Alecos Papadatos, Démocratie, BD

papadatos democratie
Nous sommes en 490 avant notre ère, à la veille de LA bataille. Dans la nuit de Marathon, sur les hauteurs qui dominent la plage où campent les Perses, hulule la chouette, symbole d’Athéna. Deux jeunes hommes qui ne peuvent pas dormir se racontent leur existence, peut-être avant de mourir demain. Ils sont bientôt entourés de leurs compagnons tant l’existence de l’un se confond avec ce pourquoi ils sont là : la naissance de la démocratie, pour la première fois dans le monde.

Le premier jeune homme est Thersippe, qui sera le coureur de Marathon selon certains historiens (d’autres lui donnent un nom différent) ; il périra dans son effort pour annoncer la victoire aux Athéniens le lendemain, après 42 km et 195 m – performance que l’on reproduit aujourd’hui à chaque épreuve olympique. Le second, le narrateur, est Léandre, personnage inventé.

Léandre remonte cette nuit-là à l’été de ses 16 ans, beau gaillard gracile perpétuellement torse nu, féru de dessin et de peinture. Après avoir enfreint les ordres de son père qui ne lui a permis de peindre qu’un seul des murs de la salle alors qu’il a peint les quatre, emporté par son enthousiasme, il est envoyé se colleter à la dure réalité : celle de négocier un bon prix pour l’huile d’olive du domaine auprès d’un marchand de Thrace. Porter les ballots d’olives et les jarres d’huile lui exercera les muscles tandis que le négoce lui assainira la tête, pense son père qui veut en faire un homme.

Lorsqu’il est de retour à Athènes après avoir réussi, c’est le jour de la procession des Panathénées. Tout le peuple est autour de la citadelle pour voir le spectacle. Dans cette presse, deux tyrannoctones ont prévu d’abattre le tyran Hipparque, qui gouverne avec son frère Hippias en manipulant la masse et en s’en mettant plein les poches. Aristogiton et son jeune amant Harmodios, dont on dit que le tyran les avait insultés, poignardent Hipparque avant d’être pour l’un, le plus jeune, abattu par la garde et pour l’autre arrêté, torturé puis exécuté après avoir donné le nom de ses complices aristocrates. Dans la répression qui suit l’acte, le père de Léandre est tué par la police scythe.

harmodios et aristogiton

Son géniteur mort, sa maison incendiée, ses biens confisqués (par un ex-ami de son père…), Léandre s’exile, toujours en pagne, jusqu’à Delphes où une connaissance de son père le fait travailler à inventorier les offrandes dans le Trésor. L’adolescent retrouve Hero, la jeune nièce du commerçant à qui il a négocié ses olives il y a peu ; elle est pythie apprentie.

Peu à peu, le garçon se rend compte que l’oracle délivre des messages qui sont filtrés par des prêtres de Delphes appelés « saints », éminemment corruptibles. Malgré l’oracle sibyllin, l’interprétation penche vers qui paie le plus. Mais qu’importe : ce qui compte est d’y croire. La foi insuffle une volonté bien plus forte que la seule raison. La force d’un oracle tient à l’histoire racontée qui donne sens. Qui croit est doué d’un pouvoir de convaincre et de vaincre.

C’est ce qu’apprend au candide Léandre un mystérieux Athénien, Clisthène, venu solliciter de l’oracle l’appui de Sparte pour renverser le tyran survivant Hippias. Clisthène l’Athénien sera considéré comme le père de la démocratie. Il instaurera un système de votes où les citoyens ne sont plus regroupés en tribus clientélistes, mais en circonscriptions où les diverses classes sont mélangées. Chacun verra donc plus l’intérêt général que celui de son clan – et ce sera bien le peuple qui décidera à la fin et non pas quelques aristocrates.

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Ce roman dessiné historique conte donc une double quête : celle de l’adolescent Léandre de 16 à 32 ans – et celle de la démocratie athénienne qui émerge avant Marathon. Devenir adulte et devenir citoyen s’apprend, s’entretient et se conforte, car l’état d’homme libre et responsable est toujours précaire, dans un combat sans fin.

Athéna, qui parle au garçon dans ses rêves, représente la transition entre le monde ancien des dieux (les forces obscures qui meuvent l’humain) et le monde nouveau des hommes (ce rationnel scientifique et démocratique sans cesse à consolider). Les deux totems de la déesse sont le serpent et la chouette, alliant la force de qui sort de la terre à la clairvoyance de qui voit dans la nuit – le désir et la raison. Athéna se situe entre ses frères : Apollon garant de l’ordre, de la beauté et de l’intelligence, et Dionysos en état de perpétuelle ébriété hormonale et de joie, insufflateur du désir et de la volonté. Si Dionysos est sorti de la cuisse de Zeus, Pallas Athéna est sorti du même par la tête. Déesse emblématique d’Athènes, elle se veut l’équilibre du bon sens, état fragile toujours à rectifier, paix armée sans cesse sur le qui-vive. La cité ne sera grande que lorsqu’elle incarnera cette double vertu de puissance et de discipline – notamment face aux Perses à Marathon.

  • Ainsi le corps du citoyen est-il celui d’un athlète, pareil aux dieux représentés sur les vases que Léandre aime peindre et par les statues. Il est soldat plus que travailleur – et le lecteur pourra comparer les anatomies respectives de Léandre (fils de négociant libre) et de Givrion (fils d’esclave, son ami).
  • Ainsi l’esprit du citoyen est-il entre la logique volontiers sophiste et manipulatrice des philosophes, et la passion collective de la foule – le lecteur pourra comparer les personnages de Pisistrate et de Solon.

Le dessin, plutôt sommaire et volontiers pressé, fait souvent surgir la grâce du mouvement et de l’expression, inspiré des lutteurs minoens d’Akrotiri à Santorin. Léandre et Hero sont beaux en leur jeunesse, ils irradient la lumière du désir et courbent leurs formes en élans gracieux. Ils se détachent comme l’avenir sur un passé plus grossier – comme la démocratie qui naît sur l’asservissement coutumier.

papadatos democratie garcon

Papadatos fait passer la leçon de l’histoire – les valeurs de notre civilisation – par le dessin. L’aventure et l’amour sont complétés par des annexes d’historiens pour mieux comprendre. Le lecteur percevra plus clairement cette ligne arbitraire qui passe entre moutons et citoyens, mais aussi mieux que sur une carte cette frontière impalpable entre la Grèce et la Turquie (hier la Perse) – ce pourquoi ce pays n’a rien à faire dans l’Union européenne (sauf à ne vouloir qu’un marché de libre-échange sans aucune âme).

« Toute fin nous ramène aux intrigues », dit le Léandre de 32 ans à ses compagnons d’insomnie. Il parle de la démocratie, sans cesse menacée par les clans et par les castes, sans cesse à refonder. « Au temps où nous pensions qu’on était les bons, et tous les autres les mauvais (…) cette façon de penser met toujours en avant ceux qui agissent par eux-mêmes, pour eux-mêmes, les ‘grands’ noms, les ‘chefs’, les tyrans, et ceux qui nous sauvent des tyrans » p.197.

Une leçon que les partis politiques d’aujourd’hui devraient méditer, au parti Socialiste comme chez les Républicains, politiciens qui se croient volontiers investis de la mission de commander aux autres. « Cette façon de penser nous ramène à la peur et à la folie, au visage de la Gorgone. Et la force de la Gorgone peut se retourner vers nous à tout moment. Nous pouvons être notre pire ennemi ». Ce ne sont pas les élections régionales de décembre 2015, faisant surgir brutalement un Front national menaçant, qui vont démentir cette antique leçon de politique.

Pour vivre ensemble et faire cité, il ne faut pas diviser mais unir – donc adhérer à une histoire commune. Seule une histoire donne un sens à la vie (p.198) – donc une histoire particulière, patriotique, à construire et à transmettre. Avis au ministre Belkacem et aux pédagogos du mammouth ! Dompter la sauvagerie de l’homme pour rendre l’existence plus douce à tous est la voie d’Athènes, dit le Poète (Eschyle, lui aussi présent à la bataille de Marathon). Une grave leçon de notre culture – il y a déjà 25 siècles ! Leçon que l’inculture de nos politiciens est en train de nous faire perdre.

Alecos Papadatos et al., Démocratie (Democracy), 2015, bande dessinée Vuibert, traduit de l’américain, 237 pages, €21.00

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Climat pas COPain à Tahiti

Environnement, ce mot est dans toutes les bouches. Mais qu’en est-il vraiment ? Beaucoup de paroles mais peu d’actes en fait. On constate une dégradation générale de la qualité de l’air, gestion des déchets, occupation du territoire, état de la pêche, agriculture, biodiversité, pollutions diverses, qualité des eaux. Les pesticides ? Les importations d’insecticides sont en baisse continue depuis 2008. Par contre les importations de pesticides sont en hausse continue depuis 2012, 700 tonnes par an, mais il parait que c’est 13% de moins qu’en 2005. Il n’y a pas lieu de se taper sur le ventre ! Le bruit ? Surtout un problème de voisinage. 57,7% des nuisances sonores sont constituées par les habitations, les voitures boum-boum, 13% par les chiens et les coqs (à savoir qu’ici les coqs polynésiens chantent jour et nuit…). Les autres bruits viennent des sports et loisirs, des établissements recevant du public tel les répétitions de danse locale avec toere (percussions). Le centre-ville de Papeete voit chaque jour 100 000 véhicules circuler, traverser, stationner : émission de C02 garantie. Les déchets sont en augmentation et leur traitement en baisse. Plus de 75% sont produits chaque année à Tahiti et Moorea. Une estimation faite en 2012 indique que le total des déchets de Polynésie serait compris entre 130 000 et 147 000 tonnes par an soit 13% de plus qu’en 2006. Il faut passer à la caisse, ce sera 12 500 XPF par an et par habitation ! Mais on recycle, du moins, on essaie, car les mairies ont décrété le tri sélectif et le recyclage. C’est une excellente chose mais si l’on menace le contrevenant d’amende, il vaudrait mieux que l’on ne ramasse pas le même jour le bac gris et le bac vert parce que la veille on n’a pas ramassé le gris ! Et les nuisibles ? En premier, le rat noir (rattus rattus) qui est la cause première de la disparition des oiseaux dans tout le Pacifique, le merle des Moluques, le bulbul à ventre rouge, la fourmi électrique ou petite fourmi de feu, la fourmi folle jaune, le tulipier du Gabon et le miconia. A partir de Tahiti, le miconia a contaminé Moorea, Raiatea et Tahaa, Nuku Hiva et Fatu Hiva aux Marquises. Un pays idyllique la Polynésie, mais l’envers de la carte postale… on le constate en y vivant.

coqs tahiti

On nous a prédit des cyclones très violents à compter de novembre et jusqu’en avril 2016. Dès novembre la chaleur est lourde, un vent présent, la mer chaude, les pluies fréquentes …

Cyclones ? Pas cyclones ? El Nino est bien des nôtres, mais les prévisions sont toujours aléatoires. Certes Météo-France et autres surveillent mais c’est via l’imagerie satellite que travaillent les prévisionnistes. Sera-t-il cyclone ou dépression tropicale ? Où nait-il ? Quel vent, quelle force ? Quelle sera sa trajectoire ? Quelle intensité ? Pour qu’une dépression tropicale se transforme en cyclone, il faut une force capable d’entraîner un mouvement de rotation : la force de Coriolis. Il n’y a pas de cyclone sur l’équateur, un cyclone ne peut pas passer d’un hémisphère à l’autre. Il faut des vents homogènes, une atmosphère instable, humide et une température de la mer supérieure à 26°5C sur une profondeur de 60 mètres. Si tous ces éléments sont réunis, le risque d’une dépression tropicale est très élevé. On comptera une douzaine d’heures pour que naisse la dépression. Ensuite le cyclone se déplace et peut survivre jusqu’à une dizaine de jours. La trajectoire ? La précision s’affine à mesure que le cyclone approche. Les conséquences terrestres ? Les pluies responsables d’inondations, de glissement de terrain peuvent se ressentir jusqu’à 1 000 kilomètres. L’œil du cyclone mesure entre 20 et 50 kilomètres, le temps y est calme, mais non loin de l’œil une marée de cyclone est possible. La dépression tropicale faible a des vents moyens entre 50 et 61 km/h. La dépression tropicale modérée a des vents moyens entre 62 et 87 km/h. La dépression forte, des vents entre 88 et 117 km/h. Le cyclone tropical, des vents entre 117 et 176 km/h. Le cyclone tropical intense des vents au-delà de 177 km/h. Ces chiffres sont des moyennes calculées sur 10 mn, pour estimer les rafales maximales, il faut compter +50%. Exemple : si les vents moyens sont de 177 km/h, les rafales peuvent atteindre 265 km/h ! Restons optimistes ! Bien que le NIWA (National Institute of Water and Atmospheric Research) de Nouvelle-Zélande ait établi une carte des risques de cyclones pour l’été austral (octobre-mai) 2015-2016 et l’on constate que les archipels polynésiens sont classés dans les zones les plus à risque. Avec même un risque de deux à trois épisodes cycloniques possibles pour les Iles de la Société.

Question ? Qu’est-ce qu’une extraction ? Et qu’est-ce qu’un curage en rivière ? Je lis dans Tahiti-Pacifique, nouvelle version hebdomadaire : « les curages ne sont pas une extraction, mais peuvent cacher une extraction ». Allo, mon cerveau, t’as compris ou je dois répéter ? Période de cyclone, on nettoie ? Erreur : on « tente de » nettoyer les rivières. Définition : un curage consiste à nettoyer le lit d’une rivière de ces amoncellements pour protéger les habitations éventuelles. Les extractions dans le lit des rivières sont interdites en Polynésie française, mais le curage autorisé par dérogation, les quantités à enlever sont alors précisées dans l’arrêté. Par contre, un case ou tractopelle peuvent prendre plus profondément qu’ils n’y sont autorisés. Le curage se transforme alors en une extraction. La direction de l’Équipement est chargée des contrôles.

baignade tahiti

La qualité des eaux de baignade est catastrophique aux quelques 100% des embouchures en zone urbaine. Les lagons sont maltraités par l’homme, ceux très fréquentés sont pour 29% impropres à la baignade ; la taille des poissons est inversement proportionnelle à la pression de la pêche ; un tiers des forêts a disparu ; 128 espèces sont éteintes et 316 autres menacées ; les pestes végétales sont en expansion (le tulipier du Gabon et le miconia sont un désastre pour les espèces locales et la stabilité des sols) ; la production de 544 kg de déchets par an et par habitant augmente. La Polynésie émet autant de C02 qu’un pays industrialisé ? On dira : peut faire… non, DOIT mieux faire. Et vite !

Pour compléter cette carte postale d’un magnifique pays, carte postale un peu ternie tout de même, on reconnait 400 SDF à Tahiti. Qui sont-ils ? Des mineurs, des jeunes majeurs (18-26 ans), des jeunes salariés, des personnes sortant de prison, des personnes âgées. Les mineurs en situation d’errance consomment de l’alcool, des drogues, du tabac ; les individus de plus de 50 ans ont des handicaps physiques, consomment des alcools forts (komo= alcool local clandestin) et beaucoup d’entre eux ont des troubles psychiatriques ; les sortants de prison récidivent pour retrouver la prison. La délinquance a augmenté de 16% en 2014 par rapport à 2013. Heureusement toutes les personnes en errance ne sont pas à classer dans ces catégories. À noter toutefois que 99% des mineurs interpellés en 2014 étaient déscolarisés. Il reste beaucoup à faire aux associations caritatives pour rendre un peu d’espoir à ces SDF.

C’étaient quelques nouvelles depuis un confetti sur l’océan. Portez-vous bien. Iaorana

Hiata de Tahiti

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Phil Lovesey, Obligations funèbres

phil lovesey obligations funebres
Un père niais, une mère ambitieuse, une tante en mal d’enfant, un flic qui aime la baise, une petite fille unique – et ce cocktail engendre un monstre. Nous sommes à Chelmsford (Essex) en 1969 et trois policiers jeunes et débutants découvrent une fillette de sept ans qui avoue avoir « libéré » son père à la seringue, comme celui-ci libérait les chiens et les chats trop malades ou trop vieux dans son cabinet vétérinaire. Ce n’est pas de sa faute…

Trente ans plus tard, c’est une vieille dame que l’on retrouve assassinée, la nuque délicatement brisée devant sa télé, la face maquillée de rouge à lèvre. Entre les deux plusieurs disparitions, incendies, accidents. Qui l’a fait ?

