Voyages

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village

jean pierre le goff la fin du village
Sociologue au CNRS, Jean-Pierre Le Goff scrute les bouleversements de la société française depuis la guerre. Il livre dans La fin du village, son devoir de vacances. Il s’inspire du livre culte des cours de sociologie qu’il admire : Un village du Vaucluse de Laurence Wylie, paru en 1950. Cadenet est un gros village du Vaucluse, dans le Luberon, non loin de Lourmarin mais moins connu. Assez proche de la ville d’Aix, mais isolé dans les collines, il a su préserver durant des décennies une organisation sociale et une manière de vivre traditionnelles – qui sont en train de disparaître. En vacances en famille durant des décennies pour l’été dans le village, le sociologue se fait participant. Sur demande de l’éditeur, il décide d’en faire un livre.

Disons-le de suite : c’est passionnant !

Sans jargon de caste universitaire, empli de sympathie pour les habitants qu’il a côtoyés, gardant un regard critique sur les évolutions plus ou moins subies, parfois poussées par certains groupes de pression, l’auteur analyse comment, de 1945 à 2005, Cadenet a perdu son « authentique » pour devenir « bariolé ». A l’image de la France et probablement des pays développés – en tout cas à l’encontre de la croyance dominante où une certaine écologie rencontre les naïvetés des utopies post-68 et le narcissisme égoïste des bourgeois de gauche.

Cadenet attire, comme la bergerie attirait Marie-Antoinette : ne voilà-t-il pas un village qui a su garder sa taille modeste, enserré dans un paysage de Provence tel que le veut le mythe, avec des personnages tels que Pagnol en a filmés ? Cadenet attire le bobo stressé de la ville comme le miel les abeilles. Ceux qui ont quelques moyens viennent s’immerger dans « la nature » parmi les « naturels ». Sans trop se mêler, imbus qu’ils sont parfois de leur statut et de leur bagage culturel.

L’auteur analyse en 5 parties la communauté villageoise de jadis – qui subsiste à l’état de traces -, la fin d’un monde avec l’irruption de la télé et de la bagnole, suivies très vite des petit-bourgeois socialistes de la gauche Mitterrand (fonctionnaires, techniciens de Cadarache, cadres moyens travaillant à Aix), enfin le nouveau monde des années 2000, jusqu’au « village bariolé » de la postmodernité ; il garde la partie dernière pour étudier la jeunesse et la vieillesse, et leur prise en main par l’idéologie « citoyenne » écologique, dispositif impressionnant de « mobilisation » à « visée éducative » qui fait enchaîner les « activités » au point de stresser enfants, parents et vieux par un bourrage de crâne idéologique sans précédent au prétexte d’« épanouissement » – sans imaginer ni isolement ni solitude au milieu de la foule individualiste.

Jadis – jusque dans les années 1960 – le village vivait en communauté où la solidarité n’était pas un vain mot. La période de l’Occupation et la Résistance à Cadenet l’ont prouvé ; les parents d’un certain Laurent Fabius y ont trouvé refuge et n’ont jamais été dénoncés. Tout le monde se connaissait, les familles étaient interdépendantes, chacun aidait le voisin selon ses moyens et les enfants jouaient tous ensemble dans la rue et sur les collines. Les adultes cultivaient leurs terres propres, en vigne, fruits et maraîchage, vendaient au marché et dans les villes et villages alentour, certains travaillaient la vannerie en chantant, du gamin au vieillard, et le labeur n’était pas une contrainte mais un grand moment de socialisation.

Cette description transmise par les anciens au sociologue ressemble curieusement au « communisme réalisé » selon Karl Marx – utopie que les écolos politiques et certains « socialistes » continuent de véhiculer. « La libre sociabilité, la qualité et la beauté de l’objet fabriqué de ses mains constituaient des éléments clés de ce que les managers modernes dénomment ‘motivation au travail’ et qu’ils réduisent à une mécanique psychologique. Bien plus, ces conditions s’inséraient dans une collectivité villageoise avec son tissu de relations et de rapports humains qui permettaient de transcender leur dureté ; elles étaient partie intégrante d’un univers quotidien et familier qui leur gardaient figure humaine » p.69. Comme le dit un ancien du pays, « quand on dit communisme, c’est la mise en commun. Le commun : on vit ensemble et chacun apporte ses compétences. (…) Ce n’est pas prendre, c’est partager » p.78.

Y compris la femme du voisin si elle consent et que cela ne se sait pas. Car « les rapports sexuels font partie des plaisirs de la vie et, comme tels, ils ne sont en eux-mêmes nullement honteux et condamnables, mais au contraire fort appréciés » p.91.

Les nouvelles couches sociales arrivées depuis à Cadenet interprètent le partage selon leur égoïsme bourgeois : on ne partage que ce qui appartient aux autres. Les bobos qui se revendiquent de gauche construisent leur villa à l’écart, l’entourent de murs et de pancartes « propriété privée », interdisant le passage des chasseurs sur leur terrain.

cadenet village du vaucluse
« La dissolution de la tradition et de ses anciens liens a entraîné une autonomie et une liberté individuelle plus grandes. Pour positive que soit cette évolution en regard des contraintes et du conformisme villageois, elle ne s’en est pas moins payée d’une solitude et d’un souci de soi qui comportent leur lot de pathologies nouvelles » p.274. Jusqu’à la « déglingue », « l’absence de travail combinée avec la dislocation de la famille et des liens d’appartenance et de solidarité. Il en résulte une dégradation du rapport à soi-même et aux autres qui, si elle se prolonge, entraîne l’individu dans une spirale délétère » p.437.

La bêtise politiquement correcte est une pathologie plus commune : « Avec les profs, il n’y a rien à faire – dit David Lenormand, ancien appelé en Algérie – le courant ne passe pas. Ça ne sert à rien. Ils ont une vision bête. Ils pensent que tous ceux qui ont fait l’Algérie sont des fascistes. Il n’y a pas de discussion possible. C’est à se taper la tête contre les murs, jamais on ne retournera les voir ! » p.150. les jugements à connotation morale sont, pour les anciens du pays, le propre des « cons ». Certaines gens de la ville méprisent les gens des champs : « On peut s’engueuler sur beaucoup de sujets sans remettre en cause les gens personnellement. Mais les cons étalonnent les gens par rapport à eux, alors tu ne peux pas parler librement, tu es catalogué dans un camp », déclare un Cadenétien p.417. D’autant que les moralistes « tiennent de beaux discours tout en se gardant bien de les appliquer dès que leur intérêt personnel est en jeu » id.

Le Parc régional du Luberon en est un exemple. Créé pour protéger la vie sauvage et la tradition en aménageant la modernité nécessaire, il apparaît plaqué depuis Paris, sans concertation ni vocabulaire commun avec les populations locales. « Ce n’est pas seulement découvrir un rapport à l’environnement porté par de nouvelles couches sociales dont le comportement est en contradiction avec les traditions séculaires. C’est pénétrer dans un étrange univers où les thèmes environnementaux sont formulés dans une phraséologie qui laisse pantois » p.309.

La culture devient le domaine d’entre-soi des « cultureux » : « Intégrée dans une logique d’animation et de communication à tout crin, la ‘culture’ apparaît comme un vaste fourre-tout sur fond d’individualisme consumériste et de chômage de masse » p.346. L’animation, l’artisanat, l’expression corporelle, sont autant de petits boulots pour petits intellos qui n’ont pas trouvé de vrai travail à la ville. Ils se placent donc, parmi les bouseux, comme les missionnaires du nouveau monde. « Les anciennes couches populaires n’ont pas disparu, mais elles se considèrent comme des laissées-pour-compte d’une ‘modernisation’ dont elles ne profitent pas, contrairement à celle des Trente Glorieuses » p.384.

Ce pourquoi ces couches populaires votent de plus en plus Front national, et surtout pas socialiste ni Front de gauche, assimilés aux bourgeois bohèmes citadins. Ce ne sont pas les immigrés arabes qui posent problème à Cadenet, ils sont en général intégrés : « C’est l’individu qui compte avant tout et le moindre regroupement ‘à part’ peut être vite considéré comme une volonté de se séparer » p.431. Mais ce sont les « cultureux » qui vivent à part, partant le matin tôt travailler à la ville ou à Cadarache, revenant tard, se reposant le week-end dans leur quant à soi après avoir fait les courses au supermarché de la ville, et qui prennent souvent les gens du pays pour des « cons » en « faisant le fier » p.414. Consommateurs qui ne participent pas, ils n’hésitent cependant jamais à appeler les pompiers du village pour remplir leur piscine ou les gendarmes pour une musique trop forte. C’est contre ces nouveaux exploiteurs du terroir – en quelque sorte une lutte de classe contre La barbarie douce d’un libéralisme économique sans frein véhiculé par ceux qui se posent comme élite de la nation – que les gens du cru manifestent leur opposition en votant pour un parti censé les venger…

En suivant le fil du récit, qui se lit très agréablement, vous comprenez la France, celle qui est et qui a changé, sa partie populaire qui votait communiste et qui vote désormais lepéniste, ses bourgeois qui se croient du peuple alors qu’ils ne cherchent qu’à s’en distinguer, ses très riches qui, au fond, apparaissent plus sympas aux humbles parce qu’ils « se la jouent » moins, ses intellos « cultureux » qui vont chercher des « expressions » à l’autre bout du monde par mépris anticolonial de ce qui existe chez eux. Car ce qui est arrivé dans ce village est arrivé peu ou prou dans tous les villages – y compris en Île de France, je l’ai vécu.

Un grand moment de sociologie sur la génération qui atteint aujourd’hui la retraite, mais aussi un bonheur de lecture, un plaisir de comprendre. L’auteur décrit, fait parler les gens, expose les textes, montre les engrenages qui dépassent le collectif. Il fait penser et rend notre vision plus riche du monde et des gens.

Jean-Pierre Le Goff, La fin du village – une histoire française, 2012, Gallimard, 593 pages, €26.00

Catégories : France, Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

paul veyne les grecs ont ils cru a leurs mythes
Par cette question blasphématoire, le professeur d’histoire romaine au Collège de France depuis 1975 Paul Veyne, né en 1930, remet en question à la fois l’illusion linéaire du « progrès » de l’esprit humain, mais aussi le statut en noir et blanc de la croyance. Le mythe grec se trouve en effet au carrefour de plusieurs modalités de la « vérité ».

Inspiré par Nietzsche et Foucault, l’auteur ne « croit » pas en la Vérité platonicienne, immuable et hors du temps. Peut-être en existe-t-il une, que les mathématiques tenteraient d’approcher ? Toujours est-il que la vérité n’est qu’historique, contingente à chaque peuple et à chaque époque. Même Einstein savait que sa théorie de la relativité n’était que provisoire, bien que vérité jusqu’à nos jours.

La vérité est « l’expérience (…) la plus historique de toutes » p.11 ! Et l’auteur de citer les Dorzé, une tribu d’Éthiopie qui croit le léopard animal chrétien (qui respecte donc les périodes de jeûne de l’Église copte) – mais que cela n’empêche nullement de protéger leur bétail contre lui les jours de jeûne… C’est que l’on croit, mais jusqu’à un certain point.

Soit histoire exemplaire pour la tradition, soit généalogie imaginaire pour le peuple, soit noyau de vérité orné de fariboles ajoutées, le mythe « explique » sans épuiser l’explication. Il a une vertu rhétorique chez les poètes, idéologique chez les politiciens, éventuellement historique chez les auteurs. Le mythe remplit une fonction sociale mais le temps du mythe n’est pas le nôtre : il sert de matrice, de forme stable dans le perpétuel changement du monde, donne une personnalité à la cité – donc une appartenance à chacun.

« Entre une réalité et une fiction, la différence n’est pas objective, n’est pas dans la chose même, mais elle est en nous, selon que subjectivement nous y voyons ou non une fiction : l’objet n’est jamais incroyable en lui-même et son écart avec LA réalité ne saurait nous choquer, car nous ne l’apercevons même pas, les vérités étant toutes analogiques » p.33.

Lorsqu’apparaissent des « centres professionnels de vérité », cercles philosophiques et écoles scientifiques, l’autorité de la tradition vacille sous la réflexion critique. Mais la littérature continue : la fiction construit un monde imaginaire, mais qui est « vrai » le temps de la lecture et laisse des traces sous formes d’exemples humains et de ressorts psychologiques, voire de cas pratiques, dans l’esprit des lecteurs.

Nous croyons-nous plus « avancés » que les Grecs antiques ? Nous avons aussi nos Mythologies, comme Roland Barthes l’a brillamment montré. Nous avons aussi nos croyances, sous le vernis « scientifique », comme Michel Onfray l’a montré à propos de l’Idole des psys : Sigmund Freud.

Paul Veyne décrivait déjà, bien avant Onfray : « l’œuvre de Freud, dont il est surprenant que l’étrangeté surprenne si peu : ces opuscules qui déroulent la carte des profondeurs de la psyché, sans l’ombre d’une preuve, sans aucune argumentation, sans une exemplification, même à des fins de clarté, sans la moindre illustration clinique, sans qu’on puisse entrevoir d’où Freud a tiré tout cela et comment il le sait ; de l’observation de ses patients ? Ou plus probablement de lui-même ? On ne s’étonnera pas que cette œuvre si archaïque ait été continuée par une forme de savoir non moins archaïque : le commentaire. Que faire d’autre que commenter, quand le mot de l’énigme a été trouvé ? » p.42.

Depuis l’Antiquité, n’avons-nous pas régressé ? « Ne pas tout croire était une qualité grecque par excellence » p.43, note Paul Veyne…

Car il y aura toujours des gens pour qui l’exigence de vérité existe, et d’autres pour qui elle n’existe pas. Déjà chez Diodore, la vérité sur Héraclès était double, l’une critique et l’autre respectueuse. « Le conflit avait fait passer les partisans du second de la spontanéité à la fidélité à soi-même : ils avaient désormais des ‘convictions’ et en exigeaient le respect : l’idée de vérité passait au second plan : l’irrespect était scandaleux, et ce qui était scandaleux était donc faux. Tout bien étant aussi vrai, seul était vrai ce qui était bien » p.59. On croirait entendre les Évangélistes yankee sur la création du monde, les cathos sur la procréation ou les islamistes sur ce qui est ou pas dans le Coran ! Diodore a pourtant vécu au IVe siècle…

Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, 1983, Points essais 2014, 168 pages, €7.50

Catégories : Grèce, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Utopie et réalité sexuelle en Polynésie

Serge Tcherkezoff, directeur d’études sur l’Océanie à l’EHESS, étudie les écrits des « premiers contacts » entre Français et Polynésiens. Il cite par exemple en 1769 Louis Antoine de Bougainville et son récit croustillant qui a titillé l’imagination d’époque : les pirogues remplies de nymphes nues, les invites sexuelles explicites à en user des mâles qui les accompagnent. Mais cette fameuse « liberté sexuelle » avant mariage, l’amour pratiqué en public, devenus mythiques en Europe, sont en contradiction avec les autres faits rapportés dans les journaux de bord. Les très jeunes filles ainsi présentées sont apeurées ; elles ne sont pas volontaires mais « offertes » par les chefs de tribus qui voient en ces hommes blancs des envoyés du monde divin. De même pour les jeunes hommes : ingurgiter la boisson cérémonielle (le kava) vise à la reproduction de l’identité masculine par l’absorption de substance séminale par analogie, liqueur régénératrice de force, dispensatrice de vie. La boisson sacrée transfigure les chefs en ancêtres divins et les sujets masculins en hommes forts. La chercheuse du CNRS Françoise Douaire-Marsaudon, dans son étude « D’un sexe, l’autre » (L’Homme, 157, 2001), émet l’hypothèse que cette réaffirmation culturelle vise à contrer la mythologie, qui enseigne l’origine féminine des sujets masculins.

vahine sur plage

Le fameux « amour libre » et la fête publique des corps dans l’égalité sexuelle, caractéristiques du mythe polynésien, révèlent l’Europe, pas la Polynésie. Ce mythe est le miroir dans lequel les savants et les explorateurs européens se sont regardés tout en croyant observer les autres – et en croyant faire de la science. Michel Foucault rappelait justement que l’Occident moderne a développé une « science sexuelle », pas un « art érotique ». La faute au puritanisme chrétien, affirmé avec délice par saint Paul dans l’aspiration à l’austérité des siècles déliquescents qui ont marqué la fin du monde romain. Nous constatons encore chaque jour que tout ce qui est plaisir, gratuité et assouvissement de désirs terrestres, est efficacement contré par la doxa. Croyants ou laïcs se retrouvent aujourd’hui dans le puritanisme d’effort, le malthusianisme d’austère économie et la contrainte morale que le Christianisme a véhiculé sans l’avoir forcément inventé. La droite s’indigne des mœurs privées mais se relâche en tout ce qui est public tandis que la gauche, laxiste en privé, se drape de vertueuse indignation publique (quand la télé regarde).

