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Fadéla M’Rabet, La salle d’attente

Fadela m rabet la salle d attente

Témoignage plus qu’autobiographie (c’est dommage), ce livre est un essai-cri. Des sensations, des réflexions  au fil de la plume, sans ordre mais le message finit par se révéler.

Une femme parle, algérienne, éduquée, déracinée. Son pays est bloqué et elle veut le crier : « Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l’on écrit pour s’en délivrer, la sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme » p.9. Aussitôt dit, aussitôt fait. « J’écris pour qu’ils ne meurent pas ». Qui ça ? « Les visages, les paysages ». Mais encore ? « La lumière d’Algérie : celle transparente de Skidda » où elle est née, « d’Alger, celle dorée de Béni Abbès ». Et puis ces « regards confiants d’enfants (…) Regards au-delà de la douleur, entièrement habités par une seule interrogation. Comme s’ils cherchaient inlassablement une réponse à une seule question : pourquoi ? pourquoi moi ? » p.11. Les enfants sont l’avenir ; ils sont les Algériens d’aujourd’hui ; ils sont ces gens que l’on a frustré de leur histoire.

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L’horizon ouvert par la Méditerranée leur est fermé. Qui est trop d’ici est condamné à ne jamais être ailleurs. Or « la Méditerranée est une ouverture sur le monde et c’est une chance de naître sur ses rives » p.33. Pour les Égyptiens, Libyens, Tunisiens, Marocains partiellement, mais pas pour les Algériens d’aujourd’hui – à qui reste confisqué leur imaginaire, leur langue internationale, leur initiative. Qui ça, « on » ? Les machos, les colonisateurs, les socialistes. « Nous restons exposés à trois sources d’aliénation : celle du pouvoir patriarcal, celle du pouvoir colonial, celle du pouvoir postcolonial » p.45.

C’est dit : l’indépendance n’a pas apporté la liberté, même si la colonisation avait dépersonnalisé et inculqué la honte de soi. « L’Algérie est un creuset, nous sommes le produit de multiples métissages et il y a une telle diversité que le regard est sans cesse sollicité, captivé » p.47. Sauf que l’homme au pouvoir traite la femme comme il a été traité par le colonialiste : comme une incapable, une chose, un ventre à guerriers. « La peur de perdre son statut de maître absolu à l’extérieur, dans le gouvernement de la cité, ou à l’intérieur, dans la maison-citadelle, provoque une haine obsessionnelle de la femme, dont il a même voulu supprimer le regard » p.52. Certains ajoutent des grilles au voile islamique déjà radical.

Plus qu’ailleurs, en Algérie « la société musulmane, terrorisée par la pulsion sexuelle, ne l’a pas maîtrisée mais entravée. Ainsi elle l’a exacerbé au point que la femme toute entière est devenue un sexe qu’on ne saurait voir, parce qu’il rend les hommes fous » p.54. Frustrations, obsessions, névroses : comment voulez-vous être libres et sereins dans ce contexte où le social est dominé par la politique, qui colonise le tout de religion littérale ? On l’aura compris, Fadéla M’Rabet est féministe, et c’est une vertu que de se révolter dans cette situation intenable.

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Les socialistes parvenus au pouvoir après le retrait français de 1962 se sont empressés d’arabiser pour éradiquer la langue française. Ce faisant, ils ont privé les êtres humains de l’accès aux Lumières (« De la liberté de penser, de la liberté de conscience, de l’esprit critique » p.63) pour engager des enseignants des « pays frères » – incompétents car bornés au Livre, revu et interprété selon la seule voix du plus fort : l’Arabie Saoudite riche de son pétrole. Le « siècle d’or du génie arabe » a été occulté, l’histoire immédiate des « luttes fratricides de la guerre d’Algérie » a été occultée, la femme a été occultée, « forfaiture la plus dévastatrice. Elle porte atteinte à la cellule familiale, dont l’équilibre est détruit et avec lui la santé mentale et physique de chacun » p.63.

Les Algériens restent aliénés, dit l’auteur, docteur en biologie, qui vit et travaille en France. Ce qui lui permet un regard décalé, plus réaliste que les slogans et excuses du régime. « Exister, pour un Algérien, c’est s’opposer à la France et à l’Occident. S’opposer pour exister, c’est une attitude infantile, elle prouve qu’on a des doutes sur son identité » p.65. Ce qui n’empêche pas les politiciens algériens de « se précipiter dans les hôpitaux parisiens » au moindre bobo un peu grave… où ils sont soignés par des médecins le plus souvent algériens, « acculés à l’exil parce qu’ils ne leur ont pas donné les moyens de déployer leurs compétences ».

Pire, « chaque Algérien doit se mettre en guerre contre lui-même.(…) Il lutte d’autant plus férocement contre l’Occident qu’il représente la modernité qui le fascine. Mais l’accueillir, la tolérer, c’est mettre en péril le système ancestral dont il tire beaucoup d’avantages » p.76. Le féminisme est révolutionnaire en pays arabe car il s’attaque à la fois au machisme et à la caste qui monopolise le pouvoir. Remettre en cause l’hégémonie patriarcale, c’est tout faire tomber ! L’égalité homme-femme exige la démocratie citoyenne, l’éducation égale, donc la liberté pour tous. Quel bouleversement inouï des habitudes ! Or « les oulémas ont sacralisé la connaissance, la science, valeurs fondamentales de l’islam. Ils en ont fait un djihad pour la raison contre la pensée magique » p.80. L’Algérie arabe a donc en sa propre culture traditionnelle de quoi entrer dans la modernité. Si « la religion » est enseignée rigoriste, c’est parce quelle sert d’opium du peuple, « entretenue et instrumentalisée par tous ceux qui en tirent profit » p.82.

D’où ce simple mot tunisien : « Dégage ! ». Mais l’Algérie n’est pas la Tunisie : « Tout s’oppose à l’instauration de la démocratie. Pas de classe moyenne montante comme la bourgeoisie française du XVIIIè siècle. Une classe dominante forte de son armée et de ses services de sécurité. Il y a la pesanteur des structures patriarcales, le poids de l’idéologie religieuse, la persistance du terrorisme qui justifie l’autoritarisme et les atteintes aux libertés, au nom de la sécurité de l’Éta» p.98.

Je suis passé il y a quelques années à Alger, en transit vers le Sahara. Il est vrai que le pays ne fait pas envie. Même au ras des relations communes d’aéroport, de transport et d’hôtel, trop de bureaucratie, trop de corruption, trop de ressentiment mal placé. Les Algériens restent en salle d’attente dans l’hôpital de l’histoire. Ils sont malades du pouvoir patriarcal, du passé colonial, du pouvoir unique socialiste. Ils seront soignés par les femmes… L’auteur a été praticienne des hôpitaux Broussais et Hôtel-Dieu. Mais quand guériront-ils ?

Fadela M’Rabet, La salle d’attente, 2013, éditions Des femmes-Antoinette Fouque, 107 pages, €10.45

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Démocratie occidentale en Chine confucéenne ?

La Chine n’est pas inapte à la démocratie conçue comme régime universel. Mais le pays de Confucius n’est pas prêt à adopter sans débat nos traditions libérales de 1789, issues de notre histoire particulière. Sous la direction de Mireille Delmas-Marty et Pierre-Etienne Will, un recueil de spécialistes a fait le point en 2007 sur La Chine et la démocratie.

delmas marty la chine et la democratie

Les fameux « droits de l’homme », phares de la pensée politique occidentale, ne sont pas rejetés. Ce qui ne passe pas, en Chine comme dans toute l’Asie (et probablement dans les pays musulmans et hindouistes – ce qui fait du monde…) c’est la prétention occidentale. Celle de faire des « droits de l’homme » une sorte de découverte ‘scientifique’ – un Souverain Bien dans un monde des Idées – qui s’imposeraient comme seuls critères de jugement à tous. L’Occident comme « mouvement social » de l’Universel dans l’Histoire, quelle blague ! On croyait ce genre de religion terminée depuis l’effondrement du mythe communiste… Car cela revient à nier aux autres cultures toute possibilité d’évaluer ou d’adapter les Normes sorties toutes armées du cerveau des penseurs du 18ème français.

Or le développement économique montre que les « valeurs asiatiques » telles qu’elles sont aujourd’hui permettent le décollage. Que le progrès n’est pas unique, sur un seul schéma, le seul qui avait jusqu’ici réussi : le capitalisme libéral et technique occidental. Les exemples successifs et renouvelés du Japon, de la Corée, de Taiwan, de Singapour, de Hongkong et de la frange côtière de la Chine Populaire ont encouragé le relativisme culturel de l’Asie. Ils opposent à l’individualisme compétitif occidental, les « valeurs asiatiques » de la famille et de la hiérarchie sociale. Selon eux, elles permettent solidarité, esprit d’équipe et respect du travail – tout ce qui disparaît peu à peu dans l’égoïsme au sein des sociétés occidentales. Toutes ces valeurs sont, pour les Chinois, confucéennes. Le livre examine ce discours chinois – et il s’interroge sur la supposée incompatibilité de la tradition politique chinoise avec le libéralisme démocratique moderne offert en exemple par l’Occident.

Une démocratie, c’est un système d’égalisation des conditions, l’absence d’une aristocratie de naissance ou de cooptation ; mais aussi une opinion publique en phase. Ce système réclame notamment l’État de droit, mais  avant tout un État central qui empêche les individus de dépendre d’une caste ou d’une clique. En Chine, l’État central joue clairement ce rôle, bien que le Parti – son bras armé – ait quelque chose d’une caste, même si les pratiques méritocratiques la renouvellent de génération en génération. L’instauration d’un État de droit ne crée pas de fait des pratiques démocratiques. Tocqueville l’avait bien montré, s’agissant de l’Amérique. Il faut que la société tout entière se saisisse de la souveraineté à la base, qu’elle se manifeste et s’exprime autrement que par les rituels de l’élection. Il faut qu’elle se crée en associations, qu’elle participe au pouvoir communal, qu’elle envoie des représentants à l’Exécutif provincial et national, qu’elle dispose d’une presse libre et critique, d’une justice indépendante… Si les formes de la démocratie existent en Chine, le Parti communiste reste le seul autorisé et le Pouvoir verrouille toute forme d’expression non autorisées. Seul le patriotisme lorsque l’étranger critique la Chine – voire le nationalisme lorsque les ethnies irrédentistes tentent de contester le pouvoir central han – jouent le rôle de ciment national. Mais les changements politiques en Chine depuis 35 ans se sont accompagnés de réformes juridiques et elles produisent des effets réels. Toute norme produit son champ autonome, comme chacun sait, et une conscience juridique apparaît chez les Chinois, selon les observations de Stéphanie Balme et des journalistes présents aux Jeux olympiques de 2008.

Selon Mireille Delmas-Marty, la globalisation du monde entraîne l’internationalisation du droit, ce qui crée des espaces virtuels sans frontières. Cela accentue la perplexité chinoise sur le fonctionnement « idéal » de la démocratie et de l’État de droit. La Chine est très attentive à ces dérives marquées par « l’impuissance » politique affichée de l’Union européenne, la « dépolitisation » égoïste des citoyens occidentaux, le pouvoir déstabilisateur des juges constitutionnels qui censurent la loi votée par le Parlement – pourtant représentant du peuple – et l’exigence de pouvoirs d’exception aux gouvernants dans la lutte contre le terrorisme global. Pourquoi donc, se demandent les Chinois, changer notre pouvoir autocratique qui fonctionne bien, si « la démocratie » occidentale, qui fonctionne assez mal, y vient d’elle-même ? Encore une fois, c’est notre exemple qui sert nos valeurs – pas les discours incantatoires de militants des droits de l’homme !

La pensée chinoise n’exclut en rien la notion de droit. Jérôme Bourgon va même jusqu’à faire du principe de légalité des délits et des peines, originalité du juriste occidental Beccaria, une possible invention chinoise ! Les lois rendues publiques, les sanctions clairement prévues, les décisions judiciaires contrôlées étaient assurés dans le système juridique chinois. Bien plus que sous l’Ancien Régime européen. Il existe cependant en Chine (comme ailleurs) un risque de déviance autoritaire, le renzhi (gouvernement par les hommes) opposé au fazhi (gouvernement par le droit). De plus, la tradition chinoise ne sépare pas plus les pouvoirs que nos rois. Les valeurs morales des dirigeants priment sur les lois votées, tout comme l’onction divine par le Sacre rendait le roi de France intermédiaire direct de Dieu, bien au-dessus des Parlements. Il y a donc un héritage mitigé, qui permet la démocratie tout en ne l’assurant pas. Pas plus que les États généraux de 1789 n’ont accouchés d’un coup de la Constitution de la Vème République…

La Chine n’est pas inapte à la démocratie. Pas plus que nous ne l’étions avant 1789. Elle suivra simplement sa tradition et ne tolère pas qu’on lui impose de l’extérieur. Pas plus que les Américains des États-Unis n’ont voulu du paternalisme colonial anglais jadis. La primauté du peuple par rapport au souverain existait explicitement dans les livres philosophiques chinois tels que Mencius et le Livre des Documents. Le peuple était le « fondement de la nation » (guoben ou bangben), « ce qu’il y a de plus précieux » (min wei gui). Il avait déjà le droit de se rebeller contre un souverain indigne. Selon Pierre-Etienne Will, il existait un certain contrôle légal des actes de l’État ou du souverain sous la dynastie Ming (1368-1644).

