Mer et marins

Qui est James Norman Hall ?

Connaissez-vous James Norman Hall, cet écrivain-aviateur américain qui a vécu à Tahiti ?

Mais oui, vous le connaissez ! Sans le savoir sans doute : Les révoltés de la Bounty, c’est lui. Il a écrit aussi d’autres livres.

Le musée qui lui est consacré est situé à Arue, sur la route de ceinture au PK 5,5 en direction de Mahina. En septembre 2011, la demeure a été classée sous le gouvernement Sarkozy, sous le label culturel et historique « des maisons des illustres ». La maison fait face à l’océan.

La demeure originelle construite en 1927, en bois de cèdre rouge a été détruite début 1998 lors de l’élargissement de la route de ceinture. Le bâtiment actuel, typique des années 1930, a été reconstruit en 1998-1999, presqu’à l’identique, sur le même terrain, quelques mètres en retrait.

La visite s’effectue au moyen de plaquettes trilingues (français, anglais, reo maohi), le mobilier est celui du couple Norman Hall. Ici on est dans le Tahiti d’antan, dans l’histoire mondiale puisque James Norman Hall a été aviateur durant la guerre 1914-1918.

Dans cette maison, a été créé l’une des œuvres de la littérature américaine rédigée sur sa machine à écrire au côté de son ami Charles Nordhof, la fameuse trilogie à quatre mains Les révoltés de la Bounty. A partir de cette histoire vraie du capitaine Bligh et du lieutenant Fletcher Christian, trois films seront réalisés, celui de Frank Lloyd en 1935 avec Clark Gable, celui de Lewis Milestone en 1962, avec Marlon Brando, et enfin, en 1983, un film réalisé par Roger Donaldson avec Mel Gibson.

Le couloir d’accès de la maison donne accès aux différentes pièces, véritables galerie de portraits, et on apprécie le mobilier de la salle à manger, du salon et ses bibliothèques, du bureau où est conservée la machine à écrire ou encore la chambre à coucher et les vestiges du pilote que fut James Norman Hall. Il vous en coûtera 800 FCP.

V., mon amie de Tahiti, a reconnu sur des photos ses grands-parents, ses oncles en culottes courtes et tantes. Les tontons aujourd’hui ont 88 et 85 ans !

Hiata de Papeete vous salue bien

Une émission de Canal Académie sur James Norman Hall par Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques 

Catégories : Livres, Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pêches tahitiennes

Cet amateur de pêche de Hitiaa, côte est de Tahiti, a pêché il y a quelques semaines un drôle de poisson : 5 kg et 2m40 de long, pêché à la ligne de haut-fond et à la bouée avec une sardine. Un poisson peu vivace d’après le pêcheur. Il était long, long… Ses yeux étaient énormes. Une grosse tête de serpent et… une toute petite queue atrophiée. L’Ifremer s’est dit intéressé. Le directeur est venu recueillir un morceau de chair afin de procéder à des analyses génétiques. A première vue il pensait à un poisson sabre rasoir, mais ce pourrait être un spécimen rare, voire spécifique à Tahiti.

Les tridacna maxima (pahua) sont des réservoirs à grenouilles… Les bénitiers aux couleurs chatoyantes, du turquoise au marron en passant par le vert, le mordoré – font le régal des touristes-photographes dans les lagons polynésiens. Les papilles ne sont pas en reste non plus. La chair du bivalve est consommée cuite, au carry, crue au lait de coco, en beignets ou en soupe. C’est une espèce appréciée sur le marché tahitien depuis la nuit des temps. Les parties consommées ne représentent que 12% de l’animal. On déguste le muscle adducteur (pito = nombril), le manteau, et pour finir les gonades ! Les coquilles des plus gros spécimens sont utilisées comme lavabo dans les salles de bain, ou dans les églises pour y mettre de l’eau bénite. Ainsi serait née l’expression « grenouille de bénitier ». Les micro algues vivent en symbiose avec l’animal et participent à sa coloration. Dans certains atolls retirés, ce bivalve représente une source importante de protéines.

Mauvaise nouvelle, à cause de l’utilisation des filets maillants, le dauphin de Maui est presque anéanti par la pêche en Nouvelle-Zélande. D’après les chiffres, les effectifs de ce dauphin auraient chuté de 94% depuis les années 1970.

Le 24e congrès des communes se termine par la pêche aux cailloux. Les élus et le Haussaire n’ont pas hésité à se mouiller jusqu’au cou pour profiter de cette magnifique pêche. Les organisateurs ont distribué plus de 500 plateaux de ma’a tahiti [bouffe locale] au cours de la manifestation. Taha’a n’avait pas organisé depuis 24 ans une pêche aux cailloux. Ils ont fait appel aux Anciens. La paroisse de Natareta a préparé le filet de 350 m de long, le parc, recruté une centaine de jeunes pour rabattre le poisson vers la plage. La pêche ne sera pas consommée, les poissons seront relâchés. Tous semblent s’être régalés… du ma’a tahiti, mais pas des poissons rabattus !

Le Tuhaa Pae IV est arrivé début juillet des Philippines où il a été construit, la nouvelle goélette a été baptisée au mono’i de Rurutu. La marraine affirme que l’huile calme la mer, tandis que le champagne mousse, ce qui évoque la furie des tempêtes. Une prière, des danses des Australes, une présentation coutumière, des visiteurs qui parcourent les 8 ponts. 98 passagers ou touristes pourront ainsi rallier les Australes dans un meilleur confort. Les 23 marins sous les ordres du Pacha prendront bientôt la mer.

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pêcher à Tahiti

Il est des pêcheurs polynésiens passionnés comme I. Certain sont nés pêcheurs déjà dans le ventre de leur mère. I. pêche toutes de sortes de poissons en respectant la nature, pas de surconsommation, il pêche ce dont il a besoin. Il chasse au fusil à harpon sur les patates, à la canne, au filet, au trident, à la traîne, il pêche aussi la langouste dans les périodes autorisées. Il pratique le rama komaga qui consiste à ramener le poisson en eau peu profonde puis à l’assommer avec un bois ou un couteau.

Pour le rama (pêche au flambeau), une pêche de nuit récifale, il utilise aujourd’hui le morigaz (lampe tempête) ou le moripata (lampe torche). Autrefois, on attachait des feuilles de cocotiers séchées (niau) pour servir de torche et éclairer le pêcheur. A chacun sa technique.

S’il veut attraper des rougets ou des carangues, il utilise des mouches ; si ce sont des mérous alors ce sera une queue de bernard-l’ermite ; pareil pour les bonites ou les veve (mérous de récif) ; avec le nylon, il attrapera thons, thasards, ruhi (carangues noires), mahi mahi (dorades coryphènes).

Avec le moulinet, c’est une pêche plus sportive et physique qui permet d’attraper de grosses prises plus au large comme les espadons. Il pêche au paru ce qui lui permet d’atteindre les poissons des profondeurs supérieures à 200 m. Avec son potoru (harpon à 3 dents) ou son pumaha (harpon à 4 dents) il tire sur ce qui se présente depuis le récif à marée basse. Il appâte les balistes avec des bénitiers (coquillages, pas récipients d’église). Avec son bateau, il pratique la pêche rodéo qui consiste à suivre les balistes en zigzaguant entre les patates de corail. Il pourrait parler de ses pêches pendant des jours et des jours. C’est un être passionné, qui respecte les traditions, sa culture tout suivant le mode de vie contemporain.

Le cycle de reproduction de l’anguille est encore mal connu. Les jeunes anguilles vivent dans les rivières des vallées. Au moment de la reproduction, elles commencent une migration qui durera de cinq à dix ans pour les mâles et entre douze et vingt ans pour les femelles. Elles vont rejoindre le site de reproduction dont le lieu reste encore peu précis dans le Pacifique. Après la reproduction, les individus décèdent. Les larves à tête plate qui naissent en mer seront ramenées vers les côtes par les courants marins. Il leur faudra environ 6 mois pour parcourir cette distance, elles se métamorphoseront en civelles près des côtes. Elles colonisent les embouchures des cours d’eau entre octobre et avril, avec un pic à la nouvelle lune de décembre. Une civelle mesure 50 mm de long pour un poids de 100 mg. Dix-neuf espèces d’anguilles connues dans le monde sont menacées d’extinction. Il y a une surpêche en Europe. Un marché économique important 230 000 tonnes de poissons vendues par an dont 70% aux consommateurs japonais. Un kilo de civelles a atteint 2 millions de FCP ! A vos porte-monnaie…

A Fidji, un chef traditionnel affirme que les Chinois vident la côte de ses ressources. Les hommes d’affaires chinois paieraient les villageois pour obtenir le droit de pêcher comme bon leur semble, poissons, crustacés, bêches de mer. Ils pilleraient le thon également, au grand dam des locaux. Ils ont pillé le Pacifique Nord, ils poursuivent dans le Sud. Aux Salomon, au Vanuatu, les gouvernements accordent trop de licences, à Fidji également. Les bateaux chinois sont partout à Fidji, aux Salamon, au Vanuatu, à Kiribati. Et après ?

Les 2600 océanographes réunis en Australie ont prévenu que les récifs coralliens dans le monde étaient en train de décliner rapidement et ont appelé à agir de manière urgente sur le changement climatique pour sauver ce qu’il en reste. La grande barrière de corail en Australie, qui est pourtant un des écosystèmes marins les mieux protégés au monde, a enregistré un déclin de 50% de ses coraux en un demi-siècle. Plus de 85% des récifs dans le triangle asiatique des coraux sont menacés directement par des activités humaines, telles que le développement des régions côtières, la pollution et la surpêche. (Le triangle asiatique = Indonésie, Papouasie-Nouvelle guinée, Philippines, Salomon, Timor oriental. Il couvre près de 30% des récifs coralliens du monde et abrite plus de 3000 espèces de poissons).

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Redmond O’Hanlon, Atlantique nord

Qui connaît en France Redmond O’Hanlon ? Pas grand monde assurément, alors que le bonhomme est célèbre en Grande-Bretagne, une émission de télévision lui a même été consacré en plusieurs épisodes. Né en 1947 dans le Dorset, c’est un « littéraire », docteur en littérature du XIXème siècle avec une thèse intitulée ‘Les changements du concept de nature dans le roman anglais, 1850-1920’. Mais c’est un littéraire passionné de science, il a été 15 ans rédacteur en chef de la rubrique histoire naturelle du Times Literary Supplement.

Écrivain-voyageur, il explore des contrées sauvages juste pour en ramener des souvenirs littéraires. Plus absurde qu’un Anglais, on ne fait pas. Il pénètre au cœur de Bornéo pour apercevoir les derniers rhinocéros de Sumatra, dont on n’est pas sûr qu’ils existent encore. Sur le rio Negro, il erre à la recherche d’une jonction possible entre bassin de l’Amazone et bassin de l’Orénoque. Au Congo, il n’hésite pas à chercher des dinosaures toujours vivants ! Il décline ces aventures en livres drôles et bavards, emplis de faits réels puisés dans les observations comme dans les ouvrages scientifiques des naturalistes. Tout cela sur le ton l’air de rien de Jerome K. Jerome, immortel auteur d’humour (Trois hommes dans un bateau, Journal d’un touriste, Mes enfants et moi…)

Atlantique nord’ ne fait pas exception à la règle. A 50 ans, sous le regard intéressé de son fils Galen (10 ans) et de sa fille Puffin (13 ans), le voilà à faire ses bagages – sans rien de vert (superstition des marins – pour embarquer sur un chalutier à destination du nord Atlantique. Un vent de force 12 est prévu pour les jours suivants. Il sera malade, privé de sommeil, soumis au travail d’éviscération des poissons… Mais connaîtra ce monde étrange et exclusivement masculin des marins pêcheurs qui doivent chaluter par tous les temps pour rembourser le bateau, le sonar, le radar, le filet.

Il échangera des données naturalistes avec Luke, pré-doc en biologie marine qui voudrait bien se marier et habiter un « cottage viking » mais ne peut quitter les vagues. Il parlera métaphysique avec les rustres sympathiques qui bossent jour et nuit, ne revenant à terre que pour se saouler, baiser et se foutre sur la gueule. Il découvrira des espèces inconnues, ramenées des abysses, et apprendra les noms commerciaux des poissons bizarres que l’on pêche faute de morues. Telle la laide baudroie des grands fonds ; ou la myxine, bête préhistorique.

C’est plein d’humour, plein d’enseignements, et torrentueux comme le discours d’un Anglais bourré. Le lecteur appréhende concrètement la stupidité écologique des quotas de pêche imposés par les fonctionnaires de Bruxelles, qui édictent sur rapports sans avoir jamais mis le pied sur un bateau. « C’est un gâchis, un terrible gâchis… Si seulement nous pouvions être gouvernés par les Islandais ! Alors, nous pourrions contrôler et gérer les mers qui nous appartiennent, jusqu’à 200 milles des côtes. Si on se débarrassait de ces quotas absurdes, nous pourrions conserver nos stocks de poissons et découvrir le secret du cycle vital de ces raies, protéger les femelles et les jeunes… » p.464. Car le règlement écolo est implacable : pas de quota, pas d’autorisation ! Donc on rejette à la mer – mort – tout ce qui n’entre pas dans la liste bureaucratique. Et tant pis pour les 150 raies prises dans le chalut… O’Hanlon évoque la bêtise des ayatollahs écolos comme Flaubert celle des bourgeois de son temps.

Tout est vécu, tout est vrai, tout est nature. C’est à lire !

Redmond O’Hanlon, Atlantique nord (Trawler, A Journey through the North Atlantic), 2003, Folio 2011, 511 pages, €7.69 

Catégories : Livres, Mer et marins, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ile de Batz

Article repris par Medium4You.

Enez vaz en breton est à prononcer ‘île de ba’ en français et signifie l’île basse. Elle s’étale sur l’horizon à peu de distance de Roscoff, d’où partent les navettes. Comme 2000 touristes chaque jour de l’été et pour 8€ aller et retour, vous pouvez passer en 15 minutes la journée sur l’île de 3.5 km de long sur 1.5 km de large.

Un sentier côtier en fait le tour complet sur 12 km. Certains chemins sont ouverts aux vélos, d’autres réservés aux pieds.

Nous avons fait tout cela, loué des vélos dès le débarcadère,

visité l’église du bourg, déambulé dans les ruelles,

pique-niqué au calvaire surplombant Pors Leien,

nagé dans une baie ensablée,

arpenté à pied les rochers déchiquetés, grimpé au phare, exploré le jardin colonial Georges Delaselle… C’est qu’il faut les occuper, les petits et les plus grands, sous le soleil.

La partie sud de l’île est la plus intéressante. Outre que la mer y est plus chaude pour les baigneurs (les gamins adorent ça), c’est là que se trouve le débarcadère des navettes, le bourg et son église, puis les différentes cales et pors (petits ports abrités).

A l’ouest la maison du Corsaire, corps de garde construit en 1711 pour surveiller l’abord de Roscoff. Balibar, corsaire révolutionnaire, l’a utilisé pour la défense de l’île. Ce ne sont plus que ruines interdites aujourd’hui pour cause d’écroulements possibles malgré les ronces. Tenez en laisse chiens et enfants ! Surveillez vos ados ! Il n’y a pas de trésor et nous ne sommes pas au Club des Cinq.

Juste au nord, face au large, la mer bouillonne même par beau temps. Des rochers traîtres font de la dentelle des vagues qui viennent. On dit que saint Pol-Aurélien, moine gallois débarqué ici en 553, jeta de son étole le dragon qui hantait les lieux. Le Trou du Serpent est à voir les jours de tempête : le Diable y fait ses griffes, projetant très haut les embruns dans sa rage de ne pouvoir reprendre pied sur l’île protégée du saint…

C’est dans l’église du bourg, dédiée à la Vierge sous le nom de Notre-Dame du Bon Secours, qu’est protégée son étole, monument historique depuis plus d’un siècle. Il s’agit d’une soie orientale du 8ème siècle (deux siècles après l’arrivée du saint, mais nous sommes dans la légende). Un os de saint Pol est aussi conservé en reliquaire. L’église elle-même a été reconstruite en 1874 et ses vitraux datent de 1895.

Seule une statue de Notre-Dame de Penity a quelque ancienneté, en pierre polychrome du 15ème. Lui fait face, de part et d’autre de l’autel, une statue de saint Pol-Aurélien en bois peint du 18ème. La Bretagne est restée pauvre longtemps, vivant de pêche et de céréales ; ce ne sont que dans les villes du commerce que la richesse a pu venir. Les tenants de la « décroissance » devraient y penser au lieu de jouer les Marie-Antoinette mignotant des agneaux ornés de rubans roses.

La côte nord est sauvage, domaine de la lande, des oiseaux de mer qui y nichent et des grèves de sable ; il y a peu de baigneurs et l’eau y est plus froide malgré les 800 m de sable fin de Grève blanche.

Dans les creux du sol sont cultivés les primeurs qui font la réputation aujourd’hui des quelques 507 habitants à demeure – une école, un collège, des commerces. La pomme de terre de l’île de Batz a la chair ferme, les carottes de sable sont de haut goût et les artichauts y poussent dans les embruns. Une quinzaine d’exploitations bios cultivent encore 170 hectares protégés du gel et enrichis d’algues ramassées sur les grèves alentour. Cinq bateaux goémoniers récoltent les laminaires autour de l’île.

Malgré ses 198 marches et sa côte pour y accéder, d’où que vous y veniez, je vous conseille de monter au phare pour 2.20€. Construit en 1836 de granit de l’île, il surplombe Enez vaz de 44 mètres, permettant une vue aérienne unique sur le bourg, le large et les cultures.

Les kids y grimpent comme des chèvres mais se trouvent fort dépourvus, tout en haut, par le vide très aéré qui leur explose le bas-ventre malgré les rambardes de sécurité. Certes, il fait plus frais qu’en bas, mais c’est un vertige salutaire qui les ramène près de vous, passablement frileux.

L’extrémité sud-est de l’île recèle un trésor : le jardin colonial Georges Delaselle. Je vous en parlerai dans une autre note. Même les enfants l’aiment, c’est dire !