Pour une unique faute professionnelle en trente années de métier, l’inspecteur-chef Davies voit les meurtres se succéder à cadence accélérée dans sa petite ville à l’est de l’Angleterre. L’hiver tombe, le Tueur de Noël progresse dans le gore. Qui sera le prochain ? Le tueur ou la tueuse, car l’unité de profilage du comté suppute qu’il peut très bien s’agir une femme. Un ou une attardée, restée bloqué(e) dans l’enfance, qui croit envoyer vers un monde nettement meilleur les solitaires, les loosers et les désespérés. Pour leur bien et en toute bonne conscience.

Éclaté, embrouillé, dispersé au début, c’est peu à peu que l’engrenage se met en branle, irréversible et monstrueux. Et que le roman captive. Car vous n’avez encore rien vu. Lorsque défaillent les trompes de Fallope, pas de salope qui ne s’y trompe. Tant de bonté à prodiguer exige quelque effort, non ?

Quand la psychose est au point, le roman en vaut la peine. Ce premier opus sera suivi d’un second, sur un sociopathe nommé Frank, l’année suivante, puis plusieurs autres romans policiers non traduits en français. L’auteur, né en 1963 et fils de Peter spécialisé dans le crime, vit à Chelmsford avec trois gosses et a travaillé dans la publicité avant d’écrire. D’où son sens de la « performance ».

Phil Lovesey, Obligations funèbres (Death Duties), 1998, Livre de poche 20025, 414 pages, €2.00 occasion

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Robert-Louis Stevenson, Enlevé !

robert louis stevenson enleve

Tous les ingrédients de l’aventure sont là pour ravir les âmes enfantines : la jeunesse confrontée au monde, la méchanceté des hommes, l’amitié précieuse en contrepartie, les paysages rudes, le combat contre l’injustice et l’occupation étrangère, la vie dans la nature, les multiples dangers… Après L’île au trésor écrit pour son beau-fils de 13 ans Lloyd, Robert-Louis Stevenson chante la jeunesse immortelle dans un adieu à l’Ecosse, patrie de son enfance, qu’il quitte pour des cieux plus cléments à sa santé chancelante.

David Balfour n’a pas 17 ans en 1751 lorsqu’il doit partir, orphelin, avec pour tout viatique la lettre qu’a laissé son père au pasteur Campbell. Elle recommande l’adolescent à son oncle, le vieil Ebenezer qui habite un château en ruines jamais terminé, à quelques miles d’Edimbourg. Ebenezer est le prénom de l’avare Scrooge chez Dickens, et Stevenson aimait beaucoup Dickens.

Après quelques jours de marche dans la campagne, David parvient au gros manoir qui se veut un château et rencontre le méfiant vieillard. Celui-ci reconnaît qu’il est bien le fils de son frère mais n’a qu’une hâte, s’en débarrasser. Aigri par la vie et en butte à l’hostilité de la contrée – par sa faute – il n’a aucunement la fibre familiale, encore moins paternelle. Il embobine le gamin jusqu’à lui faire visiter un brick à l’ancre, dont le capitaine est en affaires avec lui. Tout émerveillé, car ses 16 ans n’ont jamais encore vu la mer, David se laisse circonvenir, assommer, et se retrouve à fond de cale pour un voyage au long cours. Son oncle a topé avec le capitaine pour qu’il le vende aux plantations des Amériques…

Doublement abandonné par les siens, ses parents morts et son oncle renégat, le jeune homme doit s’en sortir tout seul. Il ne peut compter que sur sa bonne mine. Il apprivoise tout d’abord le mousse Ransome, prime adolescent bête et battu qui jure et n’admire que la force, « découvrant sa poitrine » pour montrer ses tatouages qui font viril, vraie graine de forban. Il sera tué d’un coup de poing par le second, seul marin qui sache naviguer sur ce rafiot. Le troisième officier n’approuve pas cette violence et permet à David de retrouver un semblant de liberté à bord, jusqu’à lui faire remplacer le mousse.

A ce poste, l’adolescent va rencontrer un mystérieux personnage, surgi brusquement lorsque sa barque a été éventrée par le brick dans le brouillard. Bien de sa personne et un brin vaniteux, portant « un nom de roi » (Stuart), il sert de messager entre les exilés écossais en France et ceux restés au pays occupé par les tuniques rouges du roi George, qui attendent de l’argent.

La ceinture emplie d’or d’Alan Breck Stewart attire les convoitises et l’équipage peu recommandable va tout faire pour s’en emparer. Comme dans L’île au trésor, le jeune homme et son valeureux mentor, ici David et Alan, vont résister à deux dans la dunette aux assauts des bandits. Après avoir effectué un tour complet des côtes de l’Ecosse, d’Edimbourg à Mull, le brick s’écrase contre les rochers par la faute de son capitaine incompétent, avide d’être payé.

C’est le début d’une longue odyssée pour le garçon naufragé, d’abord esseulé sur un ilot dont il ne voit pas qu’il se transforme en presqu’île à marée basse, puis suivant une sorte de jeu de piste par les messages laissés à tout hasard par Alan qui a réchappé lui aussi au naufrage.

Alors qu’il demande son chemin dans la forêt, David assiste au meurtre d’un Campbell, l’intendant du pays d’Appin, et doit fuir, poursuivi par les tuniques rouges, accusé par le notaire qui l’accuse d’avoir fait stopper l’équipage pour faciliter le tir. C’est alors qu’il retrouve Alan qui le fait s’échapper à couvert, puis brouiller les pistes, dans un vrai jeu d’indiens. L’aventure n’est pas prête à finir !

Les deux compères que presque tout oppose, David whig et Alan jacobite, le cœur pur répugnant à tuer et l’adulte calculant les opportunités, vont traverser les Highlands de part en part, d’ouest en est, l’un pour retrouver son oncle et lui faire rendre gorge, l’autre pour suivre sa mission et s’embarquer pour la France. La géographie très précise, aidée d’une carte publiée par l’auteur, ancre l’imaginaire dans le réel du terrain. La langue anglo-écossaise, qu’un anglais peut comprendre, ajoute au dépaysement.

ecosse highlands ardvreck castle loch assynt

Amitié et loyauté, admiration et réprobation, légalisme et fantaisie, l’injustice punie mais le dilemme moral de cautionner un meurtre, les héritiers rétablis dans leurs droits (David dans son laird) mais pas l’Ecosse dans son autonomie – sont autant d’appels enthousiasmants aux jeunes lecteurs. L’attachement du jeune pour l’adulte qui l’enlève et l’élève à la fois dans l’action n’est pas sans susciter l’adhésion pleine et entière des 11-15 ans. Le roman est écrit pour les journaux, en feuilleton, ce qui lui donne un ton haletant et une vivacité de langage sans pareils. Pas le temps : la fuite commande, comme les rebondissements. Dans ce chaos physique, affectif et moral, il faut se retrouver.

C’est à une véritable quête initiatique dans laquelle David se lance, tout comme Jim dans L’île au trésor, mais avec plus de maturité. Il avait encore 16 ans au début, il en aura 18 à la fin, vrai passage de l’enfance candide et protégée à la liberté responsable de l’âge d’homme. Cela dans la noirceur des secrets de famille. De quoi attirer l’attention de certains critiques sur le processus de distillation du whisky, issu de l’orge maltée des Basses terres (Lowlands) et de l’eau de source filtrée par le granit des Hautes terres (Highlands), longuement mûri en fûts, le 18 ans d’âge étant un summum de flaveurs et de richesse en bouche.

L’enlèvement concerne l’adolescent David, mais aussi le jeune lecteur, emporté qu’il est par l’imagination fertile de l’auteur, dans un paysage de légendes et par une aventure échevelée. La sortie de l’enfance est un âge où l’on fantasme d’être enlevé ; quitter sa famille est inscrit dans le programme génétique et la fascination du garçon ou de la fille pour qui leur donne l’exemple a quelque chose d’érotique. Dans ce roman d’aventures, nous sommes entre Walter Scott et Mark Twain, auteurs de la même époque, mais avec la patte Stevenson, à nulle autre pareille.

Il est curieux que Folio n’ait pas édité une traduction récente, car ce livre est une bonne lecture pour la jeunesse.

Robert-Louis Stevenson, Enlevé ! (Kidnapped), 1886, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 270 pages, €15.50
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Multiculturalisme, nouvelle utopie

Le multiculturalisme consiste à croire que « la » culture n’existe pas car elle serait une essence, mais « les » cultures oui, dans leur aimable diversité.

De ce constat, il en vient à décréter que, comme toutes les cultures se valent, la culture du pays est « dominante » – donc abominable, puisque toutes sont égales.

La suite politique est donc inéluctable : le « progrès de l’égalité », inscrit mécaniquement dans le projet démocratique, doit accoucher d’une transformation radicale de la société.

Cette valse à trois temps est présentée comme naturelle, historique, inscrite dans le mouvement social. Mais il faut déconstruire cette « évidence » (les armes de la critique nous ont été données par les radicaux critiques…).

Rien d’inévitable dans ce processus, mais un véritable projet politique, volontaire, imposé par l’utopie. Il s’agit d’une politique rédemptrice qui, contrairement aux religions, propose le salut terrestre, dès maintenant. Une suite du marxisme qui a échoué dès les années 1950 avec le rapport Khrouchtchev, une suite du tiers-mondisme qui a échoué dans les années 1970 avec la dictature rigidifiée de Castro puis les massacres de Pol Pot, une suite au gauchisme éclaté entre diverses sectes intellectuelles qui a échoué à changer la vie (mais assuré de belles places de notables médiatiques aux ex-rebelles chevelus).

classe torse nu new york v1900 1925

Dès mai 68, l’exclu prend la place de rédempteur, délaissée par la « classe » révolutionnaire qu’aurait été le prolétariat (qui s’embourgeoise petitement et dont les effectifs diminuent avec le progrès… technologique). N’importe qui peut être « exclu » à tout moment : jeune, chômeur, délinquant, prisonnier, immigré, exploité, sans-abri, sans-papier… – ce qui fait du monde. Hélas en constant renouvellement, ce qui empêche ces « pommes de terre » du sac marxiste de s’agréger en purée de bonne vraie « lutte sociale ».

Rien de neuf sous le soleil : l’Esclave antique est déjà révolutionnaire avec le christianisme. Recyclé en Prolétaire par le marxisme, il devient Exclu sous le gauchisme et – désormais – « Immigré musulman » sous les multiculturels. Tous les dominants » étant d’office assimilés à des « islamophobes » (ceux qui n’aiment pas l’islam, selon l’étymologie). Sauf que les multicultureux ne disent pas de QUEL islam il s’agit : vous aimez « l’islam » en bloc, vous ? Le salafiste wahhabite des premiers temps, probablement pas – mais la suite ? L’amalgame n’est pas chez qui l’on croit…

Le récit mythique du multiculturalisme est simple comme la Genèse : il était une fois une méchante civilisation macho, blanche, occidentale et prédatrice, qui a voulu devenir maître et possesseur de la nature et a dominé le monde dès les croisades : par l’esclavage, la technique, la colonisation puis l’exploitation en usines et dans l’armée, le fascisme, le capitalisme… Heureusement, de courageux héros critiques (en écrasante majorité fonctionnaires dans l’enseignement) ont fourbi leurs armes et constitué une légion lumineuse. Par le prêche et l’invective, ils ont porté la Bonne parole, détenteurs évidents de la Vérité : delenda est Cartago, il faut détruire la civilisation occidentale, néfaste pour le citoyen, pour la femme et pour la nature !

La culture nationale est réduite au rang de culture arbitraire, imposée malgré eux aux immigrés, fils d’immigrés et descendants jusqu’à la septième génération – rendez-vous compte ! Il faut donc contester cette domination, remettre en cause ces privilèges, s’élever contre toute contrainte du passé. Seul le présent compte dans l’univers mondialisé des nomades multiculturels et en permanence connectés. Les grands Droits de l’Homme sont donc réinterprétés en petits droits à la différence. La lutte des Lumières pour l’émancipation de l’individu et de la société devient une simple lutte contre les « discriminations » – dont le mot-clé est « stigmatisation ». Nul n’a « le droit » de dire qu’untel est un « barbare », il est seulement différent. Ni qu’il est nul et illettré, mais qu’il a eu une enfance malheureuse. Ni qu’il est un fou dangereux, mais que la société n’a pas su l’accueillir. Ben voyons !

ignorer mediavores

Ces gens nous décrivent un monde idéal de Bisounours où toute politique sera morale, où la citoyenneté se confondra naturellement avec l’humanité (en attendant les gentils Aliens venus d’ailleurs), où la terre entière se fera sans frontières, réconciliée. Il nous faut donc nous ouvrir à l’autre – tête, cœur, cuisses et fesses – justement parce que l’Autre n’est pas nous et que nous sommes coupables de méchanceté à le repousser (si lui vous repousse, ce n’est JAMAIS de sa faute).

Les identités briment, cassons les codes ! Devenons indifférents aux différences, car appartenant au passé, aux héritages. Chacun choisira ses appartenances au gré de son jeu social et de l’humeur du temps, entièrement au présent ; Il en changera au gré de ses fantaisies, de ses rencontres. Le bout de l’individualisme est le narcissisme et l’autocréation : Dieu ma bite, dit le curé humoriste.

Avant la Chute (ce néolithique qui a cultivé les champs, donc introduit la propriété privée…), l’humanité était une et indifférenciée (qu’en pensent les Neandertal génocidés d’un bon coup de silex sur le crâne, ou les Cro-Magnon du paléolithique qui se bouffaient parfois entre eux ?). Hélas, Babel vint (euh non, ça c’est dans la Bible) – disons que les sociétés se sont « différenciées » (oh le vilain mot !) et se sont donc fait la guerre. Exigeant la création d’États, donc de surveillance par le recensement, le paiement d’impôts, l’édiction de lois contraignantes. Ce qui a embrigadé dans l’armée, enchainé aux champs et rempli les prisons : rien que de l’esclavage et de l’exploitation, tout ça ! CQFD.

Il faut donc « revenir » (mais ce ne serait PAS réactionnaire !) à ce temps béni d’avant pour que s’accomplisse le Progrès (comprenne qui pourra de cet oxymore). Il faut donc éduquer, endoctriner, s’indigner pour éradiquer les « phobies » et rééduquer ou emprisonner les « phobes ».

Ne serait-ce que critiquer cette conception curieuse de la « multiculture » devient une pathologie. Dès lors, rien à discuter, on énonce péremptoirement et tout intello qui veut rester dans la bande doit, sous peine d’excommunication par ses pères pairs, établir un cordon sanitaire médiatique autour des « méchants ». Privés de télé, de parole, d’éditeurs, de compte-rendu dans les journaux : ils n’existent plus.

Mais, hélas ! le peuple a dangereusement peur de cette diversité tant prônée. La culture, il n’y comprend déjà pas grand-chose, alors la multiculture, c’est pire ! Il est donc conseillé de transférer la souveraineté politique des élections vers les tribunaux et les administrations. Ces lieux d’entre soi technocratique, où le citoyen ne contrôle rien, permet de condamner les « propos racistes » (même quand il s’agit de dérives religieuses), d’assurer le « droit à la différence » (même quand il empiète sur la liberté d’autrui), de forcer la mixité sociale dans les collèges (mais pas la mixité des sexes à la piscine), d’obliger au logement social dans toutes les communes, de supprimer l’allemand bilingue au profit de l’arabe possible pour tous, d’imposer le « genre » (qui n’existe pas) au titre de l’éducation sexuelle, et d’exposés sur la Shoah ou sur l’immigration durable en place de l’histoire nationale (qui donnerait pourtant un sens aux « valeurs de la République » également prônées par ailleurs).

