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George Sand, Isidora

Vers 1840, la mode est à la pute : filles, lorettes, grisettes, femmes sans nom et femmes entrete(nues). Isidora en est une, au prénom improbable au féminin (en tout cas diabolique dans la littérature noire). Son vrai nom est Julie, comme une héroïne de Rousseau, mais Isidora sort plutôt du ruisseau. Evidemment belle et espiègle, éprise d’idéal évidemment inaccessible, elle couche pour arriver en croyant trouver l’Hâmour. Fleur flétrie qui n’y paraît pas, c’est alors que le narrateur la cueille au jardin.

Lui, Jacques Laurent, est un précepteur apprenti philosophe qui couche sur le papier des élucubrations « élevées » mais sans aucun intérêt ; il n’a baisé encore aucune femme à 25 ans, une scie de George Sand pour qui la continence, selon les préceptes intéressés de l’Eglise, monte au cerveau et « sublime » les vertus. Nous n’y croyons guère ; c’est plutôt la rancœur et le ranci qui macèrent. Depuis sa fenêtre, il aperçoit la belle en son jardin d’à côté et un hasard de travaux lui permet un jour d’en approcher. L’intermédiaire idéal, Tony, une sorte de Cupidon de l’âge de Figaro (13 ans) qui est jockey chez le comte, porte de lui une lettre où il demande grâce pour un vieux de l’immeuble qui ne peut payer son loyer. Le gamin revient avec un billet de banque en réponse et, de fil en aiguille, fait visiter les fleurs du jardin – dont la plus belle est évidemment Julia.

C’est par un autre hasard, mais sans intermédiaire, qu’il tombe sur un domino qui va au bal de l’Opéra et qui le convie à la protéger d’un importun. C’est Julia déguisée en Isidora, vite démasquée en public par l’un de ses anciens amants. Jacques tombe de haut : la patricienne d’à côté est une grisette entretenue par le comte de S*. Mais Julie lit Rousseau et Jacques le lit aussi ; les deux s’entendent comme philosophes en herbe, d’autant que Jacques effectue une « recherche » sur l’essence de la féminité. Le roman alterne donc un « cahier » philosophique (indigeste) et un « journal » (beaucoup plus vivant) qui tend à prendre le pas dans le texte pour le plus grand plaisir du lecteur.

Car c’est tout une aventure qui se dévoile par à-coup de mystères révélés. Jacques, cheveux blonds, teint de rose, taille élevée, main de marbre et prestance d’athlète, est observateur, réservé et sans ambition. Un modèle de mâle selon George Sand. Il deviendra d’ailleurs le précepteur de Félix, bel enfant affectueux de 7 ans, fils d’une jeune veuve de la haute société… comme par hasard belle-sœur sans le savoir de Julie. Jacques rachètera Isidora en son cœur en accusant par philosophie de pousser la (bonne) société à la prostitution des filles pour le plaisir des mâles riches et parisiens (ce que perpétuent les féministes d’aujourd’hui). Elle, qui couche une nuit avec lui au retour de l’Opéra, se fera épouser in extremis par son comte protecteur lorsqu’il sera à l’article de la mort lors d’un voyage en Italie ; elle l’a soigné avec dévouement. Elle deviendra veuve riche, comtesse respectable puis, dix ans après, mère en adoptant une jeune fille pauvre, Agathe, qu’elle fiancera au fils de sa belle-sœur au grand cœur Alice. Elle se sauvera donc par « la morale », c’est-à-dire la pratique de la « vertu » bourgeoise. C’est aussi irréaliste que candide : il suffirait de vouloir… ou, comme Pascal, prier au cas où pour que Dieu vous reconnaisse.

Trois ans après, les mêmes hôtels parisiens jumeaux montrent Alice et le précepteur Jacques dans l’un, Julie dans l’autre. Dialectique inévitable chez Sand, Jacques reste amoureux de Julie alors qu’Alice, veuve, est amoureuse de lui qui s’occupe comme un père de son fils qui l’adore. Le comte de S* était le frère d’Alice de T*. Cette dernière, femme modèle, s’analyse pour savoir si elle va accepter la courtisane parvenue que tout le reste de sa famille rejette. Elle s’aperçoit alors de l’amour que Jacques voue à Julie, sans que cette dernière y réponde par la même flamme. Elle veut favoriser leur bonheur, au prix d’une « crise nerveuse » qui la laisse sur le carreau plusieurs jours avant de s’effacer (hystérie fort « romantique »). Mais Julie a conscience de l’impossibilité d’aimer (dont la manifestation physique semble être la frigidité), peut-être pour être passée de corps en corps sans jamais pouvoir s’attacher. Elle garde de la catin l’ambition effrénée de séduire tout en déplorant son besoin d’être aimée. Le cœur et le vagin sont séparés et le cerveau fantasme.

La troisième partie, rapportée pour cause d’insuffisante longueur du roman écrit d’abord en feuilleton pour des revues, est faite de pièces mal raboutées sous forme de « lettres d’Italie ». Isidora les envoie à Alice qui semble ne pas répondre, et les longueurs à prétention philosophique n’y sont pas rares et toujours fastidieuses. Julie a dérobé le journal de Jacques et se rend compte qu’il aime Alice sans oser se l’avouer ; elle s’exile donc volontairement pour leur laisser le champ libre.

Dix ans après, Isidora adopte une Agathe de 16 ans afin d’assouvir son besoin d’aimer. Femme, elle est sauvée par les femmes : Alice socialement, Agathe familialement. C’est alors qu’un jeune homme vient se recommander auprès d’elle. Il est, comme toujours chez George, désirable – du moment qu’il est encore trop jeune pour n’être pas dominé par les femmes : « 18 ans au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable, des cheveux noirs abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues et des yeux… » p.1138 Pléiade. Il se présente en intermédiaire, comme Tony, le jockey initial. Coup de théâtre ! C’est la partie la plus drôle et la plus captivante de ce roman bancal où la théorie prend trop souvent le pas sur la peinture mais où la psychologie demeure passionnante.

George Sand, Isidora, 1846, Independently published 2019, 164 pages, €7.51

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Xavier de Montépin, La porteuse de pain

Le XIXe siècle français a été le maître du feuilleton. Xavier de Montépin, né en 1823, a connu un très vif succès avec les rebondissements et le romantisme mélo de La porteuse de pain, adaptée au théâtre en 1889. Aujourd’hui, on parlerait de roman policier adapté en série télévisée mais c’est bien la même chose : seule l’intrigue compte.

De style, point : du sec, du nerveux, du rapide. De psychologie, peu : les personnages sont des types sociaux qui suivent aveuglément jusqu’au bout leur destin. Mais l’histoire est tout : les chapitres courent au galop, les coïncidences sont innombrables, les coups de théâtre permanents. Le feuilleton est un billard où roulent les boules par une simple impulsion de queue, jusqu’au trou qui va les gober et faire jouir l’intrigue.

La porteuse de pain ne porte au départ nul pain. Jeanne est veuve d’un ouvrier d’usine l’Alfortville, mort dans l’explosion d’une machine due à sa faute. Comme il était bon ouvrier, le patron prend sa veuve comme gardienne d’usine. Elle est flanquée d’un petit garçon de 3 ans, Georges et a confié en nourrice sa plus jeune fille, Lucie. Le contremaître Jacques lui fait du gringue mais elle résiste, inconsolable de son veuvage et guère attirée par l’ambitieux aux passions trop fortes.

Celui-ci croit que la fortune aura sur elle un effet décisif et, lorsque son ingénieur de patron lui soumet une invention de son cru pour guillocher des pièces en trois dimensions, ce qui ne s’était jamais fait, il entrevoit sa chance. Une guillochure (j’ignorais ce mot) est une gravure sur métal de traits entrecroisés. Alors que l’ingénieur part deux jours voir son petit garçon malade confié à sa sœur en province, le contremaître s’introduit dans l’usine pour voler les plans et l’argent déposé en caisse, la belle somme de 190 000 francs.

Mais le hasard veut que le patron revienne plus tôt que prévu car la maladie n’était qu’une fausse alerte. Il se trouve nez à nez, en pleine nuit, avec son contremaître et celui-ci le tue de son couteau. Pour camoufler son crime et son forfait, il met le feu à l’usine à l’aide du pétrole de Jeanne. Il sort bien tranquillement en emmenant la gardienne et son petit Georges. Mais celle-ci, effondrée, refuse de suivre le criminel et il la laisse en plein champ.

L’incendie, qui se voit de loin, a attiré les ouvriers et Jeanne entend le comptable, qui ne l’aime pas, l’accuser d’avoir contribué au feu avec son bidon de pétrole acheté pour ses lampes, alors que ce combustible est interdit dans l’usine et qu’elle s’est fait rabrouer par le patron qui voulait pour cela la virer. La vengeance est un mobile plausible et la rumeur s’en empare aussitôt, car le bouc émissaire évite à la masse de penser pour agir dans la passion, ce qu’elle adore par-dessus tout.

Jeanne alors s’enfuit à pied, au hasard, tandis que Jacques revient avec les autres et s’élance dans le feu aux yeux de tous, pour « sauver la caisse de l’usine ». Le bâtiment s’écroule juste après – mais Jacques, pas fou, s’est échappé par une fenêtre qu’il avait repéré et jouit ainsi d’une réputation de courageux, outre que tous le croient mort.

Il s’embarque au Havre pour Southampton et, de là, vers l’Amérique. Nul ne le retrouvera car il a pris l’identité d’un ami à lui, mort à Genève, dont il a gardé le livret d’ouvrier. Il se fait appeler Paul Harmant. Coïncidence, sur le bateau mais pas dans la même classe, Ovide, le cousin du vrai Paul, s’est embarqué aussi pour fuir la Sûreté qui le recherche pour vol et contrefaçon. Il ne tarde pas à subodorer l’imposture mais l’autre, habilement, le prend la main dans le sac d’un vieux qui transporte sa fortune. Il lui fait rendre gorge devant lui et tient donc le cousin à merci.

Celui-ci, engagé par un entrepreneur américain dans son usine de mécanique, présente Paul Harmant à son patron et celui-ci ne tarde pas à découvrir ses talents de technicien. Le faux Paul et vrai Jacques dessine quelques perfectionnements à la machine à coudre phare de l’Américain pour qu’elle devienne silencieuse, puis expose les plans de « sa » machine à guillocher. L’autre voit le parti qu’il peut en tirer et, en bon Yankee décideur, associe le Français et lui marie sa fille. La fortune est là et les années passent.

Pendant ce temps, Jeanne a été retrouvée, condamnée à perpétuité pour meurtre, vol et incendie, et ses enfants confiés. Le petit Georges, qui ne se séparait jamais de son cheval de bois et de carton (crucial pour le dénouement), est adopté par la sœur du curé chez lequel elle avait demandé asile, et sa fille en nourrice est confiée à l’Hospice.

Vingt ans après, comme chez les mousquetaires, tout ce petit monde se retrouve à Paris. Le faux Paul Harmant veuf a vendu son usine pour rien à son faux cousin devenu joueur invétéré et est rentré en France où sa fille, la phtisique Mary, désire s’amuser. Il monte alors une nouvelle usine à Courbevoie et engage un ingénieur pour la diriger : il s’agit, coïncidence, de Lucien, le fils de son ancien patron qu’il a assassiné et qui a fait les Arts et Métiers. La fille tombe amoureuse de lui tandis que lui-même est amoureux d’une autre, une cousette pauvre et méritante qui travaille à la perfection : Lucie. Coïncidence, elle est la Lucie de la Jeanne, bien qu’ayant été affublée du nom de sa famille d’accueil. Quant à Georges, il a fait son droit grâce à l’héritage de la sœur du curé, il porte son nom d’adopté et est devenu – coïncidence – l’avocat de Paul Harmant… Tandis que Jeanne réussit à s’évader pour retrouver ses enfants et devient porteuse de pain pour une boulangerie de Paris. Coïncidence, elle porte le pain à Lucie la couturière qui, malade, s’entend bien avec elle et lui propose d’habiter l’appartement d’à côté.

Tout est alors prêt pour que se noue le drame : les amours contrariés vont engendrer des recherches qui vont aboutir à des tentatives de meurtre via le cousin Ovide revenu sans un sou des Amériques, et aboutir à la révélation finale après moults péripéties. Du grand art.

Le lecteur survole les phrases tant il a d’avidité à connaître la suite. Heureusement, la langue est directe et les mots communs. Nous sommes dans l’univers des billets écrits (preuves révélatrices !), des fiacres à espionner et de petits trains poussifs qui mettent la proche banlieue à une heure de la capitale et la province à une demi-journée. Tout déplacement est donc un périple qui prend du temps et exige l’auberge (où la tenancière ne garde ni ses yeux ni ses oreilles dans sa poche), ce qui permet de sauter d’une scène à l’autre tandis que l’auteur intervient pour recentrer l’intrigue dans l’esprit du lecteur. Le feuilleton exige en effet un rappel des faits précédents.

Moins « littéraire » que le ViH des lettres françaises, Xavier de Montépin ne restera pas aussi longtemps dans les mémoires. El Totor badaboum tonnant la gauche de son exil, jeune romantique tonitruant avant de finir prudent sénateur bourgeois de la République, premier intello engagé des temps nouveaux dont l’œuvre complète comporte des dizaines de volumes de ses 10 ans à sa mort, vautré dans le mélo jusqu’à s’y noyer avec Cosette mais en tuant Gavroche, reste bien plus connu, sinon popu. Mais le Montépin se lit encore avec feu plus d’un siècle plus tard, sans les scories interminables sur les égouts de Paris dans Les Misérables. Lui va droit au but.

Il fait partie des mélos célèbres du siècle XIX et une série en a été tiré.

Xavier de Montépin, La porteuse de pain, 1884, Independant Publishing 2020, 402 pages, €18.24

ou Livre de poche 1992, occasion €3.94

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Jussi Adler-Olsen, Victime 2117

Tout commence sur une plage de Barcelone en 2017, au moment de la pire « mode » des migrants venant s’échouer depuis la Syrie via la Turquie. Je me vois tomber dans le mélo mièvre de la solidarité médiatique, des bons sentiments obligatoires, du thème dans le vent. Et puis non, le roman prend un autre tour. Un journaliste minable d’un quotidien catalan local (autrement dit une feuille de chou) pense à se suicider faute de succès et tout simplement d’emploi lorsque la rumeur sur la place l’incite à quitter le bar où il n’a même pas de quoi payer son café pour aller voir. Une journaliste en mal de pub surfe sur les morts noyés en Méditerranée face caméra, en direct sur la plage de Barcelone où des baigneurs en slip s’agglutinent devant un écran géant où s’affiche en temps réel le nombre des victimes : 2177.

Intrigué par ce coup de scandale dans la gueule (technique marketing dite « du pied dans la porte »), requinqué par l’esbroufe de la fille qui fait du journalisme « moderne », Joan décide d’aller piller la caisse dans la boutique de son ex pour s’envoler pour Chypre où la 2117 a été trouvée. Là, un photographe en veste d’uniforme bleu du tramway de Vienne officie déjà, tandis qu’un barbu flanqué de trois femmes semble donner des directives au petit groupe de réfugiés trempé qui a été « sauvé ». Joan pond un article larmoyant qui est publié par son canard et repris par la presse étrangère en mal de scoop pour bobo et mémère. Mais, lorsqu’il revient à Barcelone, sa frigide rédac’chef lui reproche de ne pas avoir creusé : la 2177 ne s’est pas noyée, elle a été assassinée d’un coup de poignard dans la nuque. Il croit repartir, creuser encore.

Dans le camp chypriote, vraie passoire à terroristes, Joan apprend en soudoyant une femme que règne la loi de Daech : un ex-officier de Saddam Hussein ayant sévi dans la prison d’Abou Graïb tient les langues. Il s’est rasé la barbe mais c’est lui qui, machiavélique, va manipuler le journaliste naïf pour tenir en haleine la presse européenne sur la piste d’un gros attentat à venir, quelque part en Allemagne… Qu’il va lui-même soigneusement planifier.

Pendant ce temps, à Copenhague, un jeune homme enfermé dans sa chambre et dans l’univers mental fruste des jeux vidéo ne cesse de « tuer » virtuellement des aliens. Il hait sa mère, son père, la société – car eux ne l’aiment pas. Alexander n’a aimé que son grand-père, qui lui a légué un sabre de samouraï. La victime 2117, qui ressemble sur la photo du journaliste à sa grand-mère, le touche. Il veut l’utiliser pour crier son refus de l’indifférence et téléphone à la police – Département V. Il annonce qu’il va décapiter ses parents une fois son score de 2117 points atteints sur le jeu (cherchez pourquoi), puis sortir dans la rue pour se faire tous ceux qui passent (cherchez donc où). Il utilise des cartes prépayées pour rester anonyme.

Commence alors un jeu du chat et de la souris en Allemagne et au Danemark.

En Allemagne où Ghaalib le terroriste rassemble son équipe de tueurs venue des camps de réfugiés ayant traversé la Méditerranée et où il laisse des indices suffisants à Assad, pilier flic du Département V émigré d’Irak. Il détient sa femme Marwa et ses deux filles depuis ce temps où Assad lui a échappé en Irak, lors d’une mission de l’ONU 16 ans auparavant. Assad (qui s’appelle en vrai Zaïd) l’a défiguré à l’acide phosphorique que l’autre voulait lui coller sur le dos à vif, puis a tué son frère, et il veut se venger. Il déclare violer chaque soir femme et filles ou en les laissant à loisirs à ses hommes. Assad devient fou et s’envole pour l’Allemagne, traquer le tueur au nom d’Allah (qui ne dit rien mais n’en pense pas moins, vu la fin).

Au Danemark, Gordon aidé de Rose, autres piliers du Département V, vont resserrer les mailles du filet autour du jeune vantard blond (et « mignon ») qui veut péter les plombs.

Entre les deux pays Carl, ami d’Assad, qui apprend peu à peu son secret, et ami de Rose qui a quitté le département deux ans avant et est devenue grosse.

Je ne vous en dirai pas plus pour ne pas déflorer la virginité du sujet : vous aussi avez droit aux vierges du paradis. Les fans retrouveront leurs personnages favoris, dans la lignée des séries qui veulent faire « famille » afin de forcer l’accoutumance ; mais cette fois-ci, au vu des commentaires, il semble que les fans soient un brin déçus – surtout parce que la 8ème enquête paraît la dernière du Département V. Pour les autres, dont je suis, ces à-côtés humains ne sont qu’épices pour une intrigue qui s’accélère nettement sur la fin, devenant haletante. C’est bien découpé et bien mené, hormis le premier chapitre démago sur « les migrants ». Nul ne saurait au total s’y ennuyer.

Je ne connaissais pas la star du polar danois. Né en 1950 et seul fils sur quatre enfants d’un psy sexologue connu, il est de « la génération d’avant » pour les lecteurs contemporains ; d’autant plus que, dans la lignée de l’interdit d’interdire après 68, il a touché à tout : guitare pop, médecine, science politique, cinéma, libraire de BD d’occasion, éditeur, scénariste, adepte du Mouvement danois pour la paix… Allez voir plutôt en anglais car sa Wikifiche pour pèdes en français est d’une indigence rare : que font les profs confinés ?

Carl Valdemar Jussi Adler-Olsen a été lauréat du Ripper Award (prix européen du polar), du Prix Boréales du polar nordique 2014 pour l’ensemble de la série du Département V, Grand prix polar des lectrices de Elle 2012 pour Miséricorde, prix « Laurier d’or » des libraires au Danemark et prix Clé de verre (meilleur polar scandinave) pour Délivrance, tous deux en Livre de poche.

Jussi Adler-Olsen, Victime 2117 – La 8ème enquête du Département V, 2019, traduit du danois, Albin Michel 2020, 575 pages, €22.90 e-book Kindle €15.99

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George Sand, Pauline

Une « peinture de l’esprit provincial » selon l’auteur (p.996 Pléiade) sous la forme de deux femmes confrontées à deux mondes : celui de la petite ville et celui de Paris.

Les deux étaient amies depuis leurs 15 ans, dans la même ville très moyenne de Saint-Front. L’une est partie, l’autre pas. Laurence est montée à Paris pour devenir comédienne, poussée par la misère et par sa mère ; Pauline est restée en province pour être brodeuse, vivant chichement en soignant son acariâtre de mère. Deux femmes, deux destins.

« C’était par une nuit sombre et par une pluie froide » que commence le roman. La berline qui transporte Laurence vers Lyon s’est trompé de chemin et s’arrête pour laisser souffler les chevaux et leur faire le plein d’avoine dans l’auberge de Saint-Front. Laurence reconnait les lieux de son adolescence. Dix ans ont passés et elle veut revoir Pauline, son amie de cœur, qui a cessé de lui écrire. Son métier à la capitale préjugé libertin par les petits-bourgeois de province la rabaissent au rang d’une pute à fanfreluches et non de l’artiste de la scène habillée selon le chic de Paris qu’elle est en réalité.

