Thellier et Vallerand, Boussus 3 – L’émergence de la réduve

La réduve c’est la Bête, celle de l’Apocalypse pour les Blancs normaux que nous sommes. Cette punaise chie une merde qui infecte le sang… et qui produit une mutation génétique rare : rendre télépathe en plus de la cyphose cervicale  – autrement dit « boussu ». Ce troisième tome de la saga nous en dévoile un peu plus, mais toujours à ce train un brin agaçant de sénateur perclus.

L’univers décalé par des noms de lieux déformés de la réalité, tels Hâble-vil pour Abbeville ou la baie d’Osmose pour la baie de Somme, est riche d’imaginaire : nous sommes aujourd’hui mais ailleurs, ou peut-être demain dans un aujourd’hui prolongé (mais pas tellement numérique, ce qui en fait douter).

L’ambiance générale des administrations de la santé et de la police, chargées de protéger les citoyens des agressions multiples, sont rendues avec une acuité réjouissante. Les minables egos des flics gradés ou de base, des médecins chefs ou spécialistes, des mâles en rut et des femelles en manque sont un bonheur de lecture.

Les personnages prennent un peu de consistance dans ce tome 3.

Le style est varié, parfois orné de coquetteries littéraires, les mots mis en jeu engendrant une jubilation d’écriture qui séduit à la lecture.

Mais le lecteur peine à suivre le fil d’Ariane – qui ne cesse de disparaître sans jamais arriver quelque part. Chaque tome mélange plusieurs histoires dans une sorte de découpage ciné sans queue ni tête :

  • Vous avez les Boussus, nouvelle race mutante considérée soit comme des handicapés à quota, soit comme des bougnoules invasifs à éradiquer – mais l’histoire ne se développe pas, se contentant de décrire une situation.
  • Vous avez l’errance du couple Téléman, docteur sain amouraché d’Ariane, vraie boussue enceinte – qui ne commence ni ne finit dans ce tome.
  • Vous avez les prises de positions politiciennes des gouverneurs d’Etat et des membres du parti « civiste », très front et très national, mais qui ne débouchent ni sur un noyautage, ni sur une élection, ni sur une révolution.
  • Vous avez les egos des différents médecins en charge de la santé du coin qui se télescopent, s’amourachent, se confrontent – sans que cela mène à quoi que ce soit.

Le propre d’une saga est certes de conserver des personnages qui évoluent et s’approfondissent, mais surtout de conter une histoire. Chaque épisode doit avoir un début et une fin, l’attachement aux protagonistes faisant désirer la suite au lecteur. Notamment un ou deux personnages principaux ou « héros », auxquels s’identifier.

Or, qu’avons-nous ici ? Ariane semble l’héroïne d’une nouvelle ère mais elle n’apparaît qu’en creux, passive, enceinte ; Téléman semblait un héros possible dans le 1, il est réduit à presque rien dans ce 3 ; Adjinvar était aussi mystérieux qu’un espion à la John Le Carré, il se révèle compilateur de données à transmettre, sans plus ; Rostein, le bon docteur baiseur, est presque sympathique mais particulièrement peu consistant… Et il ne se passe rien.

Alors où va-t-on ? Ce qui manque à cette suite de tomes est un thème à chaque fois.

Pourtant, la quête est intéressante et la problématique du boussu passionnée. Doit-on « intégrer » qui va nous supplanter ? La « distance », autre nom de la xénophobie, est à double sens : pas seulement le fait des « Blancs nationaux normaux » mais aussi le fait des boussus envers les normaux. Les politiciens sont tout aussi largués que sous Hollande ou Chirac, incapables, suivant l’opinion publique puisqu’ils sont réputés en être le chef. Le texte est bien écrit, la langue primesautière et très agréable à lire.

Sauf qu’il y a un univers mais pas d’histoire : ce qui commence comme une quête policière (qui a tué Harold, mari d’Ariane, retrouvé noyé et menotté dans les marais ?) vire très vite au problème d’administration médicale (le sang contaminé par la réduve) – sans que ni l’enquête, ni le problème ne trouvent de solutions. Dommage…

Thellier et Vallerand, Boussus 3 – L’émergence de la réduve, 2017, éditions les Soleils bleus, 355 pages, €20.00

Les précédents tomes des Boussus sur ce blog

Bios de Jacques Vallerand, médecin inspecteur et de Pierre Thellier artiste-peintre

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1941 de Steven Spielberg

Quand la guerre est chose trop peu sérieuse pour la confier aux militaires et que l’incurable Amérique, qui vit en rose, ne peut croire qu’on l’attaque : 1941, en Californie, c’est du cinéma.

La paranoïa Pearl Harbour a frappé, mais dans l’anarchie la plus complète. Le futur maître du monde ne sait rien maîtriser. Et c’est dans une débauche d’explosions et de hurlements que ce film transforme la géopolitique en comédie.

Comme souvent avec Spielberg, c’est « trop » : trop de bêtises gentillettes, trop d’hystérie collective, trop de laisser-aller des soldats, trop de patriotisme béat. Mais ça marche : le spectateur rit. Du moins s’il n’est pas américain – et peut-être même s’il l’est, gavé de Tex Avery et de Disney productions. Car ce film n’est pas « antipatriotique » comme l’a dit John Wayne, gros macho dépassé ; il critique de façon acerbe la vision rose bonbon du monde américain.

Tout commence par une fille qui se lance à poil dans les eaux fraîches du Pacifique un matin d’été (Susan Backlinie) sur la musique des Dents de la mer… On se croirait dans une publicité. Sauf que l’eau commence à bouillonner autour d’elle et que, de ce chaudron de sorcière, surgit un sous-marin maléfique – évidemment japonais. La fille nue est empalée sur le périscope et personne ne l’aperçoit, sauf un benêt nippon qui croit voir la lune.

Les Japonais sont caricaturés à souhait, dans le racisme de bon ton de l’Amérique profonde : l’officier dictateur n’a soif que d’honneur médiéval (Toshiro Mifune) ; il veut « détruire » un symbole d’Amérique. « Hollywood » ! s’écrie le benêt. Va pour Hollywood : mais où est-ce ? Le compas du sous-marin semble affolé, la technique japonaise est peu fiable selon le Germain observateur du bord. Une carte routière et l’enlèvement d’un marchand de produits de Noël appelé Hollis Wood (Slim Pickens) achèvent de désorienter les Nippons trop formatés. La boussole jouet, trouvée dans le paquet de cacahuètes sucrés du père Hollis est avalée par ce dernier – comme si elle servait à quelque chose avec des dizaines de tonnes ferraille autour ! Mais les Japonais, obstinés, vont faire chier (au sens sale) Hollis Wood pour la reprendre. Le sous-marin, comme s’il était en terrain conquis, reste des heures dans la baie de Los Angeles – au mépris des règles les plus élémentaires de l’art militaire.

Et personne, côté américain, ne s’aperçoit de rien, ni le colonel paranoïaque Maddox qui surveille un dépôt de munitions en plein désert et voit des parachutistes partout (Warren Oates), ni les servants du canon qui surveillent la baie partis faire la foire en ville pour le concours de danse de l’USO (l’organisme de divertissement des soldats !), ni l’aviateur américain « bas de plafond » et constamment bourré qui se croit Buffalo Bill (John Belushi). Le plus con des personnages, le plus clown aussi.

Car l’Amérique est fêtarde, pas guerrière. Le total inverse du Japon en 1941.

La « vraie guerre ne commencera qu’en 1942 » comme le prophétise un sergent qui a reçu un coup de père Noël sur la tête – donc qui dit vrai, comme tous les timbrés (Dan Aykroyd). Même le patriotisme du père de famille (Ned Beatty) dans le jardin duquel le canon a été installé est d’une naïveté à la fois attendrissante et dangereuse. Lui ose tirer en amateur sur le sous-marin nippon, d’après les « secrets qu’il ne faut pas dire » du sergent chargé de l’arme. Aidé de ses trois gosses déguisés en indiens il pointe le canon, le charge, l’arme et tire par deux fois. Mais il ne pense pas une seconde que le sous-marin pourrait pulvériser sa maison et toute sa famille en retour. Heureusement que « l’honneur » japonais préfère dézinguer la grande roue du parc d’attraction, « structure industrielle » plus honorable qu’une banale demeure en bois de cette Amérique à vaincre. Pour les Yankees en 1941, la guerre est un jeu et « tout ça » c’est du cinéma. Le gros con d’aviateur en est d’ailleurs persuadé.

Nous suivons avec délices les péripéties d’un capitaine (Tim Matheson) qui drague la secrétaire du général (Nancy Allen) et s’élance en coucou d’entraînement, alors qu’il n’a que quelques heures de vol, parce que cela excite la fille et la fait jouir ; elle le viole d’ailleurs en plein vol, tandis que le Buffalo débile canarde ces « japs » dont il ne sait pas reconnaître le moindre avion.

Nous suivons passionnément le jeune couple touchant du serveur latino (Bobby Di Cicco) et de la blonde hôtesse (Diane Kay). Amoureux, ils se voient séparés par un bravache de caporal (Treat Williams) qui ne songe qu’à sauter la fille plutôt que sur les Japonais, tandis que le fiancé fait des pieds et des mains pour échapper à son poing redoutable, déguisé en marin, dans un authentique concours de jitterbug – où il gagne d’ailleurs un contrat de six ans à Hollywood.

Il n’y a guère que les vrais guerriers pour garder leur bon sens, le général américain à terre (Robert Stack) – où il regarde avec émotion Dumbo, dessin animé ! – et le capitaine observateur nazi sur le sous-marin nippon (Christopher Lee, ex-Dracula) – où il est éjecté d’un coup de karaté ! Les Japonais sont trop rigides pour gagner et les Américains trop anarchistes pour l’emporter. En 1941.

Car il faudra que la réalité s’impose à la fiction, ce qui semble toujours très difficile aux Yankees (on l’a vu au Vietnam, en Afghanistan, en Irak…), pour qu’enfin ils réussissent la guerre. La seule qu’ils aient gagnée depuis… Pas si bouffon que cela, le film.

DVD 1941 de Steven Spielberg, 1980, avec  Dan Aykroyd, Ned Beatty, John Candy, Mickey Rourke, Andy Tennant, Universal Pictures France 2012, 114 mn, €6.92, blu-ray €8.36

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Paris atout seins

Le temps est beau, en automne,

Paris s’ébroue, monotone.

Il y a des seins partout

Sous les chemises et les cous,

De durs seins pétrifiés

Sur ces statues oubliées,

De tendres seins juvéniles

A l’échancrure fébrile.

Paris est beau, en automne,

Le temps passe monotone.

Aux arbres les feuilles jaunissent,

Dessous les enfants grandissent,

Occupés tout à leurs jeux

Sous les regards envieux.

Et que voguent les bateaux,

Ou les feuilles sur les eaux,

Que s’élancent les ballons

Des petits bruns ou des blonds.

Adultes las, enfants sains –

Et ce sera la Toussaint.

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Ce que fut la religion communiste

« Là-bas », loin de chez nous, un peuple perçu comme à peine européen, dans un pays à cheval sur l’Europe et sur l’Asie, aux dimensions sans égales aux nôtres, a vécu de 1917 à 1991 l’instauration d’une nouvelle religion. La Foi s’incarne dans le temps (le présent et l’avenir de l’idéologie), et dans l’espace (une terre illimitée).

Le communisme comme idéologie est une foi pure et abstraite avant que les hommes qui s’en réclament ne conquièrent le pouvoir, puis un savoir qui se veut plus concret, une science principe et guide, dès la Révolution advenue. La ferveur des premiers temps s’émousse alors dans le quotidien.

Le Communisme est une foi, qui s’est institutionnalisée. Elle s’est faite pragmatique ; elle est dans le siècle. Reste l’espoir qu’elle incarne. Une pièce de Slavomir Mrozek, Ambasador, jouée au théâtre Polski de Varsovie en 1981, traduit ce sentiment : « L’Ambassadeur » : alors, on dit que votre système est totalitaire ? L’officiel soviétique : est-ce totalitaire que de vouloir le bonheur de l’humanité entière ? »

Le socialisme sera-t-il « sauvé » par ses fins ? « Car, malgré les « crimes », malgré les « erreurs » et les tristes mais nécessaires « rappels à l’ordre », c’est cette petite flamme vacillante, c’est l’idée du bonheur identifiée à celle, même meurtrie, du socialisme, qui reste son ultime garantie. » Il faut croire au Matin… Pour la Pravda, citée avec distance mais non sans nostalgie par Libération en 1981, « le socialisme mondial (est) reconnu par la pensée sociale progressiste comme la plus grande réalisation à ce jour pour le progrès social du XXe siècle. »  A l’origine était la foi, celle qui est vécue dans la chair et qui naît de la souffrance, « la plus grande des espérances du XXe siècle », selon Jean Ellenstein, historien du communisme bien oublié aujourd’hui. Cette foi a balayé le tsar et réussi la révolution. Elle est restée vivante chez les témoins (de moins en moins nombreux) de ces premiers temps sacrés. Ainsi de Souslov : « sa jeunesse à été marquée par la misère physique et morale de son milieu d’origine dans les profondeurs de la campagne russe. Par la volonté d’abolir, à tout jamais, la malédiction séculaire ». L’Humanité raconte la vie des saints : « à tout jamais » est bien une expression d’essence religieuse.

La ferveur des premiers temps s’émousse au fil des ans par les compromis nécessaires à toute histoire en marche. L’espoir n’est plus sève de printemps, mais justification liturgique. Les marxismes sont de nature totémique, ils tentent d’identifier les masses et de mobiliser leur imaginaire au service d’un pouvoir (Marx-icône, Marx-étendard) ou d’une politique (Marx-drapeau-rouge). Pour Jean Ellenstein, la révolution d’Octobre fut « le plus grand échec et la plus grande des désillusions. Le tank remplace l’idéologie. L’économie périclite, et seule l’armée prospère sur le terreau de la dictature et de l’oppression. »

Le sentiment du sacré n’est pas une phase dépassée du développement de la conscience comme le voudrait la vision positiviste, mais un élément permanent du rapport de l’homme et du monde. L’esprit fonctionne dialectiquement ; le sacré est l’un des pôles dont le profane est l’autre. Oscillant entre transcendance et finitude, l’esprit avance dans la connaissance. On ne devient pas révolutionnaire par spéculation intellectuelle mais par indignation. Claude Roy montre que le besoin de croire est plus profond que le contenu de la croyance. Roger Garaudy, d’étudiant chrétien, passe à un statut de surveillant général du stalinisme intellectuel, pour tomber dans un écologisme tiers-mondiste, avant de se convertir à l’Islam… déjà (Mélenchon suivra-t-il ce même chemin qu’il a  bien commencé jusqu’au bout ?). Philippe Robrieux, par son expérience d’historien du PCF, montre que l’intellectuel n’adhère au Parti que lorsqu’il croit ; et le processus de rupture est identique : on s’en va parce qu’on cesse d’y croire. Au-delà des structures de l’esprit humain, la société occidentale chrétienne a marqué les individus d’une empreinte religieuse d’autant plus forte qu’elle s’est vue imposer tôt. Pour ne citer que des noms très connus, Thorez, Duclos, Vassart, secrétaire à l’organisation et représentant du Parti au Komintern, ont eu une très forte éducation religieuse. Benoit Frachon avait un frère curé avec qui il était en très bons termes. Vaillant-Couturier avait été un auteur de poèmes mystiques avant 1914. Dostoïevski dit du socialisme : « il était pris en sorte pour une correction et une amélioration du christianisme en fonction du siècle et de la civilisation. »

Le messianisme de Marx reste la base de la foi soviétique : l’homme, à l’origine simple fragment de la nature, s’en détache par son activité créatrice qui domine le milieu naturel. Mais cette puissance se retourne contre lui et l’entraîne dans le déterminisme social. A lui d’en découvrir les lois et d’humaniser les transitions vers un nouvel état d’équilibre où, ayant approprié la nature, il réapproprie aussi sa propre nature. D’où les représentations des prolétaires volontiers torse nu, au naturel, sans le carcan des bienséances bourgeoises et affichant leurs muscles travailleurs avec fierté. Devant une telle perspective, et avec les outils sociologiques et historiques fournis par Marx, les communistes sont sûrs de leur « bon droit » historique. L’enthousiasme compense l’ignorance, car on affirme d’autant plus fort que l’on n’est pas certain de convaincre : « Tout nous est permis, déclare Le Glaive Rouge, organe de la Tchéka de Kiev le 18 août 1919, car nous sommes les premiers au monde à brandir le glaive non pour asservir et réprimer, mais au nom de la liberté générale et de l’affranchissement de l’esclavage. »

Le déclin de la foi a eu lieu durant des années noires du stalinisme, après les Procès de Moscou, dans l’après-guerre soupçonneuse, mais surtout lors du XXe Congrès où, pour la première fois depuis Lénine, le Parti Communiste d’Union Soviétique acceptait de remettre en cause l’infaillibilité de la voie choisie jusqu’ici et de reconnaître ses erreurs par la voix de son Secrétaire général. Après l’espoir d’ouverture de Khrouchtchev, la foi est morte de consomption durant les longues années d’immobilisme brejnévien. Elle renaquit sous Gorbatchev, hésitante, pragmatique, laïcisée, osant faire revivre le marxisme comme mouvement et non comme dogme (ainsi font Mélenchon et Badiou), comme idéologie visant à libérer plutôt qu’à contraindre. « On a sous-employé le potentiel du socialisme », accuse Gorbatchev dans son livre, Perestroïka. « Les idées de la Perestroïka ne sont pas seulement le fruit d’intérêts et de considérations pragmatiques, mais aussi l’indice du trouble de notre conscience et le signe de notre foi indomptable en ces idéaux que nous avons hérités de la révolution. »

Il semble étrange de parler de religion à propos des intellectuels. Raymond Aron l’a fait : « Le communisme me semble la première religion d’intellectuels qui ait réussi ». Jules Monnerot pense que le communisme est « l’islam du XX° siècle ». Emmanuel Todd y voit une parole « schizophrénique », qui discourt sans attendre de réponse et reproduit très exactement la structure du cours magistral.  La schizophrénie dissocie les processus affectifs et logiques, elle serait justement la « maladie professionnelle des intellectuels ». Les exégètes de Marx ont montré que les thèses économiques ne viennent pas en premier dans son œuvre ; Maximilien Rubel et Jean-Yves Calvez en particulier ont montré qu’elles sont précédées et commandées par l’ambition philosophique.

L’optimisme de Marx le force à trouver dans le socialisme un moyen unique et simple qui permette de résoudre le problème du malheur complètement et d’un seul coup. Cet optimisme est attaché à la dialectique, méthode idéale qui résulte d’une conviction que tout conflit :

  1. doit se résoudre inéluctablement,
  2. doit se résoudre « bien »,
  3. bien pour l’homme, centre et maître de la nature par sa conscience qui le fait émerger à la puissance.

Si la dimension sacrée est nécessaire, le marxisme présente une laïcisation des grandes religions philosophiquement acceptable pour l’intellectuel du XXe siècle. Le paradoxe est que ce système ne se soit imposé jusqu’à présent que dans les pays à faible niveau général d’éducation. A ses débuts, Staline avait tendance à raisonner comme si la classe ouvrière était la classe élue, le socialisme une terre promise, le prolétaire fatalement bénéficiaire de la rédemption, et la lutte des classes violente comme une guerre sainte.

Mais pour d’autres, le communisme n’est pas une religion.