En savoir plus :

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Perros-Guirec

Cette petite ville balnéaire de la côte nord de la Bretagne est célèbre depuis deux siècles pour son chaos de rochers en granit rose. Ses quelques sept ou huit mille habitants doublent à la belle saison, lorsque les familles et le troisième âge débarquent pour se promener, jouir du sable, grimper aux rochers, et déguster ses crustacés dans les innombrables restaurants de l’endroit. Le Sentier des douaniers court le long de la côte, sur les landes de Ploumanac’h. Perros vient du breton ‘penn’ qui veut dire cap, et de ‘roz’ qui veut dire colline vers la mer. Quant à Guirec, c’est un saint moine venu d’Angleterre évangéliser les Bretons en débarquant à Ploumanac’h.

La plage de Trestraou, pleine de soleil, permet de jouer le soir au casino ou de voir en saison les expositions au palais des congrès. On y embarque pour visiter les Sept-Îles, remplies d’oiseaux. C’est fou ce que ces fous de Bassan sont agiles, tandis que criaillent les goélands !

La plage battue des vents à Trestrignel a le charme sauvage des rochers encaissés, jusqu’à la pointe du Château. Mais c’est la plage de Saint-Guirec, au bourg de Ploumanac’h, qui intéresse le touriste. C’est là en effet, à l’orée de la promenade dans le chaos de rocs arrondis par les millénaires et les vagues, que s’élève l’oratoire au saint Guirec.

Mais ne contribuez pas à détruire un peu plus la statue de bois, œuvre du sculpteur Yves Hernot en 1904 et déjà restaurée en 1938 ! Une vieille coutume voulait en effet que les jeunes filles piquent une épingle dans le nez du saint : si elle tient, voici un bon présage de mariage.

Dans la ville, le bassin du Linkin est devenu une aire d’activités nautiques. Ce sont les scolaires qui en jouissent durant les mois de travail, et les touristes enfants durant l’été. On peut louer de petits bateaux pour naviguer sur cette mer miniature.

Non loin de là se dresse le musée de l’Histoire et des traditions de Basse-Bretagne, dans la bâtisse qui servait de Capitainerie du Port. Il a été inauguré en 1989 par Pierre-Jakez Hélias, auteur du ‘Cheval d’Orgueil’. Des moulages en cire rappellent surtout le temps de la Révolution, où les paysans et leurs seigneurs entendaient toujours croire en Dieu alors que la République laïque méprisait ce genre de superstition.

Mais c’était là le prétexte idéologique pour condamner ces « arriérés » bretons : la vraie raison était la levée en masse, décrétée depuis Paris sans aucune considération pour les paysans par des bourgeois oisifs ou des artisans des faubourgs ruinés. par la révolution. Les gens des campagnes n’ont pas accepté qu’on ignore leur avis car ils devaient planter, sarcler et récolter pour nourrir leur famille. Ce n’est certes pas « la République » qui allait donner à manger aux enfants ! La paroisse de Perros-Guirec, enclavée dans l’évêché de Tréguier faisait partie du doyenné de Lannion relevant de l’évêché de Dol – et c’était bien compliqué.

Mais la révolte prenait toutes les formes. Depuis la levée des fourches jusqu’aux actes de résistance des femmes ravitaillant les maquis d’ajoncs.

De l’obstiné parler breton jusqu’aux messes en pleine mer, données par les curés réfractaires.

Le visiteur curieux peut visiter aussi la maison du peintre Maurice Denis, nabi et impressionniste, voir le moulin de la Lande du Crac’h de 1727 en granit rose et qui tourne avec le vent, ou encore le parc des sculptures en granit entre la Clarté et Ploumanach. On sera même étonné de trouver ici une église Saint-Jacques, car la ville était (mais oui !) lieu de passage pour la route vers Compostelle. Elle drainait les pèlerins venus de Grande-Bretagne.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Carantec, chapelle de l’île Callot

Callot est une île de Bretagne comme tant d’autres sur cette côte découpée. Au confluent de deux rivières qui se jettent dans la mer, la Morlaix et la Penzé, au nord du bourg de Carantec, elle a servi de repaire aux Vikings.

Les Bretons nouvellement christianisés ne leur ont pas permis d’y rester et l’Église a récupéré cette « victoire » de la force des choses pour imposer sa loi. Les ecclésiastiques, les seuls qui savaient écrire en ce temps, en ont tissé la légende dorée. Pour en perpétuer la publicité, ils ont instauré un pèlerinage qui dure depuis 15 siècles.

Du plus loin que l’horizon permette, se dresse un minaret solitaire au plus haut point de l’île. En granit gris de rocher, il s’élance vers le ciel comme un trait d’union. Il est dédié à Marie, nœud humain de la terre et du ciel, femme qui a porté Dieu le fils en son ventre. Notre-Dame de Callote (ainsi prononce-t-on) est solitaire et élève l’âme.

On dit que Korsold, prédateur danois des environs, entassait son butin sur l’île et qu’il fut chassé par Riwallon, chef local breton immigré de Grande-Bretagne. Tel le Clovis de légende, il invoqua la Vierge à genoux et lui promit un sanctuaire si la victoire était à lui. On dit que les Danois furent massacrés « par milliers ». Pour qui a arpenté l’île Callot, le terme dizaines serait probablement plus juste… Mais la propagande politique et l’exaltation idéologique déforment et amplifient pour frapper les esprits. Les adeptes du « coup » médiatique ne datent pas de la télé !

La chapelle, promise en 502, fut donc édifiée dès 513 sous le nom de Toute-puissance, ‘ar Galloud’ devenu Callot (dont on prononce le ‘t’ final).

La superstition veut que, quatre siècles plus tard, les Normands passant par là (descendants des Vikings) aient eu peur des ombres de fougères déguisées en guerriers… C’est bien mal connaître les marins que de leur prêter de tels fantasmes, et bien mal connaître les Vikings que de leur donner des peurs de moinelettes. La marée a dû baisser, le vent sauter, ou bien le chef a changé d’avis après reconnaissance des abords – il en faut peu pour tisser la légende quand la peur est en jeu.

Reste que la chapelle est révérée, pointe avancée de la terre vers le large, à la fois horizon et au-delà. Les corsaires de Morlaix ne manquaient pas de la saluer d’un coup de canon lorsqu’ils sortaient jouer aux Vikings contre les navires et comptoirs des autres. Les révolutionnaires de Morlaix ne manquèrent pas de la saccager, avec la rage des envieux et l’avidité des partageux, volant les calices d’or, vendant les meubles et détruisant les autels. La nouvelle foi était militaire et la chapelle devint poste de commandement. L’empire permit la restauration et l’édifice a pu être à nouveau béni en 1808 ; les Calotins étaient de retour. Des paroisses entières sous bannières et croix, curé à leur tête, convergeaient sur Callot dans des dizaines d’embarcations.

Deux pardons restent célébrés chaque année à Callot, le lundi de Pentecôte et le dimanche qui suit le 15 août, fête de l’Assomption de la Vierge. Une messe est dite depuis 1952 autour du premier janvier, perpétuant une coutume ancienne. Le vent qui fait rage et le froid soudent alors plus la communauté que l’amer du clocher visible au large. L’île est accessible à pied à marée basse, à mi-marée encore par la passe aux moutons qui est une langue de sable, le reste du temps en bateau.

Le clocher ajouré résiste mieux aux vents ; depuis 1994 il supporte deux cloches dites « Bollée d’Orléans » et, depuis 1996, une troisième. L’ensemble fait carillon et sonne le fa-la-do. L’entrée de la chapelle se fait par une porte latérale. Des barques votives se balancent au plafond, un Christ polychrome du XVIème tend ses bras sur une croix du Salut de 1822 tandis qu’une plaque rappelle la victoire chrétienne sur les païens il y a 1500 ans.

Le jubé à colonnes sépare le vulgum pecus des privilégiés d’église. La Vierge de puissance portant Jésus couronné tient un sceptre fleuri ; elle a été installée au XVIIème siècle.

Dans les boiseries du chœur sont les ex-voto, telle cette casquette de la Royale, cette huile marine ou cette plaque de disparu avec une faute d’orthographe. [En décembre 2024 – plus de 12 ans après… – la famille me fait savoir que la plaque a été corrigée, faisant disparaître le « t » de disparu. La famille m’a fait parvenir en mars 2025, trois mois plus tard une nouvelle photo ci-après – qui remplace la mienne ]

marie claire inizan 05mars2025

Dans le retable sud, une broderie d’Annaïg Le Berre, artiste de Loquénolé, présente depuis 1998 sainte Anne, mère de Marie. Elle tient sa fille et son petit-fils Jésus sur son cœur, dans l’ambiance très famille des Carantécois comme des estivants. Les tons sont bleu et or, ceux de la mer, du ciel et de la Vierge.

Les vitraux modernes sont de Pierre Chevalley en 1958, riches de couleur et denses de matière.

Que dire de l’atmosphère ? Lorsque l’on quitte la lumière du grand large, celle des îles, pour pénétrer dans cette grotte de pierres humaine, l’impression est celle du foyer qu’on retrouve et dans lequel on est au chaud, entre soi.

Le vent se tait, l’air ne pique plus les joues ni le col, l’ivresse du sel se calme dans l’encens confiné.

Tout est bien.

Dehors tout bouge sans cesse, dedans tout reste immobile. La nature terrestre est incessant mouvement, vie et mort ; la chapelle chrétienne veut donner le sens de l’éternité dans l’immuable, pétrification des personnages et des symboles. Les êtres y sont de bois, de pierre ou de peinture, la lumière est tamisée, les fleurs séchées, les objets n’y ont plus d’utilité que celle du vœu. Tout est intérieur, la vie n’est plus excitation extérieure mais divin en soi. Que l’on ait ou non la foi, cette mise en scène parle aux humains que nous sommes.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Religions, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Morlaix et Charles Cornic

Entre Trégor et Léon, collines à landes et vagues de la mer, la ville de Mont Relaix m’est sympathique. Elle est une ville moyenne française avec ses quelques 18 000 habitants ; un relais administratif avec son chemin de fer qui enjambe l’aber de ses 58 m de haut depuis 1863 ; une cité riche et variée entre industries locales et courses au large depuis toujours.

Je ne vous ferai pas un cours d’histoire sinon que les Romains ont occupé le site naturel, au débouché de la rivière, commandant l’accès à la mer. Que le port pénétrant dans la ville a soutenu le grand commerce au 16ème siècle, exportant miel, beurre, toiles, peaux et chevaux. Et même des livres, dit-on. Que l’incursion anglaise en 1522, alors que les hommes étaient occupés à la foire de Guingamp, saccage peut-être la ville avec forceries de femmes et passage au fil de l’épée d’enfants qui braillaient trop – mais que ces soudards soûlards se sont empoisonnés eux-mêmes en mêlant trop le vin au sang : les hommes revenus les massacrent sans peine le soir venus ! Depuis, la source quai de Beaumont est appelée « fontaine aux Anglais » tant elle a coulé rouge, des heures durant.

Je ne vous ferai pas une visite guidée de la ville, dont les églises Saint-Matthieu et Sainte-Melaine datent du 15ème siècle, jointes par la rue Ange de Guernisac aux maisons d’époque à pans d’ardoises. Le musée des Jacobins, située dans l’ex-église du même nom, vous dira tout de l’histoire et de l’ethnographie du coin.

Je ne vous dirai rien non plus des étonnantes maisons à lanterne, uniques en France, qui furent les demeures des riches bourgeois du 15ème siècle. Peut-être voulaient-ils transposer à la ville la pièce commune de la ferme ? Toujours est-il que ce genre de maison est centré autour d’un patio chauffé d’une gigantesque cheminée et que les étages montent par un escalier à vis jusqu’au toit en verrière, formant un puits de lumière jusqu’au sol. Les pièces s’ouvrent côté rue et côté jardin à l’étage, tandis qu’elles donnent toutes côté intérieur sur le patio central, à l’espagnole, avec une boutique sur la rue. L’une d’elle se visite, dite « maison de la Reine Anne ».

Mais j’aime à penser que ce creux en bord de rivière, s’ouvrant très vite aux bateaux sur la rade de Morlaix avant de s’épanouir au large, passé Carantec, fut propice aux rêves et aux initiatives. On se souvient de Tristan Corbière, poète maudit ; de Michel Mohrt, écrivain de l’Académie Française. Mais ils ne sont pas les seuls à être nés à Morlaix.

C’est Charles Cornic qui me séduit le plus. Personne, ou presque, ne semble plus le connaître, et pourtant ! Né en 1731, il commence dès 7 ans comme mousse sur les bateaux de son père. Il n’était pas d’accord mais a trouvé très vite de l’intérêt au métier. Comme tout gamin vif qui n’a pas froid aux yeux ni au corps, il observe, retient et réfléchit, s’endurcit – et ses talents de corsaire lui donnent le commandement d’un navire d’escorte à 25 ans. Jouer le chien de garde pour les convois commerciaux ne l’empêche pas d’oser : il s’empare de tant de navires anglais qu’il est très vite promu. Louis XV le nomme lieutenant de vaisseaux dans le « Grand Corps » à 33 ans.

Las ! Nous sommes en France et pas en Angleterre : la caste ne permet pas de déroger. Il n’est pas noble, il ne peut pas être capitaine sur un navire du Roi. Pas comme Nelson, fils d’un recteur du Norfolk, qui fut fait duc et pair par le roi après sa victoire d’Aboukir ! Il y a des sociétés ouvertes qui savent renouveler leurs élites ; d’autres sociétés qui sont fermées en dogmes, tabous et castes, et doivent être régulièrement renversées par des révolutions pour survivre…

A bord de la ‘Félicité’, trente canons, Cornic s’empare de frégates anglaises ; à bord du ‘Protée’, vaisseau de 64 canons, il capture 5 vaisseaux de la Compagnie des Indes. Le butin est énorme. Bien sûr, ses succès rendent jaloux ceux qui se sont contentés de naître et se croient « par nature » supérieur aux manants, préférant parader à se battre. Sept officiers nobles du Grand Corps n’hésitent pas à se défier ensemble sur une grève. Cornic gagne et les blesse tous. En décembre 1778, écœuré par l’attitude de la Marine à son égard, malgré 50 convois escortés sans perte, la capture de plus de 20 vaisseaux et la délivrance de plus de 1000 marins français prisonniers, il démissionne et prend sa retraite à l’âge de 47 ans. On le nomme ‘capitaine de vaisseau’ parce qu’il s’en va, et avec une pension minable.

Qu’à cela ne tienne ! L’homme encore jeune n’est pas conservateur pour accepter le fait accompli, ni rousseauiste pour se plaindre que c’est la faute des autres, les méchants dominants : en bon libéral de tempérament (et le siècle veut ça), il se fait corsaire pour lui-même avec un bateau armé par les négociants bretons, le ‘Prométhée’. On sait que ce nom désignait en grec le titan qui réussît à voler le feu aux dieux…

Fortune faite, il se retire à Morlaix, voyant passer non sans quelque plaisir la Révolution puis l’Empire. Les révolutionnaires le feront colonel général de l’artillerie à Bordeaux en 1790, puis adjoint au ministre de la Marine en 1793. Il s’éteindra heureux en 1809, à 78 ans, non sans avoir au préalable tracé un relevé précis et fait baliser la baie de Morlaix.

Un digne fils de la ville, dont la devise m’a toujours donné de la joie : « s’ils te mordent, mords-les ! ». J’apprends cela aux gamins, la liberté se gagne tous les jours.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Meneham

Article repris par Medium4You.

Au nord de Lesneven, droit sur la côte, le village de Meneham servait aux goémoniers. La route qui y mène en cahotant prend sur la D10 entre Kerlouan connu pour ses endives et Brignogan, connu pour sa plage dunaire où fut découverte en 1986 une étrange auge de pierre. Meneham, lui, est resté en l’état depuis le 19ème siècle, c’est dire si ses masures avaient besoin de restauration…

Pêcheurs et ramasseurs de goémon ont été actifs jusqu’en 1978 ! C’est alors que, dans la France socialisante qui convertissait le gauchisme en régionalisme puis en écologisme (la grande époque de Montaillou et du Cheval d’Orgueil chez Pivot), le village fut déserté pour la ville. Il est restauré depuis quelques années seulement, le tourisme étant une activité économique non délocalisable et pourvoyeuse d’espèces là où nulle industrie ne peut plus guère s’installer.

Le site naturel est grandiose. La pointe rocheuse s’avance dans les dunes comme si nous étions sur quelque Sahara. De gros rochers de granit poli par l’eau et le vent forment comme autant de monstres antédiluviens assoupis. Les maisons au toit bas sont serrées contre eux tels des chatons entre les pattes d’un gros chien. Le chaos granitique protège de la mer et des vents d’ouest.

Sur sa côte hostile, jadis, venaient s’écraser des vaisseaux trompés par des fanaux allumés sur les dunes par des pilleurs d’épaves. Est-ce pour cela que Vauban a fait installer un poste de guet au 17ème siècle ? La contrée était pauvre et les pagans du lieu, faute de naufrages, se vengèrent sur le toit de l’État en volant sa charpente. Est-ce pour cela que le toit est désormais de pierres ?

Cette ligne de défense littorale a été active de 1756 à 1792. L’armée prit la suite au siècle suivant, en subsiste un édifice longiligne appelé « la caserne » pouvant loger six hommes. Les douaniers l’ont occupé de 1817 à 1835, comme quoi le coin était friand de contrebande.

Ce sont les touristes, aujourd’hui, qui sont à prélever. Très gentiment et avec des manières. Vous avez tout d’abord « l’auberge » de Meneham et ses 80 couverts dont une vingtaine en terrasse, si vous supportez le soleil écrasant et le vent sans frein. L’on y mange fort bien et simplement, les étudiants d’été s’activant avec agilité et sourires. On sent qu’ils aiment voir du monde. La patronne a l’œil à tout et chaque commande a son double affiché au su de tous, sur un panneau entre la caisse et la cuisine. Les prix sont raisonnables et les tablées avec enfants bienvenues. En face de nous, trois petites filles ont englouti avec appétit une gigantesque assiette de salade, de melon et de fruits de mer mélangés, tandis que les parents prenaient le poisson du jour.