Cette bienveillance naïve du tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, ces aimables différences valorisée comme autant de « richesses » par les Hidalgo et autres multicultis – que valent-elles face à une kalachnikov maniée par des illettrés fanatisés de religion différenciée ? Dans cette utopie multiculturelle, non, vraiment, la démocratie n’y trouve pas son compte.

Je ne suis pas multiculturel mais ancré dans ma culture. Ce n’est QUE parce que je sais qui je suis et ce à quoi je crois que je peux sans malaise me confronter aux autres cultures du monde. Pour lesquelles j’ai de la curiosité et une envie d’apprendre. En témoignent tous ces voyages un peu partout sur la planète, chroniqués régulièrement sur ce blog. L’inverse absolu de ces paumés dépressifs en pleine adolescence qui tuent au nom d’Allah : eux n’ont pas eu de culture – puisque toutes se valent – ni la nôtre ni la leur, ce pourquoi ils se sont précipité dans la première secte de l’islam qui leur a fait signe.

Je crois cette utopie multiculturelle dangereuse, car fermée sur elle-même (comme souvent les utopies). Ce n’est pas ma conception de la participation citoyenne, ni du vivre ensemble.

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Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1

robyn young insurrection pocket

Auteur femme d’une série à succès sur les Templiers, Madame Robyn Young a des origines celtiques mêlées dans tout le Royaume-Uni : anglaise, écossaise, irlandaise et galloise. De quoi vouloir justifier par le mythe historique la geste d’Édouard 1er, le roi anglais qui voulut rassembler les quatre reliques des saints qui permettraient aux rois Bretons de régner. Ainsi la couronne d’Arthur au pays de Galles et la pierre du Destin de Scone en Écosse qu’il réunit en ce premier tome. La légende est née des Prophéties de Merlin, écrites par l’évêque historien du 12ème siècle Geoffroy de Monmouth, sous le règne de Henri 1er d’Angleterre.

Entreprenant une nouvelle série sur la geste écossaise, l’auteur s’appuie sur ce texte pour replacer Robert Bruce dans le contexte. Il ne s’agit pas d’histoire, mais de geste historique, romancée là où l’historien ne sait rien. C’est prenant, parfois épique, toujours agréable à lire. Et très érudit, même si les bagarres, batailles et autres combats ravissent plus les garçons que les filles, dit-on.

Il y a quatre Robert Bruce, tous prétendants au trône d’Écosse car descendant de David 1er (1124-1153). L’arrière-grand-père fut le fils aîné du comte de Huntingdon, le grand-père lord of Annandale, le père comte de Carrick, enfin le fils, « notre » Robert Bruce né en 1274, révolté contre le roi anglais Édouard, est le plus connu parce qu’il prendra la tête de l’Écosse sous le nom de Robert 1er. L’auteur le cueille en enfance, lorsqu’à 11 ans il s’efforce de bien se tenir à cheval. Son père ne l’aime pas, peut-être parce qu’il a été accouché par une rebouteuse un brin sorcière qui a « noué le destin » de la lignée par la malédiction de Malachie. Pas de royaume avant repentance… Ou peut-être aussi parce le grand-père du gamin l’aime plus que son propre fils. Toujours est-il que Bruce, l’aîné de trois frères et deux sœurs, doit répondre de tous les échecs de la famille, ce qui n’est pas rien.

gamin chateau ecosse

Robert Bruce enfant, adolescent, adulte, est un être complexe. Il n’a rien d’entier, comme son frère Édouard, mais sait changer d’avis, renverser ses alliances, louvoyer entre les maux. Il est guerrier et diplomate, hanté par la promesse faite à son grand-père, lord d’Annandale, de prétendre après lui au trône de l’Écosse que le roi anglais voudrait bien annexer et soumettre. Fragile parce que mal aimé, mais fort parce qu’il se croit un destin, l’homme se forge lentement dans ce premier tome, entre les landes essorées de l’Écosse, les fastes médiévaux des tournois de Londres et la campagne militaire grise et glacée au pays de Galles, où il suit le roi Édouard.

L’auteur invente le club fermé des Chevaliers du Dragon, qui réunit la fine fleur des jeunes nobles de la Cour, sorte d’antichambre de la Table ronde, remise en valeur par Édouard pour le bien servir. Bruce y connait les amitiés et les haines, le snobisme de caste et l’amour d’une belle. Ce sont ces nouveaux amis qui ne sont pas de son sang qu’il va trahir, après que le club ait enlevé (avec lui mais malgré lui) la pierre de Scone sur laquelle les rois d’Écosse furent tous couronnés. Cette forfaiture le ronge, et l’attitude (inventée par l’auteur) d’un très jeune garçon fils de noble écossais, vêtu en tout d’une courte tunique, sans armure ni bouclier, pointant tout seul son épée contre l’ost entier mené par Robert Bruce lui-même contre le château de son père, l’émeut. Elle le fait basculer dans la révolte pour mener la résistance aux armées anglaises venues envahir les territoires du nord.

chateau en ecosse

Il se range alors aux côtés du fils de chevalier William Wallace, géant musculeux meneur d’hommes, et de l’évêque de Glasgow Robert Wishart. L’Écosse n’a plus de roi depuis qu’Alexandre III fut assassiné, probablement sur ordre d’Édouard (l’auteur n’a aucun doute, les historiens, si). L’élection qui a suivi laisse en rivalité deux puissantes familles qui se combattent en fratricides, permettant au roi Édouard 1er de proposer son « arbitrage » intéressé.

Nous accompagnons les premières années de Robert de Brus (son vrai nom d’origine normande) depuis 1286 jusqu’au milieu de sa vingtaine. Il a été marié mais sa femme est morte en couches, laissant une petite fille. Révolté, il n’a plus aucun des domaines anglais par le roi jadis confiés, et la plupart de ses fiefs au sud de l’Écosse sont ravagés. Il ne sera élu roi qu’en 1306, à 32 ans, ce que conteront les tomes suivants de la saga.

Robyn Young, Insurrection – Les maîtres d’Ecosse 1, 2010, Pocket 2013, 826 pages, €9.80
Film DVD Bravehart de Mel Gibson sur William Wallace, où Robert Bruce apparaît sous les traits d’Angus Macfadyen, 2010, 20th Century Fox, €9.99

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Robert-Louis Stevenson, En canoë sur les rivières du nord

robert louis stevenson en canoe sur les rivieres du nord
Stevenson n’est pas seulement l’immortel auteur de L’île au trésor ; il a aussi beaucoup écrit sur ses expériences vécues et ses vagabondages. Écossais amoureux de la France, il la parcourt à pied, puis en canoë avec un ami. Walter Simpson, baronnet, est son compagnon pour descendre rivières et canaux d’Anvers à Pontoise entre fin août et mi-septembre 1876. La France se relève à peine de la guerre avec les Prussiens – où Badinguet a été ignominieusement vaincu – et le nord français résonne des marches militaires et autres chansons patriotiques de défaite, pleurant l’Alsace-Lorraine.

Un passage sur les jeunes tambours, qui ne combattent pas mais rythment la marche à la mort de la jeunesse, s’appesantit sur le destin des ânes : battus durant leur vie, battus encore plus après leur mort, la peau de leurs fesses servant à faire des tambours. Tout comme les jeunes garçons de France, au fond… C’est dire si cette aventure nomade pré-écolo est dite avec finesse et humour.

L’auteur a 26 ans et ce livre est sa première publication véritable, qui le fera reconnaître des critiques. Bien qu’un peu maniéré et littéraire parfois, son style se pose. Lui se nomme par le nom de son bateau, comme on fait volontiers dans la marine de mer. Si Robert-Louis est l’Aréthuse, son ami Walter est Cigarette. Les deux voguent au fil du courant, se précipitant vers la mer – qu’ils n’atteindront pas, les rivières après Pontoise devenant trop anonymes car trop civilisées.

Spectateur malgré la pluie, Stevenson prend des notes sur ce qu’il voit et sur ceux qu’il rencontre. Nous avons, près d’un siècle et demi plus tard, un portrait populaire de la France du nord qui, à la lecture d’aujourd’hui, est assez savoureux. Pêcheurs niais, sportifs obsédés, robustes gamins, marchands de toutes sortes, aubergistes, péniches, vieille dévote, bon bourgeois, lavandières, réservistes – composent une mentalité : celle de la râlerie, de la joie de vivre et de l’égalitarisme ancré.

Non sans brocarder le Français raisonneur, qui croit que « la logique » suffit et non l’habileté. « Pas plus qu’on général, un bon raisonneur ne saurait démontrer que sa cause est juste. Mais la France tout entière s’égare à la poursuite de quelques grands mots ; il lui faudra du temps avant d’acquérir la certitude que, pour grands qu’ils soient, ce ne sont que des mots. Quand elle l’aura compris, elle trouvera peut-être la logique moins amusante » p.58 Pléiade. C’est plutôt bien vu, les deux guerres suivantes montreront que la France ne comprendra jamais. Aujourd’hui encore, les Grands principes servent de justificatif (surtout à gauche) à ne rien faire de concret, d’utile, d’efficace. On appelle ça le performatif, chez les communicants.

Le voyage, parce qu’il met sans cesse en mouvement, détache du monde ; la pagaie, parce qu’elle est un geste automatique, agit hypnotise et met en état de transe, voire de nirvana. Être oisif parmi les gens qui travaillent, aller toujours alors que les autres restent immobiles, observer quand tout le monde agit – n’est-ce pas se mettre à part, comme une élite ? La littérature avait cette ambition, jadis. Mais l’auteur ne la prend guère au sérieux : son titre, An Inland voyage – un voyage à l’intérieur des terres, n’est-il pas un véritable oxymore ?

Certains ont voyagé autour de leur chambre, d’autres au loin ; Stevenson se veut entre les deux, ni seul ni en groupe, ni pur imaginaire ni réaliste explorateur. Il est un « voyageur », et le mot ne vient pas de voir mais de viatique : ce qui permet de vivre. Le voyageur fait sa provende de ce qu’il voit, voyager le change et il en revient autre.

Ce n’est pas marcher pour marcher, ou canoter pour accomplir un record, comme trop souvent de nos jours – mais se rendre d’un point à un autre en promenade, pour jouir et observer, apprendre et cultiver son être. Un bien bel itinéraire, trop méconnu, mais qui a ses lecteurs, la réédition en poche disponible le montre.

Robert-Louis Stevenson, En canoë sur les rivières du nord ou Croisière à l’intérieur des terres (An Inland Voyage), 1878, Actes sud Babel 2005, €7.70
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Bernard Minier, Le cercle

bernard minier le cercle
Une femme est découverte nue et ligotée dans sa baignoire – noyée. La mise en scène et l’environnement ouvrent de multiples pistes. Nous sommes dans une ville universitaire (imaginaire) du sud-ouest, la région d’enfance de l’auteur. La femme est jeune, belle et indépendante (bandante) et enseigne aux khâgnes du lycée élitiste de la ville. Curieusement, l’un de ses étudiants, à peine 18 ans, est retrouvé camé au bord de sa piscine. Il est le coupable idéal parce que personne n’a rien vu, rien remarqué, coupe du monde de foot oblige.

Sauf que… Tout est plus compliqué qu’il n’y paraît. Claire, la prof noyée, n’avait pas que des amis. Elle collectionnait les hommes dont un certain député du coin, leader montant de son parti. Hugo, le jeune homme camé, était son amant depuis ses 16 ans mais aussi le fils de l’ex-femme du flic qui va mener l’enquête – sur sa requête. Servaz, le flic, a traqué dans un premier volume à succès un tueur en série qui s’est récemment évadé et dont on retrouve la trace dans la région. Qui a donc tué la prof ?

Dans une longue quête ponctuée d’orages à répétition (un peu trop systématiques…), de personnages fuyants qui ne sont ni ce qu’ils paraissent être ni ce dont ils rêvent de devenir, de scènes de violence crue mais réaliste, la vérité se fera jour. Non sans chausse-trappes, rebondissements et castagnes. Si le nombre élevé de personnages, principaux et secondaires, nuit à l’approfondissement psychologique, l’auteur s’y essaie honnêtement. Nous sommes, certes, loin de Simenon ou même de Fred Vargas, mais les acteurs ne sont pas de simples mannequins symboliques.

Le passé est aussi important que le présent pour comprendre les faits – ce qui incite à réévaluer l’histoire et la littérature dans les programmes scolaires, n’en déplaise aux Belkacem et autres socialistes multiculturels mondialisés. L’auteur a été fonctionnaire des Douanes avant de se mettre à écrire – tout comme son héros Servaz est devenu flic après avoir été brillant dans les études littéraires. Être jeune, à Marsac en 2010, ville universitaire où se forme l’élite de demain, qu’est-ce que cela signifie ? Jouir et se camer en mendiant des notes avec son corps ? La société est-elle accueillante à l’avenir de sa jeunesse ? Le consumérisme fait-il bon ménage avec la profondeur culturelle ? La justice est-elle à la hauteur des traumatismes ?

Autant de questions pertinentes – et très actuelles – que les lecteurs plébiscitent manifestement, puisque Bernard Minier est un auteur très vendu en France. Son premier thriller, Glacé, a obtenu le prix Polar au Festival de Cognac 2011, le prix Découverte Polars Pourpres 2012 et le prix de l’Embouchure 2012 de la police de Toulouse.

L’eau qui tombe (avec les pluies violentes et interminables des scènes), l’eau stagnante du lac isolé de barrage (qui sert de décor au cercle des enfants disparus), l’eau vive des rivières ou de la musique de Mahler (qui ponctuent les moments forts), est le leitmotiv inconscient qui sert de cadre à l’histoire. Comme quoi cet élément vital peut être positif ou négatif, inhibant ou vivifiant, selon qu’on l’utilise. Tout comme la culture, ou la justice, ou la société.

Mais ladite société, frivole et inculte, préfère le foot et la bière. L’amour ou la trahison l’indiffèrent, elle laisse chacun faire ce qu’il veut, y compris en politique où les mêmes trahissent et retrahissent sans vergognes, en toute impunité. La société n’a peut-être que ce qu’elle mérite, au fond ?

« Il soupira en songeant que des pays entiers étaient sur le point de s’écrouler, les quatre cavaliers de l’Apocalypse avaient pour nom finance, politique, religion et épuisement des ressources, et ils cravachaient ferme – mais la fourmilière continuait à danser sur le volcan et de se passionner pour des choses aussi insignifiantes que le football. Servaz se dit que le jour où le monde finirait dans un déchaînement de catastrophes climatiques, d’effondrements boursiers, de massacres et d’émeutes, il y aurait des types assez cons pour marquer des buts et d’autres encore plus cons pour se rendre au stade et les encourager » p.103. Si les gens s’enfoot, pourquoi s’en faire à leur place ?