La preuve est qu’il n’a aucun souci transcendantal. La promesse de l’utopie n’est pas celle du paradis : la légitimité des partis communistes dépend de la construction d’une société sans classes et non des besoins spirituels des croyants. Le marxisme serait en fait, le rêve de toute société industrielle : réconcilier l’homme avec la nature et avec les autres hommes. Comment la génération à l’ombre de Brejnev vit-elle cette foi soviétique ? Gorbatchev affirme : « les ouvrages de Lénine et son idéal socialiste restent pour nous une source inépuisable de pensée créative, dialectique, de richesse théorique, de sagacité politique (…) Il est jusque dans son image un exemple immortel de force morale d’une grande élévation, de culture spirituelle universelle et de dévouement désintéressé à la cause du peuple et du socialisme. Lénine vit dans le cœur et l’esprit de millions de personnes. Brisées toutes les barrières élevées par les scolastiques et les dogmatiques, puiser dans l’héritage de Lénine avec le désir ardent de comprendre plus à fond dans sa pensée originale – tout cela s’est constitué en un besoin d’ampleur grandissante au fur et à mesure que se multipliaient les phénomènes négatifs de notre société. »

La faillite du communisme soviétique est un peu celle de toute foi. Des illusions de la révolution, l’URSS est passée aux excès du stalinisme puis à la fossilisation brejnévienne, et son « érosion progressive des valeurs idéologiques et morales », selon Gorbatchev. Décrire le déclin de la foi soviétique est un besoin vital pour l’opinion déchristianisée, sans enthousiasme, des Français. Chez nous aussi la foi révolutionnaire est retombée, celle de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, ravivée en 1946 par le Préambule de la Constitution après plusieurs années de « ressourcement » Résistant, comme le changer la vie de 1968 puis les désillusions rapides de 1981. Par l’exemple soviétique, il faudrait rappeler que les théories les plus généreuses doivent se compromettre avec le siècle, et qu’il ne faut pas figer les espoirs sous peine de basculer dans la contrainte.

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Balance ton porc ou le pétainisme islamisant

Ce qui me gêne dans ce déchaînement des « réseaux » sur le viol et le harcèlement, ce n’est ni le viol, ni le harcèlement. Ces comportements sont abominables et n’ont pas lieu d’être, ils doivent être dénoncés. Mais pas comme ça.

Chacun des termes, aussi bien « balance » que « porc » sont révélateurs de bassesse et de haine et non pas de morale.

Aux Etats-Unis, on libère la parole par « MeToo », moi aussi, dans la droite ligne du politiquement correct et du groupisme propre au tempérament yankee. En France, on « balance » – comme une fiotte mafieuse sans aucun sens de l’honneur, ou dans la tradition de ces « lettres anonymes » qui fleurissaient sous Pétain comme sous la Terreur. Deux tempéraments : être comme tout le monde – ou révéler sa méfiance viscérale de tout le monde – deux cultures. La nôtre n’en ressort pas grandie.

D’autant que la référence au « porc » ressort de l’image antisémite par excellence, cet animal bouffeur d’ordures qui porte tous les péchés de la communauté, chassé au désert pour refaire l’entre-soi. Les Chrétiens sont aussi désignés du terme de « porcs » par les islamistes radicaux et l’animalisation des « autres », des non-croyants, des mécréants, est la façon traditionnelle de Daech de faire du reste de l’humanité des « sous-hommes » à éradiquer sans remord. Que les femmes reprennent sans distance cette image du « porc », appliqué surtout au juif Weinstein, en dit long sur la contamination des esprits par l’islamisme. Cela les dispense de dénoncer le sexisme musulman inculqué dès l’enfance ou les comportements « inadéquats » des culturellement « différents » ? Serait-ce légitime d’abuser des filles dès l’âge de 9 ans comme il est permis en islam et pratiqué par les intégristes, mais illégitime s’il s’agit de producteurs (juifs) de cinéma ? Faut-il se déchaîner contre les prêtres catholiques pédophiles – mais « excuser » ces mêmes comportements s’ils viennent de « minorités opprimées » ?

Il faut que ce soit une ancienne salafiste qui le fasse, ayant bien compris comment sont considérées les femmes dans cette secte musulmane qu’est le salafisme (ou wahhabisme). On aimerait que les hystériques des réseaux mettent dans la même porcherie les mêmes comportements, sans distinctions ethniques, religieuses ou culturelles. Et qu’elles saisissent surtout la justice, seule instance à même, en démocratie, de dire le droit et de sanctionner le hors-limites. Ou bien la loi s’applique à tous, ou bien brailler ne sert à rien.

Balancer et réduire les machos au porc me semble donc une double faute : en retomber au fascisme ultra-conservateur d’hier et adopter les mots mêmes de l’islamisme radical… Pas très sexy comme cause !

Surtout que ce déferlement de haine gratuite – et le plus souvent anonyme – ne débouche sur rien : combien de plaintes déposées ? Combien de récits argumentés ? Combien de témoins ? Quand la fille Besson dit avoir été harcelée par un « ancien ministre de Mitterrand » par une main posée sur sa cuisse, pourquoi n’a-t-elle pas foutu une baffe à cet insistant ? En plein opéra, devant tout le monde, cela l’aurait stoppé net. Un garçon lui aurait flanqué son poing sur la gueule, mais pas la mijaurée : mères comment élevez-vous vos filles ? Comment associez-vous leur père ?

Quand cette pauvre petite chose de « Dave », 73 ans, « révèle » que, plus d’un demi-siècle après, il a senti un prédateur en chansons lui « mettre la main dans le slip », il se couvre de ridicule : il avait quand même 19 ans, était un homme et pouvait se défendre, et c’était dans ces années soixante où la « libération » des mœurs était tellement bien vue… Mère, comment élevez-vous vos garçons ? Comment associez-vous leur père ?

Faut-il juger des faits, somme toute mineurs (le viol implique pénétration, une caresse n’est qu’un attouchement), selon les critères de moralité d’aujourd’hui ? Toujours cette propension de la génération présente à croire que le monde est né avec elle.

Cela me semble le symptôme – grave – du narcissisme égoïste, non pas le contentement de soi pour avoir accompli une chose dont on est fier (c’est le bon côté du narcissisme), mais la mise en scène de soi pour se faire mousser (le versant noir de la farce). Toutes, tous victimes !

C’est tellement à la mode de se dire comme les autres. Quitte à enjoliver la vérité, à tordre le sens même des mots, sinon à mentir pour en rajouter. Ou à encenser Poutine en Russie, macho autoritaire au comportement patriarcal – et à « dénoncer » en France tout comportement macho autoritaire et patriarcal. Ou encore à « oublier » le sexe à tout va tellement à la mode des années post-68 : parents, comment avez-vous élevé vos enfants ?

Dans la réalité vécue, personne ne réagit : comme sous Pétain (et sous Poutine), on ferme sa gueule.Pas même un SMS au 3117-7 de la SNCF. Courageux les voyageurs ! Hommes et femmes confondus. Délateurs, mais de loin.

Cela me semble l’évident témoignage de la lâcheté ambiante : matamores sur les réseaux, bien au chaud chez eux derrière leur écran – mais rasant les murs et ne faisant surtout rien dans la ville. De peur qu’on les remarque… Elles sont belles, les « balances » ! Alors qu’il faudrait songer aux causes et aux remèdes. Mais surtout pas ! Ce serait prendre une responsabilité… Dénoncer, c’est plus facile, ça fait du bien – et ça ne change rien.

Pétainisme et islamisme, les deux mamelles de la cochonnerie qui vient.

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François Weyergans, Trois jours chez ma mère

Un tissu d’anecdotes banales écrites d’un ton plat par un angoissé dépressif – tel est, en bref, le « meilleur » de la littérature française contemporaine selon ce Prix Goncourt 2005 ! Désolé, je ne suis pas…

J’ai trouvé ce livre dans un hôtel italien, abandonné parmi nombre de romans anglo-saxons dans la bibliothèque du salon. La page 62 était cornée et le reste, immaculé – signe que le lecteur (ou plus probablement la lectrice, puisque les femmes lisent plus de romans que des hommes), en était resté là. Il/elle n’a pas eu le désir d’aller plus loin avant d’abandonner le livre au hasard des autres. Moi si : je suis allé jusqu’à la page 145, au moment où un roman dans le roman inaugure une nouvelle ère de platitudes. Et puis j’ai survolé, profondément ennuyé par cette prose sans goût.

Vous avez un personnage fictif qui se dit Weyergans mais intitule ce vague récit roman pour fabuler à l’aise, sauf que la fabulation ne décolle pas. Il insère donc un certain Weyergraf, qui est lui dans un état second, manuscrit avorté qu’il a eu peine à lancer.

Pas d’histoire, pas de style, pas de musique – ou très faible, au début. La leçon de cuisson d’un homard (vivant) au four retient l’attention (p.31). Sadisme latent qui saisit à la lecture. Il s’agit d’une recette de l’auteur pour sa mère, ce qui laisse entrevoir un abîme de non-dit et de pulsion assassine. Mais rien de cela n’est mis en scène, ni développé. L’auteur ne cesse de répéter, lancinant, qu’il a du mal à écrire, qu’il ne le fait que laborieusement, poussé par le fisc et par son propriétaire pour payer impôts et loyers. Cela se voit beaucoup trop…

Bien qu’il dote ses « filles » de roman de prénoms bobos impossibles, Zoé et Woglinde (p.13), bien qu’il saisisse au vol tous les mots qui surgissent au fil de son monologue interminable pour s’efforcer d’en extirper de laborieuses évocations à la Proust, l’ensemble est raté.

Quand je pense que François Weyergans a été élu en 2009 à l’Académie française, je me demande comment la littérature en est arrivé là. Lecteur, si m’en croyez, fuyez ce roman, les Goncourt et toute cette sorte de publications encensées des critiques officiels !

Je ne suis pas le seul à n’aimer point ce genre de bouquin et je vous livre un critère objectif : il n’y a pas moins de 108 exemplaires de Trois jours chez ma mère disponibles en occasion sur Amazon en septembre 2017, à 1 centime d’euros. Et je vous passe le meilleur des commentaires…

François Weyergans, Trois jours chez ma mère, 2005, Folio 2007, 231 pages, €8.20, e-book format Kindle €7.99

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Kazuo Ishiguro, Un artiste du monde flottant

Malgré son nom japonais, Ishiguro est anglais, arrivé dans le pays à l’âge de dix ans. Depuis cette année 2017, il est Prix Nobel de littérature, ce qui permet de récompenser deux pays à la fois, et deux cultures. Une manière de ne pas choisir selon la lâcheté contemporaine, comme attribuer le Prix Nobel de la paix à une constellation d’organisations et le Prix Nobel de physique ou de médecine à un trio à chaque fois.

Le lecteur connait Ishiguro peut-être sans le savoir, car il est l’auteur du livre dont est tiré le fameux film Les Vestiges du Jour, adapté au cinéma par James Ivory en 1993 (et chroniqué sur ce blog).

Ce roman d’il y a trente ans évoque le Japon d’après-guerre, de 1948 à 1950. Masugi Ono est un vieux maître de peinture qui s’est formé dans le Japon traditionnel, a exalté le Japon patriotique dans les années 30, avant de prendre sa retraite et de jouir d’une « réputation » après la défaite. Il est passé du monde flottant au monde moderne via la guerre, comme nombre de Japonais de sa génération. Le « monde flottant » est défini p.163 comme « ce monde nocturne du plaisir, du divertissement et de l’ivresse ». Dès lors, quel sens donner à sa vie ? A-t-il eu tout faux au vu des circonstances ? Est-il irrémédiablement condamné ? « Coupable » dirait la culture chrétienne, mais cette culture n’est pas celle du Japon.

A l’occasion du mariage tardif à cause de la guerre de sa seconde fille (26 ans), ce qui ne se fait pas sans intermédiaire choisi par les familles ni sans enquête sur l’honorabilité des parents, le passé ressurgit. Et avec lui les souvenirs. Par petites touches, lors de digressions sans nombre et non sans cet understatement typiquement anglais, l’auteur expose au fil de sa mémoire les épisodes de l’existence de l’artiste.

Son maître ne rêvait que de l’ailleurs, ce monde flottant et illusoire de la nuit, dont il cherchait à saisir l’essence. L’élève est devenu maître à son tour lorsqu’il a trouvé sa voie et donné un sens réaliste à ses œuvres – au risque de tomber dans le travers de l’actualité, ce patriotisme dévoyé des militaires qui a conduit à la guerre et à l’humiliante défaite. Ses élèves à leur tour l’ont quitté pour trouver leur voie, plus américanisée. Et c’est le petit-fils de sept ans, Ichiro (dont le lecteur se demande s’il n’est pas un avatar de l’auteur lui-même), qui dessine à son grand-père le monstre préhistorique a face de lézard du cinéma de cette époque (l’auteur télescope-t-il ses souvenirs ? le premier Godzilla n’est sorti qu’en 1954).

La vie passe et il ne faut rien regretter, même si l’on a commis des erreurs (comme cette exaltation patriotique qui fit « peut-être » beaucoup de mal), car chacun peut apprendre de ses erreurs. Voir dans l’ancien Japon une décadence qui a conduit au raidissement est aussi vain que voir dans le nouveau Japon une décadence de l’ancien. Le monde change et seuls ceux qui ne savent pas s’adapter sont condamnés. « Le nouvel esprit du Japon n’était pas incompatible avec les joies de l’existence, autrement dit il n’y avait aucune raison pour que la recherche du plaisir allât de pair avec la décadence » p.76.

Ce qui compte est d’être soi, de faire de son mieux et de croire en ce qu’on fait (p.224), d’accepter le temps qui passe et de s’y couler avec intelligence : « un trait de caractère qui finit par faire de moi un homme très respecté : la capacité de penser et de juger par moi-même, au risque de heurter mon entourage » p.81. Le Japon, société très communautaire, pratique l’évitement de ce qui fâche et le politiquement correct. Dire autrement que les autres est mal vu, sauf si c’est dit dans les formes et avec modération. Ce que le grand-père Ono pratique avec art, tant avec son petit-fils dont il se préoccupe de la fierté des sept et huit ans, que de ses filles qu’il veut marier pour qu’elles soient heureuses, des belles-familles à séduire pour le faire, et des anciens maîtres et élèves qu’il a eus et qui pourraient le desservir ou le servir en ce dessein.

Ono est adepte de la voie moyenne, que l’on pourrait appeler chez nous « libérale », en ce sens qu’il garde toujours un équilibre entre la communauté et le soi. Il parle ainsi à ses élèves : « s’il est juste de respecter les maîtres, il importe aussi, toujours, de remettre leur autorité en question. Cette expérience m’a appris à ne jamais, comme on dit, suivre le mouvement en aveugle ; elle m’a appris, au contraire, à considérer attentivement la direction dans laquelle on me poussait. Et s’il est une chose à laquelle je vous ai toujours tous encouragés, c’est bien à essayer de vous élever contre la force des choses » p.86. Pour cela, un truc de prof, avoué p.157 : « Il n’est nullement souhaitable, en effet, de toujours dire à ses élèves ce que l’on sait et ce que l’on pense : dans bien des cas, il est préférable de se taire pour leur donner la possibilité de débattre et de réfléchir par eux-mêmes ».

C’est à une réconciliation du Japon avec lui-même que convie Kazuo Ishiguro, mais aussi peut-être à une réconciliation de Kazuo déraciné anglais avec Ishiguro né japonais. Ce roman subtil évoque le charme de l’existence au soleil levant, le passage des générations, et la sagesse de la mémoire.

Je me pose cependant quelques questions sur la traduction de Denis Authier, souvent compassée, et qui n’hésite pas à affubler le cèdre de « feuilles » p.102, alors que – même dans Paris – chacun peut voir que ce genre d’arbre n’a guère que des « aiguilles » !

Kazuo Ishiguro, Un artiste du monde flottant (An artist of the floating world), 1986, Folio 2009, 352 pages, €22.15 (car épuisé et très demandé depuis le Prix Nobel…)

Les pages citées sont tirées de l’édition 10-18 1990 en 233 pages

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Panique sans mobile

8 h ce matin, RER A, station Châtelet. Une rousse de moins de trente ans à crinière fournie est en pleurs sur le quai, parmi les voyageurs. Hystérique, elle appelle via la borne de secours : il faut que quelqu’un l’aide ! A-t-elle perdu un enfant dans la foule ? Son chéri vient-il de lui envoyer un texto de rupture ? Son petit chat est mort ?

Rien de tout cela : elle a simplement égaré son téléphone mobile.

Elle s’approche de la voie, au bord du suicide ; peut-être le gadget est-il tombé sur les rails ? « Ne bougez pas, quelqu’un va venir vous aider », dit la préposée à la borne ; « où pensez-vous l’avoir perdu ? » interroge un homme de sa génération, bienveillant, compréhensif. Mais rien n’y fait, de gros sanglots secouent la crinière rousse. Tout se passe comme si la perte du téléphone était la perte d’un être cher ou carrément celle d’un membre. La fille est aussi misérable sur le quai que si elle avait oublié de mettre une culotte.

La fin du monde est proche si une adulte est à ce point touchée par l’absence d’un gadget. On dirait une môme de deux ans qui a perdu son doudou et qui trépigne de désespoir impuissant. En arriver là pour un bout de ferraille et de plastique, quelle dérision !

Un attentat produirait moins d’« émotion » sur cette fille que la perte de son jouet. Ce n’est pas une aide pratique, qu’il lui faut, mais une cellule psychologique pour elle toute seule, avant une cellule capitonnée dans un centre de désintoxication. Car elle a beau avoir l’air écolo, fagotée champêtre et l’air de s’adonner aux tisanes détox, elle est bel et bien en manque ! Son mobile n’est plus là et c’est comme si ses parents l’avaient abandonnée toute seule en plein désert.

Cet attachement au matériel est surprenant de la part d’une génération avide de spirituel et qui vilipende la consommation. Un téléphone mobile n’est qu’un objet, pas un enfant ni un amant ; il se remplace dans la première boutique venue. Et que faisions nous sans, il y a vingt ans à peine ?

Nous survivions. Plus aujourd’hui pour la génération trentenaire. Sans téléphone, vous êtes toute nue. Vous n’êtes plus reliée à rien, bonne à jeter, personne ne vous aime – et ces bzz toutes les vingt secondes ne retentiront plus pour vous livrer les « messages » super-importants de toute la planète qui ne pense qu’à vous. Sans parler des selfies qui sont tout ce qui restent de ces moments forcément magiques où vous vous construisez comme « quelqu’un », « quelque part » – une goutte même de l’Histoire en train de se faire et stockée dans les gros serveurs des services américains.

Le doudou, on couche avec, le téléphone aussi. Jamais il n’est éteint, ce serait le voir mourir. Il ne sert que très rarement à « téléphoner », mais bien plus souvent à consulter les réseaux, envoyer des textos à tour de pouces, surfer sur Internet, actionner des applis, collectionner des photos. Mieux que la carte, le mobile EST votre identité, à la fois narcissique et cuisses ouvertes à toutes les sollicitations.

Le téléphone mobile est devenu la mémoire annexe du cerveau, l’album de famille, le carnet intime. Surtout pour les filles à ce qu’il semble. Jamais je n’ai vu un jeune homme, ni même un ado d’âge tendre, devenir hystérique parce qu’il a avait égaré son téléphone. Ennuyé certes, morose, grognon – mais pas avec cet excès émotionnel de la fille rousse.

Ce doudouphone perdu, était peut-être la goutte d’abandon qui a fait déborder chez elle l’hystérie imminente ? Le révélateur soudain d’un état psychologique déjà délabré ? Du genre « manquait plus que ça ! »

La scène de vie banale de ce quai de RER en semaine, offerte à tous les lambdas qui allaient au travail, en dit plus sur l’état social et mental de cette génération de filles paumées, faussement intégrées dans l’abstraction des relations réseau, qui se révèlent d’une solitude absolue en s’attachant ainsi à leurs objets cultes.

Et ce sera encore pire à l’ère des robots humains, lorsque nous pourrons nous y attacher !

