Jean de La Bruyère, Les Caractères

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Une Corneille bossue est perchée sur la Racine de La Bruyère et boit l’eau de La Fontaine Molière. Certains lecteurs, formés en un autre temps, auront peut-être reconnu le procédé mnémotechnique conservé des Grecs pour garder une leçon. A l’époque où l’enseignement apprenait à retenir, accumulant ainsi les bases pour réfléchir par soi-même, cette phrase résumait la liste des principaux auteurs de talent du Grand Siècle. De cette liste, je veux tirer un nom que l’on ne lit plus guère – à tort. Jean de La Bruyère, né à Dourdan (Essonne) en 1645, qui fut baptisé dans l’île de la Cité à Paris avant de mourir à Versailles.

Il est l’auteur d’un seul livre, le reste de ses œuvres étant fort mince et de peu d’intérêt autre qu’historique. Les Caractères, ou les Mœurs de ce Siècle, publié pour la première fois en 1687, est resté immortel. Le duc de Saint-Simon le décrit comme « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes ».

Réédité continûment jusqu’en 1696 du vivant de l’auteur, celui-ci l’a enrichi et complété jusqu’à sa mort. Son livre résume une vie ; il expose sous forme archétypale les types humains et les relations sociales de la Cour de son roi, Louis XIV. Né quelques années après lui, Jean de La Bruyère est parti avant lui, en 1696, d’une attaque d’apoplexie à 51 ans. Ami de Bossuet, qui le recommandera auprès des Condé pour qu’il éduque le dernier de la lignée, il entrera, après parution des Caractères à l’Académie Française en 1693. Son élève, le duc de Bourbon, avait 16 ans lorsqu’il le prit en main pour lui enseigner l’histoire, la géographie, les institutions de la France et les dynasties royales. Le garçon, très petit de taille et plus féru de chasse et de danse que de livres, avait cependant de la curiosité pour les causes des décisions royales et pour les logiques des batailles. Il épousera la fille de Louis XIV et de Madame de Montespan un an plus tard, suivant les leçons de son mentor une année de plus.

la bruyere maison a paris rue st augustin

« Je rends au public ce qu’il m’a prêté ; j’ai emprunté de lui la matière de cet ouvrage », commence La Bruyère. Il veut son livre édifiant sur les mœurs du temps, avec la vague idée de participer à leur réforme par ce simple miroir. Bien que construit a posteriori, son plan va de l’individu (‘Des ouvrages de l’esprit’, ‘Des mérites personnels’) à la religion dernière (‘De la Chair’, ‘Des esprits forts’), en passant par toute la société (‘Des femmes’, ‘Du cœur’, ‘Des biens’, ‘De la ville’, ‘De la Cour’, ‘Des Grands’, …). En 16 chapitres, il conduit de la personne à Dieu – ainsi le dit-il.

Mais ce n’est pas cette édification, bâtie sur la philosophie catholique de l’homme dont la nature est le vice s’il n’est touché par la grâce, qui nous plaît aujourd’hui. Ni le succès de scandale en son temps, ni sa participation aux débats moraux qui le font discuter Descartes, Pascal ou Bossuet, et contester Corneille, jugeant Racine bien plus fin. Ce qui reste, de nos jours, est le beau langage et le style.

Sa phrase court par périodes, rythmée par les virgules ou les subordonnées comme dans la conversation. On sent l’influence de la rhétorique latine comme l’usage permanent des alexandrins en poésie ou tragédie. L’époque est élitiste, hiérarchique, centrée sur la Cour, et ce microcosme se regarde, se parle et se jauge. Comme en toute société resserrée, la parole et la civilité prennent une importance cruciale dans le « rang » que l’on acquiert à l’ombre de la faveur.

la bruyere plaque a paris rue st augustin

La Bruyère invente donc en littérature le style français. Il est caractérisé à notre sens par trois dispositions : la maxime, le bon mot et le trait.

  1. La maxime se veut édifiante parce qu’elle élève le cas particulier au cas général, dans la lignée des philosophes antiques.
  2. Le bon mot est la façon de faire passer ses avis dans une société encombrée où chacun veut la parole et ne retient que ce qu’il peut répéter. Les Anglais avec plus d’affectif en feront l’humour, les Français le réduiront aux « petites phrases » ironiques et mordantes, dont les media de nos jours raffolent.
  3. Le meilleur du style français est cependant le « trait ». Ce terme foisonnant évoque à la fois le dard de l’épigramme, le crayon acéré du peintre et la traction qui enlève. Il exige maîtrise des mots et virtuosité de la langue. Il est rapide, marque une action et distingue impitoyablement.

la bruyere

C’était le propre de l’intelligence de Cour que d’être très rapide. La Bruyère le note même : « Si certains esprits vifs et décisifs étaient crus, ce serait encore trop que les termes pour exprimer les sentiments : il faudrait leur parler par signes, ou sans parler se faire entendre » (Des ouvrages, 29). Lui n’a pas cette ambition, en adulte réaliste qui écrit par plaisir : « Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est trop grande entreprise » (Des ouvrages, 2). « Le philosophe consume sa vie à observer les hommes, et il use ses esprits à en démêler les vices et le ridicule ; s’il donne quelque tour à ses pensées, c’est moins par une vanité d’auteur, que pour mettre une vérité qu’il a trouvée dans tout le jour nécessaire pour faire l’impression qui doit servir à son dessein » (Des ouvrages, 34). L’impression compte plus que la vérité, déjà les bases de la com’ sont lancées…

Son observation des hommes, des vanités et des envies, de l’esprit et de la générosité, de l’être et du paraître, du « tels qu’ils sont » et du « tels qu’ils devraient être » (sur Racine et Corneille, ‘Des ouvrages, 54) – reste d’une actualité mordante. La France est encore aujourd’hui une société de cour, hiérarchique, organisée spontanément en castes et coteries, envieuse et prête à tout pour se faire valoir et obtenir la faveur. Qu’on en juge par les quelques exemples ci-après.

Nombre de commentateurs de blogs : « Les sots lisent un livre, et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible » (Des ouvrages, 35). Entre les médiocres et les grands, les « beaux » se font valoir, tout dans l’apparence, théâtreux plus qu’intelligents.

Les intellos-médiatiques : « De bien des gens il n’y a que le nom qui vaille quelque chose. Quand vous les voyez de fort près, c’est moins que rien ; de loin ils imposent » (Du mérite, 2).

La StarAc, les concours de Miss : « J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux ; et après cet âge, de devenir un homme » (Des femmes, 3)

La redistribution administrative ‘de gauche’ : « La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu’à donner à propos » (Du cœur, 47). Équité plutôt qu’égalité, ce que la plèbe va pourtant imposer depuis deux siècles, la gauche poussant toujours plus dans l’égalitarisme forcené, jamais assez égal pour l’idéal.

Des hommes populaires : « Il y a de certains grands sentiments, de certaines actions nobles et élevées, que nous devons moins à la force de notre esprit qu’à la bonté de notre naturel » (Du cœur, 79). Le cœur a sa raison… pas toujours raisonnable, et l’esprit ne l’emporte pas toujours.

Les bobos intellos : « Il faut donc s’accommoder à tous les esprits, permettre comme un mal nécessaire le récit des fausses nouvelles, les vagues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l’intérêt des princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours les mêmes » (De la société, 5). De toutes façons, on ne les changera pas, ces paons de cour qui veulent se faire mousser et se donner bonne conscience.

Les énarques : « Les hommes n’aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu’à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d’autrui » (De la société, 16). La langue de bois des euphémismes administratifs ne froisse personne, tout en diluant le sens pour tous.

Les patrons : « N’envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point : ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, et il n’y a rien à gagner à un tel marché » (Des biens, 13).

La banlieue : « L’incivilité n’est pas un vice de l’âme, elle est l’effet de plusieurs vices : de la sotte vanité, de l’ignorance de ses devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du mépris des autres, de la jalousie » (De l’homme, 8).

La Bruyere Oeuvres completes pleiade

L’arrogance française : « La prévention du pays, jointe à l’orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l’on pense juste partout où il y a des hommes : nous n’aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares ; et s’il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d’autres peuples raisonner comme nous » (Des jugements, 22). Non, nous ne sommes pas « une exception française », nous sommes comme tout le monde – encore faut-il aller y voir.

L’investisseur avisé : « Le guerrier et le politique, non plus que le joueur habile, ne font pas le hasard ; mais ils le préparent, ils l’attirent, et semblent presque le déterminer : non seulement ils savent ce que le sot et le poltron ignorent, je veux dire se servir du hasard quand il arrive ; ils savent même profiter par leurs précautions et leurs mesures d’un tel ou tel hasard, ou de plusieurs tout à la fois : si ce point arrive, ils gagnent ; si c’est cet autre, ils gagnent encore ; un même point souvent les fait gagner de plusieurs manières ; ces hommes sages peuvent être loués de leur bonne fortune comme de leur bonne conduite, et le hasard doit être récompensé en eux comme la vertu » (Des jugements, 74). Ce n’est pas « par hasard » si la France a le plus fort taux de chômage, d’impôts et de taxes, de fonctionnaires par habitant, de pessimisme sur l’avenir et de politiciens… « Précautions » et « mesures » ne sont pas prises car nos politiciens, depuis des décennies, ne sont point « sages ».

Le Parti Socialiste ou tout parti idéologique : « Cette même religion que les hommes défendent avec chaleur et avec zèle contre ceux qui en ont une toute contraire, ils l’altèrent eux-mêmes dans leur esprit par des sentiments particuliers, ils y ajoutent et ils en retranchent mille choses souvent essentielles, selon ce qui leur convient, et ils demeurent fermes et inébranlables dans cette forme qu’ils lui ont donnée » (Des esprits forts, 25).

Jean de La Bruyère, Les Caractères ou Les mœurs de ce siècle, 1688, Livre de poche 1976, 633 pages, €5.60

e-book format Kindle, €1.99

Jean de La Bruyère, Œuvres complètes, Gallimard Pléiade 1935 toujours réédité, 739 pages, €40.10

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Qu’a fait le président Hollande ?

La croissance française s’est établie à +1.1% sur 2015, elle pourrait être un peu meilleure en 2016 avec le faible regain de consommation des ménages. Mais on note un net ralentissement de la productivité en France depuis la fin des années 1990, ce qui augure assez mal de l’avenir.

La croissance de la productivité horaire a ralenti régulièrement : de plus de 5 % par an dans les années 1950-1960, réduite à 3-4 % dans les années 1970, puis à 2-3 % dans les années 1980, entre 1,5 et 2 % dans la décennie 1990, elle est passée sous la barre de 1 % à partir de 2008. L’heure de travail est de moins en moins productive car les entreprises (et administrations !) françaises ne sont pas vraiment entrées dans l’ère numérique. En 2014, seules 63 % des entreprises disposaient d’un site web (+ de 75 % dans la plupart des économies avancées et 90 % dans les pays nordiques) ; seules 17 % des entreprises utilisent les réseaux sociaux pour leurs relations clients, contre 25 % en moyenne dans l’OCDE.

Quant au renouvellement du tissu productif (aider la nouveauté, pas « sauver » l’obsolète) il se fait trop lentement, beaucoup de freins l’empêchent : syndicats d’autant plus revendicatifs que peu représentatifs, manifs pour défendre les avantages acquis, lâcheté politique sur l’intérêt « général », byzantinisme juridique sur la création d’entreprise, le travail, le licenciement. La population active n’est pas assez qualifiée, notamment dans les technologies de l’information, et dans le même temps la formation professionnelle est laissée à des « partenaires sociaux » jaloux de leur rente sur la taxe obligatoire, et d’autant plus opaques qu’ils sont inefficaces. Les entreprises les plus productives ne sont pas encouragées par les règlements, obligations, charges et autres normes plus strictes que les Directives européennes ne le demandent. Pourquoi le SMIC serait-il égal dans Paris au fin fond de la Corrèze ? Le coût de la vie serait-il le même ? Si l’on s’étonne de la « désertification » des campagnes et lieux isolés, voilà une explication : faire travailler quelqu’un, notamment dans les services, est « trop cher » pour ce qu’il produit dans certains endroits.

L’échec du droit du travail actuel en termes d’efficacité économique et de protection des travailleurs est clair : complexe, inintelligible, faisant l’objet de l’intrusion détaillée du juge. Pourquoi embaucher si la rentabilité du poste n’est pas assurée ? Plutôt payer des heures supplémentaires aux inclus que de devoir licencier des entrants plus tard superflus. Cette réforme du code du travail est contrariée par l’idéologie, le syndicalisme qui ne représente pas l’intérêt général mais uniquement celui des syndiqués en majorité fonction publique, la politique tacticienne, et l’absence des indispensables accompagnements que sont la formation professionnelle et la réforme juridique du droit du travail.

Car le coût de l’emploi en France n’a rien de « normal » au vu des autres pays européens : il est grevé de taxes obligatoires plus fortes que les autres, commençant au SMIC – niveau bien trop élevé pour la qualification de la plupart -, obéré de freins administratifs et d’œillères sur les Zacquis. Le drame des taxis révèle l’inertie bête dans toute son ampleur : le rapport Attali l’avait pointé dès 2007, la profession est menacée par la montée des métiers issus des technologies du numérique. Que croyez-vous que les taxis firent : RIEN ! Ils attendent même « du gouvernement » qu’il mette en place une plateforme informatique qu’ils ont été INCAPABLES de créer eux-mêmes – et qu’ils leur remboursent une « licence » qui n’a jamais été légale !

Batiment sous Hollande

Les politiques dites « structurelles » visent à modifier les règles de fonctionnement de l’économie, notamment le juridique ou le fiscal pour augmenter la croissance possible, encourager l’emploi, favoriser l’égalité sociale.

  • La croissance : à part vendre des Rafales aux musulmans intégristes d’Arabie et du Qatar, qu’a fait le Président ? RIEN – sauf augmenter massivement les impôts pour les entreprises et les ménages, nommer Duflot, une écolo sectaire au Logement, ce qui a accentué la tentation de l’attentisme et du repli de ce secteur pourtant très créateur d’emplois peu qualifiés – justement ce qu’un gouvernement devrait encourager !
  • L’emploi : avant Hollande, la hausse du SMIC a réduit l’accès à l’emploi des moins qualifiés que les allègements de charges ont à peine compensés. Le statut d’autoentrepreneur et les emplois aidés n’ont pas encouragé la qualification mais au contraire fait baisser les rémunérations, tout en permettant en contrepartie à des non-qualifiés de travailler. Quant aux 35 h, elles ont clairement augmenté la productivité horaire… mais seulement de ceux qui travaillent, réduisant la productivité globale par découragement de l’embauche (sauf dans la fonction publique… ce qui obère les finances de l’État). Qu’a fait le Président ? Il a décidé bien tard le CICE, après avoir grevé les entreprises de 30 milliards d’impôts en plus. Et il n’ose pas toucher au sacré des 35 h, malgré les coups de sonde d’Emmanuel Macron.
  • Les impôts : leur prélèvement exige transparence et forte lisibilité pour qu’il soit compris et accepté. Qu’a fait le Président ? Presque rien (à part les augmenter), surtout pas la fameuse réforme qu »il avait promise et que tout le monde attend – et regretté d’avoir fait trop légèrement confiance au menteur Cahuzac comme ministre… du Budget !
  • Le système financier : il exige la confiance, donc des règles propres à lui éviter la tentation de la cupidité ou du risque excessif. Qu’a fait le Président ? Presque rien sur la taille des banques, les politiques prudentielles visant à limiter la prise de risques excessifs, l’orientation des financements vers les activités productives – malgré un discours de matamore sur « mon ennemi la finance ». Quelle velléitaire ! Ou quel naïf.

Se tromper sur ses collaborateurs et se hâter avec lenteur semble être la norme hollandaise, qui n’a semble-t-il pas pris la mesure des cinq années de son mandat. Il en est resté au double septennat Mitterrand, son grand modèle, et à sa maxime d’avant l’ère numérique : « laisser du temps au temps ». Or le risque d’une société puissamment méritocratique comme l’est la société française est de déconsidérer absolument les perdants. Les classes moyennes sont attachées plus que les autres à cette utopie que le mérite permet d’arriver. François Hollande a perdu son pari sur le chômage et a omis d’honorer la plupart de ses (trop souvent démagogiques) promesses de campagne : il est donc déconsidéré. Pire : l’hypocrisie de ses communicants qui amusent la galerie sur le mariage gai, la déchéance de nationalité et la réforme de l’orthographe, est nettement contreproductive. La ficelle tacticienne est trop grosse. Se perdre dans les futilités alors que de graves problèmes demeurent sans solution ?

Il n’est donc pas étonnant à ce que le baromètre politique TNS de février voie s’effacer le regain de popularité de Hollande et Valls après les attentats. Pour François Hollande, le recul de la confiance est un peu plus important chez les sympathisants de gauche que parmi ceux de droite. Même chose pour le Premier ministre. Les qualificatifs appliqués à Marine Le Pen dans un autre sondage TNS Le Monde-France Info-Canal + en février 2016 profilent en creux ceux qui semblent manquer à François Hollande, actuellement en charge de conduire la nation : « volontaire », « capable de prendre des décisions », « comprend les problèmes quotidiens des Français ». Même si 65% des citoyens jugent « non probable » la victoire de Marine à l’élection présidentielle 2017.

liberaliser economie sondage 2015

Les Français veulent des ACTES, pas du blabla idéologique (c’est valable autant à gauche qu’à droite). D’où le repli sur les valeurs sûres – y compris à gauche. On ne « défend pas assez les valeurs traditionnelles en France » pour 73% des interrogés (61% de gauche). Pour 70% « la justice n’est pas assez sévère avec les petits délinquants » (57% de gauche) – souvent immigrés ou descendants d’immigrés : il y a trop d’immigrés en France » pour 54% (35% de gauche). Cette position vis-à-vis de la « croyance » en ce « trop d’immigrés » ou descendants d’immigrés marque le vrai clivage gauche-droite en cette période. Naïveté ? Humanisme ? Effet bobo ? Les intellectuels, parisiens et professions supérieures – qui votent le plus à gauche – sont en effet peu en contact avec l’immigration, vivant dans des quartiers préservés, mettant leurs enfants dans des écoles réservées, suivant un cursus social d’entre-soi. Ils vivent donc plus que les autres dans l’illusion de l’Homme générique transfrontières, « naturellement bon », qu’il suffira d’intégrer au travail pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

En face, Nicolas Sarkozy perd 4 points (21%), il recule surtout chez les sympathisants LR (51%) alors qu’Alain Juppé stagne, bien qu’en tête du classement. S’il reste le moindre mal à droite, son âge, sa stature à la Chirac dont il a été le dauphin, et le souvenir du « droit dans ses bottes » qui l’a balayé en 1997 ne donnent pas une image très dynamique de sa candidature. Place aux jeunes, à la nouveauté, à l’initiative.

Si Alain Juppé veut faire gagner la droite, sa campagne devra se focaliser sur le renouvellement de la classe politique autour de lui, notamment la promotion d’autres profils que les copains et autres requins assez vus du RPR devenu UMP puis LR. Il devra aussi offrir un équilibre entre l’aspiration au « lâchez-moi les baskets » des Français (qu’on appelle ailleurs le libéralisme politique et social – voir le sondage Banque de France ci-dessus illustré) et l’exigence d’État, celui-ci réduit à ses fonctions régaliennes.

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Donna Leon, L’inconnu du Grand canal

donna leon l inconnu du grand canal
Un cadavre masculin adulte est retrouvé habillé dans le Grand canal de Venise, tué de coups de couteau (dans le dos) et ses poumons ayant avalé de l’eau. Aucun moyen de l’identifier, sauf par sa chaussure italienne plutôt chic (l’autre a disparu) et par une malformation du cou due à la maladie de Madelung.

Après une centaine de pages un peu poussives où l’enquête piétine et qui célèbrent la dolce vita à l’italienne – le lecteur à l’impression que les fonctionnaires de la questure n’en foutent vraiment pas une ! – l’intrigue démarre sur les chapeaux de roue. Il a suffi d’une idée et l’engrenage se met en route, implacable.

Cette fois, Donna Leon ne laisse pas les choses en l’état : il y a un vrai coupable, confondu par des aveux accablants, et une longue peine probable ; les profiteurs du Système, à l’origine du crime, seront aussi poursuivis. Le laisser-faire bienveillant des derniers romans a disparu, comme si la société italienne (vénitienne ?) ou l’Américaine Donna Leon elle-même, s’étaient ressaisis. Certes, l’État est bureaucratique et corrompu ; certes, le crime est tentaculaire et va se nicher partout, quiconque est tenté d’en profiter ; certes, la cupidité est reine mais, là où la morale et la justice sont faibles – particulièrement en Italie – elle prolifère, impunie.

Ce qui nous vaut quelques envolées lyriques sur les passe-droits des parents pour leurs enfants flemmards ou incompétents, sur les « avantages » (pécuniaires) qu’il y a à coucher avec ses patrons ou avec ceux que l’on veut faire ses obligés, sur le « pourcentage » que touchent les resquilleurs sur les bêtes malades quand ils réussissent à les faire quand même agréer pour la consommation…

Le lecteur ne sait trop où l’auteur le mène lorsqu’elle entreprend – via Chiara, la fille du commissaire Brunetti – un plaidoyer virulent pour les végétariens. Mais le lecteur voit où l’auteur veut en venir lorsqu’elle entreprend – via l’intrigue du roman – de démonter les mécanismes de la fraude à la viande impropre. Nul touriste avisé ne pouvait plus manger de frutti di mare à Venise, tant la pollution aux métaux lourds est hors normes ; nul ne mangera plus de viande non plus, tant la corruption semble régner dans les abattoirs de la région.

Étrangère au pays, mais y vivant depuis près de trente ans, Donna Leon a le regard moral du puritanisme yankee tout en comprenant l’humanisme impuissant vénitien. Mais comprendre n’a jamais signifié accepter : l’État, c’est bien quand il a de la force pour faire régner la loi ; la démocratie parlementaire, c’est bien quand la loi est tempérée par des contrepouvoirs aux lobbies ; la police et la justice, c’est bien quand elles ont les moyens et que la chaîne de répression suit. Mais les pays du sud sont volontiers laxistes avec le droit et l’Italie est gangrenée par la Mafia tout comme par l’affairisme cupide ; quant à Venise, elle est littéralement envahie de touristes. Tout cela est donc mal !

Un bon roman policier avec intrigue, progression subtile de l’enquête et morale finale – malgré quelques dizaines de pages un peu longues de mise en bouche.

