Ed Wood de Tim Burton

Quand Hollywood se moque de Hollywood – avant la grande crise capitaliste de 2008 – vous obtenez un biopic alerte et sympathique. Ed Wood a réellement existé ; il est qualifié en 1980 de « réalisateur le plus mauvais de l’histoire du cinéma ». Incarné brillamment par Johnny Depp jeune (tout juste 30 ans), il apparaît ici comme incurablement naïf et d’un optimisme à tout crin, ne reculant jamais pour faire un film – qu’il bâcle cependant en ne tournant jamais une seconde prise d’une scène.

Pour arriver, en 1952, il tente de convaincre les producteurs ; pour les convaincre, il aborde toutes les ex-vedettes en déclin qui passent à sa portée : Bela Lugosi (Martin Landau) qui joua Dracula, Vampira (Lisa Marie) virée de Channel 7, Tor Johnson (George Steele) qui s’est perdu dans le catch ; pour emporter le morceau, il accepte comme acteurs les investisseurs ou les fils d’investisseurs aussi nuls que prétentieux. De tout cela ne peut sortir un bon film… surtout qu’il est pris par le temps, la location d’un studio à Hollywood coûtant cher. Ed Wood est donc scénariste, metteur en scène, réalisateur, acteur – et parfois producteur ! Il va jusqu’à voler une pieuvre en plastique pour tourner une scène dont il fait les raccords sous l’eau avec des chutes de film au rebut.

Ed Wood/Johnny Depp est touchant dans son enthousiasme juvénile qui croit tout possible (copié sur celui de Ronald Reagan acteur), jusqu’à tomber d’accord avec Orson Welles lui-même (Vincent D’Onofrio) que l’idéal est de tout faire soi-même si l’on veut créer une œuvre personnelle comme Citizen Kane. La chemise plus ou moins déboutonnée selon les humeurs, il avoue à sa compagne (Sarah Jessica Parker) que, depuis tout petit et parce que sa mère voulait une fille, il aime à se travestir et porter surtout des pulls en cachemire – matière qu’il trouve « très sensuelle ». Ladite compagne est choquée, comme il était de bon ton à cette époque d’après-guerre. Une autre compagne tout aussi blonde mais au pif moins chevalin (Patricia Arquette) réfléchit à cette révélation, puis accepte. Car Ed Wood n’est pas inverti, il aime seulement le travesti. Tout comme le cinéma – qui fait prendre des vessies pour des lanternes !

C’est ce que lui apprend le mage (Jeffrey Jones) qui prédit que « l’homme sera sur Mars en 1970 » (le film sort en 1994). Pourquoi le sait-il ? Parce qu’il l’affirme (tel un Trump qui trompe) et qu’il « suffit de porter un smoking et de parler avec distinction pour être cru ». C’est aussi ce que lui a enseigné Dracula, dont il rencontre l’acteur Bela Lugosi et s’en fait un ami. Le regard de méduse, la voix qui enfle et s’enrocaille, les gestes sinueux des mains et des doigts griffus, composent un Personnage. Qui n’a jamais existé mais dont le mythe devient réel parce qu’il s’incarne à l’écran.

Toute la « magie » de Hollywood est là, tout son mensonge aussi. Les Américains, si réalistes en affaires, veulent s’évader dans un monde imaginaire dès qu’ils sont sortis de leurs chasse au fric. Ils se moquent du monde : ils veulent un monde à eux, qui les fasse rêver. De gros nichons dit le premier producteur, des explosions dit le boucher en gros qui finance un film, de l’amour romantique dit une mijaurée de cocktail, de la science-fiction et de l’atome parce que c’est à la mode (dans les années cinquante) dit un autre producteur. En bref, le cinéma n’est pas une œuvre de création mais un bien de consommation que les gens doivent avoir envie d’acheter.

Et ce biopic, par une pirouette, réalise exactement l’inverse ! Il parle de la réalité du cinéma, de la course au fric, des vapeurs des divas, de la bêtise du public. Ce pourquoi le public l’a boudé à sa sortie, mais les critiques l’ont adulé. Il est intéressant à voir, dans ce noir et blanc qui donne de la distance et rajeunit encore plus Johnny Depp, par tout ce qu’il nous dit de l’illusion américaine.

DVD Ed Wood de Tim Burton, 1994, avec Johnny Depp, Martin Landau, Sarah Jessica Parker, Patricia Arquette, Jeffrey Jones, Touchstone Home Video 2004, 121 mn, €7.99 

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Khiva 1

Nous avons 7 h de route vers Khiva. Nous traversons le Kyzylkhum, le grand désert de sable rouge. Il commence 50 km à peine après Boukhara et s’étend sur près de 300 000 km². Monotone, il est parfaitement représenté par la musique de Borodine, Dans les steppes de l’Asie centrale : grave, lancinante, rythmée lentement.

Il est planté de sakhsoul, arbustes proches du tamaris, dont les racines vont plonger à plusieurs dizaines de mètres sous terre pour chercher l’eau. Ce désert est loin de l’être : y grouillent nombre de serpents, scorpions, lézards. Des varans d’un mètre de long et des oiseaux y vivent. Les bêtes sont plus venimeuses l’après-midi après s’être bien réchauffées entre 10 et 15 h, prêts à chasser leurs proies. Mais ces animaux hostiles n’aiment pas semble-t-il l’odeur du feutre, fait de laine de chameau et de mouton pressée. C’est pourquoi les nomades vivent quiètement l’été sous leurs yourtes. Alentour paissent les chameaux et les moutons noirs karakul.

Nous nous arrêtons à un campement. Les moutons se pressent comme si nous étions des prédateurs, et les gamins marchent pieds nus dans le sable caillouteux.

Tout au long de la route, à une dizaine de mètres en retrait, court un réseau de câbles téléphoniques à ras de terre. C’est moins coûteux que de planter des poteaux, et résiste probablement mieux aux tempêtes qui se lèvent. Rios nous affirme que la période 1996-2005 a donné la priorité à la construction de collèges dans le pays. La période qui suit, 2006-2012, donnera la priorité aux routes.

Au loin des ondulations ; une vallée a été creusée paresseusement dans le grand désert. C’est l’Amou Daria, l’Oxus grec, qui roule ses eaux tranquilles dans un large lit. Les Grecs d’Alexandre l’ont traversé jadis sur des outres de mouton gonflées.

Khiva nous voit débarquer à l’hôtel Malika Khan, un autre de la même chaîne qu’à Boukhara. Il est situé en face de la vieille ville entourée de remparts de terre rouge, au bout d’un bassin rempli d’eau stagnante dans lequel les gamins pêchent. Ils n’ont semble-t-il pas le droit de s’y baigner ; nous n’en avons vu aucun dans l’eau durant les deux jours que nous avons passés.

La grande salle de l’hôtel, ouverte comme une cour sous le toit, est bellement décorée de charrettes, tapis et poteries traditionnelles. Mais ni les draps ni la taie d’oreiller ne sont changés… Nous sommes dans la région autonome ouzbek du « Pakistan ». Aux repas, seules les salades sont appétissantes. Les soupes sont toujours lourdes et roboratives, trop grasses pour nos besoins de non paysans. La viande est soit dure, soit hachée en chachlik. Aujourd’hui, ce dernier est déguisé en crêpes roulées.

L’après-midi, nous allons faire un premier tour dans la ville ancienne ou ville intérieure, « itchan-kala ». Elle est étroite et rectangulaire, 600 m sur 400 m, ceinturée de remparts de briques lissés à la terre crue hauts de près de 8 m et ouverte de 4 portes aux points cardinaux. Aux temps soviétiques, la population a été expulsée de la ville-musée ; depuis l’indépendance, les gens ont été autorisés à revenir habiter l’intérieur pour la rendre vivante et l’entretenir.

Devant la porte des gavroches du coin, torse et pieds nus, jouent dans la poussière ou au bord des bassins. Cuivrés par l’été, sales de la terre du désert, ils ont la vie chevillée au corps. La première chose que nous sommes obligés de faire, sous l’arcade d’entrée de la porte, est de payer le droit de photographie : 5000 soums (soit le prix de 2 bières ou 3 euros, ou une demi-journée de travail pour un professeur de collège ouzbek).

Nous allons voir les remparts, le minaret, la mosquée d’été, la mosquée d’hiver – et la mosquée du Vendredi.

La mosquée Djouma (1788) contient 212 colonnes de bois qui font comme une forêt de piliers sculptés du plus bel effet dans la lumière solaire qui tombe des parties de toit à ciel ouvert. Certaines colonnes datent du 11ème siècle.

La place du Khan était celle où l’on décapitait, lapidait, pendait et éviscérait les condamnés : les mœurs du temps étaient animales – et les islamistes rigoristes veulent les voir revivre. Une cellule de prison, transformée depuis quelques décennies en musée, énumère tout cela complaisamment. Elle présente des dessins de pilori, des menottes de fer, des fouets de cuir ayant servi. La salle du trône garde un siège recouvert d’argent.

Nous prenons un pot dans un café en face de la mosquée du Vendredi. La porte extérieure sur la rue s’ouvre sur une cour-jardin ombrée de tonnelles où des tables entourées de coussins bas permettent de s’asseoir sans chaussures.

Nous revenons avec le soleil qui tombe, droit dans l’axe de la rue qui mène à la porte.

Au crépuscule, les remparts crénelés, les tours en cône et les coupoles des mosquées, ensanglantés par l’astre, ont un air féerique. La ville ressemble alors à un décor d’opéra de Verdi.

D’autres fois, l’aspect massif du minaret ou la façade obtuse de la medersa donnent un air satrape au décor. On se croirait à Bagdad sous Saddam, ou à Karnak au temps des Pharaons. Khiva est la ville la plus ramassée, un amas de splendeur des plus typiques de cet art de la brique et de la majolique qui a fait le charme de la civilisation musulmane à son apogée.

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Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime

Comme toujours, nous sommes dans la bonne société américaine du nord-est, à Spring Lake. Des familles y vivent depuis des générations, les maisons anciennes regorgent d’archives et de vieux meubles dans leurs greniers. C’est ce qui donne l’idée à un meurtrier en série de rattacher ses fantasmes actuels aux jeunes filles jadis assassinées fin XIXe, nul n’a jamais su par qui.

Mais lui sait : il a trouvé le journal de l’assassin et se pique d’en être la réincarnation. 1891-2001, un siècle a passé mais les meurtres reprennent depuis quelques années aux mêmes dates et selon les mêmes critères : des jeunes filles blondes, jolies et élancées. Toutes étranglées. Y aurait-il un lien ? C’est en tout cas ce que pense immédiatement Emily, jeune avocate récemment divorcée et entre deux boulots. Elle a fait fortune avec la vente d’actions offertes par une jeune pousse à qui elle a fait gagner un procès et vient d’acheter la maison d’une de ses grand-tantes à Spring Lake. Elle s’intéresse aux archives de la ville.

La réincarnation est un thème à la mode dans les magazines pour épouses désœuvrées, et l’auteur aime à être complice de ces lectrices favorites – même sans y croire une seconde. Comme toujours en rivalité avec la presse, l’écrivain est du côté policier et n’hésite pas à mettre en cause les méthodes de charognards des journalistes – surtout femmes. Le meurtre d’une vieille dame est d’ailleurs commis après publication d’une indiscrétion par l’une des harpies d’un torchon à scandale.

Le génie professionnel de Mary Higgins Clark est de nous plonger dans un milieu précis, d’embrouiller à plaisir les histoires et les petits secrets plus ou moins avouables de chacun, de découper le roman en journées inexorables jusqu’au dénouement annoncé, puis chacune d’elle en scènes de cinéma où chaque métier vaque obstinément à ses affaires. La mécanique une fois montée roule toute seule, et c’est un plaisir d’être surpris à la fin : tout était dit et le lecteur n’a rien vu.

Même si le premier indice qui a sauté aux yeux était le bon…

Ceux qui lisent laborieusement se noient dans la profusion des personnages, si l’on en croit leurs commentaires niais, mais il s’agit d’un grand roman policier de Mrs Clark – certains le sont moins. Les années qui ont passé depuis sa publication n’enlèvent rien à l’attrait de la lecture, car l’histoire se réfère au passé tout en ayant déjà basculé, pour le présent, dans notre monde actuel des téléphones mobiles et des start up. Vous qui aimez lire, vous ne serez pas déçu !

Un conseil cependant : évitez de tout dévorer d’un coup, malgré l’envie que vous en avez. Lisez chaque journée et faite une pause, ce n’en sera que meilleur.

Mary Higgins Clark, Dans la rue où vit celle que j’aime (On the Street Where You Live), 2001, Livre de poche 2003, 383 pages, €7.90, e-book format Kindle €9.49

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Boukhara 4

A la mosquée Bolo Khaouz, un vieux tout à fait authentique se dirige vers nous et vient s’asseoir tout près. Il observe, il veut bien se faire prendre en photo, il ne dit pas un mot.

Toute une théorie de babouchkas vient prier. La mosquée est en activité, mais vide de fidèles en ce jour et à cette heure. Elle est donc visitable aux étrangers. La vaste salle sous la coupole est recouverte de tapis, sur lequel on n’entre que pieds nus. Rien de remarquable, sinon quelques tracts imprimés appelant au pèlerinage ou aux dons, comme dans nos églises.

Je prends les babouchkas en photo à l’extérieur ; elles veulent se voir ; les autres veulent être prises aussi, en notre compagnie. C’est un moment d’échanges populaires. Nous ne nous comprenons pas par les mots, mais c’est bon enfant. S’agit-il d’une superstition de l’image ? La résistance à l’interdit islamique ? Quelque chose à voir avec le culte orthodoxe des icônes peut-être ?

Nous sommes trois à monter dans le petit minaret élevé sur la place, en face de l’entrée de la mosquée. Cela par autorisation du porte-clés de la mosquée, qui nous ouvre la porte. Les marches sont hautes chacune de 50 cm, la spirale étroite. D’en haut, à une quinzaine de mètres du sol, rien de remarquable à voir. A la redescente, les sept autres, sans doute jaloux, ont enfermé les trois que nous sommes au cadenas. C’est juste une blague.

Nous revenons à pied par les quartiers de ce matin. Etonnant comme le groupe se laisse guider en aveugle, comme personne ne fait attention où il se trouve. Les filles ne se reconnaissent pas, elles n’ont aucun « sens de l’orientation ». Or, ce sens, c’est de l’observation surtout, pas quelque chose d’inné dont on serait apte ou inapte ! Comme un certain nombre est emmené par Rios à « la boutique de chemises », ces hauts sans manches ni col, brodés exotique, j’en ramène deux à l’hôtel par les rues empruntées dans l’autre sens ce matin même. Ils sont incapables de les reconnaître…

Garçonnets et ados aiment à se faire prendre en photo ; c’est tout juste s’ils ne disent pas merci. Est-ce un moyen d’échange avec les étrangers ? de reconnaissance qu’ils existent ? Faute de langage commun, l’image est peut-être la première forme de communication, spontanée et immédiate ? A Naples, je me souviens, les gamins étaient de même il y a dix ans encore. Les filles ? Elles sont voilées et passent comme des apparitions, loin de toute foule – surtout mâle ! Il est d’usage que les mâles musulmans ne savent pas se retenir, si l’on en croit les commentaires de Mahomet rapportés par ses zélateurs.

Rios possède une grosse Volga dernier modèle. Ce pourquoi il nous bassine avec les Volga. Il me reproche de toujours désigner les vieilles Volga d’époque soviétique, comme s’il n’y en avait pas de plus neuves. Il est vrai qu’elles étaient à l’époque reconnaissables comme voitures des cadres du parti. Pas les limousines Tchaïka, ni les Zil des pontes moscovites, mais le véhicule du tout-venant à parti d’un certain grade, plus spacieuse, plus puissante et plus confortable que les Moskvitch et autres petits modèles. La marque a arrêté sa production en 2006, trop obsolète, trop peu aux normes pour poursuivre. Les derniers modèles consomment encore 12 litres d’essence aux 100 km. Rios aime les voitures grosses et puissantes, signe d’arrivisme ou, plus gentiment, d’ambition sociale. Ce n’est pas un reproche : nos parents, dans les années 60, avaient exactement le même comportement. Aujourd’hui, la voiture est moins marquée socialement en nos pays développés, le riche peut très bien rouler en petite voiture pour la ville, ou le smicard s’acheter – d’occasion – une grosse BM. A 25 ans, Rios veut exister. Il aurait bien acheté une Mercedes, mais le prix, même en seconde main, reste dissuasif pour ses moyens. Il joue alors le ‘vintage’ avec cette Volga de l’époque d’avant. Il me rappelle ces étudiants des années 70 qui roulaient en Traction-avant Citroën.

Nous sommes quelques-uns à prendre une bière à 3000 soums en fin d’après-midi, à une terrasse de café bordant le bassin. L’un des garçons a remplacé sa chemise blanche par une sorte de gilet traditionnel de feutre, trop chaud sur le corps, mais sans manche ni col, qui lui laisse les épaules et la gorge à nu, tout comme le nombril. Il arrose au jet la surface sous les tables, voire les pieds des consommateurs. Cela rafraîchit l’atmosphère mais montre un comportement un peu brut, « administratif », du style « rien à f…aire que vous soyez mouillés, le règlement doit être appliqué, tout le monde pareil. » Cela reste très soviétique.

Nous dînons dans la medersa près du bassin, mais en retrait. La maison de couture Ovaciya présente un défilé de mode locale, en alternance avec des danses folkloriques. De quoi animer la cour, qui est dûment fermée au reste du public, et faire les affaires tant des restaurants qui ont installé leurs tables tout autour, que des boutiques ouvertes sur les galeries. Le repas, servi durant ce temps, est composé de salades-soupe-raviolis. Nous nous mettons en frais d’un vin rouge ouzbek. Nommé ‘Omar Khayam’, il ne fait pas honneur au poète, amoureux du vin. Il est épais, âpre, presque vinaigré. Dans le verre, il a l’aspect du jus de framboise.

Pas un enfant n’est admis dans l’enceinte fermée de la medersa. En cause, le défilé des femmes. Leur attitude apprêtée, provocante, les pervertirait. L’islam tolérant d’ici est resté très prude en tout ce qui concerne l’autre sexe. Entre eux, les garçons peuvent faire quasiment ce qu’ils veulent, du moins aller très loin ; avec les filles ou les femmes, ils ne sont autorisés à aller nulle part – jusqu’au dû mariage. Lorsque les portes s’ouvrent quelques moins de 15 ans s’engouffrent à l’intérieur, alléchés par l’interdit. Hélas ! Il n’y a plus rien à voir, que quelques étrangères qui ont largement l’âge d’être leur mère, fagotées de jeans d’hommes et sans aucune des attitudes lascives qu’ils ont pu fantasmer.

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Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan

L’intérêt de ce comics mis en film est de faire réfléchir son public cible des 12-15 ans sur les valeurs. Comment la colère naît de la culpabilité, combien la vengeance est une impasse, de quelle façon la justice n’est juste que lorsqu’elle est neutre et objective, au-dessus des personnes.

L’histoire est connue : Bruce Wayne, le fils unique d’un couple de riches philanthropes américains issus d’une dynastie industrielle, voit sous ses yeux un drogué descendre ses parents, plus avide d’argent pour se payer sa came que de la vie humaine. Il est l’exemple-type de l’égoïste totalement fermé qui se fout du monde et ne veut que jouir immédiatement – un archétype de la société des pionniers. Il est le bas de l’échelle dont les riches et puissants sont le haut, tout aussi égoïstes et fermés, dont la jouissance immédiate et permanente est le pouvoir sur les autres.

Mais le petit Bruce de 8 ans (Gus Lewis) a quelques mois auparavant chuté dans un puits du manoir familial en jouant avec son amie Rachel (Emma Lockhart), fille de la cuisinière. Il s’est cassé le bras, ce qui n’est rien, mais a été épouvanté par un vol de chauve-souris qui nichaient dans les profondeurs. Depuis, il fait régulièrement des cauchemars. A l’opéra, pourtant entre ses parents, il ressent un malaise à la vue des diables cornus aux ailes en cuir noir qui hantent la scène ; il réclame de quitter le spectacle et son père, trop bon, y consent. C’est à la sortie que surgit le looser qui va les tuer comme de vulgaires volailles à plumer.

Quatorze ans plus tard le jeune homme (Christian Bale) est empli de colère et ne songe qu’à se venger. Le tueur doit sortir de prison après avoir eu une conduite exemplaire, collaborer avec la justice pour témoigner contre le parrain de la pègre Falcone (Tom Wilkinson) et déclarer ses regrets au tribunal. Bruce veut le tuer, malgré Rachel qui lui dit que vengeance n’est pas justice – mais Falcone fait descendre le collabo avant que Bruce ne puisse sortir son pistolet.

Dès lors, frustré de sa vengeance, Bruce Wayne donne son manteau chic à un clochard et s’enfonce dans les bas-fonds, jusqu’en Asie – d’où part toute misère, selon la mythologie américaine. Un certain Henri Ducard (Liam Neeson) le repère dans une prison où il se bat à six contre un et le recrute pour sa Ligue des ombres, composée de guerriers ninjas. Bruce s’entraîne comme un forcené pour évacuer cette colère qui le hante. Il surmonte sa peur et réussit à dominer son corps par l’esprit suffisamment pour être reconnu comme apte à entrer dans la Ligue dirigée par le mystérieux Ra’s al Ghul, dont l’objectif est de restaurer la justice par tous les moyens partout dans le monde. Lorsqu’il lui demande de décapiter un meurtrier, Bruce refuse d’être « un exécuteur » ; il a une autre conception (chrétienne ?) de la justice. Dès lors, il doit se battre et incendie le repaire, tout en sauvant son mentor qu’il laisse inconscient à des villageois dans l’Himalaya.

Ce film d’initiation montre aux jeunes adolescents l’exigence de grandir pour devenir héros. L’égarement est naturel, l’apprentissage est culturel : si l’on veut devenir un homme plutôt que de rester orphelin infantile, il faut s’entraîner à dominer sa peur, à agir là où il le faut mais avec les moyens requis, et sans intérêt personnel. Et n’avoir aucune « pitié » envers ceux qui se mettent volontairement en-dehors de l’humanité.

De retour à Gotham City, vivant dans le manoir tenu par le fidèle majordome attaché à sa famille, qui l’a élevé (Michael Caine), Bruce se fait ninja pour mieux assurer la justice : il est play-boy héritier de grande fortune le jour et Batman la nuit, l’homme chauve-souris, en souvenir de ses cauchemars. Il ne veut pas devenir un justicier, mais que la justice soit un symbole qui plane comme une menace au-dessus des personnes. Nous sommes bien dans la conception américaine Ancien testament du droit et de la morale : un garde-fou vengeur qui empêche les humains faillibles d’errer.

