Désert

La « crise » est certes économique puisque le numérique bouleverse tous les processus de production. Elle est évidemment sociale puisque le système de redistribution est à bout de souffle, prélevant trop et ne redonnant jamais assez pour toutes les quémandes. Elle est politique puisque toute confiance envers les dirigeants a quasiment disparue et que les seuls qui s’en sortent sont ceux qui mentent le plus effrontément, promettant la lune aux imbéciles qui les croient (Trump et les mineurs de charbons, les brexiteurs excités avec la fortune économisée par la sortie de l’UE, la Le Pen et son n’importe quoi complotiste sur tout sujet qui passe à sa portée…) Mais la crise est surtout spirituelle par manque de sens. Oh, certes, les naïfs soixantuitards qui partaient en Inde pour trouver « la Vérité » ne sont plus la majorité, mais ceux qui veulent « une autre société » ou « qu’un autre monde soit possible » ne manquent pas. Sans jamais s’entendre et ne discutant sans fin à la fortune du pot, la convivialité d’être ensemble suffisant à être heureux momentanément sans déboucher sur un projet. Et chacun sait qu’un pot est tout ce qu’il y a de plus sourd.

L’égalitarisme revendiqué jusqu’à plus soif est un extrémisme comme un autre. Si on le mène jusqu’au bout, il va jusqu’au libertariens américains, forme d’anarchistes riches du chacun pour soi où l’on se bâtit soi-même (self-made) et où l’homme est un loup pour l’homme (le Colt à la main ou « le droit » si vous êtes capables de payer une armée d’avocats compétents). Cet égalitarisme, venu du christianisme plus que de la Bible qui connaissait le Père tout-puissant et la hiérarchie des rois et prêtres, a été avivé par la révolution bourgeoise et « accompli » (donc poussé à l’absurde) par les révolutions populaires inspirées par le marxisme. Elles ont échoué, comme chacun sait. Une économie ne se réduit pas à l’administration des choses comme le croyait Lénine pour qui la société devait fonctionner « sur le modèle de la Poste ». Le Grand bond en avant maoïste a été une lamentable régression qui a engendré famine et millions de morts avant que la Révolution baptisée « culturelle » fasse du non-savoir des brutes l’alpha et l’oméga de l’obéissance au Parti dirigé par le seul Grand timonier…. qui a fini par crever, comme la biologie l’exige, libérant la société et les forces entrepreneuriales du commerce et de l’initiative.

Le Parti tient la société et impose la morale traditionnelle issue de Confucius en Chine ; Poutine fait de même avec l’Eglise orthodoxe en Russie ; Israël a le droit de la Bible et les Etats-Unis se croient encore une vocation de nouveau monde élu pour construire la Cité de Dieu pour l’humanité entière. Que reste-t-il en Europe ? Le seul idéal (donc inatteignable) de la société marchande pour laquelle chacun est un consommateur lambda – d’autant plus consommateur que lambda – apte à être manipulé par les modes et la foule qui décrète le qu’en dira-t-on.

Nous sommes passés du laisser-passer mercantiliste au laisser-faire libéral et jusqu’au rousseauisme pour qui la société (toute) société est oppressive, toute éducation une contrainte et toute connaissance (même le savoir scientifique) un colonialisme. Dans cet état d’esprit, le sujet est économique, pas politique ni ethnique. L’individu est premier, monade autonome donc universelle qui peut s’installer partout et être chez lui nulle part. Le globish remplace les langues nationales (même en Europe d’où les Anglais vont partir !), le calcul égoïste est la seule relation politique et la culture se réduit aux vogues des pubs, des réseaux sociaux et des séries télé.

Exit la communauté, l’histoire, le sacré – sauf à les utiliser pour exiger un égalitarisme des « droits » encore plus absolu. La politique nationale se réduit à la bureaucratie, la loi aux textes abscons de technocrates et les décideurs deviennent administrateurs : en témoigne la machine européenne, experte à pondre des règlements juridiques mais inapte à susciter enthousiasme et élan, même contre les ennemis économiques que sont Américains et Chinois, qui seront bientôt ennemis politiques par leur impérialisme insidieux mais obstiné. Les derniers grands politiques français furent de Gaulle et Mitterrand, avec Sarkozy en sursaut durant la crise financière et durant la crise avec les Russes en Géorgie. Entre temps et depuis : rien. Même Macron, qui promettait, navigue à vue.

La seule philosophie est l’enrichissez-vous du bourgeois. Sauf que la richesse se fait rare comme en témoignent les gilets jaunes qui n’en peuvent plus des fins de mois, et le niveau de prélèvements obligatoire en France qui atteint des sommets : toujours plus d’argent pour de moins en moins de revenus ! La seule morale est celle du « pas plus que moi » de l’égalitarisme jaloux et « que personne n’obtienne si je n’obtiens pas aussi ». En contrepartie de quoi ? De rien : c’est « un droit », comme de vivre et de respirer, c’est tout. Et qui paye ? Forcément « les riches », ceux qui ont plus. Pourquoi ont-ils plus ? Parce qu’ils ont mieux travaillé à l’école, ont persévéré dans l’effort ou ont quelques talents différents du commun des mortels. Mais ce qu’on accepte des footeux et des stars apparaît intolérable chez les entrepreneurs créateurs de biens ou les bêtes à concours reconnus aptes à diriger.

Il s’agit de profiter plutôt que de donner, de jouir et posséder plutôt que de bâtir ensemble. Le bobo sera nomade ou ne sera rien ; il sera colonisé de l’intérieur ou sera éliminé dans le lumpenproletariat du précaire et de l’assistanat réduit au minimum. Comme aux Etats-Unis où on le laisse dans sa mouise – comme en Chine où on le qualifie d’asocial avant de le rééduquer en camp spécialisé. Big Brother aura gagné dans les filets de Matrix.

Les remèdes ?

Les religions ? (et elles reviennent en force, encore plus obscurantistes, intégristes, autoritaires). Mais la majorité les craint – avec raison, au vu de l’intolérance et de l’hypocrisie dont elles font preuve. On a déjà donné avec l’Eglise catholique et avec l’islam Wahhabite ; même la religion hébraïque montre de quoi elle est capable avec les Palestiniens.

La nation ? Elle n’a plus guère de sens dès lors que le monde des réseaux est globalisé, l’univers économique interdépendant et que « les alliés » sont les pires ennemis (USA de Trump et amendes records aux entreprises pour viol de la loi purement américaine ; Brexit de nos plus proches voisins qui préfèrent s’isoler ; refus du commun par certains pays européens qui ne veulent pas avancer).

Le retour à une certaine forme de féodalisme, comme lors de toutes crises ? C’est un processus peut-être en cours, si l’on considère que des « tribus » se forment sur les réseaux et s’agglutinent en bandes qui ne reconnaissent qu’un seul gourou, s’opposant à tous les autres dans une sorte de guerre civile froide que seuls quelques excités qui mériteraient des opposants physiques à leur mesure poussent jusque dans la rue lors des samedis jaunes. La lutte des casses a remplacé la lutte des classes puisque les classes ont quasi disparu : tout le monde est devenu bourgeois, sauf les immigrés de fraîche date qui ne savent pas encore ce que c’est mais sont venus justement pour « gagner » et acquérir.

Alors le monde nouveau ? Sera-t-il celui des fermes autonomes peuplées d’écologistes intégristes, protégés de hauts murs (et sachant tirer) du rêve libertarien américain ? Celui des bidonvilles de Calcutta face aux quartiers aérés des très riches qui vivent entre eux ? Celui de la partition des régions et communes libres battant monnaie locale et exigeant une solidarité communautaire sous peine d’exclusion ? Le socialisme est mort, la Nuit debout n’a pas vu le jour et les gilets jaunes ne réfléchissent pas mais tournent en rond ou cassent la baraque. Il ne reste au fond plus guère que Macron…

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Très beau et très faux Rousseau

Voltaire n’aimait pas Rousseau et il avait bien raison. Les Français se sont entiché de Rousseau depuis toujours, et particulièrement après 68 où l’éducation à l’Emile a fait florès tandis que la thébaïde de la Nouvelle Héloïse titillait les fantasmes écolo et que les Confessions ravissaient les egos de l’individualisme croissant. Voltaire et Rousseau avaient deux tempéraments à l’opposé. Ils se disaient tous deux persécutés par les Grands mais si Voltaire était critique, persifleur et prudent, Rousseau était constamment blessé d’amour-propre et cherchait le fouet pour justifier sa victimisation. Tout à fait ce qui se passe aujourd’hui avec les gilets jaunes. Voltaire soumet tout à la raison ; Rousseau se vautre toujours dans la passion, éperdu de sensibilité au point d’écrire n’importe quoi dans la fièvre, d’appliquer la grande métaphysique aux petites choses simples et de se poser en charlatan de vertu.

Pour Flaubert, Rousseau n’est pas pleinement adulte : il reste l’éternel immature, incertain, abandonné au hasard et aux passions. D’Alembert, dans son Jugement sur L’Emile, écrira que c’est « en mille endroits l’ouvrage d’un écrivain de premier ordre, et en quelques-uns celui d’un enfant. » Rappelons que pour les Classiques, à la suite des Grecs antiques, la raison maîtrise et ordonne les passions mais que, dans le même temps, nulle volonté n’est possible sans les instincts. Il s’agit donc d’une dialectique où la vitalité des désirs est canalisée par l’intelligence pour servir le vouloir. Rousseau, lui, n’équilibre en rien ces trois ordres. Il est tout passion, porté à se raconter lui-même, narcissique en n’importe quelle œuvre, se justifiant de ses échecs en accusant la société de rendre les hommes « méchants ». Accuser les autres, c’est se dédouaner de ses faiblesses. Joly de Fleury, dans son Réquisitoire en condamnation de ‘L’Emile du 9 juin 1762, dira de lui « qu’il borne l’homme aux connaissances que l’instinct porte à chercher, flatte les passions comme les principaux instruments de notre conservation ». Le Genevois comme le gilet jaune rabaisse l’humain en ne lui faisant pas crédit de ce qui le distingue de l’animal : sa faculté d’intelligence.

Rousseau ne sait pas se régler, pas plus que les casseurs jaunes. Pour son premier succès, le Discours sur les Arts et les Sciences soumis à l’académie de Dijon à 37 ans en 1750, il décrit à M. de Malesherbes le 12 janvier 1762 : « je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l’ivresse. Une violente palpitation m’oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me relevant j’aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes, sans avoir senti que j’en répandais. » D’où l’opinion que nombre de ses contemporains auront du Genevois, résumée par Grimm dans sa Correspondance Littéraire à la date du 15 juillet 1755 à propos du Discours sur l’Inégalité : « Ses vues sont grandes, fines, neuves et philosophiques, mais sa logique n’est pas toujours exacte, et les conséquences et les réflexions qu’il tire de ses opinions sont souvent outrées. De là il arrive que quelque plaisir qu’un livre aussi profondément médité vous fasse en effet, il reste toujours un défaut de justesse qui jette des nuages sur la vérité, et qui vous rend mal à votre aise… »

L’idée fixe de Rousseau sera de condamner la société en ce qu’elle corromprait l’homme. Or on ne naît pas homme, on le devient… par la société des hommes. Les « enfants sauvages » nous l’ont bien montré, délaissés par les humains et élevés par des loups. De même, le fameux « bon sauvage » tant vanté par les philosophes n’est qu’un fantasme d’Occidental : où paraissent, dans les descriptions utopiques, les malheurs de la vie sauvage ? Le Paradis retrouvé n’est qu’un désir projeté, pas une terrestre réalité. La société se bâtit en commun, pas en la refusant en bloc. En Chrétien, Rousseau ne peut accepter le tragique de l’existence. Fils de Dieu, il voit l’homme comme Dieu en petit, donc « naturellement bon ». Que la volonté de Savoir (qui l’a fait chuter du Paradis terrestre) soit mêlée de curiosité et de doute lui est insupportable. Cet idéalisme de Rousseau répugne à Flaubert comme avant lui à Voltaire, Diderot, d’Alembert, Grimm… Il plaît en revanche majoritairement aux femmes, Madame Roland, Madame de Staël, à l’abbé Morellet, à Mirabeau, séduits par ce sentiment de compassion que son cœur sut si bien ressentir, par sa vertu sincère et son éloquence. D’où le « soutien » aux gilets jaunes : les gens soutiennent l’idée qu’ils se font d’eux, sorte de Robins des bois qui se rebellent contre la gabelle et les archers du prince ; ils ne soutiennent pas la réalité du gilet qui braille sans rien proposer, ni celui qui casse par impunité.

En fait, les sentiments de Rousseaux n’étaient qu’imaginaires, tournant parfois au délire. Il confondait volontiers le vrai et le senti – tout comme l’opinion aujourd’hui. Son pessimisme originel (avatar du Péché du même nom) lui faisait dire sans preuve qu’« on n’a jamais vu un peuple une fois corrompu revenir à la vertu » (Réponse au roi de Pologne). D’où le no future des jaunes aujourd’hui. Grimm, dans sa Correspondance citée, au 1er décembre 1758, analyse bien le procédé : « M. Rousseau est né avec tous les talents d’un sophiste. Des arguments spécieux, une foule de raisonnements captieux, de l’art et de l’artifice, joints à une éloquence mâle, simple et touchante, feront de lui un adversaire très redoutable pour tout ce qu’il attaquera ; mais au milieu de l’enchantement et de la magie de son coloris, il ne vous persuadera pas, parce qu’il n’y a que la vérité qui persuade. On est toujours tenté de dire : cela est très beau et très faux… » Grimm (1er juillet 1762) : « Ce qui n’est pas moins étrange, c’est de voir cet écrivain prêcher partout l’amour de la vérité, et employer toujours l’artifice et le mensonge pour réussir auprès de son élève. »

L’irruption de Rousseau dans l’actualité n’est pas fortuite. Les idées du Genevois sentimental ont beaucoup influencé la Révolution française ; la Constitution de 1793 surtout dérive du Contrat Social. Or les gilets jaunes et leurs casseurs, Mélenchon et ses anticapitalistes niveleurs, s’en veulent plus ou moins les héritiers. L’abbé Morellet (Mémoires) écrira : « C’est surtout dans le Contrat Social qu’il a établi les doctrines funestes qui ont si bien servi la Révolution et, il faut le dire, dans ce qu’elle a eu de plus funeste, dans cet absurde système d’égalité, non pas devant la loi – vérité triviale et salutaire – mais égalité de fortunes, de propriétés, d’autorité, d’influence sur la législation… » C’est là que Flaubert voyait la bifurcation de la Révolution, dans ce retour à un néo-catholicisme de la sensiblerie et à la « gamelle » misérabiliste, au détriment du droit. Le droit, cette règle égale pour tous établie en commun et qui s’impose à tous – les gilets s’assoient dessus ; seul leur égoïste commande, le « moi je » libertarien issu de l’individualisme exacerbé que l’on croyait sévir surtout en Amérique. Tout le monde rabaissé pareil, si je ne suis pas le plus beau ou le plus fort !

Sans parler de cette tendance qui a submergé Rousseau et qui envahit tout gilet jaune ou rouge : la paranoïa. La Harpe écrivait, à propos des Confessions : « C’est l’ouvrage d’un délire complet. Il est bien extraordinaire, il faut l’avouer, de voir un homme tel que Rousseau se persuader pendant quinze ans (…) que la France, l’Europe, la terre entière sont ligués contre lui… A travers cette inconcevable démence, on voit percer un orgueil hors de toute mesure et de toute comparaison (…). On y voit le besoin de parler continuellement de soi, de se louer démesurément, sans même avoir l’excuse de réclamer une justice qu’il avoue lui-même n’être pas refusée à ses écrits ; une mauvaise foi révoltante qui suppose contre lui des accusations folles et atroces que jamais on ne lui a intentées, et un mal que jamais on n’a voulu lui faire. On y voit cette double prétention, dont l’une semble incompatible avec l’autre, de fuir les hommes et d’en être recherché ; et l’injustice de se plaindre que tout le monde s’éloigne de lui, quand il a voulu repousser tout le monde » (Correspondance Littéraire, lettre 168).

Edifiant, non ? « L’injustice de se plaindre que tout le monde s’éloigne de lui, quand il a voulu repousser tout le monde » est la description exacte des gilets jaunes qui ne veulent ni voter, ni participer au débat, ni se présenter, ni proposer un projet, ni désigner un quelconque porte-parole… : « une mauvaise foi révoltante ». Ouvrez donc les yeux : au fond, vous « soutenez » qui ?

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De belles vies

Hier soir, à un cocktail de présentation d’une exposition de sculpteur en galerie rue Bonaparte, j’ai lié connaissance avec deux femmes ayant passé leurs soixante-dix ans. La première s’est retrouvée un moment isolée, dans la presse des petites pièces. Je l’étais aussi et je l’ai abordée naturellement, l’exposition étant une façon aux personnes seules de lier connaissance.

Nous n’avons guère approfondi nos identités respectives, un verre à la main, restant sur des propos de circonstance : « je suis un visiteur de hasard. – De hasard ? Alors n’importe qui peut venir dans une inauguration d’exposition ? – Presque. J’ai été invité par l’attachée de presse. – Moi, je suis la cousine d’une petite-fille de la personnalité qui a inspiré le sculpteur et, comme j’habite à côté, le 5ème, je suis venue en voisine malgré la pluie. Je voulais retrouver une amie de lycée, perdue de vue depuis cinquante ans. Je l’ai retrouvée, mais je ne l’ai pas reconnue ; elle non plus ne m’a pas reconnue. »

Nous en étions là de nos échanges lorsqu’une femme de son âge, les traits tirés comme par un lifting, est venue engager la conversation. Les deux se connaissaient, mais vaguement, comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des lustres ; deux membres d’une même famille éloignée probablement. Des allusions ont été faites à unetelle et untel. Puis l’échange en est arrivé à la vie passée.

La nouvelle a annoncé avoir quitté Dakar il y a longtemps, qu’elle ne reconnait pas sur les reportages qu’elle peut voir à la télévision. Elle y a vécu quinze ans avec son mari, rencontré aux Beaux-arts où tous deux faisaient architecture. Ils sont partis en Afrique via le Sahara en 1970, diplôme en poche, à cette époque d’optimisme où le monde s’ouvrait comme la société. Ils étaient jeunes et passionnés d’architecture traditionnelle, prémisse de ce qui allait devenir la révolution conservatrice du patrimoine avant celle des identités nationales, une génération plus tard.

Sauf que c’était en Afrique, dans les pays gagnés par l’indépendance. Le mari est parti en brousse explorer l’architecture traditionnelle et en est devenu ethnologue. Elle allait peu en brousse, restant surtout à Dakar où elle travaillait en cabinet d’architectes. Elle a même « construit un hôtel » en bord de plage, avec paillotes traditionnelles, qui doit exister encore. Elle est fière d’avoir laissé une trace.

Ni l’euphorie, ni la jeunesse n’ont duré, ainsi est faite la vie. Elle et son mari ont divorcé quinze ans après et elle est rentrée en France. Son mari est resté et y est resté, puisqu’il est mort du paludisme, ayant été trop souvent piqué.

Son interlocutrice a alors évoqué le Sahara, les « meilleures années de ma vie ». Elle a exploré chaque été pendant dix ans le désert en Toyota avec son mari et des amis ; elle garde toujours le gros véhicule dans son garage. « Une Toyota, pas une Land-Rover », précise-t-elle, « mon mari disait qu’elle était plus fiable ». Ah, le désert !… Elle en a des trémolos dans la voix. « Nous ne suivions pas les pistes mais piquions droit sur l’horizon. La nuit, nous dormions à la belle étoile et contemplions le ciel, qui basculait vers la Croix du sud à mesure des heures. C’était magnifique ! Mon plus beau souvenir dans toute ma vie. »

Je ne sais si elle est veuve ou divorcée, ni si elle a des enfants (probablement). Elle n’a aucun problème de fin de mois, pas plus que l’autre dame, mais cet émerveillement devant la Nature épurée jusqu’au désert me touche. Malgré les vicissitudes de l’existence, les séparations et les décès, restent les moments partagés les plus beaux, dans le grand milieu naturel, loin des hommes et de leur politique.

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Conte d’été d Eric Rohmer

Tout commence le 17 juillet et se termine le 4 août ; le film est rythmé par des inserts de dates comme si le temps des vacances s’égrenait, inexorable. Gaspard (Melvil Poupaud) sort d’une maîtrise de mathématiques à Rennes, un peu perdu et guitariste amateur. Il débarque seul de la vedette sur la Rance et s’installe dans la maison d’un « ami » (les fils de bourgeois ont toujours beaucoup d’« amis »). Durant deux jours, il déambule, solitaire, sur la plage, au bord de la mer. II n’a pas de problème d’argent, ne fait rien, il attend.