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Amityville d’Andrew Douglas

Amityville est une bourgade de 9000 habitants de l’état de New-York. Elle fut en novembre 1974 le théâtre d’un massacre de la famille DeFeo, perpétré par le fils aîné Ronald, au 112 Ocean Avenue.

Un an plus tard, la famille recomposée Lutz décide de s’y installer au vu du chic de la grande maison remplie d’histoire… et de son prix ridiculement bas. Cette vanité va être bien punie. Ils n’y resteront en effet que 28 jours – curieusement la période menstruelle de la femme. Car la maison leur apparaît hantée.

D’étranges phénomènes se produisent, comme des hallucinations individuelles, un nuage de mouches en plein hiver, des grognements et feulements dans les conduites du calorifère, un froid glacial dans certains endroits, l’enfermement dans le dressing de la baby-sitter sexy et quasi torse nu (Rachel Nichols). Tout ceci pourrait sans doute s’expliquer par des causes naturelles, et le père de famille en est convaincu : « ce n’est pas la maison qui est meurtrière, mais les gens ». Sauf que l’histoire du meurtre récent, et les meubles d’origine, font travailler les imaginations.

La petite fille de dix ans (Chloë Grace Moretz) – la plus intéressante des enfants – voit une copine dans son dressing : Judy, la cadette assassinée. Elle lui parle et joue avec elle, portant son ours borgne, n’hésitant pas à se tenir juste au bord du lac ou sur le pignon du toit pour s’élancer dans le vide afin de la retrouver. Le petit garçon de sept ans (Jimmy Bennett) a peur du noir et imagine des monstres ensanglantés. La mère de famille (Melissa George) voit sur le frigo se composer un message brutal, avec les lettres magnétiques : « attrape-les et tue-les ». Le père rapporté lui-même, un grand costaud habitué à décider (Ryan Reynolds), ressent des maux de tête et cauchemarde des horreurs. Il perçoit des bruits, entend des voix, se persuade de l’irréalité réelle. Dans la remise à bateau, qu’il a fermé lui-même au cadenas, la porte la nuit bat au vent et le chien aboie. Lorsqu’il y va, il ne trouve rien, que son chien qui se tait et lui fait peur au point qu’un coup de hache terrifié lui règle son sort. Le reste de la famille va-t-il suivre, sur l’exemple de Ronald le tueur DeFeo ?

« D’après une histoire vraie », claironne le film. Et c’est vrai, l’affaire Amityville a réellement eu lieu. Mais la suite paraît une histoire sinon inventée, du moins bien enflée pour faire mousser le livre du journaliste Jay Anson, associé à la famille Lutz pour raconter leur histoire de terreur. Les habitants qui ont pris la suite n’ont rien senti, rien vu, rien entendu.

Néanmoins, ce film de maison hantée et de possession progressive du mâle dominant a ses attraits. Il n’atteint pas aux sommets de Shining ou de Psychose, inégalés, ni aux maléfices de l’Exorciste, mais impressionnera les âmes sensibles. Moins de 14 ans, s’abstenir – sous peine de cauchemars. Mais la chatte sur le fauteuil n’a même pas eu peur et, adulte, vous n’en rêvez pas.

Le spectateur européen ne peut s’empêcher de noter le tropisme lourdement américain du genre : l’origine de l’horreur serait le sous-sol prison de cette demeure du XVIIe siècle, où un pasteur fanatique torturait les Indiens pour les faire abjurer leurs folies diaboliques. Le péché originel de l’Amérique serait là, dans ce bain de sang initial qui devrait être puni par compensation de vies tout aussi innocentes.

Les femmes sont évidemment hystériques, menées par leurs désirs comme le croient toutes les religions du Livre : la mère de famille veut « tellement » cette maison que son mari n’aime guère qu’elle use de tous ses sortilèges d’amante et de bourgeoise pour vanter l’espace, le confort, le statut social ; sa petite fille ne connait rien à la voix de la raison et voit Judy parce qu’elle imagine la voir.

Les hommes sont censés, à l’américaine, être athlétiques et virils comme des pionniers n’ayant peur de rien – et le mâle paradant tous muscles dehors en pleine nuit contraste avec les gosses, pas finis, qui se cachent frileusement sous les couvertures. Mais que peut le corps, malgré sa force, si l’esprit est atteint ? Le préado lourdaud, 12 ans, (Jesse James) a cette rébellion post-68 à toute forme d’autorité – qui incite en réaction le beau-père à en rajouter sur la discipline au lieu de tenter de comprendre. Tout cela est tellement yankee.

DVD Amityville d’Andrew Douglas (The Amityville Horror), 2005 (remake du film de 1979), avec Ryan Reynolds, Melissa George, Philip Baker Hall, Jesse James, Jimmy Bennett, MGM-United Artists 2007, blu-ray €16.45, normal €7.99

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Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu

Edward Waldo, dit Theodore Sturgeon du nom donné par son beau-père, est mort en 1985 et il ne dira rien à la jeunesse d’aujourd’hui : c’était avant Internet ! Mais il a été l’auteur de science-fiction le plus populaire des Amériques dans les années 1950. J’évoque peu la science-fiction sur ce blog, voire pas du tout, mais j’ai beaucoup aimé le genre étant adolescent. J’y reviendrai probablement.

Dans ce recueil de sept nouvelles, Sturgeon applique à la lettre son principe majeur : « rien n’est jamais absolument comme il devrait être ». C’est ainsi que dans L’hôte parfait, un jeune garçon de 14 ans qui attend son père à la porte de l’hôpital où sa mère accouche d’une petite sœur, aperçoit à la fenêtre une femme à poil qui l’interpelle. Et pof ! Elle se jette dans le vide et s’écrase huit mètres plus bas sur le pavé, aux pieds de l’adolescent. Sauf qu’elle n’est plus là… C’est le début d’une histoire de possession, une Chose qui pénètre les esprits pour s’y lover et se repaître des joies humaines.

Maturité met en scène un homme resté enfant, créateur de dizaine de gadgets, écrivain, artiste – en bref l’insouciance à l’état pur. Les docteurs et savants qui veulent le transformer pour le faire mûrir croient qu’une fois pleinement adulte, il épanouira son talent. Mais si la source de création était justement l’esprit d’enfance ? L’auteur s’est marié 5 fois et a eu 7 enfants, il sait de quoi l’enfance est capable. Les transformistes de notre siècle, deux générations après l’auteur, auraient-ils déjà tort ?

Mais la première nouvelle, qui donne son titre au recueil, est pour moi la plus profonde. Le soleil a explosé et l’humanité s’est empressé d’essaimer. Bril est un envoyé spécial d’une planète humaine qui veut fédérer les autres sous sa coupe. En bon Américain technomaniaque et formaté à la discipline, l’auteur l’a doté d’une armure à l’épreuve des projectiles et d’armes diverses dissimulées dans ses manches et ailleurs. Mais l’homme tombe sur Xanadu, cette planète où l’humanité vit comme à l’Age d’or. Les gens ne portent rien sur eux, qu’une ceinture de composition chimique que tout le monde connait et peut reproduire, qui les vêt de couleurs chatoyantes comme un champ de force arachnéen ne laissant rien ignorer de leur harmonieuse anatomie. Tout est plaisir et jeu sur cette planète. Les maisons se construisent à plusieurs, chacun communiquant instantanément sans avoir besoin de parler, puisant son savoir technique dans les bases de données interconnectées. L’amour y est d’évidence et la jeunesse perpétuelle.

L’intérêt de cette fiction est de nous plonger dans l’univers fantasmé de Karl Marx jeune, lorsqu’il rêvait du communisme utopique où la propriété ne saurait exister puisque chacun est doué de tous les talents et travaille par jeu en collectivité. Sans propriété, pas de violence, pas même de pudeur bourgeoise puisque tout le monde est égal aux autres. L’état de nature est l’état de sa nature, un naturel où l’accord est avec soi-même parmi les autres et dans la nature.

Autour de 1968, cette utopie renaissait dans le Flower Power, dans les communautés hippies où tout et tous étaient à tout le monde, amour en bannière (mais sexe à gogo). La nouvelle reflète ce monde-là mais le transcende par sa chute : car ce paradis retrouvé est le moyen le plus sûr pour convertir l’humanité entière, même les planètes militaires ! Une utopie à méditer.

Theodore Sturgeon, Les talents de Xanadu (nouvelles de SF), 1972, J’ai lu 1999, 319 pages, occasion €1.30

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Stendhal, L’abbesse de Castro


Ce court roman écrit de part et d’autre de La Chartreuse de Parme est plus romanesque que romantique et analyse la passion de façon clinique. Le beau rôle est au mâle, Jules, jeune campagnard brave et droit ; le rôle faible est à la femme, Hélène, trop riche héritière pour avoir formé son caractère. L’histoire stendhalienne est inventée à partir d’un manuscrit italien et se situe dans les années 1570.

Jules tombe amoureux d’Hélène par hasard, en passant sous les fenêtres de son palais ; elle a « à peine 17 ans », lui 22. Le père Campireali, outré d’une telle audace en apprenant par la rumeur villageoise l’attrait qu’a pour sa fille un gueux, le reproche au jeune homme, lui faisant sentir toute la différence de classe entre lui et eux : « toi qui n’a même pas d’habits pour te couvrir ! », lui lance-t-il. Aussi Jules passe-t-il désormais la nuit venue, pour ne pas montrer sa vêture. Emoustillée et en attente, comme toute jeune fille vierge de 16 ans à peine sortie du couvent, Hélène se montre à sa fenêtre, lumière allumée. Jules qui tend par une longue canne de roseau un bouquet dans lequel une lettre lui révèle sa passion.

Hélène a pour premier mouvement la pitié pour le jeune homme, qu’un coup d’arquebuse peut surprendre à tout instant au pied du palais ; son père et son frère veillent. Son second mouvement est qu’elle ne le connaît presque pas mais qu’elle l’aime le plus après sa famille. C’est ainsi que l’amour s’engrène, comme une roue dentée. Les lettres se succèdent, les péripéties aussi, des rendez-vous physiques sont pris, des déguisements requis, l’attrait du danger exalte les sentiments tout en excitant le bas-ventre. Hélène cède…

Mais Jules, qui la tient dans ses bras au point de ravir sa virginité, entend sonner la cloche du monastère ; il croit que la Madone lui fait un signe – et il renonce. Cette abnégation est une duperie, une de plus que la religion a dans son escarcelle pour tenir les humains dans les griffes de son clergé.

De cet acmé, l’histoire passionnelle ne peut que redescendre ; depuis ce moment sublime le cœur ne peut que s’abimer ; l’amour purifié par l’abnégation ne peut que se flétrir – lentement et à regret, mais inexorablement. Car si Hélène eût été pénétrée, le mariage se fut accompli et la mère aurait pardonné. Or rien de tout cela – et la tragédie peut se dérouler, le lecteur sait d’avance comment elle finira.

Le monastère forteresse sera violé par le désir, la religion ridiculisée par la simonie et l’orgueil du pouvoir, Hélène flétrie par l’absence de l’aimé. Jules va engager des brigands comme lui pour investir le monastère et enlever la fille, mais rien ne se passe comme prévu et il doit se retirer sans succès et blessé, la moitié de sa troupe tuée. Le prince Colonna, qui le protège en souvenir du capitaine son père, l’exile en Espagne et ailleurs avec un brevet de colonel. Sa mère persuade Hélène que Jules a trouvé la mort au Mexique.

L’amante orpheline décide alors de rester au couvent où son chéri fut blessé, mais elle divague. Freud dirait que la matrice lui monte à la tête : elle veut être abbesse, dépense des sommes folles pour aménager le monastère en sanctuaire à son amour, consent à des caprices sexuels avec le jeune évêque. Au point d’en être engrossée et de donner naissance secrètement à un bâtard vite abandonné à une paysanne.

Mais Jules revient, auréolé de gloire et confirmé colonel. Hélène a vent de ces rumeurs ; elle n’a pas su se garder, elle est au désespoir. Si le jeune homme a été manipulé par son mentor pour servir ses desseins politiques, la jeune fille a été vampirisée par sa mère dont l’amour envahissant lui a fait dénoncer tout et croire n’importe quoi. Trop de sensibilité rend bête, montre Stendhal : seule la raison peut maîtriser les situations, garder les passions à leur place et faire servir les pulsions. Les amants, qui auraient pu se rejoindre, en sont empêchés.

Stendhal oppose habilement le monde des brigands à celui des princes, et toute sa faveur va aux premiers. N’ayant rien, vivant de peu, ils n’ont que leur vigueur physique et leur énergie morale pour assurer leur moi. Ils se font donc eux-mêmes plutôt que de se donner seulement la peine de naître. Leur rébellion est idéalisée dans l’imaginaire du peuple, en compensation du joug des seigneurs. L’adversité forge le caractère, pas les riches habits ni surtout le couvent. Les bravi osent le risque, tout comme le volcan endormi aux portes de Rome. Si ce dernier a fertilisé assez la terre pour voir croître une forêt si dense qu’elle en est noire, la Faggiola, les brigands ont hérités de leurs ancêtres romains la vigueur et la vertu. L’honneur, s’il est constamment à la bouche des nobles, n’est pas leur fort en pratique ; tandis qu’il est au plus haut chez les bravi, en témoigne Jules. Le Monte-Cavi, lieu de convergence tellurique, géographique et mentale, temple à Jupiter devenu monastère, est le point central des amants désunis, là où va se nouer la tragédie.

Stendhal oppose aussi les pères aux mères, les premiers autoritaires et absents, les secondes volontiers « mères juives » comme on dira plus tard, possessives et castratrices, surtout pour leurs filles. Jules est en quête d’un père parce qu’il n’a plus le sien, Hélène avoue tout à sa mère parce qu’elle l’aime à en mourir. Les deux se font manipuler naïvement et sont indécis à accomplir leur amour pourtant si fort. Oh que c’est beau !… Mais cette posture où chacun reste obstinément soi tue tous ceux qui vous aiment.

Impitoyable analyste rationnel des passions forcément irrationnelles, Stendhal donne ici tout son élan, servi par des héros à la hauteur du tragique et par un paysage puissant. Ce court roman des Chroniques italiennes mérite d’être connu.

Stendhal, L’abbesse de Castro, 1839, in Chroniques italiennes, Folio 1973, 373 pages, €8.20  / e-book format Kindle €1.98

Stendhal, Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

Stendhal sur ce blog

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Adriana Langer, Oui et non

Vingt nouvelles d’une Parisienne sensible qui offre au fil du temps la radiographie des désirs et des émotions humaines. Chaque texte est un instant suspendu, un fragment de vie comme un souvenir éternisé.

Mère et enfant conte le bonheur pour une mère de peigner les cheveux de sa petite fille afin d’en épouiller les lentes. Geste ancestral, geste primate, geste profondément social et apaisant qui crée comme une bulle de complicité et de bonheur pour les deux.

Vingt-quatre heures de la vie d’un vieil homme dit combien la retraite, pour un professeur d’université devenu veuf, est un repli sur soi, un encoconnement entre ses livres et ses tableaux. Le monde extérieur pressé, plus jeune, avancé, agresse le grand âge. Malgré le neveu qui vient d’avoir le bac et qui cherche sa voie, obligé à déjeuner avec le vieux, la transmission n’est plus guère possible. Passé un cap, le monde que l’on a connu est mort et s’effiloche ; le nouveau n’est pas pour nous.

L’exposition montre combien l’art peut aider à s’abstraire du réel un moment, malgré la foule qui se presse devant les tableaux, malgré l’ambiance glauque du snobisme bourgeois, malgré les glapissements des guides en langues étrangères et les sonneries aigrelettes des mobiles. D’un coup, devant un paysage, le spectateur cultivé se trouve ailleurs.

Ce sont les trois nouvelles qui m’ont touché le plus dans ce recueil riche et ressenti. L’auteur a longuement ciselé ses textes, moins comme des nouvelles au sens littéraire, tournées vers l’effet par la concision, que comme des « émaux et camées » à la Gautier. La narratrice voudrait atteindre à l’acuité d’une Irène Nemirovsky, au naturel profondément humain d’un Tchékhov (Rencontre). Mais elle est elle-même et, si ces exemples l’élèvent, son style a trouvé sa forme personnelle.

Je regrette un peu que la typographie soit si petite, le corps 2 mm comme dans la Pléiade mais en moins rond n’est pas facile à lire pour qui a un peu d’âge. Je me demande aussi pourquoi la femme de La bague va nager avec son diamant au doigt : est-ce bien raisonnable ? Y a-t-il de quoi en faire toute une histoire ? Dommage aussi que la première nouvelle du recueil, Prérequis, soit à mon avis la moins bonne, juste une réflexion sur le rêve et ses fantasmes, et que son titre laisse à penser qu’il expliquerait le reste du recueil. Le titre lui-même, Oui et non, reste sibyllin : le oui est celui à la vie, mais le non ?

Mais ce ne sont que bénignes aspérités dans le ton général ; ces nouvelles méritent vraiment la lecture, hors du temps, en pleine humanité. Un moment suspendu.

Adriana Langer, Oui et non (nouvelles), 2017, éditions Valensin, 103 pages, €19.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Bio express : « Française d’adoption, aimant la ville de Paris où j’habite depuis l’âge de treize ans, j’ai passé une partie de mon enfance en Argentine et aux États-Unis. J’écris des nouvelles en parallèle à (et parfois en lutte avec) ma profession de radiologue, que j’exerce dans un centre anti-cancéreux. Plusieurs de ces textes ont été publiés, en France dans les revues Rue Saint Ambroise, Ravages, ainsi que dans la revue médicale Psycho-oncologie, et au Canada dans la revue Moebius. »

Précédent recueil : Ne respirez pas, éditions La Providence, 2014

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Mélenchonjugend ?

Ainsi, Jean-Luc Mélenchon envisage dans l’entretien au 1 cité par France-Culture de « créer une organisation pour les enfants, sur le modèle des scouts ». C’est amusant pour un révolutionnaire… A-t-on vu Robespierre créer les jeunesses robespierristes ? ou Lénine les jeunesses léninistes ? Ce sera Staline qui encouragera les « pionniers » du communisme, mais une fois son pouvoir installé : il a pris cet excellent exemple à la Hitlerjugend, qui l’a copiée sur les Balilla mussoliniens, qui ont eux-mêmes imité la toute-puissante Eglise catholique, forte de mille ans de pratique, sur le bon exemple pratique du lieutenant-général Baden-Powell revenu d’Afrique du sud.

Mais n’ironisons pas trop vite, l’image est tentante comme la droite bornée la reprendra sans doute. Ou les médias, experts à susciter l’émotion pour en faire profit, comme Mélenchon le reproche à « la caste ». Il déclare sur son blog, dans un texte fleuve dont il a le secret (plus c’est long, plus ça fait sérieux selon Goebbels) : « L’angle est toujours le même : susciter de l’indignation à notre propos. Et l’ordre des attaquants est toujours le même. Le premier cercle Macroniste, puis le deuxième, le tout escorté par les batteries des croiseurs de guerre médiatiques. Puis viennent pour tirer dans le dos les « faux-amis » dont c’est l’unique occasion de se faire remarquer. Et ainsi de suite, d’un buzz à l’autre, d’un jour sur l’autre. »

Si nous réfléchissons un peu, que propose Mélenchon ?

Pas uniquement un mouvement de jeunesse, mais une véritable contre-société : « un Média, un espace culturel, des caravanes sanitaires, un nouvel imaginaire politique »… Un monde neuf ici et maintenant sur le modèle des islamistes aujourd’hui, du Parti communiste français durant des décennies, des militaires britanniques voyant l’empire décliner, de l’Eglise catholique depuis la loi de séparation de l’Etat – et bien sûr sur les modèles populistes, Mussolini, Hitler, Staline, Franco, Castro, jusqu’à Mao avec ses « Gardes rouges ».