Donna Leon, L’inconnu du Grand canal (Beastly Things), 2011, Points policier 2016, 333 pages, €7.70
Les romans policiers de Donna Leon chroniqués sur ce blog

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Chinois de Polynésie

Gaston Tong-Sang, un temps maire de Bora-Bora, a été Président de Polynésie, « pays d’outre-mer » français. Il est d’origine chinoise. Tout comme en Guyane, les Chinois tiennent le commerce entre leurs mains. A Papeete, mais aussi dans les bourgs, à Tahiti comme dans les îles, le magasin qui alimente, qui chausse et qui habille, c’est « le Chinois ». Il ouvre son magasin dès 5 heures, à l’aube, et le ferme vers 19 heures, une fois la nuit tombée.

Les Chinois sont arrivés en 1856 pour travailler dans une plantation de coton sur Tahiti. Mais c’est en 1865 que l’immigration chinoise devient importante, quand les Cantonais débarquent en nombre pour le coton et le café. En 1873, conséquence de la fin de la guerre de Sécession, la plantation de coton tahitienne fait faillite mais les Chinois sont restés. D’autres immigrants arriveront dans les années 20 et deviendront les premiers négociants et commerçants. Ce n’est qu’à la fin des années 60 que la Métropole accordera progressivement leur naturalisation aux Chinois installés en Polynésie. Ils se sont depuis intégrés à la population locale par des mariages.

chinois des plantations polynesie

Cette minorité d’origine chinoise devient un enjeu géopolitique. L’allégeance des petits États polynésiens à Taïwan est battue en brèche par la Chine populaire. Pour étendre son influence dans le Pacifique, celle-ci n’hésite pas à annuler les dettes de ces micro-états en échange d’un vote à l’ONU contre Taïwan. La Chine propose d’envoyer ses touristes si ces pays répondent à ses critères : hôtels chinois, personnel chinois, nourriture chinoise. Cette diplomatie « de carnet de chèque » irrite l’Australie et la Nouvelle-Zélande. L’argent taïwanais tend à être remplacé par l’argent chinois. Les États en faillite de la région tendent à devenir le terreau d’une nouvelle idéologie et de toutes sortes d’attitudes nouvelles. Les Maoris arrivés en Polynésie venaient de Taïwan, dit-on… Et si la Chine, « propriétaire de Taïwan », venait à réclamer ces îles où ont abordés les valeureux piroguiers, comme faisant partie intégrante de sa zone d’influence ?

La culture chinoise contamine les croyances des îles. Ma Chinoise me prévient : « attention aux 1er et 2 novembre. – Pourquoi ? – Le 1er novembre, ça va encore, c’est la fête de tous les saints. Mais si tu veux aller au cimetière de l’Uranie voir les illuminations des tombes, attention à toi ! – Pourquoi, ça se passe vers 18 h et ce n’est pas loin de chez toi ? – Une enfant de 10 ans a été violée sur une tombe lors de ces cérémonies. – J’ai beaucoup plus que 10 ans et je ne suis pas peureuse. – Je t’aurai prévenue. – D’accord, je tiendrai compte de ton avertissement. Mais le 2 novembre, que se passe-t-il ? – Nous, les Chinois, nous ne sortons pas de chez nous car il y a des esprits partout. Je n’irai pas me baigner à la mer ! – Ah, bon ? Notre fête de Ka-san, nous la faisons dans le cimetière à midi car les esprits sortent le soir et la nuit ; mais ils demeurent présents tout le temps : ma belle-mère, qui était catholique, faisait son lit le matin et n’y touchait plus de la journée, surtout elle ne s’y asseyait pas ! – Mince alors, moi qui n’ai qu’un canapé-lit, vais-je devoir rester debout toute la journée ? Et mon genou droit qui ne me porte pas trop, que vais-je faire ? – Cela, c’est ton problème, mais je t’aurai prévenue… »

Dimanche 5 novembre, lever à 5 h, comme tous les dimanches, marché, retour chez moi pour la douche et le café. Puis ma Chinoise vient me chercher pour filer au cimetière chinois de Arue, pour fêter Ka-san avec ses trois frères. Les Chinois fêtent Ka-san deux fois dans l’année, une fois aux alentours de la Toussaint et la seconde vers avril, suivant le calendrier lunaire. Nous avons rendez-vous à 8h au cimetière. Les trois frères et leur famille arrivent, les bras remplis de paquets. Les tombes des parents sont déjà couvertes de fleurs. Ces tombes chinoises sont toutes construites avec un toit plat qui en protège deux ou trois à la fois. Les plus riches font installer un toit pentu recouvert de tuiles vernissées vertes ou orange. Leurs tombes sont recouvertes de marbre. Les autres les laissent carrelées de blanc. La femme est enterrée à gauche, l’homme à droite. Tous regardent la mer, adossés à la montagne. Si l’on ne voit pas la mer, il faut un plan d’eau. Ce cimetière est une colline donnée aux Chinois par le roi Pomaré.

chinois cimetiere polynesie

Pour Ka-san, il faut égorger un poulet, en recueillir le sang et laisser tomber plusieurs gouttes sur un papier blanc que l’on posera sur le dosseret de la tombe. Cela prévient le mort qu’on vient lui rendre visite. Le poulet est ensuite cuit entier, le foie sorti de l’abdomen et cuit en même temps. Il est dressé sur un plat avec les ailes collées aux flancs, le cou tordu et cuit de manière à ce que la tête regarde le ciel. Le sang du poulet a été cuit comme pour faire un boudin, et conditionné en un disque rond d’environ 5 cm de diamètre. On dispose trois verres de vin rouge (et du bon !), trois bols de riz et trois paires de baguettes, puis le plat où repose le poulet, avec un morceau de porc, de préférence du cochon de lait pour faire bonne mesure. Tout cela afin que les morts puissent se restaurer. Certains amènent le cochon de lait entier et des pommes rouges, tout est rouge. Chacun fait selon sa richesse. Un paquet de biscuits fourrés de confiture rouge, des fruits rouges, du thé « noir » (appelé « thé rouge » en Asie) complètent les libations.

Une jardinière remplie de sable sert à planter les bâtons d’encens allumés que chacun des participants aura, dans ses mains jointes, agité plusieurs fois en direction des tombes tout en murmurant une prière. On allume des bougies rouges que l’on plante dans la jardinière aux côtés des bâtons d’encens. La fumée se répand dans l’air comme après une manif à Paris, quand les flics ont balancé leurs gaz lacrymogènes.

Pendant que les hommes s’affairent à préparer ce « repas », les femmes et les enfants ouvrent des paquets de billets, les tournant en grosses fleurs. Ils ouvrent d’autres sachets enveloppés dans des journaux sur lesquels figurent les mots « femme » ou « homme ». De ces paquets sortent des habits de papier, des pantalons, des vestes pour les hommes que l’on reconnaît à ce qu’elles sont boutonnées devant, des vestes pour les femmes boutonnées sur le côté, des petits chaussons chinois noirs, des chapeaux noirs pour les hommes. Les vêtements femme seront posés, puis brûlés dans le chemin bordant la tombe sur le côté gauche, ceux des hommes posés puis brûlés sur le côté droit. Sur les habits, on pose tous les billets de banque et on met le feu à tout cela. L’un des frères avait amené deux bâtons au cimetière, je me demandais à quoi ils allaient servir : eh bien, ils ont servi d’instrument pour faire en sorte que tout brûle entièrement. Il ne doit rester que des cendres que les vivants laisseront sur place et que le vent emportera à son gré. Vu le nombre de billets de banque partis en fumée, les ancêtres devaient être satisfaits. Eux partis, la prospérité demeure !

Comme les familles chinoises sont étendues, nous sommes allés sur d’autres tombes après celle des parents. Le même cérémonial a été accompli pour la grand-mère. Les autres parents ont reçu des fleurs, des bâtonnets d’encens et des prières. Mais, sur la tombe de la grand-mère une fois tout brûlé, frères et sœurs lui ont annoncé qu’elle devrait dorénavant se joindre aux parents directs pour le cérémonial de l’an prochain ; il n’y aura plus qu’une cérémonie commune pour les ancêtres. Tout est dit en hakka, mais on m’a traduit.

L’un des frères m’a confirmé qu’avant, les Chinois laissaient toutes les victuailles sur les tombes et s’en retournaient à la maison. Mais les Polynésiens guettaient et venaient voler la nourriture des morts une fois les vivants partis. Désormais, les Chinois remportent toute la nourriture chez eux pour la consommer en famille.

Hiata de Tahiti

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Paris change

Après la com’ – effet d’annonce plus d’un an auparavant – la Marie de Paris a enfin tenu parole : les cadenas de la passerelle des Arts ont été remplacés par des panneaux de verre.

paris louvre depuis passerelle des arts

La bêtise de masse du mondialisme benêt a été reléguée plus bas, vers le pont de l’Archevêché. Les cadenas sont en effet un mimétisme idiot, un sentimentalisme de l’instant, une com’ sans aucune signification : se « jurer » l’amour éternel, enchaîné chacun par ce serment fait au-dessus de la Seine, est non seulement un mensonge (qu’en est-il donc cinq ans après ?) mais aussi une imitation grégaire qui ramène au statut de mouton (les autres le font, moi aussi !).

paris passerelle des arts sans cadenas janvier 2016

Il a fallu attendre des mois entre les mots et les choses – maladie de la communication qui croit que dire c’est faire.

paris passerelle des arts sans cadenas janvier 2016 b

Vu la productivité horaire des employés de la voirie, à six pour enlever un graffiti, qui pourrait s’en étonner ?

paris travail des employes de mairie

L’amas des cadenas pesant lourdement sur les grillages de la passerelle représentait progressivement un danger pour les passagers des batobus et des péniches touristiques passant sans cesse sous les arches. Les panneaux de verre rendent au paysage urbain tout son éclat. Paris en son histoire n’est plus sali par ces graffitis de ferraille.

paris galette magique du marais

La scatologie invertie de « l’art de rue » (Street Art) tellement cher aux militants de la cause gai qui tiennent les rênes de « la culture » à la Mairie s’est réfugiée dans les boulangeries – où la galette des rois, dans le quartier du Marais, prend des allures de gaîté lyrique. Contrairement aux cadenas, les galettes ne sont pas de fer et ne resteront qu’éphémères.

paris louvre janvier 2016 desert apres attentats

Les attentats ont vidé la capitale plus que le froid hivernal. La cour du Louvre, un mercredi après-midi, est déserte… Aucune queue (ici…) pour visiter le musée. Un autre mimétisme de la bêtise mondialisée : Paris est moins dangereux que Washington, Rio ou Hong-Kong, où tout le monde continue pourtant à se précipiter. Racine et Voltaire contemplent l’inanité du siècle, du haut de leur galerie.

paris louvre statues de racine et voltaire

C’est dommage, car le soleil hivernal très bas sur l’horizon crée de longues ombres sur le Pont-Neuf.

paris soleil bas en janvier pont neuf

La Samaritaine voit avancer ses travaux – gigantesques. Presque tout est détruit, sauf la façade classée et les poutrelles métalliques de l’architecture.

paris samaritaine en travaux rue de la monnaie

Ce qui permet au passant de retrouver les décors anciens avant les années soixante.

paris samaritaine anciens decors

La partie ouvrant sur la rue de Rivoli, sur l’arrière de l’ancien magasin, va être entièrement reconstruite.

paris samaritaine en travaux rue de rivoli

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Sophie Chauveau, L’obsession Vinci

sophie chauveau l obsession vinci
Léonard de Vinci était un ogre, il dévorait la vie comme les êtres, affamé de désirs et de connaissances. Touche à tout perpétuellement en quête de nouveauté, il avait à peine le temps d’approfondir, avide de passer à autre chose. Fils bâtard d’un notaire de Florence, élevé par son oncle adepte du bon vivre à la campagne, beau et solide comme un dieu grec, il est monté à 14 ans à la ville, apprenti dans l’atelier de Verrocchio. Qui l’a peint en archange Raphaël face à Tobie et sculpté dans le bronze en David adolescent.

archange raphael de verrocchio serait leonard jeune

Sophie Chauveau achève avec lui sa trilogie du siècle de Florence, après La passion Lippi et Le rêve Botticelli. Mais pourquoi « l’obsession » Vinci ? Pour sa quête inlassable de la beauté à étreindre, du sourire à peindre ou du vol des oiseaux à reproduire ? Léonard n’aura jamais fini Lisa Gherardini dite la Joconde, ni les ailes pour se mouvoir dans les airs. Pour les amours, en revanche, il est ambigu : s’il papillonne, il est fidèle ; il ne confond pas le sexe avec l’amour. Ses amitiés féminines (Cecilia, Isabelle d’Este, Mona Lisa, Marguerite de Valois, Mathurine) ou masculines (Botticelli, Pipo Lippi, Zoroastre, Atalante, Batista, Salaï – petit diable -, Francesco Melzi) sont pour lui à vie – pas les garçons qui passent, exclusivement des garçons.

David de Verrocchio 1466-69 Bargello Florence

Comme le répète dès les premières pages la biographe, il est « inverti » – elle n’écrira jamais homosexuel ni gai. C’est que l’inversion est l’originalité de Florence et de l’époque, qui s’agitait sous le carcan d’église issu du lourd moyen-âge. Non sans mal – dès les premières pages il y a procès pour sodomie et Léonard n’a pas encore 20 ans. Non sans repentir de rigorisme – le moine fondamentaliste Savonarole lâchait ses enfants fanatisés pour tabasser et massacrer tous les amoureux de peinture ou d’art, tous les déviants à l’exclusive soumission aux Commandements de Dieu. Tout comme notre époque haineuse des Bataclans, censurant impitoyablement les seins des femmes et « gênée » devant un torse nu ! Rappelons – et Léonard de Vinci le prouve – que l’ordure est dans l’esprit du censeur, pas dans la chose regardée.

leonard de vinci dessine salai lacombe et echegoyen

Léonard, souffrant toute sa vie de sa bâtardise, délaissé par son père en son enfance, est un hypersensible. Ses plaisirs avec les petits paysans puis avec les apprentis de l’atelier Verrocchio sont d’insatiables compensations pour le manque d’amour qu’il a ressenti enfant. Après son accusation et son bref séjour dans la prison de Florence, il en ressort autre, déçu des humains : il s’« interdit d’émotion », « sa nouvelle façon d’être. Présent mais insincère. Ainsi, en le surjouant, tient-il mieux son émoi à distance, tout occupé qu’il est à le mimer » p.85. D’où son sourire célèbre, « unique et universel à la fois, qu’il ne sait définir, un certain sourire qu’il sait avoir en partage avec elle » [Mona Lisa dite la Joconde] p.395. Sophie Chauveau se fait volontiers psychologue pour pénétrer les ressorts du maître. Lui ne l’aurait pas désavoué, qui adorait disséquer les corps pour comprendre comment fonctionne la vie.

Léonard de Vinci ange cecilia Vierge aux rochers

Peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, cartographe, mécanicien, dissecteur de cadavres, ingénieur militaire, mathématicien, musicien, ordonnateur de fêtes – mais aussi humaniste et végétarien-, Léonard de Vinci est Protée, l’homme universel Renaissance, autodidacte d’une éducation assez libre mais apte à embrasser tout le savoir sur le monde. « En fin de compte, Léonard n’est jamais à sa place. Sitôt reconnu comme peintre, on le repousse… car il gâche tout. L’échec le poursuit » p.118. Il veut en faire trop, il est incapable de suivre une œuvre jusqu’au bout, toujours insatisfait, toujours attiré par d’autres choses. La morale publique, les caprices des Grands, la Peste, la guerre, ne cessent de le faire alterner entre gloire et mépris, de le jeter sur les routes de Florence à Milan, puis à Mantoue, Venise, Bologne, Pavie, Rome – enfin en France où il s’éteindra d’avoir trop vécu, en 1519 au Clos Lucé d’Amboise, à 67 ans. « Léonard navigue à vue, il s’adapte à ce qui lui échoie. L’un des aspects les plus constants de sa nature. Toujours, il se soumet à ce qui lui arrive, avec ou sans joie, mais jamais en rechignant. Dans toute nouveauté, il découvre quelque chose pour lui. Sa vie est en chantier permanent » p.172. César Borgia a reconnu en lui le caractère Don Juan de son pays (p.355).

leonard de vinci santa maria delle grazie cene

L’âge venant calme ses ardeurs. Une bagarre avec son père, outré des accusations de sodomie, lui a fait éclater les couilles et l’a laissé quasi impuissant. Mais il s’attachera les êtres, le démon Salaï puis l’enfant amoureux devenu adolescent Melzi. Salaï, gamin battu férocement par son père, recueilli en 1490 à 9 ans et vivant en parasite paresseux dans l’atelier, est un démon du sexe, pubère très tôt. « Cette perfusion de joie, de folie et d’amour, quand elle passait par le sexe de Salaï, était infernale, épuisante souvent, mais renouvelait constamment son désir, l’alimentait en inventions, en mille bêtises, en grand bonheur… » p.507. Il le peindra en Jean Baptiste, en sainte Anne, en Bacchus, épris de cette « beauté populaire, mêlant finesse et vulgarité » p.370, « le modèle parfait de l’être primordial selon Platon ? » p.439. Mais Salaï le quittera, en parfait égoïste, lorsque Léonard ne s’intéressera plus charnellement à son corps.

leoard de vinci Saint Jean-Baptiste salai

Francesco Melzi est à l’inverse son amant lumineux, épris de lui lorsqu’il avait 9 ans lors d’une visite chez son père, moins par sensualité que par éperdue admiration pour sa gentillesse avec les bêtes et les gosses et par son immense savoir. Il a été décidé qu’il rejoindrait le Maître dès qu’il serait en âge, afin qu’il lui transmette tout son savoir. Ce que fera Léonard, étonné de reconnaître cette fidélité d’enfant dans le bel adolescent de 15 ans qui surgit. Il ordonnera et transcrira avec lui ses Carnets illisibles écrits à l’envers de la main gauche (Léonard peignait de la main droite). Melzi sera son compagnon intellectuel et sensuel, bien plus doté de soif et de connaissances que Salaï – « parce qu’en baise comme en latin, Melzi est un as » p.445.

Leonard De Vinci dame-a-l-hermine Portrait-de-Cecilia

A la soixantaine, sur la fin de sa vie, « une autre variante d’Éros est en train de lui apparaître, faite d’enthousiasme, de liens dionysiaques avec tous les hommes, toutes les femmes, toutes les bêtes, toutes les plantes. Les désirs de ses amants, et même leur rivalité lui offrent un lien avec la création entière. Une joie immense le gonfle d’un espace plein de souffle » p.447.

lacombe et echegoyen leonard et salai bd

Une biographie inspirée, sensuelle, dont on se demande si elle pourrait paraître aujourd’hui, alors que la pruderie catho-islamiste envahit tout l’espace d’expression. D’ailleurs les commentaires sur le net évoquent « la gêne » des lecteurs envers ce livre, qu’ils croyaient dédié à la peinture éthérée et qu’ils découvrent ancré dans le charnel !

Sophie Chauveau, L’obsession Vinci, 2007, Folio 2009, 521 pages, €9.20

Les autres biographies de Sophie Chauveau sur ce blog

BD Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen, Léonard & Salaï – la vie amoureuse d’un génie nommé Vinci, 2014, édition Soleil, 96 pages, €17.95

« Article de qualité » 2008 sur Wikipedia

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Eun Hee-Kyung, Qui a tendu un piège dans la pinède…

eun hee kyung qui a tendu un piege dans la pinede
Trois nouvelles de Corée du sud par une femme écrivain primée dans son pays. Sa spécialité est le rapport humain, dans une civilisation proche du Japon où les mœurs sont restées très patriarcales, hiérarchiques et codées. Quiconque n’est pas dans le moule se trouve marginalisé, ostracisé, délaissé. Ce sont ces solitaires qui tentent l’auteur en ces trois courtes histoires qui déconcertent en ne se terminant pas.

La première nouvelle, Il ne neige plus au pays natal, met en scène un collégien, déraciné brutalement à 13 ans par la faillite de son père qui quitte la famille en le laissant dans une ville inconnue avec sa mère. Celle-ci doit faire l’hôtesse de bar (et pire encore) pour gagner de quoi vivre. L’adolescent s’abouche avec un voyou un peu plus âgé, en rébellion contre la société, avec qui il va faire quelques coups jusqu’à ce que l’aîné se fasse prendre. Lui en réchappe, mais ne peut pas retourner au collège, sans cesse menacé d’être dénoncé. Il suit la route…

Qui a tendu un piège dans la pinède conte une petite fille modèle, passive et préoccupée de bien faire. Trop sage, trop bien habillée, parlant trop chic, elle est en proie à la jalousie de ses camarades qui ne veulent pas jouer avec elle. Mais tous les garçons sont plus ou moins séduits, vaguement amoureux. Adulte, elle fait de bonnes études, épouse un mari parfait, accouche comme toute les mères d’un enfant, trouve un travail valorisant. Pourquoi ne peut-elle avoir des relations normales avec les gens ?

Elle s’est pourtant évertuée à accomplir tout ce que ses parents et la société demandent à une femme… Sauf que ce conformisme ne saurait suffire – mais la société ne l’apprend pas, c’est aux parents de le faire en aimant et en prêtent attention à leurs enfants. C’est ce que Sora découvre en baisant clandestinement Kim, un gamin miséreux de sa classe primaire qui a émergé comme peintre connu, mais dont elle n’a gardé que peu de souvenirs. Cela ne fait rien, tout est « normal », comme ce doit être.

coree petite fille modele en rose

L’héritage montre l’autre versant social, le versant mâle de la société coréenne. Chef d’entreprise ayant réussi, époux aisé et sociable, père de deux enfants qui ont fait des études, il a réalisé tout ce que la société et les convenances lui demandaient. Atteint d’un cancer, il a beau lutter et feindre cet optimisme à tout crin de méthode Coué propre aux sociétés japonaise et coréenne, rien n’y fait. Il est rattrapé par la réalité : la maladie incurable, et la ruine de sa fortune pour avoir obéi au « devoir » d’aider un ami très endetté ; il n’a même pas montré à ses enfants s’il les aimait.

Son héritage est… qu’il n’y a pas d’héritage : à chacun de bâtir sa vie, les normes traditionnelles sont contreproductives aujourd’hui, la société n’est qu’une suite de codes dans l’indifférence humaine.

Trois histoires, trois tranches de vie, trois leçons douces et amères sur la modernité, la société, la Corée.

Eun Hee-Kyung, Qui a tendu un piège dans la pinède par une journée fleurie de printemps et 2 autres nouvelles, 2002, traduit du coréen par 3 traducteurs, Decrescenzo éditeur 2013, 141 pages, €15.00
Format Kindle €8.99
Format numérique ePub € 8.99

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Gauchisme culturel

Cette expression heureuse de « gauchisme culturel » est de Jean-Pierre Le Goff, sociologue du présent au CNRS et auteur entre autres de La fin du village chroniqué récemment. Qu’est-ce en effet que « la gauche » ? Un tempérament peut-être, mais pas plus aujourd’hui où le social-libéralisme, l’écologie ou le populisme autoritaire se disent autant « de gauche ». Pourquoi cet éclatement ? Parce que mai 68 et ses suites, notamment son héritage impossible, continuent d’irriguer les mentalités des soixantenaires.