Yves Chevrier et Xiaohong Xiao-Planes regardent le « premier 20ème siècle » jusqu’en 1949. C’est l’échec des Cent Jours le 21 septembre 1898, l’échec de la démocratie parlementaire en 1913, l’échec du Mouvement du 4 mai 1919, la victoire de l’État autoritaire du Guomindang. Jusqu’à Mao qui se sert de « la démocratie » pour la « jeter après usage » ! La Révolution « Culturelle » lancée par lui, autocrate vieillissant, pour récupérer son pouvoir contre le parti, est jugée par les auteurs plus « fasciste » que démocratique. Ce qui fait que le modèle démocratique à l’occidentale réapparaît spontanément dans la jeunesse des années 1970. On réhabilite le droit contre l’anarchie, l’État contre le Parti et la légalité contre la violence arbitraire.

pub Nivea Chine

Selon les dirigeants d’aujourd’hui, accrochés eux aussi à leur pouvoir, rien ne doit déstabiliser l’équilibre institutionnel. La Chine connaît trop de tensions dues à son développement accéléré pour que l’on joue avec le régime, comme Mao l’a fait. Plus jamais les coups de barre brutaux d’un Grand Timonier ! La « démocratie » formelle est jugée soit instrument maoïste dangereux, soit injonction coloniale inacceptable. L’arriération du peuple et de l’économie imposeraient pour le moment un système moins anarchique que la démocratie à l’occidentale : un despotisme éclairé fondé sur l’équilibre de couches sociales telles que les nouveaux capitalistes, les marchands cosmopolites, les paysans « sages », et des castes d’État telles le Parti et l’Armée. Selon Michel Bonnin, la théorie chinoise reste cependant déconnectée du fonctionnement réel du pays. Le Bureau politique n’est cité nulle part dans la Constitution chinoise. L’État est faible à cause du Parti qui l’investit totalement. « Le développement évident de la corruption, l’appropriation privée des biens de l’État par simple décision administrative, ainsi que la fracture entre les bénéficiaires des réformes et les laissés-pour-compte créent des risques d’éclatement que seule une réforme politique pourrait atténuer. » (p.515).

Urbanisation, éducation et développement se conjuguent pour faire des Chinois des citoyens moins passifs et plus éclairés. Ils jugent leurs dirigeants sur leurs résultats, comme on l’a vu durant le tremblement de terre du Sichuan. Le développement rapide crée de multiples tensions sociales et élève une conscience citoyenne nouvelle qui se manifeste par les actions juridiques, les réclamations aux autorités et les blogs. « La Chine est donc condamnée à se démocratiser », conclut Zhang Lun (p.517). Mais la transition démocratique devrait être progressive, « juste pour équilibrer les intérêts divergents de la société et du Parti en matière de participation et de contrôle » (p. 732). Cela prendra du temps mais sera clairement chinois. Pas de modèle « idéal » plaqué d’en haut, ni venu de l’extérieur.

Reste l’irrédentisme culturel tibétain. Mais c’est une autre histoire dont ce livre ne parle pas. Elle ne pourra être abordée sereinement que lorsque la détente démocratique arrivera dans la Chine han. Avant cela, toute velléité de contester Pékin aboutit aux raidissements que l’on constate dans tous les États centralisés : de la Russie de Poutine avec la Tchétchénie ou l’Ossétie à la France de Mitterrand-Chirac avec la Corse ou le pays Basque.

Mireille Delmas-Marty, Pierre-Etienne Will dir., La Chine et la démocratie, Fayard 2007, 893 pages, €34.68

Lire aussi sur ce blog Libertés en Chine.

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Temple des Nuages d’azur

Les Chinois, dans les rues, aiment à porter l’uniforme. Dans l’anonymat des masses, appartenir à l’armée, à la police, aux gardiennats divers, c’est une position sociale. Cela leur permet de se distinguer, d’afficher une fonction populaire, signe d’appartenance à un corps et à un pouvoir. Ce pays, qui a prétendu abolir les distinctions et les hiérarchies, pour ne mesurer que la seule fidélité aux idéaux (et aux consignes) du parti, les recrée spontanément, même après trois générations de communistes.

Nous louons ce matin un minibus pour nous rendre au Temple des Nuages d’Azur, près du Palais d’Été. Nous verrons aussi le Bouddha couché Wofosi. Il fait un beau temps froid.

temple des nuages d azur

Le Temple des Nuages d’Azur est d’une beauté simple avec sa pagode vernissée, ses multiples cours et ses pavillons de bois. Dans une forêt immobilisée par l’hiver s’élève un groupe de bâtiments vides qui entoure un étang d’eau morte. Rien, ici, ne vit plus après quarante ans de communisme militant. Reflets dans l’eau des branches engourdies et des pavillons que n’habitent désormais nulle croyance. L’étang est un miroir où se noient les mirages, dans le néant du ciel.

pagode trone du diamant 1792 bouddha

Cinq cents disciples du Bouddha, dorés, vous regardent de leurs yeux vides car ils ont été restaurés avec le kitsch de l’ignorance. Le bouddhisme s’est perdu avec la révolution et la représentation du Bouddha et de ses luohans (disciples) est devenue formelle, exercice obligé pour reconstruire, sans connaître qui il est et ce qu’il symbolise. Pourtant, Bouddha n’est pas un dieu mais un homme, un être exceptionnel qui a découvert comment se libérer de la souffrance et de l’exploitation sociale. Il a quitté son palais de prince pour se faire errant ; il a réfléchi seul ; il a enseigné à des disciples. Il a été révolutionnaire dans sa démarche lui aussi et je ne comprends pas vraiment pourquoi les prolétaires ne l’ont pas admis au même titre de Thomas Muntzer et autres révoltés de l’histoire. Bouddha serait-il trop intellectuel, trop « individualiste » pour eux ? Inciterait-il trop à réfléchir par soi-même plutôt qu’à obéir aux directives de la caste qui s’est autoproclamé « avant-garde » ? Je le soupçonne un tantinet.

bouddha pagode trone du diamant

Le temple bouddhique est ajouré et porte des sculptures blanches. Il est paisible, malgré une bande de Chinois bruyants et jacassant, criards comme des pies d’une vulgarité très prolétaire. Malgré aussi un troupeau de gras Allemands plutôt âgés qui viennent arpenter le site comme un pensum. Sur les flancs de la pagode dite « du trône du Diamant » règne un Bouddha de bas-relief en position du lotus. Il laisse errer un regard serein sur les choses et sur les êtres qui passent. Il n’est pas indifférent, mais détaché ; pas hors du monde, mais indulgent. De ses mains, il prend la terre à témoin, symbolisant ainsi sa foi et sa résolution à résoudre le principal problème de l’homme : la suppression de la souffrance. Gautama Bouddha, de par ses expériences passées, a le droit de s’asseoir sur le trône du Diamant. Ce « seigneur des pierres » signifie l’essence claire, immuable et fondamentale de la réalité. Sa transparence laisse paraître une multitude d’images, mais le sage sait voir à travers elles – ces illusions – pour retrouver le cristal, vide de tout absolu. La réalité n’est pas sans le regard sur elle.

pagode trone du diamant

Le temple du Bouddha couché est plus ramassé, joli comme une Cité interdite miniature. Le grand Bouddha de bronze laqué de cinq mètres de long est allongé sur un coude. Il est dans la posture d’entrée dans le nirvâna, cet état de délivrance et d’illumination où disparaissent souffrance, mort et renaissance et où l’on connaît – enfin – la vraie nature de l’esprit.

taxi pekin 1993

Nous revenons déjeuner, fort cher et pas très bon, à la cafétéria de l’hôtel, mais pas question pour les autres de tester les étals, pas même ces vendeurs de nouilles étirées sous vos yeux avant d’être plongés dans un bouillon où nagent des légumes, sur la place Tien An Men. La crainte du « rat » dans la cuisine est la plus forte !

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Pékin il y a vingt ans

Le long vol sans escale d’Air France dure neuf heures et quarante cinq minutes. Il passe au-dessus de la Scandinavie, puis de la Sibérie. L’avion est plein en cette mi-février 1993. Pas une place n’est libre dans le Boeing 747 « combi » : voilà qui est rentable et justifie tant l’apéritif au champagne que le Bourgogne rouge au repas – luxe qui a disparu depuis de la classe éco.

gamine chine 1993

A Pékin, nous accueille une aérogare immense où les formalités sont réduites. Nous roulons 35 km en bus sur une route encombrée où la vitesse est limitée. On construit « une autoroute pour la fin de l’année », nous apprend le guide officiel qui parle un français fleuri. Le paysage offre l’image d’un pays constamment en chantier où tout est à reconstruire depuis la Révolution culturelle. La Chine a quitté le tiers-monde miséreux pour se hisser au rang des pays émergents.

gamin pekin 1993

Pas de mendicité, une relative propreté par terre, aidée par des campagnes périodiques de mobilisation citoyenne. L’activisme moral et pédagogique, venu d’en haut, jette des milliers d’hommes dans des opérations renouvelées de reboisement et de construction. Ceci après des campagnes précédentes qui les avaient fait déboiser et détruire – telle est l’idéologie, le pouvoir d’une société pyramidale, et l’impact du maître d’école qui se prenait pour le maître de l’empire du milieu. Sur les chantiers devant nos yeux je vois peu de matériel et beaucoup d’ouvriers. Ils ont l’air de travailler lentement, mais le nombre et la durée font le résultat. Dans la ville même de Pékin, beaucoup de constructions apparaissent récentes. Ce n’est que béton. Les appartements sont doublés de vérandas vitrées pour chauffer les pièces au soleil d’hiver. Pékin est un chantier en perpétuelle construction. Pas de centre. L’architecture y est « soviétique », purement utilitaire et bon marché, sans souci esthétique.

peyrefitte boulet chine

Avant de partir, j’ai lu sur la Chine. Les romans truculents de Lucien Bodard bien sûr, de son enfance comme fils de consul en Chine, La mère de Pearl Buck quand j’étais ado, et les livres poétiques de Victor Segalen. L’essai d’Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera avait marqué, l’année de sa parution, mon entrée en science politique. Mais il s’agit d’une vision jacobine fascinée par les ressemblances avec la France louisquatorziènne que tout les politiciens français veulent perpétrer depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand.

Durant mes études, j’étais baigné dans le maoïsme parisien qui allait de la logorrhée marxiste disséquant les cheveux en quatre Vérités ou trois Principes, à l’infantilisme braillard des hormones. Je me suis donc plongé dans la vie enchantée de Mao par Han Suyin, célèbre écrivain d’époque, en deux tomes, Le déluge du matin et Le premier jour du monde. Il m’a bien déçu : c’est une suite de chromos révérencieux, sans aucun esprit critique ; on croirait lire la vie de Saint-François par une dévote. Les œuvres mêmes de Mao Tsé-toung, achetées à la librairie Norman Béthune boulevard Saint-Michel (qui étaient au programme de Sciences Po), sont des recueils de préceptes scolaires niveau d’école primaire.

jeunes pekin 1993

Cela paraît incongru aujourd’hui, mais il y avait un engouement extraordinaire chez les étudiants intellos, après 68, pour l’instituteur révolutionnaire chinois. C’était loin, la Chine, personne n’y voyageait sans être étroitement encadré et le mythe demeurait puissant. Mao renouvelait le marxisme stalinien, le vieux parti communiste moscoutaire. Les partis et sous-partis se multipliaient comme dans un plan de Science Po : PCMLF, Gauche prolétarienne, Mao-spontex (spontanéistes) de Vive la révolution, NAPAP, la Cause du peuple… Mao a séduit tout ce que la France comptait d’intellos-médiatiques, ou presque, par militantisme, compagnonnage ou simple capillarité de caste : Jean-Paul Sartre, Alain Geismar, Jean-Luc Godard, Michel Foucault, Serge July, Maria-Antonietta Macciocchi, Alain Badiou, Gérard Miller, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Jean-Pierre Le Dantec, Serge Daney, Olivier Rolin, les Broyelle du Nouvel Obs, les catho-normaliens des éditions du Seuil avec Jean-Luc Domenach, Claude Mauriac et Jean-Claude Guillebaud, François Wahl, Jean Lacouture et même Roland Barthes. Par antiautoritarisme mal placé, car celui qui disait aux ados gardes rouges « feu sur le quartier général » ne visait qu’à conserver son propre pouvoir personnel, que ses stupidités avait affaibli. Le « grand bond en avant » a tué par famine au moins 30 millions de personnes, l’industrialisation ratée des campagnes a produit un « acier » inutilisable, et ainsi de suite.

Mais la croyance reste sourde et aveugle à tous les témoignages contre : Simon Leys n’a pas été entendu par ces soi-disant « libérés » intellos de la rue d’Ulm. Il a fallu attendre les massacres – indéniables – du Cambodge en 1975 !

