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Roger Martin du Gard, Vieille France

La France de province, la campagne avaricieuse, la population envieuse et malthusienne de nos écolos par dépit et de nos gilets jaunes dépités d’avoir raté leur vie – elle est déjà là au début des années trente : c’est la « vieille France » de Roger Martin du Gard. Ce « monde indéfendable » est archaïque, le sait et s’en vante. Il se dit « de gauche » parce que ça fait bien contre le curé et les punaises de sacristie qui se croient chez elles dans la maison de Dieu tout en marmottant des litanies contre leurs prochains. L’auteur épingle ce peuple étriqué non sans humour, comme par cette première phrase du chapitre XII : « Les Loutre habitent en bordure du marais ».

En 27 chapitres d’une ironie acerbe, l’auteur suit la tournée du facteur rural de l’aube au crépuscule d’un même jour. Monsieur Joigneau est un paysan roussâtre et hirsute tanné par le vent et le soleil, possesseur d’un képi officiel comme le garde champêtre, qu’il jalouse par concurrence. Il passe sa journée à aller chez l’un, chez l’autre, pour délivrer une lettre (qu’il a parfois lu après passage à la vapeur) ou un prospectus soigneusement mis de côté s’il n’en a pas. Il épie, s’informe, noue des intrigues qui tournent toutes autour de l’argent. Il touche son pourcentage pour les affaires dont il réussit la médiation, comme la mise en viager de la vieille malade ou l’aide au ménage du couple de Belges réfugiés de la Grande guerre et aujourd’hui bien décati.

Il sait tout, le facteur, plus que le curé qui se désole de l’athéisme égoïste de ses paroissiens. « C’est maintenant une race méfiante, envieuse, calculatrice, que la cupidité ravage comme un chancre », pense-t-il (ch. IX). Le facteur soutient le maire, celui qui peut lui donner de l’avancement, et pas la réaction, concurrente mais minoritaire par bêtise. On vote à gauche mais rien ne change jamais au village. Les jeunes récusent l’instruction mais ne songent qu’à le quitter, profitant du service militaire pour ne pas revenir ; même le fils du potard court en caleçon tout autour de la place pour s’entraîner car il ne veut pas être pharmacien comme son père. Les paysans triment, mais sans ordre ni connaissances, inutilement. Ils jalousent donc le Fritz, ce prisonnier allemand resté au village qui a amendé les marais de la femme Loutre et fait un fils blond et délié. Lorsque le mari Loutre rentre de captivité après cinquante-quatre mois, c’est pour trouver un domaine maraîcher drainé et florissant, des sous dans la huche et un gamin tout fait. Il se laisse vivre car lui n’a jamais su travailler ; il paraît qu’en Russie, depuis 1917, c’est l’Etat qui s’occupe de tout.

Quand les gens ne pensent pas à l’argent, ils pensent au sexe. C’est le cas de la Mélie, épouse du facteur, qui est en émoi devant l’apprenti, 16 ans et un léger duvet sur la lèvre, lorsqu’il s’éveille pieds nus et en chemise déboutonnée ou revient du travail dans son bleu ajusté. Elle se le ferait bien mais le gamin, immature comme souvent à la campagne, n’a aucune idée des désirs qu’il suscite. Joigneau, lui, se ferait bien la Mauriçotte, fille de 15 ans aux jambes nues et sans culotte sous sa robe, qui garde la chèvre sur les talus. Mais c’est son père qui n’en a plus pour longtemps qui se la fait depuis peu, et son épouse songe à attribuer la cloque aux jumeaux boulangers si cela commence à se voir.

Ceux qui font bien leur boulot ne sont pas récompensés par une Administration lointaine et tatillonne : le chef de gare qui va prendre sa retraite après trente ans, l’instituteur jamais inspecté pour mesurer ses progrès, le curé exilé dans ces friches d’âmes sans espoir. Seuls les intrigants comme le facteur, l’aubergiste ou le maire font illusion aux yeux des autres. Pour de pauvres grappilles mais qui leurs donnent l’impression d’être avisés. « Du matin au soir, les hommes s’agitent. C’est le rythme vital, inepte, séculaire. Inlassablement les mâles, un pli soucieux au front, courent sans trêve du comptoir à l’écurie, de la forge à la remise, de l’établi à la cave, du potager au grenier à foin ; et les femelles, pareilles à d’obstinées fourmis, font, elles aussi, inlassablement la navette, du berceau au poulailler, du fourneau à la lessive en accomplissant dix gestes vains pour un geste nécessaire, sans jamais se consacrer à un travail suivi, ni prendre délibérément une heure de pur loisir. Tous se hâtent comme si la grande affaire était de bouger pour vivre ; comme si, pour arriver au rendez-vous final, il n’y avait pas un instant à perdre ; comme si, littéralement, le pain ne s’acquérait qu’au prix de son poids de sueur » (ch. XV).

L’ornière de la routine dans laquelle retombent trop de Français loin de ces villes qui les tireraient pourtant de leur médiocrité méchante, de leur pauvreté d’âme due à leur inculture profonde, de leur sécheresse de cœur due à leur misère matérielle subie – sans aucune volonté de s’en sortir, enviant et conspuant tous ceux qui le tentent. Un régal de lecteur – qui découvre que la France « d’en bas » y est restée et s’y complait depuis plusieurs générations, cette France hargneuse qui réclame « l’égalité » pour que les autres n’aient pas plus qu’eux.

Roger Martin du Gard, Vieille France, 1933, Folio 1974, 160 pages, €5.00

Roger Martin du Gard, Œuvres complètes, tome 2, Gallimard Pléiade 1955, 1440 pages, €50.50

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Bulbul Sharma, Mes sacrées tantes

Bulbul au prénom d’oiseau est une indienne peintre qui écrit. Née en 1952, après l’indépendance, elle observe avec un humour tout anglais les travers de sa propre société restée traditionaliste et empêtrée dans les rites. Elle en livre huit nouvelles dans ce recueil qui se lit à longs traits. Nous y découvrons par les yeux d’une femme une Inde percutée par la modernité introduite par les Anglais et qui effrite ses croyances et ses coutumes ancestrales.

Lorsqu’une matrone autoritaire doit aller voir son fils aîné qui ne peut venir en Inde par phobie de l’avion, c’est toute une histoire ! La souillure est sa principale angoisse tant une brahmane ne saurait côtoyer, frôler, boire ou manger ce que des êtres impurs ont touché de leurs sales mains.

Le mariage arrangé dès le plus jeune âge par les familles est source constante de quiproquos et de surprises, comme cette épouse plus grande que son mari de quinze bons centimètres une fois adulte. Ou la naïve qui ne sait pas se tenir dans sa belle-famille, sautant pour se retenir de tomber dans les bras de l’aîné de ses beaux-frères, ce qui ne se fait pas. Ou encore la fillette de 7 ans exilée de maman qui découvre son fiancé du même âge, bel enfant espiègle avec qui elle peut jouer et se cacher de l’acariâtre grand-mère qui régit la maison immense aux innombrables couloirs.

Quant aux tantes, elles sont un trio de sœurs soudées qui ne se le font pas dire et en rajoutent dans les anecdotes pour se présenter à leur avantage. Ainsi, lors d’un (toujours très long en Inde) voyage en train, toutes les maladies y passent : celles qu’elles ont eues, celles de la famille et des voisins, celles dont elles ont seulement entendu parler. La femme de médecin, assise dans le compartiment en face d’elles a du répondant et gagne leur respect, mais laborieusement.

Quand ce n’est pas la mère du mari qui commande la maison, c’est le mari lui-même, dans cette société patriarcale où le chef de famille est aussi prêtre hindouiste. Ainsi R.C. a-t-il dressé ses femelles (femme et fille) et ses gens à respecter rigoureusement l’horaire et les rituels du quotidien. Mais ne voilà-t-il pas qu’il se mêle de partir en vacances, à la moderne, dans la vieille auto Ambassador increvable que sa fonction juridique lui a permis d’acquérir ? Dès lors tout se délite, les femmes se libèrent… et le macho aussi, qui découvre sa propre liberté d’homme face au fleuve qui s’écoule comme le temps.

Parfois l’épouse quitte le mari pour s’en aller errer et se faite pute (on dit danseuse) ou nonne, les deux seules voies extrêmes de la liberté des femmes. La vie n’est pas simple dans un pays immense qui parle des centaines de langues et dont l’anglais – la langue du colonisateur – reste indispensable malgré qu’on en ait. La vie n’est pas simple dans l’intrication des traditions qui empêtrent toute initiative et encadrent strictement toute liberté. La vie n’est pas simple mais Bulbul s’en amuse en tant que femme. Et nous aussi.

Bulbul Sharma, Mes sacrées tantes, 1992-2006, Picquier poche 2009, 263 pages, €8.10

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Tristan Bernard, Les parents paresseux

Devenu grand-père, l’humoriste juif franc-comtois Paul Bernard, dit Tristan, mort en 1947, se penche sur l’enfance. La sienne et celle de son temps. Il déplore que les parents reproduisent le plus souvent la chiourme qu’ils ont vécue au prétexte du « chacun son tour ». Les enfants ne méritent pas ça…

Il ne faut ni brimer leur curiosité avec un péremptoire « c’est pas de ton âge » ou « tais-toi quand je parle », ni leur envie d’exercice par les promenades « de santé » et les « reste sage, ne va pas courir ». Les parents sont souvent des caporaux pour leurs enfants, à croire que la société française tout entière est (était ?) régie par la discipline militaire depuis la Révolution – le dressage du petit-bourgeois croyant ainsi en devenir un grand. « Ils se bornent à transmettre à leurs enfants des principes brutaux, avec un caporalisme aveugle et traditionnel » p.57.

Ils imposent aussi trop souvent leurs goûts de grandes personnes : ainsi, la cheminée est faite pour le père Noël, pas pour l’enduire de suie en y faisant du feu ! Et lorsque l’enfant rêvasse, pourquoi le brutaliser en le rabrouant ? « Veux-tu écouter ce que l’on te dit ? Il est encore dans la lune ! » Et s’il lui plaît d’être dans la lune ? La lune est à tout le monde. Vous évitez, quand il dort, de le réveiller en sursaut. Mais quand il rêve, les yeux ouverts, quel besoin tyrannique de le jeter à bas de son rêve ? Et pourquoi ? Pour qu’il pense à ce que vous pensez ? » p.165. Il y a de la revanche envers ses propres parents, de la jalousie envers la liberté des petits, de la vengeance sociale : on ose sur ses enfants ce que l’on n’ose pas avec ses chefs. En bref, beaucoup de vilenie dans ces comportements.

« Ce caporalisme des parents, on le retrouve surtout chez les mères, et dans l’âpreté des remontrances qu’elles font à leurs jeunes garçons. Revanche encore, revanche du sexe faible contre ce qui sera le sexe fort » p.170. Et croyez-vous que mai 68 y ai changé quelque chose ? Le « féminisme » prend parfois des allures de revanche, plus envers les garçons à la puberté (dont il faut rabaisser la virilité de bande) qu’envers les filles (qui sombrent parfois dans la putasserie -contre leur mère – pour séduire comme la société des réseaux le veut).

Dans une suite de textes de souvenirs et de réflexions, parfois en réponse aux lettres de lecteurs, Tristan Bernard nous fait part d’une plume alerte de son expérience de la vie. Il aime les enfants et c’est après tout ce qui compte lorsque l’on veut les éduquer. Ceux qui les briment ne les aiment pas mais préfère leur confort, « avoir la paix ». « Vous voyez souvent un enfant se fatiguer à la promenade, parce que sa maman n’a pas voulu lui lâcher la main, par autorité maternelle, par distraction féminine ou par paresse d’avoir trop à le surveiller » p.9. C’est bien de la paresse, ce péché capital des chrétiens, et tant de parents ou de profs (même chrétiens) sont paresseux ! Ils préfèrent les « enfants sages », autrement dit les médiocres qui seront conformistes et frileux lorsqu’ils seront citoyens. « Quand un enfant n’est pas docile, le père et la mère, les seigneurs du logis, se mettent à sévir non selon la faute du coupable, mais selon leur bonne ou mauvaise humeur » p.7. Cela ne change pas.

« Je crois, me disait un vieux professeur retraité, que j’ai bien accompli ma tâche parce que j’ai toujours eu une grande curiosité de l’esprit des hommes » p.198. Parole sage, parole rare : nul n’enseigne qu’en aimant, pas de transmission sans empathie.

Ni d’ailleurs de débat démocratique… en témoignent les « polémiques », spécialités bien françaises où les adversaires monologuent sans sa lire ni s’écouter jamais. Ce pourquoi il faut rompre avant que cela ne dégénère, comme sur les réseaux sociaux où l’impunité et le trend de foule pousse vite au lynchage sans appel. « Suivez bien attentivement et impartialement des polémiques. Vous constaterez que les adversaires ne se répondent jamais. Ils ne combattent pas dans le même rang. Chacun d’eux est sur son estrade entourée de cordes. Il y boxe un adversaire imaginaire, dont il dirige lui-même les coups pour les parer d’une façon triomphale » p.200. Il est à relire, le grand-père Bernard !

Tristan Bernard, Les parents paresseux, 1932, Livre de poche 1974, €2.99

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Henry Monnier, Scènes populaires et Les bas-fonds de la société

Le père de l’immortel Monsieur Prudhomme, prototype du bourgeois érudit content de lui, fut un employé aux écritures avant d’apprendre la lithogravure. Il devint caricaturiste avant d’écrire des scénettes prises sur le vif et des pièces de théâtre. Né en 1799 et portraituré par Balzac sous le nom de Bixiou dans Les employés en 1838, il a croqué à belles dents la société de son temps jusqu’à sa mort en 1877. De Louis XVIII le gros jusqu’à Napoléon le petit, la palette fut large !

Monnier s’intéresse surtout aux petites gens, la classe montante depuis la Révolution que « les socialistes » des années post-68 ont prolongé. Il observe leurs travers, les voit monter sur leurs ergots, clamer leur égoïsme, pontifier leur savoir livresque, faire chorus avec le voisin ou la voisine, jalouser les autres. Le choix opéré par l’éditrice est édifiant – en 1984, en pleine ère Mitterrand, ce n’est pas par hasard. S’il nous fait parfois rire, il nous en apprend surtout beaucoup sur « le peuple », ces petit-bourgeois arrivistes, et sur la société du XIXe siècle tant chantée par les romantiques et les révolutionnaires. Ce n’était pas bien beau…

Les concierges ne considéraient la moralité des locataires qu’en fonction du montant de leurs étrennes ; les témoins en cour d’assise ne racontaient pas ce qu’ils avaient vu mais ce qu’on leur avait dit s’être passé ; les titis se pressaient à la guillotine pour voir tomber les têtes ; une garde-malade ne pensait qu’à voler du bois et un soufflet dans la chambre du mourant ; la femme du condamné ne venait lui rendre visite au cachot que pour rafler ses hardes avant qu’il soit exécuté.

Un voyage en diligence est un condensé de sociologie. Cette ancêtre du TGV était fort inconfortable, prise entre le conducteur pressé par l’horaire, les voyageurs qui se haussaient du col pour obtenir le « respect » auquel ils croyaient chacun avoir droit – sans aucun souci des autres -, la « vieille dame » et la « jeune fille » étaient en buttes aux malotrus, les aubergistes se sucraient sur la bête pour la rassasier en les assommant par le prix du monopole, et ainsi de suite.

C’est plus vache que dans Balzac, moins sexuel que dans Zola, plus réaliste aussi. Avec une préface pour connaître le bonhomme et sa vie, et des notes pour préciser ce qui est oublié aujourd’hui.

Henry Monnier, Scènes populaires (1841) et Les bas-fonds de la société (1862), choix d’Anne-Marie Meineinger, Folio 1984, 313 pages, €3.40 occasion Fnac (non référencé sur Amazon)

Les bas-fonds de la société, Réimpression à l’identique de l’édition originale numérisée par Gallica, édition de 1862, impression à la demande chapitre.com

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Marcel Achard, Jean de la lune

L’Immortel Marcel est bien oublié aujourd’hui malgré son élection à l’Académie française en 1959. C’est qu’il était déjà de l’autre siècle, né en 1899, et qu’il n’a connu le succès au théâtre qu’entre-deux guerres, durant la crise, avec sa pièce Jean de la lune.

Louis Jouvet a monté les trois actes en 1929 au théâtre des Champs-Elysées et Jean Piat en 1967 au théâtre du Palais-Royal ; la pièce a été reprise par Pierre Sabbagh pour la télévision dans Au théâtre ce soir. Elle met en scène le fiancé, la femme, l’amant, en plus du frère cynique et faible de la belle. Le ressort est la femme, Marcelline, perverse et inconstante, qui vole de bite en bite en butinant ce qu’elle croit être l’amour. Mais Richard, le fiancé qui l’aimait, en a marre et la jette. Elle en est étonnée et désespérée : l’aime-t-elle ? Est-elle capable d’aimer ? L’amour n’est-elle pour elle que séduction du mâle et l’homme à ses pieds ?

