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Malédicte, La Sphère

Drôle de nom, Malédicte ; c’est en fait le côté noir de Bénédicte, le vrai prénom de l’autrice. Son père avait un secret, qu’elle n’a su qu’à l’âge de 40 ans. D’où un sentiment d’avoir cru à une fausse vérité, celle des apparences, et la colère d’avoir été trompée. Qu’est-ce qu’être soi ? Est-ce que ce décalage engendre la névrose ou, pire, un comportement de pervers narcissique ? Architecte, Malédicte impose une autre voix dans le concert des parutions.

Dans La Sphère, elle imagine la justice du futur, moins fondée sur la prison (encore que) et plus sur la repentance. Chaque coupable, désigné à la Justice par une ribambelle de dénonciateurs/dénonciatrices, est pris par les robots et envoyé dans la Sphère, une par État au projet, une construction légère en aluminium amélioré de cuivre, conçu selon le nombre d’or de la suite de Fibonacci. Il impose un isolement sensoriel, propice au retour sur soi-même. Le prisonnier y déambule comme un hamster dans sa cage, la Sphère tourne avec lui jusqu’à ce qu’il ait trouvé la sortie. IEL, l’intelligence artificielle suprême, capte tous les indices corporels et mentaux du coupable et « sait » que la personne est mûre pour s’en sortir ; elle lui laisse alors un indice pour qu’il puisse s’extirper de la Sphère et retrouver la liberté. « En fonction du chemin spirituel effectué par le condamné, la Sphère peut modifier son climat pour lui donner quelques heures supplémentaires. Les taux d’oxygène et d’humidité peuvent fluctuer. La température aide aussi » p.189.Il est alors « lavé » de tous ses mauvais penchants, réhabilité aux yeux des autres à qui il demande pardon.

Car nous sommes en 2039, pas si loin d’aujourd’hui, dans cette dystopie futuriste. L’IA s’est développée comme jamais. Elle s’impose partout et apprend toute seule. Il suffit de regarder quatre ans en arrière, vers 2021, pour mesurer déjà l’écart avec aujourd’hui – alors, dans moins de 15 ans, ce sera pire. Avec le risque d’une morale totalitaire. Ange Barol, dite « le Blanc-bec » ou « la Taciturne » est une brillante analyste informatique mal dans sa peau, asociale et qui a subi plusieurs échec en amour. Claude l’a anéantie, Néréa a détruit son travail, Minh « l’Horrible », la Chinoise venimeuse et manipulatrice a trahi le système et a failli tout faire capoter par basse vengeance de ne pas être à la hauteur.

Grave question : la seule personne au monde qui ne sera jamais jugée dans la Sphère est Ange, sa créatrice. Peut-on dès lors imposer aux autres sa morale ? Le politiquement correct appliqué par la force pour redresser hommes et femmes qui ont dévié de la norme est-il la solution ? De fait, très peu de condamnés se sortent de la Sphère. La plupart y succombent. Car, si IEL a bien des paramètres définis par les humains initialement, ils ont et scellés et désormais c’est l’intelligence suprême qui les régit et les fait évoluer. « Les délits qui nous paraissent aujourd’hui dérisoires seront considérés avec une nouvelle importance. La Sphère s’arrêtera quand l’humanité entière sera enfin purgée. Il n’y aura aucune exception » p.206.

Le rationnel à ce niveau de délire est un poison mortifère. Il nie les trois étages de l’humain au profit d’une Règle implacable, déterminée par une machine et appliquée avec une rigueur sans pitié. IEL devient Dieu qui force à « aimer son prochain ». La peur du châtiment est une manipulation classique : « Chacun vit dans cette crainte de se voir inculpé et corrige sa conduite vers un mieux. Partout dans le monde, la Sphère fait réfléchir et induit de meilleures attitudes, généralement plus prévenantes à l’égard des autres » p.211. Charmant univers woke, où l’humain est dompté en fourmi, sous la domination des femmes et de leurs névroses. Car c’est une femme qui a conçu la Sphère, une femme pas vraiment équilibrée et qui se venge.

Si l’épreuve est réussie, c’est que le condamné s’est amendé, il est devenu « bienveillant » envers les autres. Mais le processus doit se compléter d’une confrontation entre accusateurs et accusé. « Vous voir meilleure ne bonifie pas les autres. La confrontation et le pardon constituent des étapes importantes et obligatoires pour tous, pas uniquement pour l’accusé. Il ne faut surtout pas y déroger » p.205. Ange la meurtrie connaît enfin le pardon. Elle pardonne à Néréa, que la jalousie de son compagnon a forcé à devenir mauvais. En pardonnant, elle se pardonne elle-même. Un sentiment que, peut-être, IEL n’avait pas prévu. Mais fallait-il tout ça pour ça ?

Malédicte, La Sphère – cruellement bienveillante,2025, éditions Une autre voix, 230 pages, €9,99 (Amazon semble ne pas connaître)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen

Woody Allen a 90 ans aujourd’hui, né le 30 novembre 1935.

Cette comédie est un mockumentary film, où un commentaire vient interrompre les scènes pour les expliquer en donnant un contraste hilarant. Il a reçu à sa sortie des nominations – elles aussi hilarantes en français – pour Male Comedy Performance (Woody Allen) et Male New Face (Woody Allen).

Le « plot » (complot visant à ferrer le spectateur) démontre un Virgil (Woody Allen adulte, pour le bébé, je ne sais pas) joli bébé mais perdant constant depuis son enfance à lunettes (que des gros durs lui cassent à chaque fois) à sa vie adulte (où il échoue à piquer leur sac aux vieilles dames ou à braquer des banques). Il sera condamné à la fin pour 52 faits de vol à 800 ans de prison, mais il reste optimiste : pour bonne conduite, il peut voir réduire sa peine de moitié…

Ses parents, interrogés entre deux séquences, ont tellement honte qu’ils portent des masques de Groucho Marx, avec lunettes, nez juif et moustaches. Sa mère dit qu’il était affectueux mais n’a pas été compris par son père qui le traitait trop durement. Le père dit que ses gènes, venus de sa mère, étaient défectueux. Non, ce n’est pas une autobiographie de Woody Allen (né Allan Stewart Konigsberg), que sa mère a quitté très tôt sans entretenir de relations avec lui, et qui aura cinq enfants avec deux épouses et plusieurs maîtresses.

Nul en musique, il tente du violoncelle, un bizarre cadeau des parents trop gros pour lui, mais n’en tire que des sons déchirants. Nul en relations sociales car timide, fluet et emprunté, il cherche à entrer dans une bande mais est vite rejeté ; lorsqu’il en compose une, ce sont avec des nullards encore pire que lui. Nul en billard, il perd systématiquement face à un gros Noir, torse nu sous sa veste. Nul en tactique, il opère un braquage de banque en même temps qu’un autre gang, qui l’éjecte par un « vote » des clients et employés de la succursale. Il avait auparavant tenté d’opérer seul, mais son écriture illisible avait déconcerté le guichetier, et la discussion a porté plus sur le chiffre 5 de 6.35, pris pour un 9, ce qui évacuait l’idée d’une arme. En bref un perdant complet.

Il se fait foutre en tôle pour le braquage de banque raté, tente de s’évader un un pistolet sculpté dans un bloc de savon et enduit de cirage, mais la pluie le fait fondre. Volontaire pour expérimenter un vaccin, il connaît des effets secondaires qui le font se prendre pour un prédicateur mormon, barbu et prêchant sur la sexualité. Libéré sur parole comme promis, il hante les parcs pour subsister de sacs à main volés. Mais le premier, bien rebondi, ne contient qu’une chaîne interminable, tandis que le second ne peut être pris parce que la jeune fille se retourne à ce moment-là. Instant de grâce, début de conversation, « vous dessinez ? », chute amoureuse (la première fois), donc renoncement à piquer le sac. Louise (Janet Margolin) est blanchisseuse et il réussira, après plusieurs tentatives encore une fois ratées, à lui enfourner un enfant.

Un nouveau braquage pour faire vivre sa famille (il est incapable de travailler en homme normal) le renvoie au bagne. Il s’en échappe à la seconde tentative. La première, il n’avait pas été prévenu que c’était reporté. A la seconde, c’est sur l’initiative d’un gros dur, mais enchaîné à ses cinq compagnons. Une petite vieille les dénonce au shérif un peu niais qui ne voit rien, n’entend rien, ne pense rien. Lorsqu’il est à nouveau libre, c’est pour tenter de braquer un passant qui attend l’autobus, qui se révèle un vieux copain d’enfance de la fanfare… et agent du FBI. L’arrestation s’effectue sur le ton de la conversation.

C’est le second film réalisé par Woody Allen, sur le ton particulier de l’absurde et des complications amoureuses. Le ton du documentaire permet de choquer le sérieux du genre avec la dérision des petits faits vrais rapportés. On rit, mais le film est plus une suite de sketches qu’une histoire dramatique.

DVD Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run), Woody Allen, 1969, avec Woody Allen, Jacquelyn Hyde, Janet Margolin, Lonny Chapman, Marcel Hillaire, Palomar Pictures / Aventi 2004, 1h24, Français, anglais, €18,00

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Au nom du père de Jim Sheridan

Tiré de faits réels, une erreur judiciaire britannique dans son combat contre le terrorisme de l’IRA, et inspiré du livre autobiographique de Gerry Conlon, publié en 1990, Proved Innocent.

Nous sommes en 1974, l’IRA, l’armée révolutionnaire irlandaise d’Irlande du nord, multiplie les attentats, dont un – fatal – dans les pubs autour de Londres. Jusqu’ici, ils prévenaient quelques minutes avant ; pas cette fois-ci. Les endroits sont fréquentés par des militaires anglais et le trop facile « nous sommes en guerre » est la justification « morale ». Tant pis pour les innocents ; dans une « guerre » nul n’est innocent.

L’immature garçon de 18 ans Gerry Conlon (Daniel Day-Lewis) est sans emploi ; la guerre de religion empêche les Britanniques qui tiennent le haut de l’économie à Belfast d’engager un catholique. Cheveux longs, col pelle à tarte largement ouvert de ces années-là, croix d’or au cou, le jeune homme est resté immature, pas « élevé ». Il subsiste de menus vols de plomb sur les toits avec ses copains, tout aussi paumés. Les soldats qui surveillent la zone croient voir un sniper dans la silhouette qui se profile à contre-jour et qui tient un tuyau comme une guitare. Nous sommes dans les années rock. C’est la poursuite, les blindés, l’émeute, les portes défoncées des maisons. Malheur pour lui, les soldats qui le poursuivent sont attirés près d’une maison où l’IRA planque des armes. On ne rigole plus : la punition est une balle dans la cuisse. Le père s’interpose (Pete Postlethwaite), on le connaît, ça va pour cette fois, mais Gery ne peut rester à Belfast. Il est envoyé à Londres, le nid de l’ennemi, où il lui sera plus facile de trouver du travail.

Mais c’est à Londres que les terroristes froids de l’IRA vont frapper. Gerry et son ami Paul (John Lynch) sont accueillis dans une communauté hippie pour « l’amour libre », à la mode en ces années-là. Des Anglais de la communauté ne veulent pas d’eux, la « religion » étant le prétexte de garder pour eux les filles. Les deux amis vont alors zoner dans les parcs, ne sachant où dormir. Ils rencontrent un clochard sur un banc, qui déclare que c’est le sien pour dormir ; ils s’éloignent, après lui avoir donné quelques pièces. Sur un trottoir, une fille à hauts talons et manteau de fourrure monte dans une belle voiture, la porte tenue par un chauffeur. Elle a laissé tomber à terre quelque chose. Gery l’interpelle, mais le chauffeur, méprisant, les repousse : « elle n’est pas de votre classe ». Bon, Gerry ramasse la chose, ce sont des clés. Il entre dans l’appartement, qui se révèle être celui d’une pute de luxe. Il n’a aucun scrupule à fouiller, trouver 700 £ et à les empocher. Cela leur permettra de dormir à l’hôtel.

Les immatures ne savent pas se poser, ils ne pensent qu’à frimer. Ils s’achètent des vêtements hippies comme dans ces années-là, manteau afghan en peau de mouton, pompes bicolores, et… retournent stupidement à Belfast pour montrer leurs billets. Las ! le soir du 5 octobre 1974, dans la banlieue londonienne de Guildford et Woolwich, deux pubs sautent, attentat revendiqué par l’IRA. Cinq morts, cinquante blessés. Fichés, les deux ados attardés se font arrêter à Belfast, où ils n’auraient jamais dû retourner. Ils ont été dénoncés par un membre de la communauté hippie, indic irlandais ou anglais revanchard.

Le peuple est exaspéré par les attentats à répétition, il veut de l’ordre et de la force – ainsi Poutine a-t-il commandité les attentats de Moscou lors de son arrivée au pouvoir, pour accuser les Tchétchènes et assurer son pouvoir. Une loi anglaise vient de porter à sept jours le délai de garde à vue en cas de terrorisme, largement le temps de cuisiner les suspects et de leur faire avouer n’importe quoi, sous la menace et la pression psychologique, comme aux beaux temps de Goebbels et Staline. Paul craque, dénonce Gery ; Gery craque, un fonctionnaire lui susurrant qu’il va tuer son père s’il n’avoue pas. La police récuse les alibis du clochard et de la pute, selon elle, « ils n’existent pas ». Le verdict tombe au procès : trente ans incompressibles pour les deux, plus deux autres de la bande des « quatre de Guilford » – et de deux à quinze ans pour « les sept de Maguire », son père et la famille de la tante de Gerry qu’il est allé voir à Londres, soupçonnée d’avoir produit la bombe, son mari et ses deux fils de 17 et 14 ans. Selon la police scientifique, des traces de nitroglycérine ont été retrouvées sur leurs mains et sur les gants de vaisselle.

Il fallait un bouc émissaire, et ces Irlandais (même pas affiliés à l’IRA) étaient tout trouvés. Des grands gamins stupides, des familles trop modestes pour qu’on leur prête attention. Père et fils sont emprisonnés dans la même cellule. Les autres ne les aiment pas, mais ce n’est pas le goulag, les cellules sont ouvertes le jour, les détenus peuvent se réunir, jouer au puzzle (trempé dans le LSD), lire et écrire des lettres, afficher ce qu’ils veulent. Gerry lie connaissance avec un rasta, opposé comme lui à « la colonisation » de l’empire britannique. Mais son père décline, une avocate se préoccupe de son sort, écoute les deux hommes. Le véritable auteur des attentats de l’IRA (Don Baker) est arrêté, emprisonné, il avoue son rôle dans l’attentat à la police, mais celle-ci ne veut pas se dédire et laisse en prison les innocents condamnés à tort. Il se fait respecter parce qu’il menace quiconque de lui faire la peau, ou de s’en prendre à sa famille à l’extérieur. Un surveillant chef en fait les frais. L’avocate Gareth Peirce (Emma Thompson), mise au courant des aveux du vrai coupable, va enquêter elle-même, jusque dans les archives de la police, obtenant une injonction du juge ; elle va dénoncer la négation des alibis, pourtant dans les procès-verbaux de la police, les hésitations de la police scientifique sur la substance qualifiée de nitroglycérine.

Mais le père va mourir en 1980, ce qui déclenche des manifestations et le procès en révision de 1989. La police est confondue et les détenus libérés par « non-lieu » – aucun policier de quelque grade que ce soit ne sera pourtant inquiété. Ni même le véritable auteur de l’attentat, condamné pour autre chose. Dans cette « affaire Dreyfus » anglaise des années 70 et 80, la raison d’État emporte tout. La justice est biaisée. Gerry Colon va mourir à 60 ans en 2014 d’un cancer du poumon : il a trop fumé, et pas que du tabac. C’est Tony Blair, alors Premier ministre, qui, en 2005, a présenté des excuses publiques pour cette erreur judiciaire. Heureusement que nous sommes en démocratie… Sous Poutine, Xi, Erdogan ou Trump, ce ne serait pas la même chose.

Un beau film de justice, avec un Daniel Day-Lewis en grande forme, en jeune imbécile porté par ses désirs et ses émotions.

Ours d’Or au Festival de Berlin 1994

Nommé sept fois aux Oscars et quatre fois au Golden Globes 1994

DVD Au nom du père (In the Name of the Father), Jim Sheridan, 1993, avec Daniel Day-Lewis, Emma Thompson, Pete Postlethwaite, Saffron Burrows, Mark Sheppard, Lancaster 2007, 2h12, anglais doubléfrançais, occasion 2,04, Blu-ray‎ L’Atelier d’Images 2021 €17,08

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L’armée des douze singes de Terry Gilliam

Gros succès en son temps pour ce film de science fiction d’il y a trente ans. Il faut dire qu’il parle d’un virus mortel qui éradique cinq milliards de terriens en un rien de temps, l’année 1997. Échappe d’un laboratoire, comme très probablement le virus chinois, mais pas par inadvertance : par la faute d’un terroriste en col blanc, le chercheur aigri du labo travaillant dans le privé pour la Défense.

Mais cela, personne ne le sait, puisque les protagonistes sont morts. C’est pour cela que, dans le futur de vingt ans, les 1 % survivants réfugiés loin sous terre décident d’envoyer dans le passé un mauvais garçon, prisonnier mais vigoureux et observateur. Ils veulent savoir d’où le virus est parti et quelles sont les causes de son apparition. L’espion doit appeler une boite vocale pour rendre compte. James Cole (Bruce Willis, qui joue très bien les abrutis) doit se renseigner sur l’armée des douze singes, organisation terroriste qui envisage de libérer le virus, selon un message laissé par une femme. James est un cas psychiatrique, il revoit sans cesse dans ses cauchemars le meurtre par balle d’un homme dans l’aéroport de Philadelphie. Il l’a vécu enfant, il était lui-même cet enfant. Quant à l’homme tué… le spectateur apprendra qui il est.

La technologie n’est guère au point : viser le passé n’est pas très fiable. Voilà que James se retrouve non pas en 1996, mais en 1990. Erreur technique. Il est très vite arrêté par la police et enfourné en hôpital psychiatrique pour ses délires sur le futur. Le séduisant docteur Kathryn Railly (Madeleine Stowe) le soigne. Contrairement à ses collègues masculins, et sans doute séduite par la carrure mâle du patient, elle cherche à comprendre. James, assommé par les médicaments, est coaché à l’intérieur par le déjanté Jeffrey (Brad Pitt, excellent en taré). Il apprend que le garçon est fils du scientifique qui travaille sur les virus, dont celui qui va agir. Jeffrey croit que son père veut supprimer l’humanité, ce qui lui paraît tout à fait génial. Il hait la société de consommation, et l’enfermement des bêtes dans les zoos. D’ailleurs, tout ce qui dépare de la Norme est mis en cage : les fous, les marginaux, les criminels, les bêtes. Ne serait-ce pas la société qui serait folle ?

Avec l’aide de Jeffrey, James s’évade. Repris, il est mis en cellule d’isolement, attaché seul dans une cave obscure. Mais il disparaît mystérieusement. Il a été « rappelé » dans le futur, et les humains au présent ne peuvent l’imaginer. Après avoir été interrogé, il est renvoyé dans le passé. Il atterrit en pleine Première guerre mondiale, encore une erreur. Il y croise son codétenu du futur José (Jon Seda) ! Entre les tranchées, il se fait tirer dessus et prend une balle dans la cuisse.

C’est cette balle que le médecin psychiatre Kathryn va extraire après avoir été prise en otage par James, renvoyé dans le futur exact de 1996 cette fois, et qui veut en finir avec cette mission absurde. Il veut retrouver avec son aide Jeffrey, car il croit qu’il sera l’auteur de la pandémie qui doit se déclencher dans quelques semaines. Le garçon a été réintégré dans la société et prépare en secret un coup de terrorisme vert : libérer les animaux du zoo de la ville. Cette « armée des douze singes », selon un conte pour enfants, doit tourner en dérision la société humaine.

Le docteur Railly convainc James qu’il est sujet à des hallucinations et que le futur n’existe pas, sauf dans son esprit. Il finit par s’en persuader, car qui est fou ou sain d’esprit ? En même temps, elle-même finit par douter car le monde se décompose et va dans le mur. C’est la disparition du petit Richard dans un puits de mine, que James qualifie de canular car le gamin s’est caché dans une grange – ce qui s’avère un peu plus tard ; c’est la balle qu’elle extrait, expertisée, qui prouve qu’elle vient de 1917. Elle prend contact avec le père de Jeffrey pour le mettre en garde : que son fils n’ait surtout pas accès aux virus du laboratoire. Le savant (Christopher Plummer) se dit qu’il est peut-être utile de prendre des précautions supplémentaires, et en charge son assistant (David Morse) – précipitant sans doute sa décision d’en répandre un mortel. Elle appelle aussi le numéro que James devait appeler en 1990, alors pas activé, pour laisser un message sur l’armée des douze singes – celui-là même qui a motivé la mission de James.

Mais désormais, Kathryn et James sont tombés amoureux et décident de vivre au présent, sans plus se préoccuper des scientifiques qui veulent réguler l’humanité jusque dans la chambre à coucher. Ils sont toujours à évaluer, juger, donner des notes, formater. Les abîmes du temps et de la psychologie finissent par lasser et désorienter : autant en revenir au solide de la tradition. Et de bien vivre avant la catastrophe. Pour cela aller en Floride, la mode à l’époque, avant la fréquence augmentée des cyclones dus au réchauffement. Railly prend les billets, les deux se déguisent, recherchés par la police, James s’arrache les dents car on lui a appris qu’il était suivi dans le futur par un émetteur dans une dent – illustrant une fois de plus les dangers de la technologie. Les voilà prêts.

James laisse un dernier message téléphonique avertissant les scientifiques du futur qu’il reste dans son présent (ce qui perturbe l’ordre du temps) et que l’Armée des douze singes n’est pas cause de la diffusion du virus. Immédiatement repéré par la technique, il est abordé par un émissaire du futur qui lui remet un revolver pour tuer le Dr Peters, l’assistant du père de Jeffrey. Comme quoi le futur savait, ou l’avait deviné en suivant James à la trace. Kathryn Railly voit en effet Peters prendre l’avion devant elle avec une valise pleine d’échantillons virologiques, que le contrôle fait ouvrir. La préposée aux billets s’exclame du tour du monde qu’il s’apprête à faire… et dont les escales dont dans l’ordre de la propagation du virus que James a appris dans le futur. Vont-ils réussir à l’empêcher ?

Même pas… James se fait descendre par les flics de l’aéroport alors qu’il tente maladroitement de viser Peters qui s’empresse avec sa valise. Un enfant d’une dizaine d’années observe la scène de ses grands yeux bleus (Joseph Melito). Il est James vingt ans avant. Quant au Dr Peters, il s’assoit dans l’avion à côté d’une femme qui dit travailler dans les assurances, alors qu’elle est l’une des scientifiques du futur qui a envoyé James en 1996. Ce qui laisse au spectateur le soin de conclure… par diverses hypothèses, selon son pessimisme. Cette ultime fin énigmatique fait beaucoup pour l’attrait du film – tiré d’ailleurs d’un court métrage français de 1962 intitulé La Jetée.