Je suis resté sceptique devant cet engouement religieux pour Mao, mais j’en ai retenu une leçon : le plus grand libérateur en apparence est un tyran qui se révèle. Méfiez-vous de Mélenchon…

1989 06 Chine Tiananmen manifestationsLa Chine est une grande civilisation, très ancienne, où la culture avait atteint un point remarquable. Mais son éradication brutale et sans précaution, perpétrée par le maoïsme, a créé une sorte de Frankenstein dont on ne voit pas comment il pourrait évoluer sans revenir sur le passé. La vraie vie des Chinois de la fin des années 1980 a été bien décrite par Marc Boulet, Dans la peau d’un Chinois. Son récit au ras des gens vient de ce que, journaliste, Marc Boulet s’est déguisé en Chinois ouïgour et a peaufiné sa pratique du mandarin pour se fondre dans la vie quotidienne.

Tien An Men massacre 1989

La révolte des étudiants, ouvriers et intellectuels à Pékin du 15 avril au 4 juin 1989 pour dénoncer la corruption et réclamer une démocratie plus libre, ont abouti au massacre de la place Tien An Men qui a fait quelques milliers de morts. Le Parti n’est pas prêt à libérer le peuple du joug communiste, malgré l’ouverture du marché à l’enrichissement personnel. Depuis 1993, la richesse a explosé mais le régime n’a pas bougé, la corruption demeure et les libertés démocratiques sont étroitement contenues. Mais il y a Internet en plus. La visite de la capitale, à ce titre, en février 1993 et quatre ans après la répression Tien An Men, est une expérience. Humer l’atmosphère locale permet d’en apprendre plus que toutes les études savantes.

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La charia a bon dos

Des monarchies traditionnelles aux dictatures militaires et aux révolutions islamistes récentes, l’Islam est confronté à la modernité et aux bouleversements du monde comme hier le christianisme et avant-hier le judaïsme. D’où la réaction du retour aux sources, soi-disant « pures » des origines.

Mais cette névrose obsessionnelle du sale à nettoyer est le paravent commode des mafias, luttes de pouvoir et autres affairismes. N’en déplaise aux belles âmes bobos confortablement installées dans leurs salons parisiens, les « pauvres » musulmans qui « se battent » pour « se libérer » au nom de leur Dieu prennent prétexte de la religion pour manipuler les âmes. Ce qu’on appelle habituellement l’idéologie, masque des intérêts bien gras et bien terrestres que sont l’argent, le pouvoir, les armes viriles et l’appropriation des femmes. Le nord-Mali, c’est ça : des mercenaires vaincus de Kadhafi qui veulent se venger des Occidentaux en montrant qu’ils ont « la plus grosse » (arme prothèse) et occuper les territoires vides entre 10 États (le Sahara) pour développer leurs trafics : armes, cigarette, drogue venue de Colombie par avion, migrants, femmes à prostituer. Suite logique des traites négrières et commerçantes des siècles d’islam jusqu’au XIXème siècle. Ils profitent des circonstances, la question touarègue, les richesses minières, le ressentiment colonial, la faiblesse (Mali, Mauritanie, Burkina, Niger) ou l’indifférence intéressée (Algérie, Guinée Bissau, Tchad) des États riverains ou proches, pour occuper le terrain et faire de l’esbroufe en détruisant des mausolées. Cela leur donne bonne conscience, ils croient faire « gloire à Dieu » en agissant à sa place (a-t-il demandé quelque chose ?) et en son Nom (a-t-il dit expressément de le faire ?), tout en tirant de vils mais fructueux bénéfices ici-bas, qu’ils « blanchissent » ainsi dans l’éternité. Mais qu’en est-il vraiment ?

La religion musulmane a pour principe que tout vient de Dieu mais Dieu, bien qu’omnipotent, ne parle pas tout seul. Il lui faut un homme. Ce fut Moïse, puis Jésus, enfin Mahomet. Comme l’écrit finement Hela Ouardi, professeur de civilisation à l’université Tunis El-Manar dans la revue Le Débat de septembre 2012 (n°171), « Mohamed, comme messager de Dieu (… est) l’unique dépositaire de l’autorité divine. Ce pouvoir lui revient à lui seul et prend fin avec sa mort ; or, Mohamed est mort sans avoir délégué son pouvoir à qui que ce soit ». Depuis 632, toute autorité en islam est donc « une construction idéologique fondée sur une représentation plutôt fictive de l’Histoire ».

Ce qui s’est imposé, c’est le calife, substitut du Prophète sur terre, autrement dit chef de droit divin et chef religieux (imam) – comme nos rois chrétiens. Mais la chaîne des califes fondée sur la famille et la tribu du Prophète (les beaux-frères et les gendres) s’est rompue avec Ali, le quatrième calife. La fitna (discorde) s’est introduite dans l’islam, séparant les musulmans en sunnites et chiites. C’est alors que l’interprétation des textes a pris de l’importance et que la caste des clercs savants s’est imposée comme autorité religieuse.

Or il n’existe pas de clergé en islam sunnite, chaque croyant musulman a le droit et le devoir de faire par lui-même l’effort de l’interprétation. La caste des oulémas et faqihs, savants théologiens, relève plus du mandarinat que de la sacralité. Ils consolident leur pouvoir dans l’histoire grâce à leur connivence avec le pouvoir politique – tout comme les clercs d’église catholique avec la royauté.

Mais cette autorité théologique repose elle-même sur un corpus de textes dont l’authenticité est sujette à caution. Comme la Bible talmudique et les Évangiles catholiques, le Coran et ses commentaires (hadiths), ont été rassemblés lentement dans une histoire longue. Trois compilations du Coran ont eu lieu après la mort du Prophète. Le premier calife Abu Bakr aurait fait faire une recollection, le calife Uthman en a fait faire une deuxième pour éliminer les divergences dans la récitation. Une troisième a eu lieu sous le calife Abd-al-Malik. Hela Ouardi : « Alors que les musulmans aujourd’hui campent sur une position très conservatrice, les érudits musulmans des premiers siècles de l’islam étaient bien plus flexibles, émettant l’hypothèse que des parties du Coran étaient perdues, perverties, et qu’il y avait plusieurs milliers de variantes qui nous empêchent de parler d’un Coran unique ». Quant aux hadiths, ils « ont tous été réunis au moins deux siècles après la mort de Mohamed ».

Burqa par PlantuLa charia, que les aqmistes du nord Mali veulent faire appliquer comme la loi de Dieu, « n’a jamais été codifiée dans un livre de lois, elle se comprend plus comme une opinion partagée par les musulmans, fondée sur de nombreuses sources. » Le texte sacré ne s’actualise qu’en fonction des contingences historiques. Les quatre écoles juridiques de l’islam (hanafites, chafiites, malikites et hanbalites) divergent… Le hanafisme n’interdit pas l’alcool mais il met seulement en garde contre son abus. En cause, la contradiction dans le Coran même, en faisant œuvre du diable (verset 90 sourate V) ou signe de la faveur divine à l’homme (verset 67 sourate XVI).

Le pouvoir politique utilise l’islam depuis le cinquième calife pour légitimer sa transmission héréditaire et son autorité. Hela Ouardi : « Cela a consacré la dégénérescence de l’islam en idéologie et en instrument d’aliénation et de tyrannie ». Le « Vatican wahhabite » qui contrôle les lieux saints de La Mecque et Médine (mais pas Jérusalem) crée un mirage du présent dans le passé pour assurer sa prééminence aujourd’hui en faisant parler les textes saints. Il s’appuie sur l’argent du pétrole pour imposer sa vision particulière de la religion. Socialement, il manipule l’inquiétude liée aux bouleversements du présent pour dire sa vérité. Il « se fonde sur un ‘délire de pureté’ qui tente de restaurer un islam ‘chimiquement pur des origines’. » D’où l’importance accordée aux rites qui fixe les codes de la bonne conduite dans tous ses détails. La liste du permis et de l’interdit dispense ainsi tout musulman de faire un effort : au lieu d’approfondir sa foi par l’étude personnelle des textes, il se contente de suivre sa bande et sa tribu pour imposer le pouvoir de son clan.

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La religion, par les moyens modernes de communication et la mondialisation, devient « un système totalitaire », Hela Ouardi n’hésite pas à l’écrire. La voix du peuple devient la voix de Dieu – évidemment interprétée et répandue par ses interprètes : les idéologues du parti islamiste. On se croirait en « socialisme réel »… aussi faussement révolutionnaire, aussi conservateur.

Mais le revers de la médaille est qu’en faisant descendre l’islam dans l’arène démocratique, les islamistes se voient exposés à la voir jugée par les urnes, tout comme l’église catholique dans les débuts de notre IIIème République. Qu’en prenant prétexte de Dieu pour assurer leurs trafics par les armes, les islamistes pervertissent la religion et suscitent la réaction indignée des populations qu’ils soumettent – et des États jusque là restés attentistes : l’Algérie. Oui, la guerre civile menace à nouveau, comme dans les années 1990, si le pouvoir algérien ne fait rien contre les bandes armées qui menacent ses frontières sud. Et des militaires humiliés, à Alger, c’est la forte probabilité d’une révolte populaire, la suite logique du printemps arabe…

L’islam va-t-il connaître, avec un siècle de retard, la même séparation du religieux et du profane ? De l’église (ici des imams) et de l’État ? Il retrouverait ainsi ses origines : Mahomet comme seul porte-parole de Dieu, chaque croyant comme seul interprète de la Parole. Sans aucune excuse idéologique pour les crimes et profits.

Références :

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Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai

Cette spécialiste de la Chine depuis les années 1950, professeur désormais émérite des universités, a beaucoup écrit sur la sociologie du plus gros pays émergent. Elle a choisi une ville emblème, Shanghai, pour raconter l’histoire de l’essor économique, poussé ou rembarré par la politique selon les époques. Shanghai n’est pas Pékin et tout développement de la périphérie commerçante ouverte sur l’international fait de l’ombre aux mandarins impériaux ou rouges de la capitale. Ils veulent garder le pouvoir, or le premier pouvoir est celui des moyens. D’où le stop and go du développement des ports côtiers, jusqu’à la libération post-Mao de Deng Xiaoping : « qu’importe qu’un chat soit blanc ou noir, l’important est qu’il capture des souris ».

La Chine, orgueilleuse et nationaliste, utilise l’étranger pour son intérêt dès l’ouverture forcée fin XIXème. « Lorsque les barbares disposent de la supériorité militaire, il faut les apaiser par des concessions ponctuelles, les amadouer par de bons traitements et les neutraliser en les dressant les uns contre les autres, ou bien en les cooptant et en les intégrant aux structures administratives de l’Empire » p.27. Cette stratégie est toujours d’actualité…

Dès l’origine, « le principal moteur de la croissance, c’est l’entreprise privée » p.33. Avis aux socialismes qui croient que taxer et punir permet le développement. La bureaucratie impériale a recueilli les bénéfices fiscaux de l’expansion économique de la ville, mais en accompagnant l’évolution, pas en l’entravant. Marie-Claire Bergère fait bon marché de la thèse marxiste selon laquelle la Chine aurait été mise en coupe réglée par des exploiteurs capitalistes étrangers. Elle montre fort bien la symbiose qui s’est construite dès le début entre le pragmatisme des commerçants et artisans chinois et le système légal de propriété établi dans la concession étrangère en 1862. « Le nouveau dispositif juridique attire de nombreux investisseurs chinois qui, tout autant que les étrangers, se sentent rassurés par les garanties qu’il offre. Il facilite donc la réorientation, à des fins productives, de fortunes marchandes traditionnellement utilisées pour l’acquisition de titres officiels [aujourd’hui on parlerait d’emprunts d’État et de livrets A], le financement d’œuvres philanthropiques ou encore l’achat de faveurs bureaucratiques » p.85.

La révolution nationaliste de 1911 est née à Shanghai en voie de la modernisation et de démocratie, mais le pays ne va pas suivre. Le mouvement de boycott des produits japonais ou américains pour arracher des concessions aux étrangers est né là aussi dans les années 1920, mais les insurrections communistes en 1927 échouent. Il faudra Mao et la Seconde guerre mondiale pour que le fascisme du Guomindang laisse la place à la bureaucratie totalitaire rouge. Ce n’était pas l’idéal de la ville, plus portée à un bon gouvernement et une harmonie sociale par la porosité entre politique et économie, entre pouvoir et société.

« Le Haipai, ou ‘style de Shanghai’, est l’expression de la culture commerciale et cosmopolite de la Chine moderne » p.255. Elle s’oppose au Jingpai, style de Pékin, marqué par la répulsion des mandarins lettrés pour tout ce qui touche à l’argent et au pragmatisme. Masse contre élite, commerçants qui créent de la richesse contre fonctionnaires imbus de leur caste et du pouvoir. Toute l’histoire récente de la Chine – et pas seulement en Chine – se résume à cette rivalité entre Pékin et les ports côtiers tels Shanghai. L’échec du Grand bond en avant est suivi de la répression anarchique de la Révolution culturelle. C’est de Shanghai que partent les premières attaques de presse contre Mao Zedong, qui conduit par mégalomanie le pays à la misère. Bien que la Bande des Quatre (avec la veuve Mao) soit implantée à Shanghai, Jiang Zemin devient maire de la ville en 1985 ; avec son adjoint Zhu Ronji, il va négocier avec la capitale pour que son développement ne bouleverse pas trop les habitudes. Pékin désire en effet que la réforme économique soit graduelle, et mise en forme à la périphérie d’abord, pour ne pas menacer le pouvoir du centre. La revendication étudiante de la place Tian’anmen en 1989 donnera raison à Deng, mais ne remettra pas en cause la réforme. Au contraire, Shanghai en profite enfin, pour accélérer le développement économique et apaiser les tensions politiques. L’avenir chinois est aujourd’hui à Shanghai, Canton et Shenzhen-Hongkong plus qu’à Pékin.