Un soir qu’il va manger une crêpe et avaler un bol de cidre comme le veut la mode, la serveuse Margot (Amanda Langlet), est touchée par sa fragilité et sa solitude. Elle le revoit sur la plage où il va se baigner, pâle et mince, le torse lisse sans muscle apparent, et l’interpelle. Il fait plus juvénile que son âge et son instinct maternel qui commence à la travailler en est remué. Ils sympathisent et elle s’installe dans le rôle de confidente, une « amie » non amoureuse.

Gaspard attend Léna (Aurélia Nolin) qui a promis de le rejoindre « vers Saint-Lunaire » (nom évocateur !) vers la fin juillet. Elle est partie en Espagne avec sa sœur et le copain de celle-ci. Mais elle n’arrive pas, n’écrit pas, ne téléphone pas. Gaspard s’en croit amoureux mais elle ? Lorsqu’elle apparaît enfin, c’est une virago contente d’elle-même tenant par-dessus tout à sa liberté personnelle qui se révèle. Elle n’aime que les garçons soumis, pas ceux qui souhaitent imposer quoi que ce soit, même par négociation réciproque. Gaspard est fort en math mais nul en sentiments. Il laisse « le hasard » choisir, c’est-à-dire la loi des grands nombres et la provocation des circonstances.

Margot, ethnologue des marins bretons qui attend son petit ami archéologue parti à l’étranger, le traîne en discothèque un soir. Une Solène décidée (Gwenaëlle Simon) n’a d’yeux que pour lui, séduite par son côté pâle ténébreux. Elle n’apprécie pourtant que les sportifs musclés, selon les deux petit-amis successifs qu’elle « largue » en une semaine. Solène le mène en bateau avec son oncle, mais refuse de coucher « la première fois ». Il n’y aura pas de seconde fois intime car Léna qui refuse l’ENA, saute sur Gaspard alors qu’il erre à bicyclette, lunaire à Saint-Lunaire.

Le voilà, lui le solitaire, avec trois filles pour l’été. Il a promis à chacune « d’aller à Ouessant » avec elle, sorte de mirage et de bout du monde pour « se trouver », mais aucune n’ira, car il ne sait pas choisir, donc accomplir. Il ne veut pas quitter Léna, intello égocentrée qui ne l’aime pas, ni Solène qui préfère de plus virils et déterminés. Il ne voit pas que Margot commence à tomber amoureuse de lui, bien qu’il « se sente bien avec elle » et elle avec lui. Il a composé une chanson de marin à la guitare pour Léna mais la donne à Solène qui ne la mérite pas, juste parce qu’elle est là. Alors que Margot fait sa thèse sur les chants de marins et qu’elle aurait probablement aimé en être destinataire.

Gaspard est un étrange jeune homme, matheux qui préfère la musique, amoureux qui ne sait pas dire non, breton qui ne connait rien à la Bretagne. Il « ne fait pas le poids » auprès de Léna, selon les cousins, et Léna est très sensible à l’opinion des cousins. Eux ont laissé le grattage de guitare pour faire des études de commerce et voient d’un mauvais œil la bohème prolongé de l’adolescent taciturne, homme sans qualités. Lui ne voit rien : ni le faux « amour » de la fille intello, ni l’attrait purement sexuel de la fille pour l’été qui lui tâte sans cesse la poitrine, ni la tendresse qui naît de l’adéquation des tempéraments avec Margot. Seul le hasard le sauvera, les coups de fil qui se succèdent un après-midi en accéléré se terminant par la proposition d’un « ami » de le mettre en relation avec un vendeur de magnétophone d’occasion huit pistes pour « sa musique » – à condition de faire affaire loin de Dinard et dès le lendemain. Gaspard n’a pas à choisir, il se défile, trop heureux, laissant la construction de sa maturité en suspens.

Le film a du charme et Melvil Poupaud, à 23 ans, de la présence. Il réussit à en faire une absence en distillant avec une diction nette des sentences définitives et contradictoires que l’on sent écrites. Il apparaît extérieur à son enveloppe de banale endive qu’il vêt d’une collection de tee-shirts à col en V uniquement dans les noir, blanc et gris, surmontée d’une touffe de boucles dans tous les sens. Il craint les groupes car il a peur de s’y perdre, de prendre un masque qui n’est pas lui mais un peu quand même, imposé. D’ailleurs il le dit : « je suis transparent, je n’existe pas » – et le spectateur tend à le croire. Au fond, la plus vraie et la plus vivante est bien Margot (29 ans), la seule fille avec laquelle Gaspard ne se croit pas obligé de jouer le rôle du sexuellement actif en tâtant les seins et embrassant la bouche, croyant que c’est ce qu’elles veulent toutes ou que c’est le masque obligatoire de l’ado mâle normal.

Les mots ne sont pas les actes et, si les adolescents s’en grisent, ils en sortent malheureux. Les familles en vacances alentour, les couples qui se promènent et les enfants qui se baignent, forment un contraste éclatant entre la vraie vie et la vie rêvée, entre la maturité adulte et l’illusion jeune. Gaspard n’est pas aimable, il est touchant ; il n’est pas beau, il est inachevé. Le parfait croisement de l’étudiant matheux qui se croit musicien, du futur fonctionnaire qui se voit en poète. En bref un bobo des années 1990.

DVD Conte d’été, Eric Rohmer, 1996, Potemkine films 2018, 1h43, €12.97

DVD Contes des quatre saisons, coffret Eric Rohmer, Potemkine films 2013, standard €34.90 blu-ray 49.99

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Complainte au percepteur

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Individualisme monstre

La modernité est une libération : l’individu est reconnu en tant que personne plutôt qu’en tant qu’appartenant à un seigneur, un royaume, une religion, un clan, une lignée. L’éducation vise à le libérer de l’obscurantisme, des superstitions et des préjugés pour l’amener à penser par lui-même et à rester critique sur l’opinion commune. Le travail le libère des exigences minimales de manger, dormir et se soigner en lui assurant un salaire. La démocratie lui donne une voix dans les affaires de la cité (la politique), tandis que la fiscalité prélève pour assurer les services collectifs tels que la défense, la police, la justice, la formation, les accidents de l’emploi, la retraite et la santé. Tout devrait donc aller au mieux dans le meilleur des mondes.

Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe. L’éducation est trustée par une caste de profs qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vos enfants et qui sont restés longtemps minés par l’idéologie à la mode, le marxisme. Il ne s’agissait pas d’amener les élèves à penser par eux-mêmes mais à penser idéologiquement « juste », c’est-à-dire à déformer leurs esprits en inoculant des préjugés tenaces sur l’économie (forcément exploiteuse), les riches (non méritants et forcément méchants), le travail (un esclavage), l’égalitarisme (démocratique, forcément démocratique), la révolution (évidemment nécessaire pour « changer le monde »). Le travail est vu comme une corvée, pas comme un épanouissement – sauf chez les artistes, artisans et professions libérales peut-être. Chacun attend avidement la retraite (patatras, on la taxe d’une CSG supérieure !).

La démocratie, tout le monde s’en fout et, puisqu’elle règne depuis plus d’un siècle en France, elle est considérée comme « normale », tel un air qu’on respire. Participer ? Surtout pas ! Voter ? Bof, l’offre commerciale des candidats ne fait plus jouir depuis la grande illusion du « Changer la vie » de Mitterrand en 1981. Les idéologies sont mortes, comme les religions sauf une, la plus violente.Les gens passent donc lentement du tout social de la collectivité, de l’entreprise à vie, de la patrie, au chacun pour soi, dans sa famille, sa bande de potes, son association, son village ou son quartier, parfois sa région lorsqu’elle a gardé une identité. L’individualisme exacerbé atomise la personne en la rendant monade solitaire : divorce aisé, enfants sous pension alimentaire, compagne ou compagnon changé comme de kleenex, travail non investi sauf par peur du chômage, papillonnage politique, manifs pour rien. Le règne du « moi je » ne vise que la satisfaction de ses propres désirs.

D’où la « post-vérité », moment où les faits objectifs sont remplacés par les affects émotionnels et les croyances personnelles. Un fait est « vrai » si l’on ressent qu’il est vrai et qu’on le croit vrai, pas s’il l’est réellement. Chacun sa vérité, c’est mon ressenti, des goûts et des couleurs… Comment faire société de ces aveuglements ? Rien ne tient plus si chacun voit midi à sa porte. Du libéralisme politique avant-hier est né le libertaire des mœurs et l’ultralibéralisme économique d’hier, allant jusqu’aux libertariens américains d’aujourd’hui, parents des anarchistes européens du XIXe en plus radical. Autrement dit la société est passée du collectif ensemble au chacun pour soi. Ce qui signifie qu’un homme est un loup pour l’homme et que règne le droit du plus fort. Dont Trump, cette pointe avancée de l’hyper-individualisme anglo-saxon est le représentant clownesque : un égoïsme sûr de lui et dominateur.

Dès lors, chacun s’agglomère à nouveau en clan, en tribu, car la solitude fait peur si chacun menace tous les autres. Les « réseaux sociaux » remplacent dans leur anonymat les vrais gens. Le panurgisme est plus facile si l’on suit le mouvement, la mode, le flux. Il l’est moins lorsque l’on débat entre quatre yeux. On en revient au féodalisme, l’allégeance à un chef de circonstance qui dit tout haut ce que chacun croit penser tout seul. D’où l’auto-enfermement du refus chez les plus craintifs, qui sont aussi les plus bornés par hantise de se faire avoir. Ce sont les extrêmes à droite, à gauche et ailleurs puisque ceux qui portent gilet n’ont choisi ni le brun, ni le rouge, mais le jaune, la couleur du joker. Rappelons-nous qu’à la dernière élection présidentielle de 2017, plus de 47% des électeurs ont voté extrémiste au premier tour avec 78% de participation ! Le vécu émotionnel a remplacé le vote rationnel et le mouvement anarchique des gilets jaunes n’en est que la lamentable continuation. La démocratie d’opinion remplace la démocratie de compétence. Mais peut-on faire une politique durable avec une opinion forcément versatile ?

Car le durable est dévalué. La culture générale a été délaissée au prétexte qu’elle était sélective et « bourgeoise » – mais par quoi l’a-t-on remplacée ? Par les listes de chien savant des jeux télévisés ? La tête bien faite a été éliminée au profit du savoir se vendre, bien dans l’esprit de marchandise contemporain. Or il existe des souffrances morales et psychiques des individus en France, que la société délaisse ou traite de façon anonyme ou méprisante (les relations épistolaires avec Pôle emploi en sont un triste exemple !). Mais les exclus de l’horreur économique qui râlent contre « le capitalisme » sont à fond dans ce qu’il exige : le vide des esprits pour remplir leur temps de cerveau disponible de toutes les choses à consommer. L’information en continu privilégie ce qui choque et qui fait vendre au recul et à l’analyse. La mise en scène théâtrale et le storytelling sont un grand remplacement de l’intelligence par le tout-formaté, prêt à consommer et à penser. Qu’en disent les écolos, qui prônent la décroissance et le durable ? On ne les entend guère, tout enamourés qu’ils sont devant les manifs où ça pète.

La violence dont font preuve les plus radicaux des embrigadés jaunes est admise, voire admirée par nombre de gilets qui n’iraient pas eux-mêmes casser. Être violent serait une preuve de sincérité, ce serait se mettre physiquement en cause. Mais au mépris des autres, de leur travail et de leurs droits à eux aussi : approuve-t-on le saccage d’un kiosque à journaux qui prive de son salaire de smicarde la kiosquière ? Approuve-t-on la mise en danger d’une femme et de son bébé qui ont le tort d’habiter au-dessus d’une banque ? Approuve-t-on cette haine de classe qui fait d’une habitante du 8ème arrondissement un ennemi à griller comme un vulgaire cochon ? J’y vois pour ma part un jeu dangereux avec les limites acceptables en société. Ces casseurs incendiaires sont dans le chacun pour soi : il ne faudra pas s’étonner le jour où un autre face à eux, tout aussi légitime dans sa « colère » et prêt à défendre violemment sa vie en se mettant en cause comme eux, leur balancera à bout portant une batte de baseball dans la tête. Lorsqu’il n’y a plus de droit, chacun crée son propre droit, avis aux intellos fascinés par la violence des autres.

Ils ont la culpabilité honteuse d’avoir trop peur de se mettre en cause physiquement et d’en rester aux idées générales, confortablement assis à leur bureau. L’intello comme individu peut être intelligent et critique ; les intellos en bande deviennent bornés et totalitaires – communistes, nazis, maolâtres et islamo-gauchistes l’ont montré à l’envi ces dernières décennies. Les idolâtres des gilets jaunes le prouvent aujourd’hui. Pourquoi tant d’autoproclamés intellos n’analysent-ils pas et ne mettent-ils pas en perspective cette jacquerie fiscale qui dégénère en illusion révolutionnaire pour le pire (des poutiniens d’extrême-droite aux anarchistes d’extrême-gauche black bloc) ? Par suivisme de tribu ? Par intimidation de leurs pairs encore plus révolutionnaires (en chambre) que les révolutionnaires (dans la rue) ? Par souci de rester à l’avant-garde, dans le vent de l’histoire ?

Or, plus l’individu est libre, plus il se sent victime. D’où la paranoïa galopante de tous sur tous les réseaux. On « se méfie », toute initiative est forcément prise pour « vous gruger », toute réforme faite pour « le pire ». Comme si figer la situation actuelle était la solution.Mais oui, l’individu est plus libre aujourd’hui qu’hier ! Ce qui implique qu’il s’implique au lieu de tout attendre de maman ou de l’Etat – ou de ne rien attendre de personne. Liberté exige responsabilité – et la liberté fait peur malgré les matamores qui en ont plein la bouche. La monade urbaine se sent vulnérable, désarmée ; l’autiste des banlieues se sent menacé, persécuté ; le solitaire des campagnes se sent incompris, isolé, matraqué par les taxes. L’individualisme en excès engendre des monstres. La méfiance de tous contre tous règne en maître.

Telle apparaît désormais la France au monde entier, cette pauvre nation parmi celle qui prélève le plus d’impôts et qui redistribue le plus aux plus démunis de toute l’OCDE, celle où les « inégalités » ont le moins augmenté sur les dernières décennies…

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Philipp Meyer, Le fils

Le fils est un gamin de 12 ans, seul rescapé d’un raid d’indiens Comanches sur la ferme de son père parti traquer des voleurs de bétail. La mère, stupide, a débarré la porte et livré la maison en croyant qu’ils allaient seulement voler. Les Comanches l’ont violée, tuée puis scalpée ; sa fille adolescente a suivi le même sort, les seins coupés par cruauté dans l’excitation ; les deux garçons de 14 et 12 ans ont été dénudés, battus puis attachés sur des chevaux et emmenés ; la maison a été brûlée ainsi que tous les vêtements, symbole du Blanc. Mais l’aîné s’est laissé mourir, amoureux de sa sœur qu’il a vue tuer sous ses yeux. Reste le plus jeune, le plus fort, le mieux à même d’être adopté. Il n’aura de pagne que lorsque son initiation sera faite et ne cessera d’être esclave des femmes que lorsqu’il prouvera qu’il est un homme.

C’est la technique des Comanches d’adopter les enfants assez tendres et assez équilibrés pour s’adapter à la vie nomade d’Indien des plaines. Eli est élu, vigoureux petit mâle qui passera par bien des supplices avant de devenir le fils du chef comanche et l’ami de ses neveux. Il sera sexuellement initié à 12 ans et demi par une fille de 20 ans envoyée par son « père » et fera son premier scalp à 13 ans. Il deviendra indien, sans oublier pourtant ni sa langue maternelle ni sa vie d’avant. Et lorsque les Comanches de sa tribu mourront de variole, lui seul étant vacciné, il retournera chez les Blancs. Il aura passé trois ans chez les Indiens, acquérant un physique de dieu, une volonté de fer et une sensibilité à la nature que les autres n’auront jamais.

L’auteur s’est longuement documenté sur la réalité du brigandage indien, des enlèvements à la Frontière et des conditions de vie des adoptés dans les tribus. Il donne des détails vécus et précis, ce qui est précieux, bien loin des fantasmes écologistes des bons sauvages. Ainsi, la cruauté entre mâles est épreuve du courage de l’autre, conduisant au respect ; la cruauté avec les femelles une vengeance pour avoir violé la terre ancestrale. Eli regarde tout cela sans anticiper ni regretter, tout entier au présent, acceptant l’inévitable avec la volonté enracinée de vivre. Son père indien reconnait en lui un digne fils. Quant à son vrai père blanc, il l’a cherché un moment sans succès, s’est engagé dans les Rangers pour patrouiller à la Frontière, et a fini par se faire tuer dans un engagement.

Eli, à 15 ans, a du mal à se réadapter à la vie « décente » des Blancs même si le juge Black, son tuteur légal, fait tout son possible. Il accepte le pantalon mais a du mal avec les chaussures et refuse toute chemise durant des mois. Il ne supporte pas l’école et préfère emprunter des chevaux pour galoper, chasser à l’arc et camper dans les bois. Il ne tarde pas à baiser la femme du juge, une belle plante avide de 40 ans attirée par l’énergie de son « jeune sauvage ». Il devra alors, car cela ne se fait pas, s’engager dans les Rangers. Il fera la guerre de Sécession comme franc-tireur sudiste, vite nommé colonel, puis sera baisé sans trop le désirer par la fille aînée du juge qu’il mariera et dont il aura trois enfants. Mais les indiens Comanches violeront et tueront sa femme et son fils aîné Everett – sans les scalper – et Eli ira pour les venger éradiquer avec une vingtaine d’homme le dernier camp de la tribu.

Il fera désormais souche et le roman croise les destins aux époques consécutives. Nous lirons le journal de son fils Peter, à la tête du ranch marié et deux enfants mais amoureux de la fille d’un voisin mexicain dont son père et les autres Texans ont tué toute la famille sauf elle, ce qui donnera la branche mexicaine. Sa petite-fille côté texan, Jeannie, bâtira un empire de pétrole comme un garçon manqué. Elle aura trois enfants dont le plus prometteur se tuera en voiture, bourré, dans un virage, tandis que le second se découvrira « différent » et que sa fille ira vivre et se droguer à l’aise en Californie, pondant quand même deux fils issus de pères de hasard. Ainsi est le melting pot américain, décrit comme fondateur par l’auteur, originaire de Baltimore dans le nord-est des Etats-Unis.

Ces destins successifs content la saga de l’Amérique, l’invasion de la terre indienne et l’assèchement des prairies par le bétail et l’irrigation du coton, le bouleversement du pétrole et la saignée des quelques mois de la fin de guerre de 14 côté yankee (une armée d’amateurs face à l’armée du Kaiser), enfin l’affairisme devenu mondial pour l’accès aux ressources contre l’URSS, puis de plus en plus par égoïsme paranoïaque (surtout après le 11-Septembre). « Les Américains… (…) Ils croyaient que personne n’avait le droit de leur prendre ce qu’eux-mêmes avaient volé. Mais c’était pareil pour tout le monde (…) Les Mexicains avaient volé la terre des Indiens (… les) Texans avaient volé la terre des Mexicains. Et les Indiens qui s’étaient fait voler leur terre par les Mexicains l’avaient eux-mêmes volée à d’autres Indiens » p.775. L’esprit pionnier est le droit du plus fort. Ce roman est celui du struggle for life, de la lutte pour la survie à laquelle la pensée de Darwin a été réduite par les Etats-Unis et qu’ils ont adopté avec enthousiasme. En piétinant les gens, y compris les siens, comme le décrit le romancier.

Cet état de nature n’est pas naturel mais une idéologie de la prédation tirée de la Bible, où le seul Dieu reconnu a élu un seul peuple pour en faire le dominateur de toute la Création et du Nouveau monde la future Cité de Dieu. Dans la nature, à l’inverse, les Comanches le prouvent, l’entraide entre humains et l’harmonie avec les espèces vivantes sont privilégiées. Adopter un petit Blanc, c’est en faire un fils – tout le contraire des Indiens parqués en réserves par les chrétiens puritains, scolarisés et méprisés comme une sous-espèce.

Ce roman est énorme et d’un style inédit : le lyrisme réaliste. Une fresque de 1848 à nos jours, six générations qui ont bâti le Texas, des 12 ans d’Eli à l’enfance de ses arrière-arrière-arrière petits-fils !

Philipp Meyer, Le fils (The Son), 2013, Livre de poche 2016, 787 pages, €9.20 e-book Kindle €9.99

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Venezuela le retour

Une dernière heure en pirogue nous fait réviser les façons de vivre en usage depuis 5000 ans, nus, ouverts à l’air et à l’eau, vivant de cueillette et de pêche, en tribus familiales très conviviales, sans s’en faire pour le lendemain qui ne saura être que comme la veille.

Les petits enfants se roulent sans rien sur le corps dans la boue de la rive et nous font de grands signes en pataugeant dans le fleuve. L’un d’eux, de six ans peut-être, est si joyeux de nous saluer qu’il en glisse sur les fesses et se retrouve maculé de vase jusqu’au ventre. Cela le fait rire.

