c’est une catastrophe ! Ils devraient rester « en prison chez les Farani  et même pendant les fêtes de fin d’année. Inadmissible, scandaleux, inhumain, loin de leur soleil, de leurs plages, non, non, et non. Il paraitrait qu’on pourrait aller à l’ONU dénoncer ces sévices imposés par le pays colonisateur ? Certains édiles devraient bien avoir un passe pour entrer à l’ONU, non ? C’était lors d’élections qu’Oscar Tane affirmait « si nous étions indépendants, il n’y aurait pas de prison »…

Le temps n’est toujours pas clément, pluie, pluie alors que nous entrons dans l’hiver (austral). À nos doudounes !

Restez optimistes.

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , ,

Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu

jean-pierre chabrol les fous de dieu

Un manuscrit est retrouvé caché parmi les pierres d’une très ancienne ferme des Cévennes. Il décrit d’une langue savoureuse et passionnée la lutte du petit peuple hérétique contre les dragons du roi de France après cette révocation malvenue de l’Édit de Nantes. La lutte idéologique est aussi lutte régionaliste et lutte de classes. Est-ce cette torsade de luttes, inextricablement mêlées, qui a séduit ce Cévenol écrivain ?

Toujours est-il qu’en cette chronique imaginaire, où alternent les violences et les amitiés, court le nerf d’une foi intense en la vie. En ce petit coin reculé des provinces, la richesse a pour nom : terre, bétail, femme, enfants, fraternité des hommes et fidélité à Dieu. Le bonheur est simple, par contraste avec les malheurs qui s’abattent sur les Cévennes. Il a un goût de pierre et de vin chantant, un goût de lèvres frémissantes.

A l’indigence des besoins quotidiens correspond parfaitement l’ascétisme et l’austérité de la Religion prétendue réformée. Foin des splendeurs et du faste catholique, foin de l’hypocrisie jésuite et de la corruption ecclésiastique ! Rien de cela ne parle à ces paysans des montagnes pierreuses, eux qui connaissent le dur labeur de la récolte arrachée à la garrigue et les devoirs que réclame le bétail. La fidélité au protestantisme est aussi la fidélité aux valeurs de sa terre, la fidélité au prêtre villageois qui prêche et qui soutient. Les Catholiques, le catholicisme, viennent toujours du dehors, de la ville, de la province capitale. L’administration, la police et la justice apparaissent comme plaquées artificiellement, imposées par le pouvoir d’État pour surveiller et punir.

C’est pourquoi la révolte des Camisards dépasse-t-elle la simple querelle religieuse pour atteindre au radical. Qu’importerait au Cévenol de se dire catholique, si ce reniement n’était à la fois acceptation de son esclavage et soumission tacite aux agents du roi ? Eux veulent forcer la liberté du paysan jusque dans les replis de sa conscience et le paysan dit « non ».

La liberté ne peut être à demi, l’exploitation non plus. Celui qui désire cultiver librement sa terre doit aussi consentir aux impôts, reconnaître la justice et pratiquer devant le monde la religion. Qui veut contraindre l’un de ces points contraindra fatalement tous les autres. En Cévennes, du temps de Louis le Quatorzième, la lutte pour le droit de pratiquer sa religion équivalait à la lutte pour la survie.

Un tel combat, à l’enjeu aussi fondamental, ne peut être qu’impitoyable. La répression engendre le terrorisme, qui accentue et justifie la répression. La Bête catholique a fait des Cévenols des bêtes traquées, sauvages et sans merci. Les femmes violées, les enfants égorgés, les amis pendus, les récoltes saccagées, les villages incendiés, rien de cela ne pourra extirper l’hérésie. Elle ne périra qu’avec les derniers hérétiques – avis aux politiques !

Malgré les Écritures, le troupeau des fidèles ne pratique pas le pardon des offenses. On ne peut pardonner lorsque la survie de tout un peuple, de tout un pays, en dépend. Les Camisards, par la faute des Catholiques, ont régressé au temps de Moïse et pratiquent l’œil pour œil, dent pour dent. Nombre d’entre eux, tel ce vieux berger isolé dans la montagne, écoute avec émotion le récit des Sept plaies d’Égypte, lu par une voix d’enfant comme une voix du ciel. L’abîme appelle l’abîme ; le Christ est oublié pour n’écouter que le Père, le Dieu jaloux tonnant, dont on interprète les Desseins impénétrables pour mettre à sac couvent et presbytères, et brûler les églises, du moment qu’elles sont catholiques.

Mot terrible : « La Loi veut que, pour le bien, il faut le mal. » Ce précepte justifie toutes les terreurs, il est aussi vain que vieux, et faux depuis l’origine des temps.

Dans leurs épreuves, les Camisards réinventaient la Bible plutôt que de la lire, selon le mot de Michelet cité à la fin du livre. En leur sein se réactualisait vivement la querelle des deux Testaments, l’ancien et le nouveau, par la bouche de deux vieillards. Reboul voulait qu’on ne résistât point au méchant, comme le Christ l’avait dit ; Espérandieu prônait l’œil pour œil, comme avait dit auparavant le Père. Ce fut Jéhovah qui fut écouté et non point Jésus. Tant qu’il le fut, le pays fut brûlé et la vie traquée.

Tout Dieu rend fou celui qui le croit trop fort.

Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu, 1961, Folio 1972, 438 pages, €9.20

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Camp sur une île déserte de la mer de Cortez

Cinglant vers les îles, nous installerons notre bivouac sur l’une d’elle, déserte. Débarquant sur la plage d’une anse, nous installons le camp en demi-cercle autour du feu de bivouac, les gros bidons d’eau et les caisses de provisions alentour.

ile deserte mer de cortez Basse Californie

Nous allons vivre de ce que nous avons apporté (il y a peu d’eau douce sur l’île) et de la pêche.

ile mer de cortez Basse Californie

L’étudiant en médecine a apporté palmes, masque et tuba, et surtout un fusil sous-marin à ressort. Il part régulièrement pêcher des poissons locaux, tel le capitaine, le mérou ou la carangue, que nous faisons griller sur la braise. Je me souviens aussi avoir réalisé des poivrons farcis au riz. On ne s’ennuyait pas, en dehors des heures de kayak.

falaise ile Basse Californie

L’île était peuplée de quelques coyotes du Mexique, plus petit que ceux du nord, et ces animaux, qui tiennent plus du renard et du chien que du loup, sont très curieux. Il n’était pas rare d’apercevoir à la nuit tombée deux yeux de braise flotter à quelques dizaines de centimètres du sol, juste à la limite du cercle de lumière.

kayak ile Basse Californie

Nous retrouvions parfois, au retour en fin de journée, les caisses et même les bidons mordus parce qu’ils sentaient la nourriture. Nous leur avons laissés quelques restes au départ, et ils nous suivaient la journée lorsque nous pérégrinions sur les rochers. L’un d’entre nous raconte même avoir vu un coyote regarder fixement, assis sur son train, un autre garçon se laver au filet d’eau qui coulait d’un rocher. Ils nous évitaient mais n’étaient pas peureux. Une distance minimum d’une vingtaine de mètres entre eux et nous leur suffisait.

iles mer de cortez Basse Californie

Les quatre jours écoulés, nous quitterons l’île pour rallier la péninsule, affaire de 5 ou 6 milles, puis redémonterons définitivement les kayaks, ce qui demande à chaque fois une bonne heure, pour tout ranger dans le van et reprendre la route de Tijuana.

plage ile Basse Californie

Catégories : Mer et marins, Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Marcel Aymé, La jument verte

marcel ayme la jument verte

C’est un roman aimable et séduisant qui raconte avec une profonde tendresse et un humour constant les querelles de village, au début du siècle XXe. Il s’élargit aux types humains.

Le combat est sans merci entre laïques et cléricaux, mais les opinions politiques ne sont que les masques de haines plus vivaces. La différence des familles et des traditions familiales, surtout dans le domaine sexuel, la différence d’apparence et de comportement, voire d’attitude devant la vie, forment la trame des griefs échangés. Il y a les hypocrites, les puritains, les scrupuleux ; il y a ceux qui aiment la pénombre et les détours du langage. Et puis il y a des francs, les viveurs, les généreux ; ceux qui aiment le grand soleil et le verbe droit. Les Maloret et les Haudouin.

D’un côté les prudents qui ne s’engagent jamais ; les incestueux qui assouvissent leurs désirs en famille, persiennes tirées ; les cléricaux qui suivent la messe et craignent que leurs péchés ne compromettent leur récolte. De l’autre les insouciants, les spontanés, capables de laisser en plan une fille pour admirer le jeu du soleil au-dehors ; les laïques aimant vivre au rythme puissant de la terre et pour qui la République est une belle femme aux seins gonflés qu’il faut défendre contre les barbares.

Dès lors, la césure des opinions se fait non par choix librement déterminé, mais bien plutôt par complexion. Honoré est large, bon, fougueux, aimant la vie ; il sera laïc. Zèphe est rusé, prudent, hypocrite et un peu lâche ;  il sera clérical. La différence des tempéraments induit l’écart politique ; en quelque sorte une différenciation ethnique. « La famille Haudouin mesurait un mètre soixante-dix, elle avait les cheveux châtain foncé, les yeux gris, les traits du visage très accusés, les membres secs, mais musclés, le pied cambré. (…) La famille Maloret chaussait 42, elle était trapue, de visage pâle et de cheveux noirs » (XV).

Cette césure peut exister à l’intérieur d’une famille : ainsi Ferdinand et Honoré. Mais survient alors un autre critère, celui du lieu d’habitation. Ferdinand, bourgeois installé en ville, assoiffé de respect, est dans le fond un clérical bien qu’il défende la République. Honoré, paysan insouciant et volontiers anarchiste aime la liberté de mouvement, de travail, d’opinion et de comportement. Tout ce qui représente un frein, une tentative de brimade est rejeté instinctivement : le resserrement des rues en ville, les horaires fixes, l’opinion villageoise, les commandements de l’Église.

Il en est ainsi pour l’éducation des enfants ou pour l’amour des femmes. Honoré laisse les gosses libres de jouer aux jeux érotiques de leur âge, bien qu’il les reprenne avec fermeté (mais tendresse) lorsqu’ils s’égarent. Malgré des tentations, il reste fidèle à sa femme qui lui a donné des gamins et partage sa vie. Sa fidélité est instinctive et affective. Dans sa famille, l’union règne par-delà les disputes occasionnelles. L’entente est à un niveau profond : celui de l’amour de la vie et de la passion pour la liberté. Il est de très belles pages sur l’amour paternel (V) et sur l’unisson familial (IX). « Dans la maison d’Honoré, l’amour était comme le vin d’un clos familial ; on le buvait chacun dans son verre, mais il procurait une ivresse que le frère pouvait reconnaître chez son frère, le père chez son fils, et qui se répandait en chansons du silence » (IX).

Ferdinand, au contraire, s’érige en censeur de ses enfants et de sa femme. Il est obsédé et sans cesse soupçonneux, torturé par la vision du péché, par des scrupules de conscience, par la peur du qu’en-dira-t-on et par la crainte de Dieu. L’atmosphère familiale est étouffante, les enfants s’éloignent des parents le plus qu’ils peuvent, s’asseyent par exemple aux coins opposés d’un compartiment de chemin de fer.

Le récit, très « païen » au sens étymologique de ‘paganus’, le paysan, confronte deux types d’hommes éternels : celui qui aime la vie et qui est porté spontanément à la joie ; celui qui sans cesse craint l’opinion, Dieu, et qui oublie de vivre.

Marcel Aymé, La jument verte, 1933, Folio 1972, 256 pages, €6.50

DVD La jument verte de Claude Autant-Lara, 1959, avec Bourvil, Francis Blanche, Gaumont 2011, €19.71

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sur la mer de Cortez

Nous camperons dans plusieurs endroits côté Pacifique. Dans l’un, une dune entre la mer et le camp nous protège du vent presque constant qui vient du large, et en partie de l’humidité du matin et du soir.

barques de pecherus Basse Californie

Nous apercevons les deux îles en face.

dune pacifique Basse Californie

Des pélicans bruns plongent près de la rive pour y attraper on ne sait quelle proie facile.

pelicans bruns Basse Californie

Des cormorans, les fous à pieds bleus et les inévitables goélands – ces rats des mers – volent également ici ou là. L’espèce dite à pieds jaunes est une variété singulière à la mer de Cortez.

goelands Basse Californie

Nous lions connaissance avec des pêcheurs de crabes bleus sur trois barques, râblés comme des Indiens et tannés par le soleil. Ils habitent le village voisin, à un kilomètre ou deux de notre bivouac.

village de pecheurs Basse Californie

Ils collectent des centaines de gros crabes aux longues pinces, apparemment bien nourris, dans des casiers plastiques bleus.

pecheurs de crabes Basse Californie

Mon espagnol peut se déployer, bien que certains mots soient locaux.

peche Basse Californie

Nous mangeons le dernier soir avec eux un barbecue de crabes grillés tandis que nous offrons quelques bouteilles d’alcool fort. Ce sont des hommes.

barbecue pecheurs Basse Californie

Même si certains n’ont pas encore 16 ans, on devient hombre tôt en ces contrées.

crabes bleus Basse Californie

Nous reprenons le van pour une étape qui remonte vers le nord, la baie de Los Angeles, cette fois sur la mer de Cortez. Rien que ces noms sur la langue paraissent exotiques.

dune Basse Californie

La sierra descend sur la mer et forme de beaux promontoires. Nous explorerons la baie en kayak, apercevant de temps à autre une baleine au loin. Mais il est rare que nous ayons la chance d’en voir une de près. Ces bêtes n’aiment pas la compagnie et, même si nous n’avons pas de moteur pour les effrayer, elles ne voient pas vraiment qui nous sommes et s’empressent de filer à plus de 5km/h, qui est notre vitesse maximum à la pagaie. Pagayer à deux ne suffit pas à les suivre… et la mer est vaste ! Nous sommes vite fatigués de pagayer et pagayer sans trêve, car les distances sur la mer sont grandes ; 8 à 12 milles par jour nous suffisent ! Les photos que nous pouvons prendre, au détriment de la vitesse pour avancer car il faut quitter les pagaies, montreront le plus souvent une fourmi dans un désert, la baleine au loin, minuscule, dans l’étendue marine. Ce programme écolo est un peu une arnaque. Nous pouvons voir d’assez près cependant des dauphins et même un éléphant de mer.

C’est en fait l’étrangeté de ce paysage isolé du Mexique qui fait le charme de ce périple, son aspect sauvage, encore préservé, très nature.

Catégories : Mer et marins, Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hermann Hesse, Le loup des steppes

hermann hesse le loup des steppes

Narcisse est peut-être, avec Prométhée, le mythe essentiel de la culture occidentale. L’homme est toujours au centre du débat et, lorsqu’il n’a plus rien à conquérir par son corps, à créer avec son cœur et son âme, il ressent le mal de vivre. Il semble que nous, Occidentaux, ne puissions nous trouver bien dans notre peau que dans les périodes agitées et féroces où l’action et la lutte nous extirpent de nous-mêmes.

Lorsque règnent le calme et la paix, le guerrier qui dort au fond de tout être un peu noble s’ennuie, il s’étiole comme un fauve en cage. C’est alors qu’il se tourne vers l’intérieur, avec angoisse, dans l’impossibilité qu’il est de se fuir dans le combat ou l’action. Les ères de prospérité bourgeoise mettent en fureur les meilleurs. Ils savent trouver les mots qui cinglent sans pitié ces valeurs médiocres de bêtes à l’étable. Ils recréent les conflits pour se sentir vivre, ferraillant de leur plume ou s’engageant dans des causes sans espoir, ou bien fuyant la réalité grise dans les paradis artificiels.

Lorsqu’ils sont lucides et qu’ils voient la faillite qui les guette, ils écrivent un livre. Parce qu’ils sont les plus conscients et les plus détachés, ils saisissent mieux le tragique de la condition humaine. Ces livres-là sont souvent des chefs-d’œuvre car ils blessent directement nos fibres sensibles. Tel est ‘Le loup des steppes’.