Bruce s’appuie sur le chef de projets de la société Wayne (Morgan Freeman), relégué dans les sous-sols par le président exécutif avide de faire des affaires avec qui paye le plus – et d’entrer en bourse afin de diluer le pouvoir de la famille (une critique acerbe des excès du capitalisme financier américain). Lucius Fox (le renard) lui présente divers gadgets jamais commercialisés comme une combinaison en kevlar, un harpon à fil pour se remonter et un véhicule blindé tout-terrain. L’Amérique adore la technique et surtout les gadgets que les autres n’ont pas : au fond, le transhumanisme est déjà là, dans les gadgets. Batman s’appuie aussi sur le seul sergent de police resté honnête (Gary Oldman), vieux rêve américain que la Vertu existe malgré toutes les tentations. Le reste de l’histoire est pleine de rebondissements et d’action, la cité sur le point d’être détruite sauvée in extremis par quelques-uns.

Christian Bale (31 ans) est parfait en ce rôle de justicier tourmenté avec son visage lisse encore enfantin et un corps d’athlète obsédé de perfection. Son amie d’enfance Rachel (Katie Olmes) a choisi la voie du droit ; elle apparaît plus humaine mais aussi nettement plus impuissante face à la corruption et au crime de Gotham City. La ville est tenue par l’argent et la drogue, le premier servant à répandre la seconde pour anesthésier les dominés.

La leçon ultime est que la procédure légale doit avoir le dernier mot, mais pas sans que la force n’ait amené les criminel dans les filets de la justice, preuves à l’appui. Et c’est bien ce qui pose problème dans nos sociétés avancées : la violence est niée, les armes de la loi sont faibles – et les riches comme les criminels peuvent au fond faire ce qu’ils veulent.

DVD Batman le Commencement (Batman begins) de Christopher Nolan, 2005, avec Christian Bale, Michael Caine, Liam Neeson, Katie Olmes, Morgan Freeman, Gus Lewis, Warner Bros 2006, 134 mn, blu-ray €7.99

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Boukhara 3

Nous déjeunons au restaurant Ismoïl dans la ville moderne. Entre le boulevard et le restaurant, un canal d’eau boueuse sert à l’irrigation. Il est assez large pour servir de piscine. Cinq ou six enfants entre sept et 12 ans se jettent dedans en slip, garçons et filles mêlés, puis vont se rouler dans la poussière de la berge avant de replonger dans une gerbe d’éclaboussures. Qu’y a-t-il de plus libre qu’un enfant nu qui joue dans l’eau ? Sans contraintes, sans vêtements, de plain-pied avec les éléments, l’enfant est toute présence au monde, ici et maintenant, les sens en alerte, l’esprit accueillant.

Le courant est assez fort pour qu’ils soient obligés de bouger, l’eau assez fraîche pour leur faire frissonner la peau malgré les 38° extérieurs. Bronzés, rafraîchis, heureux, les garçons en nous voyant passer réclament la photo. Ils se mettent en scène, plongeant, émergeant, s’ébattant dans l’eau avant d’en ressortir pour s’admirer sur les petits écrans. L’un des baigneurs, dix ans, me dit ne parler qu’anglais mais reconnaître que je suis français !

Le restaurant a ses tables dehors, sous une treille toute en longueur, au milieu de jardins largement irrigués. Des oiseaux et des chats attendent la bonne provende. Je nourris quelques-unes de ces bêtes à fourrure qui me sont sympathiques. Les boulettes de viande du potage me sont superflues. Le menu est de salades variées en entrée, de soupe et de chachlik, cette brochette de viande hachée, tassée sur la pique et servie avec des oignons doux hachés.

Nous revenons à l’hôtel pour deux heures de « sieste » libres, au plus fort de la chaleur. La climatisation assure autour de 26°. Rares sont les gens du groupe qui savent gérer la soif, je m’en aperçois. Si, pour ma part, j’avale un litre de liquide en gros par repas, matin, midi et soir, je ne bois jamais entre. Les autres en sont à téter tout le jour, dès dix heures le matin. Leur premier geste est d’acheter leur bouteille d’eau cachetée d’un litre et demi et de la suçoter tout le jour comme des bébés leur biberon. Comme pour beaucoup d’attitudes contemporaines, j’y vois un signe net d’infantilisme.

L’après-midi nous voit au mausolée samanide, « la perle de l’orient », qui a mille ans, datant du 9ème siècle. Ce tombeau, érigé par le sultan Ismaïl Samani au-dessus de la tombe de son père, est réputé être le premier mausolée musulman. Il faut dire que l’islam, jusque-là, en interdisait la construction pour d’obscures raisons cléricales.

Il fait une chaleur à crever et nous sommes heureux d’écouter les explications culturelles à l’intérieur du cube à coupole. Le décor extérieur, en briques cuites alternées pour créer des arabesques, est une dentelle en relief qui mérite pourtant l’admiration. La forme sobre de l’ensemble, à taille humaine, a quelque chose de notre austérité romane, bien avant la démesure baroque des grands monuments alentour.

Les jardins recèlent encore le mausolée de Job – ou Tachama Ayoub, « source du prophète Job ». Auparavant, nous observons un jeune garçon en tee-shirt sans manches qui grave minutieusement du métal, assis dans les jardins, sous la surveillance attentive de son père.

La tombe dudit prophète serait sous la coupole. La source qu’il a fait jaillir de son bâton, selon une tradition souvent imitée depuis, existe encore. Nous en buvons son eau. Une calotte conique de forme pénienne coiffe un tambour, ce qui est assez original.

Le périple se termine à la mosquée Bolo Khaouz, nettement plus récente (1712). La coupole, ronde, figure symboliquement le ciel, les murs de la mosquée, carrés, le monde matériel. Un iwan repose sur 20 colonnes de bois. Un bassin stagnant apporte un air de fraîcheur dans la sécheresse poussiéreuse ambiante.

L’imam Al Boukhari est né en 810 à Boukhara. Il fut le meilleur collecteur de hadith, ces dits du Prophète recueillis par témoignages. Lui-même en aurait recueilli les 7000 plus authentiques sur un total de 600 000 recensés. Les hadiths forment le second Livre de l’islam.

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Manif

« Attention, ça va péter ! » proclame rituellement d’une voix de mitraillette les militants auto-convaincus de faire l’histoire malgré les élections démocratiques. Ceux qui braillent dans la rue et se répandent dans les media ne veulent pas de réforme – ils veulent renverser la table et devenir calife à la place du calife. N’hésitant pas à mentir sur les chiffres – fake news à la Trump, et sans plus de vergogne – en déclarant 150 000 quand on n’en compte que 30 000. Et les gauchistes encouragés par son ressentiment de classe de cramer un garage du service public – comme à Grenoble – ou cramer une voiture de flics, avec les flics dedans – comme jugé récemment.

Mélenchon l’avoue depuis des mois – lui qui voyage en première classe et pas son équipe : son style, c’est Robespierre ; son économie, c’est Chavez ; son régime, c’est Castro. Tous les contradicteurs seront impitoyablement réprimés « au nom du Peuple » – puisque le Peuple c’est lui, autoproclamé Leader maximo. Quant au Front national, soi-disant pour le peuple et contre les ordonnances modifiant le code du travail, il reste aux abonnés absents – c’est dire combien son action réelle est bien loin des ronflements de discours.

Les syndicats ? Ils sont si peu représentatifs qu’ils veulent seulement exister. Foutre le bordel et emmerder le monde est la seule voie qui leur vienne à l’esprit – bien loin de l’efficacité des syndicats allemands, danois ou même (ô l’horreur !) américains.

Ce gouvernement se veut populaire, or le plus populaire de tous est celui qui en fait le moins possible, il ne fâche ainsi personne – voyez Chirac, qui recule dès que ça gueule. Au contraire, quiconque tente de changer les choses voit se lever face à lui les conservatismes en tous genres, des rats dérangés dans leur fromage gras – voyez Rocard et Hollande en butte aux « privilèges » des petit-bourgeois socialistes (syndicalistes professionnels, fonctionnaires « inspecteurs », petits salaires jaloux de l’Etat social qui ne sont pas touchés). Comme Macron veut favoriser l’emploi, donc ceux qui travaillent, il touche aux zacquis des syndicats (qui se foutent des chômeurs depuis toujours), aux revenus de l’immobilier et des retraités, à l’argent dormant dans les Plans d’épargne logement (qui financent peu le logement) et même du Livret A (dont le taux va rester gelé deux ans alors que l’inflation repart un peu), à l’imposition – ISF unique en Europe – du patrimoine en entreprise (actions et parts).

Cultiver le jardin dérange forcément une niche écologique – il faudrait ne rien modifier de la nature pour tout préserver. Mais « la nature », c’est le droit de nature, donc le primat de la force. Tout ce qui libère fait peur, car la liberté en France est une angoisse : comment ? tout le monde va voir combien je suis « nul » ou « inadapté » ? Alors que ce n’est pas forcément le cas et que les talents peuvent se révéler ailleurs qu’à la télé. Y aurait-il tant de flemmards que tout le monde découvrirait, si on libérait un peu les talents ? Les « inégalités » seraient-elles le masque commode de ceux qui ne veulent pas que ça se sache ?

Le fantasme du changement est que ce sera forcément pire. Chiche ! Laissons tout en l’état et que les meilleurs gagnent ! Les exemples sont légion… La semaine de quatre jours fait plaisir aux parents et aux profs, même si les enfants trinquent avec une surcharge de programme. Le bac sanctionné par un examen en une semaine au lieu d’un contrôle continu est un couperet, mais cela permet de ne rien foutre le reste de l’année et de se mettre en grève pour tout et n’importe quoi (c’est « festif et initiatique »). Qu’importe puisque les adultes, dans leur lâcheté professorale, se garderont bien de donner un sujet qui porte sur la partie non étudiée. Les apprentissages ne hissent plus au niveau requis ? Qu’importe puisque l’administration, dans sa lâcheté anonyme, susurre aux correcteurs de noter entre 8 et 15 et de « relever le niveau » s’il s’avère que l’académie X apparaît plus désastreuse que l’académie Y. Qu’importe puisque l’université prend tous les bacheliers sans prérequis. Quoi, la moitié est éliminée à la fin de la première année ? Et encore la moitié à la licence ? Oui, mais motus, le lycéen a tout le temps de s’en apercevoir et, après tout, s’il est nul il ne pourra s’en prendre qu’à lui, n’est-ce pas ? Et tant pis s’il a été baladé par la démagogie qui lui affirme que toutes les filières sont bonnes. Ce n’est que lorsqu’il cherchera du boulot qu’il se rendra compte de son impasse. Car « le boulot », ce ne sont pas les contrats « aidés » de la démagogie mais les emplois en entreprise… et là, la compétence se révèle. La formation professionnelle est macquée aux syndicats (salariés et patronat) ? Z’avez qu’à avoir les bons copains et les pistons qu’il faut. Ou à prendre n’importe quel » stage » sur catalogue, même s’il ne vous sert à rien, Pôle emploi vous en sera reconnaissant.

Malgré le discours égalitariste et le lénifiant « tout le monde il est beau, gentil et créatif », le système social français est fondé dans son ensemble sur la sélection – hypocrite, mais réelle : par les maths, par la façon de s’exprimer et d’écrire, par l’apparence (look, habillement, attitude, politesse), par les relations, par le « statut » professionnel ou social. Les classes S sont sélectives, les prépas une ascèse, les Grandes Ecoles ont toutes un concours d’entrée ou une sélection sévère par jury, les facs ne gardent qu’un quart des premières années en mastère. Les concours de la fonction publique sont impitoyables à qui n’est pas formaté comme il convient – et les employeurs privés ne prennent pas n’importe quel clampin.

La société est dure, mais elle ne veut pas que ça se sache : dans une société de Cour, seules les apparences comptent. Mais on continue de bercer les lycéens avec « le droit au bac » sans vraiment travailler – et les salariés avec des « droits » qu’ils se trouvent fort en peine de faire respecter lors des procès face aux avocats (nombreux, spécialisés et bien payés) des patrons. Négocier « en » entreprise plutôt que dans les branches (lointaines et anonymes) ou dans les centrales syndicales (nationales et idéologiques) permettrait peut-être une meilleure maîtrise de son destin.

Pourquoi le gouvernement Macron « et de droite et de gauche » – donc qualifié automatiquement « de droite » par tous les recalés des élections récentes à 8 tours – voudrait-il changer une sélection sociale impitoyable ? Serait-ce donc qu’il n’a pas ce « conservatisme » dont ses adversaires le créditent, sans réfléchir, sans apporter aucune preuve et avec leur mauvaise foi coutumière ? Qui croit que la réforme n’est pas indispensable pour s’adapter dans un monde qui bouge ? Les idées de « pure gauche » sont en apparence généreuses mais – Marx nous l’a bien appris – l’idéologie n’est que la superstructure des réalités matérielles, le prétexte vertueux des intérêts bien compris. Or l’intérêt des bateleurs appelant à la grève n’est pas d’améliorer le sort des travailleurs (le choix est pour eux : ou de renoncer et de ne rien changer – ou d’augmenter encore plus les carcans et blocages au détriment de toute embauche), mais de se faire mousser. Parce que leur ego en a pris un coup durant cette année et demi de campagne électorale…

Égalitarisme de théâtre mais Société de Cour : une fois hors de la rampe, chacun en son club social et sa niche rémunératrice : le soi-disant homme du peuple Mélenchon ne se mélange pas au menu fretin, il ne voyage qu’en « classe affaires », avec des arguments qui fleurent bon le privilège. Sur la rampe, il faut se grimper et se hausser du col, en piétinant le gêneur. Le corporatisme de la ‘lumpen-intelligentsia’ (mot de Gilles Martinet, de gauche) a la mauvaise foi des mauvais perdants. L’archéo-socialisme accentue la tendance à être toujours « contre », quoi qui soit proposé. En bref tout ce qui change fatigue, vivement la retraite, faute de providence d’Etat pour tous ! Car il n’y a pas assez de sous : pour en créer, il faut produire, donc encourager les entreprises, donc diminuer les blocages et favoriser le contrat.

Ce qui est proposé n’est sans doute pas parfait ; il cache peut-être des « loups » – mais il mérite d’être testé plutôt que de ne rien faire et de garder 10% de chômeurs/chômeuses, comme depuis trente ans. Mais allez changer la comédie humaine…

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Boukhara 2

Pohi Kalian, « le pied du Très Haut », date du 12ème siècle. Cette place centrale contient la deuxième plus grande mosquée d’Asie Centrale, Kalian, son minaret en brique cuite tenu à l’albâtre de 1127, et la medersa Miri Arab.

L’enseignement religieux avait lieu dans la medersa Miri Arab. Elle est du 17ème siècle et était l’une des plus grandes de l’époque. Cour carrée, galeries à un étage contenant les cellules, niches voûtées à portail (iwan) servant d’amphi par fortes chaleurs, mosquée au sud – l’ensemble ressemblait à un couvent pour pays chauds.

La grande mosquée du vendredi Kalian est l’un des monuments les plus anciens de Boukhara. Comprenant 7 entrées, pouvant contenir 12 000 fidèles, elle est ouverte d’une cour rectangulaire. Son haut portail est orné de motifs de fleurs en mosaïque qui illuminent les piliers de brique, incrustés selon la technique morraq.

La coupole intérieure est enveloppée d’une coupole extérieure qui s’élève au-dessus de tout dans la ville et se confond volontiers avec le ciel, lorsqu’il est bleu azur – ce qui lui arrive souvent.

Les autres montent au minaret payant pour voir la ville du haut de ses 46 m, après 105 marches. Ses fondations ont 10 m de profondeur. Je reste au sol, observant les enfants dont la fraîcheur de timbre est comme le son d’une cascade.

Les minarets ont trois fonctions : permettre l’appel du muezzin, servir de phare aux caravanes de la plaine, jeter les condamnés à mort d’en haut. Pour l’instant, ce sont des petits du centre aéré de la ville qui, en ce mercredi, jouent au ballon, au vélo ou à se poursuivre. Les petits garçons sont pour la plupart torse nu en raison de la chaleur (38°C). Lorsque, un peu plus tard, je les photographie, ils se pressent pour se voir sur l’écran numérique, garçonnets comme fillettes.

La forteresse Arkh date du 17ème siècle. Le mot arkh signifie « cœur de l’Etat ». La citadelle sur laquelle elle se dresse a 2000 ans, colline artificielle de près de 20 m de haut qui couvre plus de 4 hectares. Ses remparts ondulent en renflements bulbeux.

Deux tours colonnes défendent son entrée. La partie ouest abritait les appartements de l’émir. Un étroit couloir flanqué de minuscules cellules où l’on enfermait les ennemis mène vers la mosquée de Djami. L’islam s’est toujours réjoui de réduire à merci les ennemis, le Coran est rempli d’appels à la guerre et de recommandations de sans-pitié. En 1924, à l’approche des troupes bolcheviques, l’émir s’est enfui de là avec tout son trésor, réparti sur les flancs de quarante chameaux. La forteresse abrite aujourd’hui un musée.

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Saisons

Lorsque j’étais enfant, je préférais l’hiver. Il est vrai que cette saison était plus marquée qu’aujourd’hui, avec neige durable et froid très souvent sous zéro. J’aimais cette atmosphère ouatée de la neige qui tombe, ces bruits adoucis de l’atmosphère et cette fête que figurait alors n’importe quelle lumière, celle du feu de bois étant alors la plus belle. Mais surtout, après l’air glacé du dehors, aussi sec qu’une vodka avalée d’un trait comme je l’apprendrai plus tard, j’aimais ce cocon de la maison, du salon où était réunie la famille, ces parfums discrets de bois et de cuisine. J’ai observé chez mes encore petits il y a peu ce goût pour la réunion chaleureuse, particulièrement forte durant l’hiver.

Adolescent, j’ai préféré l’automne. Ce flamboiement des feuilles sur les arbres, ce paysage adouci par la brume des matins mais où couve comme un feu de couleurs, ce soleil bas qui dore toute chose étaient pour moi une splendeur quelque peu romantique. Une nature qui se mettait au diapason des passions humaines. Epoque des fruits en coque, châtaignes qu’on se jetait à la sortie, noix et noisettes que l’on allait recueillir, pignons et glands, époque du bois mort à ramasser pour l’hiver et des pommes à engranger sur des claies séparées afin de les conserver longtemps. C’était aussi le temps de la rentrée, les retrouvailles avec les copains et cette atmosphère d’école, en fin d’après-midi, où le ciel déjà sombre faisait allumer les lampes, donnant une sorte d’intimité à la classe rassemblée. La pluie glougloutait dans les ruisseaux, le long des rues et l’air avait ce goût épais d’une barbe à papa aromatisée d’humus et de vague fumée.

Adulte, je préfère le printemps. Cette saison où tout renaît irradie de vie. Les oiseaux chantent comme les enfants poussent, les bourgeons éclosent sur les branches comme les cols s’ouvrent et la vêture s’allège. Le ciel a ce pommelé qui rend l’azur plus limpide. Le printemps, ce sont les premières caresses de l’astre, brutalement étouffantes dès février, suivies de près de ces bouffées de froid qui restent de l’hiver. Ce contraste maintien éveillé, il donne du goût à l’existence, il oblige à surveiller les petits, rapides à se déshabiller mais jamais à remettre. Le printemps, ce sont les fleurs à peine écloses, la fraîcheur des rivières gonflées, l’herbe d’un vert tendre où brillent comme des soleils miniatures ces pissenlits aux feuilles gaillardes mais encore douces à la langue une fois mises en salade. Ou ces fleurs jaune d’or qui, approchées, donnent à la peau un aspect de beurre frais. Le printemps, c’est une joue de gamin, lisse et rose, où peut parfois briller une larme pour quelque futilité, mais sous laquelle le sang chaud court à loisir, irriguant d’énergie le corps tendu vers l’avenir.

Lorsque je serai vieux, peut-être préférerai-je l’été ? Le paysage immobile sous un soleil figé, les couleurs franches des choses, la chaleur constante agréable aux os las. L’été me semble chaque année une période d’éternité, lorsque tout a poussé, le blé déjà jauni et les arbres bien verts, l’herbe touffue, les fruits mûrs et les légumes éclatants au jardin. La touffeur de l’air sous le soleil implacable fait naître les canicules durant lesquelles on ne peut rien. L’été bronze les enfants et l’activité les durcit. Ils sont beaux, comme dans une plénitude. Les adolescents qu’ils sont devenus ont les muscles durs et dorés, le verbe vif la sensualité à fleur de peau et l’amitié au cœur. La vacance de l’esprit, en été, est déjà le repos – et peut-être est-ce cela qui me séduira alors ?

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Boukhara 1

Boukhara s’est bâtie au 1er siècle après dans la vallée de la Zeravshan, région productrice de gaz naturel, de coton et de soie. Mais elle existait déjà sur un territoire couvert de lacs et de roseaux, où vivaient une multitude d’oiseaux et d’autres animaux. Cette oasis a été occupée dès avant le 6ème siècle où les rois de Perse l’envahirent, avant les Grecs d’Alexandre, en 329 avant. Ces derniers y restèrent un siècle.

En 709, la ville fut prise par les Arabes et devint alors « ville aux 360 mosquées ». Elle est resserrée autour du centre historique ; au total, elle abrite 300 000 habitants. Toute la ville est façonnée d’argile rouge charriée par le fleuve Amou-Daria. La brique est chaude, lumineuse, carrée, tout comme se veut la ville. Boukhara, bien placée sur les routes des caravanes, a gardé une tradition d’artisanat depuis Tamerlan. A notre arrivée, il est annoncé officiellement 38° centigrades de température au pire de la journée (à l’ombre) et 43° après-demain.

Nous visitons le Labkhause, « les lèvres du bassin », le réservoir d’eau du centre-ville. Les restaurants touristiques se dressent tout autour. Kamaka et des medersas du 16ème siècle s’étendent de part et d’autre.

Un mûrier de 1477 est toujours debout mais en ruines ; ne reste de lui qu’une souche. En face, un autre est toujours vivant. Une statue d’Effendi sur un âne a été érigée en 1979. Effendi est un personnage rusé, dur aux avares et cher aux pauvres. Des gavroches du coin, épaules solides et court vêtus, entreprennent d’y grimper pour s’asseoir dans son giron. Ils dominent le bassin et sont tout fier de cet exploit. Sourire au photographe qui l’immortalise sur l’instant. L’oiseau légendaire Humo porte bonheur figure sur une mosaïque du fronton des medersas.

La mosquée Magok Attor, dont le nom signifie « souterrain marchand », date du 12ème siècle ; elle a été reconstruite en 1547. Dans son unique salle à 6 piliers couronnée de 12 coupoles, un tapis représente La Mecque. Il est venu d’Iran au 20ème siècle. Le portail de la façade sud est décoré de lyres en chapiteaux qui soutiennent l’arc de niche. Le décor de brique ciselé a été conservé car il s’est retrouvé vite sous la terre, le sol s’étant élevé de près de 8 m destruction après destruction des tremblements de terre et des invasions.

Toutes les visites de Boukhara se font dans le même étroit rayon autour du centre. Tous les monuments sont voués au commerce, tapis, babioles, artisanat, souvenirs. C’est un retour aux traditions caravanières, sans doute.

Nous prenons le dîner au bord du bassin, à l’air libre, la foule d’ambulant alentour. Des jeunes à plusieurs observent et commentent les étrangères, des familles entières se promènent, prennent une boisson ou une glace. Le tout fait très Côte d’Azur ou bords de la mer Noire. Le repas est banal, tellement que je n’en ai rien retenu.