Nous dépassons en quelques secondes des pirogues silencieuses glissant à la rame le long des rives, là où le courant est moins fort. Deux singes hurleurs s’exposent sur leur arbre clairsemé, leur fourrure rousse étant bien éclairée par le soleil du matin. Un échassier blanc prend la pose entre les jacinthes d’eau à la dérive.

Nous voici au port, prêts à reprendre le bus Mercedes et le 4×4 à bagages. Nous pensions être toujours à court de rhum et nous voyons débarquer un carton et demi de bouteilles pleines, soit neuf bouteilles ! Piroguiers et chauffeurs les embarquent, il n’y a pas de petits bénéfices.

Direction Maturin pour un vol intérieur jusqu’à Caracas. Depuis ce matin, échange d’adresses, pourboires obligatoires aux piroguiers, aux chauffeurs, à Javier. Son prénom a commencé prononcé « Rat-bière » (Laurent), puis c’est devenu « Rapière » avant de devenir – aujourd’hui selon José – « Gravier »… Il nous présentera sa fameuse copine, venue l’attendre à l’aéroport de Caracas. Elle se prénomme Jocelyne, elle a des traits espagnols et elle est fort jolie.

Au débarqué de Roissy, Chris nous fera un œdème des pieds « fort peu sexy » selon José. Quelle mouche l’a piqué ? Une allergie quelconque ? Ou la réaction spéciale aux heures nombreuses, passées immobile, dans l’avion ?

Ce trek de l’agence Terre d’Aventures existe encore, mais il a été remanié sur deux semaines pour se focaliser exclusivement sur l’ascension du Roraïma. La partie sur l’Orénoque a été supprimée, ce qui est à mon avis dommage car elle montrait bien les contrastes du Venezuela : Caracas, la grande savane, la selva et ses chutes, le tepuy, l’Amazonie.

Les dates ne sont pas programmées pour 2019, troubles civils obligent.

FIN du voyage au Venezuela

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Inégalités scolaires plus que fiscales

La redistribution via la fiscalité est secondaire en France, illusion de gilet jaune qui ne voit pas plus loin que son rond-point. Eux sont trop avancés dans la vie pour modifier leur trajectoire mais ce n’est pas cela qui compte pour bâtir une société meilleure dans l’avenir.

Une étude de France Stratégie parue en juillet 2018, « Nés sous la même étoile » et sous-titrée « Origines sociale et niveau de vie » montre que « la France, qui par ailleurs parvient à contenir le creusement des inégalités de revenus, accuse des inégalités de chances importantes, notamment aux deux extrémités de la distribution sociale. Un enfant de cadre supérieur a ainsi 4,5 fois plus de chances qu’un enfant d’ouvrier d’appartenir aux 20 % les plus aisés ». Pire : d’autres facteurs comme l’âge, le sexe ou l’ascendance migratoire « sont faibles, voire négligeables ».

Le constat est sans appel : « L’inégalité des chances en France est d’abord une inégalité des chances éducatives ». Or l’école a été le lit des socialistes : ils l’ont détruite sous Mitterrand, sous Jospin et sous Hollande. L’inégalité scolaire a augmenté par l’ineptie des programmes, le corporatisme syndical de gauche qui refuse de voir noter les notants et de voir nommer les agrégés et expérimentés dans les lycées de banlieue. L’enseignement s’est réduit à l’animation et le savoir a été déconsidéré au nom des tabous raciaux ou religieux. Misant tout sur « les moyens », on a trop souvent laissé faire et s’installer la non-culture, « remontant » les notes au bac lorsqu’elles étaient scandaleusement trop basses.

Or, montre l’étude, le niveau de diplôme influence directement le niveau de rémunération de l’individu mais aussi celui de son éventuel conjoint. L’inégalité des chances en France comme dans les autres pays développés est fortement conditionnée par les écarts de réussite éducative entre milieux sociaux. Les enfants ayant un père exerçant une profession libérale (médecin, avocat, etc.) sont par exemple surreprésentés en haut de l’échelle : ils sont un sur dix parmi les enfants de cadres, mais un sur quatre parmi les enfants de cadres faisant partie des 1 %.

Contrairement à la doxa misérabiliste, l’origine migratoire a moins d’influence sur la probabilité d’accès aux 20 % des plus aisés qu’aux 20 % les plus modestes. Ce qui compte est l’école, acquérir des savoirs et surtout des compétences à penser par soi-même, à savoir chercher l’information mais surtout à la trier et à la traiter pour en faire quelque-chose. « L’inégalité des chances éducatives contribue pour moitié aux écarts de niveau de vie moyen entre enfants d’ouvriers et enfants de cadres et pour moitié également à l’écart de chances entre eux de faire partie des 20 % des ménages les plus aisés », souligne l’étude.

La fiscalité est certes importante pour ceux qui ont quitté l’école et, avancés en âge et en sclérose intellectuelle, ont peu de chances de modifier leur trajectoire sociale (bien qu’existe la formation continue, que les syndicats soutiennent en vain).

Mais ce qui compte, pour « changer la société », c’est l’éducation. Elle passe par l’école mais pas seulement : par la famille, le milieu, les associations, les médiathèques, l’accès à l’étranger. Encore faut-il « vouloir » se former, ne pas rester inféodé à la bande, aux préjugés des parents, au regard des autres. Là, c’est moins simple – mais faire société n’est jamais simple. Connaître ses limites plutôt que trouver un bouc émissaire commode est un premier pas vers le changement.

Non, ce n’est pas la fiscalité qui est cruciale, même si l’on peut la simplifier et la réformer ; ce qui est crucial est l’éducation, l’égalité des chances éducatives. Il y a du travail plutôt que la paresse des yaka !

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Jungle en pirogue indienne

Avant le soleil, les femmes viennent installer leurs paniers, colliers et autres objets en bois destinés à la vente. Plusieurs d’entre nous achètent, cela fait marcher le commerce et est une façon d’aider ces tribus. Trois garçonnets de 8 à 3 ans, vêtus pour tout d’une culotte, sont peu réveillés encore et ont froid dans l’humidité du matin. Le plus petit se serre contre le plus grand, frottant sa tête hérissée contre sa poitrine, prenant ses mains sur lui pour solliciter une caresse et un étroit contact.

Les deux plus grands feront un peu plus tard des acrobaties de gymnastes sur les rambardes de la paillote visiteurs. Le soleil les réchauffe et l’exercice les assouplit sur place de façon naturelle.

Le chien a repris sa place habituelle sous la table du petit-déjeuner ; il dégage une odeur intermédiaire entre le chien mouillé et le clochard. La paillote d’à côté a installé un foyer sur pilotis, à hauteur d’homme, juste au-dessus de l’eau. Une sole en terre est faite sur la claie et le feu est allumé par-dessus. C’est ingénieux et pratique ; il suffit de balayer les cendres dans la rivière une fois la cuisine faite.

Nous partons en pirogue « visiter la jungle ». Nous n’allons pas très loin. Nous quittons en effet notre grosse pirogue d’acier à moteur double pour nous couler dans de petites pirogues indiennes traditionnelles maniées à la pagaie. Quand je dis que nous nous « coulons », c’est au sens propre pour Julien et Christian : leur tronc évidé prend l’eau et Julien passe son heure à écoper le fond à la bassine émaillée. Ces barques légères sont instables, l’eau rentre dès que l’on se penche un peu trop à droite ou à gauche ; elle rentre aussi par les fentes mal colmatées.

Trois petites filles s’amusaient comme des folles avec l’une de ces pirogues pendant que nous prenions notre petit déjeuner. Toute petite, prévue pour deux enfants légers au maximum, la pirogue coulait peu à peu lorsqu’elles montaient à trois. Nues comme à leur naissance, elles riaient aux éclats de cette lente et sensuelle montée des eaux qui les livrait toutes entières à la rivière chatouilleuse. Une fois coulées, il leur suffisait de retourner la pirogue qui flottait, de la vider et de recommencer.

Nous partons dans un bras calme qui s’enfonce sous les arbres. Un long serpent jaune taché de noir nous attend, immobile sur une branche en arceau au-dessus du petit canal. La bête prend le soleil allongé de tout son long. Sur les quatre pirogues, la nôtre est menée par une femme.

Vingt minutes de pagaie plus tard sur l’eau glauque encombrée de branches mortes et de végétation pourrissante, nous mettons bottes à terre. L’humus est épais, spongieux, sans doute gorgé de bêtes rampantes. Cela n’empêche nullement les Indiens du village qui nous accompagnent d’aller pieds nus et l’un d’eux sans chemise comme un gamin. C’est lui qui taille un jeune palmier pour en extraire son cœur tout frais qu’il nous donne à goûter. C’est tendre et sucré comme une jeune laitue mais sans plus de saveur. Il nous coupe ensuite de la liane d’eau qu’il suffit de mettre à la verticale pour qu’elle suinte le liquide qu’elle retient entre ses fibres. Il nous montre aussi les fruits en forme de burnes du palmier favori des Indiens. Ces fruits à la coque piquante contiennent une eau acidulée très rafraîchissante. Ces « palmiers à burnes » se nomment moriche. Avec leurs palmes pliées en deux dans le sens de la longueur, il fait des tuiles pour les toits. Avec la feuille en bourgeon, il extrait la fibre qui, une fois cuite, servira à tresser des paniers et à réaliser des cordes résistantes. D’une feuille, on prend l’écorce très fine pour en faire du « papier » à cigarette. Le bois de balsa, très léger et facile à tailler, sert à sculpter tous les gadgets que nous voyons aux étals, dont les capibaras chers à Jean-Claude. Joseph nous montre une araignée au diamètre large comme la main mais au corps tout petit. Elle est toute en pattes. Volent dans la pénombre les blue chips des Morphées, ces grands papillons turquoise. Au loin grondent les singes hurleurs. Julien joue avec un scorpion au grand effroi de Françoise. Mais l’Indien lui a préalablement arraché le dard. José le remet dans la forêt : sans arme pour paralyser ses proies, il n’a pas beaucoup de temps à vivre. Sous la futaie, il fait sombre et moite.

Nous revenons entièrement à la pagaie jusqu’à Las Culebritas, nom du camp évoquant les serpents où nous avons couché hier soir. Le village va s’installer bientôt un peu plus en aval, dans un emplacement dont nous voyons les débuts du défrichement. Avec tous les enfants, le village familial actuel est devenu trop petit. Les adolescents sont partis à l’école ou au travail peut-être ; ne restent que les petits, dont les trois frères qui se ressemblent très fort, ayant le visage typique de leur mère, et qui jouent au singe sur les montants des paillotes.

Avant le déjeuner, comme il n’y a plus de bière, Le chef de pirogue nous prépare un Cuba libre de sa façon. Je n’aime pas le Coca Cola et le mien ne contient que du citron vert et des glaçons, en plus du rhum. C’est « un cocktail d’homme », dirait Jean-Claude – il est plutôt fort même s’il ne fait pas des trous dans le comptoir comme dans Lucky Luke ! Ce midi, la stéréo fonctionne ; elle passe des chansons populaires colombiennes parlant « de femmes comme des diablesses » et accompagnées à l’accordéon. Notre faim sera matée aux spaghettis bolognaise. Christian se rend propices les enfants autour de nous en les bourrant de tranches de pastèque. C’est un plaisir de voir les mômes dévorer le fruit avec le jus qui leur coule sur le menton et jusque sur le ventre. Les plus grands partagent gentiment avec les plus petits.

Nous quittons avec un petit pincement au cœur ces familles bien sympathiques, à la convivialité de nature, pour revenir au camp de base. Sur le chemin, une pirogue qui dérive nous fait des signes. Elle est immobilisée en panne d’essence. Elle est toute garnie d’enfants du village que nous venons de quitter, dont Luis numéro deux et d’autres que nous avons vus hier soir. Nous les dépannons. Nous repassons à toute vitesse devant le hangar à bateaux de notre pique-nique. La silhouette lointaine de Luis numéro un nous fait quelques signes, toujours en jean bleu, bottes jaunes et chemise blanche ouverte. C’est Javier qui s’initie à la barre et ça ne rigole pas.

Un peu plus loin a lieu une nouvelle tentative – désespérée – de pêcher des piranhas. Cela semble un jeu, comme le « dahu » pour les scouts de mon enfance. Personne, sur la pirogue, n’en voit la queue d’un ! Ne regrettons rien, il paraît que la bête se mange mais qu’elle est pleine d’arêtes.

De retour au camp, certains prennent leur douche de suite. Nous reprenons la pirogue pour nous rendre dans le Morichal largo, canal secondaire fort étroit où deux pirogues peinent à se croiser. Destination les singes hurleurs et divers oiseaux. Nous apercevons plusieurs singes en couples, en haut des arbres. Ils sont assez gros, d’un brun roux, et restent indifférents à nos sifflements et autres simagrées. Ils en ont vus, des touristes ! Quand ils sont en colère, entre eux, ils émettent un grondement qui, de loin, ressemble à une tempête qui se lève. Nous apercevons aussi des ibis, des colibris et une sorte de coq de bruyère. Une autre pêche au piranha reste tout aussi infructueuse que les précédentes. N’est-ce pas la blague classique pour touristes ? Un signe : nous n’avons jamais vu, dans les villages que nous avons traversés, un quelconque gamin pêcher le piranha. Au contraire, les gosses se baignent avec délice sur les bords.

Une pirogue à moteur nous dépasse à toute vitesse, conduite par un jeune père dont la femme tient le bébé au centre de la barque. Une plaine bien verte et bien grasse s’élève au-delà du fleuve. Dans le pré, un gros buffle nous regarde placidement. Les Indiens vivent ici plus en dur, faisant du fromage de l’espèce un peu acidulée que nous avons goûtée sur les pâtes. L’un d’eux vient voir ce que nous faisons là, avec nos cannes à pêche ridicules, à titiller le piranha évanescent. Trois petits garçons l’accompagnent sur le débarcadère, corps souples et cuivrés ; le plus grand n’a pas sept ans. Le crépuscule tombe assez vite et les moustiques s’élèvent. Cela ne gêne en aucune façon les gamins nus.

Nous rentrons à la nuit tombée pour la vraie douche. Dans le vent de la vitesse, les moustiques et autres mouches se collent aux yeux et fouettent le visage.

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L’île mystérieuse de Cy Endfield

La robinsonnade de Jules Verne parue en 1875 reste un mythe puissant pour affirmer la nature de l’homme, son aptitude à la survie dans le milieu ambiant. « Aide-toi, le ciel t’aidera » est la maxime favorite des naufragés, tirée plus de la pensée gréco-romaine que de la Bible. L’île – tropicale – peut nourrir les animaux humains comme les autres, mais à condition de le vouloir. Pour cela, la science est d’un grand secours, la connaissance mais aussi la pratique technique qui permet de se loger, de se vêtir et de constituer des réserves pour se nourrir. Et surtout la vie en groupe, chacun apportant son talent et s’humanisant au contact des autres. C’est ainsi que naît la liberté – celle de survivre dans la nature indifférente et celle décider en commun, jusqu’à œuvrer pour un monde pacifié.

Le roman pour adolescent du maître français de l’aventure a suscité plusieurs « adaptations » filmées, d’un intérêt inégal. La meilleure reste à mon avis celle de la télévision française de six fois 52 mn en 1973 par Juan Antonio Bardem et Henri Colpi avec Omar Sharif et le jeune Raphael Bardem Jr de 15 ans – condensée en 1h36 pour une sortie en salle (€19.99).

Le film de Cy Endfield est plutôt dans la lignée commerciale. Il s’agit de « plaire » au public et non de faire une œuvre : d’où la redistribution des personnages, l’introduction de deux femmes dont une lady et les effets spéciaux alors inédits. Cyrus (Michael Craig) n’est plus un savant mais un capitaine de l’armée fédérale, Pencroff (Percy Herbert) non plus un marin mais un sergent de l’armée sudiste, Herbert (Michael Callan) n’est plus un protégé de Pencroff mais un soldat nordiste et il n’a plus 15 ans mais 26, le chien Top et le singe Jup ont disparus, tout comme le traître Ayrton. Il est difficile au lecteur du livre d’y retrouver ses petits. Aussi le film est-il fait pour les illettrés, ceux qui n’ont pas lu et ne liront jamais Jules Verne. Déjà, en 1961, ce désintérêt pour la lecture commençait dans le monde anglo-américain au profit (très commercial et encouragé) de la paresse des images.

L’histoire est celle de prisonniers des Sudistes durant la guerre de Sécession, évadés en ballon et que la tempête emporte très loin sur l’océan. Ils échouent sur une île déserte, construisent de leurs mains un abri sur la plage puis découvrent une grotte imprenable dont ils font leur repaire, inventant un ascenseur à contrepoids pour y monter. Ils se nourrissent d’huîtres géantes – dûment cuites à l’américaine -, capturent des chèvres sauvages pour leur lait, découvrent du miel suintant d’une paroi et se vêtent de pauvres bêtes comme dit la perle du certificat d’études. Ils trouvent deux femmes gisant sur la plage après le naufrage de leur bateau, le marin qui souquait dans le canot s’est noyé. Le plus jeune et la plus jeune tombent en amour hollywoodien et découvrent comme des gamins l’antre du Nautilus, le sous-marin du fameux capitaine Nemo (Herbert Lom) que l’on croyait disparu au large du Mexique. Ce dernier les sauve en allumant un feu devant le capitaine échoué sur la plage le premier jour, en descendant le poulet géant une griffe déjà sur la fille évidemment en pâmoison, en offrant un coffre empli de choses utiles aux naufragés, en faisant sauter le bateau de pirates venu faire de l’eau et qui devenaient menaçants – et en renflouant ce même bateau pour qu’ils puissent quitter l’île in extremis.

Le scénario garde en gros le canevas de Jules mais passe très vite sur les atouts de la science industrieuse des hommes, pourtant le meilleur du livre. Il sème immédiatement les indices que les naufragés ne sont pas seuls sur l’île au lieu de les distiller jusqu’à la fin. Il ajoute l’extravagance des animaux géants, en faisant de grands moments de ridicule comme ce crabe mis à bouillir dans un geyser après avoir failli bouffer le Noir, ce poulet déplumé qui veut becqueter la jeune Elena (Beth Rogan) et que ce couard de soldat Herbert réussit à sauver, l’abeille géante qui enferme les deux tourtereaux presque nus dans une alvéole de sa ruche, le calmar géant qui attaque les plongeurs en se contentant d’agiter ses tentacules sans bouger du fond. C’étaient les balbutiements des effets spéciaux, mais le résultat est aujourd’hui bouffon.

Le capitaine Nemo voulait, dans ce film bien-pensant des producteurs anglo-américains, supprimer la faim dans le monde en manipulant la génétique – et il a vécu la fin du monde avec l’explosion du volcan et de l’île, à 2500 km des côtes de Nouvelle-Zélande. En bref, de bons sentiments guidés par la hiérarchie dominante du temps : un capitaine de l’armée fédérale des Etats-Unis comme chef d’une humanité qui reconstruit un nouveau monde. Les deux jeunes font bluette, pas très costauds ni finauds mais attendrissants. Quant au reporter Spilett, il se contente de compter les points et de rêver à en écrire un scénario à la Hollywood.

Un film très bien restauré en HD avec une musique intéressante. Regardable avec son charme désuet, mais au second degré.

DVD L’île mystérieuse (Mysterious Island), Cy Endfield, 1961, avec Michael Craig, Joan Greenwood, Michael Callan, Gary Merrill, Herbert Lom, effets spéciaux Ray Harryhausen, Sidonis Calysta 2019, 1h37, standard €16.99 blu-ray €19.99

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Steven Saylor, L’énigme de Catilina

Ce gros roman historique, cent pages de plus que les précédents, poursuit les enquêtes du Romain Gordien le limier. Nous sommes en 63 avant notre ère, il a désormais 47 ans et vit à la campagne à la suite d’un héritage de son ami Lucius. Il joue au gentleman farmer loin de la ville et de ses intrigues politiques, mais n’est pas vraiment à l’aise avec les travaux des champs. Son premier fils adoptif Eco s’est installé dans sa maison du Palatin et officie comme enquêteur à la suite de son père. Le second fils adoptif Meto a désormais 16 ans et une cérémonie de prise de la toge virile est organisée pour lui à Rome sur le Capitole. C’est alors qu’un aigle vient se poser tout près, un grand signe du destin interprété par l’augure Rufus que Gordien a connu lorsqu’il avait 15 ans lors de sa première enquête avec Cicéron.

L’avocat Pois Chiche est devenu consul, porté par sa présomption et son ambition. Le portrait que fait l’auteur de Cicéron est peu amène. L’orateur à la voix puissante s’occupe à écrire ses mémoires pour la postérité, et c’est effectivement ce que nous en retenons aujourd’hui. Mais sa fameuse vertu républicaine n’a eu qu’un temps, son opportunisme politique a pris le dessus. Gordien s’est éloigné de lui mais Cicéron se rappelle à son bon souvenir parce que c’est comme avocat qu’il a fait valider le testament lui léguant la ferme contre la famille de Lucius. Gordien lui doit donc un service et Cicéron lui demande, par un intermédiaire, de loger son ennemi politique Catilina si celui-ci le demande -probablement pour mieux le surveiller.