Durant ces années que l’on a appelées « folles », après la plus absurde et la plus meurtrière des guerres fratricides, un homme se cherche. Il s’appelle Harry Haller. C’est un intellectuel, tenté par la pureté glacée de la raison, un solitaire, un loup parmi les hommes. Il rencontre un soir son opposé féminin, Hermine, solitaire elle aussi, mais tentée par la futilité des plaisirs. Du choc de ces deux êtres l’un sur l’autre naît l’étincelle. Ce sont des pages frisant le fantastique et le surréel. En leitmotiv tout au long de l’ouvrage revient la nostalgie de l’unité, de l’équilibre, de l’harmonie des êtres et de leur mille facettes, cette question fondamentale de l’humain.

La tentative de réponse qui est faite à cette interrogation à la fin du livre rappelle Nietzsche, qui a fortement influencé l’auteur : la joie, l’amour et le rire vont pouvoir opérer la synthèse des mille images diffractées de l’être. Le rire permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire, l’or pur dans le minerai brut. A chacun de définir cet « essentiel » d’après le passé qui l’a formé et le devenir qu’il désire au fond de lui. Mais cela doit conduire à l’harmonie de l’être, pas à l’hypertrophie d’une partie. L’intellect est indispensable, mais l’intellectualité pure est une impasse ; les plaisirs sont indispensables, mais le culte du sexe et des sens est futile. L’essentiel est l’extase d’une belle musique ou d’une haute pensée, mais aussi la fraternité vivante et l’exaltation de la danse, la méditation solitaire et aussi la communion dans la foule. Avec, comme juge des valeurs, la moquerie de soi-même. Zarathoustra disait : « J’ai canonisé le rire. »

Voici le fond du roman. Mais sa lecture est un constant délice par les remarques aiguës sur l’intellectuel, le nihilisme, sur notre époque et sur la bourgeoisie qui la domine, sur les « mille facettes » de l’homme et sur l’équilibre indispensable.

Harry, le loup des steppes, est un intellectuel, mais il s’aperçoit que l’intelligence pure conduit au nihilisme. Il se trouve écartelé entre les aspirations et les interdits qui lui viennent tous deux de son éducation stricte et manichéenne, empoisonnée de christianisme. A la charnière de deux époques, il est incapable de se fondre dans l’univers bourgeois dont il sait la pesante médiocrité, il est prisonnier de la fiction du moi qu’il schématise en deux tendances qui se contredisent : le loup et l’homme. Son chemin initiatique lui fait découvrir la sagesse, qui est l’équilibre par le rire. Il apprend que l’homme n’est pas unité divisée, mais chaos aux milliers d’images qu’il appartient à sa volonté d’ordonner.

Harry est un homme qui pense : « Plus réfléchi que le reste des hommes il avait, en touchant les choses de l’esprit, cette souveraineté presque glacée de ceux qui n’ont plus besoin que des faits, qui ont pensé, qui savent ; seuls peuvent se montrer ainsi les vrais intellectuels qui ont chassé toute espèce d’ambition, qui n’ont jamais envie de briller, qui, ne songent même pas à persuader, à avoir raison, à avoir le dernier mot » (p.11). L’instruction a germé en culture. Les connaissances ne sont plus acquises pour l’érudition vaniteuse de nouveau riche qu’elles permettent, mais elles se sont organisées, hiérarchisées dans un système du monde. Le savoir n’est plus but en soi mais simple moyen, un outil de compréhension du monde.

Mais l’intelligence pure détruit tout plaisir ; son analyse est impitoyable et dissolvante. Comme une machine sans contrôle, elle fonctionne à vide, elle dissèque tout ce qui passe à sa portée avec l’absurdité d’un outil qui s’emballe. A ne vouloir agir qu’à l’aide de la froide raison, on perd tout élan, tout désir, toute volonté. Tout vaut tout, tout est relatif, tout se discute et se teste. L’intellectuel pur se mure dans une solitude suicidaire, détaché de toute réalité matérielle et de toute vie charnelle, comme le savant de Paul Bourget.

Pour Nietzsche, le nihilisme résulte de l’interprétation « technique » du monde. Le sujet se trouve séparé de son corps, celui-ci rejeté dans les ténèbres extérieures. Arraché de tout le matériel qui l’enracine dans le monde ici-bas et la vie, le sujet ne se trouve plus défini que par une intériorité postiche, vide et sans détermination – arbitraire. L’intériorité de la conscience, notion métaphysique, est un premier pas vers les idées pures de Raison, de Dieu, considérées comme guides des actes. Quand cette falsification s’écroule par l’analyse impitoyablement logique de la raison, quand Dieu est mort ou que survient la faillite de l’interprétation exclusivement historique des valeurs, l’homme n’est plus qu’extériorité. Il n’est plus qu’un point où viennent converger diverses lignes de détermination : naissance, milieu social, culturel, historique, etc. Déraciné, gratuit, privé de raison d’être, il se demande pourquoi vivre. Il est alors mentalement un « suicidé ».

Les suicidés ne sont pas ceux qui se suicident, ni même ceux qui en auraient le désir. Les suicidés mentaux au sens de Hermann Hesse vont rarement jusqu’à cette dernière extrémité. Au contraire, ils sont e« des êtres qui se sentent coupables du péché d’individualisation, comme des âmes qui ne croient plus avoir pour but de leur vie leur développement et leur achèvement, mais leur absorption, leur retour à la Mère, à Dieu, au Tout. » Comme des enfants sevrés de leur nourrice et frustrés du contact affectueux de leur mère, les « suicidés » sont des déracinés, des réprouvés, des désespérés. Privés de cette animalité que leur éducation rejette, ils errent dans le désert de la raison pure. Violemment déséquilibrés, ils quêtent leur moitié perdue, avec la nostalgie profonde de l’unité d’être.

Ils sont des aliénés, des martyrs. Ainsi est le loup des steppes : « Sa maladie n’était pas due à des défaillances de sa nature mais, au contraire, uniquement à sa surabondance de dons et de forces. Mais il n’avait pas su les accorder et sa violence n’avait pas atteint à l’harmonie. Je reconnus que Haller était un génie de la souffrance, qu’il avait en lui, au sens de Nietzsche, une aptitude à souffrir infinie, terrible, géniale. C’est pour cela aussi que son pessimisme n’était pas fondé sur le mépris du monde, mais sur le mépris de lui-même ; quelques impitoyables et mortels que furent ses persifflages de telles personnes, de telles institutions, jamais il ne s’en exemptait. » Ce divorce pathétique entre sa raison et son corps résulte de son éducation, toute imprégnée de christianisme. Ses parents l’aimaient, mais ils étaient stricts et dévots ; ils fondaient l’éducation – à l’allemande – sur la nécessité de briser la volonté.

Harry, trop fort, trop dur, trop fier, trop intelligent, est arrivé à l’âge adulte avec sa volonté intacte, mais irrémédiablement blessé et déchiré : au lieu de la briser, son éducation n’est parvenue qu’à lui faire haïr sa volonté. Obsédé d’« amour du prochain » inculqué depuis sa tendre enfance, Harry, malgré les efforts héroïques qu’il déploie, ne parvient pas à aimer les autres. Sa lucidité est trop aiguë, sa puissance trop forte. Écartelé entre ses principes et sa nature, il se hait lui-même et ne se considère que comme une bête dissimulée sous un vernis d’éducation : un loup à peine humanisé.

Harry Haller, double de Hermann Hesse, vit dans sa chair la maladie de son temps : le loup des steppes ne peut aimer « ce contentement, cette absence de douleur, ces jours supportables et assoupis, où ni la souffrance ni le plaisir n’osent crier, où tout chuchote et glisse sur la pointe des pieds. » Univers d’équilibre, certes, mais d’équilibre médiocre, anémié, mortel : l’univers du couci-couça. Si la bourgeoisie subsiste, c’est grâce à tous les loups des steppes, « natures puissantes et farouches », mais « détenus du bourgeoisisme ». Tels sont, par exemple, la plupart des artistes, qui méprisent l’esprit bourgeois mais ne font rien pour le combattre, le renforcent et le glorifient parce qu’incapables de s’en sortir. « Seuls les plus forts d’entre eux pourfendent l’atmosphère du monde bourgeois et atteignent au cosmique. » Ce sont les tragiques, dont le rire absolu brise toutes les barrières et ne laisse aucun préjugé intact. Les loups des steppes manient seulement « l’humour », qui « reste en quelque sorte bourgeois, bien que le bourgeois véritable soit incapable de le comprendre. L’idéal disparate et enchevêtré de tous les loups des steppes, se réalise dans la sphère imaginaire.

Il n’est pas anodin que les termes d’humour et de sport, pour qualifier le comportement gentleman, soit né en Angleterre, pays du bourgeois par excellence. Il n’est pas anodin non plus que cette critique du bourgeois soit surtout allemande, sa démographie galopante au XIXe siècle a renforcé dans la société les idées de la jeunesse. Cet âge de la vie aime l’action et la passion, il est bien loin du monde tranquille et bourgeois ; il aime les certitudes et l’enthousiasme, il est bien loin du relativisme et de la prudence. Au contraire de l’humour, qui réconcilie les contraires, le tragique est radical. Il est un rire d’enfant un rire « innocent » et, par là, révolutionnaire. L’enfant est le seul à dire que le roi est nu. Il est l’expression de la Grande santé nietzschéenne qui se moque de tout, car la surabondance de forces rend joyeux et léger. La joie est la manifestation immédiate de la vitalité. La joie est moquerie, détachement, et en même temps affirmation, amour, volonté. Cette dualité intrinsèque lui donne son caractère tragique : rien ne mérite d’être fait, aucune cause d’être défendue, et cependant toute action est nécessaire, désirable, toute cause défendable.

C’est ainsi qu’à la fin de sa quête, le loup des steppes découvre la fiction du moi : « Quand Harry se sent homme-loup et se croit composé de deux éléments opposés, ce n’est qu’un mythe simplificateur. » La dialectique de Hegel, en tant que simplification grossière de la réalité, se trouve ici critiquée. « Harry ne procède pas de deux êtres, mais de cent, de mille. Sa vie oscille (comme celle de chacun) non pas entre eux pôles, comme par exemple l’instinct et l’esprit, ou le débauché et le saint, mais entre des milliers de contrastes, entre d’innombrables oppositions. » La fiction du moi a été inventée par les idéalistes de l’antiquité qui ont pris pour point de départ l’unité visible du corps. « En réalité, aucun moi, même le plus naïf, n’est une unité, mais un monde extrêmement divers, un ciel constellé d’astres, un chaos de formes, d’états, de degrés, d’hérédités et de possibilités. » Les poètes de l’Inde ancienne, dont Hermann Hesse est imprégné, ignoraient cette notion du moi : leurs héros ne sont pas des personnes mais des « faisceaux de personnes, des séries d’incarnations. »

« Ce que les hommes entendent par la notion d’humain est toujours une convention bourgeoise ; comme telle, elle est périssable. Certains instincts des plus brutaux sont méprisés et honnis par cette convention, une parcelle de conscience civique, de moralité et de « débestialisation » est obligatoire, un brin d’esprit est non seulement permis, mais exigé. L’homme de cette convention est, comme tout idéal bourgeois, un compromis. Il est un essai timide et ingénument malin de berner la méchante aïeule Nature, de même que l’ennuyeux ancêtre Esprit, et de garder entre eux deux la moyenne confortable » (Traité XXV).

Il faut relire ‘Le Loup des steppes’. Il est l’un de ces rares livres qui touchent le fond de l’homme.

Hermann Hesse, Le loup des steppes, 1927, Livre de poche 1991, 224 pages, €6.10

e-book format Kindle, €4.99

Catégories : Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

En kayak de mer pour les baleines…

Les baleines grises de 12 à 14 m de long sont censées séjourner de décembre à mars dans la mer de Cortez, cette mer intérieure entre le continent mexicain et la péninsule de Basse-Californie. L’eau, plus chaude et moins agitée que dans l’océan Pacifique, fortement garnie de plancton et autres débris organiques, est propice à la mise-bas des baleineaux et à leurs premiers coups de nageoires. Elles retourneront dans l’Arctique avec leur petit, 15 000 km plus au nord.

kayaks nautiraid Basse Californie

À San Carlos, grosse ville face aux îles Magdalena et Santa Margarita du Pacifique, entre lesquelles nous allons évoluer en kayak, nous faisons provisions de nourriture pour le séjour. Nous y passerons les quatre jours suivants. Nous laissons le van, montons les kayaks et y entassons dedans nos bagages personnels, les tentes, l’eau potable et la nourriture pour les quelques jours que nous allons passer en autonomie sur l’eau.

plage pacifique Basse Californie

Un kayak de mer à deux places du genre Nautiraid, long de 5m20 et large de 90cm contient beaucoup de matériel, plus qu’on ne le pense au premier abord ! Le poids ajoute à la stabilité, d’autant que l’engin est équipé de flotteurs latéraux.

kayaks grand nord grand large Basse Californie

Nous nous mettons en bras pour quelques heures avant de bivouaquer à nouveau au bord de la plage, dans un lieu où un rio vient se jeter dans l’océan. Des buissons ras fixent le sable tandis que les bords du petit estuaire font mangrove, colonisés de plantes vertes et vivaces avides d’eau douce. Feu de camp, conserves, montage des tentes, cela fait plus aventurier que scout car il n’y a personne alentour. Le Mexique est grand, la Basse-Californie très longue et presque déserte.

bivouac Basse Californie

Il fait autour de 25° la journée et nous vivons en short et tee-shirt lorsque le soleil tape trop, sans tee-shirt le plus souvent, sauf le soir à la fraîche ou sur l’eau – mais toujours avec des chaussures de type Nike car scorpions et serpents sont tapis dans les creux – notamment le crotale… annoncé par sa sonnette quand il est en colère. Nous leur avons fait peur – ou nous n’en avons pas surpris – car nous n’en avons pas vu. En revanche, nous avons vu courir nombre de scorpions, même le poilu, géant du désert, impressionnant. Ils se nichent volontiers dans les trous des cactus morts, que nous utilisons pour faire du feu. Ne prendre ces bois morts qu’avec les précautions qui s’imposent, être piqué dans le désert serait inconfortable, le premier hôpital étant à plusieurs heures de routes. Quelques vautours, perchés sur les grands cactus, surveillent la scène comme des croque-morts.

torse nu Basse Californie

Nous voyons sortir de multiples petites bêtes et nombre de scorpions de ces troncs, lorsqu’ils sont attaqués par la flamme. Il faut fermer la tente lorsque la chaleur tombe, pour éviter qu’ils ne se mettent dans les sacs de couchage – dont le mieux est de les laisser serrés dans leur enveloppe jusqu’au coucher. Il faut aussi secouer ses chaussures avant de les mettre le matin, et si possible pas sur son duvet mais en ouvrant la tente, au cas où.

camp pacifique Basse Californie

Catégories : Mer et marins, Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Légende des Trois cascades à Tahiti

A Tiarei, côte Est de Tahiti, court une légende. Le site a été fermé par les Autorités mais la légende qui abrite des amoureux demeure.

Dans cette vallée de Faarumai, vivait une famille royale. Le père était Marurai. Sa fille, Fauai, était la plus jolie de Tiare. Son père lui interdisait de parler aux garçons de son âge. Celui qui osait s’en approcher risquait la mort car cette fille était tapu (tabou). Cela la rendait triste. Sa voix douce était divine, elle attirait involontairement les garçons.

Fauai avait environ 17 ans. Elle ne sortait qu’accompagnée par des gardes de son père. Un jour, elle partit à la recherche de motoi (ylang-ylang dont les fleurs très odorantes servent à parfumer le mono’i ou à composer aux Marquises le Umuhei, bouquet aphrodisiaque de mariée.

fleur tahiti

Sur le sentier elle rencontra un jeune homme nommé Tua. Les gardes étaient à quelques pas derrière elle. Tua s’empara des fleurs que tenait Fauai et s’enfuit. Fauai, apeurée, cria, les gardes tuèrent Tua. Quelques temps après, sa mère tomba malade. Le tahua (sorcier, guérisseur) ordonna que l’on aille quérir des plantes médicinales. Fauai dut se rendre dans la vallée pour ramasser les plantes prescrites. Bien qu’accompagnée par les gardes de son père, elle rencontra Ivi (maigre), un jeune homme de son âge. « Je suis Ivi, je suis aussi à la recherche de plantes médicinales ».