DVD L’armée des douze singes (Twelve Monkeys), Terry Gilliam, 1995, avec Bruce Willis, Madeleine Stowe, Christopher Plummer, Brad Pitt, David Morse, DVTY 2002, anglais vo doublé français, 2h05, €6,79, Blu-ray version restaurée L’Atelier d’Images 2024, anglais vo doublé français €19,99

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Arto Paasilinna, Moi Surunen libérateur des peuples opprimés

Le burlesque finnois est irrésistible, même si les régimes décrits avec une gourmandise rabelaisienne pour les descendre en flammes sont périmés. Les dictatures fascistes d’Amérique latine reculent tandis que l’URSS est crevée, son utopie communiste obligatoire remplacée par la baudruche national-mafieuse de Poutine.

Un professeur de philologie de l’université finlandaise d’Helsinki, qui parle maintes langues, a un idéal humaniste comme souvent dans les pays du nord. Viljo Surunen est devenu membre d’Amnesty International, qui vise à alerter l’opinion sur les dissidents emprisonnés, torturés et tués à tort. Il ne cesse d’envoyer lettres et missives aux autorités des pays en question, sans aucun résultat comme vous pouvez l’imaginer. Les dictateurs, qu’ils soient fascistes ou communistes, se torchent le cul avec ces billevesées petite-bourgeoises. Les humanistes sont sur leur liste – celle des surveillés à arrêter et éradiquer.

Dans la trentaine, Viljo, qui ne s’est pas encore marié à la maîtresse de musique Anneli Immonen, décide devant un verre d’aller sur place rendre la liberté aux emprisonnés à tort. Direction donc au Macabraguay, pays imaginaire proche des pays se terminant en « guay », à l’époque très fascistes. Parce qu’il n’a pas beaucoup d’argent (la vie est chère en Finlande dans les années 80), il passe par Moscou et La Havane où l’Aeroflot fait voler de vieux coucous à hélices, lents mais (à l’époque) sûrs, dans lesquels officient de grosses matrones soviétiques à l’air revêche, « concentrées par le socialisme ». De La Havane, Mexico, puis l’Amérique centrale où un petit avion l’emmène au Macabraguay, où l’on n’a vu aucun touriste depuis des années.

Seul un correspondant de journal américain loge à l’hôtel central, saoul toute la journée et jamais au courant des coups d’État qui se succèdent sans aucunes conséquences, sinon d’alimenter les prisons qui, elles-mêmes alimentent les cimetières. L’élite chamarrée et armée tient toujours le pouvoir, vivant luxueusement dans des villas sur les hauteurs, avec vue sur les montagnes d’un côté et l’océan Pacifique de l’autre, et se gorgeant de mets choisi et de vins fins étrangers.

Surunen, dans sa naïveté d’Européen humaniste, commence par revendiquer la libération de professeurs emprisonnés pour rien, tout en listant les crimes contre les droits de l’Homme de la dictature. Il est aussitôt – c’était à prévoir – saisi par une milice paramilitaire et torturé dans un hangar par le système du pau de ara, le perchoir de perroquet, qui n’a rien du perchoir démocratique de notre B-Pivert à l’Assemblée. Il s’agit de pendre le corps tout nu, enroulé bras et jambes sur un rondin, et de le laisser méditer dans la douleur due à la pesanteur, à trois mètres du sol. Par le concours d’un tremblement de terre opportun, les fascistes fuient et le perchoir s’effondre, libérant le professeur qui s’empresse de se rhabiller et de saisir un fusil d’assaut laissé dans leur fuite par les couards. Il va les trouver à l’extérieur, leur camion blindé ayant embouti un pylône, et les descendre sans autre forme de jugement. Humanisme ne rime pas toujours avec niaiserie. Il s’agit d’un combat.

Changement de stratégie. Puisque la voie directe est impossible, passons par la bande. Pour cela, l’éminent professeur fait état de ses titres et invite la haute société macabraguayenne à venir entendre une conférence sur l’influence grecque antique en l’Amérique latine, un thème culturel flatteur et suffisamment abscons pour qu’il puisse dire à peu près n’importe quoi. Avant Trump (mais après Staline qui avait copié Goebbels), Surunen sait que le plumage compte plus que le ramage et qu’affirmer avec force quelque chose lui donne une « vérité » convaincante. Voilà donc les perruches, épouses de généraux et colonels, enthousiastes. Elles s’entichent du jeune professeur qui parle si bien espagnol et déclare être venu dans le pays pour collecter des idiomes particuliers pour une étude comparative qui va promouvoir le Macabraguay.

Il doit pour cela interroger diverses classes de la société, en commençant par l’élite au pouvoir, mais en devant poursuivre par les commerçants sur les marchés et les détenus des prisons, où l’argot est un met de choix pour un linguiste. Les perruches, enamourées et aux cervelles d’oiseau, n’y voient pas de mal et sont au contraire flattées de l’intérêt que la Science porte à leur langage. Surunen peut ainsi obtenir des généraux réticents, mais qui ne veulent pas s’opposer à l’opinion de leur société, des autorisations pour se rendre à la prison de La Trivial, ainsi que quatre fusiliers marins aux ordres du professeur dans un camion tout-terrain. Il y délivre le professeur Ramon Lopez, gravement malade des reins pour avoir été battu sur ces organes, et le médecin Rigoberto Fernandez, ainsi que trois Indiens frontaliers soupçonnés par ce simple fait d’espionnage. Il prétexte trop de bruit à l’intérieur de la prison pour les faire sortir et enregistrer dehors. A la nuit tombée, Surunen donne l’ordre d’embarquer, feux éteints « pour économiser la batterie », afin de se diriger vers le village des Indiens pour collecter des enregistrements locaux. Les fusiliers obéissent.

Ramon meurt en route, mais libre ; les trois Indiens, Fernandez et Surunen passent la frontière du Honduras à pied, tandis que les fusiliers marins sont libérés de leurs ordres… et préfèrent fuir à l’étranger que retourner à la caserne. Mission accomplie.

C’est alors que Fernandez décide de s’installer dans un pays de l’est pour y vivre ce communisme qu’il idéalise depuis qu’il a été fourré en prison. Surunen l’accompagne à Moscou, où il a lié amitié avec un diplomate soviétique mandaté pour défendre les pingouins dans les conférences internationales. Celui-ci doit se rendre en Vachardoslavie, autre pays imaginaire qu’on imagine être la Roumanie ou la Bulgarie d’époque. Là, ce n’est pas mieux : quiconque n’est pas d’accord est emprisonné sous prétexte de rééducation ou, en cas de persistance, de maladie mentale. Le contestataire est condamné au camp, puis à la prison, enfin à l’hôpital psychiatrique, qui recèle même une section spéciale d’incurables notoires.

C’est dans cette aile particulière que le professeur Surunen va pêcher deux hommes qu’il va libérer, toujours par débrouillardise, en utilisant les failles du système. Il est tellement bureaucratique que n’importe quel papier officiel, avec n’importe quel tampon, et n’importe quelle carte comportant un aigle et une photo (comme le livret militaire finlandais), suffisent à impressionner les plantons et les employés. Deux dissidents sont libérés, un vieil anarchiste voleur et un fondu de Dieu devenu baptiste. Ce n’est pas la qualité des êtres ni leurs convictions qui comptent pour l’humaniste Surunen, mais le fait qu’ils ne puissent s’exprimer librement et soient mis en prison pour cela. Le professeur aurait bien du mal, quarante ans après, et « le communisme » évanoui, dans la Russie qui a succédé à l’Union soviétique : Poutine ne rêve que de reconstituer l’empire communiste à sa botte et emprisonne, empoisonne, laisse crever à tour de bras. D’ailleurs le satiriste finlandais est mort en 2018 à 75 ans.

Dans cette pochade ironique, qui se lit comme un roman satirique à la manière de Voltaire, le burlesque est élevé au rang de santé pour l’esprit. Pouvoir penser par soi-même et pouvoir l’exprimer est le premier des droits humains, après survivre. Que des castes prétendent l’empêcher par la force est une injustice, mais surtout d’une prétention inouïe. Tout le monde doit se battre pour éviter cela. Vaste programme ! Car aussi bien les États-Unis que la Russie ou la Chine n’admettent pas qu’on pense autrement qu’eux. Paasilinna renvoie dos à dos les dictatures, qu’elles soient de force armée comme au Macabraguay, de force idéologique comme en Vachardoslavie, ou de force d’opinion comme aux États-Unis.

Un rire salubre qui libère !

Arto Paasilinna, Moi Surunen libérateur des peuples opprimés, 1986, Folio 2016, 368 pages, €8,90

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Les romans d’Arto Paasilinna déjà chroniqués sur ce blog :

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Hugo Micheron, La colère et l’oubli

Un jeune docteur en science politique, désormais maître de conférences à Sciences Po et chercheur rattaché au CERI publie, après le jihadisme en France et le jihadisme en Europe, une histoire du jihadisme européen. Une occasion de prendre de la hauteur et d’apercevoir les aveuglements innombrables des « bonnes âmes », des « associations », de la gauche morale, des droitdelhommistes naïfs – et des politiciens qui sont l’écho de l’opinion (exprimée – manifestement pas de la silencieuse).

Car la première leçon à tirer de l’expansion du jihadisme depuis la guerre soviétique d’Afghanistan (1979) est la suivante : « la prise de conscience » vient toujours trop tard, après les faits, après les tueries.

L’auteur répète plusieurs fois ce constat navrant. Sur l’effet de communauté (nié par la gauche qui ne voyait que de la pauvreté), sur les réseaux sociaux (laissés sans règles une dizaine d’années durant au nom de l’interdit d’interdire), sur la radicalisation (minimisée au prétexte de ne pas stigmatiser « l’islam »), sur l’effet prison (remis en cause seulement récemment), sur l’alliance entre grand banditisme et religion, sur les faux « loups solitaires » (qui obéissaient en fait à des directives venues de Syrie). En avons-nous vraiment fini avec la naïveté et ce « détail de l’histoire » réputé passer (mais qui ne passe pas) ?

La seconde leçon est, certes, que ce n’est pas « l’islam » en général qui est à surveiller et à condamner, mais une secte fanatique qui appelle au meurtre de tous ceux qui ne croient pas comme eux (y compris la majorité des musulmans) : le salafisme.

« Il apparaît que le facteur le plus déterminant pour expliquer le nombre de départs vers la Syrie à l’échelle d’une ville n’est ni le niveau de pauvreté, ni la taille de la population musulmane locale, mais la proportion d’acteurs salafistes en son sein » p,14. C’est vrai en Allemagne, en Suisse et en Autriche – comme en France. « Le jihadisme n’est ni tombé du ciel, ni sorti de terre : il a été transplanté par des militants » p.15. Ceux revenus d’Afghanistan, puis du GIA algérien, convertis à l’extrémisme islamiste. Le salafisme est un islam littéral (hanbalisme) « et se confond en partie avec le wahhabisme – la doctrine religieuse d’État en Arabie Saoudite » p.31. Il s’appuie en Europe sur les Frères musulmans qui cherchent à obtenir une reconnaissance auprès des pouvoirs publics afin de poursuivre « une stratégie d’affirmation communautaire exploitant toutes les ressources de la démocratie (procédures judiciaires, associations, etc.). p.30. Qui contrôle les mosquées ? Qui finance le culte musulman ? Pourquoi l’Arabie saoudite peut-elle impunément répandre une doctrine de haine ?

La troisième leçon est que l’activisme djihadiste connaît des phases hautes et basses.

Une première phase haute entre 1995 et 2001, entre les attentats du GIA en France et les attentats du 11 septembre aux États-Unis, suivie d’une phase de repli jusque vers 2006, les attentats de Londres et la proclamation de l’État islamique d’Irak ainsi que les premières affaires Charlie hebdo.

Puis une phase de repli jusqu’en 2014 avec la mort de Ben Laden, les printemps arabes, le déclenchement de la crise syrienne, la mort du chef d’Al Qaïda au Yémen et à nouveau une phase haute à partir de 2015 jusqu’en 2018 avec la proclamation du califat de Daech, les attentats de Bruxelles, de Paris, Denise, de Copenhague, en Allemagne, de Manchester et Londres, de Stockholm, de Barcelone.

Suit une phase de repli qui pourrait bien s’inverser depuis 2022 avec l’assassinat de Samuel Paty, suivi des meurtres au couteau d’isolés radicalisés par les réseaux, de plus en plus fanatiques et de plus en plus jeunes…

De nouveaux attentats sont à prévoir sans que la société inerte, ni les politiciens obnubilés par « l’extrême-droite », ni les pouvoirs publics toujours lourdauds, n’en aient vraiment pris la mesure. L’étiquette « de droite » collée à tout ce qui touche la critique de l’islamisme aveugle les bonnes consciences de gauche et du centre moral, et inhibe toute action décisive.

La quatrième leçon est que le salafisme à visée terroriste s’est implanté durablement et largement dans certains clusters en Europe.

Selon les doctrinaires qui entraînent les activistes, « il revient à une avant-garde, composé de militants déterminés (les salafo–djihadistes) à éclairer les autres musulmans, d’intervenir partout où les conditions sont remplies » p.47. C’est typiquement la stratégie de Lénine : créer un parti de militants doctrinaires et violents, afin d’entraîner les masses qui restent souvent amorphes sans ce déclencheur.

Le but ? « Un retour à l’islam véridique, étape décisive pour accomplir la promesse coranique : l’avènement du califat et la diffusion dans le monde entier de l’islam, vérité universelle soufflée par Dieu » p.47. Rien que cela. Autrement dit, le massacre de tous ou la soumission immédiate.

Comment faire ? « À l’origine se trouve un groupe de militants salafo–djihadistes (un), qui se rassemble dans certains quartiers qu’ils sont identifiés préalablement (deux). Ils établissent des structures de formation, organisent collectivement la prédication, tissent des réseaux de solidarité (trois). Cela aboutit à l’affirmation d’un nouveau référentiel islamique local, imprégné de salafo–djihadisme (quatre), qu’ils peuvent ensuite propager vers de nouveaux horizons » p.55. Dans cette optique, l’intégration démocratique ne fonctionne plus, le contrat social est nié, tout comme les valeurs d’égalité entre les sexes, de liberté de conscience et d’expression.

Le fonctionnement est celui d’une secte : couper les ponts avec la famille et les amis, se purifier et obéir à une austérité imposée, se radicaliser progressivement par un sentiment d’exclusion sociale et une valorisation du groupe fanatique. C’est tout cela que la société, les politiciens et les intellectuels n’ont pas voulu voir entre 1990 et aujourd’hui. C’est tout cela qu’explique l’auteur admirablement.

Pourquoi chez nous, qui accueillons volontiers la misère du monde ? « L’un des paradoxes les plus mal compris de l’arrimage djihadiste en Occident est que les propagateurs ont choisi l’Europe pour les garanties exceptionnelles et la protection dont ils bénéficient à l’abri de l’État de droit, tout en dénonçant les principes fondateurs des démocraties comme des avanies dont il faudrait absolument protéger les musulmans » p.67.

Faut-il pour cela remettre en question l’État de droit ? Pas de liberté pour les ennemis de la liberté, comme prônaient les gauchistes des années 70 ? Non, dit l’auteur, mais l’appliquer en intégralité et sans faillir. Cela implique la police, la justice, mais aussi l’ambiance morale des associations et autres prêcheurs de pardon qui nient la dangerosité sectaire de ce genre de salafistes. « L’idée du ‘eux contre nous’, que l’amour des siens va de pair avec la détestation de l’autre et que tout ça est un commandement divin, est une idée très puissante » p.72. Cela aboutit à ce que Abou Hamza, déclare que « les mécréants peuvent être traités comme des vaches ou des cochons et que les femmes et les enfants qui ne sont pas musulmans peuvent être réduits en esclavage » (dans The Guardian du 20 mai 2014), cité P. 102.

Cette stratégie est celle du chaos, analogue à celle que Mélenchon poursuit par intérêt électoraliste personnel. « Les guérillas djihadistes doivent avoir pour objectif de créer un climat de harcèlement permanent des sociétés démocratiques, qui se retourneront selon lui sans nuance contre l’ensemble des musulmans. Confrontés à une défiance grandissante, ceux-ci n’auront plus d’autre choix que de rejoindre en masse la guerre sainte dans une guerre civile » p.160. Les manifs en faveur de la Palestine peuvent être comprises à cette aune. L’agitateur Mélenchon attise le chaos afin de capter l’électorat musulman pour une gauche révolutionnaire dont il serait – bien évidemment – le seul chef imam autoproclamé. L’auteur remarque pour l’islam « l’importance de l’activisme estudiantin durant les années 2000. Cela se traduit par une politisation croissante des contenus de la propagande » 225. C’est sur ce terreau que surfe Mélenchon, cet idiot utile (comme disait Lénine). Car « l’islam peut être présenté sous un jour incroyablement révolutionnaire » 229.

La tactique permanente ? « L’effort de propagande de l’État islamique consiste donc à inverser le rapport des faits entre eux, afin de prétendre que les exactions appartiendraient à une forme islamique de légitime défense. » p.292. C’est exactement ce qui se pratique à propos de la Palestine, le pogrom initial barbare est écrasé par l’ampleur des bombardements et des morts à Gaza. Mais lorsque l’un des protagonistes n’obéit plus à aucune règle, l’autre s’en dispense également. En ce cas jouent les rapports de pure force, que les ennemis devraient prendre en compte avant d’agir. C’est le cas du Hamas comme le cas de Poutine, ce pourquoi il faut réaffirmer les règles avec force et opérer des pressions efficaces pour rétablir le barrage du droit.

Ultime leçon : nous n’en avons pas fini avec l’islam religieux, l’islamisme politique, le salafisme terroriste.

« Partout où les chiffres sont disponibles, il apparaît à l’orée de la décennie 2020 que le salafisme occupe une place plus importante que 10 ans auparavant. (…) En France, les chiffres communiqués par le ministère de l’intérieur à la presse font part d’un milieu salafiste composé de 30 à 50 000 personnes, dont 10 à 12 000 particulièrement virulentes, six à dix fois les niveaux estimés en 2004 » p.336. De quoi remettre en cause les deux mamelles du débat, bloqué par les intellos moralistes : « Déni et hystérie, les deux écueils de la pensée sont bien en place au début de la décennie 2010 et empêchent une prise de conscience de l’activisme islamiste en démocratie » p.249.

Un livre salutaire pour remettre les faits que nous avons vécus en perspective et comprendre le pourquoi et le comment d’une histoire qui n’est pas prêt de finir.

Prix du livre géopolitique 2023

Prix Fémina essai 2023

Hugo Micheron, La colère et l’oubli, les démocraties face au jihadisme européen, 2023, Gallimard, 395 pages, €24,00 e-book Kindle €16,99

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Les Évadés de Frank Darabont

Le réalisateur de La ligne verte (chroniqué sur ce blog) adapte une nouvelle de Stephen King, paru dans le recueil Différentes Saisons (chroniqué sur ce blog). Un détenu à tort s’évade à l’aide d’une affiche de Rita Hayworth sur les murs de sa cellule. Pas seulement par l’imagination devant la femme, mais pour masquer le tunnel qu’il creuse derrière.

Le jeune banquier Andy Dufresne (Tim Robbins), sous-directeur (vice-president en américain) est condamné en 1947 pour avoir tué sa femme qui le trompait et son jeune moniteur de golf de huit balles – soit deux de plus que le barillet du revolver, ce qui indique la préméditation. Lui jure ne pas avoir tué. Certes il est allé devant la maison où ils bisaient ; certes il avait un revolver – mais il était ivre et il est parti au bout d’un moment sans rien faire et a jeté le revolver dans le fleuve. On ne l’a pas retrouvé en draguant le fond, ce qui met en doute sa parole. Le jury le condamne comme coupable – et à perpétuité, aux États-Unis deux fois « la prison à vie » pour les deux meurtres (les Yankees auraient-ils plusieurs vies, comme les démons?).

Le voilà conduit à la grande prison d’État de Shawshank, où il doit se soumettre à la discipline de fer du directeur Samuel Norton (Bob Gunton) – un faux-cul « chrétien » qui aime citer la Bible tout en s’affranchissant de ses commandements – et du capitaine Byron Hadley (Clancy Brown), un costaud sadique qui adore dominer à coup de matraque ceux qui ne peuvent se défendre.

Andy reste réservé mais finit par se lier à Red, un Noir américain (Morgan Freeman) qui assure un trafic de tout ce qui peut se procurer, contre un petit pourcentage. Il veut un marteau taille-pierre pour sculpter des pièces d’échec dans les cailloux de la prison. Ce qui fut fait, de même qu’une grande affiche de Rita Hayworth, qui sera remplacée au fil des ans par Marilyn Monroe éventée par la bouche de métro, puis par Raquel Welch à peine déguisée de linges. Andy Dufresne a une idée obstinée : s’évader. Il se sait innocent, injustement condamné, brimé en prison au-delà du raisonnable par une bande de pédés (les Trois sœurs) qui le violent à loisir après l’avoir tabassé.

L’espoir, tout est là – avec la volonté. Car il ne suffit pas d’attendre et d’espérer naïvement sans rien faire. L’espoir est la meilleure chose, à condition qu’il soit actif. Il mettra dix-neuf ans à réaliser son objectif mais y parviendra de façon brillante en creusant un tunnel avec le petit marteau… derrière les affiches de filles, puis en empruntant le tuyau d’égout qui mène à la rivière à cinq cents mètres des murs pour éviter l’odeur. Entre temps, il fait devant tout le monde comme si de rien n’était, utilisant sa tête à défaut de muscles pour se faire une place. Il écrit au Sénat pour obtenir des fonds pour la bibliothèque et, à force de lettres, deux par semaines sur six ans, obtient gain de cause. Il apprivoise le redoutable capitaine sadique en lui faisant économiser les impôts (fort lourds après-guerre) de l’héritage de son frère, puis en conseillant un gardien pour une épargne-études pour ses fils, enfin en rédigeant toutes les déclarations de revenus des gardiens de la prison, et même celle du directeur.

Lequel voit d’un bon œil ce détenu tombé du ciel (grâce à Dieu) qui peut l’enrichir gratuitement. Andy, par sa connaissance des failles du système fiscal et des mécanismes financiers, blanchit pour le directeur les pots-de-vin attribués par les entrepreneurs de la région pour la main d’œuvre gratuite des prisonniers. Le directeur, en bon « chrétien » puritain, voit la main de Dieu dans cette manne et ne veut surtout pas qu’Andy sorte du système.