Les matrones qui déambulent en soirée, tenaient commerce dans la ville l’après-midi. Elles font la rituelle promenade en famille avec mari et marmaille. Comme ailleurs dans le pays, elles se portent bien et s’enveloppent de robes imprimées à grosses fleurs. Une jeune fille aux cheveux noir corbeau a recourbé une mèche derrière l’oreille. Cela lui donne un air mutin si l’on songe à en croissant de lune, un air presque agressif si l’on voit le cheveu pointer comme un crochet.

Nous allons au matin suivant voir les coupoles marchandes d’Abdullah Khan. Ce sont des pavillons du 16ème siècle dont il subsiste trois : l’un servait au troc, l’autre aux chapeliers, le dernier aux bijoutiers.

A côté se dressent d’antiques bâtiments autour d’un bassin, le khaouz. Le khanaka (couvent) de Nadir Divan Beghi s’étend, rectangulaire, derrière un étroit portail. La medersa du même nom s’élève en face. Elle est décorée de mosaïque fine représentant des oiseaux simourg et des biches. La medersa Koukeldach est entre les deux. Datant du 16ème siècle, son rez-de-chaussée était voué aux études, le premier étage aux logements. Dix medersas étaient en fonction en Ouzbékistan, d’après Rios. Chaque cellule contenait deux ou trois étudiants. Aujourd’hui, quand elles ne sont pas en restauration, elles sont occupées par des boutiques.

 

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La France en marche ?

Pourquoi s’étonner que la rencontre d’un homme et d’un peuple soit perçue comme une « révolution » ? Malgré l’illettrisme contemporain et la posture de terreur idéologique de la gauche extrême, la « révolution » est le retour d’une planète à son point d’origine. En 2017 en France, il s’agit du retour à la lettre de la Constitution de la Ve République votée en 1958. Emmanuel Macron est cette rencontre d’un homme avec un peuple qui – soit a voté pour lui – soit a laissé faire.

Pourquoi lui et pourquoi pas moi, se demandent les anciens leaders évincés ? Parce que non seulement la gauche a explosé, la faute étant due principalement à l’ego surdimensionné de Mélenchon, mais aussi aux atermoiements irréalistes des écolos et à l’inanité du « socialisme » à encore exister. Si Hollande, ce falot inconsistant, s’était représenté, il aurait probablement été battu ; il a eu l’ultime sagesse de renoncer et d’adouber en dauphin le jeune Macron de 39 ans. Incarner la présidence n’est pas donné à tout le monde, et surtout pas à un Normal voué à saint Thèse qui a la phobie de décider. La gauche est en miettes, mais la droite ne va qu’un peu mieux. Le candidat « naturel » (du système) Alain Juppé a échoué largement à la primaire, se voyant préférer par « le peuple » de droite le catholique austéritaire Fillon. Lequel Fillon, professeur de vertu comme Bayrou, s’est trouvé fort dépourvu lorsqu’une presse implacable fut distillant les révélations progressives de son népotisme. Quant au fantasme Le Pen, il s’est brisé sur la bêtise – n’ayons pas peur des mots – de la candidate lors du débat face à Macron. La crise de la démagogie a eu lieu en direct.

Le premier tour officiel (sur les huit tours depuis les primaires initiales !) a révélé le pentagone français : la droite radicale Le Pen, la droite traditionnelle Fillon, la droite libérale Juppé-Bayrou, la gauche libérale Valls, la gauche radicale Mélenchon. Avec l’abstention en plus, celle des classes populaires et des relégués périphériques de la mondialisation. Les partis se sont montrés moins porteurs d’idées et de projets réels que machines stupides à désigner des candidats ; la caste intello-médiatique a illustré une fois de plus son incapacité à penser par elle-même (où est donc passé Nuit debout ?) au profit des intérêts de groupes idéologiques ou financiers (qui « possède » le journal le Monde ou l’Obs ? quel milieu étroit « tient » France-Culture, France-Inter ?). Les Français en ont eu marre des politiciens professionnels, des désignés rituels, du prêt-à-penser des médias : ils ont favorisé les marginaux hors primaire, hors système, hors partis. Emmanuel Macron a représenté le plus petit commun dénominateur de cette volonté de « dégager » mais « sans le risque » : une synthèse improbable de Mélenchon et de Giscard…

D’autant plus que Macron se montre optimiste dans un pays pessimiste, faisant porter au système politique progressivement refermé sur lui-même depuis trente ans – la loi sur le financement des partis a encouragé la professionnalisation – la responsabilité de l’impuissance publique. A surgi une horde de néo-militants de la société civile, inexpérimentés mais enthousiastes, individualisés par les réseaux numériques. Ils sont portés non à « la synthèse » mais au « en même temps » : à la prise en considération des opinions des autres, la différence permettant seule le débat démocratique. Au risque de l’atterrissage (brutal) et de l’institutionnalisation (bureaucratique). Prudemment, le gouvernement est surtout composé d’énarques et de politiciens aguerris mais « en même temps », l’Assemblée nationale se voit renouvelée à 75% avec plus de femmes et moins de fonctionnaires.

La suite est plus floue, même si le Président est redevenu à majuscule : lui incarne la fonction, avec gravité et simplicité, tout en assumant ses mots critiques que la presse reprend sans penser une seconde à ce qu’ils veulent dire (« les fainéants, les cyniques, les extrêmes »). Autrement dit les profiteurs du système, les manipulateurs politiciens et les radicaux qui promettent toujours la lune. Qui sont-ils ? Au vu des réactions indignées, chacun s’est bel et bien reconnu. Et cela alimente le débat démocratique, ce qui est au fond très sain.

Bien sûr, les vieux réflexes technocrates ont ressurgi : le coup de rabot du « j’veux voir qu’une tête » – égalitariste mais surtout flemmard (surtout pas d’ennuis, tout le monde pareil !). L’armée, l’aide au logement, ont ainsi fait les frais de cette bêtise des bureaux – suscitant là encore une réaction présidentielle pour le budget de l’an prochain, comme s’il s’agissait d’un jeu pour la communication entre le mammouth imbécile et son nouveau dompteur. Le prochain budget, pleinement macronien, permettra d’évaluer la direction réelle vers laquelle le pays sera engagé – mais il faudra attendre décembre.

Gageons que ce budget sera de gauche mais libérale, redistributif mais surtout aux nationaux. La population en a assez de la générosité à tous vents alors que le chômage reste à un niveau indécent en France par rapport aux voisins. L’immigration était « une chance pour la France » lorsqu’elle restait contrôlée. Depuis que la grande vague a déferlé sur les pays européens, les gens ont peur de voir basculer leurs façons de vivre face au rigorisme d’islam, de partager un gâteau qui se réduit avec la concurrence mondialisée, d’introduire des terroristes dans la masse (le dernier attentat de Londres, perpétué par un garçon de 18 ans, le prouve). Désormais, c’est identité d’abord, universalisme ensuite. Une culture n’est pas un compromis métissé mais un héritage qui évolue. Cette attitude n’est pas propre à la France : le Brexit et l’élection de Trump comme la méfiance chinoise envers les étrangers – montrent que c’est mondial : la rançon de l’ouverture économique… « Respect » n’est pas un mot réservé aux revanchards des banlieues, il est universel !

Même les nantis de la mondialisation acceptent désormais de soumettre les échanges de population au filtre de la compatibilité culturelle. Il n’y a que chez les plus bornés des idéologues que ce bon sens ne passe pas. Notamment dans les médias, où chacun épie chacun pour lui ravir sa place, où la surenchère dans le « politiquement correct » est l’aune à laquelle se mesure la légitimité à occuper les places. Ce pourquoi les Français préfèrent de plus en plus Internet aux journaux et les radios privées au « service » public. C’est ainsi que l’Esprit public a migré en septembre de France-Culture au podcast.  L’ersatz produit à la même heure le même jour sur la radio publique n’a pas le goût du vrai et rassemble surtout des journalistes, glosant entre eux sur leurs problèmes de caste.

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Vers Boukhara et Tamerlan

Une fois pris le petit-déjeuner, nous filons vers Boukhara. « Tamerlan voulait que sa ville soit la plus belle du monde, nous dit Rios, il a donc pris ce qu’il y avait de mieux à l’étranger. Il a donné aux quartiers de Samarcande et aux villages alentours, que nous quittons, des noms de villes célèbres du monde : Madrid, Farouj (Paris), Bagdad… »

Dans le bus, comme la route est longue et pour nous tenir éveillés, Rios tient absolument à nous lire un texte français qu’il trouve exceptionnel sur Tamerlan. Il est tiré du journal Le Monde du 25 mai 2000, sous la plume de Jean-Pierre Langellier. Suit une interminable lecture – intéressante mais trop écrite. Rios pratique assidûment son français et le prononce de mieux en mieux lorsqu’il lit un texte long – comme s’il entrait dans la langue. Le fond lui-même est édifiant, le style cultivé. Mais j’avoue avoir décroché quelques minutes de temps à autre. Tamerlan ou Timur Lang signifie ‘le boiteux’. Chef d’un petit clan turco-mongol récemment converti à l’islam, il est né en 1336, s’est taillé un empire et est mort en 1405, juste avant de jeter son dévolu sur la Chine. A 69 ans, il était atteint de tuberculose osseuse et souffrait de diverses blessures dont la boiterie qui lui valut son surnom. Il était usé par une vie de batailles et de beuveries. Ce soir-là à Otrar, il but force vin mêlé d’épices. Le froid, la fièvre, une infection intestinale – le tout l’emporta dans la nuit. On se souvient de lui par les ‘minarets de crânes’ qu’il aimait faire ériger par ses guerriers, au fait des meilleurs techniques de propagande. Il reste aussi Samarcande. C’est sa ville, et Rios en est amoureux.

Car, contrairement à Gengis-Khan, Timour le conquérant se révèle sage. Dans tous les pays qu’il réduit à merci, il épargne les savants, les artistes et les poètes, qu’il déporte vers la cité de Samarcande, dont il a fait sa capitale. Cette concentration de talents, sous la protection du terrible boiteux, vaut un développement intense à la petite cité-oasis sur la route des caravanes qui apportent à l’Occident la soie et les épices. Les armées mongoles avaient contribué à faire régresser l’humanité, dévastant les villes, massacrant leurs habitants, détruisant à plaisir les systèmes d’irrigation, pillant les richesses, piétinant les cultures, razziant le bétail, réduisant en esclavage et putasserie femmes et enfants. Un siècle et demi après cette régression barbare, les révoltes populaires et marchandes mettent à leur tête Amir Timour, un fameux guerrier et organisateur depuis tout petit. Il s’installe à Samarcande en 1370, au centre de son domaine, la fortifie, l’embellit. Il en fait le point de reconquête contre les Mongols avant de contenir l’expansionnisme turc en attaquant et faisant prisonnier le sultan Bajazet (1402). Les Ouzbeks nomades de la Horde d’Or prirent leur revanche sur les Timourides au 16ème siècle en chassant Babour shah de Samarcande et de toute l’Asie centrale, avant de s’assimiler dans la population de langue turque.

Boukhara est à 300 km de Samarcande. Via des routes défoncées, il faut 4 h. Les routes sont par tronçons refaites, mais cela ne dure jamais. De temps à autre à quatre voies (on me disait, dans la Bulgarie soviétiques des années 70 qu’il s’agissait d’aéroports stratégiques en cas de guerre), nous passons vite à deux voies, les deux autres en construction ou réfection. Des camions roulent à contresens sur quelques kilomètres lorsque la route revient à quatre voies : soit ils sont trop cons pour l’avoir remarqué soit – et je crains que l’hypothèse ne soit la bonne – ils décident sciemment de frauder pour avoir de la place pour rouler… Des ânes déambulent sur le côté des routes, des gens ne cessent de traverser, comme s’il était vital d’aller voir le champ d’à côté. Nous sommes dans la préhistoire du trafic automobile en ce pays, comme chez nous il y a un siècle et demi. Nous doublons ou croisons des Moskvitch de vingt ans d’âge, chargées jusqu’à la gueule de produits agricoles, des Damas bourrés de passagers comme sur le Bosphore aux belles heures. Pommes de terre, maïs, tabac, tout est produit le long de la route et les récoltes sont véhiculées en voiture ou en charrette sur le marché du bourg. Des gamins, dépenaillés de courir tout le jour dans les buissons et de se rouler par terre, sont un folklore du lieu ; d’autres vont sans chemise depuis des mois, la peau cuite.

Passée la frontière de région de Samarcande, curieusement, la route s’améliore. La province dans laquelle nous entrons est plus riche. Elle recèle des mines d’or et de réserves de gaz qui sont exploités en coopération avec des entreprises américaines. La Zarafshan-Newmont, par exemple, est le septième producteur d’or du monde, extrayant 32 kg par jour de la mine.

Pause au caravansérail Raboti Mafik. Un rare point d’eau est surmonté d’une construction ancienne sous laquelle la nappe phréatique affleure, Sardoba. L’ensemble est restauré et se visite. Du caravansérail, ne restent que la porte monumentale et les fondations. Le bâtiment, carré, s’étendait sur deux étages. Le rez-de-chaussée était dédié aux marchandises puis aux salles de réception et de prières. L’étage était destiné à l’habitation, pour le repos des voyageurs. Les animaux étaient parqués à l’extérieur de l’ensemble. Les marchands qui arrivaient en caravanes étaient ainsi gardés, protégés, taxés. La chaleur est accablante, le soleil nu se réverbérant sans contraintes sur le sol sec. Seuls de petits épineux au ras du sol survivent : leurs racines, très longues, puisent l’eau nécessaire à leur vie très profond, jusqu’à 20 m sous la surface. Des paysans ouzbeks ont d’ailleurs imaginé de greffer des melons sur ces plantes-phénomènes. C’est un succès : nul besoin de les arroser ! Une brochette de filles adolescentes sont assises à l’ombre sur les rebords et nous regardent déambuler. Nous sommes leur Star Academy et elles commentent les mérites des uns et des autres à mi-voix.

Des femmes travaillent les champs de tabac, reconnaissables à ce qu’ils sont bien verts, sans doute arrosés comme il faut. En passant près d’un village, le chauffeur du bus a raconté à Rios une histoire « vraie » estampillée « rumeur ». Un jujubier a poussé entre deux maisons. Les parents ont toujours dit aux enfants de ne pas le couper. Une fois les parents morts, enfants et voisins s’entendent pour se débarrasser de l’arbre : ils le coupent. Puis ils se mettent à attaquer la souche à la hache. C’est alors qu’un animal sort d’un trou entre deux racines, une sorte de « chat » avec une grosse tête – une tête « humaine » dit la rumeur. Comme la bête est agressive, les voisins veulent la tuer. On ne fait pas de détail chez les paysans. La bête alors aurait dit d’une voix « humaine » : « ne me tuez pas ! » Ce pourrait être une incarnation du diable, alors les paysans la tuent. Depuis lors, des armoires s’enflamment toutes seules dans la maison et le cadavre de la bête est introuvable, on croit se souvenir qu’il se serait « envolé en fumée. » La police, appelée, a bien constaté le feu, mais aucun dégât. L’imam, appelé lui aussi, n’a aucun cadavre de bête à exorciser et reste impuissant. « Le démon ! c’est le démon ! » a dit l’homme dont l’épouse a raconté qu’une voisine lui avait affirmé tenir d’un témoin oculaire de bonne foi ce qui est arrivé après le drame…

A Boukhara, l’hôtel Malika se dresse face aux remparts de la vieille ville, dans une ruelle étroite. Les chambres sont claires et climatisées, d’une atmosphère bois blond due aux rideaux orange qui filtrent le soleil et avivent le mobilier rustique et suffisant. Nous commençons par déjeuner. Le restaurant, frais, est bien décoré, mais le menu très banal, à base de salade composée de conserves, de frites froides et d’escalope panée de bœuf (donc sèche). Le dessert est un gâteau industriel mou, sans goût ni aucun intérêt.

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Permanence des gauloiseries ?

Alors que le Musée d’archéologie nationale de Saint-Germain en Laye, inauguré par Napoléon III en 1867, fête ses 150 ans, Laurent Olivier, conservateur en chef des collections d’archéologie celtique, fait le point de nos connaissances sur les « Gaulois » dans le dernier dossier de la revue L’Histoire (n°439, septembre 2017). L’étonnant, à sa lecture, est la permanence des façons de voir le monde…

Certes les « Gaulois » sont des peuplades diverses, désignées par les Romains entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; ces mêmes « Gaulois » appartiennent à la culture celtique qui date de La Tène au VIe siècle avant ; la partie sud, du lac Léman aux Pyrénées, a été romanisée trois générations avant la conquête de César. Donc les « Gaulois » ont changé, se sont acculturés, sont devenus progressivement Gallo-romains avant d’être presque tout à fait « Romains ». Mais quand même…

La civilisation gauloise était riche de connaissances et avancée dans les techniques – mais elle écrivait peu, ou bien sur des supports éphémères. Hiérarchiques, élitistes, les Gaulois semblaient considérer que le savoir n’était pas à mettre entre toutes les mains. Il devait être réservé aux initiés, cooptés par les puissants qui leurs transmettaient oralement ce qu’ils devaient connaître – comme aujourd’hui où le pouvoir ne s’apprend pas dans les écoles… Comment ne pas voir en effet une suite de cette mentalité dans la technocratie des hauts-fonctionnaires qui se croient pour mission de guider le peuple enfant ? Ou dans les apparatchiks idéologues qui savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous ? Ou encore dans ces corporatismes enseignants, cheminots, chauffeurs d’hydrocarbures, conservateurs de musée… qui se font un « honneur » du métier qu’ils exercent, et se veulent imperméables à toutes les pressions de changement ? Etrangeté française, en a conclu Philippe d’Iribarne…

La société gauloise, nous apprend Laurent Olivier, devient vers le Ve siècle « de type étatique, avec des capitales de cités qui sont tout autant des centres politiques que des pôles économiques : les oppida ». La culture est guerrière avec pour objectif le prestige personnel, la renommée. D’où aujourd’hui comme hier la vanité affichée des dirigeants, qu’ils soient politiciens, patrons, intellos, artiste ou histrions médiatiques. Chacun veut « arriver », avoir son petit quart d’heure de gloire narcissique. La richesse n’est pas d’argent mais de prestige.

L’économie est secondaire par rapport à la politique. En effet, la renommée consiste non pas à accumuler comme l’oncle Picsou, ni à produire comme les peuples industrieux (les Romains par exemple) ou à commercer (comme les Grecs), mais à redistribuer pour s’acheter des clients. Cette « économie du don et du contre-don » (qui fait rêver nos nouveaux écologistes) est archaïque, fondée sur le pouvoir de redistribution. Comme « l’Etat » aujourd’hui (ou plutôt les politiciens à tous niveaux de collectivités locales et nationale qui accaparent « l’Etat »), comme les « bon patrons » paternalistes qui créent crèches et comité d’entreprise pour le personnel ou assurance santé et épargne-retraite abondées, comme les partis et les syndicats qui « aident » par copinage leurs membres influents. L’efficacité économique n’existe pas, seule compte la gloire. Le don crée de la dépendance, la domination se fait par l’argent, mais l’argent redistribué, « social » dirait-on de nos jours. Les suites de cette gauloiserie serait-il le « modèle social français » qui consiste à donner avant de produire, comptant sur la spoliation des classes moyennes qui travaillent pour assurer le flux récolté par les puissants pour donner à la masse appauvrie ?

Chez les Gaulois, « les nantis créent de la dette, qui traverse ainsi toute la société, de haut en bas. Les riches se donnent et se rendent des biens de luxe, mais les pauvres, eux, n’ont rien à donner en contrepartie de ce qu’ils ont reçu. Si ce n’est leur vie ; et c’est pourquoi ils deviennent dépendants des nantis ».

Les étrangers exploitent cette particularité culturelle… comme aujourd’hui les Américains et les Chinois, voire les Allemands, le font des Français. « Ils ont alimenté les ‘maîtres des richesses’ des aristocraties celtiques en vins méditerranéens, que les indigènes ne savaient pas produire et dont ils sont devenus avides. » Aujourd’hui, ce sont les gadgets électroniques dont les Français sont accros, n’hésitant pas à payer un téléphone dernier cri 800€ pour, en contrepartie, pleurnicher qu’on leur ôte 5€ par mois « d’aide » au logement.

Les aristocrates gaulois commandaient des « gros machins » de prestige sans aucune utilité économique, comme ce cratère de Vix qui permettait d’abreuver en vin 4500 personnes ou ce chaudron d‘argent de Gundestrup à vocation peut-être religieuse. Nous avons connu nos « gros machins » d’Etat inutiles comme le paquebot France, l’avion Concorde, le Plan calcul, la « Très grande » bibliothèque – moins fonctionnelle qu’estampillée Mitterrand… Ce « gaspillage » en termes d’efficacité économique (et écologique !) reste très « français » : la gloire vaniteuse avant la hausse du niveau de vie. Même les panneaux solaires – achetés aux Chinois – consomment plus d’énergie et de matières premières à produire qu’ils ne produisent d’électricité dans leur dizaine d’année de fonctionnement. D’où l’explosion de la dette française… qui ne date pas d’hier, puisque les Gaulois du IIIe siècle l’ont connue – avec ses conséquences inévitables : « l’explosion de la dette et de la dépendance économique, puis culturelle, vis-à-vis de Rome ». Aujourd’hui, la dépendance est envers l’Allemagne dans l’industrie, envers les Etats-Unis pour la culture, envers la Chine pour la consommation. Le Gallo-ricain est né, avant bientôt le Gallo-chinois. Et tous nos intellos de se coucher devant la puissance qui monte…

Il faut dire – encore une curieuse coïncidence des mentalités – que contrairement aux Grecs et aux Romains, « l’art gaulois n’est pas naturaliste : il ne cherche pas à représenter le monde comme nos yeux le voient, mais comme l’esprit le conçoit », explique Laurent Olivier. Ce qui permettra au christianisme, cette religion d’un « autre monde possible », de séduire des adeptes comme plus tard le communisme et les différentes formes d’utopies gauchistes, ou encore le « libéralisme du plus fort » yankee qui sévit aujourd’hui, marchandisant tout (et qui n’a rien à voir avec le libéralisme originel : français des Lumières). L’esprit invente son monde, il méprise celui que les yeux voient, d’où cette constance distorsion des actes avec le réel qui fait que l’on invente le Minitel mais que ce sont les Américains qui créent l’Internet, et toutes ces sortes de choses.

Notons aussi que « si l’on croit ce qu’écrivent Plutarque et César (…), les femmes jouissent de droits inconnus en Méditerranée, tels ceux d’endosser le pouvoir politique et de mener à la guerre ». Le tropisme bobo du compromis avec l’islam pour ne pas choquer les croyants, montre combien ces intellos sont hors sol et américanisés, bien loin des permanences gauloises des mœurs…

Il ne s’agit pas de plaquer l’histoire sur le présent pour expliquer nos mentalités, mais de constater combien des traits culturels demeurent enracinés profondément. Hiérarchique, élitiste, étatiste, guerrier, vaniteux avide de gloire, jetant l’argent qu’il a spolié pour acheter des clientèles, refaçonnant le monde à son image sans l’observer une seconde, mais accordant aux femmes une place égale aux hommes – tel est le Gaulois historique, tel est le Français d’aujourd’hui.