L’auteur évoque donc le tribun de la plèbe Catilina, battu aux élections plusieurs fois par Cicéron et conduit à la révolte par ce déni de justice. Les discours de l’avocat l’accusaient en effet de tous les maux, y compris les pires, comme le meurtre, l’infanticide, l’inceste, et l’injure aux dieux par le viol d’une vestale, Fabia – qui était comme par hasard la belle-sœur de Cicéron. Lequel ne croyait guère aux dieux mais s’en servait devant le peuple et les sénateurs. Il défendait les Optimates, ceux qui se proclamaient les meilleurs à Rome, autrement dit les plus riches issus des familles les plus anciennes. Ayant pris ainsi le parti des dominants, Cicéron ne pouvait qu’exercer sa verve contre tout ceux qui appelaient à un quelconque changement, au pire une meilleure justice sociale et une redistribution des terres. C’est sur ces frustrations que Catilina a joué.

Gordien en sa ferme est en butte à la famille des Claudii dont seule la veuve Claudia paraît en sa faveur. Les autres n’ont pas apprécié que la ferme de leur cousin Lucius soit sortie de la famille et ait échu en héritage à ce plébéien. Les intrigues du Sénat et les haines familiales font que les temps sont troublés. De mystérieux cadavres sans tête apparaissent sur le domaine et Gordien est bien en peine de savoir quel message ils portent : l’effrayer pour qu’il vende la ferme ou l’obliger à accueillir Catilina dont « le corps sans tête et la tête sans corps » est l’énigme favorite en politique ? Meto, son fils qui veut désespérément devenir un homme et le prouver à son père, reconnaît une tache de naissance à la main gauche du second cadavre. Il s’agit d’un chevrier, gardien de l’ancienne mine d’argent sur le mont en face de la ferme et qui appartient à un Claudii. La mine est abandonnée mais peut servir de cachette à quiconque veut quitter la voie romaine et se dissimuler.

Catilina vient effectivement demander l’hospitalité à Gordien et en profite pour rectifier l’alignement des engrenages d’un nouveau moulin que Gordien construit sur la rivière. Le jeune Meto est séduit par son allure virile, son pouvoir de commandement et ses ambitions politiques. Comme tout « adolescent » (le concept même n’existe pas aux temps antiques malgré la mauvaise traduction), Meto cherche un modèle adulte à imiter. Catilina l’a-t-il séduit physiquement ? L’auteur en fait une énigme de plus, mais l’hypothèse peut être formulée malgré la jalousie probable de l’amant en titre plus âgé, Tongilius. Toujours est-il que, lorsque Catilina fuit Rome pour lever une armée dans le nord, Meto court le rejoindre. Et c’est Gordien, en père soucieux du fils qu’il a aimé et éduqué, qui part à sa poursuite. Il le rejoint dans le camp de Catilina la veille de la bataille définitive en janvier 62 à Pistorium et finit par prendre les armes à ses côtés.

Qui du père et du fils a sauvé l’autre ? Probablement le père car, sans sa présence, le fils aurait péri aux côtés de son mentor vaincu. Mais le fils a porté le père blessé derrière un rocher pour lui éviter d’être achevé et s’est évanoui de fatigue en plus de ses blessures. Enfin Rufus, venu comme augure avec l’armée consulaire sur ordre du Sénat, sauve in fine Gordien et Meto. Les dieux l’ont voulu ainsi et le Minotaure, dans ses rêves, révèle à Gordien la vérité sur les cadavres. Cicéron n’est plus consul et, une fois Catilina disparu, Gordien marchande l’échange de sa ferme avec une nouvelle villa sur le Palatin à Rome.

L’énigme de Catilina est l’occasion pour l’auteur de nous faire pénétrer la vie quotidienne romaine, ses dieux et ses superstitions, sa république avec ses troubles politiques incessants, ses inégalités économiques accentuées et la présence toujours plus nombreuse d’esclaves portés à trouver l’ordre social injuste. Gordien est lui-même un représentant de ce melting-pot à l’américaine dans lequel baigne Steven Saylor : « Quelle famille, en vérité ! Sa femme n’est pas romaine mais à moitié égyptienne et à moitié juive, et elle a été auparavant son esclave et sa concubine ! Leur fils aîné, celui qui vit aujourd’hui dans cette maison, est bien Romain, mais il n’est ni de lui ni de son épouse esclave (…mais…) un mendiant abandonné, recueilli dans la rue. Quant au garçon dont on fête ici la naissance et l’âge d’homme, il semble qu’il soit né esclave du côté de Baia et est d’origine probablement grecque » p.178. C’est ainsi qu’est résumé le statut social de l’enquêteur Gordien par un Claudii à Rome.

Catilina, à la personnalité ambigüe, a une vision plus humaine de Gordien : « Il préfère au contraire le rôle de chaste mentor. (…) Gordien n’exploite pas et ne viole pas ses esclaves ; il ne fréquente pas non plus les milieux interlopes. Non, il enseigne, il nourrit, il élève ; il fait du sentiment son idole et ses gestes sont grandioses. Il va jusqu’à adopter un gamin des rues et un esclave pour faire d’eux ses héritiers. Quelle famille peu conventionnelle ! Il reste sensible à la beauté des jeunes gens, mais il n’y touche pas. C’est vraiment un homme hors de ce monde qui encourage le fort a dévorer le faible, qui récompense la cruauté et punit la gentillesse, qui mesure la virilité à la volonté de dominer hommes, femmes, enfants et esclaves – et le plus impitoyablement sera le mieux » p.324. L’inverse même de l’Amérique à la Trump… Toujours intéressant, Steven Saylor : au travers de Gordien et de la Rome antique, il nous parle de lui-même et des Etats-Unis de son temps.

Steven Saylor, L’énigme de Catilina (Catilina’s Riddle), 1999, 10-18 1999, 447 pages, €8.10 e-book Kindle €9.99

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Indiens et bêtes de jungle

Nous disons adieu à nos nouveaux amis pour foncer à nouveau une demi-heure et trouver ainsi le campement du soir. C’est une suite de paillotes sur pilotis tout au bord de la rivière, comme on en voit partout sur les rives. Une grande pièce ouverte de tous côtés contiendra nos hamacs, pas encore installés. Une autre sert de sas avec le débarcadère, ouverte à tout le monde, c’est là que nous dînerons. Les autres sont des habitations individuelles. Même si tout est ouvert, sans mur pour séparer les territoires, la disposition des objets ne trompe pas. A chaque famille sa paillote.

Des poissons d’eau douce appelés ici morocato attendent sur la table d’être cuits pour notre dîner de ce soir. Au-dessous du plancher sur pilotis règne l’eau, la vase et les cochons nettoyeurs. Les ordures sont jetées directement par-dessus bord, comme depuis un bateau, c’est pratique. L’eau de la cuisine est puisée directement au-dessous ; heureusement qu’elle doit bouillir. L’endroit ne fait pas trop propre même si les « sanitaires » sont à une quinzaine de mètres vers la forêt pour ne pas polluer l’eau de baignade et de boisson. Le chemin est une suite de troncs branlants au-dessus de la vase et je ne vous évoque pas l’odeur… Mais les gens sont gentils, conviviaux, habitués à vivre en groupe, les uns sur les autres. Ils habitent en famille élargie, grand-mère et tout-petits mêlés.

Nous reprenons la pirogue pour aller dans un village indien construit d’une suite de maisons traditionnelles waraos, toujours au bord du fleuve. C’est une importante communauté car les maisons s’étendent sur près de 500 m !

Au coucher du soleil, la pirogue nous emmène à l’île aux perroquets. Nous y voyons surtout des cormorans et des ibis… La lune offre son croissant en dernier quartier, presque horizontal par rapport à nous. La faucille posée sur le ciel est d’une perfection quasi islamique. Mais quelle est donc cette étoile – ou planète – qui brille tout auprès ? Sans doute Vénus, me dit Joseph. Réflexion faite, je crois qu’il a raison.

Nous revenons au campement dans le crépuscule. Le groupe électrogène décline de la musique disco vénézuélienne qui s’arrête, par respect pour nos oreilles, lorsque nous arrivons. C’est une délicate attention même si nous n’avons rien dit. Plusieurs adolescents revenus de l’école traînent dans la semi-obscurité. Ils restent dans la paillote des visiteurs parce qu’ils sont curieux de ce que nous représentons, du monde extérieur qui vient à eux et, secondairement, des gadgets que nous transportons. Les appareils numériques portés par Chris et Yannick, avec leur petite fenêtre en couleurs comme un écran de télévision les fascinent. Un 13 ans en jean et les pieds nus, à l’indienne, regarde tout ce qui se passe de ses yeux brillants. Il est vigoureux, sain et rit facilement. S’il enfile vite un tee-shirt blanc à notre arrivée, par pudeur, il l’ôtera bien vite pour se remettre à l’aise, lorsque nous serons installés à table et habitués à lui. Il se fait photographier trois fois par les appareils numériques aux côtés d’un petit copain, pour se voir en images. Il se prénomme Luis, comme l’autre.

Nous dînons du poisson vu tout à l’heure au museau long et carré de requin. Pas de riz, en l’honneur de Jean-Claude qui le supporte mal, mais des pommes de terre et des carottes. Un chien très discret, très convivial comme ses maîtres les gens d’ici, est couché sous la table. On ne l’entend pas. Seule son odeur le révèle. Elle est puissante : il pue ! A la lumière de l’unique ampoule, dont l’énergie est fournie par un petit groupe électrogène situé à une dizaine de mètres, l’atmosphère est à la Le Nain.

Les peaux cuivrées des enfants qui nous regardent luisent doucement. Seul l’éclat des dents éclate comme des rires. Dans la maison d’à côté, ouverte partout, un jeune couple s’occupe d’un bébé de 18 mois peut-être.

Françoise les observe et commente. Le petit tout nu tète un moment, puis va jouer avec son père. Il se fait câliner avant de s’endormir par terre avant même qu’il ne soit l’heure d’installer les hamacs. Il dormira avec sa mère, probablement, dans le hamac installé juste au-dessus de celui du père. Les nôtres ont été installés dans la « chambre » en rang, comme des gousses blanches.

La nuit balancine en hamac protégé ne sera pas ma meilleure. Je ne sais pas comment on peut trouver si « confortables » ces demi-lunes qui arquent le corps en croissant, l’empêchant de bouger. Les Indiens dorment aussi en hamacs fermés par des moustiquaires. Joseph a d’ailleurs trouvé une « grosse » araignée au-dessus de la poutre qui soutient son hamac.

Les singes hurleurs font leur sarabande à certaines heures. Ils se défient ou s’invitent, je ne sais, mais on croirait la rumeur grondante d’une manifestation. Puis ce sont les coqs à répétition qui jouent du clairon dès que pointe le jour ! Culinairement, ça donnerait quoi, un « coq à la chicha » ? En revanche, aucun bébé ne braille ou même ne pleure plus de trente secondes. Quelqu’un lui prête attention tout de suite et ces enfants sont parmi les plus sages du monde.

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Philippe Barrot, Sol perdu

Ecrire est une démangeaison, un besoin, une ascèse. Tout le corps, le cœur et l’âme aspirent à s’exprimer par les mots, ce propre de l’humain en relation par le langage. Mais peut-on écrire ? L’art de la nouvelle est précis et exigeant, bien plus qu’un roman. Car il s’agit d’être concis tout en édifiant, de raconter « des histoires avec un commencement et une fin » (p.130) ou de tracer avec justesse des signes en quelques paragraphes comme un haïku sans rime – mais avec la même chute qui fait songer.

L’auteur livre ici plus une suite de textes de hasard qu’un recueil de nouvelles. Le spectacle du monde ravit l’observateur, il en brode aussitôt quelques lignes. Mais elles n’ont ni commencement ni fin, posées en suspension dans l’imagination. Ce sont le plus souvent des exercices de style et non des germes de romans comme chez Haruki Murakami, ou des anecdotes exemplaires comme chez Ernest Hemingway.

L’auteur l’avoue dès le premier texte : il a perdu le sol, cette note de la gamme : « le sol, sonorité primordiale et lieu d’initiation des Maobori » p.132. Sans le ton donné par le sol, peut-il exprimer une littérature ? Peut-il dire « l’émotion absolue » p.142 que tout littérateur recherche ? Au lieu de cela, il croit qu’il ne reste que « la sécheresse de ses mots, de ses phrases, de tout ce qu’il a essayé de faire vivre sur le papier » p.152. Or, si l’émotion génère la poésie, seul le trempage dans la froide raison permet au feu de forger une histoire.

L’auteur explore la glycine vivace et insidieuse, l’exposition de deux bambins pour faire vivre leur mère, le marché de l’art qui singe la violence urbaine pour mieux vendre ses défroques à la mode. Il a reviviscence d’une expérience culinaire chez les Papous où les vers blancs lui rappellent la chair de la sole que sa cuisinière est en train de lui préparer. Il cherche la sensation pour sortir du banal et va acheter une arme pour en menacer une pute et voir ce que le crime fait en vrai. Il a peur de n’être qu’une machine à écrire des lettres sans queue ni tête, alignées à la suite. Il se moque, car certains crieront au génie tant la transgression et l’exploration de toutes les impasses font bien dans l’univers de la mode artiste.

Il y a un peu de tout dans ces quinze textes, dont de vraies nouvelles et nombre de pages arrachées.

Philippe Barrot, Sol perdu, PhB éditions 2019, 155 pages, €12.00

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Joies de l’Orénoque

Puisqu’il n’y a pas de poissons carnivores (et cela aussi aurait dû nous mettre la puce à l’oreille), nous allons tout simplement nous baigner un peu plus loin. C’est tout près d’un lodge à touristes, d’ailleurs garni. Ces animaux-là nous regardent nous baigner comme si nous étions des dauphins d’eau douce (si les touristes sont Allemands) ou de dangereux inconscients (s’ils sont Américains). Le courant en cet endroit est assez fort mais nous avons souvent pied. Julien se coiffe de jacinthes dérivantes, ce qui lui donne l’air d’une vieille anglaise de l’époque Victoria. Jean-Claude l’imite.

Pour amuser les touristes qui nous regardent en troupeau, groupés sur la jetée de la rive, les indigènes jettent à l’eau ce qui nous paraît tout d’abord être un chien. Mais c’est un drôle d’animal, un gros rongeur qui fonce vers nous avec son museau arrondi et de longs poils rêches. Il s’agit d’un capibara, un cabiai en français. La bête est apprivoisée, mais impressionnante car elle nage et plonge sans effort. Et elle vient vers nous de toutes ses pattes qui battent. Jean-Claude pousse des cris hauts-perchés comme une fille devant un rat. C’est vrai que ce demi-chien filant droit vers vous a de quoi intimider ! Mais la bête ne veut que poser ses pattes sur votre avant-bras pour se reposer et avoir de la compagnie. Elle pousse alors des gloussements de satisfaction très touchants. La repousse-t-on à l’eau ? Elle plonge aussitôt pour ressurgir un peu plus loin et vous suivre obstinément, jusqu’à trouver une autre victime, plus proche. C’est une histoire d’amour entre le capibara et Jean-Claude.

Un coup de pirogue plus loin et nous faisons une halte à une paillote déserte qui ne le reste pas longtemps : les femmes et les petits enfants traversent le bras de rio à force de pagaies pour venir déballer leur marchandise artisanale. Ils n’ont aucune idée des prix et citent des chiffres au hasard : cela peut être hors de prix ou tout à fait ridicule. Les petits ont des visages éveillés et des corps et attitudes de jeunes singes en portée. Ils sont charmants. Originalité dans l’artisanat : des femmes vendent de petits capibaras en bois ! Jean-Claude va-t-il en acheter un pour sa baignoire ? Il se contente de dénicher un ensemble en bois tendre sculpté qui présente une scène d’accouplement articulé entre hétéros, morale oblige. C’est assez réaliste même si la position n’est pas celle « du missionnaire » mais plus celle de La Guerre du Feu (film de Jean-Jacques Annaud, 1981).

Un panier rempli de terre abrite de gros vers blancs de palme. C’est l’attraction programmée en cet endroit. Javier nous montre comment il faut couper la tête rouge de la bête qui se tortille, car les petites dents risquent d’irriter le système digestif, puis croquer le reste avec un morceau de pain. C’est écœurant à voir mais ceux qui ont tenté l’expérience disent que cela a la consistance et le goût de l’œuf brouillé. Après Javier, pour donner l’exemple, Jean-Claude, Julien et Joseph (que des J) suivent. Le ver est gros comme une limace, beige clair et caoutchouteuse.

La pirogue nous emmène dans un long parcours, les moteurs à fond, avant d’aborder un hangar incongru de réparations de bateaux. L’endroit n’est peuplé que d’enfants comme si les adultes avaient été atteints d’on ne sait quelle maladie de fiction. L’aîné est un beau gosse de 13 ans à qui les hautes bottes jaunes, le jean bleu et la chemise blanche nouée négligemment sur le ventre donnent une dégaine de jeune homme. Il est très bronzé et se prénomme Luis. Deux des cinq ou six enfants qui l’entourent sont ses petits frères, d’autres des copains.

Il y a un 10 ans, deux de 6 ou 7 ans et un petit de 4 ans peut-être. Françoise, émue par tant d’enfance, leur offre des bonbons et des Ovomaltines qui lui restent. Ils sont timides et charmants, à peine vêtus d’une culotte, sans rien d’autre. Ils n’osent approcher, prendre et manger. Les plus grands se décident les premiers et les autres suivent, mais il leur faut du temps. Nous déjeunons en attendant de poulet grillé froid et d’une salade de carotte cuite, betterave rouge, maïs et petits pois. Une bière ou un Pepsi a rafraîchi dans une glacière et c’est agréable.

Trois trembladores – des anguilles électriques – nagent dans un petit bassin pour l’attraction des touristes qui passent. L’un des petits, en salopette, qui doit être l’un des frères de Luis, est particulièrement réservé, plus que son grand frère qui réussit quelques beaux sourires. Il frôle le poisson torpille de la main comme si aucune décharge ne devait le secouer. Et, de fait, quand le poisson n’a pas peur, il n’a aucune raison de se cabrer. Cela est quand même surprenant pour nous qui ignorons tout des mœurs de ces étranges poissons.

Après le déjeuner, sous le soleil vif, nous avisons dans la cour herbue derrière l’atelier, un jeu de boules plus grosses que les nôtres, que Javier appelle « les boules caraïbes ». Cela se joue comme chez nous, le pastis en moins. Les Rouges s’opposent aux Noirs. Nous avons pris Luis dans l’équipe. Durant la première manche, les Rouges (Jean-Claude, Christian, Luis et moi) mettent la pâtée aux Noirs (Javier, José, Joseph et Arnaud) : 14 à 0, c’en est bouffon. La seconde manche est quand même gagnée par eux 13 à 9, ils ont dû commencer à comprendre le jeu.

La police débarque avant la belle pour une obscure histoire de fric. On ne sait pas vraiment de quoi il s’agit selon les explications que Javier peut s’ingénier à rendre embrouillées, comme le premier soir avec les sacs. Peut-être est-ce une « amende » pour ne pas avoir demandé un « permis de transporter des touristes » parce que la pirogue est trop neuve, ou quelque chose de ce genre. Toujours est-il que nos conducteurs de pirogues discutent longuement avec les pandores adipeux – puis casquent le prix de la corruption.

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Steven Saylor, Un Égyptien dans la ville

En 56 avant notre ère, deux personnes étranges viennent frapper un soir à la porte de Gordien le Limier dans sa demeure romaine : un philosophe grec déguisé en femme et un galle, prêtre châtré du culte de Cybèle maquillé et couvert de bijoux. Le Grec est Dion, rencontré par Gordien en -90 lorsqu’il hantait le port d’Alexandrie, juste avant qu’il n’achète au marché une esclave à peine nubile, la moins chère du lot, cette Bethesda aujourd’hui mère d’une Gordiane de 13 ans dont il allait faire sa femme.

Dion est ambassadeur d’Egypte venu implorer le Sénat romain de ne pas annexer son pays en prétendant qu’un testament du roi Ptolémée XI a légué son royaume à Rome. Dion vu son ambassade attaquée, ses amis décimés, il a failli lui-même être empoisonné et n’a plus confiance en personne – sinon en Gordien, « l’homme le plus honnête de Rome » selon les mots de Cicéron. Gordien reconnait le vieux maître mal déguisé, évoque le bon vieux temps de sa jeunesse et des échanges philosophiques, lui offre à dîner, mais il ne peut l’aider. Il doit partir le lendemain dès l’aube en Illyrie (actuelle Albanie) voir son fils Meto, soldat auprès de César.