Rien d’étonnant à ce que ce couvercle moral ait inventé la soupape : l’utopie. Si, chez Homère ou Hésiode, « l’île des Bienheureux » est une sorte de repos terrestre d’abondance et de festins, situé « aux extrémités de la terre », Thomas More en fait une Utopie. Ce « non lieu » montre, par contraste, ce qui ne va pas dans la société ordinaire. Ses émules seront soit de coercitifs accoucheurs de mondes à venir, soit de nostalgiques conservateurs rêvant d’un retour à un régressif « âge d’or ». Quoi qu’il en soit, les femmes y paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus : baiser. Chez Thomas More, elles sont soumises aux hommes comme les jeunes aux anciens, la volupté y est condamnée et tout adultère férocement réprimé. Diderot le libertaire, inventeur de la cité océanienne libre et si hédoniste, voile et rend intouchables les femmes stériles. Fourier permet tout – mais dans une classification maniaque de phalanges, brigades, corporations et autres ordres, où même les orgies obéissent à un rituel rigoureux.

Puis viennent Sigmund Freud, Wilhelm Reich et Herbert Marcuse. L’utopie sexuelle se fait « politique », elle vise à libérer l’énergie libidinale refoulée par « le capitalisme », pris comme la pointe avancée du dressage séculaire d’église. Le rôle de l’utopie reste d’irradier le concret depuis l’abstrait, plaçant un « modèle » platonicien afin de modifier la façon de voir la réalité. Les communautés post 68 ont ainsi tenté de « réinventer » l’amour, les liens humains et la vie quotidienne ; l’esprit « queer » a joué des corps et des pratiques, subvertissant les genres et l’identité sexuelle. Jusqu’à aujourd’hui, où les « stars » miment le coït sur les affiches de pub…

viol Justin Bieber Calvin Klein

Rien de neuf au fond : la vieille idée est de retrouver « la nature », non entravée par les conventions sociales. Depuis Diogène le cynique jusqu’aux îles lointaines épargnées par « la civilisation » (sous-entendue « chrétienne et occidentale ») et à Rousseau, le sexe est censé se pratiquer sainement au vu et au su de tous – « librement ». Lubricité et perversité, tout comme pudeur et honte, seraient des contraintes artificielles de la morale convenue.

Sans conteste, il y a dans ce mouvement le meilleur et le pire… Comprendre l’autre sexe, ne plus le voir comme « inférieur », accepter le plaisir – et en donner –, accepter que la libido puisse n’être pas orientée par le genre, sortir la sexualité du tabou honteux pour la ramener dans l’ordre des relations humaines, voilà qui est positif. Mais, comme en toutes choses, cette « liberté » oblige. Elle n’est pas « laisser-faire ». Tout n’est pas « permis » : non par une quelconque instance extérieure à ce monde, mais par la propre dignité humaine que l’on a en soi. Baiser n’est pas une obligation, ni « le plaisir » un exercice mécanique, ni « forcer » un acte prophylactique envers « les coincé(es) » qui « ne demandent que ça ». La prostitution est par exemple le reflet de la misère psychique et physique, parfois un moyen de survie pour les victimes de discriminations ; elle est un commerce qui se sert de l’être humain comme d’un objet, en faisant une sordide marchandise. Accepteriez-vous que votre femme ou vos enfants se fassent « prendre » par n’importe qui ? Pourquoi alors en faire autant à ceux des autres ? Nul besoin de moraline là-dedans : rien que l’estime de soi suffit pour dire « non ». Autre exemple : la vidéo porno alimente en comparaisons « médiatiques » le narcissisme contemporain. Les jeunes se comparent aux étalons et les filles aux nymphomanes, comptabilisant le nombre de fois, observant l’invraisemblable des positions, se faisant une idée fantasmatique des filmiques « désirs insatiables ». Qu’y a-t-il de réel et d’humain dans cette charcuterie gymnique ?

bora bora fesses

Les îles ne sont plus désormais isolées et le sexe y est aussi pauvre et aussi tourmenté que dans nos pays. La télé comme le net sont partout. Un « sondage mensuel » de rentrée il y a quelques mois dans la presse tahitienne : « aujourd’hui pour vous, le sexe est-il un sujet tabou ? » Non à 84%. On peut douter de ce résultat idyllique. Il demeure difficile de parler de sexe en Polynésie Française : le poids des églises et la pudeur des gens demeurent. Quand on leur demande ce qu’évoque le sexe, 76% des résidents de moins de 5 ans et 55% des revenus supérieurs citent plus fréquemment « le plaisir » que l’amour… 59% considèrent que « les nouvelles générations sont plus précoces », même si 62% ont eu leur première expérience sexuelle à « 16,6 ans » et seulement 15% à 13 ans. 57% considèrent que les comportements sexuels sont « un traumatisme physique ou mental », 44% évoquant des maladies possibles. Rien d’étonnant à ce que l’influence majeure sur la sexualité dans les îles soit accordée par les interrogés aux églises pour 44% et à la télévision pour 24%. Sur l’influence propre des médias, 80% pensent à internet ! Même si les questionnés admettent à 95% que ce sont « les parents » qui doivent être les principaux acteurs d’une éducation sexuelle… A l’école, la dimension affective de la sexualité est mise au second plan dans les séances d’éducation ; elles sont surtout centrées sur la prévention des risques.

Alors, l’amour est-il un art ou une science ? Saurons-nous jamais cesser de compartimenter les comportements humains ? A chosifier toute relation dans le physiologique et le mesurable, dans le même temps que les églises comme les « bonnes âmes » laïques moralisent et répriment, ne risque-t-on pas de laisser l’être jeune tout seul face aux interrogations nées de la puberté, comme face aux fantasmes mis en spectacle dans l’industrie lucrative du « porno » ? Les littérateurs ont fait des îles un mythe d’utopie ; la triste réalité est bien loin de ces fantasmes !

Argoul

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La Polynésie est quand même un paradis

Conseils à ceux qui viendront : il n’y a que 22 heures d’avion depuis Paris et le dépaysement est garanti. Bons mois : septembre, octobre, novembre.

Il y a la mer et la couleur de l’eau, les coquillages et les perles. La « culture » des perles à Tahiti débute dans les années 1960. Elles sont cultivées dans l’huître appelée « lèvres noires » d’un diamètre qui peut atteindre 25 cm à maturité et dont la nacre est noire. L’insémination de fragments de manteau (tranches de tissu vivant) découpés dans une autre huître perlière de la même espèce et d’un noyau rond (petit grain de nacre sphérique prélevé dans la coquille d’une moule d’eau douce du Mississippi), doit donner de magnifiques perles noires. Les huîtres ensemencées sont immergées en mer à 2 ou 3 m de profondeur ; leur gestation dure entre 2 et 3 ans. Elles sont remontées tous les 15 jours pour un nettoyage du plancton qui risquerait de les étouffer. Les huîtres peuvent être réutilisées une fois, rarement deux. Les perles obtenues sont de 9 à 18 mm de diamètre. Elles sont de toutes les nuances de gris : tourterelle, paon, aubergine, vert ou bleu, anthracite.

perle noire

Les samedis, les dames vont à la mer, sur une plage privée de la famille. Nous partons avec une gamelle sous le bras pour acheter le maa chez le traiteur (je parlerai du maa un peu plus loin). Le repas est pris en commun, chacun ayant pris qui un plat, qui un dessert, qui des fruits, qui une bouteille de vin, il y a de quoi nourrir un régiment. Les Polynésiens adultes ne nagent pas beaucoup, ne s’étalent pas non plus beaucoup sur le sable, mais ils s’installent dans l’eau pour papoter, marchent un peu, laissant leur tête émerger de l’eau. Ils s’allongent, toujours dans l’eau, pour se protéger des rayons. Les canettes de bière ou l’eau fraîche sont dans une immense glacière sur la plage et c’est chacun à son tour d’aller puiser le précieux liquide.

paradis polynesie

Il y a les fleurs, épanouies, parfumées et innombrables. Le tiare, ‘gardenia tahitensis’ est la fleur symbole de Tahiti. On la cueille sur un petit arbuste aux feuilles d’un beau vert brillant. Les pétales sont d’un blanc éclatant disposés en étoile ; ils dégagent un parfum doux et agréable. Dans le mythe polynésien de la création du monde, le tiare apparaît lors de la création des plantes. Tressées en couronne de bienvenue, ces fleurs sont offertes aux voyageurs en guise d’accueil. Elles se portent aussi pour leur parfum sur l’oreille ou piquées dans les cheveux. Presque tous les Polynésiens font pousser des pieds de tiare dans leur jardin.

tiare tahiti

Il y a les fruits, délicieux ! Le cocotier, par exemple, est très voisin du palmier à huile africain. Vous savez que le palmier sert à tout sous les tropiques : en plus de l’utilisation de la noix, le cœur du cocotier est mangé en salade, les palmes séchées servent à la fabrication des toits en formant un revêtement imperméable, tressées, on en fait des nattes, des paniers, des chapeaux, les troncs peuvent être sculptés. J’ai eu la chance de manger du cœur de palmier à Huahine car on en avait abattu un, ce qui n’arrive pas tous les jours. Le goût ne ressemble pas à nos cœurs de palmier en boite, c’est autrement délicieux et tellement plus authentique !

La cuisine avec les produits des îles. Tous les mercredis, je reçois mon maa à Tahiti. Il s’agit d’un repas rituel composé de poisson cru à la sauce coco et citron vert. Il s’agit du poisson du large, en principe du thon rouge ou blanc. Les poissons du lagon se mangent frits ou au court-bouillon avec les légumes-pays : uru (fruit de l’arbre à pain), fei (banane sauvage orangée), taro, umara (patate douce), le tout arrosé de mitihue (sauce de lait de coco où le poisson a macéré). Vous pouvez mettre aussi du fafaru mais, alors là, attachez vos ceintures ! Pince à linge sur le nez obligatoire et petit sac comme dans les avions à portée de la main gauche ! Ce plat national doit en effet être mangé avec la main droite.

Et il y a la gentillesse et la bonhommie habituelle des gens. Je descends de mon nid d’aigle faire des courses, à pied. Je passe devant une école élémentaire. Une personne de l’école m’interpelle : Madame, tu passes toujours par ici, où tu habites ? Où tu vas ? ». Je vais faire quelques achats au magasin : « Madame, tu marches toujours ? Tu n’as pas de voiture ? Alors prends la servitude à droite (chemin de terre desservant des habitations), elle te mène directement au magasin. Si tu vas à la banque, tu prends la passerelle pour traverser la quatre voies et après tu marches un peu jusqu’à la pharmacie. » Quelques jours après, on klaxonne. Je ne me retourne pas, ce n’est sans doute pas pour moi. On insiste, je me retourne, c’est la surveillante de l’école : « Viens ! Tu ne me reconnais pas ? Ah, si. Où tu vas ? Je te mène, monte ! » Elle me tends la joue : « moi, c’est Yolande, et toi ? ». Devant le magasin, une femme vend des poissons de lagon, perroquets, rougets, dorades… « Tu me vends les deux perroquets ? – Non, tu dois prendre tout le lot de poissons attachés par la corde. – Dommage, c’est trop pour moi. Nana. » Je reprends ma marche. Un jeune homme en vélo me double : « Alors, t’as pas acheté les poissons ? – Non, il y en avait trop pour moi toute seule. – Ben t’avais qu’à les mettre au congélateur ou les donner pour ceux qui ont faim. – C’était trop pour une seule personne. – Ah, ouais, t’as raison. Nana. » (Nana est l’abréviation de ‘Ia orana’ qui signifie « je te souhaite une bonne journée », donc à te revoir bientôt.)

fleur

Je photographiais les fleurs rencontrées en chemin. Un papa s’arrête près de moi, me regarde faire. Tout lui indique que je ne suis pas Polynésienne. Il ouvre sa bouche édentée mais reste muet. « Papa, tu as de belles fleurs, je les mets dans ma boite à images. – Américaine ? – Non, non, Française. – D’où ? – Paris. – Mon arrière grand-père était originaire de l’Aube. Il était parti en Californie pour trouver de l’or, il n’en a pas trouvé. Alors il a pris un bateau, est arrivé à Tahiti, a épousé une Tahitienne, fait des enfants, et est resté. Tu sais, on est beaucoup. Tu es sûre que t’es pas Américaine ? – Non, sûre papa. – Ben tu ressembles pourtant à une Américaine. Nana. »

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le mal au paradis

La véritable femme de tout Polynésien est la bière Hinano qu’il consomme avec abus entre vendredi soir et dimanche soir. Le pakalolo (cannabis) et l’ice (metamphétamine) sont deux drogues dévastatrices ici, surtout lorsque mélangées à de la bière ou de l’alcool. Le résultat : des accidents de la route, des bagarres, des viols, des violences conjugales. Chaque fin de semaine voit des morts. Dans le cas des violences conjugales, la femme frappe avec un couteau son tane (mari) tandis que l’homme la bat à mort avec ses poings laissant, comme en juin, cinq orphelins de 10 à 2 ans. Ironie, le Français de Polynésie constate que le Français de France boit plus que lui sans être victime de tous ces maux ! Comme l’expliquent les journalistes en suivant les médecins, c’est que le Métropolitain boit certes trop aussi, mais sur huit jours – tandis que le Fenua (pays) avale la même quantité en deux jours, tout en le mélangeant avec d’autres drogues.

hinano biere tahiti

Pourquoi ? A cause du « fiu ». C’est un sentiment respectable et respecté. Quand un Polynésien vous dit : « je suis fiu », la Popaa que je suis se fait toute petite. Comment traduire : c’est peut être qu’il s’ennuie terriblement, qu’il est las de tout et que cela déclenche chez lui un sentiment de rejet, de ras-le-bol, et donc qu’il n’y a lieu de ne pas insister. C’est fiu de retourner acheter des allumettes oubliées chez le Chinois. Si le maçon est fiu, il s’arrêtera de travailler pour quelques jours ou pour plusieurs semaines. Si la serveuse du café est fiu, elle s’appuie sur son comptoir et reste là, donc pas de service. Je traduirais par mélancolie, langueur, dégoût de tout. Parfois, cela me gagne aussi. Est-ce que l’ennui n’est pas le revers du paradis ?

1932 lagon tahiti

Ne pas confondre le fiu avec le « burn out ». Une étudiante en médecine fenua, Sabrina Chan Lin, épouse Chanteau, a soutenu une thèse de doctorat sur l’épuisement professionnel. Il se manifeste par un épuisement émotionnel, une déshumanisation et la réduction de la compétence personnelle. A Tahiti, 12% des jeunes médecins présenteraient un tel syndrome.

Ils se suicident alors beaucoup aussi. Les jeunes de 15 à 35 ans sont les plus nombreux, même mariés, même chargés de famille.

Pour compenser, les festivités sont nombreuses, les dépenses en cadeaux importantes et les enfants gâtés pour la plupart. La nourriture d’exception, venue de Nouvelle-Zélande, prend ici de l’importance : les huîtres très laiteuses, les palourdes énormes, les moules vertes grosses comme des moules espagnoles, le veau débité en gros morceaux, le puaa (cochon) local grillé. On ne mange pas, ici, on bouffe.

Le mauvais cholestérol s’accumule car le Polynésien aime les moules farcies, les palourdes farcies, la volaille farcie et mange moins légumes et de fruits (produits locaux moins tentant). Le diabète apparaît avec les mœurs américaines de boire des sodas très sucrés, beaucoup et n’importe quand. Beaucoup de Polynésiens sont obèses, 30% selon les études, et 40% sont atteints de surpoids (soit 70% de la population au total !). Les jeunes et les vieux, les femmes et les hommes, les gamines et les gamins sont obèses, sauf ceux qui s’adonnent aux sports traditionnels comme aux sports introduits par la modernité, mais cela demande un effort.

bouffe barbecue Tahiti

D’autres font confiance aux horoscopes. Chaque jour dans « La Dépêche de Tahiti » ou hier dans « Les Nouvelles de Tahiti » (disparu…), vous pouvez consulter votre horoscope. Sur toutes les radios et sur les différents programmes de télévision on diffuse plusieurs fois par jour l’horoscope « normal » et, en plus, l’horoscope « chinois ». Les programmes de télé donnent tous les horaires.

Les nouvelles religions fleurissent. J’ai été conviée à assister à une conférence donnée par une voyante marseillaise qui invoque les « Maîtres », Ramtha, les archanges, les anges, qui soigne par les chakras et la respiration « essinienne » (?). Mais elle fait concurrence aux sorcières et prêtresses locales. Un sort a été lancé sur la Marseillaise par la meneuse de la prière à la cascade. En effet, chaque dernier samedi du mois, j’accompagne E. à la cascade de Faaone. Merci de ne pas rire, pas même de sourire. Il s’agit d’aller recevoir de l’énergie. Tous les participants se mettent en rond, pieds nus sur le sol, se donnent les mains, une main donnant, l’autre main recevant. La Prêtresse parle aux nouveaux adeptes, puis récite un Notre-Père. Les nouveaux en priorité s’en vont, huilés de monoï, dans le bassin pour recevoir l’eau de la cascade. Ils touchent la roche pendant que la Prêtresse prononce des paroles. Certains pleurent, certains crient. Quand tout est calmé, les participants font déborder le bassin et prononcent une autre prière. Séchage, rhabillage et le petit-déjeuner est pris en commun de l’autre côté de la route face à l’océan.

