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John Steinbeck, A l’est d’Éden

Steinbeck a voulu écrire le livre de sa vie, une véritable Bible de sa famille et de sa région, la vallée de Salinas en Californie du nord. Une Bible qui englobe tout, de la création du (nouveau) monde à la sueur de son front, du « croissez et multipliez » contrarié par le péché, de la leçon de vie donnée par Dieu. Avec une obsession renouvelée pour le mythe biblique de Caïn et Abel, le frère qui tue son frère – par jalousie de l’amour du Père. Que ce soit Charlie et Adam, ou Caleb et Aron (toujours des prénoms en C et en A), le meurtrier (abouti ou non) est exilé à l’est du Paradis, l’Éden biblique.

L’est est là où le soleil se lève, où tout peut recommencer sous l’œil dans la tombe qui regarde Caïn. L’ouest est au contraire toujours promesse de paradis retrouvé, de nouveau monde à défricher, de cité de Dieu à bâtir – d’où le tropisme puritain vers la terre promise des Amériques et, en Amérique, la ruée vers l’ouest des pionniers jusqu’à la Californie où coule, sinon le lait et le miel, du moins le coton et les oranges avant les filons d’or et la technologie. Au-delà, c’est la mer. Ceux qui se sont aventurés toujours plus vers l’ouest n’ont trouvé que les îles tropicales où se perdre dans l’oisiveté et le sexe, ou poursuivre inlassablement le monstre marin de Moby Dick.

C’est « l’histoire du bien et du mal, de la force et de la faiblesse, de l’amour et de la haine, de la beauté et de la laideur », écrit Steinbeck dans son Journal du roman. Il intercale l’histoire de deux familles dans le roman, la sienne, les Hamilton germano-irlandais un peu foutraques mais généreux, ses grands-parents maternels, et la famille Trask, inventée sur le modèle biblique avec un père dominateur et deux frères qui s’aiment et se haïssent. La mémoire et l’invention s’entremêlent. Cela donne un roman fleuve, contradictoire, immoral selon les normes du temps, addictif – au fond terriblement humain.

Il tourne sur l’interprétation dans la Bible du péché. « La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé », écrit justement l’auteur sous son personnage du chinois domestique et philosophe Lee, p.1143 Pléiade. D’où la jalousie du fils délaissé à l’égard de son père, tel Caïn le laboureur, dédaigné au profit d’Abel l’éleveur, l’autre fils. Cette injustice délibérée au premier degré laisse pantois. Mais Dieu inscrit au front de Caïn un signe pour que personne ne le tue. Et le fils premier-né, chassé du regard du Père, s’exile à l’est d’Éden. Sur deux générations, les Trask vont reproduire le modèle – comme quoi être imbibé de Bible n’est pas bon pour la santé psychologique de l’humanité.

Charles offre à son père un couteau à lames multiples, avec l’argent qu’il a gagné en coupant du bois à la sueur de son front. Au lieu d’en être récompensé par un regard, une parole ou un geste d’amour, le père dédaigne le cadeau au profit de celui de son autre fils, Adam, qui se contente sans effort de lui offrir un chiot trouvé dans la forêt. Charles tabasse alors Adam en le laissant pour mort. Mais il ne l’est pas et, devenu père à son tour après un périple forcé dans l’armée, il reproduit le schéma : il reçoit en cadeau de son fils Caleb une grosse somme d’argent acquise par le travail des haricots et l’astuce de profiter de la montée des prix, pour compenser la perte d’un projet de vente de salades préservées dans la glace qui a échoué. Mais Adam refuse ce cadeau indignement (selon lui) gagné par la spéculation et préfère les bons résultats scolaires de son autre fils Aron. Caleb se venge en révélant à son faux jumeau Aron que leur mère n’est pas morte, mais une putain qui tient maison dans la ville après avoir tiré sur leur père et les avoir abandonnés. Effondré, Aron, à 17 ans, s’engage dans l’armée et se fait tuer dans la Première guerre mondiale.

C’est toute la différence entre l’être beau, obéissant et conformiste, et l’être moins doué par la nature mais qui compense par ses efforts. Le pur et le maléfique, l’ange et le démon. Dieu est bien injuste, lui qui a créé les hommes tels qu’ils sont, Abel comme Caïn. Aron ressemble à son père, orthodoxe et suivant les commandements à la lettre, tout désorienté lorsque la réalité vient contrecarrer ses rêves. Il n’aime pas sa fiancée Abra (au prénom qui vient d’Abraham), il aime l’idée idéalisée qu’il se fait d’elle. Au fond, il reste centré sur lui-même, égoïstement parfait, et le monde doit tourner autour de lui sans qu’il ne fasse rien pour.

Caleb ressemble à sa mère, la putain Cathy, depuis toute petite manipulatrice et sans affect, une parfaite psychopathe. Recueillie par Adam alors qu’elle était fracassée par son souteneur, après avoir simulé un viol qui a conduit l’un de ses professeurs au suicide, tué ses parents dans un incendie, elle l’a épousé pour mieux le détruire. Elle a couché avec lui et avec son frère Charlie pour affirmer sa liberté et, malgré une grossesse non désirée où elle a accouché de faux jumeaux, elle est partie en abandonnant mari et progéniture. Elle s’est instillée dans les bonnes grâce de la tenancière d’un bordel de Salinas avant d’empoisonner sa bienfaitrice qui l’instaurait légataire, et de pervertir les notables du coin par des pratiques sado-masochistes inusitées, dont elle conservait des photographies. Caleb la perce à jour, Aron en est effondré. Cathy, arthrosique et vieillissante, se suicide en laissant tout à Aron – qui laisse tout à sa mort sur le front.

Au fond, la Bible peut se lire de façon contradictoire : soit comme une soumission inconditionnelle à Dieu (ce que pratiquent les intégristes chrétiens, les puritains et… les musulmans), soit comme une liberté offerte à l’humain de construire sa vie selon ses choix successifs (ce que pratiquent les protestants, les catholiques après Vatican II et… les Juifs). La Parole de Dieu est soit un commandement absolu auquel il faut obéir à la lettre, soit un élément de réflexion à approfondir par soi-même. Steinbeck a choisi la modernité, et s’amuse de ce que Dieu « préfère l’agneau aux légumes » p.1142. Chacun est responsable de son destin et peut choisir le bien ou le mal à chaque instant. « Le mot hébreu timshel – ‘tu peux’ – laisse le choix. C‘est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si ‘tu peux’, il est vrai aussi que ‘tu peux ne pas’ » p.1177. Cal réussit à accepter ses fautes et à faire d’elles des forces pour aller de l’avant.

Le roman est plus riche que ce que je peux en dire en une seule note, et le cinéaste Elia Kazan en a tiré un film (chroniqué sur ce blog) qui recentre l’histoire sur Caleb et Aron, faisant du père Adam un monstre de rectitude borné, sans empathie, sûr de son bon droit moral issu du Livre – assez éloigné de l’Adam du roman.

Cette fresque familiale s’inscrit aussi dans l’histoire des États-Unis et du monde de 1863 à 1918, avec les guerres indiennes, la guerre de Sécession, la Première guerre mondiale, avec le développement du chemin de fer, de l’industrie automobile, du grand commerce et de la publicité, avec l’immigration venue de la vieille Europe et de la Chine. Tout cela incarné dans les petits gestes du quotidien, les situations sociales et l’amour. Plus que dans les vérités éternelles du Livre, les humains trouvent leur expérience dans la terre et dans la vie. « La production collective ou de masse est entrée aujourd’hui dans notre vie économique, politique et même religieuse, à tel point que certaines nations ont substitué l’idée de collectivité à celle de Dieu. Tel est le danger qui nous menace. (…) Notre espèce est la seule à être capable de créer, et elle ne dispose pour inventer que d’un seul outil : l’esprit individuel de l’homme. (…) C’est seulement après qu’a eu lieu le miracle de la création que le groupe peut l’exploiter, mais le groupe n’invente jamais rien. Le bien le plus précieux est le cerveau solitaire de l’homme » p.992

Un grand livre de l’humanité, le testament de l’auteur.

John Steinbeck, A l’est d’Éden (East of Eden), 1952, Livre de poche 1974, 631 pages, €10,40, e-book Kindle €9,99

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Bilan d’Ainsi parlait Zarathoustra

Après avoir chroniqué chapitre après chapitre tout ce « cinquième Évangile », comme l’appelait Nietzsche, son « œuvre majeure » d’un nouveau style poétique et allégorique, l’heure est venue du bilan. Que tirer aujourd’hui de Zarathoustra, paru entre 1883 et 1885, et revu jusqu’en 1887 ?

Tout d’abord un constat :

Nous sommes des êtres « vivants », donc « la vie » est notre lot et notre but. Or la vie est « volonté de puissance », terme allégorique qui n’a rien d’une « volonté » au sens psychologique, ni d’une « puissance » au sens politique, mais une lutte éternelle des passions et instincts entre eux. Instinct de force qui veut dominer, instinct de génération qui veut se reproduire, instinct grégaire qui veut les relations avec les autres, instinct de fraternité et d’entraide qui veut le groupe parce qu’il est plus que l’individu, instinct de création qui veut la solitude…

Ensuite un but :

Car l’homme « supérieur » n’est pas encore « le surhomme », celui qui s’est surmonté et est devenu libre, créateur et artiste. Zarathoustra lui-même n’est pas un surhumain, il ne fait que l’enseigner. D’où son amour pour l’enfant innocent, troisième métamorphose de la voie, « un nouveau commencement et un jeu ». Sa liberté lui offrira tous les possibles, loin des dogmes de la foi, des conventions de la Morale, du qu’en-dira-t-on social.

Enfin un chemin :

Car Ainsi parlait Zarathoustra est sous-titré « un livre pour tous et pour personne ». S’il est destiné à être lu par tout le monde, il ne sera vraiment compris que de quelques-uns. Ceux qui feront l’effort de comprendre ne seront pas la masse, mais une élite, celle qui conduira les autres par son exemple. Or le chemin passe par l’exigence de se défaire du nihilisme, celui qui a saisi les hommes libérés de Dieu mais entraîné par les sciences à douter de tout et à seulement « déconstruire ». Il faut, après ce grand lavage, reconstruire l’humain, quitter les carcans de la Morale et de la Religion (y compris les dogmes scientifiques – oxymore tant « la » science est une méthode de constante remise en question). Il faut que chacun affirme sa propre morale et l’ajuste à celle des autres, pas qu’elle vienne d’ailleurs ou d’en haut.

Avec un nouveau style :

Pour ce « cinquième évangile » qui prêche de surmonter l’humain trop humain, Nietzsche use volontairement d’un nouveau style. Non plus le style didactique des exposés classiques de philosophie, mais le langage poétique dont chacun sent bien que les images, les sons et les rythmes vont au-delà des mots pour suggérer plus. Gaston Bachelard l’a bien compris, la dynamique de l’imaginaire surgit de la poésie plus que du discours de la pensée. L’air sec et pur des montagnes où erre Zarathoustra dit plus que les mots combien il veut s’élever au-dessus des petites ratiocinations philosophiques et au-delà des « grands problèmes » moraux. D’où ces virgules, tirets, retours à la ligne, qui donnent un rythme au texte et incitent le lecteur à la métaphore. Le style propre à Zarathoustra est le dithyrambe, ce genre poétique et musical grec utilisé comme action liturgique en l’honneur de Dionysos. Le dithyrambe va au-delà de la raison pour englober l’émotion et le délire. C’est, autrement dit, un style qui exprime en même temps les trois étages de l’humain : la raison certes, mais aussi la passion et les instincts.

Peu vendu à sa parution, Ainsi parlait Zarathoustra est devenu « le livre du havresac » des soldats allemands de la Première guerre mondiale, avant d’accéder à la célébrité en 1922. Heidegger en fera le dernier mot de la tradition métaphysique – qui cherche à penser tout ce qui est – par l’universel. Mais le penseur allemand, viré un temps nazi, se trompe, à mon humble avis, lorsqu’il assimile la « volonté de puissance » au triomphe faustien de la Technique. « L’être de l’étant » serait ce mâle blanc dominateur éperdu de rationalisme, qui veut tout contrôler grâce aux machines et à l’artificiel. Or Nietzsche récuse ce simplisme qui réduit l’humain à la froide raison raisonnante. Son « être » est grec, il englobe le tout de l’humain, ses trois niveaux, ses trois cerveaux. L’éternel retour du même n’est pas le retour à l’identique, mais la lutte éternelle des valeurs entre elles – des instincts entre eux – dans l’éternelle indifférence de la nature.

C’est cela pour moi, le message de Zarathoustra au monde.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Sylvain Tesson, Blanc

Pourquoi escalader les montagnes ? – Parce qu’elles sont là, tout simplement. Sylvain Tesson est un voyageur qui se ressource dans la solitude des paysages. Il ne se contente pas de gloser sur la nature, il la vit. L’auteur n’est pas un écrivain de bureau, ni un militant de cause abstraite, mais un voyageur. Un nomade, un « wandervogel », un « traveller », un errant – donnez-lui les noms que vous voudrez. Ce pourquoi il est contre les contraintes d’État, les contraintes sociales et les contraintes du politiquement correct. Cette salubrité fait l’attrait de ses livres.

Blanc est un dépouillement, un retour à l’essentiel – au Rien bouddhiste. C’est un récit médité d’une traversée des Alpes de Menton à Trieste, en quatre saisons, de 2018 à 2021. En plein confinement Covid pour la moitié, manière de marquer sa liberté à 46 ans sans empiéter sur celle des autres. Comment contaminer quelqu’un à 3000 m d’altitude, dans la solitude neigeuse du blanc ? « Nous étions des garçons bien élevés mais ce n’était pas à des ronds-de-cuir en chemise de décider de nos promenades. Plutôt qu’additionner nos voix aux protestations contre le nouvel ordre sanitaire, nous nous en soustrayions. En termes de contestation de l’autorité, je m’intéressais à l’escamotage davantage au sabotage » 222. Sylvain Tesson se révèle plus anarchiste que fasciste – contrairement aux préjugés envieux des « bonnes âmes » de l’édition du micro-milieu de Saint-Germain-des-Prés, trop vigilantes à exorciser le diable (mâle, blanc, bourgeois, parisien, héritier, aventurier) pour avoir son talent. Cette salubrité fait l’attrait de sa pensée.

Sylvain Tesson n’est pas parti seul dans cette aventure à skis. Son handicap dû à une chute de dix mètres en 2014, et sa lente et douloureuse rééducation, l’obligeait à être accompagné et à ne plus boire une seule goutte d’alcool. Il fait route avec Daniel du Lac, champion de France d’escalade, auquel se joint lors d’une étape Philippe Rémoville, ingénieur, père de famille, fasciné par le récit Sur les Chemins noirs de… Sylvain Tesson. Rencontre de hasard. Cette salubrité à le saisir fait l’attrait de l’auteur.

En quatre-vingt cinq jours, répartis sur quatre années, les chemins blancs sont arpentés. La montagne est toujours ce qui a séparé les hommes, alors que la mer les a unis. Le sommet, le col, sont des frontières naturelles entre « eux » et « nous ». Ce pourquoi Sylvain Tesson s’amuse de ce que les passeurs bénévoles accueillent les immigrés par les montagnes des Alpes, au nez et à la barbe des garde-frontières. L’effort, les conditions météo, les risques d’avalanche et de chute, donnent à ce périple la tension qui permet une pensée plus aiguë. Le contraste de la fatigue en journée et de la détente le soir donne sa pleine appréciation au fait de vivre tout simplement, naturellement. Avec des bagages réduits à l’essentiel : des vêtements, du matériel, de quoi chauffer le thé et des biscuits, un livre. Cette salubrité dépouillée fait l’attrait de l’existence.

Les Français, optimistes dans les années soixante, sont devenus peu à peu aigris et râleurs. La mondialisation, le rêve déchu et les mensonges de « la gauche », les normes de plus en plus proliférantes, la bêtise de masse véhiculée par les « réseaux sociaux » qui isolent et incitent au panurgisme, manipulée par les idées aberrantes testées Outre-Atlantique ou, plus récemment, par les fermes à troll de Poutine, les ont repliés sur eux-mêmes, se haussant du col par jalousie du succès des autres, faisant de la revendication par envie la nouvelle « valeur » du social. Sylvain Tesson, méditant depuis les pentes glacées de la montagne, a conscience de la chute. Il n’a pas de mots assez durs pour cette complaisance à soi, pour ces jérémiades de petit-bourgeois nantis (comparés aux pauvres du tiers-monde) qui en veulent toujours plus sans rien faire de mieux pour le mériter. « Que s’était il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire ? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné au mauvais vent par un État dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes , remplacée par l’exercice d’indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait » 169. Cette salubrité fait l’attrait de sa réflexion politique.

Pour compagnons de pensée, au fil des livres emportés ou trouvés dans les refuges, Rimbaud en voyant intuitif, Stendhal en volontaire énergique, un peu Proust en observateur aigu, vaguement Nietzsche. Tout en mettant en garde contre le délire de hauteur. « C‘était un danger de l’alpinisme : croire que le surplomb physique autorisait à mépriser le monde d’en bas. L’analogie était facile entre l’air de cristal et l’esprit pur, la grande santé et la haute pensée. Cette symbolique de comptoir avait inspiré une littérature d’acier sur les vertus purificatrices de la montagne où se confondaient conquête du sommet et domination morale. En réalité le sommet ne rehausse jamais la valeur de l’être. L’homme ne se refait pas » 77. Le décor ne fait pas le moine, pas plus que l’habit. Seul l’être intérieur compte, partout où il va. La nature, le dépouillement du roc et de la glace, peuvent seulement simplifier la pensée en faisant mouvoir le corps. Nietzsche pensait mieux en marchant, tout comme Montaigne à cheval.

Sylvain Tesson préfère Stendhal : « Comment devenir stendhalien  ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières » 244. Cette salubrité fait l’attrait de sa morale.

Un petit livre à lire, à relire, à méditer – à imiter. J’en témoigne, c’est dans l’effort de la marche et parmi les paysages de solitude que l’on est le plus profondément soi, prêt à converser le soir venu autour d’un feu et devant un thé, apte à réfléchir sur les autres et le monde. Comme Tesson, je suis un grand voyageur, même si je n’ai plus son âge. Pour faire cette traversée, il faut avoir, comme lui, moins de 50 ans. Avis aux amoureux.

Sylvain Tesson, Blanc, 2022, Folio 2024, 271 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Mona Ozouf, Composition française

Mona Ozouf, née Sohier à Lanilis en Bretagne, est agrégée de philo à Normale Sup en 1955, année où elle épouse l’historien Jacques Ozouf, dont l’oncle fut le résistant Pierre Brossolette. Devenue historienne de l’école et de la Révolution française, la chercheuse Directrice au CNRS quitte la neutralité aride de la science pour évoquer ses propres déterminismes.

Ce qui l’a faite ? La maison, l’école, l’église. Entre ces trois pôles, elle s’est construite en relatif. De la maison, elle retient son père militant culturel bretonnant, tôt décédé, et sa mère, institutrice laïque. De l’école, elle retient l’abstraction de l’individu qui permet l’égalité formelle, mais aussi le mérite qui établit l’inégalité réelle. De l’église, via sa grand-mère soucieuse des rythmes et des rites, elle retient le besoin de foi, l’histoire longue de la tradition, mais rejette le conservatisme pouvant aller jusqu’au fascisme des années Pétain.

Nation ou universel ? C’est entre ces deux pôles que s’est constituée la France, pays fait de bouts rapiécés de cultures différentes, parlant des langues diverses, et que seule la Révolution après les rois a su rassembler. La France a une longue histoire ; ses particularismes ont sans cesse entretenus la crainte de l’émiettement, des frondes, du communautarisme. D’où la centralisation royale, le jacobinisme révolutionnaire, la technocratie parisienne moderne.

Pourtant, c’est de ses particularismes que la France tire sa richesse, de sa diversité ses contrastes, de sa dispersion l’aspiration à l’universel. Comment, dans la nuit du 4 août, les députés élus de provinces diverses, d’états sociaux différents, avec chacun des revendications particulières, ont-ils pu d’un coup renverser la table pour établir la France unitaire et indivisible ? C’est là le grand mystère, celui qui conduit à nos jours via l’école, qui enseigne l’abstrait et l’universel en adaptant les particuliers. « La tranquille assurance que dispense l’école. Elle vient d’un credo central, celui de l’égalité des êtres. (…) Les règles du jeu scolaire sont simples et fixes pour la plus grande sécurité de tous : il suffit de les connaître, de s’y tenir. (…) Les goûts individuels, si volatils, si inquiétants aussi, n’ont pas ici leur mot à dire. Seuls les raisonnements justesse ressemblent, ce sont eux qui peuvent se partager entre les hommes » p.112. L’école incite à la ressemblance ; la maison au droit égal à exprimer les différences ; la croyance chrétienne à l’égalité ultime de tous devant Dieu.

Le communisme a eu, un temps, le mérite de concilier la foi en l’universel, l’union vers un même but, et l’accueil des nationalités – mais Staline a eu vite fait d’y mettre le holà, avant Mao, et l’auteur n’est pas restée longtemps communiste après les naïvetés de Normale Sup. Toute foi se veut intransigeante et exige la pureté. D’où les épurations diverses de tout processus révolutionnaire : « C’est le syndrome Sieyès : on commence par expédier les aristocrates en Franconie, puis on se débarrasse des Monarchiens, des Feuillants, des Girondins, tous assimilés les uns après les autres aux ennemis de la nation. A ce prix, on peut se retrouver enfin unis, égaux, et pareils. Tel est le legs que nous a fait la Révolution française : la passion de l’uniformité » 194.

D’où la réflexion de l’auteur sur les polémiques contemporaines, la reconnaissance des langues régionales, la question du genre, la menace du voile, le communautarisme gai-et-lesbien ou islamiste, le populisme anti-parisien. La pluralité est-elle une menace ? Pourquoi les partis appellent-ils sans cesse au « rassemblement » ou à « l’union », comme si les citoyens s’émiettaient en multiples communautés indifférentes aux autres ? Ne Mélenchon pas tout, même si le prurit de la démocratie par acclamation vient des révolutionnaires poussés au délire : « Ce qui sous-tend le rêve de cette démocratie immédiate, permanente et fusionnelle, c’est moins encore le sentiment de l’égalité des êtres que celui de leur similitude : des êtres semblables ne peuvent que concourir identiquement au bien collectif. Aucune place ici pour la reconnaissance du particulier : on postule, d’emblée, la volonté unitaire du peuple. L’unité cordelière [club des Cordeliers qui surveillait l’Assemblée et agitait le peuple des faubourgs, suscitant la Terreur de 1972], supposée conjurer la déliaison des individus, est autoritaire et étatiste, imposé d’en haut et identique pour tous » p.208. Seule la démocratie tempérée par la représentation permet de préserver les voix des minorités, et leur droit de différence. Montaigne, « qui lisait en latin écrivait en français, parlait gascon » (p.224), était-il moins « français » que le seront Boileau ou Voltaire ? Chacun est multiple, et apte à concourir au bien commun.

L’homme n’est pas sans qualités, l’être humain sans déterminations. « En chacun de nous, en effet, existe un être convaincu de la beauté et de la noblesse des valeurs universelles, séduit par l’intention d’égalité qui les anime et l’espérance d’un monde commun, mais aussi un être lié par son histoire, sa mémoire et sa tradition particulières. Il nous faut vivre, tant bien que mal, entre cette universalité idéale et ces particularités réelles » 241. Non, toutes les attaches ne sont pas des chaînes. « Le discours intégriste des universalistes repose sur l’illusion d’une liberté sans attaches » 242. D’où la nation composée, la « composition française ».