Bernard Minier, Le cercle, 2012, Pocket thriller 2015, 788 pages, €8.40
Site de l’auteur

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Course, prison, sécurité à Tahiti

Début novembre, pendant les vacances scolaires de Toussaint a eu lieu la course de va’a Hawaiki Nui. J’ai déjà évoqué ce sujet mais c’est toujours un plaisir d’en reparler et surtout de féliciter TOUS les rameurs car la prouesse est de rallier – à bout de bras – Bora Bora, la perle du Pacifique. Cela après avoir transpiré sur les trois épreuves en trois jours, Huahine-Raiatea 45 km, Raiatea-Taha’a 26 km et Taha’a. Bora Bora se profilera après 58 km à la force des poignets sur un va’a (pirogue à balancier de course) comportant 6 rameurs. Chapeau Messieurs ! Au départ 83 pirogues V6 .Trois grands clubs ont remporté chacun une étape. D’abord EDT (EDF polynésien) Va’a en 3h30 d’efforts, avec une avance de 4 minutes, la seconde étape, la plus dure physiquement, par Shell Va’a, et la troisième, certainement la plus belle par Team Opt (la Poste polynésienne). Tous les rameurs sont méritants et seulement quatre clubs n’ont pu finir la dernière étape. La participation étrangère est… balbutiante mais il est possible d’espérer que des étrangers viennent, un jour, s’intercaler entre les Tahitiens et pourquoi pas les battre ! L’étape la plus courte entre Raiatea et Taha’a est la plus éprouvante car elle se déroule dans le lagon, en eau plate, tandis que les deux autres étapes permettent aux rameurs de surfer sur les vagues du Pacifique ! Excusez mes piètres explications sportives mais vu mon âge avancé… Et les rameurs comme les mousquetaires de la mer « un pour tous, et tous pour un », une seule toute petite différence 4 mousquetaires et ici 6 rameurs, mais tous dans l’action. Pour votre gouverne, il existe des courses pour V1, V6, V12. Pour le moment les Polynésiens sont les champions mais à quand une victoire des Chinois ? Quand ils auront copié et décomposer tous les gestes des rameurs ? Du matériel utilisé ?

course de vaa tahiti

Les travaux pour la geôle de Papeari avancent à la vitesse polynésienne. Il semble qu’il y ait des vols de matériel, aussi y a-t-il maintenant un « contrôle » à l’entrée du chantier ainsi qu’un vigile la nuit et le week-end. Le concours pour le recrutement de matons a eu lieu. Maintenant les syndicats exigent de l’État le paiement des billets d’avion de ces messieurs et dames qui doivent rejoindre la métropole pour « subir » huit mois de formation à Agen. On peut s’attendre à ce que les syndicats exigent d’autres sous pour ceci, pour cela, acheter les rayons du soleil, acheter des vêtements chauds, des caleçons molletonnés, etc. Les syndicats font la loi. Les questions à l’écrit n’ont pas plu du tout. À l’origine plus de 6 000 candidats s’étaient inscrits, 4 800 ont été retenu pour l’examen. Et pour être fonctionnaire de l’État, une partie de la jeunesse de Tahiti serait prête à vivre sa vie en prison. Il paraitrait que certains avaient un niveau Bac + 3. Il faut également savoir que les heureux choisis commenceront leurs carrières de matons au salaire indexé de 380 000 XPF/mois (3 750 €) plus les avantages ! C’est pas mal non ? Là encore les syndicats exigent de l’État que ces élèves-matons reçoivent le même salaire en France qu’à Tahiti, les autres élèves de métropole eux n’ont pas le salaire indexé, c’est normal parce que ici à Tahiti la vie est plus chère, il fait plus chaud…

SANS COMMENTAIRES

SANS COMMENTAIRES

Il était prévu de déplacer les cuves de stockage des hydrocarbures de Fare Ute vers Motu Uta. C’était prévu pour 2013. Or dès 1986 ces stockages avaient été remis en cause… En mai 2001, l’inspection générale de l’administration notait que « l’insécurité du port de Papeete est considérée comme alarmante… il est menacé, ainsi que son environnement, par une rare accumulation de risques… ». Les inspecteurs ciblaient les dépôts d’hydrocarbures et la sphère de gaz aérienne. Le port de Papeete est vulnérable. Papeete est un port de commerce, de passagers, pétrolier, de plaisance, de pêche, militaire, site de constructions navales, zone industrielle, siège d’activités tertiaires, le tout à proximité de la ville et dans le prolongement de la piste de l’aéroport international. Le site officiel du port indique que 3 500 personnes travaillent dans 250 entreprises implantées dans l’espace portuaire. Il paraît qu’en 2023, les cuves de Fare Ute seront peut-être déménagées ! On pourrait résumer ainsi, la sécurité du port est bien remise en cause depuis 2001, mais Sœur Anne ne voit toujours rien venir en 2015 !

Hiata de Tahiti

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Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant

jean d ormesson histoire du juif errant
Le Juif en tant que peuple existe, il a toujours fait parler de lui.

Évadé d’Égypte, « seul » peuple à se croire élu par le « seul » vrai Dieu unique et jaloux (selon la légende), il a conquis la Palestine par destinée, a été exilé à Babylone, s’est révolté contre les Romains, a été chassé par les Arabes dès qu’ils furent musulmans, a été persécuté en Russie puis en URSS, déporté et gazé par les nazis, établi un lobby efficace dans les hautes sphères intellectuelles et politiques aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France, réinstallé par la force du droit international ONU en Palestine, d’où il mène une guerre de cent ans contre les menées arabes alentour.

Le Juif errant n’existe pas, il est un mythe chrétien.

Ahasvérus a été maudit (selon la légende) pour avoir refusé un verre d’eau à Jésus lorsqu’il portait sa croix, le jour de la crucifixion ; cela à cause d’une femme, Marie-Madeleine la putain, qui s’était refusée à lui tandis qu’elle tombait énamourée du Christ annonçant le Royaume. Il a été condamné à marcher jusqu’à la fin des temps, changeant d’identité au fil des pays – car son nom est Légion – sans jamais avoir le bonheur de mourir, remâchant sans cesse cette unique et fatale fois où il a trahi l’Homme, le Fils de l’homme, en bref Dieu.

Après avoir conté l’épopée de lui-même, puis celle de l’empire et de la famille, enfin celle de Dieu, Jean d’Ormesson conte celle de la religion. Comme toutes les religions, la chrétienne et catholique est intolérante à qui ne croit pas comme elle. Elle aspire au Vrai, au Beau, au Bien, toutes choses qui – évidemment – ne sont pas de ce monde dans leur absolu ; ici-bas n’existent que des vérités relatives, de la beauté éphémère et du bon à l’usage plutôt que du Bien en soi. Aussi, dans l’attente qu’un « autre monde est possible » (cette expression ne vous dit-elle rien ?), tout ce qui ne va pas est « la faute à ». La faute à qui ne pense pas comme la horde, la faute aux déviants, saltimbanques sans foi ni loi, homosexuels invertis, femmes cycliquement lunatiques – et cet Autre absolu de la religion qu’est le Juif. « Sûr de lui-même et dominateur », disait de lui de Gaulle, avatar du Malin disait Rome de ce peuple déicide.

Jean d’Ormesson s’amuse, d’un ton léger, à arpenter l’histoire du monde autour de la Méditerranée, dont il fait le centre jusqu’en 1492 où un Juif génois appelé Colomb découvrit ce que Dieu avait mis là depuis l’origine des temps : l’Amérique. C’est donc une vaste fresque, contée à petites touches, montée en séquences mosaïques comme un film, qui se déroule à la lecture. Comme d’habitude d’Ormesson en fait trop, comme d’habitude il déploie une vaste érudition, comme d’habitude le lecteur est emporté par le charme de sa phrase. Les indigestions de pédantisme sur le temps, l’histoire ou le zéro ne durent jamais.

Il aime le Juif parce qu’il est l’Histoire, parce qu’il en a tant vu, tant subi, sans jamais périr mais renaissant sans cesse de ses cendres, comme le phénix. Et puis, « le Juif » est un thème porteur en ce début des années 1990 où l’antisémitisme renaît, à bas bruit, dans les banlieues de l’islam. Ce pourquoi le livre a eu beaucoup de succès. Pas seulement pour cela, car le Juif est présenté comme toujours à la recherche du bonheur, comme l’auteur, comme tout un chacun (donc les camps nazis sont évacués de l’histoire). Un peuple et une culture indestructibles. Ce qui tient de la malignité et, en même temps, du « plaisir de Dieu ». Car Dieu serait-il Dieu s’il n’était pas partout, derrière tout, y compris le mal apparent ? L’auteur aime à s’en accommoder, selon sa devise que « tout est bien ».

Ce pourquoi ces mille et un récits (je n’ai pas compté les paragraphes, mais l’impression est là…) emporte au galop, de la Crucifixion à l’assaut d’Entebbe – où les Juifs se rachètent, anti-traîtres positifs de la traitrise gauchiste des terroristes aidés par le bouffon Dada (Idi Amin). « Je pourrais, pendant des heures, vous parler de la trahison : c’est un beau et grand sujet. La fidélité, par quelque lien obscur, est liée à la mort. En me privant de ma mort, l’autre m’a jeté à jamais dans l’incertitude fluctuante de l’histoire et du temps. Tout ce qui existe dans l’histoire, tout ce qui existe dans le temps, est contraint au changement. Changer est une trahison. Exister est une trahison. Dieu n’existe pas puisqu’il est l’Éternel. Moi, j’existe et je change » p.1243 Pléiade.

Entre deux, certaines anecdotes historiques reprises de la Gloire de l’empire, comme cet égorgement des voisins après un banquet d’ennemis, ou le détournement d’un fleuve pour ensevelir un roi mort. Il y a de l’allégresse dans ces pages, des aventures entre deux coïts, la recherche de la sagesse et une curiosité sans cesse aiguillonnée. Contradictions ? Tension plutôt, qui fait haleter le lecteur entre deux séquences. Car l’auteur vise à distraire, on imagine très bien une série télé aux multiples épisodes en plusieurs saisons.

Malgré cela, Jean d’Ormesson ne manque pas de comparer Athènes à Jérusalem : « Avec les Grecs et les Juifs, vous referiez tout un monde sans avoir besoin de personne (…) A tous les deux, les Grecs et les Juifs, ils sont plus forts que tout les autres » p.1408 Pléiade. Mais il choisi son camp. S’il conte le Juif, il a ce cri de l’âme : « Pensez aux délices d’Athènes et de l’Antiquité classique, où l’homosexualité [pris comme exemple de déviance du politiquement correct – d’Ormesson est clairement hétéro] régnait sans la moindre contrainte, où l’idée de péché n’existait pas encore et où personne ne craignait ni sida, ni syphilis, et à peine le cancer – peut-être parce qu’on mourait trop tôt. C’était le bon temps. Et c’est, je crois, pour cette raison-là, beaucoup plus que pour toutes les autres, vous savez, les colonnes, les tragédies, les statues de jeunes filles et de lanceurs de disque, les vases peinturlurés, que la Grèce et Rome sont des âges de légende » p.1185 Pléiade.

Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant, 1990, Folio 1993, 621 pages, €9.50
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00

Les livres de Jean d’Ormesson chroniqués sur ce blog

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2015 Rétrospective WordPress

Les lutins statisticiens de WordPress.com ont préparé le rapport annuel 2015 de ce blog.

En voici un extrait :

Le Musée du Louvre accueille chaque année 8.500.000 visiteurs. Ce blog a été vu 960 000 fois en 2015. S’il était une exposition au Louvre, il faudrait à peu près 41 ans pour que chacun puisse la voir.

Cliquez ici pour voir le rapport complet.

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Meilleurs vœux de vitalité 2016 depuis Tahiti

vahines nues tahiti calendrier

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Paris cet hiver

Pas de neige en cet automne prolongé bien au-delà des normes. Le sapin de Noël est bien pâle, tout en bleu et argent sans aucun rouge, avec au loin la pâtisserie XIXe de l’Hôtel de Ville.

paris sapin et hotel de ville

Notre-Dame rattrape heureusement l’atmosphère, pointant par-dessus les toits en grande dame parée de perles de lumières.

paris notre dame au crepuscule

Les fameux cadenas, évacués de la Passerelle des Arts, ont trouvé refuge sur le pont de l’Archevêché, comme des menottes passées aux bras du fleuve qui enserrent la cathédrale.

paris cadenas gouines sous notre dame

Ils s’entassent à profusion, dans l’anarchie mondialiste de la connerie moutonnière humaine.

paris cadenas decembre 2015

La Marie de Paris a « remplacé » les cadenas par des panneaux de verre, mais les cadenas subsistent… derrière le verre ! Ce qui est encore plus laid. Mais qui donc se mêle « d’art » dans cette Mairie parisienne aux 52 000 fonctionnaires + 3000 vacataires – plus nombreux qu’ils sont à Bruxelles pour faire tourner l’Union européenne toute entière ?

paris cadenas les fausses plaques de la mairie

Henri IV veille sur le Pont-Neuf (non, ce n’est pas le neuvième pont, comme j’ai entendu un scolaire mal appris par ses profs l’affirmer à l’un de ses copains). La Samaritaine est toujours en travaux, les blocs d’Algeco de chantier déparant sa façade. Pour combien de temps encore ?

paris henri iv au pont neuf et samaritaine en travaux

Seul le faisceau du phare en haut de la Tour Eiffel donne de la vie au ciel parisien, illuminant régulièrement le dôme de l’Institut, devant la Monnaie.

paris monnaie et faisceau tour eiffel

Et Paris se prépare à l’an neuf en fêtant la lumière qui revient – lentement – avec le soleil et la faible lueur de la croissance. Enfin !

paris decors de noel

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Tahiti bêtes

Laissez venir à nous les tortues vertes. Entre octobre et mars, elles sont sous haute surveillance car elles viennent pondre leurs œufs. À Tetiaroa, c’est l’Association Te Mana o te Moana qui s’y colle. Quelques détails sur la ponte de la belle verte : la profondeur des nids est de 54 cm, le diamètre de la chambre d’incubation de 30 cm, le nombre moyen d’œufs par nids de 85, le temps moyen d’incubation entre la ponte et l’éclosion des œufs dure 73 jours. Elle est de plus en plus rare te honu (tortue) matie (verte). L’association en recense quelques-unes à Mopelia, Tetiaroa et Tupai. L’association a encouragé l’hôtel The Brando à s’adapter aux tortues pendant la saison de ponte : les lumières de l’hôtel sont équipées de filtres rouges, le niveau sonore est abaissé pendant la nuit et les clients et employés sont sensibilisés aux bons gestes pour ne pas déranger les reptiles aquatiques ! Mais ta honu matie rencontre d’autres dangers, comme la pollution.

tortue verte

En Nouvelle-Calédonie, le méconnu et menacé dugong est aussi sous étroite surveillance. Celui qu’on appelle la « vache marine » ou le « jardinier des mers » se nourrit exclusivement de plantes et de fleurs des herbiers marins ; il vit dans le lagon entre 2 et 20 m de profondeur. Il ne migre pas. Il a un ancêtre commun avec l’éléphant, pèse entre 300 et 400 kilos, possède des petites défenses plantées dans son museau moustachu. Il est discret, possède une queue échancrée comme les baleines et les dauphins mais ne plonge pas. Les femelles n’ont que 5 à 6 petits au cours de leurs 60 à 70 ans d’existence. Le dugong est menacé par les prises accidentelles dans les filets de pêche et surtout par le développement de la navigation de plaisance. Les collisions ou les coups d’hélice sont un risque tandis que les herbiers sont détruits par les ancrages.

dugong

C’est la pleine saison des Annonacées. Nous récoltons des totara (corossol Annona muricata).

corossol exterieurC’est un fruit originaire d’Amérique du Sud. Il ressemble à un gros cœur vert couvert de petits piquants souples. Pour le consommer il faut extirper la chair et ôter toutes les graines de son intérieur.

corossol interieur

On dit que la chair très crémeuse calmerait les anxieux, chasserait les angoisses et procurerait un sommeil réparateur. Normal : la teneur en sucre est élevée !

jacquier fruit tahiti

Une autre délicatesse est l’uru taratoni (jacque – fruit du jacquier -, Artocarpus heterophyllus de la famille des Moracées). Lui est originaire de l’Inde, c’est le plus fruit du monde puisque ses dimensions peuvent atteindre 1 m de longueur pour un poids de 50 kg. Il pousse à même le tronc de l’arbre. Les fruits sont composés de nombreuses carpelles liées entre elles par des tubes et des cordons de fibres. Ici, à Tahiti, ce sont les Chinois qui en sont friands – et moi. C’est un dessert succulent, mais sa dégustation passe après un temps certain à enlever les graines comme pour le totara. Les graines se mangent cuites ou grillées, leur goût rappelle celles des marrons sur la braise. L’appellation tahitienne uru taratoni signifie qu’il a été introduit en Polynésie depuis le Fenua taratoni (la Nouvelle-Calédonie). Le bois dur de l’arbre est utilisé pour la construction de bateaux, on peut également en faire des masques. Il fournit également le basanti, la couleur jaune permettant de teindre les vêtements des moines bouddhistes.

jacquier intérieur du fruit tahiti

Les scientifiques l’ont finalement prouvé car ils le soupçonnaient : la perle tourne pendant sa formation au sein de l’huître. C’est à l’Ifremer que l’on doit cette découverte. Vous savez tous que l’on introduit un nucléus dans les perles d’élevage, Pinctada margaritifera, l’espèce polynésienne. D’après les scientifiques « durant les 40 premiers jours, la perle est animée de mouvements chaotiques, interrompus régulièrement par des périodes d’immobilité. La perle met en moyenne 4h43 pour faire un tour complet dans l’huître. La rotation se poursuit pendant 12 à 18 mois durant le processus de formation de la perle. Cette rotation est associée à un certain nombre de défauts des perles. Les chercheurs ont introduit des nuclei magnétiques de 6,5 mm de diamètre dans plusieurs huîtres d’élevage (le nucleus est l’élément autour duquel se forme la perle). Les huîtres ont été suivies à l’aide d’un magnétomètre ultra-sensible, un dispositif d’étude novateur. L’étude a été publiée dans la revue Royal Society Open Science du 15 juillet 2015 ».