Lorsqu’elle retrouve la maison de Pauline, les deux amies tombent dans les bras l’une de l’autre. C’est par pudeur que Pauline n’a pas écrit, et à cause de sa mère emplie des préjugés étriqués de la province. Cette dernière est devenue aveugle et, après un premier mouvement de dégoût et de mépris pour la catin, elle se reprend devant la voix plus grave et la diction devenue distinguée de Laurence. L’auteur commence alors une satire du milieu bourgeois des petites villes, son dada depuis ses propres épreuves d’adolescente à La Châtre. La curiosité des bigotes est sans borne, la femme du maire pousse son gros mari à intervenir pour « demander son passeport » à la visiteuse, un prurit très administratif qui a fait plus tard les délices de Courteline et qui continue à le faire pour les citoyens confinés du coronavirus obligés de « faire des lignes » de pensum pour se déclarer eux-mêmes de sortie. La bêtise paperassière a une longue histoire en France ! Toujours est-il que le salon de Pauline, habituellement vide, se remplit de toute la faune emperlousée de la cité provinciale qui s’invite spontanément, caquette à qui mieux mieux, chacune se poussant des plumes pour approcher l’actrice et envier sa robe toute simple de grande dame.

Laurence ne reste qu’une journée à Saint-Front avant de repartir. Mais les liens sont renoués avec Pauline et, lorsque sa mère meurt, Laurence la convie à venir à Paris pour qu’elle ne finisse pas dans la peau d’une vieille fille de province. Elle est belle, prend spontanément des poses de Phèdre et peut devenir actrice comme elle. Pauline, d’un caractère différent, se laisse séduire. Mais les mois passent et, si elle se fait une place dans la famille de Laurence, sa mère et ses deux petites sœurs, elle se sent sous la coupe de son amie et cela lui pèse.

Commence alors la dialectique typique de Sand entre les deux femmes, complétée en miroir par la dialectique de deux hommes en mode mineur : Lavallée l’acteur mentor de Laurence et le superficiel mondain Montgenays. Pauline en reste à la morale bourgeoise du convenable avec la naïveté sociale qui va avec, tandis que Laurence est passée par des épreuves qui lui ont ouvert les yeux et permis de remettre en cause les « convenances ». Le bonheur se trouve-t-il dans la norme sociale ? L’exemple de Laurence prouve que non et Pauline en est jalouse. La soi-disant catin n’a pas d’amant et ne change pas de flirt avec la saison ; elle mène une vie de famille dans une maison tranquille et, si elle se fait applaudir, c’est parce qu’elle travaille beaucoup ses rôles. Pauline croit en revanche à l’amour, au mariage et à l’établissement social bourgeois.

Elle se laisse donc circonvenir par Montgenays, riche cynique qui courtise Pauline pour rendre jalouse Laurence, qu’il ne convoite que parce qu’elle est en vue. Pauline ne comprend rien à cette intrigue et croit que toute mise en garde des uns et des autres envers les manœuvres du mondain ne vise qu’à la rabaisser et à laisser la place à Laurence. Les deux amies finissent par se fâcher et Montgenays par échouer. Mais Pauline lui a cédé, il l’a mise enceinte et prend comme un défi social de la marier. Il ne l’aime pas, l’ignorera dès la noce terminée, mais Pauline sera établie dans l’état de bourgeoise mère de famille auquel elle aspirait tant. Sera-t-elle heureuse ? Le lecteur devine que non.

Malgré le titre, ce n’est pas Pauline l’héroïne mais bel et bien Laurence en femme artiste, indépendante et sensible, forte et généreuse – tout comme l’auteur se voulait et dont elle a pris l’exemple sur l’actrice Marie Dorval, connue en 1833. La femme nouvelle de George Sand ne sacrifie rien de sa personnalité ni de ses dons ; elle ne les enterre pas dans le mariage et la soumission au mâle. Elle reste autonome financièrement et socialement, au contraire de l’épouse aliénée sous la tutelle légale de son mari. Elle peut s’épanouir, elle n’est pas dépossédée d’elle-même. Pauline, à l’inverse, nourrit de la frustration qui mène au ressentiment ; elle s’enferme, s’aigrit, se protège par un statut social dont elle fait une « vertu » sans plus exister personnellement.

Ce roman d’émancipation sociale et psychologique est très agréable à lire et reste d’actualité tant la France contemporaine permet d’observer encore de tels milieux, de tels réflexes et de tels portraits.

George Sand, Pauline, 1840, Folio 2€ 2007, 144 pages, €2.00 e-book Kindle €0.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Le Choc des mondes de Rudolph Maté

Au tout début des années cinquante, la science-fiction au cinéma chante l’Apocalypse ; elle peut être nucléaire ou spatiale. La science est reine, tout comme le mâle blanc américain est roi. C’était un autre univers d’avant notre naissance, que les trumpistes adoreraient voir revenir. Mais, le cinéma le montre avec sa technique alors rudimentaire, l’histoire ne se refait pas. Reste une allégorie typiquement américaine de la Grande peur de la Fin du monde et le besoin immédiat d’action pour la contrer.

Inévitablement c’est The Holy Bible, en première image du film, qui donne le ton. Nous naviguons entre la colère de Dieu envers « la chair » (flesh en anglais, torturée comme celle de Sébastien) qui va conduire au déluge et aux quelques élus sauvés (avec les bêtes) autour de Noé, et la colère de Jean qui, depuis Patmos, veut faire peur aux gens comme un écolo d’époque prédisant l’Apocalypse. Cette fois, la Bête vient de l’espace, c’est la gigantesque planète Bellus, toute rouge comme le diable, qui fonce vers la Terre à des millions de kilomètres-secondes.

Un astronome du Cap, le professeur Bronson, calcule que Bellus entrera en collision avec Terre dans huit mois. Il paye l’aviateur mercenaire David Randall (Richard Derr) pour convoyer photos et calculs auprès du professeur Hendron (Larry Keating) de l’observatoire de New York afin qu’il les confirme. Celui-ci confie à sa fille et assistante Joyce (Barbara Rush) la mission de faire tourner la Vérification analytique. Et le spectateur peut voir le calculateur d’il y a soixante-dix ans sous la forme d’une mécanographie de bielles complétée par l’usage de la règle à calcul. Mais tout est confirmé : la Fin du monde approche.

Bien évidemment les nantis au pouvoir n’y croient pas, notamment l’ONU qui se gausse ouvertement de cette prédiction (et le représentant français en premier, tout content de lui). Seuls peuvent y croire les industriels milliardaires à l’américaine, adorant les défis et les start-ups, dont certains financent le projet d’arche pour échapper au désastre. Car le professeur Bronson a aussi repéré une planète dans l’orbite de Bellus qu’il nomme Zyra (un prénom féminin sans signification particulière) qui pourrait ressembler suffisamment à la terre pour que l’humanité puisse y vivre. Ce n’est que « théorique », c’est un pari pascalien, mais agir pour aider « Dieu » à vous élire correspond tellement à la mentalité américaine que la tentative est irrésistible.

Une arche est donc construite sur le modèle de l’époque, un avion-fusée stratosphérique (sorte d’U2 amélioré) pouvant contenir 44 personnes et des couples d’animaux utiles. Outre l’équipage chargé de piloter le vaisseau et des compétences techniques, un tirage au sort (la main de Dieu) désigne autant de jeunes hommes que de jeunes filles parmi les quelques six cents ouvriers, techniciens et ingénieurs du projet. Ce qui ne va pas sans quelques récriminations de dernière minute due à l’individualisme de survie. Mais tout a été prévu et la seule scène de révolte in extremis n’aboutit à rien. C’est peut-être dommage, la longueur du prologue aurait pu être réduite pour favoriser les obstacles de la fin, les égoïsmes et les générosité, l’individualisme et la discipline. Mais l’époque est optimiste et veut rejouer la geste des Pères pèlerins du Mayflower partis de Plymouth en 1620 pour le Nouveau monde, 102 immigrants dont 35 puritains anglais qui allaient fonder « l’Amérique ». Une réminiscence accentuée par la curieuse chasuble brun-moine que portent tous les nouveaux immigrants, avec cordon blanc et calotte noire.

Ce qui est cocasse en 2020 est d’observer que les hommes sont tous « ingénieurs » (y compris agronomes) tandis que les femmes (en dortoir séparé) sont toutes « techniciennes » – y compris Joyce, la fille du « professeur ». Que le seul enfant admis à être sauvé est « Michel » (VF), un gamin (blond) de 6 ans qui s’était réfugié sur le toit de sa maison, engloutie par les eaux du tsunami engendré par l’approche de la grosse planète, en passant par la cheminée à l’aide d’une corde en draps noués. Son initiative lui a permis d’être aperçu et sauvé par Randall et Drake, partis livrer des vivres et des médicaments en petit hélicoptère à une centaine de kilomètres du projet, sur appel de détresse radio. Qu’enfin tous les nouveaux pèlerins sont blancs : Dieu est avec nous, Dieu sauve l’Amérique, Dieu les a élus.

Pour donner un peu de consistance à cette histoire (Archi)-connue et pimenter la Peur apocalyptique d’un peu de sexe (convenable), Joyce qui devait se marier avec Drake tombe en amour pour Randall, moins « professeur » calculateur que casse-cou bricoleur. Drake va-t-il se battre avec Randall ? Va-t-il l’abandonner sur le toit de la maison du gamin ? Deux scènes marquent l’hésitation du jaloux mais la Bonté naturelle des élus ne peut se permettre de telles manifestations du Mal : Drake s’effacera au profit de Randall et adoptera le gamin au lieu de la fille. Happy end.

Car la fusée décolle, use tout son carburant pour se faire capter par la planète Zyra, et réussit à atterrir grâce à Randall sur la neige glacée entre deux montagnes, devant un paysage de grandes plaines verdoyantes où l’air est pur et les couleurs crues comme à Hollywood.

D’après un roman d’époque sous le même titre de Philip Wylie et Edwin Balmer, le film est devenu « culte » pour avoir été pionnier dans la fiction scientifique envers l’espace. Mais plus d’un demi-siècle nous séparent de 1951 et les effets spéciaux et décors, primés en 1952, font bien carton-pâte et peinture aujourd’hui. Reste un portrait psychologique de l’Amérique triomphante qui dominait le monde après la Seconde guerre mondiale. La candeur sûre d’elle-même est toujours revigorante.

DVD Le Choc des mondes (When Worlds Collide), Rudolph Maté, 1951, avec Richard Derr, Barbara Rush, Peter Hansen, John Hoyt, Larry Keating, Paramount Pictures 1995, 1h19, €10.98

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Pierre Bauduin, Histoire des Vikings

Enfin une synthèse contemporaine de spécialiste sur ce peuple nordique fascinant qui a essaimé depuis la Scandinavie jusqu’à Byzance et Terre-Neuve, en passant par le Groenland, l’Islande, l’Irlande, l’Angleterre, la Normandie et les fleuves russes. Pierre Bauduin est professeur d’histoire médiévale à l’université de Caen. En cinq parties et vingt-six chapitres, il arpente les thèmes suivants : la construction du mythe, la façon de « faire l’histoire » des vikings, les sources, les sociétés, les croyances, les liens sociaux, les ressources et activités, les navires et les migrations, la violence et la paix, les transferts culturels et la christianisation.

Les vikings sont issus des peuples du nord. Prédateurs et guerriers, ils suscitent des chroniques horrifiées et une image négative auprès des clercs qui écrivent l’histoire. Mais ils sont aussi commerçants et n’hésitent pas à traiter pour des échanges mutuellement avantageux : fourrures contre objets en stéatite sur les fleuves russes, domaine contre défense du territoire pour la Normandie. Un viking est celui qui fréquente les baies (vik) et monte des navires racés en bois assemblé souplement afin de pouvoir chevaucher les vagues de haute mer. Il existe des navires de guerriers et des navires de transport, le monde viking est spécialiste de la mer, donc des migrations et des réseaux.

« La motivation principale des entreprises vikings demeure l’acquisition de richesses butin et captifs, vendus comme esclaves ou rançonnés » p.83. L’implantation durable ne se fait que sur les territoires déserts (Islande, Groenland) ou les îles à portée de navire (Hébrides, Orcades, Irlande, Ecosse, Angleterre de l’est) ; peu à peu, les intermariages et l’acculturation croisée mais surtout la christianisation (qui apporte du prestige) dilueront l’ethnique dans le social et « le viking » disparaîtra pour devenir roi anglais ou irlandais, duc normand, chef mercenaire varègue. Malgré les études sanguines, génétiques, toponymiques ou juridiques, il n’existe pas « un peuple » viking qui aurait essaimé pour former une diaspora homogène en gardant une culture originelle, mais une progressive intégration dans les royaumes abordés.

Le viking est donc devenu un mythe, entretenu par les nationalismes au XIXe siècle et vivifié par le romantisme. Pierre Bauduin se veut scientifique, donc se méfie du mythe. Mais chacun peut prendre un modèle humain idéal comme guide et faire de cette construction (artificielle) une image dynamique qui l’aide à vivre. L’historien agit en critique qui déconstruit les sources ; l’anthropologue constate la construction des images-forces qui ont été créés. Les deux ne sont pas contradictoires, même s’il s’agit d’une autre étude.

L’entreprise viking a duré en gros trois siècles, depuis un peu avant l’an 800 jusqu’un peu avant l’an 1100. Ce qui ne veut pas dire que « les vikings » ont fait irruption à partir de rien ni de nulle part. Ils sont le produit de l’évolution des sociétés danoise, suédoise et norvégienne de l’âge du fer. Leur essaimage, suscité en partie par l’expansion du monde franc vers le nord, a profité des désordres des royaumes féodaux germaniques, francs et celtes après la chute de l’empire romain. S’ils ont eu tant de succès dans le pillage, c’est certes grâce à leurs qualités guerrières et à leur ruse de commandos tout comme à la qualité de leurs navires à faible tirant d’eau aptes à remonter très loin les fleuves, mais surtout aux désunions des princes et rois locaux qui se faisaient la guerre sans jamais pouvoir offrir un front uni contre l’envahisseur. « La cible principale des vikings fut (…) l’Angleterre » p.93.

Toutes les sociétés sont en mouvement, les sociétés nordiques comme les autres. C’est de ce vaste brassage post-romain qu’est né l’expansion viking, sachant que « le » viking-type n’a jamais existé. Il n’était pas le même en 1066 qu’en 780 : ni de même origine, ni de mêmes mœurs, ni de mêmes croyances, ni avec les mêmes armes. Car les sociétés s’interpénètrent et les armes franques sont devenues fort appréciées des hommes du nord, tout comme l’ivoire de morse par les chrétiens. Le sentiment de violence viking, qui a tant saisi les moines et les clercs copistes, était dû principalement à l’incompréhension des coutumes non-chrétiennes de ces païens vus (vers l’an mille) comme une punition divine pour les péchés. Les Francs pouvaient tuer et piller tout autant, et avec autant de cruauté envers les femmes et les enfants, mais « le viking » n’entrait pas dans les cadres reconnus, ni ne respectait les principes admis. D’où la « terreur » qu’ils inspiraient. L’apaisement aura lieu avec les conversions, progressives, partielles, plus politiques que spirituelles le plus souvent, mais qui ont suffi à « intégrer » les barbares dans le monde « civilisé ».

La dernière partie intitulée « Contacts, transferts culturels et identités » permet à l’auteur de chroniquer le passage au christianisme grâce aux textes, aux pierres runiques et à l’archéologie des objets et des églises. Il conte la progressive formation chrétienne des monarchies nordiques, l’organisation des nouvelles sociétés de l’Atlantique nord (dont l’Islande, originale), l’entre-deux violent et commerçant des fleuves d’Europe centrale, et les implantations différentes en Irlande, en Angleterre, en Normandie. Il est édifiant de constater que le mot « russe » vient de la désignation des Suédois sur le fleuve : Rous signifiait « ramer ». Et que les mots courants en anglais que sont husband, fellow, knife ou window (mari, copain, couteau ou fenêtre) viennent du norrois.

Voulant tout embrasser en un volume, le texte est assez dense, truffé de références et de noms, avec des phrases souvent trop longues qui comprennent maint jargon d’initié, comme si l’auteur voulait se garder à droite et se garder à gauche. Dont l’insupportable et éminemment snob « et/ou », venu du codage informatique et qui n’a absolument aucun sens dans la langue*.

Néanmoins, chacun pourra trouver provende en cette synthèse bienvenue, du spécialiste à l’étudiant, du curieux au Normand. De multiples pages de notes, références, bibliographie et cartes complètent le manuel.

Pierre Bauduin, Histoire des vikings, 2019, Tallandier, 666 pages, €27.90 e-book Kindle €19.99 

* NOTE sur le « et/ou » :

Celui qui parle n’est pas un codeur et celui qui écoute pas un programme informatique. Le « et/ou » informatique se traduit très précisément par « ou » dans la langue. Prenons un exemple : « ils portent des vêtements bleu ou jaune ». L’ensemble « vêtements » est bien qualifié de bleu ET de jaune. Mais l’ensemble sujet des « ils » signifie que chacun porte des vêtements OU bleu OU jaune. Dire « ils portent des vêtements et/ou jaunes » est donc sans aucune signification car ils ne peuvent à la fois en porter des bleus et des jaunes en même temps. Cet insupportable snobisme de branché moderniste, qui date des premiers temps du numérique il y a une vingtaine d’années, produit parfois des incompréhensions cocasses : « envoyez-moi un CV et/ou votre carte de visite » m’avait dit une secrétaire qui se voulait « attachée de direction ». J’avais le choix du et ou celui du ou : que faire ? Interrogée, la pimbêche me dit que c’était « évidemment » ET. Mon cerveau n’avait pas dégénéré en programmation Basic et le bio était en mode bug…

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Arnaldur Indridason, Ce que savait la nuit

A l’approche de la soixantaine, l’auteur quitte l’action pour l’empathie. Exit l’inspecteur Erlendur, introduction de l’ex-policier Konrad. Veuf et tout juste à la retraite, Konrad est obsédé par une vieille affaire d’il y a trente ans, jamais résolue malgré son enquête, la disparition de Sigurvin, entrepreneur.

Deux événements précipitent le retour : la découverte du cadavre congelé de Sigurvin sur le glacier Landjökull et la sollicitation du principal suspect Hjaltalin (prononcez yaltaline) dans l’affaire Sigurvin de parler à Konrad avant sa mort imminente pour cause de cancer. Konrad, qui n’a rien à faire sauf amuser ses petits-fils jumeaux de 12 ans le dimanche, se reprend au jeu du flic et du voyou.

Il va interroger et requestionner un à un tous les protagonistes survivants de cette intrigue interminable et complexe, occasion d’entrer dans les intérieurs et d’aborder les vies à la manière de Simenon. Il va arpenter Reykjavik, capitale de l’Islande, et mesurer combien la modernité a défiguré et abîmé la ville depuis son enfance.

Né le jour avant l’indépendance de l’île, il s’amuse d’avoir été brièvement sujet du roi du Danemark. La crise financière de 2008, qui aboutit à la faillite des banques du pays et à l’effondrement de l’immobilier, est terminée mais a laissé des traces jusque dans les familles. Certains se sont reconvertis en guides à touristes (d’où la découverte par un groupe de vieux Allemands du cadavre sur la glace), d’autres en propriétaires de casse automobile (les pièces détachées sont dix fois moins chères que les neuves). Le réchauffement climatique fait reculer le glacier de manière accélérée et le cadavre est réapparu bien plus tôt que prévu par ceux qui l’ont abandonné dessus.

Ce sont toutes ces transformations qui redonnent du grain à moudre à l’enquête et permettent de brasser à nouveaux les témoignages. Et de leur rattacher un autre décès, celui de Villi, jeune homme bourré renversé par une jeep au sortir d’un bar un soir de tempête de neige, quelques années auparavant. Sa sœur veut savoir si c’est un accident ou un meurtre, le chauffard ayant pris la fuite. Konrad se trouve donc doublement lié : par Marta son ex-chef qui lui demande d’aller parler à Hjaltalin et la sœur de Villi qui lui demande se savoir pour son frère.

Les chapitres sont courts, apportent toujours un indice, autant de marches vers l’étape finale où tout se résout. J’aime à me ressouvenir des rues de Reykjavik, du paysage désolé des landes, du climat venteux qui passe brusquement du grand soleil à la pluie glacée, de l’alcool dans les bars et des maisons en tôles, sans volets ni rideaux.

Les failles du glacier sont celles de l’Islande et sa glace, qui roule et rejette inexorablement, le temps qui n’oublie jamais.

Arnaldur Indridason, Ce que savait la nuit, 2017, Points policier 2020, 341 pages, €7.80 e-book Kindle €14.99 livre audio CD €22.90

Les romans policiers islandais d’Arnaldur Indridason déjà chroniqués sur ce blog

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Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même

Une réflexion s’éclaire sur la durée. En publiant un recueil de ses articles parus depuis vingt ans dans la revue Le débat, Marcel Gauchet éclaire les transformations de la société politique d’un jour nouveau. Il montre la cohérence en mouvement.

Dans les sociétés traditionnelles, les structures venaient de la religion. L’homme y refusait sa propre puissance de créateur par crainte révérencieuse des lois sacrées. La légitimité venait du dehors, du passé, de l’au-delà. La religion panthéiste des sauvages est totale, le magique est partout et au quotidien. Nos grandes religions monothéistes sont moins prenantes, Dieu est tellement hors du monde qu’il laisse une certaine autonomie aux personnes. Le Christ établit même une religion intérieure, un face à face personnel. Le christianisme permet historiquement de sortir du pouvoir totalitaire des religions, de leur magie, de leur répétition, de leur ordre transcendant qui évacue le sujet.

La rupture moderne est l’histoire. La société se produit elle-même en se projetant dans le futur, un futur construit pas à pas à l’aide des acteurs. Sa réalisation la plus forte est l’État-nation.