Vous avez ensuite les maisons reconstituées du village et sa visite guidée si vous voulez. Vous pouvez aussi errer à votre guise entre les bâtiments et les rochers, des panneaux vous donnant en français, anglais et breton l’essentiel. La Maison Salou est flanquée d’un abri en forme de coque de bateau renversé dont la charpente aux grosses chevilles de bois est ajustée comme un mécanisme d’horlogerie. On l’appelle ici un lochenn.

Plus loin, sur la mer, une masure se dresse entre deux masses de rochers ronds, protégée, soutenue, avec vue imprenable sur la plage rocheuse et le large devant elle.

Vous pouvez vous baigner, allant chercher l’eau loin si la marée n’est pas propice. Les différents niveaux de roc et d’algues sont un terrain d’aventure pour les gamins. Ils ne vous laisseront pas repartir sans avoir exploré, glissé, coulé, s’être couverts de sable fin comme la vase et de débris végétaux iodés. Prévoyez de grandes serviettes pour les fourrer tels quels à l’arrière de la voiture s’ils ne peuvent se baigner pleinement. Des panneaux de ciment émaillé vous expliqueront, pendant ce temps-là, la pratique goémonière et les activités de pêche du lieu.

Puis allez à Brignogan où l’eau plus proche dessablera et désalguera la peau tannée des petits.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Île Callot

Déchiquetée par les flux et reflux des marées entrant et sortant deux fois le jour du ria de la Penzé et de la rade de Morlaix, l’île Callot prolonge la pointe de Carantec vers la Manche. Le granit rose de son socle ancien a été grignoté par la mer et se dépose en dunes que fixent les ajoncs. Cette terre assiégée par l’eau serpente sur trois kilomètres de long et seulement de 15 m à 300 m de large, laissant ça et là des îlots de résistance plus dure tels ces rochers des Bizeyer, les Grandes Fourches, l’île Blanche, le Cerf et ces Ru Lann qui ponctuent le passage à gué piétonnier sur banc de sable.

Callot est une demi-île. La mer se retire deux fois par 24h, laissant piétons et véhicules accéder à ses 17 plages. Le jusant emporte avec lui la solitude les îliens et permet les échanges comme l’invasion. Aujourd’hui, le passage est de 11h30 à 16h10. Neuf familles y vivent à demeure, par tradition. Des résidences secondaires s’y sont installées, saisonnières. L’été, la population îlienne est multipliée par cent lorsque la marée le permet. Drôle d’île que ce semi-isolement ! L’on n’y exploite plus guère le granit, dont le solide rose a pourtant construit les demeures de Morlaix. La pêche n’est plus qu’un loisir, surtout le ramassage de coquilles par les estivants qui, bien que férus de « bio » pour la plupart, ne savent pas ce qu’ils mangent en prenant ce qui vient : l’élevage de saumons du plateau des Duons, un mille au large, produit les déchets de 600 tonnes d’animaux vigoureux venus de Norvège. Ils sont apportés par la marée et mollusques comme crustacés s’en nourrissent avidement. Mais, nous le savons, la vogue du « bio » n’est qu’une croyance de plus, la foi submergeant largement la raison. L’île conserve quelques champs où poussent des artichauts, des pommes de terre et quelques céréales. Des pâturages servent de temps à autre aux moutons, autrefois plus nombreux, comme le rappelle le « passage aux moutons » qui relie Callot à Carantec. Aujourd’hui, les animaux laineux dont l’intelligence a été vantée par Rabelais, sont remplacés par les touristes, tout aussi blancs, tout aussi Panurge, tout aussi à tondre lorsque la saison est venue.

Mais les habitants ne sont pas de cette eau. Ils préfèrent habiter leurs maisons ramassées sous les rochers, aux toits arrondis comme des coques de bateau renversées, orientés pour offrir la moindre prise aux vents dominants. Les murs de granit offrent leur abri et leur chaleur accumulée la journée aux quelques hortensias qui poussent bleu ou rose selon les minéraux du sol. Le mouvement incessant de l’eau, ce roc à peine semé de terre arable, cette platitude arasée par le vent et la mer, incitent à la contemplation. Tout bouge, tout est éternel. La nature est l’indifférence même à ce qui vit en son sein. Elle est profuse et ce qui meurt laisse la place à ce qui vient.

De l’eau jusqu’à l’horizon, le ciel immense parfois clair, parfois peuplé de noires chevauchées venues du large – comment, dès lors, ne pas se tourner vers l’au-delà des Mystères ? L’Ankou, les Korrigans, les anciens dieux celtiques mènent leur sabbat plus dans les esprits aujourd’hui que dans les chaumières. L’école, construite en 1936, n’abrite plus suffisamment d’élèves pour subsister, même si certains passaient le gué pour y venir jusqu’à la fin des années 70. Le lieu expose désormais durant l’été les œuvres callotines et carantécoises des jours sombres : des aquarelles, des poèmes, des sacs en tissus fleuris, des sculptures… Foi laïque des œuvres qui subsistent après la disparition du créateur.

Sur le plus haut sommet de l’île – 22 m par rapport au niveau moyen des mers – se dresse bien-sûr la chapelle. Car Dieu est une tentation en ces contrées presque vides où les éléments manifestent leur puissance. Contre la jungle du marché où les puissants sont la vague, la marée et le vent, la protection de Dieu ou de l’Etat est désirée, revendiquée et affirmée avec force. Où l’on retrouve ces liens anciens entre catholicisme et étatisme, si typiquement marqués en France.

Les habitants de l’île sont appelés « Calottins ». Leurs ancêtres bretons ont repris l’endroit aux Danois qui, vers l’an 500, avaient fait de cette pointe un repaire où stocker leurs pillages. Le chef celte Rivallon Murmaczon a prié la Vierge Sainte pour qu’il lui accorde la victoire sur ces Vikings païens. Ce qui fut fait. « Aide-toi, le ciel t’aidera ». Rivallon, en action de grâce, a élevé sur l’emplacement de la tente du chef viking Korsolde une chapelle, inaugurée en 513 après JC (l’ancien, pas Jacques Chirac, je dis ça pour les jeunes branchés sur l’Internet toute la journée).

Cette victoire et son symbole étaient encore salués au canon par les corsaires de Morlaix lorsqu’ils couraient sus à l’Anglois au 17ème siècle. Une élégante tour clocher a été érigée en 1672, comprenant une baie double de cloches, ajourée contre la force des vents et pour que porte mieux le son. Des bourdons neufs y ont été placés en 1996 (l’An Un de JC nouvelle formule, Jacques Chirac cette fois, je dis ça etc…). Signe des temps, un angélus automatique a aussi été monté. A quand la cérémonie minute par SMS ou par application iPhone ?

La Révolution, par son collectivisme communautaire, a transformé la chapelle en caserne – glorification de son propre dieu, l’Universel Français parisien. La restauration commence avant la Restauration, dès le Concordat napoléonien qui bâtit un État pacifié sous le règne duquel nous sommes toujours. 1914 voit l’endroit protégé comme Monument Historique. En 1950, après Occupation et faits de Résistance, une croix monolithe (autrefois appelée « menhir » dans la langue préhistorique) est érigée devant l’église. Face à la « baie de Paradis », vers le soleil couchant, au-delà de laquelle se dressent les flèches des clochers de Saint-Pol de Léon.

Nous avons été parmi ces touristes venus à pied explorer cette fin de terre et nous ouvrir au large et à l’ailleurs. Landes de fougères, rochers et amers peints en blancs pour le point des marins d’avant GPS, plages de sable comme la belle abritée Trann ar Vilar face à Morlaix au loin et aux réserves d’oiseaux des îlots, maisons d’hier humbles devant les éléments et confortables naturellement, maisons d’aujourd’hui vaniteuses dans leur goût néo-breton (réinventé social-écolo 1970), église Notre-Dame de la Toute-Puissance restaurée, entretenue, aimée, où viennent se recueillir des gens qui parlent de l’histoire et des arts. Le peintre carantécois Loïz Laouénan a fait don d’une icône du Roi de Gloire.

Annaïg Le Berre a composé en peinture et tapisserie une descente de Croix dont elle a fait don à la veille du Millénium. La nature est omniprésente ici et les réactions des humains soulignées plus qu’ailleurs : apprivoisement du bain et du sable, prédation des coquilles (mais fleurs et plantes interdites de cueillette), souvenir des aquarelles et photos, recueillement religieux. C’est une vacance de l’âme. Et celle des corps, libres sous le soleil et dans le vent.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Billy Budd

Ce dernier roman de l’écrivain américain est demeuré inachevé. Melville ne cessait de le remanier, donnant de l’ampleur aux personnages et peaufinant le contexte historique. Mais, tel qu’il apparaît dans sa version ultime (publiée pour la première fois en 1924), il a la forme d’une tragédie. Il résume tout ce que Melville a connu et écrit : la mer, les relations entre mâles, la philosophie binaire de l’Ancien testament.

Billy Budd est un jeune marin de 21 ans beau, blond, athlétique et d’une heureuse nature. S’il ne sait pas lire, il chante admirablement. S’il est enfant trouvé, il est l’un des plus beaux spécimens d’humanité – un « Angle », Anglais parfait tel un ange. Enlevé par la force à la marine de commerce et enrôlé sur un navire de guerre qui lutte contre le désordre des régicides français en 1797, il aura le malheur de déplaire à un caporal de police et d’être accusé à tort de complot.

Convoqué devant le capitaine, il n’a pas de mots pour le dire. Son indignation l’étouffe, la haine de l’autre le laisse sans voix. Comme tout barbare réduit à 400 mots, la langue paralysée, il frappe. Et tue raide son contradicteur. Dès lors, son destin est scellé. Le Code maritime fait du capitaine l’exécuteur sans pitié ni discussion de la peine. Même si le capitaine penche vers la jeunesse, la bonté originelle et le Bien qu’irradie l’éphèbe. Mais en temps de guerre, la discipline ne peut se relâcher ; des mouvements dans la Flotte ont déjà eu lieu et pas question de paraître céder. Une cour martiale hâtivement convoquée ne peut qu’entériner tout ce que la hiérarchie sociale et la discipline militaire exige. Billy Budd, le Beau marin, sera exécuté par pendaison à la grande vergue, à l’aube d’un nouveau jour.

Malgré certaines digressions fumeuses un rien pédantes dans les premiers chapitres, lorsque Melville se laisse aller à son penchant pour le bavardage philosophique (à sa décharge, il n’a pas terminé l’ouvrage), l’action est directe, les personnages ont une grande épaisseur et la tragédie prend toute son ampleur. Belle fin que cette œuvre pour cet écrivain majeur qui n’a jamais fait fortune de son vivant avec ses livres !

Billy Budd est l’Homme même, Adam avant la Chute, modèle de Phidias pour Hercule, fils bâtard de noble anglais nous susurre-t-on. Mais tout ange suscite sa bête. L’être humain trop parfait encourt la jalousie. Le désir des hommes incline soit à la camaraderie, soit à la malveillance – et l’être humain trop beau, trop sociable et trop gentil ne peut laisser indifférent. Le lecteur lettré songe à l’albatros de Baudelaire, ce vaste oiseau des mers harponné par les marins jaloux et que ses ailes de géants empêchent de marcher.

Billy vit en hauteur sur la hune, son antagoniste Claggart surveille les profondeurs du navire. Budd (le bouton de fleur) est généreux, l’autre ranci et mesquin. Le premier est candide, le second retord. Symboliquement, le fils de Dieu est circonvenu par le Serpent qui siffle ses médisances. Dès lors le capitaine Vere (vir, l’homme en latin) ne peut qu’appliquer implacablement le règlement. Tout comme Abraham sacrifie Isaac son fils chéri sur ordre supérieur.

Dieu, ici, n’est pas absent, mais il n’est ni dans le code maritime, ni dans l’Eglise. La marine anglaise reproduit toutes les tares de l’aristocratie imbue d’elle-même et dominatrice. L’aumônier est cantonné à bénir l’exécution capitale, sans aucun pouvoir venu d’en haut. Dieu est ailleurs : dans la nature avec le soleil qui rosit le pendu en son dernier instant, dans le destin qui va faire périr sans gloire le capitaine trop rigide, dans la ballade sur Billy Budd que compose un marin par la suite.

Dans cette société exclusivement mâle, la force prime le droit, la hiérarchie emporte la justice, le désir interdit fait chuter le viril en vil. Car ce ne sont ni les vieux, ni les laids, ni les quelconques, que l’on persécute ou accuse : ce sont les beaux, les forts, les heureux. Il n’est pas indifférent que la Révolution coupeuse de têtes reste en filigrane de cette action située en 1797. L’égalitarisme revendiqué jalouse tout ce qui dépasse, rabaisse les remarquables, humilie les trop confiants. L’ordre « naturel » est subverti par tout ce qui est bas dans l’homme : l’envie, la haine, la cruauté.

Il n’est pas étonnant que cette œuvre ultime ait tant séduit à sa parution, 33 ans après avoir été créée. C’est que nous avons changé de siècle et que la guerre de 14 a vu l’effondrement des élites épuisées, de l’aristocratie méprisante et de la discipline absurde. Il n’est pas étonnant que Giorgio Federico Ghedini en 1949 et Benjamin Britten en 1951, en aient tiré chacun un opéra, après l’autre guerre, celle de 40. Ni que Peter Ustinov en ait fait un film en 1962, en pleine guerre froide et provocation krouchtchévienne.

C’est que la tragédie est de toutes les époques, elle parle aujourd’hui comme elle parlait hier sous d’autres mœurs, en d’autres sociétés. Parce que le Mal est dans l’homme comme le Bien, tous deux intimement constitutifs de sa nature. Parce que la chair est faible et l’âme basse la plupart du temps, chez l’homme moyen. Selon la Bible, cette hantise américaine.

Herman Melville, Billy Budd, 1891, Gallimard L’Imaginaire, 1987, 182 pages, €7.27 

Herman Melville, Billy Budd, Œuvre complète t.4, Pléiade Gallimard 2010 

DVD Billy Budd de Peter Ustinov avec Robert Ryan, Warner Bros €13.00

DVD Billy Budd de Michael Grandage avec Mark Elder, Arte €28.68

DVD opéra filmé Billy Budd de Benjamin Britten, Decca, €22.00

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma, Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Vareuse-Blanche

L’édition Pléiade offre l’opportunité de lire des œuvres secondaires d’auteurs classiques. Je dirai très peu de choses de ‘Pierre ou l’Ambiguïté’, roman annexé à ‘Moby Dick’, mais bien plus de ‘Vareuse-Blanche ou le monde d’un navire de guerre’, annexé au volume ‘Redburn’.

‘Pierre’ est trop long, trop confus, il amalgame sans cohérence les fantasmes de l’auteur et des prétentions romanesques hors de proportions avec ses capacités. Commencé comme ‘L’Emile’ de Rousseau, le roman se termine comme ‘Dracula’ mais sans l’alléchante atmosphère gothique… En bref, un jeune homme beau et bien fait, aimant sa mère, fiancé, découvre par hasard une demi-sœur que lui a fait son père en catimini et dont il n’a jamais parlé. Dans la société collet monté d’époque, le tragique réside dans l’impossibilité de choisir entre devoir moral et devoir social. Pierre choisit donc le pire. Il correspond aux profondeurs de sa psyché : réaction contre une mère rigide, donc contre la société victorienne, peur des femmes qui lui fait préférer feindre de vivre en mari avec sa sœur plutôt que d’épouser sa fiancée, gynécée affectif avec maternage final qui finit mal. En bref, sauf pour spécialistes, à fuir !

‘Vareuse-Blanche’ est plus attrayant aujourd’hui. Écrit en 1850, il conte (et enjolive d’après documentation) l’expérience réelle de l’auteur parmi les marins de la Flotte américaine quelques années auparavant. Enlevé, léger, le style accroche aisément. Chacun des chapitres explore les personnages et le décor d’une frégate à voile, armée, de 500 marins.

Comme toujours, Melville y apparaît dès l’origine comme « non-conforme ». Devant doubler le Cap Horn, il n’a dans ses affaires aucun vêtement chaud à passer sur sa chemise. Éternel petit-garçon-à-sa-maman, personne n’est là pour jouer le rôle d’un père et lui dire avant d’embarquer ce qu’il faut prendre. Il s’attache à Jack Chase pour cette raison : un aîné qui le prend sous protection et lui dit comment se comporter parmi tous ces marins brutaux. Melville se confectionne donc en toile à voile et bouts de tissus une « vareuse » qui tient chaud. D’où le surnom que collent aussitôt les marins à cet hurluberlu infoutu de faire comme tout le monde : Vareuse-Blanche.

Voltigeant sur les vergues, par une nuit sans lune, le jeune homme ainsi accoutré semble un fantôme de marin mort, ce qui fait frissonner les vieux loups de mer superstitieux. Pour cela ils lui en veulent encore plus. Il ne sait même pas, à son tour, cuisiner proprement un pudding pour sa popote, rendez-vous compte ! J’aurais plutôt traduit « vareuse blanche » par « blanc caban », qui correspond mieux au viril et euphonique « white jacket » anglais – mais la traductrice est une femme, Jacqueline Villaret, elle n’a pas songé à l’exigence de virilité qu’ont tous les hommes séparés plusieurs mois durant de l’autre sexe.

Autant l’auteur est, comme son vêtement, une pièce rapportée composée de bric et de broc, ni formée, ni adaptée au monde des professionnels mâles, autant le navire de guerre parti pour des années apparaît comme « une frégate-monde » (p.738). La coque est une galaxie où les humains sont condamnés à vivre et à s’entendre. Il faut s’y faire, grimper aux mâts de hune, ferler et déferler les voiles suspendu à plus de trente pieds au-dessus du pont, obéir, peu dormir, s’occuper durant les heures de solitude, être en rythme avec ses camarades. La tempête, la mort, le fouet, sont l’autre face de la camaraderie, de la poésie et du grog, vrais plaisirs de la vie en commun.