Il s’agit de façonner les esprits dès le plus jeune âge (4 ans chez les Balilla, 6 ans chez les Pionniers communistes ex-Vaillants, 7 ans chez les scouts catholiques), d’ancrer la foi en la religion ou en la morale, la reconnaissance envers le guide (allant jusqu’au culte de la personnalité), de former les cœurs à la fraternité communautaire de l’entre-soi, et de développer les corps par les exercices physiques, paramilitaires, et la vie en pleine nature. Mais comme, dès 12 ou 13 ans, les hormones deviennent exigeantes, une stricte discipline s’impose : séparation des sexes, vêture légère, débarbouillage à l’eau froide, courses et exercices prolongés. Les animateurs sont nommés « chefs » et exercent une autorité sans partage. Ce n’est qu’avant 12 ans que des cheftaines animent des jeux et surveillent la morale, et après 15 ou 16 ans que les Pionniers deviennent plus autonomes. Chez les Vaillants, devenus Pionniers en 1970, « l’éducation de l’esprit du communiste constitue l’originalité et le devoir de l’organisation ». Compte-tenu de l’effondrement de l’idée communiste et du rabougrissement du Parti, l’organisation est devenue un mouvement de militants lié à la politique des quartiers et à l’enfance en 2003.

Mélenchon voudrait recréer le mouvement Vaillants original – avec une forte empreinte scoute catholique des années 60, selon le site Latoilescoute : « L’imaginaire du pionnier correspond à celui de bâtisseur d’un monde meilleur. Finies les identifications au chevalier, soldat ou conquérant qui étaient en vogue auparavant. Au cœur des années 60, il y avait l’espoir d’une union fraternelle au service de l’humanité (si tous les copains du monde voulaient se donner la main), de chantier et de coopération ». Car sa wikibiographie l’indique, sans nul doute sourcilleusement revue et contrôlée : « éducation catholique de par sa mère », le jeune Jean-Luc « est notamment enfant de chœur et sert la messe en latin ». Il n’a pas oublié cette culture, commune chez les petits Français des années 1950 (a fortiori d’origine espagnole encore plus fermement catholique).

Il a été aussi surveillant dans un lycée de Mouchard et a probablement appris, en 1975 dans ces années post-68 résolument anti-autoritaires, combien la discipline est nécessaire aux jeunes gens, surtout aux garçons. Si je me souviens des années qui ont précédé, pour avoir fréquenté les Eclaireurs de France, laïques (donc sans « morale » bourgeoise) et mixtes (donc poussés à l’exploration), cet âge est porté au « bordel » au sens des travaux pratiques. A l’époque, le débat entre « responsables » (ainsi disait-on) portait sur surveiller et convaincre (mais c’était un peu « fasciste ») ou distribuer des capotes (mais c’était un peu facile). De nos jours, avec les selfies, les réseaux et YouPorn, la situation doit être pire. Les toilettes de collèges sont réputées pour ce genre « d’expériences ». Alors, pas de mouvement de jeunesse sans ferme discipline, pas de discipline sans une attitude un tant soit peu « fasciste » – mais pour quelle morale ? Mélenchon se révèle-t-il ?

Cette idée sur la jeunesse à mettre en « mouvement » – évidemment très encadré – est plus l’aspiration à une contre-société issue de « la base » que l’expression chez lui d’un culte de la personnalité stalino-fasciste. Mais sait-on jamais… Autoritaire, militant, écologiste, il trouve dans les mouvements de jeunesse son miroir : discipline, apprentissage moral, nature. Avec Mélenchon, tout est possible ! Il déclare au 1 : « je laisse beaucoup les choses se faire toutes seules (…) c’est très anxiogène de bosser avec moi. Il n’y a pas de consigne, on ne sait pas ce que je veux. Moi je sais. Parfois, mais pas toujours. J’ai une foi totale dans la capacité auto-organisatrice de notre peuple. »

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1917-2017 : Octobre rouge s’est noirci

L’URSS était un pays immense, quarante fois grand comme la France, fascinant parce qu’en grande partie encore vierge. En ce pays, tout paraissait encore possible : les fantasmes écologiques de la nature sauvage répondaient aux fantasmes positivistes des richesses du sol et des possibilités de l’industrie. L’entreprise de Lénine voici 100 ans a donné soudain aux peuples de l’Europe, étouffés dans leurs petits problèmes parlementaires et au sortir d’une guerre absurde et totale, un grand souffle d’espoir. L’enthousiasme pouvait exister quelque part, une soif d’apprendre, un besoin d’agir, de construire, la perspective d’une vie nouvelle dans un univers transformé. Les prolétaires vigoureux travaillaient naturellement pour leur avenir, dépouillés de leurs vêtures bourgeoises. L‘homme pressé des années 20 avait un lieu où renaître. A l’écart du cœur pourri de « la » civilisation (européenne, rationnelle, libérale), ce pays sauvage aux cent jeunes nationalités représentait un autre monde.

L’histoire de l’opinion française sur l’URSS est ponctuée de revirements.

La Révolution en 1917 est mal vue : on perd un allié dans cette guerre qui s’éternise, on craint ces anarchistes et ces agitateurs qui ont pris le pouvoir et qui lancent des slogans subversifs. Puis c’est l’enthousiasme rapide pour ce pays neuf, modèle de l’avenir. Gide, qui revient en 1936 d’un séjour avec des nuances sous la plume est vilipendé. A la fin des années 30, si l’on commence à douter que l’URSS soit le paradis annoncé, si l’on s’étonne du cynisme avec lequel Staline signe en 1939 un Pacte avec Hitler, la guerre et la résistance de 1940-45 effacent bien vite cet aspect douteux du socialisme réalisé. L’URSS est désormais « le » pays martyr fort de ses vingt millions de morts, l’allié fidèle qui a sauvé le monde des griffes de la tyrannie, conjointement avec l’Amérique.

Tout se gâte dans l’après-guerre. La tombée successive dans l’orbite de l’URSS de tous les pays de l’Europe de l’Est occupés par l’Armée soviétique, selon la tactique du salami, laisse perplexe. Au même moment, Jdanov radicalise la lutte idéologique au Komintern et voue aux gémonies les alliés d’hier. Tout intellectuel est sommé de choisir son camp : qui n’est pas avec l’URSS est contre elle. En France, la Nouvelle Critique, dirigée par Jean Kanapa, et Les Lettres Françaises, dirigées par Louis Aragon & Pierre Daix, se font les gardiens vigilants de l’orthodoxie prosoviétique et les dénonciateurs farouches de ceux qui y manquent. En 1953 on atteint un summum dans l’hystérie stalinienne : Roger Garaudy, toujours à la pointe de la mode intellectuelle, soutient en Sorbonne une thèse sur la Contribution à la théorie marxiste de la connaissance (qui se souvient encore de Garaudy ?). Le texte est d’une effarante scolastique où toute recherche est appréciée à ses conséquences politiques – la ligne juste étant définie par les dirigeants du Parti ! Deux ans plus tard, Raymond Aron dénonce cet aveuglement dans L’Opium des intellectuels.

Dès lors, c’est l’effritement. La signature du Pacte de Varsovie en 1955 avalise la coupure de l’Europe en deux camps ; le communisme n’est plus la paix, à l’inverse de ce que soutenait Sartre dans un article de 1952 paru dans Les Temps Modernes. Surtout, le XXe Congrès du PCUS et le Rapport secret de Khrouchtchev révèlent les « crimes » de Staline. Croyant au dégel, les Polonais se révoltent à Poznan, les Hongrois à Budapest. 2000 chars les écrasent, faisant près de 10 000 morts qui sont suivies d’environ 2000 exécutions. Le bloc soviétique construit un mur qui sépare les deux Allemagnes, la prolétaire et la capitaliste, pour empêcher les soi-disant exploités de l’est de fuir en masse à l’ouest – où la vie est bien meilleure et la liberté plus grande, malgré les responsabilité de soi qui va avec. L’Etat de type soviétique a fini de fasciner. Le « gauchisme » naît.

Avec la guerre d’Algérie, le Tiers-Monde officiellement reconnu à la Conférence de Bandoeng, remplace pour les intellectuels la décevante patrie du socialisme. Sartre critique la raison dialectique en 1960, Michel Foucault dénonce les rapports du savoir et du pouvoir dans son Histoire de la folie à l’âge classique parue en 1961, Claude Lévi-Strauss, en 1962, écrit que les sociétés primitives se veulent hors de l’histoire, contrairement à ce que pensait Marx. L’Amérique se donne un nouveau Président dynamique, moderne, John Kennedy. Si l’URSS a envoyé dans l’espace en 1957 le Spoutnik, premier satellite artificiel de la terre, puis le premier homme en orbite en 1961, elle a cette même année construit le Mur de Berlin et refusé que Pasternak reçoive le Prix Nobel de Littérature (1958). A Cuba, avec l’affaire des fusées, elle conduit le monde au bord de l’affrontement. Dans les années qui suivent, c’est la progressive glaciation. Khrouchtchev éliminé par la coalition des nouveaux privilégiés du régime, Brejnev accède au pouvoir en 1964. Il y restera presque 20 ans. En 1966, le procès Siniavski-Daniel, relayé en Occident, scandalise l’opinion éclairée. 1968 voit le Grand bazar (titre d’un livre de Daniel Cohn-Bendit) à l’Ouest, la remise en cause des dogmes – y compris marxistes -, mais aussi à l’Est l’écrasement du Printemps de Prague et de son espoir de renouveau. L’année suivante, tandis que l’étudiant tchèque Jan Palach s’immole par le feu en signe de protestation ultime contre l’immobilisme soviétique, les premiers hommes qui marchent sur la lune sont Américains.

Le Communisme fait de moins en moins recette.

Georges Marchais est élu Secrétaire Général du Parti Communiste Français en 1970, mais un grand Parti Socialiste se reconstitue dès 1971 sous la houlette de François Mitterrand. 1974 est une année charnière : Soljenitsyne, écrivain de talent et typiquement russe, est déchu de sa nationalité soviétique et expulsé vers l’Occident après avoir été publié pour la première fois sous Khrouchtchev. Il commence la publication de l’Archipel du Goulag, décrivant l’univers des camps staliniens. Au Portugal, l’armée met fin à 40 ans de Salazarisme, mais le Parti Communiste échoue dans sa tentative de putsch et la démocratie s’installe. Aux Etats-Unis, la presse dénonce les mensonges du Président Nixon et l’oblige à démissionner malgré ses succès diplomatiques. C’est une leçon de liberté au pays du capitalisme triomphant, en contraste absolu avec l’URSS où les dirigeants cacochymes s’accrochent au pouvoir et pratiquent le népotisme à tout crin. En Asie, les communistes locaux appliquent Lénine à la lettre, sans états d’âme : le Cambodge passe aux mains des Khmers rouges, Saïgon tombe le 30 avril 1975 et est promptement vidée d’une grande part de ses habitants envoyés « en rééducation » à la campagne. L’exode des boat-people commence, tandis qu’une répression sommaire s’abat sur le pays soviétisé.

L’Occident, déboussolé par la hausse du pétrole qui entraîne une grave crise économique et son cortège d’inflation, de chômage, de remises en cause, secoué par le terrorisme d’origine moyen-orientale, par l’échec américain au Vietnam, par la démission forcée du Président Nixon, croit avec naïveté que la « Conférence » d’Helsinki représente un pas en avant dans la voie de la « détente ». Mais « tout ce qui est à nous est à nous, tout ce qui est à vous est négociable » est le mantra du socialisme…

En 1977, les dissidents soviétiques s’organisent. Un grave attentat à la bombe dans le métro de Moscou ne peut être dissimulé cette fois-ci par la presse officielle. La nouvelle Constitution soviétique reconnaît au Parti communiste le premier rôle. En France, André Glucksmann publie Les Maîtres Penseurs, critiquant violemment l’hégémonisme idéologique, et en particulier celui du marxisme, et Bernard-Henry Lévy écrit La Barbarie à visage humain. Ces « nouveaux philosophes » placent désormais les Droits de l’Homme au centre de toute réflexion politique et leur marketing avant la profondeur de la réflexion. Mais l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS et plus encore la crise polonaise et la naissance du puissant syndicat Solidarité ont considérablement accéléré la dégradation de l’image du système soviétique. Un sondage pour le Quotidien de Paris, effectué en janvier 1982, en plein gouvernement à participation communiste en France, a montré que 69 % des personnes interrogées trouvent que « ce qui se passe dans les pays de l’Est est plutôt un obstacle pour adhérer au PCF aujourd’hui ». L’attentat contre le Pape Jean-Paul II, avec l’aide des services secrets bulgares, le soutien occulte à divers mouvements terroristes via des pays tiers comme la Syrie ou la Libye, et l’hypocrite dénonciation de la mise en place des fusées Pershing en Europe, en réponse au déploiement des SS20 à l’Est, n’ont pas arrangé l’image de l’URSS. L’explosion de l’audiovisuel dans la décennie 1975-85 a amplifié le phénomène, donné un nouveau pouvoir aux journalistes commentateurs de vidéo prise à vif, et assuré une ventilation forcée des idées.

Au total, les avancées sociales de l’URSS ne compensent plus, en 1981, les restrictions à la liberté. La réussite économique est remise en cause, le renouveau du libéralisme en Occident traque les tentations bureaucratiques vers le « socialisme rampant », la puissance militaire fait peur, l’idéologie marxiste paraît à ranger au magasin des accessoires du XIX° siècle. Le pays de la Paix et de la Liberté est devenu l’empire de la Guerre et du Goulag.

C’est alors que la gauche française rêve de Changer la vie et que Mitterrand s’associe au Parti communiste pour nationaliser et socialiser la France vers l’avenir radieux. La suite est connue : népotisme, bon plaisir, gabegie, endettement, valse des impôts… et les Français de plus en plus pessimistes et de moins en moins heureux. Les illusions se retournent toujours en triste réalités. La pensée d’Octobre reste aujourd’hui la coquetterie de quelques intellos bien au chaud dans les prébendes d’Etat, à Normale sup ou dans les chaînes publiques – ou comme députés grassement payés pour clamer la révolution tout en profitant sans faillir du système.

Tout ça pour ça…

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Eric Bohème, Réalités métissées

Membre de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire, l’auteur est un Français qui a épousé l’Afrique après de multiples missions. Il livre ici un recueil de nouvelles, chroniques et récits, parfois démarqués des contes de Grimm, de discours politiques ou de chansons du répertoire français.

Mais s’agit-il de « métissage » ou de « mélange » ? Le métissage est un croisement biologique, le mélange une rencontre de personnes différentes. Faut-il sauter du second au premier sans y réfléchir ?

Au mélange appartient les anecdotes intitulées « Prisme » où les mœurs françaises et ivoiriennes se télescopent en suscitant étonnement, rire ou honte. Ainsi, la Sécurité sociale française est-elle tenue par la famille en Ivoirie, le rôle du psychiatre par le marabout (mais en Europe auparavant par le curé). Le quiproquo du taxi pour la rue des Canards à Abidjan au lieu de la rue du Canal est le même que celui de l’Ivoirien qui se voit conduire à l’aéroport Charles de Gaulle au lieu de la Place – que tout le monde continue d’appeler « de l’Etoile ». Sauf que le taxi parisien ne démord pas du prix de la course effectuée, alors que l’Ivoirien ne fait payer que le prix du trajet demandé.

Il n’y a qu’au prisme « arnaque » que je tique : écrire que les populations africaines « se remboursent très partiellement » de la colonisation et de l’exploitation « durant des siècles », c’est établir la morale au plus bas niveau : celui du plus fort, avec loi du talion et dent pour dent. Dans ce cas, les Français seraient-ils justifiés de voler les Italiens à cause de l’invasion de César ? Comprendre fait parfois excuser, au risque d’y perdre ses valeurs.

Au métissage appartient cet appel imaginaire attribué à Laurent Gbagbo, démarqué du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy : « Le défi de l’Europe est celui de toutes les civilisations, de toutes les cultures, de tous les peuples qui veulent garder leur identité sans s’enfermer parce qu’ils savent que l’enfermement est mortel. Les civilisations sont grandes à la mesure de leur participation au grand métissage de l’esprit humain » p.34. Que l’esprit fasse de beaux enfants aux cultures venues d’ailleurs est bienvenu, mais pourquoi ne serait-ce pas aussi le cas pour la Côte d’Ivoire ?

L’auteur s’en doute et l’encourage, sinon dénonce son abandon dans une réponse à un commentaire sur le fesses-book d’une Ivoirienne imaginaire : « notre croissance démographique est-elle choisie en toute connaissance de cause, le gouvernement et la société se donnant alors les moyens de l’accompagner en termes de maternités, d’écoles, de formation professionnelle, d’emplois, de logements, ou est-elle simplement la conséquence d’habitudes acquises ? » p.59. Faire l’amour, c’est bien – mais faire des gosses, pourquoi ? Juste pour le plaisir ? Ou pour les élever ? Cette grave question est ici à peine effleurée, mais elle l’est. Car « dans ce pays, une femme peut-elle trouver un job sans écarter les jambes ? » p.117

Les afrocentrés sont aussi sectaires que les identitaires franchouillards – sauf qu’ils préfèrent toujours la Mercedes à l’âne traditionnel.

Certains vont même plus loin, acculturés à mort. Eric Bohème distingue avec humour trois générations d’Africains immigrés en France : les gris qui partaient tôt et rentraient tard, les djeun’s emplis de ressentiment et les golden boys américanisés. « Après ces Africains gris, si l’on peut dire, vinrent les Blacks Djeun’s ; leurs fils peut-être ? Vindicatifs, agressifs parfois, affichant une mise streetwear bijou-bijou : capuche ou casquette retournée, diamant-clou à l’oreille, baggies, baskets de marque américaine, lourde chaîne en argent sur un T-shirt « destroy » ou « metal », ces jeunes composèrent la seconde génération africaine du Rair (RER) » p.70. La « troisième génération d’Africains dans le Rair : les Golden-Boys, composée non pas des petits frères des Djeun’s mais plutôt de rejetons de ministres ou de dégé installés aux Plateaux de Dakar ou d’Abidjan » p.71. La lutte de classes sévit aussi, par procuration.

Léger, grave, amusant, ce court recueil de textes pénètre une autre façon de voir le monde que la nôtre. Il apprendra le terrain mental à ceux qui vont en Côte d’Ivoire, pour affaires ou pour le tourisme ; il enseignera les autres, dont je suis, qui ne connaissent pas ce pays.

Eric Bohème, Réalités métissées, 2017, éditions de la Lagune, 194 pages, €13.00 e-book format Kindle €5.69

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Phantasm de Don Coscarelli

Un réalisateur de 25 ans se met dans la peau d’un adolescent de 13 ans pour évoquer ses pires fantasmes sur la mort.

Le film est un cauchemar fort bien monté où l’imagination invente des « choses » terrifiantes et inédites : la sphère qui percute le front avant de le forer dans un flot de sang, le doigt coupé inhumain qui bouge tout seul, la petite horreur grinçante qui fourrage les cheveux en anti-caresse, les morts transformés en nains esclaves sur un autre monde, l’au-delà en champ de forces qui aspire…

Mike (Michael Baldwin, 16 ans au tournage) vient d’avoir 13 ans alors que ses parents sont morts deux ans plus tôt. Il n’a plus que son frère aîné Jody comme refuge (Bill Thornbury), à cet âge où grandir angoisse. Mais ce frère part en tournée musicale régulièrement et le laisse seul à la maison avec une nounou, à proximité de son ami Reggie (Reggie Bannister) et des sœurs antiquaires.