Fauai l’entraîna derrière un buisson, fit sa « connaissance », prétextant aux Gardes qu’elle avait besoin de se recueillir quelques instants. Ivi l’entraîna dans la vallée. Les gardes fouillèrent les buissons, tentèrent de les poursuivre. Elle raconta à Ivi la tyrannie de son père et lui demanda de l’aide. Ivi lui révéla alors son secret.

cascade faarumai tahiti

Il était le génie de la vallée et se métamorphosa en un beau jeune homme. Les gardes se rapprochaient et allaient les rattraper… Survint un bruit assourdissant, de l’eau coulait sur les parois de la montagne. Ivi et Fauai furent recouverts. L’on dit depuis qu’ils vivent heureux derrière les cascades.

Ces deux cascades furent nommées Haamaremare ahi et Haamaremare iti. Les gardes à leur tour furent recouverts par l’eau, une troisième cascade naquit qu’on nomma Vaimahuta. Depuis, cette vallée s’appelle Faarumai.

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jean Cocteau, les Terribles

jean marais histoire de ma vie

Histoires de ma vie’, les mémoires de Jean Marais, prend par la passion que l’on y sent, malgré le style un peu maladroit. Sa mère, le théâtre et l’amour – telles sont ses trois raisons narcissiques de vivre. Son amour, c’est Jean Cocteau le poète, un Gide beaucoup plus fou et resté jeune. Sa mère, c’est une femme un peu folle, une actrice dans la vie ; elle inspirera un personnage de Cocteau.

Ces trois, pôles de sa vie, Jean Marais les verra réunis lorsqu’il jouera ‘Les parents terribles’ de Cocteau. Cette pièce a été écrite pour lui après un « qu’aimerais-tu faire ? » du poète à son amant. Il lui donne le rôle de Michel et s’inspire de la figure bien typée de sa mère, bien que Cocteau s’en défende dans la préface : « je n’ai imité personne que je puisse connaître ». Il dédie cette œuvre à Yvonne de Bray, une amie actrice qui devait jouer le rôle de la mère et dont il dit qu’elle lui a « inspiré toute la pièce ». Mais il est hors de doute que c’est bien la mère de Jean Marais, désordonnée, impulsive, kleptomane et très possessive qui a fourni le modèle d’Yvonne. Marais parlait beaucoup à Cocteau de sa mère et celle-ci, jalouse, disait de l’ami de son fils qu’elle ne l’aimait pas. Transposé dans la pièce, cela donne le thème des parents terribles avec Madeleine dans le rôle de Cocteau.

Les enfants terribles’, ‘Les parents terribles’ : similitude des deux œuvres. Le roman comme la pièce nous décrivent chaque fois un microcosme, un univers entre quelques personnages, fermé sur lui-même avec ses rites, ses lois propres. Ce sont des caricatures de ‘parents’ et ‘d’enfants’, mais des « mensonges qui disent la vérité ». Ces images cohérentes, bien qu’insolites, nous donnent la clé d’une époque. Les humains sont les mêmes depuis les Grecs, mais le décor a changé, surtout la société. Aujourd’hui règne l’individu, l’égoïsme est promu et chacun se ferme sur soi. Il façonne une petite cellule comme une coquille qui le protège du monde, la remplissant de son désordre, régnant dans une pagaille organisée. Dans les villes où l’on voit tant de monde, on ne connaît plus personne. L’appartement, la chambre même, deviennent ventre retrouvé de la Mère. Le rêve égaré dans la réalité refuse l’ordre du réel et fantasme un désordre sempiternel.

Les enfants trop prolongés refusent de grandir car cela voudrait dire la fin du rêve, l’obligation de ‘naître’ au monde adulte, la rupture du cordon ombilical. Pour la mère, de même, son fils sera toujours bébé, refusant les lois naturelles qui le font grandir, refusant la nécessaire rupture adulte. Tout est refus : de s’adapter aux lois naturelles, d’accepter le temps qui passe et transforme, des machines devenues inutiles et désuètes vouées à tourner à vide lorsque leur temps sera fini. A l’image d’une société désaxée.

jean cocteau les parents terribles

‘Enfants terribles’, ‘Parents terribles’ : curieuses similitudes puisque que le titre ‘Parents’ de la pièce n’a pas été créé intentionnellement par l’auteur comme pendant à celui de son roman, mais suggéré par l’un de ses amis, Roger Capgras. Jean Marais nous apprend qu’il était le directeur du théâtre des Ambassadeurs. Peut-être Cocteau sentait-il les affinités profondes de ces deux œuvres puisqu’il ne parvenait pas à trouver un bon titre pour la pièce et qu’il accueilli la suggestion comme une découverte ?

Les deux ont des couples curieusement similaires. Yvonne, vivant tout entière dans le rêve, et Paul, lui aussi entier dans l’irréel ; tous deux sont malades et se font dorloter. Léo, la tante, c’est l’intrigante, la calculatrice, la raisonneuse, maîtresse du microcosme, veillant jalousement à ce qu’il marche bien, le défendant des atteintes du temps et de l’extérieur, niant les contraintes du réel et précipitant la fin quand il n’y a plus d’espoir. Ainsi Elisabeth, la sœur de Paul, fait les courses, parle avec le médecin, travaille, se marie, se charge ainsi de toutes les relations extérieures nécessaires à ce que la cellule fermée puisse continuer à vivre.

Faut-il voir un parallèle Yvonne-Élisabeth, mère possessive et sœur possessive, l’une et l’autre ne pouvant tolérer, par jalousie incestueuse, que leur fils et frère puisse ‘aimer’ ailleurs ? Qu’il révèle une sexualité d’homme qui capte sa tendresse hors de la cellule, comme Michel aime Madeleine ? L’inceste, tout est là. C’est la ‘faute’ – au sens des Grecs – la remise en cause de l’ordre du monde, ici réduit à la famille.

Léo, « dont l’ordre est impur », dit Cocteau dans sa préface des ‘Parents’, ressemble à Elisabeth qui veut elle aussi conserver le microcosme hors du temps, hors de l’ordre. Le type d’Elisabeth s’est scindé en deux personnages dans les ‘Parents’ : Léo et Yvonne. Ce sont les deux faces de la même créature des ‘Enfants’, la maîtresse de la chambre et la mère-sœur ou sœur-mère, possessive.

Paul, c’est Michel, « le jeune homme dont le désordre est pur », dit Cocteau dans cette même préface. Pur parce que plus longtemps enfant, les garçons restant plus infantiles que les filles en ce qui concerne le sexe ; pur parce que manipulé par une mère comme s’il était encore bébé, étouffé par une sœur qui refuse de le voir grandir. Devenir un homme signifie se détacher pour aller voir ailleurs, chercher une autre femme à qui donner sa tendresse et faire couple, être ingrat à la cellule familiale. Cocteau a-t-il illustré sa propre adolescence ? Mais Paul, c’est aussi Yvonne, l’âme pure de la cellule, le moteur du rêve.

Tout se passe comme si les deux personnages centraux des ‘Enfants terribles’ avaient été recomposés en trois personnages plus typés dans les ‘Parents terribles’. A chaque extrémité du schéma, Michel et Léo, le microcosme s’ouvre vers l’extérieur ; mais de façon différente, inverse, suivant le caractère de chaque personnage. Paul (Michel) est le pôle positif, celui « dont l’ordre est pur » ; Elizabeth (Léo) est le pôle négatif, celui « dont l’ordre est impur ». Les relations extérieures de Paul sont centripètes, elles tendent à le faire sortir du cercle fermé, à faire éclater la cellule ; les relations extérieures d’Elisabeth sont centrifuges, elles ramènent chaque événement, chaque contact, vers l’intérieur du microcosme pour tout absorber en lui.

Cocteau touche ainsi aux relations les plus fondamentales des relations humaines et aux événements les plus marquant de la vie d’un garçon : l’inceste et sa prohibition (qui donne donc à chaque tentative une fin tragique), la dualité rêve-réalité, le microcosme nécessaire et le macrocosme inévitable, le temps inexorable qui transforme organiquement et pousse à d’autres relations, la déchirure entre enfance et âge adulte, la découverte de l’amour sexuel, différent de l’affection filiale ou fraternelle, l’acceptation des ruptures et du changement comme loi de la nature…

jean cocteau les enfants terribles

A côté des personnages principaux existent deux couples de personnages secondaires : Gérard et Agathe des ‘Enfants terribles’, qui donnent Georges et Madeleine des ‘Parents terribles’. Les parallèles : Gérard est l’ami de Paul, Georges est le père de Michel ; Gérard aime Elisabeth, George aime Yvonne et a aimé Léo. Une inversion : Gérard est concurrent de Dargelos pour l’amitié de Paul (Agathe ressemble à Dargelos) ; Georges est le concurrent de son fils Michel pour l’amour de Madeleine (ce qui se traduit par : Gérard est concurrent d’Agathe pour l’amour de Paul). Le garçon devient fille et change de sens pour l’action.

C’est ici que se marque le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il s’effectue peu à peu un glissement de l’amour de même signe (garçon pour garçon) vers un amour de signes opposés (garçon pour fille). Le premier laisse le microcosme intact par nécessité du signe nécessaire à la neutralité (+ et + = +) ; le second fait éclater le microcosme parce que le signe complémentaire est trouvé en-dehors de la cellule, celle-ci devenant inutile (+ et – = neutre). Le besoin confus d’affection de l’enfant sensible lui fera chercher un ‘égal’ à aimer, un autre enfant de son âge ; si celui-ci ne répond pas à son amitié ou la comprend mal, l’enfant sublimera cet amour en admiration platonique d’un « type idéal » : par exemple Paul pour Dargelos. A l’adolescence, tout se transforme dans l’âme et le cœur, sous la poussée des hormones. Le type idéal, le besoin d’affection, se cristallisent en général sur un membre du sexe opposé : par exemple Paul pour Agathe ou Gérard pour Elisabeth. Mais la fidélité à l’empreinte affective d’enfance demeure : ainsi Agathe ressemble-t-elle à Dargelos et Elisabeth à Paul.

‘Les enfants terribles’ sont plus particulièrement fascinants, peut-être parce que sous forme de roman, donc plus élaboré. Le poète y déploie une scène primitive, à la limite de l’invraisemblable. Des enfants orphelins peuvent-ils rester livrés à eux-mêmes dans un appartement parisien au XXe siècle ? Cet insolite fait cependant ressortir la vérité profonde du subjectif. Le lecteur voit reparaître à la surface son propre monde de l’enfance avec sa magie, son pouvoir onirique, son dédain des conventions adultes, enfoui qu’il était dans son inconscient. L’atmosphère est suggérée par touches impressionnistes qui agissent peu à peu sur le lecteur. Il a une vision d’ensemble enrichie de toutes ses réminiscences personnelles, de toutes les affinités qu’il a avec ce fond « d’animalité et de vie végétative » qu’est l’enfance. Un monde clos où rêve et réalité s’entremêlent comme sous l’effet de l’opium.

L’amour « dans l’ordre du monde », montre que le ‘trésor’ des objets chargés de rêve et de souvenirs laisse l’adolescent insatisfait. Il détruit alors impitoyablement cette enfance qu’il lui faut dépasser et, avec elle, cette étroite communauté d’exilés dont l’obstination à se perpétuer entre soi outrage l’ordre de l’univers en voulant abolir le temps.

Jean Marais, Histoire de ma vie, 1975, Albin Michel, 315 pages, occasion €1.15

Jean Cocteau, Les enfants terribles, 1929, Cahiers rouges Grasset 2013, 136 pages, €6.90

e-book format Kindle, €5.49

Jean Cocteau, Les parents terribles, 1938, Folio 1972, 179 pages, €5.90

e-book format Kindle, €5.49

DVD coffret Jean Cocteau : Les enfants terribles (1950), Les parents terribles (1948), Le baron fantôme (1942), LCJ éditions 2013, €18.90

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dans le Pacifique

Le bain dans le Pacifique était pour moi une grande première.

mousse vagues Basse Californie

L’eau y est relativement froide, un courant remonte vers le nord, mais mousseuse à souhait sur la plage en pente douce où vient s’écraser la longue houle arrivée directement d’Asie sans presque rien rencontrer sur sa route.

vagues sur la greve Basse Californie

Le mouvement des vagues dessine de gracieuses ondulations sur le sable de l’estran.

ondulation plage Basse Californie

D’innombrables coquillages apportés par le flot, ramassés par personne, jonchent le sable.

plage coquillages Basse Californie

Je rapporte deux gros bigorneaux, dont l’un trône toujours dans ma bibliothèque. Ils sont de taille à écouter la mer dedans, parfaitement blanchis par les crabes et par l’eau.

vague Basse Californie

Le jour suivant, nous manœuvrerons les kayaks sur la mer pour bien les prendre en mains. Pour beaucoup d’entre nous, c’est une première fois et nous devons nous y habituer.

guide Basse Californie

Ce n’est pas compliqué, le barreur est à l’arrière, confortablement assis, les pieds sur deux pédales qui commandent grâce à des câbles le safran à l’arrière. Pied droit pour aller à droite, pied gauche pour aller à gauche. Il pagaie lui aussi mais son centre de gravité décalé le rend moins efficace que le pagayeur avant, sur un siège à dossier lui aussi, dont l’impulsion fait avancer principalement le bateau. Bien sûr, cela mouille un peu, l’avant recevant les embruns et l’arrière les gouttes des coups de pelle du premier.

kayak nautiraid Basse Californie

Mais il fait chaud et la peau nue aime bien ce frais régulier, d’autant que les gilets de sauvetage engoncent, même portés directement sur la peau.

Catégories : Mer et marins, Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , ,

Anne Perry, La conspiration de Whitechapel

anne perry la conspiration de whitechapel

Connaissez-vous Jack l’Éventreur ? Eh bien l’enquête de Thomas Pitt le conduit à découvrir une vérité à son sujet, quatre ans après les faits réels…

Nous sommes en 1892 et la reine Victoria, « vieille dame, petite, replète, aux regards vifs » (p.394), en deuil de son mari consort depuis 30 ans, est aussi absente de son peuple que certains Présidents français, 114 ans plus tard. Heureusement, la république permet de virer les rois fainéants. Ce n’était pas le cas de Victoria, qui règnera encore 9 ans !

Quoi d’étonnant alors à ce que fleurissent les complots ? De généreux idéalistes qui ont « fait 1848 » rêvent d’instaurer dans les îles du Royaume-Uni la république et de lâcher l’empire. D’autres, intelligents, ambitieux et froids, les manipulent à merci pour tirer les marrons du feu en leur faveur (comme souvent). Ce qu’ils veulent ? Le pouvoir, bien sûr !

Ils sont aidés par un Prince de Galles frivole, queutard et dépensier, qui deviendra le roi Édouard VII pour 9 ans à peine avant de céder la place à son neveu. Son fils, le duc de Clarence, était mort en effet. De mort naturelle ? C’est ce dont l’enquête d’un journaliste que croise Pitt permet de douter.

Thomas Pitt, justement, est au meilleur de sa forme. Il réussit par ses observations de terrain à faire condamner l’assassin d’un juste, admirateur des républiques grecques antiques. Il s’attire ainsi la haine de certains avocats et juges, tous membres du Cercle intérieur, cette organisation secrète qui noyaute le pouvoir et vise même à le prendre. En donnant un coup de pouce à certaines circonstances. Par exemple un gros scandale mettant en cause le Prince de Galles, le feu mis aux poudres de la misère en fermant quelques usines des quartiers pauvres de Londres

londres brumeux de jack l eventreur

Pitt, renvoyé du commissariat de Bow Street par les influents qu’il gêne, est affecté à la Special Branch, cette police secrète chargée de surveiller les activistes dans ces quartiers mal famés qu’un rien pousse à l’émeute. S’il y disparaissait, d’ailleurs, les manipulateurs n’en seraient que plus ravis.