Dion est assassiné dans la nuit qui suit, le volet de sa chambre forcé et plusieurs coups de poignard portés au thorax. Une jeune esclave sur laquelle il assouvissait ses instincts avait été intime avec lui juste auparavant mais était sortie de la chambre. Gordien se sent coupable de ne pas avoir aidé son ancien mentor et consent volontiers à enquêter sur la requête de Clodia qui soupçonne le jeune et beau Marcus Caelius, son ex-amant, du meurtre.

Clodia est une mûre matrone mais a gardé un corps superbe qu’elle met en valeur par des tuniques transparentes et des exercices sexuels réguliers. Elle va volontiers aux beaux jours dans ses jardins au bord du Tibre où, depuis une tente rouge et blanche au pan relevé sur le fleuve, elle peut suivre à loisir les ébats de tous les jeunes hommes et garçons qui viennent se baigner (« de 15 ans ou plus » se croit obligé de préciser le puritain yankee sommeillant chez l’auteur) et, « fiers de leur corps, se mettre nus ». Elle en convie parfois un ou deux à venir partager sa tente car elle aime cueillir les fruits à peine mûrs.

Dans ce troisième opus de la série policière historique sur Rome, l’auteur relâche un peu son filtre pudibond – sauf pour son personnage principal Gordien et pour sa famille qui restent bien bourgeois et convenables au sens de la morale américaine. Mais les ébats dans les bains sont décrits avec jubilation, les dîners spectacles permettent aux amants de se montrer à Clodia, des rumeurs les plus folles et les plus sexuelles font se délecter les badauds du forum, les vers obscènes du poète Catulle, amoureux éconduit de la belle Clodia, sont colportés avec délice.

Et le meurtre dans tout ça ? Nul doute que le roi Ptolémée ne soit dans le coup, mais qui a payé le meurtrier ? Qui a tenu le poignard ? Qui a cherché à empoisonner Clodia après Dion ? La puissante famille des Clodii – Clodia et son frère trop aimé Clodius – mandatent Gordien pour découvrir des preuves contre Marcus Caelius. Mais si ce n’était pas lui ? ou pas tout à fait lui ? ou lui qui doit porter le chapeau ?

Rien n’est simple et les armes de la séduction valent autant que les armes létales. L’argent corrompt presque tout, sauf l’honnêteté et la loyauté. Gordien ne se laissera pas faire et ce qu’il découvrira dans sa propre maison a de quoi effrayer tout bon époux et père. Mais l’esclave que Dion a fouetté et baisée raconte sa nuit – et alors tout bascule.

Dans cette enquête aux multiples miroirs Rome tout entière se révèle aux premiers temps de César, à peine vainqueur en Gaule. Et toute l’Amérique de l’auteur se lit en filigrane, ce qui enlève un peu de sel historique – à moins que la dépravation humaine ne soit éternelle comme la Ville et que l’orgueil impérial ne soit poursuivi par les Etats-Unis du XXe siècle. Comment faut-il lire, en effet, ce genre de phrase : « Rome sait comment s’y prendre pour assimiler tout ce qui se présente – arts, coutumes et même dieux et déesses – et en faire quelque chose de typiquement romain » p.211. N’est-ce pas le cas de nos jours du melting-pot yankee ?

Un bon roman de mœurs malgré quelques anachronismes comme « météorite » ou « touriste » essaimés ici ou là par un auteur trop au présent ou par un traducteur malavisé. L’intrigue rebondit sur la fin comme il se doit et le lecteur en sera somme toute abasourdi.

Steven Saylor, Un Egyptien dans la ville (The Venus Throw), 1993, 10-18 2000, 381 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

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Sur l’Orénoque

Nous prenons la pirogue sur la rivière dont le nom est Manamo, pour aller au village le plus près, Santo Domingo, acheter du rhum pour les cocktails et quelques sacs de farine « à offrir aux indigènes » – Javier dixit. Des petits tout nu ou quasi selon leur âge jouent près du bord de l’eau et nous font de grands signes.

Les plus jeunes, encore bébés, sont timides. Les plus grands sont délurés mais parlent peu l’espagnol qui n’est pas leur langue maternelle et qu’ils doivent ingurgiter comme première langue à l’école primaire.

Les petites filles ont l’air plus sage et elles sont de fait plus belles avec leurs longs cheveux et leur attention aux tout-petits. Cela m’émeut toujours qu’un petit encore vulnérable protège un plus petit encore.

Au village, dans la boutique ou Javier négocie les bouteilles de rhum, Deux garçons vêtus de seuls shorts chahutent et se battent. Il s’agit de Jon, 10 ans et de Joël, son frère, 8 ans. Jon est étonnamment beau : le visage rond, des grands yeux francs, le corps robuste où les muscles commencent à saillir, bien campé sur ses jambes, voilà un gamin plein de santé. Les deux frères se poursuivent puis, tout uniment, se jettent à l’eau à corps perdu, directement au travers des plantes aquatiques dans la boue de la rive. Ils en ressortent ornés et gluants, mais heureux, s’étreignant les épaules. Je comprends cette joie du corps en mouvement, de la peau libre, de l’eau, de l’air, des éléments bruts de la nature. Profusion végétale, exubérance de la vie, des plantes, des animaux, des enfants. Tout pousse et croît, dévorant d’un bel appétit les joies de l’existence. La moiteur du delta n’est qu’à peine tempérée par une brise venue de l’amont.

Nous reprenons la pirogue, moteurs à fond, pour trouver des canaux moins fréquentés. Sur les bords du « grand canal » sont érigées des habitations traditionnelles indiennes, de simples toits de palmes ouverts à tous les vents, sous lesquels des hommes et des femmes, en hamacs, se balancent. Les petits courent partout, cuivrés, les garçons au plus près de l’eau, là où ça se passe.

Un adolescent se lève avec prestance, il est en jean et bottes et exhibe un torse brun, souple et musclé. Il nous sourit et nous fait un signe de salut. Dans un canal secondaire, la pirogue d’acier bute contre un radeau de jacinthes d’eau coincées là. Les hélices risquent de se prendre dans les herbes et il faut relever les moteurs et forcer le passage à la pagaie. Les feuilles sont vertes et gorgées d’eau comme de la laitue.

Un peu plus loin, sur la branche en arceau au-dessus du canal, un serpent se prélasse. Il cherche à se confondre avec la forme des branchages mais il ne réussit pas très bien les angles aigus avec son corps trop souple. Il n’échappe pas à l’œil aiguisé de Yannick et il faut faire demi-tour à grands coups de pétarades pour que chacun le voie.

Ce n’est guère plus tard, après avoir passé une barcasse de touristes américains presque aussi étonnés que nous, que nous tentons de pêcher le piranha. « J’en tiens un ! », s’écrire Jean-Claude : ce n’est qu’une tige de jacinthe qui dérivait sous la surface. Les appâts appétissants de poulet cru encore frais n’ont pas de succès, même en agitant la canne pour stimuler les affres de l’agonie. On leur a déjà fait le coup et les piranhas se sont passé le mot. Rien d’étonnant à ce que le programme de Terre d’Aventures ne note pour la journée : « tentative de pêche des piranhas… » Il faut noter les trois petits points ironiques !

 

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Pompéi de Paul Anderson

Plum plum péplum ! Revu XXIe siècle mais bel et bien péplum avec héros invincible et musculeux, amour impossible et victorieux, épreuves inouïes vite évanouies. La mode n’étant plus à la civilisation ni à la morale, les Romains sont les méchants qui ont massacré les gentils Celtes si délicieusement sauvages, les gens de Rome sont des gens de la capitale qui méprisent les bouseux de province, et le sénateur est un arrogant officiel qui ne se sent plus aucune probité face à la femelle qu’il convoite.

En face, Milo le Celte qui porte curieusement un nom gréco-latin (Kit Harington). Il a vu enfant son père tué à l’épée au combat et sa mère décapitée par le sénateur Corvus – qui signifie corbeau – (Kiefer Sutherland), alors tribun en Bretagne (l’actuelle « Grande » Bretagne). Fuyant sous la pluie dans la forêt, le gamin inoxydable est récupéré par un marchand d’esclaves qui le baffe, l’élève à la dure et le fait gladiateur. Le jeune homme, qui n’a plus rien à perdre, vainc sans problème tous les adversaires qu’on lui oppose car il est vigoureux et habile. Bardé de muscles comme d’une cuirasse, il manie l’épée courte des Romains comme personne.

Un imprésario des jeux plein d’ennui en province le voit combattre et l’achète pour l’arène. Il le produira à Pompéi, sa ville, où le cirque tient sa réputation intacte depuis un siècle. Sur le chemin, la colonne d’esclaves enchaînés en haillons voit un chariot s’embourber dans une ornière et l’un des chevaux de l’attelage s’écrouler en hennissant, blessé. Milo le Celte, qui aime les chevaux pour les avoir fréquentés quand il portait encore tunique et cheveux longs, demande qu’on le déchaîne pour achever l’animal. Sur les instances de la belle Romaine qui occupe le chariot, Cassia (Emily Browning), le bellator y consent.

Cassia est la fille d’un riche campanien promoteur immobilier qui veut bâtir une ville nouvelle à Pompéi avec un nouveau cirque et attend de l’empereur Titus qu’il l’encourage et le finance pour sa gloire. Mais ce dernier envoie un sénateur dans la lointaine province du sud à l’automne de l’an 79, au moment des Vinalia, la fête du vin – et ce sénateur est Corvus. Il est toujours flanqué de son âme damnée Proculus, soldat costaud et vrai Romain qui l’a aidé à mater la rébellion celte (Sasha Roiz). Corvus se moque de Pompéi, il y voit une occasion d’y faire de l’argent mais surtout d’obtenir contre sa participation au projet du père, la main de sa fille qui se refuse à lui et qui a quitté Rome pour le fuir.

Pour flatter le sénateur, le père fait venir les deux plus beaux esclaves gladiateurs comme décor érotique à la réception officielle du projet. Cassia revoit donc les muscles et l’amoureux du cheval qui lui avait tapé dans l’œil. Milo calme la jument qui a pris peur des signes avant-coureurs d’un tremblement de terre ; il la calmera de nouveau lorsqu’elle revient sans son palefrenier parti la débourrer le soir aux abords du Vésuve. Le volcan gronde comme si la débauche, l’orgueil et les méfaits des Romains devenaient insupportables aux dieux. Pline le Jeune le décrira, cité dès les premières images.

Corvus sénateur est jaloux de l’aura de Milo et exige de l’impresario qu’il le fasse combattre en premier aux jeux du cirque et le tue. Ce n’est pas ce qui était prévu car le bellator (qui a donné bellâtre) désirait garder le jeune homme pour Atticus, un gigantesque Noir (Adewale Akinnuoye-Agbaje), dans le dernier combat – attendu grandiose – entre deux montagnes de muscles rusées dont le prix sera en théorie la liberté. Telle est la loi romaine, mais qui peut y croire, opérée par des arrogants qui se croient tout permis ? Atticus s’en aperçoit très vite lorsqu’il se retrouve enchaîné à la colonne centrale du cirque, aux côtés de Milo, jouant avec leurs compagnons les Celtes rebelles contre une centurie de gladiateurs déguisés en soldats romains. Rejouer devant lui la victoire du sénateur Corvus sur la rébellion celte est destiné à le flatter et le chœur en rajoute lourdement (pour ceux qui n’ont pas compris).

Mais Milo et Atticus réussissent à résister, Atticus abat la colonne fait de mauvais plâtre armé (signe que le promoteur immobilier est véreux) et Milo parvient à briser l’aigle romaine. C’en est trop pour le sénateur qui, cette fois, impose sa volonté sans nuance : Cassia est renvoyée à la maison malgré son père et enfermée sous bonne garde, tandis qu’il ordonne à Proculus d’aller tuer le Celte. C’est à ce moment que le Vésuve, atterré, se réveille un peu plus et, quoique Corvus tente de récupérer les événements naturels en invoquant Vulcain, le cirque s’écroule (au sens propre et figuré) et les spectateurs des gradins fuient dans une panique indescriptible.

Le port est bombardé de boules de lave volcanique, un tsunami submerge toute l’avant-ville tandis que des cendres incandescentes commencent à dévaler des pentes du volcan dont le sommet explose dans un Grand-Guignol de fin du monde apprécié d’Hollywood. Milo part délivrer Cassia prise sous les décombres du toit de sa maison mais ne peut fuir et retourne au cirque chercher des chevaux. C’est là que Corvus reprend Cassia et l’enchaîne à son char avant de partir au triple galop pour quitter la ville. Milo les poursuit et réussit à les rattraper comme dans un western où l’Indien serait le gentil contre ceux de la diligence, tandis que Cassia se délivre toute seule. C’est au tour de Corvus d’être attaché à son char renversé, puis laissé là par un Milo curieusement magnanime à la vengeance des dieux.

Les deux amants fuient mais ils sont trop lourds pour un seul cheval et la nuée les rattrape. Fin tragique, montrée dès le début : deux amants ensevelis sous les cendres du Vésuve, unis dans un baiser éternel.

Le scénario est primaire mais l’action violente. Les effets spéciaux sont bien redoutables mais le Vésuve en fond de toile fait quand même un peu décor peint. Tout saute, tout explose, la vague engloutit tout et la nuée rattrape le reste. La Pompéi antique est bien reconstituée sur maquettes archéologiques mais le cirque a résisté, on le visite encore… Les caractères sont bien trempés et le spectateur le plus stupide n’a aucun effort à faire pour distinguer sans peine le bien et le mal. Reste le puritanisme anachronique des producteurs américano-germano-canadien qui drape les femmes comme sous Victoria et a grand peine à dénuder partiellement les hommes, même au combat. La musculature de Kit Harington aurait sans conteste mérité mieux et aurait justifié l’excitation d’Emily Browning qui paraît un brin rapide pour être vraisemblable. Mais, vous l’aurez compris, un péplum ne fait jamais dans la nuance depuis Ben-Hur, quand même bien meilleur malgré son âge.

En bref un film pour ados juste avant les boutons ou pour un primaire qui n’apprécie au cinéma que la romance, la bagarre et l’apocalypse. No future !

DVD Pompéi, Paul Anderson, 2014, avec Kit Harington, Emily Browning, Adewale Akinnuoye-Agbaje, Kiefer Sutherland, Carrie-Anne Moss, M6 vidéo, 1h41, standard €7.99 blu-ray €11.81

Pompéi, ce qu’il en reste, sur ce blog

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Gens de Tahiti

L’INSEE compte 275 918 habitants en Polynésie française en 2017. Les Marquises ne comptent que 9350 personnes et les îles Australes 6970. Les retours dans les îles entre 2007 et 2012 en raison de la crise économique, avaient augmenté ; depuis 2012, ils diminuent.

La fécondité baisse et les départs de la Polynésie française restent plus importants que les arrivées, notamment pour les jeunes avant 25 ans dont un dixième quitte le territoire. 17 500 personnes sont parties de Polynésie depuis 2012, soit 6 % de la population – car seulement 44 % de la population au-dessus de 15 ans déclare occuper un emploi. C’est donc la recherche de travail et les études qui poussent à partir et à s’installer ailleurs.

Près de la moitié des Polynésiens vivent en noyaux familiaux d’environ six personnes. Les familles nombreuses ne représentent que 8 % des ménages et les familles monoparentales seulement 6 %. Les personnes âgées de plus de 60 ans comptent pour 12 % de la population et 36 % d’entre elles vivent avec leur famille plus ou moins élargie car seulement 21 % des plus de 60 ans travaillent. Les trois quarts des emplois sont dans le secteur tertiaire du commerce, des services, notamment l’hôtellerie et la restauration. Ce n’est qu’aux Tuamotu-Gambier qu’une personne sur deux travaille dans la pêche, la perliculture ou le coprah. L’industrie ne représente que 7 % de l’emploi total en Polynésie dont la moitié dans l’alimentaire et les boissons. Seulement 1200 personnes travaillent dans l’artisanat. La moitié des foyers est équipée d’un ordinateur avec connexion Internet, sauf aux Tuamotu-Gambier, moins bien desservis par l’éloignement.

L’espérance de vie moyenne est de 77 ans car le taux d’obésité a beaucoup augmenté depuis 30 ans dans les îles du Pacifique. La question s’est posée de savoir pourquoi plus dans les îles qu’ailleurs. Il est probable que les sociétés traditionnelles agricoles vivant de fruits, de légumes et de la pêche n’étaient pas préparées biologiquement par les millénaires à l’arrivée de produits venus de l’extérieur. L’arrivée des militaires américains pendant la seconde guerre mondiale puis l’essor des communications et du tourisme après introduit de nouvelles nourritures, parfois moins chères et plus séduisantes. Le mode de vie moderne des activités tertiaires est sédentaire. Il est mauvais pour la santé de ceux qui ne sont pas habitués depuis des générations. La nourriture importée, notamment le sucre, la farine, l’huile à friture, les sodas et la bière – même la viande en conserve – offre trop de calories par rapport au régime traditionnel.

Des chercheurs pensent que les corps des insulaires du Pacifique sont génétiquement programmés pour stocker le gras plus que les autres parce que vivre sur des îles loin de tout subissant des tempêtes et des cyclones, voulait dire connaître de longues périodes de restriction ou de famine. Pour le reste du temps, se nourrir demandait un travail physique important pour cultiver la terre et aller pêcher. Dans un nouvel univers de métier sédentaire et de fast-food, la prise de poids s’explique facilement.

Mais il n’y a pas que cela. La culture joue aussi un rôle car, dans l’imaginaire, un physique imposant est considéré comme un statut de richesse et de puissance. Les chefs traditionnels bénéficiaient de repas plus copieux que le reste de la population et présentait un corps dodu et un teint florissant. Ce n’est qu’avec la nouvelle norme véhiculée par le cinéma  américain que les jeunes femmes comme les jeunes hommes se doivent être au standard mince et aux attributs sexuels bien marqués : Barbie et Ken. Cette obésité engendre le diabète et réduit l’espérance de vie.

Ce n’est que par l’éducation à bien se nourrir, la revalorisation des cultures polynésiennes et par l’écologie encourageant la production locale que ce fléau pourra être enrayé.

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Dans le delta de l’Orénoque

Le bus traverse une zone industrielle pour rejoindre le port où un bac fait traverser le fleuve. La ville a exporté longtemps le minerai de fer de la région vers les Etats-Unis. Elle produit en 2004 de l’acier et de l’aluminium. L’Orénoque roule ses eaux rapides et jaunes sous la coque. Un petit garçon, curieux de nous entendre parler étranger, s’installe sur le bastingage à côté de nous, silencieux. C’est à peine s’il consent un sourire. Sa mère qui le rejoint à l’arrivée a les traits un peu africains tandis que son père conduit un vieux taxi Chevrolet. Dans une famille typique de la classe très moyenne du pays, le petit aspire au grand large et à la modernité. A ses yeux, nous l’incarnons et c’est pourquoi il nous dévore ainsi du regard, toutes oreilles ouvertes.

Il nous reste une heure de route dans la plaine. Une brume grise s’élève-t-elle au loin ? De près, c’est de la fumée qui monte d’une vaste étendue d’herbes, comme un gros nuage à ras de terre. Le soleil en devient une boule toute rouge au travers avant de disparaître complètement par moment. La seule conversation suivie a lieu tout à l’arrière du bus. Françoise et José sont assis côte à côte et ils parlent des métiers manuels.

Nous parvenons à Boca de Uracoa où nous quittons le Mercedes et le 4×4 à bagages pour nous entasser dans une longue pirogue métallique munie d’un tau. Passent, sur ce bras de l’Orénoque, des radeaux de jacinthes d’eau qui descendent joliment le courant. Quelques oiseaux, ibis blancs, martin-pêcheur, s’envolent à notre approche. Les deux moteurs Yamaha Enduro de 60 CV nous font foncer dans un gros vrombissement durant près d’une heure sur l’eau plate. Le ciel se fonce, le soleil disparaît complètement sur l’horizon, laissant les arbres de la rive en ombres chinoises. Les étoiles s’allument.

Nous arrivons dans l’obscurité complète sur l’île de Zagaray où sera notre base pour explorer cette région amphibie et leurs conviviaux Amérindiens. Des pots à pétrole enflammés, disséminés dans les allées, nous éclairent jusqu’à un bloc de chambres protégées des moustiques par un couloir-sas et des portes grillagées. Les lits sont munis de moustiquaires individuelles comme des baldaquins. Nous sommes deux ou trois par chambre. Jean-Claude sort sa lampe torche car il déclare « craindre les serpents et les mygales ». José, lui, s’attend à dormir avec une « nanaconda », s’il s’en trouve une offerte. Une délicate fillette aux pieds nus s’introduit dans notre chambre ; elle vient allumer. Mais pas de fantasmes grossiers : elle se contente de la bougie fichée sur une bouteille de bière et du tortillon anti-moustiques. A la lumière de la flamme, elle a un beau visage pensif.