C’est donc l’histoire contemporaine de l’essor chinois que Marie-Claire Bergère expose par l’histoire de Shanghai. Un livre utile pour comprendre les tendances longues de l’émergence et les imbrications croisées de l’économie et de la politique, du nationalisme et de l’ouverture. Utile aussi pour saisir ce qu’il ne faut pas faire en politique si l’on veut de la croissance : contraindre et punir par la multiplication des règlementations et des taxes.

Marie-Claire Bergère, Histoire de Shanghai, 2002, Fayard, 520 pages, €26.03 ou €18.99 format Kindle 

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Morlaix et Charles Cornic

Entre Trégor et Léon, collines à landes et vagues de la mer, la ville de Mont Relaix m’est sympathique. Elle est une ville moyenne française avec ses quelques 18 000 habitants ; un relais administratif avec son chemin de fer qui enjambe l’aber de ses 58 m de haut depuis 1863 ; une cité riche et variée entre industries locales et courses au large depuis toujours.

Je ne vous ferai pas un cours d’histoire sinon que les Romains ont occupé le site naturel, au débouché de la rivière, commandant l’accès à la mer. Que le port pénétrant dans la ville a soutenu le grand commerce au 16ème siècle, exportant miel, beurre, toiles, peaux et chevaux. Et même des livres, dit-on. Que l’incursion anglaise en 1522, alors que les hommes étaient occupés à la foire de Guingamp, saccage peut-être la ville avec forceries de femmes et passage au fil de l’épée d’enfants qui braillaient trop – mais que ces soudards soûlards se sont empoisonnés eux-mêmes en mêlant trop le vin au sang : les hommes revenus les massacrent sans peine le soir venus ! Depuis, la source quai de Beaumont est appelée « fontaine aux Anglais » tant elle a coulé rouge, des heures durant.

Je ne vous ferai pas une visite guidée de la ville, dont les églises Saint-Matthieu et Sainte-Melaine datent du 15ème siècle, jointes par la rue Ange de Guernisac aux maisons d’époque à pans d’ardoises. Le musée des Jacobins, située dans l’ex-église du même nom, vous dira tout de l’histoire et de l’ethnographie du coin.

Je ne vous dirai rien non plus des étonnantes maisons à lanterne, uniques en France, qui furent les demeures des riches bourgeois du 15ème siècle. Peut-être voulaient-ils transposer à la ville la pièce commune de la ferme ? Toujours est-il que ce genre de maison est centré autour d’un patio chauffé d’une gigantesque cheminée et que les étages montent par un escalier à vis jusqu’au toit en verrière, formant un puits de lumière jusqu’au sol. Les pièces s’ouvrent côté rue et côté jardin à l’étage, tandis qu’elles donnent toutes côté intérieur sur le patio central, à l’espagnole, avec une boutique sur la rue. L’une d’elle se visite, dite « maison de la Reine Anne ».

Mais j’aime à penser que ce creux en bord de rivière, s’ouvrant très vite aux bateaux sur la rade de Morlaix avant de s’épanouir au large, passé Carantec, fut propice aux rêves et aux initiatives. On se souvient de Tristan Corbière, poète maudit ; de Michel Mohrt, écrivain de l’Académie Française. Mais ils ne sont pas les seuls à être nés à Morlaix.

C’est Charles Cornic qui me séduit le plus. Personne, ou presque, ne semble plus le connaître, et pourtant ! Né en 1731, il commence dès 7 ans comme mousse sur les bateaux de son père. Il n’était pas d’accord mais a trouvé très vite de l’intérêt au métier. Comme tout gamin vif qui n’a pas froid aux yeux ni au corps, il observe, retient et réfléchit, s’endurcit – et ses talents de corsaire lui donnent le commandement d’un navire d’escorte à 25 ans. Jouer le chien de garde pour les convois commerciaux ne l’empêche pas d’oser : il s’empare de tant de navires anglais qu’il est très vite promu. Louis XV le nomme lieutenant de vaisseaux dans le « Grand Corps » à 33 ans.

Las ! Nous sommes en France et pas en Angleterre : la caste ne permet pas de déroger. Il n’est pas noble, il ne peut pas être capitaine sur un navire du Roi. Pas comme Nelson, fils d’un recteur du Norfolk, qui fut fait duc et pair par le roi après sa victoire d’Aboukir ! Il y a des sociétés ouvertes qui savent renouveler leurs élites ; d’autres sociétés qui sont fermées en dogmes, tabous et castes, et doivent être régulièrement renversées par des révolutions pour survivre…

A bord de la ‘Félicité’, trente canons, Cornic s’empare de frégates anglaises ; à bord du ‘Protée’, vaisseau de 64 canons, il capture 5 vaisseaux de la Compagnie des Indes. Le butin est énorme. Bien sûr, ses succès rendent jaloux ceux qui se sont contentés de naître et se croient « par nature » supérieur aux manants, préférant parader à se battre. Sept officiers nobles du Grand Corps n’hésitent pas à se défier ensemble sur une grève. Cornic gagne et les blesse tous. En décembre 1778, écœuré par l’attitude de la Marine à son égard, malgré 50 convois escortés sans perte, la capture de plus de 20 vaisseaux et la délivrance de plus de 1000 marins français prisonniers, il démissionne et prend sa retraite à l’âge de 47 ans. On le nomme ‘capitaine de vaisseau’ parce qu’il s’en va, et avec une pension minable.

Qu’à cela ne tienne ! L’homme encore jeune n’est pas conservateur pour accepter le fait accompli, ni rousseauiste pour se plaindre que c’est la faute des autres, les méchants dominants : en bon libéral de tempérament (et le siècle veut ça), il se fait corsaire pour lui-même avec un bateau armé par les négociants bretons, le ‘Prométhée’. On sait que ce nom désignait en grec le titan qui réussît à voler le feu aux dieux…

Fortune faite, il se retire à Morlaix, voyant passer non sans quelque plaisir la Révolution puis l’Empire. Les révolutionnaires le feront colonel général de l’artillerie à Bordeaux en 1790, puis adjoint au ministre de la Marine en 1793. Il s’éteindra heureux en 1809, à 78 ans, non sans avoir au préalable tracé un relevé précis et fait baliser la baie de Morlaix.

Un digne fils de la ville, dont la devise m’a toujours donné de la joie : « s’ils te mordent, mords-les ! ». J’apprends cela aux gamins, la liberté se gagne tous les jours.

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Hiata au Mali

Vaste terre africaine d’1,2 million de km² peuplé de plus de 13 million d’habitants, capitale Bamako, aucun accès à l’Océan, le Mali est composé de dunes de sable au nord, de savanes au sud, de paysages variés, de villages pleins de vie, de marchés colorés, de mosquées en banco de style soudanais et d’un grand fleuve : le Niger.

Pays enclavé, il a des frontières avec l’Algérie au nord-est, le Niger au sud-est, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et la Guinée au sud, le Sénégal et la Mauritanie à l’ouest.

Ce n’est pas mon premier pays noir et dès mon arrivée sur la terre africaine, je retrouve l’odeur de l’Afrique que le vent fait voyager à travers pluies et poussière au gré des saisons.

Les Maliens sont les descendants des plus grands empires africains, des hommes et des femmes dignes. Les ethnies qui peuplent ce vaste pays sont à 48% Mandingues. Les Bambara à l’ouest autour et à Bamako ; les Songhaï à l’est ; les Soninké à l’ouest (Kayes) ; les Sénoufo (Sikasso) dans la zone frontière du Burkina et de la Côte d’Ivoire ; les Dogon au nord-est sur le plateau de Bandiagara ; les Peul dans la cuvette du Macina ; les Maures et Touaregs au Sahara. Il y a également les Malinkés, Sarakollé, Bozo et Somono, Khassouké, Toucouleur. Si la langue officielle est restée le français, le bambara conquiert une place importante au milieu des langues mandé : bambara, malinké et dyula ; des langues voltaïques : dogon et sénoufo ; songhaï, hassanya et tamasheq demeurent vivants dans ces communautés. La religion dominante est l’Islam teinté d’animisme à 90%, l’animisme est pratiqué par 9% de la population, les Chrétiens ne sont que 1%.

Le Mali est un pays de musiques, chaque ethnie a la sienne : Ami Koïta dite la griotte raffinée ; Habib Koïte ; Toumari Diabate virtuose de la kora ; Oumou Sangare chanteuse engagée pour les droits des femmes notamment ; Salif Keita ; Boubacar Traore ; Ali Farka Toure, l’artiste-cultivateur ; Rokia Traoré ; Amadou et Mariam ; Tinariwen pour la musique touareg.

Les griots sont des musiciens ambulants, professionnels, qui vont de villages en villages chanter les louanges d’un lignage et de ses descendants. Ils font partie d’une caste. Paria et respecté pour ses connaissances, à l’occasion d’une fête on ne peut refuser sa présence car les suites seraient dommageables pour le maître de maison ! A l’entrée de la concession, bien droit, accompagné ou non de sa kora, il récite la saga ou une partie, bien planté devant le maître de maison. Certains griots sont attachés à la religion musulmane et récitent les louanges des marabouts ou des saints.

La société africaine ne ressemble pas à l’européenne. La communauté est organisée hiérarchiquement. Dans la concession vit la famille dans des cases ; le chef de famille est un monarque absolu ! Les « Vieux » sont des personnes respectées pour leur savoir et leur sagesse. Le travailleur donne sa paie à sa mère qui lui rend une partie pour son argent de poche, prend ce qui lui est nécessaire pour entretenir la maisonnée et reverse le reste au chef de famille.

En Afrique on pratique la tontine, sorte de caisse d’épargne entre famille, amis, voisins. Les membres de la famille mettent en commun une somme d’argent et chacun à son tour en empochera la totalité. Torti, le banquier italien du 17e siècle ne pensait certainement pas que son « invention » se retrouverait en Afrique où cette entraide est fondamentale.

Hiata de Tahiti

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Alexandre et la Macédoine au Louvre

L’exposition Au royaume d’Alexandre le Grand, la Macédoine antique au Louvre, s’est achevée le 16 Janvier 2012. J’y suis allé, il n’y avait aucune jeunesse et très peu d’hommes. Le public qui se pressait (470 visiteurs en moyenne très serrés, filtrés par les vigiles) était composé surtout de vieilles bourgeoises parisiennes papotantes qui encombraient les vitrines et « consommaient » avec délectation de « la culture » pour en parler entre elles dans les salons.

Comme d’habitude resserrée dans les sous-sols du musée, l’exposition s’efforçait de mettre en valeur dans les salles obscures quelques 500 objets de Macédoine antique, du 15ème siècle avant (très peu) jusqu’à l’époque romaine (mônumenthââle). L’intérêt, outre l’érudit plaisir universitaire, était l’évocation d’Alexandre le Grand.

Étaient montrés des ensembles funéraires complets ainsi que des objets de civilisation. Des fresques, des statues, des céramiques, des bijoux évoquaient l’éducation, la vie quotidienne, la religion et la mort. Alexandre et sa légende étaient en bonne place, sur la fin. Notamment des marbres montrant son visage à diverses époques, et la couronne de feuilles de chêne en or de son fils Héraclès, assassiné adolescent par Cassandre et enseveli dans une tombe princière.

Comme d’habitude, les objets étaient exposés à hauteur des yeux d’enfants et nantis d’une étiquette écrite en tout petit placée encore plus bas. Autant dire le ridicule de ce canon muséal : les enfants ne lisent jamais les étiquettes et les adultes sont obligés de se presser, de se pencher et de plisser les yeux pour lire le gris clair sur gris foncé des mots dans la pénombre. Cette myopie exigée n’arrange pas la circulation devant les œuvres et masque les objets sous le discours pointilliste.

Quel intérêt de savoir les dimensions ou la collection, plutôt que de savoir ce que c’est et à quoi ça sert ? Comme d’habitude, le baratin des panneaux muséaux « explicatifs » comprenaient un tas de mots inutiles et de tournures cuistres pour « montrer » que l’Hâârt exige respect et que les clercs de musée sont les grands-prêtres du culte. Ils n’ont pas fait sept ans d’études pour rien, ayant passé souvent le concours de conservateur deux ou trois fois.

C’est dire combien le snobisme de caste règne dans ces « manifestations » subventionnées d’État et que la culture « ouverte à tous » est un mythe bourgeois dont la réalisation exigerait de voir cantonner les érudits de musée au simple rôle de conseillers scientifiques. Seul l’éclairage, très filmique, ne semble pas faire d’ombre à la chasse gardée des fonctionnaires de l’art, sans doute parce qu’ils n’y comprennent rien et que le nom des obscurs qui réalisent la mise en scène ne figure pas au catalogue (vendu 49€). C’est pourtant l’éclairage qui réussit ce que les étiquettes et les textes au vocabulaire affecté ne réussissent pas : vous intéresser aux « choses ».