C’en est troublant…

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Samarcande, mausolée Gur-Emir et medersas

L’après-midi, nous allons au mausolée Gur-Emir, celui même où repose Tamerlan dès 1405. Il l’a fait construire lui-même avant sa mort pour son petit-fils préféré Mohammed Sultan, mort deux ans avant, pendant l’expédition d’Asie mineure. Les deux fils de Timour y sont inhumés, Oulougbek aussi. Le mausolée complète autour d’une cour une medersa et la khanaka, le couvent des derviches. La coupole, de mosaïque glacée bleu azur moucheté de jaune d’or et d’outremer, est cannelée de 64 rainures. Cela lui donne une légèreté visuelle étonnante.

Les murs intérieurs sont ornés de reliefs dorés géométriques et de peintures bleu ciel sur des bossages en papier mâché. Les fenêtres à vitraux clairs s’ouvrent comme des grottes aux stalactites de stuc.

L’épitaphe de Timour, sur sa pierre tombale en néphrite vert foncé, maudit quiconque qui dérangerait le mort. Celui qui ouvrirait la tombe attirerait l’invasion sur son pays. Des archéologues soviétiques athées ont exhumé le cadavre pour tenter de reconstituer ses traits. C’était en mai-juin 1941 et, le 21 juin, l’Allemagne nazie entrait brusquement en Union soviétique avec des intentions rien moins que pacifiques…

Trois medersas du Registan sont à voir : Chir-Dor, Oulougbek et Tilla-Kari. Elles datent du 15ème siècle, celle d’Oulougbek – appelée Mirza – des années 1417-1420. Sur Registan Square, la porte de la mosquée indique la direction de La Mecque. Son plafond est décoré à la feuille d’or.

Ici règnent les marchands du temple, il y a des boutiques partout qui vendent des tapis, des vêtements, des souvenirs de pèlerinage. Le Registan était par tradition le centre marchand, artisanal et culturel de la ville depuis le 11ème siècle. Ce lieu public central de la ville montrait les exécutions capitales, criait les ordonnances du Khan et accueillait les fêtes populaires.

C’est toujours le cas : sur l’esplanade a lieu une grande fête des étudiants, musique locale à fond dans les haut-parleurs et danses rituelles de la jeunesse. C’est une occasion de badauder pour les spectateurs qui, dans ce pays, adorent ça.

Autour jouent les gamins, tout à leur imagination. Un petit dur en bermuda et torse nu, le corps pain d’épice et les cheveux blond ras, a la poitrine toute griffée par ces jeux violents. Un plus grand l’entreprend d’ailleurs et ne le ménage pas.

Nous n’avons qu’à peine le temps de souffler que, vers 19 h, nous devons quitter l’hôtel où nous venons de revenir, une demi-heure avant, pour aller dîner « chez l’habitant ». Il s’agit d’une extension de ces restaurants privatifs, mis à la mode à Moscou dans les dernières années soviétiques. Nous sommes accueillis dans une grande maison d’hôte. Un particulier loue son cadre et vend ses repas traditionnels. Sa grande terrasse, qui domine la cour, est fort agréable. Nous sommes servis sur une longue table et les plats montent directement de la cuisine par l’escalier. Salades diverses, samosas et le fameux « plof » qui est du riz pilaf au mouton gras, agrémenté de carotte et de raisins secs comme dans un couscous.

 

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William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark

Les années 1980 étaient l’âge d’or du thriller américain. Bien avant Internet et les séries télé sur smartphone,  la lecture offrait à la génération d’avant un plaisir rare. Pris n’importe quand n’importe où, dans un moment de silence.

La lecture trente ans après montre une Amérique figée dans sa caricature. Mieux perceptible par ce qu’elle est devenue que par ce qu’elle présentait alors. Et pourtant… il suffit de lire : tout y est. L’arrivisme forcené, la violence de petit malfrat, le culte du fric à un point insensé, la morale biblique pour la suivre ou en prendre l’exact contrepied.

Ce roman policier a pour cadre New York et débute par un meurtre par caprice. Un ado, à peine touché par une Cadillac sur un passage piéton, insulte le conducteur et son patron, ce qui lui vaut une poursuite et la brisure des vertèbres cervicales. Le patron n’est rien moins que l’énorme Willy Harrison, obèse depuis son plus jeune âge et qui en veut au monde entier pour cela. Au lieu de se venger de la malbouffe américaine qui a déréglé ses glandes, il pousse à fond dans le système en offrant du divertissement « interdit » : alcool, boite, baise. Tout pour tous, dans toutes les positions. Evidemment filmé à leur insu en plus d’être visible par des glaces sans tain. Juste pour le plaisir.

Ce Willy avait un frère aîné « normal », Freddy, qui a engendré une nièce, Betty (toujours ce culte des surnoms idiots qui se terminent en y). Mais Freddy a baisé Willy, il ne l’a pas violé mais plus subtilement lui a piqué du fric : un gros paquet, pas moins de un million cent mille dollars. De l’argent de la drogue, qu’il a planqué quelque part, nul ne sait où. Et Willy n’a pas réussi à le faire parler. Pas plus que sa femme, la mère de Betty, enfermée depuis des décennies dans un asile psychiatrique et surveillée jour et nuit au cas où elle laisserait échapper un tuyau.

Betty, quant à elle, s’est enfuie à 16 ans. Elle a changé de nom, s’est faite un peu pute avant d’épouser le brave John, médiocre et honnête courtier d’un diamantaire. Sauf que la boite à putes appartenait à Willy et qu’il a racheté le courtier. Betty est donc coincée, même si son oncle la laisse se débattre, prenant plaisir à observer sa constance et sa hargne. Elle est désormais sa seule famille et ce gros, pourri de fric, est sentimental à ses heures.

Il vit dans une bonbonnière de deux étages dans les derniers d’un immeuble de Manhattan, où il domine New York. Ses gardes du corps lui obéissent au doigt et à l’œil et le couple de domestiques chinois le masse jusqu’à l’extase. Ils éliminent aussi sans pitié sur ordre les gêneurs comme l’ado ; puis le patron de Freddy, trop tenté par une fille moitié garçon, nantie en plus d’un frère jumeau qui la baise ; puis l’enquêteur mandaté pour observer Freddy et ses dépenses insensées pour sa pute de 19 ans prénommée Cool ; puis les jumeaux Slim et Cool, mais lentement, réservés aux étreintes dernière d’un python particulièrement froid et implacable.

Entre temps, Cool a baisé Freddy et lui a soutiré le lieu et l’heure d’une transaction en diamants ; Freddy a baisé John en lui mettant Cool dans les pattes puisque c’est lui le livreur ; et l’enquêteur a baisé Freddy en découvrant qu’il est aux abois. En bref, fric et baise engendrent assassinats en série. Il n’y a qu’oncle Willy qui manipule tout cela. Au grand dam de Betty, sa nièce, qu’il convoque alors qu’elle se croyait oubliée et dont il veut faire son héritière. Si Betty ne tenait pas autant à ses deux petits enfants, elle zigouillerait le monstre et partirait refaire une nouvelle fois sa vie ailleurs. Avec sa mère, qu’elle rencontre, et qui en profite pour lui livrer la cache au fric.

Mais ce n’est pas possible d’éliminer Willy, du moins pas tout de suite, alors elle joue le jeu ; elle attend son heure. Le lecteur, frustré, attend lui aussi car le thriller se termine sur ce constat. Le début d’une longue série d’autres thrillers avec Mrs Clark pour héroïne ? De la bonne came en tout cas, qui vous fera voir d’autres paysages.

L’action va bien, le sang gicle à souhait, la perversité réjouit – tout est dans l’ordre inversé de la morale de rigueur (incarnée par ce brave inspecteur Dawson). Mais ce qui marque le lecteur 2017 est bien plus la peinture de l’Amérique à ras de terre que l’action même. La pauvreté intellectuelle, l’habitude de bouffer n’importe quoi à toute heure, l’avidité pour le divertissement gnangnan ou pour le sexe cucul – tout cela dans des flots d’alcool et de drogue. Mal-vie pour mal-être, la seule façon de sortir la tête de l’eau est d’en vouloir plus que les autres, d’avoir encore moins de scrupules, de jouer encore plus sur la bêtise humaine. Alors le Fric arrive à flot, et avec lui une (certaine) liberté. Bien contrainte, au fond…

Intéressant à lire…

William Dickinson, Des diamants pour Mrs Clark, 1985, Livre de poche 1987, 255 pages, €2.00 occasion ou e-book format Kindle €6.99

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Samarcande, mosquée Bibi Khanoum et nécropole de Chaki-Zinda

Le lendemain matin, nous nous dirigeons vers la mosquée Bibi Khanoum. En chemin, nous passons devant un grand hôtel nommé Afrosiyob, dont la vue s’étend sur une belle étendue gazonnée. C’était une ancienne usine de vodka qui a été rasée pour juguler la production pléthorique, nous dit Rios.

Bibi Khanoum était l’une des femmes de Tamerlan. La mosquée a été construite très vite dès 1399 et les années qui ont suivi ont dû éviter les briques qui tombaient des murs… comme à la roulette russe. Son portail est haut de 33 mètres, sa cour fait 130 m sur 102, elle pouvait accueillir 10 000 fidèles. Les gens qui entrent sous le porche, paraissent minuscules à quelque distance. A la géométrie carrée du porche et des murs répond la rondeur toute féminine de la coupole. Rigueur ici-bas, félicité au-delà. « Sa coupole serait unique si le ciel n’était pas sa réplique », écrivait d’elle l’historien de la cour Cherefeddin-Ali-Yiezdi. Mais elle était tellement énorme qu’elle a commencé à s’effriter dès son achèvement.

Son architecte, dit-on, était fou de la belle Khanoum. Celle-ci lui opposait que toutes les femmes se valent. Il lui dit que l’eau et le vin blanc se ressemblent beaucoup mais ne procurent pas la même ivresse. Elle lui accorda un baiser, pas parce qu’il avait raison mais parce qu’il menaçait de ne pas terminer l’édifice avant le retour de Tamerlan. Inopportunément le baiser traversa la main qu’elle avait interposée entre sa joue et les lèvres de l’obstiné. On dit qu’il se marqua dans sa chair. Persuadé de l’infidélité de son épouse, Tamerlan la fit jeter du haut de la mosquée mais ses jupes et falbalas lui sauvèrent la vie en la faisant atterrir sans dommage.

Coupoles acoustiques, galeries, estampages de papier mâché, la mosquée a été restaurée depuis 1964 mais l’ensemble est trop vaste, souvent décati par les tremblements de terre. Modulation d’oiseaux dans les mûriers. Ces arbres sont chaulés sur 1 m de hauteur, sans doute pour empêcher fourmis et insectes de venir les saccager.

Un lutrin pour poser le Coran trône à l’air libre au centre de la cour, il date du 7ème siècle. Le troisième calife est installé en pierre au milieu de la cour. Sa couverture en peau de gazelle a été volée par Tamerlan. Celui ou celle qui réussit à passer dessous sera fécond. Toutes les mères incitent leurs enfants à accomplir le rite et deux petits garçons en débardeurs orange jouent à cache-cache entre les ouvertures.

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Nous allons faire un tour dans le bazar proche. Il est moderne, tout de béton et d’étals. Un magasin dédié à la vodka paraît un bijoutier de loin, tant le cristal des flacons brille dans sa vitrine.

L’artisanat individuel côtoie le luxe industriel. En face, une autre boutique est dédiée à la saucisse. Ce ne sont que pendaison de chipolatas, merguez, saucissons, salamis, mortadelles, du rose clair au rouge sombre. Les cylindres renflés des préparations sont précieux comme des bijoux d’artisan.

Au pied d’un minaret, une fillette en robe vert fluo regarde en l’air, dans les bras de sa mère. Des garçonnets brandissent des pistolets jouets et sont coiffés de casquette en jean marqué N Y.

Un mariage sort d’une mosquée ; les deux mariés sont vêtus très classique, costume croisé à rayures, chemise blanche et cravate pour l’époux, robe de mousseline blanche à dentelle et traîne pour l’épouse.

Place à la nécropole de Chaki-Zinda, « le roi vivant », qui régnait spirituellement jusqu’en 675. Il s’agit d’un saint musulman, cousin de Mahomet, décapité par les adorateurs du feu zoroastriens. Un mausolée a été bâti sur sa tombe au 11ème siècle. Par la suite, les riches musulmans ont pris l’habitude de se faire enterrer autour du tombeau du saint.

La nécropole, au versant sud-est de la ville, comprend 11 mausolées, dont ceux de la famille proche de Tamerlan. Le mausolée de sa mère s’appelle Shadimulk Aka. Il date de 1372. Celui de la sœur de Tamerlan Shirinbeka Aka, du 14ème siècle aussi. Terre cuite ciselée, carreaux de céramique brillante aux couleurs fraîches, brique, l’endroit est pur comme une salle de bain et monumental comme une église romane. Les carreaux de majolique bleu vert et l’ocre blanc de la brique brute rafraîchissent.

Les reliefs et les brillances font descendre sur les monuments de terre l’ombre impalpable du ciel. Délicatesse de dentelle des décors géométriques ou littéraires cuits sur les carreaux glacés. Passent deux filles à l’aspect mongol accentué, peut-être ouzbek.

Par contraste, un crâne rasé blond russe de dix ans, en débardeur bleu mosaïque, a la robustesse rude du colon plus récent en la contrée.

Un escalier de 36 marches est à refaire à genoux si, en comptant les marches, on ne tombe pas sur le bon chiffre. Même chose à la redescente. Toute religion a ses superstitions. Le petit cimetière qui suit le mausolée, sur la colline, est d’un calme reposant. Les tombes représentent les portraits en photo des défunts, gravés au burin sur la stèle. Une autre est faite de deux plaques de marbre noir séparées audacieusement en forme de trait et de croissant – à mi-chemin entre le symbole lunaire de l’islam et la faucille soviétique !

Nombre de petits combis blancs qui sillonnent les rues sont de marque Daewoo et s’appellent ici les « Damas ». Ils servent de taxis privés qui suivent un itinéraire préétabli, mais qui s’arrêtent à la demande. Ce qui est pratique pour les femmes seules ou quand vous transportez des paquets.

Nous déjeunons au restaurant Tumos, cadre russe, cuisine classique locale, dont des brochettes de lapin marinées à la vodka. Phénomène de groupe, Christian s’exprime. Maintenant que Nicolas n’est plus là pour accaparer l’attention avec ses mimiques de Funès, Christian se révèle. Hier son expérience africaine, aujourd’hui son expérience lycéenne. Célibataire, il aime son métier de prof. Il voit approcher la rentrée avec plaisir. Bien sûr, il n’aime pas « ces petit connards » qui jouent les caïds, mais ils ne sont que deux ou trois dans chaque classe. Les autres aiment apprendre et lui aime enseigner. La pédagogie est son plaisir. Le respect du prof commence, pour lui, par la correction impeccable et détaillée des devoirs. C’est le signe que l’on aime ce qu’on enseigne, que l’on fait bien son boulot et qu’on respecte les élèves individuellement. Quelques colères savamment calculées pour des causes justes, établissent la relation d’autorité complémentaire au savoir. Avoir de la répartie pour réagir aux provocations aide, mais lui avoue n’en avoir guère. Il faut plutôt intervenir très tôt, avant que la discussion s’échauffe et que les têtes se montent. A Meaux, il a affaire le plus souvent à des élèves imbibés de fondamentalisme musulman (nous sommes en 2007 !).

Leurs parents croient aveuglément, selon les prêches wahhabites ou salafistes, que la terre est plate parce que c’est dit dans le Coran, que le créationnisme est la Vérité révélée. Remettre les pendules à l’heure, malgré le programme à remplir, est ce que Christian aime le plus. Il gère les discussions et répond aux questions, surtout hors mathématiques.  Pour lui, un cours se prépare « comme une émission de télévision ». Il lui faut une accroche, un thème et des effets audiovisuels.  Françoise, documentaliste dans un collège, n’apprécie pas les élèves « bourgeois » parce qu’ils sont méprisants. Enseigner deux matières ? Christian n’y voit aucun inconvénient, il enseignerait la physique en plus des maths. Il a eu une formation d’ingénieur avant de bifurquer vers l’enseignement. Françoise est plus dans la doxa prof : elle est forcément contre si ça ne vient pas de la gauche. « Et puis, documentaliste, ça ne s’improvise pas, ça ne s’apprend même pas en formation ». De même, « on ne devient pas prof comme ça » quand on est documentaliste. Hum ! Et comment font donc les profs débutants ? Sont-ils « formés » à la pédagogie avant d’enseigner ? On se permettra d’en douter. C’est bien ce sempiternel esprit négatif qui touche cette génération. Cet écart entre examen et résistance : « la crainte d’une dérive » bloque tout accueil d’une quelconque réforme et inhibe toute velléité de revoir quoi que ce soit dans les Zabitudes !

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Flaubert aime à fermer ses volets

Lorsqu’il pleut, qu’il vente et qu’il fait froid les chats, animaux avisés qui ont le sens du confort, rentrent bien vite dans la maison et se muchent au creux d’un fauteuil profond, confortable et familier. Ils font comme les Anglais à l’heure du thé, les ados cocoonant sous la couette et la fourrure, ou les gamins à l’heure du câlin : ils retrouvent leurs marques.

Ainsi rassérénés, revigorés, apaisés, ils n’auront que plus de forces, d’obstination et d’esprit clair pour affronter à nouveau les bourrasques du dehors. Tout parent sait bien que le petit n’ose explorer le monde que s’il est convaincu que des bras protecteurs existent, pas loin, où se réfugier à tout moment. Et que les délaissés, les « enfants à clé » qui rentrent tout seul et se font tout seul à manger, sont ceux qui ont le plus de chance de développer des dépendances plus tard (drogue, alcool, sectes, croyances…).

Se recueillir, disaient les curés ; se retrouver, disent les psychiatres ; reprendre des forces, diront les grand-mères. Tel est le sens de ce que déclare Flaubert à sa maîtresse : « Les gens qui entendent la vie matérielle, quand il pleut l’hiver, ferment leurs volets, allument 25 bougies, font un grand feu, conditionnent un punch et se couchent sur des peaux de tigre, à fumer des cigarettes. – Il faut prendre ça au sens moral et, comme dit le proverbe persan, « boucher les cinq fenêtres afin que la maison y voie plus clair ». Fourmi, qu’est-ce que me fait le monde à moi ? Qu’il tourne à sa fantaisie, je vis dans ma petite demeure que je tapisse de poussière de diamant. » (Lettre à Louise Colet, 2 février 1847, p.435)

Un créateur a besoin de faire le point, de se ressourcer en sa demeure, entouré de ses livres, stimulé par ses plaisirs. Ce n’est pas de l’abandon mais de la préservation de soi. Flaubert n’est pas misanthrope (il aime les gens) mais anti-bêtise (il hait l’esprit bourgeois). Il préfère se changer lui, que d’avoir l’outrecuidance de changer le monde. Créer son œuvre (qui parlera au monde) plutôt que de s’éparpiller dans les salons, la presse, les endroits-où-il-faut-être-vu.

Tout le contraire de la peur qui renferme les gens chez eux à la nuit tombée, qui rencogne les villages en leurs petites habitudes, certaines régions en leur absolutisme linguistique et les croyants les plus cons en leur fanatisme borné.

Gustave Flaubert, Correspondance 1830-1851, t.I, édition jean Bruneau, La Pléiade, Gallimard, 1973, 1232 pages, €55.00

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Samarcande, musée d’Afrosiob et observatoire

Après le gros du cagnard, nous allons visiter un bout de Samarcande. Comme chez Agatha Christie, les « Dix petits nègres » ne sont plus que huit. Les deux autres sont restés au Tadjikistan, en attente d’un visa neuf.

Direction le musée d’Afrosiyob. C’est l’ancien nom de Samarcande.

Il évoque l’histoire du site sogdien à l’origine de la ville, depuis la forteresse et les ossuaires, les céramiques et les pièces grecques, jusqu’au mihrab zoroastrien et les inscriptions sogdiennes sur les poids marchands.

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Un panneau explicatif en ouzbek et en anglais nous éclaire sur le passé. Au 1er millénaire avant notre ère, l’agriculture était déjà florissante ici. Dès le 8ème siècle, des cités entourées de murailles défensives se développent dans la région. Il existait probablement déjà des états et la société devait connaître des classes hiérarchisées.

Depuis l’origine, Samarcande est un lieu d’échanges sur les routes commerciales. Capitale de Sogdiane, la cité comprend une acropole et une élite militaire. Les hymnes de l’Avesta mentionnent Samarcande comme créée par Ahura Mazda. Au 6ème siècle avant, la Sogdiane devient partie de l’empire perse ; c’est une satrapie qui fournit de l’or et du lapis-lazuli comme la Bactriane. Se développent alors dans la ville les quartiers des artisans du métal, de la poterie, du tissage. On trouve des bijoux en bronze, des décors en pierre, des objets en os. Des canaux et un système d’irrigation sophistiqué distribuent l’eau dans la ville et aux alentours.

Le clou du musée est la salle des fresques. Dans une semi-pénombre sont conservées des fresques sur murs de terre sèche qui se lisent de l’ouest au sud de celle salle d’apparat où le roi recevait les dignitaires. Sur la paroi ouest se reconnaissent Varkhuman, roi de Samarcande vers 650-670, les épouses sur un éléphant, la procession des dignitaires. Tous se dirigent vers un mausolée. Les têtes sont blanches ou brunes pour dire la variation de la population d’époque. La paroi nord montre les envoyés chinois apportant de la soie à Varkhuman, au sommet de la fresque, entouré de gardes turcs et de chambellans. La paroi est représente une barque emplie de musiciennes et l’impératrice de Chine qui réconcilie deux concubines. Des Chinois chassent la panthère à cheval. La fresque de la paroi sud est peu visible, mal conservée. Elle représente probablement le paradis indien où s’ébattent des enfants nus et des buffles.

Nous allons faire un tour sur la citadelle qui s’élève à côté du musée. La chaleur est accablante, conservée et réverbérée par la terre sèche. Peu de choses à voir, un « chaos » au sol comme à Pendjikent. Mais à cet endroit s’élevait le premier Samarcande, c’est toujours émouvant de s’en rendre compte.

Nous poursuivons par la visite de l’observatoire astronomique de Mirzo Oulougbek (1394-1449). Petit-fils de Tamerlan, il a régné 40 ans mais préférait l’étude. Il a fait bâtir le sextant géant qui est conservé en 1428, il a composé un catalogue d’étoiles et des tables astronomiques restées inégalées jusqu’à Ticho Brahe. Détruit après sa mort par un clergé islamique jaloux et intolérant, l’observatoire d’Oulougbek a été retrouvé en 1908 par les archéologues russes dont le chef de mission, Viatkin, est enterré à côté.

De forme ronde d’un diamètre de 46 m, l’édifice s’élevait sur deux étages dont il ne reste que les fondations. Une tranchée a conservé le sextant dont la longueur des arcs est de 63 m, creusé dans la roche dure de l’un des monts Koukhak.