Nous dînons dans une grande salle aussi grillagée que le reste, pour mettre les moustiques en prison je suppose. Le cocktail est agréable, correctement dosé cette fois : avec le temps, Javier prend conscience des bonnes mesures. Le riz et la salade sont, ce soir, accompagné de poisson d’eau douce, ce qui nous change des pâtes de montagne et du bœuf de savane.

Nous n’avons pas entendu de singe hurler cette nuit : Julien a dormi paisiblement et les autres – les vrais – se cachent encore de nous. En revanche, les querelles de perroquets, à l’aube, nous réveillent par leur accent acariâtre. Je sors jusqu’à la paillote-douches, pas très loin. L’eau est fraîche mais agréable avant tout petit-déjeuner qui se prend en terrasse, au-dessus du fleuve. Un coco tout vert (en France les Cocos sont rouge vif…) se confond avec les feuilles de l’arbre qui pousse juste à côté. C’est un jeune perroquet apprivoisé à qui l’on a rogné les ailes. Mais parfois il l’oublie, comme ce matin, et tente de rejoindre ses petits camarades sauvages. Las ! L’eau traîtresse l’attire immanquablement et il chute. Par réflexe de survie, il bat désespérément des ailes et réussit à se maintenir hors de l’eau suffisamment pour agripper un radeau de jacinthes qui dérive lentement au bord de la rive. Le voilà sauvé. Sa maîtresse, placide, qui se hâte lentement pour aller le chercher, ne réussit qu’à le sortir des herbes pour qu’il s’ébouriffe sur son avant-bras. Eût-il été plus loin que les secours se seraient fait attendre ! Il revient tout mouillé et fort en colère. Nous l’entendrons s’ébrouer et cracher sur sa branche initiale pendant plusieurs minutes. Sa voix acariâtre se fait encore entendre un long moment après.

En voyant une fournée fraîche de touristes, des femmes du village d’en face sont venues en masse en pirogue pour ouvrir leurs ballots. Tout l’artisanat indien s’y trouve : sarbacanes, colliers, oiseaux de bois, vannerie. Joseph, entre autres, y réalise quelques emplettes pour offrir. D’adorables petits enfants ont accompagné les mères. Les fillettes jouent les femmes ; les garçonnets les aventuriers. Une partie de la nichée caresse du ventre et de la poitrine le tronc d’un arbre ou explorant du pied nu les jacinthes échouées par plaques le long de la rive.

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Norman Spinrad, Rêve de fer

Rêve de fer est un livre à préface et postface. Entre les deux le vrai roman, écrit par un certain Adolf Hitler né en Autriche en 1889 et émigré à New York en 1919 où il fit une carrière de dessinateur de bandes dessinées et d’œuvres de science-fiction. La dernière qu’il écrit juste avant sa mort, en 1953 – après l’invasion du Royaume-Uni par l’Union soviétique en 1948 – s’intitule Le seigneur du svastika. C’est ce livre qu’on va lire.

Il décrit la geste d’un héros racial, animé d’une volonté de surhumanité assez forte pour galvaniser son peuple génétique et conquérir non seulement la Terre mais aussi les étoiles. Le Heldon est un pays enclavé qui a eu la volonté de rester pur après la grande guerre nucléaire. Ses habitants, les Helders (« héros » en allemand), sont menacés d’abâtardissement par les mutants du Borgrave (France) à sa frontière, et par la puissance du Zind à l’est (URSS), par-delà l’insignifiant Wolak (Pologne). Féric Jaggar, descendant de pur homme, a vécu son enfance exilé parmi la lie de l’humanité mutante et métissée ; il désire réintégrer le vrai pays de ses ancêtres.

A la frontière il doit montrer patte blanche, ou plutôt haute taille, physique athlétique, regard franc et bleu, cheveux blonds de rigueur – plus quelques autres indices génétiques attestant de sa pureté. Mais il constate du relâchement parmi les fonctionnaires chargés des tests : ils sont sous l’emprise psychique d’un Dom (dominateur) dont l’unique visée est de souiller le sang pur et d’avilir l’humain pour assurer sa domination sur un troupeau d’esclaves. Ainsi fait le Zind à grande échelle ; ainsi font les Doms disséminés dans les autres pays comme des rats.

Féric, « animé d’une juste colère raciale », ne tarde pas à entraîner avec lui des buveurs d’auberge et des commerçants indignés massacrer le Dom de la frontière et faire honte aux purhommes dominés. Il ne tarde pas non plus à faire connaissance d’un gang de loubards à motos qui écume la grande forêt d’émeraude du pays, à défier son chef, à le vaincre virilement, et à prouver à tous qu’il est bien le descendant des anciens purs : il lève d’une seule main la grande massue phallique appelée Commandeur d’acier que seul un pur peut soulever – tel Arthur le glaive du rocher.

Il fonde du même élan un parti, les Fils de la svastika (Sons of Svastika, en abrégé SS) et se fait élire au Conseil de l’Etat avant de prendre le pouvoir par un coup de force. L’armée se range de son côté et la sélection des meilleurs commence. Les camps d’étude raciale trient le bon grain de l’ivraie : les purs peuvent passer les tests d’entrée dans la garde d’élite SS, ceux qui ont échoué intégrer l’armée, et les impurs s’exiler ou être stérilisés. Le Borgrave est reconquis pour être purifié de ses mutants génétiques ignobles, hommes-crapauds, peaux-bleues et autres perroquets.

Mais très vite le Zind s’agite ; il se sent menacé par la volonté raciale du peuple des purs. Lorsqu’il envahit le Wolak, Féric décide d’attaquer – et de vaincre. Ce qu’il fait dans une suite de batailles grandioses où mitrailleuses, avions, chars, fantassins à moto – et massues – abattent à la chaîne les esclaves nus, velus et musclés dominés psychiquement dans chaque escouade par un Dom soigneusement protégé en char de fer. Une fois le Dom tué, les esclaves qu’il dominait se conduisent comme des robots fous : ils bavent, défèquent, se mordent les uns les autres, s’entretuent, se pissent dessus. C’en est répugnant.

La bataille finale permet d’annihiler Bora, la capitale du Zind (Moscou), mais un vieux Dom réfugié en bunker souterrain actionne l’arme des Anciens : le feu nucléaire qui va détruire le génome de tous les beaux spécimens aryens, leur faisant engendrer à leur tour des mutants. Qu’à cela ne tienne ! La volonté raciale incarnée par son Commandeur Féric trouvera la solution du clonage afin de perpétuer la race à la pointe de l’Evolution, appelée à la surhumanité et à conquérir les étoiles.

Ainsi s’achève le roman d’un psychopathe sadique à l’imagination enfiévrée de chevalerie médiévale et de romantisme kitsch. La postface parodie les critiques psychiatriques en usage aux Etats-Unis dans les années soixante et pointe non seulement la fascination de la violence, le fétichisme du cuir, des uniformes, du salut mécanique et de la parade armée, mais aussi l’absence totale de femmes, d’animaux et d’enfants, et l’homoérotisme viril dû au narcissisme de la perfection raciale.

Norman Spinrad, en Dom particulièrement puissant, sait captiver son lecteur. Ecrit en 1972, ce roman rejoue la scène hitlérienne sous la forme du conte de science-fiction avec Féric dans le rôle d’un Adolf racialement magnifié (le vrai Hitler était petit, brun, nullement sportif et végétarien), la Russie soviétique sous l’aspect du Zind et les Juifs en Dom. Le Heldon aux trois couleurs noir, blanc, rouge, aux maisons de pierres noires et aux avenues impeccables de béton, bordé de la forêt d’émeraude, est l’Allemagne mythique avec son architecture, son obsession de propreté, son goût de l’ordre et sa Forêt noire. Stopa est Röhm, Walling est Goering, Remler est Himmler, Ludolf Best est Rudolf Hess… et les partis universaliste, traditionaliste et libertarien calquent les partis socialiste, conservateur et libéral. Comme aujourd’hui, les Fils du svastika sont nationalistes, xénophobes, animés de volonté raciale tendant à la purification et d’aspiration à la surhumanité. Leur croyance est le gène et leur Coran le code génétique, le Commandeur des croyants les soulève en unanimisme fusionnel pour accomplir la volonté divine du plus fort en une nouvelle Cité de Dieu aryenne. La manipulation des masses passe par les défilés mâles, les couleurs vives, les uniformes ajustés et « quelques cadavres universalistes dans les caniveaux » p.132 pour la couverture télévisée. Nul n’a mieux réussi, surtout pas les gilets jaunes malgré leurs manifs, leurs gilets et leurs blessés par la police – pourtant sur le même schéma.

« Debout, symbolisant dans l’espace et le temps ce tournant de l’Histoire, son âme au centre d’une mer de feu patriotique, Féric sentit la puissance de sa destinée cosmique couler dans ses veines et le remplir de la volonté raciale du peuple de Heldon. Il était réellement sur le pinacle de la puissance évolutionniste ; ses paroles guideraient le cours de l’évolution humaine vers de nouveaux sommets de pureté raciale, et ce par la seule force de sa propre volonté » p.144. Qui n’a jamais compris le nazisme ou Daech doit lire ce livre : la race est Dieu ou l’inverse, mais le résultat est le même.

Le jeune et pur Ludolf Best massacrant les guerriers du Zind, « rivé aux commandes du tank et à sa mitrailleuse, montrait un visage crispé par une farouche détermination ; ses yeux bleus exprimaient une extase sauvage et totale » p.283. La même que celle des SS combattants, la même que celle des terroristes islamistes. Mais aussi, à un moindre degré, les amateurs de jeux vidéo et de space-opera – ingénument fascistes…

Car cette uchronie débusque la tentation fasciste en chacun, le plus souvent dans les fantasmes comme chez un Hitler qui aurait émigré, mais aussi dans le goût pour les grandes fresques galactiques d’empire où les aliens sont à éradiquer et les terriens à préserver.

Prix Apollo 1974

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1977

Norman Spinrad, Rêve de fer (The Iron Dream), 1972, Folio 2006, 384 pages, €9.00

 

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Dans le pays minier vénézuélien

Nous reprenons les voitures qui roulent lentement dans les virages car leurs freins chauffent, semble-t-il. Le premier arrêt est juste avant la ville minière, « fantasme-de-José ». Les voitures font le plein de carburant et les passagers le plein de bière ou de glaces – pour ceux qui aiment lécher. Deux gavroches d’une douzaine d’années se poursuivent à grands cris sur le macadam du parking encombré de camions, sous le soleil implacable. Ils vont pieds nus et torse nu, la transpiration coulant de leurs fronts quand ils s’agrippent. Je crois à une bonne bagarre entre deux gosses des rues mais il n’en est rien. Une fois rattrapé, l’adversaire redevient le petit copain ; on se claque l’abdomen, on se bourre les pectoraux, on se pelote les biceps, puis on se tient par les épaules en sensuels camarades. Et, la sueur dégoulinant sur leurs torses, les deux vont récupérer leurs chaussures, abandonnées ici et là dans la course. Rude existence pour les mineurs, ici !

Las Claritas est la ville mythique de la mine où règnent les mœurs viriles. Les 3J regardent avec avidité passer la foule des rues, depuis la porte monumentale du complexe hôtelier. Notre lieu de couchage est une suite de bungalows à ventilateurs dans un jardin ombré de palmiers. L’endroit est propre et calme, isolé de la rue par un haut mur. La douche est un filet tiède, encore plus réduit quand les chambres d’à côté tirent dessus, mais l’eau est bienvenue à nos corps poussiéreux. Nous rangeons nos affaires qui en ont bien besoin entre montagne, savane et delta.

Pour le dîner, il faut remonter en voiture. L’usage n’est pas de prendre ses repas dans les hôtels, ici. La Brasilera est un restaurant un peu western (pour le mythe) qui reçoit des mineurs plutôt bien habillés ou des vieux qui se connaissent depuis des années (pour le calme). Les seules « filles » sont les deux serveuses, plantureuses et court vêtues, mais d’un âge certain et d’un décoloré écœurant de feuilleton yankee. Très peu de femmes parmi la clientèle. Comme le dirait Jean-Claude (il l’a dit) : « c’est un restaurant d’hommes ! » Faut-il s’étonner que « la Braisière » serve surtout des viandes grillées ? Les accompagnements tournent toujours autour des mêmes plats : rondelles de tomate, bananes ou patates frites et le sempiternel riz !

La nuit est excellente, dans un vrai lit. Tout est calme sauf les cigales sur les arbres, de grands modèles qui crissent fort. José a trouvé un singe apprivoisé dans le complexe. Il déclare tout de go qu’il ressemble à Jean-Claude. Je ne peux pas le confirmer, je ne lui ai pas rendu visite. Mais le singe était habile et, m’a-t-on dit, il arrivait à se donner satisfaction avec la bouche. Une performance que je serais bien curieux de voir Jean-Claude tenter, si c’est vrai…

Nous prenons le petit-déjeuner au restaurant d’hier soir avec des beignets fourrés de viande, du jambon carré en boite, un lourd gâteau piqueté de fruits confits très colorés et des tranches de pastèque. Jean-Claude, tout ému, en laisse échapper la poignée mal vissée du pot de lait. Le voilà tout éclaboussé, de la barbe au haut du pantalon, aspergeant un quart de Julien dans la foulée – bien que le lait ne se remarque pas sur la Biafine. Les serveuses sont en émoi, boudinées dans leurs petits ensembles sexy pour attirer le client macho. Elles ont le délice de faire déshabiller Jean-Claude, qui fait très respectable avec ses cheveux poivre et sel, pour qu’il nettoie son tee-shirt baveux dans le lavabo.

Les 4×4 nous ont laissé hier pour repartir aussitôt à San Francisco, affaire de quatre heures de route. Nous allons cette fois en minibus Mercedes M140 diesel. La route au sortir de Las Claritas est assez belle mais parfois cassée de plaques jamais réparées. Nous n’allons pas très loin. La communauté évangélique d’Araimatepuy est un lieu de passage obligé pour les touristes. Tout y est propre et au carré, de l’école entourée de grillage aux maisons alignées et au pré soigneusement tondu. Pas un papier ne traîne, ni un mégot – je suppose que l’on ne fume pas et que l’on ne boit pas chez ces puritains pasteurisés. Nous y sommes accueillis aimablement (contre émoluments discrets). Au sortir du bus, une troupe de tout-petits passe près de nous en rejoignant l’école. Ils sont frais lavés et bien habillés. Une petite fille est si émue par la vue de Jean-Claude – ou si effrayée, on ne sait pas – que, telle une sage, elle regarde la star et ne voit pas le puits à ses pieds. Elle s’effondre dans un trou de lapin, robe chiffonnée par-dessus la tête et museau dans l’herbe. Elle en pleurerait, pauvre petit bout.

Une femme nous explique quelles sont les différentes opérations pour rendre le manioc comestible. La grosse racine, une fois sortie de terre, est lavée et épluchée. Il reste une sorte de rave blanche qu’il faut râper au-dessus d’un baquet en bois pour recueillir la pulpe. Jean-Claude lui prend des mains et s’y met de bon cœur. Il râpe si fort qu’il manque d’y laisser une partie de la paume, mais – prudent – il s’en rend compte juste à temps et passe plus de temps à finir de râper le trognon qu’à entamer la manœuvre. La pulpe ainsi récoltée est fourrée dans une sorte de long étui pénien comme en portent les Indiens sauvages (mais bien plus gros, même pour les vantards). La chose est spécialement tressée pour s’élargir lorsqu’elle est tendue et se compresser lorsque les fibres se tassent. Suspendues comme de grosses bananes à un piquet, elles permettent à la pulpe de s’égoutter dans un seau, ne laissant plus qu’une sorte de grossière farine appelée cassave. On la cuira en galettes comme celles que nous avons mangées tous les matins. Avec le jus récolté, on fera de la bière. Les épluchures iront aux poissons ou aux cochons, rien n’est perdu. Nous prenons des photos de tout cela. J’aime aussi à prendre des compositions de palmes, particulièrement larges et à bonne hauteur, dans ce jardin. Et sur les troncs des palmiers, des chrysalides de cigales vides font comme des cadavres desséchés de monstres du plus bel effet en macro photo.

Dans cette communauté autonome, on tresse aussi le coton sauvage récolté dans les champs plantés alentour. La bourre est tressée en mèches qui sont affinées et tournées en fils. On en fera des hamacs comme celui que j’essaie entre deux arbres. C’est assez large pour y tenir à plusieurs et c’est d’ailleurs ce que font les Indiens, si l’on en croit Gheerbrant. Le hamac ne sert pas seulement à dormir, seul ou à deux, mais aussi de salon où l’on fume et où l’on discute.

Deux heures de route plus tard, nous nous arrêtons à la mine ouverte dans le flanc d’une colline après la ville d’El Callao où nous déjeunerons ensuite. Il ne s’agit pas d’une exploitation industrielle, mais d’une mine traditionnelle, galerie creusée au pic dans la roche. Les mineurs cherchent et suivent un filon de quartz. L’or s’y est concentré mais il faut sortir des tonnes de roches pour obtenir quelques grammes du précieux métal. Une carotte est d’ailleurs prélevée régulièrement pour en calculer la teneur. L’entreprise qui achète le minerai extrait à tant de dollars la tonne évalue si son traitement par lixiviation (lavage chimique) sera rentable, compte tenu du prix du métal, ou non. La mine actuelle a été fermée depuis six ans et n’a repris que depuis quelques mois en raison du rebond des cours de l’or sur le marché. La galerie que nous suivons, casque de mineur sur la tête et lampe à la main (pour ceux qui ont pensé à en emporter une) s’enfonce horizontalement à droite et à gauche, descend en courte pente, puis plonge à 180 m de profondeur. Le puits est muni d’une échelle de bois branlant et d’un tuyau d’air comprimé pour alimenter les marteaux pneumatiques. Les mineurs remontent à dos d’hommes la roche concassée car on ne voit aucun dispositif de transport. C’est un métier de brute qui n’exige aucune qualification et n’a guère d’avenir. Les deux gros, assis au dehors sous un auvent de palmes, près d’une Chevrolet antique des années 70, le savent bien : ils ne font rien. Une machine est cassée et la mine est immobilisée et déserte depuis quinze jours. Eux se contentent de nourrir et d’abreuver les mineurs, seule façon de gagner de l’argent dans ce métier d’extracteur.

Nous revenons à El Callao pour déjeuner dans un restaurant local d’une rue principale. Nous est commandé par Javier le plat national, « el pavilion » aux trois couleurs riz-haricots rouges-bœuf en sauce. Une bière Polar Gold à 6° d’alcool fait passer le tout. Au sortir du restaurant, assis sur la terrasse avec Chris en attendant les autres, je prends en photo le trottoir d’en face où deux « dames » discutent. Ce ne sont manifestement pas des secrétaires ni des mères de famille et l’une d’elle me fait des signes. Elle porte un body rose vif et une choucroute de fausse blonde. Sa copine est une grande sèche, austère et anorexique. Jean-Claude qui sort à ce moment-là – et qui n’en fait jamais d’autres – leur répond en rigolant et soulève même son tee-shirt par provocation. La femme la plus plantureuse en fait autant, nous livrant un soutien-gorge blanc et le haut d’un slip de même couleur. Et ce sont cinq minutes d’échanges par signes et grimaces de part et d’autres de la rue, invitations d’un côté et sourires de l’autre. Nous ne sommes pas en tel manque que ces propositions nous incitent à nous exécuter. Chris en Anglais réservé reste sans voix. Il aura quelque chose à raconter à Yannick tout à l’heure.

Nous repartons dans la chaleur en direction de Ciudad Guyana d’après la carte de Joseph. La voiture, moderne, est munie d’une climatisation pas trop brutale qui rafraîchit juste comme il faut l’habitacle. Nous traversons un paysage de plaine planté d’herbes, d’arbustes et même de cactus poussant sur les alluvions d’argile et de sable apportées par l’Orénoque dans son immense delta. De nombreux incendies, localisés, sont allumés de part et d’autre de la route. Sont-ils volontaires ou spontanés ? Pas mal de mégots mal éteints doivent voler le long d’une voie aussi fréquentée par les routiers. Nous en rencontrons quelques spécimens à un arrêt dans une station Texaco où nous prenons une glace. Ils ont le genre viril des Amériques, bottes texanes, jean graisseux, gilet effiloché sans manches parfois sans tee-shirt dessous et clope au bec. Ils s’enfilent plusieurs bières avant de reprendre le volant de leurs « gros culs ».