Si je persiffle, je n’en ai pas moins apprécié l’exposition et son thème. Mais je ne supporte ni le snobisme catégoriel, ni la prétention « démocratique » des musées parisiens dont les textes « explicatifs » n’expliquent rien, écrits en langue universitaire avec plein de mots savants et de périphrases superflues, alors qu’on pourrait dire les choses simplement sans violer le savoir. J’ai été quelques années archéologue et ai participé à l’élaboration d’expositions ; je suis même diplômé en master d’archéologie – ce n’est donc pas un béotien qui parle.

Reste la Macédoine, région peu connue de Grèce, les fouilles françaises qui datent de Napoléon III, et les découvertes qui éclairent Alexandre un peu mieux. Un numéro de la revue L’Histoire fait bien le point sur le sujet. L’exposition est fermée, vous n’en aurez ici, comme les dieux, que le fumet.

Photographies © RMN et revue L’Histoire : Alexandre Le Grand, 15 ans qui ont bouleversé le monde, Les Collections de L’Histoire n°53, novembre 2011, €6.90

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Réactionnaires

Article repris par Medium4You.

Qu’est-ce qu’être « réactionnaire » ? C’est celui qui réagit à une action ; en politique, celui qui est contre ce qui arrive et veut soit le rétablissement de ce qui était avant (conservatisme) soit l’établissement d’un idéal imaginé (gauchisme) ou d’un équilibre éternel (écologistes). La réaction est une action qui tend à provoquer l’effet contraire à celui qui l’occasionne. Sont donc réactionnaires tous ceux qui refusent le présent au nom d’un âge d’or, d’un ailleurs ou d’une « autre » politique.

Contrairement aux idées reçues, le terme de « réactionnaire » en politique n’est pas réservé aux conservateurs qui veulent retrouver un âge d’or (droite) ou protéger les zacquis (gauche) ; il est aussi applicable à ceux qui prônent le durable, autre nom de l’éternel. Cet âge de stabilité à (re)trouver peut être soit très ancien, soit plus récent.

  1. Ainsi, les contre-révolutionnaires n’ont jamais accepté la révolution libérale des Lumières en 1789 ; ils rêvent au retour du roi de droit divin, de la tradition établie, des féodaux.
  2. Certains écologistes remontent même plus loin, à l’époque néolithique où l’homme a cessé d’être chasseur-cueilleur respectueux de mère nature pour tenter de la maîtriser par l’élevage et la culture, bâtissant des villes pour y entasser les récoltes, créant l’État pour lever l’impôt et entreprendre de grands travaux pour dompter les fleuves, le vent, la matière.
  3. Les nostalgiques des Trente glorieuses rêvent de retrouver l’élan démographique, économique et moral des années de Gaulle, où le parti Communiste et la CGT allaient dans le même sens productiviste et progressiste.

Il y a donc des réactionnaires de droite, des réactionnaires écolos et des réactionnaires de gauche. Mais tous ont un point commun. Ils se ressemblent par leur itinéraire mental, toujours le même, obéissant à un schéma de causalité identique. La séquence commune est : refus du présent, sentiment de déclin, recherche d’un coupable, ressentiment anti-élites, désignation d’un bouc émissaire, rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur.

Extrême droite, extrême gauche et gauche écolo agissent de cette même façon. Toujours au nom du « peuple », bien sûr, à qui l’on inculque que célafôta et yaka. Selon cet archétype politique, peu importe le prétexte, le résultat sera le même. Inutile de prétexter qu’il y a « gauche » dans le titre, il s’agit là de pure idéologie, dont Marx, Nietzsche et Freud ont montré qu’elle n’est que le voile de bonne conscience sur les instincts refoulés.

Il suffit d’examiner point par point l’itinéraire de cet archétype.

1-      Refus du présent : il s’agit de montrer qu’aujourd’hui est pire qu’hier ou que l’équilibre abstrait (Dieu, l’Histoire ou Gaïa même combat). Pas difficile car rien ne va jamais comme on veut. C’est le sens du temps que de changer sans cesse. Le mouvement a deux sens, revenir à l’avant ou anticiper l’après – mais il s’agit, à droite comme à gauche, de quitter ce mouvement pour établir une éternité. De quitter l’histoire qui se fait pour fonder un équilibre perpétuel indépendant des hommes.

  1. L’extrême droite veut retrouver un âge d’or où la culture ne remettait pas en cause la nature, où tout était « naturel » : l’identité, l’état social, la hiérarchie du pouvoir, la croyance, les mœurs.
  2. L’extrême gauche veut retrouver une époque révolue en rétablissant ce qui était alors : État jacobin, politique industrielle, crédit largement nationalisé, franc géré par le gouvernement via la Banque de France, frontières, diplomatie armée indépendante dotée de la bombe nucléaire (en bref un capitalisme monopoliste d’État).
  3. La gauche écologiste veut un avenir sur le thème de l’équilibre, toujours hors de l’histoire, par un nouveau pacte écologique pour effacer l’humain des rythmes naturels et des ressources de la nature, en devenant « renouvelable » ou « durable ». Effacer l’homme des êtres prédateurs au nom d’un « équilibre » du vivant mythique.

2-      Sentiment de déclin : non seulement ça ne va pas, mais ça va de mal en pis. Vite, jetons le bébé avec l’eau du bain ! Pour les réactionnaires, de droite, de gauche ou écolos, il n’y a rien de bon à garder du présent. La nature se dégrade comme le climat, les ressources se raréfient et sont l’objet de compétition mondiale, la population nationale est envahie d’immigrés, l’économie s’effondre à cause des émergents et de la rentabilité marchande, la devise est laissée à un lobby de technocrates apatrides asservi au capital étranger, l’emploi se délite à cause des patrons avides qui vont produire ailleurs et déclarer des bénéfices où il y a le moins d’impôts, la diplomatie et l’éducation n’ont plus « les moyens », le français recule comme langue parlée dans le monde comme le bon français dans nos banlieues. Nous sommes en décadence, rien ne va plus, c’était mieux avant ; il n’y a plus de bons produits, plus de sécurité, plus de jeunesse, plus de morale…

3-      Recherche d’un coupable : il s’agit de démontrer la causalité diabolique, souvent assimilée au libéralisme économique, laisser faire et laisser passer. La différence entre les extrêmes, droite et gauche (avec les écolos), est que la première refuse tout laisser passer au nom de l’autorité réhabilitée contre le laxisme, alors que la seconde distingue soigneusement le laisser faire économique (c’est mal) et le laisser faire des mœurs (c’est bien). Il faut y voir un écart de clientèle, les bobos sont des bourgeois acquis à la gauche qu’il s’agit de garder alors que leur pente naturelle, fonction de leur position sociale et de leur statut de richesse, les mènerait volontiers au conservatisme (si je suis heureux dans la société telle qu’elle est, pourquoi vouloir qu’elle change ?). Or le mouvement historique montre l’affinité des libertés : de la liberté d’expression à celle de voter, de la liberté de faire à celle d’être. La liberté réclame la liberté, voyez l’Iran, la Chine, l’Égypte de Moubarak… Le coupable une fois désigné, pourquoi ne se passe-t-il rien ? Parce qu’il y a Complot, évidemment ! Complot planétaire, fomenté par tous ceux qui ont intérêt à préserver leur pouvoir financier, social et moral et qui empêchent « le peuple » de réaliser ce qu’il veut.

4-      Ressentiment anti élite : qui a donc intérêt à préserver ce qui est ? Ceux qui ont actuellement le pouvoir, les élites sociales, politiques, énarques et grandes écoles, des affaires. Elles sont mondialisées, libérales, riches, urbaines, bourgeoises, parlementaires, attirées par les États-Unis et à l’aise en anglais. Vous avez là tous les ingrédients de ce « qu’il faut » haïr : la société du contrat au profit du retour à la société patriarcale, la culture de la négociation au profit de celle de l’autorité imposée, la société ouverte au profit du protectionnisme et du corporatisme, la population multiculturelle au profit de la xénophobie, le bon français et la loi française contre la presse poubelle et l’instruction à l’américaine (déferlement de franchouillardise sur l’affaire DSK), la campagne contre la ville, le terroir contre l’Europe technocrate, le jacobinisme contre les organisations internationales, le nationalisme contre le cosmopolitisme, la pureté ethnique contre le mélange métèque…

5-      Bouc émissaire : il est tout trouvé, il s’agit du capitalisme libéral anglo-saxon mené par l’Amérique selon l’éternel Complot financier qui dépossède chacun de sa terre, de ses origines, de ses pratiques ancestrales ppour tout rendre négociable et marchand. Un classique qui touche l’extrême droite comme l’extrême gauche et les écologistes, malgré les euphémismes et les dénis. Il s’agit de remettre en cause tout le mouvement de libération de l’individu depuis les démocrates Grecs jusqu’à la révolution des mœurs de mai 1968, en passant par la Renaissance (lire les classiques païens au-delà de la Bible) et les Lumières (esprit critique, égalité en droit et dignité, sortie par l’éducation des obscurantismes et contraintes). Cela au profit du collectif qui commande et exige le fusionnel. Tous les droits au collectif, aucun droit à l’individu : telle est la vulgate de ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous. Evidemment, le collectif, c’est eux : le parti, l’avant-garde, les spécialistes autoproclamés, la technocratie d’Etat…

L’intérêt de désigner un bouc émissaire est que le ressentiment individuel peut prendre une forme physique collective manipulée et canalisée : la violence de « la rue » est orientée vers des ennemis clairement désignés. Tous ceux qui ne sont pas avec vous sont contre vous : c’est simple à comprendre ! Tu discutes ? Tu es donc l’ennemi, le Diable, le sous-humain, le malade. J’ai le droit moral de te haïr, le droit juridique de t’accuser de n’importe quoi, le droit médical de te faire soigner malgré toi dans des camps spécialisés de rééducation, le droit physique de te taper dessus (et plus si crise politique comme sous Hitler, Staline, Castro, Pol Pot ou Milosevic).

6-      Rassemblement autour d’un État fort servi par un sauveur : à cette anarchie apparente des intérêts particuliers qui semble faire de la société une jungle, le remède refuge est l’État national et social. Il s’agit de la nostalgie de la monarchie, état « organique » où tout le monde est à sa place selon l’ordre divin ou « naturel », ou de l’Etat « intrument de la lutte des classes » pour retrouver l’équilibre de la société d’avant les classes, l’état définitif de la fin de l’Histoire, ou encore de l’empeinte humaine minimum dans l’état de Nature. C’est une constante des programmes de gauche comme de droite extrêmes que ce social nationalisme (ou national socialisme) dans un seul pays. Repli sur soi, sur ses origines, ses traditions, son « modèle social », ses frontières. Contre l’étranger, les traités négociés, les classes privilégiées, les lobbies, vive le peuple sain, rural et premier ! Local contre global : la terre seule ne ment pas, bon sang ne saurait mentir, vox populi vox dei.

  1. Pourquoi l’État ? Parce qu’il est réputé au-dessus des classes et des partis, des intérêts personnels – même s’il est manipulé par une caste étroite au nom du « peuple ». Parce que seules les frontières définissent le domaine d’intervention d’un État.
  2. Pourquoi un sauveur ? Parce que nul groupe ne peut seul être le maître en démocratie, enclin plutôt à négocier, à faire de la petite « politique ». « Yaka imposer car célafôta l’élite établie », est le slogan populiste.
  3. Pourquoi populiste ? Parce que le populaire est toujours en retard d’une génération sur les mœurs – depuis tous temps. Resté autoritaire malgré 1968, patriarcal machiste malgré le droit de vote de 1945 et l’égalité dans le mariage 1975, partisan des solutions de force malgré l’éducation (nationale).

Toute époque de crise engendre ressentiment social et repli sur soi, crispation et intolérance. Malgré l’écart affiché des idéologies, le schéma de réponse politique est le même : il s’agit d’arrêter le temps, de trouver l’équilibre qui rendra immobile le système. Il s’agit là d’un rituel archétypal où peu importent les prétextes – de gauche, de droite ou écolo : l’avenir espéré est résolument réactionnaire.

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La vraie question des présidentielles 2012

La campagne à l’élection présidentielle est partie. Moins avec les « universités » d’été qu’avec la primaire socialiste qui vise à faire élire un « président de gauche » avant de se présenter devant l’ensemble des Français. C’est alimenter l’usine à spectacle, faire agir le buzz des médias, focaliser en rose l’attention des gens. Au risque qu’ils se rendent compte de l’indigence fondamentale du projet politique… Certes, une présidentielle française est l’élection d’un personnage à la tête de l’État – pas celle d’un parti comme au Royaume-Uni ou d’une coalition comme en Allemagne ou en Scandinavie. La France se rapproche moins du modèle américain puisqu’elle n’a ni son fédéralisme ni ses contrepouvoirs, que du modèle russe où le parti ne sert qu’à rassembler les godillots autour du chef. Mais ce ne sont ni les minois altiers ni les petites phrases qui font une présidence. C’est le projet d’avenir, rassembleur des Français.

Où en est-il, ce projet ?