Oulougbek est représenté de façon lyrique dans le petit musée attenant. Un jeune page aux joues rouges et à la taille fine lui offre une coupe de fruits tandis que lui a le regard levé vers les étoiles. Toutes les tentations de la terre ne l’ont pas détournées de son obsession cosmologique et mathématique. Voilà bien un héros de la science à la manière soviétique. Des miniatures délicates montrent des scènes de chasse, de construction du palais, de culture des champs.

Reprenant le bus, nous constatons un embouteillage sur la grande voie qui mène à Tachkent. Rios nous explique que tout le monde s’arrête ici pour acheter du pain de Samarcande. Il serait incomparable : serré, il se conserve. Les appelés au service militaire ont pour tradition de rompre le pain à leur départ et de manger le morceau qu’ils ont laissé dans leur chambre à leur retour – juste en le trempant dans l’eau. Une belle histoire nationaliste veut que Tamerlan – Timour le boiteux – emporte toujours du pain de Samarcande pour son armée lorsqu’il partait guerroyer. Un jour, il s’est dit que c’était peu économique : autant faire le pain sur place. Mais le premier essai fut raté, le pain n’était pas bon. Un second essai fut réalisé avec le boulanger de Samarcande, que l’on fit venir exprès, le pain n’était toujours pas bon. Un troisième essai fut réalisé en faisant venir aussi du blé de Samarcande, le pain n’était encore une fois pas bon. Le quatrième essai a fait venir de l’eau de Samarcande, le cinquième essai avec le four en terre spéciale du sol de Samarcande – le pain n’était toujours pas bon. Alors quoi ? La matière première, le savoir-faire, les instruments ne suffisaient pas à réaliser du pain bon comme à Samarcande ? C’est qu’il manquait l’air de Samarcande…

Nous croisons plusieurs bus dont les parois portent des inscriptions en français comme « Cars de la Meuse » ou « Autocar Machin », ou encore « Les rapides de l’Est ». Ce sont des bus d’occasion, rachetés aux compagnies de transports régionales, remis en état et importés de France. Ils servent pour le tourisme.

Le dîner a lieu ce soir au Platan, dans le secteur russe de Samarcande où les parents de Vladimir Poutine ont vécu. Ils sont d’ailleurs enterrés au cimetière russe qui domine le quartier. L’endroit où vivent les Russes est, dans la ville moderne, un endroit paisible, provincial, préservé. Comme hors du temps, avec cette douceur de vivre que l’on ressent dans le sud de l’empire, sur les bords de la mer Noire par exemple. Il est bâti selon l’architecture de l’Arbat moscovite, les rues bordées d’arbres, très résidentiel. Nous sommes les seuls clients à l’intérieur du restaurant. En terrasse, d’autres clients arrivent. Le serveur et la serveuse, peut-être les patrons, en tout cas les gérants, sont jeunes et ont le look évanescent à la mode des villes. En chemises légères, ils servent comme des fantômes. Après les zakouskis d’herbes et de légumes habituels, une soupe mélangée où domine la patate précède le chachlik, cette viande cuite en brochettes et fort gouteuse. Elle est servie avec des tomates cuites entières et un hachis d’ognons doux. De quoi aimer le monde russe un peu plus.

Christian s’éveille, il sort de sa morosité de prof parano. Il raconte le rigorisme iranien qu’il a vu dans le pays, et sa trouille des fauves en Afrique noire.

Lorsque nous repartons vers l’hôtel, il est 21 h, la nuit est tombée, mais la ville reste animée pour goûter un peu de la moindre chaleur, surtout le boulevard des étudiants, « 2 km de long » d’après Rios qui en fut un. Sur les trottoirs des rues résidentielles, des gamins jouent torse nu. La pudeur islamique n’est pas autant de rigueur en Ouzbékistan, pays plus moderne que le Tadjikistan. Toutes les rues ont changé de nom après l’indépendance ; elles se sont « ouzbékisées ».

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Messires chats

Ces animaux de compagnie ont accepté les humains. Félins un jour, félins toujours, ils gardent une grâce de prédateur, sans cesse à s’étirer pour avoir les pattes opérationnelles. Si les chiens finissent peu à peu à ressembler à leur maître (ce qui est rarement à l’avantage de ce dernier), les chats gardent leur quant à soi. Ils sont eux-mêmes, à nous de nous adapter à ce qu’ils sont. Dès lors ils vous adoptent, sinon ils vous ignorent.

Je parle bien entendu des vrais chats, ceux qui vivent hors appartement et savent explorer et goûter les fruits de la nature : souris, mulots, passereaux, insectes… Les chats sont des animaux « parfaits », en ce sens que l’évolution les a fait pour chasser à l’aube et au crépuscule, lorsque les petits rongeurs sortent pour se nourrir ou pour boire. Les fauves sont à l’affût, même gavés de croquettes et autres pâtées délicieuses selon le marketing.

Messires chats observent sans juger, les yeux ronds, impassibles. Ils aiment par habitude, d’un attachement routinier qui leur rappelle leur mère. Ils quémandent pitance et caresses, mais point trop. Ils sont aptes à chasser par eux-mêmes – et même à rapporter à leur « maître » le mulot escoffié lorsqu’ils n’ont pas faim. Manière de montrer qu’ils savent se nourrir, et en même temps partager le produit de leur habileté. Les humains sont des parents pour eux. Pas trop près, jamais trop loin.

Contrairement au chien, trop miroir, le chat oblige. Dans leurs yeux passent on ne sait quel jugement qui exige de vous une certaine classe. Ne pas crier, rester posé, agir selon les habitudes et ne point changer sans précaution. Quand le chat est heureux, il vous détend et vous êtes heureux aussi. Quand le chat est malheureux, il le manifeste par son crachement sur le moment mais surtout en allant chier ou pisser dans les endroits que vous aimez. Juste pour dire, comme un enfant boudeur, que vous l’avez vexé.

A vous de vous rattraper, ce qui n’est pas trop difficile car le chat n’a guère de rancune. La routine retrouvée est tout ce qu’il désire. La voix fait beaucoup pour le bonheur du chat – et vous vous surprenez à lui parler de façon égale comme à un petit qu’on apaise.

Avoir plusieurs chats ensemble est une félicité. En fait plusieurs chattes mais un seul mâle. Car ces fauves sont territoriaux et le matou ne tolère aucune intrusion dans le périmètre qu’il a marqué en pissant dans tous les coins stratégiques.

Les observer vous comble. Vous pouvez voir que les chats sont amoureux. Pas seulement à la saison du sexe, mais d’un véritable amour qui se manifeste comme chez les humains par des caresses, une présence constante à l’autre, des lècheries, coucher ensemble. Un chat et une chatte sont fidèles, même si ledit chat a changé de copine une fois. Les deux se tiennent épaule contre épaule et se frottent en marchant, queues enroulées l’une l’autre. Ou bien ils se lèchent mutuellement la tête. Ou encore, le plus souvent, dorment ensemble dans un bassin surélevé ou sur un fauteuil. Il suffit que le chat ait faim pour que la chatte le suive. La précédente copine réclamait même pour eux tous. Il lui suffisait de miauler en vous regardant droit dans les yeux pour se faire comprendre.

Une fois le couple formé, les autres chattes gravitent autour. C’est parfois toute une horde qui rentre en même temps dans la maison, précédée du matou. Là où il se couche dehors, là les autres se mettent, plus ou moins loin.

Les anciens frères mâles ne sont pas tolérés et, s’ils viennent encore à l’aube et au début de la nuit chercher quelques croquettes dans les gamelles habituelles, ils se gardent bien d’y aller de jour. Les mauvaises rencontres existent cependant et ce sont feulement et modulations de gorge pour menacer l’intrus, allant jusqu’aux coups de griffes bien ajustés.

Ce qui est facétieux est que le chat de la maison était le dernier de sa portée, le plus chétif. Il est resté le plus longtemps avec sa mère, pubère moins vite. Ce pourquoi il a occupé le terrain et le défend désormais comme s’il était le sien. Les autres se sont taillés des domaines proches, mais n’hésitent pas à braver matou pour venir quand même chaparder quelque nourriture. Comme il y en a pour tout le monde…

Qui aime les gens aime le chat plus que le chien. Ce dernier doit se dresser car il est animal hiérarchique. Donner des ordres, dès lors, influe sur vos relations humaines…

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Retour à Samarcande

Christian, ce matin tôt, est pris d’un besoin pressant. Il se lève dès potron-minet et s’éloigne. Il me réveille par son passage, mais je somnole un peu. Lorsqu’il revient, à pas de loup pour ne réveiller personne, il s’arrête devant la porte de la pièce et reste immobile un moment. Surpris, j’ouvre les yeux. « Tu dors, Alain ? » Il est évident que non. « Regarde ! » Regarder quoi ? Où ça ? Eh bien près de la porte, sur le tapis, au pied de son duvet : une grosse merde bien enroulée, discrètement déposée. « Quelqu’un est-il entré dans la chambre ? » Non, personne, surtout depuis qu’il est sorti. La parano du solitaire commence. Je vois d’ici s’engrener les rouages de son cerveau : c’est quelqu’un du groupe, il a voulu me faire une blague. Ou bien : c’est un des gosses de la famille d’accueil qui n’aime pas avoir du monde à la maison. Ou encore : il n’y a pas de chien, c’est forcément quelqu’un d’ici… A mon avis, une fois mon fou-rire inextinguible épuisé – surtout à voir la tête paranoïde du Christian ! – je suppose qu’il s’agit d’un chat. J’en ai vu un s’enfuir vers le jardin hier soir, et ces petites bêtes fort routinières ont horreur d’être dérangées. Mais je ne crois pas une seconde que ce soit quelqu’un du groupe.

Nicolas et Aline ont mal lu la fiche technique du voyage : ils n’ont pas demandé un visa à « double entrée » ou « entrées multiples » à l’ambassade d’Ouzbékistan à Paris. Ils sont sortis pour entrer au Tadjikistan, ils ne peuvent donc y entrer à nouveau sans un autre visa. Au contraire de nous qui avons obéi à ce qui était écrit. Ils s’en sont aperçus à l’aller, il y a cinq jours, et le nécessaire a été fait par l’agence locale, mais la bureaucratie prend son temps. Rien n’est arrivé encore. Et comme nous sommes dimanche, rien ne se produira aujourd’hui. Nous sommes obligés de laisser le couple à Pendjikent à attendre le bon vouloir des bureaux. Nous nous cotisons pour leur laisser des dollars en espèces, la seule monnaie acceptée ici, soit comme caution à la demande de visa, soit pour leur vie courante en attendant. Ils nous les rendront en euros à Paris. Leur première démarche sera, dès demain lundi, d’aller à Douchanbé, la capitale de l’état. Ils nous rejoindront probablement dans deux jours.

Pour notre part, nous embarquons dans les 4×4 jusqu’à la frontière, avant de la passer à pied comme l’autre fois. Il y a la queue, comme toujours, une foule de paysans qui veulent aller travailler ou échanger on ne sait quoi avec leurs cousins d’outre ligne. Aucun véhicule n’est autorisé à passer ; les camionnettes doivent décharger leurs marchandises – qui sont aussitôt rechargées sur un autre véhicule, ouzbek cette fois. Un moyen efficace de tout vérifier… et de prélever son bakchich au passage ! Le douanier se sert ouvertement, j’en vois un qui emporte une énorme pastèque dans les bras.

Nous donnons à nos chauffeurs de 4×4 un demi-millier de soums chacun. « C’est la tradition », selon Rios. Hors famille ou clan, tout se monnaie, selon la culture arabe. Ceux-ci ont montré dans l’histoire quels boutiquiers ils savaient être. Les chauffeurs des deux véhicules sont le père et le fils. Il se trouve que nous avons dormi chez eux la nuit dernière – séjour payé par l’agence, bien entendu. La femme aux trois petits était la femme du chauffeur le plus jeune. Le veau d’or est exploité en famille. Je comprends mieux l’ampleur et l’aspect neuf de la grande demeure traditionnelle d’hier.

Durant la queue que nous faisons pour la paperasserie, un chien tout seul, une sorte de cocker noir et blanc attaché au milieu de la piste de contrôle des voitures, frétille de la queue et jappe désespérément vers nous. A-t-il été abandonné ? Est-il interdit de passer des chiens à la frontière ? Il fait en tout cas la fête à chaque touriste qui sort. Un douanier vient de temps à autre lui apporter de l’eau, de la nourriture, ou une vague caresse.

Les femmes locales tentent de resquiller dans la queue, tout à fait comme aux temps soviétiques. Mais l’officier qui contrôle se fait très sévère : elles passeront les dernières ! Nous devons déclarer à nouveau notre identité, pourquoi nous sommes là et combien de devises nous emportons. Il n’existe plus de formulaires en anglais et nous sommes obligés de rédiger – en caractère latins – ceux qui restent en cyrilliques ! Heureusement, j’ai gardé un modèle en anglais de la fois précédente. On nous avait dit de le remplir en double, ce qui ne servait à rien. Reste à supputer que les lignes du formulaire anglais soient les mêmes que celles en cyrilliques… Les données de nos passeports sont préalablement entrées sur écran, avant qu’un autre préposé ne les recopie à la main dans un registre papier. Les bagages sont passés aux rayons X, la déclaration de devises est un formulaire à part. Nul ne demande de les montrer ; c’est vraisemblablement « au cas où » un problème surgirait que les fonctionnaires pourraient objecter, ayant ainsi un prétexte « légal » pour nous retenir un moment. Deux beaux gamins, en short et débardeurs à la mode, la peau dorée, attendent leurs parents partis chercher leur voiture côté Ouzbek ; ils contrastent largement avec les petits paysans trop vêtus, pantalons et chemises de grosse toile à manches longues, le visage rouge mais la gorge pâle, qui accompagnent les femmes dans la queue. Deux mondes brutalement confrontés.

Le bus climatisé de l’autre jour nous attend au-delà des barrières. La route, mal entretenue, comporte des trous avec quelques flaques. Un gamin se fait complètement asperger d’eau boueuse par une camionnette qui passe. Le chauffeur l’a peut-être même fait exprès. Toujours est-il que le gosse en pleure, tout en tordant son tee-shirt. Il fait chaud et il sera vite sec, mais sale pour le reste de la journée.

Plus loin, une voiture civile est arrêtée au bord de la route, au ras d’un canal d’irrigation. Un père fait sortir ses deux gamins, qui s’empressent d’ôter à la va-vite tous leurs vêtements en quelques gestes. Ils les jettent dans le véhicule, par la porte restée ouverte. Et c’est tout nu qu’ils se plongent dans le canal qui s’étale un peu à cet endroit. S’ils avaient des sœurs, elles ne seraient pas autorisées à les imiter… L’eau coule, elle n’est pas trop fangeuse : voilà une piscine toute trouvée !

Nous revenons à l’hôtel Orient Star de Samarcande pour le déjeuner, un peu tardif. Malgré sa sophistication, sa cuisine ne vaut quand même pas celle de Liouba. Nous sommes servis par deux garçons d’une vingtaine d’années souples et silencieux. Leurs noms sont écrits sur un badge qu’ils portent sur le sein. Il y a Djamal et Djovid. Nous avons déjà eu affaire au dernier il y a une semaine. Il est toujours aussi stylé, en chemise banche qui fait ressortir ses traits réguliers. En zakouskis, nous sont servies des têtes de chou-fleur frites, de petits poivrons farcis au fromage et des tranches d’aubergines roulées à l’ail. Suivent la soupe au riz et au jus de viande, puis de fortes et grasses côtelettes de mouton largement adulte, accompagnées de pommes de terre et de tomates cuites. Le gâteau mou international au vague goût chocolat qui termine est digne de la cuisine d’avion – autrement dit sans aucun intérêt. Je le laisse aux amateurs.

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Le maître d’escrime de Klaus Härö

Nous sommes en 1952 et la Grande guerre patriotique (version URSS) s’est achevée contre les nazis il y a sept ans à peine. L’Estonie est devenue République socialiste soviétique et impose son carcan idéologique politico-social comme n’importe quelle religion. Son clergé est le Parti et son bras armé « les organes » (de renseignement intérieur), mais tout fonctionnaire zélé se doit de dénoncer son prochain s’il a quelque doute sur sa ligne.

Ce film finnois-estonien a ceci d’intéressant qu’il montre combien l’emprise totalitaire peut agir au ras du terrain, dans le simple choix d’une activité sportive a priori non politique. Il montre aussi combien le « peuple » manipulé sait aussi résister, passivement, et imposer ses choix de par sa masse contre la minuscule élite autoproclamée qui prétend le diriger. Il montre enfin les vraies raisons de la passion égalitariste et de l’obsession d’obéir à l’Etat : la jalousie de classe, l’envie personnelle, le ressentiment social.

Endel est un jeune homme de 29 ans qui débarque, un beau jour de 1952 (comme le montre une banderole partisane) dans la petite ville très provinciale d’Haapsalu. Il vient de Leningrad (Saint-Pétersbourg) et postule auprès du collège local pour un emploi de professeur d’éducation physique. Déjà, quitter une capitale soviétique est suspect en soi ; avoir étudié à Leningrad et n’enseigner que dans une province reculée de l’empire l’est encore plus. Le directeur du collège, arrivé par intrigue, se méfie. Sous Staline (comme sous Mélenchon), seuls ceux qui se méfient arrivent à conserver des postes enviés.

Il le laisse donc se découvrir. Endel ne sait pas qu’il est de bon ton d’offrir aux élèves des activités (gratuites) parascolaires ; il ne sait pas non plus que les skis abandonnés dans le grenier de l’école sont prêtés à l’armée s’ils sont en état. Le directeur s’est bien gardé de lui dire et lui n’a rien demandé, comme cherchant à se faire oublier.

Il ne trouve donc rien d’intéressant à proposer aux élèves de dix à quatorze ans, fils de prolétaires : la randonnée à ski est compromise parce que les skis réparés par ses soins ont été réquisitionnés ; aucun matériel n’est prévu pour une quelconque activité en cet hiver rigoureux. Alors quoi ? Des sports « prolétaires » ? Qu’est-ce à dire ? La boxe ? Le foot ?

Les gamins et les gamines sont demandeurs ; ils ont tous plus ou moins perdu leur père dans la guerre et cherchent un modèle auquel s’identifier. La petite Marta (Liisa Koppel) surprend un soir après les cours le prof s’entraîner au fleuret dans la salle de gym. Elle lui demande si elle pourrait faire comme lui. « Non, répond Endel, pour cela il faut être au moins deux ». Qu’à cela ne tienne, les enfants sont bien plus démocrates que les adultes, restés méfiants à l’égard du pouvoir et des changements dramatiques de « la ligne ». Endel rumine le désir de Marta et, faute de mieux, propose un entraînement d’escrime lors du « club de sport » extra-scolaire. Il s’attend à voir débarquer Marta flanquée de deux ou trois gamines. Il n’en est rien : ce ne sont pas moins que 25 garçons et filles qui le fixent des yeux lorsqu’il entre dans le gymnase.

Comment intéresser ces gosses avides d’agir sans aucun matériel et avec tant de monde ? Le système D libertaire prend alors le relais de l’Etat central autoritaire défaillant : Endel emmène les gosses chercher des roseaux au bord de la mer. En choisissant les plus droits, les faisant tremper un moment pour les assouplir, les dotant d’une rouelle d’arrêt à la poignée, il obtiendra une brassée de fleurets d’entraînement acceptables. Jaan, 14 ans, se propose pour l’aider, mais Endel décline. Comme avec Marta, il ne sait pas parler aux enfants et a peur des relations qui pourraient s’établir.

C’est Kadri (Ursula Ratasepp), une autre prof du collège qui devient peu à peu amoureuse de lui, qui va l’obliger à fendre la cuirasse en lui expliquant ce qui se passe. Ces enfants, garçons et filles, sans modèle paternel projettent sur lui leur frustration. Il est pour eux « comme un père », même s’il est distant et un brin sévère (c’était d’ailleurs le modèle dominant du père en société autoritaire). Il a dit non à Marta et a vu comment Marta s’est débrouillée pour imposer son désir ; il rabroue Jaan, maladroit d’une adolescence trop vite grandie, mais le rattrape lorsqu’il veut tout laisser tomber et lui enseigne en particulier les parades où il est faible.

Le directeur voit d’un mauvais œil cette initiative – pourtant l’effet direct du « démerdez-vous » qu’il a envoyé à la face de ce prof sorti de Leningrad qui lui demandait comment créer une activité sans aucun support. Doit-il feindre d’approuver ? Doit-il sévir ? En animal politique (donc pas très intelligent), il se couvre avec « la démocratie », ou du moins avec « le centralisme démocratique » qui en est sa version léniniste adoptée par Staline : le peuple est consulté mais la décision est déjà prise et s’impose, de gré ou de force, par la persuasion dialectique ou par la menace d’enquête personnelle.

Sauf que « le peuple », en la personne des parents d’élèves, voient favorablement l’initiative du prof. Leurs gamins sont très contents et s’occupent avec enthousiasme. Faut-il les priver de ce sport somme toute immémorial ? « L’escrime est un sport bourgeois », se défend l’apparatchik ; « pas plus qu’un autre », s’insurge le grand-père de Jaan (Lembit Ulfsak), pratiquant lorsqu’il était jeune, « même Karl Marx l’a pratiquée ». Donc le vote : les parents lèvent un par un la main, scrupuleusement notés par l’adjoint du principal (Jaak Prints), un nazi rouge au visage mou et à la moustache stalinienne ridicule sur ses grosses joues. Tous ceux qui auront contré le directeur, bras armé du Parti, verront enquêter sur eux pour suspicion contre-révolutionnaire. Le grand-père de Jaan sera donc arrêté quelques jours plus tard…

Endel Nelis a été incorporé de force à 18 ans dans la Wehrmacht,  comme tous les garçons de son âge lors de l’invasion nazie. Il s’est vite échappé pour se cacher dans les forêts nombreuses du pays, en attendant la libération par les Soviétiques. Il a alors rejoint Leningrad pour faire des études d’escrime avec son entraineur Alexei (Kirill Käro), en prenant le nom de sa mère. Ce pourquoi il se cache. Mais son initiative fait que le directeur demande à son adjoint d’enquêter sur lui. Est-il subversif ? Contre-révolutionnaire ? Va-t-il plus simplement faire de l’ombre à la petite vie de fonctionnaire tranquille que le directeur s’est façonnée ?

Un jour, les enfants découvrent l’annonce d’un tournoi de fleurets juniors à Leningrad, auxquels sont conviés démocratiquement tous les clubs scolaires de l’empire. Haapsalu va-t-il participer ? Encore une fois Endel dit non… puis se rend devant les regards implorants des gamins, Marta et Jaan en particulier. Il obtient d’Alexei, qui cherchait à le convaincre de s’exiler à Novossibirsk, du matériel d’occasion pour entraîner ses adolescents. Ceux-ci en veulent, ils sont prêts, ils font confiance à ce prof qui les convie enfin à des activités qu’ils aiment – même si elles ne sont pas « prolétaires » (et peut-être surtout pour cela ?).