Hiata de Tahiti

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Gladys Mitchell, Meurtres au clair de lune

gladys mitchell meurtres au clair de lune
Gladys Mitchell est l’une des vieilles dames du crime de l’Angleterre au XXe siècle ; P.D. James admirait beaucoup son œuvre prolifique. Née en 1901 sous Victoria, elle a suivi des études d’histoire européenne à Londres et enseigné l’histoire et la culture physique. Elle n’avait pas froid aux yeux et connaissait bien la psychologie des jeunes garçons, tout comme sa consœur Ellis Peters.

Sim et Keith ont 13 et 11 ans. Orphelins, ils vivent chez leur frère aîné, marié, avec un petit garçon de 3 ans, Tom. Sim est plus ou moins amoureux de Christina, une jeune locataire dont l’apport aide à faire bouillir la marmite en ces années de restriction après guerre. Le petit-déjeuner typique anglais est en effet très rare pour nos deux compères, qui n’ont de cesse que d’énumérer les mets lorsqu’ils sont invités une fois à les déguster : « des œufs, du bacon, des rognons, des tomates, trois sortes de pain et quatre marmelades différentes. Il y avait aussi du hareng fumé et du haddock » p.217.

Les deux frères, unis comme les doigts de la main, aiment l’aventure et sortir par la gouttière de leur chambre pour se promener au clair de lune. Lorsqu’un cirque s’installe au village, non loin de Londres, ils vont explorer les lieux de nuit pour entendre les animaux et voir s’ils ne pourraient pas se faufiler le lendemain sous le chapiteau. C’est à ce moment qu’ils voient de loin un homme louche qui fait luire un couteau d’acier à la lune. Cela n’aurait été qu’un excitant frisson si une jeune femme n’était été retrouvée morte le lendemain.

Ce n’est que le début de plusieurs meurtres dans ce gros village chargé d’histoire. César aurait débarqué ici contre les Bretons et les protestants se seraient affrontés aux catholiques sur le champ de foire lors de la guerre civile. Mrs Bradley est psychiatre auprès de Scotland Yard et elle seconde un inspecteur venu tout droit de Londres dans cette affaire de meurtres en série. Tout le monde est plus ou moins soupçonné à un moment : un clown du cirque, le frère des garçons, l’ami de ce frère, l’amoureux d’une des filles, le chiffonnier du village… La fin n’est pas un coup de théâtre mais directement amenée, sous le regard candide et les déductions naïves des garçons. Car ils sont partie prenante à l’enquête, ce qui donne à ce roman policier le ton un peu désuet et édulcoré du Club des Cinq mais, en contrepartie, permet une fraîcheur qui touche adultes comme adolescents.

Car Sim, l’aîné, aborde à peine cet âge de bouleversement, passant de la magie de l’enfance à la responsabilité adulte, puis revenant : « Mon humeur intrépide m’avait délaissé. J’étais à présent un gamin terrifié ; je tâchais de me cramponner à mon courage et de croire en ma bonne étoile, tout en offrant à mon petit frère un exemple de ténacité, de cran et de nonchalance naturelle » p.203. Ces observations aiguës sont émouvantes.

freres torse nu 1942

Mais la guerre st passée par là, qui a endurci les corps et mûri les cœurs. L’enfance n’est pas encore devenue ce mythe Bisounours des naïvetés post-68, où les jeunes qui voulaient révolutionner le monde sont devenus de vieux petit-bourgeois frileux rassis en moralisme de gauche. Boys will be boys, décrit Gladys Mitchell, qui n’hésite pas à les faire se baigner nus dès 7 h un matin de Pentecôte dans la rivière qui traverse le bourg, avant de rejoindre la grand-rue en short et torse nu : « Ça vous dérange pas si on porte pas nos chemises ? m’enquis-je poliment. – D’aussi beaux torses méritent d’être exhibés, répondit-elle [Mrs Bradley]. Permettez-moi de vous féliciter pour le développement de vos biceps et les huit centimètres de dilatation dont, je note, vos poumons sont capables » p.271. L’excitation de l’aventure qui saisit ici les encore enfants ne serait pas la même sans cette discrète sensualité préadolescente qui déjà l’attise.

Les garçons approcheront dangereusement le meurtrier – qui n’est pas celui qu’on croit – et contribueront à mettre fin à ses agissements, de concert avec la police. Le roman se lit bien, captive aisément, et donne un aperçu humain de  ces sacrés Anglais juste après Churchill.

Gladys Mitchell, Meurtres au clair de lune (The Rising of the Moon), 1945, 10-18 2001, 315 pages, occasion €1.00

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Andrea Japp, Autopsie d’un petit singe

andrea japp autopsie d un petit singe
Six nouvelles dont la première est, à mes yeux, la meilleure. ‘Le passage d’un ange’ ne donne pas son titre au recueil, ce qui est dommage car il s’agit d’amour – le thème récurrent des nouvelles. Ce bref récit se tient miraculeusement entre émotion et leçon. Loin de larmoyer, comme il est trop souvent de mise aujourd’hui, l’auteur décrit sans pathos la triste humanité, mais avec pudeur aussi sa rédemption. Il est question de pauvreté et de chevaux, d’une charge d’huissier et de dettes, d’un couple qui se délite et d’une vieille solitaire…

Les autres nouvelles mettent en scène le choc permanent entre conventions et sentiments, parents aigris et mères fusionnelles. Il n’y a guère que les hommes à être mal traités par cette féministe littéraire qui arbore une vision noire du monde.

Nul lecteur ne peut dire qu’il soit ressorti joyeux de ces pages, mais elles sont prenantes. Un brin datées peut-être, de ces années post-68 (sans Internet !) où les normes bourgeoises avaient peine à mourir, surtout en province. Viols, lesbianisme, machisme, pédophilie (d’une femme avec un « enfant » de 18 ans !), meurtre du père – on a vu bien pire depuis, mais Andrea Japp déploie tous ses fantasmes.

Seules les bêtes semblent racheter les humains – parce qu’elles sont vraies. Ainsi la jument, la chatte et même la hyène – toutes des femelles, vous avez bien noté…

Il y a de la caricature mais aussi du ciselé. On sent que cela sort du ventre, ces histoires, même si aucune n’est véridique. Bizarre pour une scientifique toxicologue experte auprès de la NASA, traductrice des thrillers morbides de Patricia Cornwell et auteur elle-même de romans policiers sous pseudonyme.

Andrea Japp, Autopsie d’un petit singe, 1998, Livre de poche 2000, 187 pages, occasion €0.01

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Voyage à Rurutu aux Australes

Vous appréciez les lieux bizarres ? Vous aimez les stalagmites et les stalactites ? Partons à Rurutu ou l’île troglodyte.

Cette île a été découverte le 13 avril 1769 par James Cook ; sur une carte, elle ressemble un peu à l’Afrique ou à un rein. Elle avait pour premier nom Eteroa (le grand panier), plus tard, elle prit le nom de Rurutu (la gerbe dressée).

RURUTU  (Australes)

Rurutu est une petite île montagneuse de 10 km sur 5,5 km de large, à 472 km de Tahiti, a une superficie de 38,5 km2. Elle se situe par 151,2° de longitude ouest et 22,27°de latitude Auti, Moerai (la capitale !) et Avera les trois bourgs principaux. Les sommets sont les monts Teape 368 m, Taatioe 389 m d’où par temps clair on peut apercevoir l’île de Rimatara, Manureva 385 m, Pito 190 m, Erai 288 m, Rairiri 263 m. Rurutu appartient à un archipel qui s’étend des Cook au sud des Australes, sur 2 200 km de longueur, depuis le volcan sous-marin Mac Donald à son extrémité sud-est jusqu’à l’atoll de Aitutaki à son extrémité nord-ouest.

Les scientifiques disent que Rurutu est une île volcano-karstique de type makatea, c’est-à-dire du presqu’atoll ressoulevé. Rurutu est marquée par le volcanisme et les hautes falaises. Le centre de l’île est formé de roches volcaniques : tufs, basaltes, scories. Des calcaires coralliens à 150 m d’altitude ! Les scientifiques parlent d’un bombardement de la lithosphère ayant entrainé un soulèvement calcaire. Les falaises côtières ont été creusées par la mer ; elles présentent des encoches de 2 à 3 m de haut et 3 à 6 m de profondeur et s’élèvent jusqu’à 150 m au-dessus du niveau de la mer. Des excavations qui correspondent aux différents niveaux de la mer : la première au niveau actuel ; la seconde entre 1,2 et 1,7 m au-dessus du niveau correspond au milieu de l’holocène ; la troisième, située entre 8 et 10 m, correspond à la dernière période interglaciaire.

rurutu falaises 2

On y trouve aussi beaucoup de corail fossilisé. Le récif frangeant est très proche des côtes, il enserre toute l’île. Les côtes ont des falaises qui sont les témoins de l’ancien récif-barrière et forment un plateau circulaire calcaire façonné en karst avec lapiez, dolines, pinacles, avens et bien sûr de très nombreuses grottes. Autre caractère propre aux makatea, Rurutu n’a pas de lagon.

Le climat est de type subtropical océanique à flux d’alizée d’est, avec d’abondantes chutes de pluie. Avis à la population : de janvier à mars, il pleut TOUS les jours ! Les nuits d’hiver sont fraîches 10° à 12°, le jour entre 20° et 26°. La pluie à Rurutu ? Des trombes d’eau, des cataractes. Sous les tôles des fare impossible alors d’entendre la télévision et pourtant elle continue à déverser!

Peuplement ? Un peu plus de 2 000 habitants. Si le karst intéresse le touriste, il n’est pas favorable à l’installation humaine. L’absence de lagon limite le développement des plaines côtières. Le regroupement de la population en trois villages a permis le maintien de structures communautaires vivaces : une intense activité associative avec l’artisanat, les groupes de danses. Rurutu est demeurée fidèle à l’Église évangélique. On plante toujours du taro dans les zones marécageuses.

Vous faites le tour de l’île, en 4×4 ou à vélo (pas facile) sur 32 km ; quatre vols Air Tahiti par semaine depuis Papeete sur ATR 72. Moerai, la capitale, vous offre sa poste, ses écoles, son collège, son CJA, son centre de soins (un docteur, un dentiste, quatre infirmières et une adjointe de soins), sa gendarmerie avec trois gendarmes, sa banque Socredo, sa station-service, son port, son Service de l’équipement… et ses 2 éoliennes.

Je vous entends dire : et les fameuses stalactites ? Un peu de patience, nous y arrivons.

rurutu falaises

Rurutu dresse ses immenses falaises calcaires face à l’océan. Un sandwich composé de deux couches de lave qui enserrent un rempart de calcite creusé de centaines de grottes, formations qui remontent à 122 000 ans, protégeant des terres agricoles très fertiles. Jouons les spéléologues amateurs avec un guide local. Bien équipés ?

On démarre par la « grotte Mitterrand », baptisée ainsi parce qu’en 1990, le président de la République y reçut en mains propres le fameux « code Rurutu », recueil de 95 textes de lois en vigueur à Rurutu jusqu’en 1945, que la population jugeait désormais inutile et caduque. Cet ana, Ana’io ou Ana A’eo – la Grotte Mitterrand donc – est une excavation facilement accessible depuis la route de ceinture sur Vitaria. Elle est située sur la terre taaromao dans la falaise calcaire soulevée, à 400 m du rivage. Elle mesure 40 m sur 30 m et 15 de hauteur. Elle offre de nombreuses stalactites et stalagmites. À son extrémité sud est une cavité de 2m50 de diamètre : c’est ici que se trouvait l’umu, four où l’on cuisait les prisonniers.

Ana Papa est un abri pour les pêcheurs. Ana Pu’uru dont la façade est obstruée par des stalactites était, d’après la tradition, utilisée pour le guet. D’autres ana (grottes) existent et votre guide local saura, selon votre condition physique, vous y faire pénétrer ou non, mais ne vous aventurez pas seul.

Rurutu véhicule bien sûr des légendes, des mythes, des histoires.

Voici la légende la grotte Ana O Ina : Ana O Ina était le refuge d’une ogresse qui dévorait les enfants. Un jour, elle dut attacher deux petits garçons qu’elle ne pouvait manger car elle était déjà rassasiée. Elle se mit à chanter, heureuse, et les deux enfants se mirent à danser (ligotés). Cela plut à l’ogresse qui détacha les enfants afin qu’ils ne soient pas gênés dans leurs mouvements. Les grimaces et gestes des enfants rendirent la sorcière moins vigilante et les enfants en profitèrent pour s’enfuir. Un peu plus tard, la sorcière fut capturée dans les filets de pêcheurs. Emprisonnée chez le roi, elle se laissa mourir de faim plutôt que de renoncer à la chair humaine. Ina est toujours vénérée par les mama de Rurutu car elle avait tapissée sa grotte de pandanus tressés. La vannerie de Rurutu remonterait ainsi à cette légende.

RURUTU

Au nord de Auti se situe se situent le massif et la falaise Toarutu. Là est le monstre de Rurutu : une énorme avancée de calcaire sur l’océan déchaîné de la côte Est. On dirait les puissantes mâchoires d’un monstre antédiluvien qui voudrait menacer de ses crocs le dieu Ruahatu. Le monstre lutte contre une mer formée. Le paysage est époustouflant : des dizaines de stalactites et de stalagmites soutiennent une mâchoire béante qui nargue l’océan, une denture impressionnante. C’est dantesque ! L’ana si haut perchée, des gours emplis d’eau en son milieu, des cascades de calcite dégoulinant des parois de la cavité. Attention à ne pas déranger les oiseaux pailles en queues qui viennent s’y reproduire début juin, ni les phaétons omniprésents dans les falaises de Rurutu.

Soyez assurés, vous ne serez nullement déçus de votre séjour à Rurutu.

Chaque année, entre juillet et fin octobre, vous pourrez saluer les baleines qui viennent mettre au monde leur nouveau-né. Les grandes jubartes et les mégaptères vous y donnent rendez-vous. Elles arrivent de l’Antarctique où elles se sont gavées de krill pendant plusieurs mois. Elles ne franchiront jamais l’Équateur ! Le récif de corail est collé à la côte à Rurutu – ainsi les baleines sont toutes proches quand elles se reposent dans les baies. Ces dames, qui peuvent peser 40 tonnes pour 15 m de longueur, aiment nos eaux chaudes bien qu’elles n’y trouvent rien à manger – sauf l’amour et l’eau fraîche ! La chance pour le plongeur avec masque et palmes est de trouver Dame baleine endormie pour avoir le loisir de la photographier. Bonne chance !

Hiata de Tahiti

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Robert-Louis Stevenson, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde

robert louis stevenson l etrange cas du dr jekyll et de m hyde

Henry Jekyll et Edward Hyde sont aussi connus que Laurel et Hardy ou Smith et Wesson. Ils sont l’incarnation scientifique dix-neuvième du mythe biblique du Bien et du Mal, du fuit défendu de l’arbre de la Connaissance. Frankenstein, Dorian Gray, le Golem, naissent vers la même époque, tandis que Jack l’Éventreur allait surgir deux ans plus tard.

Pour fonctionner, le mythe exige que les lecteurs soient imbibés des religions du Livre, qu’ils croient en la dualité ange ou bête, et qu’ils croient également aux idées darwiniennes du progrès et de l’Évolution – où l’homme descend du singe en s’élevant sur l’échelle des êtres, selon le Dessein intelligent. Cela fait beaucoup de connivences mais, 130 ans après sa parution, cela fonctionne encore.