Toute émancipation suppose une appartenance, base d’un choix. Mais toute appartenance doit permettre de s’en dégager. Ce pourquoi l’auteur ose dire (en 2009) ce qui paraît (aujourd’hui) une offense à la doxa éveillée : « La mise en évidence du lien nécessaire entre liberté et appartenance change notre regard sur la revendication culturelle. Si l’on tient la liberté pour un principe non négociable, tous les groupes ne se valent pas, toutes les cultures n’ont pas la même dignité, tous les attachements n’ont pas le même poids, toutes les situations n’ont pas la même autorité. On peut alors refuser d’accorder la moindre complaisance aux pratiques antidémocratiques, au motif qu’elles seraient justifiées à l’intérieur d’une culture particulière : esclavage, excision, répudiation, châtiment corporel pour les déviants de toute nature n’ont pas à être tolérés davantage que le sacrifice humain. Il est également impossible d’admettre la tyrannie du groupe sur les individus qui le composent ; nécessaire, en revanche, de les protéger contre le procès l’hérésie ou d’apostasie » 245.

Mona Ozouf, Composition française – Retour sur une enfance bretonne, 2009, Folio 2010, 218 pages, €8,30, e-book Kindle €7,99

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Vanité selon Montaigne

Dans le long chapitre IX du Livre III des Essais, notre philosophe parle de la vanité. Au fond, elle est toute humaine, de part en part. « C’est toujours vanité pour toi, dedans et dehors, mais elle est moins vanité quand elle est moins étendue. (…) Il n’en est une seule si vide et nécessiteuse que toi, qui embrasse l’univers ; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction et, après tout, le badin de la farce ». Ainsi parlait le dieu de Delphes, l’oracle, selon Montaigne. Autrement dit, et plus simplement, « si les autres se regardaient attentivement, comme je fais, ils se trouveraient, comme je fais, plein d’inanité et de fadaise. »

Vanité est d’écrire à saouler le lecteur ! Écrire est vain et vanité, mais plus il avance en âge, plus Montaigne se sent obligé de conter sa vie et ses pensées. « Qui ne voit que j’ai pris une route par laquelle, sans cesse et sans travail, j’irai autant qu’il y aura d’encre et de papier au monde ? Je ne puis tenir le registre de ma vie par mes actions : fortune les met trop bas ; je le tiens par mes fantaisies. » Aucun regret, mais la pensée qui va comme la vie. « J’ajoute, mais je ne corrige pas. »

Vanité est aussi d’écrire si longuement sur tout. Mais c’est un fait exprès, Montaigne l’avoue volontiers – pour notre malheur de lecture, car elle en devient pesante. « Parce que la coupure si fréquente des chapitres, de quoi j’usais au commencement, m’a semblé rompre l’attention avant qu’elle soit née, et la dissoudre, dédaignant s’y coucher pour si peu et se recueillir, je me suis mis à les faire plus longs, qui requièrent de la proposition et du loisir assigné. En telle occupation, à qui on ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner. » Certes, mais c’est pesant – et brouillon. « Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Mes fantaisies se suivent, mais parfois c’est de loin, et se regardent, mais d’une vue oblique. »

Car Montaigne aime voyager, que dis-je, se déporter, décentrer, être ailleurs. Il ne se sent bien que pour partir, encore que revenir lui est un bien aussi. C’est ainsi pour son domaine, qu’il laisserait volontiers gérer par un autre ; ou pour sa femme, qu’il se plaît à laisser vaquer à son initiative plutôt que d’être toujours sur son dos ; ou encore pour son État, le royaume de France, qui va mal, mais pas plus mal que d’habitude. « Il y a toujours quelque pièce qui va de travers. » C’est vanité que de chercher à redresser sans cesse les choses ou ce qu’on croit être des fautes.

D’où un certain conservatisme ou, si l’on veut, un proto-libéralisme : laissons les choses aller comme elles vont, de toutes façons, les contraindre n’y changeraient rien – que de la tyrannie, l’exemple de l’URSS, de l’Allemagne nazie et de la Chine de Mao l’ont amplement démontré. « Rien n’accable un État que l’innovation : le changement donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se démanche, on peut l’étayer : on peut s’opposer à ce que l’altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous éloignent trop de nos commencements et principes. Mais d’entreprendre à refondre une si grande masse et à changer les fondements d’un si grand bâtiment, c’est à faire à ceux qui pour décrasser effacent, qui veulent amender les défauts particuliers par une confusion universelle et guérir les maladies par la mort. » La fortune y pourvoit, il est plus sage de s’y adapter. « Je me contente de jouir le monde sans m’en empresser, de vivre une vie seulement excusable, et qui seulement ne pèse ni à moi, ni à autrui. » Le reste est vanité – et vaine course. « Tout ce qui branle ne tombe pas », dit Montaigne.

Même si les mêle-tout voudraient s’en charger, remodelant sans cesse la Constitution pour en faire un jardin à la française, alors que les Anglais, par exemple, laissent leur jardin pousser plus librement et leurs coutumes s’adapter lentement. « Qui que ce soit, ou art ou nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autrui, nous fait beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous frustrons de nos propres utilités pour former les apparences à l’opinion commune. (…) Les biens mêmes de l’esprit et la sagesse nous semblent sans fruit, s’ils ne sont jouis que de nous, s’il ne se produisent à la vue et approbation étrangère ». C’est bien de la vanité que de considérer d’abord comment les autres nous jugent que de juger par soi-même.

Montaigne aime la France, Paris « qui a mon cœur dès mon enfance. (…) Je l’aime tendrement, jusqu’à ses verrues et à ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité ; grande en peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la France, et l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin nos divisions ! Entière et unie, je la trouve défendue de tout autre violence. Je l’avise que de tous les partis le pire sera celui qui la mettra en discorde. Et ne craint pour elle qu’elle-même. » Avis est donné à nos trublions trotskistes, mauvais Français et mauvais hommes, qui attisent les divisions pour leur seule et égoïste gloire.

« J’estime tous les hommes mes compatriotes », dit Montaigne. « Les connaissances toutes neuves et toutes miennes me semblent bien valoir ces autres communes et fortuites connaissance du voisinage. Les amitiés pures de notre acquêt emportent ordinairement celles auxquelles la communication du climat ou du sang nous joignent. Nature nous a mis au monde libres et déliés ; nous nous emprisonnons en certains détroits. » Universel est Montaigne ; pas nationaliste ni xénophobe pour un sou. Il reconnaît la raison et l’amitié où il les trouve, et s’en trouve bien de goûter les nourritures étrangères. « Le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation à remarquer les choses inconnues et nouvelles ; et je ne sache point meilleure école, comme je dis souvent, a former la vie que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. » Les frileux, les rassis, les casaniers, sont la honte de l’humanité, pense Montaigne. « J’ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sorte humeur de s’effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Ou qu’ils aillent, ils se tiennent à leur façon et abominent les étrangères. (…) Ils voyagent couverts et resserrés d’une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d’un air inconnu. » On ne craint que ce que l’on ne connaît pas. Donc voyager pour connaître, lire pour se frotter à d’autres esprits, expérimenter en société pour exercer différemment son corps et ses talents.

Le domaine, la femme, les enfants, les amis, l’âge ? Tous ces liens qui enserrent ne sont que vanités. Laissons à ceux qui savent et sont sur place le soin de gérer les biens, l’éloignement est un bienfait à ceux qui restent pour ce que le retour est une fête et, qu’entre temps, liberté est laissée de faire et de penser. Quant à l’âge, « que m’en chaut-il ! Je ne l’entreprends ni pour en revenir, ni pour le parfaire ; j’entreprends seulement de me branler pendant que le branle me plaît. Et me promène pour me promener. Ceux qui courent un bénéfice ou un lièvre ne courent pas ; ceux-là courent qui courent au barres, et pour exercer leur course. » Se branler, dans la langue de Montaigne, n’a pas le sens pornographique que le dictaphone intégré Google lui prête, remplaçant le mot par des étoiles dans la pruderie imbécile des Yankees. « Se branler » signifie se bouger, se remuer. Autrement dit vivre. Branlez-vous donc !

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Nouvelle « idéologie » russe

Fin juillet, Alexandre Douguine, l’idéologue ultra-nationaliste et néofasciste qui parle à l’oreille des chevaux, dont Poutine, s’est fendu d’une tribune au Club d’Izborsk pour affirmer que « la Russie a désormais une idéologie ». Ce club, fondé en 2012, est nationaliste et slavophile, évidemment.

Oh ! rien d’extraordinaire : il s’agit en premier d’être « contre » ou « anti ». Ensuite, on verra. Une fois tout détruit, la construction viendra d’elle-même. Mais comme on ne construit jamais sur rien, « les valeurs traditionnelles et les lumières historiques » seront mises à contribution. La Tradition selon Douguine est plutôt tirée de l’ésotérisme de Julius Evola, cher à la Nouvelle droite d’Alain de Benoist dans les années 1970. Alexandre Douguine a rencontré Alain de Benoist en 1989, l’a invité à Moscou en 1992, publié un livre d‘entretiens avec lui en 2012, et a fondé une revue clone d’Eléments en Russie : Elementy. Jean-Marie puis Marion Maréchal Le Pen sont ses amis.

Julius Evola défendait des valeurs aristocratiques, monarchistes, masculines, traditionalistes, héroïques et résolument réactionnaires – rien que ça. Son « idéalisme magique » prônait une connaissance surnaturelle éternelle avec des valeurs d’autorité, de hiérarchie, d’ordre, de discipline et d’obéissance. Le « principe mâle » serait autoritaire tandis que le « principe féminin » serait démocratique et « la liberté » une dissolution totale des liens de société. Douguine est « pour le génocide des crétins », dans lesquels il place les Ukrainiens.

Est-ce que cela suffit à créer « une idéologie » ? C’est un peu court, vieil homme (62 ans), serait-on tenté de rétorquer en paraphrasant une réplique célèbre (la Tirade des nez de Cyrano de Bergerac).

Ce que l’on comprend, c’est que la Russie veut exister pour elle-même, être « un État-civilisation ». C’est qu’elle ne l’était donc pas ? Il est vrai que parler de « civilisation russe » est un peu étirer l’histoire, tant ce pays (immense) a été composé d’apports divers, des Slaves aux Mongols en passant par les Allemands et les Français. « La » civilisation russe n’est qu’une variante (tradi, conservatrice et archaïque) de la civilisation européenne. Le pays a été fondé par les Vikings, christianisé par Byzance, soumis au joug mongol, les tsars irrigués de sang allemand, important l’armement de Suède et d’Allemagne, l’architecture de France et d’Italie, la philosophie d’Allemagne et de France. Les élites ont été « éclairées » par les Lumières françaises avec Voltaire et Diderot, puis se sont inspirées du juif allemand Marx pour faire la révolution, tout en acclimatant le système de contrôle des populations de l’Église catholique et l’organisation administrative de la Poste française…

Avec ça, affirmer que la Russie est « une civilisation » à part entière est un abus de langage.

Douguine définit l’idéologie de cette pseudo-civilisation comme un rejet total : « Nous rejetons en Occident, tout d’abord, le Nouvel Âge – l’antichristianisme, l’athéisme, le libéralisme, l’individualisme, les LGBT (interdits en Russie) et la postmodernité. Mais il faudra à un moment donné s’attaquer au capitalisme, un phénomène également occidental et dégoûtant, anti-russe. » Le terme « dégoûtant » est peu philosophique et n’a rien de rationnel. Sinon, Douguine apprendrait que « le capitalisme » est un système d’échanges sur marché libre – et qu’il exige en premier « la liberté ». Les Chinois après Mao l’ont très bien compris, ce pourquoi la Chine devient une grande puissance, ce que la Russie ne semble pas prêt de devenir avec ce genre d’idée.

Bien qu’elle y aspire… Le rêve secret des nationaux-socialistes à la Douguine est en effet de constituer la terre eurasienne, dont la Russie est le cœur géographique, opposé au pouvoir maritime et atlantiste de l’Occident. Une fois toute la masse continentale d’Eurasie englobée, l’État-civilisation russe deviendrait aussi un État-continent qui pourrait parler d’égal à égal avec l’Amérique dirigée par les États-Unis, une Russie alliée à l’Asie sous la houlette de la Chine. Moscou serait alors la « troisième Rome », vieux rêve théocratique des tsars.

Douguine ne veut pas copier mais, crise d’ado, tout rejeter en bloc pour exister. Certes, mais avec quoi ? Il liste en premier « l’orthodoxie ». Mais c’est insuffisant et peu parlant… Donc développer.

C’est là où ça se gâte… Tout ce qui suit dans le texte est soit naïf, soit redondant : « le lien organique et subtil entre les choses et les personnes, la solidarité, l’amour, famille fidèle, l’exploit, le saut du devenir à l’être, la grande volonté de construire le pouvoir, la justice, le salut de l’homme et du monde face à l’enfer qui nous attend. »

Autrement dit : croire en Dieu et appliquer les commandements orthodoxes, avec un zeste de Heidegger (cher à Alain de Benoist pour « l’être »). Point à la ligne. Cela devrait « suffire » à sauver la Russie. De quoi ? De sa dilution dans la civilisation occidentale ? De l’incroyance qui augmente ? De la mondialisation économique ? Du métissage démographique ?

On sent, à ce terme de « foi », l’angoisse profonde d’un Russe de disparaître en tant qu’être original. Déclin démographique, déclin économique, déclin géopolitique – la Russie n’a pas fini de dévaler la pente depuis l’immobilisme brejnévien. L’ère soviétique a été bénéfique pour « passer du moujik au spoutnik », comme le disait l’ineffable Georges Marchais (stipendié par les fonds secrets russes) ; mais l’essor s’est arrêté avec le dogme figé des années Brejnev. Les secrétaires généraux Andropov et Gorbatchev ont tenté de desserrer la rigidité du parti et des vieux caciques, mais il s’agissait déjà de rigidité cadavérique, en témoigne le puputsch lamentable de l’été 1991. Il a porté un ivrogne au pouvoir, mais aussi l’image de la liberté – au fond la seule « valeur » qui devrait importer au peuple russe en lieu et place « d’idéologie ». Hélas ! Rien que le mot « liberté » conduit au « libéralisme » !…

« L’Occident se veut universel, il dicte à tous les autres ce qu’est un être humain, la vie, le corps, le temps, l’espace, la société, la politique, l’économie. Et c’est contre cela que nous, en tant qu’État-civilisation, avançons aujourd’hui notre idée de l’homme russe , de la vie russe, du corps russe, du temps russe, de l’espace russe, de la société russe, de la politique russe, de l’économie russe », écrit Douguine. Mais qu’à cela ne tienne, soyez « Russes » ! Qui vous en empêche ? Nous sommes bien Français ou Anglais, ou Allemands, tout en étant Européens et Occidentaux, sans nous perdre dans le grand gloubi-boulga globalisé.

Affirmer que les entrepreneurs actuels doivent être « remplacés par ceux qui ne savent pas quoi faire et comment le faire, mais qui savent qu’il est absolument impossible de le faire comme l’Occident l’ordonne », est d’une inanité sans nom. Il faut « faire » de façon efficace et raisonnée, pas en imitant ou en rejetant on ne sait quoi d’indéfini. Quant à « faire à la manière russe » en ce qui concerne les entreprises, on attend de voir. L’expérience depuis un siècle a été plutôt indigente en ce domaine, surtout lorsque la Russie a décidé d’appliquer une méthode artificielle, plaquant du politique sur tout le système et contrôlant toute déviation « étrangère » (forcément de la CIA, aujourd’hui du « sionisme », comme disent les Iraniens, aussi éperdus de « foi » et de théocratie que Douguine).

Alors, oui, « L’avenir de la Russie est ouvert.(…) il est inspiré par l’ouverture de l’éternité elle-même, il tend la main à la Providence de Dieu, afin que Dieu lui-même travaille à travers les Russes ».

En Occident, on dit « aide-toi, le Ciel t’aidera ». Dans la Russie de Douguine, ce serait plutôt l’inverse : oh mon Dieu, inspirez-moi !

C’est décidément un peut court, vieil homme.

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2024 comme en 1981 ?

Télescopage des générations : si l’histoire ne se répète jamais, les ornières psychologiques demeurent. Les électeurs français ont voté en 2024, comme en 1981, avec la même légèreté, sans savoir ce qu’ils font. Ils ont été surpris aujourd’hui par le résultat « à gauche » – alors qu’ils avaient voté massivement au premier tour pour l’ultradroite. Ils se sentent dupés par les magouilles socialistes, enchaînés volontaires aux trotskystes insoumis, et abandonnés par une ex-majorité centrale qui éclate et qu’ils préféraient quand même. Quant à la droite « de gouvernement », elle poursuit son lent suicide à cause des querelles d’egos…

La relecture (rapide) de l’essai d’Alain Duhamel, publié à chaud en 1982, quelques mois après la victoire historique de Mitterrand et du PS en mai 1981, est un délice rétro. On y retrouve notre époque, nos travers, nos ornières politiques. (Alain Duhamel n’a rien à voir avec Olivier Duhamel, politologue accusé d’actes inconvenants)

  • François Mitterrand tentait sa chance aux présidentielles pour la troisième fois : ce sera le cas de Marine Le Pen en 2027.
  • La gauche avait lentement monté, élection après élection, et tout le monde le voyait : comme le Rassemblement national depuis quelques années. « Chaque succès, si limité fût-il, c’était une base investie, une mine disposée, une tourelle conservatrice neutralisée, un écuyer de gauche à qui l’on mettait le pied à l’étrier, un suzerain régional du PS conforté » : transposez-le à notre époque et le RN a remplacé le PS dans un mouvement identique.
  • Le prestige international de VGE, à l’époque, était grand, tout comme celui de Macron, « mais il s’effilochait devant la brutalité soviétique » : remplacez soviétique par Poutine et vous aurez la même recette.
  • Le bilan du gouvernement Barre en 1980 apparaissait franchement négatif dans le domaine où cela comptait le plus, l’emploi et les prix : aujourd’hui, si l’emploi ne va pas trop mal (en tout cas mieux que sous le Hollande socialiste), les prix ont dérapé à cause du Covid, de l’Ukraine et de Gaza.

Tous les symptômes sont les mêmes et le coup de semonce des Législatives de 1978, où la gauche a failli gagner, ressemble fort au coup de semonce des Législatives 2024, où le RN a failli gagner.

Même dans les villages tranquilles de la banlieue verte, à quelque distance de Paris, 45 % des électeurs ont voté RN au second tour. Pourquoi ? Alain Duhamel note que « la social-démocratie commence avec l’urbanisation, (…) continue avec le salariat, (…) s’achève avec l’élargissement de l’enseignement ». La fameuse classe moyenne forme les gros bataillons démocratiques qui veulent être gouvernés de façon modérée, plutôt à gauche sur les mœurs et le social, plutôt à droite sur l’économie et l’industrie. C’est toujours le cas de nos jours. Alain Duhamel notait la montée irrésistible de l’individualisme, les sports individuels (tennis, ski, jogging, planche à voile) ayant plus la cote que les sports collectifs (foot, rugby, cyclisme). Il notait aussi la vogue du baladeur (walkman en globish, mais ce n’est plus politiquement correct depuis le féminisme), la musique perso en chaîne stéréo (aujourd’hui en streaming). Tout cela « pouvait faire croire à un repli sur soi, à une tentation d’hédonisme, à la naissance d’une culture plus égoïste, à une recherche de compensations ludiques ou rêveuses ».

Ce qui a changé ? – parce que l’histoire ne se répète jamais – est l’irruption de l’instantané du net et le panurgisme des réseaux sociaux. Désormais, tout ce qui se passe sur la plaNet (donc principalement aux États-Unis, plus gros contributeurs de contenus et leaders dans les algorithmes de diffusion) sature le temps de cerveau disponible. Pour ceux uniquement qui se laissent faire, selon la « servitude volontaire » acceptée par chacun – ce n’est par exemple pas mon cas.

La tendance à l’individualisme s’est exacerbée avec la remontée des murs pleins au lieu des clôtures ajourées des maisons individuelles, le narcissisme du corps (chez les garçons comme chez les filles), l’émiettement des relais d’opinion (presse, médias, syndicats, partis). En compensation, de nouvelles sociabilités (virtuelles et à distance) sont nées – bien plus fortes parce qu’elles donnent l’illusion de la liberté alors quelle contraignent chacun personnellement dans son repli sans échanges personnels ni conversation face à face.

En 1981, après « la crise » du pétrole (1979) et l’envolée des prix, du chômage, du déclassement, « deux exigences apparemment contradictoires : une aspiration forte à un système plus protecteur ; une revendication de changement cousinant de très près avec un vif rejet de la cruauté des temps. Il fallait en somme punir les gouvernants et mieux défendre les gouvernés. » Les Français reprochaient à Valéry Giscard d’Estaing sa distance, son obstination à ne pas écouter les revendications, et même sa morgue technocratique. Trop d’intelligence et pas assez de chaleur humaine. « François Mitterrand avait presque l’air (…) d’être le plus protecteur des deux ». Même chose en 2024, n’est-ce pas ? Emmanuel Macron sur son Olympe et Marine Le Pen en mère du peuple. Même si « la gauche » était loin d’être unie, comme aujourd’hui, et même les socialistes loin d’être d’accord entre courants, « la gauche était déjà sociologiquement et culturellement majoritaire. Elle l’est cette fois devenue politiquement. »

Je crains – hélas ! – que ce soit le cas aujourd’hui pour le Rassemblement national. Il fait partie d’un mouvement général de repli sur soi dans tous les États du monde, notamment en Occident jusqu’ici démocratique et même en Europe jusqu’à présent libérale. L’illibéralisme progresse, sur l’exemple d’Orban en Hongrie et de Meloni en Italie ; la démocrature s’étend.

La peur du chaos du monde, des migrations démographiques, du réchauffement climatique, de la course à l’énergie, font que les valeurs conservatrices l’emportent désormais sur l’optimisme humaniste. L’excès même de l’humanisme, valeurs chrétiennes dévoyées dit-on, pousse à un retour de balancier : trop de « respect » pour les étrangers entraîne trop de « joue gauche tendue », trop d’accueil sans contrepartie et trop de dénigrement de notre propre histoire ; trop de féminisme, dû aux siècles de domination masculine désormais plus justifiée, entraîne un masculinisme exacerbé en réaction et un rejet des femmes et de leurs valeurs de modération et de partage ; trop d’aides en tous genres pour ceux qui ne font aucun effort indisposent ceux qui payent les impôts, se lèvent tôt le matin et se privent pour avoir une vie décente.