Aussi, lorsque Tommy Williams (Gil Bellows), un jeune rocker illettré arrive en « poisson frais » dans l’établissement et qu’il déclare qu’un détenu dans une autre prison lui a raconté avec force détails le double meurtre qu’il a accompli chez le le riche play-boy prof de golf et sa pétasse qu’il était en train de baiser – la femme d’un banquier ! – Andy demande la révision de son procès. Mais le directeur ne veut rien entendre. Il va même, en bon « chrétien » croyant traditionnel, défendre sa position sociale « voulue par Dieu » et sa richesse mal acquise mais « bénie de Dieu » en faisant tuer tout simplement le garçon par le capitaine sur le mirador en « tentative d’évasion ». Il l’avait convoqué tout seul hors les murs exprès pour lui faire avouer son mensonge mais, lorsque Tommy lui a juré que le détenu lui avait vraiment avoué son double meurtre avec précision et jouissance, il l’a fait éliminer. Pas question que la poule aux œufs d’or disparaisse de la prison.

Andy, qui avait appris à lire au jeune homme et qui l’avait formé pour obtenir son diplôme primaire avec 12 de moyenne, va donc se venger. Non seulement de la société inique qui l’a condamné sans l’entendre ni même chercher bien loin, mais aussi de la prison et de ses dirigeants inhumains. Non seulement il s’évade de façon artiste en 1966, mais il va dépouiller le directeur de tous les fonds accumulés, qu’il a mis sous un nom d’emprunt, envoyer aux journaux la comptabilité de la prison qu’il tenait depuis des années, et dénoncer le capitaine comme meurtrier récidiviste de prisonniers. IL fera arrêter le sadique et se suicider en bon « chrétien » le pécheur directeur. « La Bible vous sauvera », avait dit le bon « chrétien » au prisonnier pour l’inciter à lire le Livre. De fait, Andy avait caché son petit marteau à l’intérieur des pages découpées…

Évidemment, pas de femmes, sauf en pin-up sur les murs, ce qui peut indisposer les féministes bornées. Pour le reste, le film ne manque ni d’humanité, ni d’humour. La scène où le directeur hystérique s’aperçoit de visu que le prisonnier ne s’y trouve plus, alors qu’il a été noté présent à la fermeture des grilles la veille au soir ; la scène où le vieux bibliothécaire Brooks (James Whitmore), libéré au bout de 50 ans, se retrouve sans position et désorienté dans la vie civile, inadapté au monde car « institutionnalisé » de la prison ; la scène où Andy, fraîchement évadé et ayant endossé le costume et les chaussures du directeur qui lui faisait bien cirer, se retrouve dans les banques et retire les fonds avec de faux papiers parfaitement imités ; la scène où il diffuse de la musique d’un opéra du divin Mozart par les haut-parleurs de la prison, bien meilleur que la Bible pour donner un moment de beauté absolue aux misérables…

Mais aussi la scène où Red, passant devant un jury de libération conditionnelle, se fait retoquer à chaque fois parce qu’il dit être réhabilité, et n’est enfin admis à la libération au bout de quarante ans que parce qu’il déclare qu’il ne sait pas ce que « réhabilité » veut dire et qu’il « n’en a rien à foutre ». Et qu’il va sous un arbre de Buxton, dont Andy lui avait parlé, pour trouver une pierre qui ne devrait pas s’y trouver, et la boite qu’elle recouvre, où des instructions lui sont données pour rejoindre Andy au Mexique, sur la plage de Zihuatanejo où ils vont tous deux vivre le reste de leur temps sur l’argent sale du directeur, en réparation de tout ce que la société leur a fait, pêchant, gérant un petit hôtel, conduisant en mer des touristes.

DVD Les Évadés (The Shawshank Redemption), Frank Darabont, 1994, avec Tim Robbins, Morgan Freeman, Bob Gunton, William Sadler, Clancy Brown, TF1 studios 2008, 2h16, €11,73

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Fire Fire – Vengeance par le feu de David Barrett

Jeremy Coleman (Josh Duhamel) est un jeune pompier orphelin, élevé en institution, qui a trouvé une famille dans la fraternité du feu. Un soir qu’il sort de la voiture avec ses copains pour aller acheter des chips dans une supérette de station-service, il assiste en direct au meurtre froid et sans état d’âme d’un gros Noir qui tient la caisse et de son fils, mince adolescent qui rêvait d’être basketteur. Il les connaît, cela lui fait mal, il est plaqué à terre et le chef de gang David Hagan (Vincent D’Onofrio), laisse son adjoint décider du sort du témoin. Il va évidemment l’éliminer.

D’où course-poursuite, Jeremy blessé au bras mais qui parvient à fuir, l’autre croyant l’avoir descendu. Ses copains qui sont allés faire le plein le récupèrent, l’emmènent aux urgences et appellent la police. Le lieutenant Mike Cella (Bruce Willis) lui fait reconnaître Hagan, déjà fiché pour de nombreux meurtres, dont celui de deux de ses coéquipiers, mais que son avocat retord (Richard Schiff) finit toujours par faire libérer.

David Hagan est un fan d’Adolf Hitler. Il est suprémaciste blanc et n’a aucun scrupule à buter des Noirs, à empiéter sur le territoire de leurs gangs, et à s’imposer dans la guerre de tous contre tous qu’exige son idéologie pronazie. Il voulait le bail de la supérette, idéalement placée pour tous les trafics illicites, car au carrefour de l’autoroute et d’autres routes. Il a tatoué sur sa gorge une croix gammée rouge sang et, sur sa poitrine, un aigle étendant ses ailes. Il se croit invincible parce qu’invaincu, la « justice » démocratique étant incapable de l’enfermer pour de bon ou de lui régler son compte. Car si la peine de mort existe dans certains Etats américains, ce n’est plus le cas en Californie et les prisons sont des passoires pour qui a le pouvoir et l’argent.

Jeremy reconnaît sans peine Hagan lors d’un tapissage dans les locaux de la police, mais celui-ci joue la provocation en montrant combien il s’est renseigné sur lui, citant son nom, son adresse et son numéro de sécurité sociale. Il a ainsi « dissuadé » de nombreux témoins d’apporter leur déclaration au tribunal par des menaces directes sur leur vie et celle de leurs proches. Mais Jeremy n’a pas de famille, ni même de petite amie attitrée. Il est déterminé à témoigner pour que passe la justice.

Il est alors soumis au programme fédéral de protection des témoins, dont s’occupent les marshals à compétences fédérales. Il est pourvu d’un nouveau nom, d’une nouvelle adresse sécurisée. Sauf que la corruption par la menace de mort, propres à tous les fascistes, est bien plus efficace que celle par l’argent. Un officier fédéral du programme de protection des témoins est enlevé, torturé, menacé assez fort sur sa famille pour révéler ce qu’il faut. Jeremy, qui est tombé amoureux de la marshal métisse Talia (Rosario Dawson) – pied de nez au suprémacisme blanc – est retrouvé, visé, traqué.

Sa partenaire est blessée, il la sauve et descend l’un des tireurs, mais il doit à nouveau fuir. Les fédéraux jurent que « cette fois » ses références seront effacées des fichiers courants, soumises à autorisation très restreinte, mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Incurie génétique de toute bureaucratie, on se fie aux « procédures », concoctées par des bureaucrates loin du terrain, en général inefficaces.

Comme Hagan s’est procuré le nouveau numéro de téléphone privé de Jeremy et qu’il le menace de s’en prendre à lui, à sa copine et à ses amis pompiers s’il témoigne, ce dernier décide de quitter le programme fédéral et de se débrouiller tout seul. Cette façon de raisonner est très américaine : l’Etat impuissant oblige chacun à retrouver son âme de pionnier et à faire justice lui-même.

C’est en effet lui ou moi. Tant que Hagan reste en vie, il mettra des contrats sur Jeremy et sur Talia. Même s’il est emprisonné, il ne sera pas hors d’état de nuire. Il faut donc carrément le descendre, ce que « la justice » n’autorise pas dans les Etats démocratiques. Même le flic Cella ne le pourrait pas, sauf en état de légitime défense – mais avec témoins et film en preuve directe, et encore ! La critique implicite des avocats est patente : ils pourrissent la justice par leurs excès de pinaillages procéduriers. Ils sont d’ailleurs aussi menacés que les victimes s’ils ne font pas ce que les tueurs veulent.

Le réalisateur Barrett, adepte des sports extrêmes, est un homme décidé et il veut que ses héros le soient. Jeremy, jeune amoureux, va se surpasser. Lui qui n’a jamais tué personne mais plutôt sauvé des vies du feu, va tirer au pistolet comme le lui a appris Talia ; il va obtenir des malfrats comme de l’avocat de savoir où se niche l’épais Hagan. Il va bouter le feu à son repaire, préparant soigneusement sa sortie.

Bien-sûr, rien ne se passe comme prévu. La marshal Talia va compromettre « par amour » la couverture de Jeremy, se faire suivre et capturer par un tueur – nous sommes ainsi dans les clichés Hollywood sur les « faibles » femmes soumises à leurs émotions. Elle sera ligotée dans la salle où part le feu. Mike Cella, le flic désabusé, laisse faire « jusqu’à 18 h seulement » – il lancera un avis de recherche contre Jeremy ensuite. Et puis… chacun est professionnel – autre trait américain – et fait ce qu’il sait faire de mieux. Je ne vous le décris pas, c’est assez prenant. Le Bien triomphera, sinon nous ne serions pas à Hollywood.

Voilà, à défaut d’un grand film, un bon film d’action, malgré l’absence de toute trace d’humour ou même d’ironie. On ne s’ennuie pas, on halète, on frissonne (to thrill). La leçon est un peu cousue de gros fil métis, mais nous sommes cinq ans avant l’ère Trump et l’état d’esprit est en train de virer à droite toute aux Etats-Unis. L’histoire ainsi contée tente de faire la part des choses, le oui-mais de la « justice » ou de ‘l’œil pour œil dent pour dent’ de la fameuse Bible, canal Ancien testament.

DVD Fire Fire – Vengeance par le feu parfois titré Témoin gênant (Fire with Fire), David Barrett, 2012, avec Josh Duhamel, Bruce Willis, Rosario Dawson, Vincent D’Onofrio, 50 Cent, ‎ France Télévisions Distribution 2017, 1h33, €13.00 Blu-ray €12.16

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Juger de la mort d’autrui, entreprend Montaigne

Le chapitre XIII des Essais parle de la mort – mais de celle d’autrui. « La mort, qui est sans doute la plus remarquable action de la vie humaine, » selon Montaigne. C’est qu’il ne suit pas la religion qui veut que Dieu reprenne ce qu’il a donné, à son heure. Montaigne est, comme les Anciens, pour la mort volontaire, choisie par celui qui vit. « Peu de gens meurent résolus que ce soit leur heure dernière, et n’est endroit où la piperie de l’espérance nous amuse plus. »

Or « nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’université des choses souffre aucunement de notre anéantissement ». Autrement dit la nature (et Dieu) sont indifférents à notre vie ou à notre mort. La terre continue de tourner. Et Montaigne de se moquer : « Comment ? Tant de science se perdrait-elle avec tant de dommage, sans particulier souci des destinées ? Une âme si rare et exemplaire ne coûte-t-elle non plus à tuer qu’une âme populaire et inutile ? » Chacun se croit unique (et il l’est – mais il n’est qu’un essai ou une erreur de la nature).

« Si je n’ai pas envie de mourir, être mort m’est indifférent », dit Cicéron cité par Montaigne. Ce qui importe est moins l’état de mort que le passage de vie à trépas. « Ce cruel empereur romain [Caligula] disait de ses prisonniers qu’il leur voulait faire sentir la mort » – par la lente torture. Voilà le pire. D’autres ont voulu se suicider mais ont eu du mal à se résoudre à frapper là où il faut et avec rigueur. Et de citer des exemples antiques.

Quant à César, « quand on lui demandait quelle mort il trouvait la plus souhaitable : ‘la moins préméditée, répondit-il, et la plus courte’. » Refuser de souffrir n’est pas une couardise et, selon Montaigne, « si César l’a osé dire, ce ne m’est plus lâcheté de le croire. » Pline dit qu’une mort courte « est le souverain heur de la vie humaine. » D’où ceux qui se jettent dans les dangers pour en finir, ou décident de jeûner pour se délivrer de la maladie du corps.

Attendre est le pire : « Il n’y a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate que d’avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort. » Ce pourquoi la peine de mort est inhumaine, plus que la fusillade dans l’action ; Montaigne est contre la peine de mort, mais pas contre les combats qui tuent. Notre police, qui élimine malfrats dangereux et terroristes plutôt que de les envoyer en prison a raison – pour celui qui en est victime comme pour la société. Montaigne est un humaniste réaliste.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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New York 1997 de John Carpenter

Le Watergate vient de se terminer, les Etats-Unis se méfient des politiciens et la violence urbaine explose. En 1980, le réalisateur voit la criminalité monter en flèche dans les dix ans à venir et, dès 1988, l’île de Manhattan transformée en prison sur le modèle du Phnom-Penh des « Pot » implacables (encensés alors par la gauche française). Les détenus se démerdent et peuvent crever, toute évasion est rendue impossible par un mur entourant l’île et par des mines sur les ponts. En 1997, année où se déroule l’histoire, la jungle urbaine a suscité des gangs qui exploitent les faibles et les rares ressources, gitant dans les sous-sols.

Il se trouve que cette année-là, des terroristes gauchistes s’infiltrent dans l’avion du président, Air Force One, et le font se crasher sur Manhattan, tout près du World Trade Center, symbole des Amériques (ce qui donnera des idées au barbu en sandales à nom de marque de machine à laver). Ce ne sont pas (encore) des islamistes mais des égéries blanches du gauchisme propalestinien, crachant avec hystérie leur haine du « système », raison d’Etat, inégalités et monopoles industriels confondus. Le président (Donald Pleasance) est encapsulé dans un module à l’intérieur d’Air Force One et sort indemne du crash dans lequel tous les autres crèvent.

Le chef de la police Hauk (Lee Van Cleef) qui se rend en hélico sur les lieux ne voit que l’avion en trois fragments et la capsule vide. Le président a été enlevé par les bandes du coin. Un inverti hâve et dépoitraillé qui crache comme un chat en colère lui intime l’ordre de dégager, avec le sadisme des faibles, sous peine de tuer le président. Ce ne devrait pas être une grande perte mais cela ne se fait pas : une importante conférence internationale est prévue le lendemain et le président des Etats-Unis doit offrir en gage de paix une intervention cruciale sur l’énergie nucléaire. Il porte pour cela une mallette (mal) sécurisée attachée à son poignet droit.

Le temps est compté et la force inefficace. Le chef de la police pense alors à un détenu qui vient d’arriver et doit être envoyé à la prison à ciel ouvert de Manhattan. Il s’agit du célèbre « Snake » Plissken (Kurt Russell), ancien des forces spéciales de 30 ans qui a braqué la Réserve fédérale et a été condamné pour cela. Snake refuse tout d’abord, puis est convaincu par la promesse déjà écrite de voir lever toutes les charges contre lui s’il ramène le président en 24 h. Par précaution, la police lui injecte un « vaccin » contre toutes les maladies qui se révèle un explosif en microparticules. Il fera sauter ses artères s’il ne revient pas à l’heure dite pour qu’on le désactive aux rayons X. Nous sommes dans la science-fiction et tous les gadgets sont surdimensionnés (talkie-walkie, émetteur, montre…).

Snake est équipé d’armes de poing et d’un planeur qui est traîné sur l’une des tours du World Trade Center où il atterrit in extremis en plantant au dernier moment une ancre harpon. Snake le solitaire se met alors en quête. Il est vite reconnu par un chauffeur de taxi qui le croyait mort (Ernest Borgnine) et le conduit auprès de ceux qui pourront l’aider. Notamment auprès de « Brain » (Harry Dean Stanton) dont le cerveau a reconstitué le plan des mines sur les ponts de Manhattan. Il vit avec sa copine Maggie (Adrienne Barbeau) aux seins provocants sous la robe décolletée – rouge pute. Le milieu carcéral est sans tabous et la seule loi qui règne est celle du plus fort. Ainsi un jeune camé se fait-il rudoyer, arracher ses vêtements et violer en bande dans l’une des premières scènes. L’inversion, en 1980, était encore un crime honni par la religion et mal vu de la société.

Snake apprend vite que le président est détenu par le « duc », un nègre de caricature aux gros muscles, petit cerveau macho et torse nu à chaîne d’or sous sa veste de cuir. Il roule en Cadillac sur laquelle sont montés deux lustres grand siècle… Il règne sur une bande de suiveurs, dont l’inverti feulant qui se colle à ses muscles. Après diverses péripéties, Snake force Brain et Maggie à le conduire à Grand Central Station, repaire du fameux duc. Mais il se fait prendre et dépouiller, se retrouvant torse nu et blessé d’une flèche à la jambe droite. Il devra combattre à la batte cloutée un épais lutteur sur un ring pour amuser la galerie pendant que le duc s’amuse à faire un carton tout autour du président, comme les indiens le faisaient des Blancs capturés.

Mais Snake est rusé, il parvient à vaincre le Goliath et à rejoindre Brain et sa moitié qui ont réussi à délivrer le président. C’est alors la fuite, pour respecter le temps imparti. Le planeur est précipité par les hommes du duc en bas de la tour, empêchant de repartir avec. Brain guide Snake qui pilote un taxi jaune récupéré afin de passer le pont de Queensboro. Nous avons alors une course-poursuite entre la Cadillac lustrifiée et le Yellow cab, slalomant entre les explosions. Une mine plus rusée que les autres coupe en deux le taxi et Brain est zigouillé. Le président fuit à pied vers le mur tandis que Snake tente d’emmener Maggie mais elle ne veut plus vivre, seulement se venger du gros nègre frimeur. Elle tire sept fois avec un pistolet à six coups mais de trop loin pour faire le moindre mal à la voiture qui fonce sur elle – et l’écrase.

Le duc se lance à la poursuite de celui qui l’a baisé et du président à qui il veut faire son affaire. Un harnais est descendu du mur par la police et le président s’échappe. Ne reste que Snake qui doit affronter le méchant. Il est en mauvaise posture… lorsque le président saisit une arme et descend le nègre pour se venger d’avoir été humilié et torturé par la racaille. Snake remonte au harnais et est libéré des explosifs a quelques secondes près (pour le suspense), tandis que le président est lavé, rasé et habillé pour conférencer à distance.

Sauf que la cassette audio rapportée par Snake n’est pas la bonne… Il l’a remplacée – volontairement – par une cassette de jazz du taxi parce qu’il n’a pas apprécié que ledit président, en politicien cynique, n’ait aucun remord de tous ceux qui sont morts pour sa vieille peau sans intérêt. Anarchiste antisystème à sa manière (celle des pionniers, pas celle des idéologues), Snake renie son surnom de serpent pour reprendre son nom blanchi grâce au Noir, et détruit la vraie cassette qui livre les secrets de la fusion nucléaire. Nous sommes en prison mais c’est « notre » prison, suggère-t-il, l’année où les Soviétiques envahissent l’Afghanistan pour le « libérer ».

Ce n’est pas un grand film mais un exercice de science-fiction original où il y a de l’action, malgré les personnages de caricature. Il montre combien on peut se tromper sur l’avenir et combien on peut aussi en avoir l’intuition : faire s’écraser un avion sur Manhattan était un fantasme qui est devenu réalité vingt ans après.

Los Angeles 2013 est une suite avec le même Kurt Russell en 1996.

DVD New York 1997 (Escape from New York), John Carpenter, 1981, avec Kurt Russell, Lee Van Cleef, Donald Pleasance, Ernest Borgnine, StudioCanal 2008, 1h39, €7.99 blu-ray €14.00

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Kill The Gringo d’Adrian Grunberg

Mel Gibson s’est concocté un personnage à sa mesure en écrivant le scénario. Tourné en 2010 en Californie mais mal distribuée, le film mérite cependant d’être regardé. Il y a de l’action, de la morale, des tirs en tous sens, une poursuite en voiture, et un enfant innocent à sauver.

Richard Johnson (Mel Gibson) est un ancien sniper en Irak dont la femme est partie avec son associé Reginald Barnes. Il a donc décidé de se faire justice lui-même en volant plusieurs millions de dollars à un truand de la pègre, Frank Fowler (Peter Stormare). Poursuivi par la police, il défonce la barrière de sécurité qui marque la frontière mexicaine. La voiture est démolie et les fédéraux mexicains l’attendent de l’autre côté, mais il n’est plus aux États-Unis. Il considère que les Mexicains sont aussi truands que les Américains mais moins hypocrites et moins puritains. Ici comme là, la corruption règne. La première scène montre le shérif et le fédéral discutant pots-de-vin tandis que le Mexicain, ayant vu les sacs de dollars dans la voiture, garde tout pour lui.

Son compère déguisé en clown étant mort dans l’accident, Johnson est envoyé dans la prison d’El Pueblito. Le Mexique est réputé pour ses prisons mafieuses régentées par des cartels. Un temps à l’isolement où règne la loi du plus fort, le détenu est vite « libéré » dans l’enceinte-village autour de la prison. Il ne peut sortir mais peut déambuler ici ou là, se trouver un coin pour dormir, une fille ou de quoi manger tout en travaillant. Il est affecté au recyclage des déchets pour le patron local, Javi (Daniel Giménez Cacho), détenu lui aussi mais qui chapeaute tous les rackets et entretient des liens de corruption avec l’extérieur.

Ce chef de gang est malade, rançon d’une vie d’alcool et de plaisirs. Son foie est en miettes et il garde sous sa protection pour cela le jeune fils de sa putain dont le groupe sanguin rare est compatible avec le sien. Il doit se faire greffer le foie de l’enfant incessamment. Barnes, qui se débrouille pour voler les voleurs, est observé par le gamin (Kevin Hernandez), fils de dealer tué par Jarvi et parfait gavroche des bidonvilles à 10 ans (il paraît plus costaud dans le film parce qu’il en a 13 au tournage). Le gosse fait du chantage en réclamant une cigarette sous peine de le dénoncer à Jarvi que pourtant il déteste.

Barnes est touché par ce kid égaré parmi les truands, qui ne veut pas dire son prénom et se dit « spécial » ; il ne voit pas l’intérêt d’aller à l’école, préférant apprendre en observant. Il n’est pas insensible non plus au corps nu de sa mère (Dolores Heredia), très visible sous la robe qu’elle porte lors des soirées casino de son « mari » forcé.

Retrouvé par les truands qu’il a volés via le gros consul véreux des États-Unis au Mexique, Johnson doit s’évader tout en sauvant à la fois la mère et le gosse. Ce ne sera pas simple et n’ira pas sans fusillade spectaculaire et instants de suspense. Il convainc Jarvi de le libérer pour aller tuer Fowler, qui sait désormais que Jarvi a récupéré le fric qu’on lui a volé. Johnson se fait passer pour Barnes afin que le floué se venge du vrai Barnes une fois l’affaire terminée. Franck le volé n’a pas hésité et a envoyé avant de sauter, convoqué par Johnson sous le nom de Barnes, ses sbires tuer Johnson et Jarvi. La fusillade des truands entre eux ne peut être passée sous silence et les autorités font fermer la prison en envoyant près de deux mille militaires et policiers pour transférer les détenus en pleine nuit.  Il faut donc faire vite pour la transplantation et la fuite.