Quand Melville écrit vite, nous l’avons noté avec ‘Redburn’, il réussit fort bien. En deux mois à peine, ‘Vareuse’ est prêt à publier. L’érudition est au minimum, avec très peu de ces digressions pédantes d’autodidacte qui veut paraître spécialiste. Il y a des scènes inventées mais le lecteur, sans les notes de l’éditeur, n’y voit du feu. La plupart des faits vrais ressortent des 14 mois vécus par Melville comme matelot sur un navire de guerre et c’est ce qui fait encore le principal attrait du livre alors que la marine à voile a disparu.

L’autre attrait est la jeunesse déjà missionnaire des États-Unis. En 1850, ils n’étaient peuplés que de 20 millions d’habitants à peine mais, Melville le note soigneusement, « en bien des choses, nous autres Américains sommes poussés à rejeter les maximes du passé, conscients que, avant longtemps, nous serons de plein droit à l’avant-garde des nations. Dans certaines occasions, c’est à l’Amérique qu’il appartient de créer des précédents et non de leur obéir. Nous devrions, si possible, devenir le précepteur de la postérité au lieu d’être l’élève des générations passées. (…) Nous, Américains, sommes le peuple élu, privilégié – l’Israël de notre temps ; nous portons l’arche des libertés du monde. (…) Le reste des nations sera bientôt dans notre sillage. » p.482

C’est pour cela que l’auteur consacre plusieurs chapitres à l’anachronisme du pouvoir absolu du capitaine sur les marins, issu de la monarchie anglaise plus que du contrat démocratique américain ; pour cela aussi que la peine du fouet, à laquelle Vareuse-Blanche échappe de peu, apparaît comme un châtiment injuste et barbare, sans droit, sans utilité, une simple vengeance de bon plaisir. Le corps est le champ d’exercice privilégié du pouvoir : les bras qui tirent les écoutes, le dos apte à être fouetté si désobéissance, la barbe qui ne doit pas dépasser la taille réglementaire. Quand les marins veulent résister, ils se font tatouer, ils se récitent des vers perchés dans la hune, ils restent stoïques sous le chat à neuf queues.

Melville, lui, accumule des notes pour écrire un livre qui sera un récit de navigation, un hymne aux camarades, un essai sur les mœurs et un pamphlet contre la barbarie du Code Maritime de son temps. Un livre complet, ce qui n’est pas rien dans le plaisir de lecture – un livre de vie.

Herman Melville, Redburn –Vareuse blanche, Œuvres tome 2, Pléiade, €47.98 

Herman Melville, Vareuse blanche, collection L’étrangère, Gallimard, 1991, 583 pages

En occasion, même traduction : Collection blanche Gallimard, €9.90 

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog 

Catégories : Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Carantec musée maritime

Entre l’église et la mairie, 8 rue Albert-Louppe, est caché le musée maritime. De l’extérieur, il ressemble à une boutique et les jours de marché il est presque impossible de le découvrir si l’on ne sait pas qu’il est là. En fait, le musée est double : la boutique officielle se trouve sur la droite en allant vers l’église, et l’annexe est juste en face, dans un bâtiment moderne. Ce petit musée ne paye pas de mine, et pourtant, il recèle une mine de choses : des souvenirs de l’ancienne marine à voile ; des souvenirs de la Résistance locale aux nazis.

La vie de la mer est présentée par de vieilles photos, des vidéos, un cormoran empaillé. De jeunes colons du « Roi d’Ys », une sorte de HLM de béton bruyant sur le chemin de la ‘Chaise du Curé’, s’extasient devant le palmipède géant. Un petit blond d’environ 9 ans, étonnamment costaud, roulant des muscles sous son tee-shirt tendu qu’il n’a semble-t-il plus guère l’habitude de porter, semble le chef du groupe. Il parle peu, il donne le ton. Un petit Noir aux grands yeux émerveillés par le volatile semble son lieutenant.

Des cartes postales début de siècle montrent une plage du Kellen fort occupée, mais avec des baigneurs forts habillés – ce qui fait rire les gamins, fort peu vêtus en ce jour d’été. « T’as vu ? y’en a un qui joue au sable avec une cravate ! Y sont tarés, y seraient mieux à poil ! » La vie des goémoniers de l’île Callot est présentée et les questions des petits de fuser : « ça sert à quoi le go-machin ? ça se mange ? cékoi de l’engrais ? pouah ! ça pue ! »

L’’Alcide’ fut un fier corsaire malouin. Sa maquette reconstituée impressionne fort le blond. Las ! Il est venu se briser sur les rochers à l’entrée de la baie de Morlaix lors d’une violente tempête. Juste devant Carantec ; c’était en 1747. Les habitants ont recueilli ce que la mer a rejeté sur les plages, des pêcheurs remontant les casiers et des plongeurs plus récemment ont fait le reste. De nombreux objets du navire figurent désormais dans les vitrines du musée. Tout cela laisse les gamins à peu près indifférents : on n’a pas retrouvé de pistolets et le seul canon récupéré n’est pas ici mais au musée de Morlaix !

Mais comme leur chef ne dit rien, s’attardant à contempler les mâts et les voiles du navire miniature, l’air rêveur, ils tournent autour en grommelant, mais sans quitter la salle. Des maquettes, des panneaux, des outils, expliquent la construction navale, fleuron de Carantec durant plus d’un siècle. Les Carantécois furent marins-pêcheurs côtiers, mais aussi marins de yachts aux beaux temps de la « saison », de Napoléon III à la guerre de 14. Je ne sais, du blond vigoureux ou du Noir étonné, lequel se prénomme David ; ce que je sais, c’est que ledit David est un spécialiste des bêtises pour se faire remarquer et que le moniteur gronde.

Je laisse le groupe de gamins à leurs jeux pour me rendre en face, dans l’annexe résistante. Car la côte nord de la Bretagne fut le lieu de nombreux réseaux de résistance – par tradition irrédentiste, par religion contre le centralisme romain, l’athéisme parisien ou l’asservissement nazi. Profitant de leur parfaite connaissance des rochers, des courants et des lunes, Trégorrois et Léonards firent passer en Angleterre des clandestins et des aviateurs alliés abattus par la mer, au nez et à la barbe des Allemands, ces lourds terriens trop confiant dans leur technique et leurs patrouilleurs au large.

Le réseau Sibiril a réussi ainsi 193 évasions entre 1940 et 1944, en 15 départs. L’annexe du musée maritime en rend compte par des cartes, des photos, des lettres et des objets d’époque. Car l’évasion est aussi en rapport avec la mer. Le large, c’est la liberté ! Le ‘Requin’, court esquif manœuvrant, fut l’un des 16 bateaux de cette épopée. Le ‘Jean’, dont il subsiste une plaque, un goémonier de 6,50 m, a transporté 18 évadés le 29 septembre 1943 avec pour capitaine Jean Gestalin. La traversée vers l’Angleterre, port de Salcombe, a duré 23 heures par un fort vent du nord-ouest de force 8 à 9.

Un ‘Avis’ du général von Stulpnagel du 22 septembre 1941 déclare que tout mâle (sans distinction d’âge) qui aiderait un aviateur ou un parachutiste ennemi sera fusillé. Que toute femme de même sera envoyée en camp de concentration. Mais que tous ceux qui aideront à capturer un ennemi sera récompensé d’une prime « pouvant aller jusqu’à 10 000 francs ». Je ne crois pas qu’il ait eu beaucoup de Bretons qui s’enrichirent, à cette époque…

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Océanopolis à Brest

La Bretagne, c’est surtout la mer. Brest, son port de guerre, n’est plus ce qu’il était. Le trafic y décline, la réparation navale agonise. Les Français, trop réglementés et trop chers, ne savent plus faire dans le monde d’aujourd’hui, crispé sur l’étatisme de reconstruction après guerre. Dans l’indifférence des agents d’État parisiens plus intéressés par les intrigues de Cour et ayant peu d’affinités pour la mer étant terriens d’origines pour la plupart. Ne restent à Brest que les militaires et les chercheurs. L’IFREMER (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) y est actif. Au port de plaisance du Moulin Blanc a été installé le centre scientifique et technique Océanopolis.

Cette maison de la mer a été bâtie en forme de crabe par Jacques Rougerie. Le parcours de découverte des océans change de temps à autre pour sans cesse remettre à jour les connaissances acquises sur la mer. Hier, le visiteur avait l’impression de descendre en bathyscaphe depuis la surface jusque dans les profondeurs, examinant les courants et les marées avant d’aborder les poissons, puis la végétation semi animale des grands fonds. Aujourd’hui, le parc oriente la visite en quatre pavillons : le pavillon tempéré, flanqué du pavillon tropical et du pavillon polaire, puis du pavillon biodiversité pour faire mode !

Au centre, la boutique de vente – « shopping 100% marin ! » selon le slogan affiché – et une exposition Jules Verne autour de ’20 000 lieues sous les mers‘, son livre phare, pour le centenaire de sa mort.

Il faut au moins deux heures pour faire le tour des pavillons et de leurs 50 aquariums. Mais les enfants sont vite séduits, ce qui permet de pronostiquer une bonne demi-journée de visite pas ennuyeuse pour un sou. Il est utile de prévoir le pique-nique car la restauration n’est pas bon marché pour une famille.

Dans le pavillon tempéré s’ébattent les poissons, visibles comme s’ils étaient voisins depuis les aquariums. D’ailleurs, sans visiteurs, il semble que les poissons s’ennuient. Ils regardent, flous et confusément, s’agiter les petites mains et s’ouvrir les bouches rapides derrière les vitres renforcées. Leur lumière est naturelle, venue de l’ouverture au jour, leur eau savamment oxygénée par des machines dont on perçoit les jets réguliers. Pour les algues, les chercheurs ont même prévus de reconstituer les marées moyennes, deux fois en 24h !

Un aquarium reproduit en grand et en carré ce qui trônait sur les tables de nuit des années 70 : des boules de cire dans un liquide ambré ou bleuté. Mais cette fois, c’est du vrai, pas du reconstitué. De quoi en rester… médusé ! Les crustacés sont en vitrine, pas à l’étal pour une fois. Dommage pour les enfants : ici, on ne peut pas toucher !

Mais l’attraction ici est double : un bassin où – comme au Canada – on peut toucher certains animaux marins, et le ballet des phoques.

Une animatrice est là pour expliquer comment reconnaître une étoile de mer mâle d’une femelle. Là pour espacer le stress de la coquille Saint-Jacques en présence de l’étoile : sa fuite à grands coups de clapets fait rugir de rire les enfants. « Il ne faut pas le faire souvent, elle a peur » argumente l’animatrice qui sait y faire. « Je peux toucher ? – mais oui, c’est là pour ça, mais tu la remets dans l’eau, hein, elle préfère cela. » Gros succès. On y passerait des heures tant il y a de bêtes à toucher et d’histoire sur chacune.

Les phoques sont la séquence émotion. Il y a trois jours et né un bébé au couple qui s’ébat dans le bassin à ciel ouvert, que l’on regarde par tout un côté qui est vitré ou au-dessus, à la surface. Le phoque mâle, le plus gros, nage rapidement le ventre en l’air, l’œil vers la lumière, la moustache en bataille lorsqu’il émerge sur les rochers de résine. Il est sensé protéger la mère et son bébé. La femelle est mère, elle joue avec son petit, adulte en miniature, nageant vers lui, le caressant des nageoires. La petite fille en est toute retournée ; elle en voudrait un couple pour Noël. A heure fixe, grande cérémonie publique : le nourrissage des phoques. Ce ne sont que lancers de poissons et attrapages au vol. Un spectacle naturel digne du meilleur ballet.

Passons aux tropiques. Cette fois, outre les poissons multicolores que tout plongeur des mers du sud connaît par cœur, il y a la Bête qui rôde, l’équivalent du loup sur la terre tempérée ou du tigre des chaleurs : le requin. Bien que crédité de 25 morts par an seulement (contre 250 pour les seuls éléphants et 50 000 au moins pour les serpents) selon un panneau explicatif, le requin effraie plus qu’un autre. Spielberg l’avait bien compris en se faisant connaître par ‘Les dents de la mer‘, succès mondial et immédiat. Un grand bassin orné de rochers sombres d’un réalisme saisissant laisse évoluer les squales que l’on peut voir de près.

Et lorsqu’ils viennent, d’un coup de queue nonchalant, flairer la vitre qui nous séparent d’eux, regardant sans voir (ils sentent et perçoivent bien mieux les vibrations), un frisson ne peut s’empêcher de parcourir les échines de tout être humain à proximité, qu’il ait 3 ou 93 ans. Et pourtant, très peu de requins sont mangeurs d’hommes ; les victimes humaines se comptent presque exclusivement au nord-est de l’Australie et dans les Caraïbes ; bien que présent au large de la Bretagne (tout marin en voit), le requin est peu dangereux. Mais son nom, qui vient de « requiem », n’incite pas à aller jouer avec eux.

Le pavillon polaire réussit l’exploit de réfrigérer une vraie banquise, pour la plus grande joie des manchots empereurs qui, popularisés par le film – sont à la fête. « Manchots » au sud, « pingouins » au nord est le mot d’ordre des panneaux. Ils se dandinent au-dehors mais plongent et nagent par torsion du corps comme aucune danseuse humaine n’est capable de le faire. Ils vont comme une fusée le long des vitres d’observation, si vite qu’aucune photo numérique n’est capable de les capter sans flou, c’est dire ! La manchotière comprend près de 40 habitants qui paradent, font leur cent mètre nage libre ou s’expriment avec vigueur. Tout un banc de glace permet aux plus vieux de jouir d’une vue imprenable sur les exploits des jeunes. Sans parler de l’ours blanc qui surveille et des grands oiseaux polaires qui planent…

Pour les enfants, un mur de glace accessible permet de laisser la trace de ses mains qui, chaudes, ne tardent pas à se graver en creux. Nous ne saurions malgré tout oublier les crabes géants des mers froides ni les poissons déguisés en Anne-Aymone de mer ! « Anémone, anémone, oui j’ai une gueule d’anémone ! » semblent-ils chanter à sec.

Océanopolis, c’est tout un monde. Spectacle garanti. Et du plus pur « naturel ». Nouveauté 2012, l’exploration des abysses ! Une « bio » diversité de plus…

Océanopolis à Brest, le site officiel

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Redburn

Poursuivant nos lectures marines, nous tombons sur ce roman assez court et enlevé d’Herman Melville. Quand il est pressé par le temps et qu’il écrit « alimentaire », la verve naturelle de Melville ne se perd point en digressions encyclopédiques. Ces coquetteries d’autodidacte veulent le poser en expert ; elles ralentissent toujours son récit et alourdissent sa prose qui prend un ton de fiches. ‘Moby Dick ‘ en est le meilleur exemple, lesté d’un tiers de trop sur un savoir qui ne peut que vieillir.

‘Redburn’ est nettement plus ramassé. Contant, l’âge mûr venu, sa première expérience de marin à 19 ans, Melville trouve le ton juste, à mi-chemin de l’aisance indulgente que l’on acquiert avec les années pour la jeunesse enthousiaste et pataude, et du regret de n’avoir point été avisé ou conseillé. Le peuple en son inculture n’est en effet pas tendre pour les béjaunes, jaloux de ceux qui savent lire des livres mais non border une écoute. Nous sommes dans l’univers macho des raides burnes.

Loin du romantisme de mode à son époque, et particulièrement naïf dans la France de Victor Hugo, Herman Melville l’Américain décrit en pragmatique ce qui est : « Peu de terriens peuvent imaginer combien il est déprimant et humiliant de se trouver pour la première fois sous la férule de tyrans de mer parfaitement illettrés, sans pouvoir montrer autre chose de soi-même que son ignorance de tout ce qui touche au matelotage et des tâches à accomplir en mer à chaque instant. Dans un tel milieu et dans de telles circonstances, Isaac Newton et Lord Bacon eussent été de vulgaires péquenauds de l’océan ; et c’est sans le moindre remord que l’on eût giflé et frappé Napoléon Bonaparte. J’ai pu vérifier la réalité de la chose en plus d’une occasion. » (p.263 édition Pléiade).

Il faut dire, à la décharge des marins, que la peine, les ordres et l’incapacité à vivre au-delà du présent rendent égoïste. Cela n’empêche nullement les sentiments humains, qui se révèlent à l’occasion envers les petits enfants, ou envers un talent particulier comme savoir faire de la musique ou élever une belle voix pour le chant. Ce n’est point parce que l’on est ignorant que l’on ne ressent point comme les autres hommes.

Voilà donc ce fils à maman parmi les hommes. Élevé parmi ses sœurs dans la religion luthérienne, effrayée d’Ancien Testament plutôt qu’illuminée du Nouveau, sans père et loin de frères trop jeune ou trop âgé pour lui être de grand secours. Notre adolescent (la majorité n’était qu’à 21 ans) ne boit pas, ne fume pas, n’a aucune expérience sexuelle, ni de la vie de travailleur et encore moins de la marine ! Il est tendre, « de belle apparence » selon sa mère, fluet, naïf. Il ne peut qu’admirer ces hommes mûrs et sûrs d’eux-mêmes, larges d’épaules et experts en manœuvres de voiles.

Toutes les différences du jeune Melville en font la cible de moqueries et il est, un temps, le souffre-douleur de l’équipage. Le temps qu’il comprenne et s’adapte, qu’il s’engage en humanité, accepte la condition commune. Ravalant ses grands airs de lettré, il devient modeste et social, assimile la leçon reçue au gaillard d’avant. Délaissant l’absolu et le sublime, l’auteur rencontre la solitude, l’attirance pour le muscle et l’affection. Le bord est l’exemple réduit de la société où le sort de la communauté dépend du travail individuel, où les compétences de chacun s’équilibrent et se complètent.