Mais voilà, Pitt n’est pas seul, lui non plus. Le passé vous rattrape toujours et il a su nouer des relations et des amitiés qui le confortent et qui l’aident : sa femme Charlotte, sa bonne Gracie, son ancien inspecteur Tellman, la tante par alliance de sa femme Lady Vespasia, son ancien chef Cornwallis, son nouveau chef Narraway… Chacun apporte sa pierre à l’édifice, les embrouilles sont débrouillées. Non sans mal, mais c’est ce qui fait l’attrait haletant de l’enquête. Nous avons là en effet l’un des meilleurs Pitt de la série !

Anne Perry, La conspiration de Whitechapel (The Whitechapel Conspiracy), 2001, traduction française 10/18 2006, 395 pages, €8.10

e-book format Kindle, €10.99

Les romans d’Anne Perry déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Bivouac dans le désert californien

Le premier soir nous bivouaquons dans le désert, un peu à l’écart de la route, sous des tentes canadiennes pour deux.

tente Basse Californie

Non qu’il fasse froid ou même humide, mais les scorpions et autres lézards ou serpents sont nombreux dans les herbes…

bivouac Basse Californie

Nous sommes au milieu des buissons secs et des cactus candélabres qui s’élèvent comme des doigts dressés vers le ciel où se meurt, au loin, le soleil Pacifique.

cactus Basse Californie

On dit qu’il existe 120 espèces de cactus en Basse-Californie.

cactus candelabre Basse Californie

Le cactus-cardère (cardón) est encore plus grand que le candélabre, il peut atteindre 20 m de haut ! A la première pluie, il emmagasine de l’eau qu’il consommera durant une période sèche, pouvant perdre jusqu’à 60% de son volume. Ses fleurs s’ouvrent dès la tombée du jour, pour éviter la déperdition d’eau durant les grosses chaleurs, et se referment au petit matin. Les abeilles et les oiseaux viennent à ces heures polliniser la plante.

cactus cardon Basse Californie

L’arbre loup-garou (cirio) est surprenant : son tronc imperméable garni d’épines peut atteindre 70 cm de diamètre et s’amincit à mesure qu’il monte, comme une carotte plantée à l’envers ; il ne se réveille que lorsqu’il pleut, se couvre de feuilles en quelques heures et fleurit.

paysage de cactus Basse Californie

Ce serait un vrai décor de western, n’était la plaine rase. Le feu est alimenté de cactus morts, notamment des cactus orgue dont la structure cellulaire aérée brûle très bien.

ocotillo Basse Californie

L’ocotillo est un arbuste aux fleurs en grappes dont le nectar est très énergétique, une aubaine pour les colibris migrateurs. Sur les lignes téléphoniques des bords de route ou même sur les cactus, le Ball Moss (la « mousse en boule » ou tilandsia) est typique des décors westerns : c’est une broméliacée épiphyte qui se nourrit de brouillard. Le courant froid de Californie lui en fournit sa ration chaque matin.

 

Catégories : Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , ,

Flaubert contre l’esprit bourgeois

Flaubert Correspondance 1

Flaubert haïssait l’étroitesse d’esprit de son époque, la mentalité d’épicier de son milieu, le cocoricotage sans raison de son pays. En cela, il est moderne. Ce qui signifie universel, historique, écologue. Il a le sentiment panthéiste d’appartenir à la Vie dans l’univers, à l’espèce humaine par-delà les époques, à la civilisation par-delà les frontières.

En témoigne cette lettre à sa maîtresse, écrite à 25 ans : « Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c’est-à-dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussé et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie, c’est-à-dire l’obligation de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert et en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers. » 26 août 1846 (Correspondance, Pléiade, tome 1)

Le « journal » (la presse quotidienne) est pour lui la quintessence de la bêtise parce qu’il monte en épingle l’insignifiant pour la seule raison qu’il vient de se produire. C’est moins la presse elle-même que ce qu’on appelle aujourd’hui « le médiatique » qu’il juge bête : ce règne de la mode, du zapping, du nouveau qui chasse l’autre.

C’est très « bourgeois » parce que le bourgeois n’a pas d’histoire, au contraire des aristocrates, des paysans ou des artisans, pas de lignée familiale à défendre, de terre à mettre en valeur ou se savoir-faire à transmettre (au contraire, il dissimule ses origines roturières sous les fastes de la « fortune »). D’où cet état d’esprit orienté vers le présent immédiat, sans tradition, sans profondeur historique. Tocqueville parlera ainsi de l’Amérique. Nul ne réfléchit plus sur rien, courant sans cesse d’un fait à l’autre, le plus récent étant le plus désirable. Alors que c’est le recul qui permet la « réflexion » et fait le jugement.

Il n’y a pas de « progrès » dans la civilisation si l’on veut dire que la réalisation du ‘bien’ serait linéaire. Les misères exemplaires, même si elles ont disparu, donnent plus de leçons que le dernier événement médiatique. La classe ouvrière (que Flaubert met au pluriel selon l’usage du temps) n’a pas plus de « message » à délivrer aux hommes d’aujourd’hui que les esclaves antiques n’en avaient pour les stoïciens ou les chrétiens. “Pas moins, mais pas plus” : toutes les exploitations, toutes les oppressions sont également haïssables. Le présent ne compte pas plus que le passé lorsqu’il s’agit des hommes. Sommes-nous moins « barbares » que les Romains ? Nous le sommes différemment, certes, ne jetant plus les chrétiens aux lions, mais notre barbarie existe, en témoignent le « surveiller et punir » des prisons, de la justice, de l’école, le rejet social, la bonne conscience de l’entre-soi…

Les États ont une prétention bien inique à régenter un petit coin de la carte, défendu par des frontières. « Je suis le frère (…) de tout ce qui vit ». Saint-Exupéry dira plus tard qu’il se sent le père de tous les enfants qu’il croise dans le monde. C’est le même message : nous sommes tous des êtres participant du même vivant, embarqués sur la même planète, avec nos qualités humanistes et nos défauts trop humains.

Flaubert s’élève contre la tyrannie du présent (« le journal »), l’illusion que tout va de mieux en mieux (le progrès qu’il appelle « le moderne »), et que c’est à l’intérieur de frontières (la xénophobie, les castes, les classes) que l’on peut seulement être bien.

L’État, le Progrès et la Nouveauté sont les trois faces de cette même « bêtise » bourgeoise qu’il ne cessera de pourfendre toute sa vie durant. Nous parlons aujourd’hui de politiciens, de technocrates et de médias – mais c’est bien la même chose.

Gustave Flaubert, Correspondance – tome 1, Gallimard Pléiade, 1232 pages, €55.00

Il existe aussi une édition Folio de morceaux choisis en 864 pages, mais elle est évidemment incomplète, juste pour vous donner envie… 1998, €12.50 

Catégories : Gustave Flaubert, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Basse Californie mexicaine

Nous prenons place dans un gros van General Motors au moteur V8 qui avale la route (et suce du carburant). Passage au Mexique à Tijuana, sur la route de la côte. La ville est dense, peuplée, sordide.

san-diego tijuana frontiere

Nous nous empressons de poursuivre le long de la côte Pacifique pour emprunter la longue route vers l’extrémité de la péninsule de Baja California, divisée en deux États (le Mexique est un État fédéral).

plage Basse Californie

La ville de La Paz est à environ 1200 km de là en Baja California Sur mais nous n’irons pas jusque-là, nous arrêtant d’abord aux deux-tiers à San Carlos côté Pacifique, puis remontant vers le nord pour nous arrêter dans la Bahia de Los Angeles, côté mer de Cortez.

baies a kayak Basse Californie

La mer de Cortez a un lien avec la fameuse faille de San Andreas qui a fait 700 morts à San Francisco en 1906. La plaque Nord-américaine et la plaque Pacifique coulissent l’une sur l’autre, faisant naître la faille… et ouvrant la mer de Cortez au sud. Cette séparation de la Basse-Californie du reste du Mexique fait que toute la péninsule s’éloigne vers le large à la vitesse de 2.5 cm par an ; dans 5 millions d’années, dit-on, elle sera devenue une île.

goelands Basse Californie

Dans ses paysages, nous n’avons pas l’impression d’être au Mexique, du moins pas dans le Mexique de légende, celui des monuments Aztèques et des forêts tropicales. Nous sommes plutôt dans un « désert » d’herbes sèches en buissons, de cactus plantés comme des colonnes, de sierras dont les sommets peuvent atteindre 2500 m au-dessus du Pacifique. La faune et la flore y sont particulières, non reliées au reste du Mexique, plus « continental ». La population, métisse, n’est que d’environ 3 millions de personnes.

Nous traversons en deux jours plaines, villes et villages. Des Américains en vacances roulent en convois de longs camping-cars. On dit qu’ils apportent tout des États-Unis, méfiants sur la nourriture, sur l’eau potables et sur les relations avec les commerçants indigènes.

route Basse Californie

La route n’est pas très différente des routes américaines, filant tout droit et bordée parfois de bourgades installées pour elle tout autour : des restaurants rapides où l’on mange gras et trop cuit, des hôtels bungalows un peu miteux, des fils électriques et téléphoniques courant sur les bords et en travers. Nous sommes dans le tiers-monde.

trucks Basse Californie

De gigantesques trucks américains, immatriculés au Mexique, passent dans un grondement de tonnerre. La route est droite… sauf un virage assez serré à la bifurcation vers Santa Rosalillita, au premier tiers vers le nord. Il arrive que, de nuit, des chauffeurs loupent le virage, à moitié endormis ou pris de boisson. Nombre de carcasses jonchent le contrebas.

Catégories : Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Monoï et ylang-ylang de Tahiti

Conseils pour ceux et celles qui possèdent des perles noires de Tahiti, n’oubliez pas de les faire tremper dans de l’eau de mer, de bien les essuyer avant de les ranger ou de les porter, de même pour les nacres.

Pour celles et ceux qui possèdent des peue (tapis), des sacs et autres, ne jamais les humecter d’eau, mais les sortir en cas de grand soleil, et les laisser revivre quelques heures ou toute une journée avant de vous en servir ou de les ranger.

Le mono’ i, tout le monde connait. Pour beaucoup, c’est synonyme de vacances, d’été, de soleil. Pour beaucoup, c’est l’image de Tahiti, et ce mono ’i est maintenant présent dans le monde entier. Les exportations de mono ’i ont augmenté de 55% en 2 ans. Le marché local est presque saturé, les locaux achètent essentiellement du mono ’i artisanal.

monoi ylang ylang tahiti

Pour l’export, le cahier des charges est exigeant : « il faut que l’huile réponde aux critères suivants : la noix de coco doit provenir d’un sol corallien, les fleurs macérées doivent être à l’état de bouton et être utilisées dans les 24 heures suivant la cueillette, elles doivent macérer au moins 10 jours dans l’huile de coprah raffinée, il faut au minimum 10 fleurs pour un litre d’huile ». Le gros du chiffre d’affaires des exportateurs se joue l’été. L’Europe et les USA passent commande en octobre-novembre, les livraisons s’effectuent fin mai-début juin, la saison d’été allant de juillet à septembre. Les exportateurs aimeraient sortir le mono ’i du cliché de produit de l’été, de celui des vacances. Les cosmétiques sont donc une cible…

L’essence d’ylang-ylang dégage un parfum qui a été rendu célèbre par Coco Chanel d’abord avec son parfum Chanel n° 5 en 1921 pour la note de cœur majeure, puis Bois des îles en 1926,. Jean Patou l’utilisera en 1938 dans Joy.

fleur ylang-ylang

[Arbuste de deux ou trois mètres de haut, il produit des fleurs dont le parfum est plus fort dans les zones chaudes et humides. Introduit dans les îles tropicales du Pacifique depuis Indonésie et Malaisie – et en 1850 à Tahiti -, ses fleurs sont distillées en alambic pour extraire une huile essentielle (huile de Cananga) qui servira en cosmétique, parfumerie et comme arôme alimentaire dans des bonbons ou des glaces. A Tahiti, l’ylang-ylang est parfois utilisé pour parfumer le monoï.

Selon le site Futura-santé, l’essence d’ylang-ylang a des vertus surtout tranquillisantes, elle régule la tension artérielle, abaisse le stress et combat la dépression ou l’irritabilité. En Polynésie, on lui croit des vertus aphrodisiaques (peut-être pour apaiser la tension avant les rapports sexuels ?) – Argoul].

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Où partir pendant la guerre du Golfe ?

Du 23 février au 9 mars 1991, j’effectue un raid en kayak de mer « pour observer les baleines grises » en Baja California au Mexique, avec l’agence “ Grand nord / Grand large ”.

carte Basse Californie

Il faut dire qu’il y a peu de possibilités de voyager à l’époque, la première guerre du Golfe est imminente pour faire reculer le dictateur irakien Saddam Hussein qui a envahi le Koweït. Tous les vols sont annulés, sauf les liaisons transatlantiques car les missiles Scud lancés d’Irak pleuvent sur l’Arabie Saoudite, Israël, Bahreïn, le Qatar et menacent la Turquie. Ce périple pour « voir les baleines » est donc un peu contraint et forcé : y serais-je allé si j’avais eu un autre choix ? Probablement pas, puisque j’irai au Népal les mois suivants, lorsque la guerre aura eu lieu, que Saddam Hussein aura été vaincu en quelques semaines et que les craintes d’attentats aériens auront diminué, notamment à Roissy. L’inquiétude était forte en ce temps-là chez les Américains comme chez les Français, du fait de l’importante communauté arabe en France. C’est dire si les contrôles étaient multipliés à Roissy même.

Ogre Saddam Hussein et Stephen 23août1990

Après une préparation aérienne de la coalition internationale de 34 pays, qui a commencé le 16 janvier, la mise en route des troupes terrestres n’a pas encore eu lieu mais la date de l’ultimatum à l’Irak expire cette nuit. Le commandant de bord du Boeing nous déclare au micro qu’il nous informera du déclenchement de l’offensive dès qu’il en aura connaissance. Rien ne se passera durant le vol. De fait, mais nous ne le saurons qu’au retour car nous étions avant l’Internet et les mobiles… les troupes terrestres américaines, saoudiennes et koweïtiennes foncent vers Koweït-City dès le 24 février. http://guerredugolfe.free.fr/fevrier.htm Environ 250 chars américains vont combattre les 200 chars soviétiques de la Garde républicaine, élite du régime qu’ils vaincront très vite, les Britanniques s’enfoncent vers Bassorah pour prendre les Irakiens à revers tandis que les Français se dirigent vers As-Salman pour prendre l’aéroport.

Explosion de joie patriotique au retour aux États-Unis, le 8 mars, la guerre terrestre s’est terminée en quelques jours, le 27 février Saddam Hussein s’est retiré du Koweït, a accepté sans conditions les résolutions de l’ONU et réclamé un cessez-le-feu immédiat. Nous n’avons rien suivi de cette guerre éclair médiatique.

cactus Basse Californie

Nous débarquons à Chicago en fin de soirée du 23 février et le fonctionnaire des douanes est méfiant. Bien que disposant d’un visa de 5 ans obtenu à Paris et d’un tampon d’entrée-sortie à Anchorage (Alaska) deux ans avant, il avise mon passeport sur lequel figure en plus d’un visa pour le Mexique un tampon marocain et un algérien ; c’est ce dernier qui l’intrigue. Conversation en anglais : « Pourquoi avez-vous été en Algérie ? – Pour faire du tourisme au Sahara. – Pourquoi aller au Sahara ? – C’est comme pour vous le Mexique, un lieu mythique et de vacances avec randonnée en chameau. » Peut-être mon accent en anglais, pas si marqué : « – Vous êtes sûr que vous êtes français ? Chantez-moi une chanson… » Je commence Au clair de la lune. Pas simple de me souvenir d’une chanson, il y a belle lurette que les Français ne chantent plus, n’apprenant même plus à l’école primaire, n’allant plus ni aux scouts, ni à la messe. Après quelques mesures : « Bon, ça va, passez ! ».