Le gamin est charcuté mais Barnes arrive à temps pour lui faire remettre son foie tout juste prélevé et ainsi le sauver par une ambulance alors que l’armée et la police encerclent l’ensemble de la prison. Profitant de la confusion, Barnes sous la mitraille a une hésitation devant les paquets de frics préparés par Jarvi pour se sauver après l’opération : fuir immédiatement ou sauver le gamin. Il choisit la seconde solution, ce qui lui permet en prime de prendre le fric aussi, fourré sous le brancard à roulettes du gosse vers l’hôpital.

Les presque 2 millions de dollars, plus les 6 millions planqués dans la carrosserie de la bagnole à la casse, vont permettre à lui, à la mère et au petit, de se refaire une vie loin du Mexique et des États-Unis. Barnes a retrouvé une épouse fidèle, du moins peut-on le supposer après ces aventures, et une famille, puisque le kid sourit lorsqu’il les voit ensemble et qu’il l’adopterait bien comme nouveau père.

Ce film sans prétention est très différent de ceux habituellement tournés à Hollywood bien qu’il y ait de l’action et de l’humour. Il prône une morale de la survie en toutes circonstances en fonction de valeurs personnelles orientée vers la protection de la femme et de l’enfant. Sans oublier la débrouille et l’éducation qu’il doit donner au plus jeune pour qu’il s’en sorte dans la vie. Un peu cliché mais authentique. Pionnier, justicier, bon père, bon époux : les valeurs de l’Amérique !

DVD Kill The Gringo (Get The Gringo), Adrian Grunberg, 2012, avec Mel Gibson, Kevin Hernandez, Daniel Giménez Cacho, Aventi Distribution, 1h36, €3.86 blu-ray €14.35

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Killer – Journal d’un assassin de Tim Metcalfe

Produit par Oliver Stone, ce film oublié part d’une histoire vraie et conte un huis-clos entre un détenu aux longues peines et un jeune gardien de prison.

Carl Panzram (James Woods) né en 1892 est fils de boche immigré, pauvre fermier à famille nombreuse. Tout jeune il a été élevé à la dure, brimé, il a volé, a connu les centres de jeunes délinquants, s’y est fait violer (un flashback le montre tout nu courant pour échapper à gardien), puis a migré vers l’ouest. Il a tué – vingt et une fois -, il a cambriolé, il a beaucoup lu puis a violé une bibliothécaire un peu envolée qui lui tournait autour. En bref, il est désormais reclus à l’isolement pénitentiaire à vie pour ses cambriolages – nul ne sait qu’il a tué. Mais emprisonné, est-ce vivre ?

Henry Lesser (Robert Sean Leonard), jeune marié avec un enfant et issu de juifs russes, subit la crise de 29 et ses conséquences économiques jusqu’à la fin des années 1930. Il s’engage donc comme agent pénitentiaire pour faire vivre sa famille. Ce n’est pas sa vocation car il est trop humain, sans ce sadisme des autres gardiens qui peut aller jusqu’au vice. Dont ce Greiser (Robert John Burke) qui en a après Panzram pour on ne sait quelle envie. Il le bastonne, le provoque, le met au trou pour n’importe quel motif. Un jour Panzram, qui n’a plus rien à perdre que sa dignité, le tabasse à mort dans la blanchisserie, sous les yeux des autres détenus. Il s’est vengé mais ce n’est que « justice », selon le mot qu’il a sans cesse à la bouche, ce donnant-donnant de la loi du talion qu’affectionnent les Américains dans la Bible. La « justice » est de rendre ce que l’on a eu : une enfance malheureuse ? – une vie adulte désocialisée ; des coups et des brimades ? – l’affirmation de soi par les coups et les vols ; le défi ? – la bagarre.

Henry Lesser le comprend et le déplore. Il en parle à sa femme Esther (Cara Buono) qui ne le comprend pas : ce n’est pas son rôle de jouer au bon samaritain. Mais quand même, Carl est intelligent, il adore lire. L’un de ses anciens directeurs de pénitencier l’avait même autorisé à sortir de jour pour aller à la bibliothèque de la ville, en confiance. C’était respecter la dignité humaine, la parole d’homme. Charles Casey, dit « Patate » parce que la punition la plus lourde qu’il assénait était la corvée de patates, était un ancien capitaine dans l’armée qui faisait confiance aux hommes. Panzram, libéré provisoire, ne s’est pas évadé, il a donné ce qu’il a reçu, « juste » retour des choses. Mais le démon de la femme l’a possédé lorsque la jeune bibliothécaire célibataire l’a invité chez elle, l’a fait manger et boire, l’a fait danser. Il l’a forcée, privé de femme depuis trop longtemps ; elle a offert, il a pris. Au Paradis la tentation d’Eve.

Féru de psychologie, le jeune gardien de prison croit en la rédemption, au moins morale. Pour cela, il faut accoucher par les mots lorsque l’intellect en a les moyens. Tout papier et tout crayon sont interdits par le nouveau directeur mais Panzram convainc Lesser de lui en fournir chaque soir pour qu’il puisse écrire son histoire. Comme toujours, c’est un échange en dignité : vous êtes humain avec moi, je vous offre en contrepartie le récit de ma vie – vous en ferez ce qui vous semble bon mais vous comprendrez. C’est ainsi que nait le Journal d’un tueur qu’Henry Lesser finira par faire éditer quarante ans plus tard, en 1970, lorsque la société est devenue plus sensible aux existences malmenées.

Le film est donc présenté par un Henry Lesser vieux (Harold Gould) qui a démissionné de l’institution pénitentiaire après que Panzram fut pendu en 1930. Une mort volontaire malgré la loi de l’état où se situe le pénitencier de Leavenworth car tuer un gardien est un crime fédéral, donc soumis à la loi fédérale à l’époque en faveur de la peine de mort. Mais ce n’est que « justice » comme le dit et le répète Panzram : j’ai tué, je dois être tué. Morale binaire, message à la société tout entière : ce que vous faites aux autres, les autres vous le rendront ; comme vous élevez les enfants ils seront des adultes ; comme vous punissez, vous serez punis. Dans le melting pot américain, tous sont égaux en dignité. Le Juif russe et l’Allemand, le tueur détenu et le gardien de prison. Seul le gardien sadique imbu de son pouvoir, le directeur de prison imbu de sa fonction, et le psychiatre Menninger imbu de son savoir, ne le reconnaissent pas. La hiérarchie sociale comme la spécialisation des métiers n’y encouragent pas. C’est Babel après la Chute – il faut retrouver un langage commun et ce langage est la confiance, fondée sur la dignité.

Un film américain plus profond qu’il n’y parait.

DVD Killer – Journal d’un assassin (Killer: A Journal of Murder), Tim Metcalfe, 1996, avec James Woods, Robert Sean Leonard, Cara Buono, Steve Forrest, Robert John Burke, Ellen Greene, Harold Gould, John Bedford Lloyd, Cidc Une Vidéo 2002, 1h28, occasion €29.09

Panzram, Butchering Humanity: An Autobiography, Independently published 2020, 57 pages, €7.09 e-book Kindle €2.51

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Vrai Hold up du faux Q

Connaissez-vous le Q ? C’est un pseudo yankee annonçant depuis 2017 l’Apocalypse de la chienlit soixantuitarde (permissive, démocrate, multiculturelle) et un coup d’état militaire aux Etats-Unis. Le grand Q ânon a un gros Qi, c’est du moins ce qu’il fait croire. Car il manipule le Complot comme un prophète des religions. Les gens ne savent pas qui est Q, c’est normal : en général ils sont assis dessus. Car le Q représente la bêtise au front de taureau selon Nietzsche, le terre à terre de la vache qui regarde avec crainte passer les trains, le faux bon sens qui délire.

Tout est Q, Freud l’avait déjà dit mais le faire péter conforte à la face du monde. Le culte du Q porte à l’obsession textuelle. Tout est bon pour exciter les instincts primaires qui font surgir les émotions ; l’esprit est alors court-circuité, submergé par l’affect. On ne raisonne plus, on résonne – comme une cloche – sous les battements à l’unisson de la bande. Au culte on psalmodie, au Q on ânonne, en chœur, en cœur, la bouche en Q de poule.

Car il s’agit d’horreur qui vous saisit à l’énoncé des faux faits des vrais Q : quoi, des enfants enlevés, gardés captifs, évidemment violés, puis saignés pour obtenir un élixir de longue vie ? Comment ne pas compatir, comment ne pas céder au saisissement ? Même si tout est inventé, sexuellement fantasmé, même si aucune enquête, ni policière ni journalistique, n’a découvert une quelconque preuve tangible, même si tout est rumeur colportée par l’amie de la belle-sœur du coiffeur dont Madame Unetelle a entendu dire sur le net… Même si c’est Donald, le macho canard qui « prend les femmes à la chatte » qui a enfermé les enfants (d’immigrants) en les séparant de leurs parents – ce que ni Madame Clinton lorsqu’elle était Secrétaire d’Etat, ni Barack Obama lorsqu’il était président n’ont fait. Mais plus gros est le loup, plus c’est flou.

C’est dans la marmite du flou que se concoctent les meilleures soupes de croyances. Rien à savoir, tout à croire ! Depuis le procès des Templiers sous Philippe le Bel, l’affaire Calas sous Voltaire, les jugements expéditifs sans avocats sous la Terreur de Robespierre et les Protocoles des Sages de Sion, chacun sait que le Complot est inventé. L’Okhrana des tsars, la Section de préservation de la sécurité et de l’ordre publics de l’empire instaurée en 1881 (l’année même où la France de la IIIe République votait la liberté de la presse…), l’avait fait contre les Juifs, accusés d’anarchisme – donc de terrorisme. Selon les inventions du roman feuilleton commenté dans les salons parisiens de la fin du XIXe où l’antisémitisme catholique sévissait fort en ces temps de République et de laïcité, dit-on. Depuis, tout le monde croit la belle histoire – et le marketing marchand a repris cette technique sous le terme de storytelling. Peu importe que ce soit vrai, il suffit qu’on y croie. Ainsi de la vertu des politiciens ou du verdissement écolo des multinationales industrielles. Ou encore du Complot des élites contre les lambdas selon Q. Or la fièvre Q, selon les médecins, est une maladie infectieuse qui se transmet de l’animal à l’homme – des bêtes aux raisonnables, des complotistes aux citoyens.

Car QAnon vénère Donald Trump, appelé Q+ dans le camp du Bien sur l’exemple des LGBTQ+ dans le camp du Mal. Trump le trompeur, l’éléphant chef du parti des droites, est l’élu de la contre-Cabale, celle qui a placé au pouvoir des présidents progressistes depuis Kennedy. Selon le Q, la Clinton était infâme – puisqu’elle était déjà une femme ; Obama était pire – puisque nègre plus qu’à demi. Ainsi le petit Blanc appauvri par les grands groupes inféodés à l’internationalisme multicoloré gai et mondialiste, abruti par les médias de divertissement et subissant le mépris des élites, serait condamné aux poubelles de l’Histoire. Q l’a dit et tout est dit. Hillary Clinton dévorerait avec appétit les nouveau-nés au petit-déjeuner et se filmerait même en train de les mâcher selon le bon gros Q. Comme le disait Goebbels, un expert en la matière : plus c’est gros, plus ça passe ! Michelle Obama serait trans donc Barack un pédé. Seule l’armée des Etats-Unis échapperait à la Cabale. Pourquoi ? On ne sait pas, mais savoir n’est surtout pas ce qui importe : il faut seulement croire. Q est le titre du film américain Épouvante sur New York réalisé par Larry Cohen en 1982. A l’ombre du cul tout est puant et épouvantable.

Ce comportement de secte rencontre non seulement les intérêts bien compris du clan politique de droite extrême, particulièrement fort dans les Etats-Unis du paon récemment viré dans les urnes (le Q raciste du Ku Klux Klan), mais aussi les intérêts bassement économiques des gourous qui exploitent le filon en vendant livres, DVD et autres méthodes pour résister (189 000€ de crowdfunding pour Pierre Barnérias de Hold up). Et encore plus les intérêts symboliques des idiots utiles du complotisme, ces has-been, artistes ou chercheurs sur le déclin qui cherchent à faire parler d’eux sur les réseaux. Aux Etats-Unis l’acteur James Woods qui soutient Trump, l’actrice Roseanne Barr dont la sitcom a été supprimée du réseau ABC en raison de ses sorties racistes, la vieille star du porno Jenna Jameson qui ne peut plus autant séduire Michael Levitt biophysicien américano-israélo-britannique né en Afrique du sud qui prédisait la fin de l’épidémie en février. En France, Martine Wonner psychiatre et politicienne exclue d’En marche qui déclarait que les masques ne servaient à rien, le médecin Christian Perronne démis de ses fonctions de président du conseil scientifique des maladies vectorielles, Luc Montagnier déconsidéré pour ne voir dans le SIDA qu’un complot, Laurent Toubiana l’épidémiologiste qui niait la possibilité d’une seconde vague, la Pinçon-Charlot sociologue de la reproduction sociale, désormais 74 ans et hantée par « l’holocauste climatique », dont la qualité scientifique des travaux a baissé en proportion de son engagement politique à gauche toute – ainsi que nombre d’autres, cités dans le faux documentaire Hold up. Un film viral qui connait un gros succès de complotisme sur l’air (connu) de « tous pourris ! on nous ment ! on nous cache des choses ! ».

Le complotisme, l’opium des imbéciles, a surgi aux Etats-Unis en 2001 après les attentats du 11-Septembre ; l’élection présidentielle américaine avec ses enjeux de race et de repli national-sécuritaire de 2020 l’a ravivé ; la pandémie du virus chinois l’a conforté. Il était préparé par le biblisme sommaire qui imbibe les esprits faibles des grandes plaines et les laborieuses cités du Nouveau monde.

A suivre…

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Sleepers de Barry Levinson

Ils sont quatre garçons de 12 à 13 ans qui vivent dans le quartier de Manhattan surnommé Hell’s Kitchen – la Cuisine de l’enfer. Un quartier mélangé de familles modestes où la loi du mâle règne en ce milieu des années 1960 : le mari bat sa femme, le mafieux italien fait sa loi, les caïds du quartier punissent les dealers, et le père Bobby (un Robert De Niro éblouissant) gère les conflits tout en gardant un œil affectionné aux garçons qui grandissent et qui servent la messe.

Lorenzo dit Shakes – « Secoue », surnom donné à son agitation ? – (Joe Perrino jeune puis Jason Patric adulte), Michael (Brad Renfro puis Brad Pitt), John (Geoffrey Wigdor puis Ron Eldar) et Tommy (Jonathan Tucker puis Billy Crudup), en ce jour d’été 1967 où il fait 37° grillent torse nu sur le toit et s’ennuient. Ils n’ont plus l’âge d’aller se rouler en slip dans la rue où la borne d’incendie trafiquée crache son jet, ni de se jeter dans l’Hudson River.

L’un d’eux, le plus grand par la taille et le plus joli de figure, Michaël, avise du haut du toit un vendeur de hot dog, la seule attraction du quartier en ce jour caniculaire.

La bande des quatre décide de s’amuser un peu par une arnaque classique : commander un hot dog puis filer sans payer, laissant au commerçant l’alternative de poursuivre le délinquant ou de laisser sa marchandise à la convoitise des autres. C’est la première voie qu’il choisit mais Shakes est ardent et le fatigue. Pendant ce temps, les autres se servent puis décident de faire une blague : pousser le chariot jusqu’à une bouche de métro et l’engager sur la première marche ; lorsque le vendeur reviendra, il aura du mal à le sortir tout seul.

Sauf que l’imprévu survient : les garçons n’ont pas la force de retenir le chariot ; il dévale les marches et… emboutit un vieux passager qui sortait justement sans regarder. L’homme n’est pas tué, c’est miracle, mais sévèrement blessé, les garçons passent en jugement et écopent, grâce au témoignage de moralité du père Bobby, d’une peine réduite de 6 à 18 mois dans le centre pour jeunes délinquants Wilkinson Home For Boys de l’Etat de New York.

Les mœurs y sont fascistes, les adolescents étant une proie facile pour les gardiens frustrés de leur emploi et de leur vie personnelle, notamment Sean Nokes au groin de cochon (Kevin Bacon), qui entraîne dans son bon plaisir ses trois collègues.

Comme les quatre sont parmi les plus jeunes, ils passent à la casserole. Tout est prétexte à brimades, bastonnades, coups pour leur apprendre la fameuse « discipline », héritage de la guerre que les années 50 ont inculqué à coup de ceinture aux adultes des années 60. Ils sont tendres et ont la beauté de la puberté : après avoir fait se déshabiller entièrement Shakes dans sa cellule, Nokes le désire et les sévices sexuels ne tardent pas, de la pipe à la sodomie en passant par diverses pratiques éludées dans le récit. Car le film est tiré d’une histoire vraie parue sous forme de roman par Lorenzo Carcaterra en 1995 (en français Pocket 1996) qui dénonce ces pratiques. Ce que nieront farouchement l’Etat, la municipalité, l’institution et la justice, comme il est rappelé en bandeau final. Shakes (Carcaterra lui-même) a été pénétré le jour de ses 14 ans ; il le sera pour la dernière fois l’ultime jour des 6 mois qu’il a à tirer au printemps 1968.

Cette violence crue à l’âge tendre va profondément perturber les personnalités. Par contraste, l’année 1968 voit la rébellion de la jeunesse contre la chiourme militaire et la morale bourgeoise, prônant une sexualité épanouie de tous. Pour les adolescents de Wilkinson, c’est moins le sexe que la barbarie avec lequel il est consommé qui va rendre les garçons impuissants avec les filles, leur donner des cauchemars encore quinze ans après, et les pousser à la vengeance. Car le livre fétiche de Shakes adolescent est Le comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Il raconte l’emprisonnement injuste d’un jeune homme, sa rédemption entre les bras de l’abbé Faria, puis sa vengeance lentement mûrie et exécutée méthodiquement. La vengeance des quatre sera de la même eau.

Adultes, deux sont devenus tueurs pour la pègre, John et Tommy, un procureur adjoint de l’Etat de New York, Michael, et le quatrième, Shakes, journaliste débutant. La justice ? Ils n’y croient guère ; « elle est réservée à ceux qui ont l’argent pour se payer de bons avocats ». Ils la font donc eux-mêmes en dignes enfants du quartier où règne « la justice de la rue ». John et Tommy, reconnaissant en 1980 leur tortionnaire violeur Nokes dans un restaurant l‘abattent de plusieurs balles.

Michaël demande qu’on lui confie le dossier d’accusation et Shakes s’entremet auprès du parrain de la pègre locale King Benny (Vittorio Gassman), auprès de qui il a travaillé lorsqu’il avait 13 ans. Le vieux l’aide, « tu as toujours été un bon gosse », lui dit-il. Justement, son neveu est flic intègre et il va arrêter, sur le dossier de Shakes monté d’après les archives de son journal, Adam Styler, gardien devenu policier qui continue à violer allègrement les jeunes garçons qu’il conduit au poste. Le troisième gardien brutal, Henry Addison (Jeffrey Donovan), est fortement endetté, ce qui permet à King Benny de racheter ses dettes pour les offrir à Little Cesar (Wendell Pierce), un prêteur sur gages noir, frère aîné de Rizzo (Eugene Byrd), un adolescent copain des quatre au centre de détention, mort sous les coups des gardiens pour avoir gagné un match de football américain contre eux. Il sera descendu pour incapacité à régler ses dettes mais surtout pour avoir tué le petit frère.

Reste le dernier gardien, Ralph Ferguson (Terry Kinney), le meilleur ami de Nokes à Wilkinson, qui a des remords de conscience chrétienne. Michaël le procureur adjoint le cite à comparaître comme témoin de moralité de Nokes et l’avocat alcoolique de John et Tommy (l’excellent Dustin Hoffman), sur instructions écrites de Michaël qui écrit les questions, va d’une voix atone mais implacable le forcer à admettre devant la Cour et le jury, dans les larmes et la douleur, qu’il existait, a vu personnellement et a même pris part à des séances de torture et de relations sexuelles non consenties sur les jeunes garçons du centre Wilkinson Home for Boys. Le juge demande à ce que ces minutes ne soient pas enregistrées au procès mais l’impression sur le jury est forte.

Le père Bobby, à qui Shakes sollicite le faux témoignage que John et Tommy étaient avec lui à un match à l’heure du crime, consulte les profondeurs de sa conscience et finit in extremis par jurer devant la Cour. Shakes lui a raconté en effet, en présence de l’amie d’enfance Carol (Minnie Driver), tout des sévices subis par les garçons, ce qu’il n’avait pu lui dire lorsqu’il avait 14 ans lorsqu’il venait le voir à la prison. Le parjure et le mensonge étant pour une cause supérieure, Dieu est laissé juge dans l’au-delà. John et Tommy sont acquittés par la justice du système, pas faite pour des gens comme eux.

La bande se réunit une dernière fois avec Carol, ils reforment le cercle de la bande de quartier puis s’évaporent : Michaël démissionne pour devenir menuisier « au calme » en Angleterre, John et Tommy sont descendus avant leur 30 ans, Shakes a une petite promotion dans son journal et Carol, qui aurait bien épousé l’un des quatre, se retrouve mère célibataire avec un fils de 12 ans prénommé de chacun des prénoms des garçons. Peut-être est-il finalement le fils de Shakes ? Il en porte le surnom.

La vengeance du clan et du quartier l’emporte sur la justice démocratique, et même Dieu semble se mettre à leurs côtés via le père Bobby. C’est une tendance très américaine de se faire justice soi-même en croyant Dieu avec soi, depuis l’archaïque loi de Lynch qui pendait sommairement ceux qui transgressaient les règles de l’Ouest, aux « services spéciaux » qui agissent incognito pour le compte du gouvernement et les actuelles lois extraterritoriales qui imposent la loi des Etats-Unis aux entreprises du monde entier. Ce n’est pas moral, mais l’empreinte égoïste de la force. Dans le cas des garçons, le pathos des viols répétés le justifie aux yeux des spectateurs, ce qui rend ce film prenant mais un brin malsain. Je me souviens que le Gamin avait été très impressionné lorsqu’il a vu le film à 15 ans et qu’il a désiré en parler.

Le prétexte de la vengeance « légitime » conduit aux dérives de vouloir imposer sa propre loi au détriment des autres, jusqu’à cette Cancel culture des enragés qui lynchent sans débat sur les réseaux sociaux et imposent leur terreur publique lors de violentes manifestations physiques. Une mode venue comme par hasard des Etats-Unis et qui atteint la France ces temps-ci, prodrome au fascisme. Cela s’est vu dans les années 1920 et 30 ; cela revient avec la force candide du « bon droit » supérieur au droit.