Jekyll est un bon docteur, bourgeois et londonien. Hyde est son double hideux (hide signifie caché en anglais) qui assouvit ses passions sans remords. Le premier est grand et le front élevé, le second petit et simiesque – comme on envisageait le Cro-Magnon tout juste découvert (en 1868).

De quelles « passions » s’agit-il ? Nul ne sait, l’auteur garde un voile très pudique sur ces sujets. Gageons qu’elles sont sexuelles, peut-être même sadiques, car l’époque de la reine Victoria était à la fois très contrainte (au point de mettre une jupette aux « jambes » des guéridons !) et très relâchée (hors du « monde » des gentlemen). S’il ne s’agissait que d’appétits, le docteur Jekyll aurait pu les rassasier sans déchoir, comme tout le monde. Ce devait être pire, mais le flou est entretenu exprès par l’auteur, qui préfère laisser galoper l’imagination…

Stevenson, lorsqu’il écrit ce livre, est malade du croup (infection virale de la trachée et du larynx) ; la suite de crises, de rémissions et de récidives lui font décrire in vivo les métamorphoses sur la santé et sur l’humeur. C’est au réveil, après un cauchemar, qu’il jette sur le papier une première version de cette « histoire de fantôme ». Elle le rendit d’un coup célèbre – pensez : une transgression de la Morale sociale et religieuse, un jeu avec le Mal, le défi aux Commandements de Dieu, l’orgueil faustien !… Dans l’univers victorien, le scandale est assuré.

Si le plaisir est péché, il ne saurait être le mien – autant se dédoubler pour en jouir malgré soi, mais en toute impunité. Piétiner une enfant ? Battre le vieillard respectable à coups de canne ? Qui, en ce temps-là, n’en a jamais eu envie ? Ce que Jekyll n’ose, Hyde le peut. D’où sa fascination et peu à peu son addiction qui ira jusqu’à répugner au retour à la vie normale de cet être banal, le docteur Jekyll.

Dr Jekyll and Mr Hyde fredric march

C’est que, pour l’auteur et pour la religion, le Mal est une drogue à accoutumance. Qui a succombé une fois succombera toutes les fois. Surtout que le diable est dans les détails. Il reste des traces nettes de cette mentalité peureuse et bornée dans les tabous d’aujourd’hui : la science est maléfique, toute nudité tentatrice, la facilité une faiblesse. Ne cherchez pas à savoir : croyez. Survêtez-vous afin de cacher ce sein que nul ne saurait voir (baignez-vous habillés, car même le soleil serait choqué). Levez-vous tôt, travaillez tout le jour, dînez sobrement (bio) et lisez quelques pages édifiantes avant de faire votre prière ou votre examen de conscience, afin de dormir en paix sans « mauvaises » pensées…

Dr Jekyll and Mr Hyde maurice philips

Si le savant se fait apprenti sorcier, poussé par la curiosité, l’écrivain n’est-il pas lui-même un démiurge, qui fait naître héros et monstres de son inspiration – une sorte d’égal de Dieu ? Freud n’est pas encore célèbre, mais Faust est déjà né.

Les dix épisodes de la narration sont découpés comme fera plus tard le cinéma, les points de vue se répondent, les procédés aussi, de l’aventure aux dialogues, des lettres aux témoignages. La vérité ne peut qu’être approchée, tant elle est étrange et fait peur. Ces petites touches successives entretiennent le suspense et envoûtent le lecteur. Où est la volonté quand le personnage et son double en détiennent chacun une part ? D’où l’importance des écrits (lettres, billets, testament, témoignage) : ils scellent un moment comme le chœur antique du théâtre, avant que tout ne bascule à nouveau.

L’un meurt d’expérimenter, l’autre meurt d’apprendre combien chacun peut être à double face, le dernier ne fait que traverser l’histoire. C’est un notaire, un juriste qui ne se préoccupe que des formes et des écrits. Lui est le témoin. L’écrit vain.

Robert-Louis Stevenson, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde, 1886, Livre de poche 2000, 286 pages, €4.10
Format Kindle, €0.99
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1296 pages, €59.00
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

Films en DVD :
1931 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Fredric March, Warner Bros, €3.80
1932 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Spencer Tracy, Warner Bros, €12.90
1932 et 1941 Dr Jekyll & Mr Hyde d’Ingrid Bergman, Warner Home Video, €5.88
1990 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Michael Caine, Elephant Film, €10.19
2003 Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Maurice Philips, Arcade Video, €3.98
2015 Dr Jekyll & Mr Hyde avec Dougray Scott (version transposée à l’époque actuelle, à l’américaine…), Dazzler – en anglais, €9.12

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Joyeux Noël !

Non au politiquement correct qui a honte d’user de ces termes chrétiens, qui a peur d’afficher sa tradition en souhaitant frileusement « bonnes fêtes » sans précision – même si je suis résolument moderne et ne suis plus croyant. Pourquoi se soumettre ? Pourquoi avoir honte de soi ?

Donc Joyeux Noël ! ou Joyeux Jul, cette fête païenne avant le Christ.

Le christianisme célèbre la naissance de l’Enfant.

Jul chez les Vikings et les Celtes (sous un autre nom) célébrait le renouveau du soleil sur l’horizon, donc la renaissance de la nature au cœur de l’hiver.

C’est bien la même tradition culturelle, le premier ayant repris à l’autre le flambeau.

Je dédie ces petites lumières par centaines en hommage aux victimes de la guerre de religion.

J’offre cette jeunesse chaude qui s’accroche à la vie, pour que l’humanité avance, bien loin de la barbarie du septième siècle.

Car dans quelques jours, en Europe, contrairement aux obscurantistes, nous seront en 2016 !

my boy in christmas

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Robert-Louis Stevenson, Le Dynamiteur

robert louis stevenson oeuvres 1 pleiade

Inventés pour la plupart par Fanny Osbourne, épousée en 1881, ces huit contes se placent dans la suite des Nouvelles Mille et une nuits. Nous retrouvons le prince Florizel, converti incognito en marchand de cigares, mais aussi l’aventure, la quête d’un trésor et la découverte de soi en défiant l’autorité paternelle. Tous les thèmes chers à Stevenson sont présents.

L’auteur se veut dynamiteur de la littérature par ces contes plaisants et fantasques, où l’imagination galope par-delà la morale. Mais le dosage des mots, comme celui de la chimie nécessaire à la toute nouvelle dynamite, est difficile à équilibrer. La littérature, comme le terrorisme, serait-elle une imposture ?

Nul personnage de ces contes n’est en réalité ce qu’il déclare être, sauf peut-être des trois jeunes gentlemen décavés, réunis au Divan du cigare tenu par M. Godall (alias prince Florizel), qui se jurent de vivre la première aventure que la vie leur offrira. Ils seront servis et bien désorientés. Mais être soi, n’est-ce pas un « honneur » assez vain, lorsque l’on n’est rien ? Il ne suffit pas de naître et d’hériter, encore faut-il se construire soi-même sans se payer de mots.

À moins d’en faire un art. Et, comme disent si bien les Italiens : si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Mormons, vaudou, terrorisme irlandais, anarchisme – toutes les sectes sont utiles à l’imaginaire. Sans histoire et sans nom, le personnage romanesque invente ce qu’il veut. Aussi les récits dans le récit, les jeux de rôle et les faux-semblants ne manquent pas. Le caractère – l’acteur ou souvent l’actrice – est comme le diamant : caillou transparent en apparence, mûri du vil carbone par les hautes pressions à l’intérieur de l’écorce terrestre – analogie du cortex, d’où l’écrivain tire ses pépites.

explosion sous un crane

Mais, aux débordements généreux de l’imagination, cette folle du logis selon Pascal, il faut opposer les digues de la civilisation. Les pulsions et instincts d’enfance doivent être disciplinés pour faire un adulte – homme ou femme (les héros sont partagés, dans l’écriture à deux mains Fanny/Robert-Louis). Le prince Florizel ne conclut-il pas cette Histoire d’un mensonge (sous-titre du roman) par ces mots : « Oui, telle est ma politique : changer ce que nous pouvons, mais toujours se rappeler que l’homme n’est qu’un démon faiblement enchaîné à des convictions et à des tâches généreuses, et ne relâcher jamais la rigueur de ces liens, ni pour une parole, aussi noble qu’elle paraisse, ni pour une cause, aussi juste et pieuse qu’elle soit » p.1054 Pléiade.

Malgré l’aventure, les trésors et le terrorisme politique qui font rebondir sans cesse l’attention, Stevenson ne quitte jamais les rives de l’éthique de responsabilité. Son enfance religieuse écossaise l’a vacciné contre l’éthique de conviction, où les mots sont des dogmes qui rigidifient les comportements, amenant à foncer droit dans l’iceberg parce qu’il est inconcevable qu’il se trouve sur la route.

Tel est l’éternel débat, conté ici d’un ton léger, entre la naïveté des croyants humanistes et la vue à long terme des vrais changeurs de monde.

Robert-Louis Stevenson, Le Dynamiteur – Histoire d’un mensonge, 1885, POL 2008, 280 pages, €2.87
Format Kindle, €0.99
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1296 pages, €59.00
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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A Noël dans l’île de la Cité

La Cité est un État dans l’État à Paris, un quartier préservé au cœur même de la Ville. Contrairement à Londres, la Cité n’est pas la City financière, mais le lieu du droit et de la religion.

noel a paris rue st louis en l ile

La rue Saint-Louis-en-l’Île, qui la traverse de part en part, garde une atmosphère quasi médiévale, surtout en hiver, lorsque la nuit tombe tôt et que les boutiques s’allument.

bistrot a paris rue st louis en l ile

Rien que le bistrot fait envie par son atmosphère quiète, toute de cuivre, de verre et de bois.

boucherie a paris rue st louis en l ile

La boucherie ferait presque aimer le bœuf, malgré les hormones, la vache folle et les injonctions morales des écolos sur le méthane.

charcuterie a paris rue st louis en l ile

La charcuterie, d’où sortent de savoureuses odeurs de cochon cuit, rappelle que la France n’est pas encore un pays musulman. Faudra-t-il, pour cause de politiquement correct et ne pas « choquer » les religions susceptibles, vendre bientôt le cochon sous le manteau – comme l’alcool au Pakistan ?

confiserie a paris rue st louis en l ile

Noël est le temps de la confiserie, dont quelques boutiques offrent le choix.

noel berthillon a paris rue st louis en l ile

Berthillon le glacier fait de nombreuses affaires, même en dehors de l’été. Les amateurs cherchent plus le goût du fruit et la légèreté en fin de repas que le froid sur la langue, après les agapes chargées de Noël.

restaurant a paris rue st louis en l ile

Le restaurant est prêt, les tables installées attendant les pratiques.

creche de noel a paris rue st louis en l ile

Une discrète crèche de Noël, dans une vitrine, évoque les traditions. Oui, la France est surtout un pays chrétien, dans sa longue histoire. Nous ne sommes pas Américains, pot mélangé de diverses provenances (après éradication des Indiens). Que les bobos mondialisés se le disent : ils ne font pas la Loi ; qu’ils se haïssent eux-mêmes de leur insignifiance : c’est leur croix. Pour le reste, les Français aiment le bon vivre avec Rabelais autant que vivre à propos avec Montaigne.

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Robert-Louis Stevenson, Le prince Othon

robert louis stevenson oeuvres 1 pleiade
Paysage romantique, prince de légende, vastes forêts sauvages aux rochers antédiluviens d’où jaillissent des cascades bondissantes, burgs sévères fichés sur les hauteurs… voilà pour le décor, furieusement XIXe. Et bien sûr, intrigues de cour et bouillonnement populaire. Les fêtes et les fastes rendent l’impôt trop lourd, tandis que les ambitieux préparent la guerre.

A Grünewald – le bois vert – les personnages de l’élite sont brillants mais lâches et pervers, trop humains ou, peut-être trop « chrétiens ». Il y a une faiblesse congénitale dans cette noblesse futile et inutile, bientôt condamnée par le siècle – et ce dès la fin du roman. L’incompétence le dispute avec l’inexpérience, le peuple laborieux, lui, va comme il peut, mais n’en pense pas moins.

Lui, prince Othon à la trentaine, ne vit que pour la chasse, gouverner l’ennuie, l’amour aussi. Elle, princesse Séraphine son épouse, est une enfant gâtée, capricieuse et tête de linotte qui se croit le pouvoir de gouverner. Les deux se font manipuler par un couple de parvenus, le baron Gondremark et la comtesse Von Rosen. L’auteur, dit-on, s’est inspiré du chancelier Bismarck pour le mâle et de l’aventurière Lola Montès pour la femelle. Sa faune s’inscrit cependant bien dans l’air du temps – celle des « nationalités » et des « révolutions ».

À l’encontre de la politique, travail non noble pour ces seigneurs décadents, la nature offre son amour romantique, panthéiste et universel, fusionnel bien plus que les mesquines alliances de chair et d’intérêts. Rousseau est passé par là, mais lui n’avait rien d’un noble. « Autour d’eux, le soleil, le vent, le vol des oiseaux, les vastes régions de l’air et ses vastes perspectives : tout près, la forêt sauvage et les rochers montants, le son et la voix des torrents de montagne et, loin, en contrebas, l’émeraude de la plaine se fondant dans le bleu de l’horizon » p.846 Pléiade. Joli, n’est-ce pas ?

Prince et princesse se retrouvent cependant à la fin, enfin humains, dévêtus des oripeaux de théâtre de leur pouvoir de carton-pâte ; ils font l’amour nus au cœur de la forêt, dans une clairière enveloppante où les oiseaux célèbrent la vie. Démis du pouvoir, emportés par une révolution, leur château brûlé par les émeutiers, l’intrigant Gondremark chassé par la fureur populaire, ils vivront à la ferme d’amour et d’eau fraîche – et peut-être de sain travail en plus des poèmes rustiques…

Le paysan proche du rythme des saisons est-il plus « naturel » que le souverain régnant sur sa principauté ? Le mythe romantique opposant l’artificielle existence urbaine des élites et la vie écologique des campagnes naît à la mi XIXe, lorsque l’industrie prend son essor autour des villes. Il est de bon ton de dénigrer l’oisiveté et la civilité, ce qui faisait l’essence de la vie aristocratique. En conséquence de cette nouvelle façon de penser, le peuple de Grünewald s’est pris en mains et a proclamé la république.

Mais cet amour naïf pour la nature, pour la princesse retrouvée sans ses robes ni ses bijoux, n’est pas le seul. Se tisse aussi celui de la comtesse pour le prince, jamais consommé (le romantique est moral, avide de « pureté », ce qui est toujours un brin suspect). Von Rosen trahit Gondremark, son baron de compagnon qui joue au premier ministre et voudrait bien la place de calife à la place du calife. Si le coup d’État échoue, c’est par les intrigues de la comtesse qui prévient les uns contre les autres, comme au théâtre. Signe d’un faux amour peut-être, du moins joué par dérision sur un air d’opérette où fusent les répliques spirituelles et bien senties.

Chacun découvre dans les épreuves sa propre nature – en général moins plaisante qu’il ne le croyait. Le prince est faible et inconstant, la princesse égoïste et ambitieuse, le baron obsédé du pouvoir, la comtesse menée par ses passions. Ce tourbillon de cour contraste avec la sérénité des campagnes où le paysan comme le meunier ont un jugement longuement mûri à la force tranquille des saisons, ayant une conception du devoir aiguisée par les travaux et les jours. Élites futiles et peuple sage est le ressort du romantisme, cette nostalgie réactionnaire pour le « bon vieux temps » et le « naturel » (on dit aujourd’hui « bio »). Cela se traduira en politique par le populisme, dont les fascismes ont si bien su jouer, comme Staline après 1941 auprès du peuple russe (et Poutine aujourd’hui). Les vertus ancestrales, ancrées dans la glèbe et polies par les générations, s’opposent de tout leur poids aux vices supposés induits par la culture.

Le lecteur de nos jours ne peut vraiment s’attacher au prince Othon, aussi lâche et versatile que Louis II de Bavière – son modèle, disent les érudits.