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Fleurs de Bretagne

J’aime les fleurs du Finistère. Il ne gèle presque jamais en bord de mer et il pleut suffisamment : les fleurs s’y épanouissent à loisir. Elles sont grasses, gorgées d’eau et de minéraux, « florissantes »…

Gloire en premier à l’hortensia : il en est de roses comme ailleurs, mais aussi bleus et mauves !
hortensias bleus et mauves

Les hortensias bleus sont mes préférés, de couleur veloutée, profonde.

fleurs hortensia bleu

Ils aiment à pousser au bord de l’eau, ou contre un mur qui garde le frais et l’humide plus longtemps.

hortensias bleus

Les roses s’étalent sous la rosée…

rosee sur rose

Elles sont roses, jaunes, autres.

rose rose rose jaune

Les pétunias font comme une peau de jeunesse.

petunias

Les asters vous regardent de leurs longs cils.

asters

L’hémérocalle est délicate.

hemerocalle

Et le palmier papyrus pousse aussi bien que dans les pays chauds.

palmette

Catégories : Bretagne | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Vie quotidienne à Tahiti

Je pars faire quelques courses ce vendredi matin. Je longe le boulevard Pomare.
« Mama ! » Je me retourne, une autre mama marche vers moi et me rejoint. Une ‘mama’ est aux îles une ‘femme d’un certain âge’.
Je dis : « – Ia ora na, mama. Tu me connais ? » ‘ia ora na’ signifie ‘que tu vives’ et sert ici de salut.
« – Aita ! (ça veut dire ‘non’). Ils sont tous fous à Papeete, ils respectent rien. Je suis venue voir mes enfants. Il m’en reste un seul à Rangui(roa), il travaille dans une ferme perlière. J’ai vécu 40 ans ici ; quand j’ai pris ma retraite, je suis partie vivre sur l’atoll, on a une meilleure vie qu’ici. Oia ! (ça veut dire ‘ah, oui’) C’est plus calme, là-bas ! »
Ia ora na par ci, ia ora na par là, ia ora na, ia ora na, la mama salue toutes les personnes que nous croisons.
« – Nana, mama, je te quitte, je vais à la poste (‘nana’ est l’abréviation de ia ora na…)
– nana, mama. »

chapeau tahiti

Après la poste, je suis allée au marché pour acheter mon bouquet hebdomadaire. Je tourne, je vire : celui-ci ? Non, celui-là ? Je me décide enfin. La vendeuse, une petite fille vient vers moi :
« Ia ora na, tu prends celui-ci ?
– E, mauruuru (ça veut dire ‘merci’). Tu n’es pas à l’école, ce matin ?
– Non ! C’est pédagogique !
– Ah bon ! Après les barrages, c’est le pédagogique ! (la grève générale a bloquée Papeete). Tu es en quelle classe ?
– (Entre ses dents) CM 1
– Cela te plaît, tout ce que tu apprends en classe ? » (Pour réponse, un froncement de nez, ça veut dire non.)

boy et mama

Je me dirige vers la discothèque de prêt de la Maison de la Culture. Je vois une personne et son fils qui semblent chercher, puis la mère me demande :
« Ia ora na, mamie,
– ia ora na, ma fille.
– tu sais où il y a de la musique, ici ?
– tu veux quoi, emprunter des disques de musique ? Ou bien des DVD de films pour les emmener à la maison ?
– oui, mamie, c’est lui ! (Elle me désigne un jeune homme, sans doute son fils)
– entre avec moi dans cette salle, tu pourras te renseigner et voir comment emprunter ce que tu cherches.
– mauruuru, mamie. »

Je pars faire quelques achats au supermarché, à côté de mon studio.
« Mama ! C’est où l’hôpital ? »
Celle qui m’interpelle est une mère avec un adolescent en short qui marche à trois mètres derrière elle.
« – l’hôpital Mamao est à l’autre bout de Papeete !
– Mama, ils ont dit ‘c’est tout de suite à gauche’.
– d’abord, tu es sur la droite car tu sors de la clinique Paofai ?
– ia, mama (ça veut dire ‘oui’)
– pas de panique, tu dois faire des analyses ? C’est la clinique Paofai qui t’envoie ?
– ia, mama.
– je te montre. Tu vas jusqu’au bout de cette rue. Tu ne traverses pas. A ta gauche – à ta « main » gauche – tu trouveras l’Institut Mallardé. C’est certainement là que tes analyses doivent se faire.
– mauruuru, mamie ! C’est ça ! »

Le jeune homme s’approche et dit aussi « mauruuru, mamie ». Ils se retournent plusieurs fois pour voir si je les suis du regard. Puis, un geste de la main pour répéter « mauruuru »… On se demande qui cherche quoi, et pour qui : le garçon est-il trop timide pour demander où traiter ce qui le démange ?

En revanche, les Polynésiens ne disent jamais « merci » quand on leur fait un cadeau. Si tu offres quelque chose, c’est que tu veux, moi je ne t’ai rien demandé. Cela peut se comprendre : philosophie maorie ! Mais si vous partez dans une autre île ou un autre pays, il vous réclame de lui rapporter telle ou telle chose. Il est donc cette fois le demandeur. Eh bien, non seulement il ne vous demande pas combien il vous doit, mais en plus, il ne vous dit pas merci ! » Égoïsme moderne ?

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Brest Océanopolis

Rien de tel, par temps de pluie et de tonnerre de Brest, que d’emmener les gamins au Parc de découverte des océans, comme s’intitule le lieu, situé rue des Cormorans en bordure du port de plaisance du Moulin blanc.

Océanopolis se présente en forme de crabe et a pour devise d’être « unique en Europe » !

plan brest oceanopolis

Il offre un tour du monde au cœur des océans en trois pavillons, le tempéré, le tropical et le polaire. On peut commencer par celui que l’on veut.

Un quatrième pavillon est dit « événementiel » ; il abrite des expositions et animations temporaires, en cet été 2015 Cyclops, à destination des petits de 6 à 10 ans. On peut toucher, faire bouger, dessiner. C’est vraiment pour école ou pour très petits, même les 10 ans sont peu intéressés. Ce n’est pas parce que c’est dit « inventif, interactif et innovant » (ces scies du marketing d’époque) que c’est intéressant… Le Sentier des loutres, ouvert en 2013, est plus vivant.

Il reste cependant plus de 8000 m² d’espaces de visite, 68 aquariums, près de 10 000 animaux de 100 espèces différentes dans 4 millions de litres d’eau de mer.

Et vous voyagez par en-dessous, dans l’obscurité bleutée des aquariums, lisant les panneaux lumineux explicatifs.

Nous avons commencé par le pavillon tempéré.

requin scie brest oceanopolis

Les requins sont l’attraction, le gros et les moins gros, six espèces sont présentées dont le requin-scie. On dit que certains peuplent les mers bretonnes mais il ne faut pas le répéter aux enfants, ils ne voudraient plus se baigner.

requin scie nageant brest oceanopolis

Il existe de centaines de poissons différents. J’aime par-dessus tout les Vieilles coquettes (pour leur nom).

poissons brest oceanopolis

Certains par bancs.

banc de poissons brest oceanopolis

Même des rascasses !

rascasse brest oceanopolis

Et l’on peut voir les anémones de mer toutes rouges, les langoustines pas cuites dans leur terrier, toucher les crabes et caresser (doucement) les homards dans le vivier aux enfants.

enfants oceanopolis

Le pavillon tropical offre des poissons très colorés, magnifiques à voir « voler dans l’eau » comme des papillons.

poisson colore brest oceanopolis

poissons tropicaux brest oceanopolis

Certains se nomment même perroquets.

poisson perroquet brest oceanopolis

Ou de gros mérous à la face lippue dédaigneuse.

merous brest oceanopolis

Mais des anémones de couleur s’ancrent sur les fonds rocheux.

anemones brest oceanopolis

Même des vertes !

anemones vertes brest oceanopolis

Le pavillon polaire a pour attraction les phoques. Même si vous êtes accueillis par une énorme peluche d’ours blanc, celui-ci reste empaillé. Mais les phoques, eux, nagent avec bonheur dans les bassins. Ils ondulent de tout le corps et jaillissent de l’eau en ballets joyeux. Ils ont l’air content de voir du monde.

phoque brest oceanopolis

Un trou de fausse glace leur permet d’émerger comme sur la banquise.

phoque emergeant brest oceanopolis

Tandis que d’autres nagent en surface doucement, toutes moustaches dehors, comme de gros chats sans oreilles.

phoque nageant brest oceanopolis

Un film présente des oiseaux marins et les colonies de manchots ; on peut en apercevoir de vrais sur des rochers du pavillon polaire.

manchots brest oceanopolis

Le crabe géant asiatique qui peuple les boites de conserve Kamtchatka existe aussi en vrai : un aquarium permet de mesurer sa masse.

crabe geant kamchatka brest oceanopolis

Pour les pêcheurs, il y a même, en extérieur, une vraie cabane lapone de Finlande dans laquelle on peut entrer !

cabane laponie brest oceanopolis

Le site www.oceanopolis.com

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Départ en France, séjour, retour à Tahiti

En juillet flemmingite suraiguë qui s’est poursuivie jusqu’à maintenant ; là il faut reprendre le taureau par les cornes sinon…

Des nouvelles en bref :

Politique à Tahiti ? Les chaises tournent toujours, je t’aime, moi non plus…

Toujours pas d’eau dans les tuyaux depuis de nombreux mois alors que les pluies sont omniprésentes durant cette saison sèche.

Rentrée scolaire effectuée.

Pas beaucoup de fruits dans les assiettes du petit déj : une mangue de temps à autre, une rescapée que les poules ont eu la très grande amabilité de nous laisser, quelques abius sous jupon, chaussettes, culottes que les poules, encore, tentent de visiter à coups de becs voraces ; amandes, noisettes ou noix des pays tempérés ; les mangues Bernadette (Vi Tahiti) ont elles aussi déserté nos assiettes, quelques pommes étoiles elles aussi habillées pour dissuader les poules.

jeannot

Nos animaux : Jeannot et Browny les lapins que j’ai gardés depuis mon retour d’exil vont bien. Je les ai gâtés avec pommes fruits, carottes, plantains, pissenlits, pain aux graines rassis.

brownie

Grisette, la Dame chatte est très jalouse des lapins.

chatte grisetteElle boude parfois, refuse les croquettes, quémande du filet de thon, oui, rien que cela ! Les ature (poissons du lagon) bien frais ont fait notre délice, en poisson cru, en poisson frit. Grisette a senti les poissons tandis que nous les préparions. Un morceau de poisson, cru évidemment, pour la chatte, elle y jeta un regard de mépris, et un regard courroucé pour nous les cuisinières. « Vous savez pertinemment que le seul poisson cru que je mange c’est du filet de thon rouge, poisson du large, à la rigueur du thon blanc par défaut, mais (« Ôh, Grand Jamais !) du poisson avec des arêtes comme les chats des « pauvres » ! Poisson frit, Grisette ? Des têtes d’ature ? Beurk ! Mais vous savez bien, pas de poisson avec arêtes à moins que les arêtes soient enlevées… Et le cirque continue ! Finalement nous avons cédé aux caprices de Grisette Piifare ! J’ai décortiqué un ature, enlevé toutes les arêtes, et servi les filets sur une soucoupe. Après moult inspection s’assurant que tout était en ordre la piifare a mangé ! Les voisins de me dire : « ah ! c’est un chat popa’a car un chat mao’hi aurait su manger son ature cru ». Et vlan ! encore un compliment pour les popa’a !

D’ailleurs, quelques jours plus tard, Browny n’est plus…

browny avis de deces

Mon jardin faa’apu ? Aussi terne que sa propriétaire ! Il y pousse bien les plantains pour Jeannot Lapin, les pissenlits pour nos salades, les pommes en l’air, la ciboulette pour l’omelette, les pota chinois, le gingembre et le rea mais rien de transcendant. Depuis mon retour d’exil, j’ai semé des tomates et des courges spaghetti.

J’ai fait des échanges avec le voisin aux mains vertes pour encore des pota, des papayers solo, des fuka, concombres amers. Ce monsieur est devenu végétalien, ce régime drastique lui a permis en une petite année de limiter considérablement un diabète très important qui l’aurait mené à coup sûr à la dialyse.

Carrefour se porte bien, mauruuru, bien qu’il y ait beaucoup de promeneurs dans les rayons et peu de charrettes remplies à ras bord – les temps sont durs pour tous et c’est la rentrée scolaire chez bon nombre de familles.

C’est tout pour aujourd’hui. Je dois reposer mon médium droit qui fait des siennes, encore un coup de jeunesse, mais promis je me remets à l’écriture.
Parahi ! Fa’aitoito.

Hiata de Tahiti

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Cathédrale de Saint-Brieuc

Vers 485, le moine gallois Brieuc débarque avec 84 compagnons. Le comte Rigwal leur offre un terrain où construire un monastère. Ainsi naît Saint-Brieuc ville, érigée en 848 en évêché. A l’époque, la cathédrale est en bois, dédiée à saint Étienne.

elevation st brieuc cathedrale

La première construction en pierre ne date que de 1050, une fois les incursions vikings terminées.

st brieuc cathedrale

La nef à sept travées ne date que du XVIIIe.

st brieuc cathedrale choeur

st brieuc cathedrale exterieur
Les reliques de saint Brieuc, exilées à Angers durant l’époque viking, sont retransférées à la cathédrale. J’ai connu un garçon qui s’appelait Brieuc… Le transept et le chœur ne sont achevés qu’en 1248. Il est reconstruit en 1354 après incendie…

st brieuc cathedrale gisant
Les chapelles ne datent que du XVe siècle. Le gisant, Monseigneur Cafarelli, fut le premier évêque concordataire, dans une petite chapelle du transept nord.

st brieuc cathedrale vitrail bapteme du christ
Ce qui séduit sont les détails. Comme ce vitrail du baptême du Christ.

st brieuc cathedrale christ
Ou le retable du Saint-Sacrement, de 1745.

st brieuc cathedrale archange michel terrassant satan
L’archange Michel qui terrasse Satan.

st brieuc cathedrale ange protecteur
Et saint Vincent de Paul en ange protecteur, le coeur offert, dénudé, la main droite prenant la menotte du petit tandis que la gauche désigne le ciel. Un ange transistor, qui amplifie le signal pour faire communiquer l’ici-bas avec l’en-haut.

Catégories : Bretagne | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bas de Montcuq

Dimanche 28 août 2005

Selon traité de Meaux, les remparts ceinturant la ville ont été arasés. N’en subsistent qu’une empreinte sur le plan de ville, enserrant les habitations dans un castrum fortifié où les maisons s’enchevêtrent, séparées par de rares ruelles aux noms terminés presque toujours en –ou (sauf une étrange rue de Montmartre).

montcuq rues

montcuq noms des rues 2

La défense du lieu en est facilitée. Conséquence, les commerces comme les foires ne peuvent avoir lieu qu’à l’extérieur, au-delà du rempart ou de son souvenir, sur la Promenade ou dans les rues du Faubourg. Les étrangers ne pénètrent pas dans la cité, même pour l’irriguer de leur négoce.

Aujourd’hui d’ailleurs, seul l’Hôtel du Midi se propose sur la motte et le promeneur n’aperçoit pas un chat dans les rues. En cette fin de matinée du vendredi, je n’ai vu qu’un adolescent d’âge tendre s’évertuant à pousser une brouette plus lourde que lui près du donjon, que deux Bataves en discussion avec un maçon dans une bâtisse éventrée d’une ruelle qui en descend, et qu’une ménagère sortant de chez elle à côté de l’église pour se diriger hors les murs. Même l’agence immobilière de l’ancien castrum était vide.

Montcuq donjon vu de loin

Montcuq a appartenu aux comtes de Toulouse et a été prise plusieurs fois par les croisés anti-Cathares. Le monde cultivé sait qui sont les Cathares depuis le beau livre de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, « Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 » et l’émission télévisée de Bernard Pivot alors à lui consacrée. Les Cathares sont les rhumes de cerveau de l’Église officielle dont l’idéologie, totalisante, ne supporte rien moins que la contradiction. Les catholiques de la Ligue, les terroristes de Robespierre, les communistes sous Staline et les « antis » d’aujourd’hui ne réagissent pas autrement, atavisme ancestral oblige. La tolérance n’est pas leur fort et leur fragilité de pensée leur fait toujours préférer se vautrer dans le collectif où l’on a chaud et surtout pas à penser. 83 habitants de Montcuq ont été condamnés pour hérésie, plus qu’à Montauban même. En 1274, Montcuq et le comté de Toulouse ont été rattachés au royaume de France, ce qui explique peut-être pourquoi la voiture du Maire (en 2005) est immatriculée 92.

Les Anglois prirent et reprirent la ville en 1348 et 1355 et elle leur fut en désespoir de cause donnée au traité de Brétigny. Les Montcuquois, las de tant de guerres, ont collaboré avec les Anglais et refusé de se soulever après la rupture du traité en 1369.

Montcuq ruelle

La ville perdit alors son pouvoir de juridiction au profit de Cahors mais les colombages des plus anciennes maisons n’ont pas souffert de nouvelles batailles et ont pu être conservés pour la postérité. Notamment pour les néo-envahisseurs saxons qui atterrissent à Bordeaux par Easyjet pour investir leurs livres (pounds) dans cette « Toscane française ».

L’église Saint-Hilaire, d’architecture languedocienne fin 13ème spécialement sans transept, a été brûlée par Duras (marguerite à la bouche), chef huguenot. C’était en l’an de grâce 1562 en même temps que, pour faire bonne mesure, les assaillants pillaient la ville, enfonçant les portes, perçant les tonneaux pour s’en remplir et les filles pour se vider.