A Liverpool, durant six semaines d’escale du navire marchand, il parcourt la ville où son père a vécu, vérifiant que les livres sont parfois obsolètes ou partiels, il opère une incursion dans la campagne, pousse même jusqu’à Londres par attachement. Il s’afflige aux misères des pauvres, se lie à un dandy qu’il admire. Les femmes restent pour lui des sujets inaccessibles dont on ne parle qu’avec un lyrisme convenu (comme ces trois belles de la campagne) ou des êtres mystérieux que l’on évite par une pirouette de style : « quand on ne sait en dire du bien, la morale exige de ne rien dire…» Ses désirs, une fois désublimés, le portent vers Harry, gentleman efféminé et mystérieux qui s’engage comme marin pour fuir la faillite, ou vers Carlo, Italien pulpeux de 15 ans sorti d’un tableau « de Murillo » (on aurait plutôt pensé à Caravage), ou encore de ces six cousins par paires de jumeaux, 10 ans, qui s’ébattent tout nu dans la baille du pont au retour.

Ce récit romancé nous en apprend beaucoup sur la marine à voile vers 1850, sur l’émigration des Irlandais vers l’Amérique, sur les relations démocratiques qui ont cours au nouveau monde par contraste avec les mœurs de l’ancien, sur les bontés et les malignités humaines. Un roman d’initiation où l’adolescent devient un homme, où l’enfiévré de livres se confronte à la réalité des corps et des choses, où l’élève de la Bible mesure enfin les êtres.

Herman Melville, Redburn ou Sa première croisière, Folio 1980, 470 pages, €7.69 

Herman Melville, Redburn, Œuvres tome 2 (avec Vareuse Blanche), Gallimard Pléiade, €47.98

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Presqu’île de Crozon

Article repris sur Medium4You.

La bête géologique qui mord rageusement l’océan sur les cartes de Bretagne a une langue trifide : c’est la presqu’île de Crozon. Les vagues salées ont giflé les roches tendres jusqu’à ce qu’il ne reste que la peau et les os du grès armoricain. La croix de roc qui s’avance vers le large est en à-pic sur l’eau et ne garde pas beaucoup de terre. D’où son aspect désolé, inexploitable sauf pour quelque élevage, et sa préservation « naturelle » jusqu’à nos jours.

Au nord, Brest, port de guerre où les sous-marins gîtent à l’Île Longue ; au sud Douarnenez, port de pêche et capitale européenne de la conserve de poisson ; au centre Camaret, port langoustier qui sert aux peintres du dimanche ; au pied de la croix, Crozon, gros bourg où il faut aller voir le massacre des Arméniens, soldats convertis au Christ sous Hadrien, sur un retable de 1602.

Ce qui importe, sur la presqu’île, ce sont ses points de vue et ses paysages. Les pointes rocheuses s’avancent haut sur les flots, permettant au regard d’aller loin. La pointe des Espagnols – la plus remaniée, la moins sauvage – permet de surplomber Brest et sa rade. Des découpes de la côte vers le large jusqu’au porte-avion désarmé à quai au loin, l’estuaire qui mène à Brest est rempli, pendant que nous sommes là, du vacarme d’un hélicoptère Marine et de deux vedettes rapides. Un sous-marin entre en rade, rasant l’eau, son château dressé comme un aileron sur la surface. Probablement un « nuc » – nucléaire lanceur d’engins. Vedettes et hélico chassent les bateaux de pêche et de plaisance qui peinent à sortir du goulet.

Le fort des Espagnols, construit par eux pour soutenir la Ligue, repris par les Français et renforcé en bunker par les Allemands, est un poste de guet européen au-dessus de la rade. Il est aménagé en musée, avec de curieuses plaques diapositives dans ses meurtrières.

Camaret sert surtout à déjeuner, le front de mer est garni de bistrots, pizzerias et restaurants pour tous les goûts et à tous les prix. La tour et la chapelle Vauban rappellent que l’endroit était fort convoité par les autres Européens, aux temps des guerres fratricides. Une escadre anglaise fut mise à mal en 1694 par les dragons du fort et les batteries cachées. En revanche, nulle trace du fameux curé de la chanson chère aux marins. Les petits ne la connaissent pas.

La pointe du Toulinguet surplombe Camaret au nord-ouest, déchiquetée comme si le chien de mer s’était amusé à s’y faire les dents depuis des millénaires. Un sémaphore de la Marine dresse ses tours blanches tandis que la plage de Pen-Hat étale langoureusement son sable blond tentateur ; les peaux tendres à peine hâlées encore, aspirent à s’y rouler avant de se jeter à l’eau.

En face, la pointe de Pen-Hir. Le chemin étroit qui mène au bout est bordé de lande rase vers la mer et de perspectives d’arbres et de prairies vers la ville. Nous sommes au cœur des contrastes crozoniens. Pen-Hir est célèbre pour ces Tas de Pois, trois rochers de taille décroissante qui essaiment sur la mer. Les voiliers aiment la prouesse de passer entre deux, lorsque le vent le permet. Un gigantesque monument aux marins, soldats et résistants, est élevé en béton un peu plus loin, tandis qu’un hélico effectue des manœuvres au ras de la falaise, côté Toulinguet.

Pour aller sur la pointe de Dinan, il faut repasser par Crozon, en longeant la large plage de la baie. Elle fait envie aussi, mais on ne va pas s’arrêter à toutes les plages ! D’ailleurs, le vent souffle fort sur la pointe ; il faut se rhabiller et mettre des chaussures. Le chemin qui longe la falaise permet de belles vues mais exige de tenir les gamins à l’œil (les plus petits à la main). Le regard plonge en effet vers les flots, une quarantaine de mètres plus bas. On aperçoit au loin des Tas de Pois, dans une brume marine d’un bleuté fort seyant.

A nos pieds s’élève le Château de Dinan, une pointe de pointe, sous laquelle la mer a creusé une arche, dite ‘percée des Korrigans’. Ce sont des esprits malicieux, souvent malfaisant, que l’on accuse d’avoir creusé là – comme si l’œuvre de Dieu se devait de rester immuable, sans aucune des usures du temps… L’arche soupire en cadence à chaque vague qui lessive. Le sentier étroit qui mène sur le château est fort caillouteux, suspendu au-dessus du vide, mais s’il n’y avait aucun risque on ne sortirait pas de chez soi. Il suffit de responsabiliser, surtout être bien chaussé de semelles à relief. Au retour apparaît une petite plage inviolable, sur la gauche, à l’abri du vent. Un fort désir de se tremper renaît, mais l’endroit n’est accessible que par la mer, à ce qu’il semble…

Direction le cap de la Chèvre, au bout de l’autre bras de la croix. Il n’y a pas vraiment de route, mais nous évitons de revenir à Crozon pour passer par Morgat. C’est là que se déploie le paysage de landes rases à bruyères, dont les petites fleurs mauves éclatent sous le soleil. La plage de la Palud étale ses dunes basses, longuement, côté large et les rouleaux s’y écrasent, inlassablement. Mais l’endroit est peu sûr avec de grandes vagues ; nous préférons l’une des plages de Morgat.

Les gamins rencontrés au parking du Cap de la Chèvre semblent avoir été fourrés tels quels à l’arrière de la voiture au sortir des vagues. Leur peau, agacée de sel et de rayons n’est pas prête à enfiler un quelconque tee-shirt et c’est torse nu qu’ils veulent se promener. Malgré l’air qui souffle comme sur toutes les pointes. Mais cet âge tendre a le sang chaud et ils ne tiennent pas en place, farfadets en short et sandales. D’ailleurs ils sont beaux à voir, graciles et musclés, dorés par le soleil.

Des craves à bec rouge nous regardent, l’œil torve, passer sur la lande. Les ajoncs font briller leurs gouttes d’or. Le poste d’observation était fort apprécié des Allemands il y a un demi-siècle ; on y voit en effet Pen Hir et ses Tas en pois, l’île de Sein où attend le recteur, le cap Sizun et les ‘finis terae’, ces Finistère bouts du monde connus que sont la pointe du Raz et celle de Van, vers Douarnenez. Le monument aux pilotes disparus en mer figure une aile d’avion plantée au sol, tandis qu’une crypte-labyrinthe serpente à son pied, gravée de tous les noms. Les kids s’y engouffrent d’un bond, pressés d’explorer et – je le soupçonne, de se mettre à l’abri du vent.

C’est au large de ce cap que la légende situe la ville d’Ys, capitale du roi Gradlon, chantée dans les lais de Marie de France. Dans le Trou Dahut, ce père indigne aurait précipité sa fille, sous prétexte qu’elle se livrait ‘à la débauche’. Satan-le-beau aurait séduit Dahut pour qu’il lui livre les clés de la digue. Un saint a prévenu le roi et Dieu, qui se mêle de tout, a décidé de la punir : les flots engloutiront la ville, comme à Sodome. Depuis, tous les garçons font la chasse au Dahut, surtout quand les cloches les appellent. Il existe une autre histoire de Dahut dans les Alpes…

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Carantec

Article repris sur Ideoz-Voyages

Vers le bout de la Bretagne, droit vers l’Angleterre, coulent la rivière de Morlaix et la Penzé. La mer les a aidé à creuser chacune un aber que les géologues appellent ria. Il s’agit de la même chose, d’une vallée envahie par la mer, mais ‘aber’ est un mot celtique tandis que ‘ria’ vient de l’espagnol. Au milieu de ces deux avancées d’eau salée dans les terres est une pointe, prolongée d’une île basse. La pointe renferme Carantec, l’île s’appelle Callot. Il est nécessaire de prononcer Karanteg et Callote, selon le parler breton.

On dit que le site est « la plage » de Morlaix, à une quinzaine de kilomètres, où la jeunesse dorée vient justifier l’éclat de son épiderme dès les premiers beaux jours. On dit que c’est un hôtelier, Edmond Pouthier, qui a lancé la station auprès de la bourgeoisie fortunée dans les premières années du 20ème siècle. On dit, alors que la République Troisième venait à peine de naître, qu’on ne voyait paraît-il que panamas et ombrelles, vestes d’alpaga et robes à volants dans les hôtels chics de l’endroit. On dit que venaient là des peintres de l’école de Pont-Aven, des écrivains à la mode, des généraux célèbres, des théâtreux œuvrant à la Comédie Française. On dit aussi qu’on ne se refusait rien durant la « saison » à l’anglaise. Mais de toutes les constructions d’époque, il ne reste que vestiges. La mode passe, comme la saison, et les grands palaces comme les vastes demeures ne sont plus adaptées à notre temps.

Même l’église a été reconstruite en 1869 car elle menaçait ruine. L’abside a voulu reproduire les fenêtres de la Sainte Chapelle, en réduction bien sûr, avec la modestie qui sied aux Carantécois. Certaines des pierres sont venues de l’île Callot, menées chaque dimanche par les paysans. L’église occupe le sommet de la cité, comme il se doit dans un pays croyant. Il n’y a pas d’autre monument dans la ville sauf un petit musée Maritime et de la Résistance fort bien fait, non loin de l’église.

Autour d’elle virevoltent en S des rues et des ruelles qui descendent vers les grèves et le port. On ne compte pas moins de neuf plages autour de Carantec, orientées de l’ouest à l’est. Vous pouvez choisir chaque jour selon le vent. La Grande Grève est en face du camping et plutôt populaire, d’ailleurs excentrée dans la « banlieue » de la Penzé. La Grève du Port est plein ouest, très envasée, et n’intéresse guère que les gamins du cru. Grève Blanche, à l’extrémité nord, est « la » plage des Carantécois, face à l’île Callot dont la chaussée d’accès prend à une dizaine de mètres. C’était la plage en vogue au début du siècle, à la pointe extrême de la ville, sous les grands hôtels et face au large. La Grève de Pors-Pol la prolonge vers l’est, un peu plus rocheuse, trop près des bouées amarrant les esquifs. Une pointe rocheuse qui s’élève droit sur la mer sépare ces plages intimes des plages publiques. La Chaise du Curé, un gros rocher en forme de fauteuil entouré d’hortensias, permet une vue élevée de l’île Callot et de l’entrée en rade de Morlaix.

Les autres plages, où viennent mourir les maisons de vacances et où s’installent les cafés-restaurants de rigueur (avec parking), s’étalent vers l’est. Respectivement la plage du Kelenn avec ses marchands de glaces et sa base nautique, la plage du Penker près des bateaux privés mouillés, la plage du Cosmeur en bas des pins de la pointe, puis Tahiti. Peut-être l’a-t-on appelé ainsi parce que c’était aux antipodes – ou presque – du centre-ville ? Ou pour sa grève blonde surmontée des pins maritimes sur la falaise ? En tout cas les baigneurs ont du sable et une vue imprenable sur la forteresse Vauban locale, destinée à impressionner les corsaires anglais tentés par les richesses de Morlaix : le château du Taureau, ancré sur l’îlot rocheux juste en face. Des navettes partent du Kelenn à heures marée pour le visiter.

En redescendant vers le sud, passé la pointe de Pen al Lann, il suffit de traverser le jardin exotique Claude-Goude et quelques établissements d’huîtres pour accéder à la longue plage plein est dite du Clouët. A marée basse, il faut aller chercher l’eau loin et un bassin de ciment a été construit pour que s’y ébattent les enfants du centre aéré quelles que soient les marées, juste avant le golf privé, et sous l’œil attentif des moniteurs. Les petits ont leur bac à sable délimité de clôture et même une salle fermée pour les jours de pluie.

C’est qu’on ne bronze pas tous les jours en été, à Carantec ; il peut même y faire froid lorsque le noroît souffle sa bruine sous un ciel bas. Mais lorsque le soleil donne, les torse nus fleurissent, parfois même au cœur de la ville, surtout quand on n’a pas douze ans. Sandales, bob et short composent l’habillement de base des campings et des colos, sur lequel on brode en fonction de la météo : un simple coupe-vent à même la peau quand on ne sait pas trop ; une fourrure polaire quand on devine sans peine ; un tee-shirt pour aller aux boutiques ; une serviette de bain pour aller à la plage. Mais pas trop d’habits, on s’en encombre, on les perd, on se les fait chiper exprès ou par inadvertance, tel ce gamin qui m’a demandé sur une plage quasi déserte où était passé son tee-shirt qu’il avait laissé là bien avant que j’arrive…

Carantec, c’est une lumière : vive avec le vent, éclatante sous le soleil, fluorescente sous la bruine qui allume les hortensias bleu électrique ou rose tutu. C’est le soleil qui se couche sur les clochers de Saint-Pol, sur l’autre rive de la Penzé. C’est le crépuscule qui fait fondre les contours de l’île Callot, comme si elle larguait les amarres dans la nuit, s’effaçant dans l’obscurité avec la marée qui monte…

Carantec, l’été, ce sont les estivants : ils emplissent le marché du jeudi et emplettent poisson, homards, artichauts du pays, fraises parfumées et oignons roses tressés de Roscoff. Les parents expliquent aux enfants la différence entre langouste et homard, crabe et tourteau, coquille Saint-Jacques et pétoncles. Juliettes ou augustes (selon qu’ils viennent en juillet ou en août), ils emplissent les plages en groupes familiaux, se raidissant dans l’eau à 17° ou s’amusent à marée haute sur le plongeoir.

Carantec, c’est aussi, et toute l’année, les habitants : placides quel que soit le temps, heureux de voir du monde, occupés à pêcher, à commercer, à exercer. Ils ont leur quant à soi, leur façon de penser ; ils sont discrets, sauf lorsqu’on vient les régenter. Sous la Révolution, sous l’Occupation, alors ils résistent. Ils ont bien rénové le centre-ville, remplaçant le parking près de l’église par une placette pavée où s’ouvrent deux restaurants.

Je vous conseille l’un d’eux, ‘La Chaise du Curé’, malgré son décor un peu chargé et plutôt « souvenirs ». On y mange bien, avec des inventions coquettes et une addition de raison. Le croustillant de bar à la sauce crémeuse est goûteux à souhait. Le pressé de pomme et andouille, sous le craquant de brick, est fort inventif.

Carantec est un lieu où l’on aime à revenir.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vacances bretonnes

Autour de la Bretagne il y a la mer, le plaisir des enfants. A l’intérieur de la Bretagne il y a les dolmens, les alignements de menhirs, les enclos paroissiaux, les églises de granit, le plaisir des adultes cultivés. Dans le verre et l’assiette, il y a le cidre, le petit vin blanc, le chouchen, et tous les produits de la terre et de la mer, galettes, légumes, fruits, cochon, poissons, fruits de mer, le plaisir des adultes moins cultivés. Il y a eu tout cela dans mon enfance, le camping à Cancale, son air salé, son humidité le soir, le goût persistant de l’iode des huîtres. Les statues de granit rude, les menhirs usés, les curieux dolmens.

Plus tard, à l’adolescence, il y a eu la voile. Moins le sport de glisse sur les vagues (encore que…) surtout la découverte du milieu marin. La vie en harmonie avec la mer, son souffle puissant, ses colères, ses courants. Rien de tel pour cela qu’une île – déserte, cela va de soi !

J’avais vingt ans et je découvrais les Glénans avec des copains du lycée. Mais pas l’archipel qui porte le nom de Glénan, situé en Bretagne sud au large de Concarneau, non, l’école de voile, le Centre nautique des Glénans. Mon premier stage a été loin de l’archipel originel, en Bretagne nord, au large de Paimpol et tout près de Bréhat : sur l’île Verte.

Le marin la reconnaît de loin en ce qu’elle dresse fièrement à son sommet l’unique pin maritime. Elle est petite, sans eau courante ni plage véritable, juste une cale de galets pour aborder en barque. Les voiliers restent au mouillage au sud de l’île, protégés des vents dominants.

J’ai eu l’occasion, par la suite, d’aborder d’autres lieux marins, au sud, au large, en Méditerranée, dans les Caraïbes, dans le Pacifique, et même en mer de Chine. Mais la première expérience bretonne marque à jamais.

Le vent faisait mugir les bouées hurlantes au large lorsque la houle se levait. Il balayait l’île et faisait trembler les parois de la tente qui nous abritait. Le déferlement régulier des vagues sur les rocs déchiquetés était un constant rappel de l’obstination de la nature. A l’inverse, les jours de bonace, au soleil irradiant, il faisait vite très chaud, incitant à quitter pantalon et chemise pour aller se baigner, puis lézarder sur les algues visqueuses à la puissante odeur, presque sexuelle, ou dans les herbes où le fenouil sauvage nous transformait en poissons prêts à rôtir.