Réfléchir sur 1981 nous permet de mieux voir ce qui se passe en 2024 et ce qui se passera, plus probablement, en 2027…

Alain Duhamel, La république de M. Mitterrand, Grasset 1982, 259 pages, occasion €1,91, e-book Kindle €9,99

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Henri Troyat, La barynia

Quatre ans ont passés depuis le retour en Russie du couple Nicolas et Sophie. Avec la naissance du bébé Serge, premier héritier mâle, le vieux Michel, boyard de Katchanovka, met de la voda dans sa vodka* et se précipite à Saint-Pétersbourg où le jeune couple s’est exilé. Mais le bébé est mort à quatre jours d’une probable malformation du cœur. Cependant, Sophie a appris le russe, qu’elle parle avec un accent délicieux. Michel, le père de Nicolas, opposé jusqu’alors au mariage, est séduit. (* de l’eau dans son eau-de-vie)

Il propose à son fils et à sa bru de revenir habiter avec lui à la campagne. Sophie y est favorable, la vie de la capitale ne l’intéresse pas, les mondanités superficielles entre Russes surtout. Nicolas, au contraire, est réticent. Lui aime refaire le monde avec ses amis, réunis dans un cercle étroit d’aristocrates, et qui lancent justement « une société secrète », l’Alliance pour la Vertu et pour la Vérité emplies de mots en majuscule pour faire universel. C’est que les militaires qui ont occupé la France ont été contaminés par les idées occidentales et en reviennent les yeux emplis des Lumières. Les yeux seulement car la Russie est la Russie et le tsar un dieu vivant : nul ne songerait à le remettre en cause, tout au plus une petite constitution… Seuls des radicaux veulent extirper l’absolutisme jusqu’aux racines en zigouillant le tsar et, peut-être sa famille (cela reste à négocier avec les « modérés »), et réaliser l’égalité de tous sans barguigner – autrement dit remplacer un absolutisme par un autre. Toujours totalitaire, la mentalité russe, de l’orthodoxie au Dieu impérieux aux révolutionnaires qui veulent formater le peuple et la nature à leurs idées en passant par le tsar, monarque absolu de droit divin.

Après Les compagnons du coquelicot, chroniqué sur ce blog, où Nicolas a fait la connaissance de Sophie à Paris et l’a ramenée dans ses fourgons, ce tome second des cinq volumes de La lumière des justes est plus intéressant par les portraits contrastés des personnages et l’analyse du pays. Nous plongeons dans la vaste et sainte Russie, fort arriérée et destinée à le rester par son immensité physique, son inertie morale et le poids des traditions où « Dieu » justifie tout (au point que Poutine, deux siècles plus tard, a repris la religion comme un pilier de son régime). « Évidemment, nous n’étions pas encore sortis de chez nous, nous n’avions aucun point de comparaison. Mais, dès qu’on a eu l’imprudence de nous lâcher dans le vaste monde, nous avons compris. Nous sommes allés en France combattre le tyran Bonaparte, et nous en sommes revenus malades de liberté  ! – C‘est cela même ! dit Shédrine. Pour ma part, j’ai souffert de retrouver dans ma patrie la misère du peuple, la servilité des fonctionnaires, la brutalité des chefs, les abus de pouvoir ! » p.22.

Sophie va s’en rendre compte à Katchanovka, isolée loin de tout. Elle s’entend à merveille avec son beau-père qui aime sa résistance et fait de sa vie avec elle un jeu d’échecs, jusqu’à la désirer de façon trouble. Il perçoit à l’inverse son fils Nicolas un peu fade et léger. Normal, lui répond Sophie, il a constamment subi votre autorité sans partage ! Même chose avec le tsar, qui ne supporte pas qu’on le conteste, même avec civilité et ménagements. « L’ancien élève de La Harpe [son précepteur vaudois républicain libéral choisi par sa grand-mère Catherine II] vit dans la terreur des doctrines prêchées par les Encyclopédistes. Dès qu’un groupe d’individus redresse la tête, Alexandre découvre dans cet acte d’indépendance la manifestation de l’esprit du mal. La tâche d’un monarque chrétien lui paraît être de veiller à ce que le pouvoir absolu, émanation de la volonté divine, ne soit nulle part menacé. (…) Il rêve de devenir le policier de l’Europe. D’ici à ce que nos régiments soient obligés d’aller rétablir l’ordre partout ou un peuple se soulève contre ce gouvernement, il n’y a pas loin ! » p.134. Écrites par Henri Troyat en 1959, à l’apogée de l’URSS qui lançait le premier satellite artificiel dans l’espace, ces lignes apparaissent prophétiques. S’il n’y a pas d’âmes des peuples, il y a des constantes historiques. Et le conservatisme, l’absolutisme, l’autoritarisme armé, semblent faire partie intégrante de la Russie depuis les Mongols, quel que soit son régime. Remplacez le tsar Alexandre par le président Poutine, et il n’y a rien à changer à la phrase ci-dessus.

Mais Sophie ne renonce pas. Si Nicolas se vautre avec délices dans les grandes idées abstraites tirées de ses lectures de Voltaire, Montesquieu, Rousseau et quelques autres, il ne fait rien de réel. Comploter vaguement entre amis ne change pas la Russie. Sophie préfère le concret. Ainsi va-t-elle visiter les moujiks des villages appartenant au boyard son beau-père. Le jeune serf Nikita de 15 ans, beau blond svelte comme un saule, est en admiration devant elle. Il veut apprendre à lire et à écrire et Sophie convainc le pope de lui donner un livre ; Nikita devra tenir un cahier d’écriture où décrira sa vie quotidienne qu’il destinera à Sophie. Elle constatera ainsi ses progrès. Le jeune homme étant assidu et obstiné, elle l’enlèvera à la terre et en fera un domestique au manoir avant que Michel ne lui confie à 20 ans la comptabilité du domaine avant, à 22 ans et pour l’éloigner de Sophie, de l’envoyer à Saint-Pétersbourg faire sa vie en échange d’un affranchissement prochain. Sophie la barynia, l’épouse du seigneur appelé barine, est pour Nikita comme le tsar pour les Russes : une adoration hors d’atteinte. Il lui est entièrement soumis et dévoué. Les tomes suivants décriront cette passion absolue, jusqu’à la mort.

Entre temps, Nicolas rencontre sa voisine, la veuve Daria Philippovna, mère du jeune Vassia qu’il a connu à 12 ans avant de partir combattre en France. Le jeune homme, fade et malléable, l’admire comme un modèle et Nicolas l’enrôle dans son Alliance pour la Vertu. Ce qui ne l’empêche pas de lutiner sa mère, laquelle est demandeuse car elle n’a encore que 38 ans et que ses filles adolescentes sont amoureuses du beau Nicolas. Sophie ne voit rien, elle n’y prêterait peut-être aucune importance tant son amour est constant. Mais une lettre anonyme adressée à Vassia par le beau-frère de Nicolas, qui lui avait refusé 10 000 roubles, va engendrer un duel, heureusement sans lendemain. Michel est mis au courant, puis Sophie. Le couple se déchire. Car si les moujiks copulent dans les prés, les buissons et les foins pour faire une dizaine d’enfants, le couple des barines ne semble pas pressé de produire des héritiers. Ainsi se reproduit la misère et l’ignorance, tandis que l’aisance et l’intelligence se perdent.

L’auteur se plaît à opposer les deux enfants de l’autocrate boyard Michel : Nicolas comme Marie sa jeune sœur sont faibles à cause de son emprise. Mais Nicolas ramène de France une épouse qui le soutient comme un tuteur ; il n’y a que lorsqu’elle n’est pas auprès de lui qu’il se laisse aller à ses penchants frivoles de gamin égoïste, baisant ici ou là selon son plaisir. A l’inverse, Marie est une fille qui sèche sur pied en ne se sentant pas belle ni bien fagotée ; elle se jette dans la mariage avec le premier venu qui lui fait sentir son emprise pour échapper à son père. Mauvaise pioche : elle sera vite délaissée, réduite à vivoter dans le bourbier campagnard, nantie d’un mioche non désiré. Abandonnée par son père, son mari et par Dieu, elle se suicide en laissant le nourrisson qu’elle a prénommé Serge aux bons soins de Sophie. Qui l’impose à Michel son beau-père.

Ces intrigues nouées promettent de nouvelles aventures pour les tomes suivants. Henri Troyat est un admirable conteur.

Henri Troyat, La barynia – La lumière des justes 2, 1959, J’ai lu 1974, 374 pages, occasion €1,77

Henri Troyat, La lumière des justes : Les compagnons du coquelicot, La Barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie et la fin des combats, Omnibus 2011, €31,82

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Les romans d’Henri Troyat déjà chroniqués sur ce blog

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Bernard Vincent, Lafayette

Marie-Joseph Paul Yves Roch Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, écrit Lafayette sans espace par lui-même, était un jeune homme de bonne noblesse d’Ancien régime, épris des idées des Lumières et qui a aidé comme militaire les Insurgents américains à secouer la tutelle anglaise. Les États-Unis sont pour cela reconnaissants à ce Français efficace et sans vanité (ce qui n’était pas le cas de tous) qui a su si bien comprendre leur mentalité et leur constitution.

Orphelin de père à l’âge de 2 ans et de mère à l’âge de 13 ans, Gilbert a été élevé en enfant libre à Chavaniac en Auvergne. On peut visiter son manoir des Deux mondes, racheté en 2009 par le Conseil général à une association américains d’anciens combattants de la Grande guerre.

A 9 ans il rêve de chasser la bête du Gévaudan dans la forêt de son enfance.

A 14 ans, après un passage au lycée actuellement Louis-le-Grand, il s’engage dans les mousquetaires du roi.

A 15 ans il est fait lieutenant.

A 16 ans capitaine.

A 17 ans non révolus, il épouse Marie Adrienne Françoise de Noailles qui a 14 ans ; elle est fille de duc et richement dotée. Ils auront trois filles et à 22 ans un fils, que son père prénommera Georges-Washington, en hommage au président américain devenu son ami.

A 18 ans, il est initié franc-maçon comme c’était la mode dans son milieu éclairé des Lumières.

Militaire à Metz puis à Paris, La Fayette participe à des débats sur l’engagement des Français éclairés dans la révolution américaine. L’abbé Raynal, apôtre de la liberté et de la propriété, mais dénonçant le colonialisme et l’esclavage, évoque les « Droits de l’homme ». Lafayette y est très sensible. Il a en effet un esprit libre et « libéral » au sens des Lumières (et pas de l’idéologie gauchiste issue des staliniens).

Il est mis en réserve de l’armée, qui n’a plus besoin d’être aussi nombreuse, et décide de partir pour les États-Unis. Il y restera de 1776 à 1783, finançant lui-même son expédition en achetant un bateau et des équipements pour les soldats démunis, et « à moitié nus » écrit-il, des Amériques. Il remportera quelques succès comme major general à 19 ans (équivalent de général deux étoiles aujourd’hui, premier grade du généralat comme général de brigade). Il deviendra ainsi, le héros des deux mondes. Il sera blessé à la jambe à Brandywyne en 1777 et défera les Anglais de Clinton près de Monmouth en 1778 avant de forcer à se rendre le général anglais Cornwallis à Yorktown.

De retour en France, il assistera aux débuts de la Révolution et rédigera avec d’autres le projet de Déclaration des Droits de l’Homme en 1789. Il est élu général en chef de la Garde nationale à 32 ans. Son acmé aura lieu un an plus tard, le 14 juillet 1790, lors de la Fête de la Fédération que nous célébrons chaque 14 juillet (et pas la prise de la Bastille comme on croit, qui a été ignorée de presque tous à l’époque).

Nommé par Louis XVI à la tête de l’armée de l’est à Metz en 1791, il est fait prisonnier par les Autrichiens et donné aux Allemands. Il restera en forteresse cinq ans, puis assigné à résidence jusqu’en 1799 où Bonaparte qui rêve encore de devenir Napoléon l’interdit de séjour à Paris, se méfiant de sa popularité. Lafayette réclamera l’abdication de l’empereur après Waterloo et l’obtiendra. Il est élu en 1818 député de la Sarthe, battu en 1824 à Meaux, élu à nouveau député de Meaux en 1827.

Entre temps, il a effectué un voyage triomphal et populaire aux États-Unis en 1824-25.

Il participera à la révolution de 1830, contre l’absolutisme du parti Ultra (l’extrême-droite de l’époque) et la ringardise conservatrice du vieux Louis XVIII qui ne l’aimait pas. Lafayette préfère l’orléaniste libéral Louis-Philippe, bien qu’il lui conseille de ne pas demander la république mais une monarchie constitutionnelle. Ce régime est selon lui plus protecteur des libertés que le recours au peuple, toujours trop éruptif et ignorant.

Lafayette aimait la liberté par-dessus tout, mais aussi sa limite : l’État de droit. Pour lui, pas de libertés sans droit. Ce sens de la mesure est bien ignoré en période de fanatisme religieux ou révolutionnaire, mais demeure la seule façon de vivre en liberté – sans être « sous emprise » comme il est de bon ton de l’affirmer tant et plus de nos jours pour se proclamer « victime ».

Le marquis de Lafayette meurt le 20 mai 1834, il y a 190 ans.

Bernard Vincent, spécialiste d’histoire et de civilisation américaine, livre une biographie courte et honnête qui fait le point sans exclusive sur les qualités et défauts de cet homme pressé, noble dans l’âme et au service de l’émancipation de tous.

Bernard Vincent, Lafayette, 2014, Folio biographie 2014, 187 pages avec cahier de 19 photos, €9,40, e-book Kindle €8,99

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Le Bounty de Roger Donaldson

Bien qu’il s’agisse d’un film des années Mitterrand et de la gauche au pouvoir, je ne peux m’empêcher de songer à la blague du curé en train de confesser une matrone, et qui demande à un enfant de chœur quelle était le tarif que donnait l’ancien curé pour une pipe. Réponse du gamin, blasé : Oh, un bounty ! En anglais, c’est une « prime ». Ce Bounty-là est un bateau mais enrobé lui aussi de sexe.

Le Bounty est un trois-mâts charbonnier enregistré par la Navy comme cotre ; il est donc commandé par un lieutenant de vaisseau sans autre officier, pas par un capitaine avec officiers et détachement de fusiliers. Le lieutenant William Bligh (Anthony Hopkins), né à Plymouth en 1754, avait 33 ans au départ en 1787, marié, deux fillettes, lorsqu’on lui confie la mission « humanitaire » de ramener de Tahiti des arbres à pain en pot pour les acclimater en Jamaïque afin de nourrir les esclaves. Il a connu Fletcher Christian 23 ans (Mel Gibson – 28 ans au tournage), lorsqu’il était capitaine de commerce du Britannia et lui propose comme ami de venir avec lui. Son équipage de 46 hommes est composé du maître navigateur John Fryer, du chirurgien (alcoolique), de l’artilleur et du charpentier, plus deux seconds maîtres et deux aspirants de 15 ans.

Au siècle des Lumières, une belle aventure de mer avec une mission botanique : voilà qui devrait enthousiasmer un équipage jeune. Las ! La pruderie religieuse et la discipline de mer de la Navy allait la transformer en enfer. Bligh est le seul maître à bord après Dieu, il décide des châtiments devant tous et n’hésite pas à humilier qui le défie. Un peu de pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Quant au frustrations sexuelles, à peine exsudées par l’homoérotisme du bizutage des jeunes au passage de la Ligne, elles se révèlent au grand jour une fois arrivé à Tahiti.

Après avoir tenté durant 80 jours (le temps d’un tour du monde à la Jules Verne !) de passer le Cap Horn qu’il avait abordé trop tard du fait des retards d’ordres de l’Amirauté (de vrais bureaucrates imbus d’eux-mêmes), l’équipage est épuisé et empli de ressentiment avec les caprices du chef à bord. La danse, sain exercice qui devrait les divertir, est devenue obligatoire, avec chiens de garde exigeant de lever plus haut les genoux ; elle s’est transformée en devoir, voire en punition.

Ce pourquoi les cinq mois de relâche à Tahiti le 26 octobre 1788 pour empoter les arbres à pain, après 27086 milles marins de navigation, sont perçus comme un paradis dans la baie de Matavai au nord de l’île. Les filles sont quasi nues, ne portant qu’un vague pagne de feuilles de palmier sur le sexe, et peu farouches, désireuses mêmes de prendre du plaisir. Les cérémonies envers les dieux font même de la copulation une offrande et une fête collective. 18 officiers et marins dont Christian, qui a fini par tomber amoureux de la fille du chef (Tevaité Vernette), ont été traités pour des maladies vénériennes. Fletcher Christian, les aspirants et la plupart des jeunes marins ont ôté leur chemise, baisent à tout va, arborent des colliers de coquilles ou se font tatouer.

Le travail comme la discipline s’en ressentent, faisant monter la pression du capitaine soucieux de sa mission comme du bon ordre de la marine et comptable de la Morale. Il ne tarde pas à sévir, faisant fouetter au sang les plus rétifs. Trois s’évadent une nuit, mais finissent par revenir, rejetés par les indigènes ; ils sont à nouveau fouettés. Bligh n’a pas même envisagé que cinq mois hédonistes rendraient insupportable la discipline de fer que sa névrose obsessionnelle le poussait à rétablir dans toute sa rigueur. Son zèle fanatique sur la propreté du navire reflétait probablement une jalousie punitive envers la « saleté » qu’est pour lui liberté sexuelle et vestimentaire de Fletcher Christian, second qui donnait à son avis le mauvais exemple à tout l’équipage, jusqu’aux élèves-officiers de 15 ans. Sans compter peut-être une attirance très marine pour sa jeunesse vigoureuse et imberbe.

La mutinerie contre un tel tyran devenait inévitable. Christian n’était pas officier de la Navy mais venait des navires de commerce. Sa conception du devoir n’était donc pas de principe mais fondée sur l’efficacité pragmatique. Le 28 avril 1789 dans la nuit, à environ 30 milles au sud de l’île de Tofua, Christian décida de chasser le capitaine et ceux qui voudraient le suivre – mais sans tuer personne. Il plaça les 19 sur une chaloupe envoyée à la dérive avec cinq jours de nourriture et d’eau, un sextant, une boussole et une boîte à outils.

Bligh a réussi à rallier le port de Coupang dans les Indes néerlandaises sur la côte du Timor après des semaines de navigation éprouvante. Rapatrié en Angleterre le 14 mars 1790, il a été jugé, ce que le film présente avec les moments évoqués en flash-back. Il sera acquitté pour avoir fait respecter l’ordre, malgré sa rigueur, et avoir sauvé ceux de sa chaloupe, faisant preuve d’un caractère exceptionnel. Il finira vice-amiral en 1814 et mourra à 63 ans en décembre 1817.

Quant aux mutins, ils sont retournés à Tahiti, Fletcher Christian pour retrouver et emmener sa femme, les autres pour en enlever par traîtrise. Certains désirent rester ; ils seront capturés par la Navy et jugés pour mutinerie, trois seront pendus. Devenu capitaine et navigateur du vaisseau, Christian a réussi à trouver le 15 janvier 1790, après plusieurs mois, l’île Pitcairn à 2 200 kilomètres à l’est de Tahiti. Les mutins brûlent leur vaisseau pour ne pas se faire repérer et empêcher quiconque de fuir pour dénoncer leur repaire. Il semble que la situation ait ensuite dégénéré en septembre 1793 par une série de meurtres de mutins par les Tahitiens (dont Christian, blessé par balle et achevé à la hache), lesquels ont été par la suite tués par les veuves des mêmes mutins. Le fils de Christian a survécu et a donné des descendants. L’île fut retrouvée 18 ans après par un baleinier américain mais la Navy n’avait plus personne à juger.

Le réalisateur Roger Donaldson se fonde sur le roman de Richard Hough, Captain Bligh and Mr. Christian (e-book Kindle), qui fait une relation nuancée des protagonistes. Il n’y a pas le tyran d’un côté et les flemmards de l’autre, la vareuse collet monté d’un côté et le torse nu de l’autre, mais un choc de situations et l’incapacité manifeste de Bligh comme de Christian de tenter de comprendre son vis-à-vis. La domination hiérarchique écrasante empêchait tout compromis, avec la justification ultime du Règlement de marine et de la Bible. Reste que passer d’une grande liberté à la contrainte disciplinaire est difficile et demande du doigté : sur les navires, mondes clos, comme en politique…

DVD Le Bounty (The Bounty), Roger Donaldson, 1984, avec Mel Gibson, Anthony Hopkins, Laurence Olivier, Edward Fox, Daniel Day-Lewis, MGM 2003, 2h06, €21,38, Blu-ray €18,90

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Se libérer des âneries, prône Nietzsche

Après avoir chanté les filles du désert, Zarathoustra se poste à l’entrée de sa caverne. Il entend rire ses compagnons, et cela le réjouit ; il y voit un signe de guérison. Le rire fait reculer « l’esprit de lourdeur » et cela est bien. Toujours. Car le rire est le propre de l’homme. « Chez eux aussi l’ennemi fuit : l’esprit de la pesanteur. Déjà ils apprennent à rire d’eux-mêmes : ai-je bien entendu ? »

Le rire montre que Zarathoustra a « éveillé de nouveaux désirs. Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance. » Le dégoût les quitte, ils deviennent reconnaissants (envers la vie).

Mais un silence de mort se fit. Zarathoustra rentre dans la caverne où brûle désormais de l’encens. Et ses compagnons prient. « Et en vérité tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape en retraite, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit, et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés et adoraient l’âne. »

Les chrétiens des premiers siècles ont été souvent accusés d’adorer une tête d’âne et il faut un Dieu aux hommes, ils ne peuvent s’en passer. Du moins aux hommes non encore supérieurs, ceux qui n’ont pas su se libérer encore des angoisses de vivre et de mourir. Dieu – l’âne – « Il porte nos fardeaux, il a pris figure de serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien. – Et l’âne de braire : I-A [comme ya en allemand qui dit oui ou Amen, qu’il en soit ainsi]. Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé  ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui inspire son mutisme : aussi a il rarement tort. – Et l’âne de braire : I-A. » L’âne-Dieu explique le monde et lui donne sens, et les hommes angoissés ne savent pas s’en passer. Ils ne savent trouver par eux-mêmes un sens à ce qui leur arrive. Dieu l’âne, au contraire, vit comme une bête, sans rien savoir ni rien penser ; il se contente de l’instant présent. « C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence » dit l’un d’eux de l’animal bête.

Zarathoustra se récrie, et crie lui-même « I-A » comme une intelligence artificielle. Il apostrophe les vieux fous qu’il croyait pourtant avoir libérés. Le vieux pape lui déclare alors : « Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer du tout ! » Le consciencieux de l’esprit va même jusqu’à dire : « Peut-être n’ai je pas le droit de croire en Dieu, mais il est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi. » Il y a de l’ironie à le dire ainsi, mais aussi une certaine profondeur. Car « celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra ! Toi-même, en vérité, tu pourrais bien par excès de sagesse devenir un âne. »

Le libéré doit aussi se libérer de son libérateur. Le sage ne peut le devenir que s’il crée lui-même sa propre sagesse et ôte les uniformes ou les oripeaux qu’il a emprunté pour le devenir. « Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue – ainsi parais-tu jadis, ô Zarathoustra », lui dit l’homme le plus laid. Les compagnons sont devenus de petits enfants, en troisième métamorphose, mais pas encore pleinement enfants. Car l’enfance est plus grave que l’infantile. Les petits enfants prient avec la foi du charbonnier, naïvement, sans remettre en cause. Il faut encore que les compagnons de Z jouent, donc quittent la prière et le dieu. Il faut qu’ils quittent la caverne. « Maintenant quittez cette chambre d’enfants, sa propre caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants et le battement de votre cœur ! », leur dit Zarathoustra.