L’une de ses dérives est le totalitarisme, alliance de la forme vide du religieux et de la forme pleine du laïcisme. Dieu est mort et il ne se passe rien. La société se prend elle-même pour Dieu en déifiant l’Etat ou la nation.

L’autre dérive, mais inévitable, est celle de la société actuelle. Elle sacralise tant les droits des individus qu’elle sape la puissance collective. Elle laisse faire l’outil, l’économie, alors que la raison de l’économie n’est pas dans l’économie mais relève d’une orientation culturelle. Une société qui se produit elle-même transforme la nature et produit son propre univers matériel. Mais ce n’est pas l’individu qui peut le réguler. Sans l’État, pas d’individu mais l’anarchie des rapports de force arbitraire. Le règne singulier de l’individu suppose l’empire général de l’État. Un équilibre est atteint avec « la démocratie libérale [qui] advient grâce à la combinaison synthétique de ces trois éléments, le politique, le droit, et le social–historique » p.335.

Les trois vagues de la modernité sont ainsi successives :

La première va de 1500 à 1650 en Europe. Les Etats–nations sont des relais à l’indépendance vis-à-vis des dieux. L’individu abstrait se dégage théoriquement, à l’intérieur d’une société d’Ancien régime où n’existent que hiérarchie, dépendance et corps constitués.

La seconde étape voit l’émergence de la société civile avec ses franchises, ses droits subjectifs, son contrat social. L’individu concret, juridique, se dégage peu à peu des Etats–nation, munis de libertés formelles.

La troisième étape fait entrer l’historicité. Les sociétés deviennent « libérales ». L’étape d’accélération la plus récente date des années 1970 où apparaît « l’individu détaché en société », appartenant et indépendant à la fois. Car la tradition est intenable, le progrès insaisissable et la révolution improbable.

Quel sera le prochain mouvement de la société ?

Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, 2002, Gallimard Tel, €12.90 e-book Kindle €8.99

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George Sand, Mauprat

Le schéma du roman est toujours un peu le même et toujours un peu différent. La femme est l’héroïne, double de l’auteur, et les amants se battent pour couvrir la mante religieuse. Cette fois, Edmée n’est pas Lélia ; elle est orgueilleuse mais amoureuse. Par « coquetterie » dit cette poulette (et le mot vient de « coq » !) elle fera attendre l’amoureux transi durant sept ans. Un temps biblique, sept ans de malheur avant le bonheur du « mariage », mais cette fois d’égal à égal, en plein esprit républicain. Et ils eurent beaucoup d’enfants (six).

C’est le vieux Bernard qui raconte, à 80 ans, l’année de ses 17 ans, l’enfance et adolescence frustes qui ont précédé et la lente civilisation de l’enfant sauvage par son aimée – du même âge mais civilisée. La Belle et la Bête : Bernard de Mauprat est le dernier de la branche aînée de la famille et il a sept oncles qui le briment, le dominent et l’associent à leurs méfaits ; Edmée de Mauprat est la dernière de la branche cadette, cousine à la mode de Bretagne de Bernard. L’un habite un château fortifié dans la forêt et ses oncles, des nobliaux frustes, ont des mœurs médiévales, pillant, rançonnant contre protection, lutinant et violant à merci ; ils sont les « Coupe-Jarret ». L’autre habite le château de plaisance de Sainte-Sévère, entourée de son père, de son prétendant fade mais exquis, du curé et de ses amis, le bonhomme Patience, Diogène rustique illuminé par la philosophie naturelle, et le chasseur de taupes Marcasse accompagné de son chien Blaireau ; elle appartient aux « Casse-tête ».

Roman d’aventure à la Walter Scott, noir à la Lewis et provincial policier à la Balzac, le livre chevauche l’Ancien et le Nouveau régime. Né en 1757, Bernard et Edmée ont chacun 17 ans en 1774. Le premier a été élevé par sa mère jusqu’à 7 ans puis, à la mort de celle-ci pour capter l’héritage, enlevé brutalement par ses oncles pour l’élever à la dure, en soudard. Il est étonnant que le gamin, à 17 ans, n’ait pas encore connu de femme alors que les oncles, tous célibataires car trop mal vus, n’ont cessé de baiser à couilles rabattues. Mais lorsqu’Edmée « Casse-tête » atterrit dans l’antre des Mauprat « Coupe-Jarret » en se perdant à cheval lors d’une chasse en forêt, Bernard en tombe instantanément amoureux et l’aide à s’évader grâce à une attaque de la maréchaussée sans profiter d’elle, malgré les encouragements des oncles. Mais son « amour » (mot-valise du français) est du brut désir sexuel ; tout l’art de la fille sera de transformer ce prurit bas du ventre en courtoisie trouvère et de dégrossir le sauvageon en civilisé. Alors l’enfant, qui a un bon fond, sortira de la brute pour devenir homme et pourra – sur un pied d’égalité idéal – l’épouser. Elle le lui a promis, à condition que lui-même consente à la mériter. Cela durera sept ans…

Un tel « amour » est un absolu romantique, un exclusif éternel rarissime mais, par-là, exemplaire du message politique que George Sand veut faire passer : la femme républicaine idéale exige un homme qui soit idéal républicain pour un compagnonnage d’âge d’or qui réunisse le sacré religieux et la parité morale. « Il n’y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle » p.794. En ces temps de monarchie restaurée, un brin réactionnaire sur les mœurs, s’exacerbe le féminisme. Le clergé établi en prend un coup avec la figure du supérieur des Carmes chaussés, sybarite politique d’une hypocrisie et d’une ambition avaricieuse rare.

L’auteur, en bonne adepte des Lumières et grande lectrice de Jean-Jacques Rousseau, croit en l’éducation. « Ne croyez pas à la fatalité, déclare Bernard à ses interlocuteurs plus jeunes » p.919. L’énergie et la volonté permettent de la chevaucher et d’orienter son destin plus ou moins. « L’homme ne nait pas méchant ; il ne nait pas bon non plus, comme l’entend Jean-Jacques Rousseau (…). L’homme naît avec plus ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire, avec plus ou moins d’aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti dans la société. Mais l’éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier » p.923. Dans Mauprat, l’homme est régénéré par la femme, elle le civilise. A 17 ans pour elle comme pour lui, nous la trouvons un peu jeune pour le rôle de Mentor, mais telle est la licence de la romancière. De même, attendre sept longues années pour consommer le désir adolescent qui brûle bien plus qu’à un âge plus avancé sans aller chercher ailleurs est irréaliste mais, là encore, une exception voulue. Il faut dire que, dans le Berry profond de l’an 1774, les occasions non mercenaires sont rares.

Oh, certes, les tentations pour compenser se font allusions au cours du récit, du chef de bande de 13 ans, « vigoureux pour mon âge », auquel s’attache un jeune Sylvain devant lequel il est fouetté de houx, attaché à un arbre, pour avoir tué la chouette apprivoisée du « sorcier » Patience – à l’ami Arthur à 18 ans, chirurgien herboriste américain durant la guerre d’Indépendance à laquelle Bernard participe. Ce sont les reflets édulcorés et euphémisés de l’expérience homosexuelle de George Sand avec Marie Dorval en 1832 : l’autre sexe étant barbare et incompréhensible, ne sommes-nous pas mieux servis et mieux lotis par un compagnonnage de même sexe ? L’amitié, sorte d’extase érotique, vaut mieux que la frigidité née sous la violence et la crainte. Mauprat est écrit juste après la séparation de George Sand d’avec son mari et à l’époque de sa rupture avec Musset ; le sexe opposé est donc l’ennemi. « Impérieuse et violente » p.856, Edmée ressemble trop à Bernard pour lui céder de suite. « Edmée m’apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n’était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens ; c’était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le pont d’honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d’armes, mais n’ayant d’amour passionné que pour la Divinité » p.757. Où l’on constate que la revendication d’égalité républicaine entre les sexes encourage l’homoérotisme, l’androgynie, la confusion des genres. Au Nouveau monde, Bernard rencontre Arthur (sous les auspices déclarés de « la Providence ») : « C’était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux » p.790. N’est-il pas le portrait pendant de celui d’Edmée ? « Je conçus pour lui un attachement d’autant plus vif que c’était ma première amitié pour un homme de mon âge. Le charme que je trouvais dans cette liaison me révéla une face de la vie, des facultés et des besoins de l’âme que je ne connaissais pas » p.791.

Néanmoins, pression sociale et orgueil aidant, Bernard rejoindra Edmée qui l’a attendu, se jettera dans les transes car la belle se fait désirer, jouant avec lui en cavalière pour le dompter, jusqu’à la scène de la forêt où l’explosion a lieu. Si vous n’avez pas lu le livre, je ne vous en dis pas plus, sinon qu’il y aura procès, intrigues du clergé, manœuvres des oncles survivants, convulsions, délires – bref tout ce qui fait l’excès du romantisme noir – avant la fin, rapide où, pour une fois, tout le monde n’est pas mort.

Échevelé, invraisemblable, mais lyrique et rousseauiste, ce roman de George Sand peut encore se lire ; vous n’y connaitrez pas l’ennui mais les orages de la passion et le désir, parfois, de flanquer une bonne fessée à la belle.

George Sand, Mauprat, 1837, Gallimard Folio 1981, 480 pages, €9.10 e-book Kindle €1.04

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Alexis de Tocqueville

Tocqueville n’est pas reconnu : il a le défaut pour les intellos d’être « libéral ». Horresco referens ! Le libéralisme est devenu une insulte pour tous ceux qui ne pensent qu’en se posant « à gauche », même si les révolutionnaires adulés de 1789 étaient tous libéraux… Le père d’Alexis de Tocqueville, bien qu’aristocrate, a voué pourtant son existence tout entière au service public. Le comte Hervé considérait le service du pays comme une vertu héritée de la noblesse – est-ce une vertu réservée à « la gauche » ? La naissance a laissé la place à l’exigence mais la probité intellectuelle reste toujours plus rigoureuse que celle du commun, au service de l’Etat.

Père occupé, mère repliée sur elle-même, le jeune Alexis Henri Charles Clérel, vicomte de Tocqueville, est né en 1805. Il est élevé par un vieux précepteur, celui-là même qui avait élevé son père orphelin dès 13 ans. « L’abbé Lesueur l’a entouré d’une sollicitude à laquelle il répondait par une profonde affection », dit un biographe d’Alexis. La raison est une étincelle divine dans l’être de chair ; elle exige une discipline pour luire plutôt que d’être mouchée pour ses penchants. C’est ainsi que l’on pratique la vertu lorsqu’on est libéral. Certains pédago-progressistes pourraient en tirer de fructueuses leçons.

Alexis est d’un tempérament « ardent » pour les femmes ; il est amoureux dès 16 ans. Il n’épouse qu’à 30 ans Mary, une anglaise plus âge que lui qui est une figure de mère pour son anxiété d’enfant solitaire, petit dernier de la lignée. Son père l’a appelé auprès de lui à 15 ans pour le sortir de la clôture familiale et l’élever en raison. Il lui donne toute liberté de lire et de lier amitié. « Renfermé dans une sorte de solitude durant les années qui suivent immédiatement l’enfance, livré à une curiosité insatiable qui ne trouvait que les livres d’une grande bibliothèque pour se satisfaire, j’ai entassé pêle-mêle dans mon esprit toutes sortes de notions et d’idées qui d’ordinaire appartiennent plutôt à un autre âge », dit Alexis de lui-même (lettre du 26 février 1887). Ses lectures favorites sont les classiques français du XVIIe, les auteurs antiques, Voltaire et Rousseau, de nombreux récits de voyage et, parmi les contemporains, Chateaubriand.

Il considère qu’en 1830 les Bourbon se sont conduits comme des lâches. Juge auditeur à la Cour de Versailles en 1827 après son droit, le jeune Alexis passe deux mois aux Etats-Unis en 1831, missionné par l’Intérieur pour étudier le système pénitentiaire. Il en sortira un rapport, puis un livre, De la démocratie en Amérique. Il découvre dans les nouveaux Etats-Unis démocratiques les vertus de la classe moyenne, le sérieux et l’obéissance à une morale due à l’emprise de la religion sur les mœurs. Il n’apprécie cependant pas le « pesant » orgueil américain, ni la « rusticité » des manières. La vieille Europe se trouve partagée face aux Etats-Unis. « Contrairement à la France de l’Ancien régime où les classes moyennes voulaient la destruction des privilèges, en Angleterre elles veulent avoir accès aux droits de l’aristocratie. Le fait que cette dernière reste une classe ouverte, aux frontières indécises, fondée sur une richesse accessible, entretient cet espoir des classes moyennes. »

Tocqueville revient à Montesquieu : la république américaine obéit au devoir civique, né de la morale chrétienne. « L’amour de la démocratie est celui de l’égalité ». La religion – quelle qu’elle soit, y compris sans être divin – a cette vertu d’élever la masse au-dessus de ses petits intérêts personnels. Les Etats-Unis, de la commune jusqu’à l’Etat fédéral, est un ordre organique. Au contraire de la France où l’administration napoléonienne a cassé l’ancien pour rebâtir de zéro. Cette table rase qui a tout centralisé est une forme de despotisme. Tocqueville, en bon libéral dans la lignée de Montesquieu, stigmatise cette « autorité toujours sur pied qui veille à ce que mes plaisirs soient tranquilles, qui vole au-devant de mes pas pour détourner tous les dangers sans même que j’aie besoin d’y songer. » Il dit tout ce qu’a d’étouffant « cette autorité [qui], en même temps qu’elle ôte ainsi les moindres épines de mon passage, est maîtresse absolue de ma liberté et de ma vie, monopolise le mouvement et l’existence à tel point qu’il faille que tout languisse autour d’elle quand elle languit, que tout dorme quand elle dort, que tout périsse quand elle meurt ». Qu’on se souvienne de la période Pétain pour l’écroulement et de la période Chirac pour le gluant sommeil, ou encore du confinement administrativement surveillé, attesté et puni, et l’on verra que Tocqueville était prémonitoire !

Alexis de Tocqueville est surtout réaliste ; il ne voit aucune Raison hégélienne marxiste dans l’Histoire ni aucun déterminisme historique quelconque au régime démocratique. L’homme est pour lui doué de libre-arbitre, éclairé par la raison (au sens français originel de bon sens) pour exercer un choix moral. Une nouvelle aristocratie naît sans cesse de l’intelligence, même si l’on préfère la nommer méritocratie. La figer en statut à vie de fonctionnaire est antinomique avec la démocratie, comme les Etats-Unis l’ont bien compris. La pesanteur de la classe moyenne, qui tient à son confort et répugne à tout changement, comme l’instinct grégaire de toute majorité, volontiers despotique, peuvent entraver le débat démocratique et violer la loi impunément.

Le collectif ne garde jamais son élan initial. Les liens sociaux se détendent à mesure que progresse l’individualisme et que monte la préférence pour les cercles restreints de la famille, des amis et de la tribu, de sa petite région et de sa communauté de travail ou d’origines. A l’Etat anonyme et tutélaire est déléguée la protection de la tranquillité publique, au détriment de tout nouvel arrivant comme de toute idée neuve. Les adaptations sont lentes et les réformes douloureuses, changer ses habitudes répugne à la majorité installée. La maladie politique de la démocratie prend pour noms : versatilité, caprices, démagogie, tyrannie.

Sceptique en ce qui concerne toute croyance, les excès de sacralité et l’appétit de miracles du catholicisme fin de siècle lui répugnent. Tocqueville est chrétien par tradition mais plutôt spiritualiste. S’il croit en Dieu et en la vie future, il ne suit pas les dogmes catholiques. Il accuse la noblesse française de carence ; elle n’a pas su, comme l’anglaise, absorber des hommes nouveaux pour s’adapter aux nouvelles tâches. Lui devient député de la Manche en 1839 pour défendre le libre-échange et l’abolition de l’esclavage rétabli par Napoléon dans les colonies et en Algérie. Il est élu conseiller général en 1842 puis Président du Conseil général en 1849. Il devient membre de l’Assemblée constituante de 1848 dans laquelle il défend l’élection du président au suffrage universel et les contrepouvoirs que sont les deux chambres et la décentralisation régionale.

Là encore, il est en avance sur son temps. Il a vu les dangers du bonapartisme pour le fonctionnement de la France et s’est opposé à Louis-Napoléon, ce pourquoi il est un temps incarcéré à Vincennes. Retiré sur ses terres, il entreprend l’écriture de son second livre célèbre. L’Ancien régime et la Révolution, publié en 1856, montre les dangers du centralisme et de la mobilisation nationale permanente – ces plaies du système politique français. Qui demeurent.

Toujours de santé délicate, Alexis de Tocqueville meurt d’une tuberculose à évolution lente à 54 ans en 1859, sous l’Empire. Il reste le penseur libéral français le plus cultivé et le plus créateur. A ce titre, il mérite d’être lu et relu !

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique – Souvenirs – L’Ancien régime et la Révolution, Laffont Bouquins 2012, 1180 pages, €30.50

Alexis de Tocqueville, Œuvres, Gallimard Pléiade

  • tome 1, 1991, 1744 pages, €69.00
  • tome 2, 1992, 1232 pages, €63.50
  • tome 3, 2004, 1376 pages, €64.00
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Interstellar de Christopher Nolan

Sorti avant l’ère Trump, ce film montre la schizophrénie américaine : d’un côté le repli archaïque sur sa ferme autarcique ; de l’autre la fascination pour la technologie et les étoiles.

Cooper (Matthew McConaughey), un ingénieur ex-pilote de navette de la NASA, s’est reconverti en planteur de maïs dans la ferme familiale mais n’a de cesse que de réparer les égreneuses et de suivre un drone de surveillance jusqu’à le faire se poser. Il a toujours son père mais sa femme est morte d’une tumeur au cerveau que la médecine n’a pas su détecter à temps. Car « la science » a été délaissée et même l’épopée lunaire des missions Apollo sont désormais caviardées dans les manuels scolaires. Le politiquement correct veut qu’elles n’aient été qu’une mise en scène destinée à pousser l’Union soviétique à se ruiner pour faire pareil. C’est exactement ce que prône une majorité de trumpiens, fermiers ignares haineux de tout ce qui dépasse leur niveau basique des trois B (bite, bière, baston) et qui voient un complot dans tout ce qui en sort.

Le climat s’assèche et des tempêtes de poussière empêchent régulièrement toute vie normale tandis qu’elles font crever le maïs. Je m’étonne d’ailleurs que cette référence au Dust Bowl des années 30 montre en même temps des champs de maïs très verts : chacun sait que le maïs demande beaucoup d’eau – et la sécheresse qui cause les tempêtes de poussière est incompatible avec ce genre de plante. Mais cela permet un beau décor et une action prenante en pick-up V8 sans rien voir, pilotée par Tom le gamin de 15 ans (Timothée Chalamet) tandis que le père est obnubilé par le drone qu’il tente de capturer.

Mais la poussière a du bon. Alors que le père ramène ses enfants des écoles où le directeur de Tom lui barre l’accès à l’université au prétexte que le pays a besoin de fermiers producteurs de nourriture et pas d’ingénieurs, et où l’institutrice de Murphy, sa fille de 10 ans (Mackenzie Foy), blâme son affirmation non politiquement correcte que les hommes sont bien allés sur la lune, la poussière dessine des raies dans la chambre où la fenêtre a été laissée ouverte. La fillette croit aux fantômes : ils poussent des livres dans la bibliothèque, formant des espaces comme des traits et des points en morse. Mais Cooper, au vu des lignes de poussière, en déduit qu’il s’agit plutôt d’un langage binaire. La gravitation permet une forme de communication avec une intelligence.

Traduites ainsi, les lignes donnent des coordonnées GPS. Lorsque le père s’y rend, avec sa fille qui s’impose dans la voiture, les deux découvrent une base secrète de la NASA, inconnue du grand public ignare et hostile. Une certaine écologie réactionnaire veut en effet revenir à la ferme des débuts et rester en « paradis » sans plus jamais bouger, espérant que le Seigneur les épargnera. Ce n’est pas le cas des meilleurs scientifiques rescapés du tournant bigot. Eux veulent sauver l’humanité, du moins son avenir, en cherchant une planète habitable dans l’espace. Il faudrait au moins mille ans de voyage, rétorque Cooper, mais non affirme John Brand (Michael Caine) qui fut autrefois son professeur : un trou de ver a surgi près de Saturne il y a quelques décennies et permet probablement de passer dans une autre partie de l’univers par un raccourci. Ce trou hypothétique de la physique relie deux feuillets distincts de l’espace-temps : trou noir qui absorbe d’un côté, trou blanc qui expulse de l’autre.

Brand mandate Cooper comme pilote pour une expédition destinée à trouver cette planète favorable à la vie humaine. Plusieurs expéditions sont déjà parties sonder mais aucune n’est revenue, envoyant seulement quelques données. La Terre va s’appauvrir et l’humanité est condamnée à échéance d’une génération. D’où deux plans : le plan A est le vaisseau spatial Endurance que va piloter Cooper pour trouver la bonne planète et l’ensemencer d’humains via les couveuses qui emportent des embryons au patrimoine génétique diversifié ; le plan B est l’envoi d’une véritable station spatiale qui permettrait d’emporter une grande part de l’humanité actuelle vers les planètes. Mais le B, s’il est plus humaniste, est aussi trop ambitieux : pour l’instant, l’équation pour faire passer un tel vaisseau via la gravitation n’est pas résolue.