DVD Sleepers (La Correction) – couplé avec The Game car difficile à trouver en single en français, Barry Levinson, 1996, avec Kevin Bacon, Robert De Niro, Brad Pitt, Jason Patric, Vittorio Gassman, Ron Eldard, Dustin Hoffman, Billy Crudup, Universal Pictures 2001, 2h35, €34.90

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Piège fatal de John Frankenheimer

Voici un film américain habilement tissé mais moralement répugnant.

La trame est bien faite. Un jeune et beau détenu pour vol de voiture libéré de prison, Rudy (Ben Affleck) se fait passer pour son copain de cellule Nick (James Frain), poignardé justement la veille de sa sortie. Il emballe à sa place la copine de ce dernier Ashley (Charlize Theron), connue par correspondance, en se faisant passer pour lui. Mal lui en prend ! Celle-ci se révèle un appât pour une bande de routiers dirigée par le frère psychopathe (Gary Sinise) qui projette le casse d’un casino préparé par Nick avant d’être emprisonné et cherche en Rudy l’expérience d’un spécialiste. La fin verra un retournement de situation subtil et magistralement amené.

Mais le style n’est pas tout. Le film se vautre avec complaisance dans la peinture brute des plus bas instincts. Dans la prison, ne règnent que les rapports de force et le seul rayon d’amitié se révèle d’une machination intéressée. L’amour entre homme et femme est réduit à des galipettes bestiales sans préliminaires ni reconnaissance, la suite étant consacrée à emmancher la trahison. La seule fille plutôt jolie est une pute qui se sert de ces seins pour affoler les mecs et leur faire faire ce qu’elle veut. Elle en prend trois et en trahit autant, sans plus de sensibilité que s’ils étaient des Kleenex à jeter une fois usés. Les hommes, quant à eux, sont représentés en primates ignares et abrutis, fascinés par les armes, le fric et le cul. Ils tabassent et ils tuent comme ils baisent, tout en rigolant, sans que cela ait une quelconque importance.

Le spectateur est transporté bien loin de la virilité des westerns où la lutte impitoyable pour la survie peut justifier la violence. Ici, au contraire, ne règne aucune morale en dehors du seul assouvissement des pulsions les plus immédiates. Chacun baise comme une bête, bâfre comme un cochon, se saoule à même la bouteille, tabasse sans remords à grands coups de crosse, massacre sans distinction au fusil-mitrailleur, embrasse avec d’ignobles chuintements mouillés. Quant au fric, typique de l’avidité primaire américaine, tout le monde en ramasse à plein sac. C’est répugnant, vous dis-je.

Et c’est cette Amérique-là, une année avant les attentats du 11 septembre, qui invoque Dieu et veut faire la morale au monde entier ? Piège fatal est le spectacle de l’abjection la plus basse, fièrement exhibée comme pour s’en vanter, comme si elle était le parfait exemple de la vitalité profonde des États-Unis.

Malgré l’intrigue et les coups de théâtre, un réflexe de pudeur éthique suscite en moi une vive aversion pour le film. Il est clairement immoral malgré son héros naïf qui passe dans le récit comme un innocent éternel toujours indemne, toujours sauvé, terminant l’histoire par un geste de conte de fées. Mais ce personnage ne rattrape pas le reste, cet étalage complaisant et empressé des pulsions brutes considérées comme désirables et sans frein. Le spectateur sort du film avec une piètre idée de l’humanité américaine – et que ce qui va lui arriver avec les attentats était au fond mérité. Ce n’est pas la première fois, en ce début des années 2000. Ce sera pire avec Trump et ses Trumpistes.

DVD Piège fatal, John Frankenheimer, 2000, avec Ben Affleck, Gary Sinise, Charlize Theron, Dennis Farina, James Frain, TF1 video 2001, 1h44, €3.00 blu-ray €14.72

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Mont Saint-Michel

La grande rue du Mont est encombrée, il y a un monde fou arrivé par les navettes qui dégorgent leur cinquantaine de têtes de bétail touristique à chaque passage, plus les hordes arrivées comme nous par les grèves. Le début août est « la pire période de l’année » en termes de monde, nous dit le guide. Qu’à cela ne tienne, nous avons deux heures de libre.

Dès l’entrée, le célèbre restaurant de la Mère Poulard dans lequel je suis entré dîner d’une omelette la dernière fois que je suis venu, il y a 25 ans. C’est le dessinateur Christophe qui a rendu célèbre l’omelette de la dame dans sa bande dessinée La Famille Fenouillard, publiée de 1889 à 1893 ; la gastronomie française était en plein établissement. Aujourd’hui, le service est continu pour ne pas manquer un seul client et les menus s’étagent de 18 à 68 €.

Le menu le plus cher est intitulé Menu de la Mère Poulard et propose en entrée du foie gras maison (!), une salade Annette Poulard au saumon fumé maison, des Saint-Jacques marinées salicorne et petits légumes, une bisque de homard aux herbes fraîches, une salade Victor Poulard (toute la famille va y passer) au foie gras maison, émincé de volaille, brisures de truffes et mesclun.

En plat, la fameuse omelette de la Mère Poulard cuite au feu de bois et garnie au choix de coquilles Saint-Jacques, de foie gras poêlé ou de champignons du moment, une assiette dégustation d’agneau de pré-salé avec purée maison, une cocotte de la mer avec Saint-Jacques, cabillaud et saumon au beurre blanc, un filet de bœuf sauce camembert, frites maison « au couteau ». En dessert une assiette variée Mère Poulard, un fondant au chocolat, une tarte tatin aux pommes caramélisées (ce qui est la définition même de la tatin), un macaron framboise et sa crème vanille. Mais nous ne dînerons pas là.

Une omelette seule coûte de 38 à 44€ à la carte : « surfait, onéreux et sans scrupule » sont parfois les commentaires des clients aujourd’hui. Ils sont trop nombreux pour que la qualité reste au rendez-vous, surtout en saison touristique ! Beaucoup d’œufs, battage vigoureux (il faut que ça mousse !), beaucoup de beurre, poêle en cuivre à longue queue et feu de bois vif, sont les ingrédients de la réussite. Certains séparent blanc et jaune puis battent les blancs en neige, d’autres ajoutent du lait ou de la crème pour faire mousser plus vite, mais ce n’est pas utile. L’effort long et continu suffit.

Nous commençons le tour des remparts et je quitte rapidement les filles car il y en a toujours une qui veut s’arrêter pour acheter une glace, regarder les souvenirs, ranger un truc et ainsi de suite. J’en profite pour me poser à l’ombre dans un petit jardin côté nord, la terrasse du Saut Gautier. J’écris mes souvenirs de traversée tant qu’ils sont encore vifs. Puis je me pose à nouveau sur un autre palier, au débouché de la Grande rue pour monter à la Merveille, sous le Grand degré extérieur, où je peux observer les gens à loisir. Une famille avec trois adolescents m’amuse ; ils sont assis juste devant moi sur les marches. Le benjamin est un garçon, Zac, les deux aînées des filles. Elles aiment bien leur petit frère qui a cette année 15 ans et désormais quelques poils de moustache sous le nez. Il devient mâle, il est beau et fort sous son tee-shirt noir moulant, il porte le sac à dos avec les bouteilles de soda et les biscuits pour tout le monde, il est conciliant. J’observe aussi le manège de certains goélands, peu farouches, qui restent près des gens qui ont à manger, quêtant un moment d’inattention pour leur chiper de la nourriture.

A la redescente, je visite l’église abbatiale Saint-Pierre avec sa statue de saint Michel recouverte d’argent. Michel l’archange est beau comme un Apollon de lumière et terrasse le visqueux et rampant dragon Satan : tout un symbole !

« Selon la Revelatio ecclesiae sancti michaelis, le plus ancien texte retraçant les origines du Mont-Saint-Michel, la première fondation de l’abbaye remonteraient à l’an 708. Cette date est retenue comme étant celle de l’édification par Aubert, évêque d’Avranches, d’un premier sanctuaire dédié à l’archange Michel sur le Mont-Tombe, actuel Mont-Saint-Michel. Selon la légende, à trois reprises l’archange serait apparu en songe à Aubert, lui intimant d’établir un sanctuaire en son nom. La tradition veut que l’archange, à la troisième tentative, aille jusqu’à percer le crâne d’Aubert avec son doigt pour que celui-ci s’exécute enfin. Aubert envoya des messagers au Monte Gargano en Italie, afin de ramener sur le Mont-Tombe des reliques de l’archange. Le sanctuaire, une fois terminé, peut enfin être dédié à saint Michel le 16 octobre 709 ». C’est ainsi qu’écrit le site Internet dédié au Mont. Il est en Normandie car la frontière avec la Bretagne est fixée sur le Couesnon en 1008 – il y a plus de mille ans.

L’oratoire d’Aubert a été remplacé par une abbaye carolingienne au VIIIe siècle et le duc de Normandie a confié en 966 le sanctuaire à des moines bénédictins. La crypte carolingienne et l’abbaye gothique sont construites en granit de Chausey ou de Bretagne, acheminé par barges jusqu’au pied du Mont par marée haute.

Il est composé de plusieurs strates selon les siècles : l’église du XIIe siècle sur la crypte carolingienne, la Merveille au XIIIe siècle affectée aux moines et aux pèlerins, le châtelet et défenses avancées de l’entrée au XIVe siècle, les bâtiments abbatiaux du sud au XVe siècle pour loger l’abbé et la garnison. Le Mont Saint-Michel sera le seul point de la France du nord et de l’ouest à n’être pas tombé aux mains des Anglais durant la guerre de Cent ans. Le chœur roman de l’église s’est écroulé en 1421 et a été rebâti à la fin du même siècle en gothique flamboyant. Les trois dernières travées de la nef et la façade romane sont démolies en 1780 et le clocher actuel date de 1897 avec sa flèche de Viollet-le-Duc qui supporte le Saint Michel doré sculpté par Emmanuel Frémiet ; il culmine à 157 m.

Le Mont devient prison en 1811 et Barbès, Blanqui, Raspail, y ont séjourné contraints et forcés. Le site ne redeviendra religieux qu’en 1963 avec l’installation de quelques moines bénédictins. Le Mont reçoit plus de deux millions de visiteurs par an et est le 17ème site le plus visité de France. De 2006 à 2015, des travaux de désensablement suppriment le parking aux voitures et la digue d’accès et permettent enfin à l’île-monument d’être à nouveau entourée par la mer à marée haute.

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American History X de Tony Kaye

Le melting pot américain n’est en fait qu’une salad bowl : les ingrédients ne s’y mélangent pas et chaque communauté reste entre soi, haineuse à l’égard des autres. Ce pourquoi un pompier blanc parti éteindre un incendie dans le ghetto noir se fait descendre par un dealer noir : par simple haine. Ce pompier, incarnation du citoyen américain moyen, bon époux et bon père de famille, était le père de Derek (Edward Norton), alors bon élève en Terminale.

Celui-ci, dès lors, pète les plombs : à quoi cela sert-il d’obéir à la loi si l’ambiance sociale est à l’indulgence pour les délinquants ? Si le libéralisme féminin de gauche trouve toujours des circonstances atténuantes à une minorité noire qui n’est plus esclave depuis déjà 150 ans ? Si les aides sociales et la discrimination positive profitent toujours aux mêmes, qui ne font rien pour se prendre en main ? Si les Blancs démissionnent et se soumettent à la loi des Noirs qui occupent les terrains de sport près de la plage de Venice et font de leur quartier une zone de non-droit ? L’exemple récent de Rodney King (en 1992), tabassé par les flics de Los Angeles parce qu’il les agressait après avoir été arrêté pour rouler bourré à 190 km/h est exemplaire : le coupable ce n’est pas lui mais les flics qui défendent la loi et les citoyens ! Ce que Derek ne veut pas voir est que faire respecter la loi est une chose, abuser de sa force une autre. Ni les délits, ni les inégalités, ni les injustices économiques ne justifient de transgresser la loi ou de se séparer de la nation. Même si certains se sentent plus « frères » que les autres, les états sont unis et le patriotisme doit être plus fort. C’est ce que se dit l’intelligent Derek, à qui son père a pourtant appris l’esprit critique : tout ce qu’on lit ou apprend à l’école n’est pas à prendre au pied de la lettre ; la Case de l’oncle Tom, c’était il y a plus d’un siècle et demi.

Derak s’est sculpté un corps aryen sainement musclé mais sa jeunesse le rend vulnérable aux passions et la haine est la première, équivalente en intensité à l’amour. Il aimait son père, il aime son petit frère Danny (Edward Furlong), 14 ans, qui le voit comme un dieu et s’est rasé le crâne sans acquérir une carrure comme la sienne ; il aime sa mère cancéreuse et ses sœurs vulnérables. Cet amour centré sur la cellule familiale engendre en réaction la haine des Noirs qui l’ont écornée. Il cherche un coupable pour expulser sa hargne et le mécanisme du bouc émissaire agit à plein sur son âge influençable. Il suit les conseils insidieux d’un Blanc mûr qui révère le Troisième Reich et vit de la vente de vidéos pronazies. Cameron (Stacy Keach) a fondé un gang de jeunes Blancs musclés au crâne rasé avec pas grand-chose dedans qu’il a nommé Disciples du Christ ; il joue au führer mais reste dans l’ombre, se délectant de voir la pègre défiée.

Sur le fond, pourquoi pas ? A toute communauté qui se ferme répond une autre communauté qui revendique autant de droits. Les territoires se gagnent, le respect aussi. Lorsqu’il organise un match de basket sur le terrain en bord de plage, Derek fait gagner son équipe, ce qui expulse les Noirs de la zone. Jusque-là, rien que de légitime.

Tout dérape lorsque la haine en retour de certains Noirs de l’équipe vaincue aboutit à tenter de voler la voiture du père de Derek, garée devant la maison. Alerté par son frère Danny alors qu’il est trop occupé à baiser à grands ahans sa copine gothique Staecy (Fairuza Balk), il sort en caleçon, svastika noire glorieusement affichée au-dessus du cœur et défouraille, menacé par l’un des agresseurs qui tient un pistolet. Jusque-là, c’est de la légitime défense, rien à dire dans les mœurs américaines – même si les armes en vente libre constituent selon nous, Européens, un net danger social. Mais lorsqu’il achève volontairement le second Noir blessé, un membre de l’équipe adverse qui l’avait défié les yeux dans les yeux après l’avoir frappé en plein match au mépris des règles, il va trop loin. Il lui place la mâchoire sur le rebord du trottoir et, d’un coup de talon, lui éclate la tête devant les yeux horrifiés du jeune Danny. Est-ce un rite nazi ? Une pratique esclavagiste ? Il semble que le Noir sait de quoi il retourne avant de crever.

Les flics arrivent aussitôt, alertés par les voisins des coups de feu. Derek est inculpé d’homicide volontaire et écope de trois ans à la prison pour hommes de Chino. Trois ans seulement parce qu’il est Blanc et en état de semi-légitime défense ; son codétenu Lamont (Guy Torry), un Noir à la lingerie qui le fait rire et le prend en amitié, a écopé de six ans pour avoir seulement laissé tomber un téléviseur volé sur le pied du flic qui lui attrapait le bras. Deux poids, deux mesures ? C’est ce que comprend Derek en prison.

Il n’est pas au bout de ses surprises : son idéalisme suprémaciste blanc est mis à mal par l’un des durs de la Fraternité aryenne incarcérée. Derek le voit ostensiblement trafiquer avec des Hispanos, violant le code racial idéal. Dès lors, le jeune homme comprend que c’est l’égoïsme qui mène les gens, pas les principes, et que « la race » n’est qu’un prétexte pour gagner et réussir. On ne joue pas collectif comme dans l’équipe de basket, on en profite perso pour ses trafics. Renouant alors avec « les nègres », Derek est violé sous la douche par le plus macho des Frères aryens. Après cette mésaventure et six points de suture à l’anus, il reçoit la visite du docteur Sweeney (Avery Brooks), son ancien prof d’histoire en prison, le même que celui de Danny. Il fait partie du comité ayant à juger de sa libération conditionnelle. Derek lui expose ses doutes et sa désorientation. Et celui-ci lui demande s’il s’est posé les vraies questions. Par exemple : « Est-ce que ce que tu as fait a amélioré ta vie ? »

Tout est là. La haine engendre la haine en retour, comme une vendetta sans fin ; elle aveugle sur les qualités des autres, les différents – ce dont Derek se rend compte en prison, forcé de travailler face à Lamont ; elle ne permet pas de constater avant la sortie que Lamont le protège sans en avoir l’air des viols et des blessures mortelles des Noirs, bien plus efficacement que les soi-disant « frères » blancs. Le docteur Sweeney avoue avoir eu la haine lui aussi quand il était jeune, contre les Blancs qui avaient asservi sa race et maintenaient sa communauté dans le sous-développement social, contre la société et même contre Dieu ! Mais il s’en est sorti par les études, et la culture lui a montré que le racisme était une castration de l’être, inefficace en société. C’est une réaction primaire, qu’il faut surmonter si l’on veut avancer. L’identité oui, la haine des autres pour se la constituer, non.

Lorsqu’il sort de prison après trois ans, son petit frère Danny vient de remettre par provocation un devoir d’histoire sur Mein Kampf : le sujet était de commenter un livre, ce qui choque son prof, juif et ex-amant de sa mère. Le principal est le docteur Sweeny qui connait bien les deux frères ; il décide alors de prendre en main Danny et lui offre le choix : l’expulsion ou un cours d’histoire qu’il intitule American History X. En référence à Malcolm X qui reprenait le sigle appliqué sur le bras des esclaves ; en référence au Christ qui était désigné par cette abréviation (le « vrai » Christ opposé au « faux » de Cameron ?). Mais X est aussi la valeur inconnue en mathématique, ce qu’il faut trouver. Son premier devoir sera donc de relater l’itinéraire de son frère aîné et de l’analyser.

Derek est accueilli comme un dieu par le gang de skinheads et Cameron lui fait miroiter la direction de tous les gangs qui se sont développés sur la côte ouest et qui se rassemblent. Mais il n’en veut pas ; il veut rompre avec tout ce folklore pour demeurés, avec ce ressentiment sans avenir, avec cette haine qui n’aboutit qu’à reconduire la haine – tout en profitant aux affaires commerciales de Cameron. Il le frappe, maîtrise le gros Seth (Ethan Suplee qui déclare « je ne suis pas gros, je suis costaud ! »), rejette sa copine Stacey qui ne pense qu’à briller dans le gang, jouissant quasi sexuellement de la violence et des gros muscles. Elle ne l’aime pas puisqu’elle ne veut pas lui faire confiance et le suivre. Danny, 17 ans, ne comprend pas et le violente mais Derek le calme, lui explique son itinéraire en prison et pourquoi il en est venu à penser que tout doit être différent. Son petit frère, au contraire de Stacey, lui fait confiance parce qu’il l’aime. Il le suit. Edward Furlong est très bon acteur dans les rôles de petit frère soumis.

Il rédige donc dans ce sens le devoir que le docteur Sweeney lui a demandé pour le lendemain et sa conclusion, après que Derek lui ait raconté, est celle du discours d’investiture d’Abraham Lincoln : « Nous ne sommes pas ennemis, mais amis. Nous ne devons pas être ennemis. Même si la passion nous déchire, elle ne doit pas briser l’affection qui nous lie. Les cordes sensibles de la mémoire vibreront dès qu’on les touchera, elles résonneront au contact de ce qu’il y a de meilleur en nous. » Hélas ! Alors qu’il va pisser au collège, un Noir le descend d’un coup de pistolet, celui-là même qu’il avait défié d’un regard quelques jours auparavant. La haine demeure – la vendetta va-t-elle se poursuivre ? Le film reste sur ce suspens.

Mais l’on voit avec Trump, vingt ans après, qu’elle est sans fin parce que le ressentiment ne meurt jamais et que, plus courtes sont les idées, plus elles marquent les esprits obtus et faibles. Les Yankees ne forment pas un peuple mais une mosaïque, le patriotisme n’existe que s’ils sont attaqués sur leur sol. Entre temps, c’est chacun pour soi, le Colt dans une main pour expédier et la Bible dans l’autre pour justifier ; les financiers et le lobby de l’armement et du pétrole commandent, les riches se préservent de la racaille, les flics tuent plus de Noirs que de Blancs, l’école se délite dans le politiquement correct et la niaiserie sentimentale.

Qu’avons-nous encore de commun avec ces gens-là ?

DVD American History X, Tony Kaye, 1998, avec Edward Norton, Edward Furlong, Beverly D’Angelo, Avery Brooks, Jennifer Lien, Ethan Suplee, Stacy Keach, Fairuza Balk, Metropolitan video 2001, 2h03, standard €6.99 blu-ray €8.70

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Moi César, 10 ans ½, 1m39 de Richard Berry

Moi César est un film charmant, tourné en 2002 et sorti en 2003. Tout est filmé à hauteur d’enfant et avec le vocabulaire du CM2. Richard Berry, né Benguigui, tourne un film juif sur le modèle du Petit Nicolas. Mais les années 1960 sont loin et le début des années 2000 montre un Paris métissé, notamment dans le quartier de Montmartre, des familles éclatées et une école primaire où les profs sont carrément déjantés. Il s’agit donc d’un film d’époque en plus d’un film familial, vu avec cet humour juif à la Woody Allen qui donne sa magie tout au long.

Il y a beaucoup de tendresse dans l’histoire, racontée par le gamin d’un ton doux amer empli d’une amicale ironie. Tout commence par un enterrement au Père-Lachaise, où l’associé du père de César est enterré dans le carré juif. La pluie qui vient fait fleurir une forêt de parapluies noirs, à l’exception d’un rose contre le sida : l’atmosphère est donnée.

Le jeune César (Jules Sitruk) a pour nom Petit et son existence est tiraillée entre l’enflure ambitieuse de son prénom et le riquiqui social de son nom, peinture assez féroce des petits-bourgeois bohèmes habitant Montmartre. La mère (Maria de Medeiros) se contente d’attendre une petite sœur tandis que le père (Jean-Philippe Écoffey) est dans les « affaires », ce qui demeure un peu louche. L’enfant croit même qu’il part en prison alors qu’il déclare un voyage d’affaires. Il faut dire qu’un flic est venu le chercher et que sa mère comme son père le considèrent comme un bébé. Mais toute l’école le sait très vite et voilà le Juif célèbre parmi les Arabes de la classe lorsque la mèche est vendue involontairement par le meilleur ami de César, Morgan, un métis magnifique à la fois helvético-allemand et burkinabo-malien (Mabô Kouyaté).