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Il pleut sur la grande savane

Ce matin, il pleut sur la savane vénézuélienne. Un coq vient faire l’intéressant au bord des tentes, juste quand le jour se lève. Je rêve de lui tordre le cou et d’en faire un coq au vin – encore faudrait-il du vin, donc je me rendors. La pluie est comme d’habitude un crachin de nuage qui passe un peu trop lentement. Mais la température est celle d’un été européen, ce qui relativise l’inconvénient de l’eau qui tombe. Le petit-déjeuner est le bienvenu – depuis hier soir, nous avons besoin de liquide pour distiller l’alcool des nombreuses bières. Les Anglais n’ont pas « pu » se coucher tout de suite et ont paraît-il chahuté dans leur tente jusqu’à une heure avancée de la nuit. On dit même qu’ils ont testé les sarbacanes et que la porte de leur tente est désormais criblée de trous. L’un d’eux n’aurait-il pas aussi été touché à la fesse ? C’est ce qu’affirment les blagueurs, mais cette information de collège n’est pas confirmée.

La pluie, accompagnée d’un petit vent, rafraîchit quand même l’atmosphère malgré la température estivale. Nous supportons la polaire mais cela n’empêche nullement le gamin du restaurant d’être en short et en débardeur. Il est vrai qu’il porte une bonne couche de graisse, ce qui le protège. Depuis l’horizon convergent vers le hameau de jeunes garçons qui se rendent à l’école en ce lundi ; ils arrivent des fermes de la plaine. Ils portent tee-shirts blancs (ou chemisettes) et jean bleu, l’uniforme du primaire. Le collège a le haut bleu et le lycée le haut beige – toujours en pantalon, au contraire de l’Asie où la température est la même, machisme oblige. En pays catholique, on ne montre pas ses jambes, je ne sais pourquoi. Peut-être parce qu’elles ressemblent à celles du bouc (diabolique) lorsque les poils poussent ? La vêture traditionnelle indienne est mieux adaptée et plus jolie, comme en témoigne une photo.

Comme à chaque fois qu’un touriste se pointe, mais c’est de bonne guerre, une femme ou un enfant sort un ballot et étale des gadgets d’artisanat à vendre. Cette fois-ci, outre les colliers de graines et autres ébauches d’oiseaux en bois, ce sont des bâtons creux remplis de petits cailloux qui reproduisent le crissement progressif d’un serpent en colère : « ksss ! ksss ! »

La pluie s’est arrêtée. Le ciel est toujours gris mais le soleil pousse ses rayons au travers. La moiteur monte. Nous prenons une pirogue pour descendre la rivière jusqu’à une corde tendue en travers qui signale des chutes plus loin. Nous devons débarquer et continuer à pied. Nous croisons un père et ses trois enfants, deux fils et une fille de 6 à 10 ans. Ils sont pieds nus et dépenaillés, portant chacun sur l’épaule un long bâton qu’ils sont allés couper dans le bois un peu plus bas. L’enfant le plus petit est une fille ; elle travaille comme les garçons mais ses deux frères, pourtant mal vêtus et vulnérables, ont des gestes protecteurs envers elle, c’est mignon.

Plus bas, nous pouvons observer dans toute sa splendeur une cascade de pastis nommée Apongwao, attraction locale. Un étroit sentier pierreux descend par la forêt jusqu’au pied des chutes, assez loin car l’eau rejaillit en pluie sur une grande distance. Il faut ôter sa chemise ou enfiler la cape pour ne pas se retrouver trempés. Les roches sont luisantes, glissantes d’eau limoneuse. D’en bas, le bruit de l’eau qui tombe est fort et sourd comme le tonnerre. La rivière chute comme une chevelure, à longs traits droits, rebondissant sur une saillie de la falaise au dernier quart de sa hauteur. C’est là qu’elle éclate en gerbe brumisatrice. Devant le bassin, le tonnerre nous envahit les oreilles, les gouttelettes pénètrent nos poumons et saturent nos yeux. Selon Javier, « on sent l’énergie » – ces fameux ions négatifs qui euphorisent. Il est interdit de se baigner ici à cause des turbulences du courant. Il faut se rendre plus loin pour jouer Adam après la chute. Cette eau vivante, bondissant comme un jeune cabri, incite à se mettre nu et à cabrioler comme un adolescent imbibé d’hormones. Cela malgré ces pourritures de jejens qui poursuivent leurs danses cuisantes.

Il nous faut descendre un moment la rivière, bifurquer dans la forêt par un sentier à peine tracé, guidés par une grosse et placide indienne du hameau, pour trouver non el pozo del amor (le puits de l’amour) – mais le puits caché. Javier nous avoue que l’amour est à sec en cette saison… Caché, le puits que nous cherchons l’est : c’est un trou d’eau au fond de la forêt, entouré d’arbres serrés, creusé par une cascade d’une dizaine de mètres de haut. Le ruisseau qui en émerge ira plus tard finir ses jours dans la rivière. Nous pouvons nous baigner dans le bassin de la forêt. L’eau est bonne, autour de 20° seulement. Sous la cascade, l’eau qui tombe est un vrai massage à la turque. Elle cogne et rebondit sur les épaules et le dos comme si elle voulait nous essorer. Nous restons un moment au frais sous les arbres, à égoutter et à sécher, prenant en photo « deux Anglais sous la cascade » et autres scènes champêtres. La remontée du sentier jusqu’au-delà des chutes pour retrouver la pirogue à moteur s’effectue sous le cagnard d’un soleil pleinement présent – elle efface tous les bienfaits du bain.

Nous prenons le déjeuner au même restaurant qu’hier soir – pas beaucoup de choix dans ce hameau désert ! Poulet grillé, riz, tomates et oignons. La bière ne nous paraît plus aussi savoureuse, peut-être parce que nous nous en sommes rassasiés hier. Elle a déjà un goût d’habitude.

Nous quittons cet endroit perdu pour une heure sur la piste, pas trop désagréable cette fois. Sur les deux 4×4 Toyota, l’une a 400 000 km au compteur. Elle est confiée à un chauffeur d’un certain âge, calme, avec une petite bedaine. L’autre 4×4 est plus neuf, 24 soupapes, 4.5 l. Celui qui le conduit est un jeune typique du pays, un « macho » dans toute sa splendeur : frimeur, fumeur, bâfreur – roulant au diesel. Rien dans la tête, tout dans l’apparence. Il se croit obligé de faire des acrobaties avec sept vies à bord, luttant puérilement pour doubler, fonçant dans les trous pour entendre les cris des passagers, prenant des ornières à 45°.

Sur la piste d’aviation « d’urgence », un petit avion s’est posé, un court deux hélices de la Garde Nationale. La grande savane s’estompe après que nous ayons pu admirer, sur le sommet d’un piquet, le fameux oiseau-cloche déjà cité. C’est une bête de la taille d’un petit rapace au cou jaune.

Puis arrive la forêt, traversée par la route, transition d’altitude entre la savane et la plaine. Nous sentons dans les oreilles que nous descendons. Dans un virage, se dresse la piedra de la Virgen – le Rocher de la Vierge – appelé ainsi peut-être parce que de nombreux chauffeurs ont dû se faire peur dans la suite de virage qu’elle marque. Sur la face du gros rocher noir qui se dresse comme une falaise, incongrue dans ces bois, une vague ombre blanche comme un ballon sous un drap peut figurer (avec beaucoup de foi) l’apparition fantomatique de la Vierge venue sauver les imprudents. La mère du Christ est honorée d’une statue protégée d’une grille. Les fidèles ont déposé autour d’elle des bougies, des fleurs, mais surtout beaucoup de photos d’identité, de cartes de lycéens ou de société pour personnaliser leurs prières. C’est touchant par les visages ainsi livrés au sort ; c’est naïf et plus superstitieux que chrétien de s’attendre à ce qu’un désir aussi égoïste soit exaucé. Près de la fontaine qui sourd à quelques pas, près de deux mètres de chenilles processionnaires velues se pressent et s’enroulent en une spirale grégaire. Françoise n’en avait jamais vu.

Une voiture chic s’arrête sur le parking. En descendent deux adultes en costume et un petit garçon bien habillé. Mais il garde les pieds nus, habitude de nonchalance du pays. Le gamin prend les adultes en photo devant la Vierge dressée. Deux goulées d’eau à la fontaine, tout en s’éclaboussant les jambes et le short, et tout le monde repart.

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La honte jaune

Les gilets pouvaient avoir des choses à dire sur la fiscalité et l’organisation économique inégalitaire dans notre pays. Mais « les » gilets n’existent pas : ils se révèlent un agglomérat de pommes de terre mises dans le même sac par des médias en mal de chocs. Les premiers gilets jaunes ont obtenu qu’on les écoute et 10 milliards d’euros ont été consacrés à mettre du baume au cœur de leur malaise. Ce n’est pas suffisant car on ne règle pas une situation durable par un versement de circonstance. Mais changer de modèle prend du temps et le grand débat en est l’initiation qu’il faudra suivre dans la durée.

Débat démocratique que refusent les plus radicaux des gilets, la honte des jaunes : ceux qui aiment à casser ou à regarder autant excités qu’enamourés les plus violents casser pour eux. Ça fait du buzz, coco ! Les médias lassés autant que l’opinion après quatre mois et dix-huit baroufs de démolition systématique, ont besoin de chocs supplémentaires pour s’intéresser encore à ces gilets qui s’effilochent et dont le jaune se noircit.

Car le « mouvement » rassemblait au départ le ressentiment des classes très moyennes qui se sentaient glisser sur la pente du déclassement. Elles étaient sociologiquement les mêmes qu’en Italie dans les années 1920 et en Allemagne dans les années 1930 : une marge de manœuvre du fascisme et du nazisme. Pourquoi la France a-t-elle à cette époque résisté au « mouvement » ? Peut-être parce qu’elle était un Etat établi depuis plus longtemps, avec une identité plus forte que l’amalgame trop récent des royaumes italiens et des principautés allemandes sous la férule de la Prusse. Mais aujourd’hui ? Parce qu’il n’y a aucun projet équivalent à celui du fascisme dans l’offre politique, qu’aucun chef charismatique n’émerge (autre que la pâlotte Marine à la peine), et que les individualismes exacerbés de l’ultra-modernité sont allergiques à tout collectif, donc aux partis.

Reste le nihilisme : depuis le « ça ne changera jamais » des fatalistes qui rentrent lentement chez eux en préparant d’autres actions plus ciblées (sur l’écologie ou les salaires) aux extrémités de la violence aveugle, enivrée de son pouvoir sans limite lorsque la foule anonyme permet n’importe quel déchainement en toute impunité. Là est le fascisme : dans l’ultra-individualisme qui mandate Anders Breivic et Brenton Tarrant (suprêmes racistes blancs) et Mohammed Merah ou autres Kouachi (dévots de la lettre d’Allah au point de se croire sans aucune humilité Son bras armé) autant que les Black blocs anars qui se revêtent de noir – la couleur de la mort – pour commettre leurs méfaits. Ils sont nés en Allemagne de l’est, le pays vitrine du socialisme triomphant ; ils font des émules en Occident, pays des libertés mais du chacun pour soi.

Réclament-ils un niveau décent de revenus, d’éducation et de santé ? Pas même, ils réclament un idéal pour lequel se battre et pas un niveau de croissance. Hier d’extrême-droite poussés par Poutine pour déstabiliser la France, en pointe sur les sanctions après l’annexion de la Crimée (environ 40% des gilets jaunes au début), ils sont aujourd’hui plutôt anarchistes et d’extrême-gauche, du moins à Paris. Le grand remplacement des gilets jaunes a commencé et il menace la démocratie.

Les petits-fils de Mélenchon qui cassent du capitaliste ne savent pas qu’ils vivent en Etat de droit. Pour eux, c’est naturel ; ils ont le « droit » de manifester. Qu’en serait-il si leur chef chéri parvenait au pouvoir ? Autant Poutine que Chavez ou Castro (ces modèles politiques de Mélenchon) feraient très vite tirer dans le tas et enverraient les survivants en camp de rééducation par le travail. Cela apprendrait par la force à ces cervelles de piafs égoïstes incapables de servir le collectif, à respecter le travail des autres. Pour un kiosque à journaux brûlé sur les Champs-Elysées, cinq ans de travaux forcés à bâtir des kiosques dans toutes les villes du pays. Pour un meurtre évité in extrémis en foutant le feu à un bâtiment dont le rez-de-chaussée est une banque, vingt ans de goulag.

Est-ce à ce genre régime qu’ils aspirent ? Est-ce à ce genre de régime qu’ils poussent les citoyens modérés prêts à voter autoritaire pour endiguer l’intolérable ? Lorsqu’on les attrape, ces petites frappes, ils apparaissent tout aussi soumis que les autres à la Consommation mondialisée venue du modèle yankee : Smartphone Apple dernier cri, YouTube évidemment où ils se mirent, Facebook où ils commentent leurs exploits, Twitter pour dénigrer et injurier tous ceux qui ne sont pas de leur bande, chaussures Nike et jean Lewis, rock alternatif US dans la tête. Ils sont les frustrés de la marchandise, les laissés pour compte de la globalisation heureuse, les nuls de l’emploi – ce pourquoi, comme des gamins vexés, ils cassent les jouets. Que personne n’en jouisse puisque je n’y ai pas accès !

La démocratie, c’est autre chose : c’est participer au grand débat, apporter sa contribution, voter aux élections, se proposer pour agir à son niveau – dans les associations, les communes, les partis.

Le contraste est flagrant entre des gilets jaunes en capilotade, qui marchent en rond, et les marcheurs pour le climat de la génération d’après. Les nihilistes adultes destructeurs du monde sont dépassés par l’espoir plein de vie de la jeunesse en fleur. Malgré leurs naïvetés et l’emprise de la mode les adolescents, menés le plus souvent par les adolescentes, sont dans le positif – pas dans le négatif. Ils pensent au futur, pas au no future.

D’ici peu, on ne parlera plus des gilets jaunes, ces patates égoïstes du sac sociologique ; mais on continuera à parler des filles et jeunes, cet espoir collectif en un demain vivable.

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L’enfant d’en haut d’Ursula Meier

Ce film franco-suisse conte une histoire de frontières ; il est même borderline. Il se situe côté suisse mais les amants de Louise (Léa Seydoux) sont immatriculés en Haute-Savoie et les skieurs de la station d’altitude ont de multiples nationalités. Simon (Kacey Mottet Klein, 13 ans au tournage) doit dire que Louise est sa sœur alors qu’elle est sa mère. Le couple vit en copains, elle froide et égocentrée, lui quémandeur d’affection et débrouillard. Drôle de relations parent-enfant…

L’égalité est la règle, chacun pour soi, Louise comme Simon est entrepreneur de sa propre vie dans l’ultralibéralisme inconscient de la Suisse contemporaine, plus égoïste conservateur que conquérant. La mère, 27 ans, n’est pas une mère mais une étiquette adulte qui permet à l’enfant de 12 ans de subsister – dans une tour de banlieue de cité industrielle au fond de la vallée ; ni une travailleuse puisqu’elle en a vite « marre de son patron » ou de son boulot et se retrouve au chômage, obligée de trouver des mecs pour « sortir » le soir et coucher un peu. Le fils n’est pas un fils mais une pièce rapportée qui occupe provisoirement le salon, un déjà jeune homme qui doit gagner sa vie tout seul dans un monde brutal. Il vole des équipements dans la station et les revend au quart du prix.

Le climat affectif est celui de l’ambivalent amour-haine : Simon a été « gardé » par Louise enceinte à 15 ans qui aime, on le verra, soigner les bébés – mais le fils est une « gêne » pour vivre sa vie de jeune fille d’amant en amant. Le fils-frère souffre de ne pas être pris dans les bras et aimé comme un rejeton ; il regarde avec envie une mère anglaise (Gillian Anderson) qui caresse de crème douce le visage de ses deux enfants et les accompagne au ski – lui n’a jamais fait de ski. Il n’a pas de modèle, ni télé, ni Internet, ni téléphone mobile ; il est pauvre mais surtout en marge, dans la zone ; il ne connait de la mondialisation que les riches oisifs qui s’amusent et les marques de lunettes « américaines », de skis haut de gamme et d’anoraks à la mode. Il n’est pas impliqué, seulement intermédiaire – une autre frontière.

Il cherche à copiner avec les cuisiniers de la station, à faire des affaires mais surtout à les regarder vivre, jusque dans la douche, tentant même de partir travailler avec eux lorsque la saison ferme le restaurant d’altitude. A la frontière (encore une) entre enfance et adolescence, il veut se montrer viril comme son amant aux yeux de sa mère en se mettant volontiers torse nu comme lui et en luttant avec elle pour la dominer. Ambigu, il effectue aussi une danse de séduction à moitié nu devant son complice en affaires anglais des cuisines (Martin Compston) qui le fait ramper dans un orifice anal pour cacher les skis volés.

Il ne sait pas où il en est, ne voit pas les limites, il manque de tout repère.

Voler est anodin puisque les skieurs sont riches et en vacances ; ils n’en sont pas à ça près. Il va jusqu’à enrôler un « bébé » de 10 ans pour voler les skis d’enfant, mais le cuisinier anglais là-haut le recadre cette fois virilement.

Mentir est anodin puisque cela permet d’avoir des relations sociales et de mettre de l’huile dans les rouages. La vérité fait mal, Simon le sent lorsque, jaloux, il dit à l’amant français (Yann Trégouët) que Louise n’est pas sa sœur mais sa mère : l’homme les jette. Aussi déclare-t-il s’appeler Julien à la maman anglaise et que ses parents possèdent un hôtel. Il le regrette lorsqu’il la revoit à son départ du chalet qu’elle a loué, et qu’il l’étreint pour se faire pardonner… avant de voler sa montre dans la salle de bain. Cette fois, c’est Louise qui dit la vérité et lui fait mal devant l’autre. Un prêté pour un rendu.

Ces deux-là sont liés l’un à l’autre mais ne veulent pas l’accepter. Louise va se saouler avec l’argent que Simon lui a donné pour coucher auprès d’elle, en quête d’une affection qu’elle ne peut ou ne veut lui donner, et son fils la remonte dans son lit avec les enfants de la tour lorsqu’il la trouve gisant par terre. Simon part tout seul là-haut, bien que la station ferme, pour tenter de faire sa vie en indépendant ; mais elle ne peut l’abandonner, malgré qu’elle en ait, et lui ne peut travailler comme un homme et pleure sur son enfance trop dure qui dure. La dernière scène où les télécabines se croisent, lui redescendant vers elle et elle montant vers lui, est le symbole de leurs relations jamais ajustées.

Le spectateur se dit que c’est l’époque des vacances de printemps, que la vie va reprendre son cours « normal » avec école pour Simon et boulot pour Louise, que de toute façon voler ne peut durer sans se faire prendre, surtout en Suisse où chacun surveille tout le monde et fait volontiers des leçons de morale. Mais nous sommes une fois de plus à la frontière d’un temps suspendu et vacant qui permet aux liens de se révéler dans leur cruelle vérité.

Drame de notre époque, de son idéologie mortifère, de la revendication d’égalité poussée à l’absurde et de la construction solitaire de soi exigée du système. A voir pour ce message d’une frontière d’époque, avant le basculement vers une réaction idéologique ou un suicide social.

A voir aussi pour les acteurs principaux, une Léa Seydoux indifférente mais attachée, un Kacey Mottet Klein dégourdi et narcissique de son corps, en semi adolescent déjà.

DVD L’enfant d’en haut, Ursula Meier, 2011, avec Kacey Mottet Klein, Léa Seydoux, Martin, Gillian Anderson, François Santucci, Damien Boisseau, Yann Trégouët, Jean-François Stévenin, Diaphana 2012, 1h35, €13.49 a

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Exposition Camille ailleurs d’Isabelle Béné

Camille Claudel a signalé avec force sa présence au monde contre son maître Rodin par une sculpture toute empreinte de sa démesure. Isabelle Béné aime à explorer les intérieurs comme le marin fouille la mer pour y trouver au hasard des perles ou du poisson. C’est la rencontre de ces deux femmes d’art, se colletant à la matière et éperdues de voyages intérieurs, qui donne lieu à cette exposition.

Architecte des Beaux-Arts de Paris, Isabelle Béné aime à toucher la substance de la terre et de la pierre « depuis l’âge de 4 ans », me dit-elle. Elle dessine pour le regard mais surtout elle sculpte pour ajouter aux sens le toucher et la couleur. Originaire de Paimpol, elle aime le bleu et l’or, ces nuances que le ciel et la mer ont avec le soleil. La Piste du goéland est une aile d’or attachée toute prête à l’envol vers l’astre solaire.

« Mais c’est la traversée du Sahara que j’ai faite seule avec mon mari pendant un mois et demi, qui a modifié le ressenti que j’avais du monde : dans l’espace sans fin des dunes de sable, des roches sombres et lunaires lorsque la Land Rover s’arrêtait en fin de journée, avant la venue de la nuit, notre immersion dans le silence du désert devenait initiatique », écrit-elle. De quoi s’interroger sur ses propres abimes – ce que le désert accomplit sur tout être intelligent, au risque de déstabiliser les âmes fragiles.

