Camp de Kukenan sous le Roraïma

L’étape suivante est le camp de Kukenan où les mouches à feu nous avaient rongés. Nous descendons dans le cagnard, en plein soleil, sans le moindre arbre pour nous faire de l’ombre. Et les nuages restent accrochés tout là-haut. Je vais d’un bon pas, seul, et je rattrape le porteur avenant, Gabrielo je crois. Il est un peu fatigué et accepte de l’eau de ma gourde. On nous a tellement mis en garde contre la fierté et la susceptibilité des Indiens Pémon que nous ne savons pas vraiment quelles relations avoir avec eux. Les plus naturelles, sans doute, sont les meilleures. Adelino, quant à lui, toujours joyeux, son torse large planté sur ses jambes courtes et robustes, drague Inès, l’aide cuisinière.

Nous marchons espacés mais la distance à vue ne reflète pas le temps qui nous sépare – le terrain est en pente douce. Chacun arrive à quelques minutes pour la bière tiède – la seule depuis trois jours – qui est vendue ici fort cher. Mais l’un des « J » vendrait sa femme pour une bière à cet instant. Malgré le stéréotype qui veut que les Anglais aiment la cervoise tiède, je suis Chris qui va rafraîchir sa canette à la rivière toute proche. Chaque midi au travail lui, Yannick et leurs collègues, avalent sans sourciller trois pintes de Guinness pour faire passer le brouet servi au restaurant. Cela fait 560 ml à chaque fois, soit plus d’un litre et demi ! Yannick nous dit que l’on n’est pas bourré après tout ça : on s’habitue !

Le passage à gué de la rivière est peu évident et je préfère retirer mes chaussures. Les pourritures de pouri-pouri nous pourrissent la vie. Mais il suffit de sauter la colline et nous apercevons les paillotes du camp du soir, un peu sur la hauteur, au-dessus de la rivière Tek. Le ciel se couvre, un petit vent climatise l’air.

Une fois arrivés, nous prenons une seconde bière « très chère », 25 cl à 2600 bolivars, soit 1 euro. Les affaires arrivent peu à peu sur les jambes humaines et sur les roues des VTT récupérés un peu plus haut. Celui qui porte mon sac est un garçon qui paraît plus jeune que les autres avec son tronc encore étroit, ses jambes fines et son tee-shirt trop grand qui lui baille sur la poitrine. Mais il est difficile pour nous de donner un âge à un Indien. Il paraît de la famille de Vicente mais, par rapport à lui, il est manifeste qu’il n’est « pas fini ». Il peut avoir 15 ans comme 18. Il a des réactions typiquement adolescentes, quelles que soient les différences de culture comme, par exemple, de rentrer ses deux bras par les manches de son tee-shirt pour toucher sa peau ou d’en relever les pans pour s’aérer le ventre. Il est expert en cycles et répare le pneu crevé du vélo appartenant au petit garçon de l’endroit.

Nous prenons à tour de rôle un bain lavant dans la rivière. L’eau nous paraît chaude après avoir tâté celle de là-haut. Se raser sans miroir n’est pas évident mais faisable, si j’en juge par ce que j’ai réussi. Il faut quand même faire attention et avoir bonne mémoire des endroits où la lame n’est pas encore passée.

Les porteurs sont joyeux ce soir ; ils sentent l’écurie et la fin de leur labeur. Le plus dur est fait. Mais les jejens ne désarment pas et il faut se couvrir plus que Gabrielo ou Adelino qui, ayant lavé leurs affaires, attendent qu’elles sèchent au soleil déclinant pour pouvoir se vêtir les jambes et la poitrine. Le Tang-rhum est un peu dilué – faute de rhum en reste probablement. Il paraît que, comme pour la marche, nous avons pulvérisé toutes les normes des groupes habituels. Ce n’est pas seulement un trek de niveau « trois chaussures » mais aussi de force « trois bouteilles ». Le cocktail est agréable avec les crackers de maïs épicés.

Nous sommes plutôt fatigués, plus assommés par la chaleur et la déshydratation du jour que par la fatigue de la descente depuis 2700 m. La nuit est tombée depuis longtemps, semant une poussière de diamants sur le velours sombre du ciel. Orion se distingue tout au-dessus ; la Grande Ourse fait une cabriole sur sa queue à l’horizon nord. Le dîner se fait toujours attendre : en fait, ce n’est que lorsque Javier va voir ce qui se passe que l’on met le riz à cuire. Le cuisinier paraît débordé. Il est fatigué, lui aussi, mais faire cuire un plat unique – le même depuis une semaine – semble tâche impossible, ce soir. Comme le menu n’est pas d’un grand attrait – riz et bœuf émincé – et que la faim ne me taraude pas, je laisse la fatigue me conduire dans le duvet, suivant l’exemple de Yannick. Il fait assez chaud par rapport aux soirs précédents et j’ai du mal à m’endormir.

Nous sommes à l’équinoxe de printemps, un jour plus tôt qu’à l’habitude, année bissextile oblige. Nous avons eu l’une des plus rudes journées du circuit. Elle se fait encore sentir dans les jambes, surtout aux talons et aux chevilles, très sollicités par les roches du chemin. Pour se faire pardonner sa carence d’hier, le cuisinier nous a fait une pléthore de beignets qui nous attendent au petit-déjeuner dans deux bassines. Comme ils sont gros, pâteux et graisseux, nous ne pouvons en avaler chacun que deux ou quatre suivant les capacités.

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Paranoïaque de Freddie Francis

Sur les traces d’Hitchcock, le réalisateur anglais Freddie Francis expose la profonde psychose de la campagne anglaise. Une famille unie et riche habite un manoir de Cornouailles. Les parents décèdent tous les deux dans un accident d’avion lorsqu’ils se rendent à New York en 1950. Ils laissent trois enfants, deux garçons et une fille, dont le plus jeune a 12 ans. Ce dernier est réputé s’être suicidé trois ans plus tard à 15 ans en se jetant de la falaise. Leur tante Harriet (Sheila Burrell), qui les a élevés après la mort de leurs parents, fait célébrer chaque année une messe pour les chers disparus.

Mais cette apparence dévote et bourgeoise cache de lourds secrets. La tante, vieille fille aigrie, est amoureuse du fils aîné, Simon (Oliver Reed), qui a toujours été son préféré. Elle considère Eleanor (Janette Scott), la cadette, comme folle car celle-ci, qui était très proche de son petit frère Tony, ne s’est jamais remise de sa disparition. Simon est tourmenté, boit en excès et scandalise le bon peuple dans les pubs où il sévit. Il mène grand train et roule en Jaguar décapotable de type E, accumulant les dettes que le comptable successoral doit à grand peine éponger. Mais, tant que le dernier enfant n’est pas majeur, l’héritage ne peut être partagé.

Simon, qui est un psychotique profond capable de se mettre dans des colères noires et de menacer de meurtre quiconque se met en travers de ses volontés, a engagé une fausse infirmière (Liliane Brousse) pour s’occuper d’Eleanor qui a des visions : elle croit apercevoir en effet Tony, revenu d’entre les morts. La lettre de suicide qu’il a laissé serait-elle une diversion ? Se serait-il enfui pour échapper à l’atmosphère étouffante de la famille, menée par cette tante rigide et névrosée qui refoule l’amour incestueux qu’elle a pour l’aîné ?

Lors de la messe, Eleanor aperçoit le fantôme de Tony dans la tribune, mais elle est seule à le voir ; un peu plus tard, dans le jardin du manoir, elle aperçoit à nouveau Tony et se précipite en robe légère pour le voir. Mais sa tante et l’infirmière la poursuivent et Tony disparaît. Simon pense qu’elle doit être internée : ainsi touchera-t-il l’héritage en son entier, 600 000 livres sterling du début des années soixante – une belle somme. Mais Eleanor, désespérée, se jette du haut de la falaise comme elle croit que son petit frère l’a fait, huit ans auparavant. Tony (Alexander Davion) reparaît : il la voit, plonge et la sauve. Il a 23 ans désormais et, lorsqu’il ramène Eleanor mouillée évanouie au manoir, tout le monde voit bien la ressemblance. Mais est-il le vrai Tony ? Simon, déstabilisé, en doute ; sa tante Harriet aussi, mais Eleanor y croit et se réfugie en lui pour compenser sa solitude. Dans cette famille psychologiquement malade, tous sont atteints – sauf Tony.

Car Tony est un imposteur, payé par le fils du notaire comptable de la succession qui a détourné des fonds de l’héritage. Simon le sait et le menace ; la seule parade est d’inventer un faux frère revenu réclamer sa part. Il va chercher à tuer sa sœur et son nouvel amour en sabotant les freins de la MG ; il va tuer la fausse infirmière qui trouvait que cela allait trop loin et voulait partir et le dénoncer. Car rien ne doit aller contre son désir tout-puissant.

Sauf que l’imposteur Tony n’est pas cupide ; il est touché de l’amour inconditionnel d’Eleanor, incestueuse dans sa névrose. Jeune et athlétique, il est psychologiquement sain. Il n’est pas son vrai frère et lui avoue, tandis que Simon le sait bien, lui qui tué son petit frère lorsqu’il est devenu pubère ; il en était obscurément amoureux. Désormais, Simon célèbre rituellement chaque soir le chant de chorale que travaillait Tony, joué sur disque, tandis qu’il l’accompagne à l’orgue. Sa tante l’assiste, masquée, pour soulager sa souffrance psychique. L’imposteur le découvre et le fait découvrir à Eleanor.

Mais la tante les a vu regarder par la fenêtre et Simon piège le faux Tony dans la remise. La momie desséchée du petit frère est murée derrière l’orgue comme un nounours pour Simon ou la mère dans Psychose d’Hitchcock. Il envisage d’emmurer le faux Tony avec le vrai, le maîtrise et l’attache, mais sa tante le convainc qu’elle va s’en occuper. Pour tout faire disparaître, elle jette la lanterne à terre, ce qui provoque un incendie et emmène Simon, vidé comme après un acte sexuel. Eleanor, qui suit Tony autant qu’elle le peut, ouvre la porte et le délivre. Un peu plus tard Simon, désespéré de perdre à nouveau son petit frère trop chéri, brave les flammes pour étreindre le squelette – et s’unit à lui dans la mort.

Pendant ce temps, les deux amants s’enfuient de ce lieu délétère et quittent cette famille maudite.

Le début des années soixante manifestait cette contrainte psychologique forte que la religion au secours de la bourgeoisie victorienne encadrait avec vigueur. Les pulsions n’avaient aucun dérivatif et engendraient névroses ou psychoses graves. Dans ce film, tout le monde est amoureux incestueux : la tante, Simon, Eleanor. Il faut un élément extérieur sain (le faux Tony) pour briser la boucle névrotique et pousser la psychose de l’aîné au bout. Simon est toujours cravaté serré ; le faux Tony, à l’inverse, ouvre son col et parfois largement sa chemise : il est plus lui-même que ce que veulent les convenances. Le spectateur, malgré les maladresses du scénario, comprend avec le jeu réussi des acteurs (un Simon halluciné, une Eleanor hystérique, une tante crispée, un faux Tony libre), combien le mouvement de 1968 était attendu comme la lave sous la surface et fut pour toute la société une délivrance !