Parce que nous ne sommes pas seulement en transit pour le Mexique, nous prenons un vol intérieur aux États-Unis pour joindre San Diego, y passer la nuit pour partir la journée suivante. Nous louons un van pour sept, y entassons nos bagages – dont les quatre kayaks de mer démontés dans leurs gros sacs – et passons la frontière. Il serait plus sûr pour tout un tas de raisons (de mécanique, d’assurance, etc.), me dit-on, de louer aux États-Unis et pas au Mexique.

mer Basse Californie

Celui qui nous guide est un étudiant en médecine en cinquième année à Paris, dont je n’ai pas jugé utile de me souvenir du nom. Il était très centré sur lui-même et un brin autoritaire. Abordant la randonnée en kayak pour la première fois, je me suis dit (à tort) que mon carnet prendrait l’eau, et je n’ai pris aucune note. Seules les photos (à l’époque argentiques et avec un appareil étanche, donc en faible nombre) et la documentation de l’agence subsistent comme traces, hormis les souvenirs. Je reconstitue donc ce séjour de mémoire ; elle est faillible, mais des images gravées sur la rétine me restent parfois, isolées, je ne sais pourquoi. Ce ne sont en tout cas pas de « faux souvenirs ».

Nous débarquons à San Diego pour y découvrir une ville basse, très étendue, longeant la mer. Nous aurons une journée au retour pour visiter la ville.

Catégories : Etats-Unis, Mexique, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Albert Cohen, Solal

albert cohen solal

Solal, petit Juif, a 13 ans lorsqu’il tombe amoureux d’une femme de France blonde. Solal, longs cils, cheveux noirs bouclés comme des serpents, col pur, a 16 ans lorsqu’il fait l’amour à la femme blonde, puis s’enfuit avec elle. Solal marié – avec une autre – a 25 ans lorsqu’il devient ministre à Paris. « Il était beau, naïf, pénétrant, chaud, hardi, insolent, si courtois, bon immense, diabolique et vivant. Bon surtout » – ainsi le peint sa femme à la page 144 de l’édition « Velpeau » Gallimard.

Ainsi le décrit l’auteur, dans les années d’avant-guerre où le fascisme avait triomphé en Italie, où Hitler progressait en Allemagne, où les ligues tenaient la Une en France. Cohen enfante un héros juif comme un héros aryen, un Apollon – mais sans ses cheveux d’or – avec ses qualités et ses défauts, son énergie et sa beauté mâle. Il l’aime comme un fils et veut le faire aimer. Jeune, éclatant, généreux, intelligent, Solal est fils du soleil. Il s’oppose ainsi en tous points à l’image du Juif viennois laid, avare et tortueux, fils du sombre ghetto – cliché qui court l’opinion.

Le plus sympathique est que Solal reste juif. Il ne peut (ni ne veut) s’assimiler jusqu’à se fondre. L’auteur tente ici de cerner ces caractères singuliers qui déterminent le peuple juif, son irréductible différence. Et il les revendique face aux autres peuples.

Solal a la folie du sud méditerranéen, son goût du contact humain et de la séduction. Solal a la joie chevillée au cœur, une énergie sexuelle irradiante, mais aussi la mélancolie de la mort comme un soleil noir. Soal est immense et humain.

Les Européens qui l’accueillent sont des terriens, lourds, sensés, sûrs d’eux-mêmes. « La cloche d’un village tintant, des hommes issus d’une terre rentraient chez eux et n’avaient rien à cacher et demain était sûr et leur mission à eux était de faire des trous dans les champs ou dans les ventres des autres hommes » p.192.

Le contraste est là, entre les hommes attachés à une terre et les apatrides de la Diaspora. Les premiers se comportent en propriétaires sûrs de leurs droits, certain de l’avenir et assurés du quotidien. Les autres n’ont rien que leur Dieu et leurs coutumes, ils se comportent en nomades, en artistes ou en fous vaguant, avares ou prodigues à l’excès parce que pour eux demain n’est pas écrit. Les Juifs forment « le vieux peuple fou qui marche seul dans la tempête portant sa harpe sonnante à travers le noir ouragan des siècles et immortellement son délire de grandeur et de persécution » p.270.

Les positifs – ceux qui ont « les yeux fixés sur l’autobus et non sur leur tombe prochaine » p.142, ceux pour qui « le monde [est] tracé à la règle » p.138 – et les poètes – « passionnés d’absolus » p.283, ceux pour qui l’incertitude du lendemain engendre le doute, la critique et l’invention – ne sont pas de même culte.

L’histoire de Solal est belle et un peu longue. Elle veut trop démontrer plutôt que de seulement montrer ; elle reste du côté des idées plutôt que de la vie. Elle n’a pas encore le souffle de Belle du seigneur mais elle est plus intime, plus naïve et plus tendre. Comme l’enfance d’une œuvre.

Donc attachante. Solal est un prénom qui se donne volontiers aux garçons goy dans le milieu bobo parisien, façon d’appeler la grâce du héros cohenien sur le gamin. L’un d’eux joue dans ma rue, il a 13 ans.

Albert Cohen, Solal, 1930, Folio 1981, 471 pages, €8.70

Albert Cohen sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jacquou le Croquant

jacquou-le-croquant 1969 stellio loenzi

J’avais été bouleversé, comme on peut l’être à 14 ans à une époque où la télévision était rare, par la série de six épisodes du roman régional d’Eugène Le Roy, fils de domestiques d’un baron à Hautefort, devenu socialiste et anticlérical. La fin des années 1960, et surtout après mai 68, était à la lutte des classes et à la contestation des dominants. Stellio Lorenzi en 1969 s’est fait un plaisir d’en rajouter dans l’émotion primaire pour ces pauvres paysans périgourdins et contre ces nobles cyniques et cruels d’Ancien régime. Il était communiste et avait en tête l’époque contemporaine et la lutte du « peuple » contre « la bourgeoisie », comme on disait alors.

La gauche aspirait à arriver au pouvoir après les années de Gaulle et la guerre civile battait son plein avec ses cortèges de manifs et ses rebelles en tous genres. C’était aussi (on l’a oublié, tellement les intellos français en ont honte) l’époque où le culte de Mao était répandu ; tout esprit bobo grégaire béait devant le Grand bond en avant (qui fut en arrière) et la Révolution culturelle (qui n’avait rien d’une révolution, ni à voir avec la culture). Des paysans en lutte pour libérer l’Humanité au début du XIXe siècle, voilà qui « justifiait » le culte du Grand timonier dans la France de Pompidou : les Français n’étaient-ils pas (comme d’habitude) précurseurs ? Cocorico !

eric damain jacquou-le-croquant

Malgré cette caricature en noir et blanc de la lutte des classes, le petit Jacquou de Lorenzi était à la fois fragile et émouvant. Joué par un Eric Damain de 13 ans qui en paraissait 10, l’enfant avait cette tristesse résignée du visage et ces mouvements brutaux de révolte irrépressible qui cadraient bien avec son caractère. J’aimais beaucoup son personnage, que j’aurais voulu protéger. J’avoue avoir oublié l’acteur qui jouait Jacquou adulte, beaucoup plus fade. Le monde paysan, qui plaisait tellement aux petit-bourgeois socialistes nostalgiques des « lieux de mémoire », des lampadaires lanternes, du chèvre chaud sur salade et des sabots suédois, était idéalisé et présenté avec complaisance. Être vêtu de sac de jute à même la peau et avoir les pieds nus était le must pour un enfant après 68 !

Laurent Boutonnat a remis le couvert en 2007, au moment où s’achevait l’ère Chirac et où Ségolène Royal allait briguer le pouvoir. Mais la lutte des classes et la guerre civile sonnaient moins bien qu’en 1969. La gauche avait régné, la gauche avait déçu ; la mondialisation prouvait combien le monde avait changé, les crimes de Mao avaient douché les fantasmes (quelques 20 millions de morts…), et le film revenait dans l’histoire, celle du passé. Avec la mythification un peu western de l’action, des bons contre les méchants, et de l’innocence bafouée vengée à la fin.

leo legrand jacquou-le-croquant

Cette fois, les deux Jacquou, l’enfant de 9 ans et l’adulte de 24 ans sont également intéressants. Léo Legrand joue un Jacquou tout physique, bien qu’un peu cabotin et fluet malgré ses 11 ans, les joues un peu trop rondes pour figurer un petit paysan affamé et mendiant. Ses répliques et sa diction ne resteront pas dans les anthologies (Éric Damain jouait mieux !) mais Léo s’exprime avec tout son corps, à commencer par son regard. Largement dépoitraillé qu’il neige ou qu’il fasse soleil, il se douche de pluie, se roule dans la boue des cochons, se baigne tout nu dans la rivière glauque devant les filles, se bat (sans grand succès) avec des petits délurés qui lui font saigner le nez, se plaque torse nu dans la neige pour en finir par désespoir. Tout est un peu excessif dans son rôle, mais Eugène Le Roy voulait cela. Avec la vie qu’il mène aux basques de son père (un ancien soldats de l’empire fait colonel par Napoléon à Waterloo), avec son chien et ses moutons, le spectateur est un peu étonné qu’il ne soit pas plus musclé et plus costaud.

C’est juste après le premier baiser (scène de douce émotion) qu’un repli de terrain le cache – et que surgit Gaspar Ulliel en Jacquou jeune homme (subtil fondu d’époques). Les deux se ressemblent un peu physiquement, mais Gaspar joue plus avec sa diction et son expression qu’avec tout son corps. En révolutionnaire professionnel, il est parfait. Et son semi-pardon final (il laisse la vie sauve à Nansac et se déplace pour un dernier adieu à sa fille) est une belle leçon morale : ce qui compte est la liberté de tous, pas la vengeance de quelques-uns ; la réalisation démocratique de soi-même, pas l’obéissance aux règles de la naissance et du milieu.

gaspar ulliel jacquou-le-croquant

jacquou-le-croquant 2007 laurent boutonnatLe ton flamboyant, les belles images et les orages systématiques qui marquent les temps forts de l’histoire sont un peu martelés, mais les acteurs sont convainquant, les filles et les femmes bien réévaluées, et l’émotion se coule avec fluidité dans la réalité.

L’époque paysanne de 1815 à 1830 en Dordogne n’était pas à l’hystérie Hollywood, mais à la volonté – que la révolution, puis Napoléon, avaient montrée possible. On ne peut rien contre le destin, croyait-on avant, il est celui de Dieu ; or l’époque avait changé et la génération nourrie de la méritocratie napoléonienne ne pouvait plus jamais rester résignée : elle voulait sa part et la reconnaissance juste de ses qualités. Ce pourquoi le Jacquou de Boutonnat est moins larmoyant et plus dans l’action que celui de Lorenzi. Les nostalgiques de la gauche archaïque, les jacobins des années 80, le regrettent – mais tant pis : le monde n’est plus le même et il change de nos jours encore plus vite.

Il y a toujours des bastilles à prendre, mais ce doit être pour la vie et pour l’avenir, pas pour la haine ou le ressentiment.

DVD Jacquou le Croquant de Laurent Boutonnat, 2007, Pathé, €7.49

DVD Jacquou le Croquant de Stellio Lorenzi, 1969, TF1 video 2002, 3 DVD (6x90mn) €19.99

Eugène Le Roy, Jacquou le Croquant, 1899, Livre de poche 1985, €5.00

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, Autour de la lune

jules verne autour de la lune livre de poche

Ce tome des Voyages extraordinaires est aussi passionnant qu’une expédition lointaine, même si la fantastique avancée de cet exploit en 1869 est aujourd’hui éclipsée par la réalité de l’exploit en 1969. Il peut se lire indépendamment du premier tome, De la terre à la lune ; il a d’ailleurs été écrit avant, l’auteur cherchant à justifier ensuite comment aller sur l’astre des nuits.

Le lecteur se souvient peut-être que les artilleurs du Gun-Club, au chômage après la guerre de Sécession, avaient imaginé un canon de 68 040 tonnes, long de 900 pieds, appelé Columbiad sur le principe inventé en 1811 aux Etats-Unis par George Bomford. Ce canon, fondu par 1200 fours dans la terre de Floride, avait propulsé par 400 000 livres de fulmicoton un obus d’aluminium de 19 250 livres à 11 000 yards par seconde, habité par trois hommes : Barbicane président du Gun-Club, Nicholl challenger irascible et Ardan, Français imaginatif.

A noter que, deux générations après la Révolution qui a imposé le système métrique, Jules Verne comme ses lecteurs continuaient à parler en pieds, lieues et livres… tout comme nos vieux avec les « anciens » francs. Mais cet aspect archaïque ajoute aujourd’hui au charme de la lecture.

Voilà donc nos compères, deux chiens, quelques poules et un coq voguant dans l’espace. Ils n’ont pas été écrasés par la poussée, ni grillés vifs par l’explosion, ni ne connaissent l’apesanteur, ni ne voient leur air expulsé lorsqu’ils ouvrent le hublot. Ce sont quelques-unes des neuf erreurs de Jules Verne (voir la référence plus bas), conscientes ou non, pour assurer une base réelle à son bond dans l’anticipation. Les trois compères vivent comme en chemin de fer Pullman dans leur obus-wagon, ils ont de l’eau, des aliments, du gaz d’éclairage et de chauffage, un appareil régénérateur d’air – et du vin de qualité ; ils peuvent observer l’espace au travers de quatre hublots, munis de lunettes de marine puissantes pour rapprocher la surface lunaire.

cratere de tycho sur la lune

Mais le voyage en huis-clos serait monotone si ne survenaient quelques péripéties telles que bolides enflammés, chien tué, excès d’oxygène, froid sidéral et autres erreurs de trajectoire. En maître du théâtre, Jules Verne campe trois caractères qui se répondent et font le mouvement.

Barbicane est un pragmatique calculateur, au nom de meurtrière – ouverture étroite et verticale en défense – ce qui rend bien son aspect froid et prudent ; mais son nom est aussi celui d’un fameux théâtre de Londres, ce qui ouvre à une certaine hauteur de vue qui va jusqu’à la religion.

Nicholl, qui l’a défié et parié sur ses échecs avant de perdre avec panache, est à l’inverse le scientiste pur qui ne croit qu’à la matière et à ce qu’il voit, un vrai « chronomètre (…) à huit trous », dit l’auteur.

Ardan, anagramme de Nadar l’aérostier photographe cher à Jules Verne, est « le Français » bon vivant et enjoué, candide en maths et poète à ses heures. Là où Barbicane ne voit que des étendues volcaniques sans vie, lui voit des traces d’un empire écroulé. « Cet amoncellement de pierres assez régulièrement disposées, figuraient une vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. (…) il apercevait les remparts démantelés d’une ville ; ici, la voussure encore intacte d’un portique ; là, deux ou trois colonnes couchées sous leur soubassement ; plus loin, une succession de cintres qui avaient dû supporter les conduites d’un aqueduc ; ailleurs, les piliers effondrés d’un gigantesque pont, engagé dans l’épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec tant d’imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste lunette, qu’il faut se défier de son observation » (chap. XVII). Il suffit de chercher images de la face de la lune dans un moteur de recherches pour constater aujourd’hui que certains continuent à voir « des extraterrestres » dans les circonvolutions lunaires.

face cachee de la lune

Les astronautes passent assez loin de la surface de l’astre, ce qui ne leur permet que des hypothèses sur ce qu’ils observent – et la face cachée est entièrement dans l’obscurité, si bien qu’ils n’y voient pas plus que les astronomes terrestres. Tout cela est bien commode pour ne pas trop s’avancer. Si Jules Verne étaye ses chapitres de descriptions précises puisées chez Arago, ou de formules algébriques inouïe dans la littérature populaire pour la jeunesse, ce n’est qu’un trompe-l’œil. Il saute les erreurs et approximations scientifiques par convention romanesque.

La quête de la lune promise est cependant une offense au divin, la preuve d’un orgueil humain presque démesuré, malgré la précision des calculs et la prudence des affirmations. La référence à Dieu n’est pas absente, les fois où les choses n’ont pas été prévues. Et nos modernes Moïse (cité chap. XIX), s’ils voient de près la terre promise, ne l’atteindront jamais. Tenter d’égaler Dieu fait l’objet d’un châtiment, ici bénin, mais qui montre combien le spirituel est loin d’être absent de cette aventure de science pure. L’arbre de la Connaissance n’a-t-il pas été interdit à Adam par le Créateur ? Même s’il l’a obligé à travailler ensuite pour gagner sa vie – donc à découvrir les techniques de maîtrise de la nature.