Cette peur d’abandon est brusquement ravivée lorsque l’un des amis de Jody et de Reggie se fait poignarder à mort, un soir dans le cimetière, alors qu’il baisait ardemment une jeune blonde plantureuse (Kathy Lester). Le shériff est absent, « le juge » dont on parle un moment, jamais saisi. Le cimetière est un pré où gisent des pierres tombales et un édifice baroque où des couloirs de marbre recèlent des cercueils empilés en mausolée. Au sous-sol, l’atelier de cercueils ; au fond du couloir, une porte noire d’où viennent des bruissements et d’étranges claquements. Règne sur cet univers glacé un croquemort monumental tout en noir, The Tall Man (Angus Scrimm), qui apparaît identique à une photo du siècle dernier. On apprendra qu’il prend volontiers les traits de la pute blonde qui attire les hommes au cimetière – et Reggie en sera la dernière victime.

A 13 ans à peine, Mike est un prime adolescent dégourdi qui conduit une moto (curieusement dans le cimetière, où il se gamelle – signe du destin), et même la Ford Mustang de son grand frère, qu’il règle à l’occasion. Ce jeune âge et ces pilotages d’adulte rendent dès le début l’histoire bizarre. D’autant que le gamin n’hésite pas à braver l’interdit de son frère et la terreur qui serait naturelle à cet âge pour aller, de nuit, errer dans le cimetière désert où des ombres l’ont poursuivi la veille. Il va même jusqu’à s’introduire dans le mausolée en cassant une fenêtre ! L’homme en noir le repère et ne le lâchera plus – jusqu’à la fin. Mike l’a vu la veille aux jumelles porter tout seul le cercueil de l’ami assassiné que quatre hommes suffisaient à peine à soulever.

Graves and coffins sont les accessoires obligés de tout fantasme yankee sur la mort ; sex en est un autre et la blonde de volupté, qui s’installe seule au bar en robe bleu nuit pour attirer les jeunes hommes, est un piège. La religion n’apparaît quasiment pas pour conjurer ces craintes, autre bizarrerie, mais ce film américain en reste tout imbibé : le sexe est « mal », le diable menace, l’autre monde est un enfer possible. Mike met à un moment un chapelet dans sa poche de poitrine – celle-là même où il mettra le doigt coupé – mais aucune croix ne décore le cimetière et le chapelet ne servira à rien contre le croquemort immortel.

Mike suit partout son grand frère Jody de peur d’être abandonné. Ce dernier est revenu pour enterrer son ami assassiné et se laisse aller un soir à boire une bière et draguer la fille en bleu, solitaire, au bar. Mike les suit au cimetière où ils vont – bizarrement – baiser ; ce serait soi-disant « excitant ». L’adolescent se repaît du spectacle de son frère en train d’enfourcher la fille et sourit de plaisir lorsqu’apparaissent ses seins nus. Mais il crie de peur lorsqu’un nain à capuche tente de lui sauter dessus par derrière, interrompant la baise – et il va ainsi sauver Jody du coup de poignard fatal auquel s’attend le spectateur pour y avoir assisté dans la première scène.

Après l’escapade de Mike dans le mausolée et le doigt du croquemort coupé en refermant la porte qu’il ramène comme preuve, les deux frères sont comme les doigts de la main. Ils décident, bizarrement seuls, d’en avoir le cœur net et s’introduisent dans le monument – de nuit. Ils découvrent qu’il est un sas pour un autre monde, mais pas celui de la religion. Les morts, récupérés dans les cercueils (ils sont rangés vides), sont compactés en nains qui pèsent une centaine de kilos et expédiés en bidons vers l’ailleurs via un sas magnétique derrière la porte noire.

Jody apprend à son petit frère qu’il faut tirer pour tuer, sans ces sommations ineptes du juridisme qui font perdre du temps. Il descend d’un coup de fusil bien ajusté la sphère foreuse qui fonce vers la tignasse du gamin. Il repousse quelques nains au pistolet à l’occasion. Mais le drame va se nouer, car les frères sont marqués par l’homme en noir qui les veut pour lui. La fin est terrible, en double retournement…

Cauchemar ? C’est ce qui est dit, mais cet univers clos, sans recours à une quelconque autorité (ni flics, ni juge, ni curé, ni adultes), fait revenir sans cesse au même cimetière (où personne n’aurait l’idée saugrenue de s’y balader la nuit), aux mêmes couloirs labyrinthiques du monument funéraire, à la même maison familiale déserte et encombrée. Nous sommes dans l’obsessionnel du rêve, le ressassement maniaque des angoisses de Mike à l’égard de la mort. Ses parents sont décédés, son grand frère va inévitablement les suivre, ses amis y passeront : et lui ?

Don Coscarelli a déclaré y avoir projeté ses terreurs, et on le croit sans peine malgré les invraisemblances et le bricolage de certaines scènes (à cause d’un petit budget). Signe d’obsession, Mike ne porte que trois chemises différentes dans tout le film, malgré les jours qui passent et la boue de ses mésaventures. Il a comme doudou une veste en jean et comme substitut viril un couteau de commando à la Rambo.

Le thème musical lancinant de Fred Myrow et Malcolm Seagrave ajoute à l’atmosphère lancinante, répétitive, obsessionnelle. La lumière, travaillée, baigne de feu au briquet, de vapeur dans les phares, d’un air clinique le funérarium ; l’ombre n’en est que plus menaçante, le grand cimetière sous la lune apparaît comme un antimonde.

Ce film, devenu un classique de l’horreur, a reçu prix spécial du jury au Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1979 et a été nommé au Saturn Award du meilleur film d’horreur en 1980. Il ne vaut pas Shining, mais reste à voir !

DVD Phantasm, Don Coscarelli, 1979, Angus Scrimm, A. Michael Baldwin, Bill Thornbury, Reggie Bannister, Kathy Lester, Terrie Kalbus, Lynn Eastman, David Arntzen, ESC editions 2017, 89 mn, €14.68, blu-ray €29.90

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Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen

Comment a-t-on pu attendre 12 ans la traduction en français de ce petit chef d’œuvre d’humour finlandais ? Cela montre combien les éditeurs français sont inconséquents, nombrilistes et sans aucun souci du client. La dizaine d’opus publiés en Folio prouve que l’auteur rencontre un vrai succès au pays de Rabelais. Bûcheron poète, ouvrier agricole journaliste, ne voilà-t-il pas qu’Arto, qui avait la cinquantaine à l’écriture du livre, rencontre désormais l’aspiration des profondeurs françaises : la terre ne ment pas, les relations de village sont les seules à vivre, le sexe et les bêtes tout ce qui reste quand la religion à fui.

La lecture dans un train du Bestial serviteur du pasteur Huu est à déconseiller car elle vous fait souvent pouffer, ce qui n’est pas socialement correct. Le rire surgit au détour d’un paragraphe bien amené, la bouffonnerie éclate du sérieux apparent du développement. Paasilinna vous boute en train et vous mène en bateau, poussant chaque situation dans sa logique, les derniers retranchements étant ceux de l’absurde. C’est irrésistible ! Vous passez donc pour un demeuré face aux voyageurs à la mine grave et compassée de bons bourgeois soucieux du travail, de la famille et du pays. Mais n’en ayez nulle honte : ces mêmes faces de carême en TGV, ou de ramadan en RER, se mettent parfois à agir tout aussi bizarrement, bouche et oreille vissées au téléphone, à tchatcher leurs ordres à leur meuf, à demander la taille du tee-shirt du gamin pour passer à la supérette ou combien de baguettes ils doivent ramener à bobonne.

Arto Paasilinna nous emmène au nord de la Finlande, en péquenoterie atavique. Le pasteur, docteur en théologie sur l’apologétique, se trouve à l’étroit dans sa petite église. Il n’est entouré que de paysans et de leurs femmes, dont les plus jeunes ont été souvent ses maîtresses. On dit même qu’il a semé quelques bâtards ici ou là – vous savez ce qu’on dit dans les villages où chacun vit renfermé sur la localité, n’ayant pas autre chose à faire qu’à médire durant les six longs mois de l’hiver nordique. Justement, un hiver s’achève et, avec lui, l’hibernation des ours. Une oursonne et ses deux petits viennent semer le désordre dans le village en cherchant à se sustenter. Il faut dire que tous les habitants sont à l’église et que le buffet d’un futur mariage émet ses effluves depuis un hangar, il n’y a pas idée.

Une fois les trublions matés, les villageois décident de faire un cadeau à leur fougueux et rugueux pasteur pour ses cinquante ans : surprise ! ils lui offrent l’un des oursons… Les commères susurrent qu’il lui ressemble et que Dieu lui a donné là son vrai fils…

Dès lors, les vitesses s’enclenchent. La vie du pasteur va en être complètement transformée. Sa femme va le quitter, son évêque le chasser, Dieu l’abandonner. Il déraillera dans la chasse aux extraterrestres puis dans la vodka, espérant trouver sa voie au bout du voyage. Car il part en quête avec son ours ! Ours qui le sert bien quand il quête, le matériel n’étant jamais loin du spirituel avec les Finlandais. Le pasteur a appris à l’ours des tours, or « un ours a la force de neuf hommes et l’intelligence de deux femmes », nous dit-on page 258… Au détour du chemin et selon les conséquences, le lecteur est ainsi confronté à l’irrésistible sagesse des nations.

Le pasteur est comme ces princes de Sérendip, partis rencontrer la plus belle fille du monde mais s’arrêtant mille fois en chemin pour vivre diverses aventures. A croire que « la plus belle » fille du monde n’existe pas. D’où le terme « serendipity » né en anglais de cette légende indienne. « L’opératrice radio songea qu’elle s’était trouvé là un drôle d’amant, un homme comme on en fait peu : un prêtre finlandais défroqué, arrivé dans l’île avec un ours qui dansait et faisait des signes de croix dans la boite de nuit d’un paquebot… » p.237.

Nous faisons connaissance avec un lanceur de javelots à la verticale, une pastoresse irascible, une éthologue intéressée par l’exploration corporelle, un évêque chasseur d’élan, quelques fonctionnaires imbus, des religieux intolérants, un vendeur de sauna en Méditerranée et quelques autres spécimens observé in situ. Paasilinna a l’œil pour saisir d’un trait ce qui fait la bonté ou la bêtise humaine. Il en parle avec la crudité de Rabelais et la simplicité directe de la fin du XXe siècle.

Un vrai régal qui vous mettra en, joie !

Arto Paasilinna, Le bestial serviteur du pasteur Huuskonen, 1995, traduit du finlandais en 2007, Folio 2009, 367 pages, €8.20

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Stendhal, Lisimon

Peu connue mais à base autobiographique, cette nouvelle est sur le renoncement. Un jeune homme riche et fat nommé Lisimon, bien de sa personne et d’esprit brillant, ne vit à Paris que par le regard des autres. Trahi par une femme pour laquelle il avait quelque sentiment, trahi surtout par son existence de Don Juan sans cesse papillonnant de vagin en vagin, il ressent cruellement sa solitude. L’adolescence prolongée, le narcissisme et l’assouvissement immédiat de tous les désirs ne rendent pas heureux.

Lisimon est le nom du père des enfants et pupilles qui se cherchent sous les mascarades sociales, dans une pièce de Jean-Jacques Rousseau jeune, Narcisse ou l’Amant de lui-même. Ces comportements typiques de notre époque étaient éprouvés par Stendhal et il les a saisis de façon magistrale.

Pour en sortir, trois solutions : se ranger bourgeoisement (impensable dans le milieu « artiste »), se suicider pour jeter son exemple à la face de ses ennemis jaloux (mais le choc ne dure que le temps d’une conversation) – ou se retirer « au désert ». Le Moi naissait et se regimbait contre les impératifs sociaux. Comme Rousseau, notre jeune homme blessé par ses semblables se retire donc à la campagne.

Il s’y ennuie mortellement, ne survivant que par le sentiment de vengeance que son absence brusque et inexpliquée ne peut manquer de susciter chez ses rivaux. Mais, très vite, on ne parle plus de lui – comme de nos jours lorsque vous disparaissez des réseaux sociaux. Dès lors, que faire ? Cultiver son jardin, nous dit Stendhal après Voltaire. S’aménager une Thébaïde, le paradis personnel d’une maison entourée d’un jardin et d’un verger. Vous aurez de quoi vous occuper en prenant soin des plantes et des poules, vous pourrez bien manger légumes et fruits plutôt que les viandes rouges, et donner ou vendre votre surplus pour vous concilier vos serviteurs et vos voisins. Aujourd’hui, nul besoin de serviteurs, sauf à l’âge de la dépendance ; les machines les remplacent à l’envi. Quant aux voisins, ils ont souvent haute haie épineuse, chien méchant, 4×4 agressif et fusil chargé dans le placard.

Dans un lieu isolé, on est face à soi-même. Il faut donc s’accepter et dire oui à la vie, avoir « du plaisir à respirer au soleil » p.44. Ne plus être en compétition pour les places ou les femmes, ne plus se préoccuper de son statut social ni des concurrents prêts à vous piétiner pour arriver, mais accepter la destinée comme elle va, au rythme des plantes et de l’amitié des bêtes. Il s’agit d’un « art du malheur » (p.45) qui consiste à placer chaque événement entre soi et l’adversité.

Il est nécessaire de ne donner à l’animal social que le minimum requis pour être tranquille et s’assurer une vie paisible, entourée de livres et de musique. Pour être heureux, vivons caché. Ni clés ni montre (ni Internet), l’existence rythmée par la course du soleil et le passage des saisons : telle est la vie essentielle qui permet de porter toute son attention à ce qui vous entoure. Le verger à planter, greffer et entretenir, le jardin à labourer et repiquer, les chiens à promener et soigner – et les enfants que vous aurez peut-être « mais vers les 58 ans » avec une paysanne. « Je veux me retirer du monde quand mes fils, si j’en ai, auront 15 ou 16 ans. J’aurais le cœur percé de fond en comble de les voir devenir des êtres plats ». A cet âge, ils ne rêvent en effet que d’être conformes (aux adultes, du temps de Stendhal – à leurs pairs d’âge aujourd’hui). Ce serait plutôt vers 14 ans de nos jours, selon mon expérience – avant le retour de la personnalité vers 20 ou 22 ans. Balzac développera l’éducation dans la nature, après l’Emile de Rousseau (1762), dans sa nouvelle La Grenadière (1833).

Le renoncement est un principe bouddhique mais la vie bonne est issue de nos philosophes antiques. Montaigne le pratiquait fort, tout comme Rousseau l’a tenté (éternellement blessé par ses semblables et récusant tous ses gosses) de même, plus proches de nous, Julien Gracq, Pierre Michon et Michel Onfray.

Il s’agit moins de se retirer du monde (comme un moine) que de soigner son désespoir (par la nature). Point de mystique écologiste (terme d’aujourd’hui) mais une méthode thérapeutique : se retirer pour se ressourcer. Ce qui n’empêche pas Lisimon d’aller parfois à la ville pour acheter de nouveaux livres, voir un spectacle ou ce tableau de Pérugin qui l’émeut aux larmes, et écouter un opéra.

Mais il reste lui-même au lieu d’être un autre, de porter ce masque que la « bonne » société exige, ce politiquement correct de rigueur parmi ceux qui vous observent pour scruter impitoyablement toute « faute », ceux qui vous jalousent pour des qualités qu’ils n’auront jamais, sans mettre en balance vos défauts, ceux qui n’hésitent pas à vous marcher dessus pour accéder aux places avant vous.

Courte nouvelle, grand message. Stendhal est à relire de bout en bout.

Stendhal, Lisimon (1855), pp. 35-46 in Œuvres romanesques complètes III (comprend aussi La chartreuse de Parme et Lamiel, entre autres), Gallimard Pléiade, édition Yves Ansel et coll., 2014, 1498 pages, €67.50

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Survivre dans la mutation mondiale

J’ai eu le plaisir intellectuel de rencontrer Henri de Castries, ancien PDG d’Axa aujourd’hui volontairement retiré des affaires à 63 ans (mais devenu président Europe pour le fonds américain General Atlantic). Cet ancien scout catholique élevé à Passy, issu d’une famille de vieille noblesse et marié à une famille de vieille noblesse, a suivi les étapes de la méritocratie républicaine : HEC, ENA, colonel de réserve parachutiste, Inspecteur des Finances durant quatre ans avant d’intégrer l’entreprise privée d’assurances Axa, dont il a prolongé la stratégie de Claude Bébéar par une adaptation mondiale et numérique.

Dans un brillant exposé sans notes il a donné sa vision de l’avenir de la France, compte-tenu de la dynamique historique. C’est un message puissant, à la Fernand Braudel, pour déterminer les courants de long terme qui s’imposent malgré qu’on en ait, les tendances à moyen terme sur lesquelles on peut encore peser, et les actions à court terme prises dans le jeu pervers des ego et de la petite politique.

Ce qui détermine le monde global aujourd’hui, et qui s’impose à tous, c’est le climat, la démographie et le combiné éducation et technologies numériques.

Sur le climat, le réchauffement est inévitable. Ce qui veut dire montée des eaux marines, ouragans, modification de la flore et de la faune. Comme près de la moitié de la production mondiale se trouve à moins de 50 km de la mer, chacun peut imaginer les bouleversements induits – que l’on peut et que l’on doit prévoir.

La démographie est inscrite dans les naissances passées, dans les pratiques culturelles d’enfanter aujourd’hui, dans les progrès fulgurants de la médecine… et dans les pandémies inévitables en monde global. Le risque est majeur pour l’Europe, Russie comprise. Car, sur les douze pays à démographie déclinante, neuf se trouvent en Europe, notamment la Russie et l’Allemagne. En même temps, aux portes mêmes de l’Europe se trouvent une Chine démographiquement puissante et avide des matières premières des étendues dépeuplées de Sibérie, et une Afrique qu’une courte distance méditerranéenne sépare de l’eldorado économique fantasmé. D’ici 25 ans, 4 à 5 millions d’Africains ne trouveront pas de boulot chez eux chaque année. Où vont-ils aller ? Nous avons donc l’impératif devoir de développer l’Afrique (qui commence à bouger) et à encourager l’entreprise locale, parce que l’intégration de millions d’allogènes à cultures différentes menace le destin de la civilisation européenne. C’est moins la menace d’un islam radical que la menace du nombre et la rapidité de l’appel d’air qui doivent être gérés. Envers la Russie, confrontée aux mêmes problèmes que nous, il nous faut négocier et s’entendre. En restant ferme sur nos intérêts mais en reconnaissant des questions communes (sur le Moyen-Orient, l’énergie).

Le numérique chamboule toute l’éducation. Les gens de sa génération (et de la mienne) ont été formés à l’écriture à la plume et à la lecture de gros livres érudits. De « lire, écrire, compter » ne reste plus guère que compter… Les écrits se dictent ou se tapotent, la lecture se réduit à sa plus simple expression, l’image remplaçant très vite le texte et l’orthographe (voire la grammaire) étant ignorées comme inutiles. Ce qui est indispensable aujourd’hui est moins la faculté de lire que de rechercher et de juger des informations pertinentes. Notre école publique est-elle préparée à ce monde déjà là ? La formation professionnelle tout au long de la vie, puisque chacun va changer dix fois de métier et plusieurs fois de statut (salarié, autoentrepreneur, libéral, peut-être un temps fonctionnaire), devient impérative ; faut-il la laisser entre les mains de partenaires sociaux moins soucieux d’avenir que de cette manne ?

Les tendances à moyen terme se trouvent pour nous surtout en Europe. L’Amérique s’éloigne avec Trump et la mentalité de ses électeurs qui préfèrent ériger un mur entre eux et le Mexique, ériger une barrière mentale contre l’idée de réchauffement climatique, et une solide barrière monétaire sur leurs intérêts immédiats. Sans l’Europe, la France n’est rien, peut-être bientôt plus « une nation » tant les politiciens nationaux sont déconsidérés, leurs partis en miettes, et que le local (commune, intercommunalité, région) est nettement plus populaire. Sans parler du communautarisme qui vient, pas seulement religieux mais aussi idéologique, sectaire – dans les médias et le politiquement correct.