Les acteurs ont plus que l’âge de leurs personnages et ce qui parait parfois incongru est ici pleinement justifié. À 13 ans au tournage, Morgan joue aisément l’athlète de la classe de CM2 et sa présence physique emplit l’écran tandis que son regard parfois émouvant ramène l’enfance au premier plan. César et lui sont amoureux de la même fille, Sarah (Joséphine Berry, la fille du réalisateur), « la plus belle de la classe », une mixte elle aussi puisque franco-anglaise. Le trio est déchiré entre l’amour qui naît et l’amitié qui demeure.

Les premiers émois sexuels se manifestent gentiment lorsque, par exemple, César regarde danser deux « pétasses » chez ses grands-parents en vacances, quand César et Morgan découvrent la nouvelle maîtresse du père de Sarah (Stéphane Guillon) les seins nus en train de bronzer (Cécile De France), ou lorsque les garçons de la classe s’exclament à la vue de leur maîtresse à demi dépoitraillée à son entrée en coup de vent, en retard dans la classe. Morgan donne d’ailleurs un cours d’éducation sexuelle à César en dessinant « les trois trous » de la femme sur une feuille de cahier, que le pion niais prend pour un dessin de « petite souris ».

Si les enfants sont décalés entre prison, divorce ou père absent, l’école de la République ne leur offre guère mieux. Le directeur (Didier Bénureau) est un autoritaire mielleux qui cherche plus à dominer qu’à comprendre les enfants, la maîtresse (Guilaine Londez) une envolée sexy dont les notes données au pif ne représentent pas le travail réalisé, le prof de gym (Jean-Paul Rouve) un rappeur à dreadlocks qui mêle le langage américain branché à toutes ses phrases dans un dynamisme forcé style Club Med, quant au pion, il arbore une tronche à cheveux longs et un œil concupiscent particulièrement glauque.

Toute l’histoire va consister à retrouver le père de Morgan à Londres où il est censé exercer le métier de journaliste. Les enfants profitent d’un week-end pour inventer un anniversaire chez Sarah tandis qu’ils prennent l’Eurostar pour Londres à l’insu de leurs parents. Seul César n’a pas de passeport et ne peut donc théoriquement pas sortir de France sans autorisation, mais il ruse et s’agrège à une classe pour passer les contrôles.

Une fois sur place, comment faire ? Déjà au début des années 2000 il n’y a plus d’annuaire papier et les enfants doivent aller en bibliothèque pour en trouver un. Heureusement que Sarah parle anglais. La liste des noms que porte le père de Morgan comprend plusieurs pages et ce serait bien le diable s’ils trouvaient le bon papa dans l’ensemble. Mais justement le diable est absent et le hasard fait qu’ils le réussissent, non sans péripéties et quelques peurs. Le père s’est mis en ménage avec une Noire et à trois autres enfants métis, signe quasi idéologique de modernisme et de mondialisation affichée.

Mais ce qui importe à Morgan, au regard plein d’émoi, est de trouver un repère : ce père qu’il n’a jamais connu. « Quand on veut, on peut ». Enfant beau, musclé et débrouillard qu’admire César qui n’est rien de tout ça, sa faille réside en sa solitude. Sa mère infirmière ne le voit que le week-end et ne communique avec lui entre-temps que par mobile et post-it collés un peu partout dans l’appartement. Lorsque l’orage gronde, Morgan n’est qu’un enfant et a peur ; il enfile à la hâte un sweat à capuche et court sonner chez César qui habite tout près. Il arrive trempé, ce qui lui vaut de montrer à l’image son torse nu pour la troisième fois. César, à l’inverse, reste constamment habillé et jamais aussi décolleté que Morgan, se trouvant trop enveloppé par amour des pâtisseries.

Le rythme de l’histoire veut que les enfants se fassent aider par une Française installée à Londres et qui tient un pub. Gloria a la cinquantaine et n’a pas d’enfant (Anna Karina), encore une solitaire.

Le message final est peut-être que, malgré les mélanges qui suscitent des angoisses identitaires, les états d’âme des adultes qui éclatent les familles, les liens d’amitié et d’amour qui se tissent au fil des jours finissent quand même par l’emporter dans une nouvelle forme de relation qu’est la tribu. Cela est conté avec humour et tendresse et donne un bon film où les acteurs jouent naturel.

Mabô Kouyaté est mort accidentellement à 29 ans le 3 avril de cette année.

DVD Moi César, 10 ans ½, 1m39, Richard Berry, 2003, avec Jules Sitruk, Maria de Medeiros, Jean-Philippe Écoffey, Joséphine Berry, Mabô Kouyaté, Anna Karina, Stéphane Guillon, Katrine Boorman, Jean-Paul Rouve, Didier Bénureau, Guilaine Londez, Cécile De France, EuropaCorp 2003, 1h31, standard €5.99 Blu-ray €21.50

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T2 Trainspotting de Danny Boyle

Ce film est la suite de Transpotting du même réalisateur, sorti en 1996, et reprend les mêmes personnages « vingt ans après » selon les recettes du feuilleton à la Alexandre Dumas. Quatre jeunes des cités d’Edinbourg en Ecosse ont vécu (mal) la crise économique et ont sombré dans l’héroïne, fort à la mode en ces années laxistes. Tommy, trop accro, est mort du sida et Mark (Ewan McGregor) décide d’arrêter. L’opportunité lui est fournie par un gros coup proposé par Sick Boy (Jonny Lee Miller) : acheter 4000 £ deux kilos d’héro revendue 16 000 £ à un revendeur. Après la fête, alors que tous sont endormis, Mark se tire avec le fric, laissant sa part à Spud (Ewen Bremner) dans une consigne de gare. Ce dernier se gardera bien d’en faire état auprès des autres.

Vingt ans après, Mark revient sur les lieux de son enfance. Il rencontre un à un ses anciens amis, ce qui ne vas pas sans cassage de gueule pour se venger. Spud est sauvé in extremis du suicide par Mark qui vient le voir mais Sick Boy, qui tient le pub désert de sa tante dans la zone, se défoule avant de proposer à Mark, qui le dédommage, de s’associer pour créer un « sauna » avec huit chambres pour les filles. Autrement dit jouer au mac. Il a déjà tenté le chantage par caméra cachée avec Veronica sa copine bulgare (Anjela Nedyalkova), mais cela n’a pas vraiment marché. Les travaux commencent, Mark a passé un petit diplôme de comptable avant d’être débarqué de son entreprise comme trop peu qualifié, pour cause de fusion, il cherche et convainc le jury pour un financement européen. Les associés obtiennent 100 000 €.

C’est alors que Franco (Robert Carlyle), le quatrième des trois mousquetaires de la bande, s’évade de prison où il doit purger encore vingt ans après les cinq ans qu’il vient de faire. Revenu chez lui, il s’aperçoit que son gamin a grandi et qu’il est désormais un bel adolescent ; il l’embauche derechef pour l’aider aux cambriolages. Mais il n’a plus la main et se prend les pieds dans le tapis, c’est son fils qui leur sauve la mise en sautant sur le propriétaire réveillé et l’étourdissant assez pour qu’ils aient le temps de s’enfuir. Mais c’en est fini, ce n’est pas son truc, le garçon veut « étudier » et pas finir comme son père taulard ni son grand-père pochard.

Franco cherche alors à tuer Mark, bouc émissaire idéal de sa vie ratée. Ah, s’il avait eu ces 4000 £ il y a vingt ans ! Il n’en aurait probablement rien fait de bon, mais c’est l’illusion qui compte. De fil en aiguille, il va le retrouver par hasard, le poursuivre, le pendre, mais en sera empêché par Sick Boy qui a un intérêt pécuniaire à ce que Mark vive. Franco assommé d’un coup de chiotte à monter sera fourré dans un coffre de bagnole et abandonné devant une gare, où les flics viendront le cueillir, intrigués par les coups dans la tôle.

Spud est encouragé à écrire les histoires de sa vie par Veronica, mais le spectateur ne sait pas vraiment si l’éditeur entraperçu dans le film est intéressé. Ce qui compte pour Veronica est de se tirer de ce pays sans avenir et de quitter en beauté cette bande de losers. Après avoir flirté avec Mark, le plus doué de la bande mais qui s’avère perdant comme les autres, elle apprend par ses écrits que Spud imite à la perfection les signatures et se sert de lui pour soutirer les 100 000 € du prêt et filer avec, retrouver son gamin en Bulgarie. Et les niais se retrouvent comme devant, enfermés dans l’inutilité sociale et la banlieue reliée par trains, incapables de s’en sortir sans sortir des clous.

Tiré d’un mauvais roman d’Irvine Welsh, cette fable sociologique est contée avec humour et zapping permanent, sur une musique du tonnerre. La bande-son rassemble Iggy Pop, The Clash, Blondie, Queen, Frankies Goes to Hollywood et d’autres, tous excellents pour rythmer les séquences et offrir une échappée subliminale à l’image. Restent deux scènes trash avec un proviseur adjoint d’un collège de jeunes filles qui se fait mettre par un gode géant manié vigoureusement par Veronica et un sniffage de rails de coke par Sick Boy – ce pourquoi le film est « interdit aux moins de 12 ans » (dès 13 ans, ils ont déjà expérimenté tout ça ?)

Que faire quand le système social vous barre la route ? Vous ne pouvez ni exploiter la terre (privée), ni être exploité comme ouvrier (prolétaire) faute d’emplois, ni exploiter les filles sans subir leur résistance (féministe), ni monter une entreprise sans avoir sur le dos les gros bras des caïds de la zone… L’Europe, par ses financements, peut aider mais il faut en avoir les moyens intellectuels et la volonté. Ne reste que la tentation de se détruire – par l’héroïne, la prison ou le suicide. Le Royaume-Uni du No future est représenté avec un certain charme, bien que l’éclatement des séquences soit un brin outré, presque déréglé. Probablement comme les personnages.

DVD T2 Trainspotting [DVD + Copie digitale], Danny Boyle, 2017, avec Ewan McGregor, Jonny Lee Miller, Ewen Bremner, Robert Carlyle, Anjela Nedyalkova, Sony Picture 2017, 1h53, standard €8.79 blu-ray €13.37

DVD Trainspotting + T2 Trainspotting [DVD + Copie digitale], Sony Pictures 2017, 3h23, standard €12.49 blu-ray €29.01

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Préparez vos mouchoirs de Bertrand Blier

Un homme amoureux, Raoul (Gérard Depardieu à 30 ans), désespère de voir sa jeune femme Solange (Carole Laure) déprimer et dépérir. Il la sort, elle se laisse guider ; il lui parle, elle ne répond rien ; il la distrait, elle ne rit pas. Que faire ? Il est prêt à tout pour qu’elle sourie enfin, pour qu’elle reprenne goût à la vie. Lui faire l’amour ne lui fait rien ; ils ont essayé d’avoir un enfant, elle ne peut pas : « c’est psychologique » dit le psy. Elle a des malaises mais elle n’a rien : « c’est dans la tête » dit le médecin.

Moniteur d’auto-école costaud mais pas futé, Raoul décide un grand truc surréaliste et parisien : il va « donner » sa femme à n’importe qui, tiens, comme cet autre qui la regarde dans la brasserie de la place Clichy, un dimanche où il attend ses moules en feignant de lire une revue musicale. C’est Stéphane, barbu et à lunettes (Patrick Dewaere à 31 ans), prof de gym dans le civil et interloqué par la proposition inouïe. Mais Raoul insiste : qu’il sorte avec elle, couche avec elle, lui fasse un enfant – lui ne peut pas, ne peut plus. La seule chose qu’il peut est de lui lâcher la grappe pour qu’elle retrouve la liberté de respirer et peut-être de vivre.

Stéphane s’insurge, Raoul insiste, une passante est prise à témoin (Sylvie Joly), on demande son avis à Solange – qui s’en fout. Mais après tout, les deux gars deviennent potes et cela leur va ainsi. Chacun besogne Solange à son tour, Stéphane lui présente sa collection complète des Livres de poche (plus de 5000 volumes, le nec plus ultra de la culture petite-bourgeoise des années soixante et soixante-dix), et sa collection de 33 tours de Mozart (le seul musicien qu’il connaisse, aspirant culturel comme aurait diagnostiqué Bourdieu). Mais ni le musclé ni l’intello ne parviennent à défrigidifier Solange, même si elle a chaud aux fesses, tricote seins nus dans l’appartement et qu’elle est obsédée du ménage.

Le petit commerçant fruits et légumes du dessus (Michel Serrault), qui ne peut pas dormir à cause du raffut que fait Mozart à trois heures du matin, est mis dans le coup après quelques pastis. Le trio emmène Madame à l’Opéra, mais elle s’ennuie et « fait un malaise » pour qu’on s’occupe d’elle. Qui est-elle ? Une potiche ? Une Bovary perpétuellement insatisfaite ? Une frigide barjot post-68 qui ne sait pas choisir entre jeter définitivement sa gourme avec n’importe qui ou popoter avec l’époux qui ramène les sous ? De l’impasse de la vie bourgeoise dans le machisme installé.

Elle pleure – pour rien ; se trouve mal – sans rien avoir. Diagnostic des loustics : il faut changer d’air, partir en vacances. Stéphane entraîne Raoul comme moniteur de colonie de vacances et Solange suit. Les gosses en puberté – que des garçons entre eux selon les coutumes du temps – chahutent et bizutent le plus bêcheur. Il s’agit de Christian, un fils d’industriel intello au « quotient intellectuel de 158 » et au cocasse accent belge. Ce qui donne une scène hilarante de fin de cantine où les petits suisses du dessert volent dans la gueule du Beloeil (c’est son nom) et coulent jusque sous son tee-shirt. Solange s’insurge, son instinct maternel (de convention) prend le dessus et elle décide de protéger et materner le garçon qui se réfugie dans une cabane (fœtale) dans les arbres au lieu de jouer avec les autres.

Elle a enfin « son enfant » et peut agir selon le rôle social de mère que l’on attend d’elle. Sauf qu’elle ne sait pas faire et cueille un « bébé » de 13 ans déjà, qui commence à avoir des désirs d’homme. Les garçons du dortoir, qui couchent en slip ou torse nu, veulent faire « la bite au cirage » au Beloeil, boutonné dans son pyjama de soie bleue, comme c’était la coutume en ces temps aujourd’hui regrettés. Solange exfiltre Christian et lui permet de dormir dans sa chambre – où il n’y a qu’un lit, le sien. Christian explore en scientifique le corps endormi de sa protectrice, écarte les bretelles pour voir le sein, soulève la chemise de nuit pour dégager la chatte, remonte une jambe pour écarter les cuisses… Pas sûr que les vierges effarouchées des ligues de vertu qui sévissent comme des harpies sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ne permettent de faire encore un tel film, pourtant pudique et amusé. Rien de vicieux mais le désir de connaître, une négociation raisonnable entre quotients intellectuels à maturité, et le reste est suggéré.

Séduite par le désir naturel du jeune garçon, par son bagout d’adulte autant que par sa peau veloutée qu’elle caresse sur sa joue, Solange s’ouvre enfin. Bras, cœur et cuisses, elle accueille l’autre comme elle n’a jamais réussi à le faire jusqu’à présent. Elle rencontre un mâle qui demande et non qui prend, qui hésite et non qui viole. Christian est physiquement l’anti-Raoul et intellectuellement l’anti-Stéphane. Entre ses bras Solange n’est pas une chose mais une partenaire ; il a besoin d’elle comme elle a besoin de son affection. Critique acerbe du machisme inconscient d’époque mais aussi, par contraste, du jeunisme porté par la vague post-68 au point de cueillir « la jeunesse » dès la première puberté ; critique de la vie bourgeoise conventionnelle qui enferme en prison. Le développement de l’histoire donne à voir autrement l’époque que nous avons vécue sans le savoir.

Solange tricote – activité réservée aux femmes inactives de la bourgeoisie rangée ; elle trame des pulls à col roulé – vraies prisons de grosse laine pour les mâles qu’elle rend ainsi physiquement captifs et sur lesquels elle pose sa marque d’appartenance. Trait d’humour : Raoul, Stéphane, Christian, le père de Christian (Jean Rougerie) et le futur bébé auront chacun un pull à col roulé avec côtes tissés de deux laines – tel une armure.

Le retour de la colo est, comme toujours, difficile. Quitter ses copains et la liberté des vacances pour retrouver les parents et la vie scolaire sont une épreuve. Christian veut, moins que les autres, retrouver ses vieux en DS, « des cons » dit-il, et il s’enfuit dans Béthune à l’arrêt du car. Après une course poursuite dans les rues désertes et sur les terrils alentour, Christian se résigne et admet qu’il doit retourner chez les Beloeil. Outrés, et portés à punir selon la coutume du temps, ceux-ci le flanquent en pension. Mais Christian a cette fois quelque chose à apporter à ses condisciples : il narre comment il a séduit une femme et les garçons le soir en redemandent. Ils veulent savoir comment ça se passe, comment on entreprend, comment on est « dans » une femme. Le croient-ils ? Pas vraiment… mais ils rêvent.

Jusqu’à ce que Solange débarque à la pension en pleine nuit, déboule dans le dortoir où tous les gosses de riches sont en pyjama, et embrasse à pleine bouche le garçon devant ses copains médusés. C’est que le fruits et légumes s’est fait passer pour un sondeur de l’IFOP et a pu obtenir de sa bourgeoise envolée de mère (Éléonore Hirt) le nom et le lieu de la pension où le fils a été placé. Que Raoul et Stéphane, cagoulés, ont surpris et neutralisé le gardien qui faisait sa ronde. Christian est enlevé, consentant, jusqu’au lundi matin. Mais les gendarmes ne l’entendent pas de cette oreille. Comme une épouse, un fils est une « propriété » et seul le « chef » de famille peut en disposer. Les deux trentenaires sont condamnés à la prison – exit le duo Depardieu-Dewaere, ces crétins magnifiques – tandis que le petit-commerçant enlève bobonne qui a versé dans un virage et ne se souvient plus de rien.

Les mois passent, Christian est revenu au château avec son père après la disparition de sa mère ; Solange s’est fait engager comme bonne. Le père a assez de travail à gérer son entreprise et le fils fait l’amour à la bonne tous les soirs, comme dans les romans conventionnels bourgeois (y compris le premier de Philippe Sollers). Inévitablement, elle tombe enceinte, sa frigidité s’est évaporée avec le machisme. Les emprisonneurs sont emprisonnés et elle est libérée. Christian s’installe dans les fonctions du père, lui versant régulièrement le whisky qu’il aime mais qui est mauvais pour sa santé, jouant au billard comme un futur chef d’entreprise. La France giscardienne a grincé à la sortie du film, dont la fin est moins réussie que le début, mais qui excelle dans la provocation des cons.

DVD Préparez vos mouchoirs, Bertrand Blier, 1978, avec Gérard Depardieu, Carole Laure, Patrick Dewaere, Michel Serrault, Riton Liebman, Eléonore Hirt, Jean Rougerie, Sylvie Joly, StudioCanal 2008, 1h45, €50.02

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François Coupry, Merveilles

De 1982 à 2016, l’auteur invente des contes paradoxaux où, dit-il, « le vilain se pare du Merveilleux » (avec majuscule). La merveille est ce que l’on remarque, ce qui se distingue, ce qui suscite l’admiration. Pas sûr que ce soit le cas de plusieurs de ces contes, dont le premier est déclaré dès le titre « amoral ». Jour de chance est d’ailleurs le plus ancien publié – et pas le meilleur à mon avis. Il est dommage que le recueil commence par le pire avant d’ouvrir enfin l’imagination.

Car Le fils du concierge de l’Opéra est une pure merveille, ne commençant qu’à la page 200. Un titre énigmatique, l’odyssée en accéléré d’un enfant, les murs du monument parisien sur la place du même nom… et puis la découverte ! La psychologie est bien rendue, les émois de l’enfance et de l’adolescence finement observés. Déjà publié chez Gallimard en 1992, ce conte fait honneur du titre du recueil et entraîne vers la mirabilia, le merveilleux, jamais loin du miserabilia, le malheureux.

Le fou rire de Jésus est aussi une performance dans l’espace et dans le temps, l’histoire sainte chrétienne revisitée par un conteur facétieux qui sait être profond.

Mais Jour de chance, vraiment, n’est pas à la hauteur, encore moins que La femme du futur, un tantinet dans la même veine mais publié 34 ans plus tard. Les deux contes, longuets et délayés, mettent en scène le premier un homme, le second une femme. Tous deux sont des « innocents » au sens où ils n’ont pas vraiment choisi leur destin, malgré l’affirmation d’un orgueil outrancier de la seconde – bien le reflet de son époque, qui est une projection amplifiée de la nôtre.

Dans Jour de chance, le personnage ne fait rien, n’est utile à personne, nuit même à la société en voulant se faire remarquer, sinon aimer. Il va jusqu’à tuer. Mais le système social a décidé une fois pour toutes qu’il était irresponsable, un déchet toxique mais collatéral. Il n’est pas « fou » mais en marge, impossible à juger et à punir.

La femme du futur est « la plus belle du monde », elle ne travaille pas et ne sert à rien mais se mire dans son miroir filmé diffusé immédiatement sur les réseaux sociaux mondiaux. Elle est aussi insignifiante, aussi nulle que le premier, mais se croit au-delà, reflet d‘une société des loisirs où les machines font tout et s’autoreproduisent.

Notre univers au présent pour l’homme et au futur pour la femme, ne font vraiment pas envie – mais c’est le mérite des contes de susciter la réflexion. Dommage que, dans ces deux opus, l’auteur cède trop volontiers à sa facilité de plume. Des histoires resserrées seraient plus percutantes.

Au total, l’anthologie des cinq contes suggère un point commun qui est la prison. Celle de soi dans Jour de chance, celle du corps dans Nos amis les microbes (un brin complaisant et allongé), celle de la fonction dans Le fils du concierge de l’Opéra, celle de la croyance qui se coule dans toutes les formes avec Le fou-rire de Jésus, celle du narcissisme dans La femme du futur. L’auteur n’est pas à l’aise avec notre époque, ce pourquoi il lâche son imagination au-delà du présent. Il invente des mondes, pas toujours très jolis ni humains, qui sont la projection fantasmée de ses craintes sur la loi, la santé, l’illusion, la religion et le bonheur.

François Coupry, Merveilles – Cinq contes illustrés par Cyril Delmotte, Pierre Guillaume de Roux éditeur, 2018, 580 pages, 23€

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Déjà chroniqué sur ce blog : Francois Coupry, L’agonie de Gutenberg

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Harry Wu, Retour au laogai

Né en 1937, le catholique chinois Wu Hongda est mis en prison en 1960 pour avoir obéi au président Mao et fait s’épanouir cents fleurs : c’était un piège, la dissidence des opinions reste bannie en Chine depuis des millénaires et encourager la critique individuelle permettait au sadique Timonier de débusquer les « ennemis du peuple » (autrement dit les siens). Celui qui prendra le nom d’Harry a 23 ans.