Nietzsche joue ici avec la parole du Christ qui déclare qu’il faut redevenir comme de petits enfants pour accéder au royaume des cieux – autrement dit croire sans penser, juste obéir avec la naïveté du gamin qui ne remet jamais en question de ce que Papa lui ordonne. Mais c’est d’un autre enfant, dont parle le philosophe : celui qui est innocence et qui joue en créant son propre univers imaginaire, celui qui a encore en lui toutes les possibilités humaines à développer. L’enfant qui joue s’oppose à l’homme malade, l’innocence au nihilisme. « Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté », disait Nietzsche dans Les trois métamorphoses, chapitre 1 des Discours de Zarathoustra.

Car « l’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. » Le oui d’obéissance de l’âne devient affirmation de soi de l’être-enfant. Le devoir est remplacé par la création – la routine par le jeu. Cet enfant-là est le modèle de l’artiste (au plan esthétique) et de l’homme supérieur (au plan éthique). Nietzsche a trouvé cette idée chez un Grec antique, Héraclite : « Le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions. La royauté d’un enfant. » (Fragment 130 (52) traduit par Marcel Conche. L’enfant est l’innocence du devenir qui aime la vie pour elle-même.

Ce pourquoi Zarathoustra voit cette « fête de l’âne » comme une « invention », « une brave petite folie », une joie des convalescents de l’angoisse. « Et faites cela en mémoire de moi », déclare Zarathoustra en singeant avec ironie le Fils de Dieu.

Politiquement, la majorité des électeurs aux dernières Législatives ont agi comme des chameaux, supportant tous les fardeaux ; ils ont cru devenir lions en rugissant insoumis ou rassemblés, mais ils ne sont au fond que des ânes qui braient, qui appellent papa-État. Pas des créateurs ni des enfants qui jouent.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Valérie Gans, La question interdite

Un roman puissant, d’actualité, sur la vérité. Écrit au lance-pierre, avec des billes lancées à grande vitesse qui frappent juste et lourdement : sur l’effet de meute, l’anonymat lyncheur des réseaux sociaux, la dérive hystérique d’un certain féminisme. La « question interdite » ne devrait pas l’être : « et si ce n’était pas vrai ? »

Pas vrai qu’un homme de 40 ans ait abusé d’une adolescente de 13 ans (et demi) ? Pas vrai que la fille l’ait ouvertement accusé ? Pas vrai que la mère abusive ait « cru » le « non-dit » ? Pas vrai que l’inspectrice de la police (on dit plutôt lieutenant aujourd’hui, je crois) ait capté la vérité dans les propos décousus et incohérents de l’une et de l’autre ?

Une histoire simple, comme dirait Sautet au nom prédestiné : un vidéaste connu monte un projet sur la féminité. Adam, au nom d’homme premier, est soucieux du droit des femmes et milite depuis toujours contre le machisme, ayant montré dans ses vidéos les horreurs de la soumission dans les pays autour de la Méditerranée et en France. Il s’entiche – professionnellement – en 2017 d’une gourde un peu grosse rencontrée dans un café où elle s’essaie à devenir adulte en ingurgitant le breuvage amer qu’elle n’aime pas. Il voit en elle son potentiel, le développement de ses qualités physiques et mentales. Il lui propose de tourner d’elle des vidéos spontanées, qu’il montera avec des vidéos de femmes plus âgées, afin d’exposer l’épanouissement d’une adolescente à la féminité. En tout bien tout honneur, évidemment, avec autorisation de sa mère et contrat dûment signé. Lui est marié à Pauline, une psy qui enchaîne les gardes pour obtenir un poste.

La mère, Ukrainienne mariée à un Iranien décédé, ne vit plus sa vie de femme depuis le décès de son mari cinq ans auparavant ; elle se projette sur sa fille et fantasme. Elle la pousse dans le studio, sinon dans les bras du bel homme connu. Shirin la gamine se révèle ; elle devient femme, se libère de ses complexes face aux regards des autres, améliore ses notes, devient populaire. Les autres filles l’envient, les garçons de son âge sont un peu jaloux et voudraient en savoir plus sur les trucs qui se passent.

Mais il ne se passe rien.

Jusqu’au jour où Shirin, désormais 14 ans, rentre en larmes et claque la porte de sa chambre. Sa mère, biberonnée à l’environnement féministe, aux soupçons immédiats sur le sexe pédocriminel, à la différence d’âge qui ne s’admet plus, se fait un cinéma : sa fille vient d’être violée et, même si elle n’a rien dit, c’est normal, elle est « sidérée » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien. Elle la convainc d’aller « porter plainte », comme la mode le veut, pour que le (présumé) coupable soit « puni », autrement dit retiré de la société pour trente ans, comme s’il avait tué. La policière qui reçoit mère et fille entend surtout la mère, la fille est bouleversée, elle borborygme, elle n’avoue rien. Normal, pense la pandore formatée par l’époque, elle est « sous emprise » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien.

Le présumé innocent est convoqué, interrogé, soupçonné. Il nie évidemment qu’il se soit passé quoi que ce soit, mais la fille ne parle pas. Il est donc coupable. Aux yeux de la police, aux yeux de l’opinion, aux yeux de son avocat, un soi-disant « ami » qui ne le croit pas puisque personne n’y croit. Les réseaux sociaux se déchaînent, chacun dans sa bulle confortable : les hommes prêts à juger les autres pour les turpitudes qu’ils auraient bien voulu avoir ; les femmes (qui n’ont que ça à foutre, faute de mecs à leur convenance) dans l’hystérie anti-mâles, revanchardes des siècles de « domination » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien. Adam est boycotté par ses clients, jeté de sa galerie où il expose ses vidéos, une pétasse qui avait 15 ans et lui 19 vingt ans auparavant l’accuse (gratuitement) de « viol » – mot de la mode qui plaque un concept juridique qui n’explique rien des faits réels. Il entre en mort sociale. Pauline, sa femme, demande le divorce tant la pression des autres et de ses collègues lui font honte de rester avec un tel criminel (pas encore jugé, la justice est très très lente en ces matières). Désespéré, il se suicide.

Fin de l’histoire ?

Non. Shirin, vingt ans plus tard, a du remord. Elle sait ce qui s’est passé, c’est-à-dire rien, et elle voudrait réhabiliter Adam qui l’a révélée à elle-même contre les autres, sa mère possessive qui vivait ses fantasmes par procurations, ses petits copains boutonneux qui ne pensaient qu’à baiser sans aimer, ses copines jalouses et venimeuses qui ne songeaient qu’à se faire valoir aux dépens des autres. Tout le monde en prend pour son grade.

Nous sommes désormais en 2028 et la société a bien changé. Valérie Gans l’imagine sans peine comme un prolongement hystérisé des tendances actuelles, ce qui donne un chapitre savoureux (et inquiétant) d’anticipation. Plus aucune relation entre hommes et femmes sans le regard des autres, la « transparence » réelle des bureaux vitrés, des surveillances de tous contre tous. « Pour peu que Shirin s’offusque d’un compliment, d’un sourire, d’une invitation qu’elle jugerait déplacée, Stan se retrouverait condamné » p.116. « Un regard trop appuyé, s’il est surpris – voire photographié et instagramé – par quelqu’un de l’autre côté de la vitre peut entraîner sa perte » p.117. Admirable société où l’homme est un loup pour la femme et réciproquement. « Dans ce monde régi par la peur de se faire accuser de harcèlement, les hommes déjà pas très courageux avant se sont repliés sur eux-mêmes. Célibataires malgré eux, quand ils n’ont pas tout simplement viré gays, ils sortent entre eux, vivent entre eux… simplement parce qu’ils n’osent plus draguer. Triste » p.116. Mais vrai, déjà aujourd’hui.

Shirin, qui vit avec son amie Lalla sans être lesbienne, faute de mec à accrocher, décide de rétablir la vérité contre sa mère, contre la police qui n’a pas été jusqu’au bout, contre la société qui a hystérisé la cause sans chercher plus loin que « le symbole » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien. Elle poste donc un rectificatif sur l’ex-fesses-book des étudiants d’Harvard, devenu vitrine respectable des rombières de la cinquantaine ménopausées en quête de CAD (causes à défendre) : « Et si ce n’était pas vrai ? »

Mais raconter qu’on ne s’est pas fait violer – ça n’intéresse personne ! Pour son équilibre mental, Shirin veut « donner sa version des faits plutôt que, ce qu’il y a vingt ans, on lui a fait avouer » p.120. Elle déclenche une riposte… « atomique ». Les réseaux sociaux se déchaînent contre l’ex-violée qui refuse son statut symbolique (et socialement confortable) de « victime » – mot de la mode qui n’explique rien. La désormais « bonne » société des vagins éveillés (woke) ne veut pas entendre parler de la vérité car « la vérité » n’est pas le réel mais ce qu’elle croit et désigne comme telle. Comme des Trump en jupons (violeur condamné récemment pour avoir payé une actrice du porno afin qu’elle la ferme), les hystériques considèrent que la vérité est relative et que la leur est la bonne : il t’a regardé, il t’a donc violée. « Victime, on te croit », braille le slogan des bornées.

Shirin ne va pas s’en sortir car recommence – à l’envers – le même processus des réseaux, des accusations, de l’opprobre et de l’agression physique, jusqu’à la mort sociale. Et le suicide de Shirin, qui reproduit celui d’Adam. Sauf qu’elle est sauvée in extremis par elle-même sans le savoir, qui téléphone à sa mère pour qu’elle vienne la sauver – et réparer le mal qu’elle a fait, en toute bonne conscience. Un séjour en hôpital psychiatrique lui permettra de rencontrer une psy qui la fera révéler « la » vérité (la seule valable, l’unique qui rend compte des faits réels) et ainsi se préserver de « la honte » et de la horde. Je ne vous raconte pas ces faits réels, ils sont le sel de cette histoire d’imbéciles attisés par les mauvaises mœurs de l’impunité en réseau. La foule est bête, la foule féministe est vengeresse, la foule en réseaux fait justice elle-même en aveugle.

De quoi se poser des questions, si possibles les bonnes questions, avant qu’il ne soit trop tard et que les accusations gratuites n’aboutissent à des meurtres en série. Car, quitte à prendre trente ans de tôle, autant se venger réellement des accusatrices sans fondement !

Il faut noter pour l’ambiance d’époque – la nôtre – que le manuscrit de cette autrice ayant été refusé par les maisons d’éditions (avec le courage reconnu qu’on leur connaît!), bien qu’elles aient déjà publié d’elle une vingtaine de romans, Valérie Gans a créé sa propre maison pour contrer la Cancel « culture » : Une autre voix. Celle de la liberté de penser, de dire et d’écrire. Valérie Gans n’est pas n’importe qui : maîtrise de finance et d’économie de Paris-Dauphine en 1987, elle a travaillé dix ans dans la publicité et chronique depuis 2004 des livres pour Madame Figaro. Ce qu’elle dit doit nous interpeller. Son roman se lit d’une traite, bien qu’elle abuse des retours à la ligne.

Valérie Gans, La question interdite, 2023, éditions Une autre voix, 208 pages, €31,00, e-book €12,50 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La science ne sauve pas du nihilisme, dit Nietzsche

Le vieux magicien a chanté son poème au chapitre précédent, et « seul le consciencieux de l’esprit ne s’était pas laissé prendre. » Lui n’est pas pour le mythe ni l’illusion du sorcier, mais pour l’esprit libre et pour la science.

« Vieux démon mélancolique, dit-il, ta plainte contient un appeau, tu ressembles à ceux qui par leur éloge de la chasteté invite secrètement à des voluptés ! » Et ils sont nombreux, les faux-vertueux, les hypocrites, les Tartuffe qui chantent « cachez ce sein que je ne saurais voir » tout en lorgnant sur la poitrine innocente offerte à leurs yeux impudiques. Le débat se poursuit entre le vieux magicien et l’homme consciencieux, entre le sorcier et le savant. «Ô âmes libres, dit ce dernier, où dont s’en est allée votre liberté ? Il me semble presque que vous ressemblez à ceux qui ont longtemps regardé danser des filles nues : vos âmes même se mettent à danser ! » Il oppose par là le désir à la raison, tout comme le président Macron contre Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon. Mais la raison peut-elle l’emporter seule ? Sans désir de raison ? Sans passion d’analyse et de jugement ? Sans volonté positive ?

Séduire les sens ne suffit pas. L’homme consciencieux « cherche plus de certitude » ; les tenants du magicien « plus d’incertitude ». Aucun des deux n’opère la synthèse que fit Rabelais reprenant Salomon et qui est la bonne : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Les partisans du chaos adorent « plus de frissons, plus de dangers, plus de tremblements de terre ». Ils ont « envie de la vie la plus inquiétante et la plus dangereuse, qui m’inspire plus de crainte à moi, la vie des bêtes sauvages, envie de forêts, de cavernes, de montagnes abruptes et de labyrinthes ». Les séducteurs « ne sont pas ceux qui vous conduisent hors du danger » mais « ceux qui vous égarent, qui vous éloignent de tous les chemins ». Ensorceler permet d’égarer, et égarer permet de conduire le troupeau désorienté là où l’on veut qu’il aille. Tous les tyrans le savent (ainsi ont fait Lénine et Hitler).

Engendrer la peur pour mieux contrôler les masses, tel la peur du loup pour le troupeau moutonnier – voilà la stratégie du chaos des Le Pen/Zemmour/Bardella (avec l’immigration) et du Mélenchon (avec son agitation antisioniste et anticapitaliste – en amalgamant les deux, comme il se doit). L’homme consciencieux analyse : « Car la crainte, c’est le sentiment inné et primordial de l’homme ; par la crainte s’explique toute chose, le péché originel et la vertu originelle. Ma vertu, elle aussi, est née de la crainte, elle s’appelle : science. »

Mais Zarathoustra, qui rentre et a entendu, rit de ce débat et des derniers arguments. Il remet « la vérité à l’endroit » (comme Marx le fit de la dialectique de Hegel). Pour lui, Zarathoustra, « la crainte est notre exception. Mais le courage, le goût de l’aventure et la joie de l’incertitude, de ce qui n’a pas encore été hasardé – le courage, voilà ce qui me semble toute l’histoire primitive de l’homme. » Il renverse la preuve par l’affirmation de la volonté vitale : ce n’est pas craindre qui est premier, mais vivre (survivre, vivre mieux, vivre plus).

« Ce courage, enfin affiné, enfin spiritualisé, ce courage humain, avec les ailes de l’aigle et la ruse du serpent » est ce qui importe aujourd’hui que les religions (y compris séculières comme le communisme ou le nationalisme) sont vues comme elles sont : des illusions qui enchaînent. Plutôt louer l’énergie vitale que de craindre la mort – voilà qui est vivre. Camus ne disait pas autre chose lorsqu’il « imaginait Sisyphe heureux. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Sebastian Barry, Les tribulations d’Eneas McNulty

Eneas est un gamin irlandais né à Sligo en 1900. Il va traverser le siècle en vivant la passion de l’Irlande, son calvaire vers la liberté, avec les obstacles de la pauvreté, du chômage et de l’occupation des protestants anglais. Eneas, pas très doué mais doté d’une belle charpente (et notamment d’un large dos sexy), va constamment se fourvoyer. Au point d’être rejeté par cette Irlande dont il est rejeton, et de finir dans les flammes comme il est dit dans la Bible catholique.

Eneas était heureux lorsqu’il était enfant unique. Cela s’est terminé à ses 5 ans, avec la ponte successive de deux petits frères et d’une petite sœur. Son père courait la ville, ivre de musique, prêt à jouer de ses instruments et à chanter pour faire danser les gens. Sa mère faisait ce qu’elle pouvait mais Eneas s’est senti expulsé du nid, incité à faire sa vie dans la rue. Avec les autres garnements aux pulls déchirés, il a volé des pommes au pasteur, il a grimpé sur les murs ornés de tessons de bouteille, il a exploré Tuppenny, fille facile de 13 ans, lorsqu’il en avait 11. Il a surtout été amoureux d’amitié pour un garçon un peu plus âgé, le chef de bande des gamins, Jonno l’orphelin battu. Il l’admirait, il a voulu devenir son plus proche, il l’a sauvé des griffes du pasteur qui l’avait surpris en train de voler des pommes.

Et puis, à 16 ans, désœuvré, Eneas a cherché du boulot ; il n’en a pas trouvé. Il s’est alors engagé « pour la guerre » (la Première) afin de « sauver la France ». On sait (ou devrait savoir) les liens privilégiés qui attachent l’Irlande catholique à la France, fille aînée de l’Église et révolutionnaire, contre les Anglo-saxons protestants et colonialistes. Mais, à 16 ans, seule la marine marchande (britannique) lui était possible. Il a donc « trahi » la cause de l’indépendance irlandaise, selon les cerveaux bornés des chômeurs comploteurs de l’armée républicaine. Jonno n’a plus voulu le saluer à son retour, un an plus tard.

Toujours pas de boulot, plus d’ami, le cordon sanitaire mis autour de lui qui a travaillé pour les Anglais. Eneas, toujours aussi niais de bonne volonté, trouve seulement un emploi dans la police « royale » de l’Irlande, celle qui relève les « traîtres » tués par la cause irlandaise et qui traque les criminels. Car ces règlements de compte ont peu à voir avec la lutte pour l’indépendance, beaucoup plus avec le ressentiment contre ceux qui réussissent et dont on veut prendre la place.

Eneas est alors considéré comme doublement « traître ». Il est mis sur liste noire, les gens importants du pouvoir de l’ombre le condamnent à mort. Jonno vient le lui dire, le provoquer, mais il ne le tue pas. Par reste d’amitié peut-être, par lâcheté plus probablement. Malgré sa tombée en amour pour Viv à ses 20 ans, Eneas est condamné rompre et à sortir à nouveau du berceau de son enfance pour s’exiler ailleurs. Il tarde à la faire car la condamnation n’est pas appliquée, l’indépendance survenue en 1921 retarde les comptes. Mais ils restent toujours écrits, bien loin du catholicisme qui pardonne (la « religion » n’est comme partout que le prétexte idéologique des intérêts égoïstes de ceux qui s’en réclament – c’est vrai pour les cathos en Irlande, pour les islamistes en France, pour les juifs en Israël).

Le jeune homme passe trois années à pêcher le hareng dans l’Atlantique nord, puis il s’engage dans l’armée britannique alors que la guerre (la Seconde) menace. Il a déjà 40 ans et est envoyé dans le nord de la France où il subit la débâcle de Dunkerque. Ne pouvant rembarquer, il s’éloigne dans les terres et va aider un vieux paysan dont les deux fils sont morts à la guerre. Curieusement, car les vignes ne sont pas dans le nord de la France, il va soigner la vigne, faire du vin. Puis, les combats étant retombés, il va trouver une filière pour rentrer en Angleterre où il est démobilisé, traumatisé par Dunkerque.

Il passe quelque temps dans un asile, ou maison de repos pour les post-traumatismes, puis revient une fois de plus chez lui, retrouver sa famille. Tous sont grands et les parents sont vieux. Sa petite sœur est devenue bonne sœur et aide des orphelins ; son frère Tom est devenu maire de Sligo, son frère Jack ingénieur. Eneas n’a plus sa place dans la famille. La condamnation à mort tient toujours tant les militants irlandais ont le cerveau atrophié par l’atavisme, l’alcoolisme et la bêtise nationaliste. Jonno, son maître O’Dowd et les très jeunes nervis, portent des chemises bleues du fascisme irlandais, admirateurs d’Hitler. Eneas doit donc une fois de plus partir.

Il signe un contrat de trois ans en Afrique pour creuser un canal au Nigeria. Il lie amitié avec un Noir nommé Port Harcourt, né à Lagos, qui est épileptique et ne peut continuer à creuser. L’ingénieur blanc (Irlandais) les renvoie à l’entrepôt à la capitale, où ils achèvent leur contrat. Mais, comme en Irlande, la révolte anticolonialiste couve et répand son venin. Les bas du front saouls et fanatiques écument la ville et sèment la terreur, adorant ça. Il massacrent le père d’Harcourt et Eneas fuit. Ne retrouvant pas son ami, il retourne en Irlande, où les années passées n’ont pas atténué la vengeance décrétée une fois pour toutes. Il voit en coup de vent sa famille puis fuit encore pour s’installer sur l’île aux Chiens en Angleterre, où sa pension d’invalidité, accumulée depuis onze ans, lui permet d’acheter une bâtisse pour en faire un hôtel pour chiens perdus sans collier, vieux marins devenus inaptes ou proscrits comme lui.

Cela ne dure que quelques années car O’Dowd et Jonno le retrouvent, ayant filé son frère Jack lorsqu’il vient le voir. Harcourt le protège mais Eneas en a assez, il se sent éternellement condamné. Lui qui n’a jamais tué, même à la guerre, il veut en finir. Une bagarre éclate, le jeunot de moins de 18 ans qui accompagne Jonno sort son pistolet mais Harcourt lui saute dessus, Eneas saute sur son ancien ami Jonno. Dans la bagarre, un coup de feu éclate et l’adolescent tue net son chef sans le vouloir. Effaré de son acte, il fuit à toutes jambes. Il faut dès lors faire disparaître le corps. Quoi de mieux que de brûler la baraque ?

Mais Eneas est lié à Jonno et à son passé. Il croit l’entendre crier, comme s’il n’était pas mort. Il retourne à l’étage où le feu fait rage – et succombe aux flammes purificatrices.

Les tribulations d’Eneas sont un peu comme le périple d’Énée, chassé de sa ville, obligé de s’établir ailleurs. Mais Eneas reste un enfant malgré sa carrure. Il a la candeur et la stupidité des siens irlandais, sauf qu’il est chassé du troupeau de ses semblables. Ce qui en fait un être ambivalent, un homme bon qui veut faire le bien ; un éternel gamin un peu bête qui se laisse emporter par les tumultes de l’histoire. Son double Jonno ne réussit pas mieux que lui, même s’il est du « bon » camp, celui de l’IRA et des Républicains. Un « bon » camp qui est au fond mauvais : celui du jugement sommaire et du crime sans rémission. Un hymne à l’Irlande et à son calvaire, une dénonciation implacable du fanatisme qui fait s’entretuer – pour rien.

Sebastian Barry, Les tribulations d’Eneas McNulty (The Wereabouts of Eneas McNulty), 1998, 10-18 2004, 295 pages, occasion. Seule édition disponible sur Amazon, l’édition brochée Plon 1999, 301 pages, à3,99.

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Henri Troyat, La gloire des vaincus

Chaque tome peut se lire indépendamment, même si les cinq volumes forment un cycle romanesque.

Dans celui-ci, nous suivons Nicolas, 31 ans, qui tente un coup d’État avec ses amis nobles de Saint-Pétersbourg, lors de la transition du trône après la mort d’Alexandre 1er en décembre 1824. Ces révoltés seront dès lors nommés les Décembristes. Les jeunes nobles sont pour Constantin, mais celui-ci a décliné la couronne impériale. C’est Nicolas qui va l’endosser et devenir Nicolas 1er. Les conjurés, idéalistes, mal préparés et toujours respectueux du tsar, lieutenant de Dieu sur la terre, hésitent, bafouillent, brouillonnent, ne peuvent se décider.

Ils sont bientôt encerclés sur la place du Sénat, face au palais, sans avoir rien fait. Les régiments restés fidèles au serment les encerclent et ils sont sommés de se rendre. Par bravade stupide, ils n’en font rien. Les canons tirent, les chevaux les enfoncent, ils sont sabrés. Peu en réchappent. Les meneurs sont condamnés à être pendus, les autres répartis en plusieurs groupes selon l’importance de leur faute. Nicolas est condamné au bagne, 12 ans, puis à la relégation, après déchéance de tous ses titres et confiscation de tous ses biens.