C’est pourquoi Jules Verne maintient l’ambivalence : la science est aussi poésie, la quête du savoir un voyage touristique. L’offrande à la beauté de l’univers est faite sans vergogne, au-delà de l’aridité des chiffres : « C’était un spectacle sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si éblouissantes dans la Pleine-Lune, et qui dépassant au nord les chaînes limitrophes, vont s’éteindre jusque dans la mer des Pluies » (chap. XII).

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Jules Verne, Autour de la lune, 1869, Livre de poche 2003, 255 pages, €4.60

e-book format Kindle, €4.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00  

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00 

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79 

Charles-Noël Martin, Les 9 erreurs de Jules Verne sur les jeux de la mécanique céleste, Science et Vie n°618, mars 1969, €3.00 occasion

Les romans de Jules Verne chroniqués sur ce blog

Catégories : Jules Verne, Livres, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sophie Chauveau, Manet, le secret

sophie chauveau manet le secret

« Manet représente la plus grande révolution artistique de l’histoire de l’art », n’hésite pas à écrire l’auteur p.486, qui est tombée amoureuse de son modèle. Non de l’homme, mais du peintre ; non de sa peinture, mais du bouleversement qu’elle engendre. Elle enlève cette biographie au galop, comme elle sait le faire, passant sans vergogne sur les doutes et les interrogations des biographes à propos de cet homme si « secret ». Le livre se lit très bien et l’on y apprend une foule de choses sur l’époque. Manet est né en 1832 et mort en 1883, ce qui lui fait connaître la révolution de 1848, le coup d’État de Napoléon-le-Petit et l’étouffement de l’empire, la défaite humiliante face à la Prusse, les ravages de la Commune et la réaction bourgeoise qui aboutira, des années plus tard, à la République. Dommage cependant que cette fameuse révolution picturale, répétée à longueur de chapitres, soit si peu expliquée…

Édouard Manet est l’aîné d’une fratrie de trois, dans un ménage de fonctionnaire bourgeois rigide et conventionnel. Il essuie les plâtres avec son père et se rebelle très tôt, vers 12 ans, jusqu’à refuser l’école et de faire son droit – comme il était de bon ton à l’époque. C’est tout juste si, soutenu par sa mère et par son oncle, il obtient de s’engager comme apprenti marin pour le concours de Navale.

edouard manet evasion de rochefort 1881

Ce pourquoi toujours il chérira la mer et peindra les nuances de flots en expert (comme Le combat du Kearsage ou L’évasion de Rochefort). Il embarque donc à 16 ans comme pilotin et va jusqu’au Brésil. Il y connait les filles libérées et son sexe explose en elles. Il en est ébloui, illuminé, et ne sera plus jamais pareil face au puritanisme étriqué de sa miteuse classe sociale à Paris.

edouard manet le combat du kearsarge et de l alabama 1864

Dommage cependant qu’il en ramène – nous suggère la biographe – une syphilis carabinée (déguisée tout d’abord en morsure de serpent et plus tard en tabès) dont il finira par mourir à 51 ans. Exactement comme son père.

edouard manet le dejeuner sur herbe 1863

Rebelle aux écoles, aux conventions et aux études – mais très bien élevé et courtois -, il est en revanche très attentif aux relations humaines. Son oncle maternel, ancien officier royaliste, le prend sous son aile et l’emmène petit visiter le Louvre et voir la peinture ; sa mère invite, lorsqu’il est adolescent, une jeune Hollandaise à venir donner des cours de piano. La belle joue divinement et les frères Manet sont tous sous le charme. C’est Édouard qui va s’enhardir le premier et coucher avec elle jusqu’à lui faire un enfant. Pour Sophie Chauveau il n’y a aucun doute, Léon est bien son fils ; pour d’autres biographes, rien n’est sûr.

edouard manet enfant au chien 1862

Quoiqu’il en soit, Édouard Manet va s’attacher à l’enfant, tout comme son frère (dont on dit qu’il pourrait aussi être le fils), et va le peindre aux divers âges de sa vie. Avec un chevreau, aux cerises, à la pipe, en fifre, en lecture, au déjeuner à l’atelier, au chien (l’enfant triste reporte toute son affection sur la bête). Léon, falot et allergique lui aussi aux écoles, restera fidèle toute sa vie à son « parrain » Édouard. Mais être fils de son parrain (à supposer qu’il l’eût su) ne devait pas être drôle tous les jours dans la société corsetée et victorienne de la France du Second empire, puis des débuts de la IIIe République ! Car Édouard Manet épouse la domestique pianiste Suzanne… mais ne reconnait pas l’enfant qu’elle a (en est-il vraiment le père ?).

edouard manet la peche 1863

Le seul tableau où Léon apparaît avec ses deux parents, Suzanne et Édouard, est dans La pêche en 1863 ; encore est-il représenté centré sur lui-même et son chien, de l’autre côté de l’anse où le pêcheur lance ses lignes… Est-ce pour cela qu’Édouard assure par testament à Léon une certaine part de sa fortune au moment de mourir ?

edouard manet olympia 1863

La bourgeoisie triomphante, repue et contente d’elle-même, impose ses goûts (de chiotte), sa morale (puritaine), sa politique (conservatrice) et ses débauches masculines (théâtres, cocottes, folies-bergères et putes entretenues) – vraiment du beau monde. L’académisme en peinture montre combien le fonctionnariat et la bien-pensance peuvent tomber dans le pompier convenu et ignorer toute nouveauté. Édouard Manet est « refusé » plusieurs fois au Salon annuel. En 1863, son Olympia est un scandale national : pensez ! le portrait d’une pute à poil qui se touche la touffe, assistée d’une négresse (réputée « chaude ») et d’un chat noir (réputé diabolique et sorcier sexuel) ! D’autant que la lumière vient derrière celui qui regarde le tableau et que le spectateur se sent assimilé à un voyeur… Toute la cochonnerie est donc dans son regard – et cette ironie passe mal chez les contents d’eux. (Ce n’est pas différent sur la Toile aujourd’hui avec le puritanisme yankee et catho sur les « torses nus »).

edouard manet blonde aux seins nus 1875

« Manet comprend enfin que ce qui offusque les bourgeois, c’est leur propre abjection, leurs sales façons d’acheter et de traiter les femmes. Lui ? Il les traite si bien » p.452. Il peint toutes les femmes qu’il aime, et il aimera souvent ses modèles jusqu’à coucher avec elles tant il se pénètre d’elles en pénétrant en elles. Berthe Morisot, camarade en peinture, sera le second amour de sa vie (elle épousera son frère).

edouard manet berthe morisot au bouquet de violettes 1872

Bien que demi-mondaine, La blonde aux seins nus se révèle dans sa féminité. Rien de pire que les nouveaux riches ou les nouveaux puissants, hier comme aujourd’hui : ils se font plus royalistes que le roi, sont plus imbus que lui de leurs privilèges, plus rigoristes sur la Morale (en public) et bien pires en privé avec tout ce que l’argent et le pouvoir peuvent acheter… Le bar aux Folies-Bergères peint cet érotisme torride sous la fête et l’alcool.

edouard manet le bar aux folies bergeres 1882

Manet peint la réalité et celle-ci est insupportable à ceux qui se croient. Tout doit être rose, « idéal », montrer le paradis rêvé et non pas la sordide vérité telle qu’elle est. Le déjeuner sur l’herbe, peint à 30 ans la même année que l’Olympia, est un pied de nez à ces prudes qui déshabillent une femme des yeux sans oser jamais le leur demander en vrai. Quitte à peindre une fille nue, autant la parer du titre de « vénus » et la poser en décor mythologique – ça fera cultivé et ravira la bête bourgeoisie qui se pique de littérature sans avoir lu grand-chose. Même une « simple » botte d’asperge fait réclame : est-ce de la « grande » peinture ?

edouard manet botte d asperges 1880

Dommage que Sophie Chauveau ne mentionne pas une seule fois la photographie en train de naître, qui oblige les peintres à inventer du neuf. Édouard Manet ne s’est jamais voulu « impressionniste », même s’il a frayé la voie au mouvement où il comptait nombre d’amis. Mais à lire Sophie Chauveau, le lecteur peut croire que la seule « lutte des classes » a créé tous les ennuis et les rebuffades du peintre. Même si Zola n’est pas sa tasse de thé, criard, gueulard, ignare en peinture, adorant se faire mousser, très près de ses sous – et pas reconnaissant le moins du monde. En 1889, « tous ses amis, Monet en tête, souscrivent généreusement pour faire entrer l’Olympia au Louvre, seul Zola refuse de donner un sou. Rapiat, renégat, ou manque de goût et de cœur ? » p.474.

edouard manet stephane mallarme 1876

Heureusement, Manet n’a jamais manqué d’amis. D’Antonin Proust, ami d’enfance, à Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Nadar, Offenbach, et tous les peintres de la nouvelle école : Degas, Pissarro, Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morisot, Caillebotte, Fantin-Latour…

Un bon livre, insuffisant pour connaître le peintre Manet (il manque notamment une liste chronologique des peintures citées), mais qui donne envie d’aller (re)voir sa peinture !

Sophie Chauveau, Manet, le secret, 2014, Folio 2016, 491 pages, €8.20

Les livres de Sophie Chauveau chroniqués sur ce blog

Catégories : Art, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, De la terre à la lune

jules verne de la terre a la lune livre de poche

Le 21 juillet 1969 a produit ce que le 1er décembre 1865 a inventé : aller sur la lune. Il a fallu un siècle, mais ce sont bien les Américains qui y sont parvenus, et il n’y avait aucun Français à bord.

Jules Verne, romantique de la connaissance, écrivain de théâtre et journaliste scientifique, est un adepte du franchissement : toute frontière est faite pour être dépassée. Optimiste comme son siècle, fasciné par l’esprit pionnier américain comme par la devise « à Français rien d’impossible », il multiplie les explorations comme autant d’aventures : humaines, scientifiques, morales. La lune étant là, il lui fallait y aller.

Visionnaire, mais réaliste, il fait le point des savoirs de son temps puis propose un saut dans l’inconnu. Les deux figures complémentaires de l’Américain Barbicane, président du Gun-Club, et du Français Ardan (anagramme de l’aérostier photographe Nadar) sont un effet de mise en scène. Accentué par la rivalité avec le capitaine Nicholl et par l’obstination dans l’éneaurme de l’ingénieur en explosifs et balistique J.T. Maston qui, après la fin de la guerre de Sécession, ne rêve que guerre et destruction « en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha » (chap.1). C’est bien le Français qui va faire muter le projet fou des Américains en proposition encore plus folle : être dans l’obus même. Nous passons de l’artillerie, orientée vers la guerre, à l’exploration, cette fois en faveur de la science – du show pyrotechnique à la froide connaissance !

nadar aerostier photographe

L’Amérique est tout pratique et capable de tout oser ; la France est enthousiaste et capable de tout révolutionner. Seuls les Anglais – ennemis coloniaux de la première et « héréditaire » de la seconde (au XIXe siècle), sont montrés comme du mauvais côté du pragmatisme (près de leurs sous) et du mauvais côté de la roideur intellectuelle (la frilosité de l’imagination). Pour Jules Verne, il n’est non seulement possible d’aller dans la lune, mais il est aussi exaltant de le tenter et moral de l’accomplir. La pulsion de mort renversée en pulsion de vie.

D’où ces premiers chapitres remplis de chiffres et de calculs où, méthodiquement, chacun des spécialistes démontre qu’il faut un canon de telle longueur, fondu en tel métal, dans un lieu précis, portant telle dose de fulmicoton (plus dense et plus explosif que la poudre), emportant un obus aménagé de telle façon, qui devra être lancé tel jour à telle heure et telle minute. L’exaltation sert au financement, et c’est la planète entière qui contribue par ses dons, les États-Unis et la France venant en tête. Mais c’est bien l’Humanité qui est concernée et, si la performance technique est le ressort américain, l’universel est le ressort français.

Là est la morale, quasi libérale : l’intérêt bien compris de chacun sert à tous. La liberté d’entreprendre encourage la liberté de gagner tout comme celle de conquérir. Nous sommes dans la volonté de puissance humaine, dont les Américains sont la pointe. Pourquoi ? Parce qu’ils sont démocratiques, montre Jules Verne, et que, depuis les associations, les assemblées et les clubs, chacun débat, propose, encourage et objecte. Volonté libre, où l’individu rencontre ses semblables pour forger une volonté collective – industrielle ou patriotique – diffusée en instantané par le télégraphe et la presse. Le héros n’est plus solitaire, mais porté par la publicité et la foule.

L’écrivain populaire déroule le chant du Progrès. De la fascination pour l’astre lunaire aux instruments d’optique pour l’observer, des calculs d’elliptique aux contraintes balistiques, de la théorie à l’organisation pratique. La Floride, alors terre vierge emplie de jungle, de caïmans et d’indiens Séminoles, devient terre de progrès avec la fonte du canon géant et l’ordonnancement des fours, puis par le processus précautionneux de pose des balles d’explosif. La ville de Tampa passe de 3000 à 150 000 habitants, 1200 fours, 60 000 tonnes de fonte : nous sommes dans la démesure – à l’américaine – mais aussi dans la furia francese. Tout est prévu, pensé, ordonné, étape par étape. Et cette organisation fait le sel de ce premier tome tant préparer l’aventure compte autant que la vivre !

jules verne obus lunaire

L’obus lunaire est une arche où sont rassemblés, outre les passager, deux chiens, une série d’instruments d’observation et de défense, mais aussi des provisions, des semences, des appareils de purification d’air, du gaz de chauffage… C’est un Nautilus stellaire, un ballon de l’espace, une Maison en soi que, tels des escargots, les humains arrachent vers l’espace. Cocon, forteresse, base d’exploration et lieu de convivialité, l’obus est ce que le voyageur emporte à la semelle de ses souliers : le meilleur de sa patrie et du savoir humain.

Ce roman n’est pas, à mon goût, le meilleur de Jules Verne, mais quel enthousiasme ! L’ardeur du récit emporte le jeune lecteur, tout en l’édifiant par une saine pédagogie scientifique. Oui, tout est possible… ou presque. Il suffit de vouloir, puis d’oser, enfin de calculer. Mais l’instinct d’aller est premier, la passion ne vient qu’en second, qui doit être maîtrisée par l’intellect. Et la science vaut bien mieux que la guerre.

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Jules Verne, De la terre à la lune – Trajet direct en 97 heures et 20 minutes, 1865, Livre de Poche 2001, 254 pages, €4.60

e-book format Kindle, €3.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79

Les romans de Jules Verne chroniqués sur ce blog

Catégories : Jules Verne, Livres, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cafards, pieuvres et raies de Tahiti

Vous connaissez tous les cafards ? Ici en Polynésie, ils sont de belle taille et peuvent parfois vous pourrir la vie. Des ingénieurs et chercheurs ont découvert qu’ils démultiplient la puissance de leurs mandibules ce qui leur permet de briser des matériaux durs comme le bois, observations précieuses en micro-ingénierie. Les cafards peuvent obtenir une pression équivalente à 50 fois leurs poids soit une pression, en comparaison, cinq fois supérieure à la mâchoire humaine qui ne génère qu’une pression de 58 kg/cm², le pitbull 160, le gorille 590, et le crocodile, champion toutes catégories 2 tonnes par cm2. D’où l’intérêt des scientifiques chargés de fabriquer des microsondes qui seront insérées dans les artères ou d’autres micro-instruments chirurgicaux.

Vous aimez la pieuvre ou le poulpe ? En avez-vous mangé ? Le poulpe, animal gluant, a huit tentacules (aveave). Ce sont les huit itinéraires qui permettent de relier toutes les îles de la Polynésie à Taputapuatea à Raiatea. Les îles sont : Hawaï, Samoa, Fidji, Tonga, Rarotoa (Cook) Aotearoa (Nouvelle-Zélande) Rapa nui (Ile de Pâques) et la Polynésie. La pieuvre se dit : fe’e, feke, heke ou ‘eke dans les langues du triangle polynésien. Chez les Polynésiens, terre et mer sont un continuum grâce à la pirogue qui servait à relier les îles. La pieuvre est donc un vaisseau, un navire.

pieuvre carte des iles

Les raies Manta sont secrètes, l’espèce est protégée, mais comment protéger quand on connait si peu sur elles ? Comment vivent-elles ? Comment se nourrissent-elles ? Où se déplacent–elles ? Une association locale y travaille depuis quelques mois. On sait qu’il y a une forte présence autour des îles du Vent : Tetiaroa, Moorea et Tahiti.