Il passera 19 ans dans les camps, bien que condamné à « seulement » trois ans de prison, sa « rééducation » ne cessant d’être prolongée… Ce n’est qu’à la mort du dictateur rouge, en 1979, qu’il sera libéré, à 42 ans, sa vie irrémédiablement gâchée. Il n’aura dès lors de cesse de dénoncer au monde l’univers carcéral chinois, son conformisme au risque du goulag, son inspiration tyrannique auprès de Staline. Ce livre, paru en 1996, juste après son « expulsion » de Chine où il avait filmé les camps et les hôpitaux où sont prélevés des organes destinés aux greffes sur des prisonniers encore vivants ou tués pour la circonstance, est une forme de publicité démocratique. Elle est rendue possible par l’influence de la chaîne CNN, avant l’Internet et « les réseaux sociaux ».

La Chine, comme toutes les dictatures, sait qu’elle doit désormais compter sur la mise au jour instantanée et universelle de ses malversations en termes de droits de l’homme. D’où sa contestation de biais desdits « droits », au nom de leur conception trop occidentale. Le collectivisme ne serait-il pas lui aussi un « droit » humain, même s’il n’est pas individuel mais communautaire ?

Harry Wu s’est converti aux valeurs américaines et juge ses ex-compatriotes à l’aune de son nouveau pays. Mais plus de vingt ans ont passés depuis l’écriture de ce livre et, si le système carcéral chinois demeure, il semble moins fourni et vise moins à la rééducation idéologique. Il s’agit plutôt de mettre à l’ombre des dissidents avérés et des contestataires potentiels tout en les faisant contribuer au travail collectif. Le « droit » au sens occidental continue de ne pas exister, l’individu étant nié au profit de la famille et de la communauté, voire de la « patrie » han.

En visitant Dachau, Harry Wu avise la devise qui surmontait l’entrée du camp de la mort : « Le travail rend libre ». « Vous êtes sûrs ? fis-je abasourdi. En Chine, le slogan de nos camps, c’était : « Le travail bâtit une vie nouvelle » p.225. Ce n’est au fond pas très différent, puisque toutes les sociétés totalitaires se ressemblent. Mais cela nous permet de comprendre la coercition absolue qu’une société peut exercer sur sa population.

Ecrit à l’américaine comme un document vécu, ce livre rappelle combien la Chine reste peu ouverte au monde, autoritaire et tyrannique envers ses citoyens, prête à exploiter sa main d’œuvre prisonnière et à mentir sans vergogne à tout étranger. Trop orgueilleuse pour consentir à adopter des manières « universelles », elle impose ses propres valeurs comme toute nation sûre d’elle-même le fait naturellement. Mais ce qui paraissait un scandale absolu du temps de la présidence Clinton apparaît sous la présidence Trump comme d’un réalisme criant : le bouffon de l’immobilier ne pratique-t-il pas le même cynisme et le droit du plus fort à la chinoise ?

Harry Wu a été naturalisé américain en 1994 et est mort à 79 ans en 2016, hanté toute sa vie durant par l’expérience des camps.

Harry Wu, Retour au laogai – La vérité sur les camps de la mort dans la Chine d’aujourd’hui, 1996, Belfond 2004, 360 pages, €20.90

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Les tueurs de Robert Siodmak

Dans un bled paumé du New Jersey nommé Brentwood, que traverse une route inter-états, deux hommes surgissent de l’ombre. Ils ont costume et chapeau comme des bourgeois mafieux. Ce sont des tueurs.

Ils recherchent le pompiste qui, justement, depuis quelques jours se sent mal. Le binôme menace le patron du restaurant, le cuisinier et un client pour se faire dire où loge le pompiste appelé « le Suédois » (Burt Lancaster).

Ils se rendent chez lui et, bien que prévenu juste avant par son aide, il ne se défend ni ne fuit. Il récoltera huit balles dans la peau « parce qu’il a fait un jour quelque chose de mal ».

Ainsi commence le film noir tiré d’une nouvelle d’Ernest Hemingway. Tourné dans un beau noir et blanc qui accentue le drame à la manière de l’expressionnisme allemand, il commence par la fin du héros avant d’en reconstituer la tragédie. Car le Suédois est un boxeur tombé raide dingue d’une femme fatale (Ava Gardner). Burt Lancaster mériterait d’être surnommé Brute Lancaster tant il apparaît rustique, le cerveau déconnecté par la bite. Kitty Collins, la pute de haut vol, fricote avec le chef d’un gang, Bill Jim Colfax (Albert Dekker) et n’en séduit pas moins le boxeur dont elle admire le corps animal, même s’il perd son dernier combat en raison d’une main droite brisée.

Lui s’accuse du vol d’une broche qu’elle arbore lorsque le flic vient l’arrêter ; il en prend pour trois ans. Pour rien. Car la belle se garde bien d’aller le voir ou de lui prêter attention. Lorsqu’il sort de prison, c’est pour être embringué dans la bande qui veut cambrioler la paye d’une usine de chapeaux. Tout se déroule à peu près comme prévu… sauf que le Suédois a eu le malheur de rosser Colfax qui triche aux cartes et que celui-ci a juré de se venger.

Il va utiliser sa pute pour appâter le Suédois et le frustrer de sa part en fixant un rendez-vous aux autres ailleurs que fixé initialement une fois le coup fait, et en incendiant volontairement l’auberge du premier rendez-vous. Kitty Collins en informe le Suédois, qui surgit au moment du partage et rafle la mise. Le couple s’enfuit à Atlantic City… où la pute fait sa valise le jour suivant en emportant le magot. Le spectateur apprendra à la fin pour qui elle roule.

C’est ce que reconstitue un enquêteur de compagnie d’assurance qui voudrait bien récupérer le magot volé pour les bénéfices des assurés, et qui coopère avec l’ami d’enfance du boxeur suédois, un flic rangé et astucieux. Leur univers quotidien, celui de tout le monde, tranche radicalement avec le monde inversé de la nuit et du crime où le Suédois s’est laissé entraîner par l’aragne en noir qui attire les phalènes par son teint, sa voix grave et ses phéromones sexuels. Lorsqu’elle se laissera enfin embrasser, vers la fin du film, c’est le baiser de la mort qu’elle délivrera.

Le fatalisme romantique accrochait encore les cœurs à cette époque d’après-guerre ; aujourd’hui on en rirait. Mais la vamp belle et froide est une figure éternelle, même si elle est maquée et fière de le rester ; aujourd’hui on s’en libérerait. La figure solaire de Burt Lancaster ne sort pas grandie de cette submersion du mâle par les hormones. La mante religieuse a encore frappé et l’amoralité règne dans la société américaine – définitivement.

DVD Les tueurs (The Killers), Robert Siodmak, 1946, avec Burt Lancaster, Edmond O’Brien, Ava Gardner, Albert Dekker, Sam Levene, Carlotta films 2007, 1h38,  standard €7.99, blu-ray €8.99, collector €14.92 avec dvd de suppléments

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Dai Sijie, Le complexe de Di

Désopilant et loufoque, l’auteur conte, au travers des pérégrinations d’un émigré en France adepte de la psychanalyse, la Chine contrastée de l’an 2000. Les jeux olympiques de Sydney sont en effet cités. Le personnage qui dit « je » s’appelle Muo, une antithèse de Mao : « je suis myope, laid, petit, inintéressant, pauvre, mais orgueilleux » II.3. Il a quitté la Chine communiste (légalement) pour aller étudier en France Freud et Lacan. Il revient dans son pays on ne sait trop pourquoi, car « la psychanalyse » est considérée comme un divertissement bourgeois par l’orthodoxie communiste, et les paysannes confondent le psy avec un diseur de bonne aventure.

Mais cette exploration des tréfonds chinois par un écrivain issu de là-bas est prétexte à de multiples histoires et anecdotes, sur un ton cru et réaliste – et le roman n’est surtout pas réservé aux psychanalystes ! L’auteur nous fait sentir l’odeur de la Chine communiste, « de sueur, de mégots, de nouilles instantanées » III.1. Il nous fait écouter les bruits de la Chine communiste, « quand quelqu’un était admis au Parti communiste, ses tongs changeaient de timbre, de résonance, presque de signification et, pendant longtemps, elles semblaient chanter l’hymne national » II.3. Il nous fait pénétrer l’amour dans la Chine communiste : « Quand les Chinois font l’amour, c’est pour deux choses fondamentales, qui n’ont rien à voir entre elles. La première, c’est pour avoir des enfants. C’est mécanique, c’est un boulot. C’est idiot, mais c’est comme ça. La seconde, c’est pour se nourrir, pendant l’acte sexuel, de l’énergie de sa partenaire, de son essence féminine. Et celle d’une vierge, tu te rends compte ? » II.5.

Amoureux de son ancienne condisciple Volcan de la Vieille lune mais puceau, fétichiste des pieds, ami de l’Embaumeuse qui œuvre à la morgue et qui va le violer (III.3), Muo est en quête d’une vierge à offrir comme pot de vin au juge Di, un ancien exécuteur de criminels d’une balle dans la nuque, qui est gavé d’enveloppes remplies de billets pour influencer ses jugements. Car tout se monnaye dans la Chine communiste – et la « lutte pour la corruption » ne cache que des manœuvres de pouvoir. Il cherche une vierge dans la rue du Grand bond en avant où se vendent les domestiques communistes aux matrones communistes, mais la commissaire politique, appelée « Madame Thatcher » de la rue, veut l’épouser. Il en trouve une mais se dépucelle avec elle ; il en découvre une autre mais lui casse la jambe en empruntant une guimbarde pompeusement intitulée Flèche bleue dont le chauffeur refuse obstinément d’être aimable avec la minorité Lolo. Le juge Di n’attend pas, il va laisser croupir en prison Volcan et y mettra l’Embaumeuse, Muo doit-il fuir la Chine via la Birmanie avec des dollars dans le slip ?

C’est picaresque et édifiant sur les soubassements charnels et matériels de l’orgueilleuse Chine dont les prisons sont plus modernes que les trains ou les autos. Après un début un peu lent et déconcertant, le lecteur ne s’ennuie pas jusqu’au bout – en queue de poisson, aussi fuyant que l’animal, comme si l’auteur ne savait pas terminer un roman. Mais il sait raconter le chemin et c’est bien ce qui compte.

Prix Femina 2003

Dai Sijie, Le complexe de Di, 2003, Folio 2005, 416 pages, €8.30

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Vladimir Nabokov, Invitation au supplice

Un condamné à mort pour « turpitude gnoséologique » (p.1291 Pléiade) attend son exécution dans une forteresse où il est le seul détenu. Plus qu’une allégorie, ce roman est logique et réel. Nous ne sommes pas en 1984 mais bien plus tard, dans un futur fantasmé où le soviétisme a gagné la société, ou plutôt cette exigence de « transparence démocratique » où toute réserve chez l’individu est bannie, tout quant à soi puni. La Russie stalinienne comme l’Allemagne hitlérienne préfiguraient déjà, à la date d’écriture du roman, ce que serait cette exigence de la transparence sociale, de l’unisson civique, du tous en chœur politique. Nabokov n’est pas idéologue mais sensitif ; il critique avec une cruelle ironie cette tendance populiste de l’humanité, qu’il n’aime pas.

Ignorance, stupidité, autosatisfaction, sont la rançon de l’égalitarisme forcené. L’homme nouveau est une sorte de bête qui n’a de civilisé que les formes requises par « la loi » ou « les règlements ». D’où la bouffonnerie constante du directeur de la prison qui invite le condamné Cincinnatus à dialoguer avec Pierre, un codétenu qui se révélera son bourreau, à rencontrer sa femme (qui se fait sauter par le premier venu, le dernier étant un adolescent revêtu d’un uniforme de télégraphiste), son beau-père irascible et autoritaire, ses deux beaux-frères bouffons et interchangeables, ses enfants laids et difformes qui ne sont pas de lui, sa mère, une ex-pute devenue sage-femme qui ne l’a jamais rencontré jusqu’à ce jour où il devient « célèbre » dans les journaux pour déviance, à participer à un dîner où la bonne société de la ville le rencontre et l’observe comme… une bête justement. Curieuse certes, car différente, bien humaine, mais pas dans « les normes » ni dans « la ligne ».

Nabokov est émigré de la Russie, Cincinnatus est son double émigré de l’intérieur d’une société devenue totalitaire. Tout pouvoir est une duperie, le gnostique récuse toute aliénation d’Etat ou de société et il peut y avoir une interprétation gnostique de ce roman. La forteresse est à l’image de la société, un labyrinthe froid et étouffant qui vous guide par des couloirs balisés vers des pièces autorisées. « C’est logique, car l’irresponsabilité elle-même finit par se forger une logique. Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité », déclare Cincinnatus au directeur de la prison (VI p.1289). Cincinnatus est emprisonné dans la société, dans la forteresse, mais aussi dans son propre corps, dont les côtes forment des barreaux à son esprit. Tout est parodie dans le décor, de l’araignée de la cellule qui n’est qu’un pantin mécanique aux personnages qui sont rembourrés, maquillés, emperruqués, et dont les gardiens portent des masques de chien. Dans cet univers tragique où la fin est programmée, comme l’existence, seul l’imaginaire est libre.

Ou l’extrême-jeunesse… Outre le petit télégraphiste qui saute sa femme hors convenances (on entrait dans la corporation dès 14 ans), Cincinnatus se voit vamper par Emma, Bovary miniature fille du directeur de la prison. Elle a 12 ans, porte jupette courte et robe à bretelles qui tombent souvent de l’épaule nue, et se faufile dans les pas du gardien pour se cacher dans la cellule, sous la table. « Je vous délivrerai », déclare la gamine, pensant carrément le faire évader par le sexe – et « vous m’épouserez ». Elle a tout d’une danseuse, la petite Emma à longue chevelure. « Et hop ! alors tout droit vers Cincinnatus, assis sur le lit, et le renversant, elle lui grimpa dessus. Les bras nus et en feu, elle lui enfonçait dans la chair ses doigts frais et riait à pleine bouche. (…) Dans sa pétulance, la petite Emma avait enfoui son front dans le sein du prisonnier ; chues de côté, ses boucles éparses dévoilaient dans la fente postérieure de sa robe le haut de son échine, avec un creux changeant de place, selon les mouvements des omoplates, et tout garni régulièrement d’un duvet blondasse qui paraissait symétriquement peigné. (…) Je vous délivrerai, proféra d’un air pensif la petite Emma (elle le chevauchait maintenant à califourchon) » XIV p.1344. Mais la nymphette en pré-Lolita conduira le prisonnier émergé d’un tunnel sur la pente de la forteresse… vers la salle à manger où son père dîne avec le bourreau et les gardiens-chefs. N’ayant pas obtenu la baise libératrice (qui sera réclamée par les jeunes soixantuitards une génération après), elle retombe dans les conventions sociales du comme il faut.

Chaque adulte joue un rôle, sauf Cincinnatus qui, déjà tout petit, ne désirait pas participer aux jeux brutaux des autres dans la cour de récréation. Il réécrit le monde sur le papier et cela lui suffit, ce qui est antisocial et ce pourquoi il aura sa mauvaise tête tranchée. De Robespierre à Hitler en passant par LéninéStaline, c’est toujours la même histoire de formatage du peuple « pour le bien » du peuple, par de rares élites autoproclamées qui usent de la force pour régner sur un troupeau d’esclaves soumis. Seul l’art est incompatible avec la politique ; seule l’imagination peut combattre la doxa ; seule la conscience personnelle peut rester libre.

Chacun peut évoquer dans ce roman l’anti-Dostoïevski, la satire des auteurs soviétiques du temps, une parabole sur le régime soviéto-nazi mis dans le même sac (avant la shoah des Juifs), mais cette Invitation au supplice est un hymne à la création du poète, elle qui n’est possible qu’en liberté contre tous les oppresseurs.

J’ai beaucoup aimé ce huitième roman de Vladimir Nabokov, écrit en quinze jours d’une traite et dans un enthousiasme qui passe à la lecture.

Vladimir Nabokov, Invitation au supplice, 1936 revu 1960 en français, Folio 1980, 250 pages, €6.60

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome 1, édition de Maurice Couturier, 1999, Gallimard Pléiade, 1729 pages, €77.00

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La ligne verte de Frank Darabont

Nous sommes devant un cadeau de Noël offert pour le millénaire par la mise en film d’un roman de Stephen King. Un condamné à mort noir et gigantesque est accusé du viol et du meurtre de deux fillettes de Louisiane. Mais il est incapable de tuer, plutôt doté d’une trop forte sensibilité aux malheurs du monde. Il ressent, comme un medium ; il guérit en absorbant le mal, comme un chamane. Tout le film est donc une tragédie dont on connait la fin – mais qui doit se dérouler implacablement.

Paul est un vieillard de 108 ans en maison de retraite (Dabbs Greer, en réalité 82 ans). Il pleure lorsque l’on passe un vieux film de Fred Astaire parce qu’il fut le seul film qu’ait vu un condamné à mort qui n’avait jamais été au cinéma. Devant son amie de plus de 85 ans qui pourrait être sa fille (Eve Brent, en réalité 70 ans), il se souvient des moments qu’il a passé comme chef du bloc E des condamnés à mort au pénitencier de l’Etat Cold Mountain. C’était en 1935, à l’époque il avait 44 ans (Tom Hanks). Atteint d’une infection urinaire, il souffrait le martyre à chaque fois qu’il allait pisser – ce qui aide aux souvenirs. Ce jour-là, un camion pénitentiaire roulant sur l’essieu livre un condamné : John Coffey (Michael Clarke Duncan) – 1m96.

Ce John (« comme le café, mais ça ne s’éc’it pas pa’eil ») paraît doux et simple d’esprit, mais doté de pouvoirs qui semblent surnaturels comme de compatir au point d’éprouver et de prévoir le mal qui va se produire – mais trop tard. Il annonce que cela va difficilement se passer avec le condamné à mort William Wharton, dont l’épaule est tatouée du nom de Billy the Kid, meurtrier de trois personnes et demi (une femme enceinte) dans un braquage. Celui-ci est le mal incarné, pervers infantile obsédé de sexe et qui ne supporte aucune frustration.  Le symbole du mal en lui sont ses dents pourries. On sait l’obsession américaine pour la blancheur et l’alignement de cette seule partie du squelette qui soit visible – une sorte de vérité intérieure révélatrice. Simulant le camé (par une belle performance d’acteur, mais aussi parce que le diable est celui qui prend toutes les formes), il attaque les gardiens qui le mènent en cellule et ce n’est que par l’intervention de « Brutal », surnom d’un maton costaud, qu’il parvient à être maîtrisé.

Cette scène révèle combien Percy, gardien stagiaire et neveu de l’épouse du gouverneur de l’Etat, est une fiotte lâche qui ne déverse ses instincts sadiques que lorsque l’impunité lui est assurée. Lors de l’attaque de Wharton, bien que dans l’équipe d’accompagnement, il se garde bien d’intervenir ; lorsque le pédéraste violeur Delacroix se moque de lui, il lui brise trois doigts d’un coup de matraque sur les barreaux de sa cellule ; il écrasera d’un coup de talon la souris qu’a apprivoisé Delacroix, Mister Jingles ; lorsque Wharton le saisit au travers des barreaux et menace de le violer, il en pisse dans son pantalon de trouille devant tout le monde. Percy n’a qu’un rêve : faire griller lui-même un condamné et le voir souffrir atrocement. Lorsque Paul lui offre ce plaisir – pour s’en débarrasser, étant entendu qu’il postulera immédiatement ailleurs – Percy « oublie » volontairement de mouiller l’éponge qui, sur la tête du condamné, assure une transmission immédiate du courant au cerveau. Delacroix va grésiller interminablement, chassant de dégoût les parents vengeurs venus assister au spectacle et réduisant Percy à ce qu’il est : un minable de la pire espèce. La société de 1935 a produit en série ce genre de névrosé pervers qui se rallieront au nazisme, au stalinisme, au pétainisme comme plus tard au maccarthysme sans aucun état d’âme. Dans cette histoire, il sera muté à l’asile psychiatrique où il voulait postuler – mais en qualité de patient taré, pas de gardien.

Son opposé est John, mini-Christ dont la croix depuis tout petit a été de porter tous les péchés du monde. Mais un Christ vengeur – ce qui est plus Ancien testament que Nouveau, tout à fait dans la tradition yankee, moins chrétienne que biblique. Car John va ressusciter la souris de Delacroix, va révéler l’ampleur des crimes de Wharton (dont celui des deux fillettes pour lequel John est injustement accusé), guérir Paul de son infection urinaire puis la femme du directeur du pénitencier atteinte injustement d’une tumeur au cerveau « de la taille d’un citron » ; il va « inoculer » par la bouche en Percy tout le mal qu’il a « aspiré » de ladite femme, ce qui fera Percy tuer Wharton à coups de revolver, bouclant ainsi la vengeance.

Ce simplisme du talion, plus juif que chrétien, est diablement efficace au cinéma. D’autant que les caractères sont eux aussi bien tranchés et que le spectateur ne peut hésiter un seul instant entre le Bien et le Mal : tout est balisé. Comme le directeur (James Cromwell), Paul est un chef plein d’humanité qui considère que la condamnation à mort suffit à la société et qu’il n’est pas besoin d’en rajouter. Il suffirait d’un rien d’ailleurs pour embraser le bloc, les morts en sursis n’ayant plus rien à perdre. Son commandement déteint sur toute l’équipe qu’il appelle « les garçons », même si certains sont plus âgés ou plus grands et plus forts que lui. Ainsi, « Brutal » (David Morse) n’est en rien brutal, mettant sa force au service du bien commun. A l’inverse, Percy révèle tout ce que le métier de gardien de prison peut produire de pire comme tortionnaire et petit chef vaniteux.

L’histoire est longue mais l’on ne s’y ennuie jamais ; j’ai vu trois fois ce film en étant pris à chaque fois. Certes, le « miracle » un peu naïf est pour les esprits crédules, mais ceux qui gardent les pieds sur terre apprécient la force des caractères, bien plus puissante. La proximité sans cesse de la mort élève l’âme – ou révèle l’emprise du mal en soi. Certes, la peine de mort n’est guère mise en cause puisque « personne ne peut rien faire » contre un jury populaire qui condamne à être électrocuté. Mais y aurait-il tragédie si le destin n’avait pas décidé ?

La puissance du film tient dans les relations humaines, durant cette vie. Car il ne suffit pas à Paul et à ses collègues de « faire bien leur travail », comme des apparatchiks nazis ou communistes ; il faut que ce travail pour la collectivité leur paraisse juste. Ce pourquoi Paul et Brutal demanderont leur mutation dans un centre de jeunes délinquants après l’exécution injustifiée de John Coffey.