Partout en Europe est menacée la classe moyenne et, avec elle, la démocratie et les libertés. Car le libéralisme est associé aux classes montantes, avec pour fond mental le christianisme qui a assuré deux choses : chacun est considéré comme individuellement responsable pour discerner le bien et le mal, et on ne peut faire société sans considérer le sort des autres. Ce qui veut dire que la raison prévaut et que la modération doit être. Le « juste » n’est pas seulement la justice mais aussi la modération. C’est ainsi qu’il y a une « religion » de la laïcité qui va au-delà de ce qui est raisonnable, alors que nous devons associer les croyants d’autres religions que chrétienne dans la même nation.

Dans le court terme politicien, tout cela doit se traduire par une adaptation à l’Europe sur la fiscalité, le droit du travail, le fonctionnement commun des traités. Mais aussi par un effort crucial français sur l’éducation et la formation professionnelle, pour assurer un niveau de chômage moins indécent comparé aux pays voisins que nos 10% de la population active. Car on ne fait pas société sans travail, c’est le chômage qui a conduit historiquement aux extrémismes, avec la crispation religieuse en sus comme dans toutes les périodes de grand bouleversement du monde (Renaissance, Révolution, guerre de 14).

En ce sens, le gouvernement Macron va dans la bonne direction, même s’il ne va pas assez loin.

Que sera la France en 2025 ? Peut-être une nation qui continue de compter (avec le seul siège permanent de l’Europe au Conseil de sécurité de l’ONU depuis le Brexit) – mais à condition d’être soi-même un exemple. Ce qui ne va pas sans redéfinition de la dépense publique, qui dépasse aujourd’hui 56% du PIB pour des avantages d’Etat-providence qui se réduisent. Ce qui ne va pas non plus sans sélection des meilleurs, dans la bonne tradition républicaine (et sur l’exemple chinois actuel), pour assurer des élites de l’administration et des entreprises à la hauteur des défis permanents. Quand des gens de 30 ans créent en dix ans plusieurs entreprises qui valent des milliards, la génération des installés doit se poser la question du comment. La hiérarchie traditionnelle et la production classique sont-elles adaptées aux nouveaux besoins et aux nouvelles façons de vivre ?

Penser loin et analyser global est rare parmi nos dirigeants – notamment sous les socialistes et avec François Hollande. Henri de Castries a couché dans la même chambrée, comme Jean-Pierre Jouyet, lors de leur service militaire commun en 1977 à Coëtquidan. Il sait de qui il parle. « Ne pas jouer les hamsters qui tournent sur place dans leur roue » est le mantra qu’il récite… mais que trop peu appliquent parmi ceux qui ont à diriger aujourd’hui.

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Eliot Pattison, Le seigneur de la mort

Depuis l’an 2000, l’Américain juriste Eliot Pattison écrit sur le Tibet. Il déplore le colonialisme chinois et l’acculturation forcée de ceux-qui-savent-mieux-que-vous-ce-qui-est-bon-pour-vous. Le communisme, cet héritage de gauche dévoyé des Lumières, rencontre le nationalisme du Pays du milieu pour imposer par la force sa vision du monde aux « arriérés » que sont les populations non-Han.

Le Tibet est donc envahi, normalisé, les « dissidents » placés en camps de travail ou en hôpital psychiatrique, les morts servant aux juteux trafics d’organes de la corruption endémique chinoise.

C’est dans ce contexte que l’auteur situe ses romans policiers. Shan est un ancien inspecteur trop intègre de Pékin relégué au goulag parce qu’il a révélé quelques malversations de hauts pontes du Parti. Il n’est personne. Avec les moines tibétains rencontrés dans le camp, il a appris une autre résistance, celle toute intérieure de l’esprit. Les liens des causes et des effets sont enchevêtrés et seule la Vérité permet de comprendre, donc d’avancer. Il le démontre à ses divers maîtres du Parti ce qui lui donne une semi-liberté pour enquêter. Son but ultime est de faire libérer son fils Ko, menacé d’être décérébré comme irrécupérable. Cette dernière enquête est donc cruciale pour lui, comme pour son ancien tortionnaire le colonel Tan, accusé de meurtre.

Car lorsque la ministre du Tourisme de la République populaire et une alpiniste américaine connue sont assassinées de deux balles de gros calibre sur la route de l’Everest, tout ce que la province compte de flics et de services s’entend à dissimuler la réalité pour accuser le colonel Tan, les moines renégats et faire porter le chapeau aux éléments « indésirables » de la société communiste. Mais Shan a vu, il était là. Toute sa tactique va consister à diviser les pontes entre eux pour faire surgir la vérité des faits – et obtenir ce qu’il désire : son fils.

Vérité qui ne va pas plaire, sauf à la petite juge implacable venue de Pékin pour faire le ménage dans la corruption ambiante, selon les directives du Parti. Car la vérité est que la ministre Wu a été à la tête des gardes rouges qui ont mis à sac la région du temps de Mao, et que la région s’est particulièrement braquée contre les oukases de Pékin, aidée en sous-main de 1942 à 1971 par les Etats-Unis qui faisaient passer des armes et entraînaient l’armée de résistance du Tibet depuis le Népal. Cette double histoire oubliée, celle de la Révolution culturelle qui a fait beaucoup de mal à la Chine et celle de la trahison américaine aux résistants tibétains, est volontiers occultée par les livres d’histoire. La vérité est en général ce qui plaît, pas ce qui est…

Le mérite de l’auteur est de resituer ces événements passés dans le présent, avec ses intérêts économiques et ses rivalités politiques, dans un Tibet dont la spiritualité se meurt parce que la région est stratégique pour l’empire.

L’enquête est lente et décousue comme un puzzle dont il faut rattacher les morceaux. Mais tout prend son sens à la fin, sous le regard de Chomolungma, la montagne la plus haute du monde, où Milarepa a passé le bouddhisme en poèmes, il y a mille ans.

Eliot Pattison, Le seigneur de la mort (The Lord of Death), 2009, 10-18 2012, 429 pages, €9.10

Les autres romans sur le Tibet d’Eliot Pattison sur ce blog

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Ragdoll contre Chat noir

Moi, je suis LE chat de la maison. Oh, il y en a bien un autre, qui était d’ailleurs là avant moi, mais c’est un Noir, un prolo habitué à vivre dans le jardin et à se débrouiller, je l’ai relégué à la cave. Moi, je suis un chat de race, je suis un Ragdoll – lui m’appelle volontiers Ral’bol ; je crois que c’est une injure. Mon père était siamois et ma mère persane ; je devais avoir une grand-mère birmane aussi, je ne sais pas. J’ai les longs poils de ma mère et la facétie comme la couleur de pelage de mon père. Celui-là, je ne l’ai pas connu, heureusement d’ailleurs, on dit que les pères chats mangeraient bien leurs rejetons qu’ils considèrent comme des proies dès qu’ils bougent.

Ma mère, en revanche, je suis resté quelques mois avec elle. Pas assez longtemps me dit mon maître car si je sais chasser, ça c’est dans les réflexes, je ne sais que faire de la bête une fois morte. « Cela se mange, ça ? ». Ma mère aurait dû m’apprendre en découpant ma première proie d’adolescent sous mes yeux, pour me montrer comment faire. Soit elle ne savait pas, soit elle s’en est bien gardée, soit elle n’a pas eu le temps. Je crois que la dernière hypothèse est la bonne. C’est pourquoi je dépends aujourd’hui des autres, c’est-à-dire des hommes. Je reste infantile, pas fini ; je ne chasse que les boites ouvertes et les croquettes en gamelle. La collectivité, dans sa maternelle bonté, se charge de la remplir chaque jour contre due reconnaissance politique, frottements, passage sur les genoux et ronronnement. Je n’ai plus ma mère, il faut bien remplacer.

Le chat Noir, lui, condescend à accepter les croquettes en apéritif mais il chasse. Quand il ne chasse pas, il préfère les morceaux cuisinés, ça le change, un peu d’épices, du beurre. Ah, les filets de poulet rôtis dans le beurre fondu… Voilà de l’oiseau encore chaud et savoureux comme on en trouve pas dans la nature ! C’est un chat à la bonne franquette qui a vécu avec des ouvriers sur un chantier. Il aime tous les restes des hommes, le gras, le grillé, les morceaux de fromage et même le chocolat. Le plus noir possible, le chocolat ; ça doit avoir un vague goût de rat tout chaud crevé… Il chasse et quand il est tapi dans un buisson on ne voit que les yeux. Il les ferme à demi pour ne pas se faire repérer comme s’il mettait des lunettes de soleil. Il croque volontiers les merlettes, insouciantes comme tous les piafs. Même les pigeons s’il peut, ils sont lourds et bien dodus, il doit y avoir à manger là-dedans. Moi, je le regarde car je ne pourrais pas ; pas assez vif, pas assez de savoir-faire. Dommage pour les pies, c’est agaçant ces bêtes-là, ça vous croasse dans les oreilles, on se les ferait bien. Un bond, un coup de dents, et hop ! Mais vous avez vu leur bec ? Avant de bondir, il faut toujours se demander où est le bec, comme le livre que lit ma maîtresse. C’est une attitude pessimiste, j’en conviens, mais prudente : même le chat Noir ne se risque pas sur les pies. Il se contente de les faire fuir en accourant ventre à terre. Mais il ne leur saute pas dessus, ah non !

Ce chat, il me fait envie ; il sait faire tout ce que je ne sais pas, grimper aux arbres à toute vitesse, ramper sans bruit entre les herbes, bondir d’un coup sur le mulot qui passe ou l’oiseau qui se pose, me flanquer une rouste quand je le titille de trop près. Alors je m’avance, pas à pas, très lentement pour ne pas déclencher le réflexe de chasse, un truc inscrit dans nos schémas instinctifs, je fais semblant de rien, je reste à la distance de sécurité, puis, à deux fois la distance, je le nargue un peu, queue relevée pour dire qu’ici c’est chez moi. Il ne dit rien, indifférent au gosse de riche que je suis à ses yeux, incapable de se débrouiller, dépendant de la sécurité sociale des hommes. Il est plus grand, plus musclé et plus fort, le Noir, il pèse un quart de plus que moi à presque 7 kg. Quand il me flanque une rouste parce que je suis allé renifler d’un peu trop près ses croquettes dans la cave, son territoire, les poils répandus ne sont pas les siens. Il a comme une cuirasse lisse de fourrure drue ce gouttière, les griffes glissent dessus comme sur un poil téfal, tandis que moi, avec mes mèches persanes et le sous-poil confortable en-dessous, ça accroche trop. Je ramasse d’ailleurs les brindilles quand je vais trop dans le jardin.

Je préfère les fauteuils et les lits élevés, disputant parfois la place à Minette. D’autre fois, je ne la vois même pas, une énorme peluche nous séparent, tout va bien.

Le Noir est venu tout seul dans la maison, il s’est fait adopter. Il va de maître en maître faire sa campagne électorale, frottements, coups de tête sur la main ou le visage qui s’avance, ronronnement, le grand jeu de la séduction, quoi. Il vient de la rue, il sait y faire le démagogue libertaire, il a bien fallu qu’il se nourrisse au début. Moi, je viens d’Espagne, d’un restaurant de l’intérieur où l’on m’a trouvé. J’étais très jeune et très maigre, ne mangeant que ce que j’arrivais à grappiller sous les tables, chassé à coups de balais par les serveurs. Ces maîtres qui aiment les chats m’ont pris en pitié, ils m’ont donné une boite dont ils ont toujours un exemplaire dans la voiture pour des cas comme le mien. Quand ils se sont levés pour partir, je les ai suivis. Quand ils m’ont encouragé à sauter dans leur voiture, je n’ai fait ni une, ni deux. Les débuts ont été durs, vétérinaire, médicaments, nourrissage. Je dormais beaucoup. Mais comme j’étais jeune, j’ai surmonté. Sauf que je n’ai pas appris la vie de chat, quoi. Je suis dépendant, presque chien, malheureux sans compagnie. Sauf que je n’obéis pas aux ordres, faut quand même pas exagérer, social-libéral peut-être mais pas socialiste, non. Pour moi il n’y a pas de sens de l’Histoire, à chacun sa liberté.

Je suis très jaloux, exclusif comme tous les Ragdolls, je ne supporte pas que l’on caresse Minette ou – pire ! – le Noir. Je fais « grrr ! » et « fsschhh ! » puis je commence à chanter, du profond de la gorge, comme un bébé humain qui pleure. Je suis LE seul chat de la maison, les autres n’ont qu’à bien se tenir. Même si j’ai le dessous à chaque fois dans les bagarres, j’ai remarqué que celui qui crie le plus fort devient le plus légitime aux yeux de tous ; l’autre finit par se sentir coupable et laisse la place. C’est ce qui est arrivé au chat Noir, sa légitimité en a été écornée. C’est ce que disait Rousseau, un autre livre que lit mon maître, je connais les lois de la nature donc ce que je dis doit être la volonté générale. Et ça marche, les chats comme le Noir n’ont qu’à bien se tenir. La Minette aussi, ah mais !

Rousseau m’est sympathique ; si j’avais des petits je les aurais laissés comme lui à leurs diverses mères, je ne m’encombre pas de niards miaulant. Je les aurai aussi laissés à poil baguenauder dans la nature, pour qu’ils apprennent. Ce qui m’intéresse, c’est la sécurité et la chaleur du collectif, croquettes tous les jours et genoux à volonté devant la télé. Ou dans une vasque à fleurs, s’il fait beau, au soleil. Les mômes, ils n’ont qu’à se tailler un territoire ou apprivoiser d’autres maîtres. Sauf mes filles ; je les aurais bien prises dans mon harem. Car, hein, je suis LE chat de la maison. Dans chaque maison il n’y a qu’un SEUL chat, même s’il peut y avoir plusieurs chattes. Mon territoire est bien marqué, j’ai laissé mon odeur partout et je fais le tour pour la renouveler chaque jour, surtout au printemps.

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Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir

Christine Arnothy est une Anne Frank qui a survécu à l’occupation nazie de son pays, la Hongrie. Elle a subi trois mois durant « le siège de Budapest » qui fit 100 000 morts, dont les Hongrois parlent avec horreur et respect. Née en 1930, elle a eu 15 ans en 1945 ; réfugiée avec ses parents et ses voisins dans la cave de son immeuble, elle ne voulait pas mourir…

Les bombes soviétiques pleuvent, le petit canon nazi tonne, les mitraillages arrosent au hasard et les snipers russes visent juste. Les SS réquisitionnent les vivres et fusillent sans ménagement tout récalcitrant. Mais les voisins cachent par solidarité un Juif, malgré l’égoïsme de ceux qui « ont » envers ceux qui « n’ont rien ». La survie révèle les âmes ; celle de Christine est candide, une adolescente catholique élevée dans un milieu protégé. Elle écrit à la lueur d’une bougie, ce qui la sauvera du viol des soldats soviétiques. S’approchant trop de la flamme, ses cheveux prennent feu et elle doit se coiffer en jeune garçon en attendant la repousse. Beaucoup d’autres y passeront à répétition, y compris une vieille de 73 ans. Quant aux Allemands blessés, ils seront impitoyablement achevés. Le seul Juif du groupe, qui a remis son étoile en croyant être sauvé par les troupes communistes, se prend un chargeur entier de pistolet dans le bide pour avoir mal parlé à un soldat russe.

Le récit de tout ce qui se passe est réaliste, mais conté avec pudeur. Les sentiments s’expriment, mais sans l’hystérie de mise aujourd’hui. La faim, la peur, la promiscuité, font que toute nouveauté devient un événement, ainsi Pista, jeune Hongrois non fasciste, qui aide tout le monde à trouver de quoi en osant sortir sous les bombes. D’ailleurs il y restera, en apportant un voile de marié au très jeune couple juste béni dans la cave par un prêtre.

Une fois les Allemands vaincus, « nous comprîmes que ce qui arrivait était bien différent de ce que nous avions espéré. Tout, désormais, devait être un long cauchemar fait d’atrocités ». Ceux qui se veulent libérateurs violent, volent et tuent comme les autres. Les soudards en campagne n’ont aucune morale, même s’ils sont communistes. La Hongrie sous Staline devient une grande prison ; elle était un pays riche en pétrole et en blé, elle devient un pays exploité pour avoir, dans les derniers mois, choisi le fascisme. Tout le monde est suspect aux yeux du nouvel occupant, d’autant que la langue hongroise n’a rien à voir avec les langues slaves mais avec le basque et le finnois.

Réfugiés à la campagne, les parents de Christine subsistent quelques années en cultivant leur jardin et en donnant des leçons, mais ce n’est pas une vie. Ils n’ont donc qu’une idée : passer en Autriche, pays divisé en zones d’occupation, où les Occidentaux représentent bien plus la liberté que le socialisme stalinien. Le récit du passage de la frontière, par une nuit sans lune et avec plusieurs épaisseurs de vêtements, reste dans les esprits. Arrivés à Vienne, le père s’aperçoit que les billets qu’il a échangé avec le passeur hongrois n’ont plus cours depuis quelques mois…

Ainsi s’arrête le livre. L’auteur lui a donné une suite, désormais publiée sous le même volume.

Au camp de Kufstein, les réfugiés attendent qu’on statue sur leur sort. « A cette époque-là, du moins, je ne savais pas encore que l’être humain affublé du nom de ‘réfugié’ doit avoir un destin de saltimbanque, qu’il lui faut être le bouffon d’une société européenne disloquée, le pauvre personnage qui parle, qui raconte, qui essaie de persuader, le camelot idéaliste qui croit dans sa marchandise et qu’on écoute à peine » p.171. Un vrai entretien d’embauche que la carte de séjour… La situation n’a pas changé, et c’est compréhensible : les peuples qui accueillent veulent savoir à qui ils ont affaire. Catholique, jeune et cultivée, Christine Arnothy saura s’intégrer, non sans quelques expériences que l’on pourrait qualifier de bizutage, d’autres étant plus bénéfiques.

Elle trouve en effet, une fois majeure, une place de gouvernante d’une petite fille dans une famille de Versailles. Son accent, sa précarité, font qu’elle est vite exploitée par la bourgeoise qui se venge ainsi de ses frustrations sociales. Christine ne va pas rester ; elle a rencontré George, beau jeune homme hongrois fils de famille, blond lui aussi, qui poursuit son droit sans jamais le rattraper. Le couple trouve une chambre, copule, travaillote ici ou là. Mais lui vit dans ses rêves velléitaires bouleversés par la guerre, elle sent naître une vie dans son ventre et cela l’oblige. Tout en travaillant comme bonne ou gouvernante, elle écrit (en hongrois) un roman d’après un caractère entrevu à Vienne, une Wanda dont elle imagine l’existence de vamp riche et mouvementée. Elle y déverse ses fantasmes et le roman est accepté.

Est-il aisé d’être mère courage et intellectuelle ? Fille de ses parents et femme indépendante ? En couple mais pas vraiment amoureuse faute de réciprocité ? Il n’est pas si facile de vivre – et le récit s’arrête à la naissance de sa fille.

Brassant tous les sentiments humains, rendant compte des exactions des guerriers contre les sédentaires au-delà de toute morale – malgré les justifications politiques -, montrant comment l’obstination et la volonté peuvent créer un destin, ce récit reste d’actualité. Peut-être parce qu’elle n’est pas juive comme elle, Christine Arnothy a été plus vite oubliée qu’Anne Frank, mais son existence l’a mûrie et elle enseigne toujours comment résister aux malheurs du temps.

Christine Arnothy, J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir (1955) suivi de Il n’est pas si facile de vivre (1957), Livre de poche, 348 pages, €5.60 e-book format Kindle €5.49

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La piscine de Jacques Deray

Tourné en 1968, ce film intimiste ne sort jamais de la villa de Ramatuelle sur les hauteurs de Saint-Tropez, où ce petit monde à la jeunesse avancée jouit et panse les blessures de la vie. Car il s’agit bien de grandir, dans cette histoire en coïncidence avec l’explosion hédoniste de mai 68. L’ancien monde se télescope avec le nouveau, la carrière sociale avec la vie égoïste.