Montcuq église saint Hilaire

Louis XIII ne reprendra Montcuq au RPR (Religion Prétendue Réformée) qu’en 1621 (-374 avant J.C. le Petit). Depuis, le RPR est bel et bien éradiqué, le fief est radical, illustré par Maurice Faure. La nef ne sera rebâtie qu’en 1751, reprenant des chapiteaux de l’abbaye de Marcillac-sur-Célé et le clocher ne reprendra sa tentative bénie de rivaliser avec le donjon païen et vaguement diabolique qu’en 1881. Les vitraux ne coloreront l’intérieur qu’encore plus tard, en 1892, projetant sur les dalles une vie imagée de saint Hilaire. Il fallut faire appel à M. Dagrand, maître verrier de Bordeaux.

Il y a une douzaine de saints prénommés Hilaire, sans compter les Hilarie et les Hilarion. Celui de Montcuq était docteur de l’Église (officiellement déclaré tel en 1851, l’Église a le temps). Né et devenu évêque de Poitiers en 353 (après J.C. le Grand), il combattit l’arianisme, autre hérésie, et fut exilé en Phrygie par l’empereur Constance.

Pourquoi est-il patron de Montcuq ? Peut-être justement comme haut patronage antihérétique. Arius (comme Fabius) niait l’unité et la consubstantialité des trois personnes de la Sainte Trinité, donc la divinité du Christ, remettant en cause la ligne du Parti.

Telles étaient nos aventures il y a dix ans dans cette belle région, au prétexte des blogs. Je republie ces notes en hommage à Jean-Louis Hussonnois, récemment disparu

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Haut de Montcuq

Samedi 27 août 2005

Il suffit à l’historien de jeter les yeux sur une carte IGN pour constater que Montcuq a été érigé, comme Lauzerte et Castelnau-Mostratier, au débouché de vallées fertiles allant vers la Garonne. En ces temps troublés de lutte contre l’Anglois, depuis revenu restaurer les murs abattus lors, ces bastides étaient un havre et un grenier. Le plateau crayeux du Quercy blanc se creuse de vallonnements fertiles où poussent les fruits avant que, retour d’Amérique oblige, tabac et maïs ne prennent une place, de même que le tournesol aujourd’hui.

montcuq plan

Une peinture de Nino Ferrer, habitant de Montcuq, est conservée à la Mairie, dans l’escalier qui mène à la salle du Conseil. Elle dégage la géographie de Montcuq : le téton du donjon sur le pectoral villageois, la verge et les vergers, le membre sec et les bourses bien garnies. « L’histoire » selon F.N. stipule que Ferrer se serait suicidé en revenant au pays, juste au moment où la tour lui apparaissait au détour du chemin. Sans doute a-t-il les yeux omniscients de l’archange Gabriel pour en être aussi convaincu.

Montcuq peinture

Le donjon du 12ème siècle a été fermement enfoncé dans le cuq, dominant les alentours et annonçant aux hérétiques et autres estrangers, le jaillissement de violence qui les attend s’ils daignent s’y frotter. On ne caresse pas impunément un tissu aussi érectile au pays où même les pêches ont des formes en harmonie avec le nom de la ville.

Le Raconteur d’histoires a-t-il évoqué le pal, cet outil attentionné de la politique des califes, dans sa légende inspirée ? Le cuq d’ici est ailleurs une motte, forcément féodale vu l’époque, mais le nom a pris en françois officiel (venu de l’Orléanais comme chacun sait) une connotation graveleuse qu’il n’avait point d’origine. Aussi, a-t-on pu écrire : « Mademoiselle de Lacrotte vient d’épouser Monsieur le comte de Montcuq, elle s’appelle donc Lacrotte-de Montcuq. On dit que le jeune époux a l’intention de demander au roi de changer son nom en Cumont, faveur qu’une autre branche de sa famille a déjà obtenue de la Cour. », tel est le texte qu’a pu relever, dans un journal de son époque, le chroniqueur Rodolphe Apponyi (cité par Jean-louis Beaucarnot, Qui étaient nos ancêtres, 2002 éd. JC Lattès, p.379).

Montcuq donjon

La tour de 24 m de haut est rectangulaire, 12 m sur 8 m 50. L’épaisseur des murs est par endroit de 1 m 90. La Kaaba de La Mecque, chère à quelques illuminés, ne mesure que 15 m de haut pour une base carrée de 12 m sur 12 m de large, j’ai vérifié aux sources dignes de foi. Même si l’on ajoute les 1 m 50 de l’enchâssement de la pierre au-dessus du sol (par l’archange Gabriel), on est loin des 24 m de Montcuq, sans évoquer même les quelques 3 m 50 qui manquent en largeur. Elle est belle, la légende ; elle ne résiste pas à la plus petite vérification…

montcuq acces a la tour interdit

Une tourelle rectangulaire contient un escalier à vis qui permettait l’accès aux étages. A la base, une porte semble fragiliser le système de défense – sauf que nul ne peut planter d’échelle sur le rocher alentour.

Des mâchicoulis du sommet, les défenseurs pouvaient lâcher des pierres sur les assaillants, comme cela s’est fait couramment. L’huile bouillante de nos manuels enseignants était trop chère et si difficile à faire chauffer, en haut… Les visites du donjon sont suspendues depuis qu’une décharge de foudre est tombée dessus, le 9 juillet de cette année. Tout le village a tremblé de peur sacrée, le foutre jupitérien traversant le sexe babélien par orgueil érigé. Si l’assemblage de pierres se fut écroulé, cela aurait été, contrairement à Babel en Irak, la faute du gouvernement. On n’est pas en France pour rien.

Rien de bien mystérieux n’est recelé à l’intérieur : la pièce du bas était une prison et une réserve à vivres ; des planchers superposés sur des voûtes en berceaux séparaient trois salles, celle du seigneur au premier, la chambre seigneuriale et l’oratoire au second, la salle d’armes et les gardes au dernier. La voûte en berceau est signée d’époque romane, donc avant le 12ème siècle. Décalotté en 1229, à la suite du traité de Meaux entre comte de Toulouse et roi de France, le donjon sera conservé au cas où. Pénis oui-oui, Montcuq surveille la voie de Cahors à Agen, de la vallée du Lot à celle de la Garonne.

Montcuq église st Hilaire depuis le donjon

…Il est étape de l’une des voies du chemin de Saint-Jacques, venant d’Allemagne et de Suisse en passant par Mâcon, Lyon, Le Puy et Cahors. Les pèlerins avaient à parcourir 1600 km de chemins, depuis Le Puy jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle, dans la rocaille et la boue, par les cols frisquets et souvent enneigés, parmi les rôdeurs, les ribauds et les loups, afin de célébrer dignement la victoire des Chrétiens sur les Musulmans. Parmi les quelques 48 saint Jacques répertoriés officiellement par l’Église, celui-ci était Jacques le Majeur. Disciple du Christ, il a été promu selon une légende clunisienne apôtre de l’Espagne. Il est réputé avoir bouté le Croissant au-delà des colonnes d’Hercule.

Ne résistons pas à nous raconter une histoire. Vous notez que le symbole de saint Jacques est la coquille. Faites sauter le q, il vous reste les co(q)uilles, sans doute pour les protéger des mauvais coups, comme les adeptes des arts martiaux le savent bien. Comme quoi toutes les croisades et autres bagarres se réduisent à des questions de démographie. Le beau conte que voilà : car, messeigneurs, « couille » vient du latin vulgaire « colea » qui signifie à peu près « sac de cuir » – alors que « coquille » vient du latin « conchylia », lui-même venu du grec, qui signifie « coque ou coquillage ». Notre belle histoire prend donc l’eau… Il n’y a que « coquin », mot créé au 12ème siècle, qui ait quelque rapport attesté avec la coquille : il désignerait un faux pèlerin.

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Montcuq à toutes les sauces

Vendredi 26 août 2005

Que je vous parle un peu des ventrées de Montcuq. Le pays est plaisant, comme vous l’avez compris, entre Garonne et Périgord, bordé de vignes de part et d’autres, en plantant sur son sol. Ses vallées ont le sol riche et les échanges ne cessent point entre les fleuves et les chemins. Quant aux recettes, elles se transmettent et s’enrichissent du savoir des pèlerins de saint Jacques, apportant là le piment, ailleurs le fromage ou ce goût d’huile d’olive, tous produits que la région ne connaît point, de tradition.

Dès le premier soir à quelques-uns des blogueurs, la veille du jour J de ce 18 août premier anniversaire, ne sachant que faire et surtout pas nous séparer, nous qui venions de nous rejoindre, nous battîmes des mains à l’invitation fort chevaleresque de Jean-Louis Hussonnois d’aller voir en son gîte. Ils n’eurent été que deux à une tablée de Belges et nous vînmes en renfort pour la plus grande joie de tous. A la nuit bien tombée, sans que la lune fut levée, difficile aux gastropèlerins que nous fûmes de trouver l’étroite entrée du Moulin de Tauran. Après une pointe au-delà des limites autorisées puis avisé par les rougeurs d’arrière que la sente se trouvait fort près, je garais mon destrier couleur d’armure auprès d’autres montures, alors au picotin. Nous pénétrâmes en ligue sous le vaste hangar éclairé de quelques torches à incandescence. Dehors eût mieux convenu aux pèlerins qui les suivent mais les étoiles s’étaient faites rares, cachées de lourdes tentures nébuleuses qui n’attendaient que notre défi pour pleurer leur dépit.

gite du moulin de tauran

Gloire à la cuisinière ! Les recettes étaient aux fruits, de saison et du pays, mitonnées avec amour du créatif et du désir de plaire. Malgré nos heures de route et nos pensées ailleurs, les papilles ont connu la joie.

Apéritif maison, le vin de pêche est composé de vin du pays dans lequel ont macérées des feuilles de pêcher, le tout filtré et additionné de sucre, peut-être d’un trait d’eau de vie pour corser. Les enfants avaient du jus de pomme. L’entrée de melon en billes était parsemée de menthe fraîche poussant à la roue du moulin et, discrète originalité gustative, de billes de terrine de saumon pour un léger sucré-salé. N’oubliez pas que le saumon est élevé en Gironde, région fort proche. Pour compléter, un pâté de lapin du pays était accompagné d’un confit de poivrons verts aux agrumes doux-acide dont le contraste allait merveilleusement au palais.

montcuq peches cul

Ont suivi des aiguillettes de canards élevés dans le Lot, cuites simplement aux pêches de Montcuq. Et là, comme par un fait exprès, ces pêches plates avaient la forme requise. Imaginez une paire de fesses bien galbées dont le pédoncule vous regarde : telle est bien la pêche de Montcuq ! Cuite doucement avec un peu de graisse de canard, elle conserve la viande tendre et agrémente la saveur de gibier d’un peu d’acide tendresse. Un délice ! Le dessert était plus simple, une semoule au lait agrémenté de chocolat, mais se devait d’être léger pour terminer l’abondance. Le vin des Coteaux du Quercy se laissait boire.

vin des coteaux du quercy

Encore un grand merci à Jean-Louis (qui signe jlhuss) de cette délicate invitation ! Son blog A©tu bien pris tes comprimés [désormais fermé] est d’ailleurs un mélange d’intérêts et de styles qui s’apparente à la bonne cuisine. Qu’on se le dise.

Cette région agricole fait pousser le melon du Quercy, Identification Géographique Protégée (IGP, comme disent les fonctionnaires). Elle produit aussi la truffe noire et le safran label rouge. L’on y chasse le sanglier nourri de glands de chênes (quercynus en latin) depuis la préhistoire mais aujourd’hui oies et canards y sont à la fête, élevés et engraissés pour leur chair à confits, magrets et gésiers, et leur foie à faire gras. L’agneau fermier est aussi IGP que le melon, même si le mélange des deux n’est sans doute pas très heureux en cuisine. Le veau sous la mère est d’invention plus récente, labellisé rouge pour faire politiquement à la mode. Le chasselas de Moissac, AOC, se laisse manger tout comme la prune dont Agen a fait sa spécialité IGP. Proches, la noix et le cèpe du Périgord se mêlent harmonieusement dans ce pays sans huile d’olive. Manquent les fromages, hors le Rocamadour, précédente étape pèlerine qui l’a ici importé dans les usages.

En revanche, l’on y découvre une débauche de vins divers, depuis le Cahors AOC au cépage Malbec, au Coteaux du Quercy simple VDQS et les vins du Lot de toutes couleurs, à consommer plutôt dans l’année. Bergerac, comme Bordeaux, ne sont pas loin. Le Cahors, florissant au moyen âge, a été éradiqué par le phylloxéra en 1868. La République triomphante n’avait rien vu et n’a rien fait, suivant une tradition française désormais établie de mépris tout religieux puis étatique pour tout ce qui est réputé « économique ». Le vin s’est délocalisé à Bordeaux. Il a fallu attendre la renaissance politique de l’après Seconde Guerre mondiale et l’enthousiasme d’anciens Résistants, pour voir renaître le cépage, dont l’essor date des « années Larzac » du retour aux traditions et aux terroirs. Pour la bonne cause anti-nivellement des cultures et standardisation des goûts. Le « je suis le représentant de la France à moi tout seul » et le « je ne veux voir qu’une tête » sont les plaies du modèle politique jacobin français.

Les fraises des vallées du Lot et de la Dordogne permettent une recette où le radicalisme du melon s’allie au rose de Fraise pour un programme fédératif goûteux, au moins aux papilles sollicitées.

salade de gesiers

Le menu officiel au Café de France, lors de la journée du 18, était plus classique, à 13 euros seulement, 15 avec le vin. Salade de gésiers confits (lardons pour les derniers), confit de canard (il y avait d’autres choix mais pas en nombre suffisant), croustade aux fraises (en hommage à notre Premier ?). Le dîner a été plus ouvert – et plus cher. Je me suis contenté d’un seul plat de lotte à la tomate confite et au piment d’Espelette, pas très régional mais fort bien cuisiné.

verres et vin

En notre pays si critiquable, la convivialité passe par le partage des viandes et du vin, le tout rendant propice l’accueil des idées et le plaisir de la conversation. Conservons au moins cela que les austères Anglo-saxons des tables voisines (ce n’étaient point des Belges) nous ont envié !

Catégories : France, Gastronomie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cocasseries de Montcuq 2005

Mardi, 23 août 2005

Tout commença dès notre arrivée en voiture sur la place du village, entre les deux cafés. Une paire de blogueurs, la fraise haute, se poussait du col pour écouter le Premier pérorer sous le marronnier. Car en fait de tilleul, l’arbre était marron. Le végétal y produit de dures châtaignes, mieux utilisables que les fleurs tisanières dans les bagarres radicales du lieu. Se garer ne devait pas présenter de problème, il y a pléthore de parcs dans ce bas d’oppidum. Justement, une place se libérait. Las ! Nous ne fûmes pas sitôt devant qu’un indigène armé d’un bouclier à armatures nous barrait derechef la voie. Laconique, il daignait commenter : « on barre les places. C’est bientôt fête. Faut de l’espace pour les camions. » Et il est véridique qu’un peu plus tard, dans le virage étroit du « tour des remparts » qui constitue la rue principale – et « de la République » – de Montcuq, deux gros semi-remorques ont manœuvré entre les cafés pour vomir en tas les accessoires festifs : une piste d’auto tamponneuses complète, un manège d’avions, une cabane à frites…

fraise des bois photo

Nous étions lors installés sous l’ombrage marronnier, devant une cervoise du nord bien méritée et acidulée à souhait pour la touffeur d’orage qui montait. La jeunesse en folie paradait en public, armaturée de cuir sur des engins vrombissant pour se faire entendre, ou en chemise défaite sur la peau nue comme les stars à la télé pour se faire remarquer. Fraise était égal à lui-même, un tantinet tendu du lendemain définitif, tel une rose au bal des débutantes. Jlhuss avait amené l’ami Jean-Marie, chauffeur d’un corbillard, une Renault Espace tout de noir brillant comme un véhicule de fonction du FBI à la télé. Un rigolo, cet ami, pas blogueur mais blagueur. Lorsque Zérotonine arriva enfin, très en retard comme les épouses des films de Truffaut, elle amenait avec elle son garçonnet, l’aspirateur à chatouilles de six ans et demi (presque sept ans) prénommé Oskar. Que n’avait-elle dit là ! Avant même que sa voix se fut éteinte, le Jean-Marie en question pressait le garçon de traverser la rue pour aller se poster en face, sous la République mafflue et triomphante qui dominait la fontaine publique. Oskar, la fontaine, une aubaine ! « On enverra la photo à nos cousins germains rose vert ! »

gite moulin du tauran diner

Cela va sans le dire : nous fûmes très en retard au dîner prévu au gîte rural par Jean-Louis Hussenois, complétant une tablée de Belges. Mais Oskar y trouva un copain de son âge, un vigoureux petit-fils des hôtes venu passer deux mois au grand air, au grand soleil, vautré dans la bonne nourriture. Car nous dînâmes fort bien. Soucieux de savoir si nous étions @ctuellement des comprimés, Jean-Louis nous convia à sa tablée et nous l’en remercions chaleureusement. La cuisine était aux fruits, légère et fort goûteuse. Je ne pourrais qu’en reparler.

montcuq mairie

Le lendemain, je l’ai dit, fut le grand jour. Déjà, en deux notes, la séance fut décrite. Je n’y reviendrai pas. Sauf qu’au final s’est manifesté le Raconteur d’histoires. Le programme l’engageait à nous piloter après déjeuner dans la ville médiévale, parmi les ruelles enchevêtrées de Montcuq. Aux quelques mots qu’il dit déjà, son imagination galopait. Il en était aux Mystères, spéculant sur les proportions du donjon phallique analogues, à l’en croire, aux mesures effectuées sur la féminine pierre noire de la Kaaba à La Mecque. Nous comprîmes qu’il n’était pas « historien » mais préférait – et de loin – le monde occulte de l’ésotérisme et des complots, les merveilles des énergies telluriques et l’intervention des « puissances ». L’histoire telle qu’elle se faisait au moyen âge, acabi akaaba – et voilà. Un professionnel d’aujourd’hui applique à l’histoire comme ailleurs la méthode expérimentale. L’érudit, s’il ne recherche pas lui-même, compile les travaux des autres. Le Raconteur d’histoires est d’une autre trempe : il ajoute, il relie, il invente. Sans la moindre preuve autre que le délire logique, le captivant de l’étrange. Impérieux, lyrique, emporté, nul ne dut l’interrompre en ses élans conteurs. Sauf un, car Oskar en eût marre, plus d’une heure de montées et descentes après le début de la séance, il se vit désigner par la baguette et rétorquer d’un ton définitif : « il aurait dû rester à Paris, le petit. Il a les jambes de la ville. Pas assez costaud pour marcher ici. » F.N. n’aime pas les étrangers aux cuisses trop fines et abordant l’âge de raison.