N’est-il pas plutôt auprès de Jef, ce doux sentimental timide qui l’admire et la chérit en lui pardonnant tout malgré le frère Clotaire et l’amant Richard dont il est ami ? Jef est surnommé depuis tout petit Jean de la lune tant il n’apparaît pas sur terre mais dans ses rêves. Pour lui, le monde vrai n’est pas ce qu’il a devant les yeux mais ce qu’il veut y voir. Ainsi l’amour n’est-il pas dans les transports immédiats et éphémères mais dans la pudeur et la constance. Marcelline, décillée par la rébellion de Richard, s’en rendra compte à la fin. Elle épousera un Jef sans épaisseur et sans grande passion, mais sentimental plus que désirant. Le cœur plus que le sexe est le trésor de l’amour, semble nous dire l’auteur, en complète opposition avec son époque portée aux paroxysmes (fasciste et communiste) et à l’immédiat après la guerre la plus con.

Sur un canevas réduit – un simplet veut marier une cocotte qui trompe tout le monde – la pièce suscite la joie et la mélancolie du moraliste. Elle laisse à penser que tout se résout avec le temps, ce qui est sagesse, mais rare en amour. Un film a été tourné à partir de la pièce par Jean Choux, sorti en 1931 (il n’existe pas de DVD mais le film est accessible sur YouTube), mais la pièce a été filmée pour la télé.

Marcel Achard, Jean de la lune, 1929, Livre de poche 1968, occasion €4.45

DVD Au théâtre ce soir – Jean de la lune, Pierre Sabbagh, avec Michel Duchaussoy, Claudine Coster, Christian Marin, Jean-Pierre Delage, Laurence Badie, LCJ éditions 2005, 2h, €6.30

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Joseph Kessel, Au Grand Socco

Profitant d’un long séjour à Tanger en 1950, l’écrivain-reporter qui deviendra immortel dix ans plus tard par l’Académie française, livre ses Mille et une nuits. Il se met dans la peau de Bachir, un enfant de 12 ans marocain bossu devant et derrière, orphelin des rues qui dort sur la plage avec Aïcha une gracile fille de son âge et Omar, un garçon plus jeune au fez rouge. Il ne vit que de petits boulots mais chante admirablement et surtout conte comme pas un sur la place populaire du Grand Socco. Le style est enjôleur et l’émotion candide toujours présente, malgré les exigences de la réalité qui font parfois trahir le premier mouvement, comme ce petit âne blanc mourant et sauvé, donné et repris, dont l’obstination et la vitalité sont un fil des histoires.

Tanger après-guerre est une ville interlope, zone internationale sans droits de douane ni impôts par la convention de 1925. S’y côtoient les nationalités comme les trafics, les notables blancs comme les nationalistes rifains. Les collabos et malfrats recherchés dans leurs pays y trouvent refuge pour leurs affaires, tout comme les grands de ce monde lassés de leur climat humide et froid. Ce brassage de civilisations et de mœurs crée des étincelles, matière à histoires pour enflammer l’imagination. Or Bachir est acteur autant que conteur. Son jeune âge le rend invisible et accepté partout, y compris chez les femmes musulmanes dévoilées. Tel le Persan de Montesquieu, il observe et juge, sagace de sa raison précoce et de son cœur d’orphelin tout gonflé.

Kessel s’inspire de personnages réels : la juive rescapée des camps (C’était écrit), le guitariste espagnol antifranquiste, l’américaine mûrissante (L’arbre qui chante), la lady anglaise cruelle aux humains mais protectrice des animaux – et même Bachir le petit mendiant en haillons et doublement bossu mais au visage fin. Il rajoute des types de Tanger : Zelma la nymphomane effrontée, Ibrahim le beau marchand de fleurs, Mohammed l’écrivain public, Abdallah le pêcheur aveugle, Kemal le charmeur de serpents, Fatimah l’aïeule, Nahas l’usurier, Fouad le paysan, Caleb le porteur d’eau, Hussein le vieux qui vend du khôl, Sélim le marchand d’amulettes, Ismet le débardeur musclé : ils font chœur et offrent une vision mosaïque du Tanger réel, vivant et populaire. Ils sont le pendant des Occidentaux résidents qui se réunissent au café le Petit Socco, colons oisifs comme Mme Elaine l’américaine et lady Cynthia l’anglaise, ou affairistes comme M. Boullers le trafiquant d’or, Flaherty le journaliste roux, Varnolle le collabo en fuite et sa capo de camp Edna, M. Ribaudel l’avocat international français.

Par ses histoires, Bachir offre une vision réaliste de la société à ses auditeurs comme aux lecteurs ravis : la décadence occidentale noyée dans le whisky, la promiscuité sexuelle, la contrebande ou la honte familiale (Le tambour-major), l’arriération musulmane qui traite mal ses animaux (Le rezzou, Le petit âne blanc) et ses femmes, laissant les enfants perdus errer sans soins ni secours ; mais aussi l’acculturation du Marocain Abd-El-Meguid Chakraf ayant fait fortune aux Etats-Unis qui a perdu toute identité, le Rifain indépendantiste fanatique qui se prépare à jeter les colons blancs à la mer. Les contes sont autres qu’ils paraissent : un reportage sur le présent autant qu’un support à l’imaginaire. Ils captivent et instruisent, l’auteur étant en empathie avec ses personnages et avec le pays. Pour notre plus grand bonheur de lecture.

Joseph Kessel, Au Grand Socco, 1952, L’imaginaire Gallimard 2010, 294 pages, €9.50

Joseph Kessel, Romans et récits tome 2 : Au Grand Socco, La piste fauve, La vallée des rubis, Hong-Kong et Macao, Le lion, Les cavaliers, Gallimard Pléiade 2020, 1808 pages, €67.00

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Barbara d’Amato, Trafics d’innocence

Voilà un roman policier américain nouveau style : vite lu, vite jeté. Un roman à thème conçu comme un reportage sur un « grand » sujet de société avec de l’action en plus. Un découpage en séquences publicitaires qui vont d’un quart de page à quatre pages au maximum. Est-ce le début des « romans twitter » ?

Pour la larme, il s’agit de trafic de bébés avec enlèvement d’enfants.

Pour l’action, un couple « innocent » – évidemment Américain moyen – résout à lui tout seul une affaire dont se mêle (évidemment sans grand succès) le FBI.

Pour la démocratie, le courage journaliste s’obstine à enquêter là où « il ne faut pas » (et où très peu le font en réalité).

Pour le politiquement correct, le journaliste est une femme.

Pour la morale, il s’agit bien sûr du contraste entre fric et désir de maternité. Tout s’achète au berceau du dollar : une entreprise à fortes marges répond aux besoins pressants et précis de clients pour de très fortes sommes. Les acheteurs sont des mères éplorées de ne pouvoir concevoir – ce qui est inconcevable dans un pays où la « maternité » est aussi valorisée par la Bible et par l’esprit pionnier.

Ce qui est dommage n’est pas tant le sujet ni le type des personnages que le découpage en plans-séquence aussi courts. Comment faire passer de la psychologie humaine en 140 signes ? Comment captiver avec l’action en une demi-page ? Comment démonter des rouages de machination en faisant un récit en charpie ?

Le lecteur a donc un produit aseptisé, vite lu, vite jeté, sans un brin d’humour ni une quelconque envolée poétique. Un Mc Donald’s du roman, aussi insipide, aussi peu nourrissant d’humanité. Oh, cela se lit bien !… mais s’oublie aussitôt sans regret, tel un reportage larmoyant « vu à la télé ». Une « grande cause » paranoïaque où les flics sont impuissants, les politiciens inertes et les médias muets. De la guimauve… Ceux qui aiment le thème ou le style – ceux qui n’aiment pas se prendre la tête et « consommer » sans état d’âme – apprécieront. Les autres préféreront Michael Connelly, Minette Walters ou Peter Robinson.

Barbara d’Amato, Trafics d’innocence (White Male Infant), 2002, Livre de poche décembre 2009, 384 pages, €5.71

Biographie sur le site officiel des amateurs d’Amato

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Claude Mauriac, Le dîner en ville

Lorsqu’on est fils d’un célèbre, la maxime est de ne jamais faire comme papa. François Mauriac écrivant des romans classiques d’un style classique, fiston premier (mort en 1996 à 81 ans) écrira des non-romans dans un style révolutionnaire. Tel est ce Dîner en ville où l’assistance est quand même composée telle que les dîners de papa, et dans un lieu – le quai de Béthune sur l’île Saint-Louis à Paris – qui ne se situe pas ailleurs que dans la classe bourgeoise de papa.

L’assistance n’est pas douze, comme les apôtres prisés du père, mais huit pour assurer la diversité. Le « plan de table » alterne une femme, un homme, et est présenté en schéma dessiné au début du livre. Nous subodorons déjà que le roman va tourner en rond. Nous sommes en automne, saison mélancolique, et chacun soliloque en observant les autres, écoutant (et critiquant) des bribes de conversation futile. Chaque paragraphe saute de l’un à l’autre, ce qui donne le tournis et tente – à la manière du Nouveau roman – de « casser » les codes. En se mordant la queue.

L’exercice de critique littéraire ne vise pas à détailler les points techniques ni à traquer les fautes historiques – c’est là fonction d’ingénieur et non de littérateur, chacun son métier. La « cuisine » littéraire n’intéresse que les auteurs et les universitaires, pas les lecteurs. Ce qui compte est le roman comme totalité. Car la forme contribue au fond pour intéresser l’être humain. Lorsque nous prenons un livre, nous nous demandons à chaque fois s’il va décrire, faire palpiter, édifier ; si nous allons nous y reconnaître ou en apprendre un peu plus sur les autres ; si nous allons nous divertir ou ressentir une émotion, être appelé à penser ou à nous ouvrir sur l’inconnu. Or écrire comme Claude Mauriac un « roman » sous la forme d’un journal formé de bulles de souvenirs de l’un à l’autre et de remarques en cercle reste d’une platitude sans espoir.

Malgré le prix Médicis donné en 1959 au livre, c’est en effet bien ennuyeux… Comme tout le Nouveau roman d’ailleurs. Ce fut une expérience, mais aussi une impasse. Elle a détourné de la littérature tout une génération de lecteurs, laissant les écrivains médiocres tenir le haut des ventes – ce qui demeure tant semblent isolés et rares les auteurs français qui ont encore quelque chose à dire d’humain sur l’humanité. Nous sommes bien loin de la tradition anglaise ou italienne, par exemple, qui ouvrent sagement de nouvelles voies sans rupture pseudo-révolutionnaire pour se poser entre intello-progressistes. Pauvres mangeurs de grenouilles vaniteux qui se croient toujours plus gros que le bœuf !

Le dîner en ville n’a pas passé les années, comme quoi il ne faut surtout pas se fier aux « prix » littéraires, distribués aux copains selon une subtile politique du prêté-pour-un-rendu entre gens du milieu. L’ex-nouveau roman est bien passéiste. Rien de plus chiant que ces élucubrations de vieilles rombières sur la toilette des jeunes mannequines ou de vieux rombiers sur les seins de jeune servante. Pour le théoricien de l’alittérature, hostile à toute narration classique, il s’agit de projeter simplement le réel sans intrigue ni personnage défini. Un non-soi sans action pour un non-auteur… Après plus de trois-cents longues pages, le dîner s’achève enfin et le roman se clôt enfin au milieu d’une phrase inachevée mais commencée déjà avec des points de suspension.

A fuir !

Claude Mauriac, Le dîner en ville, 1959, Folio 1985, €13.75

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Joseph Kessel, Le bataillon du ciel

Après avoir mis en « roman vrai » la résistance intérieure française à l’Occupation nazie, Kessel chante les commandos parachutistes français ses SAS qui ont préparé le Débarquement fin juin 1944. C’est un épisode peu connu et oublié de la Seconde guerre mondiale, mais décisif pour l’estime de soi de l’armée de France, humiliée en 40, délitée par le régime de Vichy et soumise par la défaite.

Je trouve ce roman vrai moins réussi que le précédent, non par le sujet mais par la façon de le traiter. Kessel a écrit volontairement un scénario de film, pas un roman, et la psychologie des protagonistes reste bien sommaire, souvent plus théâtrale que réaliste. La mise en roman est le fait de son neveu Maurice Druon qui, sur demande de son oncle pris par ailleurs, n’a fait que rajouter un peu de phrases autour du squelette déjà construit. Quant au film, il a été tourné par Alexandre Esway sur le scénario revu par Marcel Rivet mais Kessel s’en est désintéressé tant les « nécessités du cinéma » (autrement dit la simplification et la caricature) divergeaient de ce qu’il voulait dire.

Il reste une geste en deux parties, la première en Ecosse dans les centres d’entraînement anglais des SAS, la seconde sur le terrain en Bretagne pour désorganiser les unités allemandes et saboter les points stratégiques. Environ quatre-cents paras ont mis en échec durant tout un mois plus de quatre-vingt mille soldats de la Wehrmacht, aidés des FFI bretons. Ces actions ont retardé, voire empêché, les unités blindées de se porter vers la Normandie où le Débarquement avait commencé.

Comme à son habitude, Joseph Kessel rassemble des récits d’actes authentiques et des portraits de personnages réels en fiction romancée et caractères de synthèse. Le docteur lieutenant parachutiste Ben Sassem est l’incarnation du Cosmopolite qui a choisi la France parce que république universelle. Ce levantin est l’antithèse complète du nazi : il soigne au lieu de tuer, il vient de partout et non pas d’un seul sang ni d’un seul sol. « Je suis né au Caire de parents hindous, d’origine israélite j’ai fait mes études à l’Institut catholique de Beyrouth, et sujet britannique je me suis engagé chez les Français » I-1 p.1560 Pléiade. L’ambiance ainsi créée est considérée comme plus vraie que nature et vise à donner une idée globale de la situation sur le terrain, au-delà des actes individuels. Seul le colonel manchot « Bouvier » est repris tel quel du colonel manchot Bourgoin qui a commandé les parachutistes français du 3ème RCP appelé côté anglais 4th SAS.

Le mythe de la Liberté est chanté et magnifié par Kessel sans ambages : « Le capitaine écoutait respirer ses parachutistes et il percevait dans chacun de leurs souffles un sens de la vie qui partageait les hommes comme les crêtes partagent les eaux de la terre. D’un côté s’élançaient les hommes qui ont la loi de la liberté et subordonnent à celle-là toutes les autres lois. De l’autre coulaient vers les sables gluants ou les lagunes mortes tous les hommes qui ont la loi de la soumission » I-1, p.1558 Pléiade. C’est une Chanson de Roland que compose Kessel, un héroïsme humble et patriote dont le sacrifice est l’hommage rendu à la foi de France : la liberté dans l’égalité et par la fraternité.

Joseph Kessel, Le bataillon du ciel, 1947, Folio 1974, 224 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

DVD Le bataillon du ciel 1 & 2 – Coffret 2 DVD, Alexandre Esway, 1947, avec Pierre Blanchar, Raymond Bussières, René Lefèvre, Jean Wall, Christian Bertola, René Château 2004, 3h20, €91.76

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Liberté menacée

Le projet des Lumières était simple et attirant : arracher l’individu à ses déterminismes biologiques et sociaux pour le faire s’épanouir par la raison naturelle. La liberté était au prix de l’abondance qui, seule, permettait de s’élever au-dessus de la condition matérielle du manger, se loger et se vêtir. L’essor des échanges permettait la croissance économique et celle des idées, donc la circulation des biens, des hommes et des techniques. Le mouvement naturel de tout cela éclairerait et enrichirait tous et toutes. Maîtriser le monde pour se maîtriser soi était une conception optimiste de l’existence : pourquoi l’abandonner ?

Nous voyons aujourd’hui le lien symbolique qui existe entre l’énergie au double sens de la volonté humaine et des matières premières : nul ne peut faire, réaliser, s’accomplir que parce qu’il consomme de l’énergie naturelle : le feu, le cheval, le vent, le charbon, le pétrole, l’uranium, le soleil, l’hydrogène… Le paradoxe des écologistes, souvent bornés par leur obsession apocalyptique pour être capables de « voir » au-delà de l’immédiat toujours « urgent », est qu’ils croient l’énergie naturelle limitée. C’est vrai du charbon, du pétrole, de l’uranium – mais le reste ? L’hydrogène est partout, comme le vent, et le soleil a encore plusieurs milliards d’années à briller. L’énergie existe, elle est abondante, il faut seulement basculer d’un modèle technique à l’autre, ce qui prend quelque temps.