Malgré le risque, Endel cède : il inscrit le club à Leningrad et emmène deux équipes de deux, garçons et filles, plus une remplaçante : Marta. Bien qu’impressionnés par le faste, la foule qui les regarde et par la technique des autres, les enfants excellent : car ils se sentent soutenus par leur prof comme par un père – sévère mais juste. Il les oblige à se surpasser et ils lui en sont reconnaissants. S’élever au-dessus de sa condition et de soi-même, n’est-ce pas au fond le but de « la révolution » ? Ils empruntent un équipement homologué pour concourir car ils ne sont pas équipés comme les autres, ils se concentrent comme à l’entraînement, ils quêtent l’approbation de leur mentor. Mais celui-ci voit bien que des miliciens en uniforme bloquent peu à peu toutes les sorties ; le directeur est là qui avoue : « je le fais pour le bien des enfants » – le bien politique s’entend, pour se couvrir en cas d’enquête pour subversion.

Les adolescents gagnent la finale, surtout contre le champion de Moscou, un garçon très vite grandi qui joue sur son allonge mais est trop confiant en ses succès. Jaan est blessé légèrement à la cheville ; Marta le remplace et réussit à tenir. La victoire est à eux ! Malgré cela, Endel est arrêté et le directeur n’applaudit que du bout des doigts.

Heureusement, la biologie corrige la politique – contrairement aux thèses de Lyssenko qui croyait l’inverse. Staline meurt quelques mois plus tard et c’est « le dégel » : tous les prisonniers politiques arrêtés sur de simples soupçons sont relâchés ; Endel revient à Haapsalu en train, où il est accueilli sur le quai par Kadri, mais aussi par tout le club des adolescents.

Ce beau film très humain – tiré d’une histoire vraie – montre les rouages de la lâcheté et du courage, les ressorts de l’envie et de la délation, le besoin de père et l’offre maladroite mais droite de l’adulte.

Lorsque l’on entend les Mélenchon vanter le soupçon et menacer de la guillotine sur l’exemple de Robespierre quiconque dévierait de « la ligne » par lui seul imposée, lorsque l’on sait que « l’insoumis » Corbières a pour idole Lénine et sa conception autoritaire, centralisée, de « la démocratie », voir ce film ouvre les yeux. Il démonte un à un les rouages de la société totalitaire qui, pour « le bien » du peuple, définit seulement par quelques-uns ledit peuple et ledit bien. Tout cela pour leur propre pouvoir – ni pour le bien, ni surtout pour le peuple !

Film Le maître d’escrime de Klaus Härö (Miekkailija en finnois, Vehkleja en estonien, The Fencer en anglais), 2015, avec Märt Avandi : Endel, Joonas Koff : Jaan, Liisa Koppel : Marta, Ursula Ratasepp : Kadri, Lembit Ulfsak : le grand-père de Jaan, Kirill Käro : Aleksei, Egert Kadastu : Toomas, Jaak Prints : adjoint au directeur, disponible en DVD de langue russe, espagnole et catalane sous le titre Miekkailija (la clase de esgrima), €19.18

Passé sur Arte en août en traduction française, mais sans DVD annoncé – dommage !

La gauche culturelle aurait-elle trop peur de déplaire au proto-dictateur Mélenchon ?

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Pendjikent au Tadjikistan

Nous passons cette fois une longue nuit réparatrice, qui vient en plus de la sieste. Elle nous est nécessaire pour purger la fatigue accumulée. Nous sommes vers 2700 m au bord du lac septième. Nous allons en descendre le chapelet dans la matinée.

Le soleil n’empêche pas la pluie de tomber à nouveau, mais sans force. Des locaux – tous mâles – défilent au bord du lac pour jeter un coup d’œil aux étrangers – et surtout aux étrangères. Ils prennent prétexte de venir saluer les chefs.

Nous partons pour une courte marche, sans sac, jusqu’au lac n°6 et son village de torchis. Les braves 4×4 UAZ nous ont rejoint ce matin, ils transportent le matériel et nos bagages. Nous visitons dans le village un moulin à grains alimenté par une conduite forcée dérivée du torrent. La meule broie le grain fin quand elle va lentement ; si on la règle plus vite, elle broie plus grossièrement.

Le « Koop magasin » est ouvert, un peu plus bas dans le village, mais il ne contient rien de ce que nous achèterions. Trônent les aliments de base des habitants : un gros sac de thé, des biscuits, des sodas sucrés et de gros blocs de sucre blanc.

Nous quittons le village pour marcher encore quelques centaines de mètres en suivant le torrent. Le lac 6 s’ouvre devant nous comme à Côme. Les pentes en sont juste un peu moins romantiques, les humains n’en ayant pas autant civilisé la nature. Nous montons alors dans les 4×4 jusqu’au lac n°3 pour le pique-nique.

Nous devions cette fois nous baigner mais, fait exprès, il se met à pleuvoir. Les rives herbeuses ne sont pas non plus très engageantes. D’autres véhicules sont là en ce samedi, dont un homme et son fils de dix ans. Ils ramassent les bouteilles vides et récupèrent les boites de conserve. Nous leur donnons les nôtres et Lufti engage la conversation. Le gamin, que je prends en photo, se prénomme Shodon.

Les lacs 2 et 1 ont une belle couleur, turquoise profonde. Nous suivons la piste qui les longe en voiture une fois le pique-nique avalé. L’essentiel a été pris sous cape, comme si nous en rions. Il faut dire que, cette fois, la marche est finie. Le vin doux local, agrémenté d’une rose sur son étiquette, est bienvenu sous cette pluie qui fait quelque peu frissonner. Son parfum convient d’ailleurs parfaitement au melon et à la pastèque. Tout comme le bourbon Jim Beam que Jean-Luc a apporté dans une fiasque va bien avec les sprats en conserve. Jean-Luc en fait un instant précieux en ne délivrant le breuvage que bouchon par bouchon. « Juste pour le goût. »

Ma voiture nous descend jusqu’à la ville de Pendjikent où règne une chaleur accablante. Nous n’en avons plus guère l’habitude après ces jours en montagne. Les gamins nus qui brillent au sortir des trous d’eau sont manifestement libres et heureux comme jamais.

Supplément accepté, le musée de Pendjikent nous permet d’examiner l’un des derniers musées soviétiques probable. Il a en effet ce petit côté provincial, pédagogique jusqu’au patriotisme, éclectique et dépassé. Il montre des oiseaux empaillés et les photos des derniers dignitaires soviétiques, à peine 15 ans auparavant.

Le plus intéressant pour nous est sans conteste ce qui reste de la civilisation sogdienne du 5ème au 7ème siècle après. Poteries, bijoux, fresques murales. L’un des pots a son embout clairement phallique qui le fait désigner comme grec.

Des bijoux barbares, emperlés de pierres rares, turquoise, lapis et rubis, se pavanent dans les vitrines. Ils disent la vanité des classes sociales. L’éclairage chiche des époques de pénurie et les rideaux de mousseline synthétique font de l’endroit un lieu typiquement soviétique. Y flotte même cette vague odeur de cire et d’encre de la Bureaucratie. Le guide local francophone pris pour le musée nous explique l’histoire en un français fleuri, à la grammaire résumée. Il court de vitrine en vitrine et de salle en salle. Il est rapide, désuet, sympathique.

Nous allons, dans la foulée de cet après-midi qu’il faut meubler, passer quelque temps sur le site des fouilles archéologiques. Elles ont été commencées avec l’aide des Français en 1954, en pleine ère stalinienne. Boris Marschak les dirigeait jusqu’à son décès, l’an dernier d’une crise cardiaque sur le site même. Sa femme a repris le chantier. C’est ce que nous explique une archéologue française rencontrée sur le site et qui aime à nous faire sa visite. Nathalie Lapierre vient chaque année bénévolement depuis 1989 participer aux fouilles et aux études durant ses vacances scolaires d’été. Elle est documentaliste du lycée Racine à Paris et est mandatée au Tadjikistan par le Collège de France comme russophone. Elle a défendu une thèse et publié quelques articles. C’est sa passion. Elle tient aussi un chantier en Ouzbékistan.

Toute une troupe tadjike nous a demandé de les prendre en photo avec nous-mêmes et nos propres appareils. Non pas pour leur envoyer vraiment, bien qu’ils aient donné une adresse, mais plutôt pour le plaisir d’exister en Occident, comme les gamins de la montagne. Il y a une sorte de superstition de l’image ici, comme si être « immortalisé » sur la pellicule (ou les pixels) donnait une forme d’éternité moderne.

Le site nous apparaît comme un chaos lunaire sous le soleil ardent qui a grillé les herbes. Une fois clarifié par l’érudite Nathalie, l’endroit se compose d’une citadelle et d’une ville où les temples tiennent un quart de la superficie. Tout ce qui est production, bazar ou ferme, se trouve relégué hors enceinte. La ville est sogdienne, datée du 5ème au 8ème siècle. Elle est bien celle de l’élite de pouvoir, de l’armée et de l’administration. Elle me rappelle les cités-châteaux samouraïs du Japon médiéval. Les temples ont l’architecture de l’Orient ancien avec quelque influence hellénistique : un sanctuaire compact, un portique à colonnes en façade et une cour où les fidèles pouvaient suivre les cérémonies. Les Sogdiens n’avaient pas pour tradition de représenter leurs dieux. Sous l’influence de leurs voisins, lorsqu’ils se sont mis à les représenter, ils ont donc emprunté aux styles hellénistique, sassanide, hindou. Dans chaque maison du site les murs d’une ou plusieurs pièces sont couverts de peintures, dont celles conservées nous montrent le style en trois niveaux. Au niveau supérieur, scènes de prières devant les patrons de la maison ; au niveau moyen, scènes de banquets et de batailles évoquant les récits historiques ; au niveau inférieur, des illustrations de contes, de fables, de chanteurs et musiciens, d’animaux sauvages en liberté. En haut, les formes se lovent dans un arc, au centre en bandeau, en bas en panneaux rectangulaires. Et la hauteur de chaque représentation diminue. Tout cela était très pensé, symbolique. Appui des dieux vers le plafond, dignité des rois et valeur des guerriers épiques au milieu, enfin sagesse pratique et divertissement près du sol. Les trois fonctions indo-européennes ici encore illustrées par les peintures du 7ème siècle sogdien.

Bâtie uniquement de briques crues et de bois, la ville a brûlé lors des invasions arabes. Elle s’est progressivement enfouie sous la terre. Cuites par l’incendie, les briques des murs ont conservé les peintures murales qui les ornaient dans les pièces d’apparat, ainsi que les cheminées bâties pour les froids hivers et les sols dallés. Mais, mis au jour par les archéologues, les murs fragiles subissent les intempéries. Non protégés à l’ère soviétique faute de savoir, puis depuis la chute de l’empire faute de crédits, les pluies régulières dues à la modification du climat depuis 5 ou 6 ans font littéralement fondre la ville antique. D’où cette impression de chaos qui diffère de celle que l’on a devant les photos des fouilles, une fois chaque structure dégagée. Désormais, les archéologues fouillent, photographie et étudient – puis rebouchent. Les vestiges seront ainsi préservés par cette terre qui l’a fait durant plus de mille ans.

La ville n’a pas été mentionnée par les voyageurs chinois du temps, qui ont pourtant décrit largement la Sogdiane. Elle est restée d’importance secondaire jusqu’à ce que son prince, Dewastic, ne vint à prétendre au titre de « roi de Sogdiane, seigneur de Samarcande ». Ce sont les rusés Arabes, venus ici en conquérants, qui ont flatté Dewastic en lui confirmant le titre de roi… juste avant de lui envoyer une armée qui le bat, le fait prisonnier et le crucifie. Nous étions en 722. En quelques années, la province devient arabe et la population s’islamise. Dans les années 770, les habitants abandonnent le site qui, désormais, va s’effondrer en ruines. Une ville de terre, de pisé et de bois ne pouvait tenir longtemps.

Nathalie nous fait aussi la visite du petit musée annexe aux fouilles. Il contient un peu de tout, poteries en majorité, ossuaire (rassemblés sous les mausolées à voûte des nécropoles, à l’écart de la ville), un chaudron en bronze plié, des intérieurs de pots avec du grain, deux piliers de cheminée, quelques bijoux…

Nous revenons dans la ville pour aller loger chez l’habitant, dans une vaste demeure de pisé aux pièces nombreuses ouvrant uniquement sur l’intérieur, sur un jardin-verger. La douche est à l’eau chaude – mais se prend au seau puisé dans une baignoire. Elle apparaît merveilleuse à nos corps empoussiérés par trois jours sans eau. Nous en sortons rajeunis, régénérés. Les WC sont une vaste pièce de terre battue avec un simple trou en forme de fente au centre. Nous dormons en deux dortoirs de cinq, près de la pièce à manger, qui s’ouvre sous l’auvent d’entrée.

Le dîner est somptueux. Il comprend trois zakouskis de salades diverses, un bortsch aux patates et des raviolis à la viande. Lufti, comme il s’agit du dernier soir avec lui, veut nous faire boire de la vodka, mais nous sommes décidément peu à goûter cet alcool blanc trop fort et sans goût. Le vin au goût de madère nous sied mieux.

Nous nous couchons assez vite. Il fait chaud mais un vent coulis frais ne tarde pas à circuler par la porte ouverte sur le jardin et la nuit n’est pas si torride que cela.

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Anton Tchekhov, La steppe

Ce court roman nous parle de l’enfance. Igor, 10 ans, traverse la steppe. Bottes et chemise rouge boutonnée à gauche, une ceinture qui serre la taille, c’est un vrai cosaque. Il découvre le monde comme le faisait le petit Anton lui-même durant les 60 verstes du chemin qu’il prenait chaque été pour aller chez son grand-père, à Kniajaia.

Le voyage est une initiation. Igor quitte la ville pour l’univers des hommes ; il est envoyé au lycée dans une autre ville où il logera chez une amie de sa mère. Adieu l’enfance, maman est un doux souvenir. Ne l’accompagnent en ce voyage que des mâles : son oncle, un pope et le cocher. En chemin, ils le laisseront à un groupe de rouliers qui mènent des chariots de laine – et ses derniers liens avec la famille seront tranchés pour la durée du voyage.

La ville, l’étude, la femme s’opposent à la steppe, au voyage, aux hommes. Le passé (la mère) et l’avenir (l’amie de sa mère) s’oppose au présent (des hommes inconnus) comme une parenthèse. Ces mondes sont séparés, comme l’envers l’un de l’autre. D’un côté le monde paysan, la nature, la force, l’ignorance, l’immensité ; de l’autre le monde bourgeois, les manières, la discipline du lycée, le savoir, la prison de la ville. Barbarie et civilisation, mâle et femelle, le petit Igor connait l’inversion de toutes ses valeurs.

La steppe fait toucher le fond de la Russie. Son immensité, l’infini, la monotonie, l’engourdissement, l’ennui – tous ces mots suggèrent le caractère russe. Nul ne peut rester terne dans la steppe, les rouliers le prouvent. Dymov est la force brute (et une certaine beauté), il attire le petit Igor qui le hait, par un retournement bien connu des psychologues. Mais le puissant et viril Dymov s’ennuie, ce qui le rend agressif. Emelian, le chantre, est désespéré d’avoir perdu sa voix à la suite d’un bain dans le Danube glacé. Vassia voit tout et loin ; il croque les poissons vivants, tel une bête. Constantin, rencontré un soir, est amoureux fou de sa femme, qu’il vient d’épouser. Quant au vieux Pantéléï, il a beaucoup vécu, et durement ; ses pieds gelés lui font mal, sauf quand il marche ; et il y a bien longtemps, sa femme et ses gosses ont péri dans l’incendie de leur maison. L’espace et la solitude rendent les hommes nostalgiques et vrais. Igor observe tout cela.

« On avait beau avancer, on n’arrivait pas à savoir où commençait l’horizon et où il finissait » p.31. Telle est la steppe ; tels sont les Russes qui y vivent. Chacun est comme un puits d’où l’on tire chaque jour une eau nouvelle. Ils sont méchants, résignés, humains, tour à tour ; ils ont mal, ils ont froid, ils ont peur. Mais ils savent se réconforter et s’amuser, en tirer des leçons de la vie.

Pour Igor, il s’agit d’un monde nouveau : les champs, les bêtes, l’orage, la nuit, le fleuve. Il engrange les sensations par tous ses pores. Il commence à saisir les mystères, en rêve : l’amour sous l’image de la comtesse Dranitski, la mort par les récits de brigands et le souvenir de sa grand-mère dans son cercueil.

Le roman est beau, la steppe omniprésente comme un écrin et un carcan où s’ébattent les rouliers et l’enfant. Le récit se fait nomenclature pour percer le secret des choses. L’écriture est sobre, ainsi atteint-elle la puissance. En témoigne cette scène délicieuse de la baignade. Igor se jette à l’eau : « il revint à la surface et soupira si profondément qu’il sentit se dilater et se rafraîchir non seulement sa poitrine, mais jusqu’à son ventre » p.90. Est-il plus subtile manière d’évoquer une sensualité qui s’éveille à peine ?

Anton Tchekhov, La steppe, 1888, Garnier-Flammarion 2017, 160 pages, €7.00

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Col Tavassang au Tadjikistan, 3300 m, et les sept lacs

Au matin, nous grimpons les 340 m de dénivelé qui restent jusqu’au col Tavassang en 52 mn. La montée n’est pas moins raide qu’hier, mais nous sommes reposés.

Grand soleil vaste paysage, vaches placides. Sur l’autre versant en descente, un bassin, un faux col, puis le lac en bas. C’est le second de sept lacs que nous verrons de plus près demain. Leur eau est d’azur profond dans le coffret vert et brun du rocher. Cette descente nous paraît moins fatigante que les précédentes, bien qu’elle éprouve genoux et chevilles. Ce ne sont pas les mêmes qui sont alors malades : tendinite et ampoules remplacent souffle court et faiblesse des jambes. Tout cela est aggravé pour la plupart par des ennuis d’intestins. Toujours est-il que notre groupe est moins fringant que les neuf groupes précédents, selon Lufti. J’échappe à tout cela en raison d’un reste d’entraînement et d’une expérience, peut-être. Mais je trouve les étapes trop longues. La question est celle des pauses : faut-il les compter ? Faut-il les réduire ? Les arguments de Lufti me paraissent bien spécieux pour masquer le fait que ce trek est de vraie montagne. Il n’a rien de la quasi « promenade » qui est vendue par l’agence, en complément au tourisme traditionnel dans les villes historiques. Choc culturel aussi : nous ne sommes pas venus pour réaliser un quelconque record, ou pour défouler notre éventuel trop-plein d’énergie ; nous sommes venus pour explorer ce pays, au rythme apaisé des gens mûrs qui aiment à observer.

Nous rencontrons sur ce versant d’autres bergeries d’altitude. Mais, à l’inverse de celles qui nous ont accueillies, celles-ci sont occupées par des musulmans conservateurs, voire intégristes, qui vivent loin du monde et surtout des étrangers. « Ils refusent tout progrès » selon Lufti, par exemple l’électricité dans leur village d’hiver. De fait, les femmes s’enfuient et les filles se barricadent dans les cabanes à notre passage. Il n’y a que les garçonnets qui nous observent, de loin. Plus bas, seule une jeune fille et deux petits garçons, plus hardis ou plus curieux que les autres, se postent sur une crête (à bonne distance quand même), pour observer nos mouvements et se repaître de notre apparence. Mythe de l’autarcie, du ghetto entre-soi, de la vie saine et pure qui obéit aux supposés Commandements divins. Ne rions pas trop, certains de nos écolos sont de cet acabit. Et nos islamistes pourraient s’en inspirer plutôt que de jouer aux fascistes.

Après le petit-déjeuner de 7 h 30, le pique-nique de 13 h 30 est loin, donc bienvenu. Mais un orage se met à gronder dans la montagne ; le vent engouffre des nuages dans la vallée. Nous ne devons pas nous attarder ; nous pique-niquerons au campement, en bord de lac. C’est pourquoi, sitôt arrivés, je monte très vite la tente tandis que la nappe se prépare. De fait, des gouttes ne tardent pas à tomber. Fort heureusement, la pluie ne dure pas et nous pouvons pique-niquer tranquillement à l’air libre.

Après ces quatre cols, le périple à pied se termine et les âniers nous quittent cet après-midi. Ils mettront deux jours seulement pour rentrer à la base, couchant ce soir où nous étions hier soir. L’éternelle question du pourboire se pose : donner ? Et combien ? Impossible de savoir quel salaire ils touchent par jour – sans doute pas grand-chose, même aux normes du pays. Nous débattons du sujet et tombons d’accord pour une somme par personne du groupe et par ânier, pour ces cinq jours de travail. Alisher roule des muscles sous son tee-shirt noir lorsqu’il ramasse un sac. Il veut montrer qu’il est déjà adulte et, de fait, il est le plus développé des trois garçons. Tahir fait le plus gamin avec sa bouille ronde, sa taille svelte et sa bonne humeur frivole. Le petit apparaît sérieux, compensant sa carrure d’enfant par une attitude d’homme. Les ânes, déchargés, sont plus fringants. Ce sont tous des mâles, ce qui explique leurs braiments réguliers, défis des uns contre les autres. Quatre d’entre eux seront quand même montés par les âniers sur le plat, pour aller plus vite. Lorsqu’ils partent, Fanny est chargée de leur faire un discours, traduit par Rios.

Ils ne se sont pas sitôt éloignés que l’orage revient. La pluie commence, d’abord douce, puis diluvienne, accompagnée de forts roulements de tonnerre. Les grondements se répercutent sur les parois et la pluie gifle la surface du lac. Rios, qui donnait déjà l’exemple pour nous inciter à nous baigner dans l’eau à 17° fait peu d’émules.

L’après-midi est libre, le « democratic time » comme l’appelle Lufti, décidément très marqué par le soviétisme de son enfance. Sieste, lecture, écoute du concert des gouttes sur la toile, soutenu par les grondements de basse de l’orage, contraste de boite de nuit entre le rouge et bleu de la toile de tente igloo trois places et du ciel gris ou du lac vert.

Bénédicte en profite pour avancer dans son carnet de notes. Elle écrit au crayon à papier. Effet d’époque ? De génération ? C’est fou ce que les gens du groupe écrivent. C’était nettement plus rare il y a vingt ans. Bénédicte porte tatoué, au bas de la colonne vertébrale, un petit dauphin bleu-vert, signe de reconnaissance des plongeurs sous-marins. Elevée à Marseille, ayant étudié l’océanographie avant de bifurquer dans la communication, elle a fait nombre de stages de plongée profonde.

Après la sieste, après la pluie, le ciel se dégage et vient l’heure de l’apéritif. Nous attendent la sempiternelle vodka – que peu apprécient même s’ils l’ont goûtée une fois – et le vin doux tadjik appelé « Plaisir de l’émir ». La vodka est de marque « Scharob ». Rios nous dit qu’en arabe cela signifie « saloperie ». Cela a-t-il un sens en russe ? Ou est-ce l’un des rares signes d’humour soviétique ? Nicolas, qui n’aime pas trop la vodka, l’agrémente de raisins secs, au grand dam de Rios. Il mime alors la recette avec des mimiques de Funès. En tant qu’investisseur, Nicolas a remarqué qu’il est possible de réaliser ici des affaires dans l’immobilier, le tourisme et les deux-roues.