Montcuq Oskar fatigue

Je m’étais défilé sitôt les tables débarrassées, préférant la compagnie de Lunettes Rouges pour aller faire un tour au happening d’Arques, le village de Zadkine. « Amateur d’art » contre clone de Dan Brown, le choix était aisé. Je parlerai plus tard de l’art et des artistes rencontrés à cette occasion – tous très contents d’eux-mêmes.

Montcuq Café de France

Quant à la soirée, elle honora la fiente. Des deux cafés qui se font face, le Café de France et le Café du Centre, seul ce dernier voit sa terrasse ombragée d’un grand arbre. Les oiseaux y logent donc volontiers, surtout les pigeons qui vont par couple et se nichent parmi les feuilles, sur les plus hautes branches. Les soirs d’été, à Montcuq, les étrangers viennent dîner en dessous, riant, bruyant, fumant. Cela n’a pas l’heur de plaire aux volatiles, dérangés dans leur sommeil alors que toute la contrée est obscure. Ils en fientent donc d’agacement et la chose coule et tombe en un gros ploc sur les calvities, sur les chemises et même sur les pantalons aux endroits stratégiques ! Jean-Louis s’est trouvé promptement constellé, le guano gluant dessinant un chemin d’étoiles sur sa chemise de ciel. Son ami, qui ne manque pas de ressources, a sommé « le chieur de descendre, s’il est un homme ». L’eût-il entendu et compris, le piaf se serait bien gardé d’obtempérer, pas le moins du monde concerné par l’invective. En représailles, l’herbe à Nicot a fumé de plus belle ; c’est ainsi qu’en d’autres contrées on éloigne les moustiques. Nos deux pigeons n’en eurent cure. Ils avaient lu Rabelais et se vengeaient de siècles d’humiliations telles que décrites Livre I chapitre 13 de « La vie très horrifique du grand Gargantua ».

Montcuq café de France carte

Oskar avait erré seul un moment, dans son monde, sur la piste déserte des autos tamponneuses. Puis il avait trouvé une copine, une petite blonde de deux ans qu’il prenait à bras le corps et trimbalait comme une petite sœur. « Quelle langue parle-t-elle, ta copine ? – Ah, ch’sais pas ! » Et de l’emballer pour un nouveau tour. Parler n’étais pas l’important et la petite était ravie. Lorsqu’elle a quitté le restaurant avec sa famille, Oskar s’est sustenté d’un peu de melon et de jambon, puis s’est endormi sur la chaise. Il faut avouer que nous fûmes les derniers clients à quitter la table. Nous avions peine à nous séparer tant nous étions en phase. Demain s’annonçait aux horloges et la journée officielle était terminée. Une certaine fraîcheur tombait sur les épaules.

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tout dire en 2005 à Montcuq

lundi, 22 août 2005

Voici le texte de mon intervention lors du Premier Séminaire des blogs du Monde :

Le « blog », rappelons-le, est l’abréviation de l’anglais « weblog », mot lui-même réduit de l’expression « log in web » qui signifie « se connecter sur la toile ». Le blog est donc une connexion. Ce branchement devient une présence, soit passive (la lecture et consultation des sites), soit active (l’écriture de notes ou de commentaires sur les autres notes). Bloguer, c’est se relier en existant individuellement.

Le blog est le dernier outil de l’individualisme en marche, un instrument pratique de liberté supplémentaire pour l’épanouissement de la personne – ce qui est à première vue l’objectif de toutes les philosophies politiques. Le mouvement de la société occidentale va vers la liberté individuelle. La démocratie est née en Grèce de la pensée qui se réfléchit par le débat public, en opposition à la « doxa », l’opinion commune.

montcuq jean marie

L’économie de marché est née entre Gênes et Anvers du souci de bien compter, de risquer et d’échanger contre de dus bénéfices, en opposition à la rente acquise et aux monopoles de force.

La science expérimentale est née de la curiosité et de la logique du discours, elle s’est épanouie contre les dogmes sacrés et contre les évidences du commun.

La littérature et la philosophie deviennent témoignage de soi depuis saint Augustin et Abélard. Hommes politiques, entrepreneurs, savants et écrivains sont des individus qui convainquent et entraînent.

Le blog permet de parler de soi, des autres, de ce qu’on a vu ou ressenti, de proposer une autre politique, de se poser des questions, de critiquer la presse ou le discours dominant, d’appeler au débat. Produit de l’individualisme le plus fort (chacun est seul devant son écran et dit ou montre ce qu’il veut), il contribue à la démocratie et au savoir (formant une encyclopédie ou un forum vivant, sans cesse renouvelés).

montcuq terrasse cafe de france

D’où notre choix du 18 août comme date symbolique du séminaire.

Le 18 août 1966, le président Mao lançait en effet la Révolution culturelle en Chine. Laissons de côté la tactique partisane d’un instituteur promu désireux d’écraser ses rivaux politiques en les accusant de « vieilleries » et manipulant la jeunesse pour assurer son pouvoir absolu. Cette décision assurera des dizaines de millions de morts et le retour à l’ignorance d’une génération entière. Nous ne tenterons pas une telle expérience humaine car, dans la lignée de Montaigne, l’homme est ce qui compte en notre conception du monde. Gardons seulement le symbole : contre le monde ancien, rigide, la jeunesse en marche, souple et vigoureuse. La France d’aujourd’hui, l’Europe, en ont besoin.

Le 18 août est la fête des Hélène. Ce beau prénom vient de « hêlé », éclat de soleil. Il a été porté par la mère de l’empereur byzantin Constantin, plus tard appelé « le Grand ». Hélène a été découvreur de la « Vraie Croix » par des fouilles qu’elle a fait faire à Jérusalem. Les blogueurs vont-ils découvrir une « vraie croix » nouvelle ?

Le 18 août rappelle aussi la fin de mondes devenus trop vieux : la société décrite par Balzac, mort le 18 août 1850 ; la vieille Chine, éradiquée avec fureur par Gengis Khan né Temudjin, adolescent orphelin en fuite avant de conquérir un empire des steppes et de pénétrer Pékin en 1215, mort le 18 août 1227.

Il n’est pas anodin que deux de ces 18 août nous viennent de Chine. Ce pays immense de 1,3 milliards d’habitants s’éveille. Sa masse menace les équilibres acquis du monde. Désormais près de 250 millions de Chinois ont notre niveau de vie – la moitié des Européens ! – le pays est un trou noir pour les matières premières et l’énergie, il commence à produire, il commence à savoir, et nous devrons désormais compter avec sa politique. D’où l’urgence de notre réveil. Les blogs sont l’expression d’une opinion qui doit pousser les politiciens et contrer les politicards.

montcuq oscar a la fontaine

Comment se faire lire au mieux ?

Le choix d’un hébergeur n’est pas anodin pour être lu. Le patronage du Monde est un atout [avant de devenir, 5 ans plus tard, un handicap technique et de censure bien-pensante]. L’activité au sein des blogs en est un autre. Comme dans la société, il faut connaître et se faire connaître. Créer son blog, l’alimenter régulièrement, faire une liste de favoris, aller commenter les autres, tisser des relations sont indispensables.

Reste le style, et le style, c’est l’homme même. La lecture sur écran demande phrases brèves, thèmes chocs et aérations imagées. Photos (1 à 6), textes courts (½ à 1page Word), un seul thème pour chaque note. Il faut

  • « accrocher » comme dans la presse,
  • captiver comme dans la littérature,
  • nourrir l’esprit comme dans les essais…

Vaste programme ! Allons-y.

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rencontres de Montcuq 2005

Dimanche, 21 août 2005

Voilà, c’est fait. L’événement s’est produit malgré les doutes de quelques blogueurs et le scepticisme amusé du Conseil municipal de Montcuq « dont le nom attire souvent les farfelus ». Les rencontres de Montcuq (finalement, il faut prononcer « Montcuque ») ont été un succès, sous le mystère de Fraise des Bois. La salle a été réservée, l’ordre du jour a été respecté, chacun a pu s’exprimer, la presse locale était présente, l’apéritif a été offert. Hommage à l’organisation d’un seul : Fraise des Bois montre son aptitude à gouverner, avis (en 2005…) aux politiques.

Montcuq Fraise des bois

Chemise rose de rigueur et sandales démocratiques, le PM virtuel a ouvert la séance, tout à fait informelle. Chacun s’est présenté, a dit ce qu’il a voulu. Zérotonine a avoué qu’elle n’était plus vraiment au chômage, mais pas encore tout à fait au travail ; son Aspirateur à chatouilles était un grand garçon très sage  de 7 ans qui a dessiné une fraise mais n’a pas mis d’éléphant derrière. Lunettes rouges amateur d’art était en baskets rouges. Condorcee s’effaçait, dépressive, ne sachant si elle allait apparaître, se faire connaître, signer une carte ou deux – ou pas. Bourrique et Bourricot, souriants, amusaient la galerie ou parlaient technique d’animation. Ckck ouvrait l’œil turquoise clair et campait avec Yann de Babylone, « ex-informaticien, actuel chômeur et futur étudiant ».

montcuq hotel saint jean

« Ah, c’est vous ? » a dit le Maire, informé par sa DST, avant de demander où logeait le gros des blogueurs, retombées économiques obligent. Le mystérieux hôtel Saint-Jean a fait jaser mais les blogueurs logés là n’ont eu qu’à se louer de l’accueil. Virginie devait écrire un livre mais elle avait le blues; elle en est toujours au premier chapitre mais elle nous a dessiné l’ouverture. Uu s’y est engouffré, adepte du Happy World, aimant à rencontrer d’autres tempéraments et confronter des idées. Contrairement aux soupçons virtuels, Uu ne colle pas. Jean Stéphane, qui ne parlait que par images, a libéré la parole ; en attente de travail, il a publié sa biographie professionnelle intégrale dans sa page « à propos » du blog Photographies. Un ami à lui, comédien, a dit une chose intéressante durant un moment off : « je n’ai pas créé de blog parce que je m’exprime suffisamment dans mon métier. Je n’ai pas besoin d’exister autrement. »

Montcuq Conseil des blogs 2005

La remarque est à prendre en considération. Pourquoi crée-t-on et anime-t-on un blog ? Trois motivations ont émergé parmi les 14 blogueurs présents : 1/ militer, 2/ se psychanalyser, 3/ créer une œuvre.

Plusieurs blogs sont politiques, le plus souvent proches du Parti « S » (à la ligne si sinueuse que les sympathisants ressentent l’envie de fixer quelques bases plus ou moins roses). Un élu, maire de grande ville, a créé son blog personnel pour ajouter sa touche humaine aux sites officiels. Un ex-élu, lassé des appareils, parle de tout et de rien, écrémant les idées qui lui plaisent dans le débat virtuel. Une qui voudrait adhérer voit son chèque de prise de carte bloqué jusqu’à ce que les dirigeants locaux aient bien compris sa ligne au futur Congrès…

Laissons les politiques à leurs petits jeux. Il est nécessaire de bien distinguer les appareils partisans, chargés de sélectionner des candidats crédibles pour gouverner, et les boites à idées qui orientent l’idéologie et proposent des actions. La France a trop d’ambitieux mais manque d’idées depuis quelque temps. Les blogs renouvelleront peut-être ces « think tanks » indigents. [Dix ans après, c’est plutôt oui, loin des médias zofficiels – et c’est heureux ! malgré l’anarchie, le grand n’importe quoi paranoïaque et les injures]

La quête de soi n’est pas étrangère aux blogueurs mais peut-être surtout aux bloggeuses. « Je n’aurais peut-être pas vécu cette année de chômage aussi bien si je n’avais pas créé ce blog », déclare Zérotonine. « Au début, ça me gênait de mettre des choses intimes », a dit Condorcee en off. Elle a créé ce blog pour dire son admiration pour le personnage de Condorcet et la biographie que lui a consacré le couple Badinter. « Pour moi, le blog, c’est de l’éphémère, disait Lunettes rouges, je n’enregistre pas mes notes, elles dureront ce qu’elles dureront sur le site du Monde. Je parle des artistes qui me marquent, pas de tous ceux que je rencontre. » « J’ai créé un blog parce que, dans ma grande boite informatique au Luxembourg, je ressentais un divorce croissant entre ma vie et mes aspirations », disait Yann, « écrire, ça m’a recentré ». « Mon blog, ça part dans tous les sens, c’est souvent n’importe quoi », disait Bourrique la prof des quatrièmes (« les pires » !). Ses élèves lisent-ils son  blog pour mieux la connaître ou pour s’en gausser ? « – Faudrait d’abord qu’ils lisent ! Dès qu’ils voient plus de deux lignes de texte, ils zappent. » Au fond, le blog reflète tout simplement son auteur… Une personne tenant un blog a même voulu rester incognito : des fois qu’on la reconnaisse dans la vraie vie ! Pour ne pas attirer l’attention, elle s’était déguisée en clown (la personne).

Montcuq blogueuse incognito

L’œuvre en marche ne concerne que des blogs assez rares, ceux qui ont la volonté d’aller au-delà de l’éphémère. Virginie s’y situe sans doute, comme moi-même. Point de militance, ce qui n’exclut pas les remarques politiques ; point d’auto-analyse, bien que rédiger et dessiner est bien créer un style – et que le style révèle la personne.

En gros, animer un blog est une volonté de participer au mouvement du monde, d’y laisser sa trace, de se frotter aux autres – en toute liberté.

Ce que nous avons tous remarqué est qu’une rencontre réelle après une fréquentation virtuelle n’est pas une « surprise ». L’autre est bien tel qu’il apparaît sur son blog ! Nous nous sentons immédiatement de plain-pied avec lui. N’est-ce pas la beauté de l’outil ?

Montcuq Oscar le fantome 7 ans

Les blogs dont la présence a été remarquée le 18 août 2005 à Montcuq (Lot) : [ne cherchez pas, il n’en reste qu’un seul : Amateur d’art sur lemonde.fr]

A quelques blouzes de chez moi
A©tu bien pris tes comprimés
Amateur d’art
Bourriquenews
Convalescence d’une dépressive
Fraise des Bois, me voilà !
Fugues & fougue
Michel Moine
Ouvrez l’œil
Photographie
Une chimère à Babylone
Ze happy world according to UU
Zérotonine au chômage

… plus le blog de la personne incognito, que je ne peux pas révéler.

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Préliminaires 2005 autour de Montcuq

Nous étions plus jeunes, dans une France encore optimiste, avec la perspective toute neuve des technologies de l’information et de la communication.

Le journal de gauche Le Monde, devenu depuis le refuge des bobos qui prétendent gouverner, avait proposé à ses abonnés de créer des blogs gratuits, sur l’exemple de la campagne présidentielle américaine de 2004. L’écrit fleurissait, la chose était neuve et nous avions envie de nous rencontrer. Le lien virtuel, contrairement à aujourd’hui, ne suffisait alors pas. Mais c’est qu’aujourd’hui nous sommes saturés. L’un des blogueurs mondains, qui ne se mouchait pas du pied et se faisait appeler Fraise des bois (le joli surnom de François Hollande, trouvé par Laurent Fabius), a décidé de prendre les choses en mains…

Je republie en cette fin août les quelques notes d’il y a dix ans, comme un anniversaire : tant de blogs d’époque ont disparus, certains blogueurs aussi.

Samedi 20 août 2005

En tant que Ministre du Tourisme dans le blogogouvernement virtuel présidé par le blogueur ambitieux Fraise des Bois, je relaie le communiqué officiel :

COMMUNIQUE DU BLOGOUVERNEMENT

Le premier séminaire blogouvernemental de l’histoire de la blogosphère (allez prouver le contraire, tiens !) aura lieu le jeudi 18 août 2005 à Montcuq (Lot) en très réelle et sérieuse application des lois de décentralisation poétiques (décret Soubira) et gouvernementales (nomination du gouvernement bloguesque mondain).