Hanté par les étoiles et résolu à ne pas s’enterrer dans la vie de fermier, Cooper accepte la mission, malgré sa fille de 10 ans qui le supplie de rester, arguant même que « le fantôme » a tracé les lettres STAY (reste) au travers des livres sortis des rayons. Tom et Murphy sont confiés au beau-père (John Lithgow) et le pick-up V8 entre les mains du fils, ravi. Seule Murphy en veut à son père de l’abandonner. Elle n’aura de cesse, en grandissant, de chercher ses traces via la science tandis que son frère se contentera de la ferme où il produit des plantes qui meurent et des fils qui s’affaiblissent. Une inversion des rôles typique de l’époque féministe aux Etats-Unis : la fille dynamique et scientifique, le garçon conservateur et producteur.

La relativité change les âges relatifs dans l’espace ; Cooper reste jeune tandis que ses enfants vieillissent. La mission ne se passe pas sans incidents. L’équipage de quatre, plus le robot TARS, met deux ans à rejoindre Saturne et le trou de ver. Après, c’est l’inconnu. Amélia Brand (Anne Hathaway), fille du professeur, et les astronautes Romilly (David Gyasi) et Doyle (Wes Bentley) plongent dans le trou avec Cooper et assistent à une déformation d’espace-temps. Amelia aura même la sensation d’avoir serré la main d’un « être » en tendant le bras.

La première planète signalée comme pouvant abriter la vie est très proche du trou noir surnommé Gargantua et l’atterrissage est délicat, mettant en jeu tout le talent du pilote. Mais la planète est entièrement couverte d’eau, que des vagues gigantesques parcourent. La mission précédente s’est crashée et seuls des débris subsistent. Amelia manque de compromettre la suite en voulant absolument rapporter une boite noire alors que la vague arrive au galop. Elle n’a que le temps de regagner la navette avec le robot alors que Doyle, trop lent, y reste.

Il faut alors explorer une autre planète possible. Amélia, amoureuse d’Edmunds, développe une théorie sur l’amour transcendant le temps et l’espace pour qu’ils choisissent cette planète possible. Mais Cooper a envie de garder du carburant pour revenir sur terre, selon ce qu’il a promis à ses enfants et Romilly ne croit guère à la planète Edmunds. L’Endurance se dirige donc vers la planète Mann. Celui-ci (Matt Damon), ne gardant plus espoir de revoir un humain, s’est mis en hibernation dans son sarcophage et l’équipage le réveille. La planète est belle mais aride et glacée. Y aurait-il quelque part un sous-sol avec moins d’ammoniaque dans l’air ? Mann l’affirme (à l’aide de fausses données) et convie Cooper à explorer le coin. Il tente alors de le tuer pour ne pas qu’il revienne sur terre. Pour lui, « la mission » est de sauver l’humanité future et pas celle au présent ; il veut donc ensemencer sa planète avec les embryons pour ne plus être seul. Ce plan B est d’ailleurs le seul auquel le professeur Brand ait cru, il l’avoue à Murphy devenue adulte et chercheuse à ses côtés. Pour résoudre l’équation de la gravitation, il lui faudrait des données quantiques d’un trou noir, inaccessibles depuis la terre.

Sauvé in extremis pour l’action, Cooper décide de rentrer, malgré Mann qui tente de prendre le contrôle de la navette et qui a tué Romilly par robot piégé. Son arrimage échoue et il est expulsé dans l’espace tandis que le vaisseau est endommagé. Ce qui oblige les deux astronautes restants, Cooper et Amelia, à tenter de rallier la planète Edmunds avec très peu de carburant. Cooper parie alors de se faire attirer par le trou noir afin de profiter d’un effet catapulte. Pour alléger le vaisseau, il largue le robot TARS puis sa propre navette, se sacrifiant pour laisser Amelia seule dans le vaisseau accomplir la mission. Le spectateur un peu averti de physique notera les tuyères crachant le feu et les explosions dans l’espace – pourtant sans air…

Sa navette se disloque, conduisant à son éjection. Cooper se retrouve alors dans un cube à quatre dimensions, un tesseract, d’où il aperçoit la chambre de sa fille au travers des livres de la bibliothèque. C’est bien lui qui communique, par un paradoxe de l’espace-temps, ces mystérieux signes gravitationnels du « fantôme » via un infini de chambres à différentes époques. Il peut ainsi transmettre à Murphy adulte (Jessica Chastain) les données quantiques du robot TARS, rescapé de l’espace, afin de résoudre la fameuse équation. Il le fait grâce à la petite aiguille de la montre qu’il lui a laissée en partant, les battements de l’aiguille formant des lettres en morse.

La fin est happy à l’américaine, comme on peut s’y attendre : la science sauve l’humanité asservie par les superstitions écologiques. Cooper se trouve lâché du tesseract et, via le trou de ver, est recueilli par une station humaine Cooper, flottant près de Saturne avec le robot TARS, après avoir serré brièvement la main d’Amelia dans un passé récent. Il assiste à la mort de Murphy, devenue bien vieille, puis vole une navette pour rejoindre Amelia qui a trouvé la bonne planète.

Les « fantômes » n’existent pas, seulement des explications rationnelles qu’on ne peut encore élaborer. Ce n’est pas le repli sur la tradition qui sauve l’humanité mais bien la curiosité de la recherche. L’amour transcende le tout car il fait se mouvoir pour les autres. Le trou de ver n’est pas apparu par hasard, l’humanité future, partie vers les étoiles, l’a placé là dans un repli d’espace-temps.

Entre science-fiction très au fait des nouveautés astrophysiques et message politique et moral à l’humanité en train de sombrer dans le trumpisme régressif, Interstellar est un film optimiste où les relations père-fille sont explorées autant que les étoiles.

DVD Interstellar, Christopher Nolan, 2014, avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Casey Affleck et Matt Damon, Warner Bros 2015, 2h42, standard €6.00 blu-ray €7.52

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Maxime Chattam, Le signal

Ce gros roman pour confinement d’hiver, dans la maison bien close où chaque bruit est inquiétant, commence comme un thriller d’espionnage, se poursuit en fantastique adolescent à la Stephen King avant de se terminer, près de 800 pages plus loin, en scènes gore de tueur en série. C’est gros, horrible et délicieux.

Maxime Chattam décentre son histoire aux Etats-Unis d’aujourd’hui, pays mythique où « tout » est possible. La famille idéale des Spencer quitte la New York trépidante pour Mahingan Falls, une petite ville balnéaire (imaginaire) enserrée dans les montagnes non loin de Salem. Une antenne de télécommunication permet seule la liaison Internet et mobile. La vaste maison de bois rénovée, à l’extrémité d’une triple impasse, se trouve près des bois. La quiétude naturelle contraste avec les nuisances de la ville. Car chacun a besoin de calme pour se ressourcer et quoi de mieux que ce déménagement en plein été ?

Olivia a quitté un métier stressant de présentatrice TV célèbre pour envisager une émission de radio locale. Tom, lessivé par les mauvaises critiques de sa dernière mauvaise pièce de théâtre, désire retrouver l’inspiration. Des trois enfants, seule Baby Zoey, 2 ans, n’a rien à récupérer. Les deux autres ont été éprouvés par la mort des parents d’Owen. Il a été recueilli par les Spencer car Tom est son oncle et son parrain. Il devient le frère de Chadwick (dit Chad), du même âge que lui : 13 ans. C’est un âge soupçonné par les psys (yankees) d’être sensible et trouble, déclenchant, au pays des névroses bibliques, nombre de phénomènes paranormaux. Tel est l’accroche King de Chattam.

Sauf que Maxime est un auteur européen, plus rationnel et moins empoisonné d’idéologie Jéhovah que Stephen ; il va faire diverger l’anormal en nouvelle norme menaçante. C’est que la technologie s’invite au festin des horreurs dans la meilleure tradition (plus récente) des millénaristes et des théoriciens du Complot. Tout serait la faute du Gouvernement, comme il se doit, ou des capitalistes, comme de bien entendu. Avec cet arrière-plan qui reste bien chrétien que le Diable n’existe que parce qu’on y croit, très nombreux et depuis très longtemps. Donc le Mal, des énergies négatives qui nous dépassent et nous environnent, chevauche les courants telluriques ou artificiels pour se déplacer, se manifester et frapper.

Les Remerciements à la fin du livre l’avouent : Maxime Chattam a mis en scène sa famille, idéalisée pour l’occasion, un bel effort d’auteur pour intégrer sa « tribu » à son travail. Chad lui ressemble, peut-être son fils aîné : « Chad, malgré ses seulement 13 ans, commençait à développer un début de carrure, avec de fins muscles naissants » p.41. Owen, le cousin, « demeurait un peu poupon ». Mais progressivement le Chad élancé et dynamique va se faire supplanter par l’Owen moins physique mais plus réfléchi. C’en est émouvant. Les deux garçons sont flanqués de Connor, « presque 14 ans » et déjà « basculé du côté du mâle » avec le sexe en ligne de mire, musclé en débardeur et « un peu bourrin » mais prenant les choses comme elles viennent, ainsi que de Corey, 13 ans comme eux, frère cadet de la nounou engagée pour garder le bébé Zoey, Gemma, presque adulte avec ses 17 ans.

La maison idyllique inquiète de plus en plus la famille idéale. C’est le chien qui revient terrorisé de la forêt, puis le bébé qui hurle dans la nuit, répétant sans arrête « clignote ! clignote ! » comme s’il avait vu un fantôme, c’est Olivia qui perçoit une présence noire. Puis voilà les garçons, partis en exploration au-delà de la ravine qui sépare la ville du plateau, au pied du mont Wendy qui supporte l’antenne, en butte aux menaces coupantes d’un épouvantail planté dans les maïs ! Qui va les croire ? Même si l’éviscération en direct du fils du fermier peut en témoigner… et qu’ils s’aperçoivent que Wendy est l’abréviation Disney du Wendigo, le monstre indien des forêts. Mais ne seront-ils pas accusés du crime ? La lacération du bide semble un fantasme récurrent de l’auteur, toutes les griffes et les couteaux visent ce point précis du corps, peut-être le plus vulnérable. Pour le reste, les survivants ont le tee-shirt lacéré, les jambes griffées, le flanc blessé. Le sadisme ne se passe pas qu’en imagination !

Les teens enquêtent à la bibliothèque et s’aperçoivent que leur collège a été bâti juste au-dessus de l’intersection des deux rivières qui traversent la ville – juste à l’endroit où une trentaine d’Indiens a été massacrée par les colons puritains au XVIIe siècle. Owen se fait une peur bleue dans les toilettes du collège lorsqu’il perçoit une présence maléfique qui tente de l’agripper. Tom, de son côté, se rend compte avec trouble que sa nouvelle maison a une histoire – et pas des plus réjouissantes : elle a été la masure d’une sorcière brûlée à Salem tandis que ses deux fillettes étaient lynchées par les bigots en délire ; elle a connu ensuite un toqué d’ésotérisme venu de Californie avant un couple dont le mari et la fille se sont suicidés – il faut dire que le père violait la fille. La mère survivante est en hôpital psychiatrique. L’avocat new-yorkais qui avait acheté la maison a fait faillite, d’où la « bonne affaire » des Spencer.

En bref, le lieu est mauvais et l’arrivée de la famille a déclenché dans la maison une révolution de spectres tandis que la ville tout entière est, depuis quelque temps, en proie aux morts inexpliquées dues à une panique noire. Le shérif Warden est un gros « connard » macho et borné comme son président, et l’adjoint venu de Philadelphie Ethan Cobb ne peut y croire… avant de l’expérimenter sous la ville, avec les ados. Seul un lance-flammes bricolé avec un pistolet à eau rempli d’autre chose parvient à tenir à distance des entités maléfiques qui hurlent et griffent avant de mordre, d’aspirer et de broyer. L’horreur.

La suite sera dantesque, dans un Armageddon où l’au-delà prend le pouvoir pour quelques heures. Inutile d’en dire plus, sauf que tous les méchants ne sont pas éradiqués et que tous les bons ne sont pas sauvés. Dans l’indifférence de la nature (et de Dieu pour les croyants), seul le courage et l’initiative font la différence. La mère est une louve pour ses petits, le père entreprend ce qu’il faut, les aînés tempèrent l’imagination et les excès des plus jeunes qui, eux, résistent à tant de pression psychologique par des embrassades et des torrents de larmes. Le lecteur quitte ce livre lent au début et prenant sur la fin avec de quoi faire des cauchemars les nuits de nouvelle lune.

Un bon thriller – qui veut dire qui fait frémir – dont les pages sont bordées de noir comme les faire-part de deuil..

Maxime Chattam, Le signal, 2018, Pocket 2020, 908 pages, €9.95 e-book Kindle €9.49, CD audio €26.90

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Cronin, Le jardinier espagnol

Cronin fut médecin, ce qui lui a donné une sensibilité envers les autres et une vue éclairée des spécimens humains. Dans ce roman d’après-guerre, il met en scène un consul américain, Harrington Brande, nommé sur la Costa Brava dans la petite ville de San Jorge et son fils de 9 ans, Nicolas. Sa femme l’a quitté depuis six ans déjà ; elle est restée aux Etats-Unis où elle préfère travailler pauvrement que de dépendre de lui.

Car le consul est orgueilleux et imbu de lui-même. Protestant religieux de Nouvelle-Angleterre, il a tous les travers du puritain élu de Dieu qui se croit supérieur à tous. Si son mariage a été un échec, c’est parce que son épouse n’a pas reconnu son prestige et la valeur de ses conseils ; si sa carrière se passe de petites villes en petites villes sans jamais un poste à sa mesure, c’est qu’il est « suffisant » et doté d’un « colossal égoïsme », comme lui dit son supérieur à Madrid. Psychorigide, névrosé obsessionnel, il voue son existence à écrire une biographie de Nicolas Malebranche, philosophe et prêtre oratorien français qui allie Saint Augustin et Descartes en rationalisant la croyance en Dieu. Il a donné le prénom de son guide à son fils Nicolas.

Ce dernier est un enfant chétif et malportant parce qu’il le couve et le protège trop, régentant ses horaires, son climat et ses menus. Il lui voue un amour exclusif à cause de « cette soif ardente d’être aimé, tendrement, passionnément, exclusivement », comme il l’avoue à son psy, le manipulateur des mots Halévy, son seul « ami ». Harrington est seul par orgueil ; il entraîne dans la solitude son garçon qui est encore trop enfant pour s’en rendre compte, faute de mère, de grands-parents, d’amis ou de copains. La diplomatie fait déménager souvent et c’est le père qui donne ses leçons scolaires au fils.

Dans la villa espagnole louée pour le consul à l’écart de la ville, une cuisinière, Magdalena, et un homme à tout faire, Garcia, ne peuvent suffire ; il faut encore un jardinier pour entretenir et embellir le jardin qui s’étend alentour. Le consul engage José, jeune homme de 19 ans flanqué de multiples petites sœurs, d’une mère et d’un grand-père, mais soutien de famille. Nicolas, sur sa mine, spontanément lui sourit. Il va peu à peu, au fil des jours, s’en faire un véritable ami. Il jardine avec lui, ôte sa chemise comme lui, prend des muscles sur les conseils d’exercices de José, découvre le jeu populaire de pelote où le jeune homme excelle.

Il emmène son père sur la plazza assister à un match, que José gagne in extremis, électrisé par l’admiration du gamin. Mais cette amitié neuve déplaît au consul et père : il est jaloux et trouve trop populacière la promiscuité avec les gens du cru. Son orgueil égoïste ne peut supporter de partager l’amour, même si celui-ci est bien différent de l’amour filial. Car Nicolas, dans la naïveté de ses 9 ans, « aime d’amour » José, comme un grand frère, un mentor. Son père interdit désormais qu’ils se parlent mais Nicolas ne désobéit pas lorsqu’il décide de lui écrire. Et le papier de leurs échanges, qu’il fourre sous sa chemise pour le soustraire aux regards de Garcia et de son père, lui caresse la peau sensuellement ; c’est un peu du jeune homme, de son regard, de son sourire, tout contre lui.

Le soleil, la nature, le printemps, la jeunesse de José, font chanter son corps et exaltent son cœur sans qu’il perçoive autre chose que de la chaste amitié. Côté José, c’est un sentiment de protection et de pitié qui s’impose envers ce gamin qui pourrait être son petit frère et qu’il voit si solitaire, si malingre, si curieux de tout. L’admiration du petit pour sa silhouette élancée, le noueux de ses muscles, la nudité de son torse, son habileté au travail, son agilité à la pelote, le flatte. Il veut l’élever à lui, le faire grandir, le sortir de l’ombre froide de son père qui l’inhibe, le rabaisse et l’enferme. C’est ainsi que Nicolas découvre la santé, l’effort, l’initiative. José l’emmène pêcher la truite lors d’une absence de son père, conduit par Garcia. Jamais Nicolas n’a été aussi heureux.

Car un enfant apprend de la vie par tout son être. Comme Platon le disait au Banquet, les sensations qui rendent présent au monde et aux autres ouvrent aux passions qu’un guide permet de dominer. De la nature au naturel, il n’y a rien que de normal. C’est pourquoi annexer Nicolas au combat des homosexuels pour exister et se faire reconnaître est inadéquat : nul n’est « gai » à 9 ans. L’éveil des sens conduit au cœur et, par-là, à la raison ; la prière comme action de grâce vient de surcroît à ceux qui croient, mais la croyance, à 9 ans, est une emprise parentale plus qu’une foi venue de l’intérieur. José renverse la perspective de Harrington ou même de Garcia : au lieu de cultiver seulement l’esprit, cultiver d’abord le corps, le reste vient de soi.

Garcia le domestique, dont le lecteur apprendra vite qu’il est recherché (mollement) par la police de Franco pour meurtre et banditisme, aurait voulu impressionner Nicolas, le dompter en matamore en lui contant ses histoires de cruauté, mais c’est José le lumineux qui l’a devancé. Lorsque Nicolas rentre à la maison après la pêche au moulin de la cascade, Garcia est revenu d’avoir conduit le consul au train et a le vin mauvais. Il menace, brandit un couteau. Il effraie tant Nicolas que celui-ci, dès le lendemain, s’en ouvre à José : pas question de passer une nouvelle nuit d’angoisse dans la maison avec ce Garcia capable de tout. José l’invite chez lui, manger le ragout de sa mère, jouer aux cartes avec ses sœurs, dormir dans le même lit que lui.

Lorsque le père l’apprend à son retour plus tôt que prévu, il est furieux. Sa colère est soigneusement montée par un Garcia obséquieux qui jalouse la jeunesse de José et la préférence que lui montre le gamin. Le consul, qui s’est vu miroiter une promotion et qui rentre déçu de Madrid, imagine le pire à cause de la désobéissance de son fils. Il mande son psy pour venir l’analyser. Ce dernier, qui tient à conserver une si bonne pratique bourgeoise, s’empresse de tourner les mots du gamin dans un sens freudien tordu où la hantise puritaine de la sexualité a la plus grande part. Nicolas n’a que 9 ans mais le consul et père n’entend que ce qu’il veut croire. Mais accuser directement serait susciter le scandale et la honte aussi Garcia insinue que José a volé des boutons de manchettes – et le consul les retrouve opportunément dans la veste que le jeune homme a ôté pour travailler au jardin. José est arrêté, conduit en prison ; il sera jugé à Barcelone pour vol. Nicolas, désorienté, ne comprend pas.

Il comprend encore moins lorsqu’on lui apprend la mort de son ami, tombé du train par la faute de son père qui le surveillait de près, obsédé de le voir condamné, et l’a accroché par la veste lorsqu’il a voulu sauter pour s’évader. Désormais, Nicolas hait son père – ultime pirouette de la critique psychanalytique : tuer le père pour exister soi. Cet homme a détruit tout ce à quoi il tenait : la jeunesse, l’exemple, la liberté. Orgueilleux comme un dindon (que les puritains yankees fêtent ingénument chaque année le quatrième jeudi de novembre lors de Thanksgiving), le consul est vide et creux. Son prestige n’est que d’apparence : à l’intérieur, il n’est rien. Il est édifiant – et ironique, l’auteur n’en manque pas – que ses lectures du soir à l’enfant soient un atlas ornithologique où l’autruche, animal peureux mais qui, acculé, se défend bec et ongles ressemble au portrait du père en pied et plumes, et que la dernière soit sur le dindon, stupide et fat comme lui. Son grand œuvre sur Malebranche a été brûlé à l’état de manuscrit par un Garcia percé à jour qui s’est enfui avec bijoux et vêtements ; la confiance de son fils est définitivement ruinée par son acte cruel et injuste envers José ; son emprise sur lui s’effondre lorsque Nicolas manifeste le désir d’aller à l’école pour avoir des copains et à revoir sa mère ; la population de San Jorge ne supporte plus le consul, exigeant sa mutation. Jusqu’à sa femme qui se trouve prête à recevoir son fils grandi à bientôt 11 ans à la fin du roman, elle qui l’a délaissé durant sept ans.