« La notion de ‘gauchisme culturel’ désigne non pas un mouvement organisé ou un courant bien structuré, mais un ensemble d’idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias », dit l’auteur. Cinq thèmes ont glissé de la question sociale à la question individuelle :

  1. corps et sexualité,
  2. nature et environnement,
  3. éducation,
  4. culture,
  5. histoire.

La lutte des classes a laissé place à la lutte des ego, du mouvement ouvrier au « mouvement social ». L’universalisme du « genre humain » a été délaissé au profit du droit des extrêmes minorités.

Représenté au Parti socialiste, au gouvernement, dans les médias ‘mainstream’, chez les intellos médiatiques, ce gauchisme culturel est une véritable révolution culturelle – et une plaie sociale :

  • Le boulot ? – Non, le mariage homo.
  • L’immigration ? – Non, l’islamophobie.
  • Produire pour partager ? – Non, préserver les zacquis.
  • Gouverner ? – Non, militer.

La rupture avec la démocratie est consommée : le président de gauche ne parvient pas au pouvoir pour gouverner tous les Français, mais la seule frange bobo d’entre eux. Monsieur Synthèse se dit Normal pour ressembler à la gauche intello – pas pour rassembler les Français.

Si toute différence devient une insupportable « inégalité », où va-t-on ? Mais le gauchisme culturel n’est pas sans contradictions : différence sexuelle contestée par les gais-bi-trans-et-lesbiens mais différence religieuse et même « raciale » encouragée par les « associations ».

Les Musulmans (arabes) seraient « plus égaux que les autres » parce qu’ils ont été jadis discriminés selon Emmanuel Todd at Alain Badiou par la colonisation (terminée depuis un demi-siècle). L’antiracisme, marqueur « de gauche », n’a fait que raviver le thème de la « race », que le mouvement ouvrier avait éliminé par l’internationalisme prolétarien. Le gauchisme exige un ennemi : comme « le fascisme » a fait long feu, le « racisme » en est un tout trouvé ! Mais qui a parlé à nouveau de « race », sinon les antiracistes de SOS racisme poussés par la gauche Mitterrand ?

La liberté arrive-telle dans la vie des gens les plus pauvres avec ces happenings ? Pour ma part – je le répète – le mariage gai m’indiffère, mais revendiquer des droits civiques m’apparaît autrement plus citoyen que revendiquer des droits à baiser devant le maire.

couple a trois Bruce Weber Adirondack Park New York 2002

Le gauchisme culturel n’est pas plus libéré des croyances et des religions, bien qu’il se veuille « laïque ». On peut d’ailleurs se demander si, dans quelques années, la « laïcité » ne sera pas considérée par les gauchistes bobos comme étant l’essence du « fascisme », puisque Marine Le Pen la revendique haut et fort – moyen d’euphémiser son islamophobie, croient les paranoïaques.

La nouvelle religion gauchiste, c’est l’écologie. Pour ma part – je le répète – la dégradation de l’environnement et l’harmonie avec la nature sont de vraies questions, mais la « mission » de sauver la planète, revendiquée par le gauchisme culturel est la nouvelle croyance après l’échec du communisme, du maoïsme, du castrisme et des Khmers rouges (Aragon, Sartre, Sollers, Lacouture s’y sont beaucoup fourvoyés et ont beaucoup trompé…). Le messianisme écolo dépasse de loin la lutte contre le gaspillage et l’économie des ressources : il veut tout simplement « changer l’imaginaire de la société ». En, 1981, la gauche voulait plus modestement « changer la vie ».

« Ce n’est plus désormais par le développement des ‘forces productives’ de la science et de la technique que l’humanité pourra se débarrasser d’un passé tout entier marqué par l’ignorance et les préjugés. L’utopie écologique renverse la perspective en faisant du rapport régénéré à la nature le nouveau principe de fraternité universelle et de la réconciliation entre les hommes » – analyse Jean-Pierre Le Goff.

Inégalité anthropologique homo-hétéro, inégalité raciste Blanc-Arabe, inégalité planétaire gaspilleur-écologiste – voilà qui dévalorise d’un coup toute notre histoire, toute notre culture et toute notre identité.

La France d’avant (jusqu’à aujourd’hui) était machiste, pétainiste et productiviste, dit le gauchiste culturel. Elle doit se convertir sur l’heure et proscrire comme un péché toute « domination » (sauf évidemment celle du gauchisme culturel… puisqu’il est sûr de détenir la Vérité). Les enfants sont endoctrinés à l’école comme au temps communiste, et encouragés comme Pavel Morozov sous Staline à « dénoncer » leurs parents pour leurs « fautes » : polluer au diesel, dire qu’il y a trop d’immigrés, ne pas trier ses ordures, jeter ses mégots, manger trop de viande, boire trop de lait, utiliser un mouchoir en papier.

Inquisiteur, justicier, délateur, le gauchiste culturel n’hésite pas à publier les noms et adresses de ceux qui lui déplaisent (les Jeunes socialistes lors de la Manif pour tous), voire à ester en justice (le CRAN contre l’historien Pétré-Grenouilleau à propos de l’esclavage islamique en Afrique). Moralisme bien-pensant, sentimentalisme victimaire, sentiment de culpabilité : ne retrouve-t-on pas l’attitude même de Pétain en 1940, fustigeant l’hédonisme des cong’pay’, le péché de laisser-aller pour lequel la France a été punie par la défaite, et la volonté du « redressement national » ?

carte tendances politiques france 2011

  • Penser ? – Non, s’indigner.
  • Agir ? – Non, grands principes.
  • Politique ? – Non, moralisme.

« Il ne s’agit pas de convaincre avec des arguments mais de faire partager aux autres son émotion et ses sentiments, de les englober dans son ‘ressenti’ comme pour mieux leur faire avaler ses propres positions », écrit Jean-Pierre Le Goff. Pire encore : « Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question ; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes ». Tant qu’ils ne sont pas mis en question… Certains commentaires sur mes notes polémiques sont un exemple parfait de cette « tolérance » réduite aux semblables.

L’utopie gauchiste de société réconciliée et d’individu indifférencié rencontrent la prospérité sortie de l’histoire des sociétés démocratiques européennes, ce qui la conjugue au présent. Mais en France, elle se réalise lorsque la gauche au pouvoir change subrepticement de politique économique, en 1983. Elle ne fait de cette nouvelle « rigueur » qu’une « parenthèse » (jamais refermée depuis). Le gauchisme culturel prend alors progressivement la place de l’idéologie socialiste de tradition ouvrière traditionnelle : puisqu’on ne peut rien sur l’économie, investissons les mœurs. Nous n’en sommes pas sortis, et le bonneteau de Mitterrand troquant la rigueur contre SOS racisme trouve son pendant avec la lancée du mariage homo et la déchéance de nationalité de Hollande (grands principes) pour masquer son échec cuisant sur la croissance et le chômage (réalité des faits).

Conclusion de Jean-Pierre Le Goff : « La gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien ; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement ».

Jean-Pierre Le Goff, Le gauchisme culturel, in revue Le Débat n°176, septembre 2013, pages 39-55, €18.50

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Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam

antoine sfeir l islam contre l islam
Politologue libanais d’origine, journaliste notamment pour La Croix, le Pèlerin, le Point, Politique internationale ou Esprit, Antoine Sfeir dirige Les Cahiers de l’Orient. Il préside le Centre d’études et de réflexion sur le Proche-Orient (Cerpo) et l’Institut libre d’étude des relations internationales (ILERI). Dans ce petit livre, il allie la compétence du politologue et la connaissance intime de sa région d’origine avec la pédagogie du journaliste – de quoi rendre simple cet Orient compliqué.

Probablement issu d’une compilation d’articles et de conférences données au fil des ans (en témoignent les quelques répétitions), l’auteur a le don de nous emmener des origines du chiisme dès la mort du Prophète aux divergences doctrinales, jusqu’à la géopolitique actuelle du chiisme incarnée surtout par l’Iran et ses satellites (Alaouites de Syrie, Hezbollah libanais, Azéris d’Azerbaïdjan, chiites d’Irak, Hazaras d’Afghanistan, Zaydites du Yémen). En annexes bienvenues figurent une chronologie du VIIe siècle à fin 2012, l’arbre de l’islam, une courte bibliographie dans la foison des livres – et deux cartes passionnantes de source Ralph Peters : comment les Américains en 2003 envisageaient de restructurer le Moyen-Orient, avant et après.

Le chiisme est une scission dès l’origine du courant principal de l’islam qu’est aujourd’hui le sunnisme. Chaque branche a son « Vatican » (l’Arabie Saoudite pour le sunnisme, l’Iran pour le chiisme) et ses propres sectes, plus ou moins littérales ou intégristes. L’écart entre les religions d’islam semble être analogue à celui entre l’Ancien et le Nouveau Testament, les chiites attendent toujours leur Mahdi de la fin des temps, alors que les sunnites voient en Mahomet le dernier Prophète.

Mais la guerre millénaire de religion entre ces deux aspects du Livre n’empêche nullement le clanisme ou le nationalisme de se manifester : les 20% de chiites d’Irak se sont battus contre les chiites d’Iran lors de la guerre enclenchée par Saddam Hussein entre 1980 et 1988. C’est pourquoi cet Orient est si compliqué, qui emmêle ethnies (Arabes, Perses, Turcomans), croyances, richesses du sous-sol et égos démesurés.

L’Arabie Saoudite est une théocratie, l’Iran aussi. Rien de « démocratique » dans ces régimes, même si l’Iran connait des élections. « Le véritable chef de l’État est le Guide [pas le Président]. Nommé à vie, celui-ci ne peut être démis de ses fonctions qu’exceptionnellement. Il domine l’ensemble de l’appareil politique, pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire inclus. Mais, bien que religieux, il n’est pas l’autorité suprême du chiisme » [répartie entre les grands ayatollahs] p.115.

Ce pourquoi l’Occident ne doit pas se réjouir naïvement de la « négociation » acceptée sur le nucléaire : l’Iran n’est pas devenu humaniste, il mesure les rapports de force. Avec une Arabie Saoudite moins indispensable à la consommation de pétrole par les Américains depuis que ceux-ci ont découvert des gisements dans le schiste, le rééquilibrage géopolitique était inévitable. Surtout pour contenir le soi-disant État islamique qui menace tout le monde, sunnites quiétistes étant mis dans le même sac que « l’hérésie » chiite. Jusqu’alors, « l’islam rest[ait] le meilleur rempart contre les idées de gauche » p.121.

Antoine Sfeir est très critique envers la diplomatie française, seul grand pays non aligné qui pourrait jouer le rôle de médiateur au Levant, plus que les Américains (tenus par Israël), les Anglais (qui ont promis et n’ont jamais tenu), les Allemands (puissance exclusivement marchande), les Russes (qui ont voulu dépouiller le nord de l’Iran lors du Grand Jeu) ou les Chinois (en butte à leur minorité musulmane Ouïgoure). Mais les Français sont aux abonnés absents depuis Chirac.

Très utile pour se cultiver sur les facettes de l’islam, sur les intérêts sous-jacents aux prétextes religieux, et sur le développement de logiques inéluctables qui ne devraient pas être une surprise, ce petit livre se lit rapidement et avec aisance.

L’ouvrage a reçu le Prix Livre et droits de l’homme en 2012.

Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam – l’interminable guerre des sunnites et des chiites, 2013, Livre de poche biblio essais, 191 pages, €6.10
Le blog d’Antoine Sfeir
Un point de vue critique sur l’auteur

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Alexander Kent, La croix de Saint Georges

alexander kent la croix de saint georges
En 1813, Napoléon en Europe recule sur tous les fronts. La guerre se déplace vers l’Amérique, où les Yankees tiennent la dragée haute aux tuniques rouges dans le Dominion canadien. L’armée anglaise est battue sur le lac Érié et les bateaux de la Fédération attaquent les convois anglais qui relient l’Europe au continent nord-américain.

Richard Bolitho, amiral, est envoyé par les Lords de l’Amirauté mettre un peu d’ordre dans cette pagaille. Sa flamme d’amiral, qui flotte en haut du grand mât, est la croix de Saint Georges sur fond blanc. Il est accompagné du contre-amiral Valentine Keen, dont Adam Bolitho, son neveu, a accepté d’être capitaine de pavillon. Adam ne s’est pas remis de la mort de Zénoria, la femme de Keen, dont il était éperdument amoureux. C’est moins le cas de Valentine Keen, qui semble se consoler avec la jeune canadienne Gilia, fille de l’armateur Saint-Clair.

Les lecteurs fidèles (et il faut l’être lorsqu’on lit Alexander Kent) retrouveront avec bonheur les personnages auxquels ils se sont attachés au fil des volumes. Les Aventures de Richard Bolitho en sont en effet, avec cet opus, au tome 23, et il y en a cinq qui suivent. Comme disent les marins, il y a de l’eau sous la quille !

C’est l’univers de la mer qui est le vrai héros du livre. Les hommes occupent le décor, mais la mer décide car elle oblige : au courage, à l’obstination, à la loyauté. On ne survit en effet pas longtemps sur un navire de bois, mené par le vent capté par les voiles appareillées dans de multiples cordages, sans les hommes qui montent, orientent et réparent la pyramide de toile ; sans le pilote qui sent les courants et connait les rochers ; sans la hiérarchie, du plus jeune mousse (vers 12 ans) aux plus vieux amiraux. La marine de guerre anglaise est une belle mécanique en ce XIXe siècle qui va voir bientôt disparaître la propulsion à voile…

La mer, la guerre, la marine : « Ici, pas de place pour le contentement de soi, même entre amis. Ils avaient besoin d’un but, d’une ligne clairement tracée, comme le fil du vieux sabre qui pendait à son côté » p.240. Car gagner, c’est prévoir. Comme en politique, l’amiral est obligé à la stratégie et à la discipline. Mais ni l’une ni l’autre ne sont possibles sans objectif définis, sans volonté d’aboutir, ni sans confiance aux hommes. La guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens – à l’inverse, qui est fin politicien se doit d’être aussi guerrier.

Une belle leçon pour les minables qui se prennent ces temps-ci pour des politiciens, dans notre France 2016. Que veut-on pour le pays ? Avec quels moyens compatibles ? Avec quels hommes pour agir ?

Loyauté d’un côté, confiance de l’autre – et réciproquement. Ni les chefs, ni les hommes, ne sont des pions que l’on agite au gré des vents. Il faut qu’ils comprennent, qu’ils adhèrent, qu’ils aiment. Rien ne se fait sans eux, ni labourer la mer, ni vaincre au combat, ni remporter la victoire. Ni mener une politique…

Sir Richard Bolitho est obligé de quitter sa femme Catherine, qu’il aime plus que tout, pour aller guerroyer en Nouvelle-Écosse, à l’embouchure du Saint-Laurent qui commande tout le Canada anglais. Halifax est son port d’attache, baie resserrée bien protégée qui abrite trop de bâtiments. Après trente ans de conflits, tous sont fatigués, lui comme son valet Allday, et même son fringuant neveu Adam, qui a perdu l’amour de sa vie.

Mais cela ne les empêche pas de rester attentif aux hommes, jusqu’aux plus humbles, comme ce mousse de douze ans qu’Adam s’est attaché, tous deux seuls survivants d’un navire qu’il commandait et qui a sombré dans un combat naval au tome précédent. Il apprend à lire au gamin et lui offre, pour ses treize ans, un poignard tout neuf qui sanctionne son entré dans la vie adulte. À cette époque, on mûrissait vite, ce qui évitait cette période sentimentale et nihiliste de « l’adolescence », invention moderne, durant laquelle on ne sait ni qui l’on est ni où l’on va.

Vengeances, intrigues, intérêts, commerce, viennent perturber le noble agencement des valeurs de la Marine – mais chacun se débrouille comme il peut dans ces obligations, avec le pragmatisme qui caractérise le tempérament anglais.

Il y a de l’humanité et de l’aventure dans ce tome, des moments de calme et des moments de bataille, des femmes aimées et des hommes qui meurent. Mais toujours, ce qui reste, est l’attention aux autres – sans lesquels on n’est rien.

Alexander Kent, La croix de Saint Georges (Cross of St George), 2001, Phébus Libretto octobre 2015, 398 pages, €10.80
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Notre Administration des antipodes

timbre polynesie francaise fille coquillage

Dès mon arrivée il y a quelques années, je cours à la Mairie faire ma déclaration de domicile. Comme je suis une popaa (métropolitaine), on me dit « vous » et moi je ne dois pas dire « tu » à la préposée, alors que tous les Polynésiens disent « tu » à tout le monde. Dans l’Administration, « on doit faire comme à Paris » ! J’indique ma nouvelle adresse ici, elle me tend un document, me dit : « ici, tous les papiers sont payants. Mais, aujourd’hui, il y a trop de monde à la caisse, je ne te fais pas payer. Nana. » (Nana veut dire « au revoir », rien à voir avec le fait que je sois une femme.) Je réponds alors : “ Maururu.” Ce qui veut dire merci.

En Polynésie, pour se saluer on se fait deux bises entre homme et femme, entre femme et femme et quelquefois entre homme et homme, s’ils sont intimes ou famille. La représentante de l’État n’échappe pas à la règle. L’autre jour, elle accueillait avec Oscar Temaru (le président élu de Polynésie Française), une délégation chinoise comprenant l’Ambassadeur de Chine à Paris. A l’époque Anne Boquet, au pied de la passerelle, a bisé par deux fois l’Ambassadeur aux yeux bridés avant de lui passer autour du cou un collier de fleurs en signe de bienvenue. Ensuite, Oscar s’est avancé, a serré la main de l’Ambassadeur, et lui a passé un autre collier de fleurs autour du cou. Quand Anne rencontre Oscar, c’est toujours « ia orana » (abréviation « nana » ou salut) et la double bise, même s’ils ne sont pas très copains… Si, à l’arrivée sur le sol polynésien c’est obligatoirement collier de fleurs, au départ, c’est plutôt collier de coquillages (le phytosanitaire veille au grain).

timbre polynesie francaise garcon

Ici, pas de distribution postale à domicile, pas de boite aux lettres accrochées à la porte de la maison ou dans le hall d’immeuble. Il n’y a pas non plus de nom de rues. Chacun a une boite postale ou la partage avec quelqu’un, à charge pour lui d’aller dans un local contigu à la Poste chercher son courrier, au jour et à l’heure qu’il désire. Chaque habitant a d’ailleurs deux adresses : l’une postale avec numéro de boite et l’autre géographique, indispensable pour l’électricité, l’eau, le téléphone. Par exemple nom de la maison ou de l’immeuble, le point kilométrique depuis le point zéro de la cathédrale de Papeete (ex. PK 13), le nom de la ville, du bourg, du lieudit, et le côté. Soit côté mer, soit côté montagne : il n’y a qu’une route qui fait le tour de l’île…

timbre polynesie francaise fille guitare

En Polynésie française, on a tardé à passer à l’euro. Cela facilite grandement les opérations financières mais l’euro fait un peu peur aux indépendantistes. Mais c’est inévitable car on lorgne vers l’Europe et vers ses avantages. De jolis timbre-poste sont émis, recherchés par les philatélistes du monde entier, ce qui fait une petite source de devises. L’économie repose un peu sur le tourisme, très peu sur la pêche, mais surtout sur la compensation financière payée annuellement par la France pour l’arrêt des essais nucléaires. Il paraît inconcevable aux Polynésiens que les fabuleuses sommes versées par la France après la cessation des essais ne continuent pas éternellement… Ce qui est certainement plus grave, c’est que les politiciens du fenua (le pays) en restent persuadés.

On fait beaucoup la queue dans les bureaux, comme dans les quartiers populaires parisiens, car les agents s’occupent des opérations postales, des démarches financières, de vendre des kits pour téléphone mobile, des paraboles, des abonnements aux chaînes cryptées, de faire remplir la demande de téléphone fixe, etc. Alors, pour faire patienter le peuple, il y a une télévision branchée en permanence, fonctionnant dans chaque bureau de poste. Ce matin, il y avait sept personnes avant moi et une dame, dans la file d’attente, chantait à haute voix avec la télévision, en karaoké, quoi. On est sous les tropiques, alors du calme !

Hiata de Tahiti

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Emmanuel Carrère, L’Adversaire

emmanuel carrere l adversaire
« Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans », dit l’auteur p.202. Cela après une description plate et événementielle d’un quintuple crime (au moins), celui de ses parents, puis de sa femme et de ses deux enfants. Ce n’est pas l’auteur qui parle, mais Jean-Claude Romand. Pourquoi diable Carrère a-t-il été se fourrer dans cette galère ?

Se sent-il en empathie avec le personnage de grand dépressif, débonnaire et menteur invétéré, fondateur dix-huit ans durant d’une double vie aussi étanche que grandiloquente ? Ses problèmes personnels sont-ils si profonds qu’il se passionne pour les pédophiles (La classe de neige) et les tueurs (L’adversaire) ? Quelle est cette fêlure intime autour de laquelle il tourne sans jamais y entrer autrement que par des « exemples » pris dans la réalité ?