Le programme de la journée sera précisé dès que possible. Une salle sera gracieusement mise à notre disposition par la mairie de Montcuq.
Le but est de passer du virtuel au réel, d’échanger de blogueur à blogueur sans médiation, de témoigner de nos expériences diverses, de tracer des perspectives, tisser des liens et passer un bon moment en agréable lieu et bonne compagnie !

Chacun est libre de prolonger le séjour à sa guise. Il est bien entendu que personne n’est invité mais que tout le monde peut venir (blogueurs, commentateurs, visiteurs des blogs et simples curieux), les séances plénières et/ou ateliers thématiques étant ouverts à tous. Il est bien entendu que chacun assume ses frais de séjour et d’acheminement.
A bientôt !

PS 1 : Le présent communiqué peut être reproduit sur leurs sites par tous les ministres et blogueurs qui sont intéressés.
PS 2 : Toutes vos idées sont bienvenues. Un conseil des ministres restreint retiendra les meilleures !

Après Zérotonine, alors « au chômage » et désormais au travail, mais qui a promis qu’elle viendrait quand même avec son aspirateur, et l’Actu de jlhuss, je voudrais apporter quelques précisions touristiques.

montcuq vue aerienne

Montcuq (qui se prononce ku) c’est dans partie ventrale arrière de la France, quelque part à l’ouest et vers le sud de Cahors, 27km disent les cartes précises. Les Parisiens y accèdent par la N20, les amoureux du service public à la française par la gare de Cahors (le reste à pied), les étrangers par l’avion de Toulouse. Oh, je vous vois venir, bons Français amateurs de grivoiserie : « pourquoi nous introduire dans le trou de Montcuq ? ». J’imagine ce qu’aurait pu écrire le Dard traversant Montcuq. Je parle de Frédéric le Grand, bien-sûr, pas de Mireille ni de Jeanne. Mais les habitants sont les Montcuquois. Attendez la suite.

montcuq blason

L’étymologie du site n’est pas claire, le « cuq » désignerait une petite éminence – on s’en serait douté… Culte celte – ça aussi, c’est ce qu’on émet quand on n’en sait pas plus. Henriette Walter, éminente spécialiste de la toponymie, n’en sait rien. Le lieu se trouve quand même dans le Quercy, là où les confits ne sont pas « gras » et où le bonheur est dans le pré. On n’y reste pas, il y a seulement des gîtes de pèlerins pour Saint-Jacques depuis le moyen âge. Il y a dans les 15% de chômeurs et le revenu moyen par ménage est un tiers en-dessous de la moyenne nationale. Mais le cadre de vie semble plaire aux deux seuls votants de l’enquête « L’Internaute » sur la commune. Ce qui leur plaît moins est la « qualité des transports », semble-t-il, et la « qualité de l’enseignement ». Je fus le 707ème visiteur seulement sur le site du collège lorsque je m’y transportai…

Pays de vin chasselas appelé « des coteaux du Quercy », de noix et de foin, vous me direz encore « Montcuq c’est du poulet » et, cette fois, vous aurez raison ! L’élevage de la volaille est l’activité principale du coin, avec les champignons. Sauf l’amanite « phalloïde » qui fait mal à Montcuq plus qu’ailleurs. Mais, contrairement à ce que pourraient penser de forts esprits, Montcuq n’émet pas de gaz naturel exploitable. Celui-ci se trouve plus à l’ouest, vers Lacq. Désert touristique entre vestiges du Périgord et pittoresque du Quercy noir, le village n’est même pas dans le Guide Bleu Aquitaine, mais apparaît timidement dans le Guide Vert Michelin pour sa « vue sur les coteaux et les vallons environnants ». On se demande lesquels… Peut-être ces deux tétons qu’on aperçoit vers le sud ?

Outre le parolier de chanson Jean-Luc Petit Ternoise, (jadis) célèbre sur France-Inter, le folklore régional est une mine pour les doctes pédagogues du coupage de cheveux en quatre et autres abstracteurs de quinte essence. Des « staches » de danses folkloriques sont proposés aux gamins et gamines des petites écoles et un compte-rendu pédagogo qui vaut son pesant d’arachide en componction et autres indigestions est publié gravement en pavés-bien-carrés-qui-font-sérieux. Il s’étend longuement sur les résultats sensibles et « sacrés », donnant même la parole spontanément aux enfants (90% de filles parlent, les garçons ne doivent pas oser).

montcuq maison

Les rues du Grimpadou, du Coustalou, du Pendillou et du Raidillou nous évoquent la défunte transhumance culturelle vers l’élevage de chèvres fort à la mode dans les années 70. Reste, qui défie le temps, un donjon du 12ème, vestige d’une forteresse au centre des querelles incessantes entre papistes et albigeois, anglois et françois, catholiques et protestants, jusqu’aux ouistitis (48,95%) et nonettes (51,05%) de feu le récent référendum (sur le traité européen en 2005).

Un lieu parfait où méditer la philosophie de l’ouverture et de la tolérance pour un projet en commun (pas un programme) – s’il peut encore en être. Et pour le relayer par webcam et ADSL au monde entier si nécessaire (un site d’opposition au parti du Maire actuel affirme qu’il existe bien un ADSL à Montcuq même, mais pas aux alentours).

montcuq bitee-shirt

La région offre un terrain d’aventures à tout photographe, même si les habitants sont réduits à la portion congrue (1263 âmes au recensement de 1999). Peut-être à cause d’une charte célèbre de 1224, signée par Raymond VI, comte de Toulouse, à Montcuq, qui réglementait d’ailleurs les ébats non autorisés par l’église.

Article 10 : « Si homme marié était surpris par le bayle avec femme mariée en adultère, tous seuls, lui et elles nus, dans un lit, ou en un autre lieu suspect, l’homme sur la femme, les chausses baissées, ou sans elles, s’il était nu et n’en portait pas, ou la femme nue et ses vêtements relevés jusqu’au nombril, et que cela puisse se prouver par deux ou par trois témoins dignes de foi qui ne soient ni les tenanciers, ni de la maison du bayle ou du seigneur, ou bien si tous les deux l’avouent simplement ; de tels adultères perdent tous leurs meubles qui sont dévolus au seigneur, et de plus, ils doivent courir ensemble tous nus par la ville, à moins qu’ils ne composent avec le bayle, touchant la peine corporelle ; et si quelqu’un tient une concubine dans la ville et que dans un mois après qu’il en aura été requis par les consuls il ne la prend pour femme ou ne laisse, ils doivent être l’un et l’autre bannis de la ville, car un péché pareil ne peut se tolérer, sans crainte de provoquer l’ire de Dieu, d’où pourrait résulter la ruine de ce lieu. »

Catégories : France | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Yasushi Inoué, Shirobamba

yasushi inoue shirobamba
Les shirobamba sont ces insectes que les enfants de la campagne poursuivent au crépuscule dans le Japon vers 1914. Ils symbolisent les rêves d’un âge où tout reste possible – mais difficile à attraper. L’auteur, sous les traits de Kôsaku, romance son enfance de 6 à 8 ans dans ce livre empli de fraîcheur, analogue à la Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Il fut d’ailleurs, à sa parution, aussi célèbre et populaire au Japon que l’auteur français en son pays.

L’enfant est élevé seul par celle qu’il appelle « grand-mère », en fait une ancienne geisha adoptée par son arrière grand-père et dont la petite-fille a donné cet aîné. Car Kôsaku a une petite sœur et des parents, mais son père est militaire et vit en garnison, à la ville. Aucun lien de sang entre Kôsaku et la vieille Onui, mais des liens d’affection. Un petit s’attache à qui s’occupe de lui, parent ou non.

Il est d’ailleurs, comme les autres, élevé par le clan familial et par le village, tant en ces années d’il y a un siècle les mœurs étaient restées immuables, rurales et archaïques. Grand-mère et gamin habitent le dôzo, cet édifice contre le feu aux murs très épais qui servait autrefois à garantir les récoltes contre les incendies fréquents. En face est la maison de famille où arrière grand-mère, grand-mère maternelle et tantes habitent avec leurs époux. Kôsaku est amoureux de sa tante Sakiko, plus âgée que lui et qui deviendra maitresse d’école avant de faire un bébé puis de périr de tuberculose.

Mais la vie continue, vivace, au ras des gamins. Ils étudient, jouent tous ensemble sous le cerisier, grimpent aux arbres malgré les interdits, vont se baigner et plonger nus au gouffre Hei, parfois avec Motoi Nakagawa, leur jeune maître d’école venu de Tokyo, qui tombera amoureux de Sakiko. « Les enfants se mirent à escalader les pierres et les rochers pour mieux voir évoluer leur professeur. Kôsaku était émerveillé par la beauté qui émanait de son corps en mouvement ».

Ils courent à perdre haleine pour assister à une banale course de chevaux dans un village voisin, se font un événement de la fête de gymnastique annuelle du village, les préparatifs comptant bien plus que les épreuves. Tout leur est neuf et le moindre fait qui sort de l’ordinaire fait galoper leur imagination tant les jours se succèdent, paisibles et quasi immobiles. La force tranquille du Japon avant le militarisme.

Lorsque que le jeune Kôsaku et sa « grand-mère » vont voir les parents à la ville, il leur faut monter dans la carriole, dont les chevaux menés de façon brutale les font tomber les uns sur les autres ; puis prendre un petit train jouet avant de passer une nuit dans l’auberge d’une station ; enfin prendre le vrai train jusqu’à Toyohashi, en notant le nom de toutes les gares dans un petit carnet offert par grand-mère. Kôsaku est tout intimidé devant sa mère Nanae, puis se sent une responsabilité fraternelle envers sa petite sœur Sayoko lorsqu’elle l’appelle « grand frère ».

Mais cette vie insouciante n’est pas sans drame. C’est un élève plus âgé qui se perd dans la forêt et est retrouvé affaibli après trois jours, c’est l’arrière grand-mère qui meurt, c’est la tante Sakiko qui attrape la tuberculose après un bébé. Tous ces mystères de la vie et de la mort fascinent Kôsaku, remuent en lui des sentiments complexes qu’il explore avec circonspection. Comme Sakiko lui a fait promettre de bien travailler puisqu’il est intelligent, sa mort le fait se lancer dans l’étude.

1910 japon enfants

La sensualité n’est jamais absente du devoir, belle équilibre de ces années et de ce pays. Le jour des funérailles de sa tante, puisqu’il n’est pas invité car considéré comme trop petit, il décide d’aller avec ses copains au tunnel d’Amagi. « Kôsaku, persuadé qu’il devait s’acquitter ce jour-là d’une tâche pénible, décida qu’ils devaient couvrir toute la distance sans se reposer. (…) Alors les enfants eurent tous ensemble l’idée d’aller nus. Ils retirèrent leurs kimonos qu’ils nouèrent avec leurs ceintures. Certains les posèrent sur leur tête, d’autres autour des hanches. Chacun s’organisa à sa façon. Trois garçons cachèrent leurs habits au bord de la route ou les attachèrent à un arbre. Les adultes qu’ils rencontraient demandaient : « Où allez-vous comme cela ? – Au tunnel. – Vous ne pouvez pas y aller tout nu. Il y fait froid, même en été ». Tout Inoué est là, dans cette simplicité naturelle.

Il nous fait vivre avec ces gamins, avec lui-même en son enfance, dans ce Japon rural avant 1918. Le cycle de la vie, le cycle des saisons, le cycle des voyages surviennent sans surprise, à leurs rythmes, apprivoisés au fil des mois. Les personnages comme le directeur d’école, le marchand de saké, le conducteur de carriole, le domestique de 16 ans des parents, les cousines trop gâtées, ont leur caractère et prennent leur place dans la mosaïque. Nous sommes dans la découverte du monde et des gens, dans un univers tout empli de la sensibilité prépubertaire : panthéiste, océanique, polymorphe.

Merveilleuse.

Yasushi Inoué, Shirobamba, 1960, traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, Folio 1993, 248 pages, €8.50

Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Plougasnou

Sur la côte des bruyères, près de la pointe de Primel dans le Finistère, la bourgade de Plougasnou, environ 3000 habitants, dresse son église dédiée à saint Pierre. Elle est près de la mer mais pas sur ses bords, pour éviter les pirates saxons, les hautes marées et l’humidité trop grande. Le plou est une paroisse en breton, ce qui a probablement donné « plouc » dans l’argot français, terme dépréciatif pour désigner le paysan émigré à la ville de sa paroisse rurale.

plan eglise plougasnou

Gasnou est une déformation de Cathnou, nom de personne qui signifierait « combat célèbre » (Ploi Cathnou dans les textes de 1040). Les gens du pays en ont fait un saint catholique, alors qu’il était celte païen – mais toute une tribu de saints sont réputés avoir débarqués ici (Mériadec, Primel, Samson). Toute une tribu de résistants sera embarquée durant l’Occupation et servira de base au réseau Var, qui permet le retour de François Mitterrand qui débarque en février 1944 à Plougasnou. Mais le personnage célèbre du village est Michel Le Bris, fondateur du festival Étonnants voyageurs.

chapelle kericuff eglise plougasnou

L’église paroissiale dédiée à saint Pierre a été bâtie dès le XIe siècle mais remaniée et complétée largement depuis. Le clocher est de 1582, le porche latéral de 1616. Avec un élégant baptistère.

baptistere eglise plougasnou

Ce que j’aime en cette église est sa voûte bleutée au-dessus des arcades romanes.

eglise st pierre plougasnou

Si le retable du Rosaire d’époque baroque (1668) est précieusement ridicule pour les goûts modernes, tout chargé d’or et de bondieuseries contournées, le grand vitrail de Clech (1850) colore l’autel de lumières venues d’en haut.

vitrail eglise plougasnou

Le trésor de l’église montre la richesse de ses paroissiens plutôt que leur foi.

tresor eglise plougasnou

Que veut dire en effet une Vierge à l’enfant toute d’argent ?

vierge a enfant eglise plougasnou

Les ciboires sont de meilleur effet, utiles à contenir de pain une fois devenu chair du Christ.

ciboire tresor eglise plougasnou

La Piéta du XVe en bois expose la douleur d’une Mère en même temps qu’elle ouvre sur ce monde de chair et d’éphémère.

pieta 15e eglise plougasnou

Deux saint Sébastien percés de flèches un peu partout, l’un portant linge, l’autre un slip moulé, évoquent les tourments de la chair mâle en jeunesse, évocation qui parle fort aux rudes mousses confrontés à la mer. Comment expliquer autrement ce goût du corps de jeune homme martyrisé qu’ont les Bretons dans les églises ? Une flèche dans le plexus, une dans chaque téton…

st sebastien plougasnou

Le Vœu de Charles de Blois, peint par le révérend père Édouard Le Grand en 1890, montre l’humilité du grand seigneur duc allant porter en chemise et pieds nus les reliques de saint Yves de la roche Derrien à Tréguier. Il sera tué par les Anglais à la bataille d’Auray en 1364 et élevé au rang de Bienheureux en 1904 pour raisons politiques – au moment de la querelle entre l’Église et l’État… Ce qui me plaît est le réalisme des costumes et des expressions.

voeu de charles de blois par edouard le grand 1890 plougasnou

Catégories : Bretagne | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Plages du Finistère nord

Le mythe voudrait que la plage soit un endroit paisible et doux, au sable chaud sous le ciel bleu, les vaguelettes croulant tout à côté.

plage le diben
Ce n’est pas le cas des plages de Bretagne nord, où les côtes sont rudes, déchiquetées de rochers, plantées d’algues, aux marées importantes.

enfants dans les algues
Mais le sable est vaste, s’il est plus blanc que jaune, les enfants y voient un terrain de jeux sans presse.

gamins plage tahiti a carantec
Le cerf-volant y est roi, en raison du vent constant.

cerf volant plage dossenOn joue au sable, à rêver de châteaux, mais non loin des parents.

famille a la plage

L’eau, si elle ne dépasse guère les 17° au plus chaud de l’été, peut être transparente.

Gosses sous l'eau
Elle vivifie, ce qui, lorsqu’il fait vraiment chaud, incite à se tremper tout vêtu. Les filles en sortent plus érotiques.

fille chemise mouillée
Les ados en sont tout émoustillés.

coeur adolescent
Ils restent en slip du matin au soir, sauf quand le vent se lève en fin d’après-midi, ou la pluie.

ados torse nuAuquel cas il se rhabillent, mais très décolleté pour rester en liberté.

apres la plage

D’autres explorent les fonds rocheux en plongée.

retour de plongee
Ou font des environs de la plage un lieu sauvage pour jouer aux naufragés sur une île déserte.

A moins que, même par temps de pluie, ils mettent à l’eau une barque.

sur la greve st jean du doigt
Les « vraies » plages existent cependant, comme à Perros-Guirec, où les familles sont chez elles.

plage perros guirec
Garçons et adultes socialisent même au volley.

volley de plage

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vahinés de Tahiti

Selon le dictionnaire de l’Académie tahitienne, vahiné signifie :

  1. Femme, épouse, concubine, maîtresse ;
  2. L’épouse de quelqu’un qui a une fonction. Te tāvana vahine = La femme du maire ;
  3. Madame, placé après le nom de famille ou le nom donné au mariage.