A force de macérations et de contraintes, le puritanisme engendre la haine et la méchanceté : il détruit de l’intérieur. C’est ce que veut l’Eglise en ses extrémismes, elle qui conchie le monde ici-bas au profit de l’au-delà paradisiaque (dit-elle) du Seigneur éternel – mais ce n’est pas vivable. Et Nicolas, qui a obscurément senti l’ouverture de la cage par l’exemple sain et humain de José, s’y engouffre sans pitié. « La morue empaillée », comme le disait Garcia du consul, n’a plus que la position du martyr à faire valoir à son orgueil. Être victime quand on n’a pas de talent vous pose – c’est toujours valable dans notre misérable actualité.

Un film a été tiré de ce roman tragique et caustique, Le Jardinier espagnol (The Spanish Gardener) réalisé par un anglais, Philip Leacock, en 1956. Mais le livre est plus fort, les images dénaturent l’évolution psychologique de l’enfant.

Archibald Joseph Cronin, Le jardinier espagnol (The Spanish Gardener), 1950, Livre de poche 1971, occasion €1.13

DVD The Spanish Gardener, Philip Leacock, 1956, avec Dirk Bogarde, Michael Hordern, Cyril Cusack, Bernard Lee, Rosalie Crutchley, (en anglais), 1h32, €21.00

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Victor Davis Hanson, Carnage et culture

Pour ce professeur d’histoire militaire à l’université de Californie, tout se trouve chez les Grecs : « la manière particulière qu’avaient les Grecs de tuer étaient le fruit d’un gouvernement consensuel, de l’égalité dans les classes moyennes, de l’audit civil des affaires militaires, de la séparation du politique et du religieux, de la liberté, de l’individualisme et du rationalisme » p.17. Tout est dit. On croirait un hymne à l’armée américaine. C’est que l’on se bat toujours avec sa culture, de l’épopée des Dix Mille à la guerre du Golfe.

En Occident, la guerre est amorale ; elle doit donc être conduite de manière à être efficace ; elle ne peut donc qu’être meurtrière. Hanson examine un par un les exemples des batailles de Salamine, Gaugamèles, Cannes, Poitiers, Tenochtitlan, Lépante, Rorke’s Drift, Midway, le Têt. Cela de -480 à 1968.

Il montre que la liberté donne le moral, le civisme la discipline, l’initiative l’ingéniosité. La technique est celle de l’assaut frontal, issue de l’attitude des citoyens libres des Etats–cités grecs. L’héroïsme individuel est subordonné au courage collectif. Les attaques directes sont toujours « justes » alors que les embuscades et les attentats sont des « traîtrises ». La discipline romaine est une science froide qui permet de tuer le plus possible. Le caractère public de la recherche militaire permet de fabriquer de bonnes armes et d’élaborer une tactique fluide et novatrice.

Ce pourquoi l’islam a été repoussé. Le rationalisme s’y trouvait en contradiction avec la révélation du Coran : « s’il n’y eut jamais de véritable économie de marché dans le monde musulman, c’est parce que la liberté d’entreprendre y manquait et que leur essor eût contrarié le Coran qui ne faisait aucune distinction entre vie religieuse et vie politique, culturelle ou économique et qui décourageait donc un rationalisme économique sans entrave » p.328. Les bonnes armes ne suffisent pas il faut aussi l’esprit pour les employer. « On ne saurait se contenter d’importer des techniques supérieures ; si l’on ne veut pas qu’elles deviennent aussitôt statiques et obsolètes, il faut aussi adopter les pratiques qui les accompagnent : liberté de pensée, méthode scientifique, recherche sans entrave et production capitaliste » p.434. L’auteur l’affirme surtout pour les temps présents.

Ce livre est une utile réflexion sur la place de la technique dans la guerre et sur la place de la guerre dans la société. Se battre est en Occident une affaire sérieuse : ni une parade, ni une razzia. Avec l’essor de l’économie, de la mentalité d’efficacité issue de l’économie, la guerre est devenue une industrie avec sa productivité, sa rationalité et son marketing. Seules la « traîtrise » peut provisoirement la vaincre. Les attentats aveugles sont de ce type, tout comme l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Ce point de vu paraît ethnocentriste ; il n’est pour l’instant pas démenti.

Victor Davis Hanson, Carnage et culture – les grandes batailles qui ont fait l’Occident, 2001, Champs Flammarion 2003, 598 pages, €12.20

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George Sand, Lélia

Roman poème philosophique, Lélia est non seulement difficilement classable mais aussi difficilement lisible en notre siècle. Deux personnages-types seulement : la femme et l’amant ; déclinés en deux binômes antagonistes comme l’auteur aime à créer, découvrant la dialectique avant Marx.

Lélia est une femme de 30 ans, frigide et revenue de tout ; son pendant est sa sœur chérie Pulchérie (qui sonne également comme sépulcre), jouisseuse du présent et multipliant les amants d’un soir, tentée même d’être gouine avec sa sœur par enivrement des sens (p.372 – tentation personnelle de l’auteur). L’amant de Lélia est Sténio, « l’enfant » (d’environ 17 ans au début, 20 ans à la fin), poète énamouré vibrant de désirs ; son pendant est Trenmor, vieux routard du sexe et de la vie, galérien cinq ans pour dettes de jeu, revenu de tout lui aussi mais avec énergie et volonté – le héros romantique sans sexualité. Un autre pendant noir est Magnus, prêtre par dépit de l’amour, hanté de macération et de sexe, le parfait négatif de toute foi chrétienne parce qu’il en accentue avec une discipline exacerbée toutes les injonctions d’église pour châtier la chair. Ni amour, ni poésie, ni religion : le siècle a tout détruit.

Et tous ceux-là monologuent à longueur de pages, déclament leurs hautes pensées dans une grandiloquence aussi vaste que creuse car le lecteur pense très vite que ce qu’il leur faudrait à tous, c’est baiser ardemment une bonne fois pour toutes afin de réconcilier « la chair », le cœur et « l’esprit » que le siècle fait divorcer. C’est ce que voudrait l’adolescent Stenio, empli de la santé du corps, des désirs du cœur et du bon sens de la jeunesse. Il est décrit frissonnant de sensualité, garçon « dont la beauté faisait concevoir la beauté des anges » p.478. Mais Lélia joue avec lui comme avec un bichon, se déclarant « sa mère » (dominatrice et castratrice), caressant sa peau nue par la chemise ouverte avant de flirter jusqu’au baiser, puis de repousser ses ardeurs avec horreur. « Tiens, laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux si doux et si souples se rouler et s’attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune homme ! » p.322. Stenio ne sera heureux que dans l’illusion d’une seule nuit, lorsque Pulchérie, qui a la même voix que Lélia, le baisera jusqu’à plus soif sous couvert de l’obscurité. Sténio aura alors un sentiment d’accomplissement de tout son être qui le rendra heureux… jusqu’au matin où il s’apercevra de la supercherie. Il comprendra alors « la leçon de la vie » : le froid réalisme des êtres et des situations. « La poésie a perdu l’esprit de l’homme », conclut philosophiquement Lélia (l’auteur) p.378.

Faute de pouvoir aimer de tout son être, en harmonie des sens avec sa passion et toute son âme, le garçon ne sera plus qu’animal. Il se lancera dans la débauche, de fille en femme, de vin en élixirs, de fêtes en orgies. Trenmor, sur les instances de la frigide et orgueilleuse Lélia pleine de remords (l’idéal de George Sand), le retrouvera flétri dans la villa italienne de Pulchérie, la chemise défaite sur sa maigreur maladive. Il tentera de le sauver en l’emmenant au monastère des Camaldules mais ce sera trop tard. L’esprit s’est séparé de la chair et le cœur est devenu sec. Le « mal du siècle » XIX de cette « génération avide et impuissante » (p.296), a encore frappé. Nous sommes, selon ce romantisme corrosif de toute santé, « condamnés à souffrir, (…) faibles), incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d’un bonheur sans nom, toujours hors de nous » p.260.

Le lecteur d’aujourd’hui comprend pourquoi George Sand a connu des échecs au théâtre car ces beuglements interminables sur l’aspiration vaine à l’inaccessible lasse vite tout public, même en belle langue. Le sublime n’a rien de naturel et ne peut être tenu constamment. L’amour platonicien est réservé aux sages, pas au tout venant ; et notamment à ceux qui ont beaucoup vécu et sont las des sens. Le spiritualisme poussant le christianisme à l’éthéré est une imposture qui masque la cruauté des femmes (d’Aurore Dupin elle-même avec Aurélien de Sèze) et souvent leur frigidité en cette époque de machisme tranquille où (contrairement au XVIIe siècle) l’homme prend son plaisir sans égard pour sa compagne, violée trop tôt selon les usages du temps. Ainsi « la princesse Claudia » sera amenée à Stenio débauché dans la fleur tendre de ses 14 ans à cause de « sa puberté précoce » p.455 ; le jeune homme ne la souillera pas, moins par scrupule d’user des femmes comme des objets après ce que Lélia lui a fait, que par impuissance due à l’épuisement de sa débauche. Lélia, c’est la Femme « telle qu’elle est sortie du sein de Dieu : beauté, c’est-à-dire tentation ; espoir, c’est-à-dire épreuve ; bienfait, c’est-à-dire mensonge. (…) Si tous les hommes n’étaient pas fous, (…) ils connaîtraient le danger, ils se méfieraient de l’ennemi » p.314. Lélia, c’est Aurore Dupin dite George Sand, une masculine avide de dominer les hommes plus jeunes qu’elle et de les efféminer par revanche : Jules Sandeau, Alfred de Musset, Sténio.

La leçon philosophique de George Sand sur la religion est loin du catholicisme d’Eglise de son temps et plus proche de la philosophie naturelle à la Rousseau : « Oh ! c’est que la nature est plus forte que votre faible cerveau, parce que la nature est Dieu, parce que votre foi n’est qu’un rêve doré, une folle ambition poétisée par le génie d’un sectateur enthousiaste ! » p.481. Il n’y a pas d’esprit du mal, « l’esprit du mal et l’esprit du bien, c’est un seul esprit, c’est Dieu ; c’est la volonté inconnue et mystérieuse qui est au-dessus de nos volontés » p.260. Darwin évoquera l’hérédité, Spencer la société, Nietzsche l’illusion des croyances, Marx l’économie matérielle et la société, Freud l’éducation – mais George Sand qui ne sait pas grand-chose mélange tout ça dans la réponse chrétienne d’évidence : « Dieu ». Quand on ne sait pas, c’est Dieu ; quand on ne comprend rien, c’est Dieu ; quand on vit bien ou mal, c’est Dieu – même « le calme » qui est la fin de tout changement du monde et des situations, c’est Dieu ! p.282. D’où l’impuissance de ses personnages à prendre leur destin en main comme à nous intéresser à leur sort. Car d’intrigue : point. Et tout le monde meurt à la fin.

George Sand, Lélia, 1833, Folio 2003, 308 pages, €8.50 e-book Kindle €2.99

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Nietzsche et Dieu

Michel Haar, dans son recueil intitulé Nietzsche et la métaphysique, évoque les rapports de Nietzsche et de Dieu. Pour lui, l’athéisme affiché par le philosophe porte sur une certaine définition de Dieu, il ne porte pas sur la possibilité même d’un Dieu.

Le Dieu qui « est mort » est le Dieu moral. Le Dieu créateur de l’univers n’est pas tué, il a seulement dépéri avec le dépérissement de la métaphysique. « La pratique religieuse séculaire de l’examen de conscience a produit généalogiquement l’esprit de scrupule scientifique qui, lui-même, a engendré un athéisme méthodologique, l’interdiction de recourir à des causes occultes des phénomènes, l’obligation de s’en tenir aux faits » p.196.

L’affirmation de Nietzsche est l’innocence du devenir. La conscience n’est pas la mesure suprême. Il n’y a pas de Tout. La foi de Nietzsche est un fatalisme joyeux, l’essence du tragique dionysiaque selon laquelle tout se résout et s’affirme. Ce n’est pas le Tout est divin mais le sentiment d’un lien nécessaire entre toutes choses. En de brefs instants qui font sortir de soi, chacun peut ressentir cette cohésion du monde, cette harmonie qui suscite joie et approbation. Le lien fondamental rend nécessaire l’alternance de la joie et de la peine, de la création et de la destruction, de la vie et de la mort. Et au final tout est bien parce que le monde est ainsi fait est que nous en faisons partie.

Peut-être est-ce le message que le Christ a apporté avant que, selon Nietzsche, saint Paul ne le falsifie en le détournant vers le ressentiment et la morale ascétique. Ce message serait que « le royaume de Dieu réside dans la pure intériorité du cœur, dans le seul sentiment intime de joie et d’amour » p.217.

La Bonne nouvelle est que la vie éternelle n’est pas ailleurs et plus tard mais en chacun, dans l’amour pour tout ce qui est. La vraie vie n’est pas ailleurs ; elle est intérieure. Elle est la résonance du monde et l’accepte tel qu’il vient. « Le règne de Dieu est le sentiment de transfiguration de toutes choses que produit la totale acceptation de soi » p.218.

Cette conception nietzschéenne n’est-elle pas proche du zen et du satori ?

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François Jullien, Un sage est sans idée

Sauf quelques îlots de pensée – les Stoïciens, Pyrrhon, Montaigne, Nietzsche – l’Europe a sombré dans l’ontologie. La Chine nous aide à retrouver la voie de la sagesse où le sage est sans parti pris, donc ouvert.

Il faut tenir les idées également possibles, accessibles, sans qu’aucune ne vienne cacher l’autre. Tout est ouvert car tout est ensemble. Confucius : « Il n’y a rien de plus visible que le caché » p.60. L’auteur commente : « Le sage est effectivement sans moi puisque, comme il ne présume rien à titre d’idée avancée (1), ni ne projette rien à titre d’impératif à respecter (2), ni ne s’immobilise non plus dans aucune position donnée (3), il n’est rien, par conséquent, qui puisse particulariser sa personnalité (4) » p.23. Une idée est par définition partielle, donc partiale, trop restrictive et trop abstraitement extensive. En se conformant au moment, Confucius réussit à maintenir une cohérence sans qu’elle soit exclusive ni catégorique. C’est en variant d’un pôle à l’autre qu’il peut réaliser le juste milieu continu de la régulation.

Dans la pensée occidentale, juste milieu rime avec demi-mesure. Confucius en fait une pensée des extrêmes variant d’un pôle à l’autre, permettant de déployer le réel dans toutes ses possibilités. Le changement est la réalité du réel et on ne peut l’appréhender qu’en considérant ses deux pôles. La « possibilité » du milieu est de ne s’enliser d’aucun côté. « Une remarque n’a pas pour mission de dire la vérité comme on le sous-entend d’un énoncé ordinaire ; ni non plus d’induire ou d’illustrer (comme le ferait un exemple) – elle n’expose pas une idée (…) mais elle souligne ce qui pourrait échapper, elle attire l’attention » p.48. Elle est souci du moment et des circonstances. La Chine, au lieu de représenter un aspect du monde, de peindre un objet, actualise plutôt l’immanence continue du procès.

En se fixant sur « la vérité » on passe à côté du « cela » à réaliser. La pensée chinoise ne se braque pas sur le vrai, elle reste itinérante. Elle ne vise pas tant à faire connaître qu’à faire réaliser. Elle « élucide des cohérences » p.96 et ne veut pas prouver. Elle rejoint par là la critique de Nietzsche sur la fixation à la vérité comme idéologie. « Derrière l’ombre du logos s’amasse toujours l’ombre des mythes, en dépit de la critique de la raison, leur emprise ne disparaît pas » p.97. La philosophie grecque visera à tirer le mythe au clair pour établir une pensée exclusive (ou vrai, ou faux). Le monde chinois, sans trace de cosmogonie, n’a pas eu une pensée à construire contre le monde ondoyant des puissances mythiques. Et, « dès lors qu’on sort d’une perspective identitaire du sujet, telle qu’elle s’est développée en Occident, pour passer à celle d’un procès continu, comme c’est le cas en Chine, l’unité et la complémentarité des contraires, bien loin de faire problème, sont pensés au principe même de la marche des choses » p.99. La sagesse n’exclut rien et n’a donc pas d’histoire. Elle admet le « à la fois » mais cet apprentissage, s’il n’est pas progrès, est une discipline. C’est ce que n’a cessé de développer la pensée chinoise.

La philosophie a besoin de parler pour dire le vrai ; le sage ne parle guère. Son silence n’est ni ascétique (pour mieux se concentrer), ni mystique (pour mieux communiquer), mais ce qui se passe se passe de parole, « no comment ».

Plus intéressantes, à mon sens, sont les considérations de Jullien sur les sociétés induites par les pensées ainsi décrites. La cité grecque s’est construite sur un face-à-face des discours. La Chine n’a pas ignoré la controverse mais par des discours obliques et allusifs qui visent moins à convaincre les adversaires par des arguments qu’à les fléchir en les manipulant. « La tactique est de tourner cet adversaire contre un autre adversaire, en reconfigurant leur position de façon telle que, en s’opposant, elle laisse voir par là ce qui manque à l’autre, et réciproquement » p.114. Le contraire de la sagesse est donc non le faux mais le partiel. « Tous ont raison, mais d’un certain point de vue ; aucun d’eux ne se trompe, mais tous sont réducteurs car ils ne prennent pas le faux pour le vrai, mais un coin pour le tout » p.116.

La sagesse est la voie par où c’est possible, par où la conduite ne cesse d’être en accord à chaque moment avec la réalité. Est sage celui pour qui le monde et la vie vont de soi. La question de son sens ne dit rien, « il n’y a pas promotion d’une vérité supérieure, mais affranchissement intérieur par absence de parti pris » p.139. Ne pas être objectif (connaître la vérité) mais compréhensif (voir du côté où c’est justifié). Laisser être, laisser venir, sans troubler l’ainsi par son ingérence. « Accompagner le soleil et la lune, embrasser le monde dans son étendue et sa durée » p.165. Ni relativisme, ni scepticisme, ni différence – mais harmonie, immanence et disponibilité. En Occident, Montaigne a le mieux traduit cette disposition.

D’où l’absence de politique « radicale » issue de la pensée chinoise. Il a fallu que Mao aille chercher à l’étranger Marx et Lénine pour bouleverser le consensus confucéen ambiant. Peut-on « penser » sans prendre position ? Le Grec est politique car il débat en public sur des arguments tranchés. Le Chinois, en tant que sage, est toujours disponible et bienveillant. Mais, par là, il s’est toujours privé de cette possibilité de résister au pouvoir. La sagesse est apolitique et c’est « bien l’échec de la pensée chinoise » p.224. Car « toute philosophie se révèle révolutionnaire en son principe – par la rupture qu’elle opère sur le naturel » p.225.

François Jullien, Un sage est sans idée, 1998, Points Seuil 2013, 256 pages, €8.30

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George Sand, Indiana

Le mari, la femme, l’amant, un thème classique du romanesque revu et moralisé par une femme auteur voulant peindre la psychologie. Delmare, un colonel de l’Empire en demi-solde à la fin de sa soixantaine, Indiana son épouse, une jeune créole de l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) de 19 ans seulement et Raymon, l’amant arriviste fils unique charmeur et égoïste. Voilà pour les protagonistes, auxquels il faut ajouter Ralph, le protecteur, mi-grand frère, mi-papa, qui s’est occupé d’Indiana orpheline lorsqu’elle avait 5 ans et lui 15, en butte à un père bizarre et violent. En quatre parties, chacun des personnages sera abordé dans ses profondeurs pour faire du tout un « roman de mœurs ».

Indiana est mal mariée, son époux est sans esprit, sans tact et sans éducation, un vrai militaire sorti du rang. Il a le sens des affaires – et de l’honneur, ce qui le ruinera. Il n’est pas tout mauvais mais mal adapté à sa tendre et chère qui, femme trop tôt, rêve et bovaryse pour le beau-parleur Raymon de Ramière (nom dans lequel l’on pense irrésistiblement au ramier), incarnation d’une société égoïste. Pour lui, faire tomber une femme est un jeu plus qu’une nécessité sexuelle. Ralph, qui aime profondément Indiana, fait ménage à trois en restant chaste et flegmatique, en baronnet anglais athlétique aux émotions renfermées. Raymon est tout d’abord subjugué par Noun, la servante créole d’Indiana, aussi naïve que lascive selon les conventions du temps. Mais lorsqu’il aperçoit sa maitresse, plus chic, il lâche la proie pour l’ombre et le drame se noue dans l’excès romantique et la mort romanesque. La chute du gouvernement Martignac en août 1829 incite Ralph, très investi comme Doctrinaire (conciliateur entre monarchie et révolution), à fuir en province et à chercher une compagne dans l’exil, donc à écrire à Indiana qu’il avait rejetée à Paris. La politique se mêle aux sentiments, George Sand tient à ce que les passions soient incarnées de façon réaliste dans leur époque et non pas dans l’abstrait.

Toutes les faces de « l’amour » sont abordées, du conventionnel bourgeois d’un mariage d’intérêt (la fortune pour elle, les soins des vieux jours pour lui) à l’amour fou romantique (illusoire et narcissique), et à l’amour fraternel ou paternel, filial, entre un être jeune et un plus vieux. Les trois peuvent-ils fusionner ? C’est ce que laisse entendre l’auteur sur la fin, dans une synthèse audacieuse qu’elle a soin de situer hors de la société, dans une sorte de paradis des amours enfantines à la Paul et Virginie.