Le travail dans les pays d’Asie et l’approche de leurs cultures a permis au voyage intérieur d’Isabelle Béné de s’affiner. Elle a découvert « le féminin de l’être » qu’on appelle le Yin dans la coque historiquement plutôt masculine des œuvres humaines. Elle a voulu approfondir et Camille Claudel a surgi comme une évidence : sa relation fusionnelle avec son maître Rodin l’a forcée à introduire cette petite graine de Yin dans le grand œuvre trop mâlement sculpté. Par Isabelle, le visage de Camille apparaît voilé, comme peinant à respirer – à exister – sous la toile de son mentor ; elle crie et cet appel silencieux s’envole vers le futur, en interrogation.

Celte, Isabelle Béné baigne dans la dualité cosmogonique. La vie ne surgit du chaos qu’en tension et toute œuvre créatrice garde quelque chose en elle de la pression vivante. Les sculptures ne sont pas des objets mais des concentrés d’énergie qui font réagir le spectateur, à quelque sexe qu’il appartienne. La couleur provoque ou attire, le mouvement des formes entraîne et tourbillonne, l’esprit se meut avec le regard et se frotte à la matière.

La spirale est le grand thème du sculpteur car elle est le mouvement même de l’énergie, celle au cœur de l’univers comme celle qui fait germer et croître toute vie. Le coquillage est spirale, comme notre galaxie – peut-être comme notre esprit même, qui use de dialectique pour se frayer un chemin de raison parmi les contraires.

L’or est feu, fusion nucléaire et soleil qui fait germer. D’où peut-être cette Camille souriante, apaisée, qui apparaît sous les doigts d’Isabelle comme sortant de l’onde bleutée, les cheveux en spirale, le sourire énigmatique, le petit point du Yin comme le joyau de l’être au centre du front. C’est la shakti, l’énergie féminine de la déesse Parvati.

Rien n’est dû au hasard dans les œuvres d’Isabelle Béné. La pierre vibre, Camille Claudel renaît.

Un bel hommage.

L’exposition se tient du 12 mars au 13 avril 2019 de 13h à 19h à la Galerie Marie de Holmsky 80 rue Bonaparte à Paris 6ème du mardi au samedi.

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Deux jours de route

Nous quittons San Francisco par la route pour faire 59 km jusqu’à des doubles chutes d’eau du Chinak Meru, qui n’ont d’autre intérêt que de se tenir en bord de route. Un bassin calme au-dessus des chutes permet la baignade aux pique-niqueurs du dimanche, jour de la semaine que nous avons atteint.

Toute une famille aux enfants demi-nus fait griller des viandes dont l’odeur se répand alentour et dont les petits se régalent. Mais cela attire deux chiens mâles, qui se battent pour un os. Cela grogne et se déchire, les poils volant en tous sens parmi les enfants apeurés. Le fils aîné – ou l’oncle – en saisit un par une patte et jette le tout à l’eau. Ce traitement les calme. Ils ressortent les oreilles en sang, mais sans plus le goût de se peigner. Les petits se mettent à rire. C’est à ce moment que sort d’une Mitsubishi étincelante aux vitres entièrement fumées une richarde snob, boudinée dans un ensemble criard aux couleurs patriotiques. Le drapeau du Venezuela ne fait pas dans la nuance, la grosse non plus. Sa prétention et son air supérieur sont parfaitement ridicules. L’argent n’achète pas le respect social.

Des indigènes, le long du parapet qui permet d’admirer les chutes, vendent des sarbacanes et autres gadgets classiques. A force d’en voir et de se demander quoi rapporter, l’impulsion d’achat se déclenche chez beaucoup. Presque tous ont acheté leur sarbacane, Laurent pour son fils, Françoise pour ses neveux, Yannick et Chris pour le jeu du pub chaque lundi soir – le perdant paie la tournée de bière.

Encore un peu de route et c’est un autre arrêt pour faire de l’essence pour l’auto, de la bière et du rhum pour nous – le cocktail obligé du soir. Deux petites voitures barbouillées d’inscription au blanc d’Espagne sur les vitres repartent sur les chapeaux de roues. Elles sont garnies uniquement de garçons bourrés, encore une bouteille à la main. Ils ont déjà dû boire l’apéritif, boire en déjeunant, puis s’achèvent par le coup de l’étrier. Ils enterrent peut-être la vie de garçon de l’un d’entre eux. J’espère que les enterrements du jour s’arrêteront à cette étape. Heureusement, il y a peu de circulation sur la route, même en ce dimanche, sauf un énorme camion Mack qui fonce, nous rattrape et nous dépasse en rugissant. Cette vision me rappelle le film de Steven Spielberg, Duel, tourné en 1971 pour la télévision, où le camion devenait une sorte de monstre mécanique sans chauffeur, animé d’une haine propre et poursuivant le héros durant 90 mn. Il était tiré d’une nouvelle de Richard Matheson.

Nous quittons l’asphalte pour une heure pénible de pistes défoncées. Les 4×4 ont les banquettes non pas face à la route, mais perpendiculaires, ce qui est très inconfortable et fait se cogner aux parois sur toute secousse trop forte. Une piste d’aviation à quatre voies, asphaltée et longue de près de 2 km, surgit en plein désert. « Aérodrome stratégique », nous dit l’aide-chauffeur. Les avions commerciaux ne sont pas censés y atterrir, sauf cas d’urgence ; c’est plutôt réservé aux avions militaires. La piste reprend aussitôt, encore plus défoncée qu’avant parce que chacun veut ruser et passer juste à côté des ornières, en creusant de nouvelles qui s’entrecroisent.

Ce pays est étrange, plat, vide, à l’exception de rares fermes solitaires, construites en bois avec des réservoirs d’eau suspendus sur pilotis à côté, comme dans les westerns. Nous arrivons en plein champ dans un hameau de lodges du parc national du Canaïma, bâti pour le tourisme tout près d’une rivière. Le village s’appellerait Liwo Riwo. Au débarqué, les jejens nous attaquent. A peine le temps de monter nos tentes qu’il fait nuit.

Le dîner est prévu un peu plus loin, dans une baraque qui se révèle être un restaurant avec terrasse couverte. Les propriétaires sont là mais pas l’électricité et un 4×4 ouvre sa gueule pour prêter l’énergie de sa batterie afin d’alimenter une unique ampoule au-dessus de nos têtes. C’est suffisant pour reconnaître la bière, qui coule à flot une fois de plus ce soir. La trilogie bifteck-riz-salade est engloutie comme si nous en avions été privés depuis une semaine (c’est presque vrai). Deux bouteilles de rhum d’un litre (pour 12) et quelques jus de fruits servent à faire le cocktail apéritif. Mais ce sont quatre bières au moins par personne qui font le gros du dîner. « Soirée de folie » susurre Jean-Claude ; Chris, arrosé à la bière, refleurit. Il a eu une pensée paillarde pour Françoise, assise en face de lui dans le 4×4, cet après-midi. Jambes écartées, elle moulait son camel pawt sous le bermuda ! C’est ce que j’ai compris, je ne connais pas cette expression même si je saisis à quoi il est fait allusion (en forme de « patte de chameau »). Après huit jours, il en faut peu.

Javier, en regardant descendre la bière, tente de faire peur aux « J » qu’il en arrive à prendre pour de dangereux loubards. José, Jean-Claude et Joseph veulent « sortir » dans les bars « autorisés aux mineurs » (pour une fois) – de la ville minière dans laquelle nous allons dormir demain soir. « La prison pour bagarre est fréquente », dit Javier. Et d’ajouter : « la prison n’est pas confortable, la vie sexuelle y est très active entre hommes et tous les nouveaux doivent y passer ». Les J d’en rire et Javier ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. La ville minière est pour José un « fantasme de western » avec saloons, poupées, bière et whisky sur une musique de bastringue. La réalité ne saurait être à la hauteur, mais Javier marche à fond, les J sont si sérieux quand ils blaguent.

Une bonne moitié du groupe part se coucher tandis que le patron et les chauffeurs offrent une autre tournée à ceux qui restent. La bière est de la Polar light à 4° seulement et elle ne fait pas trop mal. Les cadavres de bouteilles s’entassent devant Yannick, mais il ne sait plus les compter. A 22 cl la cannette, c’est encore raisonnable. Nous rentrons par la piste ensablée, à pied, sous le ciel étoilé. Les jejens sont partis se coucher et la nuit sera bonne.

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Van Vogt, A la poursuite des Slans

Jommy a neuf ans lorsque son père se fait descendre et que sa mère, traquée, lâche sa main dans la foule et lui demande de se débrouiller. Elle meurt à son tour sous les balles de la police. Car Jommy, comme ses parents, est un Slan, un produit mutant de la race fondée par Samuel Lann, en abrégé S. Lann, d’où « slan ». Et ces mutants sont considérés comme hostiles aux humains « normaux », rendant monstres des bébés et ayant le pouvoir de lire les pensées.

Ecrit en 1940 alors que la Seconde guerre mondiale débutait, Van Vogt, qui n’est pas juif, a probablement pensé aux Juifs traqués à qui l’on reprochait en Europe leur supériorité intellectuelle, de sacrifier des bébés chrétiens et leur complot de Sion. Comme les Juifs se reconnaissent à leur nez et aux lobes de leurs oreilles qui les font ressembler à Satan, dit-on, les Slans se reconnaissent aux deux petites cornes munies de vibrisses de chaque côté de leur tête. Mais Van Vogt a dit qu’il s’était plutôt inspiré de la biographie d’un ours.

Car le gamin échappe à ses poursuivants en s’agrippant d’abord au coffre à pneu d’une voiture de l’époque avant de se couler par un trou de mur puis d’être pris par « Mémé », une vieille actrice décatie et soularde qui a besoin d’un Slan pour l’entretenir : il vole pour elle de menus objets et de l’argent – puisqu’il peut lire la combinaison des coffres dans l’esprit des comptables du coin. C’est ainsi qu’il peut grandir et atteindre l’âge de 15 ans.

Il est alors assez mûr pour obéir à ce que son père, véritable Einstein, lui a implanté enfant par hypnotisme : découvrir les papiers sur ses recherches et son arme secrète, à n’utiliser qu’en dernier ressort. Il ne vitrifiera, parce qu’il est surpris la main dans le coffre à secrets paternels, que trois hommes dans toute sa jeunesse. Car le Slan n’est pas un monstre égoïste avide de domination comme le veut la propagande, mais un sur-humain foncièrement pacifique qui a une curiosité sans borne pour les secrets de la matière. Van Vogt nous révèle que la démocratie ultime est le partage des pensées sans aucun contrôle ; en toute transparence, chacun voit ce que l’autre croit ou craint et peut échanger instantanément avec lui pour rectifier ses erreurs ou les rassurer. Seule la peur conduit à la guerre.

C’est justement après une grande guerre sur la Terre que l’espèce humaine s’est mise à muter, une part devenant stérile, une autre engendrant des monstres. Comme la nature a horreur des échecs, elle a accéléré les mutations et a donné naissance – naturellement – aux Slans. Samuel Lann n’a fait que constater la naissance de ses propres triplés, deux filles et un garçon, qu’il a accouplé lors de leurs 17 ans pour engendrer la nouvelle race. C’était 1500 ans auparavant.

Les hommes ont traqué les Slans mais ceux-ci sont parvenus à se rendre invisibles ; une opération a dissimulé leurs cornes, au détriment du pouvoir de lire dans les pensées, mais a permis à leur intelligence supérieure et à leur musculature plus dense de s’imposer naturellement. Désormais, ils sont maîtres des astronefs et ont établi une base sur Mars. Ils projettent de détruire les humains pour en finir avec la guerre des races – mais aussi les vrais Slans qu’ils voient comme supérieurs, donc menaçants…

Outre Jommy, qui s’est élevé tout seul une fois passée sa prime enfance, Kathleen est gardée sous cage dans le palais présidentiel où règne Kier Gray, président du conseil humain. Il est en rivalité avec John Petty, son chef de la sécurité qui voudrait bien prendre sa place et pour qui un bon Slan est un Slan mort. Mais Gray garde la fillette pour qu’elle grandisse et « pour l’étudier », dit-il ; le lecteur saura pourquoi à la fin. Une fois adulte, elle parviendra à fuir le palais et à attirer Jommy qui cherche les rares autres vrais Slans (à cornes). Car les Slans sans cornes sont ses ennemis et l’appellent « le petit serpent » en raison de ses appendices à vibrisses qu’il apprendra à dissimuler non seulement sous de faux cheveux, mais aussi sous une coque imitant la peau fortement collée sur son crâne.

Las ! Kathleen et Jommy tombent dans un piège tendu par John Petty : une ancienne base Slan aux passages secrets découverts par les humains. Petty réussit à fermer son esprit pour qu’aucune pensée ne filtre, rendant son approche indétectable. Il a le plaisir de descendre enfin d’une balle la belle Kathleen qu’il a toujours haïe et Jommy ne doit qu’à ses appareils atomiques, construits sur les idées physiques de son père, de pouvoir fuir et se protéger à nouveau.

Il construira un vaisseau renforcé, ira sur Mars où les Slans savent réparer un cerveau endommagé, hypnotisera les gardes mais sera soupçonné car ses caractéristiques physiques ont été précisément évaluées et diffusées par un Slan sans corne caché parmi la suite de John Petty. Il sera reconnu par une femme Slan sans cornes qu’il avait émue à 15 ans lorsqu’il lui avait laissée la vie sauve en s’emparant de son premier astronef ; elle l’aidera à sauver la Terre de la guerre et les humains de l’extermination prévue par les Slans sans cornes. Et Jommy découvrira enfin les vrais Slans à cornes comme lui et pourra œuvrer pour la paix entre les races…

C’est de la belle ouvrage, un auteur canadien devenu célèbre d’un coup en 1940, permettant aux esprits de prendre de la hauteur sur l’Evolution humaine, les mutations génétiques et les peurs qu’elles engendrent. Le transformisme reprend cette idée aujourd’hui mais sans la génétique (taboue), le danger restant toujours de se croire supérieur.

Le lecteur suivra avec passion le destin de Jommy, croisé avec celui de Kathleen, mais s’étonnera que le garçon fabrique autant d’armes sophistiquées dont il ne se sert quasiment jamais – l’auteur a peut-être hésité sur son premier scénario ? Le garçon slan est naïf mais accroché à la vie, doté d’une volonté d’acier et d’un idéal de partage sans pareil. Un héros du temps d’avant qui est aussi celui du temps présent dans un roman de science-fiction très facile à lire et qui avait enchanté mon adolescence.

Alfred Elton van Vogt, A la poursuite des Slans (Slan), 1940, J’ai lu 2000, 217 pages, €6.00

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San Francisco en Venezuela

Comme chaque jour, le départ se traîne, chacun passe beaucoup de temps à ranger ses petites affaires. En attendant les sacs à porter, Adelino Wilmer Garcia (il nous dit son nom en entier) déambule en bermuda, ses débardeurs ne sont pas encore secs. Mon jeune porteur installe mon sac sur sa claie en osier. Il va porter le tout en VTT, en s’amusant comme un petit fou. Je lui donne un dernier tube d’Ovomaltine pour qu’il ait de l’énergie. Il a été élevé à la dure et toute attention le touche, à condition de ne pas remettre en question sa prétention à être un homme comme les autres. Il se prénomme Ottavio et n’est pas le petit frère mais le beau-frère (cuñado) de Vicente. Il a en fait 16 ans, comme il nous le dit sur le chemin. Gabrielo boite un peu, il semble qu’il se soit blessé au pied à la montée, l’autre jour. C’est pour cela qu’il traînait hier. Nous quittons aujourd’hui les Pémons alors que nous commençons tout juste à les connaître.

Nous partons pour trois heures monotones dans un paysage sans relief, la grande savane reprenant ses droits à quelque distance du tepuy. Quelques bois recelant un ruisseau rompent l’ennui et fournissent un peu d’ombre. Il fait chaud, lourd, soif. Sous les arbres, moustiques et jejens s’en donnent à cœur joie. Nous marchons dispersés, ce qui permet de penser et de se laver un peu l’esprit des blagues plutôt lourdes. Le soleil se cache et il fait plus moite encore. Dans un bois, un oiseau fait entendre son cri curieux. Selon Christian, il s’agit d’un oiseau-cloche.

Enfin le point de rendez-vous surgit au sommet de sa courte colline. Les porteurs arrivés se font beaux pour sortir du parc national et rentrer dans leurs villages. Les deux land-cruisers sont là, la radio à plein régime. Christian s’installe sur un siège car il a un dossier et il est à l’ombre. Je suis accueilli par les Cranberries, un très joli morceau après cinq jours d’abstinence musicale. Une fois tous arrivés, nous faisons une photo de famille avec l’ensemble des porteurs. Javier est bardé d’appareils photos comme un vieux reporter de guerre et il prend le tableau pour chacun.

Les porteurs sont pour une part du village voisin de Paraitepuy, pour une autre du village où nous allons déjeuner, San Francisco de Yuruani. Mal préparé, l’adieu est rapide. Les affaires que nous aurions pu donner sont dans les sacs déjà ficelés sur les galeries des 4×4. Un pourboire de tradition représentant une journée supplémentaire par porteur assure le contentement.

Une demi-heure de piste en 4×4 nous mène au village. Nous n’avions pas souvenir que la piste était si longue mais, à l’aller, nous étions habitués aux transports alors qu’aujourd’hui, nous aspirons à la marche. Nous déjeunons à San Francisco d’un plantureux plat de poulet grillé, riz, légumes et bananes frites. Les bières Polar ice, fraîches, sorties d’un vrai frigo, nous sont un délice, trois par personne – soit à peine plus d’une pinte selon Yannick. Depuis cinq jours, nous n’avions pas mangé aussi bien ! Tandis que l’un des aides-chauffeurs de l’agence locale va récupérer nos bagages pour le delta, nous déambulons dans les boutiques pour touristes rassemblées le long de la grande route qui longe le village. Sarbacanes, bijoux aux emblèmes chamaniques, tee-shirts de fausses marques (Laurent ferme les yeux), jaspe sculpté, plumes, colliers de graines, vannerie, sculptures sur pierre – tout cela peut intéresser ceux ou celles qui ont des cadeaux à faire.

Adelino a offert à « Francesca » une pierre de la montagne, sculptée par lui au sommet du Roraïma lors de leur journée libre. C’est une plaque d’une sorte de grès très fin, délicatement marbré d’ocre, de rose et de jaune, sur lequel il a figuré les maisons d’un village en suivant le fil des couleurs. Il a gravé « pour Francesca » sur le devant. Porteur, chanteur, dragueur, cordonnier, sculpteur – il a tous les talents, ce garçon. Il a dû apprendre petit, avec les autres gamins du village, à sculpter de l’artisanat indien avec une vieille lame de couteau.

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Dashiell Hammett, Moisson rouge

Voici un roman policier américain qui date de l’Autre grande crise. L’Amérique était encore cette jungle où régnait la loi de l’Ouest et où un grand propriétaire pouvait tenir une ville. Personville, endroit imaginaire, est bien nommée « Poisonville » tant les malfrats y tiennent l’alcool, les jeux et les putes. Les flics sont corrompus, les avocats véreux, les banquiers frauduleux. Le sexe est réduit à la tchatche (nous sommes en époque très puritaine) mais le whisky ou le gin s’éclusent à seaux et les pétards parlent pour un regard de travers.

Le héros est un détective privé d’une grande agence de San Francisco. Ne l’intéressent que le travail bien fait et combien ça lui rapporte. Il a aussi horreur de se laisser marcher sur les pieds. Aussi, lorsque son client est tué de six balles à l’heure où avait rendez-vous chez lui, il n’apprécie guère. Lorsque le père du client, le magnat qui a fondé la ville, le convoque pour lui confier le boulot de nettoyer les écuries, il accepte – contre substantiel paiement à son agence. Introduits dans la ville pour briser les grèves dix ans auparavant, les malfrats ont fait leur nid et chacun tient sur l’autre des secrets compromettants.

Selon la bonne vieille tactique de diviser pour régner, le privé volant monte les uns contre les autres en distillant ici ou là certaines informations. Soit il les a glanées en fouinant, soit il les a déduites. Mais ça marche. Et tout ce petit monde se flingue à qui mieux mieux. Le détective manque plusieurs fois d’y passer mais son intelligence et son sens des opportunités lui permet à chaque coup dur d’en réchapper. Il y a de l’action, des flingues et des pépées. Le roman a passé le siècle sans devenir anachronique, malgré les féministes. Il est constamment réédité depuis.

Il est seulement dommage que la traduction française des années 1950 n’ait pas été rafraîchie, l’argot employé alors faisant particulièrement ringard depuis qu’il est remplacé par les borborygmes texto ou le sabir banlieue limité à quatre cents mots. Patelin, bonniche, bouquin passent encore, mais « je te gobe », « fortiche » et « tacot » sont complètement passés de mode. En revanche, il y a une histoire de bout en bout, une intrigue qui se déroule avec ses énigmes successives, bien loin du schématisme primaire des jeux vidéo !

Dashiell Hammett, Moisson rouge (Red Harvest), 1929, Folio policier 2011, 304 pages, €7.90

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