Le libéralisme prônait la liberté, au contraire du « sang bleu » d’Ancien régime qui établissait la hiérarchie sociale ou de la contrainte totalitaire des fascismes et communismes, jusqu’aux « socialismes » qui régnent par surveillance et culpabilisation. Tous ces -ismes ne sont au fond que des réactions au pacte libéral des Lumières pour lequel les échanges entre individus libres et responsables d’eux-mêmes allaient assurer l’abondance et l’élévation savante, morale et spirituelle de tous les hommes. Le libéralisme est politique avant d’être économique, la liberté de penser, de s’exprimer et de faire est première sur la liberté de posséder, de produire et d’échanger. Les réactions antimodernes du fascisme et du communisme haïssent la liberté au profit de la contrainte Ils rétablissent les déterminismes anciens de sang (ou être né prolétaire) et de sol (ou la patrie du communisme), avec la « race » (ou le parti des socialement « purs ») et l’Etat toujours en garant. Les Chinois Han en sont le dernier exemple, persécutant les minorités ethniques (Tibétains, Ouïghours) et les religions (Falun Gong, islam) et voulant imposer un pays, un système à toutes ses entités.

Or la propriété de soi n’est pas divisible, sauf à régresser à la bande et aux réflexes de lynchage de la tyrannie sociale. L’être humain en collectivité se réduit à la pulsion majoritaire, n’osant pas faire entendre sa voix particulière et « imitant » les autres sans penser. Être propriétaire de soi commence par sa propre raison, l’intelligence personnelle du monde et le penser par soi-même. Cela ne peut naître que par une certaine autonomie matérielle qui dégage des contingences matérielles vitales pour se nourrir, se loger, aller et venir. Anatole France disait qu’il n’était né à la pensée personnelle que lorsqu’il avait eu une chambre à lui, vers 10 ans, et qu’il a pu lire des livres sans le bruit familial ni être sollicité par sa communauté d’existence. Il n’est pas indispensable d’être propriétaire du sol pour bien produire ni de son logement pour être autonome, c’est une modalité parmi d’autres (le bail à très long terme, le seul droit d’usage, …) – mais ce qui compte est d’y être libre et à soi tout entier.

Pierre Charbonnier, perdu dans l’histoire des idées (avec jargon y afférent), a la volonté de prouver que liberté et abondance doivent désormais divorcer pour obéir au nouveau diktat social-écologique moderne. Il prône le renouveau des « limites » … sans penser qu’il ne fait que retrouver (sans le dire) les principes de vertu et de tempérance des Antiques. Grecs et Romains avaient en effet bien mieux que lui prouvé qu’il vaut mieux jouir de ce que l’on a plutôt que d’accumuler par désir sans freins – car cela rend plus heureux – et qu’il est plus gratifiant de s’attacher que de s’arracher. Qu’est-ce que cela signifierait donc pour aujourd’hui ?

Si nous pensons par nous-mêmes et non pas dans la horde à la mode poussée par l’auteur, cela veut dire bien concrètement : ne pas sans cesse recomposer les familles, ni faire des gosses sans père, ni avorter par convenance, ni papillonner en don Juan, ni nomadiser d’un poste à l’autre, ni sans arrêt contester ceux qui gouvernent, ni s’abstenir d’aller voter, ni aller sans cesse se faire voir ailleurs comme si l’on fuyait – et qui pourrait bien être soi. Au fond tout ce que le « social-écologisme » politique ne cesse de créer comme « droits individuels » nouveaux… Est-il conscient du poussier qu’il soulève, le Charbonnier normal-supiens ? La « solidarité » prônée du bureau solitaire sert à se faire mousser auprès des collègues, pas à améliorer la société.

Mais l’érudition en langage pesant ne suffit pas à prouver, même si le tarabiscotage et l’obscurité des mots fascine, selon les études marketing des menus de restaurants. La revue des idées pour aboutir au présent ne donne pas une bifurcation nécessaire au chemin que nous suivons depuis des millénaires. Car il y a un lien de mentalité depuis les Grecs antiques jusqu’aux pensées de liberté d’aujourd’hui. Il ne faut pas le réduire au matériel de l’énergie dépensée, dans la plus pure vulgate marxiste. L’hubris (la démesure due à l’orgueil) a toujours existé – et elle toujours été moralement condamnée car elle a toujours conduit les individus comme les peuples à leur perte. C’est enfoncer la porte ouverte que d’en faire une découverte. En revanche l’ingéniosité a toujours existé aussi, et plus encore depuis que nous sommes plus nombreux à être savants (vertu de la collectivité). Se limiter parce que la Terre a des limites est nier l’humain au profit de la fourmilière et nier l’espace et les étoiles.

Aussi savant que soit le livre de Charbonnier, il n’est maître que chez lui et je ne peux souscrire à sa thèse que tout est fini et que nous devons nous repentir et penser autrement. Comme un chevalier à la triste figure, il combat des moulins : la démesure vaniteuse yankee n’est pas celle de la planète et les Lumières ne se réduisent pas à épuiser les réserves fossiles.

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Joseph Kessel, L’armée des ombres

Joseph Kessel, juif et antinazi, est entré en résistance en 1941 mais a dû fuir la France lorsque la zone sud fut occupée. Arrivé à Londres par l’Espagne et le Portugal avec son neveu Maurice Druon, il lui est suggéré par le général de Gaulle de contribuer à la guerre par un livre sur la Résistance intérieure. Il invente alors le nom « d’armée des ombres » parce que la France des Lumières est entrée dans la nuit avec l’armistice et son chef d’Etat cacochyme aux étoiles flétries.

Ce documentaire publié dès 1943 se veut une chronique de faits vrais, maquillés pour ne pas compromettre les protagonistes sur le terrain. Tout est réel, tout est reconstruit. Ce n’est pas un roman issu de l’imagination, ni de la propagande antiallemande ou pro-quelque chose. « Aucun détail n’y a été forcé et rien n’y est inventé » (préface). Tout est exact et rien n’est reconnaissable « à cause de l’ennemi, de ses mouchards, de ses valets ». La Résistance française fut « un grand mystère merveilleux » où, sans pain ni vin, ni feu, ni lois, « la désobéissance civique, la rébellion individuelle ou organisée sont devenues des devoirs envers la patrie ». Le héros est celui qui est dans l’illégalité, analogue au chrétien des catacombes.

Il y a de la mystique chez Kessel lorsqu’il conte la Résistance en actes, avec ses grandeurs et ses petitesses, ses dilemmes moraux et son humanité. Il s’agit d’une foi à renaître, d’une Lumière qui sourd du peuple même, préparant une loi nouvelle pour la cité. Le mythe de la « désobéissance civique » est repris aujourd’hui par de pseudo-révolutionnaires qui se croient occupés par une puissance économique qui serait nazie, mais la lecture de ce livre montre combien ils sont simplets et récupérateurs : l’Occupation était bien autrement totalitaire et meurtrière, incitant les pères à délaisser leurs enfants, les mères à vendre leurs camarades pour sauver leur fille, les petits escrocs à trahir pour rien, par lâcheté ou pour se faire bien voir du plus fort.

Le récit se compose de sept épisodes qui tournent tous autour de Philippe Gerbier, ingénieur et ancien élève du grand chef parisien Luc Jardie, surnommé Saint-Luc, dans lequel on a pu reconnaître une image mêlée de Pierre Brossolette, Emmanuel d’Astier de la Vigerie et Jean Cavaillès. Chaque épisode est publiable séparément dans la presse libre, ce qui permet de contourner la censure en France et les restrictions de papier. Y sont contés l’évasion, la punition du traître, la clandestinité, le passage à Londres, la prison, l’attente d’être fusillé, la torture, le meurtre d’un seul pour éviter que tous fussent tués. Les techniques de narration sont diverses, du récit linéaire au journal en abrégé et aux notules exemplaires. Tous les résistants sont frères, qu’ils soient Action française ou communistes, ou simplement révoltés, qu’ils aient 15 ans ou 60 ans. La diversité est présentée sans fard ni jugement, notamment dans le chapitre intitulé Une veillée de l’âge hitlérien.

Ce livre dépouillé sur une « armée pure » (p.1377 Pléiade), écrit dans l’action et truffé d’anecdotes vraies est « le » grand livre de la Résistance. Le film de Jean-Pierre Melville, sorti en 1969 avec une brochette d’acteurs connus, épure encore le texte, son noir et blanc rendant bien l’obscure clarté de la révolte anti-Boche autant qu’anti-Vichy. « Tout ce que nous avons entrepris, dit Luc Jardie à Philippe Gerbier dans l’ombre d’un asile clandestin, a été fait pour rester des hommes de pensée libre » p.1398. A ne pas oublier pour jauger les pseudo-résistants médiatiques de l’ultra-gauche écolo-féministo-anarchiste (tous les thèmes à l’extrême-mode). « La haine est une entrave pour penser librement, dit encore Jardie. Je n’accepte pas la haine ». Celle d’aujourd’hui est bien palpable chez ceux qui tentent de récupérer le mythe à leur profit.

Joseph Kessel, L’armée des ombres, 1943 revu 1963, Pocket 2001, 253 pages, €5.50

DVD L’armée des ombres, Jean-Pierre Melville, 1969, avec Lino Ventura, Simone Signoret, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel, StudioCanal 2008, 2h17, €8.90

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Philippe Barrot, Ne pas dire

La tyrannie de foule se met en place trop facilement en démocratie. Plus la démocratie est ancienne, plus sa vertu s’émousse au profit de l’opinion commune, qui devient obligatoire. Les angoisses du temps génèrent une réaction de frilosité qui pousse à se réfugier dans le nid, la tribu, la horde. Des comportements de lynchage deviennent alors courants. Au nom du « Bien » – qui est naturellement défini comme ce que pense la majorité – laquelle majorité est définie par quelques faiseurs d’opinion seulement. Ce qui rappelle la Terreur de 1793 et le « qui n’est pas avec nous est contre nous », les Bolcheviks de l’URSS qui surveillaient la population par commissaires politiques et « normalisaient » les comportements par la police politique et envoyaient en camp de redressement psychiatrique les « malades » déviants qui ne pensaient pas comme tout le monde.

Dans « Ne pas dire », Philippe Barrot se lance dans un (long) monologue sur le sujet où il s’efforce de dire qu’il ne faut rien dire, tout en le disant sans le dire.

Pour s’élever contre une tendance, un auteur peut suivre cinq voies au moins : informer, dénoncer, railler, analyser, mettre en scène.

Il peut recenser la montée des cas d’injonctions et donner des exemples pour montrer combien devient dangereuse cette dérive – il s’agit d’informer par constat comme Davet-Lhomme interrogeant François Hollande dans Un président ne devrait pas dire ça ou le général Soubelet dans Tout ce qu’il ne faut pas dire.

Il peut dénoncer les dénonciateurs dans leur impunité en montrant où sont leurs préjugés, leur intolérance et les intérêts qu’ils masquent dans leur croisade de vertu – il s’agit d’écrire un pamphlet comme Mathieu Bock-Côté au Québec avec L’Empire du politiquement correct.

Il peut railler le ridicule des censeurs, comme Molière le fit dans Tartuffe, et montrer combien leur bon plaisir remplace les règles de la liberté, combien leur « droit » d’imposer les convenances est celui du plus fort plus que celui du Bien – il s’agit alors de satire comme dans les films Les bronzés sur les années 80 ou Ridicule sur le comportement (français) de cour, aussi réel sous Louis XIV qu’à l’Elysée.

Il peut chercher les présupposés idéologiques, philosophiques, psychiatriques des adeptes de la Cancel culture (la culture qui interdit aux autres d’émettre une opinion dissonante, au détriment de la liberté comme de l’égalité), ou de la culture de la dénonciation (fondée sur la paranoïa et la tactique facile du bouc émissaire, fille alors de la culture de l’excuse : « c’est pas ma faute ») – il s’agit alors d’un essai comme Natacha Tcherniak (dite Nathalie Sarraute) le fit dans Tropismes ou Alain Finkielkraut dans L’Identité malheureuse.

Il peut enfin mettre en scène des personnages qui incarnent les délateurs et les partisans de la liberté, le néo-clergé du vertueux et les néo-libertins – il s’agit alors d’un roman ou d’une pièce de théâtre comme hier Montherlant dans Le démon du bien et de nos jours dans la pièce Le prénom qui a donné un film hilarant du même nom.

Rien de tout cela dans cette plaquette où le discours sans fin dit qu’il ne dit rien pour gémir sans lendemain sur le « ne pas dire ». C’est une sixième voie, pas forcément la plus heureuse : le monologue du vagir (définition ici pour les nuls).

Avec quelques fulgurances dans le texte qui font penser, comme cette véritable allergie psychique qui sévit comme une épidémie : « Où est l’épicentre de ce séisme allergisant ? De l’autre côté de l’Atlantique… Prenez une conférence faite par une femme sur un sujet tabou, sans nom, ou dont le nom même provoque une réaction immédiate… il y a une police de médecins qui intervient de suite pour que personne dans l’assistance n’ait de choc allergique, ne se sente humilié, dégradé, déchiré par des propos franchement inadmissibles… Des lieux d’enseignement transformés en espaces sécurisés, entourés de matelas épais où les mots n’ont plus cours… on n’est plus dans l’indicible mais dans l’inaudible » p.18.

Ou encore la nouvelle expression faite de clichés et de mots basiques pour « limiter le pouvoir des arrière-pensées et des sous-entendus ». Il s’agit de la même novlangue soviétique après celle créée par la Révolution française : tout rebaptiser pour éradiquer le « vieil homme » (les vieilles femmes suivront). Aujourd’hui, « aucune complication, des mots courts, des phrases courtes pour habituer le cerveau à fonctionner de cette façon et ne pas inscrire en lui des complexités de grammairien intéressé par la langue. Non, le cerveau occupé par des circuits courts, neurones auxquels on a retiré l’envie du compliqué et le besoin d’opacité. L’expression « ça me prend la tête » résume à elle seule cette perspective pédagogique. Il ne faut pas fatiguer le cerveau, auquel on donne une bouille globale et prédigérée pour produire, plus tard, un art prétendument dérangeant qui ne dérange rien puisque cela reste dans le silence du « ne pas dire ». La nouvelle langue est amorphe, remplie d’amortisseurs, de clichés mis à toutes les sauces, « pas de souci ». » p.45. Je me demande s’il n’y a pas une contamination aujourd’hui de l’informatique dans la façon de penser, comme hier de la cybernétique dans le structuralisme. La soi-disant « intelligence » artificielle ne serait-elle pas au fond la rencontre d’un cerveau de plus en plus réduit aux automatismes avec une informatique de plus en plus adaptée au complexe ? Drôle de Dessein intelligent pour ceux qui y croient…

Un étonnement m’étonne à propos de « l’Etat de droit ». L’auteur semble dire que l’expression est un pléonasme redondant qui noie le dire dans le « ne pas dire » en mélangeant tout pour entretenir la confusion des mots. Mais « Etat de droit » a un sens précis : il s’agit d’un Etat qui respecte le droit défini préalablement dans tous ses actes et qui est contrôlé par un troisième pouvoir plus ou moins indépendant pour faire respecter les règles. Le droit s’y impose à tous, y compris à l’État lui-même. Chacun sait qu’il existe d’autres Etats qui ne respectent rien, pas plus le droit que les coutumes : ce sont les Etats totalitaires ou seulement illibéraux selon leur degré de cynisme. Le droit est alors remplacé par le fait du prince et la règle égale pour tous par le bon plaisir du plus fort. L’Etat de droit est donc – par sa Constitution, par les traités internationaux signés, par les lois votées après débat contradictoire, par la jurisprudence d’un corps de juges – un rempart contre le totalitarisme, y compris celui de l’intolérance en démocratie. Le harcèlement, la diffamation, la liberté d’expression « dans le cadre des lois en vigueur », sont (heureusement) défendues. Bien plus en France, au Royaume-Uni, en Allemagne – et même aux Etats-Désunis de Tweeter Trompe – qu’en Russie de Poutine, en Chine de Xi, en Turquie d’Erdogan, en Biélorussie de Loukachenko, en Arabie Saoudite de MBS, en Iran mollarchique et dans tant d’autres contrées plus ou moins xénophobes et national-religieuses.