Mais le roman est aussi social, voire « moral ». Tel personnage représente la loi qui « parque nos volontés comme des appétits de mouton » p.5 Pléiade (le mari colonel), l’autre l’opinion (la vieille tante parisienne), un troisième l’illusion (l’amant mondain). Le message transmis est « la ruine morale » de la société sous Charles X (le roman commence en 1827). Le type est « la femme, l’être faible chargé de représenter les passions opprimées, ou si vous l’aimez mieux, opprimées par les lois » (qui empêchent le divorce depuis la Restauration et soumettent comme mineure juridique depuis le code Napoléon, la femme au mari). C’est ce retour réactionnaire qui donne à l’époque sa « décadence morale » p.7. Aurore Dupin, alias George Sand, a eu plusieurs maris et pléthore d’amants. Elle écrit ce premier roman avec sa chair, sa passion et sa colère en quatre mois, sans plan préconçu. D’où le plan bancal mais surtout la souplesse du style et les envolées de certaines pages.

Le succès fut immédiat, près de 2000 exemplaires vendus, ce qui relativise les ambitions des auteurs d’aujourd’hui… C’est que les lecteurs étaient surtout des lectrices de « salons », ce qui perdure de nos jours, les salons d’hier étant aujourd’hui les profs des médiathèques et l’opinion de province. George Sand s’est trouvée surprise de son succès et pas très heureuse au fond. Pour elle, « le peuple des petites villes est, vous le savez sans doute, la dernière classification de l’espèce humaine. Là, toujours les gens de bien sont méconnus, les esprits supérieurs sont ennemis-nés du public. Faut-il prendre le parti d’un sot ou d’un manant ? Vous les verrez accourir. Avez-vous querelle avec quelqu’un ? ils viennent y assister comme à un spectacle ; ils ouvrent les paris ; ils se ruent jusque sous vos semelles, tant ils sont avides de voir et d’entendre. Celui de vous qui tombera, ils le couvriront de boue et de malédiction ; celui qui a toujours tort c’est le plus faible. Faites-vous la guerre aux préjugés, aux petitesses, aux vices ? vous les insultez personnellement, vous les attaquez dans ce qu’ils ont de plus cher, vous êtes perfide, incisif et dangereux » p.141, 3ème partie chap.19. Il n’y a rien à redire au portrait social de la France provinciale – si ce n’est qu’elle s’est désormais répandue sur « les réseaux sociaux » comme opinion commune.

L’auteur donnait son avis sur les personnages, intervenant comme le chœur antique version morale pour en guider la lecture. Cet aspect original a plus ou moins déplu et l’auteur l’a éliminé dans les éditions suivantes. Mais le roman s’en trouve déséquilibré et l’édition de la Pléiade reprend le texte de l’édition première, plus authentique. Il n’apparaît plus gênant aujourd’hui que l’auteur intervienne comme personnage à part entière ; cela lui donne une position d’observateur et donne du relief à la psychologie de chacun.

Au total, les phrases sont longues et le verbe abondant, comme au XIXe, ce qui peut rapidement lasser les illettrés pressés d’aujourd’hui. Mais la littérature y gagne et l’économie des passions reste prenante.

George Sand, Indiana, 1832, Folio 1984, 395 pages, €8.00 e-book Kindle €0.70

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith

Ce livre court est une suite d’articles et de préfaces mal reliés ensemble dans un corpus scolastique comprenant « propositions » et « scolies ». Ce jeu d’expert ne convainc pas. L’argumentation se perd, de fragments de raisonnements en intuitions intéressantes jamais approfondies. Le superficiel et le brillant sont des travers français. Exister dans la mode des idées est bien vu mais le lecteur attend maintenant un service après-vente. Comment s’appliquent ces théories aux pratiques historiques ?

Si je tente de mettre au clair le « message » de Michéa, je crois son diagnostic classique. Il constate un divorce entre le discours de la société sur elle-même et ses pratiques concrètes. L’idéologie est à l’optimisme, la technologie créant abondance et richesse, information et démocratie ; la réalité est en revanche pessimiste, exigeant flexibilité, vérité des coûts et revendications contradictoires d’un individualisme croissant. Notons tout de suite la faille : l’idéologie est américaine, la pratique critiquée européenne. Le divorce apparaît bien moins grand en Amérique même où le modèle social n’est plus celui de l’État–providence mais reste tellement attractif que l’immigration de tous ceux qui veulent améliorer leur existence dans la liberté et la responsabilité ne se dément toujours pas.

En réalité, Michéa ne pense pas si loin. Son adversaire n’est pas le modèle américain, peu le libéralisme occidental, mais surtout la simple gauche française. Le débat s’en trouve réduit malgré ses tentatives brouillonnes et peu développées pour l’en sortir.

Le grand écart de la gauche, selon lui, serait entre le culte du progrès technique et l’héritage politique des Lumières vers l’émancipation. Michéa ne démontre pas, en militant il martèle : les mots soulignés sont de lui : « il n’existe à mon sens qu’une seule possibilité de développer de façon intégralement cohérente l’axiomatique ambigu des Lumières : c’est l’individualisme libéral ». Remarquons, outre le jargon philo branché, le flou du raisonnement, écartelé entre « intégralement cohérente » et « axiomatique ambiguë ». Soit l’ambiguïté permet plusieurs possibles, soit la cohérence « intégrale » (intégriste ?) n’en permet qu’un. N’y a-t-il pas ici quelque caricature ? La gauche actuelle (laquelle ?) Et le libéralisme actuel (lequel ? Le suédois ? L’allemand ? Le français ? L’américain ?) s’abreuve aux mêmes sources. « Seule l’économie politique – comme religion du capital – a su conduire l’individualisme des Lumières à son extrémité logique : une monadologie radicale, dans laquelle le marché demeure l’unique instance capable de préétablir une harmonie entre des individus rationnels, définis par hypothèse comme sans filiation ni attachement particulier, c’est-à-dire comme simples calculateurs égoïstes » p.178.

Après avoir vu enfoncer de telles portes ouvertes, le lecteur n’est pas plus avancé. Il sait bien que le mythe de « l’individu rationnel et calculateur » n’est qu’une approximation sans grande utilité. « Individu individualiste porté à suivre ses propres intérêts » suffirait, cela permettrait de conserver l’affectif en sus du rationnel, les dons aux œuvres, les échanges familiaux, le militantisme, le bénévolat, tout comme l’instinctif, l’amour viscéral des enfants, la vie de couple, l’amitié… Mais pourquoi chercher trop loin ? Le libéralisme est plus pragmatique que philosophique, plus amateur de droits concrets que de théorisation abstraite. Michéa peut bien critiquer cette indigence conceptuelle, il combat des moulins car ce n’est pas ce qui importe au quotidien.

Il tente d’opposer « le don », à la suite « des recherches de Nash et Debreu » au libre-échange « généralisé » (toujours ce vocabulaire agaçant de l’extrémisme). Il remet en question le dogme de la raison et du progrès, sans en référer à Nietzsche qui, pour lui gauchiste bon teint, doit sentir le soufre. Quelle nouveauté théorique ! Quand la religion recule après les guerres du XVIe siècle, la « seule » base sur laquelle reconstruire une société pacifiée « est la raison, ou lumière naturelle ». Elle est nécessaire, oui, mais est-elle suffisante ? Pas sûr. Surtout que l’auteur ajoute un « postulat supplémentaire » : la forme « la plus haute » (toujours ce vocabulaire extrémiste agaçant !) de la raison qui serait « la rationalité scientifique », « principe du progrès technique et industriel » (mais pas de l’émancipation humaine par la connaissance ?). Michéa nie donc ces « liens logiques » comme si un quelconque dieu les avait imposés et non pas la société se créant par elle-même dans l’histoire. Mais c’est pour critiquer aussitôt l’une des dérives extrêmes, « l’espoir d’organiser scientifiquement l’humanité » mais – en citant Renan, l’aimable théoricien en chambre, plutôt que Lénine ou Mao, grands massacreurs concrets au nom de cette « organisation scientifique ». Il y a des tabous gauchistes qu’il ne surmonte pas.

Qu’il y ait dans notre société un besoin anthropologique du don, héritage culturel de la civilité et de l’entraide, une résistance à devenir « particule élémentaire », « homme sans qualités » ou « femme objet », que l’homme soit un « animal politique », cela ne nous donne aucune clé pour comprendre la société d’aujourd’hui. Qu’il faille insister sur la relation plutôt que sur l’intérêt n’est une surprise pour personne, sauf pour ceux qui, comme Michéa, prennent les mots pour les choses. Inutile de remonter à la gauche ouvrière du XVIIIe siècle, ces luddites, chartistes et canuts qui, avec « le fétichisme des gens simples » préféraient « un idéal communautaire à l’individualisme destructeur » : cela ne nous apprend rien sur l’irrésistible montée de l’individualisme dans la modernité, ni sur l’aspiration au progrès matériel des sociétés peu développées non occidentales. Curieusement, Michéa évoque incidemment « la pensée chinoise » (du passé ») mais jamais la Chine d’aujourd’hui, pourtant toujours mené par un parti « communiste » et aspirant en même temps à « attraper les souris » du progrès technique comme les capitalistes.

Le progrès va-t-il trop vite ? Michéa pointe le bout de son nez en regrettant cet « âge d’or » où l’intellectuel (évidemment socialiste) pouvait se pencher sur le peuple (évidemment réactionnaire) pour le guider et le former, en tirant satisfaction morale et légitimité sociale. « Non seulement une certaines sensibilité conservatrice n’est pas incompatible avec l’esprit révolutionnaire, mais l’histoire montre qu’elle en est généralement la condition et qu’à l’origine, c’est souvent le désir de protéger des choses anciennes qui ont conduit aux transformations les plus radicales » p.121. Ayant co-intitulé le livre « Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche », Jean-Claude Michéa paraît mûr pour intégrer le mouvement écologiste, chantre des communautés et de la conservation de tout ce qui existe.

Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, 2002, Champs Flammarion 2010, 184 pages, €8.20 e-book Kindle €7.99

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Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant

Un prof d’université au bord de la retraite et portant un nom juif se trouve en butte à une étudiante noire gauchiste qui exige agressivement une zone réservée aux non-blancs pour « faire reculer leurs privilèges ». Le mot « race » n’existe plus officiellement dans le vocabulaire et ne « signifie » rien selon les scientifiques, mais il est revendiqué par les « racialisés » qui inversent la définition. En butte à la soi-disant inertie de l’Administration (à prouver) et au politiquement correct (socialiste ou contaminé) de l’Education nationale (réelle) et du préfet (ce qui est moins sûr), il se lance dans une croisade désespérée et sans aucun succès.

C’est que le bonhomme est un perdant-né. Son couple a naufragé après avoir perdu un bébé fille à la naissance ; sa maitresse de rencontre porte le voile en musulmane syrienne et leurs relations restent platoniques depuis des années ; son métier d’enseignant sur l’histoire l’ennuie et les étudiants sont rares ; son grand livre sur les croisades n’apporte rien et reste inachevé. Comme souvent chez l’auteur, le personnage de velléitaire maladroit et fatigué prend le pas sur tout le reste. Ce qui n’encourage en rien le lecteur…

J’ai eu du mal à entrer dans l’intrigue et n’ai pu adhérer à aucun personnage. Outre l’avocat, cynique mais réaliste et pragmatique, et le doyen de l’université qui sait nager dans le politiquement correct, les autres personnages sont falots. La maitresse rapportée n’apporte rien au thème de la croisade. Elle l’aurait pu, par son exemple d’épouse qui sait se sortir de la tradition. Les démêlés avec le règlement universitaire et la justice sont bien décrits et c’est ce qui reste solide dans l’histoire mais aurait mérité d’être développé et précisé par des références aux textes de lois réels. Après tout, ce genre de mésaventures peut arriver, autant savoir de quels instruments dispose « la loi républicaine ».

Le reste n’est pas encourageant, suite de dénis lamentables où s’englue le croisé qui n’exploite ni son origine juive, ni les moyens modernes de filmer ou d’enregistrer les invectives, ni les alliés « blancs » qui se proposent spontanément, ni sa maitresse femme et musulmane (deux statuts valorisés, qu’il aurait pu en outre faire « violer » par un racialisé pour rajouter un autre statut valorisé), ni les médias pourtant avides de scandales en tous genres (surtout de genre !)… Il n’a aucun projet personnel, aucun idéal affirmé, allant jusqu’à laisser penser qu’il vaudrait mieux se faire royaliste ou fasciste si l’on veut survivre en tant que Blanc en France. Nous ne sommes même pas dans « la croisade des enfants » qui suivaient la mode (les niais de l’époque et pas les prépubères) mais dans le suicide assisté d’un adulte mal dans sa peau.

Le thème, polémique jusqu’à la caricature, pourra intéresser les excités lors des présidentielles de 2022. J’apprécie l’écriture, meilleure que dans certains romans précédents.

Christian de Moliner, La croisade du mal-pensant, 2020, Les éditions du Val, 164 pages, €9.00 e-book Kindle €4.50

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Jeremy Rifkin, L’âge de l’accès

Sorti durant l’euphorie technologique où l’on croyait à une « nouvelle économie » ce livre n’en demeure pas moins intéressant en ce qu’il tente de théoriser un mouvement historique en train de se faire. Je n’ai jamais cru un seul instant que l’économie puisse être « nouvelle », c’est-à-dire qu’elle n’obéisse plus aux lois classiques où l’investissement réclame une rentabilité à un horizon raisonnable, où les progrès de productivité ne servent pas indéfiniment le capital et finissent par être partagés, ramenant l’inflation. Je l’ai dit, je l’ai écrit maintes fois dans mon milieu professionnel.

Il reste que le monde bouge et que l’histoire se fait. Nous entrons sans doute dans une ère nouvelle où « les réseaux prennent la place des marchés et la notion d’accès se substitue à celle de propriété » p.11. Mais cela ne se fera que par étapes, et pas forcément comme on l’imagine. La société résiste toujours au changement de grande ampleur. Le lecteur peut reconnaître chez Rifkin l’optimisme américain, toujours revigorant pour nous, sceptiques. Le capital intellectuel est le véritable moteur de cette nouvelle ère. Ce seront les concepts, les idées, les images, qui auront une valeur et non plus les objets. La production s’ajustera sur mesure, poussée par les innovations et les améliorations permanentes. Nous avons commencé à le voir avec le téléphone portable et, de plus en plus, avec l’automobile. Dès lors que l’innovation croît au rythme de la puissance mémoire des puces électroniques (la loi de Moore veut qu’elle double tous les 18 mois tant que la technologie du silicium le permet), posséder et accumuler n’a plus guère de sens. Tout sera mieux et moins cher demain, autant louer. Alors que la constante de l’économie devient le changement, tout peut devenir marchand, les services, le temps, la culture.

Une contrainte : le développement de cette marchandisation accrue ne peut avoir lieu que dans les sociétés sophistiquées. « C’est seulement quand le lien social est suffisamment développé que ces communautés s’engagent dans des relations de type marchand. La sphère marchande a toujours été seconde et dépendante par rapport à la sphère culturelle, cette dernière étant la matrice des normes comportementales acceptées par la société. Le respect de ces normes garantit un climat social de confiance qui permet le développement des relations d’échange marchand » p.23. Quand la marchandise envahit la culture, un nouvel équilibre doit voir le jour – mais la marchandisation ne peut être totale sans déliter la société, engendrant alors une réaction des normes culturelles et nationales.

Nous pourrions alors assister à l’avènement d’un nouvel individu, selon Rifkin, façonné par les techniques nouvelles. Il serait provisoire, narcissique et mobile, vivant dans un monde d’images, de « performances théâtrales » plutôt que de valeurs idéologiques. Il aurait une éthique de joueurs plutôt que de producteur, d’investisseur en bourse plutôt que d’entrepreneur. Il serait un point d’intersection de réseaux plutôt qu’un agent autonome luttant pour sa survie, intégré plutôt que propriétaire. Il serait doué d’une personnalité aux facettes multiples, d’un mode de conscience fragmentaire éphémère, d’identité provisoire, en mouvement dans l’univers virtuel, jouant des rôles plutôt que s’impliquant tout entier. Faiblement enraciné dans des expériences sociales durables, l’individu serait plutôt faible, plus dépendant des autres et des stimuli extérieurs qu’aujourd’hui, peu capable de se concentrer, peu concerné. Il perdrait de l’empathie au profit d’une sensiblerie de mode, immédiate et vite passée, il n’aurait ni le goût ni les capacités d’interpréter le monde qui l’entoure, ni de réfléchir par lui-même. Il serait conforme, égoïste et décalé, comme dans sa bulle automobile sur une autoroute. La nécessaire convivialité de connexion ferait reculer le moi agressif – on peut rêver, si la connexion est accessible à tous la même façon.

En termes économiques, cela se traduirait par le déclin de l’immobilier au profit d’un espace loué, voir public, toujours provisoire. Dans les entreprises, à la disparition des stocks pour favoriser le sur-mesure et la vente directe. L’argent papier diminuerait encore au profit du numérique, l’épargne fondrait au profit de l’endettement. Le matériel serait loué pour éviter l’obsolescence technologique. Les actifs des entreprises seraient de plus en plus immatériels (idées, talent, expertise), la production étant largement sous-traitée à bas coût, dans les pays en développement d’abord, par la robotisation ensuite.

Du point de vue de l’histoire, les Etats–nation devraient décliner, remplacés par le pouvoir grandissant des firmes privées multinationales – un vieux rêve américain dont les attentats du 11 septembre ont montré l’inanité pour une génération au moins. Le cyberespace remplacerait le territoire, les processus la structure, les expériences les biens, les idées la machine, la mise en scène l’être, la mode l’histoire. La propriété en reviendrait au Moyen Âge, où la possession était partage d’usage dans un code d’obligations réciproques et interpersonnelles. Le réseau comme nouvelle féodalité ? Rifkin ne le dit pas au nom de son optimisme foncier, mais ses arguments le laissent envisager. La bourgeoisie à individualisé le droit, la propriété, donc l’identité, forçant la création d’un marché d’échange et l’essor de la monnaie, unité neutre de transaction. Le réseau oblige à se rattacher à des serveurs et à des fournisseurs ; la liberté n’est pas complète, il y a droits de péage et allégeance aux systèmes et logiciels qui formatent, surveillent et permettent.

« Le talon d’Achille de l’âge de l’accès » dit Rifkin en conclusion, réside « dans la conviction mal fondée que des rapports de type marchand et des réseaux informatisés peuvent remplacer les relations et les liens communautaires traditionnels » p.392. Je n’y crois pas. La technique est un outil. Même puissant, il ne mène pas l’humain qui est régit aussi par d’autres ordres : le politique, le moral, l’amour. Le commerce a besoin de confiance et celle-ci n’est offerte que par la politique qui régule le monopole de la force et par la culture, transmise par l’éducation et par la mémoire historique, qui assure le lien social. Ne désespérons pas de l’homme.

Jeremy Rifkin, L’âge de l’accès, 2000, La découverte poche 2005, 406 pages, €13.50

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Martin Amis, Money money

Le Fric… c’est l’obsession du début des années 1980 un peu partout dans le monde, emmenée par Thatcher au Royaume-Uni et Reagan aux Etats-Unis. Tout le monde suit, y compris « la gauche au pouvoir » en France avec les « affaires », depuis le Carrefour du développement jusqu’à Bernard Tapie avant l’affaire Elf, la « France à fric » de ces années noires et le reste. Le fric, l’esbrouffe, la bouffe… c’est l’obsession des petits-bourgeois enfin parvenus qui veulent prendre leur revanche sur leur enfance et mépriser l’élite, la culture, la civilité.

Martin Amis, né en 1949 à Oxford et devenu journaliste avant d’être écrivain, croque cette époque avec jubilation et sens aigu de l’observation. Il est au début de la trentaine, comme son personnage de John Self (qu’on peut traduire par Lambda Lui-même) ; il se met dans sa peau d’obèse (1m75 et 100 kg) et se débauche de toute sa vulgarité de gosse paumé, bâtard sans le savoir, trop tôt orphelin de mère, éclaté entre Londres et le New Jersey de 7 à 15 ans par un divorce mal passé, fils de pub entré dans la pub, du bar au barbare. « Vous comprenez, je sors des classes dangereuses. Oui, c’est vrai. C’est en moi tout ça, j’ai ça dans le sang. Et ce qu’on peut se faire avoir ! » p.268. Il ne croit pas si bien dire : lui qui enfile les putes en série, se demande « à quoi ça sert ? » une femme qui veut renoncer au sexe (p.385). Il se gausse des pédés et se fera enfiler (symboliquement) par un pédé. Finançant un film long métrage, ce qu’il ne sait pas faire malgré ses vidéos de pub à succès, il sera ruiné. Car le fric va et vient, comme la bite dans un trou et, à force d’inattention, ça ne bande plus. Coïtus interruptus : plus de fric !

Self est obsédé congénital : de fric, de malbouffe, d’alcool et de pornographie. Il veut se goinfrer par manque et accapare, avale, enfile tant qu’il peut ce qu’il peut. Pas avare car le fric lui tombe tout cuit sur le compte, mais mal dépensier (que pour sa gueule), cherchant dans le Fric à majuscule à la fois la revanche, le pouvoir et l’amour – rien de ce que cet instrument d’échanges ne peut vraiment lui donner. D’où le vide de son existence : célibataire, macho, cardiaque, mal dans sa (trop grosse) peau, laid, ridicule. « Le sexe est un avant-goût de la mort, disent les poètes. C’est ce que disent aussi les toubibs, en ce qui me concerne » p.436. Mais tant qu’il a le Fric, tout lui reste permis. Car le Fric est un royaume. « Vous savez ce que je désire plus que tout au monde – on peut même dire que c’est le rêve de ma vie ? C’est de gagner beaucoup de fric » p.151.