Il est amer, mais se tient. Il a voulu la liberté, cherché à imposer la monarchie constitutionnelle plutôt que l’autocratie absolue. Sa femme, Sophie, est française. Il l’a rencontrée à Paris à 20 ans, lorsque les Russes ont envahi Paris le 19 mars 1814 – il y a 210 ans – et qu’il était l’un de leurs officiers. Sophie lui a appris les Lumières et la valeur des libertés. Il ne conçoit désormais plus qu’un peuple puisse s’en passer. Et pourtant… Le peuple russe est habitué au servage depuis les Mongols et même avant ; il ne veut rien, ne rien décider, toujours obéir – c’est plus sécurisant de n’avoir jamais à prendre aucune décision mais d’attendre les ordres. Ceux venus de Dieu, ceux venus du tsar, ceux venus du barine.

Henri Troyat écrit sur la Russie d’il y a deux siècles, mais on croirait qu’il évoque celle d’aujourd’hui : « Chez nous, [le Russe] accepte l’épreuve comme un signe de la colère de Dieu. Plus le coup est inattendu et douloureux, plus il lui semble venir de haut. L’autocratie finit par trouver sa justification dans l’iniquité même de ces actes. Des siècles de soumission forcée nous ont préparé à cela. Ne sommes-nous pas fils d’une nation qui a connu la domination des Varègues, des Tartares, le joug d’Ivan le Terrible, la poigne de Pierre l le Grand ? Que nous le voulions ou non, nous avons tous un respect atavique du pouvoir » p.139.

La version noire est celle du tsar, « petit père des peuples » implacable et vengeur, ou du père de Nicolas, autocrate égoïste et borné. La version rose est celle de Nikita, le fidèle serf de Nicolas, qui se mettra au service de Sophie lorsqu’elle rejoindra son mari dans l’Extrême-orient sibérien. Beau, grand blond, musclé, candide, il tombe amoureux d’elle, elle le sent. Mais si elle est sensible à la sensualité du corps du jeune homme, elle n’aime que son mari prisonnier. Nikita, par une intrigue du beau-père puis du général donnant les autorisations de voyager, sera privé de passeport ; il enfreindra l’interdiction pour se lancer à la poursuite de la barynia afin de la protéger, d’être auprès d’elle. Il se fera prendre, sabrera un policier, et périra sous le knout qui lacère les chairs, avant le centième coup.

L’autocratie, la mise à mort des opposants, le goulag pour les réfractaires, le peuple ignorant et servile, c’était la Russie des tsars, ce fut celle de Staline, c’est encore celle de Poutine. La liberté ? C’est l’esclavage – Orwell n’aurait pas dit mieux : « Une révolution ne peut réussir sans l’appui du peuple et de l’armée. Or, ni l’un ni l’autre, en Russie, n’était préparé à comprendre le sens de la liberté et à lutter pour elle. Il aurait fallu éduquer les masses, les éveiller, les former, avant de passer à l’attaque » p.182.

Après des mois de forteresse en attente de son jugement, Nicolas est déporté au goulag des tsars, dans la lointaine Sibérie, à Tchita, à l’est du lac Baïkal, à 6200 km de Moscou. Il ne sera jamais autorisé à revenir.

Henri Troyat, La gloire des vaincus – La lumière des justes III, 1959, Folio 1999, 375 pages, occasion €2,32

Henri Troyat, La lumière des justes (5 tomes : Les compagnons du coquelicot, La barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie ou la fin des combats), Omnibus 2011, 1184 pages, €21,61

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Francis Coulon, Sortir de la société en crise

Un livre de philosophie ? Ou un livre d’économie ? Les deux en synthèse, soit un livre « d’économie politique », comme on en faisait avant la mode de l’économétrie et de la mathématisation rationaliste du monde. On sait les errements du tout mathématisable, des délires de la raison rationaliste, les cygnes noirs jamais envisagés, les queues de distribution négligées, le racornissement de l’être humain dans les cadres préformatés des modèles. On sait que cela a conduit à la crise des subprimes en 2008, à l’effondrement de l’hôpital sous le quantitatif, à l’écart croissant entre les élites formatées maths qui « croient » en leur vérité calculable et le peuple qui demande des relations humaines. Francis Coulon, qui a beaucoup vécu, retourne aux sources.

L’une des voies européennes est libérale, pragmatique, utilitariste ; c’est celle des pays anglo-saxons et des pays du nord européen. Ceux qui réussissent le mieux à s’adapter au monde dans l’histoire. L’autre voie européenne est autoritaire, dogmatique, idéologique ; c’est celle des pays latins et orthodoxes, dont la France. Les pays trop rigides et bureaucratiques qui s’adaptent le moins bien au monde tel qu’il va.

Pour mieux faire, et régler « la crise » qui ne cesse de tourmenter la France et les Français depuis un demi-siècle (la fin du septennat Giscard), il faut réévaluer la philosophie utilitariste. En 5 parties et 21 chapitres, l’auteur étaie sa démonstration, d’une plume alerte et sans jargon, facile à lire – et passionnante en ce qu’elle brasse des dizaines de philosophes, de littérateurs et d’économistes, depuis Aristote jusqu’à Gaspard Koenig.

Qu’est que l’utilitarisme ?

C’est tenir compte des conséquences de ses actions plutôt que de ses intentions, résume Jeremy Bentham, l’un des pères. « Michel Foucault vint à mon secours en déclarant : Bentham est plus important pour notre société que Kant et Hegel » p.12. Cette façon de voir est proche de celle d’Aristote dans son Éthique à Nicomaque. « J’avoue avoir une grande admiration pour Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Ils m’apparaissent comme modernes, ouverts et profondément humanistes. Ils vont contribuer au progrès de leur pays, en favoriser la libéralisation et faire reconnaître les droits de nombreuses minorités. Les deux philosophes ont un point commun : ce sont de grands intellectuels, capables de produire un énorme travail de réflexion et de conceptualisation dans des domaines aussi divers que la philosophie, la politique, l’économie, le droit » p.39.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit la sagesse populaire ; le paradis consiste à plutôt considérer leurs effets. Stuart Mill ajoute à cette définition la liberté individuelle et la justice. Les actions sont « morales » si les actions assurent le plus grand bonheur au plus grand nombre – et non pas si elles obéissent sans discuter aux lois, règles et « déontologie » (en grec, discours sur ce qu’il FAUT faire), la « science de la morale » selon Jeremy Bentham, dont il fait le titre de l’un de ses livres. Les cultivés reconnaîtront la célèbre distinction de Max Weber entre éthique de conviction (dogmatique et morale) et éthique de responsabilité (pragmatique et utilitariste). Les deux évidemment se complètent, les règles admises étant des rails pour leur adaptation en fonction des circonstances (p.67). D’où la liberté… régulée.

C’est inverser le tropisme catholique, romain et français d’édicter les commandements avant de vérifier si les actions y obéissent, ou de faire toujours d’autres lois sans vérifier leur application. A l’inverse, il est plus utile de considérer la balance des avantages et des inconvénients de toute décision, car chacune est particulière : le mensonge n’est pas moral – mais peut-on mentir au Nazi pour protéger le Juif qui se cache chez vous ?

L’auteur prend toujours des exemples concrets et actuels, pour sa démonstration, y compris dans les films. Un récent exemple est celui du vaccin contre le Covid : fallait-il vacciner massivement avant d’avoir tout le recul nécessaire pour mesurer l’ensemble des effets secondaires possibles (et sauver ainsi la majorité de la population) ou attendre « selon les règles » que toutes les procédures aient été évaluées ? J’ajoute (ce n’est pas dans le livre, qui évite toute polémique) que c’est la propagande russe, jalouse de la réussite occidentale en matière de vaccins bien meilleurs que le sien, qui a tenté de faire croire au complot absurde des nanoparticules inoculées pour rendre docile (et il y a des cons pour le gober !) Faut-il préférer la manière russe des élections truquées, de l’emprisonnement des opposants, du poison, du goulag et de la balle dans la tête pour rendre docile ?

Une utilité n’est pas un expédient, pas plus que le bonheur n’est le plaisir. Affiner la pensée par la différence de sens des mots permet de mieux raisonner. La souveraineté de l’individu, grande conquête des Lumières, est en faveur de la liberté en premier ; l’égalité ne peut être que de moyens, pas de résultats. Contrairement à Kant et aux moralistes bibliques, il faut préférer l’expérience aux principes. Ce qui marche doit être encouragé, pas ce qui obéit à l’idéologie. John Stuart Mill : « La justice est que chaque personne obtienne (en bien ou en mal) ce qu’elle mérite. » La loi raisonnable est celle qui assure le respect de la liberté de chacun, dans le respect de celle des autres. Pas plus, pas moins.

On ferait bien d’en tenir compte avec les « agriculteurs » : jusqu’à quel scandale de santé faut-il autoriser les pesticides ? L’accaparement de l’eau, bien commun ? Mais aussi avec « les syndicats » en France. « On peut opposer l’approche des centrales syndicales nationales, politisées, démagogiques, qui adoptent devant les médias une posture souvent négative – et le réalisme, la recherche de l’utilité, des syndicalistes de terrain au sein de l’entreprise. La contradiction la plus manifeste étant celle de la CGT qui, au niveau central, défend une position critique, anticapitaliste, et qui, au niveau local, accepte de signer 50% des accords d’entreprise » p.62. L’auteur, qui a travaillé chez Danone plusieurs années, prend l’exemple de son patron Antoine Riboud et de son fameux « discours de Marseille » en 1972 (les années Pompidou!) où il a prôné pour son entreprise un projet économique ET qui prend en compte l’humain. Son fils Frank élargira cet humanisme des salariés (formation, participation, intéressement, dialogue social) aux clients et aux collectivités locales, prenant en compte dans ses objectifs économiques une responsabilité humaine, environnementale et citoyenne. J’avais donné ce même exemple il y a une douzaine d’année à mes étudiants en école de commerce.

L’ancien roi du Bhoutan a voulu, en bon bouddhiste, mesurer le bonheur de son peuple. Le Produit national brut ne suffit pas car l’argent et les biens ne font pas à eux seuls le bonheur. Il a donc imaginé ajouter d’autres critères, que l’ONU a repris dans l’indice de Bonheur intérieur brut (World Happiness Report). Les résultats montrent que les fondamentaux économiques sont évidemment importants (le revenu par tête), mais que la liberté de faire des choix, l’espérance de vie à la naissance, la politique sociale, la générosité, la perception de la corruption, le sont aussi. En tête de liste apparaissent les pays du nord de l’Europe : Norvège (numéro 1), Danemark, Islande, Finlande, Suède, en queue les pays africains puis communistes (Cuba, Vietnam, Corée du nord en bon dernier) – La France n’est que 31: en cause, les tracasseries réglementaires et administratives sans nombre et les prélèvements obligatoires élevés qui brident l’initiative.

Francis Coulon milite donc pour un libéralisme régulé à la danoise : le maximum de libertés dans le cadre défini par la société. Daron Acemoglu, économiste turco-américain né en 1967, étudie pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres et observe une corrélation entre institutions et développement économique. Selon l’économiste français Philippe Aghion, qui préface l’ouvrage en français, « Les pays prospères disposent d’institutions inclusives permettant à la population de limiter l’exercice du pouvoir politique, et à chacun d’exercer des activités économiques conformément à son choix et ses talents – tout particulièrement si celles-ci sont innovatrices et entraînent la destruction créatrice des industries obsolètes. En d’autres termes, les structures démocratiques permettent le développement économique alors que le despotisme confisque la croissance au profit d’une élite, à travers une économie extractive » p.182. Les exemples opposés de la Russie et des États-Unis est flagrant. Dans l’histoire, les deux Corées ou les deux Allemagnes ont montré l’écart qui se creuse de façon abyssale entre un régime de libertés et un régime despotique pour un même peuple dans une même géographie.

Il reste que « la gauche » en France, tout imbibée de marxisme depuis ses jeunes années, ne « croit » pas au système capitaliste, et même deux fois moins que les Chinois, pourtant en régime toujours communiste ! (p.203). L’idéologie de la redistribution les aveugle, un égalitarisme de principe ne conduit pas à l’optimum du bonheur pour le plus grand nombre mais crée des assistés permanents et une économie inefficace. Plutôt que de renforcer son industrie pour exporter, la France a choisi « d’aider » les canards boiteux et les filières en déclin (les aciéries, le textile) et elle a développé la dépense publique (la plus élevée de l’OCDE) par l’impôt et la dette, qui handicapent l’investissement. Le rapport qualité/coût de l’État-providence à la française est négatif par rapport aux pays anglo-saxons plus souples et surtout aux pays d’Europe du nord sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux (comme « nos » socialistes n’ont jamais réussi à être). Les tableaux de comparaison pages 206 et 207 sont éclairants ! La croissance française sur vingt ans (depuis 2000) est plus faible, le chômage plus fort, le déficit public plus élevé, la compétitivité nettement inférieure, la liberté personnelle et économique plus discutable (34e pour la France, 8e pour la Danemark), le Bonheur intérieur brut minable, le rang Pisa affaibli et l’indice de Gini des inégalités pas franchement meilleur.

« Je trouve qu’en France il y a trop d’État, trop d’impôts, trop de normes, trop de bureaucratie, ce qui a comme conséquence de brider le marché et génère moins de croissance, plus de chômage et même à une insatisfaction générale. Une répartition équitable doit être l’objectif mais il ne faut pas passer ‘de l’autre côté du cheval’ et décourager l’initiative et l’innovation, les principaux leviers de la croissance. Il faut tirer vers le haut l’ensemble de la population : plutôt que ‘toujours plus’ d’assistance, il faut être sélectif et, chaque fois que c’est possible, dynamiser les moins favorisés par la formation, l’incitation et la sacralisation de la valeur travail » p.210. La flexisécurité danoise est un très bon exemple : liberté de licencier vite, mais formation obligatoire et suivi attentif des chômeurs.

L’auteur fournit pages 225-259 (soit plus de 10 % du livre) dix cas concrets d’application de l’utilitarisme (partie 5). Il évalue aussi les présidents de la Ve République sur le meilleur compromis entre efficacité, liberté et équité. Georges Pompidou en ressort vainqueur, mais aidé par son époque pré-crise. Chirac reste le pire, n’ayant aucune volonté d’une quelconque réforme, forcément impopulaire. Sarkozy a été brouillon, Hollande n’a pas assumé et Macron a été peu efficace au début, avant de comprendre que l’autoritarisme payait. Mais la réforme des retraites reste un échec et sera à remettre sur le métier, l’organisation de l’État en millefeuille n’a même pas été abordée.

Un très bon livre d’actualité qui offre une profondeur historique des idées et apporte à toute critique une solution pragmatique possible. Très intéressant.

Préface de Christian de Boissieu professeur émérite à l’université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), vice-président du Cercle des Économistes.

Francis Coulon, Sortir de la société en criseLa philosophie utilitariste au service du bien commun, VA éditions 2023, 281 pages, 20,00

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Paul Guimard, L’ironie du sort

Paul Guimard, qui fut pendant la guerre journaliste de des faits divers à L’Ouest-Éclair est mort il y a 20 ans, en mai 2004, à 83 ans. François Mitterrand l’approchera vers 1965 et ils deviendront proches. Tous deux aimaient à songer au destin, à la mort, à l’au-delà possible.

Chacun croit maîtriser son destin et donc être libre, alors que le sort est ironique et, à dix secondes près, peut changer votre sort à tout jamais. C’est ce qui est arrivé au jeune Antoine Desvrières, 22 ans, un résistant de Nantes chargé de tuer un enquêteur de la Wehrmacht qui a accumulé un dossier sur leur réseau clandestin. Le lieutenant Werner de Rompsay est issu de Huguenots français émigrés en Allemagne après le diktat du Roi-Soleil révoquant l’édit de Nantes qui tolérait la religion réformée. Désormais Allemand, portant un prénom allemand, le lieutenant aristocrate combat pour sa patrie et traque les terroristes. Antoine est tout aussi légitime que lui à résister à l’occupation et à tuer l’ennemi. Là n’est pas la question.

La question est : va-t-il réussir ?

Tout est minutieusement préparé, l’arme, l’heure, le lieu, l’itinéraire de fuite, l’alibi. A onze heure du soir précise, dissimulé dans l’ombre d’un porche après le couvre-feu, Antoine est prêt à tirer avec un pistolet Wembley de 9 mm. Il attend le lieutenant qui rentre tous les soirs à pied de la Kommandantur jusqu’au logis de sa maîtresse, la jeune Micheline de 19 ans qui se laisse sauter sans vergogne. Antoine vient de quitter Marie-Anne de Hauteclaire, sa fiancée, fille d’un bâtonnier pétainiste mais en révolte contre ses conceptions archaïques du monde et de la société. Ils ont déjà fait l’amour, elle attend un enfant. Antoine ne le sait pas encore.

Dès lors, le destin va s’en mêler. Le chauffeur de la patrouille, Helmut Eidemann, a du mal à démarrer sa traction-avant Citroën, souvent en panne. À quelques secondes d’intervalle, il fera basculer le destin. Aurait-il réussi auparavant, tout se serait passé comme prévu. Hélas, il a eu une douzaine de secondes de retard, et a surgi dans la rue plein phares juste au moment où Antoine venait de tirer et de tuer le lieutenant. Il a saisi son pistolet et l’a déchargé sur la silhouette, le blessant aux jambes. Antoine est pris, il sera interrogé et condamné à mort. Marianne, sa fiancée, se consolera dans les bras de Jean, l’ami le plus cher d’Antoine et tous les deux élèveront le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’ils prénommeront Antoine.

Ou alors, seconde hypothèse, le chauffeur a démarré à l’heure et a pu rattraper au lieutenant, lui proposant de lui faire faire un bout de chemin en voiture, juste avant qu’Antoine ne puisse tirer. L’opération a donc échoué et le dossier accumulé par Werner et donné à la Gestapo va démanteler tout le réseau. Antoine ne sera pas inquiété, mais Jean, qui travaille à l’Ouest–Eclair, sera raflé, interrogé et condamné à mort. Antoine se mariera avec Marie–Anne et ils élèveront ensemble le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’il prénommeront Jean, le nom du meilleur ami disparu.

Telle est l’ironie du sort. Une sorte de grain de sable qui enraye les mécaniques les mieux huilées. Les conséquences de ces deux scénarios se feront ressentir en ondes concentriques bien des années après encore. Dans le premier cas, Antoine sera un héros et son beau-père pétainiste sera blanchi des accusations de collaboration, tandis que que dans le second, il sera radié du barreau et déchu de sa Légion d’honneur. Dans le premier cas, le père d’Antoine deviendra maire du petit village natal près de Nantes, dans le second il restera professeur dans la ville jusqu’à sa retraite.

Et Antoine, s’il vit, divorcera quelques années plus tard lorsque son fils aura dans les 13 ans. Marie Anne qui avait épousé un héros de guerre a vécu avec un fonctionnaire international à l’Unesco devenu plan-plan. Elle ne pourra le supporter. Antoine rencontrera Ursula sur le seuil de son bureau, une Suissesse à la famille dont les bifurcations du destin ont été nombreuses. Il en prendra conscience dans l’album de photos déposé exprès sur sa table de nuit.

Au fond, quoi que l’on fasse, notre liberté ne s’exerce que dans les limites du hasard. Toute une série de causes surviennent au même moment qui empêchent parfois de réaliser ce que l’on a prévu. Nous n’avons pas plus de prise sur notre existence que le capitaine sur son frêle esquif dans une mer démontée. À nous de surnager et de nous adapter ou, quand il s’agit de vie ou de mort, de subir le sort qui nous est imparti.

Un film d’Édouard Molinaro a été tiré de ce roman en 1974 mais il ne fait pas l’objet d’édition en DVD.Il reste que ce court texte alimente la réflexion sur le hasard et la nécessité, la liberté et le destin.

Paul Guimard, L’ironie du sort, 1961, Folio 1974, 160 pages, €7,80

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Les vieilles et les nouvelles tables de Nietzsche

Dans un long chapitre, Zarathoustra résume sa pensée ; il attend son heure entre les anciennes tables de la lois et les nouvelles qu’il prône. Les anciennes tables sont celles de son temps, le très long temps du christianisme, cette religion d’esclaves soumis au jaloux Créateur des tables, Commandeur des croyants et Rachat du « péché » par le Fils issu de vierge – les trois religions proche-orientales du même Livre.

« Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tout savoir, depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l’homme. » Or personne ne sait ce qui est bien et mal, sinon le créateur. « Or le créateur est celui qui donne un but aux hommes et qui donne son sens et son avenir à la terre : lui seul crée le bien et le mal de toute chose. » Pour Nietzsche, le créateur, ce n’est pas UN Dieu, mais soi-même. A chacun de définir SON bien et son mal car il n’est point de Dieu mais une multitude de dieux qui dansent de joie vitale et rient de leur exubérance irrationnelle – comme on le dit des adolescents.

Le bien, c’est l’avenir, pas le passé. C’est ce qui est bon aujourd’hui pour le futur, d’où la création permanente des valeurs – de ce qui vaut pour ses enfants. Nietzsche est au fond libertaire, adepte de la plus totale liberté du désir, lequel est le jaillissement même de la vie en lui. Certes, le désir instinctif chez l’être humain accompli – « noble » dit Nietzsche – passe par les passions du cœur maîtrisées par la volonté et tempérées par l’esprit (qui est à la fois souffle et raison). Mais le désir en lui-même est « sage » puisqu’il vient de la vie, du vital en soi : « Et souvent il m’a emporté loin, par-delà les monts, vers les hauteurs, au milieu du rire : je volais en frémissant comme une flèche, dans une extase enivrée de soleil : – loin, dans un avenir que nul rêve n’a vu, en des midis plus chauds que jamais poète n’en rêva : là-bas ou des dieux dansants ont honte de tous les vêtements ». Il faut se fuir et se chercher toujours, dit Nietzsche, se remettre en question « comme une bienheureuse contradiction de soi ». Loin, bien loin de « l’esprit de lourdeur et tout ce qu’il a créé : la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal ».

Loin « des taupes et des lourds nains », Nietzsche/Zarathoustra recherche le sur-homme « et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Homme mis pour être humain sans distinction de sexe, cela va de soi dans la langue française traditionnelle (celle que l’on n’apprend plus, d’où les bêtises émises par les féministes mal éduquées nationalement). L’homo sapiens est un pont et non une fin. L’espèce ne cesse d’évoluer, comme elle l’a fait depuis des millions d’années. « Surmonte toi toi-même, jusque dans ton prochain : tu ne dois pas te laisser donner un droit que tu es capable de prendre. Ce que tu fais, personne ne peut le faire à son tour. Voici, il n’y a pas de récompense. Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. » D’où le refuge de la masse flemmarde dans la religion, la croyance, le parti, le gourou, le complot : se laisser penser comme on se laisse aller, par confort de chiot en sa niche au milieu de sa nichée, sans effort. « Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien ; mais nous autres, à qui la vie s’est donnée, nous réfléchissons toujours à ce que nous pourrions donner de mieux en échange ! » Et ceci pour ceux tentés de violer par seul désir, au mépris de la maîtrise de soi : « On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l’on en donne pas à jouir. (…) Car la jouissance et l’innocence sont les deux choses les plus pudiques : aucune des deux ne veut être cherchée. Il faut les posséder. »

Le désir est jeune car la vitalité est neuve, l’avenir est ouvert parce que le désir est grand. Cela agace les vieux qui se croient sages parce que leurs désirs se sont éteints et qu’ils disent à quoi bon ? Mais est-ce sagesse ? « Ce qu’il y a de mieux en nous est encore jeune : c’est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n’est qu’une peau d’agneau : – comment ne tenterions nous pas de vieux prêtres idolâtres ! » On voit, cum grano salis, que la tentation pour les enfants de chœur à peine pubères ne date pas de Mitou. Les vieux rassis et trop contraints sont obsédés par la liberté en fleur. Hypocritement, ils cèdent en disant le bien et le mal qu’ils ne pratiquent pas. « Être véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait ne veut pas l’être ! Moins que tous les autres, les bons » – ceux qui se disent bons, qui se croient bons parce qu’ils obéissent en apparence aux Commandements de la Morale ou du Dieu jaloux.