Jean-Claude Romans était un mignon petit garçon des montagnes du Jura, enfant unique assez solitaire et peu viril mais intelligent. Il a réussi le concours d’entrée en médecine mais a calé – sans raison – sur une seule épreuve en deuxième année. Il n’a pas échoué : il ne s’est pas présenté. De cet événement fondateur, aboulie procrastinante, date tout un échafaudage de fantasmes et de mensonges qui vont durer deux décennies. Il laisse croire qu’il a réussi, puis qu’il a obtenu son diplôme, qu’il est embauché par l’OMS à Genève, qu’il poursuit des recherches de pointe. De quoi vit-il ? D’escroqueries sur ses proches, parents, amis ou relations. Ils lui confient des sommes qu’il va placer au noir en Suisse, soi-disant. Il les utilise en fait pour faire vivre sa famille, l’épouse très catho qu’il a fini par convaincre de l’épouser, et ses deux petits, fille et fils.

daniel auteuil dans l adversairePlus le temps passe, plus il peut se faire prendre. Va-t-il avouer, dans une catharsis qui le libérerait ? Pas du tout : il ne vit qu’en virtuel, plus beau, grand et fort qu’en vrai. Il est incapable de rester dans le réel, malgré les apparences. Pourquoi personne n’a-t-il rien vu ? D’une part parce le milieu bobo bien-pensant, catholique en médecine, est très conformiste sous une apparence obligeante : leur star est Kouchner, ce qui en dit long sur le vide intellectuel de ces bourgeois. D’autre part, parce qu’au fond tout le monde préfère croire que savoir, faire confiance naïvement plutôt que chercher à connaître. Romand le sent : à qui manque-t-il lorsqu’il se trouve seul ? À personne. Ce pourquoi il s’invente une agression jeune homme, une grave maladie ensuite, un poste dont l’importance le fait se déplacer loin et souvent adulte, une amitié avec le fameux Bernard Kouchner « vu à la télé »…

Lui n’est rien, son personnage est tout. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il désire tout effacer : ses parents qui l’ont vu naître et grandir, son épouse à qui il a toujours menti sur tout, ses enfants qui ne le verraient plus du même œil. Le 9 janvier 1993, à son domicile de Prévessin-Moëns, route Bellevue, il tue…

Jean-Claude Romand est-il intéressant ? Pas le moins du monde. S’il agite l’empathie popu, c’est par quelque fascination morbide pour la mort et la psychologie de tueur. Ou par christianisme dévoyé qui « pardonne » aux plus grands criminels pour se donner bonne conscience, « les discours angéliques sur l’infinie miséricorde du Seigneur » cités p.216. Emmanuel Carrère aurait pu développer cet angle, mais non. Il n’y a aucun moment littéraire dans cette écriture plate, dans ce compte-rendu presque administratif d’un cas. Nous sommes loin de Stendhal dans Le rouge et le noir, roman issu lui aussi d’un fait divers !

jean claude romand

Malgré ses « doutes » et son « opinion », distillés au long du livre, il n’effectue aucune analyse psychologique du personnage, il s’en tient aux faits comme un vulgaire juriste. Cela donne un ton glacé, mais ne s’élève jamais du ras de dossier. Peut-être Emmanuel Carrère, une fois la soixantaine venue, une kyrielle de longs articles de gare semblables à celui-ci écrits et publiés, ses propres enfants élevés, ce qui remet beaucoup de choses à leur place, pourra-t-il écrire un « vrai » roman et se tailler une place dans la littérature ?

Dans cet opus de deux cents pages, vite lu et aussi vite jeté, il en est loin. Ça plaît parce que c’est court à lire entre deux stations de RER ou un périple en métro. Parce que c’est facile à suivre – le fluide réduit à 300 mots. Parce que le voyeurisme du fait divers est éternel chez les liseuses qui se croient cultivées, bien que ce criminel ne soit justement pas l’un des nôtres mais un mystère social. Et parce que la mode fait qu’on « doit » avoir lu le fils de sa mère (Hélène Carrère d’Encausse) qui cause si bien à la télé. Mais franchement, où a-t-on vu qu’un biopic à l’américaine produise autre chose qu’un scénario de film ?

Emmanuel Carrère, L’Adversaire, 2000, Folio 2002, 221 pages, €6.40
Film DVD L’Adversaire de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Géraldine Pailhas, François Cluzet, StudioCanal, €13.00

La véritable histoire de Jean-Claude Romand:

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Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive

cornelius castoriadis une societe a la derive
Castoriadis fait partie de ces marxistes repentis qui ont su sortir de l’endoctrinement militant pour penser par eux-mêmes. Il faut dire que le destin de cet Européen est singulier : né grec à Constantinople en 1922, chassé par la purification ethnique des nationalistes turcs vers la Grèce, il entre dans les Jeunesses communistes à 15 ans contre le régime Métaxas puis adhère au parti en 1941 contre l’occupant nazi, avant d’opter pour les trotskistes. Émigré en France pour suivre des études en 1946, il devient économiste à l’OCDE jusqu’en 1970 où, après une formation, il s’installe comme psychanalyste freudien en 1973. Nommé en 1980 directeur d’études à l’EHESS, il meurt en décembre 1997 à 75 ans.

Le trotskisme va le faire évoluer vers la Deuxième gauche non stalinienne, surtout après la répression hongroise par les armées soviétiques en 1956. Il crée avec Claude Lefort le groupe Socialisme et barbarie dès 1946, qui prend son essor dix ans plus tard avec Georges Bataille, André Breton, Michel Leiris, Edgar Morin et Maurice Nadeau.

Ce recueil de textes courts permet d’aborder son œuvre simplement, sans jargon. La période embrassée propose tout d’abord un « itinéraire » en cinq textes, puis des « interventions » en vingt textes qui couvrent à peu près tous les thèmes de l’œuvre riche et diverse. Démocratie, partis politiques, marché, révolution, participation, mai 68, féminisme, immigration, racisme, gauche Mitterrand, guerre, religion, écologie – sont abordés selon les circonstances du réel, faisant de ces textes une pensée vivante. Une chronologie et une bio-bibliographie les replacent dans un itinéraire cohérent.

Ce qui intéresse Cornelius Castoriadis est l’humain dans ses relations avec les autres. La psyché ne serait rien sans la socialisation. Mais la socialisation est sans cesse tiraillée par le besoin de retrouver l’unité originelle égocentrée, fusionnelle avec le monde, où tout désir se confond avec le réel. Cet écartèlement psychique crée le religieux, l’artiste, le philosophe, le scientifique… qui cherchent tous, chacun selon leurs moyens, l’unité profonde de l’être. « La racine de la volonté est dans le désir : un désir qui est devenu conscient, réfléchi, délibéré, accepté comme volonté. D’autre part la pensée, en un sens, dépend de la volonté, parce qu’il faut ‘vouloir’ penser. (…) Il y a volonté d’élucider le monde de notre expérience. Et cette volonté est la condition de la philosophie » (Une trajectoire singulière, 1997)

Si les sociétés sont nécessairement historiques, elles se créent elles-mêmes en marchant. Elles ne sont pas déterminées (comme Marx le croyait) mais douées d’une certaine liberté institutionnelle que Castoriadis appelle « l’imaginaire social ». L’histoire faite et l’histoire se faisant entrent en constante dialectique, même s’il n’y a aucun but. Chacun se cherche, chacun s’adapte, les sociétés comme les humains. Il n’y a pas de transcendant, ni sacré, ni rationnel, mais simplement le mouvement. Comme l’a montré Nietzsche, à chaque groupe humain de poser ses propres normes, la condition ultime étant la survie.

athenes jacques martin

Cette auto-organisation des sociétés née de l’autonomie des hommes est née en Grèce antique, avant d’être ravivée dès le XIIe siècle et surtout à la Renaissance, prolongée par les Lumières. L’égalité des pairs engendre les débats, fonde la démocratie, encourage la philosophie et la science – contre tous les déterminismes : biologiques, familiaux, claniques, communautaires, religieux. Les Lumières sont cependant porteuses d’une dérive d’orgueil, une croyance qu’il faut mettre en question : celle que le monde tout entier serait réductible à la mathématique, donc que la nature serait à terme entièrement maîtrisable. Le marxisme a véhiculé cette illusion au XXe siècle ; l’écologie la conteste.

Cornelius Castoriadis est pessimiste sur l’évolution de la société occidentale contemporaine, mais fait malgré tout confiance à la raison pour conduire la liberté humaine, pour chacun et pour la société. Encore faut-il le vouloir et ne pas céder à l’aboulie du statu quo ou de la sempiternelle « synthèse » : « Les gens aujourd’hui ne croient pas à la possibilité d’une société auto-gouvernée, et cela fait qu’une telle société est, aujourd’hui, impossible. Ils ne croient pas parce qu’ils ne veulent pas le croire, ils ne veulent pas le croire parce qu’ils ne croient pas. Mais si jamais ils se mettent à le vouloir, ils pourront » (Une société à la dérive, 1993).

La politique – participation aux débats de la cité – permet de faire son histoire au lieu de la subir. Redonner du sens à la vie passe par le développement humain, pas par la seule croissance économique – dont la consommation pour elle-même est une aliénation. Mais si les citoyens avaient peur de la liberté, si les gens avaient peur des responsabilités ? « Les gens veulent ce mode de consommation, ce type de vie, ils veulent passer tant d’heures par jour devant la télé et jouer sur les ordinateurs familiaux. Il y a là autre chose qu’une simple ‘manipulation’ par le système et les industries qui en profitent. Il y a un énorme mouvement – glissement – où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère ‘privée’ – et le système leur en fournit les moyens » (Une exigence politique et humaine, 1988).

Ce qui est vraiment « politique » est moins de penser une société utopique que de « faire », en créant les conditions d’une dynamique collective. Action et réflexion entreront alors en dialectique positive, se confortant l’une l’autre. Mais pour cela il faut articuler désir et volonté : « Je ne pense pas que les hommes se mobiliseront jamais pour transformer la société, surtout dans les conditions du capitalisme moderne, et pour établir une société autonome, uniquement dans le but d’avoir une société autonome. Ils voudront vraiment et effectivement l’autonomie lorsqu’elle leur apparaîtra comme le porteur, la condition, l’accompagnement presque, mais indispensable, de quelque chose de substantiel qu’ils veulent vraiment réaliser, qui aura pour eux de la valeur et qu’ils n’arrivent pas à faire dans le monde actuel. Mais cela veut dire qu’il faudra que de nouvelles valeurs émergent dans la vie social-historique » (Les significations imaginaires, 1982). Si la réflexion peut être enseignée par le système éducatif, engendrant la possibilité d’action, le désir qui irrigue la volonté ne peut être transmis, il faut qu’il vienne des individus dans la société.

Et cette autonomie, pour quoi faire ? Tout simplement comme les Athéniens : « la création d’êtres humains vivant avec la beauté, vivant avec la sagesse, et aimant le bien commun » (Les carrefours du labyrinthe II, 1986).

Je ne peux évoquer, dans cette note déjà longue, ni les polémiques sur la prépublication pirate en anglais qui a semble-t-il forcé la main à l’heureuse publication en français, ni sur l’ensemble des thèmes abordés par l’auteur au gré des événements. Il manque peut-être un index des thèmes traités, qui aiderait à entrer, mais chacun pourra y trouver, malgré le recul des années, ample matière à réflexion !

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive – entretiens et débats 1974-1997, 2005, Points 2011, 390 pages, €10.30

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Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le pilleur d’épaves (Le trafiquant d’épaves)

robert louis stevenson le trafiquant d epaves

Inspiré par les conversations lors d’une croisière d’Honolulu vers les Samoa, ce « roman policier à la Charles Dickens » a été écrit à deux, Robert-Louis et son beau-fils Lloyd Osbourne, et d’abord publié en feuilleton. La matière est due aux deux, la manière au seule premier.

Autobiographie partielle romancée, étude de mœurs, aventure de mer, detective story fondée sur une escroquerie, ce roman fleuve un brin longuet ne commence véritablement qu’au chapitre IX. Tout ce qui précède est une mise en bouche un peu laborieuse des jeunes années de l’écrivain dans le milieu artiste peintre à Paris et Barbizon.

Loudon Dodd, qui raconte, est un fruit sec, aussi peu doué pour les affaires que pour l’art. Jamais fini, toujours en quête d’un complément, perpétuellement velléitaire, il est au fond un rêveur hanté par son imagination. Son père qui l’aime le cadre, puis Pinkerton l’ami affairiste vulgaire, encore Nares capitaine viril et décidé, enfin Bellairs avocat véreux et veule…

En bref, après une initiation à la bourse dans une école pour commerce américaine qui le laisse dépassé et interdit, le jeune Loudon est envoyé par son père à Paris étudier les Beaux-Arts en vue d’un concours d’architecture pour construire le palais du gouverneur de l’État. S’il a un peu de goût, il n’a guère de talent, mais il ne s’en aperçoit que lorsqu’il tombe dans la dèche au décès de son père après faillite. Tous les artistes en voie de célébrité du milieu parisien, qui louaient l’honnête facture de ses œuvres de riche amateur, l’évitent et le critiquent impitoyablement dès qu’il veut devenir l’un des leurs.

robert louis stevenson le pilleur d epaves sur les intellos

Il n’est sauvé que par un jeune compatriote, Jim Pinkerton, génie affairiste qui a sans cesse plusieurs affaires sur le feu et réinvestit de suite chaque dollar de bénéfice. Après de multiples et cocasses péripéties, prétexte à la description des requins de San Francisco, le duo investit aux enchères dans une épave fichée sur un roc en plein milieu du Pacifique. Son capitaine et quelques marins sont rentrés et l’assureur met le brick en vente, à charge de l’acheteur de se payer sur ce qui reste de la cargaison.

C’est alors que rien ne se passe comme prévu : les enchères devaient être expédiées comme une formalité, elles sont l’objet d’une âpre dispute entre surenchérisseurs ; le manifeste évalue la cargaison à environ 10 000 $, les enchères montent jusqu’à 50 000 ; le mystérieux enchérisseur qui veut à tout prix l’épave n’apparaît jamais en personne et s’évanouit dans la nature. Y aurait-il une cargaison non déclarée qui vaudrait de l’or ? De l’opium ?

Pinkerton reste à Frisco, tentant de sauver son affaire du gigantesque emprunt auquel il a dû procéder pour l’emporter, tandis que Loudon embarque avec le capitaine Nates pour aller piller l’épave. Mais ils ont beau retourner tout le navire, ils ne trouvent qu’un peu de thé, quelques soieries, et quelques paquets seulement d’opium. Plus étrange, le coffre du navire avec toutes les factures du capitaine n’a pas été emporté par les naufragés secourus par un vapeur de guerre ! Y aurait-il anguille sous roche ?

C’est évidemment le cœur de l’histoire et je ne dévoile rien de la suite, qui vaut d’être lue.

Il n’y a aucune sorcellerie dans l’affaire, ni vraiment de méchants – seulement des hommes avec leurs défauts et les qualités qui vont avec. Puis l’enchaînement des circonstances.

Stevenson dédie son récit au peintre américain Will Hicok Low, qu’il a connu à Paris en 1873 et à Barbizon en 1875. Il évoque « un récit d’un genre si moderne, tout plein de détails sur nos mœurs barbares et notre morale chancelante, tout rempli de la soif et de la nécessité de l’argent au point qu’il n’est guère de page dans laquelle on n’entende tinter les dollars, tout plein de l’agitation et du mouvement de notre siècle de sorte que le lecteur est bousculé d’un endroit à l’autre, d’une mer à l’autre, que le livre est moins un roman qu’un panorama, et est finalement aussi éclaboussé de sang qu’une épopée » (Épilogue).

Les îles du Pacifique sud épurent la pensée comme l’existence ; elles sont le paradis comparé à l’enfer de la corruption affairiste ou artiste de mise en pays « civilisé »…. sauf lorsqu’on les côtoie de près et qu’elles laissent un goût amer de tristes tropiques. Entre deux mondes, entre deux eaux, l’écrivain Robert-Louis Stevenson « parcourt le chemin des ténèbres », selon le célèbre vers de Catulle à propos d’un moineau.

Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le pilleur d’épaves, 1892, parfois traduit en français sous le titre Le trafiquant d’épaves, Histoire des mers du sud, Libretto 2012, 128 pages, €12.80
e-book format Kindle €11.99
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Hélène Carrère d’Encausse, Les Romanov

helene carrere d encausse les romanov
Trois siècles, douze règnes dont celui de deux femmes, des meurtres, des trahisons, des faux tsars, l’histoire russe est aussi mouvementée que celle des Rois maudits. Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de la Russie et de l’URSS, elle-même née en Géorgie et parlant russe et que j’ai eu l’honneur d’avoir comme professeur en Science politique, poursuit une érudition au galop très bien écrite. La Russie y est présentée par les personnes et par le haut, mais sans oublier les conditions ni le bas peuple.

En 1613, Michel Romanov monte à 16 ans sur le trône russe ; en 1917, Alexis Romanov périt à 13 ans sous les balles bolcheviques. Entre les deux, la pénible remontée de ce grand peuple aux multiples nationalités, enserré dans son immense espace continental, tourmenté du Dieu orthodoxe (chrétien des origines) – et écartelé constamment entre deux aspirations : l’Europe, l’Asie.

Le retard mongol ne sera jamais rattrapé ; aujourd’hui encore, le despotisme « asiatique » marque la fausse démocratie russe sous Poutine. Sans cesse, la Russie devra courir derrière l’Occident – et désormais derrière l’Asie. Le débat a fait rage entre slavophiles et occidentalistes, il dure toujours.

michel romanov

Les premiers se revendiquent de la culture paysanne, arriérée, superstitieuse, orthodoxe, byzantine. Les seconds ne jurent que par la culture des élites éduquées à l’européenne, valorisant le savoir scientifique et l’émancipation par le haut. Si le paysan est volontiers solidaire de sa commune, épris de justice et volontiers anarchiste par fraternité, l’élite est plutôt individualiste, méritocratique, valorisant l’éducation et le savoir. Qu’on lâche d’un côté et le pays s’agite ; seule une poigne forte peut maintenir ses tensions en certain équilibre. Ce que Vladimir Poutine tente à nouveau, après la période libérale d’Eltsine.

De ces tsars et tsarines Romanov, trois émergent : Pierre le Grand (qui bâtit Saint-Pétersbourg), Catherine II (qui ouvre l’intelligentsia) et Alexandre II (qui abolit le servage). Les autres sont plus conservateurs, effarés des réformes de leurs prédécesseurs. Nicolas II, le dernier tsar, en est le plus faible. Velléitaire, tourmenté par sa bonne femme hautaine, pondeuse de filles à répétition et d’un seul fils hémophile – inapte à régner –, sous la coupe du moine débauché Raspoutine, il ne mènera rien au bout, se lassant trop vite des hommes compétents qu’il a réussi à trouver. Ignorant du peuple malgré sa bonne volonté, ignorant ce qui se passe car effrayé des attentats, ignorant l’exaspération de l’intelligentsia qui va faire la révolution – il proposera toujours trop peu trop tard.

alexis romanov 13 ans

La révolution fait se rencontrer le peuple ignare et communal avec l’intelligentsia nihiliste, ascétique et vouée à tout ce qui est « utile » (p.315). Évidemment le premier va perdre, dominé par les seconds sous Lénine. Malgré ses malheurs, il a néanmoins pu évoluer à marche forcée vers la modernité sous Staline. Il fallait pour cela que la dynastie Romanov soit éradiquée – ce que Lénine ordonna sans état d’âme, pas plus envers les femmes qu’envers l’enfant. Il lui suffira de ressusciter l’État policier créé par Alexandre III pour contrôler le pays… que Poutine ravive en partie pour garder son pouvoir.

L’intérêt d’un ouvrage court sur le temps long est qu’il dégage fort bien les lignes de forces qui conditionnent l’histoire Russe. Il y a des changements, mais aussi des pesanteurs comme chaque pays en connaît (la France ne fait pas exception à cette règle !). Celles de la Russie ressortent de son état continental, fermé, immense, où tout ce qui existe semble là de toute éternité. Ce qui est peu propice à désirer autre chose que les choses comme elles sont.

Hélène Carrère d’Encausse (de l’Académie fançaise), Les Romanov – une dynastie sous le règne du sang, 2013, Poche Pluriel 2014, 440 pages, €10.00

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Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée

rudiger safranski nietzsche biographie d une pensee
L’auteur de cette biographie contemporaine d’un auteur sulfureux du siècle 19 est docteur en lettres et philosophie en Allemagne, il a déjà consacré des biographies à Schopenhauer et Heidegger.

Mais le « philosophe au marteau » (ainsi se décrivait Nietzsche) est moins un théoricien de système total, comme Kant ou Hegel qu’un explorateur. Pour lui, la vérité est une illusion, certes parfois utile, mais qu’il ne faut jamais prendre au sérieux. « Nietzsche était un laboratoire de pensée et il n’a pas cessé de s’interpréter lui-même », dit Safranski dans sa conclusion. « C’était une source continuelle d’énergie qui produisait des interprétations. (…) Celui qui considère la pensée comme une composante de la vie ne pourra jamais en finir avec Nietzsche » p.322. Ce pourquoi ce philosophe est bien plus vivant aujourd’hui qu’un Hegel ou qu’un Kant.

Et en effet, nul n’en a jamais fini : Thomas Mann, les dadaïstes, Stefan George, Bergson (« c’est par Bergson que la France fut rendue réceptive à Nietzsche » p.302), Ernst Jünger, Oswald Spengler, Hermann Hesse, les psychanalystes, Ernst Bertram, Bauemler (qui tire Nietzsche vers le nazisme en n’en prenant qu’une part), Karl Jaspers, Martin Heidegger, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Georges Bataille, Michel Foucault. À cette liste citée par le biographe, j’ajoute Jacques Derrida et Michel Onfray ; tant d’autres encore lui doivent beaucoup, « même les adorateurs du soleil et les nudistes » dit l’auteur p.297. Non pas pour l’imiter ou le suivre – mais pour penser d’après lui.

Nietzsche lui-même conseillait de le lire ainsi, que le biographe met en exergue de son livre : « Il n’est nullement nécessaire, pas même souhaitable, de prendre parti pour moi : au contraire, une dose de curiosité, comme devant une plante étrange, avec une résistance ironique, me semblerait une manière incommensurablement plus intelligente de m’aborder » (à Carl Fuchs, 29 juillet 1888).

Qui était Friedrich Nietzsche ? Un homme du XIXe siècle avant tout, entre élan romantique et scientisme darwinien. Né le 15 octobre 1844 d’un pasteur villageois près de Lützen en Saxe-Anhalt, il s’effondre nerveusement en janvier 1889 à 44 ans lorsqu’il voit un cheval de fiacre battu par son cocher à Turin. Il mourra le 25 août 1900 sans avoir recouvré la raison. Son père était mort de même lorsque Friedrich avait 5 ans, puis son petit frère de 2 ans un an plus tard. Le jeune Nietzsche a été élevé par cinq femmes, sa mère et sa grand-mère, ses deux tantes célibataires et sa sœur… Bon élève, passionné mais discipliné, ses copains l’appellent à 12 ans « le petit pasteur ». En internat d’élite à Pforta dès 14 ans, il aime la poésie et se noie dans la musique, il écrit des vers dont certains dédiés au poète vagabond dionysiaque Ortlepp (avec lequel certains soupçonnent qu’il ait eu une « liaison »). Mais « la sexualité passe pour la vérité de l’individu », dit le biographe, « c’est la forme fictive dominante donnée à la vérité par le XXe siècle… » p.231. Autrement dit, l’explication n’explique rien, une multitude de causes, dont cette rencontre (et cette hypothétique liaison) ont construit la pensée nietzschéenne – en tout cas la cause unique ne suffit pas.

Après l’adolescence, Nietzsche étudie la théologie et la philologie à Bonn, effectue son service militaire à 23 ans dans l’artillerie à cheval, avant d’être honoré docteur sans présenter de thèse et nommé professeur à l’université de Bâle. Ses auteurs favoris sont Jean-Paul et Hölderlin adolescent, puis Schopenhauer et Wagner jeune adulte. Il se détachera de tous pour suivre sa propre voie, mais ces imprégnations ne le quitteront jamais.