Suit le dîner, une salade russe de pommes de terre, oignons et champignons conservés au sel. Des poivrons sont farcis de riz à la viande. Ils tiennent au corps mais sont délicieux, cuits dans un bouillon que nous avons en soupe.

Nous sommes tous fatigués de ces cinq jours brutalement physiques qui nous ont jeté sans préparation dans la montagne. Malgré un chant ouzbek de Rios qui vante les maisons de thé, ces lieux de rencontre conviviaux sans alcool de ce pays de tradition musulmane, nous allons nous coucher. Il est à peine 21 h.

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Jean d’Aillon, Béziers 1209

Le romancier de l’histoire médiévale Jean d’Aillon a déjà guidé son héros Guilhem dans 17 aventures depuis l’an 1190 ou à peu près. Le jeune chevalier a désormais trente ans, s’est marié deux fois et a deux fois perdu son épouse en couche. Il est désormais au service du roi de France Philippe qu’on dit « Auguste » dès 1185 (à 20 ans), comme prévôt de son Hôtel.

C’est alors que cette ordure de pape « Innocent » III, qui porte bien mal son nom, fulmine pour déclencher la croisade – non contre les Sarrasins qui occupent les lieux saints de Jérusalem – mais contre les sujets mêmes du roi de France, les Cathares. Ce qu’un pape ne devrait pas faire, comme le montrera plus tard un président à propos du dire – mais le pouvoir suprême rend fou. Le roi, très imbu de son autorité et peu enclin à verser le sang de ses sujets, alors même que Jean sans terre d’Angleterre le menace depuis la Guyenne et les ducs de Flandres et de Boulogne sur son flan nord-est, est réticent. Il écoute d’ailleurs les remarques de son prévôt Ussel, qui a laissé son fief de Lamaguère près de Toulouse, pour le servir.

Le clan des barons préoccupés de pillage et de gloire est à fond pour la croisade contre les hérétiques, prétexte bien connu des avides et des sans grade pour les riches possessions des autres. Les terroristes islamistes ont la même attitude de perdants qui veulent se venger d’un mode de vie hédoniste qu’ils envient et auquel ils n’ont pas accès. Le comté de Toulouse est riche, la vicomté de Trencavel aussi, et les envahir au nom de Dieu, massacrant tout le monde selon l’idée que « Dieu reconnaîtra les siens », les fait baver de convoitise.

Reste le problème Ussel, favori du roi. Un complot est donc ourdi par quelques grands barons et clercs d’église pour « éloigner » Guilhem d’Ussel le temps que le roi décide la croisade. Une puterelle est égorgée (à l’islamiste) et éventrée (à la chrétienne) pour en souiller un autel de l’église Saint-Gervais. Il s’agit d’orienter l’enquête vers les hérétiques et d’éloigner Guilhem d’Ussel vers les confins normands, d’où serait originaire la victime. Là, un seigneur félon avide de rançon, le fait enlever et le garde en prison durant plusieurs mois, le négociant contre son poids en or.

Mais le monde médiéval n’est pas celui de l’héroïsme individuel. Philippe Auguste ne fait pas ce qu’il veut, dépendant des barons et quelque peu de l’Eglise ; et Guilhem d’Ussel n’est pas seul et bénéficie de ses fidèles compagnons, ceux qu’il a fait armer chevalier et ceux qui l’ont suivi. Après le piège, la traque. En seconde partie, trépidante, l’auteur nous emporte vers la vengeance, dans un pays ravagé par la guerre et le pillage.

Car « la foi » est un commode prétexte pour violer, massacrer et piller sans remord, absout par avance par « la gloire de Dieu ». Les croisés barons du nord qui déferlent vers le sud veulent des fiefs. Mais les ribauds et ribaudes qui les accompagnent en masse ne veulent qu’assouvir leurs bas instincts de violence. Ce ne sont que femmes dénudées, défoncées et occises, enfants défenestrés ou éventrés, hommes abattus, dépouillés et démembrés.

Le pire sera Béziers, en 1209, où une sortie mal conduite par des assiégés folâtres permettra l’entrée des gueux par la poterne laissée ouverte – probablement par traitrise – et le massacre des habitants. Les dignitaires d’Eglise ont soigneusement quitté la ville la veille, non pas « nus en chemise » en laissant tous leurs biens, comme il était requis des repentis laïcs – mais avec or et bagages. L’Eglise ne perd jamais le sens de ses intérêts et les « ouailles » ont à subir la politique des maîtres – évidemment au nom de Dieu. Qui ne dit rien et laisse faire, comme s’il n’existait pas.

Flanqué de ses deux féaux Peyre et Gregorio, Guilhem va tenter de sauver ceux auxquels il tient dans cette guerre civile sans merci. Son château est à demi détruit et la moitié de ses gens massacrés, mais il sauve le reste et le trésor qu’il y a enfoui. Il ne peut en revanche sauver Amicie la parfaite, qui se dévoue à Béziers. Mais il se vengera par l’ordalie de Beaumont le traître qui l’a fait emprisonner et qui a voulu le piller. Il s’agit d’un combat à mort entre champions, que l’Eglise est forcée de reconnaître comme « jugement de Dieu » – bien qu’elle ait toujours à cœur d’interpréter par elle-même ce que Dieu veut dire.

Mais la liberté régnait encore parmi des féodalités et les allégeances, et l’Eglise n’était pas assez puissante pour imposer ses vues aux coutumes des grands barons du royaume.

Bien écrit en langage simple et direct, malgré l’abus manifeste du terme anachronique de psychologie de bazar contemporaine qu’est « mutique » – donné souvent pour le mot « muet ». Le souci de l’action et l’accumulation de petits détails qui font vrais, comme la nourriture et la vêture, l’usage d’un vocabulaire du temps, quoique toujours compréhensible vu le contexte, ajoute au plaisir de lecture. Les étripages ne sont pas gais, mais nous ne sommes pas au cinéma et l’imagination de chacun peut occulter à loisir le sang qui coule. L’ambiance d’époque est en revanche bien rendue et – à l’inverse de l’hagiographie à la Max Gallo – donne un air de vérité aux aventures.

Jean d’Aillon, Béziers 1209 – les aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour, 2016, 527 pages en édition originale Flammarion, J’ai lu 2017, €8.00

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Vallée d’Artcha Maidan et gorges de la Sarimat au Tadjikistan

Notre nuit est chaude, dans le calme étonnant de la maison de terre. Ni les ânes, dont le braiment hystérique est vraiment laid, ni le chant matinal des coqs déplumés aperçus hier ne nous troublent. Le jour, par la fenêtre, nous réveille vers 6 h. Cela paraît tôt, mais nous nous sommes couchés dès la nuit tombée, avant 20 h. Les malades semblent aller mieux, altitude, fatigue et parasites cédant progressivement la place.

La bouillie d’avoine, servie ce matin pour caler les estomacs, rencontre un certain succès mais pas le saucisson, de porc cette fois, pour la minorité non-musulmane et essentiellement russe du pays. Rios nous dit « qu’en hiver » même les musulmans du pays se laissent tenter par la viande de porc puisqu’il n’y a rien d’autre d’assez gras à manger pour résister aux basses températures.

Lorsque nous quittons la ferme, c’est pour rejoindre la piste d’hier et la prolonger. Il fait plus frais au matin et c’est moins désagréable. Lorsque nous marchons au soleil il est très vite accablant, mais de larges plages d’ombre dues aux falaises nous ménagent des instants glacés. Nous longeons le même torrent, sur les bords duquel poussent des eucalyptus. Ils donnent de l’ombre pour les pauses.

Lors de l’une d’elles, nous rencontrons une famille russe de Saint-Pétersbourg. Leur origine est reconnaissable et je la donne à Lufti avant qu’il ne parle avec eux. Comment en juger ? Eh bien par ce chic décontracté de citadin cultivé, un rien branché à l’américaine, par lequel un Pétersbourgeois veut se distinguer des moujiks et surtout des administratifs Moscovites. Lufti en est soufflé. Outre le guide tadjik aux cheveux longs, les Russes sont quatre. Un jeune homme d’environ 18 ans est le plus flamboyant avec sa chemise blanche ouverte sur la gorge, son teint rose, ses lunettes noires et son foulard noué sur la tête en pirate. Elancé et musclé, il porte un gros sac à dos avec les affaires de sa mère (qui ne porte rien). Le garçon est le portrait du père en plus fin, avec encore cette grâce de poulain qui n’a pas fini de croître. Il est manifestement la fierté des parents, de sa mère qui lui pose la main sur le bras, du père qui le couve du regard. Sa sœur, plus effacée, semble un peu plus âgée.

La piste reprise, en sens inverse des Russes, les ânes ne tardent pas à nous rattraper et nous pausons pour les laisser passer. Une petite brise tiède sèche la transpiration dès que l’on s’arrête. Sur la basse continue du torrent s’élèvent des cris aigus d’oiseaux, rares parce qu’il y a trop peu d’arbres. Parfois poussent quelques têtes de coquelicot d’un rouge vif. Nous croisons quelques gamins montés sur des ânes et des adultes qui se rendent aux villages voisins.

Des bergeries de pierres sèches, aux toits en claie de bois recouvertes de terre, sont installées le long de la piste à un endroit.

Nous suivons la rivière, donc sa vallée appelée Artcha Maidan. Lors d’une pause, à la fin, je veux remplir ma gourde déjà vide de la chaleur du matin. Le groupe s’éloigne sur le sentier. Mais je glisse sur le rocher mouillé et me voilà à prendre un bain glacé dans le torrent à remous. L’eau est peu profonde et je me redresse bien vite, mais je suis trempé. Le soleil est tel que c’en est presque un bonheur. Je ne tarde pas à sécher, seul le slip restera mouillé plusieurs heures. Je comprends pourquoi les soldats dans la jungle n’en portent jamais : l’humidité qu’il garde, dans les plis serrés sur la peau, engendre irritations et mycoses.

Une heure plus tard, sous un gros bouquet de saules, au bord du torrent, nous nous arrêtons pour le pique-nique. Lufti veut rafraîchir la bouteille de Fanta, mais l’impétuosité de l’eau finit par l’emporter sans qu’il s’en aperçoive. La boisson fera peut-être le bonheur d’un gamin en aval ? Riz, salade de tomate-concombre-oignon, fromage fondu en rouleau, saucisson de porc et conserves de poissons font notre ordinaire.

Sieste sous le saule aux feuilles vert-doré. Certaines sont trouées par quelque insecte et le soleil joue dans leur dentelle. La brise qui monte dans la vallée les agite doucement, fracassant la lumière comme dans un kaléidoscope. La chaleur est intense par intermittence, lorsque l’astre réussit à percer le feuillage.

Nous poursuivons la vallée par les gorges qui se resserrent autour du torrent, les gorges Sarimat. Puis nous bifurquons brutalement à la perpendiculaire pour attaquer directement la montée. Notre déshydratation est telle que nous avons du mal à grimper les dernières pentes – les plus dures selon le topo d’hier. De petites pommes acides nous rafraîchissent un peu dans le premier tiers, mais nos pauses nécessaires se font chaque fois plus longues. Cela fait déjà onze heures que nous marchons depuis ce matin, avec deux pauses d’une heure à une heure et demie. Le circuit, tel que décrit dans la brochure, est trompeur. Il accumule les temps de marche (que les soviétiques comptent hors de toute pause, au contraire de nous !), les dénivelées (nous partons de 1700 pour arriver à 3000, soit 1300 m dans la seule après-midi), et l’altitude (aucune adaptation, direct à plus de 3000 m le premier jour…).

Nous montons donc ces dernières heures à pas lents, dans la chaleur, vers les bergeries d’altitudes situées sous le col. J’ai descendu trois gourdes d’un litre aujourd’hui, en plus du litre habituel de thé ou café du petit-déjeuner ! Avec la soupe et les boissons du soir, cela fera largement 5 litres.

Des enfants en brochette nous accueillent, en contrebas des bergeries. Ils sont au courant de notre venue, plusieurs treks par an passent rituellement ici. Lufti les connaît bien à force de passages. Les enfants adorent cet événement dans leur existence toujours pareille. Ils vivent rythmés par les saisons : d’avril à octobre en altitude à garder les troupeaux ; le reste du temps en bas, au village.

Nous ne voyons que les plus petits, jusque vers l’âge de dix ans. Les autres sont à l’école ou au travail avec les adultes.

Parvenus aux bergeries, après une forte pente, nous sommes invités à entrer dans une cabane. Elle est tout en longueur, éclairée seulement par la porte. Les pierres sèches laissent filtrer quelques rais de lumière et passer des filets de vent, parfois. Le feu de bois fume, allumé près de la porte. Des tapis usés et terreux sont installés au sol, mais l’altitude semble-t-il les immunise de parasites. Le toit est bas, plat, fait de troncs d’arbres posés sur les murs et étanchéifiés tant bien que mal au torchis. Assis en tailleur tout autour du tapis central, nous buvons le thé rituel (j’en descends six tasses !), mangeons le yaourt de brebis, des abricots et des pommes fraîches du coin. Des bonbons brillants et du sucre candi, achetés en magasin, donnent à l’accueil traditionnel un éclat moderniste. Ils montrent que l’URSS a posé son empreinte. Les petites filles, prenant très au sérieux leur rôle de futures maîtresses de maison, sont aux petits soins pour nous, surtout pour les garçons.

Il nous reste encore une quarantaine de minutes de montée raide après cet intermède de repos. Le camp est installé sur un pâturage à peu près plat, au milieu des bouses, sous le col Tavassang à 3300 m, que nous passerons demain.

Je m’empresse de monter la tente, avec Bénédicte, afin de pouvoir me poser à plat sur le dos, sans plus rien à grimper, et écrire quelques pages reposantes. Le vent thermique qui coule du col nous glace et, dès qu’elle est montée, nous sommes bien sous la tente.

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Flaubert vomit l’école – avec raison !

La quête adolescente, l’incertitude sur soi, la peur de s’engager ne datent pas d’hier. Mais en quoi l’école y aide-t-elle ? Qu’elle se dise « instruction publique » ou « éducation nationale » ? Il suffit de lire la correspondance de nos grands auteurs pour mesurer son insignifiance. Flaubert tout particulièrement qui, voici presque deux siècles, avait le regard aigu sur lui-même et sur la société de son époque et son pays. La vanité sociale, la prison aride du collège, la petitesse française, l’évasion chez Homère et Montaigne – comme tout cela reste de notre temps !

Une société victorienne :

15 ans – Flaubert est amoureux platonique depuis ses 14 ans de la belle Elisa Schlesinger mais le collège contraint tous les désirs : « Continuité du désir sodomite, 1er prix (après moi) : Morel » p.26. Comme quoi « l’inverti » est selon lui dû aux interdits. Les amitiés particulières sont admises mais surtout pas l’amour pour une fille ! Ce serait « déflorer » le patrimoine, entacher « l’héritage », dévaloriser le bien à vendre par mariage… La société bourgeoise catholique et impériale ne le tolérait pas.

19 ans – « Je hais l’Europe, la France mon pays, ma succulente patrie que j’enverrai volontiers à tous les diables, maintenant que j’ai entrebâillé la porte des champs. Je crois que j’ai été transporté par les vents dans ce pays de boue, et que je suis né ailleurs, car j’ai toujours eu comme des souvenirs ou des instincts de rivages embaumés, de mers bleues » p.76. La bourgeoisie, l’urbanisme, la moraline étouffent la sensualité, contraignent les sentiments, forcent la raison.

Une société hypocrite :

16 ans – « Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout, et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui, quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela tu le fais pour pouvoir te dire : je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres… » p.35. « La » société est théâtre, chacun doit y être constamment en représentation – jamais vrai.

21 ans – « Etre en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu ! » p.98. Réussir en société, bâtir une carrière, ne se fait pas sans incarner les normes plus que les autres, dans la compétition pour les places et le statut social.

Une éducation chiourme :

17 ans – « Ah nom de Dieu, quand serai-je quitte de ces bougres-là ? Heureux le jour où je foutrai le collège au diable » p.48. Le collège est la machinerie du formatage social : hier autoritaire et disciplinaire, aujourd’hui idéologique et laxiste. La bien-pensance a toujours été la norme au collège, qu’elle soit « bourgeoise » (comme on disait en 68) ou mièvrement « de gauche » (comme on dit aujourd’hui). Mais c’est bientôt l’écologisme militant qui s’installe : les petites bêtes, la morale des déchets, l’indignation contre toute violence, les pieds nus dans la nature.

« A une heure je vais prendre ma fameuse répétition de mathématiques (…) mais n’entends rien à cette mécanique de l’abstrait et aime bien mieux d’une particulière inclination la poésie et l’histoire qui est ma droite balle » p.54. La « balle » est ce qui l’emballe, la sensation et le sentiment plus que l’abstraction. On le comprend : si la mathématique est un art, elle se réduit trop souvent chez les profs à une mécanique implacable qui prouve sans conteste que vous êtes borné, ignare et inapte.

19 ans – « Il veut se faire recevoir agrégé de grammaire et il apprend les verbes composés et la syntaxe. J’aimerais mieux un lavement ! même quand on y aurait mis de la graine de lin » p.65. La grammaire est la mathématique de la langue – y réduire l’expression est rapetisser la littérature.

Le refuge auprès des anciens :

17 ans – « Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme » p.52. Car Montaigne est humain avant d’être cuistre ; il est philosophe de la vie bonne, pas de la Quinte Essence ; il est intelligent, donc souple, et s’adapte à son monde de viols et de fureur « au nom de Dieu », durant les guerres de religion.

21 ans – « Homère est beau comme la Méditerranée : ce sont les mêmes flots purs et bleus, c’est le même soleil et le même horizon » p.94. Homère est le Montaigne de l’Antiquité, humain comme lui, rusé pour s’adapter, apte à bien vivre et à surnager dans les tourmentes.

A méditer pour les adjudants de vertu éducative et les adeptes experts du formatage scolaire : pourquoi donc tous les grands Français ont-ils vomi le collège ? Et pourquoi tous ceux qui s’y sont senti bien, parfaitement adaptés, jugés par leurs maîtres « excellents élèves », sont-ils devenus ces technocrates conformes et sans âme, ces machines fonctionnaires obéissantes et glacées, maladroits dans les comportements humains, sûrs d’eux-mêmes et de leur pouvoir de caste ?

Y aurait-il une constante « erreur » de programme dans le logiciel scolaire français ?

Gustave Flaubert, Correspondance tome 1, édition Jean Bruneau Pléiade1973, 1232 pages, €55.00 

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Col Gohitan au Tadjikistan, 2660 m

Nous partons sur la route qui débouche à la porte de la base, puis droit dans la montagne. Depuis 2200 m où nous avons dormi, il nous faut descendre jusque vers 1700 m, avant de remonter au col à 2600 m ! Flottent des odeurs de sauge, de résineux, de menthe. S’élèvent le crâcrâ des pics et des stridulations d’insectes. Sur le chemin, pour éradiquer les problèmes de constipation persistants de certains, notre cuisinière Liouba, qui connaît un peu les plantes, cueille de la chicorée sauvage et de la grande camomille. La chicorée est commune, même au bord de nos chemins. Elle se reconnaît par ses fleurs bleu-mauve. La plante entière est utilisée en dépuratif et laxatif ; elle se prend en décoction. Elle fleurit en Europe plutôt en automne et est plus précoce ici ; peut-être est-ce l’altitude ? La grande camomille est stomachique.

Un arrêt pain-yaourt-thé est effectué dans la montée, au camp de bergères d’altitude. Une mère, sa fille et un mastiff qui aboie en bout de laisse. Il faut le calmer pour lui faire comprendre qu’il ne doit pas nous bouffer. Sa maîtresse reste près de lui, un bâton à la main, pour qu’il nous laisse au moins passer. Le bâton, c’est la loi. Un chien, ce n’est pas une peluche mais un animal hiérarchique : n’en déplaise aux belles âmes, ça se dresse.

La grimpée est dure en première partie et plus douce ensuite jusqu’au col. Un champ de grands chardons s’élève près du sommet, c’est la première fois que je vois un tel spectacle. Les faces piquantes de ces plantes sont larges comme des tournesols, d’un beau violet fleur d’ail. Des papillons orange volettent tout autour.

Au col, à l’ombre d’un genévrier, nous regardons au bas de la vallée la tache verte du village de Gohitan où nous pique-niquerons. Nous ne sommes pas arrivés. Très loin, le plus haut sommet des Fan’s, le Chimtanga, 5494 m.

La descente est longue, pas trop pentue en raison des lacets du sentier aux ânes. Mais ceux qui prennent « la piste rouge » en ont pour leurs genoux. Car Lufti les emmène « à la russe », c’est-à-dire tout droit dans la pente. Si le premier îlot de verdure est vite atteint, si la culture se manifeste déjà par un champ en pente près d’une source, le village est encore loin. Notre maître ânier salue des connaissances.

Des femmes en robes bariolées se relèvent des champs où elles coupaient le blé à la faucille. Des gamins empilent des gerbes sur des ânes, d’autre montent à cru. Nous sommes en pleine campagne immémoriale ; on vivait pareil il y a mille ans.

La piste s’élargit, cagnardeuse et poussiéreuse, foulée par des centaines de pattes. Elle serpente le long de la vallée en direction de maisons de terre aux toits plats du village. Les ruelles sont de terre, étroites contre le soleil. Une grappe de gamins est perchée sur des murets ou debout, comme une brochette d’hirondelles prêtes à la migration. Le mystérieux « téléphone » des communautés traditionnelles vient de fonctionner. Ils sont tous là pour nous voir passer.

Nous traversons le village dans le silence feutré des observateurs. Ils ne sont pas collants ni ne nous interpellent, aucune langue commune n’existe et ils sont intimidés. Nos pas guidés nous font descendre vers la rivière, sa rangée de peupliers alignés et sa terre riche en alluvions où poussent concombres et pommes de terre.

Nous rejoignons une vaste demeure à étage. Elle nous sert d’abri frais contre la chaleur du jour, de lieu de pique-nique et de sieste. Ses murs de pisé et ses étroites fenêtres maintiennent quelques degrés d’écart avec l’extérieur. Tandis que le rez-de-jardin sert de remise à outils et à foin, un escalier mène à l’étage d’habitation. Une terrasse ouvre sur les pièces utiles d’un côté et, de l’autre, sur les pièces d’apparat. Le salon de réception, précédé d’une antichambre, est recouvert au sol et aux murs de grands tapis de laine. Le plafond est en bois, à caissons, sans sculpture. De lui émane une bonne odeur de résine, prouvant que l’aménagement, sinon la maison tout entière, n’est pas si vieille. Un rideau de tulle brodée de fleurs dorées, dans le fond de la pièce, cache des coffres en métal repoussé et peint et des coussins d’apparat. Pour seul mobilier, la pièce comprend une armoire, placée près de la seule fenêtre.

Nous déjeunons là, assis par terre, le plat de bienvenue – sucres et bonbons – arrivant en premier, avec le thé. Le reste du menu est ce que nous transportons, il ne varie pas d’un jour à l’autre : fromage, saucisson, poissons en conserve, tomates… Six sur dix dorment déjà après déjeuner, tandis que j’écris ces lignes. Ils sont épuisés alors que cette matinée fut, somme toute, plus « normale » que les précédentes.