DVD Paranoïaque (Paranoiac), Freddie Francis, 1962, avec Janette Scott, Oliver Reed, Sheila Burrell, Maurice Denham, Alexander Davion, Elephant Films 2017 les collections de la Hammer, 1h20, standard €16.99 blu-ray €18.99

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Georges Simenon, Pedigree

Simenon n’est pas seulement auteur de romans policiers avec le commissaire Maigret en héros. Simenon est auteur tout court. Après deux volumes repris dans la collection, qui recueillent 21 romans (dont quelques Maigret), la Pléiade édite sous le titre Pedigree les romans et essais autobiographiques de l’auteur : ceux qui constituent son « identité ».

L’auteur est en effet belge né d’un père Liégeois et d’une mère aux origines hollandaises et allemandes. Lui a vécu surtout en France, aux Etats-Unis et en Suisse. D’où sa volonté pour ses enfants, et surtout pour son premier fils Marc, de leur donner un pedigree. Un jour de 1940, un médecin apprend à Georges Simenon qu’il est malade du cœur comme son père avant lui et qu’il n’a peut-être plus que deux ans à vivre. Le diagnostic sera infirmé plus tard mais Simenon se préoccupe de donner à son fils une lignée, de lui raconter pour plus tard ce père qu’il n’aura peut-être qu’à peine connu. Uniquement les années de jeunesse, jusqu’à l’adolescence et l’émancipation par le travail. Comme un exemple pour le guider. Il commence par Je me souviens, un récit édité en 1945 qui connaîtra plusieurs procès en diffamation de la part de gens qui se sentent moins bafoués dans leur honneur (qui se souviendrait d’eux sans le livre ?) qu’avides des gros sous d’un auteur riche et célèbre. Ce pourquoi il transforme ce récit en véritable roman, dont la trame est autobiographique mais les noms des personnages changés et les dates réajustées à sa fantaisie. Il l’intitule Pedigree. Si tout y est vrai, rien n’y est exact.

Un pedigree est une carte d’identité pour animaux ; elle dit de qui l’on descend et privilégie l’hérédité. Simenon utilise ce concept animal avec ironie : « Quant à certains hommes qui ont aussi un pedigree et qui s’en vantent, comme leurs aïeux n’ont jamais vécu à l’attache ou dans une cage, il est difficile de donner entière créance à leur parchemin. » (Je me souviens… p.957). Ecrit fin 1940, ce passage est une claire allusion aux nazis qui se vantent de leurs origines « pures », comme s’il n’y avait jamais eu invasions, viols ou intermariages pour cause de grande épidémie. Simenon n’aime pas trop les Allemands, ayant été adolescent entre 1914 et 1918 sous l’occupation de la Belgique par les cruelles troupes du Kronprinz. La ville de Visé fut brûlée par l’armée allemande le 15 août 1914, détruisant plus de 600 maisons ; armée qui n’a pas hésité, plus tard, à fusiller 300 habitants pour résistance à leur avance. Les germes du nazisme étaient déjà présents dans le tempérament prussien de 1914.

S’il écrit pour son gamin, c’est donc moins pour se vanter de ses origines biologiques que pour définir ses origines sociales. Il croit au milieu et à la culture plus qu’à l’hérédité, à l’exemple des parents plus qu’au sang. Il décrit donc ce milieu des petites gens parmi lesquels il a évolué. Cet entourage est fourni et très divers, il se distingue des riches (que l’on n’aime pas) et du populeux (dont on veut se démarquer par les manières et la culture). L’enfant, déjà sensuel, sera fasciné par « les petits crapuleux » qui courent en bandes hurlantes dans les ruelles, les garçons à demi-nus l’été et en haillons superposés l’hiver, les fillettes sans culotte sous leur robe courte et qui s’asseyent en écartant les jambes. L’adolescent sera méprisé par ses condisciples aristocrates et grands bourgeois qui ne l’invitent jamais, même s’il paye sa part, et ira volontiers se frotter aux filles des rues qui cherchent des garçons dans la pénombre du couvre-feu ou dans les loges des cinémas. Ni riche, ni peuple, Simenon est de cet entre-deux des petites gens qu’il ne cessera de décrire dans ses romans et qui se compose d’une infinie gradation de strates.

Quoi de commun en effet entre la famille de son père, artisans de père en fils qui n’ont jamais bougé du seul quartier central de Liège, et la famille de sa mère, entreprenante et commerçante, que la soûlographie du père a conduite à la ruine ? Le papa de Simenon est un employé d’assurances heureux qui se contente de sa famille et du strict nécessaire ; la maman est névrosée, hantée par le déclassement et la pauvreté, ce qui la rend perpétuellement anxieuse et avare. Elle a toujours peur de gêner, rien ne va jamais : « Mon Dieu, Désiré ! ». C’est entre ces bancals que grandit l’enfant dont il escamote dans le roman le petit frère.

Mais chaque individu est unique et, si le milieu l’imprègne, il ne le conditionne pas. Le garçon observe, écoute, réfléchit. Il vit ses propres expériences dont sa mère surtout n’a rien à savoir. Elle qui fait une neuvaine à la Vierge chaque année pour que son garçon arrive « pur » au mariage, sait-elle qu’il s’est laissé violer avec jubilation, à douze ans et demi, par une fille de quinze ans ? Ces quelques pages de Pedigree (p.803-806) sont d’un grand écrivain. Elles disent avec intelligence toute l’émotion et la sensualité de cette expérience unique à cet âge. Loin de le « traumatiser », cela donnera au jeune Georges le goût sensuel des femmes.

Il raconte aussi sa quête d’identité adolescente, un jour en sabots et prêt à se faire raser la tête, un autre jour vêtu en dandy pour impressionner ses camarades. Ou comment il a lâché le collège lors de la maladie de son père pour travailler dans une librairie. Sa jeunesse, sa bonne volonté et son humeur gaie ont hérissé le patron qui n’y connaissait pas grande chose pour croire que Le Capitaine Pamphile était de Gautier et non de Dumas. Il en a profité pour se débarrasser du commis trop vif pour lui. Comment le Liégeois moyen de ces années 1920 pouvait-il se méfier autant des êtres jeunes ? Par dépit de ne plus en être ? Parce que cela troublait sa petite-bourgeoise torpeur ? Il y a là comme une indication de ce qui sera, quelques années plus tard, le fascisme : la révolte des jeunes contre les vieux des années 30. Le message au fond de Pedigree

Au-delà des oripeaux sociaux et du génétique, c’est bien la recherche de l’homme nu, de l’individu tel qu’en lui-même, que Simenon a en quête. En commençant par lui-même.

Georges Simenon, Pedigree et neuf autres romans et documents autobiographiques, Pléiade Gallimard, 2009, 1699 pages, €64.00

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Descente du Roraïma

Adelino réapparaît ce soir tout fringant. Sa journée de repos lui a permis de se laver, de se coiffer, de se vêtir d’un nouveau débardeur noir orné d’un chanteur au micro et d’un pantalon blanc taillé large. Il porte même un blouson noir et des chaussures de ville. « Olà ! » nous crie-t-il en guise de salut. Son copain « le beau mec » qui a toujours trop chaud ne porte qu’un tee-shirt blanc, un pantalon de survêtement et des tongs. Ils aident ce soir à la cuisine Inès aux beaux cheveux brillants. Je crois que cela se fait par roulement et c’est leur tour.

Ils réparent d’ailleurs fort aimablement la chaussure de Julien qui perdait sa semelle. Quelques points de ficelle pour rabibocher le cuir et le tour est joué ! Il leur laissera la paire à la fin. Le dîner a lieu tôt, faute de lumière pour préparer et servir. Il est donné à la nuit tombée, vers 18h30. Cette fois, comme nous sommes « en montagne », nous avons droit à une soupe puis à un plat appelé ici pavillon en référence à ses trois composantes qui reconstituent les couleurs du drapeau national vénézuélien, à ce que m’explique Javier. Il s’agit de riz, bœuf, lentilles. Sur les trois bandes horizontales jaune, bleu et rouge du drapeau, je peux reconnaître peut-être le riz pour le jaune, les lentilles pour le bleu et le bœuf pour le rouge, mais il faut de l’imagination ! Quant aux six étoiles du drapeau, je les cherche encore dans l’assiette ; le cuisinier a dû les manger.

L’apéritif qui a précédé le repas a été fort joyeux, les Frères ennemis jouant leur rôle. Javier a préparé ce soir son fameux cocktail Tang-rhum. Il le fait préalablement goûter à Jean-Claude, fin gourmet en alcool fort. Celui-ci avale une gorgée, impassible, regoûte et lâche, dans un silence religieux : « c’est un peu léger, non ? » Tous le soupçonnent d’en rajouter pour blaguer, comme d’habitude. Qu’à cela ne tienne ! Il le fait goûter à son compère José qui clappe de la langue, hésite et, ne pouvant déjuger l’oracle, émet sa sentence : « il a raison ». Eclat de rire. Et pourtant Chris, timidement, disait à ce moment-là : « je le trouve juste comme il faut ». Il n’a pas été écouté tant la pression du groupe pousse vers le machisme véhiculé par ceux que nous finirons par appeler les « 3J » : José, Jean-Claude, Joseph. C’est d’autant plus drôle que les deux compères, dormant mal depuis plusieurs jours, ont découvert ce soir du Stilnox chez Joseph et décidé d’avaler chacune une pilule ! Avec l’alcool par-dessus, ils partiront à la fin du repas bras dessus, bras dessous, titubant pour la galerie, cherchant leurs pas dans le chemin plutôt ondulé à la lueur de la lampe frontale, feignant de se cogner au plafond bas sous lequel sont montées leur tente.

Sans rien dire, cette fois, contrairement aux campements du bas de pente, tout le monde va rapidement se coucher. Exit les énigmes et autres charades. Il est à peine plus de 19h30 mais, comme les bouffons ont soufflé les lampions, tout le monde aspire au duvet.

Je suis réveillé avec l’aube surtout par le ronflement du réchaud à pétrole à deux mètres de la tente et par les tintements des casseroles de la cuisine. Nous avons du café et des pancakes au petit-déjeuner. Quand nous quittons l’abri sous roche, il pleut, ou plutôt un nuage s’ébroue sur le tepuy. Nous marchons sous cape, sans rire. Cela restreint le champ de vision mais, de toute façon, nous sommes en plein brouillard. Les dos gris des rochers sont comme des monstres marins. Leur peau rêche est parfois glissante comme si elle sortait de l’onde, surtout là où le lichen est vivant, de couleur verte ou brune.

Nous jetons un dernier regard au chaos du plateau avant d’entamer la descente. Cela commence par de grandes marches rocheuses serpentant, suivies d’un éboulis glissant sous la pluie. La pente nous pousse à faire de larges pas à se tordre les chevilles. Yannick, près de la cascade, se met brusquement à courir comme un jeune veau, piqué par on ne sait quelle guêpe – à moins que ce ne soit une poussée d’adolescence ou l’antipaludéen qu’il avale religieusement chaque soir. Le Lariam rend un peu fou. Suit la remontée dans la forêt, épuisante car les semelles tiennent peu sur la terre glissante et la cape s’accroche aux racines. Monte du pays de bonnes odeurs de plantes mouillées, d’humus et de terre fraîche. Nous avançons les premiers dans une atmosphère d’aquarium, dans une lumière verdâtre et tamisée. Nous frôlons de larges feuilles, repoussons des fougères dentelées, enjambons des racines comme des faisceaux dont les filaments tordus traversent le sentier. Là où passent les randonneurs, l’herbe ne repousse jamais. Malgré la moiteur nourricière et la vigueur de la végétation équatoriale, le passage incessant des touristes et de leurs porteurs dans un sens et dans l’autre a rendu stérile le chemin, ne permettant à personne d’oser se perdre. Le chaos pierreux éprouve les cuisses et les chevilles à la descente. Nous allons plus vite qu’à la montée, ce n’est pas un mystère, et il fait moins chaud que l’autre jour. Au tiers de la pente, le nuage qui nous mouille depuis le départ n’accroche plus. L’eau ne suinte plus des feuilles. Nous entrons peu à peu dans la clarté et pouvons retirer les capes.