Philippe Barrot, Ne pas dire, 2020, PhB éditions, 54 pages, €10 (à paraître)

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Joseph Kessel, La passante du Sans-Souci

Ce n’est pas, à mon goût, le meilleur roman de Joseph Kessel tant il tombe dans le mélo et la propagande facile. Les nazis sont les Méchants absolus et la femme de trente ans Elsa Wiener, Allemande pure souche bien que baladine, se vautre dans la fange par amour comme Job sur son fumier. Elle est l’une des « pures » célébrées par Kessel inlassablement, idéalisme individuel de l’air du temps que Saint-Exupéry a critiqué dans Citadelle. La « pureté » n’est qu’une version démocratique de « l’honneur » d’Ancien régime et, en psychologie, une névrose obsessionnelle qui rend aveugle et sourd à tout ce qui n’est pas l’objectif. Que la fin justifie les moyens est bien la pire des choses.

Le narrateur, enfiévré, insomniaque, imbibé, voit soir après soir passer une jeune femme en renard, aux cheveux et au cou nus sous la pluie, devant le bar du quartier des plaisirs de Montmartre, le Sans-Souci. Elle l’intrigue et il l’aborde mais, malade, se fait raccompagner. Il reverra Elsa et obtiendra des enseignements sur elle par un souteneur vulgaire au nom mafieux. Il se rend alors à son hôtel pauvre pour la remercier et est accueilli… par un enfant difforme aux cheveux crépus.

Max est un Juif allemand battu par les SA et dont les jambes et le bassin ont été brisés tandis que son père mourait lapidé. Elsa l’a recueilli devant sa porte et soigné, adopté. Il en paraît 10 mais il a déjà 12 ans, mûri par les épreuves et avide de savoir, il apprend le français pour le parler sans accent ; il veut devenir écrivain. Elsa couche dans la chambre d’à côté et est chanteuse dans une boite qui va fermer car la mode change et « la crise » est là qui raréfie les clients. Elle est en quête permanente de fric pour « envoyer à son mari » Michel, resté en Allemagne et arrêté par les nazis au pouvoir depuis 1933 parce que juif, éditeur et de gauche. Il est en « camp de concentration ». Pour l’aider, elle va de déchéance en déchéance, de chanteuse en stripteaseuse puis entraineuse au Rotoplo – à la gloire des seins nus et opulents – avant de devenir putain. L’alcool, la fatigue, la nuit l’enlaidissent – mais elle se sacrifie pour son mari qui l’aime. Elle n’a jamais joui avec lui mais ne veut pas l’abandonner ni lui faire de peine.

Deux ans passent et Michel finit par être libéré du camp et expulsé d’Allemagne. C’était avant qu’ils décident, sous la pression de la guerre, de la Solution finale. Pour cela, Elsa a dû accepter de coucher avec le chef en second de la Gestapo à Paris, un inverti à petite tête et larges épaules (la caricature du nazi difforme, psychotique, brute et étroit du ciboulot). Il a été séduit par elle lorsqu’elle était jeune chanteuse d’opérette en Allemagne. Michel croit retrouver son amour intact, l’argent reçu régulièrement lui laissant penser que tout va bien pour Elsa, mais il retrouve une femme vieillie, fripée, usée. Lui qui l’aimait l’aime moins ; elle qui ne l’aimait pas l’aime plus. Drame du divorce de la tendresse et du désir déjà traité, en mieux, dans Belle de jour ! Mais Elsa n’est pas belle de jouir, au contraire, la nuit l’enlaidit.

Avec l’aide de Max et du narrateur, Elsa va finir par avouer la vie de débauche qu’elle a menée pour lui Michel, son mari, pour l’aider. Il comprend et ouvre ses bras, mais tout est brisé : il n’a pas saisi ni accepté lorsqu’il en était temps, il ne se montre pas jaloux comme avant et Elsa ne veut pas de sa pitié. Elle veut être aimée et, par orgueil bafoué, se laisse mourir, écrasée par une mécanique (comme les chars de Guderian en 40).

En 1935, Kessel est devenu militant, antihitlérien et contre les antisémites. Il veut faire de la déchéance d’une femme celle de l’Histoire, mais nul ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments et La passante sent trop le mélo pour notre goût. Les excès d’alcool et de fumée du narrateur errant dans la nuit glauque du quartier des plaisirs est aussi une déchéance. Face aux nazis jeunes et forts (bien que bêtes), il ne fait pas le poids. S’en rend-t-il compte ? Faudra-t-il faire la pute avec les nazis (futurs collabos) et souffrir le martyre (futurs résistants) pour être délivré du mal ? C’est inconscient chez Kessel lorsqu’il écrit ce roman en 1935, mais en germe. Car la suite sera L’Armée des ombres.

Le film tourné en 1982 en pleine euphorie socialiste militante déforme et caricature le roman pour en faire un pamphlet anti-dictature sud-américaine, reliant Pinochet aux nazis. Piccoli en bourgeois de gauche est toujours aussi infâme mais Romy Schneider touchante pour son tout dernier rôle. Préférez quand même le roman.

Joseph Kessel, La passante du Sans-Souci, 1936 revu 1968, Folio 1983, 224 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

DVD La passante du Sans-Souci, Jacques Rouffio, 1982, avec Romy Schneider, Michel Piccoli, TF1 studio 2009, 1h55, €16.44

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Naipaul

Décidément, la prose de Sir Vidiadhar Surajprasad Naipaul ne parvient pas à accrocher ma lecture. Lors de sa parution en français, j’avais déjà tenté de lire A la courbe du fleuve. C’était en 1979 et je ne l’ai jamais terminé, ce qui m’arrive fort rarement. 25 ans plus tard, la lecture d’Un chemin dans le monde, paru en 1994, m’ennuie profondément.

Ce livre est décousu, les chapitres semblent des raclures de tiroirs rédigées à diverses époques et assemblées en un semblant de Mémoires. S’y trouvent des récits quasi journalistiques, des scénarios « jamais écrits », quelques souvenirs plus méchants que caustiques. Naipaul s’essaie à cet humour anglais qui ne sera jamais dans son tempérament. Il a trop de ressentiment colonial en lui, trop de haine sociale, pour ne pas rester crispé devant ses souvenirs.

Le style qu’il adopte est pesant, amidonné, monocorde comme un anglais d’économiste. Rares sont les instants de plaisir. Il y en a cependant, au chapitre 3, Un vêtement moderne, comme au chapitre 7, Un homme nouveau. L’auteur s’intéresse alors à de vraies personnes en dehors de la sienne, avec un sens aigu de l’observation et un certain recul critique. Mais tout le reste est lourd, inutile, sans relief, je le survole en diagonale tant ce parti-pris de style me rebute. Aucun bonheur d’écrire en ses pages, aucune jubilation d’être, mais une pesanteur bien élevée de notaire. C’est un style peut-être « chic » pour un Indien de Trinidad élevé dans la contraignante société victorienne, mais cela passe mal à la lecture.

V.S. Naipaul, mort en 2018 à 85 ans, a reçu le prix Nobel de littérature 2001 parce qu’il est représentatif d’une certaine société caraïbe méritante et qu’il en exprime les valeurs. Mais certainement pas pour la qualité universelle de son style.

Naipaul, Œuvres romanesques choisies, Bouquins Laffont 2009, 960 pages, €31.00

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Joseph Kessel, Une balle perdue

Roman raccourci issu d’un reportage vécu, selon le style de Kessel, il se situe à Barcelone en 1934 au moment où la Catalogne se pique de révolution indépendantiste. Idéaliste, mal préparée, naïve – elle échoue (ce ne sera pas la dernière fois). Ce décor sert à l’auteur pour confronter les « purs » aux réalités prosaïques de la nature humaine majoritairement lâche, prompte à collaborer, à aller dans le sens du plus fort.

Le pur est Alejandro, pauvre orphelin cireur de chaussures, jeune adolescent anarchiste à la Rimbaud de peut-être 14 ou 15 ans, encore vierge et qui rêve de fraternité humaine. En accord avec la nature et avec sa nature (selon l’idéal de Marx), il communie avec les jardins et les rues, le souffle de la mer et les gens qui passent. Sa libido éclot à peine sur une jeune étrangère blonde entrevue au balcon de l’hôtel Colón, place de Catalogne, dont il fait le modèle d’une pure enfant de l’âge d’or dans l’anarchie heureuse. Pacifiste, il répugne à toute contrainte sur les autres mais il admire la force de l’étudiant Vicente, fils de riche de 20 ans, autonomiste intello qui s’est frotté de surréalisme, de psychanalyse et de marxisme sans adhérer à rien.

Lorsque la révolte armée se déclenche, avec l’aval des autorités de la province, Vicente est chef d’un groupe Somatén (milice catalane) chargé de garder la place de Catalogne et Alejandro, bien que pacifiste, le suit par amitié. Ils pillent une armurerie et s’arment, mais les adolescents candides qui voient la révolution comme une aventure romantique ne résistent pas à la tension des combats. Ils s’angoissent d’attendre sans savoir ce qui se passe, tirent en entendant tirer, paniqués par des fantômes issus de leur imagination, s’imitent et se suivent comme des moutons de Panurge sans discipline ni raison – et leur « chef » n’en est pas un. Ils ne sont pas des soldats ni « des hommes » mais des exaltés impressionnables qui fuient dès que la troupe arrive. L’idéal ne résiste jamais à la réalité, ni la révolution à ses opposants déterminés.

C’est ce que découvre tragiquement Alejandro, observant que les ouvriers sont pacifistes et les bourgeois guerriers, n’hésitant pas à tirer sur les premiers comme n’importe quel gouvernement qui asservit, que les révolutionnaires sont les premiers à crier « haut les mains » et à fouiller la foule comme des flics, que les autonomistes n’ont pas la carrure de leur ambition et détalent dès que parait l’armée régulière. « A chacun son métier », lui dit un sergent d’active. Le seul « métier » qui vaille, Alejandro le découvrira, est « celui d’aimer ses camarades ».

Vicente est un fantoche et Alejandro le répudie au moment où met en joue la fille au balcon dans une ivresse de toute-puissance impuissante. L’humanité n’est pas digne du paradis terrestre promis par n’importe quelle révolution. Seuls comptent les actes individuels et Alejandro quitte donc la troupe des couards pour devenir guérillero. Il monte sur les toits et tire au hasard pour semer la peur parmi les soldats de Madrid. Il sait que les légionnaires du Tercio, rompus aux combats de rue en Afrique, vont le déloger mais il se fait gloire d’aller jusqu’au bout sans tuer personne.

Ce n’est que lorsqu’il voit la blonde anglaise boire un verre à son balcon, en spectatrice détachée un brin méprisante, alors que le corps d’un franc-tireur embusqué – « un camarade » – est balancé dans le vide par les mercenaires sous ses yeux, qu’Alejandro brutalement empli de haine se venge de sa désillusion sur l’humanité entière : sa dernière balle est pour la belle « inaccessible ? Inconsciente ? Indifférente ? », frappée en plein front pour déni d’humanité.

C’est brut, c’est beau, c’est impitoyable. Joseph Kessel décortique le romantisme révolutionnaire pour n’en laisser que la camaraderie et les actions individuelles ; il ne croit pas au collectif comme idéal car tout collectif est un collectivisme en puissance, qui « asservit » inévitablement.

Joseph Kessel, Une balle perdue, 1935 revu 1964, Folio 2€ 2009, 144 pages €2.00

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Georges Duhamel, Vie des martyrs

Georges Duhamel a 30 ans lorsqu’éclate la guerre de 14 ; il est depuis cinq ans médecin et s’engage comme chirurgien volontaire aux armées. Il va vivre les deux premiers de ces quatre ans d’enfer avec les hommes blessés, ces quatre ans que l’inepte Hollande a « commémoré » comme s’il s’agissait d’une fête analogue au 14-Juillet, avec son discours bonhomme et lénifiant de fonctionnaire promu. Ce témoignage de médecin et littérateur élu à l’Académie française aurait dû lui mettre du plomb dans la cervelle – s’il l’avait lu (mais il ne lit pas, sauf des rapports, dit-on) : « Les calibres employés par l’ennemi pour la destruction des hommes créaient des plaies effroyables, assurément plus cruelles, dans l’ensemble, que celles dont nous avions eu le spectacle pendant les vingt premiers mois d’une guerre sans pitié dès sa conception. Tous les médecins ont pu remarquer l’atroce succès remporté, en si peu de temps, par le perfectionnement des engins de dilacération » p.103. Y a-t-il à « commémorer » cette industrie du massacre ?

La « Grande » guerre fut la boucherie la plus bestiale, une industrie de la tuerie jamais atteinte, un million et demi de morts pour la France – pour rien car 1918 a engendré 1940 comme la haine engendre la haine. Georges Duhamel raconte ces vies brisées par la mitraille et les gaz, ces membres qu’il faut amputer, ce qui ampute d’autant le statut familial et social de l’homme ; il en sort diminué, réduit, amer. Pas étonnant que tant de patriotes aient dit ensuite « plus jamais ça » tandis que leurs politiciens tout à leurs petits jeux de « l’honneur » et du poker diplomatique les entraînent à nouveau, sans le dire, sans les préparer, à la guerre totale qui suivra inévitablement. 14-18 n’est pas la « Grande » guerre mais bel et bien la guerre la plus con. Faite pour venger l’humiliation de la défaite de 1870 et qui appellera la vengeance des Allemands unanimes pour l’humiliation de 1918.

Les hommes râlent entre les lignes, parfois plusieurs jours sans être secourus. Ils trainent sur le front faute d’organisation efficace pour la circulation vers l’arrière, notamment à Verdun puisqu’il faut du massacre pour « reprendre » quelques mètres perdus le lendemain. Ils restent dans les couloirs des heures avant d’être examinés. Rien n’a été prévu, rien n’a été pensé. Il faut tout improviser, parfois sous les obus car trop près des lignes. Un blessé est-il traité qu’il en arrive vingt tant les « généraux » sont peu économes de chair humaine. Les avions sont peu utilisés, les chars inexistants, les commandos méprisés. Il s’agit, pour les badernes de « tenir » et de s’élancer « en avant » – quoi qu’il en coûte dira l’autre. Mais avec masque contre les gaz.

Georges Duhamel se souvient des noms, il immortalise leur insignifiance sociale que leur combat a réduite à rien puisque tout le monde est égal sous les tirs des machines à tuer. Il y a Lerondeau dont le prénom est Marie, et puis Carré l’édenté qui « est un homme », et encore André qui pleure devant le corps refroidi de son petit frère ; il y a Mehay et Mathouillet rendu sourd et sans un rein après une grenade, Léglise qui sera amputé des deux jambes ; Nogue le Normand, Lévy le commerçant juif, et le goumier marocain dont on ne sait pas le nom qui sera enterré avec ses camarades chrétiens dans le même cimetière mais sous le rite musulman psalmodié par son compatriote Rachid.

« Ici, l’atmosphère morale est pure. Ces hommes sont si misérables, si grandement disgraciés, si attentifs à leur obsédante douleur qu’ils semblent avoir abandonné le fardeau des passions pour mieux rassembler leurs forces sur ce projet : vivre » p.169. Les victimes émissaires sont vite oubliées au profit des politiciens qui se gargarisent d’avoir « gagné ». L’auteur en appelle à « l’union des cœurs purs » pour ne pas oublier ces hommes car on peut douter de tout, sauf de la souffrance humaine, « seule chose certaine ». En vain.

Un témoignage décalé sur la guerre de 14 – et ses conséquences humaines, sous forme de roman pour ne pas blesser les familles avec les vrais noms. C’est rare.

Georges Duhamel, Vie des martyrs, 1917, Petite bibliothèque Payot 2015, 206 pages, €8.10

Georges Duhamel, Vie des martyrs et autres récits du temps de guerre (dont 50 lettres à son épouse), Omnibus 2005, 751 pages, €63.99

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Joseph Kessel, Fortune carrée

Une fortune carrée est une voile de très gros temps : celle que monte Henry de Monfreid sur son mât en mer Rouge lorsqu’il veut passer le détroit de Bab-el-Mandeb. Elle symbolise la « chance » pour Kessel, cet esprit d’initiative et ce courage dans l’aventure qui permet de s’en sortir dans les tempêtes, qu’elles soient sur mer, sur terre ou dans les âmes. Revenu du Harrar et du Yémen, ayant publié son reportage à gros succès Marchés d’esclaves, Kessel fait de ces « choses vues » un roman. Les personnages sont inventés, le décor est vrai.

Trois personnages rythment trois parties : le comte Igricheff, un bâtard kirghize de russe élevé à cheval, « demi-nu » jusqu’à l’âge de raison où son père le reconnait et le fait éduquer ; Kessel en a pris le modèle sur le consul soviétique du Yémen, Bers, prince Eristoff. L’aventurier français Mordhom est la caricature touchante d’Henry de Monfreid. Enfin Philippe, jeune riche parisien venu enfin « vivre » dans l’aventure des romans qui ont bercé son enfance après un chagrin d’amour ressemble au jeune frère de l’auteur, Lazare, tendrement chéri jusqu’à son suicide pour une femme, incompréhensible.