DVD La ligne verte (The Green Mali) de Frank Darabont, 1999, avec Tom Hanks, David Morse, Bonnie Hunt, Michael Clarke Duncan, Harry Dean Stanton, Warner Bros 2000, 3h01 mn, €7.25

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Stendhal, La chartreuse de Parme

Ecrit-dicté en 53 jours, ce gros roman en deux livres et 28 chapitres est l’acmé de Stendhal. Primesaut, généreux, tout de mouvement, il est la vie même. Dans ce siècle bourgeois où, après l’épopée napoléonienne, les Français deviennent compassés et bienséants, Henri Beyle se moque de la moraline pour placer le désir égotiste en premier. Foin du devoir social, le plaisir personnel avant tout.

Ce pourquoi il invente une Italie princière où l’aristocratie survit comme à la Renaissance. Le Prince et son Machiavel se divertissent en salon de duchesse, tandis que le bas peuple se réjouit des fêtes et des intrigues dont les rumeurs parviennent jusqu’à lui par l’intermédiaire des valets et cochers. Dans cette « utopie », pourrait-on dire, l’auteur place des personnages qu’il aime et auxquels il donne de forts caractères.

Fabrice est le béjaune cueilli à 16 ans – cet âge où l’adolescent devient plat, disait l’auteur dans Lisimon – pour lui faire chevaucher en fugue vers Waterloo, rejoindre ce Napoléon qu’il admire et qu’il ne verra que de loin. En passant par Paris, il perd son pucelage lors d’une « orgie » (I.2 p.169 Pléiade), ce qui accentuera son inclination naturelle envers les femmes. Ce sont elles qui le feront homme, puis héros, puis grand d’Eglise, avant de le perdre par l’amour. Car cet attrait qui mêle sexe, sentiment et admiration a son revers : lubricité, attachement et déraison. Fabrice dont le désir est par-delà le bien et le mal, aristocrate empli de jeune énergie qui définit ses propres valeurs, est pris à son jeu. Egotiste plutôt qu’égoïste, car son plaisir n’existe que lorsqu’il en donne aux autres, il se moque des convenances et des devoirs civiques – sinon d’être aimable et reconnaissant à ceux qui l’aiment.

Fils cadet d’un père déchu, frère d’un aîné qui le dénonce à la police pour être « libéral » (jacobin) dans un régime despotique, Fabrice est adulé par sa tante Gina del Dongo qui n’a pas d’enfant. Elle sort dans le monde le prime adolescent beau comme un Corrège pour lui éduquer le goût. Car Fabrice apprécie peu les livres, ne connait à 18 ans « pas même le latin, pas même l’orthographe », avoue-t-il (I.6 p.251 Pléiade) – il n’étudie que ce qu’il faut ; il ne préfère rien tant que chevaucher les destriers comme les donzelles. Mais il a « un courage si simple et si parfait, que l’on peut dire qu’il ne s’en aperçoit pas lui-même », dit sa tante (II.16 p.400 Pléiade). La règle qu’elle lui donne pour arriver à l’école comme dans l’Eglise ou ailleurs est simple : « Crois ou ne crois pas ce qu’on t’enseignera, mais ne fais jamais aucune objection. Figure-toi qu’on t’enseigne les règles du jeu de whist ; est-ce que tu ferais des objections aux règles du whist ? » (I.6 p.251 Pléiade). Tout l’art d’être bon élève, conforme aux codes sociaux, est dans cette règle minimale : il s’agit de faire semblant, tout en gardant son quant à soi.

Fabrice del Dongo à 16 ans selon le Corrège (qui a inspiré Stendhal)

Angelina-Cornelia-Isota Valserra del Dongo sera comtesse Pietranera, duchesse Sanseverina avant de redevenir comtesse Mosca, selon ses maris successifs. Elle est éprise de son neveu (après l’avoir été de son père biologique à 13 ans) mais sa passion est exaltation de cœur et d’âme plus qu’envie ailleurs. Fabrice, lui, ne tombe jamais amoureux – dans le premier livre : « j’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à 6 heures ! » (I.13 p.336) ; « la nature m’a privé de cette sorte de folie sublime » (I.7 p.273). Il est seulement « léger et libertin » (II.22 p.490 Pléiade), ce qui est le meilleur de « l’amour » dont l’enflure romantique agacera Flaubert sous le terme d’Hâmour. Ce n’est qu’à 25 ans et après 9 mois de forteresse (comme une gestation de maturité) qu’il fixera son désir sur Clélia, qu’il a rencontré lorsqu’elle avait 15 ans et lui 17. Elle est la seule femme accessible à son regard dans la prison où il enfermé par une traîtrise du prince. L’esprit suivra le cœur qui suit lui-même le désir : c’est ainsi que l’on tombe amoureux, de bas en haut et non l’inverse.

Mais la nature reprend ses droits, dans une ellipse typiquement stendhalienne pour dire que l’acte est consommé : « Elle était si belle, à demi vêtue et dans cet état d’extrême passion, que Fabrice ne put résister à un mouvement presque involontaire. Aucune résistance ne lui fut opposée » (II.25 p.543 Pléiade). Il suggère plus tôt que Fabrice, « à peine âgé de 16 ans » (I.2 p.165 Pléiade), a contenté la geôlière de la prison de B*** (Beaumont en Belgique ?) où il a passé 33 jours pour avoir été soupçonné d’être espion : « Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice… » (I.2 p.171 Pléiade). L’attendrissement du cœur est révélateur du contentement du corps…

La figure de la duchesse Sanseverina est égale dans le roman à celle de Fabrice. Cette mère de substitution, passionnée et possessive, d’une féminité toute méditerranéenne, entretient le roman dans une atmosphère d’ébriété érotique à l’italienne où le paraître et la sociabilité constituent une aventure de chaque instant. Elle fait du jeune libertin un ecclésiastique, de Fabrice rêvant d’être soldat à Waterloo un évêque rentier qui ne peut se marier, gardant pour elle toute seule ce neveu trop chéri. Sauf que le prince la trahit et que le jeune homme, qui a tué en se défendant d’un coquin amant jaloux, est bouclé en citadelle comme Alexandre Farnèse jadis (futur pape Paul III) pour un semblable duel. Alexandre s’évadera à l’aide d’une corde, ce qu’imitera Fabrice poussé par la duchesse et forcé par Clélia, fille du général geôlier. Mais Fabrice est tombé réellement amoureux de Clélia, bien qu’elle ait juré à la Madone d’épouser un marquis sur les ordres de son père s’il ne meurt pas. Sorti de prison, Fabrice y revient volontairement pour voir Clélia, au risque du poison – ce qui arrangerait tout le monde. C’est faire bon marché de la Sanseverina qui fait empoisonner d’abord le prince par un exalté amoureux d’elle et de la république, puis séduit son fils héritier afin de sauver son neveu.

Le Corrège, L’Education de l’Amour (détail), illustration de Fabrice et de son fils Sandrino avec Clélia

Mais à trop vouloir garder pour elle le jeune homme, elle gâche tout. Fabrice est lié à Clélia, qu’il a prise dans un transport et dont il a un fils, Sandrino (le petit Alexandre), considéré comme l’aîné du marquis époux. Son propre père ne l’a jamais aimé (il n’est d’ailleurs pas son vrai père… qui serait le lieutenant français Robert, de l’armée de l’empereur dont la duchesse était amoureuse à 13 ans). Fabrice veut à l’inverse aimer et éduquer ce fils conçu par hasard. Être fils d’évêque n’avait rien d’étonnant pour les catholiques italiens, même si cela se passait plutôt dans les siècles précédant le XIXe. Mais cette embrouille ne pouvait être clarifiée sans un autre volume, et l’auteur préfère une fin rapide. Ce n’est pas dévoiler un secret de dire que tout le monde meurt au final – car nous sommes au siècle romantique même si Stendhal a un style plutôt de Code civil (comme Napoléon) et des exaltations, en pleine nature, moins panthéistes que celles de Rousseau.

A cette histoire d’amours mêlés (le paternel, le maternel, le sexuel) s’ajoute une intrigue politique de grand art. Lorsque j’ai lu ce livre pour la première fois, vers 16 ans, cela a décidé de mon goût pour l’analyse politique et orienté mes études. Car le Machiavel du prince de Parme s’appelle Mosca (la mouche) et il est d’une grande subtilité dans la conduite des affaires de la cité. Le prince ne peut se passer de lui, malgré son pouvoir absolu, et les opposants sont tous inférieurs malgré leur « libéralisme » (au sens des libertés politiques du XVIIIe siècle). Pas plus Mosca que Stendhal n’aiment la démocratie ni « la canaille » ; l’exemple américain est pour Stendhal le summum de l’avilissement : « le culte du dieu dollar, et ce respect qu’il faut avoir pour les artisans de la rue, qui par leurs votes décident de tout » (I.6 p.250 Pléiade). La politique mérite mieux que le nivellement par les envies et le vote des ignares. Ce pourquoi la description de la société de cour et ses intrigues est ciselée avec « esprit, profondeur et concision », comme le dira Balzac, qui « trouve cette œuvre extraordinaire » (p.622 Pléiade). Le comte Mosca sait que la politique n’est pas un combat « moral » entre le bien et le mal mais un choix provisoire et de circonstance entre le préférable et le pire. Mosca le ministre, c’est Stendhal le diplomate ; Mosca l’amoureux de la duchesse (qui deviendra sa femme), c’est Beyle amoureux. Et Fabrice est le fils inventé qu’il n’aura jamais eu.

Stendhal, La chartreuse de Parme, 1839, Garnier-Flammarion 2009, 687 pages, €4.50

Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 3, Gallimard Pléiade 2014, 1498 pages, €67.50

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Evasion de Mikael Hafstrom

Un duo de choc aux muscles bien usés pour un film d’action un peu bourrin mais qui se laisse regarder. Stallone et Schwarzenegger se mesurent pour s’allier afin de sortir d’une prison de très haute sécurité, inventée par les tordus du « privé » aux Etats-Unis. Le pays est en plein remue-méninges sur ces prisonniers qu’il vaut mieux garder enfermés pour qu’ils ne ressortent jamais : terroristes, pédophiles, tueurs en série. Quoi de mieux que le concept révolutionnaire – que je vous laisse découvrir car il est l’une des surprises du film ?

Ray Breslin (Silvester Stallone) est un ancien procureur dont on apprend, par bribes, que sa femme et ses enfants ont été massacrés par un tueur. Il a voulu qu’il ne ressorte jamais de sa prison. Ce pourquoi, depuis neuf ans, il a fondé une société experte en détection des failles dans les prisons fédérales. Il se laisse enfermer sous une identité d’emprunt et observe, exploitant tous les moyens de s’évader. Il y réussit quatorze fois, car la conception d’une prison n’est pas celle d’un unique cerveau mais d’une multiplicité de bureaux, chacun avec ses normes et ses habitudes. Pour Ray Breslin, une bonne évasion se réussit lorsqu’elle unit trois moyens : l’observation des lieux, les habitudes du personnel et une aide extérieure.

La première scène nous offre ainsi une évasion réussie, sans temps mort.

Arrive alors la proposition d’une société clandestine, affiliée dit-on à la CIA, qui veut tester un nouveau concept de prison du XXIe siècle, version américaine impitoyable. Le directeur financier de Ray trouve les conditions intéressantes et la société cliente veut évidemment « le meilleur » expert pour éprouver les failles de sécurité. Qui de mieux que l’auteur d’un rapport sur la façon de sortir de toutes les prisons ?

Toujours aussi lourd de corps, raide de nuque et bas du front, Stallone accepte sans proférer autre chose que des monosyllabes. Et tout le reste du film, malgré ses efforts inouïs de réflexion sur le sujet, ne feront pas changer d’avis le spectateur. Il est dans le physique, pas dans l’intellectuel. Il a été entraîné, il agit par réflexe, pas par supputation ni calcul. C’est un animal rusé, pas un cerveau qui agit. Le contraire même de Schwarzenegger, dont on regrette que le scénario n’ait pas mieux mis en valeur l’opposition.

Dans cette prison gigantesque, des modules métalliques séparés par des vitres épaisses sont suspendus en hauteur. D’étroites passerelles y conduisent les prisonniers et leurs permettent d’aller au réfectoire, à la douche et à la salle de promenade. Tout est couvert, tout est minuté, tout est contrôlé. La seule lumière est électrique et le directeur (Jim Caviezel) peut la moduler comme il l’entend. « La seule liberté qui vous reste, dit-il est de respirer – et on peut vous en priver si vous vous rebellez ! »

C’est dans ce lieu de technocratie modèle qui rappelle le panoptique de Jeremy Bentham, que Stallone rencontre Schwarzenegger. Il se fait appeler Emil Rottmayer et se dit le bras-droit d’un expert en finance qui a failli mettre le système mondial en déroute. Des intérêts puissants refusent de le voir réémerger sur la scène. Et Stallone apprend incidemment que, malgré le code de sortie qui lui a été donné, le directeur de la prison qu’on lui a indiqué n’est pas le même que celui qu’il rencontre et que le code ne signifie rien pour lui. Qui voudrait donc le voir rester, lui aussi, en prison pour le reste de sa vie ?

Entre observations des yeux fureteurs, conversations interminables et grosses bagarres qui donnent un peu de piment au suspense, l’évasion se prépare. Pas facile de sortir du bunker… Tout semble prévu pour déjouer les tentatives. Sauf que les circonstances sont toujours propices, les humains faibles et la technique jamais infaillible. Jusqu’au dernier moment, le spectateur doute – mais tout réussit.

Nous avons tous les poncifs de l’actualité américaine : l’enfermement d’hommes très dangereux qu’on ne veut pas tuer (aucune femme dans cet univers mâle), le duo des muscles fatigués voulant rejouer les Rambo et autres commando CIA des années 80, l’amour obsessionnel de la technique et la démesure des constructions, l’appel au privé… Rien de passionnant au fond, une fois l’actualité balayée par une actualité plus récente.

Notons que Stallone apparaît bien plus fatigué que Schwarzenegger, le visage mou, la lippe protubérante, le cerveau ralenti. Cette apparence sert l’histoire car qui croirait avoir affaire à un expert en évasion devant cette brute épaisse qui cherche tous ses mots ? Notons aussi que les islamistes fanatiques enfermés sont présentés comme moins antipathiques qu’en public. Leur chef est là pour trafic de drogue et pas pour avoir tué du chrétien ; il sert même le duo d’évadés.

On ne s’ennuie pas mais ne vous attendez pas à une réflexion sur l’Amérique : celle-ci était sur le point de voter Trump et le film révèle ce rétrécissement mental : baston en guise de liberté, prison pour le contrôle social et fric pour les prédateurs dominants restent le trio fondamentaliste des yankees contemporains !

DVD Evasion (Escape Plan) de Mikael Hafstrom, 2013, avec Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Jim Caviezel, Sam Neill, Vincent D’Onofrio, M6 video 2014, 110 mn, €7.20, blu-ray €8.57

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Les Blues Brothers de John Landis

Les Frères du Blues sont Jake « Joliet » (John Belushi) et Elwood Blues (Dan Ackroyd), un petit gros et un grand maigre, tous deux affublés d’un chapeau noir, d’un costume noir, d’une cravate noire et de lunettes noires Ray-Ban Wayfarer. Même leur voiture, une Dodge Monaco 1974, est noire et blanche, ancienne voiture de flics aux parechocs, moteur et amortisseurs renforcés. Ce qui permet de folles courses-poursuites dans les centres commerciaux, la campagne ou sur les avenues de Chicago. On dit que treize Bluesmobiles et une cinquantaine de voitures de police furent détruites durant le tournage – ce qui entretient la légende de ce film-culte.

Jake sort de la prison Joliet d’Illinois – d’où son surnom – pour un braquage de station-service qui a mal tourné. Son frère Elwood l’attend à la sortie avec une voiture de flic d’occasion. Les deux vont tout d’abord chez la bonne-sœur dirigeante de l’orphelinat où ils ont passé leur enfance en noir et blanc. Car tout est noir et blanc dans ce film : les costumes des Brothers, l’uniforme de « la pingouine », leur voiture, l’orchestre de Noirs et de Blancs qu’ils tentent de reformer, le légal et l’illégal – et peut-être l’Amérique elle-même, en proie au doute des années Carter.

La leçon est que tout peut se résoudre en rythme et musique, les impôts dus par l’orphelinat, le mauvais goût des bouseux du Bob’s Country Bunker dont le patron (Jeff Morris) ressemble furieusement à Nicolas Hulot, la police et même la prison. Car il s’agit d’une « mission du Seigneur » comme le chante un révérend endiablé – James Brown lui-même !

Ce film réunit toute une brochette d’artistes célèbres : outre les Blues Brothers, James Brown, Cab Calloway, Ray Charles, Aretha Franklin, John Lee Hooker ; Steven Spielberg y fait même une apparition comme le percepteur qui affiche sur la porte de son bureau « retour dans 5 minutes ».

La frénésie chasse le blues plus que les flics machos, la rigide discipline nazie du parti des svastikas ou l’hystérie amoureuse de l’ancienne fiancée de Jack (Carrie Fisher) aussi démesurée (bazooka, explosifs, lance-flammes, pistolet-mitrailleur) que malhabile (elle détruit tout alentour mais n’atteint jamais ses cibles).

Les Brothers furent histrions de télé avant de créer leur propre groupe de blues. L’émission Saturday Night Live de la chaîne NBC faisait monter la fièvre du samedi soir. Ils tentent de la pérenniser dans le film. Leur look de tueurs à gage de la Mafia aux costumes de croque-mort italien ne fait pas peu pour leur succès. L’apparence de sérieux qu’ils donnent (habillés comme les Men in black du FBI) explose en arnaques, danses et musiques de rythm and blues, avant de se muer en courses folles à la James Dean où les flics – trop peu fantaisites – n’ont pas le beau rôle.

L’époque (juste avant les années Reagan) était à la dérision, Nixon venant d’être « empêché » pour mensonges après le Watergate, Jimmy Carter ne se montrant pas à la hauteur des événements : le deuxième choc pétrolier dû à l’Iran venait de débuter et la centrale nucléaire de Three Mile Island connaissait la plus grave fuite radioactive qui ait jamais eu lieu sur le territoire des Etats-Unis.

Une explosion de rythmes d’essence sexuelle pour un pays qui avait vraiment besoin de se retrouver son énergie ; un film qui reste culte vu qu’aucun n’est aujourd’hui capable de réunir autant de talents, dans un scénario aussi dynamique, avec des effets spéciaux aussi démesurés. Action, rires, musique : toute une Amérique du divertissement qui se met en scène en 2h30 pour notre grand plaisir.

DVD Les Blues Brothers (The Blues Brothers), film de John Landis, 1980, avec John Belushi, Dan Aykroyd, James Brown, Cab Calloway, Ray Charles, Aretha Franklin, Universal Pictures 2006, €9.64 

Site officiel : http://bluesbrothersofficialsite.com/

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William Faulkner, La demeure (ou Le domaine)

A mansion en anglais est une demeure cossue, château ou hôtel particulier – pas « un domaine ». La traduction fautive en Folio a été rectifiée en Pléiade, mais il s’agit bien du même livre, le troisième et dernier des Snopes après Le hameau et La ville. Il a fallu trois décennies et demi (1925-1959) pour que William Faulkner purge enfin cette obsession des petits arrivistes blancs en terres sudistes. « L’auteur croit avoir appris du cœur humain et de ses dilemmes plus qu’il n’en savait il y a trente-quatre ans », déclare-t-il dans sa préface de 1959.

Mink Snopes est l’assassin et tout commence par « Le jury dit ‘Coupable’ et le juge dit ‘Perpétuité’ mais il ne les entendit pas. Il n’écoutait pas ». L’histoire est celle du destin : lorsque la vie est mouvement et que l’on se fige, alors le destin s’impose et vous prend en main – il vous fait faire aveuglément ce que vous n’auriez peut-être pas fait si vous aviez un tant soit peu réfléchi.

La prison est là pour ça, pour vous faire réfléchir, vous repentir peut-être, en tout cas relativiser. Vingt ans de pénitencier pour un crime de sang, ce propriétaire qui n’a pas voulu vous rendre votre vache et a actionné la justice, plus vingt autres années pour évasion avortée : Mink aura-t-il compris ?

Pas le moins du monde. Il veut se venger de celui qui l’a humilié, et y parviendra à l’issue de ces centaines de pages. Est-il définitivement coupable ? Pas le moins du monde. Selon l’auteur, ce n’est pas lui qui a tué mais le destin. Une fois libéré de cette fatalité, l’homme redevient libre, même s’il a déjà 64 ans.

William Faulkner s’inscrit dans son époque, celle de la guerre froide après la Seconde guerre mondiale ; il y a les bons et les méchants, la lutte de race entre Blancs et Noirs, la lutte de classes entre paysans propriétaires et métayers précaires, la justice et l’injustice. Quoi de moins juste que la propriété et la domination qui va avec ? Et quoi de plus injuste que cette demeure vaniteuse et arrogante, construite sur celle de son rival évince par Flem Snopes ? Quoi de juste aussi dans ce délaissement allant jusqu’au mépris d’un Snopes pour un autre Snopes, Flem qui laisse Mink en prison alors qu’il aurait pu l’aider ?

Le lecteur retrouve ses personnages favoris, le procureur Gavin Stevens Phi Beta de son université, son neveu Charles Mallison dit Chick qui étudie lui aussi le droit avant de s’engager comme pilote de bombardier, V.K. Ratliff qui « pour n’être pas allé à l’école, n’avoir pas voyagé et être dans une certaine mesure illettré, (…) avait le don effrayant de savoir tout ce qui se passait » (chap. XVI), enfin Linda Snopes qui n’est pas la fille de Flem – l’impuissant. Gavin aime Linda qui est frigide et ne peut répondre ; Flem compense son handicap sexuel par la puissance de l’argent, il en oublie sa famille et crèvera du suicide de la mère de Linda ; Chick, qui a vu son oncle se tourmenter pour la lolita Linda pense « se la faire » une fois adulte, mais comprend qu’elle ne peut pas… Toutes ces intrications montrent selon l’auteur la complexité des relations humaines, engage notre empathie.

Ce trop gros roman qui hantait Faulkner est à la fois cocasse et ennuyeux, bavard et humain ; nul ne peut le lire en une seule fois. Mais, outre l’aspect policier du meurtre programmé et les amours contrariés des uns et des autres, certaines digressions méritent le détour, comme cette définition du capitalisme « naturel » aux Américains : « notre droit de naissance jeffersonnien à acheter, faire pousser, extraire ou dénicher n’importe quoi aussi bon marché que possible obtenu par flatterie, ruse, menace ou force, et puis de le revendre aussi cher que le permettaient les besoins ou l’ignorance ou la timidité de l’acheteur » (chap. IX).

William Faulkner, Le domaine ou La demeure (The Mansion), 1955 revu 1959, 1983 et 1987,  Folio 2004, traduction René Hillerat, 656 pages, €10.40

Œuvres romanesques V : La ville-La demeure-Les larrons, Gallimard Pléiade 2016 édition François Pitavy et Jacques Pothier, 1197 pages, €62.00

Les œuvres de William Faulkner déjà chroniquées sur ce blog

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