Sils-Maria Engadine

Car il est hypersensible et cyclothymique, passant de périodes d’euphories à de noires dépressions, sujets aux douleurs nerveuses, à des troubles de la vue, à des migraines, des vertiges, des vomissements. Il aime la marche (qui l’aide à rythmer sa pensée) et les orages (qui l’emportent vers le sublime), mais aussi le soleil (qui l’apaise et éclaircit ses idées). Ses lieux de prédilection seront Sils-Maria dans les hauteurs suisses, Nice et Turin au bord de la dolente Méditerranée. Volontiers rigoureux et austère, il s’abime parfois dans la musique et se laisse emporter par la danse, comme en témoigne sa logeuse en 1888, qui le voit « danser nu » dans sa chambre par le trou de la serrure (p.217).

Prude envers les femmes (Lou Andrea Salope sera son tourment et son échec, moins féminine que vraie garce), il est sensible aux jugements des hommes, empli de compassion pour les malheureux et pour les bêtes (p.153), il souffre de la critique humiliante de ses amis. Il se sent un génie appelé à prophétiser un renversement de toutes les valeurs de son époque : démocrates et chrétiennes mais aussi nationalistes et antisémites. Il a du mal à écrire « à la Socrate », de façon magistrale, préférant juxtaposer les aphorismes comme une mosaïque appelée à faire sens.

nietzsche page manuscrite

Ses principaux concepts sont :

Le couple Apollon et Dionysos : la pensée rationnelle organisatrice et claire, tranchant dans le vif, disciplinant le bouillonnement vital des monstrueux instincts dionysiaques Il y a pour Nietzsche « parenté intérieure entre onde, musique et le grand jeu universel de ‘meurs et devient’, croître et passer, régir et être terrassé. La musique conduit au cœur du monde » p.15. Il en fera plus tard l’écart entre Kultur et Civilisation opposant l’Allemagne et la France, la première plus enchantée – au risque de dériver dans le Mythe national (« la culture vit de l’esprit tragique et dionysiaque de la musique » selon Bertram, p.307), la seconde trop rationnelle – au risque de se dessécher dans la technocratie et la machine sociale (« la civilisation si nécessaire soit-elle, demeure liée au clair et optimiste domaine de ce qui est vivable », idem). L’équilibre est rompu depuis les Grecs : « Socrate est le commencement d’un savoir sans sagesse » p.55. Or il s’agit de tenir la balance entre la tête et le ventre via la volonté pour se construire soi-même, « la production d’une ‘seconde nature’ » p.47. On appelle cela l’éducation pour un être et la civilité pour un peuple.

La volonté de puissance : instinct de vie aveugle et impérieux, il commande toutes les autres volontés : d’aimer, de connaître, de créer. Il y a « des » volontés de puissance (p.269), une pluralité de désirs, « un combat d’énergies » p.278. Mais cette puissance doit être maîtrisée en soi : « on doit devenir le metteur en scène de ses impulsions vitales, on doit pouvoir rester en équilibre au-dessus de ses failles et devenir un chef de chœur dans la mêlée de ses voix » explique le biographe p.171. Faire de soi « une personne toute entière » est la tâche de chaque individu dans sa vie, une « seconde nature » (que les psys appelleront plus tard le Surmoi). Après sa mort, la sœur de Nietzsche et son ami Peter Gast éditeront un livre intitulé La volonté de puissance composé des notes du philosophe et d’un plan tracé auparavant, mais ce n’est pas un livre de Nietzsche. Lui avait dit tout ce qu’il voulait sur le sujet de 1885 à 1888 dans ses diverses œuvres, du Gai savoir à l’Antéchrist.

Le concept de surhomme : avant tout la formation de soi et l’intensification de soi-même, mais aussi l’évolution de l’espèce dans la lignée de Darwin – plus une utopie d’humanité augmentée qu’une sélection naturelle d’éleveur. « Nietzsche admire en Byron cette mise en scène de la vie et la métamorphose de celle-ci en œuvre d’art » p.27. Aristocrate plus que démocrate, Nietzsche considère qu’« un État est légitimé quand ‘les exemplaires supérieurs peuvent vivre et exister en son sein’ » ; « ils n’améliorent pas l’humanité, mais ils incarnent ses meilleures possibilités et les offrent à la contemplation » p.64. Contre la « décadence » de son siècle qui transforme toute joie en velléité de joie, tout art en imitation de l’art, la pensée qui ne fait plus un avec ce que l’on pense (p.288). L’ère contemporaine pourrait rajouter la (fausse) « culture » comme seul divertissement et les œuvres « d’art » comme seul investissement. La situation, depuis l’époque de Nietzsche, n’a fait que développer son mouvement.

L’éternel retour : « une incitation à vivre chaque instant de la vie de telle manière qu’il pût vous revenir sans terreur » p.166, un éternel recommencement comme le jeu d’enfant d’Héraclite. En tout cas la preuve d’aucun au-delà consolateur : il s’agit de vivre ici et maintenant en adulte, sans la protection d’un quelconque Être suprême devant lequel on resterait enfant éperdu de refuge.

Son biographe le suit pas à pas dans l’épanouissement et la floraison de sa pensée, dans ses déviations et ses retours, dans ses fulgurances et ses impasses. « Entre Nietzsche et ses pensées se joue une histoire d’amour passionnée, avec toutes les complications habituelles aux histoires d’amour » p.168. Safranski raconte moins la vie du philosophe (renvoyée en chronologie de fin de volume) que le cheminement incarné de ses idées, jamais achevées, jamais en repos, montrant « comment les pensées jaillissent de la vie, se répercutent sur la vie et la changent » p.47.

Rüdiger Safranski, Nietzsche – biographie d’une pensée, 2000, Solin/Actes sud, 381 pages, €19.84
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Poumaka, ce piton des Marquises

Il a été vaincu par sa face sud par deux alpinistes américains et se prononce Po-oumaka. Sur l’île d’Ua Pou, ce piton vertical de 458 mètres baptisé « the wild jungle tower » par les deux alpinistes dont l’ascension a été filmée grâce à des drones (video sur le site de tahiti-infos). Cette ascension a duré une dizaine de jours dans des conditions difficiles : pluies diluviennes, végétation dense, verticalité. Bravo à ces deux alpinistes Mike Libecki et Angie Payne et à l’équipe vidéo de 3 Strings Productions et au guide local qui les accompagnait.

poumaka alpinistes americains

Voici un récit marquisien traduit par Henri Lavondès. Il s’intitule ‘Le combat des pics : Matahenua et Poumaka’ : « Jadis, dans les temps anciens, dans l’archipel des Marquises ou « La terre des hommes », les pics allaient d’île en île se faire la guerre. Matahenua (autrefois, guerrier redouté mais vaincu par Poumaka), de l’île d’Hiva ‘Oa, était très fier de sa hauteur, néanmoins il était pied-bot. Il n’avait qu’une seule bonne jambe. Il alla, cependant, jusqu’à Taipivai (grande et profonde vallée, au sud-est de Nuku Hiva, arrosé par la plus importante rivière de l’archipel formant une très haute cascade) et combattit avec Tikapo (pointe qui se trouve à l’est de Ho’oumi, près de la baie de Taipivai appelé aussi Cap Martin, important repère de navigation à l’extrémité sud-est de Nuku Hiva). Tikapo mourut. Il coupa sa tête et la jeta dans la mer. Cette tête s’appelle aujourd’hui Teoho’oteke’a (écueil qui se trouve juste en face du cap Tikapo et peut être traduit par « la tête du rocher ».

poumaka sur ua pou carte

« Et il passa ici, à Ua Pou, par Hakata’o (baie et vallée au sud-ouest) de Ua Pou). Il donna une gifle en travers des oreilles à Motu Taka’e (îlot en forme de pyramide aplatie entre Hakata’o et Motu ‘Oa). Celui-ci s’aplatit, mais il ne tomba pas ; il se tint toujours debout. Puis il monta chez Motu ‘Oa (petite île peuplée d’oiseaux de mer à un demi-mille au large, au sud de Ua Pou, appelée île plate). Motu ‘Oa est aujourd’hui couché, il mourut. Il monta à Ha’akuti, se battit avec Motu Heruru (presqu’île entre Ha’akuti et la baie de Vaiehu, ancien guerrier du combat des pics, à la pointe de trouve sa tête Motu Heruru). Il lui coupa la tête et la jeta dans la mer. De nos jours, ce morceau de tête s’appelle Motu Matahi (rocher du côté ouest de la baie de Ha’akuti). Il se trouve devant la baie d’Ha’akuti (baie et vallée de Ua Pou).

« Puis il monta à Oneou (baie et vallée inhabitée au nord-ouest de Ua Pou, appelée aussi Aneou . On trouve deux rochers liés à la bataille des pics, Ke’a ‘Oa et Motu Pahiti) et combattit avec Ke’a ‘Oa (pic dans la vallée d’Aneou ; littéralement « long rocher »). Ke’a ‘Oa mourut, il coupa sa tête et la jeta dans la mer. Elle se trouve devant la baie d’Aneou et s’appelle aujourd’hui Motu Pahiti (écueil dans la baie d’Aneou). Poumaka (pain de sucre de 975m dans la vallée de Hakahetau – les deux petites pointes qui le terminent évoquent les deux chignons des jeunes guerriers) n’était encore qu’un enfant en ce temps-là. C’est la raison pour laquelle il ne fut pas tué. Matehenua retourna à Hiva ‘Oa.

Ensuite, Poumaka grandit : « – Je vais aller faire la guerre à Matehenua, dit-il, car c’est lui qui est venu sans raison tuer quelques pics. – Où vas-tu ? dit Tikapo. Poumaka répondit : – Je vais prendre une revanche sur Matahenua. Tikapo dit : – Oui, mais attends un peu, faisons cuire au four un cochon et étendons-nous ici tous deux. Je t’appendrai comment tu dois faire.

poumaka piton des marquises

« Tikapo donna des instructions à Poumaka :
– Lorsque tu iras faire la guerre à Matahenua, aie bon courage, ne l’attrape pas par sa jambe paralysée, mais par sa bonne jambe, sa jambe paralysée ne le portera pas et il tombera par terre.
Puis ils prirent leur repas. Quand il fut achevé, Poumaka se prépara à partir. Tikapo lui dit :
– Prends avec toi deux cuisses de cochon pour payer tribut à certains pics, de peur qu’ils ne veuillent prendre revanche sur toi.
– Oui dit Poumaka, et il partit faire la guerre.

« Il arriva chez Matahenua :
– Nous allons nous battre tous les deux, maintenant.
Comme Matahenua se préparait à le faire rouler d’un coup dans la poussière. Poumaka l’empoigna par sa bonne jambe et il tomba par terre. On peut le voir allongé de nos jours (Selon la légende, Matahenua, qui était autrefois un pic, est, depuis sa défaite, un cap qui s’avance dans la mer).

« Poumaka retourna chez Tikapo et lui dit :
– J’ai fait mourir Matahenua, voici sa tête à ma ceinture.
Tikapo répondit :
– C’est moi qui t’ai appris comment t’y prendre. Sans moi tu étais mort.
– Oui, répondit Poumaka.

« Puis Poumaka revint ici à Ua Pou. On peut le voir au fond de la vallée de Hakahetau avec la tête de Matahenua à sa ceinture (Le sommet du pic Poumaka présente deux éminences, d’où son nom qui signifie « pilier fourchu ». À courte distance se trouve un grand rocher appelé Teupoko Matahenua qui signifie « la tête de Matahenua ».

Pour ceux qui, un jour, décideront de fouler la terre des hommes, la connaissance de quelques détails, notamment les légendes, s’impose ; ce qui ouvrira grand les bras des Marquisiens très fiers de leur archipel et de leur culture.

Hiata de Tahiti

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Robert-Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae

Ce gros roman baroque qui fait 232 pages au format Pléiade est une sorte de monstre Frankenstein de la littérature stevensonienne. Il mêle le récit d’aventure au roman historique, l’intrigue passionnelle aux mystères du fantastique, pour se résoudre en tragédie humaine : celle de deux frères comme la nuit et le jour, Caïn et Abel, Esaü et Isaac, l’aimé du Diable et l’aimé de Dieu, le Mal et le Bien. C’est un peu trop biblique à mon goût, un peu trop fantasque et rabouté, rédigé entre les Adirondacks américains et les mers du sud, dans le souvenir de l’Écosse abandonnée et du père de l’auteur qui venait de mourir…

Mais nombre de lecteurs ont aimé, surtout à l’époque de sa parution, notamment l’Américain Henry James dont les deux frères portent chacun un prénom.

robert louis stevenson portrait

L’histoire se situe dans l’Écosse de 1746 où Charles Stuart catholique, descendant de Jacques 1er destitué, tente de recouvrer ses droits à la couronne tenue par le roi George, bon protestant. L’aîné Durie, malgré la volonté de son père qui aurait voulu le cadet, joue son destin à pile ou face et choisit de soutenir Charles Edouard Stuart, alors que le cadet doit faire allégeance au roi George II, afin d’assurer la maison contre tout caprice de l’histoire. James est censé tué à Culloden, la déculottée écossaise par les armées anglaises qui scelle le destin de la province. En 1746, il s’agit de sa première mort. Henry prend donc le domaine, le titre et la promise de son aîné.

Sauf que ledit aîné ressurgit comme un incube, « même pas mort », et n’a de cesse de jalouser ce qu’il a joué et perdu. Il va saigner sa famille en réclamant de l’argent, en s’insinuant dans le couple de son frère, en lorgnant sur son neveu enfant épris d’aventures. Les relations se tendent tant entre les deux frères, du fait du mépris et des insultes de l’aîné, qu’un duel intervient à la lueur des chandelles et que James et transpercé par l’épée de son cadet. En 1757 a lieu sa seconde mort.

Sauf que l’aîné ressurgit comme un incube, « même pas mort », et n’a de cesse que de revenir harceler les vivants, jusqu’à s’installer au domaine comme s’il était chez lui. Henry et sa petite famille part donc s’exiler à New York pour refaire sa vie, laissant James avec le minimum garanti sur le domaine ancestral. Mais celui-ci ne l’entend pas de cette oreille, son orgueil le pousse à poursuivre sa vengeance, il n’a de cesse qu’on le supplie à genoux de reprendre son titre et son domaine que le destin – par lui forcé à pile ou face… – lui a ravi. Henry complote de le faire assassiner par des gens de sac et de corde, lors d’une expédition qu’entreprend James pour récupérer son trésor, amassé lors de ses errances en piraterie. Malgré son habileté avec la langue, James ne parvient pas à berner ses compagnons qui n’ont que l’or dans les yeux et il doit se résoudre à feindre la maladie, puis la mort, aidé par un fakir qui est son domestique. Il est donc enterré par un beau jour d’hiver 1764 dans les montagnes proches du Canada, bouche close et narines bouchées.

C’est la troisième mort du personnage.

Sauf qu’il ressurgit comme un incube, « même pas mort », à la lueur d’un feu lorsqu’il est déterré devant témoins par son serviteur indien qui lui a enseigné comment faire le mort en « avalant sa langue ». Mais cette fois, le diable étant dans les détails plus que dans le personnage, ce qui fonctionne en Inde ne fonctionne pas sous des climats gelés : James Durie est bel et bien mort, même si les flammes (diaboliques) du feu de camp ont donné l’illusion d’un retour à la vie. Illusion qui suffit cependant à son frère Henry pour décéder sous le choc, tant il était éprouvé par la persécution de son aîné sur presque vingt ans.

Ce final un peu Grand-Guignol, dont l’auteur reconnaissait les faiblesses, n’arrange pas son livre. Déjà trop long et un brin morbide, il est à peine éclairé par les ressorts classiques du chevaleresque, de la piraterie, des aventures maritimes et de l’inévitable trésor. Comme si l’auteur avait du mal à passer du feuilleton au roman, comme s’il avait du mal à s’élever au-dessus de son époque conventionnelle et confite en austérité chrétienne, comme s’il était malhabile à mettre en scène le Diable lui-même, le grand Séducteur, Celui-qui-prend-toutes-les-formes, le Diviseur qui instille en chacun le désir.

Car l’histoire se résume ainsi : une ordure supportée par un faible sous les yeux d’un lâche. James qui a choisi son sort est malvenu de réclamer son dû ; Henry, qui a cédé par obéissance au père, ne devrait rien devoir ; le pater familias de droit divin ne veut pas voir le mal dans ce fils aîné qu’il adule, tandis que peu lui chaut la bonté de son fils cadet. Où trouver un seul modèle dans cette collection de minables ? Même l’intendant Mackellar, comptable scrupuleux mais pusillanime, ne peut nous contenter, lui qui réduit sa tâche à rouler des yeux, à donner des leçons et à collecter les documents. Il instaure des récits dans son récit, si bien que l’auteur lui-même semble s’y perdre. Quant au lecteur…

A chacun d’apprécier la beauté du diable ou de fulminer contre l’anémie du cadet. A chacun de réfléchir à l’Écosse du patriarcat clanique traditionnel – bien rigide et injuste – opposée à la Nouvelle-Écosse américaine de la gestion économe et de l’entreprise. Vivre sur la bête pour frimer ou faire fructifier sa fortune pour ses descendants ?

Stevenson ne choisit pas, ou du moins pas trop, car pointe malgré tout sa fascination pour James, le Maître de Ballantrae jusqu’à la tombe, et jusqu’à l’épitaphe gravée par le vieux Mackellar lui-même sur la tombe ! Ne vaut-il pas mieux être détesté, admiré et redouté comme l’aîné (chapitre 12, p.877 Pléiade) qu’être faible, mal aimé et tourmenté comme le cadet ? Chacun choisit sa destinée, le premier par le sort, le second par devoir mal placé. Mais le sort, même défavorable par trois fois à l’aîné, est enviable car signe d’une liberté exercée, certes avec orgueil, mais avec des « qualités de distinction, d’assurance et de désinvolture » très enviables (p.863).

Robert-Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae – Un conte d’hiver (The Master of Ballantrae : A Winter’s Tale), 1889, e-book format Kindle, €0.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Takeo Doï, Le jeu de l’indulgence

takeo doi le jeu de l indulgence
Cette étude, parue en 1981 au Japon, a été rapidement traduite en France, l’engouement pour les japonais étant avéré dans notre pays vers cette époque.

Elle explique la dépendance affective du Japonais (amae) par l’emprise de la mère, hégémonique sur l’enfant et surtout le garçon. Comme le père est très souvent absent, gros travailleur obligé aux heures supplémentaires, aux vacances réduites et au bar avec ses collègues après bureau, c’est la mère (qui souvent ne travaille pas) qui s’occupe des enfants. Le garçon est surprotégé au Japon, comme dans toute l’Asie d’ailleurs, où il est censé assurer les vieux jours de ses géniteurs en l’absence d’un régime décent de retraite (même si les choses ont changé, les mœurs demeurent). D’où son anxiété de la séparation, son infantilisme chronique et son « machisme » qui est surtout une attente que la femme le serve comme l’a servi sa mère.

Toujours en « attente d’indulgence », le Japonais donne du respect en contrepartie d’un statut sécurisant. Les sentiments humains naturels (ninjo) se complètent par les devoirs appris par l’éducation (giri), tandis que « les autres » (les humains sans obligations réciproques) sont indifférents et font l’objet d’un comportement non réglementé (enryo).

aime moi japon

« Le sens de la honte, qui porte avec soi une impression d’imperfection, d’inaptitude, d’insuffisance de sa propre personne, est plus fondamental. Celui qui éprouve de la honte doit nécessairement souffrir de l’impression de se trouver frustré dans son désir d’amae, exposé aux regards d’autrui. » (p.46) Être reconnu, surtout par son groupe de pairs, est vital pour un Japonais. Être rejeté est la honte suprême, la dévalorisation de soi qui conduit soit au suicide, soit à l’exil, soit au repli otaku. Voir le beau roman de Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, chroniqué sur ce blog.

Les pathologies d’amae sont, selon Takeo Doï, l’obsession, l’hystérie, la crainte des autres (extérieurs au groupe), le perfectionnisme, les sentiments homo-affectifs (voir la nouvelle intitulée Kokoro de Natsume Soseki), l’apitoiement sur les héros défaits, le sentiment d’être une perpétuelle victime, l’absence du moi sans le groupe. Le perfectionnisme et l’obsession sont des comportements qui frappent tout visiteur étranger dès ses premiers jours au Japon : pour le meilleur (le sens du service et la qualité des objets manufacturés) et pour le pire (se déchausser, se rechausser parfois six à huit fois sur quelques mètres).

Bien que, depuis l’écriture de Takeo Doï, la société ait quelque peu changé… La responsabilité légale n’a-t-elle pas été abaissée à 14 ans en 2000, signe que l’individualité progresse dans la jeunesse même ? En revanche, s’il faut avoir 18 ans pour devenir militaire, il faut encore attendre 20 ans pour voter !

groupe de jeunes japonais

La perméabilité du sujet est manifeste dans la langue, où le « je » est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la situation. Cette absence d’affirmation du soi serait le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. L’individu japonais se veut compulsivement dans l’ambiance, ne pas dissoner de la note commune. D’où son conformisme, mais aussi son confort social. Être « mignon » ou « sportif » est, pour le garçon, ressembler à l’image valorisée par les filles et par les autres garçons. L’apparence a au Japon un autre ressort que le narcissisme, pathologie de l’individualisme des Peter Pan infantiles fabriqués chez nous en série par les parents névrosés et démissionnaires de la génération 68.

D’où aussi, au Japon, cet empire des signes et des rites, valeurs sûres car elles rendent les comportements prévisibles. Les Japonais vivent volontiers sous l’emprise des masques, reflets, ombres, surface, rôles, « face » – bien loin de la lourde (et parfois pesante) franchise américaine.

Les temples shinto contiennent, à l’intérieur, un miroir… où chacun contemple ce qu’il veut : soi-même, son moi idéal, le dieu. Dans un flou artistique et métaphysique soigneusement préservé.

Complémentaire de l’étude américaine Le chrysanthème et le sabre, deRuth Benedict, le livre de Takeo Doï offre une compréhension en profondeur du Japonais moyen.

Takeo Doi, Le jeu de l’indulgence – étude de psychologie sur le concept d’amae, L’Asiathèque 1991, 134 pages, €18.50

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Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le grand bluff (Un mort encombrant)

robert louis stevenson un mort encombrant

Dans l’hiver glacial de 1887 dans les Adirondacks, Stevenson s’amuse du premier roman tiré d’un conte des Mille et une nuits que vient de pondre son beau-fils Lloyd, 19 ans. Il transforme l’intrigue en roman comique et fait de l’essai sur la tontine une grosse blague dans l’air du temps, qui amuse encore le lecteur aujourd’hui.

La tontine est une mise en commun d’un patrimoine pour livraison (à l’époque) au dernier héritier vivant.