Abandonner le passé, les vieilles valeurs qui ne valent plus car inadaptées. « Abandonner à la grâce, à l’esprit et à la folie de toutes les générations de l’avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elle-même ! » Chaque génération tracera sa voie, les valeurs d’hier ne seront pas celles d’aujourd’hui, ni encore moins celles de demain. Ce pourquoi s’arc-bouter sur le passé, les traditions, les valeurs du passé, est un leurre, dit Nietzsche. Et il se fait prophète, avant le siècle des dictateurs : « Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et et par sa disgrâce : jusqu’à en faire pour soi un pont, un signal, un héraut et un cri de coq. » Et Hitler vint, après Mussolini et Staline, le vieux Pétain et le vieux Franco, et avant Mao, Castro, Pol Pot et autres Khadafi.

Ce pourquoi Nietzsche en appelle à « une nouvelle noblesse », de celle qui ne s’achète pas comme des offices, comme les fausses particules de l’Ancien régime, « des créateurs et des éducateurs et des semeurs de l’avenir. » La noblesse d’empire, conquise sur les champs de bataille, paraissait à Nietzsche comme à Stendhal de meilleure facture. Car « ce n’est pas votre origine qui vous fera dorénavant honneur, mais votre but ! Votre volonté et votre pas qui veut vous dépasser vous-même – que ceci soit votre nouvel honneur ! » Où l’on voit que, malgré l’apparence de chevalerie des ordres nazis, l’honneur n’est pas fidélité mais, au contraire, grande liberté requise. « Il faut une nouvelle noblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despotisme, et qui écrirait d’une manière nouvelle le mot ‘noble’ sur des tables nouvelles. » Ni populace, ni despotisme – ni Mélenchon, ni Le Pen, vous l’aurez compris…

Et Nietzsche d’enfoncer le clou où crucifier les futurs nazis et leurs épigones jusqu’à aujourd’hui : « Ô mes frères ! Ce n’est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, c’est au-dehors ! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres ! Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit votre nouvelle noblesse – le pays inexploré dans les mers les plus lointaines, c’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher et de chercher toujours. Vous devez racheter par vos enfants d’être les enfants de vos pères : c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé ! » Pas de traditions, pas de nationalisme, pas de sang et sol – mais l’amour du futur, des enfants à naître et à élever pour les rendre meilleurs que vous n’avez été : seul cela justifie d’être les enfants imparfaits de parents imparfaits – et des immigrés intégrés dans un pays d’accueil…

Même s’il y a de la fange dans le monde, la vie reste une source de joie. Perpétuellement. Ne calomniez pas le monde, faites avec. Apprenez les meilleures choses et mangez bien, aspirez à connaître. « La volonté délivre : car vouloir, c’est créer, c’est là ce que j’enseigne. » Et contre les chômeurs alors qu’il y a de l’emploi, contre les mendiants qui pourraient travailler, contre les assistés qui ont la paresse de se prendre en main, Nietzsche est cruel – mais juste. Il dit : « Car si vous n’êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous être de rusés fainéants ou des chats jouisseurs, gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous devez disparaître ! Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables : ainsi enseigne Zarathoustra : disparaissez donc ! »

A quoi cela sert-il, en effet « d’aider » sans cesse et tant et plus ceux qui ne veulent pas s’aider aux-mêmes : les pays en développement qui ne cessent de se sous-développer et de dépenser l’argent prêté en armements et en richesses accaparées par la corruption comme en Haïti et dans tant de pays d’Afrique ; les sempiternels « ayant-droits » aux caisses de l’État-providence qui crient maman dès qu’une difficulté survient : quoi, travailler à mi-temps pendant ses études (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! Quoi, vivre chez les parents au lieu de payer un co-loyer (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! quoi, refuser une rémunération et des conditions de travail correctes dans les métiers « en tension » – vous n’y pensez pas (dit le patronat qui en appelle à une immigration massive d’esclaves basanés, jusqu’à 3,5 millions d’ici 2050) ! « Si ces gens-là avaient le pain pour rien, quelle infortune ! après quoi crieraient-ils ? Leur entretien, c’est le seul sujet dont ils s’entretiennent. » Le pain ou le profit, même égoïsme.

Le « plus grand danger » est dans le cœur « des bons et des justes », dit Nietzsche. Car eux save, nt déjà tout ce qu’il faut savoir, croient-ils Bible en main, et n’en démordent pas. Ils ne cherchent plus, ils restent immobiles, ils ruminent comme des vaches à l’étable, contents de soi. « Leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. » Jésus lui-même l’avait dit des Pharisiens, ce mot qui est devenu depuis synonyme d’hypocrite et de Tartuffe. « Il faut que les bons crucifient celui qui avance sa propre vertu ! » démontre Nietzsche, pas fâché d’utiliser ainsi le christianisme dans sa partielle vérité. « C’est le créateur qu’ils haïssent le plus : celui qui brise des tables et de vieilles valeur, le briseur – c’est celui qu’ils appellent criminel. Car les bons ne peuvent pas créer : ils sont toujours le commencement de la fin : ils crucifient celui qui inscrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, il se sacrifient l’avenir à eux-mêmes – ils crucifient tout l’avenir des hommes ! » Rien de pire que les conservateurs. Au contraire, prône Nietzsche, nous ne voulons pas conserver mais explorer : « nous voulons faire voile vers là-bas, où est le pays de nos enfants ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Colette, Gigi et autres nouvelles

Ce sont cinq nouvelles déjà publiées ici ou là que Colette regroupe en un recueil : Gigi, L’Enfant malade, La Dame du photographe, Flore et Pomone, Noces. Elle y parle comme d’habitude d’elle-même, sous forme de fictions ou de souvenirs.

Gigi, c’est Gilberte, 15 ans vers 1890 et qui va se marier – comme l’auteur – avec un homme mûr et riche de 33 ans – comme l’auteur. Une façon de revisiter une fois encore le saut vers le loup, l’enfance brutalement rompue. Comme un regret et un désir à la fois, le vert paradis provincial quitté pour le sexe et la ville. Mais histoire qui se répète car elle a été celle aussi de Yola, 18 ans, la nièce de Jeanne Henriquet, cantatrice, mariée en 1926 à Henri Letellier, 58 ans, copropriétaire du Journal – ou encore celle d’une amie de Polaire, 17 ans, pour un homme de plus de 40 ans – ou enfin l’histoire du Mariage de Chiffon, 16 ans, roman de Gyp. C’est un nouveau modèle de vie où le mariage devient choix d’amour, même pour un plus âgé. Mariage et amour désormais se confondent dans l’idéal… pour un temps en réalité, Colette en témoigne personnellement.

Dès lors, Gigi séduit sans le vouloir, par enfance, mais en le voulant un peu, en adolescente sûre de son physique : ses genoux nus qui dépassent de la jupe trop courte et qui appellent la main de Gaston, son cou en colonne qui s’évade du col comme celui d’un jeune garçon, signe de vigueur juvénile et d’ambiguïté androgyne, sa chevelure opulente qui témoigne de l’énergie vitale comme celle de Samson. Mamita la grand-mère joue la Sido pour freiner les ardeurs et raisonner les approches, mais que peut-elle contre l’inclination des sens ? Les conseils de la tante Alicia visent surtout à discipliner la jeune chèvre et la rendre présentable en société : ainsi, manger le homard thermidor sans en mettre partout et sans bruits répugnants est toute une éducation, de même que serrer les genoux lorsqu’on se lève en jupe pour éviter d’attirer le regard sur le « ce-que-je-pense » de la pruderie bourgeoise (qui ne pense qu’à ça).

Gaston, propriétaire industriel qui défraie la chronique mondaine par ses maîtresses successives, est pris par cette innocence qu’il n’a pas vu venir, cette enfant devenue femme qu’il n’a pas vue grandir. Il y a presque de l’inceste à désirer une fille de 15 ans qu’on a connue petite, qui réclame encore des bonbons et crie de joie d’aller faire un tour dans le De Dion-Bouton quatre places décapotable. Mais comme Gigi s’abandonne et fait confiance, Gaston s’abandonne et fait confiance. Il promet de chérir et protéger, advienne que pourra.

Si Gigi ouvre le recueil, Noces le referme. Il s’agit de la même histoire, encore et toujours recommencée, des noces de Colette à 16 ans dans sa province. Mais sous la forme de souvenirs vécus, plus de fiction. Le conte a laissé la place au réel ; il s’agit de savoir comment on peut choisir son esclavage, au prétexte de liberté. Gigi a eu beaucoup de succès et fait l’objet de plusieurs films et de pièces de théâtre. Il touchait un nerf sensible du temps, pulvérisé en 1968 et devenu hystérique aujourd’hui, au point d’interdire tout mariage avant 18 ans et toute relation sexuelle avec un plus âgé avant 15 ans. Dans Noces, Sido la mère tempère les enivrements de fille amoureuse et pressent la suite. S’endormant fleurie d’œillets, la jeune épousée se trouve déflorée par sa mère, qui les lui ôte. L’amour ne dure pas toujours et blesse.

L’enfant malade est pour moi le plus belle nouvelle du recueil, car intemporelle et virtuose dans l’imagination. Colette, qui a connu les fièvres, se met dans la carcasse fragile d’un jeune garçon, elle qui n’a eu qu’une fille, pour errer dans les limbes entre le réel et le songe. Le gamin atteint de polio et dont les jambes se paralysent, ruse avec la douleur et s‘évade, esquivant les caresses de sa mère qui ne peut pas grand-chose. Il est seul face à la mort possible et jouit des derniers instants de son esprit avec une fougue toute enfantine. Il vole comme un oiseau, faisant la connaissance d’autres âmes prêtes à l’accueillir. Cette expérience-limite se brise avec un son d’objet cassé qui le fait atterrir dans la réalité. L’envoûtement de la mort se rompt comme le vase se brise, et des fourmis dans les jambes montrent que la guérison s’avance lentement dans le petit corps rompu.

Cette facilité d’aller vers la mort est le thème de La dame du photographe, petite-bourgeoise oisive qui ne voit dans sa vie étriquée volontairement qu’un absurde sans fin, un rocher à rouler pour le voir dévaler chaque fois, comme Sisyphe. Elle a pourtant tous les accessoires du bonheur : un mari aimant qui vit pour son travail et l’emmène en vacances à Yport, un intérieur douillet facile à entretenir, quelques tâches ménagères qui demandent peu d’efforts, une voisine enfileuse de perles qui fait volontiers la conversation. Mais voilà : l’idéalisme en veut toujours plus, toujours autre. Le réel n’est jamais satisfaisant. Le suicide paraît alors la meilleure façon de s’effacer d’une vie effacée, de trouver ce calme définitif qui évite de penser. Suicide raté, grâce à la voisine, suicide comme un souvenir d’événement qui serait enfin arrivé dans la vie terne.

Flore et Pomone est une sorte d’essai décousu, au fil de la plume, sur les fleurs et jardins aimés de l’auteur. On ne voit pas trop ce qu’il vient faire dans ce recueil voué aux personnes, sinon peut-être pour relier l’humain au végétal et dire combien la plante pousse ses gaines, énergique comme un jeune garçon, aime et s’enroule comme une jeune fille, séduit par ses aspects sexuels les mouches (par une odeur de charogne) et les humains (par des formes en téton ou en vulve). La quête d’un cœur pur, mise en échec par les noces trop jeunes, évadée dans l’imaginaire par la maladie, ne réside-t-elle pas dans l’exemple terrien des plantes ? Elles donnent ce qu’elles ont, sans prétendre à plus.

Colette, Gigi (nouvelles), 1945, Livre de poche 2004, 182 pages, €7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Laissez tomber les croyants, dit Nietzsche

La jeunesse passe et, avec elle, son innocence ; la fatigue vieillit les jeunes et les rend « vulgaires et nonchalants » ; elle les rend surtout « pieux » – par lâcheté devant la vie. « Ils sont fatigués de la connaissance, et maintenant ils calomnient même leur bravoure du matin. »

La jeunesse pour Nietzsche est la vie dans toute son énergie, qui se bande vers le soleil et fait danser ses pieds, qui fait pétiller son esprit et attise sa curiosité. « Le rire lui faisait signe dans ma sagesse », déclare Zarathoustra. Mais la liberté demande du courage, elle est un fardeau – il est plus facile de se soumettre à un gourou, à un parti, à une morale – à un dieu. On sera ainsi confortablement installé – « nonchalant » -, parmi les autres médiocres – « vulgaire » -, sûr de son dogme – « pieux ». Tous les mots sont à soupeser, dans une phrase de Nietzsche.

« Hélas ! Ils sont toujours peu nombreux, ceux dont le cœur garde longtemps son courage et son impétuosité ; et c’est dans ce petit nombre que l’esprit demeure persévérant. Mais le reste est lâcheté. Le reste : c’est toujours le plus grand nombre, ce sont les quotidiens et les superflus, ceux qui sont de trop. – Tous ceux-là sont lâches ! » De rares êtres ont la force et le courage de regarder la vie en face, la cruauté de la connaissance, les responsabilités de la liberté. Le plus grand nombre vivra sa petite vie pépère, râleuse et sans futur – par sa faute.

Zarathoustra a rencontré successivement « des cadavres et des baladins » – autrement dit des dépourvus d’esprit et des esprits faibles et volages. Puis des croyants : « beaucoup d’amour, beaucoup de folie, beaucoup de vénération enfantine » ; en bref des faibles qui suivent sans savoir mais par affect. Les vrais disciples sont rares, ceux qui font leur miel et se trouvent eux-mêmes, ceux qui apprennent à penser par eux-mêmes et qui quittent leur maître Zarathoustra quand le temps est venu de voler de leurs propres ailes.

Les croyants ne sont pas utiles au philosophe, ils sont velléitaires, ils ne « peuvent » pas. « Si ces croyants pouvaient autrement, ils voudraient aussi autrement. Ce qui n’est qu’à demi entame tout ce qui est entier. Quand les feuilles se fanent, pourquoi se plaindrait-on ? Laisse-les aller, laisse-les tomber, ô Zarathoustra, et ne te plains pas ! »

Ces croyants repentis « sont redevenus pieux », ils ont rejoint la doxa chrétienne, se sont soumis à la moraline sociale et au Dieu tonnant. Ce Dieu qui veut être le seul Dieu – faisant éclater de rire toutes les divinités. « Un dieu jaloux s’est oublié à ce point ». « Alors tous les dieux ont pouffé et se sont écriés en branlant sur leur siège : ‘N’est-ce pas là précisément la divinité, qu’il y ait des dieux, qu’il n’y ait pas un Dieu ? » Le sacré est un sentiment humain vénérable, selon Nietzsche ; l’obéissance à un seul Dogme, soi-disant transmis par une abstraction d’Être suprême est une imposture. Respect pour l’arbre et la source, ou pour la montagne et le vent. Aucun respect pour la prétention à régenter le monde et les humains par des textes écrits une fois pour toutes par une Projection paternelle éternelle.

Aussi, « c’est une honte de prier ! » s’écrit Zarathoustra. « Tu le sais bien : le lâche démon en toi qui aime à joindre les mains ou à croiser les bras et qui désire une vie plus facile : – ce lâche démon te dit : ‘Il existe un Dieu !’ Mais ce faisant tu es de ceux qui craignent la lumière, de ceux que la lumière inquiète. » Mieux vaut le brouillard de l’obscurantisme que la clarté de la vérité, pense Zarathoustra des pieux, car la vérité fait mal, comme un scalpel, alors que le brouillard fait illusion, console de la réalité par son embellissement factice.

« Car partout je sens de petites communautés cachées, et partout où il y a des réduits, il y a de nouveaux bigots avec l’odeur des bigots. Ils se mettent ensemble pendant des soirées entières et ils se disent : ‘Laissez-nous devenir pareil à de petits enfants et dire ‘bon dieu !’ » Et Nietzsche d’égrener tous les pièges des truqueurs et manipulateurs des âmes, pour les soumettre à leur dieu : la morale, le parti, la patrie, la religion. Ces petites âmes ne voient pas grand, ce pourquoi elles se mettent en petits comités, avec des pensées étroites, s’en remettant innocemment à ce Père éternel qui leur dira quoi faire, les enrobera d’un voile de Maya et les consolera en leur promettant l’Au-delà.

Ce sont des « araignées » à l’affût de proies croyantes, des « pêcheurs à la ligne au bord des marécages » – les bas-fonds de la société ; ou des harpistes « chez un auteur de chansonnettes » pour embobiner « des petites jeunes femmes » – groupies midinettes toujours prêtes à croire n’importe quoi pour voir le loup ; ou « un sage à moitié détraqué » qui invoque les esprits – faute d’en avoir un à lui ; ou « un vieux musicien, roué et charlatant, à qui les vents pleureurs ont enseigné la lamentation des tons » – on ne peut que penser à Wagner, l’idole des romantiques nationalistes du temps de Nietzsche ; ou encore des « veilleurs de nuit » pour « réveiller de vieilles choses endormies depuis longtemps » – les vieilles terreurs, les mythes profonds, les fantasmes moraux ou politiques, dont Dieu est l’avatar suprême.

« Il est trop vieux, dit un veilleur de Dieu le Père. Il ne s’occupe plus du tout de ses enfants ». « A-t-il donc des enfants ? Personne ne peut le démontrer s’il ne le démontre lui-même ! (…) Il a du mal à démontrer. Il tient beaucoup à ce qu’on croie en lui. – Oui ! Oui ! La foi le sauve, la foi en lui-même. C’est l’habitude des vieilles gens ! » Autrement dit, Dieu n’existe que parce que l’on croit en lui. Il ne fait rien de concret pour ceux qu’il appelle « ses enfants », il ne démontre rien par la raison, il exige seulement de la foi. En un siècle qui a vu l’essor de la science, la foi recule, devient archaïque. « Le temps n’est-il pas depuis longtemps passé, même pour de tels doutes ? Qui aurait le droit de réveiller dans leur sommeil d’aussi vieilles choses ennemies de la lumière ? Il y a longtemps que c’en est fini des dieux anciens. »

Le chapitre est intitulé « Des transfuges », et ce sont bien ces êtres jeunes et pleins d’énergie, de volonté pour la puissance, qui ont déserté comme des soldats trop lâches et sont passés à l’ennemi, se ralliant à la morale commune, à l’opinion commune, au politiquement correct, à la religion consolatrice. Ceux-là ne seront plus eux-mêmes mais seront agis par le regard des autres, les normes sociales, le ce-qui-peut-se-dire, les dogmes de la croyance. Ils ne seront pas libres mais égaux, pas fraternels mais soumis aux mêmes maîtres, pas éclairés ni savants mais ignorants et incultes.

C’est le grand nombre. Tant pis pour eux. La liberté nietzschéenne n’est pas faite pour la masse ;

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Pascal Quignard, Les désarçonnés

C’est un carnet de notes, nées de livres et de réflexions selon l’esprit de l’escalier. Il semble que l’auteur ait une mère juive, d’où son pessimisme fondamental qu’il creuse dans des essais issus de ses réflexions de lecture. Pour lui, tous ceux qui ont fait une chute grave, de cheval pour la plupart, sont nés à nouveau, comme neufs. Ils voient la vie autrement.

Après Brantôme et Gourville, Montaigne, qui ne s’est mis à écrire ses Essais qu’après une chute. Ou Paul, devenu saint après qu’il ai été terrassé par la révélation sur la route de Damas. Ou Agrippa d’Aubigné laissé pour mort après une chute de cheval et qui, ressuscité, écrit les Tragiques. Ou Abélard une fois castré qui rédigea l’histoire de ses malheurs. Ou George Sand qui s’engloutit dans l’étang, sous l’emprise d’un vertige de la mort, et que sauve en la poussant son cheval nommé Colette. « Écrire n’est pas vivre, c’est survivre » p.57.

Le reste est composé de notes éparses, objets de réflexion non toujours développée. En général sur la liberté.

« Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise » p.21. S’explique alors cette curieuse haine des intellos malingres pour les sportifs musclés, des mal dans leur peau pour les gens normaux, des tourmentés pour ceux qui vont droit.

« Devant un homme qui accuse, il ne faut pas présenter de défense car aussitôt votre justification vous emprisonne comme un sujet qui reconnaît la faute dont on le menace au même titre qu’il légitime le droit qu’on lui applique » p.25. S’applique à tous…

« La guerre de masse est le régime référent, normé, normalisant, continu, des sociétés constituées. L’ordre est toujours un ordre de bataille. La cérémonie du pouvoir est toujours hiérarchique. Le rapport de force est la seule lecture du lien social. (…) La politique c’est la guerre (officiers supérieurs, soldats, instructeurs, sentinelles) continuée par d’autres moyens qui ne sont pas plus pacifiques (magistrats, policiers, éducateurs, surveillants). Michel Foucault : le pouvoir a en charge de défendre la société. Il a en charge d’assurer sa reproduction (contrôler la sexualité des femmes). De renforcer sa production (organiser la mort des proies). D’accroître chez les puissants la jouissance de dominer (le pouvoir de vie ou de mort) » p.30. La France, « terre de commandement », est aux premières loges.

« Pourquoi les hommes n’ont-ils pas la force de désirer la liberté ? Parce que le qui-vive de la mort hante le sujet depuis sa naissance : depuis l’instant où, seul, laissé à lui-même, il serait mort » p.127. La liberté, c’est la solitude ; l’instinct grégaire fait préférer la pensée du troupeau – du réseau social et de la pensée conforme.

« Freud a écrit : la jouissance est asociale. Chaque éjaculation affaiblit le besoin social. La fréquence des plaisirs augmente l’individualisme. L’inhibition sexuelle favorise l’obéissance à l’autorité du groupe » p.134. Ce pourquoi tous les totalitaires méprisent et répriment le plaisir, Hitler avec les hédonistes, Poutine avec les LGBTQA2+, l’islamisme (mais aussi le catholicisme intégriste) avec tout ce qui est pensée critique et plaisir personnel. Penser par soi-même et jouir sans entraves sont les deux ennemis de toute tyrannie qui veut enrôler les esprit et asservir les corps.

« La guerre est la fête humaine par excellence. Ce sont les grandes vacances de la vie normale, harassée, divisée, malheureuse, obéissante, serve, contrainte, familiale, reproductrice, amoureuse » p.214. Se battre est une des plus anciennes joies animales, dit l’auteur. Le plaisir de lutter, l’affranchissement des contraintes sociales, la fraternité du combat – cela compte pour beaucoup dans le déclenchement des guerres. Israël et Hamas, vieille histoire.