Me voici moins marin aujourd’hui que l’âge s’est avancé et que les jeunes qui me sont proches ne sont pas tentés. Reste cependant le goût breton que je retrouve avec plaisir, l’iode de l’air, la saveur du poisson, la verdeur vigoureuse des légumes, la subtilité du crabe juste pêché. Pain de seigle et beurre salé étaient les goûts écolos-socialos des années 70 (avec chèvre chaud en salade, poutres apparentes et sabots suédois…). Je me moque aujourd’hui, mais on ne quitte jamais tout à fait son adolescence.

Si je suis attaché à la Bretagne, moi qui ne suis ni Breton ni habitant d’Armorique, ce sont à ces années d’initiation à la mer que je le dois. Moins brutales que la Méditerranée sel et soleil des congés d’enfance, mais plus durables car plus profondes.

Que ces quelques vues de l’île Verte en 1976, à Pâques, prises par moi-même © en noir-et-blanc de rigueur, puissent vous faire souvenir, si vous avez connu. Ou vous faire rêver si ce ne fut pas le cas.

Catégories : Bretagne, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Moby Dick

Herman Melville fut Américain, romancier du 19ème, orphelin de père, puis marin – dans cet ordre.

  • Américain, il échappe au misérabilisme comme à l’exaltation, fort à la mode en Europe ;
  • romancier non romantique, il vit un siècle optimiste dans une nation optimiste, proche encore de la nature sauvage mais industrieuse ;
  • père disparu, mère exclusive, il s’évade en littérature avant que la psychanalyse existe, métamorphosant ses désirs et conflits par l’imagination ;
  • marin à 19 ans avant de tenter d’instruire les enfants anglais, il récidive sur un baleinier à 23 ans qu’il quitte avec un compagnon pour vivre quelque temps parmi les cannibales des Marquises avant de regagner, par divers bateaux, Boston.

Il se met à écrire, décrit un au-delà des apparences, il sublime la nature au point de rendre métaphysiques certains de ses êtres. Moby Dick le monstrueux cachalot blanc, est de ceux-là. Publié en 1851, sa réédition en Pléiade a lieu sous une nouvelle traduction agréable due à Philippe Jaworski.

Les Blancs du siècle industriel rêvaient de se rendre maîtres et possesseurs de la nature, d’en dompter les lois et les êtres vivants. Le monstre blanc des mers est la version inversée de cet optimisme, le Diable en personne qui se rit des prétentions des hommes. Les demi-sauvages comme le harponneur Quiqueg ne se posent pas de question : compagnon tatoué et chéri du bateau, il exerce son habileté ici et maintenant avec un fatalisme admirable. L’innocent Ismaël en réchappe parce qu’il ne « veut » rien et qu’il se laisse balloter par les événements, en observateur.

Les soi-disant civilisés comme Achab le capitaine ou Starbuck le second apparaissent comme déformés par leurs prétentions. Achab devient fou de ressentiment après avoir perdu sa jambe contre le cachalot. Monomaniaque, il perd toute raison (donc toute humanité) en poursuivant jusqu’à la mort son combat avec le condensé (démoniaque selon la Bible) des forces de la Nature. Ce combat est perdu d’avance puisque le Démon l’a conquis tout entier en le consumant de haine. Starbuck reste ce velléitaire, adepte du principe de précaution au point d’en devenir superstitieux, incapable de l’acte de volonté qui eût sauvé l’équipage, sa mission commerciale et le bateau. Trop civil (craignant tout conflit), trop bien-pensant (donc trop peu intelligent), trop tiède en sa foi (courageux seulement par fatalisme), il laisse faire et se trouve entraîné malgré lui dans le destin général.

Nourri aux mythes bibliques, tétés dès l’enfance auprès d’une mère calviniste d’origine hollandaise, Herman Melville voit le monde en noir et blanc. Ce « fanatisme » (qui subsiste quelque peu chez les Américains d’aujourd’hui, tout comme chez les reconvertis du communisme européen) se heurte à la bête réalité de la nature, sous la forme de la mer et du cachalot blanc. Ce surnom de Moby Dick, donné à la bête par les marins, est une autre référence biblique : si Dick est Richard, prénom royal souvent donné aux puissants et devenu l’argot pour la trique virile, Moby vient en anglais de « mob », la cohue, qui rappelle le tohu et bohu, le chaos primordial, la matière démoniaque animée sans la raison de Dieu. La tricarde cohue va donc malmener les hommes qui osent défier son pouvoir. Il y a quelque chose de sexuel – donc de sulfureux démoniaque – dans cette lutte pour planter le harpon mâle dans le flanc blanc de la baleine femelle.

Le récit fait directement référence à Jonas, avalé par la baleine parce qu’il a désobéi à Dieu. « Va à Ninive, demande Dieu à Jonas, et prêche la vérité qui est ta vocation. » Comme certains intellos de nos jours qui se plient à la bien-pensance et au « ne pas faire de vagues », Jonas « effrayé par l’hostilité qu’il allait soulever, trahit sa mission » (p.69) et court se cacher pour se faire oublier. Mais Dieu le poursuit jusqu’à ce que, abandonné de tous, Jonas finisse dans le ventre d’un Léviathan sorti des mers et y demeure trois jours. En cette geôle vivante, il revient sur lui-même, voit sa faute et implore Dieu. Le poisson le recrache sous astreinte du commandement de Dieu : « prêcher la Vérité à la face du Mensonge ! Voilà quel était cet ordre ! » (p.70) Avis aux intellos…

Les contradictions de l’esprit occidental engendrent de tragiques conflits qui ne se résorbent que dans la catastrophe. Rien d’étonnant à ce qu’après une longue quête, ne s’engage une lutte cosmique entre la Bête et les hommes. La quête est entrecoupée par l’auteur de digressions sur les baleines, leur description, leurs mœurs, leur pêche (toute cette Raison encyclopédique qui est la fierté et l’arrogance des mâles, blancs, prométhéens sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, particulièrement présents aux États-Unis). Elle se déroule en trois chapitres : trois jours comme les trois coups du destin ou trois mouvements comme le lancer du harpon. Orgueil et démesure : Achab veut défier Dieu, il rencontre le Démon qui l’emporte au fond des flots.

Seul reste, sur la mer apaisée, l’innocent Ismaël, dont le nom signifie « Dieu a entendu ma demande ». Tout un symbole ! Ismaël, fils chassé d’Abraham, est le double de l’auteur, observateur et témoin, accroché (ô dérision) au cercueil scellé que Quiqueg, cet ami prévoyant, s’était fait faire quelque temps auparavant lors d’une prophétique langueur. Et qui flotte sur les flots par une inversion de sa fonction terrestre qui est de maintenir dans les profondeurs.

Saint Melville a peut-être écrit là son Apocalypse.

Herman Melville, Moby Dick, Folio 741 pages, €9.45 

Herman Melville, Moby Dick, Œuvres tome 3, la Pléiade (avec ‘Pierre ou les ambigüités’), €57.95

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog 

Catégories : Cinéma, Etats-Unis, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tahiti et la mer

Article repris par Medium4You.

En attendant le passage de Vénus devant le soleil phénomène qui durera six heures, les préparatifs vont bon train. On construit Pointe te fauroa ou pointe Vénus à Tahiti une réplique du fort de James Cook mais en décor de théâtre. James Cook, jeune officier fut chargé de conduire jusqu’à Tahiti sur un ancien navire charbonnier rebaptisé l’Endeavour l’astronome Charles Green, ainsi que deux autres savants chargés d’étudier la flore et la faune. A son arrivée le 13 avril 1769, Cook entreprend la construction d’un fort afin de protéger l’astronome et ses instruments. L’inauguration du site ce sera la 6 mai. Aux armes, Maohi !

Le roi de Tonga est mort, vive le roi. Cette petite monarchie polynésienne de 106 000 habitants dont le roi George Tupou V vient de décéder en mars est une constellation de 170 îles, éparpillées sur 700 km2 au nord-est de la Nouvelle-Zélande et à 650 km à l’est de Fidji. Le pays est touché de plein fouet par la crise mondiale car 35% de son PIB est apporté par la diaspora tongienne. Quelques 200 000 Tongiens (le double de la population de l’archipel) vit et travaille en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux USA et envoient au pays une part de leurs revenus. Or ces expatriés sont employés dans le bâtiment et l’aménagement. Un bon nombre d’entre eux ont perdu leur emploi. Le seul vrai potentiel de développement de Tonga est le tourisme qui piétine autour de 90 000 visiteurs par an. Tonga table sur une croissance de 2% en 2013/2014 mais le pari n’est pas gagné vu la pauvreté des infrastructures d’accueil, le manque de fonds pour la promotion, le mauvais entretien des sites historiques et les problèmes dus à l’éloignement géographique.

Quatre pays s’engagent, Australie, France, Nouvelle-Zélande, îles Cook pour surveiller la pêche en haute-mer. La marine française avait sur zone le P400 « La Tapageuse » qui a réalisé 4 contrôles, le Patrouilleur « Arago » 3 contrôles, le FS « Prairial » 2, le patrouilleur « Tekukupa » des îles Cook. Treize navires contrôlés : 8 Chinois, 2 Taiwanais, 1 Japonais, 1 Fidjien, 1 Singapourien et seulement 2 infractions relevées. Une première opération d’une longue série… atation ! Chaque bateau devait patrouiller dans une zone délimitée. La Tapageuse accompagnée du Tekukupa des Cook étaient dans les eaux polynésiennes occidentales et dans la zone jouxtant les ZEE (zone économique exclusive) des îles Cook et Kiribati. Les palangriers chinois avaient leurs soutes pleines ce qui rend les contrôles « difficiles » au milieu des carcasses de thons, marlins et requins. Les ailerons de requin font l’objet d’une attention particulière de « India ». Le Prairial a quant à lui rejoint l’est de la ZEE polynésienne. Aucune infraction relevée. L’« Arago » était envoyé dans le nord de ZEE polynésienne entre les Kiribati et les Marquises, une zone importante sise sur la « Tuna Belt ». Les thonidés représentent 25% des ressources mondiales dans cette zone.

Après 15 ans de desserte du Maupiti Express, le capitaine a eu la surprise d’être accueilli, pour ce dernier trajet, dans la passe d’Onoiau avec une couronne de tiare de 50 (cinquante) mètres de long.

Marquises, vos beaux yeux me font mourir d’amour… pour les dauphins ! C’étaient certainement les paroles des scientifiques qui ont joué les photographes avec les dauphins entre les îles Marquises, de Hiva Oa à Ua Pou. Ils ont répertorié 9 espèces de dauphins : des péponocéphales ou dauphins d’Electre qui faisaient le spectacle avec du spyhopping, des dauphins tachetés, des dauphins à long bec, des globicéphales, des grands dauphins communs, des péponocéphales, un Kogia sima (cachalot nain), des dauphins de Risso. Vous pourrez consulter le site où vous trouverez tous ces détails que je ne saurais vous donner.

Et toujours aux Marquises, la mission du navire océanographique Alis rend compte : une richesse. Les scientifiques se sont attelés à caractériser les éléments biologique, végétal et marin de l’archipel. Tout y est passé : flore, plantes médicinales, spongiaires, mollusques. Les Marquises ont été gâtées par le ciel ou la mer. Imaginez, 3752 mollusques appartenant à 182 espèces récoltées dont six nouvelles pour la Polynésie française. C’est une richesse exceptionnelle de la faune malacologique (mollusques) littorale, tant par son intensité que par sa diversité. L’extrême isolement géographique, la dispersion des îles sont parmi les facteurs qui ont favorisé la spéciation des plantes vasculaires à l’origine d’une flore endémique relativement riche.

Et si les Marquises qui possèdent un patrimoine considérable, une langue propre, une culture propre, des ressources alimentaires, faisaient sécession d’avec Tahiti ? Un département supplémentaire ?

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Manger la mer à Tahiti

C’est beau un oursin, il appartient à la famille des échinodermes comme les holothuries. Sont consommables les cinq glandes sexuelles, les gonades, appelées communément « corail d’oursin ». Chez le mâle le corail est rouge et jaunâtre chez la femelle. Ici on en vend sur le bord de la route dans des petits pots transparents.

Le plus souvent on le déguste nature ou bien sur une tranche de pain beurrée avec un zeste de citron. On les nomme aussi vana, hérissons, châtaignes ou œufs de mer.

Aux Tuamotu il existe plusieurs sortes d’oursins. Il en est de magnifiques : Tara poto (oursin diadème, tortue, calotte, bonnet de prêtre, Colobocentrotus) est vert kaki, avec des piquants disposés tels des écailles de tortue. L’oursin-crayon ou porte-lance, Heterocentrus mamillatus, est doté de pics épais tels des crayons de couleur violette, parfois verte ou marron. Pour le ramasser il faudra s’aventurer sur la crête récifale dans la zone de ressac des vagues.

Tara roa (oursin noir à piquants courts), hava’e (oursin ovale, oursin des sables, Tripneuste gratilla), de forme ovale doté de piquants courts, est un fouisseur. Il est surtout remarqué au stade de décomposition par son squelette d’une blancheur et d’une fragilité extrême qui laisse apparaître un ornement très décoratif. L’oursin-crayon offre ses crayons violets à l’artisanat qui les transforme en colliers ou en mélodieux mobiles.

J. qui dans de meilleures années a pratiqué la pêche aux chevrettes (oura pape ou crevettes) m’en a indiqué les usages.

Inutile de sortir votre smoking, seuls vous seront indispensables : un short, un maillot ou une chemisette, une casquette, des nouilles (chaussures de plage à lanières) plus des bas de football. Vos provisions : des bananes, des biscuits, une bouteille de café, un casse-croûte. Dans un sac plastique un mori pata (lampe torche) et un mori gaz (lampe à pétrole). Sur le dos, en bandoulière, une touque (tura) de 20 litres, un harpon sur un bâton de 1m20 – et pour plus de sûreté vous emporterez 5 harpons ! Les chevrettes pourraient partir avec certains !…

Il vous faudra aller entre 16 et 18h (en début de nuit ; n’oubliez pas qu’ici la nuit tombe toujours brutalement et que l’heure dépend de la saison), votre retour se fera vers 3h30. Il faut vous diriger au fond d’une vallée quelques jours après une crue. Il faut traverser des rivières sur des pierres glissantes, affronter des cascades… Parfois on se rend compte que quelqu’un est passé avant vous, alors demi-tour ! Il faut compter 5h de marche à l’aller, 3h de pêche et 5h de marche au retour.

La pêche est interdite de novembre à mars, alors ne venez pas en Polynésie pendant cette période si vous êtes fan de la pêche aux chevrettes. On vous conseillera d’y aller avec un « pro », sinon…

Si la récolte est bonne, il faudra dès votre retour d’escapade vous diriger vers les restaurants de Papeete, et monnayer vos prises. 1000 FCP un kilo de chevrettes. Dans l’assiette, un délice.

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le passage du nord-est

En cette année d’étonnants voyageurs où une bonne partie de la planète est devenue inaccessible pour cause de « printemps » et autres « révolutions », où Jules Verne paraît enfin dans la Pléiade faute de contemporains à la hauteur, il est rafraîchissant de relire les compte-rendu passionnants parus il y a un siècle et demi dans la revue ‘Le tour du monde’. Rafraîchissant d’autant plus qu’il s’agit de l’exploration des glaces, la recherche d’un passage en été de l’Atlantique au Pacifique par le pôle nord.

Payot a eu l’excellente idée de rééditer en un volume les trois expéditions emblématiques du siècle : le ‘Tegetthoff’, la ‘Jeannette’ et le vapeur ‘Vega‘ de Nordenskjöld. Le premier a tenté de partir de Norvège avant de s’immobiliser dans les glaces de la Terre François Joseph ; la seconde est partie de l’Alaska avant de se perdre vers les îles de la Nouvelle Sibérie et de finir en traineaux et mourir de faim ; le troisième a profité d’une année exceptionnelle pour longer les côtes, où la glace est moins forte, chauffé par les terres, et joindre – tranquillement – la Norvège au Japon en passant par le nord !

Non seulement ces expéditions scientifiques avaient tout de l’aventure, en ce siècle où les navires marchaient encore surtout à la voile et où les coques étaient majoritairement en bois, mais en plus les scientifiques qui en font le récit savaient écrire ! Nous sommes dans l’univers de Jules Verne, avec son style précis et direct, se laissant parfois aller à quelques envolées lyriques. Les savants font connaissance d’un monde inconnu, tout de blanc et de froidure, où la survie exige de tuer l’ours blanc ou le phoque, le renne ou la mouette, seules nourritures à des milles à la ronde.

Ces endroits sont déserts, ou presque. Le continent est toujours habité, soit par des peuplades sibériennes, soit par des pêcheurs de baleine remontés loin au nord. L’expédition suédoise de M. Nordenskjöld fera connaissance des étonnants Tschuktschis, vêtus de peau à l’extérieur, habitant sous des tentes doubles dans lesquelles ils vivent quasi nus, surtout les enfants « vigoureux et sains ». La température descend jusqu’à – 45° centigrades au cœur de l’hiver, mais même un chien gelé raide peut revenir à la vie !

Ces trois récits sont une aventure humaine où chaque profession a son utilité, du matelot de base au capitaine ; où la nature hostile rend les hommes tous frères, partageant la chasse et les réserves ; où ce qui compte est moins la frime sociale que l’efficacité à survivre. Univers uniquement fait d’hommes… l’époque laissant les femmes à la maison, en Europe, à l’abri. Mais c’était l’époque, la fin du 19ème, ce siècle que tant aiment encore pour ses idées politiques. Peut-on séparer les idées des mœurs ? A siècle macho, idées macho, même à gauche… mais chut ! Sujet tabou.

Reste un beau livre à lire, rafraichissant en ces périodes de canicule parce qu’il dit du grand froid, mais aussi de ce jeu entre mâles qu’est au fond toute « aventure ».

Le passage du nord-est, Petite bibliothèque Payot 1996, 407 pages, €11.59

Plus étonnant encore : les Croisières du Ponant proposent aujourd’hui de faire le même voyage ! (pour touristes fortunés).