Par souci de commémoration, et dans le vain espoir de voir les autres nous rattraper, nous faisons une courte halte au premier arrêt de la montée, dans une petite clairière au pied de l’immense falaise. Mais c’est juste pour vider un peu la gourde. Le camp nous attend, pas si loin. Nous avons hâte d’être rendus pour lâcher le sac et nous défaire de nos vêtements humides. La fin est encore plus éprouvante pour les chevilles car, on s’en souvient, la pente est très forte. Je suis content de parvenir au camp d’il y a deux jours, près de la rivière. Nous nous contenterons de pique-niquer ici avant d’aller plus loin, mais nous faisons là une pause bienvenue. Nous avons mis, pour les premiers, 2h30 pour descendre contre 3h30 à la montée. Javier arrive le dernier avec Christian. Ce dernier ne voit déjà pas très bien en temps ordinaire et la pluie sur les lunettes n’a pas dû arranger les choses. Il est parti en avant et a fait un soleil, cul par-dessus tête, du côté de la fatidique cascade. Javier a eu peur en le voyant saigner du cuir chevelu et du mollet. Mais ce n’est heureusement rien de grave.

Nous nous arrêtons au campamente de base assez longtemps pour reposer tout le monde et pour nous restaurer. Cette fois-ci, le pique-nique est chaud : des tortellinis au thon et au fromage. Un groupe d’Allemands – filles et garçons – monte au sommet aujourd’hui. Ils sont jeunes et beaux comme des Wandervögel. Le seul Autrichien du groupe sèche de sa montée en faisant des effets de muscles germains, tout en rose chair et or solaire. Il est une vraie publicité pour la saine jeunesse aryenne.

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Fabienne Verdier, Passagère du silence

L’art contemporain paraît trop souvent surfait, entre spontanéisme snob et prise de tête. Les artistes ont-ils quelque chose à DIRE plutôt que des façons à VENDRE ? C’est ainsi que Fabienne, jeune artiste peintre en recherche au début des années 1980 s’envole pour la Chine Pop. Elle retrace en ce livre « le récit d’une peinture, le cheminement suivi pour arriver à ce que je crée aujourd’hui » p.10. Premier temps : les études en France et le refus du factice ; second temps, la découverte de l’univers pictural chinois avec le livre de François Cheng, Vide et plein. Si des Chinois viennent en Occident apprendre les techniques, pourquoi une Occidentale n’irait-elle pas en Chine faire de même ?

Fabienne avait entrepris les beaux-arts à Toulouse mais elle trouvait l’enseignement vide : « La psychanalyse avait fait des ravages au sein de l’Education nationale. Le problème de savoir s’exprimer quand on n’a pas appris diverses sortes de langages pour y parvenir me rendait folle. A quoi servaient donc les enseignants ? » p.16. La seule rengaine était de « s’exprimer » – mais comment le faire quand on n’a pas les méthodes et – pire ! – quand le prof ne sait pas s’exprimer lui-même ? « Le n’importe quoi était érigé en art du Beau. (…) A l’Ecole, je ne jugeais mes camarades ni très malins ni brillants, sans humour aucun. Il leur manquait l’intelligence du cœur, cette curiosité passionnée qui pousse l’être jeune à découvrir la face cachée du monde, l’ivresse et la poésie du jour » p.16. Misère de la prétention artiste… « Lors de l’examen, les autres élèves, confiants en leur art, se sont lancés dans des abstractions lyriques ou des sujets morbides. Il en résultait une facture simpliste, une violence surfaite. Ils se croyaient les échos des expressionnistes allemands qui avaient souffert et exprimaient leur misère. Eux n’étaient le plus souvent que des petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir. Il eût fallu transcender ces angoisses ou ces visions pour parvenir à un langage plus subtil » p.23.

Fabienne obtient une bourse pour aller étudier à l’université de Chongqing où aucun Occidental n’a vécu depuis 1949 ! C’est dire combien elle se trouve plongée au cœur de la Chine communiste, son caporal-socialisme où tout le monde surveille tout le monde pour se faire bien voir des aînés du Parti, où toutes les « vieilleries » sont regardées comme réactionnaires et à dénoncer devant tout le Peuple. Mais, dans cette province reculée loin du centre, une fois la confiance des autres acquises, Fabienne peut manœuvrer pour rencontrer les anciens maîtres des arts traditionnels chinois, les révoqués et torturés de la Révolution « culturelle » qui arasa la culture millénaire chinoise au niveau du savoir de l’Instituteur en chef, le Mao bien-aimé, plus grand amateur de très jeune chair que d’art.

Les officiels le glorifient aujourd’hui, montrant leur crispation sur un pouvoir qui leur échappe. « On ne joue pas impunément avec la folie ou la bêtise : à force d’abêtir les gens, ils deviennent vraiment bêtes et, à force de les fanatiser, ils deviennent vraiment fanatiques » p.79. C’est par les dessins qu’elle donne que Fabienne montre combien elle est capable de comprendre les vieux paysans. C’est parce qu’elle est curieuse et avide d’apprendre qu’elle fait s’ouvrir les vieux professeurs repliés sur leur passé. « Alors que chez nous, trop vite, les étudiants veulent faire œuvre originale, eux continuaient à peindre comme jadis en Chine, en copiant d’anciens maîtres. Il n’existe pas là-bas, comme en Europe, ce mépris pour la copie ; au contraire » p.88.

L’enseignement chinois se heurte à la mentalité occidentale et du choc naît l’étincelle. « Il ne s’agissait pas seulement d’images : il m’interdisait de peindre [un caillou qui roule] sans avoir à l’esprit le roulement du tonnerre, le déferlement de la vague ou le caillou qui dévale. ‘Ils doivent être présents dans ton esprit avant que tu poses le pinceau sur le papier ; sans cela, tu ne parviendras pas à les traduire. Ce n’est pas un problème de technique.’ » p.111. L’artiste occidental se complaît à la technique, en bon artisan du travail bien fait que les bourgeois récompensent en l’évaluant en heures de besogne. Pas l’artiste chinois, pour qui l’unité l’emporte : « Tu as voulu traiter ta phrase en oubliant l’harmonie de la composition ; on sent le labeur ; ton travail est mort avant même d’avoir vu le jour. Pars toujours d’une intuition poétique et essaie d’exprimer la substance des choses ; tel est le principe constant. Où sont les manifestations du mystère merveilleux ? Tu as laissé échapper le naturel. C’est trop élaboré dans ta tête » p.114.

Tout est question d’énergie intérieure et de proportion des forces. « Il répétait sans cesse : Pour trouver l’unité du pinceau, il faut apprendre l’opposition et la complémentarité. Je ne veux pas d’un trait trop souple ou trop enlevé ou trop rugueux ; il doit être preste et retenu ; empreint ni de force ni de mollesse. Il faut allier puissance et délicatesse (…) Il faut trouver le juste milieu pour saisir la vie. Tout est dans la juste mesure des oppositions. En Occident, vous aimez les extrêmes ; pour vous, le juste milieu est synonyme de fadeur. Pour nous Chinois, le juste milieu, c’est épouser la vie, la paix. L’harmonie de la nature est basée sur le juste milieu. Travaille dans cette direction et une dynamique naturelle naîtra dans tes œuvres. » p.119.

L’étudiante française s’initie donc avec les maîtres : Cheng Jun de l’Ecole des beaux-arts de Chongqing, Li le maroufleur, Huang Huan du Sichuan, Li Guoxiang de Shanghaï, Wu Zuoren de Pékin, Shao Mengai calligraphe, Lu Yangshao peintre et tant d’autres. De cet apprentissage, elle tire une œuvre originale. Nous retenons surtout sa démarche d’aller vers l’autre sans a priori, ni politique ni documentaire, pour découvrir sa propre personnalité par le choc d’une culture millénaire. S’épanouir soi, pas copier la mode : telle est la leçon que les aspirants « artistes » d’Occident devraient méditer avant de se croire inspirés.

Fabienne Verdier, Passagère du silence, 2003, Livre de poche 2006, 311 pages, €7.70 e-book Kindle €7.99

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Sur le plateau du Roraïma

Et nous voilà repartis pour l’après-midi. La randonnée « pour une heure » en fera presque quatre, sous la conduite de Vicente. C’est un petit bonhomme brun, haut d’1m50 et pesant peut-être 50 kg. Mais cela ne l’empêche pas d’être râblé et de foncer : sa marche est rapide et régulière sur les rochers et il doit s’arrêter souvent car la queue ne suit pas !

La première étape sera pour voir de petits cristaux de quartz affleurant. La seconde étape nous mènera jusqu’à une suite de trous d’eau carénés pour le bain. Nous sommes censés nous y adonner mais seuls Françoise et José se laissent tenter. Jean-Claude ne s’y trempe que les pieds, et encore, pour ne pas indisposer son voisin de tente ce soir.

Les irisations de la lumières dans l’eau des bassins, avec les couleurs dues aux minéraux, font de jolis paysages abstraits.

Nous poursuivons dans ce paysage lunaire de roches sculptées et arrondies, de flaques stagnantes et de plantes accrochées au sol. Le sentier, à peine tracé mais reconnaissable aux marques blanches d’usure des trekkeurs précédents, passe par des traînées de sable d’un rose saumon. Nous approchons du bord.

Le vide est immense, surtout dans la brume qui nous empêche d’en voir le fond, quelques 1000 m plus bas. Les rochers qui plongent sont vertigineux. Plus loin, une fenêtre s’ouvre sur le rien. Nous suivons, escaladons, esquivons, sautons des roches en pointes de diamant, trouées, sculptées, en équilibre. C’en est un jeu, comme étant enfant sur les rochers des plages bretonnes.

Nous revenons avant que la nuit ne tombe. C’est tout juste. Nous distinguons à peine les roches qu’il faut sauter allègrement pour ne pas patauger dans la boue lorsque nous arrivons à l’abri. D’ailleurs, nous ne l’aurions pas reconnu si nous n’avions pas été guidés, tant la faille se confond avec la falaise. Yannick a un coup de froid, de fatigue et un petit mal d’altitude. Rien que de très normal, une nuit de repos et il n’y paraîtra plus. Nous ne sommes qu’à peine plus de 2500 m. A peine le temps d’installer nos affaires – notre tente est mouillée, je ne sais comment – arrive l’heure du repas. Ce sont des pâtes au bœuf en plat unique. Le cuisinier, Juan Pablo, nous avoue qu’il monte cette fois-ci pour la 49ème fois de son existence. Il déclare monter pour accompagner des groupes à peu près six ou sept fois par an. Joseph philosophe : « ce qu’il y a de bien c’est que, depuis trois jours, on ne sait pas ce qui se passe ; c’est peut-être la fin du monde et l’on n’en sait rien. » Françoise réagit avec horreur : « la fin du monde ? On serait donc tout seul ? Oh, non ! ». Comme elle est la seule femelle du groupe, donc destinée à ce que vous devinez en cas de « fin du monde », le rire – excepté le sien – est général.