Les raies Manta fuient l’homme. Il y a deux espèces : la raie Manta géante (Manta birostris) entre 3 et 7 mètres d’envergure et la raie Manta de récif (Manta alfredi) entre 2 et 5 mètres d’envergure. Elles semblent évoluer tranquillement dans les eaux, sont approchées avec un maximum de précaution afin de ne pas les déranger, mais pas partout.

Hélas, depuis quelques années, elles sont devenues des proies directes, leurs branchies étant de plus en plus utilisées en médecine traditionnelle… C H I N O I S E. Elles soigneraient diverses maladies, de la varicelle au cancer. Un rapport publié par Shark Savers et WildAid indiquait à 400 € un kilo de branchies séchées cuites avec d’autres extraits de poissons…

Des chercheurs ont évalué les populations de raies Manta du Mexique, de l’Equateur et du Mozambique à 350, 300, et 200 individus. Une femelle ne donne naissance qu’à une dizaine de petits dans sa vie, le renouvellement des raies Manta n’est plus assuré aujourd’hui.

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Les 90 ans de Fragonard à Grasse

C’est en 1926 que fut créée par Eugène Fuchs la parfumerie Fragonard à Grasse. les voyageurs fortunés en vacances sur la côte d’Azur sont à l’époque de plus en plus nombreux, ils ont de l’argent et aiment se distinguer par la mode: les produits parfumés leurs sont destinés. Le peintre des dernières années heureuses de l’Ancien régime, Jean-Honoré Fragonard (originaire de Grasse), donne son nom à la nouvelle entreprise. Quatre générations plus tard, l’usine tourne bien, la vente par Internet s’établit, en plus des boutiques à Paris, Nice, Cannes, Avignon, Saint-Paul de Vence, Eze village, Milan – et Grasse.

A côté de l’usine de Grasse, un ancien bâtiment provençal du XVIIIe siècle sert de musée du costume et du bijou. il montre surtout l’agencement des pièces d’apparat et du coucher, avec du mobilier traditionnel. Le jardin, en réfection jusqu’à l’été, permet une détente au calme au cœur même de la ville.

musee Fragonard flacons

L’estagnon (qui signifie étain en provençal) a été la création emblématique de la Maison. La Seconde guerre mondiale a généré une pénurie de verre, que le parfumeur a remplacé par de la dorure d’aluminium pour ses flacons. Les pomanders sont un héritage du Moyen-Âge. Ces pommes d’ambre, d’où leur nom, contenaient du parfum sensé protéger des épidémies, notamment de la peste. Les vinaigrettes recelaient un petit linge imbibé de vinaigre, protection portative contre les infections.

musee Fragonard boites bergamote

De petites boites fabriquées en écorce parfumée des fruits du bergamotier sont appelées « bergamotes ». Décorées, elles abritaient des poudres de parfum et servaient surtout de cadeaux amoureux.

musee Fragonard necessaire de voyage

Chacun pouvait les emporter dans une valise nécessaire de voyage. Il y avait du personnel en ce temps-là et les porteurs nombreux permettaient de ne pas faire attention au poids des malles et autres sacs de nomade.

musee Fragonard biscuit erotique

Le salon de réception était décoré de biscuits de cheminée (porcelaines cuites sans émail), à scène amoureuse ou érotique, et de peintures de libertinage léger.

musee Fragonard tableau libertinage

musee Fragonard esprit de collection

Un lieu réservé aux collections exposait les curiosités de ce monde littéraire et académique plus que scientifique – « l’honnête homme » éclairé du XIXe siècle.

musee Fragonard tete empereur auguste

Tout ce qui provenait de l’antiquité romaine était réputé chic, comme cette tête probablement de l’empereur Auguste, bien abimée.

musee Fragonard bureau

La chambre était munie d’un meuble bureau qui servait à écrire la nombreuse correspondance en usage en ces temps où les transports restaient longs et où l’on se voyait peu.

musee Fragonard chambre

musee Fragonard chambre chaise percee

Une chaise percée servait de toilettes, à l’époque où le tout-à-l’égout n’existait pas.

musee Fragonard chambre enfant berceau

La chambre d’enfant montre un berceau aisé à balancer, un cheval pour plus grand.

musee Fragonard chambre enfant chaise de bebe

La chaise de bébé était toute simple et le petit ne risquait pas de tomber.

musee Fragonard chambre enfant jouets

Des jouets de toutes époques sont rassemblés en vitrine, comme cette patinette en bois et cette cible pour tirer à l’arc.

musee Fragonard cuisine

musee Fragonard cuisine casseroles

La cuisine provençale, réservée au personnel de maison, était fonctionnelle avec ses tomettes au sol faciles à laver et ses carreaux de faïence bleue au mur pour éviter les projections de graisse de cuisine.

musee Fragonard pressoir a huile

musee Fragonard flacons huile d olive

Un pressoir à huile d’olive était apprécié du personnel.

musee Fragonard eau de cologne

Le Musée Provençal du Costume et du Bijou, 2, rue Jean Ossola, 06130 Grasse, téléphone 33 (0)4 93 36 91 42

Catégories : Art, France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Benoist-Méchin, Alexandre ou le rêve dépassé

jacques benoist mechin alexandre le grand

Quelle que soit la part d’embellissement, d’interprétation de la réalité historique, en bref quelle que soit la part du mythe que recèle toute tentative de biographie d’Alexandre le Grand, il reste que ce livre vous laisse plus vif qu’avant de l’avoir lu.

Benoist-Méchin a opéré une synthèse rapide, subjective mais brillante, de la vie du jeune Grec. Alexandre est présenté comme un météore, le premier Grec à faire le rêve de fusionner orient et occident, ce qui hante et a hanté plus ou moins tous les hommes de culture. C’est plus un essai qu’une biographie scientifique : l’ouvrage présente un « type » d’homme plus qu’un homme réel.

Alexandre est un adolescent. Il est resté tout au long de sa vie jeune, impulsif, qui va jusqu’au bout de ses aventures. Pour lui, rien n’existe hors ce qu’il fait. Il a cette frénésie de l’en-avant qui fait le prix de cet âge. Mais il est aussi inquiet, tendu, miné d’obscure angoisse. Est-ce cela qui le pousse toujours en avant ? L’ombre de son père qui l’oppresse ? L’ambition de sa mère qui l’aiguillonne ? Il y a de la démesure en ce jeune général.

Ses conquêtes ? Une chevauchée avide d’immensité, la gloire d’aller toujours plus loin. Sa tactique militaire ? Simpliste, elle consiste à masser ses forces au point le plus faible de l’ennemi, à l’enfoncer, et à recommencer ; pour le reste, rapidité de mouvement et discipline ; avec la science grecque des machines de siège. Rien d’extraordinaire sinon une bougeotte perpétuelle.

alexandre le grand carte des conquetes

Le fleuve grec se serait sans doute perdu dans les sables si les soldats, plus rationnels que le jeune homme à leur tête, n’avaient refusé un moment d’obéir. Ceci se passait devant le fleuve Hyphase qui se jette dans l’Indus, en août 326. J’y suis allé, le pays est désertique et les rochers, sévères, dessinent comme une mise en garde. Alexandre traverse seul le fleuve, nul ne le suit. Déçu, il revient et donne le signal du retour. Mais il fait ériger auparavant douze grands autels en forme de tours (aujourd’hui disparus), sexes dressés au dieux, défis aux pères. L’adolescent prouve ainsi qu’il devient adulte. Mâle par la guerre, femelle par les villes qu’il fonde et par les femmes qu’il féconde.

L’esprit grec est cette combinaison d’intelligence, d’audace et de technique. Elle est chantée dans les récits de l’Iliade, Ulysse et le cheval de Troie, le pieu rougi au feu et les moutons de Polyphème, dans le mythe de Dédale et de ses ailes artificielles, des sièges d’Halicarnasse, de Tyr et d’autres lieux. Mais Alexandre n’a pas l’équilibre grec en lui-même, il est trop fougueux, trop frénétique. Il sait entraîner, mais sait-il bâtir ? Qu’aurait été son périple s’il avait eu pour compagnons de vrais adultes grecs mesurés et savants plutôt que Néarque, Parménion, Hephaestion, Polyèdres, Diades et autres ? Ce général, cet amiral, ces ingénieurs et ce merveilleux ami-amant, ministre et grand vizir, confident, consolateur, tampon et exécutant critique de la fougue alexandrine ?

alexandre le grand

Certes, Alexandre n’est pas un dieu ; il est bien plus le symbole de la Grèce antique. Ce sont sa technique, son courage, sa culture qui ont vaincu, plutôt qu’un homme seul, fût-il le plus grand.

Il reste qu’Alexandre est une figure qu’un garçon aime invoquer. Il a tout ce qui fait l’idéal d’un Grec : la beauté, la jeunesse, l’audace, la puissance, l’amour – et ce destin tragique qui lui donne une existence intense comme celle d’Achille, si vite consumée. C’est en ce contraste tragique, probablement, que réside l’émotion que suscite le récit de sa vie. L’association de la jeunesse et de la mort a toujours fasciné et Benoist-Méchin rend bien cette antithèse.

Jacques Benoist-Méchin, Alexandre ou le rêve dépassé, 1976, Tempus Perrin 2009, 352 pages, €9.00 

Catégories : Grèce, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mettez-vous au parfum

Un parfum est constitué de trois « notes » qui sont des senteurs particulières. Leur assemblage selon de savants dosages fait l’originalité d’un parfum. Le « piano » permet au nez de composer, tout comme un musicien avec ses notes.

Grasse usine Fragonard piano du nez

La plus volatile – mais aussi la première que l’on sent – est la note de tête ; composant près de 30% du parfum, elle disparaît rapidement. Légères, gaies, fraîches, on trouve des agrumes (bergamote, raison, citron ou citron vert, orange, pamplemousse), des conifères (pin, sapin, cyprès), certaines herbes aromatiques (basilic, laurier, romarin, menthe, coriandre) ou certaines fleurs (lavande, néroli – ou fleur d’oranger).

La signature d’un parfum est la note de cœur – à 50% de la dose, c’est ce qui rend le parfum boisé, fruité, ambré, floral et autres ; elle subsiste jusqu’à quatre heures de suite. Épicée (poivre noir, cardamome, cannelle, clou de girofle, muscade), boisée (sapin, genévrier, bois de rose) ou fleurie (camomille, jasmin, iris, néroli, rose, ylang-ylang, géranium), la fragrance constitue l’âme du parfum.

Le complément qui renforce et fixe la note de cœur est la note de fond pour 20% ; elle peut subsister plusieurs heures sur la peau et plusieurs mois sur un vêtement – voire plusieurs années, s’il est enfermé. Cette note est surtout boisée (cèdre, cyprès, bois de santal, pin) ; on utilise aussi des racines (iris, gingembre, vétiver), des herbes (patchouli), ou encore la vanille, le miel, l’ambre ou le musc.

Grasse usine Fragonard assembler un parfum

Ce sont les notes de fond qui commence un parfum ; le nez incorpore ensuite les notes de cœur puis les notes de tête. Le total des huiles essentielles n’entrent que pour 15 à 30% dans un litre de « parfum » (le reste est de l’alcool ou de l’huile et de l’eau distillée), de 8 à 20% pour une « eau de parfum », de 6 à 12% pour une « eau de toilette » et sous les 8% pour une « eau fraîche ». Le support du parfum peut être une huile végétale pour mieux tenir sur la peau (jojoba, amande douce, pépins de raisin), un alcool neutre pour se diffuser plus vite (vodka), ou de la cire d’abeille (ou cire de soja, ou beurre végétal) pour les baumes ou sticks.

Grasse usine Fragonard distillation

Le Comité français du parfum a classé les créations de parfums en sept familles :

  1. Hespéridés : zestes d’agrumes (orange, bergamote…), floral (chypré), épicé, boisé, aromatique.
  2. Floraux : (rose, tubéreuse…), en une seule fleur, lavande, bouquet floral, fleuri vert, aldéhydé, boisé, fruité.
  3. Fougères (rien à voir avec ces plantes), associent notes boisées et lavandées : fougère, fougère ambré doux, fleuri ambré, épicé, aromatique.
  4. Chyprés (selon le parfum « Chypre » créé par François Coty en 1917), odeurs de mousse de chêne accompagnées de notes fleuries et fruitées : chypré, chypré fleuri, fleuri aldéhydé, fruité, vert, aromatique, cuir.
  5. Boisés, plutôt destinés aux parfums homme : santal ou cèdre, patchouli, vétiver : boisé, boisé conifère hespéridé, aromatique, épicé, épicé cuir, ambré.
  6. Ambrés ou orientaux : fragrances chaudes et poudrées, parfois aux accents vanille : ambré fleuri boisé, fleuri épicé, doux, hespéridé, semi-ambré fleuri.
  7. Cuirs : davantage masculins, évoquent les odeurs de tabac, de fumée ou de peau tannée : cuir, cuir fleuri, cuir tabac.

Grasse usine Fragonard eaux de toilette

La visite de la boutique Fragonard à Grasse permet de voir et de humer la variété des déclinaisons cosmétiques et parfumées. Les Japonais sont ravis ; les Français en visite aussi. Un test permet de savoir quel parfum vous convient le mieux, des échantillons gratuits de les tester à la maison et de les faire goûter à d’autres, un site internet de commander en ligne. La Fleur de l’année est l’iris. De beaux cadeaux en perspective !

Catalogue et commande par Internet : www.fragonard.com (je n’ai aucune commission sur les ventes)

Grasse usine Fragonard boutique

  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
  • Visites guidées gratuites toute l’année.
  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
Catégories : Art, Economie, France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Yves Bonnefoy, grand poète

yves bonnefoy photo

Rares sont les poètes, surtout en France. Yves Bonnefoy est un ex-poète vivant, il s’est éteint le 1er juillet à 93 ans. J’avais abordé tard sa poésie, dans les années 1990, pourtant il a écrit dès 1953. C’est qu’il n’est pas simple de pénétrer son univers, intemporel de mathématicien philosophe, critique d’art et professeur au Collège de France. Il ne faut pas l’aborder trop tôt, sous peine de passer à côté.

Bonnefoy est le poète de la présence au monde. Il veut que la terre soit cet endroit habitable où tout fait sens, comme en enfance, où le concept n’a pas encore détruit le mot.

                « Le jour se penche sur le fleuve du passé,

                Il cherche à ressaisir

                Les armes tôt perdues,

                Les joyaux de la mort enfantine profonde.

Il n’ose pas savoir

S’il est vraiment le jour

Et s’il a droit d’aimer cette parole d’aube

Qui a troué pour lui la muraille du jour… » (Hier régnant, p.131)

Le poète est le passeur de la présence réelle, aimant comme il dit passer sur l’autre rive pour relier l’hier et l’aujourd’hui, l’abstrait et le concret, la présence et l’absence.

« Visage séparé de ses branches premières,

Beauté toute d’alarme par ciel bas,

En quel âtre dresser le feu de ton visage

O ménade saisie jetée la tête en bas ? » (Art poétique, Du mouvement p.78).

Ou l’image et le désir, comme sur une Pietà de Tintoret :

                « Ici,

                Un grand espoir fut peintre. Oh, qui est le plus réel

                Du chagrin désirant ou de l’image peinte ?

                Le désir déchira le voile de l’image,

                L’image donna vie à l’exsangue désir » (Pierre écrite, p.247)

Il lui faut être en intimité avec ce monde – car il n’en existe pas d’autre.

                « Dieu qui n’es pas, pose ta main sur notre épaule,

                Ébauche notre corps du poids de ton retour,

                Achève de mêler à nos âmes ces astres,

                Ces bois, ces cris d’oiseaux, ces ombres et ces jours.

Renonce-toi en nous comme un fruit se déchire,

Efface-nous en toi. Découvre-nous

Le sens mystérieux de ce qui n’est que simple

Et fut tombé sans feu dans des mots sans amour. » (Pierre écrite, p.233)

Être pierre et vie, passer sans dommage le feu, relier les éléments : telle est la salamandre.