Deux frères commerçants flanqué d’un oncle qui a mal géré leur fortune, mais bénéficiaire d’une tontine à 37 dont il ne reste que deux survivants, vont essayer de gruger un avoué de leur parenté qui est le fils du deuxième tontinier. Mais n’est pas escroc qui veut. Profitant d’un accident de chemin de fer, ils veulent faire passer un cadavre pour celui de leur oncle qui lui ressemble fort. Car celui-ci, dans le train avec eux, a disparu. Ils se voient déjà héritiers de l’affaire de commerce de cuir et de la tontine… mais un gentleman facétieux intervertit volontairement les étiquettes des caisses et tonneaux envoyés à Londres. L’un d’eux contient le cadavre, que quiconque le reçoit va tenter de refiler à un autre, jusqu’à ce qu’il soit dérobé par un chemineau indélicat.

Telle est la trame de l’histoire, commencée dans la dérision, poursuivie dans le rire et qui s’achève dans la pitié.

Mais chacun des personnages est faux, velléitaire et raté. Les faux commerçants ne connaissent rien aux affaires, le faux avocat est plus roublard que versé dans la loi, le faux oncle ne connait rien à la paternité, le faux sculpteur en est réduit à enseigner aux jeunes filles pour nourrir sa famille, le faux avoué est étudiant attardé plus porté à folâtrer qu’à travailler, lui-même se grime en faux musicien alors qu’il est incapable de coucher des notes sur une portée, après avoir commis un mauvais roman de gare que personne n’a acheté…

Nous sommes dans la critique aiguë d’une société, la victorienne, qui fait de l’arrivisme une vertu mais ne donne pas les moyens à chacun pour y parvenir. Ni aux riches qui dilapident leurs dons en potacheries, ni aux pauvres qui ne peuvent accéder au savoir, ni aux middle-class avides de gagner plus mais sans courage de travailler plus. Nous sommes dans l’univers de la bêtise pédante des petit-bourgeois, que Gustave Flaubert brocardera dans Bouvard et Pécuchet : l’imbécile gentleman farceur, la ravissante idiote, le casanier sans bon sens, l’oncle péroreur plus que pédagogue.

La célébration du goût vulgaire est poussée à son extrême (le comique n’est pas l’humour) : les personnages n’hésitent pas à éventrer un vénérable piano d’acajou pour y fourrer le cadavre et à vanter en parallèle la musique du pipeau, à marteler une statue d’Hercule antique par caprice rageur tout en se disant sensible à la sculpture sur cire des mannequins de vitrine, à préférer la lecture des journaux – plus « instructive » – à celle des livres, à lire des gazettes de blagues plutôt que l’austère Atheneum littéraire. Le noble serait-il le factice ? Le roman un art fini ?

Les auteurs nous proposent en effet un pastiche d’aventure ; il reprend les ficelles du sensationnel et du sentimental à l’eau de rose, genres promus par cette industrie du faux roman qu’on achète dans les gares pour lire dans les trains, vite absorbé, vite oublié, abandonné, donné ou jeté.

Écrit à la manière d’un amateur, le roman parodie l’écriture du feuilletoniste, faculté critique rare d’un écrivain pour son apprentissage. Chacun peut donc y trouver son miel, le lecteur lambda le plaisir d’une succession de coups de théâtre et d’une cascade de rires, l’érudit matière à supputer sur l’écriture, la société et les mœurs (car il y a plusieurs « inversions » dans cette potacherie très anglaise).

Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le grand bluff (The Wrong Box), 1889, parfois traduit en français sous le titre Un mort encombrant, Livre de poche jeunesse 1999, 346 pages, occasion €1.37
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Michel Tournier, Les Météores

michel tournier les meteores

J’avais lu en 1972 ‘Le roi des aulnes’, puis ‘Vendredi’. Les deux romans m’avaient passionné, surtout ‘Vendredi’. Cette méditation sur la solitude, sur l’île déserte comme univers miniature, sur le mythe individualiste de Robinson, sur l’utopie de rebâtir un monde à son idée, sans lien d’aucune sorte avec « la société » dans ces limites de la vie qui sont comme une enfance. Je n’ai pas aimé le personnage principal du ‘Roi des aulnes’, garagiste difforme et myope, d’une sexualité fangeuse. Mais j’ai apprécié le séjour en Allemagne nazie, époque qui permettait pratiquement toutes les expériences et pays rude encor primitif, d’une beauté sauvage. Le début des années 1970 était fasciné par le rigorisme botté, peut-être en réaction au laxisme sexuel et à la paresse prônée – croyait-on – par Mai 68. Michel Tournier aimait l’Allemagne, la jeunesse, le début de l’adolescence, notamment des garçons entre 12 et 15 ans. Il a connu le nazisme de 9 à 12 ans lors de séjours linguistiques en Allemagne, avant la guerre. Devenu écrivain par hasard, il a prospecté les grands mythes humains : le Sauvage, l’Ogre, la Gémellité.

Ce qui me ravissait surtout dans ses premiers livres était cette capacité de l’auteur à évoquer une atmosphère, à faire naître un climat psychologique depuis les corps physiques – en une communion cosmique, organique, au milieu d’une forêt de symboles. J’aime, chez Tournier, cette importance qu’il accorde à l’enfance, la formation de la personnalité par les sens et les contacts mêlée à la faculté onirique ; j’aime la sensualité de ses personnages avec les éléments bruts ; j’aime les évocations mythiques, ces associations d’idées et de passions que suscitent, chez ces êtres, des mots et des choses, des gestes quotidiens. Ils puisent leur puissance dans les profondeurs de l’inconscient et c’est tout cet arrière-plan archaïque qui parle.

Et puis cette merveille : le style. Le vocabulaire riche allie la précision à l’intimité du sens, extrayant tout le suc de chaque mot pour le faire signifier dans sa totalité. Je ne serais pas étonné que Michel Tournier soit difficile à bien traduire en langue étrangère.

Toutes ces qualités, je les ai retrouvées dans ‘Les météores’, améliorées peut-être, mûries par le temps et l’expérience.

Tels Castor et Pollux, Jean et Paul sont de vrais jumeaux que rien ne peut distinguer l’un de l’autre, au point que l’on appelle chacun Jean-Paul. A travers leur histoire, l’auteur donne une pénétrante analyse de cette « faim du semblable », de cet être complémentaire que chaque être humain cherchera sa vie durant. Il est autre mais reflète, il apaise l’angoisse d’exister parce qu’il comprend, il aime de tendresse et satisfait le sexe – en bref le double fait retrouver la quiétude matricielle, nostalgie intime de l’âge d’or personnel : le parfait amour.

castor et pollux

Michel Tournier voit l’apothéose du couple humain dans la paire de jumeaux. Nulle intimité ne saurait être plus parfaite, il s’agit vraiment d’un seul être en deux endroits de l’espace, d’une seule âme « déployée » en deux corps identiques. Le jumeau est attiré vers le jumeau comme Narcisse au miroir. Une force quasi magnétique se crée, un réseau d’échanges continuels sur tous les plans depuis la naissance : physiques, affectifs, mentaux, spirituels. Le « jeu de Bep » est un rituel compliqué issu d’affinités et de souvenirs identiques ; « l’éolien » est un langage secret d’initié, formé de mots, de gestes, de mimiques à la signification immédiate et plus chargée de sens que les mots des « sanspareils » – ceux qui n’ont pas de jumeaux. Les « frères pareils » communiquent totalement, obligés pour cela d’inventer un autre langage que celui du commun, pour leur usage exclusif.

L’auteur explore les autres formes de couples, homosexuels et hétérosexuels, mais nul ne pourra seulement approcher la perfection des jumeaux dans la communication, cette entente absolue qui pousse l’empathie au plus haut degré. Chacun est enfin vraiment compris par l’autre, ce qui n’arrive jamais aux humains normaux. Le couple des parents, Édouard et Maria-Barbara, est insatisfait. Édouard passe la majeure partie de son temps à Paris, assouvissant son désir sur le sein de maîtresses éphémères, cherchant toujours celle apte à le comprendre et ne la trouvant jamais ; il revient parfois dans la propriété bretonne parce qu’il ne trouve au fond de tendresse qu’auprès de son épouse, perpétuellement enceinte. L’oncle scandaleux, prénommé évidemment Alexandre, ce prince des homos, cherche auprès de « proies » plus éphémères encore le sexe sans la tendresse. Car le jeu est de conquérir et de marquer son territoire, pas d’aimer au sens plein. Le mariage « de raison » serait-il la solution, faisant la part des désirs contradictoires ? Le livre dénonce cette imposture avec la belle Fabienne, lesbienne qui se marie avec un homme médiocre pour donner le change social et assurer la liberté de ses désirs. Paul fera plus tard échouer les fiançailles de son frère jumeau Jean parce que le vrai couple ce sont eux, les jumeaux, qui en détiennent le secret. Est-il un couple « idéal » ? On pourrait le croire avec Ralph et Deborah parce qu’ils sont riches et beaux, donc libres de vivre retirés dans une île de la Méditerranée qu’ils ont aménagée en oasis.

Toutes ces tentatives se heurtent aux désirs, aux passions, à l’époque. L’amour est impossible sauf avec son semblable. Maria-Barbara meurt en déportation et Édouard de chagrin ; Alexandre est poignardé sur les docks de Casablanca ; Deborah meurt d’un cancer et Ralph sombre dans la boisson au milieu de leurs jardins-univers détruits… La leçon ? Le couple géniteur est un divorce permanent entre désir sexuel et besoin de tendresse ; les enfants grandissent tout seul et vont vivre ailleurs leur vie. Le couple sans enfants n’est qu’une solitude à deux, ni le confort ni l’argent ne parvient à éviter que l’entente ne se délite, car l’un vieillit plus vite que l’autre. Le couple lesbien n’est qu’un pâle et fade reflet du couple homosexuel parce que – dit l’auteur – la femme a plus besoin que l’homme de sécurité et de tendresse, et d’un enfant à aimer. Quant au couple mâle, par sa quête du semblable, du frère, il se rapproche du couple parfait mais n’est qu’un ersatz contrefait et éphémère des vrais jumeaux.

Le couple gémellaire est, lui, riche de toutes les possibilités et facteur d’épanouissement. Même si l’un des frères-pareils, saisi de vertige par l’effet miroir de son frère et aliéné d’être à deux exemplaires, cherche à briser l’union, à scinder l’œuf clos, stérile, éternel. Les jumeaux mythologiques se battent et s’entretuent avant de fonder des villes ou des devoirs. Romulus tue Remus, Etéocle massacre Polynice, obligeant Antigone à se révolter contre les lois de la cité. Jean fuit Paul à travers le monde, poussé par le démon du voyage qui l’appelle sans cesse « ailleurs », jusqu’à ce qu’il parvienne à se fondre un jour dans le cosmos. Le jumeau déparié retombe alors dans le monde turbulent des météores qui le ballottent et le poussent, comme le vent fait d’un nuage. Il poursuit son frère pour ne pas le « perdre », mais aussi pour vivre les mêmes expériences et prolonger la fusion. Il s’enrichit peu à peu de la substance de son jumeau… qui disparaît. Un jour, il devient infirme en passant le rideau de fer qui coupe Berlin en deux et sépare les deux Allemagnes jumelles. Il découvre alors la fusion cosmique qui rejoint la philosophie zen. Son corps, cloué sur un lit, se prolonge et vit par les météores, entraîné qu’il était déjà à écouter à chaque instant le message de son frère-pareil. L’un s’est fondu dans l’espace, l’autre participe à l’espace. Son frère fusionnel devient le cosmos entier, les jumeaux préfigurant peut-être ce grand Tout que tous doivent rejoindre, dissociés provisoirement par l’existence. À moins qu’ils ne soient une métaphore de l’Allemagne coupée en deux, Allemagne de l’ouest et Allemagne de l’est, dans ces années 1970 finissantes…

michel tournier 1970

J’ai toujours été personnellement fasciné par les jumeaux. Je me souviens de ma curiosité et de ma mélancolie face au mystère de deux êtres identiques, frères parfaits, amis en totalité, l’un ne pouvant vivre sans l’autre. Michel Tournier croit que tout être humain porte en lui la nostalgie d’un frère-pareil. L’ours en peluche ou la poupée ne sont que des substituts, pauvres mais nécessaires, à la solitude existentielle. Qui n’a jamais rêvé d’un jumeau si proche de soi qu’il nous comprendrait d’un seul regard, d’un seul geste, nous aimerait sans condition, à qui l’on pourrait confier nos secrets les plus intimes sans réticence, dans une offre totale et partagée, un don absolu de confiance et d’amour ? Même l’amour d’une femme ne remplace pas ce frère mythique, ami et confident de toujours, autre soi-même en mieux, projection narcissique qui aide à vivre.

Enfant, nous chérissons l’ami, le camarade, fille ou garçon, que nous avons élu entre tous. C’est l’âge où l’on demande aux petites filles de nous épouser plus tard et aux garçons de lier un pacte de sang. Ou bien, trop solitaire du fait des convenances ou des déménagements, nous reportons notre besoin de tendresse sur un animal vivant ou en peluche, lui parlant comme à ce frère que nous n’avons pas. Adolescent, chacun défait ses liens, c’est l’âge « ingrat » et le plus angoissé de la vie sans-pareil. On recherche éperdument « l’autre », le complément sexuel et affectif. Adulte, nous chérissons l’épouse peut-être, nos enfants sûrement et nos filleuls lorsque nous n’avons pas de descendance. Nous avons des amis, une vie stable et une âme moins inquiète, nous avons moins besoin d’un frère-pareil. Mais si le couple se défait ? Si tendresse et désir se dissocient ? La solitude à nouveau amène à la mélancolie du manque.

Michel Tournier est un aristocrate du langage, un poète de la réalité signifiante. Son art nous aide à comprendre le cosmique par l’intime, le macrocosme par le microcosme, l’univers par la cellule. Ses romans fascinent comme l’amour, emportent comme une religion – car ils relient aux êtres et au monde.

Michel Tournier, Les météores, 1975, Folio 1977, 628 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.49
L’écrivain Michel Tournier est mort à l’âge de 91 ans

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France, fille aînée de l’église intellectuelle

L’exception française, en matière de réflexion et de pensée, n’est pas un vain mot.

  • Chacun sait que la France est un pays centralisé à Paris, et que le « milieu intellectuel » à Paris est centralisé encore plus dans les quartiers centraux, en gros entre Notre-Dame et Saint-Germain des Prés – deux églises comme vous pouvez noter.
  • Chacun sait que « le Français moyen » des sondages révère l’État et que le rêve de tous ses fils et filles est à 73% de « travailler dans la fonction publique ». Un peu moins globalement qu’en 2004 à cause de l’hôpital (désorganisé et stressé par les 35h), mais nettement plus qu’en 2004 dans la fonction publique d’État !
  • Chacun constate aussi que la moindre parcelle de petit pouvoir fonctionnaire fait gonfler l’ego de qui le détient – comme s’il était investi d’en haut d’une Mission de service public et de gardien de l’ordre (observez la guichetière, le flic, lisez la réponse du fisc ou de la Sécurité sociale ou de Pôle emploi…).
  • Chacun peut observer, comme le sociologue Philippe d’Iribarne, que celui qui exerce un métier en France sait mieux que tout le monde ce qu’il faut faire et comment il faut le faire, n’acceptant qu’avec répugnance des ordres venus de sa hiérarchie ou des autres métiers pourtant dans la même entreprise. Le « sens de l’honneur » dans le privé est équivalent à la « mission de service public » du fonctionnariat.

« Les intellectuels », en France, ne regroupent pas tous ceux qui pensent, qui réfléchissent à leur pratique, qui philosophent ou qui cherchent – loin de là ! Les intellectuels de droit se réduisent surtout à ceux que les médias nomment de ce nom, c’est-à-dire ceux que le quatuor de presse qui veut faire l’Histoire à Saint-Germain des Prés – donc à Paris, donc en France, donc dans le monde entier – érige en phares de la pensée. Ce quatuor est composé de Joffrin à Libération, de Kahn à la radio après Marianne, de Plenel à Médiapart, de Birnbaum au Monde. Ils sont leaders culturels, faisant la pluie et le beau temps pour désigner les livres que l’on « doit » lire et les pensées qui « méritent » d’être suivies.

Hier volontiers antiparlementaires et pourquoi pas fascistes (Maurras, Drieu La Rochelle, Brasillach, Céline, Jouvenel, Maulnier, Fabre-Luce…), les « intellectuels » ainsi proclamés sont aujourd’hui évidemment « de gauche », évidemment dans le vent, évidemment imbibés de Morâââle. Comme s’il n’y avait pas aussi des intellectuels à droite ou au centre – ou ailleurs.

Si l’on réfléchit un tant soit peu sur ce qu’il est convenu d’appeler ces « intellectuels », force est d’observer qu’ils agissent en bande comme des clercs d’une église. Ils pensent en meute, se veulent toujours « d’accord » avec les gens du même bord « moral » qui est le leur, répètent comme perroquets la doxa du moment, imitent leur leader légitime dont l’infaillibilité donne le ton. Pourquoi ? Pour exister publiquement, pour être reconnus par leurs semblables, pour se poser à la pointe du Progrès, des Droits de l’homme et de l’égalité, voire de l’Histoire en marche.

Rien n’a vraiment changé depuis la naissance de l’intellectuel au moyen-âge…

cure

À l’époque, quiconque n’était pas « bien né » ne possédait aucun pouvoir de fait. La seule façon « noble » d’arriver en société était l’Église. En faisant peur aux chrétiens, par la confession et les prêches enflammés, par la puissance temporelle de son organisation (qui fascinait tant Staline), l’Église « sainte, catholique, apostolique et romaine » se voulait seule légitime dépositaire du message même de Jésus-Christ – c’est-à-dire de Dieu. Sa voix était la voix d’En-haut, sa morale le Commandement-du-Père, son savoir issu des Saintes-Écritures – que nul ne saurait contester sous peine de blasphème, excommunication et damnation éternelle.

D’où la chasse aux hérétiques, l’instauration de l’Inquisition, la mise à l’Index et les bulles du Pape, déclaré « infaillible » en 1870, dès que la puissance de l’Église a commencé à décliner… Ce fut la même chose sous Staline, et les « compagnons de route » même pas membres du Parti communiste criaient haro comme les kamarad sur les boucs émissaires qui osaient critiquer un tout petit peu les « excès » du régime (Gide, Souvarine, Nizan, Camus, Kravchenko, Aron, Soljenitsyne, Simon Leys…).

Aujourd’hui, malgré les incantations à « la démocratie », aux « droits des minorités » – et à la « libre expression » après l’attentat contre Charlie – la posture intellectuelle garde la même trajectoire. Comme les clercs d’église, les intellos se posent comme :

  • Répugnant à l’argent (leur anticapitalisme ne va cependant pas jusqu’à refuser les piges ni les droits d’auteur scandaleusement au-dessus du SMIC lorsqu’ils sont conférenciers, chanteurs ou « artistes »)
  • Pour l’unité de tout le genre humain (ledit genre devant obligatoirement se calquer sur leur propre caste, eux-mêmes se voulant avant-garde du sens et du Progrès)
  • Aimant l’autorité (quand ils en font partie… donc pas De Gaulle tout proche mais Staline ou Mao au loin, oui à l’Écologie… mais pas dans leur jardin)
  • Adorant faire la Morale à tout le monde, investis du rôle de Commandeurs des croyants en leur église germanopratine
  • Poétisant sur « le peuple » et « la nature » en romantiques… urbains

Tout cela vient du dogme catholique et de la pratique séculaire de l’Église catholique. Même les athées, même les « marxistes », tous ces « progressistes » reprennent intégralement le programme catholique qui a si bien réussi dans l’histoire. Les intellos français sont les seuls à le faire en Occident, notons-le. Les Russes tentent de les imiter avec l’orthodoxie, mais cette église-là n’a aucune légitimité « universelle » comme la catholique.

Rousseau, Victor Hugo, Maurras, Sartre, Bourdieu, BHL, Badiou proclament leur répugnance à l’argent, leur aspiration à l’unité, leur préférence pour l’autorité, les commandements de la (seule) Morale, tout en se pâmant d’attendrissement sur les gamins sales et demi-nus du « peuple » des banlieues (ah, le mythe de Gavroche, le mythe de Cosette !), tout en rêvant de « la nature » simple, évidente et « faite pour l’homme » (à condition  de l’organiser en parcs protégés sous la « domination » de fonctionnaires acquis à la cause).

Si d’aventure vous avez le malheur de critiquer leur point de vue, de railler leur naïveté, de rappeler leurs constantes erreurs historiques – vous voilà catalogué : « de droite », « fasciste », « faisant le jeu du Front national » – en bref l’incarnation du Diable comme dans l’Église ! Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut, Michel Onfray, en font l’expérience, vrais intellectuels (contrairement à Eric Zemmour qui n’est que journaliste). Ils sont les nouveaux boucs émissaires de la violence mimétique chère à René Girard, les intellos dans le vent rejetant ainsi la part sombre d’eux-mêmes sur des sujets extérieurs voués à l’exécration – afin de « fusionner » bien au chaud dans le nid, avec leurs semblables.

Narcissisme du miroir, égoïsme forcené de la reconnaissance mutuelle, posture théâtrale en public : voilà donc ces « pseudo-intellectuels » – comme dit la ministre, qui n’en fait pas partie. Ils sont donnés en exemple par le quatuor médiatique, en opposition aux autres intellectuels, critiques mais non adulés par les médias. Ne sont-ils pas en carton-pâte  ? Car leur pensée se racornit à mesure qu’ils se posent, tant la soif d’être reconnus et à la mode appauvrit toute réflexion. D’où les tabous du « débat » intellectuel français, les cris d’orfraie à la mention de certains mots, la « reductio at hitlerum » des commentaires sur les blogs. Les invectives moralisatrices remplacent l’argumentation, la violence toute raison. Il s’agit moins de débattre que de se poser, moins de considérer l’autre et ses interrogations que de se considérer soi, comme si beau en ce miroir et surtout devant les autres.

Mais comme le dit Michel Onfray, avec son art si populaire de mettre les pieds dans le plat, « interdire une question, c’est empêcher sa réponse ».

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Mary Higgins Clark, Le démon du passé

mary higgins clark le demon du passe
C’était au temps de la génération d’avant, au temps où Internet n’existait pas encore, ni les téléphones mobiles, ni les ordinateurs portables. Il fallait téléphoner d’une cabine ou d’un bon vieux fixe, aller sur place chercher dans les archives des journaux papier ou en bibliothèque, prendre rendez-vous formellement par courrier ou aller sonner à la porte.

Relire cette époque, pas si lointaine pour qui aborde la perspective de la retraite, est aussi exotique que relire Balzac. Nous sommes dans un autre temps, avec d’autres mœurs. Non, ce « n’était pas mieux avant », mais c’était différent. S’y replonger est reposant.