La première partie se déroule au Yémen, l’Arabie heureuse sous la férule de son imam redoutable qui fait la guerre aux Zaranigs et la gagne. Igricheff, chef de mission commerciale révoqué et rappelé à Moscou par les Bolcheviks, décide de partir à l’aventure pour lui tout seul sur le cheval de l’imam Chaïtane (le diable). Il emporte la caisse du consulat et s’allie aux Zaranigs pour défendre la côte, dans un combat sans espoir mais empli de panache « à la russe ». La seconde partie voit le bâtard poursuivi attraper in extremis le boutre de Mordhom qui quitte le pays sans avoir pu vendre sa cargaison d’armes. Il navigue en eaux troubles pour gagner la côte d’Abyssinie, essuyant la menace d’arrestation d’un émir à Moka puis une redoutable tempête, avant d’échouer dans l’antre de Mordhom, une oasis cultivée sur le plateau de Dakhata où le repos libère. La troisième partie est pour le jeune Philippe, affectionné de Mordhom qui voit en lui un être à « chérir et protéger », une sorte de filleul à initier, lui confiant la mission de convoyer les armes invendues au marchand d’esclaves Saïd dont la caravane du Harra va éviter les postes officiels et acheter le tout pour livrer en Arabie.

L’imaginaire et l’exotisme sont à leur paroxysme dans ce roman pour adolescent qui peut toujours se lire tant il captive. Ainsi Moka, décrite p.813 : « le choc de la beauté. A la clarté suprême du clair de lune, se détachait du bleu-noir de la mer et du pelage fauve des dunes une immense ville d’argent. Remparts et bastions, minarets en fuseaux, palais et maisons hautaines nouaient et dénouaient leur réseau fantastique comme dans un rêve délicat et nacré. Toute la puissance, tout le charme et tout le secret de l’Arabie des contes semblait dormir là, derrière les murailles massives, au fond des demeures blanches où Philippe croyait voir, dans les cours dallées de marbre et bruissantes de jets d’eau, vivre des femmes nonchalantes, enfin dévoilées, heureuses de respirer la nuit ».

C’est un conte dans la lignée d’Alexandre Dumas pour la chevauchée du style et de Robert-Louis Stevenson pour la saveur des passions jeunes. Les femmes n’ont pas leur place dans cet univers mâle et, qui plus est, musulman. La seule fille « à peine pubère » Yasmina est une bergère enlevée par le chaouch attaché à Igricheff et « donnée » à Philippe avant de finir sous la protection de Moussa, demi-esclave mais brave et fort. Les uns et les autres sont-ils consommé leur conquête ? Rien n’est dit, le livre peut être laissé entre toutes les mains. Tout est pris comme faits : de l’empire absolu des imams au rôle subalterne des femmes en islam et à l’esclavage admis et encouragé par le Coran. Les aventuriers prennent le monde tel qu’il est et les circonstances comme elles viennent ; ils s’adaptent pour vivre de tous leurs sens le paroxysme de leurs passions. C’est cela qui fait la beauté de ce roman candide, issu du réel côtoyé en reportage mais magnifié par le rêve. La sauvagerie des paysages et des tribus envoûte littéralement les jeunes hommes et l’auteur la fait partager au lecteur, liant le paysage à l’état d’âme.

L’amitié entre mâles est célébrée à la manière des scouts ou de l’armée, la fraternité des épreuves et du combat est plus intense que les bras d’une femme qui « lient » et empêchent. « Quand hurle l’instinct de la vie, les autres voix se taisent » p.879. Car à l’époque, Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Isabelle Eberhardt étaient des exceptions ; le risque n’était guère pour la gent féminine. Igricheff fait de l’aventure un pillage à la Mongol, une pure mystique d’exister ; Mordhom veut s’enrichir mais cela reste secondaire, la vie qu’il mène en liberté auprès de jeunes sauvages lui suffit ; quant à Philippe, il a encore une âme d’enfant pure et idéaliste, il vit l’aventure comme un grand jeu fraternel.

La contrepartie de se mettre constamment en danger est la souffrance mais surtout la solitude : abyssale chez Igricheff, tempérée par les indigènes chez Mordhom, elle est contrée par les camarades chez Philippe. Jusqu’à la mort car « il était trop blanc pour vivre » p.966, trop civilisé, trop imbu de sa supériorité rationaliste et technique. La solitude révèle à soi-même, « un étincelant miroir qui réfractait toutes les émotions, tous les espoirs, tous les effrois » p.925. Allez dans le désert, vous le vivrez ; je l’ai vécu au Sahara, dans ces abîmes qui hantaient Pascal.

Joseph Kessel, Fortune carrée, 1932 (revu 1955), Pocket 2002, 320 pages, €5.50

DVD Fortune carrée, Bernard Borderie, 1955, avec Pedro Armendariz, Paul Meurisse, Pathé, 1h48, occasion

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages

Ce roman est le tome deux de La chronique des Pasquiers mais peut se lire indépendamment. Il se situe à Paris en 1895 et ne quitte pas le 5ème arrondissement, sauf aux frontières du 6ème pour y traquer la maîtresse du père, rue de Fleurus. Laurent n’a pas encore 15 ans et toute la sensibilité de l’enfance dans un corps qui mue en homme. Il découvre la vie et ses yeux se décillent sur sa famille.

Elève boursier au lycée Henri IV (les « collèges » séparant les 10-15 ans des plus grands du « lycée » ne seront créés que dans les années 1980), il arpente inlassablement la rue Clovis, la rue du Cardinal Lemoine, la rue des Boulangers, la rue Jussieu, la rue Linné, jusqu’à la rue Guy-de-la-Brosse où il habite. Tout un quartier que je connais bien pour y avoir habité. Le Paris de 1895 est plus provincial que le nôtre ; les automobiles sont quasi inconnues et seuls circulent les fiacres ou, sur les grands axes, les omnibus à impériale. Il y fait bon marcher à pied et Laurent ne s’en prive pas avec son ami Justin Weill qui, juif, a cette remarque subtile que le Messie n’est pas encore venu pour sa croyance et qu’il a donc une chance de l’être lui-même tandis que pour les chrétiens c’en est fini, Jésus est passé. Laurent y consent ; pour lui, la science est le messie qui sauvera l’humanité.

Mais, pour l’adolescent, ce qui compte est la famille, le nid où les cinq enfants se retrouvent les uns sur les autres dans la promiscuité d’un trois-pièces. Georges Duhamel a créé le mouvement « unanimiste » où il s’agit d’observer et de conter les gens dans leur milieu. Pour un garçon d’encore 14 ans, l’univers est celui des tout proches : son frère aîné Joseph, 20 ans, qui « sait tout sur tous » et compte ses sous ; Ferdinand le second, 18 ans, grand de taille mais voûté d’épaules et bigleux, heureux en administration comptable ; sa petite sœur Cécile, 12 ans, prodige au piano et exercée par un Danois musicien qui habite au-dessus ; enfin sa petite sœur Suzanne bébé de 3 ans. Il y a sa mère, Lucie, méritante et laborieuse qui cuisine et ravaude, consolant les petits. Et le père Raymond, dit Ram, fantasque et foutraque, qui entreprend à la quarantaine des études de médecine ! Il travaille à l’hôpital, on ne sait trop ce qu’il y fait. Le père de Duhamel était de cette espèce, herboriste. Mais Laurent est de trois ans plus âgé que l’auteur.

Un jour, sa mère lui demande de s’enquérir discrètement s’il existe un Raymond Pasquier au 16 rue de Fleurus car elle a trouvé une lettre à cette adresse dans la veste de son mari. Est-ce un homonyme ou a-t-il une double vie ? Laurent part la fleur au fusil et la concierge lui dit qu’il n’existe aucune personne de ce nom dans l’immeuble. Il décide alors de suivre papa comme un Indien dans Le dernier des Mohicans, fort en faveur auprès de la jeunesse de son temps. Ram prend l’omnibus, Laurent y cavale ; Ram emprunte la rue de Fleurus, Laurent le suit ; Ram pénètre au 16, Laurent fait de même. Jusqu’au troisième étage, troisième porte à gauche. Il reviendra y sonner plus tard pour y trouver une jeune femme en peignoir. Solange est la maîtresse (non rémunérée) de son père. Cela le trouble et le gêne, partagé entre la puberté « honteuse » (selon la répression bourgeoise-catholique de l’époque) et l’écroulement de son idéal paternel moral et vertueux. La fille ne profite pas de sa jeunesse en fleur, ce qui aurait été cocasse, mais pas convenable à la parution du livre. Georges Duhamel n’aurait pas été admis à l’Académie française deux ans plus tard s’il avait dérapé des normes sociales de son temps où la majorité n’était encore qu’à 21 ans.

Laurent enjoint Solange de renoncer à son père pour le bien de la famille ; elle promet, elle ment. Si elle déménage bien pour brouiller les pistes, elle ne perd pas le contact avec Ram et Laurent les voit tous deux attablés à la terrasse d’un bistrot le jour des funérailles nationales de Louis Pasteur, dont son père admire la gloire scientifique. Au fond, tout le monde ment, tout le monde s’accommode des défauts et écarts des autres. C’est ce que lui apprend son frère aîné Joseph ; c’est ce que lui révèle sa mère qui « sait » et consent ; c’est ce que lui montre sa petite sœur Cécile qui devient enfant prodige du piano. C’est surtout ce que lui apprend son père lors d’une conversation d’hommes, lorsqu’il lui dit que ses besoins sexuels ne remettent pas en cause le contrat conjugal ni l’amour qu’il porte à la mère de ses enfants.

Au fond, les humains sont des bêtes, comme celles du jardin des Plantes tout proche dans lequel l’adolescent aime à s’isoler. La « pureté » n’est qu’un concept ; l’idéal n’est pas de ce monde. Il faut vivre dans le réel et c’est cela grandir. Même Thérèse, vieille fille voisine qui veut entrer au couvent, flirte avec son père, incorrigible coureur. Et Cécile, la petite sœur confidente dont il est très proche, lui avoue être amoureuse d’un garçon plus âgé qu’elle : non pas Justin Weill qui l’admire et rougit en sa présence, mais de Valdemar Henningsen, son mentor en piano, qui a dans les 20 ans ! C’est dur de découvrir la vie à 15 ans et c’est cela qui est touchant dans ce roman d’une époque révolue. Aujourd’hui, les adolescents avec leurs smartphones et l’Internet, le Youporn et les pairs LGBTQ+, sont plus émancipés et au courant – mais toujours aussi fragiles et en quête de repères.

Georges Duhamel, Le jardin des bêtes sauvages, 1933, Livre de poche 1962, 246 pages, occasion €4.99

Georges Duhamel, Chronique des Pasquiers, Omnibus 1999, 1387 pages, €33.23

DVD Le clan Pasquier – coffret intégrale, Jean-Daniel Verhaeghe, 2009, avec Bernard Le Coq, Valérie Kaprisky, Elodie Navarre, Mathieu Simonet, Florence Pernel, €22.00

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Joseph Kessel, Marché d’esclaves

Kessel en reportage pour le Matin, vingt livraisons en 1930 plus dix sur les secrets de l’Arabie. Au vu du succès considérable, le recueil sera publié trois ans plus tard avec les vingt plus six des dix articles. Il faut dire que le journaliste plonge directement dans l’Aventure, celle des livres pour adolescents (Gustave Aymard, Mayne Reid…) et celle des romanciers « orientalistes » de son temps (Pierre Benoit, les frères Tharaud). Il introduit et fait connaître Henry de Monfreid qui, sur les traces de Rimbaud, fait de la contrebande d’armes sur la mer Rouge ; il l’encourage à publier ses souvenirs, qui seront un grand moment. Ils ont enchanté ma propre adolescence : « Il y a la liberté, la nudité, les flammes du soleil, le murmure de l’eau et des arbres, le spectacle d’être primitifs » p.696 Pléiade.

Kessel apprend en Syrie que tous les chefs bédouins avaient des esclaves à leur disposition ; en parlant, il découvre que l’usage est traditionnel dans toutes les sociétés arabes. C’est que « le Coran admet l’esclavage. Nul souverain arabe, et surtout Ibn Séoud, ne peut heurter de front la forteresse terrible de la foi » p.689. Pire même : certains croyants trop pauvres doivent vendre leurs enfants pour revenir du pèlerinage à la Mecque. Les centres sont l’Abyssinie et le Hedjaz ; Kessel a pisté la traite depuis le rapt des enfants et des femmes Chankalla, Sidamo ou Oualamo – toutes populations nègres méprisées en Ethiopie – jusqu’à leur convoyage sur la mer Rouge et leur passage, au nez et à la barbe des vedettes des grandes puissances, vers les pays acheteurs. Ils partent à quatre, une bande composée du lieutenant de vaisseau Lablache-Combier, du médecin militaire frère d’écrivain Emile Peyré, et de l’écrivain (oublié) Gilbert Charles par goût du sport et du voyage. Lablache, grâce aux services de renseignements de la Marine, met en contact les quatre avec le cinquième : Henry de Monfreid qui connait tout le monde sur place. Malgré le gouverneur français au nom de frileux, Chapon-Baissac, qui hait Monfreid le corsaire qui le bafoue en trafiquant armes et haschich, la petite bande emprunte des sentiers sauvages à l’écart des pistes, traverse des déserts en armes jusqu’à la mer, puis croise sur le boutre de Monfreid jusqu’au Yémen dans la tempête, puis dans les îles inhabitées qui servent de relais aux convoyeurs, dont « Saïd » (nom modifié) le trafiquant recommandé par Monfreid.

Ce beau programme sera l’occasion de descriptions dantesques de la sauvagerie africaine comme de la beauté des corps et de la luxuriance ou de la rudesse de la nature. Un monde inexploré, barbare, comme aux commencements du monde. Kessel « chasse » l’enfant avec un guerrier, « Sélim », « adolescent (qui) ressemblait, par la puissance et la souplesse de ses muscles, par son rictus, à un animal de proie ». Il va chasser une petite fille gardeuse de chèvres, que Kessel va « racheter » pour la faire libérer, tandis que Sélim repart en chasse pour prendre cette fois un jeune garçon. L’équipe se sépare pour égarer les autorités coloniales du Chapon, une partie par la mer avec Monfreid et l’autre en caravane dans les régions désertiques sur la piste de Saïd et de son convoi d’esclaves, avec Kessel jusqu’au Gubet Kharab où les deux vont se rejoindre pour passer la mer. « Défilés arides et magnifiques, rocs de cuivre, champs de lave et de pierres noires, palmiers au lait qui enivre, hérissés de poignards danakil pour que l’étranger sache qu’en y touchant il mérite la mort, déserts noirs avec ses pistes de galets funèbres, ses lits de torrents desséchés, ses déchirures tragiques, ses points d’eau au creux des pierres, mais désert absolu, voilà quel fut l’horizon, changeant par ses lignes mais immuable par le soleil, dur, l’air bleu et la terre sombre, de notre caravane » p.646. Comment ne pas rêver ? Ce sont ces descriptions qui m’ont fait voyager, explorer le monde après les idées.

Les aventuriers se font peur, durant le trajet, avec le guerrier dankali « Gouri », un véritable tueur qui veut son quota de meurtres d’ennemis de sa race pour être un homme viril. « Mince et souple, tout en muscles fins, durs et dangereux, cet homme avait une terrible figure d’oiseau de proie. Ses petits yeux étirés étaient d’une dureté de pierre et bizarrement striés de sang. Sa bouche, très mince, son nez en bec pointu, son front étroit et son rictus montraient une fierté et une cruauté inexorables » p.647. Il châtre systématiquement tous ceux qu’il égorge, qu’ils soient déjà morts ou encore vivants. Il sera abattu par un garde de la caravane d’esclaves lorsqu’il voudra trop s’en approcher, malgré les ordres de Kessel, pour tuer et encore tuer.

Style sec et sens du suspense, descriptions minutieuses et grandioses, c’est un document humain de « choses vues » sans pareil. Il captive et entraîne le lecteur en participant, sans le laisser simple spectateur. Il pénètre même profondément dans les abîmes de l’âme « civilisée » en revivifiant les comportements prédateurs de nos ancêtres chasseur-cueilleurs puis guerriers conquérants… jusqu’au colonialistes de son époque. Jouir de courir et de capturer, déguster l’égorgement et les mutilations, savourer un bœuf entier cru… Les plus forts asservissent les plus faibles et c’est cela la « nature ».