« S’il faut se désolidariser du pire, la vertu sera toujours esseulement, évidement, vide, fragmentation, indivi-dualisation, ascèse » p.28. Relire Nietzsche, tout est dit.

« C’est en 1794 que Robespierre lança l’argument décisif : – la vertu sans terreur est impuissante » p.280. Le monde nouveau est l’instauration du monde à l’envers. Si tu ne dénonces pas, on te dénonce. Tout citoyen non tué est un criminel en puissance, un Suspect. « Avec la Terreur française, la Révolution s’échangea au sacrifice. La passion politique s’avoue comme la cérémonie du pouvoir de tuer à l’état nu, exhibitionniste, spectaculaire » p.281. Ce que Mélenchon voudrait voir revenir.

Le style est aride et pourtant assez prenant. Il y a des fulgurances, des chocs d’événements, d’images et de mots. Une mine de réflexion – qui ne se lit pas comme un roman.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés (Dernier Royaume, tome VII), 2012, Folio 2014, 351 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

Pascal Quignard, Les ombres errantes (Dernier royaume, tome I), déjà chroniqué sur ce blog

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Elisabeth Goudge, L’arche dans la tempête

Une île anglo-normande, Guernesey, en 1888. Colin a 8 ans ; il est le seul garçon d’une fratrie de cinq, Péronelle, Michelle, Jacqueline et la petite Colette ; trois autres enfants sont morts en bas âge. Ses parents occupent une ferme de granit au bord de la falaise, le Bon Repos, tenue par sa mère Rachel, une maîtresse femme qui se sent bien dans cette « arche ». Son mari André, fils du docteur de Guernesey, autoritaire et intrusif, est gauche et malhabile dans les travaux de ferme. Son exploitation périclite et seule la dot de son épouse permet de rester à flot. Mais pour combien de temps ?

Un jour de grande tempête, un bateau à voiles s’écrase sur les rochers de la baie. Les pêcheurs vont au matin sauver les naufragés. Un homme en loques sort de la mer, il dit s’appeler Ranulph mais s’avère être Jean, le frère aîné d’André, parti dès qu’il eût l’âge pour fuir le carcan paternel. Il était épris de liberté, de grand large, d‘aventures, tout comme le petit Colin, poisson dans l’eau parmi les pêcheurs de l’île. Nul ne le reconnaît, il a vieilli et a changé. Rachel, par vision avant le naufrage, a reconnu en lui quelqu’un à accueillir, et c’est ce qu’elle a imposé à la famille. Ranulph couche dans le grenier aménagé de la grange près de la maison. Il a le don avec les enfants et la mère de famille sait qu’ils sont en sécurité avec lui.

Il tente de corriger les travers de la famille, de redresser les âmes tordues et de faire le bien que son père n’a pas fait.

Jacqueline, 11 ans, souffre trop à l’école où elle est angoissée, incapable d’apprendre, menteuse et sans aucune amie ; Ranulph conseille à sa mère de la mettre à l’école du couvent où elle sera moins intellectuellement nulle et mieux appréciée. C’est un succès, en quelques mois la fillette s’épanouit.

Colin est trop épris de liberté pour avoir conscience de ce qu’il faut ou ne faut pas faire ; Ranulph essaie de lui inculquer l’idée que tout se mérite et que la liberté réelle exige parfois la contrainte de la discipline : ainsi en bateau. L’idée fait lentement son chemin dans le jeune cerveau.

Michelle, dans les 13 ans, se délecte des poèmes de Keats et entre souvent en rêverie. Elle ne supporte pas alors qu’on la sorte de l’idéal pour la ramener dans la triste réalité et pique de violentes colères ; Ranulph va lui apprendre à concilier l’idéal et le réel en étant un passeur entre les deux.

André écrit des poèmes beaux à mourir, mais en se cachant tant il croit n’avoir aucun talent ; Ranulph en découvre un carnet et s’informe auprès d’un éditeur. Lequel envoie une lettre enthousiaste où il se dit prêt à publier l’œuvre. André sait enfin qu’il n’est pas un incapable dans la vie.

Rachel désire plus que tout rester à la ferme, dont elle a fait son arche familiale. La quitter pour cause de faillite lui fend le cœur. Ranulph, qui a acquis du bien dans les mines d’or d’Australie et qui a du sens pratique rédige un testament en faveur de ses neveux et, en attendant, redresse la gestion de la ferme.

Au fond, Ranulph est le bon génie qui contrecarre l’influence délétère du grand-père – qui n’attend que la faillite pour confirmer sa prédiction que son fils est inapte. Il voudrait alors les accueillir tous chez lui pour les régenter comme il l’a fait de sa femme, morte de chagrin. Mais il décède avant d’avoir ce mauvais plaisir. Quant à Ranulph, il est déchiré entre son amour pour cette famille qu’il a faite sienne et son amour pour Rachel qu’il désire. Cela ne peut que se terminer tragiquement, et ce sera lors d’une autre tempête, avec un autre naufrage.

Elisabeth Goudge, décédée à 83 ans en 1984, a connu beaucoup de succès avec ses romans, des années 1930 aux années 1970. Son côté chrétien romantique a disparu avec la génération 1968. Elle ne s’est jamais mariée mais a porté beaucoup d’attention aux enfants. Elle se lit admirablement.

Elizabeth de Beauchamp Goudge, L’arche dans la tempête (Island Magic), 1934, Libretto 2017, 384 pages, €8,70

Biographie détaillée d’Elisabeth Goudge

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Raymond Aron est mort le 17 octobre 1983 à 78 ans – il y a 40 ans. Il était l’intellectuel critique par excellence, le chantre de la liberté qui pensait par lui-même. Loin des modes il ne s’était engagé que contre la nazisme et contre le soviétisme, deux tyrannies du siècle. Il était pour la modération, le milieu juste plutôt que le juste milieu. Il était pour la raison contre la foi – toute foi, même laïque (et il y en a !).

Son souvenir mérite d’être rappelé en notre période de retour progressif (et progressiste) à l’obscurantisme : la Contre-révolution à droite, l’islamisme woke à gauche.

Il a été condisciple à Normale Sup de Pierre-Henri Simon, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre : un chrétien social et deux marxistes, dont un devenu mao à la fin de sa vie. Il sera prof à l’ENA, à Science Po, à Paris 1 et au Collège de France. Il admire Karl Marx qu’il a beaucoup étudié, mais pas pour le dogmatisme apparent de ses œuvres philosophiques, plus pour son sens de l’analyse politique en tant que « spectateur engagé » (notamment sur la Commune de Paris).

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Pour Raymond Aron, en 1955, elle est « l’opium des intellectuels » – surtout français. Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968, l’islamisme et les intégrismes catholiques et juifs des années 2000, le droit-de-l’hommisme des bobos années 1990, ou encore le woke des années 2020, le marxisme était la drogue à la mode. D’autant plus forte qu’on n’y comprenait rien et que le prophète barbu lui-même a tâtonné dans ses écrits, les deux-tiers étant à l’état de brouillons, publiés après sa mort. Plus c’est abscons, plus les intellos se délectent : ils peuvent enfin dire n’importe quoi sans risque d’être contredits ! Voyez le Coran…

L’opium qui monte après le marxisme remis sous naphtaline serait-il l’écologisme woke, mâtiné d’Apocalypse climatique, d’austérité chrétienne monastique et de culpabilité mâle, virile et blanche.

Il reste que tous les gens de ma génération sont tombés dans le marxisme étant petit, absorbé à l’école, dans les cours, à la récré, durant les manifs, à la télé, chez les « écrivaintellos » évidemment « de gauche », toujours à la pointe de l’extrême-mode. Certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. La gauche radicale balance entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat, des « socialistes » plus pervers inhibent tout changement, freinant des quatre fers dès qu’il s’agit de réformer mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Comme dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Car le mouvement se fait de toutes façons, et sans vous pour l’influencer. Mélenchon le radical-islamiste, par tactique électorale et croyant des damnés de la terre, fait le lit douillet du Rassemblement national et de sa frange encore plus radicalement à droite, les zemmouriens. L’anarchie de provoc’ trotskiste appelle les les milices et les sections d’assaut de la réaction à tant de chienlit malfaisante et menteuse. A populisme, populisme et demi ! Aron se serait délecté de démonter l’idéologie de « gôch » contemporaine, comme il a démonté le marxisme des intellectuels – qui avait peu à voir avec le marxisme appliqué dans les pays non libres.

Ce qu’Aron révèle est que marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui reste le modèle inégalé du parti Communiste français.

Mais il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos, comme toute pensée totale continue à le faire depuis le catholicisme romain. Elle a pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Le marxisme hier était analogue à l’islamisme, cette déclinaison totalitaire de la religion musulmane – ce pourquoi de nombreux intellos « de gauche » ont encensé l’ayatollah Khomeini et sont depuis compagnons de route soumis des terroristes barbus – même ceux qui commettent des pogroms. Aron : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion). Si l’on renverse tous les termes… on obtient l’écologisme : pratique historique concrète coupable et respectueuse de tout, décentralisation universelle, marché local exacerbé.

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Évangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’église. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’église à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre de Marx, largement inachevée, touffue, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a été et voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les simples. Il suffit que le Dogme soit cohérent en apparence, décortiqué en petits comités d’initiés, réaffirmé en congrès unanimiste et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’Universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot, les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur, consommateur égoïste des richesses de la planète. Un Kapital d’ailleurs américain, plutôt financier, et surtout juif (« Government Sachs »), porté à l’hédonisme LGBTQA+ (et j’en oublie).

On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe)… La doxa mélenchonnienne et celle des islamistes intolérants, tout comme celle des poutinistes d’extrême-droite. Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Aron : « On fait des États-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7).

Marx n’est plus lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran. Les intégristes remontent aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Écrits intertestamentaires d’Engels ou Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste, a gardé ces tendances, malgré la poussée des racialisés, féministe et autres réveillés.

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait ? Notamment la social-démocratie. Mais la gauche s’est fourvoyée dans la Nupes, cette « alliance » de la carpe et du lapin où celui qui fait les gros yeux emporte tout.

Raymond Aron pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés ; nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’état est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’État et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens.

Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui contrediront ce fait d’observation. Quant aux manifs des radicaux écolos…

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. Ainsi des Juifs pour le Hamas. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent encore au PS, voire chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa du parti…

Ce pavé de 1955 est construit en trois parties : 1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels. Il évoque des questions désormais passées, celles d’une époque d’après-guerre portée au fanatisme avec Sartre et Beauvoir après la lutte contre le nazisme.

Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à toute ringardise. La méthode de Raymond Aron est applicable aujourd’hui, la sociologie des intellos demeure et la critique de la croyance comme opium est éternelle. La preuve : cet essai intellectuel est constamment réédité et les idéologies qui prennent la place du marxisme chez les intellos sans cesse nouvelles !

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, 10.20€, e-book Kindle €10,99

Raymond Aron, Mémoires, Bouquins 2010, 1088 pages, €31,00

Raymond Aron, Le spectateur engagé, Livre de poche 2005, 480 pages, €9,20

Raymond Aron sur ce blog :

Karl Marx : 1 – le Manifeste

Karl Marx : 2 – le Capital

Karl Marx : 3 – Les objections

Penser la guerre : Clausewitz

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Les Grands événements sont du vent, dit Nietzsche

Dans un conte pour matelots et pour vieilles femmes, Zarathoustra raconte l’enfer qui leur fait peur. Il a lui-même affronté le « chien de feu » et l’a déstabilisé. Il aboie tant qu’il ne crée rien, car ce n’est pas la fureur (ni le Führer) qui créent en braillant mais les chercheurs de vérité dans le silence.

« Toujours, lorsque j’ai entendu parler les démons de révolte et de rebut, je les ai trouvés semblables à toi, avec ton sel, tes mensonges et ta platitude. Vous vous entendez à hurler et à obscurcir avec des cendres ! Vous êtes les plus grands vantards et vous avez appris en suffisance l’art de faire entrer la fange en ébullition. » Celui qui crie le plus fort n’est fort qu’en parole – on pense à Mélenchon. Les populistes qui mentent au peuple pour mieux le manipuler ne le rendent pas libres, ils accaparent au contraire le pouvoir à leur profit exclusif. Ils ne créent pas de valeurs, ils affirment leur ego. Ils ne donnent pas le bonheur mais asservissent.

« Liberté ! c’est votre cri préféré ; mais j’ai perdu la foi en les ‘grands événements’, dès qu’il y a beaucoup de hurlements et de fumées autour d’eux. » Plus c’est gros, plus ça passe, disait Goebbels en propagande ; plus c’est gros, plus il importe de se méfier. Les événements les plus grands ne s’accomplissent pas dans le fracas et le badaboum, mais en silence. Ainsi de « la Révolution » dont les gogos ne retiennent que la prise de la Bastille alors qu’elle a été un lent glissement préparé des esprits depuis la Renaissance. Ou du fascisme/nazisme qui sont le résultat de plusieurs causes concomitantes qui peuvent se répéter.

Les écolos braillards et violents d’aujourd’hui devraient y réfléchir : c’est desservir leur cause que de marquer le coup dans le bruit et la fureur – bien mieux vaudrait-il proposer des solutions crédibles et socialement acceptables, préparer les esprits au lieu de les choquer. Le choc assourdit, sidère et asservit, il ne libère pas ni ne suscite le consentement. Bien amers ont toujours été les lendemains qui chantent et les promesses à la légère, et bien boursouflées les annonces de catastrophes et d’apocalypses. Les vrais catastrophes avancent à pas de loup et n’ont jamais été prévues.

« Ce n’est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c’est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence. Et avoue-le donc ! Peu de chose avait été accompli lorsque se dissipait ton fracas et ta fumée ! » De fait : les manifs monstres n’ont jamais accouchées que de souris, de reculs tactiques pour mieux imposer par la suite – on pense aux éternelles réformes des retraites car on ne fait jamais suffisamment et à temps.

Cela signifie-t-il que Nietzsche/Zarathoustra soit un conservateur qui refuse de changer ? Pas du tout, au contraire. Mais ce n’est pas brailler, hurler des slogans, aller aux manifs qui change le monde. C’est en soi-même en premier lieu que s’opère le changement. Peu à peu la société suit et la politique s’y adapte. Pas l’inverse. Seuls les dictateurs et les tyrans croient changer les hommes et l’homme écolo ressemble fort à l’homme nouveau des communistes. Les contemporains déclarent le faire au nom de la « démocratie », mais qu’est-ce qu’une démocratie qui impose la loi de l’ego au lieu de convaincre les esprits ?

« Mais c’est le conseil que je donne aux rois et aux Églises et à tout ce qui s‘est affaibli par l’âge et par la vertu – laissez-vous donc renverser, afin que vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne ! » Car l’âge rend conservateur et « la vertu » est une rigidité de mœurs et de pensée qui inhibe toute invention. Les rois ne sont pas éternels : – qui t’a fait roi ? Les Églises ne sont pas éternelles – elles dépendent de la foi, laquelle est une illusion consolatrice qui se dissipe avec l’émancipation humaine.

La foi écologiste n’est pas différente en fonctionnement de la foi chrétienne ; elle a ses gourous, sa bible, ses prêcheurs, son apocalypse. L’écologie n’est pas l’écologisme ; elle avance au contraire en silence et pas dans le braillement des manifs. Elle est la science, laquelle n’est pas une foi mais une analyse dérivée des observations et dont les hypothèses sont constamment testées. Pas de bible en science, mais une constante remise en question, celle qu’appelle Nietzsche aux rois, aux Églises et aux vertus moralisantes.

« L’État est un chien hypocrite comme toi-même, dit Zarathoustra au chien de feu. Comme toi il aime à parler en fumée et en hurlements pour faire croire, comme toi, que sa parole sort des entrailles des choses. Car l’État veut absolument être la bête la plus importante sur terre ; et on le croit. » Comme le démontrait La Boétie, il suffit de ne plus « croire » pour être libre.

« Il est temps, il est grand temps ! » annonçait déjà Zarathoustra aux matelots. Le temps de faire et pas celui de brailler. Avis aux bêtes stupides qui se croient humaines alors qu’elles se comportent comme des moutons.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Bernard Lenteric, Vol avec effraction douce

Bernard Bester, dit Lenteric, a écrit de superbes thrillers dans les années 1980 et 90 qui se lisent ou se relisent (c’est mon cas) encore aujourd’hui. Ils sont d’ailleurs toujours édités, en Livre de poche ou en format Kindle. L’étonnant avec cet auteur est qu’il a anticipé l’avenir, cette époque où nous vivons désormais. Il y a 35 ans, peu s’inquiétaient de l’IA, « l’intelligence » artificielle, car les ordinateurs n’étaient pas encore assez puissants et un joueur d’échecs parvenait à les battre. Lenteric, s’en est inquiété. Le socle de ce roman intermédiaire entre le policier et la science-fiction est l’IA.

Cette puissance technologique fait évidemment envie aux maîtres du monde, ces richissimes milliardaires texans du pétrole – qui ont dégorgé du Trump il y a quelques années pour faire coïncider la politique avec leurs intérêts. Et ils sont prêts à recommencer. D’où l’intérêt de ce thriller français d’anticipation aujourd’hui.

Juliette Langston-Bell est jeune, sexy et sans scrupules. Selon l’auteur, elle est « une véritable chienne, qui traverse le monde prête à déchiqueter de ses crocs le moindre obstacle » p.325. Elle a fondé Brain, une entreprise de captation des connaissances des cerveaux les plus aiguisés de la planète. Il s’agit de mettre leur savoir en machine pour créer des systèmes-experts (ancien nom – plus juste – de l’IA). Cela pour la meilleure efficacité économique évidemment, mais qui n’est que le prétexte à amasser encore plus d’argent pour avoir encore plus de puissance. Aller droit au but est louable et économise des ressources en main d’œuvre, en capital et en matières, mais ce capitalisme réel est le masque de la bonne vieille soif de pouvoir, d’argent et de sexe – dans cet ordre.

Tout est permis aux richissimes, puisqu’ils sont capables de tout acheter, y compris les consciences et jusqu’à la loi même. Les compagnies pétrolières ont leur propre police, leurs propres intérêts, leurs propres centres de recherches.

Mais il y a pire : les plus riches et les plus avides de puissance parmi les dirigeants (et les dirigeantes) aspirent à se libérer encore plus de toutes les contraintes. Ils veulent faire ce qu’ils veulent, au mépris des lois, règlements et déontologies des États. Au mépris de l’humain même.

Ce qui commence comme une compétition économique pour obtenir d’un géologue géophysicien expert la mise en machine de son savoir, devient un totalitarisme personnel. Le français Stewart est un séduisant trentenaire grand, fin et musclé, à l’intelligence déconcertante. Juliette est instrumentalisée pour prendre dans ses filets Stewart, mais il résiste. Il préfère lui aussi la liberté. Son entreprise de prospection indépendante est alors attaquée sans merci par un groupe de mercenaires sur ordre des cartels pétroliers ; le matériel est détruit et son adjoint et ami tué. Stewart se résigne donc à accepter la proposition de Juliette, en attendant de se venger.

La réalisation du système-expert avec ses connaissances et son expérience, le savoir-faire du Japonais Ishiguro en informatique prêt à inventer l’ordinateur interactif de 5ème génération, et la cogniticienne Juliette qui servira à l’interface homme-machine, est un travail d’équipe. Mais des intérêts plus puissants sont à l’œuvre. Tous trois sont enlevés par ceux qui tirent les ficelles et veulent les faire travailler pour eux comme des esclaves, dans un centre fermé, isolé de tout au fin fond du Chili. L’impitoyable Juliette, qui a eu la bêtise d’utiliser un radio-téléphone (ni le net ni le smartphone n’existaient en 1991), a été repérée et la famille innocente qui l’hébergeait est massacrée sans merci, enfants compris.

L’utopie de la science conduit à vendre son âme. Le camp de travail pour scientifiques qui veulent s’affranchir des Droits de l’Homme comme de toute déontologie est financé par les cartels… pétroliers – véritable mafia hors des lois et des États. Le professeur Dessambert qui le dirige a d’ailleurs d’autres projets que le minable système-expert pour trouver du pétrole : il veut carrément extraire les cerveaux pour les faire travailler hors corps (comme on dit hors sol) avec l’ordinateur. Il aura ainsi, croit-il, le meilleur du calcul machine avec le meilleur de l’intuition humaine.

On le voit, le transhumanisme des libertariens américains peut aboutir à de tels délires si aucun contre-pouvoir ne le contrecarre. C’est aussi le mérite de Lenteric, en cette fin des années 1980, de montrer tout cru ce mirage des méthodes et des mœurs américaines sur les cerveaux européens colonisés. Les petit-bourgeois arrivés au pouvoir en 1981 avec Mitterrand, qui ont submergé d’un coup l’ancienne génération politique en France, ont épousé cet égoïsme arriviste à un point jusqu’ici jamais connu (d’où les « affaires » multipliées). Le prétexte du « socialisme » a servi de paravent idéologique à cette soif de pouvoir, d’argent et de sexe qui ont déferlé sur la France à ce moment. « Un monde sans autre loi que celle du plus fort. Le plus fort, le plus malin, le plus riche… Le plus riche parce que le plus fort ou le plus malin. Tant pis pour les autres, les faibles, les pusillanimes, les pauvres, les mal nés » p.264. On inventera pour eux le clientélisme d’État, l’assistance sociale payée par la dette…

Le héros qu’est au fond Stewart, le non-américain, le géologue en phase avec la terre, l’homme à qui on ne la fait pas, notamment les femelles trop aguicheuses, se tirera seul de ce bourbier. Avec un gamin désormais orphelin, un cobaye de laboratoire chilien de 10 ans prénommé Jacinto, le nom espagnol de Hyacinthe, l’enfant préféré d’Apollon dont le cri de lamentation « AI » est l’anagramme de l’IA. Le centre de concentration sera détruit par l’un des siens, en répandant une épidémie tirée du génie génétique en laboratoire afin de faire du fric sur le vaccin antidote. Comme quoi Lenteric, une fois de plus, reste en plein dans l’actualité.

Bernard Lenteric, Vol avec effraction douce, 1991, Livre de poche 2002, 382 pages, €6,29 e-book Kindle €6,49

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Elisabeth Jane Howard, Confusion

Voici le tome III de la saga des Cazalet, cette famille anglaise typique, saisie de 1937 dans le premier tome, à la fin de la guerre en 1945 dans le troisième. En gros un gros volume pour deux années. J’ai déjà chroniqué le tome I Etés anglais en 2022, et le tome II A rude épreuve en 2023 – voici le tome III. Il vaut mieux les lire dans l’ordre sous peine de perdre le fil, malgré un résumé d’introduction dès le second tome, et un arbre généalogique de la (pléthorique) famille en en-tête.

Nous sommes en 1942, au plus fort de la guerre. Hitler a envahi l’URSS et l’Afrique du nord, occupé toute la France. Stalingrad et Monty n’ont pas encore inversé la tendance et l’époque est au gris pessimiste. Le Royaume-Uni résiste, encore et toujours, et les familles font ce qu’elles peuvent. Ceux qui ont l’âge de servir se sont engagés, les autres attendent leur tour – ou le mariage pour les filles, ce qui est un autre moyen de servir l’Angleterre sans penser à leur plaisir.