Mary Higgins Clark, magicienne américaine du suspense, concocte ici l’un de ses meilleurs livres. Elle décrit avec une précision critique les us et coutumes du monde politicien à Washington, le Président qui attire à lui les Élus tel un Dieu-le-Père, le Vice-Président qui pourrait être pour la première fois une femme élevée comme un Fils, et le menu fretin des députés et sénateurs pris en plein grenouillage dans le bénitier.

La presse reste cruciale pour établir ou ternir une réputation. Les journaux qui tachent les mains sont omniprésents mais la télé et les émissions des journalistes-phares ont un impact presque aussi grand.

Pat Traymore, executive woman du rêve américain, corps souple et dents longues, est jeune et talentueuse, tout ce qu’il faut pour réussir. Elle est engagée sur sa réputation par un média local de Washington DC pour établir le portrait d’une sénatrice de l’État de Virginie, Abigaïl Jennings, qui a pris la place de son mari après que celui-ci fut décédé dans un accident d’avion d’affaires tout neuf où il était seul à bord avec un pilote expérimenté. Abigaïl est partie de rien, sa mère était cuisinière d’une famille riche ; elle s’est faite toute seule, autre incarnation du rêve américain ; elle pourrait être pressentie pour devenir Vice-Présidente.

Mais elle répugne à évoquer ses années de jeunesse dans un bled paumé d’un État très bourgeois. Pat Traymore aura fort à faire pour humaniser ce bourreau de travail, femelle froide et rigoriste envers ses subordonnés. Malgré désaccords et embrouilles, elle va y parvenir – mais pas sans modifier quelque peu l’image de cette icône politique… dans un sens que nul n’avait imaginé.

mary higgins clark le demon du passe1999

Car Pat Traymore s’appelait Kerry Adams lorsqu’elle avait trois ans. On a retrouvé son père et sa mère morts, un pistolet entre eux, dans leur salon de Georgetown, elle-même dans le coma, crâne fêlé et jambe droite brisée. Adoptée par ses grands-parents et élevés loin des États-Unis, elle a voulu revenir dans la maison du crime, qui lui appartient par héritage, pour enquêter sur son propre passé.

C’est alors qu’elle reçoit des menaces d’un illuminé qui croit obéir à la voix de l’ange Gabriel…

Peu à peu, le puzzle éclaté va se mettre en place car tout est lié : les parents de Pat Traymore, la sénatrice Abigaïl, les décès mystérieux qui jalonnent sa carrière, l’illuminé et sa « fille ». Enquêter, réfléchir, remuer le passé – tout cela va forcer les vieux acteurs à agir, donc à se découvrir. Et la fin n’est pas celle qu’on croyait, sinon il n’y aurait pas surprise.

Un beau suspense, enrobé dans une description sociologique minutieuse de ce petit monde des dieux qu’est la politique à la capitale fédérale. Trente ans après – une génération – ce livre reste tout aussi intéressant à lire. Car rien n’a changé des caractères humains ni des mœurs politiciennes.

Mary Higgins Clark, Le démon du passé (Still Watch), 1984, Livre de poche 1999, 286 pages, €6.10
Format Kindle, €7.49

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Malades de trop bouffer

Les Polynésiens sont malades, alors le ministre de la santé en mission à Paris a visité un Cyclotron dans les sous-sols de l’hôpital Saint-Louis à Paris. C’est le seul cyclotron des hôpitaux de Paris (à quoi sert le cyclotron ? lire ici). Pour cette visite il a dû revêtir comme tous les autres personnes un équipement de protection, de la cagoule à la combinaison jusqu’aux bottes. Ce harnachement a fait rire ici en Polynésie et le Tahiti-Pacifique de cette semaine-là a publié la photo sous le titre « Modernisation à l’hôpital », ainsi que le commentaire de la bouche du ministre : « Ce sont les nouvelles tenues pour nous protéger de nos syndicalistes ! ». C’est vrai qu’ils sont très actifs les syndicalistes, dans le privé, à l’hôpital, à la prison, à la CPS (SS polynésienne) et encore et encore. Alors ce cyclotron, la France doit nous l’acheter ! Ça coûte « peu » : entre 716 et 835 millions de XPF. Il faudra aussi nous offrir le personnel compétent. Mais, pensez donc, Tahiti aurait alors le grand centre hospitalier francophone du Pacifique, les Néo-Calédoniens, les Wallisiens viendraient s’y faire soigner, plus d’Evasans en métropole ou à l’étranger, tout bénéf… Mais pour le moment on parle surtout de faire venir des médecins cubains car on ne les paie pas cher ! À v’ot bon cœur M’ssieux, Dames.

cyclotron

Santé toujours : Asseyez-vous et lisez ensuite. En 20 ans +554% de diabétiques suivis en longue maladie. Qui dit mieux ? Je lis qu’en 1995, le nombre de diabétiques suivis en longue maladie s’élevait à 1 250. Ce chiffre est passé à 8 150 en 2015, soit une augmentation de cinq fois et demi. Cela coûte en bien-être, en vie, en francs, quelques 3 milliards de XPF. Pour fêter ce record, on trinque ? On dit que toutes les 7 secondes, une personne meurt du diabète dans le monde. On trinque encore ? Il faut arrêter de déconner, 10% de la population adulte est atteinte. On fait quoi ? On pleure, on s’indigne, on se lamente ? On se satisfait des chiffres ? On sonne à la porte des contribuables français ? Les Polynésiens n’ont pas de pétrole mais ils ont des idées… comme augmenter l’offre alimentaire (faudra qu’on m’explique) offrir des activités physiques (?) prendre soin des patients concernés (?) Le ministre de la santé (encore lui) : « Nous allons faire venir le professeur Tounian pour mettre en place des outils qui serviront de projets pilote pour la prise en charge d’enfants obèses. Patrick Tounian est pédiatre et nutritionniste à l’hôpital Armand Trousseau à Paris, c’est un spécialiste de l’obésité, auteur notamment de l’Obésité de l’enfant ». C’est cela la solution ? Ou seulement un vœu pieu ?

obesite enfant tahiti

Si on lit les récits des premiers explorateurs en terre polynésienne, le capitaine Cook notait que les habitants des Iles Marquises étaient une belle ethnie. Le naturaliste George Forster écrivait son impression sur un groupe d’hommes marquisiens : « grands bien bâtis, pas corpulents comme le sont certains Tahitiens, ni maigres, ni ridés comme les natifs de l’Ile de Pâques… ». Herman Melville vante la beauté d’hommes élancés, bien faits, ils sont grands et musclés. Leur nourriture est essentiellement végétarienne. Leur alimentation de base est le fruit à pain. Le poisson est mangé cru. Leur boisson était de l’eau. Maintenant il est de bon ton de manger de la viande, du poulet, des frites, d’aller siroter une boisson sirupeuse gazeuse en dégustant une pizza ou un truc sans goût dans du pain mou… et l’on s’étonne d’avoir une population diabétique ?

moustique aedes aegypti

La dengue, les moustiques ? Vous en avez entendu parler ? Selon une étude des chercheurs de l’Institut Pasteur du Cambodge, de l’institut Pasteur à Paris et du CNRS, les porteurs sains du virus de la dengue peuvent infecter les moustiques qui les piquent, participant ainsi à la chaîne de transmission de la maladie. La dengue appelée également « grippe tropicale » est une infection transmise à l’homme par des moustiques du genre Aedes (tigre ou aegypti). Elle est bien connue en Polynésie française, et y sévit régulièrement. Les symptômes visibles de la dengue sont une forte fièvre, des maux de tête, des nausées, des vomissements, des douleurs articulaires et musculaires, des éruptions cutanées. Les porteurs sains ont été mis en contact avec des moustiques sains, élevés en laboratoire. Puis, l’analyse des moustiques a permis de vérifier qu’ils étaient infectés et capables à leur tour de transmettre le virus à un humain. Le virus de la dengue infecterait 390 millions de personnes par an dans le monde à la suite d’une piqûre infectieuse via un moustique. Il n’existe aujourd’hui ni traitement antiviral spécifique, ni vaccin commercialisé pour combattre cette maladie. La dengue a désormais touché l’Europe bien qu’initialement présente dans les zones tropicales et subtropicales du monde… Vous avez dit réchauffement ?

Hiata de Tahiti

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Robert-Louis Stevenson, La flèche noire

robert louis stevenson la fleche noire
Écrit en feuilleton pour Young Folks, puis abandonné après un premier élan, repris par la suite aux Etats-Unis après exil, la rédaction dura cinq ans. C’est dire combien le fil se perd un tantinet après la fougue du début. Stevenson n’aimait pas ce roman et sa femme n’a jamais voulu le lire, comme il le déclare avec humour dans sa préface. Mais le succès auprès des lecteurs fut immédiat et le jeune comme l’adulte d’aujourd’hui comprennent vite pourquoi.

Nous sommes à la fin du moyen-âge, en Angleterre, durant la guerre des Deux roses entre York et Lancastre, vers 1465. Richard « Dick » Shelton est un jeune homme de 18 ans orphelin, sous la coupe de son tuteur sir Daniel. Il est naïf et droit, loyal à ceux qui l’ont élevé lorsque son père fut tué. Mais des hommes sont abattus systématiquement à l’aide d’une flèche noire, et sir Daniel est sur la liste. Car il est impitoyable aux faibles, change d’allégeance selon le vent et ne suit que son bon plaisir. Il sait mener les hommes mais ne sait pas où il va, sinon se conserver.

Tel Robin-des-bois, Ellis Duckworth dont la ferme a été pillée et brûlée par sir Daniel, se cache dans la forêt de Tunstall avec ses compagnons hors-la-loi, et entreprend de se venger. Il sait qui a tué le père de Richard. Mais celui-ci exige des preuves, écartelé entre ses deux loyautés, celle de sa famille à venger et celle du seigneur qui l’a élevé. D’où cette première partie enlevée et captivante, emplie d’aventures et de bagarres. Le siècle n’est pas tendre et nombre de gais compagnons périssent sous les flèches ou les coups de poignard ou d’épée. Mais la menace constante fait aimer plus encore la vie et profiter de chaque instant.

Richard se prend de pitié pour un jeune garçon « qui paraît douze ans » enlevé par un coup de main par son tuteur sir Daniel. Quand le gamin réussit à s’enfuir, Dick devient son protecteur par esprit chevaleresque. Malgré la fatigue et les intrigues, les deux fuient dans les bois. Ils se querellent et se réconcilient, la faiblesse de l’un touchant la force musclée de l’autre. Dès lors, le portrait de Richard Shelton est établi et restera stable tout au long du récit : vigoureux mais sans cervelle avec un cœur de chapon. Il est un tempérament à la croisée du Moyen-Age et de la Renaissance, force brute qui refuse d’éliminer les émotions. Ce pourquoi il choisira à la fin le bonheur conjugal plutôt que la gloire militaire…

Mais Richard n’est pas fini. Il reste un enfant niais parce qu’il fonce sans observer. Il ne voit pas que John est une fille, Joana, alors que tous les adultes autour de lui le voient. Il la traite en garçon, troublé cependant de s’y attacher. Thème d’époque, la fin 19ème, l’homoérotisme frisait l’homosexualité, les filles étant reléguées au rang inférieur avec activités dédiées. C’était différent au Moyen-Age et l’auteur sait jouer du décalage des époques pour faire de cette ambiguïté une aventure. « Et moi, dit Richard, qui me souci des femmes comme d’une guigne, je me suis pris d’amitié pour toi, pensant que tu étais un garçon, sans même me demander pourquoi j’avais pitié de toi. Quand j’ai voulu te battre avec ma ceinture, le courage m’a manqué. Et puis tu as avoué que tu es une fille, Jack, car je veux encore t’appeler Jack ! Maintenant je sais que tu m’es destinée » p.354 Pléiade. Dans ce monde idéal de l’imaginaire lointain, le garçon dont on s’est pris d’affection adolescent peut naturellement devenir son épouse une fois mûr. Ce n’est pas rien dans le succès du livre auprès des jeunes lecteurs dans ces années 1880.

Avant de convoler, Richard devra faire ses preuves d’adulte. Après s’être cherché – vainement – des pères de substitution comme modèles, sir Daniel trop vil, sir Oliver le chapelain qui lui apprit les lettres trop faible, Bennet Hatch qui lui apprit les armes trop brute, Ellis Duckworth ami jadis de son père trop obnubilé par la vengeance, Lawless (qui veut dire Sans-loi) trop anarchiste et égoïste, Lord Foxham oncle de Joanna trop noble – Richard finira par se trouver tout seul. Il se fraiera un chemin de lui-même dans la jungle de la forêt, des flots, des renversements d’alliances, des loyautés et des coups de main.

Il échouera par trois fois à délivrer Joanna, reprise par sir Daniel, dans une réminiscence inconsciente des trois reniements du Christ par Pierre, ce robuste apôtre au cœur faible. Poussé par son audace irréfléchie, il bataillera aux côté d’un chevalier bossu solitaire pris à partie par sept reîtres dans la forêt, sans savoir qu’il s’agit du duc de Gloucester, futur Richard III – qui le fera chevalier après une autre bataille.

Trois quêtes se mêlent et se composent dans cette histoire : celle de la vengeance, immédiate mais trop basse ; celle de l’amour, ambigüe puisqu’il s’agit initialement d’un garçon qui se révèle une fille ; celle de soi enfin, la principale au fond, dans la lignée de l’Île au trésor, d‘Enlevé ! et de La chaussée des Merry Men. Roman d’apprentissage, la Flèche noire montre comment devenir adulte, quitter le monde guerrier qui ravit les douze ans pour explorer le monde adulte des vingt ans en passant simplement le monde amoureux des dix-huit ans.

Cela paraît élémentaire en le lisant ; pas sûr que cela soit aussi simple en le vivant… Ni à l’époque de l’histoire, ni à l’époque de la parution en feuilleton, ni encore aujourd’hui pour tous ceux qui s’efforcent à la maturité.

Car il faut opérer des choix personnels difficiles – ou alors se laisser faire par la destinée. Être un homme ? Ou un être passif qui se laisse faire ?

Robert-Louis Stevenson, La flèche noire (The Black Arrow), 1888, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 218 pages, €12.12
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Philippe Will, Guérilla

philippe will guerilla
Ce livre est le roman d’un service militaire à 22 ans, une oppression sur les seuls jeunes mâles que Chirac aura la bonne idée de supprimer pour inutilité. Cela se passe en 1982, lors de la gauche utopique au pouvoir. Un service militaire particulier, effectué à l’Hôtel Matignon sous Pierre Mauroy, surnommé « Rougeau de Lille », chantre du socialisme enchanté populaire.

Le personnage principal est antipolitique, ou plutôt apolitique : il préfère la baise à l’activisme, un temps gauchiste comme il était de bon ton de l’être à l’époque. Le socialisme gestionnaire lui est aussi étranger que le système. Ne compte pour lui que la musique, la guitare électrique dont il tire des sons de chat écorché pour une chanteuse rocailleuse jamais en rythme.

Il s’adresse à son lecteur comme à un copain à qui il en raconterait une bien bonne. Si les personnages sont bien campés, ils manquent un peu de profondeur, mais nous sommes dans le divertissement, pas dans Balzac. L’auteur ne manque pas d’en rajouter un peu, fumant de l’herbe lors de ses rares jours de caserne – ce qui était impossible à l’époque –, ou prêtant foi à la rumeur du « bromure » dans la nourriture des bidasses ordinaires – une légende urbaine propagée par la paranoïa gauchiste –, jusqu’aux distributions quotidiennes de bière – qui étaient la désinformation favorite de la droite évincée. Mais le lecteur ne s’ennuie jamais et la lecture de cet opus hilarant vaut le détour !

Affecté au service du Premier Ministre chargé de traiter l’abondant courrier postal (Internet n’existait pas…), il découvre la bureaucratie hiérarchisée, le clientélisme de parti et les petites haines entre soi des fonctionnaires qui ne rêvent que de piquer la place à celui ou celle placé juste au-dessus d’eux. Avec son pote Axel, un ancien du GUD avec lequel il s’est bastonné cinq ans avant au Luco (autrement dit il y a un siècle à cet âge), ils fomentent le bordel dans cette mécanique plus idéologique qu’efficace. Gauchiste et facho réconciliés sur l’État orwellien, voilà qui n’est pas piqué des vers.

De la pièce de dix francs collée au lino pour que la vieille chef de service s’y casse les reins à vouloir la ramasser, à la drague des « possibles » (réduite aux dactylos) tout en jaugeant la surface immodérée des postérieurs nourris aux calories de cantine ; de la langue de bois ministérielle pour faire passer le message optimiste du changement, passant de « l’installation » du socle à sa « consolidation », à l’usage de phrases standards tirées des discours de l’ineffable Premier – ce ne sont qu’opérations de guérilla subversive qui courent les couloirs de l’Hôtel Matignon. Dissuasion du faible au fort prisée des guévaristes comme des fascistes. Jusqu’aux bites finales, dessinées trop proches des petites filles hilares qui figurent la joie prolétaire du socialisme arrivé, et qu’affectionnent tant les fonctionnaires partisans biberonnés à la propagande sous Staline.

Les militants sont incapables de gérer un État, rappelés par le courrier du peuple aux dures réalités. Ils se bercent alors de grands mots et d’utopie pour demain (toujours demain), tout comme dans le livre de George Orwell : « Le scénario de ‘1984’ est bel et bien en train de se produire – tout y est : la novlangue, le ministère de la Vérité, la police de la pensée » p.210. Une assez juste description d’un socialisme qui ne s’est jamais débarrassé des oripeaux romantiques et se pique de gouverner.

Le narrateur (et l’auteur ?) n’a qu’une hâte : la quille ! Et au bout de ses douze mois, « une fois débarrassé de ton costume et de tes mocassins ridicules, tu enfiles un jean déchiré et un débardeur à motif panthère » (p.222) pour t’éclater en concert de wild-rock lors de la bébête fête de la musique instaurée par Jack qui se voulait le Grand.

Un peu trop d’alcool, de drogue et de baise frénétique, souvenirs fantasmés d’une jeunesse qui a passé ? Ce roman vous replace dans les années hédonistes si loin d’aujourd’hui où sexe, drogue et rock’n roll imposaient leur loi. Il vous donnera du plaisir tant il se moque du sérieux socialiste, des rites de bureau, du niveau d’incompétence atteint par tout fonctionnaire chef de service et destiné à le rester. Il raille par contrepoint notre époque contemporaine où le socialisme a disparu derrière la technocratie et la com’ et où l’hédonisme est censuré par les puritains drogués aux séries américaines et aux tradis du monde catho, massacré volontiers à la kalach par les islamistes aussi jaloux des perversions des autres qu’impuissants à s’y vautrer.

L’auteur a étudié le droit et la communication et travaillé à la télé avec Thierry Ardisson sur TF1 et Coluche sur les Restos du cœur, mais sa passion est la musique et il a produit des dizaines d’albums – et trois livres de littérature : Rock’n roll en 2010, Dealer ou la valse des maudits en 2011, et Mémoire fauve en 2014.

Philippe Will, Guérilla, 2016, éditions Œil de Caïn, 254 pages, €18.00
Le site de l’auteur
Attachée de presse : Guilaine Depis, contact presse guilaine_depis@yahoo.com ou 06 84 36 31 85

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Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu

philippe de villiers le moment est venu de dire ce que j ai vu
Philippe de Villiers est de droite, dans sa version « légitimiste » détectée par René Rémond, cela ne fait aucun doute – et je ne suis pas de son bord. Ce n’est pas une raison pour ne pas le lire car, comme tous les humains intelligents qui réfléchissent sur leur pratique, il énonce quelques vérités bonnes à entendre.

Ce parler-vrai détonne dans une classe politique engluée de moraline et réduite aux 300 mots du politiquement correct que formate l’École nationale d’administration. L’auteur en sort, il sait ce qu’il dit : « ce n’est pas une école, c’est un moule, un laminoir sémantique (…) vous en sortez (…) le cerveau formaté (…) et le cœur vide » p.21. Son livre est donc plaisant à lire, empli de « révélations » et de formules bien frappées. Pas étonnant à ce qu’il soit la meilleure vente des livres politiques 2015 selon les libraires.

Ce qui plaira aux lecteurs avides de confidences people est le portrait qu’il dresse de quelques politiciens français encensés en leur temps. Disons qu’il les replace dans leur inanité au regard de l’histoire.

  • Chirac : « Pour lui, les mots n’ont guère de sens » p.32. Démagogique, il a une « affectivité profuse sur l’instant » p.33 – ce pourquoi les Français l’aiment – mais « il ne sait quoi penser » p.35 et surtout, « il s’en fout ».
  • Giscard : « Son œil de colin froid » p.40 montre qu’il « appartenait à un autre monde, le monde anglo-saxon » p.42. Ingénieur des âmes, il veut intégrer la France dans une Europe fédérale libérale et atlantiste.
  • Mitterrand : le grand roublard séducteur, créa la performance en incitant Yves Montand à présenter le tournant de la rigueur de 1983 comme un moment positif pour la France. L’émission Vive la crise, en 1984, fait avaler le revirement vers la globalisation libérale : des mesures pour débloquer les capitaux et décider du maintien du franc dans le Système monétaire européen. C’est aussi Mitterrand qui suscite SOS racisme avec BHL, Pierre Bergé et Harlem Désir, en 1984 toujours, pour promouvoir la haine de soi et, par réaction, le Front national – cela afin de déstabiliser la droite. Mitterrand lui-même l’avoue à l’auteur (p.135). « Sous couvert d’antiracisme, SOS racisme sauve le racisme. Fabriquer des racistes pour mieux les dénoncer. Provoquer et nourrir la haine pour s’en repaître » p.110. Villiers n’a pas de mots assez durs pour cette entourloupe politicienne – que la gauche benêt continue d’alimenter aujourd’hui.
  • Sarkozy : « Moi qui le connais bien, je ne crois pas qu’il mente. Il est dans l’instant. Et c’est l’instant qui change. C’est un capteur d’ondes (…) Sur le fond, il ne change pas (…) il est Américain, du ‘parti républicain’, citoyen du monde (…) Il n’a pas de doctrine. Il veut simplement être aimé » p.295.
  • Delors, Camdessus, Lamy, Lagayette, Peyrelevade : tous démocrate-chrétiens « iraient bientôt coloniser les instances internationales (…) partir évangéliser au nom de l’économie œcuménique mondialisée, toutes les nations » p.50.