A droite il reste flou car les perspectives tracées en 2007 se sont diluées avec la crise financière mondiale et systémique. Le discours de Toulon était un bon discours, n’en déplaise à ceux qui considèrent que tout ce que fait Sarkozy ne peut qu’être entaché du péché originel. Toulon pointait bien que la France ne pouvait agir seule, qu’il fallait négocier pied à pied et dans la durée avec nos partenaires européens, occidentaux et internationaux pour imposer des règles communes à la finance, aux marchés, aux agences de notation. Il y a toujours un État qui a intérêt à conserver des paradis fiscaux, trous noirs où tout est possible et où les fortunes disparaissent. C’était avant-hier le Royaume-Uni, hier les États-Unis et la Russie, c’est aujourd’hui la Chine, le Brésil, le Mexique, les pays arabes… Sans transparence, pas de marché libre ; sans règles communes de sécurité, pas de libéralisme économique ; sans connaissance de qui investit dans quoi, pas de produits financiers sûrs. Or les trous noirs financiers continuent d’exister et les hedge funds de rester incontrôlés. La négociation Bâle III visant à renforcer les fonds propres des banques est un petit pas, mais pas avant 2019 et probablement insuffisant. Les contraintes des parlements de chaque pays de la zone euro font qu’avance très lentement le fédéralisme budgétaire indispensable à une monnaie unique. La Grèce fait ce qu’elle veut, sollicitant des fonds pour rester dans l’euro, menaçant en cas de faillite d’entraîner la faillite des banques allemandes qui lui ont beaucoup prêté, mais répugnant à toucher aux zacquis des richissimes, de l’église, des commerçants sans factures, des particuliers à piscine non déclarée, des cheminots payés 5000€ par mois pour faire rouler les rares trains.

Quelle « solidarité » y aurait-il à faire financer les fraudeurs grecs par les smicards français et allemands ? Sur le sujet, la droite en appelle au contrôle européen et la gauche se tait, le « grand principe » de solidarité suffirait…

A gauche, le projet reste dans les limbes car ce qui est publié date trop et reste trop partisan. Le futur président élu ne pourra que s’asseoir dessus. Car la dépense publique c’est bien… tant qu’on a les moyens. En situation de pénurie, il faut gérer ce qui reste. Les socialistes devraient en avoir l’expérience, puisque les systèmes du socialisme « réel » avaient cette gestion : par les queues, les privilèges catégoriels, la récompense du bon petit militant répétant la voix d’en haut. Las ! les socialistes capitalistes ont pris goût à l’expansion ; ils sont passés experts de la redistribution du toujours plus ; ils ne savent que faire lorsqu’il y a chaque année moins. Il ne savent surtout pas comment on produit plus et mieux ! D’où cette incantation rituelle au yaka : yaka faire payer les riches, yaka faire une grrrââânde réforme fiscale, yaka réinstaller des frontières, yaka forcer Merkel, yaka nationaliser les banques, yaka créer que des emplois publics…

La fin des grandes espérances

Les Grandes espérances est un roman de Charles Dickens qui date de 1860 ; il a été repris brillamment en film par David Lean en 1946 (extrait vidéo sur Allociné). Le jeune Pip se trouve pris par des événements qui le dépassent ; il voit ses illusions s’évanouir en même temps que ses espérances financières et de statut lorsqu’il devient adulte. Tel est le cas de la France et, avec elle, de nombreux pays européens. 2012 verra des élections sans espérance. Ni changer la vie, ni travailler plus pour gagner plus ne résistent à la crise. On ne change pas la vie, on l’adapte ; on ne peut ni travailler plus en raison du chômage ou, si c’est le cas, on gagnera moins parce que les impôts augmentent et les retraites diminuent. La quinzaine Mitterrand a dépensé à tout va et la décennie Chirac n’a rien foutu. Conséquence : la France a pris une génération de retard dans les réformes nécessaires. Il ne s’agit pas de réformer pour réformer mais d’adapter notre État providence (jamais en reste de dépenses) à notre démographie (pourtant moins mauvaise que d’autres). Les Suédois ont mis 15 ans à réviser leurs retraites ; nous n’avons pas encore commencé hors les mesurettes à la serpe (donc injustes) qui ne font que gagner du temps et augmentent la grogne sociale comme l’incertitude sur l’avenir.

Enterré papa protecteur et maman consolatrice dans le film de David Lean. Le jeune Pip est orphelin, mais courageux, et ce n’est pas sans quelque humour qu’il oppose à la poigne du forçat un résolu « si vous me remettiez droit, peut-être que j’aurais moins mal au cœur et peut-être serais-je plus attentif ». Exit le gaullisme de la reconstruction que Villepin rêve de voir revenir, anachronique ; les Français refusent la victimisation à la Royal et le care d’Aubry, mot incompréhensible fait pour les balader. Le problème est qu’ils sont tourneboulés et qu’ils devront voter en étant pris à la gorge par les marchés et avec mal au cœur. Ce n’est pas « la faute à » ce grand méchant marché : si les traders s’amusent, c’est bien parce que le terrain de jeu leur reste ouvert (où est la régulation ?) et que les acteurs sont minables (que foutent les politiques pour réduire les déficits indécents qui durent en France depuis… 1974 ? et pour contrôler les fonds européens alloués à la Grèce ?). Sans les marchés, les salaires des fonctionnaires et des retraités sont automatiquement amputés de 10% par an. Est-il normal d’emprunter non pas pour investir mais pour payer le déficit courant ?

Conséquences politiques

Le prochain quinquennat aura à gérer l’austérité et non les espérances. Dans ce contexte, la légitimité du sortant se trouve renforcée : lui connaît mieux que les autres les arcanes et les partenaires ; lui a réagi à temps et comme il fallait pour réunir les Européens et les instances internationales. On peut lui reprocher son entêtement à ne pas revenir sur les cadeaux fiscaux faits au CAC 40 et aux bistrotiers-restaurateurs, mais peut-on lui reprocher les abattements sur succession et assurance-vie plafonnés, destinés avant tout aux classes moyennes ? Ces oubliés des redistributions socialistes et pressurés favoris du fisc durant des décennies n’ont-elles pas droit à un geste même si l’effort doit être réparti sur tous ?

Mais son caractère, ses haines et son histrionisme médiatique ont lassé. Peut-être les Français choisiront-ils à gauche. Pour gérer l’austérité, François Hollande apparaît le mieux placé par son ton raisonnable, sa réforme fiscale déjà pensée, les ralliements des partisans DSK. Hollande incarne la fonction présidentielle dès avant l’élection alors que Royal reste opposante à tout prix et Aubry chef de parti. Martine Aubry est plus l’incarnation des valeurs de gauche, mais cette élection se jouera moins sur les valeurs cette fois (contrairement à 2007), et plus sur la capacité à gérer l’incertain. La propension dépensière, l’accent mis sur les bobos-intellos avec « la culture », une certaine rigidité de mère autoritaire, font que Martine Aubry apparaît plus comme la présidente de la fonction publique que comme celle de tous les Français. Car ce qui manque à gauche est bien là : où sont les encouragements à la production ? Est-ce un État exsangue qui va créer les 3 millions d’emplois pour les 4.5 millions de chômeurs ou travailleurs à éclipse ?

A droite comme à gauche, pas question de toucher aux filets sociaux, seuls à même de conserver une relative unité aux égoïsmes de caste dans une France restée très Ancien régime. L’Éducation nationale les produit dès le collège avec l’élitisme matheux et les redoublements méprisants. Les principales dépenses sociales concernent la santé et le chômage. Difficile de réformer en profondeur la santé car le vieillissement de la population en font un secteur très sensible. Pour le chômage, la seule façon d’améliorer les choses est d’encourager les emplois. Moins de chômeurs, cela fait moins de prestations sociales, plus de taxes qui rentrent et moins d’assistanat santé avec les cotisations prélevées sur les salaires et les mutuelles abondées par les employeurs.

La vraie question 2012 est donc l’emploi

Un emploi de croissance et pas ces palliatifs temporaires qui consistent à créer des services tant et plus là où ils ne sont pas indispensables. Un emploi d’entreprise donc et pas des précaires d’État ni des auto-entrepreneurs provisoires. Sur l’emploi, on attend Nicolas Sarkozy, mais il se réserve pour la campagne. On attend François Hollande, mais il attend d’avoir gagné les primaires. Elles ne se gagnent, probablement, qu’en caressant les militants archaïques et la fonction publique dans le sens du poil. Souhaitons que le sens des réalités et le sens de l’État l’emportent ensuite sur le sens du poil…

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Louis-Ferdinand Céline, Rigodon

Article repris par Medium4You.

Rigodon’ clôt la trilogie allemande commencée avec ‘D’un château l’autre’ et poursuivie par ‘Nord’. Il évoque surtout les trains, en Allemagne bombardée, qui vont cahin-caha transporter Céline, sa femme Lili et le greffe Bébert jusqu’au Danemark où ils vivront la fin de la guerre. Le rigodon est une danse, mais aussi un coup au but. Tout à fait la situation nazie début 1945 : un air à deux temps, sur place, sans avancer ni reculer, ni aller de côté, par les deux armées alliée et soviétique – en même temps pilonné sans relâche du haut du ciel.

‘Rigodon’ est un roman, pas le récit du réel arrivé à Céline. Il est, comme les romans précédents, la transposition fantastique et dramatique, opérée par la mémoire et par la construction d’écrivain. Il n’y a pas eu, dans la réalité, enchaînement des trains d’un bout à l’autre de l’Allemagne, ni une gare de triage détruite pour éliminer les indésirables, ni même probablement de « mômes » baveux, crétins, attardés qui permettent au couple et au chat de passer la frontière dans un train Croix-Rouge. Mais ces riens ne font rien. La magie agit. Lecteur voyeur. Céline s’y dévoile plus qu’ailleurs parce qu’il a déjà raconté, ressassé la guerre, les bombes, le chaos. Et qu’il sent la fin de sa vie : il mourra le manuscrit rendu. Ses hantises et fantasmes remontent à cru.

Il y a les compagnons boulets comme Le Vigan, ou de qui se méfier comme Restif, et les rencontres de hasard comme Felipe l’Italien obsédé par son usine à briques. Il y a les fonctionnaires teutons, jugulaire jugulaire, mais accessibles à la logique, voire au billet de 100 marks plié dans la main. Et toujours « les mômes », du nourrisson épargné par un bombardement aux attardés mentaux abandonnés par leur nurse tubarde. L’obsession est de garder les possessions, le sac à Bébert au double fond pour les papiers et un peu d’or, le sac à bouffe. La menace est le feu du ciel, ces bombardements de Forteresses qui tombent aveuglément sur les gares, les rails, le canal de Kiel. Le comique est le grotesque, le pompier unique de toute une ville, le cône de glaise qui a englouti une épicerie à Hambourg, les mômes qui dansent sur le pont de fer tandis que le ciel fait la bombe…

Pour apprécier ‘Rigodon’ il faut avoir lu les deux précédents tant les allusions y fourmillent. Mais qui lit cette suite ne s’ennuiera pas. Hors les 23 premières pages de hors d’œuvres datés, râleurs et sans intérêt, on retrouvera la verve de Céline, son talent à captiver par le choix des mots familiers ou des expressions crues, son art de la mise en scène. « Elle poulope et je boquillonne », n’est-ce pas imagé à souhait ? La scène surgit aux yeux aussitôt, mieux que par le plat « elle se dépêche et je la suis avec mes cannes », non ?

Même dans les remugles d’actuel, que Céline entrelace à son récit avant de s’écrier « je m’égare ! je vous avais laissé à… », sa verve est réjouissante. Exemple le Tartre qu’il appelle désormais le ténia : il lui reproche sa posture confortable de gôch morale dans le vent, de résistant dernière heure par la plume. Sartre avait déclaré ne jamais s’être senti plus libre que sous l’Occupation. « Mais le ténia, à propos, que n’avait-il provoqué les boches, il aurait été en prison puisqu’il souffre d’être là à se promener bien libre… il avait tous les nazis, de pleines salles, au Sarah-Bernhardt !… il serait monté sur la scène  il leur aurait dit : vous tous teutons je vous hais, pillards, tortionnaires, bientôt vous serez tous chassés ! bravo !… et puis hachés très menus ! et puis roustis… ça sera ma vengeance de Sartre ! foi de ténia ! vive la France libre ! Je crois qu’il aurait eu ce qu’il demande prison, patati… encore je suis pas bien sûr qu’ils l’aient jamais pris au sérieux… » p.854. Il évoque encore Dur-de-la-feuille (Claudel) et Buste-à-pattes (Montherlant) comme les seuls vivants en Pléiade, comme lui à l’époque. En fait, le premier Pléiade de ses romans ne paraîtra qu’après sa mort mais il était en route.

Je ne suis pas inconditionnel de Céline, mais après l’avoir lu dans ma jeunesse, le relire à l’âge mûr est intéressant. Son côté héneaurme (comme disait Flaubert) le rend rabelaisien, bien qu’avec un côté cynique puritain populaire qui passe moins bien après l’évolution des mœurs en 1968. Il a bien secoué sa société archaïque, machiste et autoritaire, furieusement bourgeoise, fondée sur l’envie et l’avidité – et cela est réjouissant ! Contre nos histrions de Cour qui paradent à la télé et graphomanient les journaux pour défendre l’indéfendable de leur caste, leur héros accusé de viol d’une domestique, il nous faudrait un autre Céline.