Les deux patriarches sont hors-jeu, le Brig aveugle et la Duche épuisée. Leurs enfants abordent la cinquantaine et ont les tourments de leur âge : la lutte pour les affaires ou le démon de midi. Rupert, le dernier-né de 40 ans, est toujours porté disparu en France. La fin du tome apportera de ses nouvelles après cinq ans d’absence. Sa fille Clary l’espère toujours vivant et tient un journal des événements familiaux pour son retour, mais elle désespère et se demande si c’est encore la peine. Son fils Neville est harcelé à 14 ans dans sa pension et il faut qu’un ami de son père, Archie, prenne les choses en main pour le rassurer et négocier le changement d’école où – enfin, il semble trouver sa voie en s’essayant à un peu de tout. Rupert n’a jamais vu encore sa dernière fille, Juliet, née en 1940 alors qu’il était pris dans la tourmente de Dunkerque.

C’est à la fois la liberté et le drame de ces grandes famille encore victoriennes de laisser les enfants se dépatouiller tout seul dans le grand bain de l’existence. On leur donne une morale stricte, on fait dresser les garçons en pensions chères, mais on s’abstient de les aimer ouvertement et même de leur parler vraiment. C’est pire encore lorsque le père est absent parce qu’à la guerre : les oncles se défaussent de leurs devoirs et laissent à qui le veut bien le soin de recueillir les confidences et de changer l’orientation. Les filles sont à peine mieux loties, les mères, tantes et nounous sont là, et plus proches de leurs problèmes de cœur ou d’amour, mais le sexe est un mot tabou. L’apparence, donc l’hypocrisie, règne en maître.

Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, a suivi son école de théâtre et reste amourachée de son acteur de trente ans, elle qui en a dix de moins. Il finit par la convaincre de l’épouser, bien que les feux soient moins vifs. Il en profite pour lui enfourner derechef un petit Sebastian, à charge pour elle d’accoucher seule et de l’élever, lui étant sans cesse occupé dans la marine. Sa mère Zee adore son petit-fils, comme d’ailleurs tous les garçons, mais elle hait les femmes, à commencer par l’épouse de son fils chéri. Elle aurait désiré qu’il reste avec son grand ami Hugh, à la grecque, et qu’ils adoptent un petit ensemble – ou comment les mères abusives poussent leurs garçons à devenir pédés. Il y a de l’humour chez Miss Howard, sous un ton de ne pas y toucher, on ne le dira jamais assez.

Polly et Clary, nées la même année 1925 de Hugh le fils aîné et de Rupert le fils dernier des Cazalet, habitent ensemble à Londres pour suivre des cours de sténodactylo. Elles veulent ainsi trouver un emploi intéressant dans les Wren (femmes engagées dans l’armée) mais il y a pléthore et cela ne se fera pas. Chacune trouvera un emploi particulier, chez un écrivain, chez un médecin. Elles qui se disaient tout sont en rivalité pour les amours ; elles se parlent moins. Elles cherchent un modèle adulte que leurs tantes sont bien incapables de leur donner : Rachel la lesbienne s’épuise à « soigner » les vieux de la famille au détriment de son amour femelle, Zoë s’éprend de Jack, un photographe américain juif anéanti par la découverte du sort de ses coreligionnaires en Europe occupée, mais ne peut l’épouser car elle n’est ni veuve ni vraiment encore mariée, Rupert étant dans un néant administratif.

En bref, la vie continue, ambigüe et obstinée, chacun suivant sa voie sans vraiment savoir où il va. Mais tant que dure la guerre, chacun, la famille, la nation tout entière ont un semblant de but.

Elisabeth Jane Howard, Confusion – La saga des Cazalet III, 1993, Folio 2023, 608 pages, €10.20

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Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide

Devenue célèbre pour son Bonjour tristesse, écrit à 18 ans, Françoise Quoirez, dite Sagan, poursuit dans la veine cruelle et légère qui est la sienne depuis ses débuts. Elle décrit son milieu, sa vie même, toujours futile et souvent tragique. Elle ne fait que varier les facettes d’un même entre-soi de riches bourgeois contents d’eux mais vides.

Le thème de ce roman, dont le titre est tiré, comme Bonjour Tristesse, d’un vers de Paul Eluard, est la dépression : comment un homme encore jeune (35 ans), le beau Gilles viril, journaliste reconnu, en arrive à sombrer sans avoir plus le goût de rien, malgré ses copains, ses nuits alcoolisées, ses débauches et même la double tendresse d’un collègue ami Jean plus âgé et d’une mannequin pour photographe, Eloïse.

La dépression est « la maladie du siècle », issue de l’abus des dopants de toutes sortes et du néant existentiel qui a suivi la guerre et la décolonisation. Les activités superficielles de la ville – commenter l’actualité internationale, discuter lors de beuveries entre copains, aller voir des spectacles déconstruits, baiser le soir venu sans but – ne peuvent qu’aboutir à un dégoût de soi.

Sagan oppose la ville à la campagne, Paris à Limoges, la vie intello toute d’illusions à la vie provinciale toute d’apparences. A Paris, chacun se croit obligé de s’adjoindre un giton, c’est la mode, « un Chéri de 19 ans » très minet pour une femme de 48, un adolescent pour le directeur pressenti de la rubrique diplomatie du journal, qui n’aura pas le poste pour avoir fricoté avec « un petit garçon »… de 17 ans qui l’aime. A Limoges, chacun couche avec qui il veut à condition de ne pas se faire voir et les couples officiels ne tiennent que lors des salons et réceptions régulièrement offerts aux autres.

C’est ainsi que Gilles le dépressif est envoyé auprès de sa sœur du Limousin par Jean son ami, afin qu’il se refasse, au calme et avec une bonne nourriture. C’est moins le retour au cocon familial qui va le guérir que la rencontre de Nathalie, épouse d’un magistrat du lieu. D’un regard, elle sait que c’est LUI ; et lui sait que c’est ELLE. Le coup de foudre mythique (dont Sagan se moque un brin, vue la fin) : ils sont faits l’un pour l’autre et fusionnent en un tourbillon de passion qui va elle la faire divorcer et lui quitter sa tendre Eloïse.

Ils rient pour rien, s’exclament des mêmes choses, baisent à n’en plus pouvoir. Il doit rentrer à Paris où le poste de directeur refusé au collègue plus mûr mais pris la main dans la culotte de l’éphèbe lui est donné ; elle monte à la capitale pour le voir et le revoir encore, déjà séparé de son mari Pierre, emménageant avec lui.

Et puis… C’est la tragédie facile des fins de romans de Sagan, depuis son premier. Tout ce qui semblait s’emboîter parfaitement se déboite, Gilles n’est pas fait pour la routine, la vie de couple, le ronron de la tendresse. Il lui faut la passion et la liberté en même temps – ce qui est incompatible. Lorsque Nathalie s’en aperçoit en surprenant une conversation de Gilles avec Jean, elle ne le supporte pas. Le superficiel l’a emporté.

Un livre qu’on consomme et qu’on jette, ainsi écrit Sagan. Un thème simple, pas plus de deux cents pages, du rêve alcoolisé et transgressif, de la passion inutile, une fin tragique. Mais nous ne sommes plus dans les années soixante, pas sûr que la sauce prenne encore.

Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide, 1969, Livre de poche 2011, 256 pages, €7.70 e-book Kindle €5.99

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Colette, L’Entrave

Colette a 40 ans et écrit au jour le jour pour le journal Le Matin de son nouveau mari Henry de Jouvenel ses aventures amoureuses. Elle a quitté le précédent, dépitée, et tente de vivre un autre amour plus mûr, croit-elle. Mais la vie de couple n’est pas l’Hâmour qu’a raillé Flaubert, ce rêve de midinette des romantiques petites filles. La vie de couple est l’acceptation de l’autre, les habitudes et agacements, les compromis. Est-elle prête, la flamboyante pro-féministe, à accepter le collier et la laisse ? A le façonner à son image ?

Écrit au galop car « l’enfant et le roman me couraient sus », dit-elle, enceinte depuis quelques mois de sa fille, future Bel-Gazou, le roman s’en ressent, peu structuré et conclu abruptement. C’est l’histoire de Renée, une femme de 36 ans revenue de tout, notamment de son dernier mari. Elle s’ennuie sur la Riviera et à Genève, passant d’hôtel en hôtel après avoir reçu un héritage qui lui assure une rente. Cette bobote de Belle époque ne sait quoi faire de sa vie et se lasse de se faire draguer en dame seule dans tous les hôtels. Elle est à Nice avec une « amie » (à la Facebook, autrement dit une simple relation), une May de 25 ans qui épuise et déchire son amant-gâteau Jean, jeune héritier d’industrie dont le père vieillit. Un troisième partenaire les surveille et joue le chœur antique, Masseau. Il est sage, érudit et parle drôlement, au fond amer d’avoir quitté la scène.

Colette romance sa propre histoire sur le ton de la Belle et la Bête. Elle est attirée par Henry comme Renée l’est par Jean, avec Masseau (qui est au réel Masson) en observateur, mais il faut que l’homme fasse le premier pas pour ne pas avoir l’air de se soumettre. Une fois acceptée, l’emprise n’est pas capitulation mais simple consentement de femme. Comme si « l’amour » naissait de maléfices purement physiques, sensuels et sexuels, qu’il s’agissait de voler comme le raisin de la fable pour rester « libre » de l’illusion. Mais qu’est-ce que la liberté dans la solitude ?

L’absence de l’autre engendre un besoin de lui et la bête s’inverse ; ce n’est plus l’homme-chien prédateur mais la femme-chatte en chaleur qui a envie. Mais qu’est-ce que la volupté sans l’amour ? L’amour n’est pas cet égarement romantique des sens de la niaiserie commerciale, mais cette construction jour après jour de l’ajustement des corps, du rythme des cœurs et du respect reconnu des esprits. Vaste programme qui conduit dans le roman comme dans la vie de Nice à Genève, puis à l’hôtel du château d’Ouchy avant le retour à Paris, hôtel Meurice puis dans la maison de Jean boulevard Berthier proche des fortifs. Tous les domiciles de l’imaginaire Jean sont ceux du réel Henry de Jouvenel. La femme doit porter en elle l’homme, être sienne pour le faire sien – être chienne pour le faire chien.

« Tu prétends m’aimer : c’est dire que je porte à toute heure, le poids de ton inquiétude, de ton attention canine, et de ton soupçon. Ce soir, la chaîne ne m’a point quittée, mais elle joue, échappée à ta main, et traîne, allégée, derrière moi.

« Tu prétends m’aimer, tu m’aimes : ton amour crée à chaque minute une femme plus belle et meilleure que moi, à laquelle tu me contrains de ressembler. Je porte, en même temps que tes couleurs préférées, le son de voix, le sourire qui te plaisent le mieux. Ta présence suffit pour que j’imite, à miracle, les traits et tous les charmes de mon modèle » p.427 Pléiade.

Ce roman du cheminement intérieur d’une femme fait suite à la série des Claudine et de La Vagabonde, et le prolonge d’une tranche de vie supplémentaire. Pas de Retraite sentimentale pour la féministe lesbienne danseuse nue, mais l’embourgeoisement dans le mariage à nouveau, la maternité et l’œuvre littéraire. Il n’y a que la parole qui compte, l’écriture, pour rompre ces silences des amants après l’amour, et ce silence épais du couple qui ne sait comment ramener au commun ce qui est vécu par chacun dans la journée. Pudeur, orgueil, ne sont pas de mise si l’on veut tout partager. Le vertige de la corde raide. Mais c’est cela, l’amour à deux.

Colette, L’Entrave, 1913, J’ai lu Librio 2022, 144 pages, €3,00

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Philippe Sollers ou je suis une légende

Philippe Sollers, l’écrivain et essayiste, est mort à 86 ans le 5 mai de cette année.

Joyaux s’est créé sa légende sous le nom de Sollers. Un nom solaire, comme Apollon. Le narcissisme n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il veut montrer à quel point on est seul, d’où ce titre d’Agent secret de l’un de ses romans qui parle de lui-même. Soit quelqu’un qui peut se glisser dans plusieurs identités, y compris contradictoires, et devenir ainsi une légende. Se sentir innocent dans un monde coupable parce que tout est mensonge, hypocrisie, faux-semblant : le sexe, les relations sociales, la domination financière. D’où la fuite de l’individu dans l’érotisme du corps, la musique affective, l’art visuel et la poésie qui est une sorte de mystique. Tout pour fuir « le Système », dénoncé par Guy Debord, dont Sollers a fait une lecture assidue.

Les livres que j’ai lu de lui, dont Femmes (1983), La fête à Venise(1991), L’étoile des amants(2002) ; ils ne m’ont pas toujours séduits. Peut-être les plus récents (Graal, Légende, Désir) sont-ils meilleurs ? J’aime son côté critique de l’époque américanisée et du narcissisme de la gauche bien-pensante, son érotisme joyeux bien qu’un peu systématique. Il se présente comme ni coupable, ni inverti, ni androgyne, mais juste un homme, blanc et catholique. Ce qui n’est déjà pas si mal aujourd’hui où les trois derniers termes sont de plus en plus mal vus par la gent intello qui sacrifie au temps des masses : modes et dogmes. « La non-pensance hygiénique et malveillante », analyse-t-il dans La fête à Venise.

Le jeune Philippe a fait l’amour avec la bonne espagnole de sa famille à 15 ans, romancé dans sa première œuvre Le Défi en 1957 – encensé par Mauriac. Il en garde une découverte éblouie des sensations du corps, de l’élan érotique adolescent, de la Femme qu’il explorera et expérimentera sa vie durant. C’est son côté libertaire, un Rimbaud mûri qui gardera à jamais ce pas de côté envers les convenances, les « normes ». François Mauriac, autre pourfendeur de normes car pris dans ses contradictions de catho dévot et d’homo honteux, a qualifié Philippe Sollers à 22 ans de « petit chrétien évadé ». C’est assez juste, Sollers s’est toujours revendiqué catholique agnostique, soucieux de la pompe et des formes qui rendent la vie somptueuse (d’où son admiration de la religion athée communiste puis de la Chine de Mao), mais pas de la foi qu’il n’a pas.

Ce pourquoi il aime provoquer, casser les images socialement admises, qui sont pour lui des croyances. Ainsi cet « éloge du porc » sur son site, repris par la charcuterie, au temps du terrorisme intégriste musulman. Les deux femmes de sa vie étaient « hors normes », Dominique Rolin une Juive polonaise, Julia Kristeva une Bulgare. Il a soutenu le surréalisme, le Nouveau roman, les auteurs « maudits » tels Matzneff, Murray, Hallier ou Nabe.

Encoconné dans « le Système », chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre des Arts et lettres, il a usé de ses relations avec les penseurs reconnus, Mauriac, Breton, Ponge, Lacan, Bataille, Barthes, Foucault, Althusser, Kristeva, de ses revues Tel quel, l’Infini, de son poste d’éditeur de collection chez Gallimard, pour subvertir « le Système », inverser les illusions, pourfendre les apparences et donner du piquant à l’existence.

Il dressait dans Un vrai roman – Mémoires la liste des écrivains maudits ou à maudire prochainement par le puritanisme frileux yankee qui envahit la vieille Europe consentante : « Gide, le pédophile Nobel ; Marx, le massacreur de l’humanité que l’on sait ; Nietzsche, la brute aux moustaches blondes ; Freud, l’anti-Moïse libidinal ; Heidegger, le génocideur parlant grec ; Céline, le vociférateur abject, Genet, le pédé ami des terroristes ; Henri Miller, le misogyne sénile, Georges Bataille, l’extatique pornographique à tendance fasciste… » etc. Une « logique du silence » qui crie très fort, livre après livre. « Un corps spécial qui poursuit sa liberté » qui vit, aime, engendre et adore son petit garçon.

Créer est une expérience des limites. D’où peut-être son fils, David, né en 1975. « Pour savoir lire, il faut savoir vivre », disait-il volontiers. Qui sait encore vivre aujourd’hui dans « la France moisie » ?

Site de Philippe Sollers

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Cinquième colonne d’Alfred Hitchcock

1942, l’Amérique entre en guerre contre l’Allemagne nazie qui coule ses paquebots civils et le Japon qui l’a agressé sans sommation à Hawaï. Alfred Hitchcock, Anglais égaré aux États-Unis, monte un film d’espionnage qui est aussi un film de propagande pro-américaine et un hymne à la liberté, symbolisée par la statue dans le port de New York où aura lieu la scène finale.

Barry Kane (Robert Cummings) est un jeune homme dans les 25 ans, ouvrier dans une usine d’aviation, ce pourquoi il n’est pas mobilisé. Un incendie se déclare et il donne à son meilleur ami un extincteur que lui a passé l’ouvrier Fry… sauf que l’extincteur est un allumeur rempli d’essence et que le feu redouble, tuant son ami. Barry est donc vite accusé, bien qu’il s’en défende.

L’histoire se déroule en trois parties : la première raconte l’accident à l’usine et sa fuite pour retrouver le saboteur Fry dans la campagne américaine ; la seconde est son périple avec Patricia Martin (Priscilla Lane), la fille de l’aveugle dans un décor de western ; la troisième se situe à New York et passe de la « bonne » société à la révélation du réseau d’espionnage.

C’est que l’espionnage, à cette époque, n’est pas considéré comme une trahison de la patrie mais comme une opinion politique. Certaines hautes sphères de la société, par convictions conservatrices ou pour le jeu des affaires, sont plutôt sympathisants des nazis, vus de loin comme des redresseurs du chaos dans cette Europe décidément aristocratique et décadente qui a justement conduit à l’Indépendance américaine. Le chef des traîtres, Charles Tobin (Otto Kruger), réside paisiblement dans un ranch, symbole de l’Amérique historique des pionniers, et se délasse à la piscine avec sa petite-fille. La couverture urbaine se situe dans un hôtel particulier d’Henrietta van Sutton (Alma Kruger), une richissime rombière endiamantée qui offre des « galas de charité » pour financer le réseau, tout comme Trump lorsqu’il a flirté avec les réseaux de l’ex-KGB. Ces gens sont défendus par « la police », ce qui comprend à la fois les bouseux shérifs des provinces et le fameux FBI censé traquer le crime. D’où le premier message du film asséné par le musicien aveugle qui vit isolé sur le devoir de se soustraire parfois à la loi en raison des dérives patriotiques. Parce qu’une fois suspect, on l’est aux yeux pour tous.

Le second message est celui du Pionnier, de l’homme qui se prend en main, seul contre tous s’il le faut, pour faire triompher la vérité, le droit et la liberté. Cet homme est Barry Kane, jeune premier issu du peuple, qui a perdu un ami et acquerra un amour tout en défendant sa patrie et ses valeurs. Il se souvient d’une enveloppe portant l’adresse du saboteur Fry ; il part en routard sur le réseau américain et parle avec l’Américain de base en la personne d’un camionneur. L’adresse est celle du ranch de Tobin, loin de tout. Le propriétaire le reçoit en peignoir blanc, à peine sorti en slip de sa piscine : évidemment, il ne connaît aucun Fry mais va « se renseigner » auprès de son voisin à 20 km. En fait, il téléphone au shérif, dit qu’il a retrouvé le fugitif dont le portait-robot est diffusé sur toutes les radios. Lorsqu’il revient, il est en peignoir noir. Mais Barry a compris qu’il était joué quand la petite-fille de Tobin a extirpé pour jouer, de la poche de la veste de son grand-père, des lettres de Fry. Rappel du message premier, le contraste frappant entre le dangereux pro nazi et sa tendresse affichée envers le bébé fille évoque les images de propagande où les dictateurs font de l’enfant le symbole de leur sentiment pour le peuple. Le Pionnier sera évidemment rattrapé au lasso lorsqu’il s’enfuit à cheval.

Remis à la police, qui ne veut rien entendre pour sa défense, il profite du camionneur qui bouche un pont pour sauter menotté dans la rivière. Les flics, toujours aussi peu compétents, ne parviennent pas à le reprendre et Barry se présente, trempé et sous une sévère pluie d’automne, devant une masure dans la forêt. Il y rencontre le pianiste aveugle qui est un idéaliste croyant en la bonté humaine. Il la ressent : « Je vois des choses intangibles, l’innocence. » Il est l’homme des Lumières américaines, croyant optimiste en l’être humain bon et sans préjugés, adepte juridique de l’innocence jusqu’à preuve du contraire. Chez lui, Barry Kane fait la connaissance de Patricia Martin (Priscilla Lane), sa nièce.

C’est une star publicitaire très connue, elle apparaît sur toutes les affiches de la campagne et dans la ville. Ses messages pub vont rythmer le film et commenter l’histoire comme un chœur antique. C’est You’re Beeing Followed (vous êtes suivi) en première partie, She’ll Never Let You Down (elle ne vous laissera jamais tomber) en seconde partie, A Beautiful Funeral (un bel enterrement) en troisième partie à New York. Après avoir douté de Barry et cru plutôt la masse manipulée par la police que son oncle anarchiste, Patricia va se convertir au jeune homme qui la protège, et sur l’exemple de ces parias sociaux que sont les monstres d’un cirque ambulant qui les cachent dans leur fuite. Elle va découvrir Soda City, une mine de potassium abandonnée qui servait à faire du Coca en plein désert et qui sert de repaire aux espions. Une ouverture découpée dans la cloison, un trépied et une longue vue indiquent clairement que la prochaine cible est le barrage hydroélectrique qui fournit un quart de l’énergie au comté. Mais comme Barry joue le jeu des traîtres en se faisant passer pour complice de l’incendiaire Fry et envoyé par le chef Tobin, Patricia change une nouvelle fois d’avis, en tête de linotte femelle habituelle aux standards d’Hollywood. Elle va le dénoncer à la police… qui est de mèche avec les traîtres. Comme quoi il vaut mieux suivre son bon sens que les représentants de la loi.

Ce qui la fera emmener à New York, où Barry accompagne les espions qui le croient acquis. Ils se retrouvent chez la van Sutton, en plein bal de charité. Patricia découvre qu’elle s’est une fois de plus trompée sur Barry (elle ne le reniera que deux fois) en entendant Tobin parler dire aux autres qu’il n’est pas des leurs. Mais Barry et elle ont du mal à s’extirper de ce repaire mondain, la fille servant d’otage aux traîtres pour forcer Barry à ne pas faire de vagues. Emprisonné dans un sous-sol, il a l’idée de Pionnier de déclencher avec une allumette le système anti-incendie du Radio City Hall, sous lequel il se trouve. Il s’y fait arrêter tandis que Fry parvient à s’échapper dans un déluge de coups de feu qui doublent ceux du film passé à l’écran.

Barry parvient à s’échapper pour se rendre aux docks, où les saboteurs ont prévu de faire sauter l’Alaska, un nouveau navire américain qui doit être baptisé au champagne. L’explosif convainc enfin la police, qui ne peut que suivre tant elle est incompétente, tandis que Patricia prend Fry en filature. Mais c’est Barry Kane qui va acculer le saboteur Fry au sommet symbole de la statue de la Liberté. Il a réussi à promouvoir et défendre tout ce qui fait l’Amérique face aux Nazis : l’usine, le ranch, le barrage, l’art dégénéré du cirque, le cinéma de divertissement, le building, le bateau. Mais aussi l’initiative individuelle, la quête de la vérité. C’est tout cela la liberté, tout cela l’art de vivre à l’américaine.

DVD Cinquième Colonne (Saboteur), Alfred Hitchcock, 1942, avec Robert Cummings, Priscilla Lane, Otto Kruger, Universal Pictures 2022, 1h49, 4K Ultra HD + Blu-Ray €19,95

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