En tahitien, la vahiné est tout simplement la femme, dans toutes ses fonctions.

vahines fleurs nues

Une «belle » femme a le teint brun, vahiné ravarava. La célibataire est vahiné ta’a noa, la maîtresse est vahiné ta’oto, la femme licencieuse vahiné tīai. Comme quoi la vahiné n’est pas licencieuse par nature.

vahine nue au bain

Les vahinés sont plus belles à Noël… car c’est l’été dans l’hémisphère austral. En août, c’est l’hiver, il faire froid, seulement 25°. Les filles polynésiennes bénéficient d’un climat tropical à l’ensoleillement maximum, atteignant près de 3 000 heures de soleil par an aux Tuamotu, dit presque le site Tahiti tourisme. De novembre à avril, c’est la saison des pluies. L’air est lourd, très humide, mais on peut rester nu. C’est bien cette nudité « adamique » qui a fait la réputation des Tahitiens – surtout des femmes ! – auprès des navigateurs du 16ème au 19ème siècle. Les marins uniquement entre hommes depuis des mois croient arriver au paradis : eaux turquoise, soleil bienfaisant, fruits juteux accessibles sur les arbres… et ces femmes nues qui vous accueillent en souriant. Et ces éphèbes minces et  nerveux, c’est selon.

vahine nue buvant coco

Le mythe commence à naître et demeure… bien que la réalité d’hier comme d’aujourd’hui soit moins belle : hier obéissance, cadeau du chef aux mâles blancs ; aujourd’hui obésité, ignorance, avidité pécuniaire sont plus courants que le naturel. La vahiné est bel et bien un mythe.

vahine nue soif

Herman Melville, plus coincé avec les filles qu’avec les garçons évoque Tahiti dans Taïpi en 1846 : baignades nues, massages à l’huile de coco par de jeunes vahinés conduisant à l’extase, jeux avec les enfants. Paul Gauguin tombera amoureux de sa petite vahiné en 1924, comme il le conte dans Noa-noa, voyage de Tahiti.

ados des iles

De nos jours, les interrogations les plus fréquentes sur les moteurs de recherche et sur les blogs contiennent le mot « nu ». C’est donc à mes lecteurs que j’offre ce florilège de vahinés entièrement nues, pour la fête de l’assomption de la Vierge, bénie entre toutes les femmes.

Car Dieu a aussi créé la femme – même dans la Bible macho. Et les commentaires catholiques des Évangiles racontent même que Marie, la Mère de Dieu, est montée tout entière au ciel avec son corps de chair, comme un demi-dieu antique, glorifiant ainsi la beauté corporelle, image de la bonté spirituelle. Les Orthodoxes, plus réalistes, se contentent de préserver le corps de Marie de toute putréfaction par la Dormition jusqu’à la fin des temps. Mais toujours le souffle de l’Esprit transfigure la chair et justifie d’aimer. D’abord le plus accessible, dit Platon, le beau corps devant nous, puis, par son intermédiaire, la Beauté en soi, l’Esprit.

De la vahiné nue à la sagesse, le chemin est long mais commence… Avis aux ados !

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sauvages des Monts d’Arrée

Les roches sédimentaires érodées du Menez Are composent un paysage irlandais de rocs et de lande. Mais ce mont chauve où rien ne pousse, que la bruyère et la fougère, se peuple de forêt dès qu’un lac apparaît.

foret monts d arree

La rigueur du climat, balayé de vents été comme hiver, s’allie aux profondeurs des bois, peuplés de bêtes et résonnant de bruits mystérieux, pour façonner de vrais sauvages. Notamment des enfants, plus sensibles que les adultes aux échos des lieux. Le comte de Limur évoque en 1874 la lutte brutale comme amusement préféré des mâles du lieu.

chiens monts d arree

Cet endroit sépare le monde d’ici du monde des plages, tout comme le mont partage les eaux entre Manche et Atlantique et les trois évêchés de Bretagne. Nous sommes dans les hauteurs, le non pollué, l’isolé. En bref le sauvage. Y planent les faucons, les circaètes et les busards. Hier, c’était le domaine des loups, les derniers aperçus en 1906.

gamin sauvage monts d arree

Quoi d’étonnant à ce que les enfants y vivent fort dépouillés en été, se baignant dans le lac ou évoluant en vélo ? Jack Kerouac, le routard céleste bien connu en Amérique, descend d’un émigré breton du coin.

ado 14 ans monts d arree

Une famille de la côte en vacances restaure une antique maison de granit et de schiste près du GR 37.

gamins et chiens monts d arree

L’ado de 14 ans qui nous a gentiment renseignés s’élance sur le sentier en pente, déraille et dérape, échouant un peu plus loin torse nu dans un roncier.

ados velo monts d arree

Il remonte les dents serrées, les côtes éraflées sur le flanc gauche (visibles sur la photo). Mais il ne se plaint pas, cet âge jouissant à se fouailler et se faisant volontiers saint Sébastien devant ses jeunes voisins, personnage torturé si répandu dans les églises bretonne. Celui-ci exhibe fièrement aux étrangers ses griffures comme des peintures de guerre, avant d’aller jouer aux indiens, délaissant le vélo, avec ses frères et cousins, sans parler des chiens.

torse blesse velo ado monts d arree

Nous poursuivons notre randonnée tandis que s’éloignent cris et aboiements, dans le lointain des bois.

sous bois lac de drennec monts d arree

Le lac artificiel du Drennec, terminé en 1982 et couvrant 110 hectares, est issu d’un barrage sur la rivière Elorn. Il stocke l’eau potable du bassin de Brest et du nord Finistère.

plage lac de drennec monts d arree

Pas de nitrates, mais récemment des cyanobactéries qui rendent le poisson impropre à consommer. Quelques plages sont cependant préservées pour le bonheur des jeunes peaux avides de frais.

Catégories : Bretagne | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Loquénolé

Sur la route de la côte inaugurée en août 1922, entre Morlaix et Carantec, est le petit village de Loquénolé. Il est tout mignon avec sa place centrale où s’ouvre l’église en premier, mais aussi un arbre de la Liberté datant de la révolution, la Mairie, le café-bazar-épicerie, une crêperie.

arbre de la liberte loquenole

Face à l’église, mais pour se la concilier, l’arbre de la Liberté fut érigé le 30 nivôse, an II de la République (soit dimanche 19 janvier 1794) par Claude Geoffroy, maire montagnard. Il est dit que « les citoyens et citoyennes ont dansé autour de l’Arbre de la Liberté jusqu’à la nuit ».

tresor eglise loquenole

Il y a aujourd’hui 826 habitants, soit près de quatre fois plus qu’en 1792, sous la protection de saint Guénolé dont un buste en argent orne le reliquaire de l’église qui porte son nom. Un camp retranché romain puis un monastère se sont établis non loin de là, dans ce petit paradis semi maritime.

eglise loquenole

L’église saint Guénolé date du 11ème siècle mais a été reconstruite au 17 ème et rénovée à grands frais ces toutes dernières années. Son clocher est daté 1681.

choeur eglise loquenole

Elle est bien jolie, étroite donc mignonne à voir, mais ne présente rien de remarquable, plutôt massive de construction.

tapisserie eglise loquenole

Sa tapisserie naïve, présentant un christianisme idéal, reflète l’époque militante de la foi des années 1950.

christ loquenole

Son grand crucifix, qui fait face à l’entrée sur le bas-côté, a l’austérité sulpicienne du siècle sombre 19ème.

baptistere loquenole

L’élégant baptistère, enserré en cellule comme une salle de bain, éclaire de bleuté les débuts du bébé en chrétienté.

Un ange guerrier surgit au-dessus de l’autel, pointe en avant, comme un dieu priapique païen – mais pour pourfendre le Malin. Il donne une note de gaieté au chœur somme toute assez banal.

ange guerrier loquenole

Elle apparaît toute de contraste, Saint-Guénolé de Loquénolé, oscillant entre l’austérité catholique et les débordements chrétiens, entre macération angoissée par la mort et pure joie terrestre.

Catégories : Bretagne | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Commana

L’auge de sainte Anne a donné son nom à cette commune du haut Léon. Selon la légende, la construction de l’église vers 1350 a eu du mal (« sortilège », croyait-on) ; laissant faire les bœufs du chariot de pierres pour les fondations, l’attelage s’est arrêté au sommet du mamelon à l’arrondi féminin. Une fois le trou creusé, une auge de pierre contenait la statue d’une femme avec enfant – Vénus probable aussitôt attribuée à sainte Anne. D’où Com-Anna, l’auge d’Anne (ou la vallée d’Anne pour les laïcs, cum signifiant vallée et komm auge)… les scientifiques penchent même pour la linguistique, coummanha voulant dire donner une terre en fief !

eglise commana

Le clocher pointu de l’église Saint-Derrien, daté de 1592, se dresse à 57 m. Il appelait à la messe 2664 habitants en 1793, 3976 en 1846, 1108 aujourd’hui, dont beaucoup athées ou agnostiques.

calvaire eglise commana

L’un des calvaires date de 1742.

choeur eglise commana

L’église elle-même date de 1645 et l’enclos paroissial de 1592. La nef a cinq travées a les bas-côtés aussi larges que la nef centrale.

retable ste anne eglise commana

Le retable de Sainte-Anne est l’un des plus travaillés de Bretagne, tout en or et couleurs baroques sur bois. Datant de 1682, il mesure 6.2 m de large et 8 m de haut. Il a été financé par les bénéfices de l’industrie de la toile de lin, florissante depuis le 16ème siècle grâce à l’humidité qui évite au fil tendu sur le métier de casser. Sans parler des foires et marchés, célèbres dans la région, dont la dernière eut lieu en 1968. La Vierge et sainte Anne regardent l’enfant Jésus. Les niches contiennent les saints Joseph et Joachim.

charite et esperance commana

Le baptistère est flanqué de statues féminines comme la Charité et l’Espérance.

ange eglise commana

Un ange d’autel, rose et décolleté comme un adolescent, incite les fidèles à aimer leurs semblables.

retable des 5 plaies christ et st sebastien commana

Le retable des cinq plaies, de 1852, montre le Christ et Sébastien, tous deux tourmentés de percements. Pour le Christ, deux anges couronnés tiennent les épines et les clous.

porche eglise commana

Le porche d’entrée est riant.

sculptures porche commana

Bien que les sculptures du granit qui l’ornent soient diverses, vent ou souffle…

Catégories : Bretagne | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tahiti comme à Gravelotte

Ce n’était pas un jour de gloire, ce n’était qu’un lundi comme les autres, banal.
La prison quatre étoiles de Papeari bruissait de tous sons émis par les ouvriers du chantier.
Soudain, le bull et les tronçonneuses emplirent l’espace.
Les dents des lames de scies n’annonçaient rien de bon.
Il pleuvait des arbres comme à Gravelotte.
Les Français contre les Prussiens ?
Non, les tronçonneuses contre les arbres.
Les morts se comptaient par dizaines.
Le résultat fut là, sous nos yeux embrouillés.
Plus d’arbres mais le béton d’un bâtiment longiligne qui n’en finit pas.

arbre debout tahiti

Les deux vieilles radoteuses que nous sommes ont soudain eu une idée de génie…
Depuis la pelouse, nous allons construire le Cinégeôle.
L’écran ? L’immense mur de ce bâtiment.
Les sièges ? Les troncs des arbres abattus.
Le toit ? En cas d’intempérie, une vaste toile de chez Tahiti Pas Cher.
Les tickets ? Des feuilles de purau, celles qui peuvent remplacer le papier de soie .
Un verre d’eau gratuit sera offert pour chaque achat de place.
Comme Teva I Uta ne fournit pas toujours de l’eau à ses administrés, nous stockerons l’eau de pluie dans des bassines à ciel ouvert.
Pas de vente d’alcool ni de sucreries.
Chaque siège sera équipé d’un casque individuel pour le son.

Pour ce faire, nous avons besoin de sponsors, de gens qui croient en notre idée.
Nous allons aussi demander une subvention au ministère de la Justice à Paris.
Nous demanderons également une subvention au gouvernement du territoire à Papeete.

Puisse le Ciel être à notre écoute.

Catégories : Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , ,

Brest musée de la Marine

Le Musée national de la Marine est réparti en cinq sites dans l’Hexagone, dont celui de Brest, sis dans le château, érigé sur un castellum romain du 4ème siècle pour mille hommes, aux murs épais de 4 m, qui domine l’embouchure de la Penfeld. Occupé par les Anglais durant la guerre de Cent-ans, il est fortifié par Vauban sur ordre de Louis XIV. Occupé par les Allemands en 1940, il est creusé de souterrains pour échapper aux bombardements. Il est désormais le siège de la préfecture maritime.

brest chateau musee de la marine

Tout commence par l’histoire, dans le donjon, exposée sur grands panneaux et illustrée d’objets et maquettes. Celle du fort en premier, avec ses murs en triangle chers à Vauban.

porte torpille marder brest musee de la marine

Un véhicule porte-torpilles Kriegsmarine de type Marder offre aux enfants sa gueule de manga pleine de dents. Une torpille classique est transformée en poste de pilotage, tandis qu’une seconde torpille est fixée sous elle. L’ensemble plonge à 40 mètres !

jean quemeneur brest musee de la marine

La figurine de Jean Quéméneur, personnage de la complainte début XXe du compositeur Henri Asquer, est dessinée par Pierre Péron. Ne pas confondre avec Pierre Quéméneur, de l’affaire Seznec.

seehund sous marin de poche brest musee de la marine

Dès la sortie à l’air libre, au-dessus du port, surgit un sous-marin de poche Seehund allemand de 1944, le S622, qui sera intégré aux armées françaises pour un temps en 1952. Les ingénieurs allemands étaient (et demeurent) très ingénieux ; on se demande si deux ans de plus auraient permis à Herr Hitler, sinon de « gagner » la guerre, d’au moins stabiliser le front ! Mais c’est se perdre en conjectures… Hitler aurait-il été Hitler s’il n’avait pas précipité l’invasion de l’URSS – pourtant son « alliée » ? Aurait-il envoûté le peuple s’il n’avait pas vociféré sur la race et la conquête, faisant de la guerre la forge du futur ?

jonque boat people brest musee de la marine

Une jonque de boat-people vietnamiens gît derrière le rempart, tandis que nous nous dirigeons vers la tour de Brest pour examiner la suite.

attributs president du carre brest musee de la marine

Diverses salles obscures présentent la marine de guerre et les bateaux, donnant quelques détails de vie quotidienne. Tel ce coffret d’attributs réservé au président du carré. Ces objets symboliques sont destinés à avertir les officiers d’un comportement inadéquat, alors que la promiscuité exige l’attention aux autres. Le président du carré les distribue aux fautifs, telle la gaffe (pour un gaffeur), le puits (pour le je-sais-tout puits de science), le marteau (pour la tête de bois têtu), le mur (pour l’indiscret), le brancard (pour l’absentéiste), la pelle (pour qui devrait balayer devant sa porte avant de médire)…

entree du port 1861 brest musee de la marine

L’entrée du port de Brest en 1861 montre la vaste rade, le goulet facile à défendre, l’abri dans les terres de la Penfeld. « De gauche à droite se trouvent les magasins des subsistances, la tour Tanguy, le bagne, le pont tournant, la machine à mâter flottante, le château et le sémaphore », indique la notice.

croiseur la perouse 1877 brest musee de la marine

Le croiseur mixte Lapérouse, construit à Brest, est mis en service en 1877. Si sa coque reste en bois, ses canons sont protégés par des tourelles pivotantes et il marche à voiles et à vapeur.

mousse 1890 brest musee de la marine

Comme ses mousses, fort sollicités sur un navire qui ne comprend que des hommes. Le Lapérouse fait partie de l’escadre d’orient sous l’amiral Courbet en 1885, puis remplit diverses missions à Terre-Neuve et en Méditerranée, avant de faire naufrage à Madagascar en 1898.

dugay trouin 1900 brest musee de la marine

Le Dugay-Trouin, 1900.

porte helico jeanne d arc brest musee de la marine

Le porte-hélicoptères La Résolue, lancé à l’arsenal de Brest en 1961, succède au croiseur-école de 1931 Jeanne d’Arc en 1964 et il en reprend le nom. Il embarque jusqu’à 200 officiers-élèves mais effectue aussi jusqu’en 2010 des missions humanitaires en mer de Chine, Indonésie ou Caraïbes. Je l’ai visitée au Pirée, invité par les officiers en 1980.

mousse 2015

Un mousse plus récent.

poste de commande porte helico jeanne d arc brest musee de la marine

Le poste de commande avec porte-voix du porte-hélicoptère Jeanne d’Arc, en usage entre 1961 et 2010.

passerelle de commandement vauquelin brest musee de la marine

La passerelle de commandement du Vauquelin est plus complexe.

croiseur colbert brest musee de la marine

Le croiseur Colbert.

sous marin nucleaire le redoutable brest musee de la marine

Brest est célèbre pour ses sous-marins, dont la base stratégique se trouve à l’île Longue, dans la rade, aménagée dès 1967. En 1963 est constituée la force nucléaire océanique stratégique dont le premier SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins) Le Redoutable sort en 1971 des ateliers de Cherbourg. Long de 138.7 m et haut de 10.6 m, il porte 16 missiles à ogives nucléaires. Six sous-marins du même type sortiront, dont le dernier a été retiré du service actif en 2008. D’autres sont désormais à la mer.

vetement sauvetage sous marin brest musee de la marine

Le vêtement de sauvetage en usage dans les sous-marins de la Marine nationale est de type mark 8. Il permet l’évacuation en sas de sauvetage et son gilet a une réserve de 10 litres d’air respirable et une combinaison gonflable pour remonter des profondeurs. Une nouvelle version mark 10 est désormais utilisée.

fregate multi missions aquitaine 2012 brest musee de la marine

Les frégates franco-italiennes sont célèbres, puisque la Russie en voudrait. Multi-missions, elles existent en version anti-sous-marine ou anti-aérienne. L’Aquitaine, construite à Lorient et basée à Brest avec 108 hommes, protège les SNLE.