Catégories : Livres, Mer et marins, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les atouts délaissés de Clipperton

Article repris par Medium4You.

Tahiti Pacifique publie un très intéressant article signé Éric Chevreuil intitulé : « Clipperton, île bâtarde de la République ou comment la France oublie une partie de son patrimoine ».

Je vous en cite plusieurs extraits. On y apprend entre autre « qu’une simple recherche Internet en anglais et espagnol montre qu’il y a au moins trois bateaux de pêche et deux bateaux dédiés à la plongée par saison (octobre à mai). Ces vaisseaux emportent entre 15 et 35 passagers et proposent accessoirement une journée à terre. Entre 100 et 150 personnes payent donc entre 50 000 et 150 000 dollars au total pour aller ouvertement tous les ans sur cette terre de France, sans visa ni autorisations, permis ni contrôles. »

De même, « Lance Milbrand, de National Geographic, a passé 41 jours en solitaire sur l’île et y a noté en moyenne un bateau tous les trois jours ». Et que « les visites médiatisées de la Marine nationale, en grande fanfare au départ des navires de leurs ports d’attache, n’ont que peu ou pas d’effet d’intimidation car prévisibles et de courtes durée. » Mais que, « fin 2004 et début 2005, l’expédition de Jean-Louis Étienne a été capable de débarquer 10 tonnes de matériel et 45 personnes sur l’atoll ravitaillé une fois par semaine par un voilier qui faisait des navettes à partir d’Acapulco ».

Enfin que « la France signait en mars 2007 un traité avec le Mexique lui donnant l’autorisation de pêcher pour dix ans dans la ZEE de Clipperton, sans quota ni conditions, même dans les 12 milles de ses eaux territoriales, sous réserve d’obtenir des licences de pêche auprès du haut-commissariat à Tahiti. Dix ans sans quota de pêche légale en plus de la pêche incontrôlée : coup de maître diplomatique forçant le Mexique à reconnaître notre souveraineté sur l’atoll au prix « temporaire » de sa population de thonidés ? Le futur nous le dira, mais officiellement, discorde et désaccord transpirent de Paris ».

« Clipperton est littéralement devenu le nouvel Eldorado de la pêche aux thons, le dernier endroit de cette région du globe où un pêcheur peut ramener des trophées de 150 à 200 kilos. » « La zone Clarion-Clipperton est aussi appelée la « ceinture de manganèse » ou la « ceinture de cobalt ». C’est une zone riche en nodules polymétalliques connue de tous et ces dernières années, de nombreuses expéditions ont été menées pour en évaluer les vraies richesses. En 2001, il fut entre autre découvert que 90% des nodules de la région de Clipperton se trouveraient par 4 000 m de fond dans les eaux françaises alors que le fonds de ces eaux internationales était pratiquement vide ».

Il semblerait que Russes et Chinois… Euh, c’était juste pour vous mettre en appétit !

Hiata de Tahiti

Le Sénat a publié un rapport intitulé ‘La France et les îles subantarctiques’ le  16 décembre 2011 : Rapport du Sénat n°208 (2011-2012) par MM. Bruno SIDO, sénateur et Claude BIRRAUX, député, fait au nom de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques [Argoul].

Catégories : Géopolitique, Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marine à Tahiti

Le patchwork polynésien aux multiples couleurs remonte à l’époque des missionnaires. Entièrement cousu à la main, cela prend un mois pour le terminer, piqué à la machine, une mama artisane peut faire deux tifaifai en une semaine. Le prix est en relation avec le temps passé. Un livre vient de sortir, publié par Aux vents des îles. Le salon de cette année aura pour thème « Les merveilles de la mer ».

La campagne océanographique « Respect de l’océan » en marquisien s’est terminée le 24 février sur l’île de Nuku Hiva. Embarqués le 2 février dernier sur le Braveheart, l’équipe a parcouru 1200 km, prélevé 400 échantillons et fait 10 explorations profondes par robot entre 100 et 500 mètres. La richesse des eaux marquisiennes en plancton et thonidés est confirmée. Les plongées ont révélé des espèces de poissons et crustacés inconnues localement, et peut-être pour quelques-unes nouvelles pour la science. Les chercheurs ont mesuré dans les eaux de surface jusqu’à 0,8 microgramme par litre de chlorophylle, valeur très forte pour les eaux du large. La totalité des résultats sera oubliée en 2013.

Les Polynésiens appellent puhi maua l’anguille des montagnes (Anguilla megastoma) ou anguille à oreille du fait de la présence de nageoires pectorales très développées qui rappellent des oreilles. Ce poisson, corps allongé, serpentiforme, peut atteindre 1,65 m de long et un poids de 9 kilos. Son ventre est blanc, son dos gris jaunâtre tacheté de sombre. C’est un poisson d’eau douce qui se reproduit en mer. Les larves après un voyage de six mois se métamorphoseront en civelles près des îles. Elles colonisent alors les embouchures des rivières entre octobre et avril. D’après le Criobe, cela se passerait lors de la nouvelle lune de décembre. Puhi maua se nourrit la nuit, essentiellement de chevrettes ; les petits gobies, annélides et mollusques complètent son alimentation. Si vous désirez caresser les puhi maua, vous vous rendrez à Huahine où vous pourrez les nourrir. A côté de cet endroit se trouve un petit magasin qui vous vendra la boîte de maquereaux et qui se fera même un plaisir de vous ouvrir la boîte pour ces dames, assez goulues ! Ayez un grand respect pour cet animal de légende sinon il vous en cuira.

D’ailleurs, connaissez-vous la légende de Hina et du roi du lac Vaihiria ? Cette légende est tirée d’un texte de Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens. [image de Bobby Holcomb]

« Il était une fois une princesse d’une beauté exceptionnelle nommée Hina. Son père et sa mère la promirent en mariage au roi du lac Vahihiria, Faaravaaianuu. Au moment d’être présentée à son futur mari, elle découvrit que ce dernier était une énorme anguille. Horrifiée, elle s’enfuit à Vaira’o chercher protection auprès du Dieu Maui. Ému par l’histoire de la princesse, ce dernier accorda sa protection.

« Mais l’anguille sortit du lac et retrouva la trace de sa promise. Maui, plaçant deux tiki en pierre sur les falaises qui surplombent la vallée, arriva à capturer l’anguille qu’il coupa en trois morceaux. La tête tomba au pied de Hina et lui dit « un jour viendra où tous ceux qui me détestent finiront par m’embrasser sur la bouche et toi Hina, tu seras la première d’entre eux ! » Maui enveloppa la tête dans des feuilles de tapa, la donna à Hina en lui disant : « Ne pose surtout pas ce paquet à terre avant d’être arrivée chez toi. Tu enterreras puhi au centre de ton village ».

« Hina repartit chez elle en emportant son paquet. Chemin faisant, elle voulut se baigner dans la rivière. Oubliant les recommandations de Maui, elle posa la tête de l’anguille à terre. Aussitôt, la terre trembla et s’ouvrit, engloutissant la tête. Immédiatement une plante apparut et se mit à pousser pour devenir un arbre semblable à une anguille se dressant vers le ciel. Le premier cocotier venait de naître.

« Il y eut une sécheresse et seul le cocotier résista. Les hommes goûtèrent alors son fruit, contenant une eau sucrée et une pulpe appétissante, où se dessinent trois taches sombres : les yeux et la bouche de l’anguille. Ainsi, toute personne buvant l’eau d’un coco accorde un baiser royal jadis refusé ».

En fait, il semble que la Polynésie héberge 3 espèces d’anguilles sur les 18 que compte le genre Anguilla dans le monde : l’anguille marbrée (Anguilla marmorata) espèce abondante dans l’indo-Pacifique ; l’anguille obscure (Anguilla obscura) et l’anguille à grande bouche (Anguilla megastoma) sont des espèces plus rares et présentes uniquement dans le Pacifique. Il reste bien des mystères à élucider pour les scientifiques quant au cycle de vie des anguilles, aux métamorphoses, aux migrations. Les marchés internationaux sont demandeurs, surtout le marché japonais, la ressource cela pourrait être une ressource pour la Polynésie.

La sterne blanche ou itatae est présente dans tous les archipels. Qu’elle se nomme itatae à la Société, kotake aux Gambier, aaia aux Australes, kirarahu aux Tuamotu, pinake aux Marquises,(Gygis alba) volera partout où vous irez. Mâle et femelle ont la même livrée entièrement blanche, un bec droit et pointu bleu à la base, puis noir, pattes peu palmées mais fortement griffues. L’adulte a le vol léger, il se pose délicatement sur les branches, son registre vocal est étendu. L’itatae niche dans les zones boisées des atolls et des îles hautes, au bord de mer ou dans les vallées. Diurne, il se déplace jusqu’à une quarantaine de kilomètres au large. Son régime alimentaire comporte des petits poissons et des céphalopodes, du zooplancton et des insectes. Pas de nid pour l’œuf unique déposé au creux d’une branche. Cet oiseau n’est pas menacé d’extinction.

Dans le golfe de Carpentarie, les scientifiques viennent de découvrir une espèce de reptile inconnue du monde scientifique. Un serpent de mer recouvert d’écailles épineuses de la tête à la queue. Neuf spécimens ont été pêchés lors de l’expédition. Ils ont été trouvés là où les fonds marins sont rocailleux, ce qui pourrait expliquer la présence de ces écailles sur leur corps. Les serpents de mer possèdent un venin entre dix et mille fois plus puissant que les serpents terrestres. Les eaux du golfe de Carpentarie sont infestés de requins bouledogue, de crocodiles marins et de méduses tueuses. Aurait-on le choix ?

Une expérience saisissante à l’aquarium de Nouméa. L’aquarium a la joie de vous annoncer la naissance de Stegostoma fasciatum le mardi 13 mars à 10h27. C’est un petit requin léopard, espèce qui présente d’élégantes rayures noires et blanches à la naissance. Elles s’estompent en grandissant et laissent place à des points sur une robe plus mordorée. Un plongeur avait récupéré sept œufs accrochés à un substrat. Quatre sont restés en incubation. Les techniciens ont fait une césarienne pour libérer ce petit prématuré. Les œufs de requin ne sont jamais fixés. L’œuf du requin léopard a été délicatement découpé avant la ponte d’une vingtaine d’œufs. Le technicien a installé le nouveau-né dans une coquille artificielle dans laquelle il peut grandir sous les yeux des visiteurs.

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rori, délice de Tahiti

C’est une nouvelle activité pour la population des atolls. J’avais déjà évoqué la bestiole et le moni (argent) qu’on peut en tirer il y a quelques mois. L’holothurie c’est le rori (rouler le r SVP) en Polynésie, le concombre de mer ou la bêche de mer en Nouvelle-Calédonie, ou encore la limace de mer et paraît-il ver de mer à Marseille.

Cet animal ne concourra pas pour un prix de beauté, son corps est mou, et son aspect ingrat. Le rori appartient à la famille des échinodermes. Il est fort apprécié des palais asiatiques. [Ces bêtes sont évidemment aphrodisiaques, vous avez vu la forme ? C’est ce qui compte dans la symbolique chinoise. Les pragmatiques l’utiliseront de façon non symbolique comme godemiché bio… – Arg.] A ce jour il n’y aurait qu’une vingtaine de personnes s’activant pour les gourmets chinois, encore eux !

Vous avez revêtu vos habits de plongeurs? C’est parti ! Atation (attention) ne marchez pas dessus… ne le stressez pas car il va émettre des filaments gluants dont vous aurez du mal à vous débarrasser, ah! ah! Pour le moment quelques 20 personnes sur l’atoll de Raroia pêchent, éviscèrent, nettoient, font bouillir et sécher les concombres de mer. Une fois prêts les rori sont plongés dans de l’eau de mer, mijotés à l’eau bouillante durant 45 minutes et séchés au grand air. Cuits, ils sont envoyés à Tahiti pour expédition.

Quelques Polynésiens sont également des consommateurs de rori cuisinés : marinés au vin rouge, sautés aux petits légumes… Certains font frire les filaments gluants qui ressembleraient à des spaghettis. J’ai eu l’occasion de goûter à ces délicatesses à Rimatara. Le premier plat : crus au citron, je croyais qu’on avait oublié de les rincer ; deuxième plat, j’ignore encore la recette mais cela ressemblait à de la couenne de porc, élastique mais pas gras ; le troisième était délicieux, cuit pas élastique, mais je ne me serais pas roulée par terre pour une nouvelle assiette.

Dans le lagon de Raroia, on collecte quatre espèces :

  1. Rori « ananas » pouvant atteindre 60 cm de long, nettoyé, sera mis dans la saumure pendant 3 jours, puis cuit et séché.
  2. Rori « vermicelle », je vous laisse deviner la consistance…
  3. Rori « chocolat » est laissé au soleil une journée. Les viscères sont rejetées naturellement.
  4. Rori « titi » noir ou blanc pêché en eau profonde est aussi plongé dans la saumure pendant trois jours avant d’être cuit et séchés. « Titi » veut dire poitrine, sein, en tahitien. Les prix de vente varient entre 1100 FCP à plus de 4000 FCP le kilo.

Tama’a matai (bon appétit) !

Hiata de Tahiti

Catégories : Gastronomie, Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Voyage aux Gambier 4 : Rikitea

Les catholiques de Rikitea avaient abandonné leur cathédrale devenue trop dangereuse. Leurs offices étaient célébrés dans la salle polyvalente de la commune. Il fallait trouver l’argent pour entreprendre des travaux indispensables. L’État étant laïque, il ne pouvait supporter les frais de rénovation.

Une association a été créée pour un chantier estimé à 486 millions. Tout le monde a mis la main à la poche pour sauver le plus bel édifice religieux du Pacifique. Ainsi l’État pour 178 millions, le Peï pour 125 millions, la Mission catholique pour 60 millions, les mécènes pour 79 millions, l’association Sauvons la cathédrale pour 23 millions, et la commune de Rikitea pour 15 millions ont permis de restaurer le chef-d’œuvre. La cathédrale peut accueillir 1000 paroissiens, elle mesure 53,2 m de long sur 18,9 m de large.

172 ans après la pose de la première pierre par les pères missionnaires du Sacré-Cœur de Picpus, la cathédrale est à nouveau inaugurée. Les travaux de restauration ont débuté en Juin 2009, ils ont impliqués les experts des monuments historiques de France, des compagnons, des entreprises métropolitaines et locales, et la population. Il a fallu se réapproprier les techniques des ancêtres afin de restaurer la charpente, fabriquer la chaux corallienne. Pour la charpente, l’arbre à pain ou uru est utilisé. Les restaurateurs ont découvert que la technique des pères était très aboutie. Les assemblages chevillés sont complétés par des ligatures de corde en nape ou fibre de coco qui les renforcent. Il n’y a donc pas de clouage.

Les artisans mangaréviens et les élèves, assistés par les compagnons, ont découvert ensemble les savoir-faire exceptionnels vernaculaires des Polynésiens. Pour la chaux corallienne, c’est grâce à la mémoire de quelques anciens, la forte implication des habitants que la technique du four à chaux a pu être ravivée et modernisée. Même l’extérieur de la cathédrale a abandonné sa couleur bleue pour l’ocre, sa couleur d’origine, redécouverte sur les premières couches ayant recouvert l’édifice. Les minéraux qui servaient à teinter la chaux ont été découverts sur l’île, en hauteur.

Pour certains vieux Mangaréviens, ce n’est plus leur cathédrale ! Les décors intérieurs ont subi eux aussi une rénovation complète. Le maître-autel resplendit de toutes ses nacres. Avant leur installation dans l’église, nous avions pu les voir dans l’école de gravure sur nacre restaurées, c’est toute la population de l’archipel qui a participé. On évoque déjà d’autres rénovations dans l’archipel. Les jeunes qui ont participé à ce chantier iront en métropole à Thouars ou Nice, parfaire leurs connaissances.

Seule étrangère aux Gambier, la pierre d’autel en basalte vient de Hitia sur la côte est de Tahiti. Elle a été sculptée par des tailleurs de pierre marquisiens avant d’être acheminée par bateau à Rikitea. C’est le nonce apostolique qui a dédicacé et oint l’autel sur ses cinq croix devant la population mangarévienne et les huiles laïques, cléricales et gouvernementales. Après six ans d’attente, les habitants ont enfin pu fêter Noël dans leur cathédrale retrouvée.

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Voyage aux Gambier 2 : les missionnaires

L’église catholique débarque aux Gambier le 7 août 1834. Quelques prêtres et frères convers s’étaient embarqués au Havre à bord de La Delphine. Les prêtres étaient en soutane blanche, les frères en redingote noire. Ils appartiennent à la Congrégation des Sacrés-Cœurs dite de Picpus, fondée par l’abbé Coucrin en 1805. Le symbole des religieux évangélisateurs des Gambier sont les Sacrés-cœurs de Jésus et Marie, emblème de l’ordre missionnaire.

Un voyage difficile et assez inconfortable de 5 mois. Une escale à Valparaiso après 4 mois de navigation où, dans la chapelle du couvent des Cordeliers, ils sentiront le sol bouger, une secousse de 4 à 5 minutes. Le tremblement de terre se situait à Conception… [Était-ce une autre visite de l’archange Gabriel ? – Arg.] Monsieur Charles Darwin, savant anglais, arriva à Talcahuano trois jours après le séisme.

Nos missionnaires embarquent le 4 avril 1835 sur La Peruviana. Le 9 mai 1835, 8 heures du matin, l’archipel des Gambier leur apparaît. Ils débarquent sur l’île d’Aukena. Qui sont ces indigènes qui viennent frotter leur nez contre le nez des arrivants ? Les accueillant avec des Enakoe, Enakoe ! (bonjour). Les autochtones décrits par les Pères ont la peau cuivrée, des cheveux noirs, le front haut et le nez épaté, les dents très blanches. Les hommes portent une longue barbe. Hommes, femmes et enfants vont nus. Les pères essaieront de les vêtir, cela ne se fera pas sans difficultés ! Ils voudront aussi leur apprendre le travail. Les pères éprouveront des difficultés à comprendre l’autochtone et ses habitudes.