Nous nous levons à la pointe du jour « car l’étape sera longue », selon Javier. L’aube pénètre à peine jusqu’au fond de la grotte où les porteurs ont monté notre tente, avant la pente qui se perd dans les ténèbres. Nous petit-déjeunons à 6 h de galettes de manioc, de café et de fromage cheddar en sachet individuel importé directement des Etats-Unis. Cela n’a aucun goût mais apporte des protéines.

Lorsque nous sortons sur le plateau lunaire, il fait frais, un petit vent souffle régulièrement. Les nuages se reflètent dans les flaques, la brume donne aux plantes cette fluorescence que l’on associe au printemps, les rochers sont plus noirs encore d’être tout mouillé. Nous grimpons et redescendons les roches pachydermiques, assoupies contre le sol et dont le derme noir et rugueux accroche bien. Le sentier est visible, trait plus clair dû à l’usure des pas, érodé par les innombrables chaussures et par le sable traîné par les semelles.

Quand le soleil donne enfin, il fait chaud très vite. Le sac s’alourdit de la veste. Nous pénétrons dans une petite vallée bordée de rochers noirs sculptés de formes étranges, c’est « la vallée des cristaux », découverte par le Dr Brewer-Carias en 1976. Dans le lit du ruisseau qui s’écoule lentement sur la faible pente, affleurent des plaques de cristaux de roche. Ils ne sont pas très purs, plutôt d’un blanc laiteux, mais d’une grosseur appréciable. Ils ont cristallisé en biseaux et leur pointe est assez dure pour rayer le verre et l’acier. De petits moineaux ont appris que, lorsqu’il y a des hommes, il y a des miettes. Aussi viennent-ils tout près de nous. Il suffit de ne pas bouger et ils tournent en sautillant avant de s’approcher jusqu’au ras de la main. Ils sont mignons et pas sauvages, de vrais gamins du Roraïma.

Un peu plus haut s’élève la borne blanche en forme de pyramide de la « triple frontière ». Sur le tepuy passent en effet les démarcations entre le Venezuela, le Brésil et la Guyana pour sa zone « contestée ». Le versant Guyana de la borne est le seul à être graffité et sa plaque arrachée, signe que les frontières d’Etat, même tout à fait symboliques puisqu’il n’y a personne à des kilomètres à la ronde, agitent toujours les passions humaines.

Mais le pique-nique n’est pas prévu à cet endroit, il a lieu au « puits » du tepuy, une grosse marmite à ciel ouvert plongeant de dix mètres sous la surface. Comment y descend-t-on pour s’y baigner ? Il y a une ruse indienne : il faut faire semblant de partir, tourner le dos au trou d’eau, contourner la falaise qui la surplombe à une centaine de mètres de là, escalader, redescendre et s’enfiler dans une faille qui plonge sous la terre. Le passage a été creusé par l’eau dans l’épaisseur de la roche. Elle serpente en souterrain sur quelques dizaines de mètres avant de déboucher sur une cavité à ciel ouvert, soutenue sur ses bords par des piliers de temple. C’est très païen et l’on pourrait la croire creusée il y a des milliers d’années par une antique civilisation venue des étoiles. L’eau du bassin y est plutôt froide et je prends beaucoup de temps pour pouvoir y entrer. Nager vers la profondeur accentue la froideur encore et nous ne tenons pas longtemps dans ce frigo. Nous ne sommes que cinq à nous baigner : José, moi, Jean-Claude, Françoise et Chris, dans l’ordre de mise à l’eau. Voyant cela, Javier se sent obligé de prouver quelque chose, machismo oblige ; il y va en dernier mais y reste peu de temps. Quand nous ressortons à l’air libre, contournant la roche pour revenir au bord du trou, un gros nuage se condense sur le paysage. Ce n’est pas vraiment de la pluie mais cela mouille et caresse comme une forte rosée. Puis le soleil revient, vertical, permettant de tout sécher en moins de cinq minutes.

Deux autres moineaux viennent piailler après nos miettes. Comme aujourd’hui est jour de saint Joseph, les deux Jo, qui ne perdent aucune occasion de picoler, en profitent pour arroser cela au Ricard apporté par l’un d’eux « pour donner du goût à l’eau ». Même Chris en prend, après s’être renseigné pour savoir si c’était « du Pernod ». Après le bain et l’apéritif, vient le pique-nique de thon, maïs et petits pois en boite, carottes râpées, le tout accompagné des deux tranches « syndicales » de saucisson et d’un « croissant » sous paquet cellophane en guise de pain. Le soleil, lorsqu’il se libère des toiles d’araignées nuageuses agrippées aux rochers, chauffe vite : voici que mon maillot de bain est sec. C’est dire si nous sommes bombardés d’infrarouges et d’ultraviolets, sur ces 2700 m proches de l’équateur !

Nous quittons à regret la marmite, ce point ultime de notre marche du jour, pour prendre le chemin du retour. Après une boucle, c’est exactement le même chemin, mais vu dans l’autre sens. Autant dire que, pour nous, il s’agit d’un paysage nouveau où l’on ne reconnaît que quelques points sur l’ensemble.

Le soleil arde, le soleil se voile, le nuage se dépose : c’est ce que l’on appelle « un crachin breton ». Il faut à nouveau monter et descendre, comme ce matin et hier soir, escalader les roches de grès aux formes arrondies, contourner les blocs érodés, sauter les plaques fendues.

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Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque

C’est un petit bijou de synthèse et de clarté commandé par Georges Dumézil que nous a laissé l’historien anthropologue de la Grèce antique Jean-Pierre Vernant, premier à l’agrégation de philo 1937, accessoirement colonel Berthier dans la Résistance avant d’être nommé professeur au Collège de France. En trois parties, il part de l’histoire pour aborder l’univers de la cité et l’organisation du cosmos humain. La pensée grecque était l’émanation d’une culture originale, une façon de voir le monde.

Lors de l’invasion achéenne entre 2000 et 1900 avant notre ère, des indo-européens importent un nouveau style de mobilier et de sépulture, donc un autre mode de vie ; ils s’étendent dans tout le Proche-Orient du XIVe au XIIe siècle avant. La vie sociale est centrée autour du palais dont le rôle est religieux, politique, militaire et administratif, économique. Tous les pouvoirs sont concentrés en la personne du roi (anax) qui contrôle un territoire étendu, soumis à la comptabilité et aux archives des scribes, une caste fermée qui fixe la langue écrite. Le roi s’appuie sur une aristocratie guerrière liée par une fidélité personnelle d’allégeance. Ce n’est ni une royauté bureaucratique comme à Sumer, ni une monarchie féodale comme au Moyen Âge, mais un service du roi. Les dignitaires du palais manifestent, partout où la confiance du roi les a placés, le pouvoir absolu de commandement qui s’incarne dans le fief non héréditaire.

L’invasion dorienne du XIIe siècle avant détruit le système palatial achéen et l’écriture dite Linéaire B. L’anax disparaît, la distance entre les hommes et les dieux devient incommensurable et deux forces sociales sont laissées en présence : les communautés villageoises et l’aristocratie guerrière. Cet état de fait n’est pas sans nous rappeler certains états sociaux contemporains.

La recherche d’un équilibre entre ces deux forces antagonistes fait naître, au début du VIIe siècle avant, une « sagesse » fondée en ce monde-ci.

Pour la guerre, le char a disparu avec la centralisation politique et administrative qu’il exigeait pour le payer et l’utiliser. En religion, chaque clan familial (genos) s’affirme possesseur de rites et de récits secrets qui leur confère du pouvoir. En politique, la joute oratoire devient une méthode publique d’échange d’arguments. La ville se bâtit autour de l’agora et non plus autour de la forteresse du roi ; la citadelle est remplacée par le temple de la cité. L’Exécutif se scinde en fonctions spécialisées : le basileus (roi) voué aux fonctions religieuses, le polémarque chef des armées, l’archontat qui exerce la magistrature élu pour dix ans, puis chaque année.

Dans l’univers de la polis règne la parole (divinisée en Peitho, force de persuasion). Ce n’est plus énoncer des mots rituels mais débattre, ne plus formuler un verbe définitif mais soumettre des arguments rationnels dans un double mouvement de démocratisation et de divulgation. Le savoir n’est plus secret, réservé à une caste, mais répandu par l’écriture et les controverses : les plus anciennes inscriptions en alphabet grec remontent au VIIIe siècle avant. La rédaction des lois (diké) est soustraite à l’autorité du roi pour être publique, objective et annoncée ; il s’agit d’établir une règle commune à tous, pleinement humaine et non plus divine, mais supérieure à tous par sa force rationnelle. La loi reste soumise à discussion et est modifiable par décrets.

Les anciens sacerdoces sont confisqués par la polis qui en fait des cultes officiels dans des temples ouverts et publics, sans plus de salles secrètes réservées à des initiés. Les vieilles idoles perdent leurs mystères et n’ont plus d’autre réalité que leur apparence. La lumière grecque – que mon prof de philo disait être à l’initiative de la clarté philosophique – chassait l’obscurité, l’obscurantisme et les obscurs complots. Les associations purement religieuses fondées sur le secret et dont le but est de faire son salut personnel prennent le relai, mais en marge, indépendamment de l’ordre social. Les philosophes ont alors un rôle ambigu, entre l’élitisme de n’enseigner qu’à quelques disciples choisis et aimés, et les débats publics qui sont la seule façon de se qualifier pour diriger la cité. Apollon ou Dionysos ?

Les citoyens se conçoivent abstraitement comme interchangeables dans un système où la loi est l’équilibre et la norme l’égalité (isonomia). A noter que les esclaves et les métèques sont exclus du statut de citoyen, sauf à le devenir par leurs mérites pour la cité. Le hoplite ne connaît plus le combat singulier et la gloire personnelle (eris) mais la bataille en rang et la discipline dans le groupe (philia). Les grands guerriers nus gaulois n’ont pas connu cet enrôlement collectif, ni la société celtique l’objectivation des règles par l’écriture – ce pourquoi ils n’ont pas survécu à la puissance romaine organisée. L’idéal de comportement grec devient la réserve et la retenue qui effacent les différences de mœurs et de conditions entre les citoyens dans le but de les unir comme une seule famille.

Le cosmos humain s’organise autrement qu’avant. La cité entre en crise en raison de la poussée démographique qui fait rechercher par mer de nouvelles terres, du métal, et qui ouvre vers l’Orient dont le luxe séduit l’aristocratie. Naît alors une opposition entre les propriétaires fonciers qui concentrent la richesse et les paysans périphériques qui s’appauvrissent. L’argent remplace l’honneur, mais il ne comporte aucune limite et pousse à la démesure (hubris). C’est alors que, par contraste, nait l’idéal de juste milieu (sophrosyne), un équilibre social de classe moyenne incarné par le législateur Solon. La justice lui apparaît comme un ordre naturel se réglant de lui-même, dont le désordre n’est dû qu’à l’hubris personnel. L’idéal libéral en est la continuation historique, les vices humains devant être disciplinés et les écarts corrigés par la loi, l’Etat arbitre définissant les règles communes. Les affects (humos) se doivent, en Grèce ancienne, d’être disciplinés par la raison.