La civilisation exploite tout autant, peut-être de façon moins physiquement barbare, encore que les exactions bolcheviques qui s’achèvent et les pogroms nazis qui débutent, sans parler des « chasses au nègre » du Ku Klux Klan aux Etats-Unis qui perdurent – prouvent que sous le vernis se cache toujours la bête. Ce n’est pas l’ex-Yougoslavie ni le Rwanda à notre propre époque qui le démentiront ! Quant à l’esclavage dans les pays musulmans, il demeure, tapis dans le texte même du livre religieux, ne demandant qu’à renaître dès que des intégristes s’en emparent. Dénoncer la traite passée, c’est bien, mais dénoncer l’esclavage au présent, c’est mieux ! Il nous manque des journalistes Kessel plutôt que ces moralistes de bureaux qui encombrent les médias.

Grands reportages en mer Rouge : Joseph Kessel, Marchés d’esclaves, 1930, et Xavier de Hauteclocque, Le turban vert, Arthaud classiques 2020, 440 pages, €28.00 e-book Kindle €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Gérard Apfeldorfer Les relations durables

Pour ce médecin psychiatre et psychothérapeute, l’amour–passion est un mythe romantique. L’essentiel des relations humaines est plutôt constitué par la séduction et par l’empathie. Les fondements du lien social sont de donner et de recevoir. Donnez oblige celui qui reçoit car le don ne peut se refuser sans faire injure et il rend nécessaire la contrepartie pour soutenir son honneur personnel. Les dons tissent donc les liens et permettent les alliances.

L’Occident dissimule ce comportement humain archaïque mais il subsiste. « Ce système de l’économie marchande est épatant : il autorise une liberté individuelle inouïe, jamais atteinte dans l’histoire des hommes. Mais, justement parce qu’il ne nécessite plus de se lier avec d’autres autrement que de façon superficielle pour obtenir des biens des services, ce système isole les individus les uns des autres. C’est bien pourquoi (…) nous avons aussi besoin de ce second système de relations humaines, bien plus archaïque, fondé sur le don et la dette, qui permet de tisser des liens sociaux durables » p.29.

Mais donner sans laisser le temps de donner en retour, trop donner et écraser l’autre de ses obligations, sont deux excès contreproductifs dans les relations sociales. À l’inverse, « est servile celui ou celle qui donne sans que la réciproque soit nécessaire » p.40. Chacun l’a entendu souvent dans les bureaux : « on ne lui a rien demandé, à celle-là », ou bien « il est trop poli pour être honnête, celui-là », ou « s’il est subitement gentil, c’est qu’il veut quelque chose ».

Le don suppose la liberté. C’est ainsi que la charité est plus valorisante que l’impôt. L’État contraignant « aboutit à un monde sans reconnaissance, dans lequel il n’existe que des droits. Un monde sans pitié » p.51. Volontaire, le don charitable relie les humains entre eux. « Les dons sont faits pour circuler. Celui qui reçoit devra donner un jour à son tour, lorsqu’il aura forci. Il ne paiera pas sa dette auprès des donateurs mais à d’autres qui seront dans le besoin (…). C’est en cela que le système du don et de la dette représente une chaîne temporelle entre individus, entre groupes sociaux, entre générations : ce système – contrairement à l’économie de marché dans lequel on est quitte à la fin de la transaction – fonde la continuité des relations humaines, les rend durables » p.52.

Le don est une psychothérapie qui permet de gagner sa propre estime ; il est aussi un entraînement aux habiletés sociales en apprenant à se faire estimer par les autres. « Une critique, un refus, un quelconque geste négatif vis-à-vis de quelqu’un, doivent être considérés comme des dons de valeur négative qui met en dette celui qui les fait » p.62. Toute critique exige compensation pour une bonne réception des messages sociaux. C’est pourquoi, « la spontanéité, l’expression personnelle tous azimuts de ses sentiments et de ses idées se fondent sur une négation de l’acte de communication et donc sur une négation de l’autre. Personne n’écoutant personne et tout le monde cherchant à exprimer ses pensées et les émotions qu’il ressent, on aboutit à un histrionisme généralisé » p.66. Pour communiquer, il faut avant tout écouter, sinon on parle, mais pour ne rien dire puisque l’autre ne reçoit pas.

Cette offrande sociale qui rend redevable ne fonctionne pas avec les « aliens » que sont les paranoïaques dans leur monde, ni avec les « sauvageons » pour lesquels ne réussit que « la tactique du dompteur » : ne pas montrer sa peur, veiller à être respecté. Nul n’est obligé à aimer. La réputation d’une personne tient à ce qu’elle est prévisible. « Lorsqu’on est civilisé, on fait preuve de civilité et on se préoccupe alors de l’effet de ces paroles et de ses actes sur ceux à qui on s’adresse. On veille à ne pas détruire la relation qu’on n’entretient avec eux, à ne pas ravager leur façon de se représenter le monde » p.77. Ce sont des banalités, mais toujours bonnes à dire.

La transparence totale n’est pas souhaitable selon l’auteur, se mettre à nu et agir comme si l’autre n’existait pas. « Se ménager la possibilité d’une vie intérieure, de préserver un jardin secret, une intimité (…). Mentir nécessite qu’on soit capable de se mettre mentalement à la place de l’autre et de voir les choses à sa façon, c’est-à-dire de faire preuve d’empathie, puis de construire une histoire, en mots ou par notre comportement, qui prenne sens pour lui et à laquelle il puisse adhérer » p.78. Le mensonge par empathie est un paradoxe un peu curieux, et sans exemple concret de mise en œuvre, mais pourquoi pas ? L’empathie est ce qui permet de percevoir le point de vue de l’autre. La sympathie est à l’inverse de partager les mêmes émotions. L’empathie comprend, la sympathie accompagne. Être séduit, c’est être détourné de soi-même, mais ce charme dure peu. Le pervers séduit pour manipuler les êtres humains comme des objets. L’histrion séduit parce qu’il ne parvient pas à établir une communication, il est trop fragile pour l’empathie.

Au total, voici un livre utile et sans jargon pour resituer les relations personnelles dans le cadre général des relations humaines. Cela vaut dans la vie de tous les jours comme en économie, en politique, en diplomatie. Le monde serait sans conteste plus humain si chacun prêt attention à l’autre ou le mettait fermement à l’écart, mais pour de bonnes raisons.

Assez mal écrit avec beaucoup de « on » impersonnels et tendant trop souvent vers l’abstraction historique et les références religieuses, ce livre manque d’exemples concrets de comportements adéquats. Mais il rappelle quelques évidences qu’il est bon de garder en mémoire : qu’il est utile de prêter attention aux autres au lieu d’accaparer l’attention, la parole, les désirs ; que communiquer n’est pas parler tout seul ou manifester, en attendant que l’autre se soumette comme si l’on proposait un produit irrésistible à vendre ; que l’empathie n’est pas la sympathie et que tout comprendre n’est pas tout pardonner.

Gérard Apfeldorfer, Les relations durables : amoureuses, amicales et professionnelles, 2004, Odile Jacob psychologie poche, 260 pages, €9,78 e-book Kindle €9.99

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Joseph Kessel, Vent de sable

Le 2 janvier 1929, Joseph Kessel s’envole au titre de journaliste sur la ligne Paris-Dakar de l’Aéropostale. La compagnie a été ouverte en 1925 avec des avions monoplan Bréguet 14 sans carlingue fermée ni radio et doit opérer en courtes étapes pour se ravitailler. L’emport des avions et le coût du transport limite la rentabilité de la ligne au seul courrier – mais il met une journée au lieu de trois semaines ! La ligne se poursuivra sur l’Amérique du sud courant 1929 par Toulouse-Santiago du Chili, notamment avec Mermoz en vol de nuit, que Kessel ne connait pas encore mais dont il entend parler lors de son reportage.

Toulouse, Alicante, Casablanca, Agadir, Cap Juby (Tarfaya), Villa Cisneros (Dakhla), Port-Etienne (Nouhadibou), Saint-Louis du Sénégal, Dakar – sont les étapes parcourues par Kessel en trois semaines sur Latécoère 26 reliés par TSF. Il vole avec Marcel Reine, 27 ans, pionnier de l’Aéropostale et Edouard Serre, polytechnicien spécialiste des systèmes radio, tous deux capturés six mois auparavant par une tribu maure après un atterrissage forcé. Régnait déjà la haine religieuse atavique pour les non-musulmans qui fit des Blancs leurs esclaves durant des mois, et l’appât de la rançon versée par la compagnie. Emile Lécrivain sera le pilote de Kessel car la superstition refuse que le duo Reine-Serre refasse le même itinéraire néfaste.

Kessel détend les autres au cabaret, selon son habitude (p.519 Pléiade). Il sait que le vernis guindé des pilotes de 25 ans et des mécanos de 20 ans craquera dans l’atmosphère enfumée de la nuit, avec la fête, les filles et l’alcool. Il rencontre Guillaumet, entend parler de Mermoz et de Saint-Exupéry et il appelle désormais Lécrivain Mimile. A Cap Juby, il fera connaissance de Vidal qui  a succédé à Saint-Ex comme chef de poste, du mécano Toto adepte des « petits Maures » et du très jeune Marchal qui ne peut baiser les Mauresques que dans le coffre d’un avion faute d’intimité ailleurs.

C’est entre Cap Juby et Villa Cisneros, deux postes tenus par les Espagnols et d’un contraste saisissant, que l’avion est pris dans le vent de sable qui bouche toute visibilité et l’oblige à voler soit très haut à la boussole, soit très bas au risque de percuter une falaise ou une vague. Kessel avoue qu’il n’a jamais eu aussi peur de sa (courte) vie ; il a 31 ans. Le pilote Lécrivain crashera d’ailleurs son avion dans les mêmes circonstances quelques jours après que Kessel soit rentré à Paris. C’est qu’il y a un siècle l’aviation était encore une aventure et le transport du courrier une épopée. La France fut pionnière avec des hommes très jeunes qui voulaient effacer le souvenir de la guerre de 14 et se lançaient avec curiosité et soif d’avenir dans la technique en plein essor.

Joseph Kessel en parle admirablement dans ce témoignage vécu rédigé comme un documentaire. Il est témoin des héros modernes, mais se rappelle aussi son adolescence lorsqu’il volait pour observer l’ennemi. La construction du livre agit comme une initiation, de la découverte au vécu d’avoir frôlé la mort. Il romance peu le vrai, même s’il sélectionne et embellit car il reste écrivain : « Un homme qui a eu sa vie déformée par la lecture et le besoin d’écrire ne peut jamais rêver, hélas ! sans mêler à ses rêveries des éléments tirés de livres » p.587.

La fraternité des hommes, les exploits réalisés en commun, la solidarité des pilotes et des mécanos, les copains qu’on ne laisse pas tomber, sont autant de valeurs viriles issues de l’adolescence, comme un prolongement de l’univers scout si prégnant dans la première moitié du XXe siècle alors que les filles étaient cantonnées absolument hors des garçons par les bourgeois hantés par la « faute ». Les aviateurs sont les derniers chevaliers du courage et de l’honneur qui subliment le simple travail bien fait par une générosité d’âme sans égal. « Le courrier est sacré » est une formule qui dit plus que l’honneur du métier : c’est un cri mystique qui justifie tous les dangers et force à se dépasser pour la mission.

Joseph Kessel, Vent de sable, 1929 revu 1966, Folio 1997, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, Belle de jour

Un peu d’amour dans un monde de putes. Ce roman qui fit scandale entre-deux guerres met en scène une jeune bourgeoise belle, sportive et sympathique, épouse d’un jeune chirurgien beau, sportif et sympathique, qui est entraînée irrésistiblement à se prostituer chaque après-midi dans une maison tenue par une maitresse rive gauche à Paris, près du Pont-Neuf. La rue Virène où se situe le claque n’existe pas mais peut-être est-ce la rue Christine, courte et étroite, telle que décrite tout près de Notre-Dame ? Le quartier Saint-Augustin était réputé pour être mal famé jusque dans les années cinquante.

Séverine a tout pour être heureuse – sauf un vide qui la tourmente, « une attente subsistait en elle, vague, tenace et impérieuse » p.380 Pléiade. Elle fait l’amour et aime profondément son mari Pierre mais n’atteint pas l’orgasme. Le prologue l’explique par un traumatisme d’enfance, une fixation émotionnelle forte lorsqu’à 8 ans elle se fait caresser sous la robe par un plombier mal rasé dans son appartement, et qu’elle s’en évanouit. Sa sexualité est désormais fixée et elle est en quête du vulgaire brutal qui la fera enfin jouir.

Elle le trouve au claque de Madame Anaïs, après que la pipelette Renée lui ait annoncé avec des airs scandalisés et sous le sceau du secret que la petite Henriette se prostituait en maison pour arrondir ses fins de mois. Séverine en est tout excitée. Elle, ce n’est pas pour l’argent mais pour l’abîme de la jouissance qu’elle n’a pas connue et qu’elle finit par trouver deux fois. La première avec un ouvrier débardeur de péniche « au cou nu », qu’elle paye pour qu’il vienne lui acheter son temps chez Anaïs ; la seconde avec le jeune malfrat Marcel au corps mince et couturé mais puissant comme l’acier qui la veut pour femelle.

Comme souvent grâce à l’éducation chrétienne, l’être humain bourgeois oppose l’amour « pur et éthéré » qui est le Bien et le don pour connaître un degré de Dieu, de l’amour physique vulgairement sexuel qui remue la carcasse et les tissus érectiles mais qui n’est que frémissement éphémère de chair périssable, donc œuvre du Diable. Pierre ressort de l’amour pur, comme pour « un petit garçon » p.461 ; Marcel et l’ouvrier de l’amour bestial – un désir « massif, cynique et pur » p.405 et un « spasme sacré » p.433. Les deux ne se rencontrent plus après saint Paul et Séverine en est la victime. C’est assez sordide mais fort courant : « chaque homme, chaque femme qui aime longtemps (le) porte en soi », dit la préface. Kessel a rencontré une telle femme dans un bordel en Syrie, mue par « une nécessité intérieure » d’assouvir son désir animal jusqu’au bout. Du cœur à la chair, de la tendresse à la « joie bestiale », du remords au plaisir, du blanc de l’amour (la neige, la tenue de tennis, la blouse de chirurgien) au rouge du désir (les murs chez Anaïs, le sang), l’existence de Séverine alterne et clignote. La Belle de jour ne sait plus où elle en est, s’initie aux arcanes malades, possédées, animales, de sa sexualité balbutiante et refoulée mais, comme souvent chez Kessel, connait une rédemption finale en avouant tout à son mari.

Elle cède à ces penchants parce qu’elle se connait mal et n’a que l’illusion de se maîtriser, faute d’éducation adéquate. « Elle ne s’attachait qu’à la partie la plus superficielle de ses émotions, ne contrôlait que la part la plus manifeste d’elle-même. Ainsi, croyant se gouverner pleinement, Séverine n’avait aucun soupçon de ses forces essentielles, dormantes et, par là même, aucune emprise sur elles » p.387. Après la révélation de Renée sur Henriette, « Séverine avait été portée tout droit vers la grande glace qui lui servait à s’habiller » p.393. Comme Dorian Gray, elle y contemple son double secret, maléfique au point de la posséder ; comme lui, elle y succombe.

Ecrit à une époque naturaliste où triomphait la garçonne, le sexualisme et la psychanalyse dudit Monsieur Freud, le roman fit scandale. En même temps, des femmes se reconnaissaient en Séverine, Belles mues par un désir brûlant de s’unir à la Bête. Le fascisme mais surtout le nazisme allaient assouvir cet instinct primaire et faire jouir la belle Madame dans les bras de bourreaux musclés et sanguinaires au parler barbare.

Le film de 1967, tourné par Luis Buñuel, donne les traits de Catherine Deneuve à Séverine. Désormais, focale plus étroite qui dénature le roman, ce n’est plus l’emprise de la névrose mais l’oppression bourgeoise qui est à l’honneur. La prostitution est une libération car la pute baise avec qui elle veut quand elle veut et autant qu’elle veut. Ceci est mon corps, déclare la communion de mai 68. Notre époque en est revenue et la pute redevient une victime – de son corps, des désirs des autres, de ses souteneurs. Mais la bourgeoise aime à s’envoyer en l’air, même si ce n’est plus avec n’importe qui. Car elle reste névrosée.

Joseph Kessel, Belle de jour, 1928, Folio 2014, 189 pages, €5.49 e-book Kindle €5.49

Livre Joseph Kessel, Belle de jour + DVD Belle de Jour de Luis Buñuel, Folio cinéma 2009, €18.99

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, Les captifs

Un roman sur la vie en sanatorium qui fut oublié… jusqu’au Covid-19. Car la tuberculose, due au bacille de Koch, est restée une loterie de santé jusqu’aux antibiotiques. Les gens mouraient – ou non – selon leur robustesse, confortant la mentalité sociale-darwiniste de l’entre-deux guerres. Le conflit de 14-18 (la guerre décidément la plus con) avait « brutalisé » les âmes et raidi les comportements. Les hommes se voulaient plus mâles et les femmes se devaient d’être plus soumises, la proie des « bêtes » de proie des virils qui les « tombaient » comme un exploit. Marc Oetilé est un jeune homme de cette trempe : « Mais n’était-ce pas son métier viril, ne le faisait-il pas avec succès et élégance ? » p.306 Pléiade. Son passage en sana va le convertir à l’humanité.