L’auteur, Anglais bon teint, ne manque pas d’accuser les cousins vulgaires d’Amérique d’avoir engendré ce goût de Fric, d’avoir déifié le Fric, d’en avoir fait le Veau d’or. « Là-bas, j’ai enregistré des tas de tuyaux subliminaux sur la richesse et le plaisir. J’ai posé les fondations de mes passions pour le fast-food, les sodas, les cigarettes fortes, la pub, la télé non-stop et peut-être aussi la pornographie et la castagne. Mais je n’en veux pas à l’Amérique. J’en veux à mon père qui m’y a expédié peu après la mort de ma mère » p.327.

L’un des traits de l’humour est de se regarder comme autre et l’auteur n’en manque pas. John Self, ce symbole des années fric est le désespéré qui cherche à exister sans y parvenir. Car le fric ne peut pas tout : il ne peut pas vous faire aimer, ni vous rendre beau, ni vous cultiver malgré vous, ni vous forcer à penser. Ces années passent assez vite avec les « crises » successives des années 1990 à 2010 (crise japonaise, russe, asiatique, du Golfe, des valeurs technologiques, du 11-Septembre, des subprimes, de l’euro) et John Self est aujourd’hui fini. Mais il reste un type littéraire, l’équivalent d’un Harpagon, d’une Bovary ou d’un Rubempré. Il est pathétique et attachant, le récit de ses catastrophes conduit à en rire malgré la fin jamais glorieuse. « J’ai été mis au défi, et le défi a gagné. Pas de contestation. Je suis un infirme en détails, avec mes nombreuses circonscriptions clochardesques. Débile des tifs, clodo du bide, esquinté des gencives. J’ai le palpitant qui débloque. Je ne sais rien, je suis faible, lubrique, paumé, lâche. J’ai besoin d’une nouvelle dimension. J’en ai marre de n’être qu’une bonne blague…. » p.477. Il voit le monde avec humour, et lui-même plongé dedans. C’est parfois saignant : « Dîner dans une de ces boites du Village [à New York] où on broute plus qu’on ne mange, où les garçons sont fringués en toubibs, où la bouffe comporte une garantie de vie éternelle, et où les chiottes s’ornent d’un magnifique chêne en pot » p.452.

C’est un festival de situations scabreuses contées en vocabulaire semi-argotique, selon la culture du bonhomme. Cela ne vole pas haut mais reste cocasse jusqu’à la fin des (longues, il faut l’avouer) 622 pages. Le dernier chapitre, publié en italiques, est un final qui ne cesse de finir alors que le corps du roman passe bien. C’est dommage pour le tout mais les auteurs, pris par leur personnage, ne savent pas s’arrêter. Ils l’incarnent tellement… Ce qui est un signe de talent car se mettre dans la peau d’un autre, voilà qui est littérature, même si savoir couper l’en-trop est pourtant signe de savoir-faire. Des trois critères majeurs pour juger d’une œuvre, l’histoire, les caractères et le style, Martin Amis coche les trois avec brio dans cet opus qui l’a rendu célèbre. Il se lit encore, avec jubilation.

Martin Amis, Money money (Money), 1984, Livre de poche 2015, 622 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

Les romans de Martin Amis déjà chroniqués sur ce blog

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Solaris d’Andreï Tarkovski

L’espace, pour les Soviétiques, n’est pas une odyssée mais une méditation. Peu d’action donc mais beaucoup de réflexions. Qui suis-je ? Où vais-je ? Que signifie mourir ou vivre ? Mais que pouvons-nous attendre d’autre du régime marxiste pour qui la vérité scientifique de l’Histoire ne fait aucun doute ?

Sauf que la découverte d’autres entités vivantes défient la prééminence de l’humain et le cours de l’Histoire… Le « Contact » représente une remise en cause radicale de la croyance en « la science » – humaine, trop humaine. Et avant tout celle que promeut le marxisme, plus que celle qui aboutit aux techniques.

Un pilote d’engin (Vladislav Dvorjetski) survolant Solaris, une planète océan, est entré dans le brouillard – métaphore du doute. Il a vu, ou cru voir, un enfant nu de quatre mètres de haut gluant d’une brume visqueuse comme un miel émerger de l’eau. Mais ses caméras n’ont « objectivement » (terme adoré de l’époque marxiste) filmé que des nébulosités sans personnage. D’après « les savants » soviétiques ès psychologie humaine du temps, il s’agirait d’hallucinations. D’autant que l’enfant en question ressemblait fort à celui d’un collègue. Revenu sur terre et interrogé par la commission du collectivisme voué à justifier « socialement » la poursuite de l’exploration de la planète Solaris qui dure depuis des décennies et ne comprend plus que trois savants sur place au lieu des quatre-vingt-cinq à l’origine, il ne peut dire que ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu.

Un psychologue académique, Khris Kelvin (Donatas Banionis), est donc envoyé au rapport sur la base qui analyse la planète. Il découvre que ses deux compagnons sont un peu bizarres et que le troisième, son professeur et ami Guibarian, est mort ; il s’est suicidé en laissant une cassette à son ami Kris. L’océan protoplasmique est vivant et envoie des « ondes » qui modifient la réalité mentale, en réaction au bombardement de rayons X destiné à le tester. Des personnages aimés apparaissent donc physiquement aux savants, qui ont bien du mal à en tenter une explication plausible aux yeux de « la science ». Ils seraient constitués uniquement d’ions, de simples simulacres.

Pourtant, s’ils se régénèrent quand ils sont blessés ou tués, ils souffrent et éprouvent de la peine. Le plus rationaliste des savants tente de les disséquer, d’analyser leur sang, de les soumettre aux tests dont on use envers les animaux afin de « savoir ». Mais savoir quoi ? La méthode scientifique permet-elle de savoir tout ? Kelvin a eu « la chance » (mais n’est-ce pas dû à lui-même ?) que le simulacre qui s’attache à ses pas soit celui de sa femme aimée, morte dix ans auparavant (Natalia Bondartchouk). Il l’aime toujours, se sent coupable de ne pas l’avoir aimé autant qu’il faudrait en son temps, et le double s’humanise à cet amour.

Jusqu’où ? Sera-t-il la réincarnation de l’épouse d’hier ou une nouvelle personne d’aujourd’hui ? Survivra-t-elle à la disparition de Kelvin ? Va-t-elle s’annihiler par amour pour celui qui l’aime ? Peut-on parler pour elle d’une « vie » au sens humain du terme ? Agit-elle dans l’Histoire en influant par exemple de sa propre initiative sur le cours des choses ? Ou s’agit-il seulement des désirs humains personnels qui se matérialisent – loin du matérialisme obligé de la pensée marxiste ?

Auquel cas, reste-t-on « humain » en demeurant près de Solaris, au risque de s’enfermer dans ses souvenirs et que l’Histoire tourne en rond ? Ce pourquoi le cinéaste multiplie les plans tournés sur la Terre, les arbres, les feuilles, l’eau, les enfants, la datcha familiale : il veut ancrer le sujet dans le réel terrestre plutôt que de l’envoyer rêver dans les étoiles, comme 2001 odyssée l’espace le proposait au même moment dans l’autre bloc. L’homme, réconcilié avec la nature selon le marxisme, est aussi réconcilié avec sa nature : seuls les savants emplis de culpabilité ou de complexes développent une paranoïa agressive qui les empêche d’accéder au savoir « scientifique » de ce qu’ils étudient. L’amour, au contraire, permet la vibration de cristal de la connaissance ; il est le souvenir qui permet de maîtriser le temps.

Adapté du roman du polonais Stanislas Lem Solaris, paru en 1961, le film est long, trop long pour nos yeux (2h40 dans l’Intégrale Tarkovski) mais bien de son époque où les Secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique discouraient devant le Plénum six à huit heures durant : plus c’était long, plus l’Histoire semblait en marche.

Il n’empêche que cette méditation en forme de fable inaugure une critique historique du marxisme en tant que science. L’humain confronté à d’autres formes de vie ne peut plus se croire unique comme dans la Bible (d’où est dérivé le marxisme de Marx). Il doit remettre en question la marche « scientifique » de l’Histoire, admettre que l’homme ne fait plus la loi du devenir à lui tout seul.

Il doit remettre en question aussi l’acte dominateur et destructeur de la méthode scientifique pour accepter ce qui ne se dissèque pas, ne se calcule pas mais se constate. La science, et plus encore la science marxiste, a un tropisme guerrier et impérieux qui empêche de voir la réalité telle qu’elle est. Agresser le monde permet-il vraiment de le comprendre ?

Grand prix du Festival de Cannes 1972, version soviétique censurée de 2h40 au lieu de 3h18.

DVD Solaris, Andreï Tarkovski, 1972, avec Natalia Bondartchouk, Donatas Banionis, Jüri Järvet, Anatol Solonitsyne, Vladislav Dvorjetski, Potemkine films 2011, 2h05, €22.71 blu-ray €15.83

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique

L’auteur, spécialiste de Heidegger, rassemble des articles publiés de 1974 à 1989. L’œuvre de Nietzsche, « secrète, bouleversante, explosive » p.17, veut faire la généalogie de la métaphysique.

Ce qui me plaît en Nietzsche est justement son pouvoir de subversion. Il est un critique radical, aucune idéologie ne lui résiste, ni ces illusions que se donnent les hommes pour justifier leurs actes. La méthode Nietzsche est de « faire apparaître la face sombre des idéalités, des motifs cachés – souvent inconscients ou physiologiques – les forces sous-jacentes qui sous-tendent les plus hautes valeurs » p.19. Pour cela, il utilise le style : « avec ses jeux d’ironie, de parodies, d’interrogations, de sous-entendus, mais surtout de ruptures, de décalages, de déplacements, etc., le style vise enfin à détruire, ou du moins à déjouer le sérieux logique, et spécialement dialectique, dont le but est toujours de fixer des identités ou de révéler l’Identité absolue » p.21.

La vie tout entière est puissance : être plus. « Toute force, toute énergie, quelle qu’elle soit, est volonté de puissance, dans le monde organique (pulsion, instinct, besoin), dans le monde psychologique et moral (désir, motivation, idéaux) et dans le monde inorganique lui-même, dans la mesure où la vie n’est qu’un cas particulier de la volonté de puissance » p.27. L’illusion est de croire la volonté première alors qu’elle n’est qu’une force qui va.

Le nihilisme est justement l’épuisement de cette force vitale, « l’épuisement progressif de toutes les significations » p.31. C’est une « grande lassitude.  Alors que la connaissance est conquête, elle impose des lois au chaos, elle est une activité d’assimilation. Elle agit despotiquement en ne cessant de supprimer, de simplifier, d’égaliser » p.37. La connaissance n’est pas objective mais impérialiste. Comme la morale, la logique réduit tous les phénomènes à des cas identiques. « Alors qu’il feint l’objectivité, le savoir schématise, crée des cohérences fictives » p.37. De même, « l’illusion propre à toute morale est riche en impératifs ce qui n’est que contrainte » : les pulsions les plus fortes.

C’est pourquoi, selon Nietzsche, l’art doit être préféré à la science. La vérité est identité fixe, donc fictive, alors que l’apparence artistique fait voir le monde selon le fantasme de sa nécessité. L’art est dionysiaque, puissance vitale « plus concordante avec le flux infini de la vie, qui est aussi appelé le chaos » p.97. La vérité se veut permanence et non-contradiction ; l’art arraisonne le multiple, chevauche le chaos.

L’état créatif par excellence est la danse, l’état de l’artiste est l’élasticité. L’écriture vise à l’élévation du corps vers l’état esthétique – qui est un l’état corporel. Suggestion, insinuation, métaphore, aphorisme, rompent le flux logique qui tend à fixer les choses dans des catégories immuables. Le « je » n’existe pas, « l’homme libre est une société d’individus » ; le « je » n’est qu’une convention grammaticale – toute la philosophie de l’Orient souscrit à cela. La volonté n’est pas un principe cohérent produit par un sujet mais la convergence d’une pluralité de sentiments et de sensations, la coexistence de personnes et de rôles – en bref une force presque impersonnelle. L’ego est peu émancipé de la collectivité. Les actions égoïstes sont dictées par la passion grégaire enseignée par la société elle-même. L’individu n’est pas maître de soi mais avant tout un résumé de toute son ascendance.

Ce n’est cependant pas pour cela que l’homme doit se « laisser agir ». Nietzsche est un fataliste non résigné ; il n’est pas stoïcien mais joyeux, dionysiaque. Le sage stoïcien est pour Nietzsche une caricature : sa haine du plaisir fait douter de son amour pour la vie. À force de se raidir, il s’abstrait. Il n’est plus sensible qu’à des mythes logiques : l’ordre, la bonté, la beauté, la raison, la providence. Rien de cela n’est réel : l’ordre n’est qu’un équilibre de forces éphémères, la bonté un état transitoire d’être repu, la beauté réside dans la dissymétrie ou l’inachevé, la raison simplifie et forge des caricatures vides, la providence n’est que force obscure ou hasard… Le monde n’est pas un organisme ordonné mais un chaos.

La nature est neutre vis-à-vis du bien et du mal, de la vie comme de la mort. Penser, c’est réaliser des formes ; vivre, c’est inventer la ruse, dans l’incertitude et le besoin de tâtonner. Le chaos n’est pas soumis à la logique du vivant mais est une mer de force : la vie est faculté d’incorporation. La sensibilité, l’appétit, l’évaluation, sont des choix d’assimiler ou de rejeter. La pensée n’est qu’un outil qui met l’assimiler en ordre provisoire, le hiérarchise. C’est le corps qui commande la pensée.

Il s’agit d’imiter la sagesse du corps et de prêter attention au climat, au lieu, au moment, à la nourriture, au plaisir. « Se connaître, c’est savoir pratiquer son propre régime » p.186. C’est avoir une relation organique, du microcosme au macrocosme (idée de la Renaissance), affirmer religieusement la vie en son entier (idéal des Grecs présocratiques). Comme chez Homère où les héros tragiques sont gais. L’apollinien n’est pas originaire, il est seulement projection visuelle du fonds dionysiaque abyssal. Apollon est seulement beau, Dionysos le rend sublime au sens très précis de Kant, un sentiment d’épanouissement de la vie. Après Homère, l’apollinisme intégral (délire de savoir) n’existe plus que négativement, comme abstrait, antinature et oubli de la musique.

La joie nous fait retrouver ce que nous avons toujours su, la proximité avec les origines, l’ivresse d’être en harmonie avec l’univers. « Le rythme au sens antique est, sur le plan moral et esthétique, la bride qui est mise à la passion » p.266. Il faut laisser résonner en soi la musicalité du monde ; elle rayonne de sens.

Michel Haar, Nietzsche et la métaphysique, 1993, Gallimard collection Tel, €11.20

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La jeunesse n’est plus ce qu’elle était

Tout change et le monde tourne. Les outils pour exprimer les idées se modifient. Mais ce qui compte est le temps : que les changements soient rapides et la génération d’avant, celle qui n’est pas née dedans, crie à la décadence. Le niveau baisse, la raison décline, l’humanité régresse. Cette incantation est rituelle depuis Platon au moins, qui déplorait que l’écrit fixât la pensée, beaucoup plus fluide et adaptée à son auditeur lorsqu’elle est parlée.

Lorsque Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut et d’autres reprochent aux nouvelles technologies de faire régresser la pensée en sentimentalisme et réduise l’attention à l’émotionnel immédiat, incitant au zapping et au superficiel présent, ils sont dans la même veine. « Y’a pu d’saison », disaient déjà les paysans au début du siècle précédent. Ceux des années 1850 accusaient les révolutionnaires ; ceux des années 1950 la bombe atomique ; ceux des années 2000 la couche d’ozone ; ceux des années 2010 le réchauffement climatique… Depuis l’Eden, la cause est entendue, l’homme n’a cessé de détruire son jardin ! – mais si Dieu l’a voulu ?

Un exemple, Paul Claudel dans son Journal au 11 août 1942 : « Le cinéma, l’auto, la radio, en même temps qu’ils ont abruti la jeunesse, lui ont ôté le goût de l’effort, des idées et des images précises, du raisonnement, des phrases qui se suivent. Ce qui importe, c’est le train que le cinéma alimente avec des phantasmes trop rapides pour que l’esprit ait le temps de s’y arrêter. Il s’agit d’agacer superficiellement la sensibilité, d’y entretenir une espèce de mouvement agréable et confus, qui exclue l’attention et l’insistance. »

Claudel a 75 ans durant l’Occupation, il est de l’autre siècle, il a pris sa retraite dans un village de l’Isère où il vit comme en 1750, l’électricité en plus. Sa pensée se réduit à l’exégèse de la Bible qu’il lit et relit, et commente en poèmes théâtraux. Son jugement sur le siècle se réduit à la conformité au modèle divin révélé, ses évaluations sur les littérateurs sur leur tenue moraliste, conforme aux Commandements. Il trouve Montaigne niais et Pascal superficiel, Victor Hugo enflé et Gide une pourriture (terrestre). Claudel a 75 ans et devient inadapté au monde tel qu’il va à son époque.

Il ne s’agit pas de nier que l’outil conduise la main ni que la radio avant-hier, la télé hier, l’Internet et le smartphone aujourd’hui, changent les façons de recevoir les idées et de penser l’existence. Mais le jugement de valeur sur les outils n’a pas lieu d’être. Un mauvais ouvrier n’aura jamais que de mauvais outils et ce n’est ni la radio, ni l’Internet, qui rendront les gens mieux informés ou plus intelligents. Au contraire : la technique tend à remplacer le talent et la facilité d’usage le travail. On le constate tous les jours…

« Le cinéma, l’auto, la radio » ont hier permis d’explorer de nouvelles façons de vivre et de sentir que le livre ne fournissait pas. Il est probable que le cinéma a éradiqué par exemple la floraison de poèmes qui a couru les siècles avant son invention. L’Internet, les blogs, les catalogues de selfies en fesses-book, le smartphone, font de même aujourd’hui. Certes, ils incitent à certains comportements qui n’étaient pas ceux d’hier : la communication étant partout, accessible en quelques clics et rendant compte immédiatement du monde entier, ne peut se comparer aux courriers à cheval qui acheminaient les livres et les libelles durant des jours et des semaines, qu’on lisait à la chandelle à la naissance de Claudel.

Mais ce n’est pas parce que les habitudes de vie changent que l’humanité en régresse pour autant. D’autres sensibilités se révèlent, des générosités, des confrontations d’idées. Il y a certes du panurgisme, comme déjà sous Rabelais. Il y a certes de l’émotionnel superficiel comme du temps de Rousseau, mais les professionnels du choqué ont toujours fait la mode, comme à la première de Tartuffe. Les régimes totalitaires composent avec l’opinion civile internationale. Les idées circulent à la vitesse de la lumière dans les fibres optiques, déjouant aisément les censures. Il y a aussi la diversité des points de vue simultanés qui évite aux croyances de régner sans partage. Et l’accès au savoir, devenu universel, immédiat et documenté – pour qui veut bien faire l’effort de chercher et garde la curiosité de penser hors des hordes.

L’intolérance recule sous l’information libre malgré ses scories complotistes et vite paranoïaques. Les egos, trop sensibles pour avoir été élevés dans les mêmes milieux, fréquenté les mêmes bandes et abrutis par les mêmes écoles ânonnant le politiquement et socialement correct, se sentent atteint par toute vérité bonne à dire, blessés par la vérité en face. La paranoïa est la maladie mentale de notre temps ; hier c’était la névrose due à la répression en excès des désirs, aujourd’hui, c’est le trop-plein de vos désirs insatisfaits qui pousse à croire que tout le monde vous en veut. Comme tous les outils, le net aujourd’hui comme la radio hier et le livre avant-hier, ne sont ni bien ni mal. Ils sont ce que les utilisateurs en font.

Que les anciens, peu habitués à ces nouveautés, le déplorent parce qu’ils dévaluent leur expérience laborieusement acquise, nous pouvons le comprendre. Que les outils guident la main par leurs possibilités qui n’existaient pas auparavant, c’est l’évidence. Mais il ne faut pas jeter le bain parce que bébé est médiocre. Il y aura toujours les nuls qui ne font aucun effort, la moyenne complaisante aux modes et aussi versatile mais qui se croit, et l’aristocratie de l’intelligence qui garde ses exigences. La jeunesse ne sera jamais ce qu’elle était et restera partagée entre ces trois composantes. Les outils nouveaux permettront-ils peut-être à un plus grand nombre qu’avant d’accéder au niveau d’excellence ? Encore faut-il le vouloir.

Paul Claudel, Journal t.II 1933-1955, Pléiade Gallimard 1969, 1336 pages, €48.00

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Jean-Christophe Grangé, La forêt des mânes

Une histoire invraisemblable qui se lit au galop, un thriller prenant qui ne vous lâche pas. Jeanne est juge d’instruction, sorte de Bob Morane en robe noire même si l’instruction n’en porte pas. Des affaires sordides l’occupent habituellement au TGI de Nanterre. Un flic lui en offre une, politique et bien juteuse qui concerne un trafic d’armes associé probablement à un financement illégal de parti politique. Mais son collègue, le juge François, qui a « envie de piner tout ce qui passe » p.38, hérite d’une affaire de meurtre particulièrement répugnante avec égorgement, éviscération, démembrement et traces de cannibalisme. Jeanne est fascinée. Il l’emmène comme consultante, elle se prend au jeu. Ce ne sera que le premier d’une série de meurtres du même modèle.