L’égalité géométrique de proportions (isotes) conduit à une cité harmonieuse si chacun est à sa place et a le pouvoir que lui confère sa vertu : le mérite est ici moral et pas uniquement intellectuel. L’homme grec est total, incluant volonté, courage et caractère en plus des capacités cérébrales – l’intelligence est la logique mais aussi la ruse (metis). Vers 680 avant notre ère apparaît la monnaie d’Etat, substituant à l’ancienne image affective l’abstraction de la nomisma, un étalon social de valeur pour égaliser les échanges.

Au VIe siècle avant naît un mode de réflexion neuf avec Thalès, Anaximandre, Anaximène : le divin et le monde font partie d’une même nature (physis) ; l’origine et l’ordre du monde ne sont plus la souveraineté d’une puissance magique mais une question explicitement posée, susceptible de quête scientifique et de débat public. Les religions du Livre reviendront sur cette avancée de la pensée. Pour les Grecs, il existe une profonde analogie de structure entre l’espace institutionnel humain et l’espace physique naturel. Platon avait fait graver au fronton de son académie cette maxime : « que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ». L’univers est connaissable car il est mathématique et l’intelligence peut appréhender sa logique, même si elle reste limitée face à l’incommensurable de l’univers. Et si homo sapiens est homo politicus (zoon politicon en grec), c’est que la raison est d’essence politique : elle n’est pas purement individuelle et ne progresse que par le débat ouvert ; elle ne se soumet en tout cas pas au diktat d’un prétendu divin que ses interprètes autolégitimés captent pour assurer leur pouvoir !

Ces origines grecques nous font mesurer aujourd’hui combien le balancement est éternel entre le fusionnel et le rationnel, l’autorité d’un seul par la bouche duquel parlent les dieux et l’autorité collective construite par l’approbation de la majorité aux règles communes après débat public et transparent. Nous n’en sommes pas sortis : les forces tirent aujourd’hui sur le repli, l’abandon au plus fort, la protection royale ; elles rejettent la curiosité et l’exploration, la discipline et la construction de soi, la participation démocratique. Communauté ou société ? L’éternel combat des Doriens modernes contre l’ancien régime achéen.

Relire ce petit livre d’anthropologie historique est un bonheur pour penser l’essentiel.

Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, 1962, PUF 2013, 156 pages, €10.00

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Ascension du Roraïma

La nuit sous la tente est un peu en pente mais plus fraîche que les précédentes, ce qui me permet de mieux dormir. La falaise d’un rose éteint, maculée de traînées blanches et vertes du Roraïma se dresse, dominante, sur la moitié de notre horizon. La forêt grimpe à l’assaut de la roche mais le chemin vers le plateau passe par une faille en diagonale sur la gauche. Nous l’avons aperçue de loin, hier, en dessous d’une forme rocheuse au sommet de la falaise qui a la forme d’une automobile de profil. Ce repère est le point le plus élevé du tepuy, les références hésitent, certaines déclarent 2810 m, d’autres 2772 m. On l’appelle ici Maverick (qui signifie « franc-tireur » ou « non-conformiste », en tout cas « veau non marqué » en anglais), un mot proche du mot indien qui le désigne. Le plateau se dresse 1000 m au-dessus de la gran savana et du camp de base dans lequel nous nous trouvons ce matin.

Sir Arthur Conan Doyle a fait de ce massif le théâtre de son roman de remontée dans le temps, Le monde perdu. Mais les « dinosaures » qu’il imagine préservés là-haut ne sont que de petits lézards d’un pouce de long, appelés oreophrynelia quelchii en latin. On dit qu’il s’est inspiré du récit que firent de leur première exploration les découvreurs anglais Everard Thum et Harry Perkins en 1884, mais un Allemand, le botaniste Richard Schomburg, l’aurait déjà grimpé en 1842. Formé il y a un milliard et huit cent millions d’années, ce massif de roches éruptives du Précambrien, de grès tabulaire et quartz, a été sculpté profondément par le soleil, la pluie et le vent. D’après les spécialistes, ce sont les algues et les champignons qui sont les principaux responsables de l’érosion. Un article d’Uwe George, dans The National Geographic de mai 1989, apprend que « Roraïma » signifierait « chant des cascades » en langage Pémon.

Nous entamons la montée par un sentier étroit qui passe entre les arbres, sous la forêt. La première partie est rude, elle monte très fort. Dans la moiteur de savane, nous coulons vite de transpiration. Mais la première heure est la plus dure parce que la plus pentue, voici qu’à mesure que l’on monte, il fait plus frais. L’ombre de la falaise et l’humidité retenue allègent la température. La roche s’élève verticalement au-dessus de nos têtes et les fait tourner lorsqu’on la regarde d’en bas. Nous nous demandons bien où est le passage, d’ailleurs le sentier redescend. Ce n’est qu’une fausse piste, car il remonte bientôt. Nous croisons des touristes allemands, américains, vénézuéliens, qui redescendent.

Un nuage monte. Il nous cache le soleil et nous engloutit dans une sorte de brume de montagne, presque une pluie. Nous passons sous une sorte de cascade et l’eau qui tombe fait comme s’il pleuvait, mouillant le haut du sac et le tee-shirt. Il fait froid, désormais, d’autant que nous sommes mouillés. Nous grimpons les hautes marches composées des blocs erratiques du chemin, en nous arrêtant de temps à autre « pour attendre les autres » et aussi pour nous reposer. Un petit moineau local, gorge rousse, tête et dos beige rayé de noir comme un chat de gouttière, nous tient compagnie. Il attend sans doute les inévitables miettes que tout randonneur se doit de laisser tomber à chaque pause. L’oiseau n’est pas sauvage et reste à sautiller autour de nous. Le sommet du plateau n’est pas loin. Nous entendons déjà les jeunes Américains, partis avant nous ce matin, qui rient et gueulent en jouant aux cartes à l’arrivée comme de vrais collégiens.

José, Laurent, Arnaud et moi sommes les premiers au sommet. Nous nous installons sur un rocher au débouché du sentier qui monte pour sécher et pour attendre le reste du groupe. Le plateau est creusé, tourmenté, les roches découpées en plaques érodées de lichens, de pluie et de vent. Certaines, taillées par les siècles, présentent des profils de bêtes ou d’humains, c’est très étrange.

L’auteur du National Geographic dit qu’il avait l’impression de « marcher dans une ville bombardée ». C’est assez vrai, la couleur gris sombre de la roche, l’atmosphère fumeuse, le silence de mort, rappellent que ce lieu reste préservé de la vie de la plaine depuis des millions d’années. Quelques dix mille espèces de plantes seraient originales et l’on n’en a pas encore fait le tour.

Des droseras, des bromelias, des heliampheras insectivores, des orchidées… Nous prenons un en-cas quand les autres arrivent, pas si longtemps après nous en fait. Nous goûtons même le bas charnu des feuilles de plantes grasses qui poussent ici. Elles sont fades, vaguement sucrées comme l’herbe au printemps, mais gorgées d’eau. Ce sont des stegolepsis qui se croquent comme les feuilles d’un artichaut. Les Indiens Pémon disent qu’elles sont très nutritives.

Nous poursuivons la route durant une heure sur le plateau, jusqu’à un abri sous roche assez vaste pour contenir les tentes, les porteurs et la cuisine. La végétation est presque alpine malgré orchidées et plantes carnivores qui tentent de piéger les rares insectes qui s’aventurent à si haute altitude. Le climat est terre-neuvas et l’atmosphère brumeuse, quasi-pluvieuse, me rappelle les landes de Norvège. Les porteurs arrivent un à un et, après cette rude montée, ôtent leurs tee-shirts et exhibent avec un plaisir évident leur musculature à la fraîcheur humide du lieu. Adelino et Gabrielo ne s’en privent pas, arrachant cette exclamation au vieux Christian : « tu as vu ces muscles, non d’un chien ! » Une soupe consistante aux lentilles, pâtes et viande nous reconstitue.

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Le discours d’un roi de Tom Hooper

Comment l’histoire d’un bègue peut-elle passionner le spectateur ? Mais quand l’Histoire surveille et que le bègue est roi, tout défaut devient intéressant. Albert Frederick George (Colin Firth), fils cadet de feu George V (Michel Gambon), est devenu roi à la place de son frère aîné Edouard (Guy Pearce), alors qu’il n’y était pas destiné et qu’il avait ce handicap. Il bégaie en effet depuis l’âge de quatre ans et il lutte désespérément pour surmonter cette particularité fort gênante surtout lorsqu’on est un homme public.

Le film insiste sur l’origine psychologique due à la peur de mal dire du petit enfant, déjà gaucher contrarié et aux genoux cagneux, que sa nounou n’aimait pas. Il insiste sur l’inhibition renforcée par son père irrité qui l’incitait à « cracher le morceau ». Une prédisposition génétique n’est pas à exclure, la famille ayant tendance à la consanguinité, ne trouvant jamais les prétendants extérieurs assez bien pour elle. Très émotif, Albert duc d’York explose volontiers de colère mais, en même temps, s’accroche, obstiné de volonté, ayant intégré ce caractère anglais qui fait rester stoïque sous les épreuves. C’est probablement là qu’est le message universel du film.

Après avoir tout essayé des traitements en cour, son épouse (Helene Bonham Carter) prend l’initiative d’aller voir anonymement un « alternatif » de bonne réputation mais qui n’est pas passé par la faculté (Geoffrey Rush). Pire, le praticien est Australien – autrement dit descendant de putain et de bagnard, pour la haute société post-victorienne. Il est aussi autodidacte et acteur raté – ce qui n’est pas vraiment recommandable. Mais il est doué. Lionel Logue a trois enfants et donne des cours d’élocution, il réussit plutôt bien auprès des jeunes.

Lionel impose à Bertie (diminutif d’Albert que seuls ses frères ont « le droit » de lui donner) une relation d’égalité, afin que le soin puisse fonctionner. Les deux hommes vont progressivement devenir amis, malgré les régressions et les progrès, les détentes et les orages. C’est dans l’adversité que se forment les liens les plus puissants et le futur roi n’avait jusque-là aucun ami, hors son frère. Par expérience, en soignant les traumatisés du front après 1918, Lionel a inventé une méthode pragmatique qui mélange exercices d’orthophonie et prise de conscience psychique de ses blocages. Par exemple, lire un discours en écoutant de la musique lève les inhibitions et Albert a la stupeur de s’entendre citer Shakespeare sans jamais bafouiller sur l’enregistrement qu’a fait Lionel et qu’il lui a donné avant leur première rupture. Je me demande d’ailleurs pourquoi Albert, devenu le roi George VI, n’a pas utilisé cette méthode – fort efficace pour son cas – lorsqu’il a dû lire à la TSF son premier discours à la nation et à l’empire…

Albert ne venait qu’en second dans l’ordre dynastique mais son aîné Edouard VIII a abdiqué, préférant baiser sa maîtresse américaine deux fois divorcée à la charge de l’empire et aux convenances conjugales. Le Premier ministre Baldwin l’y a clairement poussé, tandis que l’archevêque de Westminster a fait du mariage royal avec une divorcée un casus belli ecclésiastique. George VI a donc été couronné le 11 décembre 1936, à 41 ans, comme roi en tous points conforme au modèle : marié légitimement avec une vierge, Elisabeth Bowes-Lyon de noblesse écossaise, fidèle époux et père de deux filles, Elisabeth (Freya Wilson) – future Elisabeth II – et Margaret (Ramona Marquez), s’intéressant aux affaires du royaume et du monde plus qu’au sexe. Il mourra à 56 ans dans son sommeil en 1952.