                « Son regard n’était qu’une pierre,

                Mais je voyais son cœur battre éternel.

                O ma complice et ma pensée, allégorie

                De tout ce qui est pur,

                Que j’aime qui resserre ainsi dans son silence

                La seule force de joie.

                Que j’aime qui s’accorde aux astres par l’inerte

                Masse de tout son corps,

                Que j’aime qui attend l’heure de sa victoire,

                Et qui retient son souffle et tient au sol. » (Du mouvement, p.111)

Des lieux et des saisons, Delphes, Florence, Trieste, l’été, le printemps…

                « Dans ce rêve de mai

                L’éternité montait parmi les fruits de l’arbre

                Sans angoisse ni mort, d’un monde partagé » (Pierre écrite, p.186)

Il faut qu’on nomme pour exister, être en relation signifie appeler qui et quoi par son nom. Toute mémoire a besoin de mots pour perdurer et l’enfant qui ne sait encore parler n’a pas de souvenir.

                « Pourquoi des mots ? Par confiance

                Et pour qu’un lieu retraverse

                La voix d’Œdipe sauvé. » (Hier régnant, p.175)

Qui ne dit mot ne consent pas au monde. Qui n’a pas les mots pour le dire reste au-dehors, absent.

                « Il désirait, sans connaître,

                Il a péri, sans avoir.

                Arbres, fumées,

                Toutes lignes de vent et de déception

                Furent son gîte.

Infiniment

                Il n’a étreint que sa mort » (Pierre écrite, p.204)

yves bonnefoy poemes

Retrouver l’enfance où le monde était évidence même, retrouver l’esprit d’enfance avec toute la puissance d’esprit de l’adulte. Pour voir le monde tel qu’il est, « la divinité d’une herbe sèche », accueillir la terre sans les voiles de l’apparence puisqu’elle excède le désir, sans illusion, sans écran rose ou noir, telle « l’eau qui veut la pente dans les pierres », ou « l’élan de l’agneau, fait de joie pure », comme « l’enfant qui joue sans limite sur le seuil » (p.312).

                « O terre, terre,

                Pourquoi la perfection du fruit, lorsque le sens

                Comme une barque à peine pressentie

                Se dérobe de la couleur et de la forme,

                Et d’où ce souvenir qui serre le cœur

                De la barque d’un autre été au ras des herbes ?

                D’où, oui, tant d’évidence à travers tant

                D’énigme, et tant de certitude encore, et même

                Tant de joie, préservée ? Et pourquoi l’image

                Qui n’est pas l’apparence, qui n’est pas

                Même le rêve trouble, insiste-t-elle

En dépit du déni de l’être ? Jours profonds,

Un dieu jeune passait à gué le fleuve,

Le berger s’éloignait dans la poussière,

Des enfants jouaient haut dans le feuillage,

Rires, batailles dans la paix, les bruits du soir,

Et l’esprit avait là son souffle, égal… » (Dans le leurre, p.255)

Le poète est le berger de l’être, disait Heidegger un dieu jeune qui passe à gué le fleuve…

            « Retrouvons-nous, prenons

            À poignées notre pure présence nue » (Dans le leurre, p.290).

Yves Bonnefoy, Poèmes : Anti-Platon, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Hier régnant désert, Dévotion, Pierre écrite, Dans le leurre du seuil, collection Poésie Gallimard 1985, 346 pages, €9.90

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Parfumerie Fragonard à Grasse

Fragonard parfumsIl m’est arrivé récemment de visiter l’usine de la parfumerie Fragonard à Grasse, nommée en 1926 en hommage au peintre. Annexe à un palais-musée provençal du XVIIIe siècle et surmontée d’un musée sur la parfumerie, cette usine vous détaille toutes les étapes nécessaires de la fleur au flacon. La mode du parfum est venue d’Italie à la Renaissance avec Catherine de Médicis. Le « parfum » venait auparavant « par la fumée » (origine du mot), en brûlant des bois résineux ou autres matières qui dégageaient des odeurs agréables. La chimie en plein essor à la Renaissance (grâce à l’alchimie…) sait mieux extraire les essences et distiller les fragrances. Autrefois réservés aux dieux, le parfum participe désormais à l’hygiène corporelle, à la médecine et au plaisir.

La « capitale » française de la parfumerie ne se situe pas à Grasse par hasard. Géographiquement, la ville est entourée de terrains propices à la culture de fleurs (lavande, myrte, jasmin, rose, fleur d’oranger sauvage, mimosa) et baigne dans un climat idéal ; Chanel possède par exemple ses propres plantations de rose et de jasmin autour de Grasse. Historiquement, la spécialisation médiévale dans le cuir encourage le parfum – car le tannage sent mauvais. Les gants de cuir parfumés sont à la dernière mode à la cour au XVIe siècle !

A l’origine artisans qui bricolaient dans leur boutique, les parfumeurs sont désormais industriels. Ils spécialisent les métiers, de la culture des fleurs ou le négoce des matières au « nez » qui va assembler les extraits en un parfum unique au nom évocateur.

Grasse usine Fragonard enfleurage a froid

Les fleurs fraîches sont cueillies à maturité au lever du jour et à la main, à cet instant de grâce où leur parfum est le plus développé. Elles sont traitées immédiatement par enfleurage à froid pour donner ces matières premières naturelles qui entrent à la composition des parfums de haute gamme. Ces concentrés (huiles essentielles, huiles concrètes, huiles absolues, résines, distillation moléculaire) sont ensuite dilués dans environ 80% d’alcool pour obtenir le parfum lui-même. Mais ces « jus » bruts servent aussi d’arômes alimentaires à l’industrie.

Grasse usine Fragonard carte parfums du monde

Tous les parfums n’existent pas à Grasse, aussi sont-ils négociés dans le monde entier selon les spécialités. Aujourd’hui, les extraits de plantes ou d’autres matières végétales ne constituent que de 10 à 50% d’un parfum : elles sont chères à extraire et rares ; ce sont les molécules chimiques de synthèses qui forment le reste. Mais les « jus » n’entrent que pour environ 2% du prix public d’un parfum : tout le reste est le coût du marketing et la valeur de « la marque ».

Grasse usine Fragonard enflaconnage

L’enfleurage à froid est nécessaire aux fleurs très fragiles (jasmin, tubéreuse, jonquille) qui ne supportent pas d’être chauffées. Les fleurs sont directement mises sur de la graisse neutre, qui va capter le parfum. Ces pommades sont ensuite traitées à l’alcool pour obtenir une essence.

Grasse usine Fragonard alambics

L’extraction consiste à faire infuser les pétales ou les feuilles de la plante dans un mélange de solvant et d’eau, hier une huile, aujourd’hui de l‘éthanol, du benzène ou du dioxyde de carbone. Une fois le solvant évaporé, reste une matière à consistance de cire, la « concrète ». L’huile est éliminée par chauffage avec de l’alcool pour obtenir de « l’absolue ».

Grasse usine Fragonard filtre après distillation

La distillation consiste à extraire le parfum de la matière végétale par la vapeur d’eau dans un alambic. La vapeur entraîne l’odeur du produit (comme le savent les cuisiniers). Par refroidissement dans le serpentin, la vapeur condensée donne de l’huile essentielle. Pour 1 kg d’huile essentielle, il faut 3 tonnes de pétales de rose, 1 tonne de fleur ou 200 kg de lavande. Seul l’odeur du muguet est impossible à extraire, c’est toujours un parfum de synthèse ; mais c’est l’inverse pour le patchouli, que la chimie ne parvient pas à reproduire.

Grasse usine Fragonard assemblage

Le concentré sert aussi à parfumer des savons.

Grasse usine Fragonard savon parfums

De toutes les couleurs, une machine mélange les extraits avec de la base pour savon chauffée, puis sort un colombin souple qui, passé dans une emboutisseuse, permet des formes diverses : ici des œufs, présentés en boites de six.

Grasse usine Fragonard savon preparation

Grasse usine Fragonard savon extraction

Grasse usine Fragonard savons oeufs

  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
  • Visites guidées gratuites toute l’année.
  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
Catégories : Art, Economie, France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hommage à Michel Rocard

Michel Rocard est mort, j’aimais beaucoup Michel Rocard. Il n’avait pas l’hypocrisie manœuvrière d’un Mitterrand, ni la grande gueule robespierriste d’un Mélenchon ; il était un homme modeste, convivial, qui aimait penser et discuter. Il préférait l’analyse personnelle partagée aux grandes théories toutes faites et aux slogans « anti ». Issu de l’ancien RPR (Religion Prétendue Réformée) il faisait de la réforme son mantra. Car le monde change et les gens doivent bouger – sous peine de disparaître comme jadis les dinosaures.

michel rocard 2013

Ironique, il pointait en 2010 l’affolante lenteur du parti socialiste à changer ses manières de penser : « nous commençons à peine à enregistrer les résultats de la victoire intellectuelle complète de ladite deuxième gauche sur la gauche jacobine au patois marxisé et éprise d’économie administrée », disait-il. Pas sûr que les « frondeurs » ou autres « atterrés » n’aient encore délaissé aujourd’hui le confort du jargon marxiste et du pouvoir d’État jacobin…

Le marché ? « Une grande partie du monde vit en économie de marché et nous, sociaux-démocrates, avons choisi depuis 1947 d’y rester parce qu’elle est garante de la liberté de base des citoyens-consommateurs. Lorsque, comme c’est à l’évidence le cas actuellement, les lois du marché produisent et amplifient des dérives insoutenables, le problème n’est pas de s’y soustraire mais de les modifier, de savoir comment et avec qui, pour être ensuite soumis à des lois moins injustes, mais toujours marchandes. » Social-démocrate ne signifie pas « socialiste » durant de trop nombreuses années : il faut attendre l’après-Jospin pour que le marxisme soit abandonné et avec lui la guerre civile contre « les parons », « les bourgeois » (nombreux sont les socialistes embourgeoisés !) et « la marché ». Michel Rocard était au PSU avant de se rallier à Mitterrand, puis être évincé du PS par Fabius et consorts.

La « mondialisation », cette tarte à la crème des velléitaires qui cherchent toujours des excuses à leur impuissance d’analyse, est une tendance lourde de l’humanité, depuis le berceau africain jusqu’à la conquête de l’espace, en passant par Christophe Colomb. « C’est donc à l’absence de régulation qu’il faut s’en prendre et non pas à ce fait incontournable qu’est la mondialisation elle-même. » Donc négocier des traités et agir dans les instances internationales, pas se contenter de brailler en manifs ou de sauter sur son tabouret à la télé en vilipendant ce mot-valise qui expliquerait tout ce qui ne va jamais : le « capitalisme ».

Rocard libéral 2008 06

Car ce système d’efficacité économique nommé « capitalisme est qu’il ne connaît plus ni normes ni limites puisqu’il s’affranchit de l’idée que c’est à la loi de définir ses limites. Il s’apparente plus de ce fait à la loi de la jungle qu’à la liberté. Au sens strict, il n’est pas libéral, et il est essentiel de ne pas faire de confusion là-dessus. » Michel Rocard est libéral, dans le sens des libertés, mais il ne faut pas s’y tromper, « la lutte des classes – il y a des terminologies dont la pertinence est éternelle – passe aujourd’hui entre les spéculateurs et les régulateurs ».

Volontiers écologiste par vanité de la frénésie concurrentielle et de la surenchère des désirs, il réhabilite le capitalisme vertueux des origines, décrit par Max Weber et l’art de vivre prôné par John Maynard Keynes, qui écrivait : « Ce seront les peuples capables de préserver l’art de vivre et de le cultiver de manière plus intense, capables aussi de ne pas se vendre pour assurer leur subsistance, qui seront en mesure de jouir de l’abondance le jour où elle sera là. »

Michel Rocard est l’homme des limites : de la réforme sans révolution, de la morale sans absolu, de la politique avant l’économie. Car s’il était énarque, il était aussi licencié ès lettres. Il y a du Camus chez lui, déjà durant la guerre d’Algérie où il s’oppose à Guy Mollet. Attentif aux gens, il préfère le terrain à Paris, la décentralisation au jacobinisme ambiant. Laurent Fabius (toutou de Tonton) et Henri Emmanuelli le déboulonnent de son poste de Secrétaire du PS après ses trois années comme Premier ministre, où il instaure RMI et CSG avant de réorganiser le Renseignement. Il s’opposera encore à Fabius à propos de l’Europe et à Royal sur son refus de s’accorder avec Bayrou en 2007.

Dans ses mémoires, intitulées en 2005 Si la gauche savait, il explique pourquoi Jospin a échoué à faire gagner la gauche : « Il a eu le souci de faire de la moralité un enjeu majeur de l’action publique… Mais le refus de trancher, de choisir entre les deux gauches va expliquer 2002, la présidentielle manquée. Quant au reste, Jospin est profondément mitterrandiste de culture. Il a été formé à cette école, dans cette écurie. Il a longtemps été socialement CGT. Je vous l’ai dit, il est plutôt jacobin. Malgré un unique démenti une fois, et qu’il a regretté, il est sur la ligne: ‘L’État peut tout, tout est politique.’ »

Il avait souvent raison, Michel Rocard… Il était de la gauche pragmatique, plus social-démocrate que robespierriste. François Hollande ne lui arrive même pas à la pantoufle.

Michel Rocard sur ce blog

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tahiti, une colonie ?

La Colonie ou les Colonies ? Un système qui repose sur la domination politique, sur la domination culturelle, sur la domination économique est une colonie. Les colonisateurs visaient l’exploitation des territoires et leur mise en valeur. Au début, à Tahiti, il y avait les frais de douane sur les produits importés, l’impôt de capitation, les corvées. La colonie devait équilibrer son budget afin que la métropole fasse des bénéfices. Ainsi perdurait la dépendance !

Mais jusqu’en 1964, arrivée du CEP et de ses essais nucléaires, c’étaient les taxes et impôts locaux qui payaient les salaires et frais de fonctionnement de l’administration coloniale à Tahiti. Les droits de douane sur les importations, mais surtout les taxes sur l’exportation des phosphates de Makatea (relire les pages sur le blog), étaient les principales rentrées.

Ce faisant, la colonisation a détruit la société traditionnelle, effacé les valeurs culturelles, apporté l’école occidentale, la médecine moderne, l’individualisme. Elle a ouvert la Colonie au monde extérieur. Gagnants ?  Peut-être pas ! Même sûrement pas !

carte polynesie francaise

Si les maîtres Blancs ont été remplacés, c’est par une nouvelle « caste » locale. On pourrait l’évaluer à une centaine de familles » s’étant approprié le pouvoir et… ses avantages. Cette « caste » a remplacé l’administration coloniale à son seul profit en allant mendier des subsides à Paris, en augmentant les taxes payées par le bas peuple, notamment les impôts locaux.

Pour le petit « Tetuanui » rien n’a changé, les Nantis sont toujours nantis, de plus en plus, même si la CTC (Chambre territoriale des Comptes) le stipule dans ses nombreux rapports ! Ils montrent pourtant que les responsables des officines territoriales, qui sont nommés par les Politiques, touchent des salaires et des primes faramineux tandis que « Le petit « Tetuanui », quand il a un travail doit se contenter souvent du SMIC (environ 1 000 €). Le petit Tetuanui » est le nom de famille le plus courant, il est l’équivalent de Dupond ou Durand en métropole.

Tenacious

Ce qui est fait pour les handicapés n’est pas le fait de Tahiti. Le trois-mâts anglais Tenacious était par exemple en escale à Papeete. Très beau, il appartient à une association la Jubilee Sailing Trust qui accueille à son bord des marins atteints de handicap. A bord, des ascenseurs, des ponts plus larges et incurvés pour la circulation des fauteuils roulant, des équipements sonores sur la barre et des indications en braille sont mis en place pour que les non-voyants eux-mêmes puissent diriger le bateau. Le Tenacious compte 10 membres d’équipage et accueille à chacun de ses voyages une quarantaine de personnes dont la moitié sont handicapées. C’est un trois-mâts barque long de 65 m avec un déplacement de 500 tonnes. Année de lancement : 2000. Port d’attache : Southampton (Royaume-Uni).

Hiata de Tahiti

Catégories : Géopolitique, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,