Les jérémiades sur le pardon chrétien sont écœurantes de faiblesse, la sensiblerie peut-elle jamais racheter la lâcheté ? C’est la même chose aujourd’hui, où la gauche et les chrétiens pardonnent volontiers aux « méchants », plutôt que de les empêcher de nuire. « Vous me permettez de croire que je m’adresse à des chrétiens ? Nous sommes tous conscients, je l’espère, d’être de misérables pécheurs » p.837 Pléiade. Ces termes préparaient la conscience coupable de notre temps, le péché originel de la domination et toutes ces fariboles d’une culture de l’excuse.

Robert-Louis Stevenson, Le prince Othon – fantaisie romanesque, 1885, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 192 pages, €15.72
Format Kindle €0.99
Robert-Louis Stevenson, Oeuvres 1 (avec entre autres L’île au trésor et Dr Jekyll), Pléiade Gallimard 2001, 1296 pages, €59.00

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Chercher des sous à Tahiti

Nouvelle de « l’hôpital » de Taravao : d’après le ministre de la santé Patrick Howell, le centre médical de Taravao aurait reçu l’appellation « hôpital » par les Anciens de la commune. Depuis ce nom est resté. Comme les Anciens sont tous morts… Il n’y aura pas de procès, mais c’est quand même leur faute à eux, les Anciens ! Le ministre indique qu’un véritable hôpital dispose de trois types de services : médecine, chirurgie et obstétrique. À Taravao il n’y a que le service médecine.

En juillet dernier, trois des quatre urgentistes de ce centre médical avaient démissionné. Aucune réponse de potentiels urgentistes à l’appel de recrutement – et pour cause ! Les candidats veulent aligner leur salaire sur celui des urgentistes du Taaone de Pirae. Or le ministre considère que Taravao n’est pas un hôpital donc pas d’égalité de traitement. Il précise même que les Urgences restent « un service d’accueil », on reçoit les patients et on les prépare… à éventuellement prendre la route, l’unique, longue de 60 km, surchargée, pour au grand minimum une heure toutes sirènes hurlantes ! Bah ! les cul-terreux de la presqu’île n’ont qu’à faire attention, et ne pas avoir d’accident, ni attraper de maladies.

gauguin nativite

Le musée Gauguin rouvrira ses portes en juin 2016, au plus tôt. Quelle bonne nouvelle ! Il avait été toiletté depuis 2007 par légères touches, puis fermé en 2013. Le pauvre musée est l’innocente victime des changements de gouvernements, des projets foireux, des désaccords sur les missions qu’il devrait assurer. Un espoir ? Peut-être. Là aussi on joue sur les mots à mon avis. Ce fut d’abord un mémorial, mais cela n’attirait pas les touristes. Alors va pour « le » Musée Gauguin. Un sérieux coup de pouce de la fondation Singer Solignac, une salle avec des œuvres originales qui s’ajoutait aux quatre espaces existants. Alors on ressort truelles et marteaux, pour la bonne cause, le tout accompagné de pépettes bien sûr (on parle de 92 millions de XPF) et en juin 2016, par ici les touristes ! Manava (mes entrailles), soyez les bienvenus ! Surtout que le Conseil des ministres a adopté un arrêté adaptant les conditions de la licence de transport touristique à l’exploitation des « petits trains routiers » pour des circuits en ville.

timbre tahiti

Le tarif postal local augmente en novembre. Pour une lettre de moins de 20 gr il faudra payer 80 XPF au lieu de 75 XPF. Évolution aussi du système de taxation des colis privés. Les importations non commerciales seront bientôt taxées en fonction du lieu d’achat à défaut de la présentation de la facture. Exemple : un sac fabriqué en France mais acheté par le voyageur aux USA sera taxé forfaitairement à 30%. Une tablette informatique achetée en France mais fabriquée dans un pays non originaire de l’UE sera taxée au taux de 20%. J’ai l’impression qu’on cherche des sous, non ?

Hiata de Tahiti

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Frapper sur la table ?

« Nous frapperons sur la table. » Qui a dit cela ? Les leaders polynésiens réunis à Papeete en juillet ! Il y avait là les représentants de la Polynésie française, pays hôte, avec Niue, Iles Cook, Samoa, Tokelau, Tonga, Tuvalu, seul manquait à l’appel les Samoa américaines. Vous n’êtes pas très calés en géographie ? Prenez une loupe et regardez vers le Pacifique Sud : les confettis. En marge de la COP 21 qui se tiend à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015 et où l’on essaiera de trouver des solutions au problème du changement climatique, ces Etats du Pacifique Sud veulent des sous, c’est toujours le nerf de la guerre. Ils veulent des décisions, à commencer par « faire payer ceux par qui ce changement climatique serait arrivé et comme première solution des sous pour protéger leurs populations… ». Il faut comprendre et trouver des solutions ? Certes mais pendant tout ce temps, les îles basses ont les pieds dans l’eau. Les scientifiques : « Si vous cumulez températures chaudes et cyclones, le corail ne s’en remettra pas ». Les scientifiques apportent la preuve que lorsqu’un cyclone important passe sur un récif il le détruit complètement, et il faudra 10 à 12 ans pour qu’il redevienne florissant, à condition qu’il n’y ait pas de nouveau cyclone. Avec les taramea (Acanthaster) c’est pareil. Elles mangent tout le corail et le détruisent à 100%. Puis elles disparaîtront pendant 10 à 12 ans jusqu’à ce que le corail redevienne florissant. Donc si ces deux phénomènes se cumulent, si des cyclones et des hausses de température œuvrent entre temps. Sortez les mouchoirs.

carte polynesie

Création d’un comité de pilotage sur les ressources minérales océaniques en conseil des ministres piloté par le Président du Pays et le Haut-Commissaire. Le premier rapport devait être rendu en octobre, il est composé de 10 scientifiques… rien à l’horizon. Ces ressources minérales des fonds océaniques deviennent de plus en plus courues par les compagnies minières privées ainsi que certains États comme le Japon, les USA, la Chine, le Canada. Encore mal connues, les conditions d’exploration des grands fonds marins, situés entre 1 000 et 6 000 m de profondeur, devront être évaluées pour s’assurer de leur rentabilité et de l’impact environnemental. Vaste programme.

C’est peut-être en prévision que le « navire-hôpital » chinois He Ping Fang Zhou (Arche de la paix) vint accoster dans le port de Papeete ? Un équipage de 200 marins et 600 médecins et infirmiers ; des installations comme salle de radiothérapie, un scanner, huit salles d’opération, un laboratoire d’analyses, une salle d’examen, une zone de stérilisation, des services de gynécologie, ophtalmologie, pédiatrie, médecine interne. Il pratiquerait la coopération civilo-militaire et aurait pris en charge plus de 90 000 patients lors de « ses tournées ». Le consul chinois précise que ces actions font partie d’un vaste plan de coopération économique et militaire entre Pékin et les pays qui ont signé des accords économiques avec la Chine. La Polynésie encore française aurait signé ? Ou était-ce seulement une visite amicale ?

he ping fang hzou

En attendant l’ouverture de la neuvième merveille du monde à Punaauia, le « Mahana Beach » qui devrait être en exploitation dès 2022 mais dont la construction n’a pas encore été attribuée entre les deux promoteurs chinois restant en lice ! A la mi-décembre, le gouvernement aura choisi entre le groupement sino-hawaiien Recas-China Railway-Group 70 et le groupe chinois Towercrest. On abaisse les prétentions – à savoir pour le pays les travaux routiers et d’assainissement de la zone. Le remblai annoncé en juillet 2014 par Flosse sur 18 hectares et financé par le Pays est dorénavant transféré à la charge de l’investisseur et n’excédera pas 12 hectares et 650 000 m3.

Et toujours dans les grands projets un hub de pêche au port de Faratea, na ! On attend des investisseurs… Allo ? Vous n’auriez pas quelques réserves d’argent à placer ?

Hiata de Tahiti

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Régis Descott, L’année du rat

regis descott l annee du rat
Roman policier d’anticipation, les trois mots sont d’importance : « roman » car tout est inventé, « policier » car il s’agit d’enquête sur sept meurtres avec magouilles et pouvoirs qui se croient au-dessus des lois, « anticipation » car l’histoire se passe dans le futur après une Troisième guerre mondiale.

Chim, abréviation d’un nom à consonance russe (mais pas seulement, je vous laisse la surprise…) est enquêteur de la BRT, la brigade de recherches et traque, descendante de la BRB, brigade de répression du banditisme. Le siège a quitté les rives de la Seine aux bâtiments à-demi détruits, pour une tour aux sous-sols blindés. Chim, ex-plongeur de combat, est traqueur et habite en face du Centre Pompidou, reconverti de centre d’art contemporain (devenu trop futile) en sanatorium pour soigner les ravages de la pollution. L’ère est à la survie pratique, dans un monde qui n’a cessé de se dégrader : santé, industrie, climat.

Le pouvoir n’est plus politique, il est à peine celui de l’argent, il est surtout celui de la génétique avec la recherche de la jeunesse perpétuelle. Vivre 150 ans comme si l’on avait toujours 30 ans est possible… si l’on a accès à certains médicaments vendus à prix d’or ou contre certains services. Ils sont produits par une MétaFirme ambitieuse et personnelle, GenteX.

Lieutenant de police, Chim brave le « fog » dû à la pollution pour répondre à l’appel de son patron, le musculeux ex-champion de boxe Colefax, qui l’envoie enquêter en Normandie sur le meurtre de sept personnes dans une ferme isolée qui élève des chevaux. Les meurtres sont rares tant la population est numériquement surveillée, les drones FlySpy à taille de mouche pouvant passer partout sans se faire repérer. C’est pourquoi ce carnage est inquiétant : perpétré par des évadés de prison ? des mercenaires en goguette ? des résidus d’asile psychiatrique ?

Chim emprunte le MétaTrain qui roule à 600 km/h pour joindre le fin fond de la province normande aussi vite qu’un RER d’aujourd’hui joint deux stations de banlieue. Ce qu’il voit, et filme avec sa caméra embarquée, dépasse les horreurs vécues jadis en ex-Yougoslavie : hommes égorgés, garçon massacré, vieille morte de crise cardiaque sous l’effet de la peur, femme violée et étranglée, fille torturée puis violée – plusieurs jours – puis achevée… Qui sont ces êtres humains qui se conduisent comme des bêtes ?

L’enquête va mener aux OGM, les prélèvements de sang et de sperme sur les lieux des crimes vont révéler des humains trafiqués : 80% d’ADN humain, 20% d’ADN animal. Qui a transgressé les accords entre scientifiques pour éviter de toucher aux gènes de l’homme ? La recherche pour le bien (vivre plus tard en meilleure santé) connaît-elle son revers pour le mal (des OGM humains) ? Les scientifiques sont-ils tentés d’essayer – juste parce que c’est possible ? Ou bien ces êtres hybrides sont-ils produits dans un but précis, sexuel, militaire ou industriel ?

En étudiant les rapports des écologistes anti-OGM qui surveillent les firmes surpuissantes qui manipulent le gène, Chim va découvrir ce qui se cache derrière ces meurtres non prévus. Il est aidé par les parents de deux petits basketteurs qui jouent devant son immeuble et qu’il a pris en affection, aiguillé par l’énigmatique Vera, neurologue qui l’a aidé à sortir du coma quelques années auparavant, et épaulé par quelques militants qui surveillent l’ancien centre de retraitement nucléaire de la Hague, remis en service et privatisé tant les déchets toxiques sont nombreux après la Troisième guerre.

Ce qu’il va découvrir est pire que ce qui hante les consciences en notre début du XXIe siècle. Bien pire.

rat de l opera dans la nature

Dans une nature dégradée, comment l’humanité peut-elle survivre, sinon en s’adaptant ? Mais tous ne sont pas égaux devant l’adaptation, certains peuvent améliorer l’espèce. D’un coup de MégaJet, Chim va interroger un spécialiste de génétique en Scandinavie, dans la même Zone Europe intégrée. Le savant manipule des rats dans un bureau entouré de cages de verre où grouille l’espèce la plus rusée et la plus prolifique de celles qui sont proches de l’homme. Bien loin des trop parfaits petits rats de l’Opéra de notre époque, qui étirent la condition humaine vers le physique et la grâce.

Du suspense, de l’action, un peu d’amour malgré tout – et une réflexion en abyme sur l’avenir de l’humanité, voilà les ingrédients d’un bon thriller (à noter que, contrairement à l’auteur – l’abîme sans fond s’écrit autrement que l’abyme de la réflexion… question d’ignorance du correcteur Word, sans doute). Écrivain parisien très documenté, Régis Descott a publié des romans policiers psychiatriques inspirés par la peinture, et un roman historique sur un soldat rescapé de la Grande armée.

Régis Descott, L’année du rat, 2011, Livre de poche 2012, 384 pages, €7.10

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Paris chez Camdeborde un mois après les attentats

La vie reprend son cours, sans oublier les Arabes fous, mais sans crainte particulière.

paris apres attentats vigipirate a notre dame

Vigipirate est partout, pas très efficace mais de la présence.

paris apres attentats notre dame bien gardee

Des militaires gardent même Notre-Dame.

paris apres attentats petite queue a notre dame

La queue pour la visite a été divisée par cinq ou six – c’est le moment !

paris apres attentats pas de queue a ste chapelle

Même chose pour la Sainte-Chapelle, attenante au palais de Justice : personne ! Par un jour de beau soleil d’hiver, venez voir les vitraux irradier de lumière, vous serez tranquilles. On fouille tout le monde à l’entrée.

paris prefecture de police bleu blanc rouge

La préfecture de police, dès la nuit tombée, s’éclaire en bleu-blanc-rouge. La gauche conne aurait dit il y a deux mois que cela « faisait le jeu du Front national »... Plus aujourd’hui, puisque François IV a béni le drapeau.

paris apres attentats quietude du chez soi

Chacun aime à rester chez soi, dans la quiétude de son appartement d’étage, avec vue sur la Seine ici : le cocon.

paris lycee fenelon 6e

Les lycéens de Fénelon, dans le sixième arrondissement, discutent toujours autant dehors, insouciants même sous la pluie fine ; des militaires (sous le panneau sens interdit) gardent le centre juif à côté.

paris bd st germain

Mais le boulevard Saint-Germain reste très passant.

paris restaurant le comptoir yves camdeborde carrefour odeon

Et le restaurant d’Yves Cambeborde, Le Comptoir, 9 carrefour de l’Odéon, sert tous les soirs son menu dégustation à prix fixe. Il est plein – même en terrasse. Ce soir-là, la queue pour voir la Première de Star Wars faisait le tour du pâté de maison sur trois cents mètres, avant d’entrer au cinéma Odéon, face à la statue de Danton (qui lui tourne le dos).

paris menu le comptoir yves camdeborde

Les coquilles saint-jacques étaient finement épicées – au sel rose de l’Himalaya (!) ; le poulpe un peu ferme – mais c’est ainsi que les écolos l’aiment : dans sa vérité ; le cochon de lait avait couru sans nul doute – il était bio et résistant, un vrai Corse ; le cerfeuil tubéreux prenait racine et les radis bien piqués agaçaient les dents. Les produits auraient gagnés à rester dans leur nature, mais la virtuosité du Chef avait envie de s’exercer. Le plateau de fromages était largement assorti, un vrai plaisir avec le vin. Quant à la tarte sablée, elle contenait de la passion…

Une bonne table dans un bon quartier, si courue qu’il faut réserver plusieurs jours à l’avance… ou compter sur les désistements du jour en rappelant à midi pour le soir même.

Mais oui, la vie continue… Les semeurs de morts ne gagneront jamais.

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Daniel Easterman, Le masque du jaguar

daniel easterman le masque du jaguar
De l’action, du mystère, de l’amour, tels sont les ingrédients d’un bon thriller. Avec un découpage cinématographique en chapitres courts et alternés qui montrent les facettes en simultané et donne envie d’en savoir plus. Easterman, Irlandais ex-prof d’université à Newcastle, n’en est pas à son premier roman – et cela fonctionne – même si le grand guignol à la Indiana Jones submerge cet opus à l’inverse des précédents.