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, 1961, Romans II, Gallimard Pléiade édition Henri Godard 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, Folio 1973, 307 pages, €7.30

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Dudouet et Grémont, Les grands patrons en France

L’intérêt de ce livre est qu’il se situe – volontairement – au carrefour de l’économie, de la sociologie et de l’histoire politique. C’est ce qui le rend précieux. Le patronat français est bien loin des 200 familles chères au Front populaire. Il est aujourd’hui principalement composé d’ex-fonctionnaires, issus des Grandes écoles de la République, surtout Polytechnique et l’ENA.

La relation incestueuse du pouvoir politique et économique, tellement française, s’est déplacée. Hier l’État était tout-puissant, faisait et défaisait les rois en entreprise. Aujourd’hui, alors que la mondialisation exige l’efficience, les matheux formatés Éducation nationale délaissent le « service » public pour le profit privé. Ce qui compte reste toujours le pouvoir : celui, social, d’imposer ses vues ; celui, égoïste, d’amasser le maximum d’argent. Pas le pouvoir d’œuvrer pour la société, pas même pour l’entreprise : les grandécolâtres ex-fonctionnaires sont des mercenaires, pas des entrepreneurs.

L’état des lieux, dressé par un chercheur au CNRS rattaché à l’université Paris-Dauphine et par un économiste président de l’Observatoire politico-économique des structures du capitalisme, est édifiant. Les élites, sélectionnées par le système puis autoproclamées par cooptation constante, suivent un mouvement qui les dépasse. Avant 1914 c’était le libéralisme où le moins d’État possible assurait la plus grand puissance des profits et de la notoriété. Il a fallu deux guerres mondiales pour immiscer l’État dans l’organisation de l’économie et engendrer cet autoritarisme industriel qui a fait le bonheur de ceux qui sont bien « nés ». Non de sang, mais de méritocratie scolaire appuyée d’un puissant réseau social. Fils de patrons et fils de profs, aiguillés dans les bons lycées des bons milieux, ont investi les allées du pouvoir politique, puisqu’il était l’antichambre du pouvoir de l’argent. L’âge d’or s’est situé entre 1945 et 1986, lorsque l’État possédait le principal par nationalisation et nominations.

Depuis, la « privatisation » a eu lieu. Mais croyez-vous qu’elle soit sociale ? Pas du tout : les ex-fonctionnaires ont pantouflé royalement dans les prébendes. Ce sont toujours les écoles des corps d’État qui assurent le principal des patrons 2008 (dernière année de l’étude). Sauf Normale sup, reléguée au fin fond pour ignorance économique. Un tiers des patrons du Cac40 sort non seulement des grandes écoles au recrutement malthusien, mais aussi des grands corps d’État. Cette relation incestueuse démontre l’intrication du politique et de l’économique plus qu’ailleurs dans la France d’aujourd’hui. C’est dire combien il est peu adapté à la globalisation de la production et des échanges… A-t-on jamais vu encore une grande entreprise internationale nous demander un énarque pour la présider ? A l’inverse, les écoles de commerce émergent peu à peu, notamment les plus prestigieuses comme HEC, ESSEC et ESC Paris. Mais pour la France, ajouter l’ENA et passer par l’inspection des Finances reste le must.

Car la France, société de cour, fonctionne en réseau hiérarchisé. Plus vous êtes proche du pouvoir, du sommet, de l’Élysée, plus vous avez de pouvoir symbolique. Or le pouvoir symbolique se traduit, chez nous, par du pouvoir réel. Jean-Marie Messier (dit J6M : Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde), bien que polytechnicien et énarque, n’était pas proche du cœur de ce pouvoir symbolique, ce pourquoi il a été lâché par les « parrains » (au sens mafieux) du capitalisme français. Sa société, Vivendi, bien qu’endettée, n’a pas fait faillite. C’était le signe qu’elle restait viable malgré la course aux rachats externes. Mais son PDG marginal a été éjecté. La caste se défend.

Le tableau du réseau social des entreprises du Cac 40, patiemment élaboré par les auteurs, est éclairant. Au centre du pouvoir se situent les financiers détenteurs du levier crédit : BNP-Paribas et Axa. Autour d’eux gravitent, reliées soigneusement par des conseils d’administration croisés, les entreprises du cœur : Total, l’Oréal, Air France-KLM, Vivendi, Alcatel, Lafarge, Renault. Pour celles-là, pas touche ! Aucune offre publique d’achat ou rapprochement possible sans consentement des parrains.  Tout le gotha se dresserait contre car s’y trouvent des entreprises nationales stratégiques (Total, Renault, Air France, BNP, Axa, Alcatel) et des pompes à phynance pour le pouvoir politique (L’Oréal, Total, Vivendi). Les opéables sont celles qui n’ont guère de relations avec ce pouvoir social politique et économique : Michelin, Danone, Bouygues, PPR, Accor, Vallourec, Cap Gemini, LVMH, Pernod Ricard, Arcelor…

« Le virage libéral qu’a connu la France dans les années 1980-1990 relève qu’une dynamique historique commune à tous les pays occidentaux et ne peut donc se réduire à la stratégie des élites nationales, supposant une communauté de vue et d’intérêts que les compétitions internes nuancent fortement » (p.66). Mais l’élite a bien vu son intérêt et le « service » public est resté un paravent idéologique (où catholiques voisinent avec les positivistes). Rideau de fumée bien commode pour masquer le réel : appétit de pouvoir et avidité d’argent. Les privatisations ont assuré la pérennité de l’élite hier d’État, aujourd’hui du clan des grands groupes. Rares sont les héritiers de familles fondatrices et propriétaires de l’entreprise. La majeure partie des « patrons » est mercenaire, entendus comme les PDG et autres directeurs exécutifs des sociétés cotées au CAC 40. Formés matheux au lycée et formatés par les Grandes écoles, ils défendent leur groupe restreint fait de condisciples, d’intermariages, de cohabitation dans les quartiers huppés, de formations en lycées ou prépas d’excellence, et de relations au cœur de l’État. Très peu d’étrangers dans ce nid incestueux : 23 sur 136, dus surtout aux prises de participations européennes. Évidemment très peu de femmes : 3 sur 136.

Reste la question de toute élite : celle de sa légitimité. Autant les footeux et autres tennismen ou women peuvent, sans faire scandale, s’approprier une grosse portion des ressources produites, autant les grands patrons ont peu de légitimité à percevoir golden welcome, stock options, bonus et retraites chapeaux. « Il existe une forme d’enrichissement des grands patrons qui ne subit pas d’opprobre comparable : celle de la valorisation de leur capital économique » (p.141). Les patrons propriétaires qui développent leur entreprise, créent des emplois et augmentent la notoriété de leur marque nationale, sont légitimes quand ils en profitent eux-mêmes. Ceux qui font scandale sont les mercenaires, trop souvent ex-fonctionnaires : ils s’enrichissent sans cause, avec pour seul bagage le pouvoir de leurs relations.

Comme quoi l’État, lorsqu’il se mêle d’économie, n’a pas la légitimité qu’on veut bien lui prêter pour régler la société. Plus d’État qui régule est une revendication économique légitime, réclamée par le libéralisme (voir Fernand Braudel). Mais régulation ne signifie certainement pas plus de fonctionnaires aux commandes !

Un livre passionnant qui se lit facilement et vient compléter pour l’entreprise les analyses de la bourgeoisie par le couple Pinçon-Charlot.

François-Xavier Dudouet et Éric Grémont, Les grands patrons en France : du capitalisme d’État à la financiarisation, 2010, éditions Lignes de repères, 174 pages, 17.10€

Eric Grémont est directeur de l’OPESC

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Clearstream révèle l’inceste politico-industriel français

Le nouveau procès de l’affaire Clearstream est débarrassé des enjeux politiques des protagonistes puisque Villepin a échoué à déstabiliser Sarkozy. Il est devenu président et n’est plus plaignant. La justice dira si Dominique de Villepin a profité des circonstances pour manipuler l’affaire des listings, directement ou indirectement. Mais c’est un détail de l’histoire, un leurre qui brille pour attirer les médias ailleurs que là où ça fait mal.

Car la vérité est que cette affaire montre les relations incestueuses du pouvoir et de la politique. Dans un État centralisé comme la France, tenu par une caste très restreinte de gransécolâtres, l’industrie attire la politique parce que là est l’argent. Le livre de Dudouet et Grémont sur ‘Les grands patrons en France’, paru en 2010, étudie ce microcosme avec sérieux.

On l’avait vu jadis avec l’affaire du Crédit Lyonnais, où un énarque de gauche avait fait perdre 16 milliards d’euros aux contribuables avec son petit jeu de lego dans la communication. Les moralistes vertueux parlent de faire rendre gorge aux affreux capitalistes mais, quand il s’agit d’un inspecteur des finances socialiste, il n’est condamné qu’à 59 000€ d’amende et toutes les grandes orgues morales s’empressent de se taire pour passer à autre chose.

On l’a vu avec l’affaire Elf où des sommes issues de surfacturations réapparaissaient dans les comptes des partis politiques. Encore avec Luchaire, et le raid mené en 1987 contre la Société générale par le pouvoir politique pour la renationaliser discrètement…

On le voit aujourd’hui avec l’affaire Renault où un service de sécurité monte des affaires de toutes pièces pour justifier son budget, jouant sur la paranoïa des « services » français assez ignares en économie…

La résurgence du listing truqué Clearstream n’est que la énième révélation de la corruption rampante que connaît la France entre ses fonctionnaires et l’argent. Monsieur de Villepin a vendu la mèche, avec cette naïveté antipolitique qui est souvent la sienne. Dans une « Note à Messieurs les juges D’Huy et Pons sur l’affaire Clearstream », qu’il a rendue publique en 2007, il se défend comme un beau diable plongé par malveillance dans un bassin d’eau bénite.

Il décrit surtout la cascade des « affaires industrielles » qui naissent inévitablement de la relation incestueuse de l’économie et du pouvoir d’État. Quand les entreprises dépendent, les jeux de pouvoir ne sont pas loin. Et quand le pouvoir excite, quelle puissance est mieux à même de le servir que l’argent ? Peut-être la « déviation politique de cette affaire n’est-elle qu’un leurre », comme l’affirme M. de Villepin. Elle masque une plus vaste affaire de corruption et d’ego qui se servent de l’État pour leur profit personnel. Pour cela cette « Note », au-delà du personnage de l’ex-Premier ministre, est de salubrité républicaine.

Dès le préambule, la succession des « affaires » est évoquée :

  •  « les frégates de Taiwan dont le problème des rétro-commissions pour un montant de plusieurs centaines de millions d’euros n’est toujours pas élucidé,
  • « le système Clearstream » connu depuis 2001 comme pouvant favoriser le blanchiment : le livre ’Révélations’ par Denis Robert, journaliste d’investigation auquel la cour de Cassation a reconnu en février dernier le bienfait de contrepouvoir nécessaire en démocratie
  • « les rivalités industrielles EADS/Airbus et plus largement au sein des industries de l’armement français, avec en toile de fond le conflit Thomson/Lagardère des années 1990. »

A la page 7 de la note, l’enchevêtrement des « intérêts » du privé et de l’État est présenté comme « normal » dans la République. Ne s’agit-il pas de « défense nationale » ? Les ministres deviennent alors des décideurs industriels, certains ont une influence personnelle sur les groupes privés, des personnes, organismes ou partis bénéficient sans vergogne de « rétro-commissions », les uns instrumentent les autres pour servir leurs rivalités au sein des entreprises… La « Note » évoque des « clans » et du « meccano industriel ».

L’Annexe 4, « retranscription lettre de Jean-louis Gergorin à mon intention (…) 15 novembre 2004 » est à cet égard effarante ! S’en dégage l’impression que la seule distraction des hauts fonctionnaires dans les palais de la République est de faire et défaire les rois et chambellans dans les grandes entreprises françaises ! Alain Bauer, observateur de la délinquance et accessoirement ancien Maître maçon du Grand Orient de France, est « ami de Gergorin mais prestataire de service pour Airbus » p.9. Voire « un ami de Philippe Delmas et un proche de Nicolas Sarkozy » p.13.

Quant à M. Gergorin, il est présenté comme « agité » p.17, fabulateur p.18, « manipulateur » note 9, « obsessionnel », « obsédé du complot », « très intelligent et fort convaincant » note 13 – en bref carrément paranoïaque. L’Express du 13 décembre 2004, sous la plume du très informé journaliste d’investigation Jean-Marie Pontaut, le décrit ainsi : « Âgé de 58 ans, cet ancien élève de l’X et de l’ENA, à l’intelligence fulgurante et imaginative, a notamment été chef du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay de 1979 à 1984, date à laquelle il intègre le groupe Matra. Devenu rapidement l’un des chouchous de Lagardère, une sorte de fils spirituel, Gergorin participe à l’essor du groupe. Avec, chevillée au corps, une ambition permanente: défendre coûte que coûte les intérêts de son entreprise. Ce qui le conduira à ferrailler violemment contre Alain Gomez, à l’origine, selon lui, de toutes les tentatives de déstabilisation du groupe Lagardère. »

Et c’est à ce genre de personnage que « le système » de notre République offre un boulevard pour manipuler et déstabiliser toute une industrie !