Jean-Paul (Alain Delon) est un écrivain raté qui tente de faire carrière dans la publicité ; Marianne, sa compagne depuis « deux ans et demi », songe à quitter son travail pour se consacrer à leur couple. Les deux vivent comme des enfants au bord de la piscine, à moitié nus et jouant, se caressant au jour avant de baiser la nuit.

C’est alors qu’intervient le trublion : Harry (Maurice Ronet), un ami d’enfance de Jean-Paul mais ex-amant de Marianne. Il dirige une maison de disques, affecte de communiquer en anglais et roule en Maserati Ghibli ; il est flanqué d’une fille de 18 ans (Jane Birkin) dont il n’a jamais parlé, ne s’y intéressant que lorsqu’elle a été assez grande pour être crue sa nouvelle copine.

Ce trublion, c’est Marianne qui l’a invité, on ne sait pourquoi. Pour mettre du piment dans sa vie ? Pour titiller Jean-Paul, très introverti ? Pour renouer avec cet ancien amant fêtard qui la change du huis-clos de la villa ? On ne sait, mais ce que l’on sait immédiatement est qu’elle joue volontairement avec le feu. Elle est d’une légèreté de bonne femme qui prend pour rien les états d’âme des hommes sensibles, qui s’amuse avec leurs désirs, qui n’envisage aucune conséquences parce qu’elle est toute d’immédiateté.

Elle sait Jean-Paul fragile ; il a besoin d’elle. Ce qu’elle ne sait pas et que Harry lui apprend, est que Jean-Paul était casse-cou à 17 ans pour fuir une angoisse existentielle, et qu’il a tenté de se suicider. Jouer avec ces abîmes ne peut que mal tourner.

C’est évidemment ce qui arrive : Harry le fêtard invite des pique-assiettes dans la villa prêtée par des amis où le couple Marianne et Jean-Paul vivaient jusqu’alors à l’écart du mondain ; lors de cette fête, elle danse tendrement avec son ex, Harry, alors que Jean-Paul s’ennuie et que la fille de Harry, Pénélope, s’emmerde carrément. D’où jalousie de Jean-Paul envers Harry, mépris de Pénélope pour Harry, rapprochement des deux marginaux… au bord de la piscine. Puisque Marianne s’éloigne en apparence, Jean-Paul va céder à l’attrait de la femme-enfant Pénélope ; il va coucher avec elle sous le prétexte d’aller se baigner à la mer. Ce qui va vexer Marianne et mettre en colère Harry.

Celui-ci décide de partir le lendemain, mais pas sans avoir salué son ami Fred à Saint-Trop. Il rentre très tard en voiture, bourré, heurte le portail d’une aile, et trouve Jean-Paul, insomniaque, qui a décidé de coucher tout seul en bas et s’est remis à boire du Johnny Walker à grands verres. La confrontation s’avère décisive, Harry dit ses quatre vérités à Jean-Paul, qu’il est enfant gâté, qu’on l’a trop protégé après sa tentative de mourir, qu’il est un raté, mettant en regard sa tentative de création littéraire nulle avec sa réussite à lui de producteur de chansons, sa R8 Gordini du commun avec sa Maserati Ghibli, son célibat papillonnant alors que lui a déjà une fille adulte, qu’il ne mérite pas Marianne et que s’il a couché avec Pénélope c’est pour l’atteindre, lui, se venger.

Tout est vrai, tout est outré. Le faux ami se mue en ennemi. La faute à qui ? A cette Marianne qui se divertit avec les passions et veut pour Jean-Paul une vie rangée socialement acceptable. Par instinct, sans vraiment le vouloir, Jean-Paul tue Harry. En l’empêchant de sortir de l’inévitable piscine, bouillon de sorcière où tout fermente, l’amour comme la haine. En lui enfonçant la tête sous l’eau alors qu’il est déjà vaseux d’alcool et engourdi de froid.

Son erreur est d’avoir déshabillé Harry pour poser des vêtements propres au bord de la piscine, comme s’il avait voulu se baigner. Pourquoi ne pas l’avoir laissé habillé tel quel, le verre et la bouteille de whisky dans la piscine, comme s’il était tombé ivre mort ? Ce pourquoi la fin est artificielle.

Après la mise au cimetière très 1968 où les femmes circulent en minijupes, après avoir fait mettre à l’avion sans aucun contrôle autre que des billets Pénélope qui va rejoindre sa mère, un inspecteur de Marseille se présente. Il soupçonne un meurtre et, faute de preuves tangibles, garde en conserve le couple pour voir si la pression monte entre eux. Marianne dit les soupçons du flic, déclare que les vêtements portés ont peut-être été cachés. Jean-Paul croit qu’elle les a trouvés et avoue. Il a tué mais ce n’était pas prémédité, et Marianne sent confusément que c’est un peu de sa faute.

La fin aurait pu être sur ce constat, laissant l’avenir dans le flou. Mais le réalisateur en rajoute une couche pour un happy-end peut-être d’époque mais peu vraisemblable. Les deux amants se retrouvent enlacés après avoir failli se quitter, comme si le sexe fusionnel pouvait tenir lieu « d’amour », ce choix d’amitié à deux qui dure au-delà des feux du désir. Cette fin me gêne, comme une verrue sur un film jusqu’ici implacablement monté.

Les enfants terribles renouent avec leurs jeux félins tandis que l’adulte qui a réussi termine dans l’alcool et la violence. La piscine est ce rectangle bleu du plaisir au soleil qui peut tuer, cette caresse de l’eau sur le corps nu qui enveloppe, mais qui pénètre aussi les poumons jusqu’à l’asphyxie. Un vrai liquide amniotique d’où renaître ou se noyer. Quant aux animaux humains qui rôdent autour d’elle, ils valent surtout par leurs regards, leurs gestes, leurs non-dits. Marianne se fait fouetter par Jean-Paul et elle jouit ; Harry regarde Marianne allongée en maillot deux-pièces et sa fille en est troublée ; Jean-Paul observe Pénélope gamine, déambulant en minijupe au bord de la piscine, et en est titillé…

Dans ce concours d’animalité, Alain Delon l’emporte, magistral, tandis que Maurice Ronet apparaît trop civilisé donc hypocrite, bavard et superficiel, et que Marianne ne sait pas ce qui la séduit le plus : l’apparence sociale ou le désir animal. Jane Birkin est adolescente et pas finie (elle a 22 ans lors du tournage mais en paraît 16), emplie de désirs inavoués et de perversité sensuelle lorsqu’elle s’exhibe chemise ouverte et sans soutien-gorge devant l’inspecteur de l’Evêché, corsetée mais disponible. J’en étais amoureux en 1968, avant même que sorte le film; il faut dire qu’elle était à peine plus âgée que moi.

Un grand art de l’image, de l’expression au-delà des mots.

DVD La piscine de Jacques Deray, 1969, avec Alain Delon, Romy Schneider, Maurice Ronet, Jane Birkin, 117 mn, M6 vidéo 2009, blu-ray 18,48€

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T.C. Boyle, L’enfant sauvage

La Révolution qui a bouleversé les campagnes les plus reculées en inversant l’ordre ancien vient à peine de s’apaiser lorsque des paysans aperçoivent dans les bois un enfant nu. Nous sommes en 1797 en Aveyron.

Il faudra une année au moins avant que des chasseurs le capturent en l’enfumant sur son arbre, puis le recapturent parce qu’il a rongé le toit de chaume du gourbi dans lequel ils l’avaient enfermé.

L’être a tout du diabolique (la nudité intégrale, la tignasse hirsute, les griffes, les grognements) – mais pas la queue, « deux boules, une brindille », indique l’auteur. La bête nue est cependant un enfant des hommes. Le curé s’en fout, son dogme n’a rien à dire sur le sujet ; le maire protège, mais en réfère au commissaire républicain ; lequel avise évidemment Paris et les hautes instances de la politique et de la science.

L’enfant nu est donc amené en fiacre (il en vomit) jusqu’à la capitale après avoir été plus ou moins apprivoisé par un paysan qui a perdu sa sœur débile et sait comment procéder. L’institution des sourds-muets s’empare du garçon pour le civiliser. Echec. C’est alors le jeune docteur Itard qui s’y attelle, croyant qu’il saura faire un homme de cette bête laissée à elle-même.

Parce que l’enfant prononce pour la première fois la syllabe « oh ! » il le prénomme Victor. Son vrai nom, nul ne le sait. Les enquêtes supposent qu’il s’agit d’un enfant abandonné volontairement dans la forêt par une mère surchargée de marmaille qui a tenté de lui trancher la gorge, comme en témoigne une cicatrice sur son cou. Il devait avoir dans les 5 ans. Mais il était différent des autres garçons, probablement atteint d’une légère débilité mentale.

Itard va réussir à lui inculquer une discipline et à lui faire reconnaître des objets associés à des mots. Sans plus. On ne récupère pas une carence initiale, ni héréditaire, ni éducative. L’enfant n’est pas une page blanche qui parle « naturellement » comme Rousseau feignait de le croire, mais un être social qui ne peut se développer que s’il est entouré, encouragé et aimé. La raison n’est pas innée, seule la capacité à raisonner l’est – encore faut-il la stimuler. L’enfant nu n’a étendu que ses capacités animales : le flair, l’ouïe sélective, l’habileté à fuir à quatre pattes et à grimper aux arbres, la rapidité à saisir les proies à sa portée.

Victor ne devient Victor qu’après un processus de véritable dressage, comme on le fait d’un chien. Il ne se souvient que confusément de ses premières années humaines, même s’il cherche le voisinage des hommes et accepte spontanément la main tendue. Itard lui applique tout ce que les Lumières ont de disciplinaire et de contraignant, dans la continuité de la religion. La science a pris la suite du dogme mais ses commandements ont la même pression, même s’il s’agit de civiliser plutôt que de convertir. Le communisme, version accentuée des Lumières, fera de même avec les jumelles soviétiques Masha et Dasha, nées à Moscou en 1950. Les savants staliniens firent sur elles des expériences « au nom du Peuple », leur faisant endurer le froid, la chaleur et la faim, les électrochocs et les prélèvements.

Il y a donc quelque chose de pervers dans la volonté de savoir lorsqu’elle est appliquée à l’être humain, comme dans l’idéologie du Bien lorsqu’elle contraint malgré lui un enfant.

Ce pourquoi l’auteur réhabilite l’humaine empathie.

Son court récit romancé cherche à se mettre dans la peau de l’enfant plutôt que dans celle du chercheur. Il l’observe, le comprend, explique ses réactions. Itard est père fouettard plus que savant désintéressé ; il ne supporte pas que Victor conteste son autorité « naturelle », sanctionnée par les Académies et par le Ministère.

Bien écrit, haletant, touchant, voilà une autre façon de voir l’enfant sauvage que le rapport dudit Itard; lequel a inspiré le film de François Truffaut.

Tom Coraghessan Boyle, L’enfant sauvage (Wild Child), 2010, Livre de poche 2012, 121 pages, €5.10, e-book format Kindle €5.49

DVD L’enfant sauvage de François Truffaut, avec Jean-Pierre Cargol, Jean Dasté, François Truffaut, Françoise Seigner, Jean-François Stévenin, MGM United Artists 2008, 84 mn €24.06

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Arto Paasilinna, Le cantique de l’apocalypse joyeuse

La fin du monde approche avec le millénaire et ce roman finlandais loufoque nous apprend avec un humour ravageur comment s’en sortir.

Tout part du testament d’un vieil athée communiste qui, sentant la mort venir, fait le pari de Pascal : si Dieu existe, autant se mettre en règle avec lui avant de comparaître – on ne sait jamais. Avec l’essentiel de la fortune qui lui reste après la faillite de sa scierie, il crée une Fondation funéraire qui a pour but d’édifier une église. Peu importe où, ni avec quels paroissiens. Son petit-fils Eemeli est chargé de l’exécution du projet.

De cette idée baroque, l’auteur tire les conséquences jusqu’à l’absurde, dans une logique à la Lewis Carroll. Ce pourquoi nous rions souvent, tant le comportement de fourmi obstinée des différents fonctionnaires atteint des sommets de stupidité. Mais les bureaux persévèrent toujours dans leur être…

L’église sera dans la tradition finlandaise, bâtie avec les gens du coin sur les terres forestières de la Fondation, donc dans un endroit isolé très au nord du pays. L’administration – qui n’a jamais vu ça – élève des objections ? Passons outre. L’évêché luthérien ne veut pas ? Qu’importe. Les activités contredisent on ne sait quels règlements européens ? Et alors ? Le monde s’enfonce dans la paperasserie et des déchets, New York va bientôt devenir invivable tout comme Saint-Pétersbourg. La consommation de carburant et d’appareils électroniques sophistiqués dévorent les ressources et changent le climat, sans rendre plus heureux, au contraire.

La vie fraîche et joyeuse des bûcherons charpentiers finlandais qui vivent sur le pays, chassant l’élan et fumant la viande, pêchant le poisson et le salant en caques, cueillant les baies et les champignons pour les sécher, distillant leur aquavit parfumée aux herbes, cultivant des patates et élevant vaches et moutons, se constitue peu à peu naturellement. Les bâtisseurs sont vite rejoints par une bande de jeunes écolos en rupture avec le Système, qui créent leur propre artisanat et vivent dans des cabanes de rondins. Et tous ceux-là font des enfants.

La paperasserie dégénère en crise économique, laquelle aboutit à la Troisième guerre mondiale et aux migrations massives, avant qu’une comète ne vienne chambouler l’axe terrestre. L’auteur n’hésite pas à enchaîner les causes pour sa fable morale. Peut-être a-t-il raison ?

1992-2023 : il a fallu trente ans – une génération – pour que la terre soit donc détruite. Toute ? Non. Le petit village d’Ukonjärvi résiste encore et toujours à la destruction. Autarcique, libérale, démocratique, l’existence traditionnelle renaît avec école, église et armée, mais à taille humaine, gérée par tous sur l’agora. Le vieux communiste, en désirant fonder une église, a créé la possible renaissance de l’humanité.

A l’heure des populismes et des catastrophes climatiques qui s’accentuent, au moment où les risques de guerres et de migrations massives sont au plus haut, à l’ère où le Système – économique, financier, fiscal, social, politique – se fissure par individualisme et globalisation, relire Arto Paasilinna est réjouissant. Il fait de l’écologie une pratique, non une purge néo médiévale.

Il fait redécouvrir combien l’union de gens venus de partout (des Russes, des Somaliens, des Arabes, des Finlandais des villes) autour d’un projet commun rend apte à fonder une communauté qui s’administre par elle-même. Chacun y a sa place et voix au chapitre. Sans ambition d’aller sur la lune, ni de transformer l’humanité par des gadgets. Mais de vivre tout simplement : « Pas besoin de coûteux kérosène ni de pièces de rechange. Les moteurs à avoine ne calaient pas en plein travail même si le carburant venait à manquer ; les bœufs tiraient stoïquement la charrue pendant des heures sans avoir besoin de faire le plein. Et quand il était temps de se ravitailler, ils trouvaient eux-mêmes leur pitance en bordure de l’essart et leur boisson dans les eaux limpides du lac » p.219.

Arto Paasilinna, Le cantique de l’apocalypse joyeuse, 1992, Folio 2012, 393 pages, €8.80

Les romans d’Arto Paasilinna déjà chroniqués sur ce blog

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Il n’est pas interdit d’interdire

Faut-il réprimer le désir ? Le désir jaillit sans limite, il ne saurait y avoir de « désir durable » comme on le dit du développement. Mais faut-il pour cela obéir aux diktats de mai 68 qui en faisaient le dieu ultime ? Nous changeons de monde, le bouleversement actuel le démontre à l’envi, ne faut-il pas changer aussi de façon d’être ? Pourquoi le laisser-faire intégral des mœurs serait-il Bien, alors que le laisser-faire intégral des affaires serait Mal ? Peut-on séparer l’attitude privée de l’attitude dans les affaires ? Ce n’était pas l’avis d’Adam Smith, pape du libéralisme, qui avait écrit une Théorie des Sentiments Moraux (1759) avant La Richesse des Nations (1776). Car les affaires sont aussi affaires de mœurs.

Que nous changions de génération est la grande découverte de ces dernières années. Les enfants du baby-boom sont désormais trop vieux pour imposer leurs manières et les excès qu’ils ont eus ramènent le balancier dans l’autre sens. Rappelez-vous mai 1968 : « interdit d’interdire », « faites l’amour, pas la guerre », « sous les pavés la plage ». Plus de limites aux désirs, l’immédiat de l’adolescence cigale plutôt que la prévoyance adulte des fourmis bourgeoises. Tout travail est une aliénation de la liberté ludique, place au bon plaisir, sous prétexte de ‘lutte contre l’exploitation’ de tous par quiconque.

C’était mignon en 1968 à 20 ans (l’amour et la générosité quand on n’a rien), égoïste et arriviste en 1988 à 40 ans (chacun pour soi quand on a quelque chose), catastrophique en 2008 à 60 ans lorsque les subprimes, stock-options, traders et autres Madoff ont fait vaciller le système financier mondial (moi d’abord, consommation effrénée et fric quand on n’a plus que ça pour se sentir encore jeune), apocalyptique à 70 ans, à la veille de 2018, quand menace la guerre nucléaire internationale, la guerre de religions entre continents, la guerre des ventres en Europe et la guerre civile des gauchistes contre les fascistes (surenchère velléitaire, indignation de bureau, manif sur les réseaux, impuissance qui vient…). Le libertaire sympathique a évolué en ultralibéral arriviste puis en libertarien prédateur avant de se muer en vieillard libidineux de ses désirs passés… L’homme est redevenu un loup pour l’homme. Le désir en revient à se restreindre, au moins de pudeur, sinon de règles ; au moins vis-à-vis des autres, sinon de la planète : ne plus consommer à outrance, tempérer ses envies, chercher à ne pas épuiser (ni à s’épuiser).

Sauf que je n’y crois pas une seconde : le désir est un torrent instinctif qui fait ce qu’il veut. Tout le processus d’éducation (famille) d’instruction (école), de civilisation (société et culture) et de spiritualité (religions) vise à dompter et à canaliser ce désir – quitte à faire de certains désirs des « maladies » socialement répréhensibles ou punies dans l’au-delà.

Heureusement que le désir existe, sinon nous n’aurions idée de rien, tout nous paraîtrait fade et sans attrait. Mais le désir déchaîné, tel qu’on l’a fantasmé en mai 68, a eu les conséquences qu’on sait : déstructuration intime, frustrations sociales, destruction de la planète. Les hédonistes égoïstes ont compensé par l’arrivisme et le m’as-tu vu à tout prix, dont le fric est un instrument. La culture commune doit reconnaître le désir, mais le dompter et l’orienter sans l’étouffer ni le refouler. Freud a inventé le Surmoi qui, selon lui, discipline et sublime le ‘ça’. Mais il redécouvrait le fil à couper le beurre pour les lourds bourgeois viennois car Platon en parlait déjà dans La République comme d’une nécessité sociale. Les désirs naissent de la vitalité intime et se révèlent durant le sommeil, « quand la partie de l’âme qui est raisonnable, douce et faite pour commander à l’autre est endormie, et que la partie bestiale et sauvage, gorgée d’aliments ou de boisson se démène et, repoussant le sommeil, cherche à se donner carrière et à satisfaire ses appétits. Tu sais qu’en cet état elle ose tout, comme si elle était détachée et débarrassée de toute pudeur et de toute raison : elle n’hésite pas à essayer en pensée de violer sa mère ou tout autre, quel qu’il soit, homme, dieu, animal ; il n’est ni meurtre dont elle ne se souille, ni aliment dont elle s’abstienne ; bref, il n’est pas de folie ni d’impudeur qu’elle s’interdise » (Livre IX).