Son héros, Declan Carberry, est déjà connu depuis La nuit de l’Apocalypse. Enquêteur Interpol, il est mandaté pour résoudre une énigme internationale : des corps nus et mutilés retrouvés à Paris sous la pyramide du Louvre et à Rome sous la pyramide de Caius. Dans le même temps l’autre héros, Léo Mallory, est archéologue maya. Il vient de découvrir la chambre secrète d’une pyramide au Mexique et est mystérieusement tabassé tandis que les trésors graphiques et mortuaires se volatilisent.

Declan tombe amoureux d’une adjointe de vingt ans plus jeune ; Léo d’une étudiante mexicaine. Les deux vont vivre les affres d’aimer alors que la violence se déchaîne et que leur intime est menacé. Un gourou indien mexicain règne en effet sur une secte fanatique dont le but est de redécouvrir rien moins que l’immortalité – dont les hiéroglyphes mayas font mention. Une petite et rare araignée amazonienne serait dotée d’un venin qui aurait ce pouvoir. Comme toujours, il suffit d’y croire… et les benêts sont pris.

Ce qui ne va pas sans meurtres, viols, crimes, tortures, délits et autres banales entorses à la civilité. Nous sommes dans un monde impitoyable et globalisé. Les puissants ne se sentent au-dessus des autres qu’en ignorant la loi commune. Même si celle-ci a ses héros qui s’efforcent de faire appliquer ladite loi commune démocratique – surtout parce qu’ils veulent aimer en paix une femme (donc pour des motifs libéraux).

  • Le lecteur effaré découvrira le sang, qui est à la base de la croyance maya. Les sacrifices humains passés sont d’une banalité qui attire aujourd’hui comme des mouches les peuples autoritaires sur les sites touristiques (dont énormément de Français !).
  • Le lecteur qui croit à la bonne nature découvrira la jungle, nature pleine de vie et de mort, indifférente aux êtres, étouffante et maternelle, chaude et fétide.
  • Le lecteur féministe moderne découvrira le machisme absolutiste du pater familias mexicain, pour qui une fille n’est que de la viande à vendre à un vieux riche pour augmenter ses terres.
  • Le lecteur qui croit au socialisme naïf découvrira la corruption régnant au plus haut sommet de l’État – dans la France de Jospin, maquillé sous les traits rajeunis et plus sportif de Dutheillet, mais dont l’’épouse est elle aussi philosophe.

Bien sûr la fiction dépasse la réalité, n’est-ce pas ?

J’aime moins cet opus que les précédents, l’univers maya étant plus loin des spécialités proche-orientales de Daniel Easterman, nom de plume de Denis MacEoin, né en Irlande du Nord et docteur en histoire de l’Islam. Mais c’est bien ficelé, entraînant et cela excite l’imagination. Bien plus que ce qui paraît de nos jours, où la fascination pour l’univers ado (vampires, sorciers, apocalypse écolo) emporte la mode.

Autant relire les classiques.

Daniel Easterman, Le masque du jaguar, 2000, Pocket 2002, 540 pages, €0.01 occasion
Les autres thrillers de Daniel Easterman chroniqués sur ce blog

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Morale et politique

Qui s’intéresse à la politique connait bien sûr les deux éthiques du sociologue allemand Max Weber : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. La première s’en tient aux Grands principes, la seconde examine les conséquences de ses décisions. La conviction est donc une position plus confortable, puisqu’elle dispense de penser et de prévoir ; elle affirme : c’est comme ça !

Notons que l’éthique (traduction française de l’allemand) est plutôt ce qui devrait être, tandis que la morale serait ce qui se pratique en termes de normes. Conviction et responsabilité vont donc plus « ce vers quoi l’on doit tendre » qu’elles ne sont des positions tranchées en noir et blanc – celles que les petits esprits (et surtout les médias) croient voir s’affronter, ayant ainsi l’illusion de vivre l’Histoire.

Weber les 2 ethiques

Lorsqu’on ne veut pas débattre d’un sujet, le recours aujourd’hui à la Morale est comme hier le recours à Dieu : vous n’avez qu’à croire, il n’y a rien à discuter !

Morale et politique sont donc antinomiques, tout comme la religion et la démocratie : qui est sûr et certain de détenir la Vérité unique ne voit pas l’intérêt d’en débattre ni de négocier les commandements. Ses opposants doivent se soumettre, tout simplement – puisque Dieu l’a dit. Si la religion a été reléguée dans l’ordre du privé, l’ordre du politique n’admet que la neutralité. Il n’y a que l’islam, religion suivie par des croyants venus de pays autoritaires, ayant peu investi dans l’éducation et emplis de ressentiment envers l’ex-colonisateur occidental, qui refuse encore la neutralité de l’espace public – du moins dans ses franges littérales, wahhabite ou salafiste.

Mais il n’y a pas que la croyance en Dieu qui conduit à ce genre de confusion entre privé et public : la croyance progressiste ou les tenants de l’Histoire en marche ont la même conviction d’avoir raison contre tous. Il y a donc une morale religieuse et une morale laïque aussi bornée l’une que l’autre quand elles confondent les ordres. La seule expression permise est pour elles le slogan du Credo ou « l’indignation » morââle. Brailler n’a jamais fait avancer les choses, c’est seulement affirmer le droit du plus fort – vous savez, comme les singes qui se défient en braillant et en se tapant les pectoraux.

priere selon mathieu ricard

Chacun peut mettre ce qu’il veut dans « l’identité nationale », j’en ai parlé déjà, mais le concept en lui-même n’est pas à rejeter comme « immoral » ou « fasciste » – d’autant que 82% des Français se déclarent « fiers » de leur identité nationale (sondage Cevipof, p.63). Il s’agit des valeurs communes et des mœurs admises qui permettent de vivre ensemble en bonne intelligence : en France la liberté d’aller, de créer et de s’exprimer, une certaine égalité fondée sur le mérite, la solidarité sociale – et la laïcité envers toutes les croyances (elles sont libres d’expression – dans la limite de la liberté des autres et de la vie collective). Cette « identité » est donc légitime et respectable ; le populaire, qui s’en revendique avec des mots peut-être frustes pour les intellos de gauche – et avec l’outrance propre à ceux qui ne sont pas entendus depuis une génération – ne peuvent pas être méprisés au nom de la Morale par l’élite autoproclamée. Qui t’a fait roi ?

Opposer la Morale à la crainte, dans le cas d’immigration massive de groupes entiers, ce n’est pas faire de la politique, c’est asséner un devoir – sans en discuter. Qu’il vienne en quelques mois plusieurs centaines de milliers de musulmans en France, est-ce vraiment négligeable ?

Doit-on faire preuve de compassion ou de bon sens ? Un peu des deux, serait-on tenté de dire, pragmatique. Mais la compassion est de mise pour les individus, est-elle de mise pour les groupes entiers ? Est-ce du même ordre d’accueillir un malheureux chez soi, ou d’accueillir tout son quartier ?

La vraie question, cependant, est celle du possible – donc des conséquences de ses décisions : la France a-t-elle les capacités et les moyens d’accueillir toute la misère du monde ? (même si elle en prend sa part – ajoutait Rocard). La cohésion nationale, déjà chancelante, en sera-telle renforcée ou un peu plus minée ?

censure mediavores

Jusqu’à nouvel avis, la France est composée de Français. D’origines diverses peut-être, mais qui ont en commun un certain nombre de choses qui forment cette « identité » que les bobos nomades mondialisés ne veulent pas voir. Ne faut-il pas leur demander, aux Français, ce qu’ils en pensent – au lieu de leur asséner des vérités toutes faites au nom de la Morale édictée par les seuls intellos ?

  1. Aux politiques d’expliquer en quoi ces musulmans-là fuient justement l’intégrisme et ne devraient pas reproduire chez nous ce qu’ils ont subi chez eux.
  2. Aux politiques d’expliquer en quoi la guerre de Bush en Irak et en Afghanistan a été une stupidité, en quoi la guerre de BHL et Sarkozy en Libye a été une imbécilité, en quoi l’inertie Obama face à Assad en Syrie, le laisser-faire OTAN au double-jeu turc et le refus de participer à l’action russe aide en quoi que ce soit à résoudre l’expansion de l’état islamique et la guerre civile – qui produisent toute cette immigration. Et pourquoi ces gens viennent en Europe et pas dans les pays musulmans alentour, leurs « frères » – si l’on a compris vaguement ce qu’est une « religion ».
  3. Aux politiques d’expliquer en quoi le multiculturalisme est une richesse ou un mélange indifférencié, en quoi il produit des étincelles de nouveauté ou des explosions d’incompatibilité.
  4. Aux politiques d’expliquer en quoi cette masse de nouveaux arrivants ne va pas ponctionner l’aide sociale des citoyens qui payent déjà beaucoup d’impôts mais participer aux cotisations et taxes en travaillant (s’ils sont autorisés à travailler…).
  5. Aux politiques d’expliquer pourquoi, malgré le chômage massif français, ces travailleurs prêts à accepter n’importe quel boulot à n’importe quel prix pour s’en sortir, ne vont pas prendre les emplois disponibles et éjecter ou paupériser les natifs, mais créer de nouveaux besoins, donc de nouvelles activités de production et d ‘échange.

C’est difficile ? Mais pourquoi la politique – avec ses privilèges et ses prébendes – serait-elle un métier facile ?

Qui revendique les votes de ses concitoyens doit au moins se préoccuper de ce qu’ils pensent.

Allez, politiciens, au boulot ! Ayez – pour une fois ! – la force de conviction de votre soi-disant éthique.

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Arni Thorarinsson, L’ombre des chats

arni thorarinsson l ombre des chats
Notre journaliste islandais qui se prend pour auteur de polars a remis le couvert – mais cette fois il rate sa cible. Nous avions bien aimé ses titres précédents, nous aimons moins ce dernier. Il est trop islando-islandais, perdu dans la fumée des sempiternelles cigarettes allumées toutes les deux pages et dans ces noms gutturaux aussi variés qu’à répétition, assénés jusqu’au tournis dès le premier chapitre.

Certes, l’Islande est post-crise, le « capitalisme » (disons la finance internationale) a ruiné ses banques et nombre de citoyens – tous cousins. Mais les récriminations dix ans plus tard font un peu réchauffé : qui avait sonné l’alarme ? Qui avait dénoncé les pratiques spéculatives ? Qui s’était laissé séduire par le chant des sirènes argentées ? Probablement pas ce journaliste qui, aujourd’hui, se gargarise a posteriori jusqu’au poncif de sa morale conventionnelle .

Lors d’un mariage de deux gouines, au premier chapitre, l’un des cadeaux est un pénis tranché de grand Noir musclé, flottant dans un bocal. Dans le même temps, un beau parleur « aimé de tous » se fait amocher dans une queue à un bar (où tous les ivrognes islandais attendent parfois des heures d’avoir leur dose réglementée par moins 10°). Le rapport ? Le féminisme. Il semble que l’auteur s’en soit entiché.

Son personnage est rédacteur-adjoint d’un journal islandais « libre et indépendant » – ou du moins qui souhaite le rester. Il reçoit des scoops manipulateurs sur le financement électoral des candidats socialistes, et d’étranges SMS sexuels du probable prochain leader du parti – un homme. Durant ce temps son ex-femme, en fuite après une escroquerie, lui envoie des messages désespérés de l’étranger, passant par des boites mail éphémères. Tout est-il donc complot ?

Malgré une voisine d’origine vietnamienne qui nourrit trois chattes (une noire, une blanche et une noir et blanc… voyez le lourdingue symbole multiculturel), cela ne se passe pas l’année du chat, mais l’année des illusions. Tel pourrait être le « message » du roman, dont l’enquête policière brouillonne et poussive ne réussit pas à accrocher. Même si un curieux suicide à deux, assisté par ordinateur, intrigue.

C’est écrit fluide, malgré la multiplication des dialogues, mais découpé à la va-comme-je-te-pousse, sans même des étoiles de séparation entre les paragraphes. Ce « procédé » issu du cinéma n’aide ici en rien l’histoire, encore une illusion.

La fin voit émerger le coupable, mais le lecteur s’en moque, il n’est pas intéressant. Encore un mâle portant beau qui s’efforce de survivre dans cette société narcissique. Serait-ce un anti-modèle l’auteur ? Un acte manqué qui révèle son désir soigneusement caché ? Pourquoi tous les personnages positifs de ce livre sont-ils uniquement des femmes ?

Idéologie lourde, suspense lent, personnage enfumé – ce n’est pas le meilleur Thorarinsson ! Mais je vous laisse juge.

Arni Thorarinsson, L’ombre des chats, 2012, Points policier octobre 2015, 380 pages, €7.70
Les autres romans policiers d’Arni Thorarinsson chroniqués sur ce blog

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Robert-Louis Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits

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Il n’y a pas mille et une histoire, comme dans le conte persan, mais onze. Elles sont nées de soirées de jeunesse enfumées avec son cousin Bob, brillant causeur, auquel ce recueil de nouvelles est dédié. Nous sommes entre Gaboriau et Novalis, dans la bohème d’Henri Murger.

Mystère, noblesse et imprévu donnent cette fantaisie des contes aux histoires imaginées. Les gens sont beaux et jeunes, certains poussés vers le crime, d’autres vers le désespoir, tous vers l’avenir incertain. On a noté la ressemblance entre le prince Florizel, héros des premiers contes, avec le comte de Monte-Cristo, mais les mauvais quartiers londoniens et parisiens rappellent plutôt les feuilletons d’Eugène Sue. La forme littéraire est en revanche bien celle de l’arabesque, entrelacement de figures de fantaisies, façon de s’essayer au rôle du Créateur.

Peut-on disposer de sa propre vie ? Peut-on impunément offrir son propre luxe à la convoitise d’autrui ? Ou s’excuser de sa faillite ? Que signifie vouloir « être » artiste – suffit-il de prendre des poses ? En quoi la poésie serait-elle liée au vol, au meurtre, à l’existence hors-la-loi – être artiste maudit et dans la dèche suffit-il à faire de vous un grand homme ? Comment peut-on rester noble et néanmoins défendre son honneur ?

En quelques cycles, l’auteur évoque toutes ces questions. Le Club du suicide est dérivé des clubs secrets d’étudiants aimant jouer avec l’étrange et le risqué. Les diamants du rajah disent tout le maléfice d’une fortune que tous vont vouloir acquérir. Le pavillon dans les dunes décrit l’innocence bafouée par le crime, une jeune fille immariable par la faillite de son banquier d’oncle. Un gîte pour la nuit met en scène François Villon, étudiant, poète, cambrioleur en sa misère physique et morale.

Le portrait que fait l’auteur de François Villon – « premier des grands poètes lyriques français de l’époque moderne » selon Larousse – le ramène à sa triste réalité : « Le poète était une loque humaine, sombre, petit et maigre, les joues creuses et les cheveux noirs bouclés et fins. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse. La cupidité avait formé des plis autour de ses yeux, et les sourires mauvais lui avaient tordu la bouche. Le loup et le porc se disputaient l’expression de son visage – un faciès éloquent, rusé, laid, terre-à-terre. Ses mains étaient petites et agiles ; ses doigts, noueux comme une corde, s’agitaient continuellement devant lui en une pantomime véhémente et expressive » p.416 Pléiade. Cela vaut-il le coup d’être « artiste » si c’est pour être maudit ?

La porte du sire de Malétroit expose le conflit du jeune homme entre l’héroïsme et l’honneur, une parodie ironique du Cid cornélien. Léon Berthelini et sa guitare évoque les démêlés de l’auteur même avec un commissaire dans une ville du nord française, lors de son voyage en canoë, tout en l’enrobant de fiction et de réflexion sur le statut d’artiste.

L’art, au fond, ne peut rien pour sauver votre âme, car il est illusion, chatoiement d’apparences qu’il ne faut en rien prendre au sérieux. On peut rêver, le temps d’une œuvre à lire, écouter ou contempler ; mais la réalité est là qui revient inexorablement et dont on doit tenir compte pour tout simplement vivre. Ce seront les leçons ironiques des œuvres en germe, L’île au trésor déjà chroniquée, comme l’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ou le Maître de Ballantrae – que nous lirons ultérieurement.

Robert-Louis Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits, 1882, CreateSpace Independent Publishing Platform, 180 pages, €11.55
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00

Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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