Les missionnaires catholiques ont été bien accueillis par la population car la prophétesse Toapere avait, en 1830, vu deux bateaux avec voiles blanches. Le premier arrivé, anglais, n’a pas été autorisé à débarquer, il a du rester au large car il ne correspondait pas à la description de Toapere. Le second, celui des catholiques était le bon, ils débarquèrent. Les Gambier sont depuis le cœur du catholicisme polynésien.

Les constructions édifiées par ce clergé du bout du monde, avec des moyens limités, demeurent belles malgré les outrages du temps. Ils ont beaucoup construit. Certains édifices ont été ensevelis par la végétation, d’autres ont résisté mais nécessitent de sérieux travaux. La cathédrale de Rikitea a pu bénéficier d’une restauration dans les règles de l’art grâce à des moyens financiers conséquents. D’autres églises et couvents s’éteignent lentement.

Les pères s’attaquent aux idoles et avec l’autorisation du roi, de la reine et du peuple vont les détruire en les brûlant. Quelques-uns échappent à l’autodafé, tel Tu à quatre jambes, dieu supérieur invoqué pour une bonne récolte de maiore (uru). Échappe aussi Nitita-en-corde, qui entortille l’âme de ceux qui lui ont manqué de respect. Puis Rao, le Dieu de la débauche évidemment : on baise toujours dans les îles, malgré les curés célibataires. Ronao l’arc-en-ciel qui attire la pluie, un tambour que le roi a donné aux missionnaires, un coquillage sacré, un bâton dont le dieu Mapitoïti se servait pour assommer les hommes et onze autres idoles prendront le chemin de Rome et de Paris. Les lecteurs qui ont vu l’exposition des Gambier ont pu faire connaissances avec quelques-unes de ces idoles.

L’action missionnaire est une réussite à Magareva (1500 habitants), à Aukena (80 habitants), à Akamaru (300 habitants), à Taravai (150 habitants). Depuis le baptême du roi le 25 août 1896, il n’y a pratiquement plus « d’infidèles ». Si les pères parlent de succès aux Gambier, c’est un échec à Tahiti. C’est que Monsieur Evans Pritchard, sujet de sa très gracieuse Majesté, missionnaire protestant de son état, menace le clergé catholique, impose sa volonté à Tahitison et abuse de son influence auprès de la reine.

Le soir de notre arrivée, turamara au cimetière. Il faut honorer les morts. Tombes peintes en blanc, sable (corail) blanc, fleurs à foison, bougies… Toutes les fleurs poussent ici en particulier en cette saison orchidées et lys.

Une petite idée des constructions entreprises par les pères et frères :

  • 1839 à 1858 cathédrale de Rikitea
  • 1836 église de Taku
  • 1847 Sainte Anne à Rikitea
  • 1847 Saint Pierre à Rikitea
  • 1842 presbytère à Rikitea
  • 1847 tissanderies à Rikitea
  • 1842 maison du roi
  • 1848 les tourelles du roi
  • 1860 goélette
  • 1842 « couvent » de Rouru
  • 1861 porte monumentale de Rouru
  • 1837 St Raphaël de Puireau à Aukena
  • 1853 collège de Aukena
  • 1847 croix en pierre du cimetière à Aukena
  • 1837 Notre-Dame de la Paix à Akamaru
  • 1841 Saint Gabriel à Taravai
  • 1856 première cathédrale de Papeete par les Mangaréviens.

C’était juste une petite idée de ce qu’ont entrepris les pères et frères bâtisseurs des Gambier. Nous allons visiter ce chapelet d’îles pieuses.

Commençons par Aukena dont la tour de guet veille sur la mer.

L’église Saint-Raphaël date de 1840 mais est pratiquement inaccessible.

Le Père Laval avait fait construire un collège pour les jeunes Mangaréviens. Restent les murs qui, si rien n’est fait, seront recouverts par la végétation.

Il demeure un four à chaux, une meule et une tour de guet. Les magnifiques perroquets qui nagent en contrebas de la tour sont énormes, mais ne rejoindront pas les assiettes : ils sont non consommables.

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Voyage aux Îles Gambier 1 : Tureia et Totegegie

Article repris par Medium4You.

Un mardi matin huit heures, aéroport de Tahiti Faa’a, personnel à son poste, décollage immédiat. Le vol est à destination de l’archipel des Gambier via Tureia, cinq heures de vol prévues. Pour moi, ce sera le cinquième et dernier archipel qui clôturera mon tour complet de la Polynésie française.

C’est où ? C’est quoi les Gambier ? Les Îles Gambier sont à la latitude 23°7 sud et à la longitude 134°58 ouest. Les terres émergées ont une superficie de 32 km2, un pourtour récifal de 90 km et un immense lagon. La capitale des Gambier sur l’île de Mangareva se nomme Rikitea. Mangareva mesure 9 km de long sur 600 m à 3 km de large.

L’archipel est composé de 11 motu coralliens (dont Totegegie, l’aéroport), de 4 grandes îles volcaniques (Mangareva, Taravai, Akamanu, Aukena) et de 6 petites îles volcaniques : par ordre décroissant Agakauitai, Kamaka, Makaroa, Mekiro, Manui, Makapu. Le marnage maximum atteint 1m20. Les Gambier sont âgés de 6 à 7 millions d’années. Les altitudes varient de 54 m à 441 m. Le point culminant le mont Duff, haut de 441 m, se situe sur Mangareva. Les superficies des îles varient de 0,1 km2 à 15,4 km2. Le point le plus bas du lagon atteint -80 m. Il existe trois passes ouvertes sur l’océan.

Tahiti est à 1450 km, l’Australie à 6300 km et Santiago du Chili à 6050 km.

Après 3 heures de vol, escale à Tureia, archipel des Tuamotu, 100 habitants, 5 personnes descendent, 5 nouvelles têtes prendront place. A Mangareva, ils reprendront le même avion pour Tahiti. Nous ne sommes qu’à 1190 km de Tahiti, c’est un atoll sans passe, 8,4 km2 de terre émergée, un lagon de 47,2 km2, une piste pour l’ATR 72, un village, des cocotiers, une tôle au-dessus d’un banc pour attendre l’avion une fois par semaine. Le fret est déchargé, les fûts remplissent les réservoirs, ici tout est manuel !

On dirait que tout le village est venu, en 4×4, bavarder et interroger. Encore un peu de patience sous la pluie et l’on repart pour les Gambier. Quelques semaines après mon retour à Tahiti j’apprendrai que des habitants de Tureia, accompagnés de leur maire, ont pour la première fois été autorisés à se rendre à Moruroa, « l’atoll du grand secret », lors du premier déplacement du Haussaire dans leur atoll en compagnie d’une brochette de casquettes à galons dorés. [Rappel : le Haussaire est l’abréviation affectueuse-envieuse du Haut-commissaire de la République française en Polynésie – Arg.]

Au départ, l’avion n’était pas complet, nous n’occupions que 60 sièges sur un total de 72. Les places vides ont été utilisées pour le fret car bientôt aura lieu l’inauguration de la cathédrale de Rikitea après de gros travaux de restauration. Le plafond de nuages est toujours aussi bas. Quelques petites fenêtres me permettent d’apercevoir, enfin, l’archipel des Gambier. Incroyable, c’est comme sur la carte !

L’avion se pose sur le motu Totegegie. Il fait beau. Maintenant il faut prendre la navette municipale pour une demi-heure ou une heure suivant l’état de la mer. Cela pour enfin débarquer à Mangareva. Le nom qui serait la contraction de manga (montagne) et reva (fleur des Gambier, blanche aux fruits vénéneux, contenant de la cerberine, poison très violent). Les résidents des Gambier paient une redevance de 500 francs pacifique mais, pour les touristes, c’est gratuit. Aux Gambier mon amie et moi sommes plus vieilles d’une heure par rapport à Tahiti.

Les habitants vivent à Rikitea et à Taku sur Mangareva, quelques familles à Aukena, d’autres à Akamaru et Taravai, un original à Kamaka. Tout pousse aux Gambier, comme aux Australes. Les fruitiers comme le pamplemoussier, citronnier, oranger, litchi, arbre à pain (uru ou maiore), bananier, caféier, pêcher, du bois d’œuvre. Les fermes perlières sont très nombreuses, les greffeurs sont Chinois, les Japonais étaient trop chers ! On reconnait qu’ici, les perles sont les plus belles, les plus grosses. Une perle peut être récoltée 18 à 24 mois après le greffage. On compte 20% de perte. Au total il ne restera que 10% de belles perles.

A Rikitea, gros bourg, on dénombre la mairie, la poste, la gendarmerie et des écoles primaires avec 26 couples de jumeaux ! Il y a aussi un CETAD avec atelier de formation à la gravure sur nacre, unique en Polynésie. Mais pas de collège, les adolescents doivent émigrer à Hao ce qui pose de gros problèmes aux familles.

Le potentiel touristique est important mais le prix du billet d’avion, en raison des distances à relier, décourage un grand nombre de candidats au voyage.

Hiata de Tahiti

Si la Polynésie vous intéresse, ne ratez pas l’émission télé Archipels consacrée à Tahiti-Pacifique magazine le samedi 25 février à 20h35 sur France O, TNT canal 19.

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Îles mystérieuses de Polynésie

Assez méconnue aujourd’hui, mais déjà évoquée ici même, cette île « mystérieuse » de Mehetia se situe à cent kilomètres de Tahiti en direction d’Anaa aux Tuamotu.

C’est l’île la plus jeune de la Polynésie française. Le volcan éteint il y relativement peu d’années, aurait été vu en éruption à l’époque pré-européenne. L’île, aujourd’hui inhabitée, aurait joué le rôle important d’un point de repère, éventuellement d’escale, de ravitaillement, voire d’étape pour les échanges avec les Tuamotu.

Des navigateurs l’ont mentionnée tels les Espagnols en 1772, James Cook, Capitaine Bligh. [On l’appelait Osnaburg sur les cartes]. Elle faillit devenir une léproserie, après avoir fourni des tonnes de coprah et d’oranges, exploitations détruites par les cyclones au siècle dernier.

De 1930 à 1960, Marcel Frainer met l’île en valeur, il fait construire deux réservoirs en ciment pour l’eau, puis il introduit des cochons. Il exploite la cocoteraie. Les arbres fruitiers produisent de 28 000 à 30 000 oranges par an. Le bois de Mehetia est exploité pour les constructions à Tahiti. Inhabitée depuis plusieurs années, propriété de deux familles, cette île pourrait devenir un sanctuaire pour plusieurs espèces (sauf bien sûr les espèces envahissantes) si on l’aménageait un peu. Mehetia est difficile d’accès, il n’y a pas de baie, et les conditions météorologiques doivent être favorables pour s’y rendre et y accoster ! [Et il y a un hic : Mehetia est un volcan actif, le point chaud de l’archipel de la Société…]

Des chercheurs ont retrouvé dans une cavité noyée de la tribu de Kumo à Lifou des coquilles de Nautilus macromphalus ou grand nombril, endémique de la Nouvelle-Calédonie, pour partie en cours de fossilisation. Ce gisement est circonscrit dans une zone caractéristique des cénotes, immenses trous naturels, et dans une salle inclinée à une profondeur de 40 m. La grotte, établie dans le nord, est à près d’un kilomètre de la bordure de l’océan. Il semble que ce soit la première fois au monde où des observations montrent une fréquentation de ces cavernes noyées d’eau de mer par des nautiles.

Quelques détails sur le mystérieux nautile. Il est secret. Sa reproduction est connue uniquement en aquarium. La ponte n’a jamais été observée en milieu naturel. Les scientifiques ne savent pas très bien où ils pondent. Ils savent seulement qu’ils remontent vers la surface pour le faire. Le nautile est un animal particulier. Si ce céphalopode est retrouvé dans les régions tropicales, il apprécie l’eau froide. Le groupe des nautiles est apparu au début de l’ère primaire, et a résisté finalement à toutes les grandes crises biologiques. Le nautile est l’animal emblématique et symbolique du territoire.

Pisonia grandis est un grand arbre des sables coralliens, plus rare sur les îles de la Société, mais très fréquent aux Marquises et aux Tuamotu. Les jeunes feuilles sont comestibles pour l’homme. Le feuillage est un aliment pour le bétail et les lapins. Branches cassantes, bois blanc spongieux, très mou quand il est vert, une fois sec on peut le débiter en planches ou madriers si légers qu’on l’a souvent confondu avec le balsa. Il sert à construire des radeaux. L’écorce aux propriétés émollientes est employée dans le traitement des anthrax et panaris.

Ici, à Tahiti, certains ne parlent qu’indépendance. Ils sont même allés à New-York jusqu’à l’ONU. En y regardant de plus près, on s’aperçoit que bien des petits pays à ce jour pas encore indépendants ne souhaitent, pour la plupart, pas l’indépendance. Plus le pays est petit, plus il est cher par habitant de devenir souverain. Un aéroport international coûte, d’autant plus cher qu’il y a peu d’habitants. C’est la même chose pour les ports susceptibles de recevoir des paquebots. Pareil pour les frais de souveraineté.

La présidence de la Polynésie française coûtait 10 000 FCP par habitant, celle de la France 100 FCP par habitant (selon Tahiti-Pacifique 2003). La représentation coûte beaucoup d’argent. Un ambassadeur dans chaque grande capitale coûte aussi cher pour 100 000 habitants que pour 10 millions d’habitants. ATN ou Air Calin, compagnies aériennes, sont elles en bonne santé? la surveillance de la ZEE (Zone économique exclusive), qui officie ? Le secours en mer ? Coûteux surtout pour un territoire peu peuplé mais aussi étendu que l’Europe.

Ces réalités bassement matérielles sont mises de côté par celui qui s’imagine être le guide suprême, le père des Maohi (Maoris), Génial dirigeant, Idéologue majeur, etc…

Hiata de Tahiti

Catégories : Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alexander Kent, En vaillant équipage

Vingt ans et déjà quatrième lieutenant sur un vaisseau du Roi : Richard Bolitho franchit les grades à toute allure en fonction des engagements de guerre, des pertes au combat et de sa propre audace. Il se retrouve à la fin capitaine, commandant un brick de prise. Il est aimé des hommes, discipliné et compétent. Il n’en faut pas plus pour être reconnu, même tout jeune, dans la marine anglaise. Cette capacité à reconnaître que la valeur n’attend pas le nombre des années fait sans aucun doute la force de toute société. Napoléon reprendra l’idée à son compte, avec les succès qu’on sait. De même la Résistance prouvera une fois de plus ce qu’il en est. Depuis, les Français, confits en rentes et statuts, se sont empressés d’oublier…

Nous sommes en ce roman en 1777 et les vaisseaux de haut rang de Sa Majesté tentent de conserver à la Couronne les colonies américaines que les Insurgents – ces « paysans » – veulent émanciper. La guerre fait rage sur terre mais aussi sur la mer où les corsaires américains harcèlent les bâtiments de commerce et traitent en contrebande de la poudre et des armes avec les Français. Car le bon roi Louis XVI soutenait au-dehors cette révolution qu’il ne voudra pas au-dedans. L’auteur le reconnaît, les Français construisent alors de bons bateaux et ils sont bien commandés. On peut être ennemi et néanmoins fair play.

Commander un navire, d’ailleurs, n’est pas une sinécure, obéir non plus. L’entraînement à la discipline commence très tôt, vers 12 ans – pour les mousses comme pour les officiers. Manœuvrer un tel monstre de toiles et ses quelques centaines d’hommes exige une seule tête et une hiérarchie établie. La voile ne pardonne pas : il faut décider dans l’instant et agir vite. D’où ce sadisme d’apparence, le respect exigé des matelots pour les officiers, le fouet donné pour tout manque, et ces gamins envoyés méditer là-haut, dans les enfléchures.

D’où, en réalité, cette vertu de l’exemple, qui agit bien mieux et bien plus fort que toute punition. Le capitaine se doit de rester de marbre et de savoir où il va ; les lieutenants se doivent de comprendre sur l’instant et de donner les ordres qu’il faut ; les aspirants se doivent d’imiter leurs aînés et de rester dignes toujours devant leurs hommes.

Tous ne sont pas élus et la tempête comme la bataille révèlent parfois le manque de caractère ou de maîtrise de soi qui empêcheront à jamais d’exercer un commandement. Le roman met en scène, autour de Bolitho, deux aspirants par contraste. Le premier, Quinn, 16 ans, fils de négociant de Londres, n’est pas fait pour commander et combattre, il perd tous ses moyens, paralysé de terreur, même s’il connaît parfois quelques sursauts de courage et d’honneur.

Le second, Couzens, 13 ans, n’en est que plus émouvant. Terrorisé lui aussi par le fracas de la bataille, il se choisit un modèle qu’il suit aveuglément, avec courage. Ce modèle est naturellement Richard Bolitho, de 8 ans son aîné, qui lui est comme un grand frère et qui, attentionné à tous ses hommes, l’encourage et le protège. Couzens le suit partout et fonce comme un petit taureau. Même sans savoir nager, il s’accroche à tout espar et renaît – tout nu mais très digne – sous les vivats de l’équipage et les compliments du capitaine. Bolitho lui aussi, au même âge, « avait jeté son dévolu sur un officier qui était devenu son idole, un lieutenant qui ne s’était sans doute jamais rendu compte de rien et pour qui il n’était même pas un être humain. Mais Bolitho se souvenait encore de lui comme au premier jour. C’était un officier qui ne perdait jamais son calme sans raison, qui ne cherchait jamais à se décharger sur autrui quand il venait de se faire sermonner par le capitaine. » p.15

Il y a beaucoup de bagarres, de coups de main, de ruses et d’action, dans ce monde d’hommes. Mais l’aventure est l’aventure et le récit tient en haleine tout lecteur qui aime la mer, la voile et le courage. L’observation des êtres humains est d’une grande importance sur ces étroits territoires de bois où le capitaine est le roi et le juge. Cette lecture d’action et d’éducation humaine revigore – et donne des leçons à notre temps.

Alexander Kent, En vaillant équipage, 1977, Phébus Libretto 2006, 315 pages, €9.40

Les romans maritimes d’Alexander Kent déjà chroniqués sur ce blog.

Catégories : Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,