Logue a quinze ans de plus que lui et joue le rôle d’un aîné, moins écrasant qu’un père, professionnel sans a priori et lui-même père de trois garçons. Fils de brasseur, « kangourou sorti du veld » comme l’accuse Bertie en colère, Lionel est patient et jamais irrité comme George V, tout en n’hésitant jamais à dire des vérités insupportables au cant. Mais il l’aide et ne l’humilie pas. L’ordre de son père de prononcer le discours à l’exposition du British empire en 1925 a été une catastrophe ; Bertie ne veut plus jamais que cela se reproduise. Exercices de détente musculaire, traits rouges sur le papier pour scander les phrases et mieux faire passer ses hésitations, présence constante dans une atmosphère neutre, tels sont les ingrédients du succès. Le discours sur la déclaration de guerre est une réussite et même Churchill (Timothy Spall) le félicite.

Même non-anglais, non-royaliste, à deux générations de distance, le spectateur d’aujourd’hui réussit à être captivé par cette histoire somme toute plus humaine que politique. C’est à mes yeux un excellent film avec beaucoup de charme, intimiste et subtilement diplomate, faisant surgir la tension dramatique du heurt des émotions et de la raison, fût-elle d’Etat.

DVD Le discours d’un roi, Tom Hooper, 2010, avec Colin Firth, Helena Bonham Carter, Derek Jacobi, Geoffrey Rush, Jennifer Ehle, Wild Side Video 2012, 2 h, standard €6.20 blu-ray €11.72

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Guyonvarc’h et Le Roux, La civilisation celtique

La civilisation celtique a disparu et n’en subsistent que des traces archéologiques ou dans le folklore. Tous les classiques grecs ou romains qui ont écrit sur eux – qui n’écrivaient rien – les ont assimilés à des non-grecs et à des non-romains, autrement dit à des « barbares ». Ce manuel, médité longtemps par un professeur de gaulois et de vieil irlandais et son épouse Françoise Le Roux, offre un panorama complet et actuel, débarrassé des scories « celtisantes » du folklore régional ou des sectes « druidiques » issues dès la fin du XVIIIe siècle de la franc-maçonnerie.

La première partie situe les Celtes dans le temps et l’espace. Leur origine est indo-européenne (concept linguistique et non ethnique), cristallisée dans les cultures archéologiques d’Hallstatt (vers 1200 avant) et de La Tène (dès 500 avant), jusqu’à la conquête romaine de la Gaule (en 52 avant) et les migrations germaniques pour les îles d’Angleterre et d’Irlande. Leur expansion a couvert toute l’Europe hors les marges méditerranéennes et scandinaves. Ils ont été poussés vers l’ouest par les Germains et les Slaves.

La seconde partie décrit l’organisation du monde celtique. Les Celtes avaient des rois conjointement avec des druides, les deux se partageaient la première des trois fonctions, la sacerdotale. Le druide du grade le plus élevé était le Sage et le Juriste, exerçant l’autorité spirituelle, tandis que le roi était le Distributeur de richesses et le Gestionnaire de l’harmonie sociale, exerçant le pouvoir temporel. La religion primait la politique, un peu comme sous Louis XIII et Richelieu ou sous de Gaulle et Pompidou. La base de la société était la famille, puis le clan. Les relations d’homme à homme primaient et les faibles demandaient la protection des puissants autour de leur ferme ou de leur oppidum, en contrepartie de leurs services. Le travail du métal, du bois, du cuir et du textile était très développé. Cette organisation sociale était une conception du monde et elle a disparu avec l’imposition de la romanité : la république, l’impérium, les marchands, la transmission du savoir par l’écriture. Elle a ressurgi sous la féodalité médiévale mais s’est perdue à la Renaissance avant les révolutions qui voulaient en revenir à Rome.

La troisième partie aborde le monde spirituel des Celtes. Il étaient plutôt monothéiste, ce pourquoi le christianisme réussira si vite en Irlande, dernier bastion celte jamais romanisé. L’administration du sacré est le fait d’une hiérarchie de druides, de bardes et de devins, où les femmes ont un rôle. L’âme est considérée comme immortelle et l’écriture sert à la magie : ce qui est écrit est figé, donc éternel, notamment la satire et les incantations. Pour le reste, le chant et les poèmes sont modifiés selon les circonstances et les personnages.

Une quatrième partie aborde la christianisation, donc la fin de la tradition celtique. « Romanisée, la Gaule a perdu sa religion et sa langue, toutes ses structures politiques. (…) Christianisée mais non romanisée, l’Irlande a gardé sa langue et ses structures sociales et politiques : elle a seulement renoncé à une tradition orale pour adopter une tradition écrite. Mais quand est arrivée l’heure des grands bouleversements du haut Moyen Âge » p.279, « les Celtes ont fini par perdre leur identité » p.278. Ne restent que les contes du folklore et les mythes de la geste d’Arthur, très christianisés.

Ce panorama historique d’une civilisation passée est attirant car il marque la rupture romaine, chrétienne puis des Lumières. Autrement dit l’histoire, la raison et l’écrit sur le mythe, l’émotion et le poème chanté. Rome a désintégré la Gaule, le christianisme a fait exploser la religion celtique, l’écriture a dévalorisé l’enseignement oral des druides et acculturé la langue, et c’est dans le statut égalitaire du christianisme qu’est né la revendication de la raison individuelle, ferment du penser par soi-même donc de l’adhésion à la chose publique. D’où les révolutions – que les fascismes ont tenté d’effacer en réaction.

Aujourd’hui renaît la tentation d’une société organique à pouvoir spirituel : l’Iran khomeyniste est de ce type avec l’islam comme solution, mais aussi la Chine de Xi Jinping idéologiquement restée communiste, la Turquie d’Erdogan soutenu par les mosquées, la Russie de Poutine qui s’appuie sur la religion – et probablement aussi les Etats-Unis de Trump avec son droit du plus fort, revival du mythe pionnier de l’America first. Les gilets jaunes en France contestent la raison gouvernementale et tiennent le président pour responsable de ne pas assurer l’harmonie sociale dans l’abondance et la redistribution. Jusqu’au repli sur la famille et sur le clan, amplifié par les réseaux sociaux qui agrègent des tribus hors sol qui sentent la même chose à défaut de le penser. Car l’écrit recule avec la communication immédiate offerte par la technologie. La raison et l’analyse sont méprisées au profit des sentiments et du groupisme. Le balancier millénaire retourne alors dans l’autre sens : vers la celtitude contre la romanité, les relations féodales du copinage et des protections contre la méritocratie des diplômes et concours, les affinités ethniques contre le plébiscite de tous les jours.

Se décaler vers la civilisation celte permet de mieux mesurer la nôtre et ses bouleversements en cours.

Qui voudra aller au cœur du sujet sautera la première partie jusqu’à la page 103 ; elle effectue une critique scientifique des sources qui peut ennuyer le néophyte. Mais tout le reste fera réfléchir !

Christian-Joseph Guyonvarc’h et Françoise Le Roux, La civilisation celtique, nouvelle édition revue 2018, Petit bibliothèque Payot, 326 pages, €8.80

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Approche du Roraïma

Au matin, le ciel est clair et le soleil lève une brume légère bien jolie sur la savane. Tout est frais comme au premier matin du monde. Les couleurs sont plus vives, les perceptions plus aiguës. Le tepuy au loin s’estompe en ombre chinoise comme s’il appartenait à un autre univers. Le voile léger en est presque érotique, comme ces jeunes filles d’un célèbre photographe anglais des années 1970. Dans la Chine classique, les montagnes sont ces lieux primordiaux, non transformés par l’homme, où règne encore la pureté des harmonies primitives. Le sage peut y retrouver la paix et la pureté, se ressourcer aux rythmes de la nature originelle. N’est-ce pas ce que nous tentons de faire en grimpant « pour rien » sur ce plateau ? Ce n’est ni une performance, ni un haut lieu culturel, simplement un territoire préservé, vierge, qui nous permettra de nous sentir autres.

Comme hier, le départ se traîne. Les porteurs aussi se préparent et nous n’avons rien d’autre à faire que de les regarder se mettre en train. Ils jouent les jeunes mâles virils, amicaux entre eux comme une portée de chiots. Ils font à nouveau le partage des conserves comme si rien n’avait eu lieu hier. L’un d’eux, les cheveux noirs brillants soigneusement coupés au bol, porte un débardeur marqué futbol. Rien à voir avec notre foot national, il s’agirait plutôt, selon Javier, du baseball, venu des Etats-Unis, « qui a aujourd’hui la cote parmi la jeunesse ».

Nous partons marcher dans un paysage de savane comme hier, un peu plus vallonné et montueux qu’hier peut-être. Les pieds d’herbe dure ont des racines profondes et poilues comme des pattes de lapin. A mesure des heures, je sens que nous changeons d’altitude. Ce ne sont que quelques centaines de mètres mais les oreilles internes ne trompent pas lorsqu’elles se débouchent. Le groupe de garçons va plus vite qu’un groupe moyen, surtout les quatre ou cinq « pointures 46 » dont les grandes pattes abattent plus de distance pour le même effort. Ce qui était prévu en six heures nous prend trois heures et demie ! Le pique-nique est à l’arrivée, avec une salade au thon comme hier mais au chou vert cette fois. Vers midi, le soleil arde et brûle.

Redescendent du sommet une fille, son copain et leur guide, un dénommé Carlos un peu fou et très velu. La fille a de superbes yeux bleus « couleur menthe à l’eau », au point que j’en fais la remarque à José. Elle a d’ailleurs assorti son sac à dos et sa gourde à la nuance de ses pupilles, signe qu’elle est bien consciente de l’effet qu’ils ont ! Elle comprend et parle le français très bien, avec un séduisant accent. Nul doute qu’elle ait saisi ma remarque, pourtant faite sotto voce. Elle m’en jette plusieurs longs regards non dénués d’un certain intérêt. Elle nous apprend qu’elle est Allemande, de Stuttgart. Pour elle, la montée qui nous attend demain est rude, mais courte et sous le couvert de la forêt. La fatigue ne sera pas plus grande que l’étape sous le soleil que nous venons d’effectuer. C’est gentil de nous dire cela, mais nos relations s’arrêtent là, car elle repart vers la civilisation alors que nous nous tournons vers la sauvagerie.