Tout le monde est captif de la prison sociale. Il doit faire « comme il se doit », selon les conventions de son temps. Le guerrier revenu de quatre ans de tranchées et de gaz ne peut être cet efféminé de l’arrière qui fait des ronds de jambes et porte attention aux vapeurs des femmes. Marc, exaspéré par une mère frivole et bordélique qui l’a privé de son père très tôt par divorce, en veut à la gent femelle tout entière. Il se consume en fêtes, alcools et conquêtes sans lendemain ; il ne voue un attachement qu’aux automobiles, mécaniques logiques, fidèles et froides – efficaces. Ce n’est que lorsqu’il se trouve atteint par la maladie et qu’il fait plusieurs mois l’expérience du mouroir d’altitude au sanatorium pour gens chics, qu’il découvre l’humanité des autres et se repent. C’est une véritable conversion à la charité d’essence religieuse, même si lui ne l’est pas et que passe, en une phrase, un rabbin.

L’hôtel sanatorium du Pelvoux en Suisse est le microcosme d’un monde blessé et Marc se rend compte du factice social qu’il y a à constamment faire semblant : d’être courageux, en rémission, d’avoir les moyens, de faire la fête à Noël comme si de rien n’était. Les divertissements comme le poker ou le whisky étourdissent, comme les soirées habillées. La quête permanente d’un amour impossible révèle le manque fondamental de ces humains livrés à leur sort. C’est la misère affective, Marc refuse à Thérèse une simple tendresse pour ne pas être « attaché » : « Il parut à Marc qu’elle cherchait à obtenir de lui un engagement. Et d’engagement, si limité qu’il fut, il n’en voulait pas. Toute sa brutalité d’ailleurs se trouvait déchaînée, toute sa haine contre l’empire que les femmes tâchaient de prendre » p.308 Pléiade. Louvier joue avec Edith pourtant sa fiancée : « Dès qu’on veut me tenir – coup de frein et marche arrière » p.316. Marthe voue au très jeune Pierre un amour interdit qui les consume tous les deux, le coiffeur Portin qui a prêté son masque à gaz à un compagnon de combat et a été affaibli du poumon a attrapé la tuberculose et contaminé sa femme – qui en est morte. L’amour est « une duperie mutuelle », l’un cherchant le sexe où l’autre réclame l’affection, la conquête contre la durée, la séduction d’un soir contre la relation durable…

L’enfermement des montagnes enferme le sanatorium qui enferme les corps malades renfermés dans leurs conventions sociales. Les captifs sont aliénés physiques, moraux et spirituels. Marc est moins touché au corps et se remet ; il voit mourir les autres et cela finit par le toucher à l’âme. Notamment Michelle, cette jeune fille de 16 ans qui vient de Tunisie où ses parents tiennent une fabrique d’huile qui fait faillite. La môme aux grands yeux craint et admire l’homme fait. Marc lui fait peur et en même temps l’attache, figure paternelle pour qui a manqué d’affection. Le jeune homme trouve en elle son double inversé en son adolescence et cela le fascine et l’émeut. Il devient le « porteur » de Michelle dans la vie jusqu’à la mort – malheureusement trop proche et programmée. Porteur comme le porteur de Christ, Christophe de Lycie, réprouvé devenu saint pour avoir aidé un enfant (Jésus incognito) à traverser la rivière. Il est la force brute mise à la disposition de la faiblesse vulnérable, l’offrande du fort au faible, le rapport de force inversé en générosité, la charité humaine.

Portin qui épouse bien au-dessus de sa condition la fille Verneuil qui s’est donnée à tous pour des instants de tendresse, le docteur Albert qui veut « sauver » ses malades au détriment de sa vie familiale, sont des exemples multipliés de rémission spirituelle dans ce monde malade. Les « soignants » sont des héros, ils ne sont pas que médicaux.

Dans ce roman inspiré de sa propre expérience avec sa femme Sandi, morte de tuberculose dans un sanatorium, Kessel cherche à transfigurer sa peine et la portant à l’universel. Nous sommes dans les tranchées de la guerre, dans les camps de prisonniers en Allemagne, au goulag de Soljenitsyne ; nous sommes dans tous ces lieux d’enfermement hors du monde qui révèlent le monde tel qu’il est en faisant ressortir le meilleur et le pire en l’être humain. Huis clos : l’enfer, ce n’est pas les autres car ils peuvent ouvrir au paradis.

Joseph Kessel, Les captifs, 1926, Folio 1992, 224 pages, €6.90

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, Makhno et sa Juive

La folie d’une époque, libérée par la révolution bolchevique de 1917, s’est incarnée en divers monstres. Kessel fait de Nestor Ivanovitch Makhno l’Ukrainien l’un d’eux. La sauvagerie le fascine, cette libération des instincts primaires qui éclatent en viols et pillages, massacres sadiques, violence trouble et raffinements de barbarie. L’auteur, qui a recueilli durant des années les témoignages des rescapés Blancs de Russie, n’est pas objectif et son portrait de Makhno a tout de la caricature, mais il décrit un « type » psychologique né de la révolution qui s’est incarné en diverses figures de « cœurs purs » dans la première moitié du XXe siècle.

Un blogueur du monde.fr d’une intelligence aussi aiguë que paranoïaque avait un temps sévi sous ce pseudonyme dans les années 2000, c’est dire la fascination que le personnage de Makhno exerce encore aujourd’hui sur les âmes faibles.

Le conte populaire de Kessel forme l’image d’Epinal du fanatique sanguinaire dompté puis dominé par un ange de bonté naïve qui ne veut voir que le meilleur en l’humain : la Bête dans les rets de la Belle. Deux « cœurs purs » opposés comme l’eau et le feu. Le « psychopathe inculte (…) à l’ombre du drapeau noir » (notice p.1705 Pléiade) justifiait ses crimes par la libération des paysans et ouvriers de l’emprise des barines, des bourgeois et des Juifs – boucs émissaires faciles et constants de l’histoire russe orthodoxe. Makhno reste un personnage contesté, sali par la propagande blanche comme par la bolchevique, magnifié à l’inverses par les groupes anarchistes encore aujourd’hui. Il ne fut pas un ange sauveur du peuple, pas plus peut-être qu’un monstre dénué de toute conscience. Mais les pogroms sanglants des paysans déchaînés en Ukraine restent un fait historique incontestable. Makhno ne fut pas le seul, il a même démenti mais que vaut sa seule parole contre celle de tous les autres ? Il y eut aussi Boudienny, Grigoriev et Petlioura car c’était dans l’air du temps et l’avidité des bandes armées. La fascination de certaines femmes pour la barbarie et les hommes violents est aussi un fait psychologique certain. De cela, Kessel réalise une fable morale qui lui permet d’explorer les limites de l’âme humaine.

Juif lui aussi, l’auteur rachète la Juive en lui offrant de raisonner la Bête en l’homme. Il n’en fait pas une mission religieuse puisque Sonia se convertit à l’orthodoxie sous les ordres de Makhno pour l’épouser. C’est la peinture de la réalité du temps, Makhno comme le reste des Russes et des Ukrainiens (et de beaucoup d’Européens) voue une haine antisémite viscérale et irrationnelle « à la race qu’il aurait voulu écraser tout entière sous sa botte ». Joseph Kessel est passionné en cette matière puisqu’il sera l’un des fondateurs de la Ligue internationale contre l’antisémitisme en 1928. Il fait de Sonia la Juive une Pure intransigeante dont la force candide fait ramper le serpent de la haine et du vice.

Joseph Kessel, Makhno et sa Juive, 1926, Folio 2€ 2017, 98 pages, €1.58 occasion, e-book €1.99

Joseph Kessel, Makhno et sa Juive dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, Mary de Cork

Une fatalité qui va, du crépuscule à la nuit, telle est l’atmosphère de la nouvelle écrite sur la guerre civile irlandaise par un Kessel qui fut en reportage l’année 1920. Il en fait un roman, c’est-à-dire une tragédie cornélienne dans le style sec de Mérimée.

Mary est mariée à Art depuis onze ans ; ils ont un fils de 10 ans en commun, Gerald. Mais ils sont chacun d’un côté de la barrière : Art autonomiste modéré qui accepte l’offre de dominion faite par l’Angleterre, Mary républicaine fanatique qui veut continuer la lutte jusqu’à l’indépendance finale. Ils se sont séparés depuis neuf mois (le temps d’une gestation), Mary suivant dans les montagnes le parti de Valera tandis qu’Art devient le policier de Collins. Le fossé entre les deux est devenu infranchissable, la mort plus forte que l’amour.

Ils se rencontrent dans le réduit d’un pub obscur du quartier du port avant d’aller retrouver à l’appartement commun le fils rentré de l’école. Gerald est ébloui par les aventures de sa mère, qu’il voit comme héroïques, lorsqu’il apprend enfin ce qu’elle fait et pourquoi elle est absente depuis si longtemps. Art observe avec amertume que son gamin a déjà choisi entre eux.

C’est alors que le chef du service de renseignements du parti de l’Etat libre de Collins toque à la porte. Mary se cache dans la chambre de Gerald mais elle entend tout : les rebelles sont repérés, une embuscade va leur être tendue, Art est requis pour s’y rendre. Dès lors, son choix cornélien est fait : entre son honneur et son amour, elle choisit son honneur. Elle va faire prévenir son camp par Gerald, un enfant « innocent » comme un ange messager du dessein divin, afin non seulement de déjouer l’embuscade mais d’en tendre une autre aux assaillants – dont son mari, qui sera probablement tué.

Car Mary est « un cœur pur », ce qui signifie une fanatique prête à tous les moyens pour atteindre son but, sans souci d’humanité ni de sentiments. Par hubris, cet orgueil insensé, elle retourne les valeurs : de l’honneur elle fait un déshonneur en trahissant son amour et son couple ; de son humanité elle fait une barbarie en incitant son fils à devenir parricide ; de la solidarité elle fait une guerre civile entre frères qui va déchirer l’Irlande durant des années. Qui veut faire l’ange fait la bête, résumait Pascal, et c’est bien de cela qu’il s’agit : la pureté poussée à l’absolue devient le Mal. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Liberté mesurée ou absolue franchise ? Le moyen terme ne convient jamais à la foi fanatique – la liberté ou la mort. « Partisans de l’Etat libre et partisans de la République irlandaise s’entretuèrent », dit sobrement Kessel, p.178 Pléiade.

Cette nouvelle est un témoin du temps, l’époque des absolus à principes du XXe siècle en son entier, de Lénine à Pol Pot. Avec ses tyrannies et ses massacres induits, comme si l’aspiration au mieux n’aboutissait qu’au pire, bien loin de la juste harmonie raisonnable que les Grecs avaient découverte. Cette époque a réhabilité les instincts contre la raison « et, un instinct, s’il est net de tout alliage, a toujours quelque chose de fort, de vierge, qui force l’admiration. Il y a en lui cette pureté des animaux et des plantes que ne peuvent acquérir nos sentiments les plus raffinés » p.181, Avant-propos de 1927 au recueil Les cœurs purs qui comprend Mary de Cork, Makhno et sa juive, Le thé du capitaine Sogoub.

Joseph Kessel, Mary de Cork, 1925, dans Les cœurs purs, Folio 1988, 192 pages, €6.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Joseph Kessel, L’équipage

La guerre de 14 reste pour moi la plus con. La lecture des Croix de bois de Dorgelès m’a conforté, très jeune, dans l’absurdité de cette horreur. Elle m’a initié à l’industrie du massacre, au non-sens absolu de se battre pour quelques arpents, bien loin des Trois mousquetaires ou de l’héroïsme de Roland à Roncevaux. Joseph Kessel a réhabilité pour moi la bataille en la portant dans les airs. Il y a un siècle, l’aviation était encore adolescente et attirait les très jeunes hommes. Ils se croyaient des anges sur leurs drôles de machines, vaniteux comme Icare de monter jusqu’au ciel ou orgueilleux tel Phaéton de conduire le char du soleil. J’avais 14 ans et j’ai lu L’équipage avec passion.

Le relisant aujourd’hui, j’y vois ce qui m’avait séduit : l’aventure, la fraternité des hommes, la morale des affiliations de combat. Je vois aussi ce que j’avais omis : la désorganisation sociale de la guerre, la défragmentation des valeurs qui se recomposent dans les groupes nouveaux induits par l’organisation armée, la frénésie névrotique des femmes à « garder » leurs mâles, fils, maris, pères. La guerre totale, sur le territoire même, efface les repères au profit du brut, de la bestialité combattante et du désir sexuel exacerbé. Pour les combattants, l’essentiel n’est pas la bravoure mais le confort hors du combat (p.69). Confusion, incertitude, soumission à la fatalité :  la période de guerre aliène et fabrique des esclaves.

Jean d’Herbillon, jeune parisien de 20 ans, s’engage dans l’aviation, tout comme Joseph Kessel lui-même à 19 ans et demi. Il rêve d’aventure et de chevalerie. Il découvre le prosaïsme du cantonnement, les pilotes à terre en vareuse et sabots au lieu du bel uniforme, les chambres spartiates sans eau chaude. Seul le mess est le lieu de rencontre et de fraternité autour de l’alcool et du jeu. Lorsqu’il vole comme observateur, il ne sent pas « la guerre », les obus qui visent l’avion ne sont pour lui que des bouquets de fumée, le combat aérien une suite de mouvements désordonnés de l’avion agrémenté du bruit des mitrailleuses qui tirent sans guère viser. Il reçoit une croix et ne comprend pas pourquoi : il n’a fait que son travail.

Après trois mois, il part en permission et y retrouve sa maîtresse Denise, femme mariée. Il la baise sans remords, « l’aimant » pour le sexe autant que pour son admiration pour la jeunesse héroïque qu’il incarne. Son pilote Maury lui a confié une lettre pour sa femme, qu’il aime d’un amour platonique plus que sensuel. Le dernier jour, il va la porter et découvre qu’Hélène, l’épouse de Maury… n’est autre que Denise, sa maitresse ! Il est dès lors déstabilisé. La honte de trahir son compagnon de combat, l’amitié fusionnelle de son aîné pilote qui fait figure de père, le déchirement à succomber aux sens alors que la morale est en jeu – tout cela pousse Herbillon au désespoir. Plus rien n’a de sens, il ne s’en remettra pas.

Pour Kessel, l’héroïsme est une résistance spirituelle incarnée par le capitaine Thélis, très croyant, et par l’aspirant Herbillon, bouillonnant de jeunesse. Chacun son support psychologique pour l’engagement moral et affectif. Thélis se bat contre la barbarie et pour les valeurs chrétiennes, Herbillon fait sacrifice de sa vie à la figure paternelle et à la fraternité fusionnelle. L’amour d’Herbillon pour Maury, reproduit celui de Joseph pour Lazare, son frère cadet de seize mois. Les deux se méfient de la femme, avide de sexe au prétexte « d’Hâmour » et trublion dans la relation gémellaire des frères d’armes.

Il y a un côté scout dans l’escadrille, l’amour physique est distinct de l’amour moral. Les femmes sont évacuées au loin, sur l’arrière lors des permissions, tandis que les cadets font l’objet d’attentions des plus âgés et de gestes de tendresse. Le capitaine de 24 ans caresse une fois les cheveux de l’aspirant de 20 ans ou pétrit les épaules d’un autre qui vient d’arriver ; le pilote grisonnant éprouve une affection filiale pour son observateur pas encore majeur (à l’époque 21 ans). L’épouse, au contraire, trompe son mari qu’elle n’aime que comme protecteur, se livrant au sexe avec la jeunesse lorsqu’il n’est plus là. Il y a du Radiguet en Kessel ; du même âge, il l’a d’ailleurs connu. Et il pose le dilemme : lequel des deux amours est le plus beau des deux ?

Le tragique est là, dans cet écartèlement des personnages : Maury compense son avidité d’amour sexuel par un détachement moral forcé car il l’avoue, il ne sait pas y faire avec les femmes ; Herbillon est un aventurier de belle prestance physique avec la gent féminine mais reste encore moralement enfant et d’un caractère presque veule ; quant à Hélène/Denise, elle dissimule une goule aveuglée par sa vulve et possédée par son désir du mâle, une « Vénus tout entière à sa proie attachée » lorsqu’elle agrippe le cou du jeune homme pour le baiser et l’empêcher de retourner au combat.