Nous avons la réponse à l’histoire des boules. Chacun des trois condamnés ne reçoit qu’une seule boule (hier, ce n’était pas clair, pour obscurcir la recherche) ; chacun voit celles reçues par les autres (les mains liées dans le dos étaient un leurre) ; en revanche, nul ne voit les deux boules qui restent. La solution est question de logique. Si le premier voit deux boules noires, il a forcément une blanche (rappelons qu’il y avait au départ trois blanches et deux noires). S’il ne voit qu’une noire, il a une chance sur deux d’avoir une blanche, donc « il ne sait pas ». Ce que voyant, le second est dans le cas soit de voir lui aussi deux noires, soit une seule, il « ne sait pas ». Mais il sait, par contre, qu’entre lui et le troisième, il y a forcément une blanche. Si le second voit une noire chez le troisième, il est sûr d’avoir une blanche. Puisqu’il déclare qu’il « ne sait pas », le troisième seul peut avoir une blanche. Bien sûr, tout cela est fort théorique, les deux premiers peuvent être trop nuls pour suivre tous ces raisonnements et jouer à pile ou face. Mais enfin, c’est un « jeu ».

L’après-midi est moins intéressante question marche et paysage, mais sans montée. Faire aller ses pieds sur des cailloux, en terrain aride qui réverbère, n’est jamais une partie de plaisir. Une bande de gamins accourt depuis un village en hauteur. Ils nous réclament dans l’ordre « a pencil », mais se rabattent sans problème sur « aski ». Peut-être cela signifie-t-il ASCII, ou « photo numérique » ? Ils miment d’ailleurs leur demande avec les mains portées en carré autour des yeux. Ils adorent être pris en photo, pour exister peut-être, mais aussi pour se voir sur les petits écrans comme s’ils passaient à la télé. Cette forme naïve du désir d’immortalité est assez touchante. Pourquoi ne pas leur faire ce plaisir ? En voilà qu’être sur Internet ravit, au contraire de certains !

Un bus est arrêté dans un virage, au bout de notre piste. Les guides n’ont quand même pas commandé un bus pour nos mal-en-point, quand même ? Nous ne sommes pas au Japon ! Effectivement, il s’agit d’un bus en détresse. Son rayon de braquage l’envoyait dans le décor s’il n’avait pas stoppé. A moins que son train avant ne soit plus en état, ce qui est fort probable. Il n’a pas les roues parallèles et le chauffeur force l’une d’elle à la barre à mine. Nous sommes encore à l’ère soviétique… D’ailleurs Lufti, toujours ‘kollectiv’, s’entremet et nous embauche pour « aider ». Mais que peuvent une dizaine de bras contre un bus de deux tonnes ? Nous ne parvenons pas à faire remonter l’engin, évidemment, et le chauffeur réussit à tourner d’une autre façon.

La suite est caillouteuse, sous le cagnard, et interminable. Une rivière impétueuse, grise de minéraux schisteux arrachés aux berges, roule dans le fond de vallée. La piste descend progressivement pour la rejoindre, mais Lufti nous invite à prendre l’un de ses fameux raccourcis « à la russe » – tout droit, directement, pas à réfléchir. Nous passons le torrent sur un pont, regardons un moment trois femmes qui coupent de l’herbe dans les champs du bord des rives, avant d’entamer l’ultime heure et demie de piste. La dernière montée est courte, mais elle est la plus dure.

Le village où nous allons dormir est « à dix minutes » selon Lufti et… pour une fois c’est vrai. Nous sommes accueillis dans une ferme où une cour grassement herbue, ombrée de pommiers, pêchers, abricotiers, mûrier et d’autres arbres, offre le confort d’une terrasse en bois à ciel ouvert. Nous nous y affalons pour prendre le thé avant tout autre chose. Ledit thé se fait largement attendre – au-delà du délai raisonnable pour faire bouillir de l’eau – mais l’ombre sur le lit de repos est si agréable que nous réfrénons notre soif et répugnons à bouger. Seul point noir sur notre félicité : pas de bière à la boutique du village, l’ânier adulte est allé voir. Nous sommes en pays musulman et les campagnes sont tolérantes mais plutôt traditionnelles – et tout se sait. Le village s’appelle Gaza, inexplicablement.

La douche est réduite au tuyau qui recueille l’eau du canal dérivé du ruisseau arrosant l’herbe. La douche se prend donc en plein vent, devant tout le monde, entre poulets hauts sur pattes et canards à l’ovale oscillant sur leurs palmes. Deux dortoirs, avec matelas à installer à terre, seront notre gîte. Nous sommes à 1700 m.

Demain ? « C’est plat ! » Mais nous devrons quand même camper à… 3000 m sous le col. Donc ce n’est pas vraiment plat. « Oui, mais ça ne monte qu’à la fin ». Ce qui veut dire très dur et brutalement.

Nous dînons sous l’auvent d’un autre bâtiment, assis par terre. Le menu se compose de salade de chou mayonnaise avec un peu d’anis, d’un bortsch aux vermicelles chinois beaucoup trop gros pour qu’ils soient appétissants (je ne les ai pas mangés), enfin du plat national que Rios est tout fier de nous présenter et qu’il appelle « le plof ». Il s’agit de riz baignant généreusement dans la graisse de mouton, la viande étant revenue dans de l’oignon et de l’ail en chemise. Sans le gras, plaide-t-il, point de ce « bon goût » d’enfance dont il se souvient avec la nostalgie nécessaire. Sans l’excès de graisse, contraire à nos goûts modernes tout comme à nos principes diététiques de citadins peu exposés aux intempéries, ledit « plof » apparaît comme la version locale du « riz pilaf » !

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Misery de Rob Reiner

Un roman de Stephen King adapté au cinéma entre psychose et nurse en folie nous entraîne dans les hauteurs glacées des Etats-Unis, où la vie urbaine est bien peu adaptée à la rigueur de la nature.

Un écrivain vit dans ses rêves. Paul Sheldon (James Caan) est l’auteur de la série de best-sellers Misery, histoires d’amour inspirées d’Autant en emporte le vent et aux couvertures torrides montrant une belle jeune femme nommée Misère enserrant un puissant mâle torse nu. Chaque ménagère solitaire dans les profondeurs du pays attend la suite. Mais l’auteur est fatigué, il veut quitter cet esclavage de livrer toujours à temps un manuscrit qu’il doit accoucher dans la solitude et les rituels.

Dans son dernier opus, qu’il vient de terminer dans un chalet isolé de Nouvelle Angleterre, il fait mourir son héroïne Misery afin de mettre un terme à la série et de passer à autre chose. Après une cigarette et une bouteille de champagne Dom Pérignon pour célébrer sa libération, le voilà parti seul en Ford Mustang sur les routes enneigées qui mèneront vers la côte et New York, où l’attend son agent littéraire (Lauren Bacall).

Mais la voiture n’est pas faite pour autre chose que la route sèche ; l’écrivain trop concentré a ignoré les annonces de tempête de neige ; le conducteur roule trop vite pour les « virages sur 13 miles » annoncés par le panneau jaune d’œuf ; il a la tête encore toute farcie d’imaginaire et l’alcool dans son sang ne facilite pas la maîtrise. Ce qui devait arriver arriva : il quitte la route, la Ford effectue plusieurs tonneaux et reste sur le toit.

Une personne qui passe peu après tire le blessé inconscient de son véhicule et l’emporte sur son dos, avec la serviette qu’il étreint dans la main. Elle contient son précieux manuscrit, unique exemplaire tapé à la machine.

Lorsqu’il se réveille, immobilisé des jambes et du bras droit et tout endolori, c’est pour apercevoir une tête de femme s’imposer au-dessus de lui (Kathy Bates). Elle s’appelle Annie Wilkes et l’a sauvé de l’accident et de la neige ; elle a réduit ses fractures multiples et lui tend deux comprimés d’antidouleur. Tout est bloqué, lui dit-elle, les routes sont coupées et le téléphone ne fonctionne plus. Nous sommes en 1990 et bien avant l’ère Internet. Infirmière diplômée, elle va le soigner pour qu’il se rétablisse. Et elle lui avoue être sa « meilleure fan » pour Misery, et vouloir connaître ardemment la suite.

Paul ne peut refuser à Annie de lire en avant-première le prochain épisode de la saga qui fait vibrer les femmes jusque dans leur fondement intime. Sauf que ce geste d’empathie se retourne contre lui – à la Stephen King. Ce qui apparaît comme naïvement le Bien engendre en fait le Mal, dans ce biblisme simpliste qui fait toute la force et mais aussi l’inéluctable limite de l’esprit yankee.

Lisant les premières pages, Annie s’énerve d’y trouver tant de mots grossiers, bien que ce soient des gens du peuple qui parlent. Elle a failli tomber en déchéance sociale elle-même à la mort de son père banquier et refoule absolument le vocabulaire de cette époque. Cette colère brutale et névrotique est la première faille qui apparaît dans l’ambiance jusqu’ici toute unie.

La suite du roman la met en rage parce que meurt Misery, alors qu’elle devait se marier avec Ian et qu’elle attend un enfant. La mort en couches ne doit pas se produire ! L’auteur, interloqué par cette scène d’hystérie, apprendra plus tard que l’infirmière, sortie major de sa promotion puis nommée chef d’une maternité, a elle-même perpétré des crimes contre des nourrissons et a été condamnée. Sa psychose se révélera donc peu à peu. Mais en attendant, elle oblige Paul Sheldon à frotter lui-même l’allumette qui va brûler l’unique manuscrit de la suite qui déplaît tant à Annie Wilkes – maîtresse de la vie de son auteur.

Dès lors, c’est un jeu du chat et de la souris entre la nurse impérieuse et l’auteur impotent. Il va ruser pour sortir de sa chambre-prison et explorer le rez-de-chaussée pour trouver un téléphone, une arme, n’importe quoi. Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’il est immobilisé loin de tout hôpital et ne donne aucune nouvelle à sa fille ni à son agent littéraire. Cette dernière, depuis New York, s’inquiète et demande au shérif local de chercher (Richard Farnsworth). Celui-ci, lent et lourd de n’avoir jamais rien à faire, prend son temps. Lorsqu’il découvrira la vérité, ce sera trop tard pour lui.

Les événements alors se précipitent, selon la technique éprouvée de Stephen King qui débute toujours par la normalité d’une atmosphère paisible avant de la fissurer peu à peu, puis de tout casser en crescendo. La scène ultime montre une bagarre d’amour-haine qui doit se terminer par la mort de l’un des deux. L’étreinte physique est la catharsis de toutes les névroses de la nurse, jadis condamnée par la justice, délaissée par son mari et isolée dans une ferme où elle bovaryse en lisant Misery. L’écrivain, lui, lutte pour se déprendre du personnage qu’il a inventé, et dont il a commencé sur ordre d’écrire une suite conforme aux désirs de la folle : Le retour de Misery. Par mimétisme, et pour provoquer la crise décisive, il va lui-même brûler son manuscrit volontairement devant elle. Il met fin ainsi définitivement à la série : Misery n’aura pas de suite.

Le suspense est savamment distillé, la cruauté progressive et enrobée de bons sentiments, la ruse du grabataire obstinée. Voilà un bon thriller, bien mis en scène et qui vous tient en haleine. Un huis-clos psychologique où chacun est aux prises avec son passé et avec ses blocages. Tout aurait pu se passer autrement, si le Mal n’était pas dans les créatures…

DVD Misery de Rob Reiner, 1990, avec James Caan, Kathy Bates, Lauren Bacall, MGM United Artists 2012, 1h43, blu-ray €18.70

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Col Tchoukourak au Tadjikistan, 3165 m

La nuit est un peu agitée à ses débuts, énervement de l’effort, puis l’organisme se calme. Nous nous levons plus tard, vers 8 h, mais nous aurions bien dormi encore. De nombreux membres de notre groupe sont malades aujourd’hui, maux de tête et courante. J’y échappe heureusement – mais pas à la fatigue. Entre nuits blanches, décalage et l’effort d’hier, l’adaptation n’est pas aisée ! Elle est négligée, « à la russe », l’être humain n’étant pour l’encadrement que du bétail qui se plaint.

Au matin, soleil blanc et ciel bleu. Le petit-déjeuner est essentiellement composé de yaourt et de pain perdu – bien gras. Le 16 ans au bob est tout joyeux, sa timidité s’efface, il chantonne par bribe, honneur à son tee-shirt Eminem qu’il arborait fièrement hier pour marquer son désir d’être dans le vent du monde. C’est touchant. Ce matin, il fait rire ses copains en prenant une petite voix aiguë de dessin animé. Je demande à Lufti, notre accompagnateur Tadjik, comment s’appellent nos âniers. Le chef adulte se prénomme Umat ; les deux adolescents Tahir (au bob) et Alisher, 16 ans tous deux ; le plus jeune, 14 ans, est Tourhal.

Nous entamons le trek du jour à plat le long des lacs. Quelques poissons sautent de l’eau, des truites probablement. Le paysage est composé de rocs affleurant sur l’herbe rase et de lentisques rabougris. Le bois est rare et le pays est largement déforesté par les éleveurs. Hier soir, au dîner, un garde forestier au long fusil est venu vérifier que l’on n’abusait pas dans la consommation de bois – et récupérer l’inévitable bakchich. Selon Global Integrity, « La corruption est une habitude normale dans tous les secteurs gouvernementaux au Tadjikistan. Tadjiks ont l’habitude de donner des pots-de-vin pour n’importe quoi ».

Les sentiers qui courent de ci delà nous font croiser une fois de plus des Russes, en stage d’escalade rochers. Torse nu, les jeunes hommes sont bien dessinés, mais féculents et vodka les épaississent dès la trentaine. Les quelques filles sont robustes bien que l’on puisse moins en juger parce que plus habillées.

Nous faisons une pause dans un campement de bergers en bord de lac. L’eau semble lourde de minéraux arrachés au socle ; elle n’est pas transparente mais laiteuse et reflète en un beau turquoise le ciel clair au firmament. Il s’agit d’ailleurs d’un campement de bergères, le seul mâle présent n’ayant guère que 8 ans. Les hommes travaillent sur les chantiers en Russie, les femmes restent au pays élever les enfants et les moutons. Elles partent « en vacances » dans les pâturages d’altitude tout l’été. Les hommes explorent, les femmes conservent les traditions.

La montée qui suit, nous éloignant des bords de lac, est dure, mais elle ne dure qu’une bonne heure. Elle nous offre au col un panorama de lac bleu-vert dans le tréfonds, comme une jade précieuse affleurante, dans son écrin de pentes brunes ornées, sur leurs bords supérieurs, de l’éclat immaculé des glaciers et du coton doux des petits cumulus qui les veillent. Le nez capte des odeurs de lentisque et d’armoise. Le chemin sonnant et trébuchant est pavé de schiste luisant qui tinte sous la semelle. Au col Tchoukourak, 3165 m, nous avons le don de double vue : la première sur le lac d’où nous venons, la seconde sur le lac où nous allons. Tous deux largement en contrebas, comme s’il nous était poussé des ailes.

La descente qui suit le col est plus dure que la montée. Non pour le souffle, mais pour les genoux. Le lac de destination est plus bas que celui que nous avons quitté. L’herbe rase accueille peu à peu, dans la pente, des arbustes, puis des bosquets dont l’ombre verte est une occasion de pause. Un parfum nouveau surgit, celui de la résine.

Au bord du premier lac, des baraquements de bergers abritent comme ce matin des familles sans hommes. Les petites filles maternent très tôt, vite responsables dans ce matriarcat d’été. L’une porte un bébé à la touffe poil de carotte, l’autre un blondinet. Peut-être sont-ils les lointains descendants des guerriers grecs d’Alexandre qui a fondé l’une de ses villes dans le pays ?

Nous pique-niquons sous un grand arbre, au bord d’un troisième lac dont tout un chapelet s’ouvre, alimenté par le torrent du glacier. Un âne curieux, des vaches placides, broutent dans la solitude. Pas de bergers au bord de ce lac. Le pique-nique se compose de fromage, de boites de conserves de poisson, de tomates fraîches et de « saucisson de vache » – spécial pour pays musulmans. La tête de l’animal, dessinée dessus pour le marketing, est aisément reconnaissable. C’est moins gras que le porc mais de saveur un peu sèche.

Il nous reste encore trois quarts d’heure de descente jusqu’à Artouch, l’ex-base des alpinistes soviétiques. A 2200 m, elle reste en activité pour le tourisme, alpinistes russes et trekkeurs occidentaux. Le style en est incontestablement stalinien : c’est grand, bétonné, spartiate. Un kilomètre sépare les toilettes des douches et les bungalows sont dispersés. La douche est d’ailleurs collective, comme dans les établissements sportifs, mais il y a de l’eau chaude. Nous sommes à deux par chambre dans ces bungalows eux-mêmes doubles.

Le reste de l’après-midi s’écoule dans les diverses activités de s’installer, de joindre la douche, de siroter une bière à l’ombre de la tonnelle. Elle est de marque Kozel, « mise en bouteilles depuis 1854 » et coûte 4000 soums (2,30 euros). La bière « Baltika » en boite, la plus courante, coûte 3000 soums partout (1,75 euros). Selon l’habitude soviétique, les prix sont tous pareils, partout où l’on se trouve, du centre-ville aux chalets reculés de montagne. Ils n’ont aucune notion du calcul d’efficacité économique – ou même écologique, selon la mode qui vient, qui devrait faire payer plus cher le transport dans les lieux peu accessibles.

On est en train de repeindre le bassin en forme de haricot qui trône devant le bâtiment principal. Malgré le bleu vif, ce n’est pas une piscine, « luxe bourgeois » pour la mentalité soviétique, qui préfère envoyer les gamins tout nus dans le torrent boueux voisin. Il s’agit d’un bassin « utilitaire », destiné à servir de vivier à truites. Mais l’ignorance est gaspilleuse. Le peintre ne vient-il pas de retirer son échafaudage que l’on branche les tuyaux, et la peinture n’a pas eu le temps de sécher que le bassin se remplit. Quelques gosses, fils des cadres du lieu, s’empressent d’aller prendre les poissons, exilés dans une baignoire alimentée par une dérivation du torrent, pour les remettre au bassin. Manipulations sans soins ou toxicité de la peinture, près de la moitié des bêtes crèvent dans les minutes qui suivent. Peut-être ces malheureux poissons seront-ils servis au dîner suivant ?

Les ados du coin sont fiers de la technique : walkman, portables, bagnoles. L’un d’eux, dans les 15 ans, me prend en photo avec son portable. Il me cadre maladroitement, l’air de rien, timide, au point que je lui souris et que je pose pour une deuxième. Pourquoi pas, la photo est à double sens : si je le prends comme le fait un touriste, il peut me prendre en retour.

Rios, après une bière, nous raconte qu’il n’a pas fait l’armée – il suffisait alors de payer, en ces temps soviétiques du privilège et du pot de vin. « Kozal », marque de la bière, signifie la chèvre en russe – mais aussi « le bizut », et l’on devine comment sont traités les bizuts dans l’armée russe si l’on se souvient de ce que l’on fait des chèvres…Il a fait cependant la récolte du coton quand il était étudiant, quatre ans de suite. Cela parce que c’était amusant, même si ce travail dur restait bénévole. Les dortoirs mixtes permettaient des aventures fort agréables et nul ne s’en privait. La récolte elle-même n’était pas contrôlée et vous pouviez ne cueillir que très peu de coton dans la journée, personne ne vous disait rien. Le soir venu, en avant la musique ! Un disc-jockey avait, dans chaque groupe, amené son matériel et mettait de l’ambiance.

Selon Rios, Turcs et Ouzbeks se comprennent, leur langue est très proche. A l’indépendance, l’Ouzbékistan a réformé son système éducatif sur le modèle turc. Il est considéré comme de meilleure qualité, les Ouzbeks qui ont suivi cet enseignement arrivant premiers à l’examen d’entrée à l’université. C’est pourquoi les jeunes vus dans l’avion avaient passé trois mois à Istanbul : ils appartenaient en quelque sorte à un collège de l’élite. Les études durent quatre ans après le collège ; on obtient alors un baccalauréat. Deux ans de plus et vous voilà avec une « maîtrise ». Avec ce bac, on peut déjà enseigner dans les collèges, payé 150 $ par mois, ou dans les lycées, payé 300 $ par mois. Les professeurs d’université touchent jusqu’à 500 $ par mois. Ce n’est pas suffisant pour assurer un niveau de vie décent et tous sont obligés d’avoir un travail supplémentaire ou d’accepter du bakchich. Certains cultivent les champs, d’autres accompagnent des groupes en voyage, ou donnent des cours particuliers. Un policier, par exemple, apparaît très bien payé en Ouzbékistan : c’est grâce aux innombrables bakchich qu’il peut soutirer ici ou là. Mais il faut avoir un certificat prouvant que l’on est passé à l’armée… Rios a réussi à acheter un deux-pièces au centre de Samarcande pour 50 000 $. Le prix de l’offre et de la demande est sans rapport avec le niveau des salaires. Lui touche 150 $ le mois pour enseigner aux gamins et il lui faudrait déjà 28 ans de salaire pour rembourser seulement le capital ! Il ne nous dit pas comment il a pu financer un tel investissement (par le bakchich ?).

Nous dînons assez tard dans le chalet principal, une salle nous est entièrement réservée. Elle est heureusement séparée du restaurant collectif où hurle une télé et où coule pas mal de vodka dans les gosiers avant même le dîner. De plus, s’y déroule par-dessus tout ce bruit un « concours de versets poétiques » ! La cuisine que nous dégustons, de même, n’est pas celle du restaurant mais celle de Liouba. Elle est ce soir très soignée, à base d’aneth du jardin en face. Le goût fade du concombre disparaît complètement sous la saveur acidulée de l’herbe hachée, agrémentée de dés de pomme de terre et d’œuf dur écrasé. Le bortsch de ce soir est particulièrement gras – selon le goût moujik – et j’ôte à la cuiller un quart de tasse à thé de graisse de mouton liquide qui flotte à la surface ! Du plat principal, je ne mange pas : c’est trop. Le solide de la soupe s’y retrouve : agneau en ragoût, chou braisé et pommes de terre. Nous goûtons un autre vin tadjik, appelé « Le charme de l’émir ». C’est un xérès très doux.

Au dessert, la table se met aux énigmes. « On retrouve Roméo et Juliette morts, dans leur chambre fermée à clé, fenêtre ouverte, le plancher mouillé et parsemé de morceaux de verre. Comment sont-ils morts ? » En fait, le piège est dans la doxa : Roméo et Juliette ne sont pas, comme on pourrait le croire immédiatement, le garçon et la fille de la culture occidentale ; Roméo et Juliette sont des poissons, dont un coup de vent a cassé le bocal, poussé par la croisée. Jean-Luc n’est pas en reste : « un roi décide de gracier l’un des trois condamnés à mort s’il résout une énigme. Il les fait comparaître devant lui mains attachées dans le dos et leur présente cinq boules : trois blanches et deux noires. Il leur met une ou deux boules chacun dans les mains. Celui qui devine la couleur de sa boule a gagné. » La réponse ? Il nous laisse toute la nuit pour réfléchir à ce qui n’est qu’un problème de logique. Réponse demain.

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