Renseignements et programme 2015 du Musée national de la Marine à Brest

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Carantec le réseau Sibiril

Lorsque la France s’effondre en six semaines, en juin 1940, certains ne l’acceptent pas. ils ne sont pas tous à Londres.

carantec musee maritime

Le musée maritime de Carantec – dont j’ai déjà parlé –  créé par Yves Le Gall rend hommage depuis 1990 à ces héros de la résistance française.

drapeau a croix de lorraine

Jakez Guéguen, marin qui habite près de Caractec, au Pont de la Corde, effectue trois allers-retour vers Jersey, encore non occupée avec son sablier de 8 m, le Pourquoi-Pas.

sablier pourquoi pas 31 evades

Mais c’est le constructeur de bateaux Ernest Sibiril, à Carantec, qui va développer le réseau. Dès le 3 juillet 1940, il rapatrie quatre soldats anglais et plusieurs dizaines de jeunes français volontaires pour la France libre.

sablier pourquoi pas jacques gueguen

Guéguen est arrêté par la police allemande, relâché pour raison de santé, puis menacé d’être à nouveau arrêté pour purger sa peine ; Sibiril va l’aider à fuir avec son fils en février 1942. Le réseau réussira par la suite une vingtaine d’autres évasions, selon plusieurs routes maritimes : 4 par Jacques Guéguen, 14 par Ernest Sibiril, et trois autres évasions individuelles.

souvenirs d occupation musee carantec

Près de 200 évadés dont 4 aviateurs américains et 2 britanniques ont ainsi pu rejoindre l’Angleterre et emporter des renseignements sur l’armée allemande pour le deuxième bureau et le MI5.

evasions par mer a partir de carantec

Comme tous les bateaux en état de flotter avaient été recensés par l’occupant, il a fallu en construite de nouveau clandestinement, et remettre en état de vieilles coques de rebut. C’est ainsi qu’Ernest Sibiril construisit dans son chantier naval le Requin, un cotre de 5.99 m, pour s’évader lui-même avec toute sa famille et sept autres, dont un pilote anglais. Sibiril avait échappé par miracle à une arrestation en juillet 1943.

cotre le requin pour rallier angleterre

Il fallait aussi équiper et ravitailler les bateaux pour qu’ils puissent traverser la Manche, parfois sur plusieurs jours. Puis transporter à Carantec en camion sans se faire prendre les candidats à l’évasion. Les héberger et les nourrir en attente de la nuit propice. Piloter les bateaux pour sortir de la baie de la Penzé.

routes evasion réseau Sibiril depuis carantec

Les départs avaient lieu discrètement, de nuit, les dates sans lune et à pleine mer afin de profiter du courant sans mettre les voiles ni actionner le moteur. La météo n’était pas non plus toujours propice… Les gardes-côtes anglais ont arraisonné tous les bateaux sauf un, à l’arrivée dans les eaux territoriales ; ils craignaient les espions.

temoignage evade reseau sibiril

Armand Léon, goémonier de l’île Callot, jouxtant Carantec, fut le dernier à traverser, à la barre de son 6.75 m Amity. En février 1944 il emmena 21 volontaires, entassés comme on l’imagine. Malgré la tempête, tout se passa bien car « ils étaient assez nombreux pour écoper », déclara le tranquille marin à l’arrivée.

ici londre radio

Les messages codés de la BBC, dans l’émission Les Français parlent aux français, annonçaient l’arrivée à bon port des évadés.

bbc evades parlent aux francais

Les Anglais, fair play, disent que Carantec détient le record des évasions réussies. Le professionnalisme des marins, le bon sens breton et la prise de risques raisonnée a permis ce succès.

alain sibiril a 14 ans

Le fils d’Ernest Sibiril, âgé de 11 ans en 1940, s’est évadé avec son père à 13 ans en 1943. Il assurait les missions de surveillance aux abords du chantier, situé près du port en bord de mer, et a gardé toutes ces années ce lourd secret. Petit homme déjà, il n’a jamais eu le temps d’être adolescent.

de gaulle a carantec

Le général de Gaulle est venu, après guerre, rendre hommage aux Carantécois.

Catégories : Bretagne, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sashimi de thon tahitien

Un délice d’été, à servir bien frais avec un bol de riz blanc en plat principal ou tel quel en entrée, avec un vin blanc ou rosé.

Ingrédients :

Pavé de thon surgelé selon le nombre de convives et selon qu’il s’agit d’un plat principal ou d’une simple entrée. Achetez le poisson cru surgelé par un professionnel pour éviter le parasite anisakis simplex : la congélation 24 h au moins à -20° c. suffit pour le tuer. Évidemment, les Tahitiens le mangent cru tout frais pêché…

Le couper encore surgelé en tranches fines, puis laisser décongeler au frigo.

Servir sur du chou cru râpé, accompagné de carottes ou de navet râpé, éventuellement quelques tomates cerise.

Les Japonais mangent le sashimi nature, sur du riz gluant avec un peu de raifort, mais les Tahitiens réalisent une sauce délicieuse :

Hiata de Tahiti

Catégories : Gastronomie, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Danila Comastri Montanari, Cave Canem

danila comastri montanari cave canem
L’Occident vieillit, la mode est à la nostalgie, au regard vers le passé. Depuis la curiosité légitime pour l’histoire (qui est positive) jusqu’aux larmes et regrets du « c’était mieux avant » (qui est négatif), l’engouement pour le roman historique ne se dément pas. Surtout quand ce roman est en plus policier. Cave Canem est le premier tome d’une série qui met en scène un sénateur romain dans sa trentaine, épicurien, réaliste, parfaitement dans le vent de son époque.

C’est que son auteur, Danila Comastri Montanari est licenciée de Science politique et parfaitement italienne. Son érudition est donc étendue et l’action réduite. Les tableaux de mœurs comptent plus que l’avancée de l’enquête ; l’énigme est plus intellectuelle qu’à rebondissement. D’où le ton un peu figé et le vocabulaire un tantinet trop universitaire pour cette ouverture d’une série de 12. Il reste que le sénateur Publius Aurélius Statius nous est sympathique. Il a 16 ans dans le premier chapitre et devient brutalement pater familias de sa domus par le décès accidentel de son père. Il doit s’imposer, ce qu’il fait de tout son cœur et de sa grande intelligence, le savoir grec dont il a été abreuvé lui ayant ouvert l’esprit. C’est à cet instant que nous apprenons que, dans la Rome antique, nul n’était juridiquement ” majeur ” avant le décès de son père – eût-on 70 ans !

Là, probablement, réside tout le sel de cette originale série. L’énigme est bien présente, mais l’analyse de la société et de la psychologie d’époque sont plus intéressantes, surtout pour nous, Français. Surtout à l’heure où les programmes de collège sont « allégés » par l’ignorance contente d’elle-même et la démagogie mondialo-socialiste si fidèlement exécutée par Belkacem.

A la lecture de ce livre, il ne faut pas être particulièrement attentif pour qu’une évidence saute aux yeux : la France actuelle a gardé de nombreux traits du monde romain sous l’empereur Claude, entre 19 et 44 après J.C. Même révérence pour celui qui incarne le pouvoir suprême, même centralisation où la politique ne se fait qu’à Rome, même société de cour autour de laquelle tout ambitieux gravite. Même pipolisation des coucheries et intrigues des puissants, la télévision étant remplacée à Rome par les courriers et la rumeur. Même attrait nostalgique pour la campagne, son existence naturelle et ses produits tout frais, voire ses recettes de grand-mère pour préparer les poissons à la table ou les onguents sur la face.

Ce qui va plus loin, et nous ramène à notre inconscient historique, la fameuse ” laïcité à la française ” dont nombre de politiques à la mémoire courte se rengorgent, nous vient tout droit de la Rome impériale préchrétienne ! « Entre nous soit dit, expose le jeune sénateur, l’existence des dieux me semble tout aussi improbable (que la divination) même si, en bon Romain, je jure sur le génie d’Auguste et je célèbre les rites propitiatoires que le ‘mos majorem’ (la tradition) prévoit. Mais ces cérémonies concernent la loyauté de l’État, certes pas la foi la plus intime : heureusement, chacun est libre, à Rome, de vénérer le dieu qu’il veut, ou de n’en vénérer aucun, tant que la loi n’est pas violée » p.112.

L’hymne à la France technicienne, chantée par Airbus aussi bien que par les ingénieurs de Bouygues et d’Alstom, nous vient tout droit de Rome et de sa fierté de bâtir. « Les monts creusés en profondeur, les collines aplanies, les plaines fertiles qui remplaçaient les marais méphitiques, les larges et agréables routes, les splendides routes pavées qui diffusaient partout le nom et la civilisation de Rome, voilà ce qui le rendait fier d’être romain, bien plus encore que la victoire des légions. Eau courante, maisons chauffées, monte-charges, grues, puissantes machines de guerre, bateaux rapides, écoles et bains pour tous… le progrès était vraiment irrépressible, songea le patricien avec orgueil » p.122.

Sauf que, malgré l’eschatologie chrétienne qui allait bientôt submerger l’Occident, reprise par le progressisme des Lumières puis par la vulgate marxiste et l’espérance socialiste, le progrès est loin d’être un chemin linéaire ! Si les Romains du temps de Claude se baignaient tous les jours, il faudra attendre la seconde moitié du XXème siècle pour que les Français retrouvent ces bonnes habitudes… Il y a toujours des mystiques ou des ” croyants ” pour préférer la vie sauvage ou la férule d’un Code divin figé une fois pour toutes.

L’exploration de l’Empire qui fut il y a 2000 ans nous fournirait-il quelques clés pour anticiper notre destin ? Si l’histoire ne se répète jamais, car elle est à chaque fois nouvelle, l’être humain n’évolue pas si vite qu’un homme de notre siècle ne puisse ressembler trait pour trait à un Romain d’alors. Le pouvoir politique, l’attrait de l’argent, les amours et rivalités familiales, la communauté du domaine, connaissent-ils des approches humaines si différentes ? La nostalgie pour les rassemblements – famille élargie, groupes d’amis, associations, syndicats, militants, monastères, communautés diverses, et même la conception de l’économie – ne vient-elle pas de cette domus romaine qui organisait l’existence, sous un même toit et dans un même domaine quasi autarcique, d’une centaine de personnes, depuis le pater familias jusqu’aux plus humbles esclaves ?

jeune esclave nu

Dans son Appendice au roman, l’auteur éclaire un peu ce monde pour nous anachronique des esclaves romains. Ils ne constituaient pas une classe, « le terme servus dénotait en effet un état juridique, et non économique, si bien qu’on pouvait trouver des esclaves très riches, à leur tour propriétaires d’un grand nombre de servi » p.232. Surtout que les aristocrates romains avaient cette attitude déjà ” catholique ” de mépriser tout ce qui était travail et argent : il leur suffisait de naître ; les esclaves travaillaient pour eux, production et commerce leur étaient délégués. L’affranchissement était monnaie courante, si bien qu’Auguste dut le réglementer et « en ce qui concerne l’attitude des citoyens libres à l’égard de leurs semblables réduits en esclavage, le monde antique fut totalement dépourvu du racisme qui a caractérisé, par exemple, dans le monde moderne, la condition des Africains sur le continent américain : l’on n’était pas esclave en raison d’une infériorité morale, intellectuelle ou biologique, mais simplement par malchance » p.233.

Au total, le coupable de l’intrigue est inattendu, ce qui fait toujours plaisir au lecteur de roman d’énigme, mais la promenade sociale-historique vaut le détour !

Danila Comastri Montanari, Cave Canem, 2001 Grands Détectives 10/18, 244 pages, €4.50

Catégories : Italie, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Monterosso

Une arche pour tenir les murs surplombe la rue qui aboutit sur le port.

monterosso sentier

Les plages aménagées sont plantées de parasols et de transats, bordées de bars vitrés ; des gosses plongent et se roulent sur le sable. On peut louer pédalos, kayaks et stand up paddle à la mode.

monterosso gosse de plage

Des silhouettes se profilent, délicates, debout sur la planche en train de pagayer, tels des pêcheurs de rivière Li. Toutes les filles veulent avaler un café, comme après chaque pique-nique, je prends une bière en plus.

monterosso planche et kayak

Monterosso a été envahie de boue le 25 octobre 2011, après des pluies diluviennes qui ont raviné la falaise et emporté des pans entiers de sentiers et de maisons. Des photos affichées sur les murs commémorent l’événement et arborent des sites Internet pour récolter des dons. Il y avait de l’eau boueuse jusque dans les églises, sur une hauteur de près d’un mètre.

monterosso boue 2011 eglise

Nous visitons l’église San Giovanni Batisto, du 13ème en gothique génois, à la façade blanche et verte de marbre et serpentine, à la rosace caractéristique. Ses piliers intérieurs sont cannelés de même en vert et blanc. L’ensemble des bancs et chaises avait été renversés par la crue, des photos dans l’église en témoignent à l’envi.

monterosso confrerie mortis et orationis

En face, la Confrérie Mortis et Orationis arbore sa tête de mort et ses tibias entrecroisés au-dessus de la porte. Ce n’est pas un repaire de pirates mais une association pieuse qui se charge d’enterrer les défunts trop pauvres. L’intérieur est de même tout entier consacré à la mort, dans un style baroque grinçant dont l’excès ne va pas sans quelque humour. Ce ne sont que squelettes flanqués d’angelots bien en chair, têtes de mort jouxtant têtes d’ange, même le Christ du crucifix est émacié. Comme si le ciel offrait la chair et le muscle irradiant, tandis que la terre décompose jusqu’à l’os. C’est bien la vision chrétienne qui fait de l’au-delà l’espérance de tous les déboires d’ici-bas. Mais à rêver d’autre monde possible, on en oublie d’aménager ce monde-ci.

monterosso confrerie mortis et orationis tete de mort

La troisième église est la Confrérie du Saint-Sacrement avec un beau Christ gisant en bois et les ornements de procession. Un bateau ex-voto pend au-dessus des fidèles, dans la nef. Sur un mur, les instruments de la Passion, marteau, clous, tenailles, lance, perche portant l’éponge, échelle, couronne d’épines – toute la panoplie du parfait petit bourreau romain d’époque. Il y a quelque sadisme à présenter avec autant de complaisance ces instruments de torture, jouissant en imagination de leur usage dans la chair. Mortification ? Horreur du mal ? J’y verrais plutôt une perversion du plaisir, le tourment ajoutant aux délices…

monterosso confrerie st sacrement instruments de la passion

Les rues offrent leurs boutiques commerçantes, souvenirs, œnothèque et boulangerie. Pizza y voisine avec farinata, focacie, farcite, et pâtes en forme d’hosties typiques de la région. Grappa, limoncello, vino, liquori, olio – tous les produits typiques du lieu sont offerts contre cher paiement.

monterosso farinata focacce farcite

La gare est toute rose, sise en bord de mer, accessible par un tunnel. Des gamins se baignent encore dans l’eau bleue tandis que des parents se prélassent en transats payants. D’autres remontent dans les rues, vers chez eux, plus ou moins habillés. Moins on emporte, moins on risque de perdre ; le mieux est de ne garder que le string minimum conseillé.

monterosso fillette

Nous restons assis dans le parc ouvert sur la place face au port, sous la voie surélevée de chemin de fer, près de la statue martiale et outrée de l’inévitable Garibaldi, enveloppés du cri des petits enfants qui jouent pieds nus sur l’aire aménagée pour eux.

monteroosso garibaldi

Départ le lendemain. Je ramène 433 photos, des pages de carnet à compléter, et je retrouve 244 courriels dans ma boite. Le retour est aussi long que l’aller : parti de Deiva Marina à 9h01, je ne suis à Paris qu’à 23h21. Dans le TGV de Milan, une soixantenaire blonde derrière moi n’a cessé de saouler sa copine (et moi avec) de la description minutieuse de ses petits-enfants, les sketches de Noël des petits, parents et enfants tous chez la diététicienne, les gamins sportifs, son pot de retraite et ainsi de suite – sans une pause dans la parole.

Guide Voir Gênes et les Cinq Terres, 2014 Hachette tourisme, €19.95

Randonnées en circuit organisé une semaine dans les Cinque Terre
DVD Footloose in Italy – Cinque Terre and Venice (en anglais)
DVD Tutti in bicicletta – I percorsi più belli – Cinque Terre (+libro-guida) (en italien)

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,