Platon, en bon Grec pondéré, distingue les désirs nécessaires des désirs superflus. Ces derniers sont définis comme « le désir qui va au-delà (…) désir qu’on peut, par une répression commencée dès l’enfance et par l’éducation, supprimer chez la plupart des hommes, désir nuisible au corps, non moins nuisible à l’âme, à la sagesse et à la tempérance » (Livre VIII). Ce sont des « désirs prodigues », non des « amis du profit » – ainsi le dit Platon. Il faut donc « réprimer » ces désirs et les canaliser au profit du bien commun et de l’utile à soi. Pour Platon, sagesse est tempérance et plus l’on est tempéré, plus l’on est sage. L’éducation est répression des désirs infantiles, l’instruction est répression des désirs hédonistes, la civilisation est répression des désirs égoïstes, la religion est asservissement de tous ses désirs à son seul dieu (ce qui est un excès). Le petit d’homme doit apprendre à se maîtriser, à travailler, à servir la société comme la culture universelle – mais pas à s’abolir en son dieu (même laïc sous le nom de Socialisme ou Communauté nationale ou Droit de l’Homme) sous peine d’enfer infini. Discipline, travail et service étaient justement les trois horreurs de la jeunesse 68 ! Faudrait-il en revenir à la société précédente qui les valorisait ?

Allez, disons-le, serait-ce « réactionnaire » ? Le terme connote en effet une idée de revenir à ce qui était. De fait, Platon préfère les oligarques, plus disciplinés et tempérants que les démocrates. Mais il déteste plus encore les tyrans, qui sont les démocrates dévoyés, ceux pour qui les désirs sont des ordres, surtout les leurs. « De l’extrême liberté naît la servitude la plus complète et la plus atroce » (Livre IX). C’est bien ainsi que la crise de 1929 s’est terminée en Allemagne, en Italie, au Japon… Aujourd’hui, la licence de tout laisser-faire dans les mœurs a abouti à l’anarchie prédatrice du chacun pour soi dans les affaires : crédits irremboursables, gratifications sans causes, trading sans limites et autres escroqueries en pyramide. En plus futile mais de même eau, les politiciens battus aux dernières élections multiples en France, veulent leur revanche, leur « troisième tour social », le « pouvoir de la rue » (qui est en fait le pouvoir du seul tribun qui remue les foules, comme Hitler savait le faire et que Mélenchon le tente). Ces actes égoïstes, signes de mœurs déréglées, ne risquent-ils pas d’appeler une réaction violente des autres, gouvernants ou gouvernés ? Une nouvelle tyrannie à venir ?

Si Platon n’était en effet pas un démocrate, le monde a changé et la culture s’est enrichie. On ne réclame pas aujourd’hui le retour à l’aristocratie (de naissance), tandis que l’oligarchie (de fait) montre ses méfaits : les prédateurs au pouvoir en Russie, les communistes du parti en Chine, les patrons-énarques en France, les lobbies du pétrole, de l’armement et de l’agriculture aux Etats-Unis, l’armée en Algérie et au Pakistan, les mollahs en Iran et le dictateur suprême en Corée du nord et au Venezuela – entre autres. La « démocratie » nous suffit, même si nous avons conscience qu’elle n’est qu’un idéal sans cesse à bâtir, tenté d’oligarchie à chaque minute – si on laisse faire.

Mais Platon avait raison : sans éducation dans la famille, instruction à l’école et civilisation dans la société, l’homme n’est que bête. Bestial infantile à vouloir tout, et tout de suite. Bêta égoïste à foutre les autres et à se foutre des autres. Bête immorale à ne respecter ni dieu ni maître, ni même une quelconque règle. Nous ne réclamons surtout pas le retour à la société d’avant 68, répressive, hiérarchique et disciplinaire – ce caporalisme moraliste qui hante la société française depuis Napoléon (aussi bien dans la droite morale que dans la gauche morale). Nier la réalité des désirs ne sert à rien : ils sont là et se manifestent comme une source irrépressible qui jaillit. Mais les maîtriser sert à soi-même pour se construire, et à la société pour servir au projet commun. On ne naît pas homme, on le devient. Oui, l’éducation, l’instruction et la civilisation –  tout ce qui maîtrise les désirs – nous rendent humains !

Il n’est pas interdit d’interdire, ni de faire la guerre malgré l’amour, ni de retourner aux pavés après la plage.

Platon, La République, 428 avant JC, Garnier-Flammarion 2016 traduction Georges Leroux, 810 pages, €10.00, e-book format Kindle €2.99

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Amandine aux figues

Il y a plusieurs façons de se repaître de figues lorsque la saison vient. Elle dure à peine, ce pourquoi il faut se presser. Ma recette favorite est la tarte amandine aux figues fraîches, rapide à faire et à la portée de tous.

Prenez une pâte sablée au beurre du commerce.

Si vous avez le temps, vous pouvez faire une pâte avec 200 g de farine, 75 g de sucre et 100 g de beurre. Mixez le tout et ajoutez un peu d’eau ou 1 œuf pour former une boule. Pas besoin de repos, étalez la pâte directement dans le moule.

Les pâtes du commerce sont prévues pour un moule à tarte de 32 cm de diamètre ; si vous ne désirez qu’une tarte de 24 cm, enlevez ¼ à toutes les proportions que je donne.

Pour la crème amandine, rien de plus simple : battez au fouet 3 œufs avec 50 g de sucre jusqu’à gonflement, puis ajoutez 100 g de poudre d’amande et 75 g de beurre fondu. Battez bien, puis versez sur le fond de tarte.

Mettez au four préchauffé à 200°, en chaleur tournante 35 mn ou sole et voûte 40 mn. Attention au brunissement de la crème : à mi-cuisson à peu près, placez un papier sulfurisé sur le dessus pour éviter qu’elle ne brûle.

Une fois la pâte cuite, il ne vous reste plus qu’à disposer sur la tarte les 8 ou 10 grosses figues vertes ou les 12 à 15 petites figues violettes – coupées en 3 dans la hauteur. N’oubliez pas de couper aussi la petite queue, dure sous la dent. Etalez sur les figues environ 200 g de gelée de framboise rendue liquide en la chauffant en casserole à feu moyen, ou au pinceau un peu de miel.

Et c’est prêt !

Si vous préparez la tarte à l’avance, ne mettez les figues qu’au dernier moment sur la pâte retiédie au four. Ce dessert est en effet meilleur tiède.

Vous pouvez aussi réchauffer l’ensemble à 90° durant 5 mn, mais évitez de cuire les figues disposées sur la tarte, toute la saveur est dans le contraste entre l’amandine cuite et la figue crue.

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Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet

Un « boulet », dans le vocabulaire branchouille, c’est le balourd qu’on traîne, celui qui pèse, qui rend prisonnière, qui inhibe sa liberté. Tous les hommes sont donc des boulets. Car ce manuel d’une « artiste-peintre autodidacte » (selon Amazon), fait de fiches pratiques et mis en page comme un ouvrage de développement personnel pour séminaire marketing, est écrit pour les femmes à l’encontre les hommes. Du moins les bobos urbains de la mode, si l’on en croit le descriptif répétitif des « cas ».

S’il était écrit par Monsieur sur les « boulettes », il serait honni comme « misogyne » par tout ce que la gent parisienne « in » comprend comme féministes, libérées de gauche et autres chiennes de garde ; mais comme il est écrit par Madame, il se doit d’apparaître comme une aimable satire de certains types masculins. Ne surtout pas évoquer la « misandrie », ce serait d’un mauvais goût… et d’ailleurs pas (encore) dans le dictionnaire.

« Les mecs qui se plongent dans la lecture de ce livre doivent réaliser qu’ils ont bien peu de chances d’éviter le regrettable statut de boulet », est-il tranquillement affirmé p.36. Trente-huit cas sont recensés, mais un tome 2 est prévu pour en ajouter d’autres. Soyez donc prévenus, mecs et nanas, que vous courez à la faute si vous voulez draguer. Même si « le mec parfait » n’existe pas – sauf (peut-être) le « boulet fuyant et qui s’en branle » p.80. Tant pis pour vos envies – ou alors contentez-vous de ce que vous attrapez.

Le moins pire, si l’on peut dire, est de tomber sur « le fils à papa oisif pour l’héritage ou vers un mec trop beau mais trop con pour les gènes », ainsi qu’il est conseillé p.17 – mais à la seule condition de « vouloir » des enfants. Il faut dire que cet ouvrage de sociologie pratique « étayé par une très sérieuse étude de terrain » (intro), est destiné uniquement à « la femme moderne et libérée qui allume tous les mecs qu’elle a envie de se taper » (avoué p.77). Ce qui fait quand même assez peu de Françaises, au fond.

Ce Guide de survie en territoire amoureux est quand même écrit de façon désopilante, n’hésitant pas à en rajouter pour susciter l’amusement. Il pourra intéresser un certain public parisien qui s’ennuie dans ses partouzes arrosées et assourdissantes, enfumées de substances qui annihilent le cerveau – selon le résumé repris en boucle. Ni la durée de vie de ce livre, ni son charme, ne tiendront aussi longtemps que la Chartreuse de Parme et le manuel aura vieilli avant dix ans, mais vous pourrez vous montrer original(e) au moins cinq minutes dans les soirées.

Voilà en tout cas un cadeau branché à offrir. Surtout à la Saint-Valentin – ou à la belle-mère. Même si les « éditions Ellébore » semblent avoir un grain.

[Une petite remarque : p.14 je mettrais « bombe aNAtomique » plutôt que « bombe atomique », ce serait plus drôle.]

Emilie Ménard, Repérer et neutraliser un boulet, 2017, éditions Ellébore, 163 pages, €15.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Christian de Moliner, Vais-je tuer un enfant ?

Avec ce titre choc fait pour provoquer, c’est un recueil de 23 nouvelles que nous livre l’auteur. Observateur aigu des passions bêtes des pauvres humains, il va d’un rythme pressé pour nous dire la vengeance, les relations de couple, les amours futuristes, les troubles de l’âme, la peur de la mort et les illusions.

L’art de la nouvelle n’est pas aisé ; on n’écrit pas court comme on écrit un roman – le temps de développer manque. D’où l’importance de la chute, précédée du déploiement de l’histoire qui la rendra percutante. C’est ainsi que l’assassinat prémédité d’un enfant par une mère de famille ayant perdu le sien par la faute du père du premier, est à mon avis à travailler. Il serait plus fort d’arrêter le texte au moment où la vengeresse accélère… et laisse le lecteur (au sens neutre de la langue française !) supputer si elle va aller jusqu’au bout de son geste primaire. Tout le développement qui suit ce moment dans la nouvelle qui donne son titre au recueil aurait pu être renvoyé avant, de façon à ce qu’on puisse conclure sans être certain. C’est la même chose pour cette autre nouvelle intitulée Je vais te tuer, où le paragraphe ajouté au final est de trop.

Pour le reste, les histoires sont riches de dit et de non-dit, chacun se reconnaîtra en partie dans les illusions ou fantasmes de son existence avec les autres. Ah, les autres ! Quel enfer, semble-t-il ! Sommes-nous comme nous rêvons d’être, ou seulement comme les autres nous voient ? Les masques sociaux que nous empruntons suivant la mode ne nous rendent pas services ; ils masquent nos fragilités et nous empêchent de les traiter comme il se doit. Epouse, mari, élèves, décoration, promesses publicitaires, machos et pétasses – ou l’inverse – sont autant de boulets à traîner. Rompre ses chaînes n’est pas facile…

Christian de Moliner, Vais-je tuer un enfant ? 2017, Editions du Val, e-book format Kindle €2.99, édition brochée possible, 154 pages, €45.97

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Les œuvres de Christian de Moliner sur ce blog

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Khiva 2

La matinée est la suite de la visite guidée de la ville commencée hier. Un procédé urbanistique original fut de placer deux monuments l’un en face de l’autre, systématiquement. On appelle cela « koch » et c’est de tradition dans toute l’Asie centrale.

Rios nous montre le musée du Khan Kourynych-khana (1806) où se déroulaient les réceptions officielles. Nombreuses pièces autour d’une cour à créneaux. Un iwan à deux colonnes a ses murs entièrement recouverts de majoliques. L’œil suit les méandres tracés avec une extraordinaire minutie des décors blanc sur bleu.

Les piliers de bois sculptés de l’iwan reposent en pointe sur une base en pierre.

Les plafonds sont en bois à caissons peints.

Les portes sont des dentelles de bois tellement le sculpteur les a burinés d’enthousiasme.

Sur les murs de brique, sont parfois incrustés des céramiques en forme de 8, symbole mathématique de l’infini.

La salle du trône est décorée d’une sorte de stuc ciselé appelé ici « gantch ». Nous visitons des medersas, des mosquées. La Kounia Ark ou ‘vieille forteresse’ date pour ses parties les plus anciennes du 17ème siècle ; le reste est 19ème. Nous y montons, on y voit bien la ville de haut. Suit la medersa d’Islam Khodja qui s’ouvre dans le labyrinthe des rues. C’est son minaret de 56 m de haut qui attire l’attention. Il s’amincit progressivement, comme pour se perdre peu à peu dans le ciel. C’est du moins ce que croit le regard depuis son pied d’un diamètre de 9 m. Le tronc est tout annelé de couleurs orange, rouge et gris décoré, briques et majolique. Il date de 1908. Des enfants béent devant l’élan phallique ; nous ne sommes pas en civilisation patriarcale pour rien.

Le mausolée dédié au saint costaud Pakhlavan Mahmoud vaut le détour, pour la foule d’aujourd’hui plus que pour le monumental d’hier. Poète et lutteur né à Khiva, fort populaire fin 13ème siècle dans la ville car invincible, il est considéré comme un saint ayant le pouvoir de guérir. On dit que les Iraniens, les Indiens et les Pakistanais l’honorent aussi comme patrons des lutteurs. Il n’avait pas que des muscles mais aussi une tête et est l’un des fondateurs du soufisme. D’où la ferveur qu’ils suscite encore aujourd’hui, les femmes guidant les enfants, leur faisant baiser la grille devant son tombeau, les gens de tous âges s’agglutinant autour d’un imam barbu dès qu’il commence à chanter une prière, lui faisant aumône ensuite dans un tintement de pièces. Comme la chose est lucrative et que la ferveur nécessite de faire silence, nous devons calculer le moment de bouger, entre deux « affaires ». La cour recèle une source et, de l’extérieur, on aperçoit la coupole qui est la seule à être turquoise de toute la ville.

Nous faisons un petit tour dans le bazar couvert où s’entassent les boutiques. Elles débordent dehors, sous étals. Ce qui surprend, ce sont les bacs entiers de bonbons en vrac, enveloppés, de sucre candi brut, de gâteaux glacés au blanc d’œuf et décorés de roses en sucre. Cette profusion sucrée est pour nous un tant soit peu écœurante mais nous sommes dans un pays longtemps resté soviétique qui a connu la pénurie chronique de sucreries et qui se rattrape. La génération prochaine évoluera comme nous, probablement.

Une femme est quasi enfouie sous son étal de coupons en tissu imprimé. Emerge son visage lisse, joli, de grand yeux noirs écartés aux prunelles inquisitrices de vendeuse qui soupèse le possible client. Jean-Luc achète à un homme, un peu plus loin, un ensemble léger chemise-pantalon, en coton du pays. Il le paye 30 $. Dès que l’on parvient à dire un mot ou deux en russe, les gens deviennent tout de suite avenants. Non par révérence envers l’ex-empire, je ne crois pas, mais simplement parce qu’une communication est possible.

Ce peuple tribal, dans une civilisation musulmane toute de relations, aime à parler, à échanger des idées comme des marchandises. Les adultes aussi aiment à se faire prendre en photo – sauf le boucher, car son métier est considéré comme impur, donc socialement dévalorisant.

Selon Rios, l’usage ici est que les voyageurs se fassent toujours photographier devant les monuments. Pour les Ouzbeks – comme pour beaucoup de peuples à peine sortis de la vie paysanne traditionnelle – le monument en lui-même « n’a pas d’intérêt », il y a des cartes postales pour ça, et bien mieux prises. Soi devant montre que l’on y a été ; on s’approprie ainsi un peu de la notoriété qui lui est attachée. C’est pourquoi les enfants ou les babouchkas aiment à se faire photographier avec des étrangers ; c’est un peu du monde qui rejaillit sur leur réputation. C’est pourquoi aussi il est si facile au photographe de tirer le portrait des gens. Il suffit d’attendre que la famille s’y mette.

Mais on peut saisir au vif dans la rue ; j’ai pris ainsi de doctes Musulmans enturbannés et barbus, l’air important, qui sortaient en groupe d’une mosquée ; une petite fille aux épaules dégagées, la robe aux motifs traditionnels colorés, un collier de verroterie au cou. Mains sur les hanches, peau fine, sourire aguicheur, elle me toise avec fierté du haut de ses huit ans. Une autre, pas encore adolescente, sous ombrelle bleue, qui s’interroge.

La chaleur est supportable car la ville est suffisamment resserrée pour qu’il y ait toujours un pan de rue ou une ruelle à l’ombre. On grillerait à rester en plein soleil. Il nous reste seulement à enlever et à remettre cent fois la matinée bob et lunettes de soleil en passant de la lumière à l’ombre.

Le déjeuner est prévu à l’Office de tourisme, qui arrondit ainsi sa fonction dans la lignée de l’ex-Intourist. Les salades sont très variées et le sorte de pot-au-feu qui sert de plat principal n’est pas trop gras et plutôt goûteux. Il comprend à la russe chou, carottes et pommes de terre pour agrémenter le bœuf.

L’après-midi est libre. Nous le passons séparément à traîner dans les ruelles de la ville-mausolée. La terre rouge du désert, de quoi les briques des murs sont faites, lui donne un air magique, un tantinet dramatique lorsque le crépuscule descend. L’interprétation hésite entre l’airain biblique et le sang des massacres post-invasion.

Je parcours la ville aux heures chaudes. Trois-quarts d’heures suffisent à en faire le tour par l’intérieur. De nouvelles maisons traditionnelles, bien faites ou refaites, ornent les pourtours de la cité, juste au pied des remparts, un jardin intérieur isolé et arboré donnant une quiétude aux habitants du lieu. Des voitures cossues sont garées ce vendredi derrière les grilles des cours. De hauts murs de terre abritent le jardin de toute vue. Un cimetière aux tombes coniques est curieusement accolé au rempart côté sud. Est-ce la direction de La Mecque ?

Il fait trop chaud pour une quelconque activité et le bazar, très animé ce matin, est désormais presque vide. Les derniers rangent leurs invendus et leur étal. Presque aucun touriste ne se hasarde au soleil. Je croise de rares matrones qui vont à leurs affaires sous de brillantes ombrelles, ou quelques garçonnets peu vêtus. La vie sort le matin et le soir ; l’entre-deux est mort.

Le rendez-vous est à 17h45 pour dîner à l’hôtel avant de se rendre à l’aéroport pour le vol intérieur qui nous ramènera à Tachkent, puis à Paris. Hors des remparts, le long du bassin d’eau glauque devant l’hôtel, face à la statue d’Algorithme, quelques gamins en slip ou portant débardeurs lâches, pêchent d’improbable poissons. Je n’ai vu nul d’entre eux en sortir un de l’eau. Le Persan Al-Khwarizmi a donné au IXe siècle, via le mot grec arithmos, le processus mathématique qui consiste en une suite finie et non ambiguë d’opérations pour résoudre un problème.

FIN du périple en Tadjikistan-Ouzbékistan

Il a été réalisé grâce à l’agence Terre d’aventures en 2007 et réalise à peu près le périple actuel intitulé Les chemins de Tamerlan

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