Le reste de l’après-midi se passe à ne rien faire. L’aire du pique-nique sera notre camp du soir, au pied de la falaise sombre du Roraïma que nous grimperons demain. Nous meublons ce farniente de conversations, de lecture et de sieste. Je termine le livre de Maxime Chattam et son tueur en série. Suit un bain dans la rivière courante sous les arbustes un peu plus loin. L’eau est très froide, elle vous saisit les chevilles comme si un caïman vous mordait pour vous entraîner tout au fond. Mais l’on s’y habitue et, une fois la réaction effectuée, l’on peut s’y plonger entièrement pour s’y laver au savon. C’est plutôt rafraîchissant. Mais à peine me suis-je livré à cette opération que le ciel se couvre brusquement, que le vent du soir se lève. Il fait tout de suite plus froid, au point d’enfiler la veste polaire ! Ce qui justifie la maxime de Laurent : « j’ai toujours ma polaire dans mon sac. » Vivement l’apéritif ! Il est plus concentré en rhum mais – est-ce le goût du thé-citron en poudre, cette fois-ci rajouté ? – on sent moins l’alcool. A moins que l’on ne s’y habitue.

Deux bandes d’Américains ont rejoint le camp de base. Ils ne sont composés que de jeunes mâles, un couple de copains de New-York parti depuis huit mois déjà « explorer le sud du continent », et un team universitaire d’une dizaine de jeunes gens maigres – et peu sportifs pour des étudiants américains. Ils sont bruyants, joueurs et s’imitent les uns les autres. Si l’un ôte son tee-shirt, les autres le font ; si l’un décide d’aller à la rivière se baigner, les autres prennent leur serviette. Grégarisme de gamins, plutôt puéril presque touchant si l’on n’imaginait qu’une fois adultes ils n’agissent de même dans le conformisme et le comportement moutonnier.

Le dîner est plus montagnard que les soirs précédents. Il se compose de purée, de riz et de ragoût de morue en conserve à la sauce tomate. Ce soir, les énigmes n’ont plus guère la cote – « trop intellectuel », selon José – et nous passons aux gentillettes charades et aux anecdotes. Une fois la vaisselle débarrassée, à la seule lueur des bougies sous la tente mess, le porteur in coiffé au bol et habitant bien son débardeur noir, improvise un spectacle à lui tout seul. Javier introduit Adelino – c’est son prénom – comme une vraie star et il dédie sa chanson langoureuse « a Francesca » – notre Françoise. Il débute par un solo de « trompette » vocalisé avec les lèvres et mimé avec la main ; il poursuit en célébrant « l’impression de ton corps » et autres joyeusetés en espagnol. Le tout est fort érotique, dommage qu’il n’y ait qu’une seule fille pour l’apprécier à sa juste valeur. Ce beau jeune Indien féru de modernité, rhum aidant, est fort applaudi. Nul autre des porteurs ne s’y essaie, pas même l’autre minet du groupe au visage rond et souvent poitrail nu pour faire admirer le dessin de ses muscles, qui copine de près avec Adelino, s’échangeant souvent le walkman.

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Steven Saylor, L’étreinte de Némésis

Après l’enquête précédente huit ans auparavant, Gordien le Limier a adopté Eco, le fils muet que sa mère avait abandonné. Le jeune homme a désormais 18 ans et porte depuis quelques mois la toge virile. Gordien est amoureux de son fils, « il ressemblait à une statue de Narcisse contemplant son reflet sous le ciel étoilé » p.29. Il lui est aussi cher que son esclave égyptienne Bethesda, qu’il affranchira, épousera et dont il attendra un enfant à la fin.

Mais un coup est frappé un soir à sa porte du quartier de l’Esquilin à Rome : un officier, bras droit de Marcus Crassus, riche rival de Pompée, vient le quérir pour une enquête secrète. Dans sa villa de Baia, au nord du golfe de Naples, Lucius le cousin de Crassus a été assassiné. Comme la révolte de Spartacus bat son plein en Italie, deux esclaves sont vite soupçonnés, d’autant qu’ils ont pris des chevaux et ses sont enfuis. Les chevaux reviennent sans eux au matin.

Le scénario est trop simple pour le Limier, trop évident, comme si l’on avait mis en avant de faciles boucs émissaires dans une affaire privée et familiale un brin tortueuse. Crassus est très riche et se moque pas mal des esclaves. Lucius vivait dans une villa qui est la propriété de son cousin et, comme le bétail contaminé est abattu pour éviter toute contagion, tous les esclaves doivent être massacrés pour donner l’exemple. Rome se doit d’être impitoyable aux émules de Spartacus le Thrace qui tue les hommes et les garçons et viole les femmes romaines avant de piller les maisons. Aux jeux funéraires qui suivront les sept jours du deuil de Lucius, les quatre-vingt-dix esclaves seront sacrifiés dans une arène après les combats de gladiateurs sur ordre de Crassus.

Gordien est furieux, humaniste avant la lettre, préchrétien dans un monde pourtant resté bien païen au 1er siècle avant. L’auteur rejoue les bons sentiments de La Case de l’oncle Tom et assimile peut-être trop vite esclaves nègres des Sudistes avec les esclaves des Romains. C’est du moins l’impression qu’il laisse par sa propension à s’apitoyer sur n’importe lequel – surtout s’il est jeune et mâle. C’est le cas pour Apollonius, grec de 18 ans bâti en athlète avec une grâce de dieu, dont l’officier bras droit de Crassus est éperdument amoureux ; c’est le cas pour Alexandros, jeune Thrace musclé et velu dont Olympias, apprentie Sybille, aime à baiser le beau corps ; c’est le cas pour l’enfant Meto, vaillant et dégourdi, qui doit y passer avec les autres. Autant la précédente enquête était centrée sur Cicéron, autant celle-ci est intégralement centrée sur l’esclavage sous toutes ses formes : aux galères, au service dans la maison, aux champs, dans les mines.

Lucius a été retrouvé dans son atrium mais n’est pas mort sur place, quelqu’un l’a transporté. Il est décédé d’un coup violent à la tête mais l’arme n’a pas été retrouvée. Des documents comptables manquent dans la bibliothèque et de mystérieux plouf retentissent près du hangar à bateaux, en contrebas de la villa sur les hauteurs avec vue sur la mer. Flanqué d’Eco, Gordien enquête, mais piétine longtemps car l’énigme est particulièrement coriace.

Ce n’est qu’in extremis, après avoir interrogé la Sybille de Cumes environnée d’herbes odoriférantes et côtoyé les bouches de l’Hadès dans les vapeurs de soufre des solfatares, s’être à demi noyé pour découvrir une grotte dans la falaise, avoir été battu une fois et assommé une autre, qu’il va approcher la vérité. Mais celle-ci est à peine croyable. Est-ce vraiment lui le coupable ? Evidemment non, il n’y aurait de coup de théâtre sans cela car ce roman historique est aussi un roman policier. L’érudition n’empêche nullement l’action, ni l’enquête les sentiments familiaux. Autre coup de théâtre, Eco retrouve la voix, une émotion et quelques herbes suffisent à le guérir de cette inhibition due à une maladie d’enfance.

Le lecteur aura pénétré l’intimité de l’existence à la villa avec ses bains privés chauffés par le volcanisme, ses fresques décoratives de dauphins et poissons, ses élevages de murènes, ses plats d’oursins au cumin sous la lumière douce de Campanie. Il mesurera aussi l’inflexibilité de la loi romaine et la cruauté de la fameuse « vertu » vantée dans les textes classiques sur lesquels nous avons peiné au collège en classe de latin. Les Romains sont loin des Grecs, plus matérialistes et concrets, moins cultivés et intellectuels. Marcus Crassus a parfois même des propos de « vertu romaine » qui susciteront le fascisme, tant la grandeur de Rome passe avant les sentiments des individus. Steven Saylor rend bien l’esprit du temps, malgré une faiblesse anachronique pour les esclaves. Némésis, la juste colère des dieux, ne permet pas tout aux humains : l’équilibre doit être respecté pour l’ordre du monde.

Steven Saylor, L’étreinte de Némésis (Arms of Nemesis), 1992, 10-18 Grands détectives2000, 368 pages, €3.24 e-book Kindle €9.99

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A pied vers le Roraïma

Le petit déjeuner est salé ce matin. Il y a à peine du café, ce ne semble pas l’habitude d’en boire, au Venezuela. Un « jus » de goyave est issu de la poudre de Tang. L’omelette est aux oignons et aux poivrons tant que l’on a encore accès aux produits frais. Le cuisinier a préparé des galettes de cassave, cette farine de manioc blanche et plutôt consistante. Cela tient au corps et est le plat national des Indiens amazoniens.

Le départ se traîne, il faut du temps pour tout, ici. Les Indiens Pémons sont lents mais besogneux. Selon Javier, il faut faire attention avec eux car ils sont très susceptibles. La considération et le prestige sont pour eux plus importants que l’argent et ils sont capables, sur un coup de tête, de planter là leur charge pour rentrer chez eux. Ceux qui nous accompagnent sont pour le moment très réservés – c’est le premier matin – mais, on le voit à leurs regards, ils ont une certaine curiosité pour les étrangers que nous sommes. Certains, jeunes et bien découplés, sont allés dans les villes. Ils y ont acquis ce goût du vêtement à la mode, du baseball et de la musique disco. L’un d’entre eux, en débardeur noir, a déjà un baladeur sur les oreilles.

Près de la fontaine, Chris a découvert un petit serpent mort. Dans les 30 cm de long, corps rouge corail et tête noire, c’était peut-être encore un bébé. Il est désormais tout ce qu’il y a de mort et c’est peut-être heureux pour les petits enfants qui jouaient alentour hier soir. L’aîné est un petit garçon de 6 ans qui part fièrement à l’école, ce matin, en pantalon et non plus en short comme hier, mais portant le même polo jaune débraillé au col. Son père l’accompagne au village en portant ses cahiers.

Nous partons enfin – en file indienne, il est bon de le noter – sous le soleil. Les porteurs portant nos sacs ont commencé à partir juste avant nous. « Il ne faut pas que nous fassions semblant d’aller plus vite pour ne pas avoir l’air de les presser », nous avoue Javier. Le paysage de la Grande Savane est vallonné, à un peu plus de 1000 m d’altitude. Il est couvert d’herbe agrémentée de quelques buissons d’arbres aux trous d’eau et le long des rios.

L’étape de quatre heures prévue, nous la réalisons en trois. Il faut dire que nous sommes un groupe de garçons – sauf Françoise, mais considérée a priori à l’égal d’un garçon par ce qu’elle supporte (nous) et par son rythme de marche. Une paillote de style indien, piliers de bois et murets de torchis, au toit de feuilles de palmier, nous accueille à son ombre, sur une butte aride qui descend vers la rivière en contrebas. Il y a même une table et des bancs. Le parc national est ainsi bâti aux étapes dans le style du pays. Deux tranches de saucisson local, sec et salé, deux tranches de toasts et une salade de chou rouge au thon et aux oignons, composent l’assiette principale. Une fine tranche de melon jaune sert de dessert. Deux grands pots d’eau de rio, traités à l’Aquatabs et assaisonnés de Tang, complètent le festin. Françoise et « les Anglais » sont allés se baigner dans la rivière Tek.

Les Anglais, ce sont Chris et Yannick. Le premier est authentique, produit à Manchester. Il a appris le français à l’école comme nous l’anglais mais, paresse bien anglo-saxonne, il ne converse pas en français – pourquoi faire un effort puisque tout le monde parle sa langue dans le monde entier ? S’il le comprend plutôt bien, il se refuse à le parler vraiment. Aussi, discutons-nous parfois en anglais avec lui. A l’aéroport de Roissy, il est arrivés avec Yannick et ses parents et l’on a pu les prendre un moment pour deux frères : aussi grands l’un que l’autre, le même teint pâle, la même attitude nonchalante et réservée. C’est plutôt le climat anglais qui a déteint sur Yannick, très mimétique tant il aime faire plaisir. Tous deux travaillent dans la même société pharmaceutique d’envergure mondiale.