Les déboires qu’a connus Airbus ne sont pas uniquement industriels : l’intervention politicienne y est aussi largement pour quelque chose ! De telles turpitudes de fonctionnaires en mal d’ego viennent sans cesse interférer avec l’objet social, faute de contrepouvoir.

La France est-elle meilleure que ces dictatures arabes à qui elle donne des leçons ? Une élite minuscule, contente et sûre d’elle-même, ne fait-elle pas comme le clan Ben Ali ou Kadhafi avec les bijoux de l’industrie nationale ?

Le Corruption Index de l’organisation Transparency International place la France au 25ème rang mondial, derrière la Suède (4ème), le Canada (6ème), la Suisse (8ème), l’Allemagne (15ème), le Japon (17ème), le Royaume-Uni (20ème) et les Etats-Unis (22ème)

Le rapport 2010 Transparency International 

Voir aussi Denis Robert, Clearstream l’enquête, 2006, éditions les Arènes, €18.81

Denis Robert, L’affaire des affaires, t.1, 2009 Dargaud, en bande dessinée, €20.90, L’enquête, t.2, €20.90

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Voltaire ou la philosophie d’un vrai laïc

François Marie Arouet était quelqu’un de positif. Il croyait au bon sens et raillait la bêtise. La France n’en a jamais manqué et le grand plaisir du maître était de pourfendre les ignares. Il s’agissait pour lui de ne pas être dupe, ni des charlatans, ni des mots, ni de soi-même. Nul, sinon Dieu, ne peut connaître la Loi du monde et bien présomptueux qui croit La détenir révélée à lui seul. L’être humain n’est doté que d’une intelligence toute relative qu’il met en œuvre par hypothèses et tâtonnements pour approcher la vérité. La connaissance de nos limites est la meilleure garantie contre la fatuité d’être « né » et l’orgueil d’être possesseur de la Vérité. « Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? », demande-t-il dans un article philosophique ?

Fils de notaire élevé chez les Jésuites, pamphlétaire et embastillé en 1717 pour avoir moqué le Régent, puis une nouvelle fois en 1726 pour avoir moqué Rohan, chevalier, il s’exile en Angleterre de 1726 à 1730. Celui que l’absolutisme vol taire (‘veut faire taire’ en antique françoys), mourra « en détestant la superstition ». Il lui préfère l’utile. Ce qui conforte l’homme, son corps, ses sens et son esprit est meilleur, dans l’histoire, aux querelles des Grands, aux massacres des guerres d’honneur et aux petites phrases de Cour qui tiennent lieu de gouvernement. Les hommes feraient mieux de produire des biens et d’offrir aux autres des services, au lieu de s’exaspérer d’absolus mystiques et d’arbitraires vaniteux. C’est le mérite de l’Angleterre, où la religion est privée, le Roi limité et le commerce encouragé.

Toute la contestation d’Ancien Régime est là, dans cette révolte voltairienne contre les fats, les privilèges et les dévots. L’intérêt général n’est pas dans la querelle hérétique sur le sexe des anges mais dans la physique de Newton, la morale pratique des Quakers et les bienfaits des échanges. S’il parle ainsi de l’Angleterre, ce n’est pas pour que les Français adoptent sans procès la civilisation anglaise mais pour exercer leur jugement. Voyager, c’est se décentrer et voir les choses autrement tout en apprenant des coutumes différentes. Il revient à l’être de raison de faire preuve de discernement, ce que Voltaire appelle « le goût ».

Pour garder les pieds sur terre, rien de tel que les Lettres Anglaises. Elles prirent le nom de « Lettres philosophiques » après qu’une réédition y ait fait ajout « Sur les Pensées de Monsieur Pascal » qui clôt le mince volume (et ne présente guère d’intérêt). Je lui préfère quant à moi le titre initial dont le but était clair. Si clair que le livre fut aussitôt interdit par cette France de caste, congénitalement bornée, qui voit menace dans toute proposition hors du ghetto intellectuel dans lequel elle aime à se mirer toujours. Les interdictions n’ont guère changé de motif ; en 1734, ce fut pour « libertinage », « dangereux pour la religion et pour l’ordre de la société civile ». Nos contemporains n’ont rien inventé.

Voltaire est le héraut de cette éternelle révolte contre la caste, le dogmatisme et la bêtise. Il met en oeuvre l’anticléricalisme pratique. Réaliste, pragmatique et expérimentateur, il voue le clair esprit français à élaborer une pensée équilibrée et nuancée. Il s’agit d’éviter que les opinions dogmatiques et les croyances fanatiques ne dirigent la société civile. Toute idée qui se fige en doctrine, toute organisation qui se coagule en système, tout corps social qui se ferme en caste, introduisent le poison de la guerre civile où la raison se perd, source du malheur des humbles. Les intérêts partisans ne sont que particuliers lorsqu’ils ne parviennent pas à convaincre. Leur tentation est de s’imposer par la force, ce qui est contraire à la liberté. Et il faut voir la France dans le miroir de l’Angleterre lorsque Voltaire écrit dans la 5ème Lettre, avec un certain humour : « Le clergé anglican a retenu beaucoup des cérémonies catholiques, et surtout celle de recevoir les dîmes avec une attention très scrupuleuse. Ils ont aussi la pieuse ambition d’être les maîtres. De plus, ils fomentent autant qu’ils peuvent dans leurs ouailles un saint zèle contre les non-conformistes. »

La 6ème Lettre montre l’indigence française envers ce bien général et pratique que crée le commerce : « Entrez dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des Cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le Juif, le Mahométan et le Chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute. » Il ajoute, en 10ème Lettre, « le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s’est formée la grandeur de l’Etat. » Car Voltaire est un Libéral, de ce beau nom donné aux ardents défenseurs de la liberté contre les contraintes de la naissance et des conventions de classe. Il a contesté les dogmes religieux au nom de la libre pensée (bien qu’il crût à un Grand Horloger) ; il a contesté la suffisance des nobles et la sottise des courtisans prosternés devant le monarque absolu au nom de la raison humaine ; il a raillé ceux qui se croient au nom de ceux qui créent pour le bien commun. La France, c’est « la dissipation, le goût des riens, la passion pour l’intrigue » (20ème Lettre). Les Français de cour, c’est « la nécessité de parler, l’embarras de n’avoir rien à dire et l’envie d’avoir de l’esprit, trois choses capables de rendre ridicules même le plus grand homme » (24ème Lettre).

Les choses ont-elles changé, 277 ans plus tard ? « Je ne sais pourtant lequel est le plus utile à l’Etat, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roy se lève, à quelle heure il se couche, et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou d’un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue ainsi au bonheur du monde » (10ème Lettre).

Plutôt que de bavasser sans fin sur la religion des autres les petits marquis qui hantent la cour élyséenne pourraient commencer par dévoiler Voltaire, dans la cour du Louvre, ce scandale ! La soi-disant « laïcité » commence par l’exemple républicain. Où est-il donc dans la lâcheté ambiante ?

Quant à la Sainte-Opposition, toute occupée à fiscaliser en chambre pour ponctionner un peu plus les maigres salaires nets, elle ferait probablement mieux de mettre son inventivité à créer de la richesse. Elle profite à tout le monde et pas à quelques-uns.

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Jules Verne, Deux ans de vacances

Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Jules Verne. Parmi ses œuvres, « Deux ans de vacances », écrit en 1888, était l’une de mes préférées. Non que je n’aimasse point l’école, mais l’aventure me semblait une école plus réaliste de la vie. J’étais heureux de cette atmosphère de groupe, cette fraternité de bande qui régnait dans le roman. Jules Verne a bien rendu cet âge entre 8 et 15 ans.

Quinze préados et ados sont entraînés par la tempête durant leur sommeil hors du port d’Auckland où ils étaient amarrés, à 1800 lieues de là. Ils échouent sur une île déserte comme Robinson. Sauf qu’ils sont encore des enfants et qu’ils sont plusieurs. Sur ce thème, l’amoureux de jeunesse qu’est Jules Verne va déployer ses talents. Il a le sens de la mise en scène, le style enlevé qui ne craint pas les clins d’œil au lecteur, les caractères tranchés. S’ajoutent à ces ingrédients de base l’encyclopédisme « fin de siècle », l’hymne au savoir du positivisme d’époque et la morale patriotique de rigueur aux débuts de la IIIème République.

Le groupe d’enfants réunit ce que l’Occident produit de mieux à la fin du 19ème siècle : des Anglais, un Américain, deux Français. Plus un Noir de 12 ans, Moko, qui est mousse. L’aîné du groupe, Gordon, a 14 ans et est Américain. Ses deux seconds sont le français Briant et l’anglais Doniphan, 13 ans tous deux – donc en concurrence. Les autres gravitent autour de ces deux-là, les petits en faveur de Briant qui les aime et s’occupe d’eux, les autres en faveur de Doniphan dont ils admirent la prestance physique et l’aisance intellectuelle. Chacun des trois « grands » incarne à lui seul une vertu et manque des autres. Gordon est la prudence, Briant le dévouement, Doniphan l’intrépidité. Les caractères nationaux prennent des proportions métaphysiques. Le cœur, bien sûr, devant l’emporter à terme, « à la française ».

Gordon, l’Américain, est orphelin comme sa nation l’est de sa marâtre Angleterre. Self-made man, « esprit pratique, méthodique, organisateur », il a le goût « naturel » de fonder une colonie qui deviendra sa famille. Surnommé « le Révérend », élu premier chef démocratique de l’île, il est – à l’américaine – la religion et la loi. Il sera toujours le médiateur, en bon sens et raison.

Briant, le Français, est fils d’ingénieur, bourgeon idéalisé de l’auteur. Grand frère d’un petit Jacques trop expansif et turbulent, très protecteur avec les « petits », heureux de les voir rire, il est proche aussi du mousse qu’il respecte et protège « malgré » sa race (nous sommes fin 19ème). Peu laborieux mais intelligent, Briant assimile vite et retient fort. Il apparaît audacieux, entreprenant, adroit. Il est vif et serviable, vigoureux et plutôt rebelle. Toujours actif, bon garçon, débraillé, très inventif, il est l’idéal en herbe du Français positiviste qui croit en la Science.

Doniphan, c’est la morgue anglaise. Avec ses immenses qualités d’opiniâtreté, de stoïcisme et d’exemple ; et ses immenses défauts d’orgueil, d’excessive discipline et d’arrivisme. Fils de riche propriétaire de Nouvelle-Zélande, élégant, soigné, distingué, il se croit né pour commander. Intelligent et studieux, il tient à ne jamais déchoir. Son orgueil de caste le pousse à toujours être le meilleur, autant par désir de prouver que pour s’imposer. Impérieux avec ses camarades, il se croit – comme à l’époque – issu de la race élue pour guider les autres. Churchill s’en moquera un demi-siècle plus tard, ayant connu semblable enfance. Passionné de sport, très habile au fusil, il est intrépide par excellence, d’instinct chasseur et guerrier.

Comme à la scène, nous avons les trois nations incarnées dans un type : le prêcheur juriste (Gordon), l’entraîneur sportif (Doniphan), le politique sentimental et organisateur (Briant). De ces trois ordres, on voit le Français réduit au tiers-état par tradition révolutionnaire. La morgue aristocratique anglaise apparaît comme l’obstacle principal à la démocratie, vertu américaine et française. La bande est formée d’égaux sur l’île. Seuls l’âge et le savoir hiérarchisent les enfants – mais bien moins qu’à terre et que dans les pensions anglaises, puisque tous sont embarqués « sur le même bateau ». L’île (déserte) n’est qu’un bateau de terre ferme. La distinction de nature ou de classe cède le pas à la réalité des choses : les qualités humaines indispensables à la survie de groupe – dont Briant semble pourvu plus que les autres.

L’initiative enseignée dans les pensions anglaises, l’affectivité du tempérament français, le souci d’ordre de l’Américain orphelin, vont devenir les piliers de la colonie. « Que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. » Telle est la morale du livre, tirée dans les dernières pages, pour édifier les jeunes cervelles enfiévrées d’aventures. L’ordre Gordon, le zèle Briant, le courage Doniphan : tous complémentaires.

Briant, le « grand frère » de tous, est bel et bien « brillant ». Son nom n’est pas un hasard… L’histoire veut d’ailleurs que Jules Verne ait ainsi honoré le collégien Aristide Briand qu’il aimait bien et connaissait dans sa ville de Nantes (il deviendra 11 fois président du Conseil). Sa rivalité avec Doniphan, bourré lui aussi de qualités, suscite la passion du jeune lecteur. C’est dire si leur réconciliation est un moment fort du livre, au 22ème chapitre sur les 30.

Mais mon plaisir ultime, enfant, fut de découvrir sur un atlas que l’île Chairman où s’échouèrent les enfants existait bel et bien ! Elle porte le nom d’île Hanovre et est située dans un archipel au large des côtes sud du Chili, à 30 milles à peine du continent, au débouché ouest du détroit de Magellan.

Pourquoi les enfants d’aujourd’hui ne seraient –ils pas enthousiasmé comme je le fus, s’ils aiment encore lire ?

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