Maury le devine et bientôt le sait ; Herbillon élude et bientôt consent. Rien n’est dit, tout est gestes. Les deux dans le même avion ne font qu’un, lors de l’ultime combat. Le capitaine est déjà mort, rien ne les retient à l’escadrille, elle consomme vite les effectifs. Le jeune homme joint les mains, il accepte la mort qui vient par les balles ennemies, résolvant d’un coup tous ses dilemmes.

Ecrit avec sobriété, dans le style direct des journalistes, la psychologie est loin de se faire oublier. Plus qu’un récit de guerre, L’équipage est un récit sur la guerre et ses conséquences sur les hommes et les femmes, dans une époque qui n’est plus la nôtre. La mixité des escadrilles évite désormais une trop grande coupure entre les sexes, l’éclatement de l’amour entre les frères à l’avant et les femmes à l’arrière, le platonique et le sensuel, les valeurs enfiévrées de l’honneur et de la fidélité. Reste un beau roman pour adolescents qui garde pour moi son charme de première lecture.

Joseph Kessel, L’équipage, 1923, Flammarion 2018, 288 pages, €4.90 e-book Kindle €6.49

Joseph Kessel, Romans et récits tome 1 – L’équipage, Mary de Cork, Makhno et sa juive, Les captifs, Belle de jour, Vent de sable, Marché d’esclaves, Fortune carrée, Une balle perdue, La passagère du Sans-Souci, L’armée des ombres, Le bataillon du ciel, Gallimard Pléiade 2020, 1968 pages, €68.00

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Fantômes sur Mars de John Carpenter

Un western de science-fiction série B où la grosse bagarre, les tirs nourris d’armes automatiques et les explosions tiennent lieu de psychologie. Mais la nouveauté est « le matriarcat » qui règne sur la colonie terrestre en l’an 2176. Les femmes sont aux postes de responsabilité et les hommes réduits au rôle d’exécutants. C’est que « le Cartel » minier exploite la planète de part en part et que les femmes sont probablement mieux à même de le faire à moindre coût et avec plus d’habileté que les gros machos frustres et frustrés qui semblent composer le reste de la population.

Être un homme, c’est être une sous-espèce, en témoigne l’obsédé sexuel sergent Jericho Butler (Jason Statham) qui ne pense qu’à sauter la lieutenante. C’est pire encore lorsque vous êtes un homme noir, présumé sombre suppôt du mal par nature. La commandante latino Helena Braddock (Pam Grier) et la lieutenante blonde aux yeux clairs Melanie Ballard (Natasha Henstridge) doivent ramener en train de la cité minière de Shining Canyon le désigné criminel, Desolation Williams (Ice Cube). Il est accusé de six meurtres barbares et l’on a retrouvé la caisse de la mine entre ses mains. Il doit être conduit à la capitale pour y être jugé.

Mais sa culpabilité est moins évidente qu’il n’y paraît ; s’il a bien fait main-basse sur le fric, il n’a peut-être pas massacré. Le récit en flash-back montre le train arrivant à la capitale en pilotage automatique, réduit de moitié et ne contenant à son bord comme être vivant que la lieutenante menottée. L’aréopage matriarcal l’interroge, elle raconte ; on prend acte de ce qu’elle dit mais on passe outre. « Le Cartel » n’est pas prêt à lâcher l’exploitation minière de Mars au nom d’on ne sait quel danger supposé. Sauver le monde va bien aux héros romantiques, mais l’an 2176 ne connait plus que des professionnels de l’industrie.

C’est qu’une explosion minière a révélé un tunnel construit jadis de mains d’hommes, scellé par une porte aux mystérieux hiéroglyphes. Mais quiconque met la main dessus l’ouvre, sans pouvoir lire le possible avertissement. Une ancienne civilisation martienne se propulse au-dehors sous la forme d’un nuage de poussière rouge et prend possession des êtres humains, considérés comme des envahisseurs. Ceux-ci s’automutilent, se décapitent entre eux et font sauter tous les bâtiments un à un. Lorsque l’équipe de police (2 officières, 1 sous-off et deux nouveaux) arrive en train à Shining Canyon, la ville-champignon semble pillée comme jadis par les Indiens. Des sculptures tribales en instruments tranchants et des totems de têtes coupées accueillent les visiteurs. La lieutenante est contaminée mais résiste parce qu’elle est camée et recrache la poussière, ce qui est invraisemblable.

Le prisonnier Desolation est à l’abri dans sa prison fermée, mais plus aucun gardien ; le poste de commandement est un massacre, cadavres éviscérés, la tête en bas ; les mineurs errent en bandes de sauvages armés de coutelas avec à leur tête un ex-être humain bestial à l’intelligence de Martien et aux pectoraux percés d’aiguilles pour faire plus viril. En bref, il ne fait pas bon s’attarder parmi ces attardés.

Mais le train est reparti, on ne sait pourquoi ; les policiers, qui ont pris et repris Desolation et sa bande des quatre, ont compris. Les humains doivent se serrer les coudes et il n’y a plus ni flic, ni bandit, mais des gens égaux qui luttent pour leur survie. Ils se barricadent dans la prison et résistent le temps qu’il faut au train pour revenir en gare (sans en être empêché par les zombies, ce qui est peu vraisemblable).

Quand tout le monde est à bord et que le train roule enfin, la lieutenante qui a pris la tête du groupe après la décapitation de la commandante pas très futée, décide de rebrousser chemin. Il faut détruire Carthage… ou plutôt Shining Canyon. Une bonne petite bombe atomique des familles ? Qu’à cela ne tienne, la centrale de la ville est nucléaire et il suffit de bricoler la serrure, de lever les barres de combustible pour que tout saute. C’est réglé en un quart d’heure, encore plus invraisemblable, mais façon de décimer encore plus l’équipe qui se réduit à deux, un flic, un bandit – la lieutenante et le présumé criminel. Tous les autres sont anéantis.

Cela va-t-il sauver la planète ? Même pas, si l’on en croit l’ultime scène. Après un début bien commencé, dans une atmosphère dense aidée de la musique synthétique et métallique de John Carpenter lui-même, arrive le plat de résistance des grosses bagarres bien sanglantes avec explosions à l’américaine et balles qui tuent à tous les coups, puis la fin décevante, irréaliste et expédiée à la va-vite. Un bon divertissement d’action mais pour cerveaux réduits.

DVD Fantômes sur Mars (Ghosts of Mars), John Carpenter, 2001, avec Natasha Henstridge, Ice Cube, Jason Statham, Clea DuVall, Pam Grier, Joanna Cassidy, M6 vidéo 2006, 1h40, €7.50  blu-ray €13.77

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Corinne Hofmann, La Massaï blanche

Voici le récit d’une Suissesse de 27 ans aussi naïvement allemande qu’obstinément suisse. Cette écervelée tombe raide dingue en 1987 d’un guerrier Massaï qu’elle aperçoit à Mombasa en pagne, paré et torse nu. N’écoutant que sa vulve, elle n’a de cesse que de coucher avec lui. Après cela, de se l’attacher à la Suisse par les liens du mariage. Elle lâche tout, ses affaires, sa famille, son pays, pour s’immerger dans la brousse loin du monde. Ce qui lui importe est seulement d’être prise chaque soir et de passer la nuit entre les bras musclés à respirer l’odeur du mâle.

Moi, lecteur, forcément extérieur au coup de foudre féminin, je prends cet état de fait comme une donnée. Pour le reste, je ne peux qu’être partagé entre agacement et empathie. Agacement pour cette raideur calviniste qui veut que tout soit fait « dans les règles », même les plus manifestes dingueries. Agacement pour cette niaiserie du grand amour sous la case, ce romantisme godiche qui laisse de côté tout fonctionnement d’intelligence. Mais empathie pour cette attirance sexuelle brutale, pour cette puissance immédiate du désir qui sonne comme un destin. Que Corinne s’y abandonne, pourquoi pas ? La jobardise naît plutôt de toutes ses tentatives de justification idéalistes et profondément égoïstes dont elle enjolive le brut appel de la chair. Tous les mythes sont rameutés dans un brouet qui ne donne pas une haute idée de la Suissesse, ni de la femme : le bon sauvage, l’amour-qui-peut-tout, l’envoûtement de l’Afrique, la révolte hippie écologique, la rébellion anti-bourgeoise, le nivellement culturel de tout le monde il est beau tout le monde il est gentil… Le désir primaire ne suffisait-il pas ?

Pourquoi vouloir de force convertir l’Africain guerrier et volage à ses fantasmes de Blanche petite-bourgeoise mal baisée et rêvant au mariage fusionnel ? Les plus belles pages sont de la veine réaliste, les pires sont du rêve égocentrique de la midinette mondialiste. L’attraction virile des muscles Massaï est une évidence bien décrite : « Son visage est d’une beauté si harmonieuse qu’on dirait presque un visage de femme. Mais son attitude, son regard fier et sa musculature puissante ne laissent aucun doute quant à sa virilité. Assis devant le soleil couchant, il ressemble à un jeune dieu » p.9. Le portrait n’est-il pas bien troussé ? Et derechef, la donzelle le piste, le traque, le poursuit. Lui, guerrier de brousse étranger à la ville, en est tout désemparé. Il se laisse faire timidement, la volonté blanche ayant l’obstination d’un sortilège.

Les Massaïs, par coutume, n’embrassent pas, ne touchent pas les femmes sous la ceinture, ne baisent que par assauts brefs et répétés comme des lapins, ne mangent pas avec la gent féminine. Corinne nous énumère ces frustrations avec un souci horloger du détail. Aux femelles de s’occuper des enfants, les mâles passent le plus clair de leur temps avec des guerriers de leur condition. La vie d’une femme compte même moins que celle d’une chèvre. Naturellement Corinne se fait gruger, son capital fond parce que ce son mari ne comprend rien au commerce ni au bénéfice. A vivre en Massaï, Corinne s’anémie, son hygiène devient déplorable. Selon les mythes de la tribu à laquelle Corinne appartient désormais, toute femme est une goule et le fier Lketinga voit en tout autre homme, écoliers pubères compris, un amant potentiel. Il se saoule avec les stocks de bière et souhaite, à la Massaï, promettre la fille issue de leur union à un vieux dès ses 9 ans, après l’avoir fait exciser sans anesthésie… Le mariage « pour la vie » est un désastre.

Mais Lketinga, « avec son torse nu, son pagne rouge et ses longs cheveux roux, est d’une beauté éblouissante » p.32. « Savoir que sous le pagne se trouve directement la peau m’excite beaucoup » p.36. La voilà, l’évidence, et elle est humainement sympathique. Le désir surgit, brut et nu. Pourquoi, dès lors, Corinne veut-elle « se marier » ? Ce n’est pas devant Dieu, dont elle ne parle pas, mais devant la société et pour la bureaucratie. Le lecteur soupçonne, et cela lui est désagréable, une exigence égoïste de ferrer l’amant, d’enchaîner son nègre à son service exclusif. Elle transgresse pour cela les conventions sociales blanches et le revendique parce que cela fait « révolutionnaire » et tiers-mondiste. Mais elle accepte alors la polygamie, le rôle dominé de la femme et les mœurs Massaï d’excision, de baise avec les enfants, et là cela devient irrespectueux, aliénant, colonial. Elle veut garder pour elle « mon chéri » (ainsi écrit-elle sans cesse), l’obliger par contrat, l’enfermer dans une paperasserie irrévocable. Donc se soumettre à ce qui est à ses propres valeurs dégradant.

En Suisse allemande, Corinne ne peut vivre son désir librement, ni accepter la liberté de l’autre. Il faut que tout soit fait dans « ses » règles à elle, celles de la lourdeur précise de son pays : papiers, autorisations, tampons, robe blanche… Et tout cela pour se retrouver arroseuse arrosée, enchaînée à un mari qui a désormais des droits légaux sur elle et sur leur enfant comme sur son capital.

La passion morte, l’obstination l’ayant conduite droit dans le mur, Corinne se trouve obligée de fuir sa destinée comme dans une tragédie grecque, et de quitter le Kenya en usant de procédés illégaux. Une Blanche et un Massaï ne sont pas du même monde et c’est naïveté que de faire comme si, voulant en même temps tout régenter.

Si toutes les Suissesses sont comme cette Corinne, maris potentiels, fuyez !

Corinne Hofmann, La Massaï blanche, 1999, Pocket 2002, 399 pages, €7.60

DVD La Massaï Blanche – d’après le best-seller de Corinne Hofmann, 2005, Hermine Huntgeburth, avec Nina Hoss, Jacky Ido, Katja Flint, Lumière, 2h11

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Joanne Harris, Vin de bohème

Ce roman d’une franco-anglaise mêle harmonieusement les tons des deux cultures, c’en est étonnant. Le lecteur se trouve plongé dans la magie celte, le côté merveilleux du Seigneur des anneaux, en même temps qu’il reste dans le pragmatisme moderne. Il découvre également la générosité terrienne de la paysannerie du sud de la France avec ses fâcheries de village et ses secrets de famille. L’arrivisme anglais, son culte du rien ou du fric, se confronte à ce monde de la nuit des temps.

Jay a passé trois étés chez ses grands-parents dans le sud-ouest et, quinze ans plus tard, il s’en souvient avec nostalgie. Devenu écrivain, ce temps enfui lui est cher, d’autant plus que la rencontre de Joe, personnage exubérant et mystérieux, rendait la réalité magique. Il fabriquait notamment un élixir de bohème qui faisait voir la vie autrement. Ce que cherche vainement à retrouver Jay adulte dans la boisson. Jusqu’à ce qu’il découvre l’annonce d’un château à vendre dont il croit se souvenir. Et une bouteille de Fleurie 1962 raconte l’histoire.

Certes, les Français de l’auteur font un peu trop terroir vu des villes, ou préjugés du temps d’un été. La querelle des anciens et des modernes est naïvement outrée. Nous sommes presque dans la caricature à la Peter Mayle. À l’inverse, ses enfants anglais paraissent trop sages pour aujourd’hui, trop peu épris de ce sadisme british dans leurs bagarres. Que sont quelques coups d’un plus fort, ou même d’être poussé dans un buisson d’ortie une fois le tee-shirt arraché par une furie, à côté des explorations plus fortes de Sa Majesté des mouches dont l’actualité nous fournit souvent la réactualisation ?

Mais l’inspiration est là. Il y a une histoire, un style, un message. C’est enlevé, joliment écrit, souvent touchant, et le lecteur passera sur les petites imperfections. Il n’est pas aisé pour une femme adulte de décrire ce qui se passe dans la tête d’un jeune garçon en pleine adolescence. La puberté est si différente entre garçons et filles !

La fin, comme réconciliée, vaut la lecture. Elle est bien peu arriviste et presque écologiste au meilleur sens du terme, l’accord de l’homme dans son paysage. Comme quoi la France et l’Angleterre sont peut-être plus proches qu’on ne le dit l’une de l’autre. Plus accordée sur une manière de civiliser les humains que les autres pays alentour.

Joanne Harris, Vin de bohème, 2000, Folio 2002, 516 pages, €9.70

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Iraj Valipour Le cri du Briard 

« Ethnologue américain d’origine iranienne ».. qui écrit en français sur le périurbain de la Brie, l’auteur crée un « roman » de chroniques inventées pour un journal provincial inventé : le Cri du Briard. Le lecteur peut en rire, il peut en réfléchir. Ces contes inégaux ne parlent pas des « gilets jaunes », contrairement au battage fait en couverture, mais de la paysannerie délaissée des environs de Paris.

Les anecdotes s’enchaînent aux contes moraux, moins facétieux que Marcel Aymé, moins dérisoires qu’Alphonse Allais, mais dans la veine de la chronique de Lilliput (non, rien à voir avec une dame).

Pour avoir vécu toute mon enfance et toute mon adolescence dans le périurbain de la « grande banlieue » verte parisienne, je ne reconnais pas vraiment ces paysans enrichis qui travaillent à Paris et prennent le train au rythme du métronome (et les grèves dans la gueule à chaque mouvement d’humeur communiste). Les « élites » ont bon dos, le « parisianisme » aussi : la vie à la semi-campagne n’est ni à la ville, ni à la campagne mais sans cesse dans l’entre-deux. Les gens « prétendent » (de l’adjectif prétentieux) et jalousent tous les autres. Ce n’est ni la glèbe ni la cité mais la pauvreté morale dans toute sa splendeur.

De quoi ne pas en apprendre beaucoup sur la beaufitude, ni sur les « petites » (retraites, allocations, payes, ambitions, fesses et j’en passe). Mais de quoi passer un moment dans le vide de la mentalité qui se dit « jaune ».

Iraj Valipour, Le cri du Briard, 2020, PhB éditions, 146 pages, €12.00 non référencé sur Amazon

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