Il a un jugement sans nuances sur la politique, que je partage. « Je suis entré en politique par effraction. Et j’en suis sorti avec dégoût. Aujourd’hui, je la déteste » – c’est dit dès l’introduction, p.9. Que ceux qui veulent se faire mousser en transformant leurs projets en mensonges se lancent dans l’arène. Pour ma part, et je crois que beaucoup d’électeurs partagent ce point de vue, je n’ai pas besoin d’être élu pour exister. S’il faut des candidats qui se dévouent, bien peu sont dignes de rester en politique au bout de quelques mandats…

  • En cause le politiquement correct du « tribunal médiatique », analogue au « tribunal révolutionnaire » sous la Terreur. « C’est le journaliste insinuateur qui distribue les bons et les mauvais points » p.16 Ivan Levaï « le malveillant » le lui a démontré lors d’une Heure de vérité en 1992. Les médias, qui veulent se faire bien voir du Mainstream, en rajoutent dans la moraline. La centralisation parisienne des médias comme la concentration des holdings accentuent ce phénomène. Ils en rajoutent aussi dans le divertissement consumériste, ainsi Le Lay de TF1 avouera sans nuance qu’il s’agit de vendre du temps de cerveau disponible pour les publicités Coca Cola. « Ce n’est pas ce qu’on dit qui compte. C’est l’impression qu’on produit » p.192. Philippe de Villiers montre comment, avec le milliardaire Jimmy Goldschmidt, il a berné les médias en commandant des sondages tout en spéculant sur l’action TF1 – afin d’avoir de l’antenne et de la notoriété. Si vous payez les sondeurs, ils vous considèrent vous donnent les quelques pourcents dans l’épaisseur du trait. Sinon, rien.
  • En cause aussi la construction européenne, qui est une déconstruction : « Le but n’est pas de faire émerger une nouvelle entité politique, mais d’en finir avec le politique » p.159. Passer du gouvernement des hommes à l’administration des choses. Claude Cheysson lui avoue (p.157), l’UE est « le système de l’engrenage », on ne peut jamais reculer. Ce pourquoi le traité de Maastricht apparaît comme « un changement de régime. Le passage de la démocratie à l’oligarchie » p.156.

Député européen, Philippe de Villiers a vu les lobbyistes en action à Bruxelles. Ils servent les intérêts privés et les politiciens sont bien peu immunisés contre leurs tentations (visites, spectacles, restaurants, notes argumentées, amendements tout rédigés…). « Derrière chaque vote, il y a un lobby » p.199. Ces auxiliaires législatifs dicteraient 75% des normes européennes, remplaçant le gouvernement (politique) par la gouvernance (administration). « À Bruxelles, l’essentiel de ce qui se fait ne se voit pas » p.200. Opacité des procédures et faible contrôle démocratique livrent l’Union européenne aux industriels et aux idéologies. Pour un quart, les députés seraient membres de l’intergroupe LGBT (lesbiens-gais-bi-trans) – en quoi cela sert-il la politique ? L’Europe dépossède : « la grande aliénation, la grande dépossession, la grande infiltration » p.205, énonce Villiers.

Remembrement et agrochimie tuent la terre et le travail bien fait. « On a tué les métiers indépendants : le paysan avec la mondialisation des marchés, l’artisan avec les délocalisations, le commerçant avec la grande distribution, les pêcheurs avec les bateaux racleurs de fond qui viennent de Corée ou du Japon sur nos côtes » p.104. Où l’auteur attrape tout et ajoute au péril de mondialisation le vieux péril jaune de son enfance… Mais il n’a pas tort lorsqu’il dit que la perte d’indépendance dans le travail conduit à la perte de l’indépendance d’esprit : Karl Marx l’a décrit sous le terme « d’aliénation ». La réflexion, la durée et l’application sont remplacée par le mobile, le provisoire et le futile.

Mais Philippe de Villiers vise plus haut. Il porte un jugement sur l’époque postmoderne, devenue insensiblement post-démocratique par dessaisissement de la politique par l’administration et la bureaucratie. L’ENA, l’Union européenne et l’euro sont, pour Villiers, des démons qui, sous la beauté du diable, ensorcellent les pauvres âmes pour les lier aux lobbies industriels et financiers – eux-mêmes inféodés à Satan lui-même : l’Amérique toute-puissante via l’OTAN (p.335). Théorie du Complot ? Presque… Ce qu’il décrit n’est pas faux, les conclusions qu’il en tire sont biaisées.

Ainsi fait-il un lien entre la béatification à Rome de Marie-Louise Trichet, morte en 1759, et son vague descendant Jean-Claude Trichet, à l’époque président de la Banque centrale européenne. « Nous sommes devant un phénomène s’apparentant à la religion : le salut par l’euro, la rédemption des nationalismes coupables, l’accès, par la monnaie unique, à la fraternité universelle. On ne raisonne plus, on accomplit » p.239. Certains hauts-fonctionnaires sont peut-être des niais spirituels, justifiant de façon cucul leurs décisions économiques, mais la ménagère sait bien ce qu’elle a dans son porte-monnaie. L’euro a été une chance pour les Français : ce n’est pas la faute de la monnaie unique si les gouvernants n’osent jamais toucher aux empilements administratifs d’instances et de codes qui handicapent l’emploi. L’euro est bon aux Hollandais, aux Belges, aux Italiens – pourquoi pas aux Français ? Il ne faut pas confondre la température avec le thermomètre. Ce pourquoi le projet Le Pen (soutenu par Villiers) de sortir de l’euro ne suscite pas l’adhésion enthousiaste !

Pour sa réflexion de haut vol, Philippe de Villiers en appelle à Alexandre Soljenitsyne, qu’il a reçu dans sa propriété de Vendée. Il fait du dissident russe le « mythe universel de la conscience dressée » p.76. Le lecteur apprend d’ailleurs combien les Vendéens étaient cités en exemple de Terreur réussie par Lénine, au début de la révolution. Vendéens comme dissidents sont une insurrection contre l’Idéologie, mythe que le vicomte reprend à son compte.

« Vendéen de père lorrain et de mère catalane » p.54, Philippe de Villiers vante sa réalisation du Puy-du-Fou, « l’anti-Disney » où « le rêve consumériste fait place au rêve historique » p.55. Volontiers libertaire, version féodale, il n’hésite pas à comparer sa gestion à l’autogestion de type yougoslave vantée par la Deuxième gauche des années 1970. « Pas de subventions, pas de dividendes, c’était un capitalisme sans capitaux, une création sans marketing, où l’on n’y développait pas la culture du profit, il n’y avait pas de droits d’auteurs et tous les bénéfices étaient réinvestis » p.52. Aversion catholique contre l’argent, aversion de caste nobiliaire contre la production – puisqu’il suffit de naître.

Il oppose cette culture enracinée au chaos post-68 globalisé où la « génération morale » prône le droit « à la différence » pour promouvoir un multiculturalisme militant où tout vaut tout – afin d’en finir avec « la tradition assimilatrice de la France ». Dans les années 70, on dénonce la France collabo pour susciter la « honte d’être Français », ce qui « tue l’espoir ». « Mai 68 fut le berceau de la nouvelle société bourgeoise (…) agents actifs ou idiots utiles d’un nouveau capitalisme » p.87. Ni frontières, ni limites, seul compte le « marché du désir » : tout est monnayable, la consommation infinie comme le désir ; tout est interchangeable, jouir est se dépenser – donc un devoir (Pierre Bergé) – ce qui dispense de penser. « État post névrotique, désinhibé », cerveau disponible.

« Peu à peu, le patriotisme allait devenir une pathologie, la frontière une déviance, la nation une mare aux diables xénophobes » p.67. Les élites ont trahi. L’anticolonialiste Georges Boudarel, devenu tortionnaire par idéalisme gauchiste auprès du Viet Minh sous le nom de Dai Ding, est reconnu en 1991 au Sénat où il représente le CNRS, sa trahison amnistiée, ses « droits » universitaires rétablis, son nom blanchi… Et toutes les belles âmes de gauche – sauf Lionel Jospin – de soutenir ce suppôt du « camp progressiste » qui a torturé des Français pour le bien de l’Humanité !

Contre la « maladie du vide » (Soljenitsyne, cité p.340), Philippe de Villiers appelle à remettre l’esprit au-dessus de la matière – de façon bien chrétienne et platonicienne. Identité est souveraineté, dit-il face à Poutine, qu’il admire.

Peuple sain enraciné contre élites corrompues et nomades, spiritualité de tradition (donc catholique) contre les nouveaux immigrés (donc islamistes), glorification de la vie contre l’agrochimie, l’avortement et le dénigrement de soi – il y a de tout chez Villiers. Un tout qui forme une constellation en forme de droite légitimiste : terroir, régions, corps intermédiaires, souveraineté, la nation en corps organique. Ne manque qu’un roi pour l’incarner, un non politicien pas obligé d’être élu… Mais revenir avant 1789 est-il un idéal ?

Philippe de Villiers, Le moment est venu de dire ce que j’ai vu, 2015, Albin Michel, 348 pages, €21.50
Format Kindle €14.99

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Déchéance de nationalité ou déchéance de la politique ?

« François Hollande m’a beaucoup déchu » est ce qu’aurait pu dire la Madame Michu socialiste depuis 1936 – si ce n’est que la profession populaire de concierge a disparue du parti depuis longtemps. Le think-tank socialiste Terra Nova proposait en 2011 de changer de peuple, puisque les ouvriers et employés délaissaient le PS (on se demande pourquoi…) pour de se recentrer sur les bobos (en général fonctionnaires surtout parisiens) et les minorités ethniques, sexuelles ou du « genre » (qui n’existe pas chez les anthropologues mais qui existe dans les têtes). Cet électorat particulier tient aux particularismes des « droits » – mais compense en surenchérissant sur la Morâââle universelle pour jouer au collectif.

Il en est ainsi de la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour faits graves de terrorisme.

L’inscrire « dans la Constitution », reprendre « une proposition de l’extrême-droite », s’appuyer en populiste sur les sondages d’opinion post-attentats particulièrement remontés contre la guerre de l’islam djihadiste contre la civilisation occidentale, se poser en Président au-dessus de TOUS les partis (dont le sien) – tout cela peut heurter le socialiste moyen ; tout cela sent la magouille électorale à la Mitterrand à un an et quelque des élections présidentielles, dont François-le-Petit (Patrick Rambaud) aime à suivre les traces florentines – « la bibliothèque en moins »…

Mais sur le fond, sur le long terme, sur l’intérêt national – en quoi cette mesure devrait-elle « choquer » le bon sens ?

consequences decheance de nationalite

Les terroristes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Les gauchistes qui voulaient renverser le Système n’étaient pas en guerre contre leurs compatriotes, ils voulaient changer la vie et les rendre plus libres. Cela ne les excuse en rien, mais il étaient différents des islamistes qui veulent étendre la charia au monde entier ET font du djihad une obligation coranique. La voix même d’Allah exigerait – selon eux – la guerre de l’Oumma contre Dar al islam,  ne s’arrêtant que lorsque le dernier mécréant aura été égorgé par le dernier croyant.

Il ne s’agit donc pas d’options politiques mais de guerre de civilisation.

Je le reconnais, tous les Musulmans ne se sentent pas concernés, beaucoup interprètent le Coran moins comme un Commandement à suivre à la lettre que comme un Code de conduite pour guider les hommes vers la lumière (et laisser les femmes dans leur obscurité native). Mais « les terroristes » qui massacrent au couteau, au hachoir, à la kalachnikov, aux explosifs sont des djihadistes au sens littéral prôné par le Coran – parole d’Allah et obligation du croyant. S’il s’agit d’une dérive de l’islam vers une interprétation sectaire, le support en reste le texte qui est le même pour tout le monde. Aux musulmans, donc, de faire comme les chrétiens et les autres religions : relativiser le texte dans son contexte. C’est leur responsabilité. La stratégie de l’État islamique est bel et bien d’instaurer la guerre civile dans ce ventre mou du monde mécréant qu’est l’Europe, empêtrée dans son humanisme bêlant démocrate et chrétien, dont la tolérance confine parfois à la bêtise (pour les agressions sexuelles en Suède, à Cologne, en Finlande – il est vrai cantonnées aux femmes, cela pourrait-il « expliquer » cette indulgence ?).

Contre cette paranoïa islamique chaque société a le droit de se défendre, chaque État le devoir de protéger sa nation, chaque peuple le droit de demander des comptes à ceux qu’il a élus.

Pourquoi la déchéance de nationalité ferait-elle problème, dans l’arsenal multiple qui est mis en place ?

Decheance de nationalite carte du monde AFP

Les arguments des gens de gauche et des moralistes de droite sont souvent de mauvaise foi, « combat d’idées, où s’affrontent les principes, et dont les faits sont soigneusement tenus à l’écart« , suppute un analyste. Malgré cette « polémique à la française » aussi excessive que futile, il est bon que le débat existe – cela s’appelle la démocratie. Les plus habiles passent de la morale au juridique, étayant leur refus intuitif par des arguties qui ne tiennent pas, puis reviennent à la morale quand cela les arrange. Le Conseil constitutionnel a tranché en 1996 : « que le principe d’égalité ne s’oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes ni à ce qu’il déroge à l’égalité pour des raisons d’intérêt général pourvu que dans l’un et l’autre cas la différence de traitement qui en résulte soit en rapport avec l’objet de la loi qui l’établit ».

Je voudrais d’ailleurs que l’on m’explique en quoi le fait d’être binational serait une condition « plus précaire », voire « inférieure » à la nationalité simple. Y aurait-il pour la gauche de « plus égaux que les autres » ? On peut avoir la double nationalité par défaut, sans l’avoir demandé, comme les Marocains nés en France. On peut choisir la nationalité de la France où l’on a été élevé ou bien lorsqu’on y a résidé plus de dix ans, ou encore par mariage – tout en conservant sa nationalité de naissance. On peut demander une nationalité supplémentaire (israélienne, allemande, etc.) bien que né français, si l’on y a quelque droit. Comme on le voit, la double nationalité est une liberté supplémentaire, la plupart du temps choisie volontairement.

Ce choix volontaire d’adhérer à une société (droit du sol) plutôt que d’y être contraint par les déterminismes biologiques (droit du sang) est une valeur de la République. Elle a été chantée par Ernest Renan en des termes sans équivoque. Mais c’est justement parce que l’adhésion est volontaire qu’elle peut être réversible. Le Contrat social est un contrat : qui le rompt unilatéralement doit en supporter les conséquences qui sont – comme dans tout contrat – la perte de tous les avantages consentis.

Allons-nous pleurer – avec ces bobos parisiens nantis bien au chaud dans leurs quartiers protégés des « aliens » – sur la perte de tous les « droits » (RMI, CMU, allocations familiales, aide au logement…) qui reviennent aux terroristes comme à tous citoyens ? Qui tue ses propres compatriotes doit s’attendre à être exclu de la communauté.

Malgré les bobos médiatiques dans la surenchère inepte : Hollande = Pétain (Edwy Plenel), Hollande = Hitler (Henri Leclerc). Les révolutionnaires en 1791 n’ont-ils pas déchu de la nationalité les émigrés aristos ? Les républicains de 1848 n’ont-ils pas déchu de la nationalité ceux qui persistaient à poursuivre l’esclavage ? Le Front populaire n’a-t-il pas déchu de nationalité les convaincus de haute trahison ? Le gouvernement issu de la Résistance sous de Gaulle en 1945 n’a-t-il pas déchu les collabos ? Mais, sauf pendant la Révolution, après débat judiciaire, condamnation par un tribunal et épuisement des voies de recours individuels – comme en toute démocratie.

La décision est déjà dans la loi – mais la loi en France est-elle appliquée ? Ne faudrait-il pas s’en préoccuper avant même de le coller dans la Constitution, comme si cela devenait intouchable ? Où est la volonté ? Où sont les moyens ? Ce choix présidentiel fait cuisine électorale, reprendre les arguments phares de ses adversaires politiques permet de leur couper l’herbe sous le pied – mais ni le droit ni la morale ne doivent être appelés en incantation ni déformés pour cela. Il s’agit d’une mesure symbolique pour conforter la patrie et le « vivre ensemble » – puisque la peine de mort n’existe plus.

2015 2013 creation d emplois en europe

Il cache en revanche tous les échecs politiques de François Hollande depuis son élection : sur la croissance, sur le chômage, sur le déficit, sur la réorganisation de l’État, sur les moyens de la justice, sur l’impréparation de la DGSI à gérer ce que faisaient hier assez bien les RG, sur la surveillance généralisée, sur l’application indigente de Schengen, sur la participation politique des citoyens, sur l’école… Ceux qui traquent frénétiquement les inégalités devraient plutôt se pencher sur ces questions cruciales et durables, plutôt que de gloser à longueur de prêches enflammés sur une proposition qui devra de toute façon être votée dans les mêmes termes par chacune des chambres du Parlement, puis obtenir la majorité des 3/5ème au Congrès !

Sont-ils vraiment « tous Charlie », ces indignés de circonstance ? Veulent-ils vraiment « faire barrage » au Front national – ou simplement faire du vent parce qu’ils n’ont rien à dire sur l’économie, l’État, l’éducation, la société, la guerre ?…

Gilles Kepel à propos de son dernier livre évoque « la nullité de nos élites politiques, des partis qui sont devenus des coquilles vides », « la faillite des élites françaises, qui méprisent totalement le travail universitaire et la connaissance des orientalistes » et « ces élites politiques françaises [qui] se montrent incapables de comprendre ce qui se passe dans la société, d’avoir la modestie d’aller chercher le savoir en dehors d’elles-mêmes. » Il semble avoir malheureusement raison  : le prétexte de la déchéance de nationalité ne cache-t-il pas une véritable déchéance politique ?

« Déchéance de nationalité » sur Google : Environ 1 290 000 résultats !
Ce que dit actuellement la Loi
Sur Public-Sénat – très pédagogique
Sur nationalité.net la France et les autres pays
Sur Wikipedia (trop elliptique et un peu biaisé)

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Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men

robert louis stevenson la chaussee des merry men
Ce court roman est empli de bruit de fureur, celle des éléments et celle des âmes. Charles, jeune étudiant à l’université d’Edimbourg, n’a pour seule famille restante qu’un oncle et sa fille Mary, qui vivent dans une ferme isolée des bords du flot, sur le Ross de Mull à Grisapol. Les brisants dressent leurs chicots redoutables et nombre de bateaux sont entraînés sur eux par le courant. Par les jours de tempête, on dirait qu’ils dansent dans une joie diabolique, d’où leur nom de Joyeux drilles – les Merry Men.

Charles vient passer quelques vacances dans la solitude fracassante de la mer lorsqu’à certains indices, ténus mais répétés, il s’aperçoit que son oncle n’a plus toute sa tête. Lui, le garçon, sait bien ce qu’il veut : épouser Mary et l’arracher à cette solitude déprimante. Il a pour ambition de découvrir un trésor, celui du navire espagnol de l’Invincible Armada brisé sur ces côtes lors de la tempête qui sauva l’Angleterre. Il croit deviner que l’épave peut se trouver dans la baie non loin de la ferme, d’autant qu’un professeur espagnol a récemment contacté son maitre à l’université pour des recherches dans les archives.

L’Ecosse sauvage, un trésor qui fait rêver, le double maléfique chez tout être, le tragique de l’aventure humaine… tous ces ingrédients de l’univers de Stevenson sont présents. Ne reste qu’à planter le décor et y faire se mouvoir les personnages.

L’Ecosse des Basses terres maritimes est pénétrée de vents et de courants. La nature mugit ou soupire selon le temps, prenant des formes sauvages comme si la main de Dieu s’abattait sur les êtres chétifs qui osent défier Sa force. Dans la queue du romantisme, Stevenson décrit comme Hugo les lames agressives comme des êtres vivants, les courants maléfiques qui entraînent hommes et bateaux, les rocs noirs qui font danser les embruns ; il chante comme Wagner la clameur de l’ouragan, les coups de boutoir de la bourrasque contre les pignons de la maison, les soupirs glacés du vent qui s’infiltrent par le cheminée, couchant les flammes de tourbe. Il dit les moments où la nature prend un aspect surnaturel, faisant croire à des forces divines ou diaboliques.

Lui-même n’y croit guère, trop positiviste comme Charles, mais il est impressionné de constater les ravages de l’imagination chez les autres : chez Rorie le serviteur qui croit voir un poisson tapi sous les eaux de la baie ; chez Gordon son oncle approchant la soixantaine qui s’enivre des tempêtes au point de souhaiter les naufrages, mimant l’excitation grandiose des brisants qui fait jaillir l’écume à plusieurs dizaines de pieds de la mer.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Le jeune homme est un sage, qui croit comme Locke que l’expérience de la vie par les cinq sens est meilleure que les dogmes appris par cœur des Bibles et autres autorités. Il se met nu au soleil, plonge dans l’eau marine, explore par toute sa peau le contact gluant des algues. Il veut un contact direct avec la nature et ses forces ; il veut un contact direct avec les gens de chair plutôt que de les imaginer en esprits. Aussi, lorsqu’un homme se dresse sur une épave échouée, ce n’est pas comme son oncle un fantôme qu’il voit, mais un être humain de chair bien vivant. Un Noir – ce qui effraie d’autant plus le vieil homme qu’il se sent coupable d’avoir souhaité la mort d’un marin, lors d’une nuit de tempête, tant était beau à ses yeux le naufrage.

Nous sommes dans la tragédie shakespearienne car tout ce qui devait arriver était comme déjà écrit : la solitude de l’oncle, sa progressive folie, sa fin inéluctable – sans que quiconque puisse rien faire. Macbeth a montré les limites de l’obéissance à un roi criminel ; c’est ainsi que Charles, qui devient adulte donc responsable, jauge l’autorité de son oncle et même celle de Dieu. Nul ne commande que soi-même, ainsi le veut l’aventurier de la vie. Tout ce qui lui arrive dépend en partie de lui, même sa folie. Ce n’est que lorsqu’il lâche pied comme être raisonnable que les forces naturelles l’emportent, telles des démons. Car Dieu a donné la raison à l’homme pour qu’il s’en serve.

Ce court roman très bien écrit explore les tréfonds de l’âme humaine tout en replaçant les êtres fragiles et nus que nous sommes dans le grand chaos indifférent de la nature. La mer n’est maléfique que si l’on y croit ; elle est pourvoyeuse de trésors et d’imaginaire si on le veut. A chacun de choisir.

On dirait que, de Jim de L’île au trésor, 13 ans, à Charles, ici dans sa vingtaine, en passant par David, 18 ans, du roman Enlevé ! Robert-Louis Stevenson grandit au rythme de ses personnages, devenant peu à peu adulte, chargé de famille et aventurier des mers du sud comme de la littérature. Ces quelques pages sont moins destinées aux adolescents qu’aux adultes, encore que chacun puisse y trouver ce qu’il cherche : de l’action, l’homme colleté aux éléments, mais aussi aux forces obscures de l’esprit et des croyances.

Et cette fois, Folio a bien édité le livre.

Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men, 1887, Folio 2008, 128 pages, €2.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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