Un soir, après avoir appelé Jeanne parce qu’il a découvert quelque chose, François périt dans l’incendie (criminel) de son appartement. Déguisée en pompier (elle a fait un stage), Jeanne aperçoit François dans les flammes qui se débat avec un gnome tout noir, de petite taille : l’assassin ? Mais tout crame et personne d’autre n’a vu. Elle n’est pas saisie de l’affaire en place de son collègue décédé ; elle est même dessaisie de l’autre affaire, celle du trafic d’armes, trop politiquement sensible. Elle renvoie alors le président du tribunal à son machisme et se met en disponibilité.

Jeanne est une juge célibataire de 37 ans, qui se nourrit parfois de café et de riz blanc, fonctionnant aux médocs. Elle va chanceler jusqu’au Guatemala, au Nicaragua et en Argentine pour tirer les fils du meurtre du juge François. Selon le psychiatre qu’elle a écouté illégalement pour en apprendre plus sur son ex-petit-ami, elle se lance sur la trace d’un certain Joachim, appelé Juan lorsqu’il était enfant, peut-être autiste ou schizophrène. Mais c’est plus compliqué que cela, il semble régresser à un stade archaïque d’enfant sauvage. Son psychiatre est sur ses traces, un Antoine de physique adolescent à la voix chaude que Jeanne verrait bien dans son lit. Gaffeuse, bordélique, maladroite mais obstinée, le juge en jean parviendra au bout de la piste dans une lagune ignorée peuplée de sauvages, la forêt des mânes, autre nom des âmes errant sans sépultures chez les Romains. Elle bouclera son enquête en y laissant toutes ses économies – et découvrira l’assassin, inattendu.

Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. L’auteur, journaliste toujours très documenté, apprend au lecteur la vie d’un juge d’instruction parisien, les années gauchistes en Amérique latine de l’étudiante, la dictature et la barbarie des années 1970 et 80 en Argentine, l’impunité des bourreaux, les enfants volés, les dégâts psychiatriques y afférents. Le psy est obsédé par Totem et tabou de Freud, où les fils mangent leur père pour mettre fin à sa tyrannie et à son accaparement des femmes. Un mythe qui n’a aucune base anthropologique mais qui fait symbole. « Tout crime est une erreur de père », dit volontiers le psy dans la lignée de Lacan. De père à repère, n’y aurait-il qu’un pas ?

Une aventure style Bob Morane version XXIe siècle avec une fille gauche comme héroïne. Mais nul ne peut lâcher ce gros roman jusqu’à la fin.

Jean-Christophe Grangé, La forêt des mânes, 2009, Livre de poche 2011, 629 pages, €8.90 CD audio €23.30 

Jean-Christophe Grangé déjà chroniqué sur ce blog

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Robert Alexis, L’eau-forte

Auteur secret de déjà dix romans, cet opus tout récent est le onzième. D’une langue riche et dense, il trace le portrait d’un être à tout jamais « ailleurs » dont l’âme ne coïncide pas avec le monde dans lequel il vit. L’identité est une prison et Pierre Roccanges – au prénom destiné pourtant à bâtir les fondations d’une lignée – ne fait un fils que pour l’abandonner, tout comme son père l’a fait avec lui.

Nous sommes dans la campagne aride du Gévaudan où rôdent les bêtes à demi-loups de sinistre mémoire. Dans cet environnement sauvage tout est possible, le pire comme le meilleur. Les croyances paysannes admettent le don du rebouteur, dont la dynastie Roccanges semble avoir hérité dans les siècles. Jadis hobereaux à terres, les seigneurs du pays voient la Révolution détruire le château et les paysans confisquer avidement les arpents. Ne reste qu’une cinquantaine d’hectares peu cultivables et une ferme vaste qui recèle tout ce qui permet de survivre en campagne : grange à foin, instruments aratoires, pressoir à vin, cuves à fromage, alambic pour l’alcool.

A 14 ans, Pierre se retrouve brutalement tout seul. Son père, un taiseux sans aucune affection manifeste est « parti », ne laissant pour explication qu’une feuille blanche dans une enveloppe à destination du gamin. Il a disparu comme sa femme avant lui, comme le grand-père au début du siècle. Leur soif était trop vaste pour l’univers étroit du comté ; ils sont allés courir le monde ou tangenter les étoiles.

Courageux, exercé, vigoureux, Pierre a pris l’habitude de la solitude depuis que sa mère a abandonné le foyer. Il a couru pieds nus sur les chemins empierrés, s’est arraché la chemise aux ronces des buissons, s’est pénétré du soleil d’après-midi tout nu sur les trois rocs du « donjon ». Il est curieux des choses, observateur intelligent et ne tient pas en place. Sous la tutelle de son instituteur Jacques au bord de la retraite, il va développer l’activité fermière de proximité pour vivre : fromage de chèvre, vin de cépages choisis par son père, alcool de sa composition qu’il nomme Margeride et dont un aubergiste est friand pour ses clients urbains venus se ressourcer, froment et seigle pour un pain de saveur.

A 15 ans, il troque Charlaine contre le droit de pâture. C’est une fillette de l’Assistance abandonnée aux fermiers d’à côté dont il ne reste plus que le vieux qui occupe illégalement les terres de Pierre avec son troupeau de Salers. Charlaine a 12 ans, elle est sauvage mais de fort tempérament et Pierre désire la protéger des avances lubriques du vieux devenu seul. Le roman ne dit rien de leurs premiers ébats mais ils se marieront quand Pierre aura 20 ans et Charlaine 18. Ils feront un fils, Thibaut, qui n’est peut-être pas de lui, avant que Pierre ne prenne le large.

Auparavant, doté d’une ambition démesurée pour son âge et pour le pays, il n’a cessé de vouloir prendre sa revanche sur le monde et sur son destin d’esseulé. Il a agrandi ses terres, créé des fabriques, embauché des ouvriers, fait connaître ses produits, rebâti le château. Puis, avant de tomber dans l’industrie et ressentant les envies et la jalousie des paysans qui lui ont venu leurs terres, il a délégué et est parti vivre sa vie ailleurs.

Le roman débute en Orient exotique où un musulman indien de 16 ans, Penchab, l’initie à la nage en harmonie avec l’eau. Car Pierre ne cesse de lutter avec le monde alors que la sagesse voudrait qu’il en épousât les courants de force. En occidental limité, le garçon éprouve une « haine » du monde tel qu’il est, des gens tels qu’ils sont, de sa propre histoire telle qu’elle lui a été imposée.

Cette ambivalence d’amour et de haine cosmique, qui me laisse personnellement perplexe au vu du tempérament du personnage, donne une existence à l’eau-forte, cet acide qui mord le cuivre du monde verni par les apparences et trace ainsi son sillon de mots. Penchab est bien plus en phase avec lui-même et avec ce qui l’entoure que Pierre et ses amitiés à peine esquissées, fortes mais éphémères tant il désire sans cesse changer.

Les parties du roman sont inégales, la seconde déçoit après la première, flamboyante, mais retrouve du rythme et du sens sur la fin. Dans ce portrait touffu d’un personnage complexe, l’enfance sauvageonne et l’observation aiguë du monde qui permet de percevoir les lignes de force coïncident mal, à mes yeux, avec l’existence erratique, perpétuellement insatisfaite, inapte à aimer. Être soigneur par don devrait inciter à partager et compatir plus que le tempérament qui nous est brossé de Pierre, somme toute minéral.

Au total, un roman inclassable qui intrigue et passionne. Pierre n’est pas aimable, probablement parce que personne ne l’est vraiment, masqué par les apparences qu’il laisse adhérer au noyau de vérité de son être.

Robert Alexis, L’eau-forte, 2020, PhB éditions, 236 pages, €14.00

Trois coquilles à corriger à la réédition : toilettes à la turque et pas à la turc, piton rocheux et pas python (qui est serpent), mer étale et pas étal (de boucher).

 

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Hervé Bazin, Le bureau des mariages

L’art de la nouvelle est un art à part entière. Il ne suffit pas d’écrire une histoire courte pour créer une nouvelle ; il lui faut aussi une chute, comme une leçon ou un choc au lecteur. Le « grand romancier » français des années 1950, alors très populaire, y excelle.

Ces neufs nouvelles paraîtront bien surannées aujourd’hui car elles évoquent leur époque. Mais leurs leçons sont éternelles. Elles disent que l’humanité reste bien la même, soumise aux mêmes passions et tombant dans les mêmes travers. Mais « le destin » est souvent le nom de sa propre conduite : on ne récolte que ce que l’on a semé, dit la sagesse paysanne ; le karma est l’ultime conséquence de tous les actes accomplis, dit le Bouddha.

Louise, vieille fille qui vit avec un demi-frère célibataire comme elle, rêve d’un mari et passe une petite annonce. Elle ne sait pas à quoi elle s’engage car la correspondance est toujours plus belle que la réalité. Le grand jour venu de la rencontre, elle a une sacrée surprise !

Des gamins de 8 à 13 ans jouent aux indiens, à la guerre. Mais l’excitation des hormones qui commencent à se diffuser chez le plus grand, le chef, pousse les jeux trop loin. Le petit souffre-douleur de 8 ans, est poursuivi par la meute car il veut quitter la bande. Il se réfugie dans un blockhaus. La lutte pour le déloger sera terrible.

Quand un filou trouve un portefeuille bien garni sur le trottoir, chacun pense qu’il va le rafler. Mais, après quelques pernods, il décide d’aller le rendre, espérant une récompense. Sauf que le mari étourdi y logeait de l’argent destiné à sa maitresse qu’il serait mal venu d’étaler devant sa femme. Le filou vertueux se retrouve le bec dans l’eau, à moins que son instinct ne reprenne le dessus…

Un vieux paysan expert en champignons est doté d’une épouse grognon et autoritaire : quoi de mieux que de s’en débarrasser par un bon petit plat de la mycologie ? La gourmande, ayant englouti l’assiette aux deux-tiers, additionnée d’une salade bien vinaigrée pour faire bon poids, se plaint très vite de maux de ventre. Sauf que le docteur diagnostique tout autre chose qu’un poison. Quel expert a raison ?

Durant l’Occupation, la livraison de quatre otages emprisonnés destinés à être fusillés en représailles au déraillement d’un train, sont désignés. Le comptable détenu doit apurer leurs comptes et leur faire rendre leurs effets. Mais il a un sursaut de patriotisme et va ruser comme il se doit.

Un vieux couple de retraités regarde par la fenêtre le temps passer. Il n’arrive jamais rien. Aussi, lorsque le tirage au sort leur fait toucher le lot d’un bon au porteur, pour une valeur importante, ils ne savent plus quoi faire. Trop engoncés dans la routine des jours, ils préfèrent le rêve à ce qu’ils pourraient réaliser : changer la salle à manger, faire un voyage à Rome.

Mère-Michel est un homme, un bedeau secrétaire de Mairie, dont le nom, Michel Lemaire, a suscité ce sobriquet. De plus il est bancal et il se venge de la vie en tourmentant ses voisins sans en avoir l’air, tout sucre au-dehors, toute rage dedans. A l’image des chats dont il s’entoure, uniquement des mâles castrés, comme lui qui n’a su trouver chaussure à son pied. Mais lorsqu’il entreprend une ultime vilenie au lendemain de Noël, il trouve le bon Dieu plus cauteleux que lui.

Les deux dernières nouvelles sont d’un cru moins réussi, mais l’ensemble édifie sur la nature humaine.

Hervé Bazin, Le bureau des mariages (nouvelles), 1951, Livre de poche 1976, 158 pages, occasion €0.65 ou e-book Kindle €7.99

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Jules Roy, La vallée heureuse

Jules Roy avait 33 ans – l’âge du Christ à sa mort – en 1940. Officier d’aviation, il conte ici sous forme romancée ce que fut sa vie de capitaine de bombardier Halifax B dans les Forces françaises libres en Angleterre à partir de 1943 dans le groupe de bombardement Guyenne.

Les bombardiers Halifax B sont de gros bourdons (30 tonnes en charge) bruyants, lents (426 km/h maxi) et peu manœuvrant qui volent en essaims et se font descendre soit par la chasse adverse, soit par les canons au sol. Sur 1200 ou 1500, quelques pourcents ne reviennent pas. 82 773 opérations de Halifax B ont largué 224 207 tonnes de bombes sur les nazis et ont perdu 1 833 unités durant toute la guerre sur 6000 avions construits, soit environ un sur trois. Mais il arrive qu’un avion parvienne à atterrir, endommagé et avec des morts à bord. Les pièges sont la flak bien-sûr, les chasseurs ennemis, mais aussi les pannes au décollage ou à l’atterrissage et les collisions en vol avec les collègues qui volent aux instruments, en formation serrée. Ou parfois une colline, sur le sol anglais au retour, mal estimée dans le brouillard…

Lui est guerrier de métier mais nombre des pilotes, mécaniciens, navigateurs ou mitrailleurs sont des civils engagés pour résister. Tous forment une équipe de bombardement, soumis au même avion, aux mêmes missions, aux mêmes aléas de la chance. Au sol, ils ne copinent pas ; en vol, ils sont une famille. La treizième mission est particulièrement angoissante en raison de la superstition christique de la Cène où le treizième compagnon a trahi. La trentième mission est la pire car elle est théoriquement la dernière, les études ayant montré que les volants connaissaient trop de stress au-delà. Bien-sûr, la pénurie de relève oblige parfois à dépasser ce cap… L’auteur effectuera 36 missions dans le Squadron 346 Guyenne créé le 15 mai 1944 sur la base de RAF Elvington, dans le Yorkshire. Le groupe effectuera 118 missions entre juin 1944 et avril 1945 et 18 équipages seront perdus, soit 15%.

Chevrier est Roy en son domaine, chef du Halifax B, quadrimoteur Rolls Royce conçu en 1937 et actif pour la première fois en mars 1941. L’avion restera opérationnel dans l’Armée de l’air française jusqu’en 1952. S’il a bombardé Le Havre en sa toute première mission, cet avion était destiné à surtout bombarder la Ruhr – surnommée « la vallée heureuse » – avec ses 2000 km de rayon d’action. Ce seront Mannheim, Stuttgart, Berlin parfois, Goch près de Clèves, à la princesse bien connue des profs après Sarkozy. A chaque fois, le bombardant ne se préoccupe pas des bombardés, il accomplit son travail comme un ouvrier dans l’industrie de la guerre. Il ne voit pas l’ennemi, ni les corps déchiquetés, ni les civils pris au piège ; il veut la fin de la guerre contre la barbarie et, pour cela, accepte la barbarie de toute guerre. Croit-il en Dieu ? Oui, mais guère en l’Eglise. Doute-t-il du bien-fondé de sa mission ? Oui, mais que faire lorsque votre pays est aux mains de l’ennemi, sinon combattre ?

Ce sont ces doutes, ces actes de courage pour faire son métier malgré tout, ces relations humaines attentives aux autres hommes et aux quelques femmes lors des permissions, qui font de ce roman vrai une œuvre de la littérature de guerre.

Prix Renaudot 1940, décerné en 1946

Jules Roy, La vallée heureuse, 1946, J’ai Lu leur aventures 1967, 187 pages, €3.89 occasion

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Hervé Bazin, La mort du petit cheval

Après avoir conté son enfance dans le célèbre Vipère au poing, Hervé Bazin conte son entrée dans la vie adulte sous l’apparence de Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon. D’adolescence, point : quelques années de pension catholique insipides pour décrocher « le bachot » comme on disait alors, puis une inscription en Droit à 30 km de chez lui, qu’il double à l’insu de ses parents d’une inscription en Lettres. Car il ne veut pas aller sur les traces de son père, magistrat malgré lui, mais devenir journaliste et, pourquoi pas, écrivain comme « l’oncle » (René Bazin, dont le roman le plus connu reste Les Oberlé).

Sa mère, magnifiquement incarnée par Alice Sapritch en 1971 dans le téléfilm de Pierre Cardinal, vieillit mais reste égale à elle-même, aigrie, frustrée, haineuse des fils (sauf le dernier, le lecteur saura pourquoi dans ce roman). Sa vengeance contre la gent mâle prend des proportions mythiques et, après avoir dominé son mari comme une mante religieuse, dressé ses fils avec sadisme dont le plus rebelle, Jean, est celui qui lui ressemble le plus, elle n’a de cesse que de le calomnier et de détruire tout ce qu’il entreprend. Cette femme est suicidaire en se haïssant chez son rejeton. Confite en bourgeoisie, elle en épouse les rancœurs comme les prétentions, les deux étant liées, bien entendu. Car les Rezeau étaient une famille prospère, possédant des terres et des rentes, lui docteur en droit et professeur à l’université de Hanoï. Elle était fille de sénateur. Mais la guerre imbécile de 14-18 a ruiné les rentes par l’inflation et la perte sèche des emprunts russes, et la terre rend moins, vaut moins. Seule la morgue permet de « tenir son rang » en rognant sur toutes choses. L’avarice bourgeoise, valeur quotidienne, rencontre ici l’arrogance aristocratique, valeur rêvée, pour rendre la vie impossible.

Le père Ladourd, dont le nom paysan sonne balourd, dirige comme associé la Santina, « fabrique » de bondieuseries de la famille, qui périclite avec la déchristianisation des campagnes. Jean est cependant accueilli par sa portée de filles (avec un seul garçon) lorsqu’il entreprend ses études. Car il ne sera majeur qu’à 21 ans et « ses parents » (de fait sa seule mère) tient à tout surveiller, tout contrôler, tout décider. Jean tombe-t-il vaguement amoureux de Micou, l’une des filles ? « Les parents » décident aussitôt de résilier la chambre en ville et de le forcer à l’internat : pas question de mésalliance !

Pas d’ami, une passade sexuelle à 15 ans avec une paysanne et une très vague complicité de chiourme avec ses frères, Jean est seul et il se fait tout seul. « Je suis toujours celui qui n’a eu d’intimité qu’avec lui-même. Vous le savez, je n’ai pas eu de mère, je n’ai eu qu’une Folcoche » p.18. Folle et cochonne était le surnom attribué à la harpie qui les harcelait, par les trois fils : Chiffe, Brasse-Bouillon et Cropette, par ordre d’apparition dans l’existence. L’aîné Ferdinand est flemmard et mou, il s’engagera comme matelot dans la marine et sortira au bout de trois ans sans même une ficelle. Le benjamin Marcel, né plus tard et présenté déjà grand à ses frères, est « le petit » (cropette en patois local) ; il est le préféré de sa mère et porte un prénom qui n’est pas de tradition dans la famille ; il obtient des mentions et devient polytechnicien. Quant à Jean, il décide de son indépendance au bout de la première année de fac, lorsque ses parents lui enjoignent de rompre avec Micou : il part de lui-même à Paris pour obtenir sa licence ès lettres.

Il devra survivre de petits boulots en pleine crise des années trente car sa mère lui coupe les vivres et le fait surveiller comme mineur par la police. Jean, de fort tempérament, baise ici ou là mais ne peut s’attacher, il a trop de haine en lui et méprise plus ou moins  les femmes. Une Paule plus âgée, qui porte le prénom de sa mère, va cependant l’apaiser et lui faire découvrir que le bonheur existe (définition p.224). Elle s’efface avec noblesse devant Monique, une jeune secrétaire orpheline qui aspire au bonheur. Jean la mariera dès qu’il aura sa majorité et lui fera un fils. S’il hait la famille, il s’agit de celle qui fut la sienne en son enfance ; il découvre qu’une mère peut être aimante, une épouse attentive et joyeuse et que la famille qu’on crée est à sa propre image. « La femme a racheté la mère et l’enfant de l’amour a racheté l’enfant de la haine », écrit-il p.228. Avec sa licence et quelques piges qui lui font une réputation, il commence à émerger à la vie adulte.

Dès lors, Folcoche n’est plus l’unique objet de son ressentiment et le ressentiment même s’éloigne avec le bonheur familial naissant. La vieille fait plutôt pitié, gardant son acidité de vipère et son avarice après la mort du père. Mais Jean s’en moque : il ne court pas après l’argent mais après le bien–être d’une vie en accord avec soi-même. Car « ce n’est pas s’embourgeoiser que d’accepter ce qu’il y a d’humain (et cela seulement) dans l’ordre bourgeois » p.224. Hervé Bazin, l’auteur, se mariera quatre fois et divorcera trois, il aura sept enfants, dont le dernier à 75 ans : « famille, je vous ai », écrira-t-il en 1977 dans Ce que je crois.

Le titre, incongru, vient de la bouche même de Paule Rezeau dite Folcoche : « c’est la mort du petit cheval » signifie c’est la fin des haricots ou la course à l’abîme. Elle l’applique au fils rebelle par méthode Coué en voyant qu’il s’en sort tout seul malgré ses efforts pour l’entraver. L’expression vient du jeu des petits chevaux au casino, vite interdit pour tricheries systématiques qui entraînaient la ruine des joueurs. C’est une scie des années trente, manière de montrer combien la vieille épousait les préjugés de son temps.

Hervé Bazin, La mort du petit cheval, 1950, Livre de poche 1972, 320 pages, €5.90 e-book Kindle €4.49

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