Ni biblio ni disco près de la rivière Tek, mais une seconde bâtisse construite comme la première. Elle est la résidence du paysan propriétaire. Il récolte peu de choses, probablement pour sa consommation personnelle, dans les champs vaguement grattés ici ou là, que l’on reconnaît surtout parce qu’ils ont été brûlés pour les fertiliser.

Certains porteurs, plus jeunes que les autres, ont descendu les bagages en VTT. Je vois ainsi arriver mon sac à près de 30 km/h dans la pente. Il faut avouer que la terre y est très aplanie et vierge de pierres et d’herbes, tant le passage est fréquent. Nous avons croisés des touristes de retour du sommet.

Nous repartons pour une heure. Il fait chaud sur le chemin, le soleil se réverbère sur la terre sèche et sur les rochers qui la parsèment. Deux rivières sont à traverser. Elles sont bien remplies. Si les plus obstinés arrivent à trouver un gué à pied sec pour la première, la seconde oblige à quitter les chaussures. Après la Tek, la Kukanan. Mais nous sommes arrivés à l’étape du soir. Nous nous baignons avec délices dans la rivière. Les porteurs veulent se baigner aussi, mais ils veulent que nous sortions de l’eau et, en attendant, ils regardent comment nous sommes faits, surtout Françoise qui se contorsionne sous sa serviette pour retirer son maillot mouillé.

Le campement est toujours composé d’une paillote cuisine entourée d’une aire sèche et dégagée pour y planter les tentes. Après le bain dans la rivière, le ciel se couvre et il commence à pleuvoir. Cette pluie du soir dure trois bonnes heures ; elle n’est pas forte mais suffisante pour bien mouiller. L’avantage est qu’elle rafraîchit l’atmosphère qui en avait bien besoin. L’inconvénient est que les tentes, mal aérées, font cloches, retiennent la chaleur du jour et attirent moustiques et mouches à feu qui s’y réfugient. Ces bestioles sont agaçantes, appelées puri puri dans le Routard, « jejen » par Gheerbrant et « mouches à feu » par les Canadiens. Les moustiques sont plus dangereux car paludéens résistants, mais les petites mouches mordent carrément et injectent un venin qui démange fort. Elles laissent une cicatrice durant plus d’une semaine. Aucun produit contre les moustiques ne les répugne, elles s’en foutent ! Ne reste peut-être qu’à s’enduire de boue comme les Indiens d’Amazonie ? Il faut surtout s’habiller : chaussettes, pantalon et manches longues.

Bu seul, le rhum vénézuélien a une suavité de type cubain, différente de l’âpreté propre aux Antilles. Nous dînons de spaghettis bolognaise à la vraie sauce tomate et au bœuf haché. Seul le fromage diffère du parmesan d’Italie ; il est produit ici mais le tout est fort bon. Plat unique. Si les Vénézuéliens, comme tous les Américains, sont très sucre, ils ne connaissent pas vraiment les « desserts ».

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Patrice Montagu-Williams, Munduruku

Le roman du Brésil contemporain : démographie explosive, Etat bouffé aux termites, politiciens corrompus, policiers écartelés en clans, drogue à tous les coins de rue et violence dès l’enfance. Les filles font la pute dès 12 ans et les garçons entrent dans les bandes ou la police un an plus tard. Rio est un mythe pour touristes, il y a belle lurette que la ville du carnaval et du Christ Rédempteur est dangereuse : « À Rio, on vivait avec et on n’y prêtait même plus attention. Il suffisait de regarder derrière soi en marchant dans la rue et de ne jamais porter de bijoux ou de montres de prix. Il fallait juste avoir toujours un peu de cash au cas où un pauvre type à moitié drogué aurait la mauvaise idée de vous menacer avec son flingue ou son couteau » p.49. Pire qu’aux Etats-Unis du temps des pionniers, c’est chacun pour soi, la loi de la jungle est le droit du plus fort.

Quatre parties pour ce roman somme toute optimiste : la première à Rio, la ville infernale, reflet de la politique sud-américaine : « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.11. Le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio (BOPE) est chargé du sale boulot que les politiciens se gardent bien de régler. Or, lors d’une opération contre les bandes, une école contenant vingt-cinq enfants et leur maîtresse a été massacrée. Bento, le capitaine des forces spéciales qui n’a pu rien empêcher – « sur ordre » -, décide de quitter la police, de quitter la ville et de faire sa justice tout seul.

Les parties suivantes sont en Amazonie, réglées comme une tragédie. Bento part aux origines de son père, un indien Munduruku, au fin fond de l’Amazonie. Justement, une compagnie aurifère canadienne, la Barrick Gold, veut une concession pour l’exploitation industrielle du minerai. Justement, une compagnie française, Engie, veut construire un gigantesque barrage ; ou, si elle ne résiste pas à la jungle et à ses dangers, une compagnie chinoise. Tel est le Brésil, un Etat pourri qui n’a que faire des indigènes et du poumon amazonien de la planète : « Ils se sont tous ligués contre les Indiens : le gouvernement qui veut construire ses barrages, les chercheurs d’or et les grandes compagnies minières ou encore la mafia de l’agrobusiness qui vole les terres pour y élever du bétail ou faire pousser du soja » p.98. Un Etat qui n’a que faire de la pollution et de la forêt, du moment que ses élus s’en mettent plein les poches : « les dégâts causés par l’orpaillage industriel sont généralement irréversibles. Il sait qu’en dépit de tous les engagements qu’elle a pu prendre, la compagnie ne respecte qu’une seule chose : le profit. Il sait aussi qu’elle ne fait qu’exploiter, qu’elle ne crée pas de richesses, qu’avec elle, c’est plutôt massacre à la tronçonneuse, et qu’une fois les filons épuisés, elle pliera bagage en laissant derrière elle un paysage dévasté » p.163.

Bento est venu avec un arsenal et rencontre le père Michel, surnommé l’Archange, qui s’est fait adopter par les Indiens. Il faut dire qu’il a mis de l’eau dans son vin et n’est pas un missionnaire inquisiteur comme l’Eglise catholique a su en envoyer jusqu’ici. C’est « un curé qui tient à la fois une église, un bar et un bordel », est-il décrit p.173… Dieu doit s’adapter aux croyances locales, le bar est pour faire société dans ce coin perdu et le bordel parce que de toutes façons les filles se donnent, autant les protéger.

Un commando de la CIA, élevé par l’Agence depuis qu’il a été recueilli orphelin, est chargé de la sécurité de la Barrick. Mais il se fait doubler par le chef de la sécurité, lui-même en faute de n’avoir pas contrôlé l’un de ses sbires. Ce dernier viole et décapite une Américaine, représentante d’ONG bien connue aux Etats-Unis, et ce meurtre fait un foin international. La Barrick doit renoncer… mais pas les politiciens qui attendent toujours leurs chèques. Elle était devenue sa compagne et Bento venge la fille avec l’aide des villageois indiens, avant de se perdre dans la forêt avec son jaguar femelle apprivoisée ; le commando de la CIA tourne sa veste et défend désormais les Indiens et l’Amazonie. Car même les gringos se rebiffent, aidé des journalistes brésiliens qui veulent se faire une place au soleil : les politiciens brésiliens ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes et l’opinion les balayer car « rejeter la faute sur les gringos avides qui veulent profiter de l’affaiblissement temporaire du Brésil lui paraît un excellent angle d’attaque vis-à-vis d’une opinion meurtrie et humiliée par le comportement d’une classe politique prédatrice et cleptomane » p.236.

Outre l’action, écrite au présent alors que le ton général est plutôt à l’imparfait du récit post-événement, la culture brésilienne urbaine puis indienne est distillée à bon escient, à mesure des exigences de l’histoire. Et d’incisives remarques ponctuent le livre : « l’oxi. C’est deux fois plus puissant que le crack et cinq fois moins cher. C’est un mélange de pâte de cocaïne, d’essence, de kérosène et de chaux vive » p.143 ; « une pisse de chat tout juste bonne pour un abruti de chasseur du Middle West adorant parader devant ses copains avec chapeau de cow-boy sur le crâne, santiags aux pieds et fusil à pompe à la main devant son énorme cross-over, sur le toit duquel on a planté des cornes de bœufs » p.17.

A qui veut connaître ce Brésil qui vient de remplacer la gauche compromise par une droite dure probablement pas meilleure mais neuve, lisez ce roman !

Patrice Montagu-Williams, Munduruku, 2019, Encre rouge éditions, 309 pages, €20.00 e-book Kindle €6.99

Le autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Note : le terme « métis » est un nom masculin qui donne « métisse » au féminin. Il est aussi un adjectif qui se décline de la même façon. Je sais que le dictionnaire intégré Microsoft Word est plutôt illettré en français, mais il existe Internet : https://fr.wiktionary.org/wiki/m%C3%A9tis

La présentation du livre par l’auteur sur YouTube !

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En avion vers Santa Elena de Uairen

L’avion est moins éprouvant qu’hier ; les turbulences sont plus faibles. Le temps, pourtant, est plus nuageux. Le Cessna entre même entièrement dans le coton, au grand dam de Françoise qui se demande si l’on ne va pas brusquement rencontrer un autre avion. Le paysage est de forêts et de tepuys. L’avion suit la rivière en la remontant, puis franchit un plateau. Cap à l’ouest. Suivent des plaines ; ces llanos sont verdoyants mais peu habités. Parfois s’élève du sol la fumée d’un brûlis. Javier nous dira qu’il s’agit aussi de messages de chasseurs qui signalent ainsi leur retour au camp.

L’aéroport de Santa Elena de Uairen est à la frontière du Brésil. Il n’accueille que de petits avions sur sa piste en terre. Il fait, au sol, une chaleur lourde. Deux Toyota land cruiser puissants nous attendent. Ce seront nos montures. Elles nous conduisent quelques kilomètres plus loin dans l’immédiat, pour prendre le déjeuner dans un restaurant en bord de rue. Chacun se sert au buffet sous vitrine et le plat se paie suivant son poids. Javier se sert copieusement ; il a faim. Je goûte une saucisse cuite du Brésil ; elle est un peu grasse et salée pour mon goût mais elle a du parfum. Nous allons à l’heure de la sieste acheter du rhum par cartons de trois bouteilles dans la liquoreria du coin. Il nous en faut pour une semaine !

Nous reprenons la route, presque toujours droite et bien goudronnée. Le chauffeur y fonce à 120 km/h, parfois jusqu’à 140 ! Dans cette plaine, selon le chauffeur, ont été tournées des scènes du film Jurassic Park (mais le principal au Costa Rica). Sur le chemin, nous bifurquons vers une cascade, bien faible en saison sèche comme en ce moment, mais au lit de roches rouges aux dépôts métalliques noirs de toute beauté. Serait-ce du jaspe ? La roche est semblable à de la laque chinoise, dense et satinée. Le jaspe est issu de quartz dissout par une eau riche en gaz carbonique, il se recristallise en calcédoine une variété de couleur rouge est appelée jaspe. Rien d’étonnant à ce que la rencontre de massifs anciens, quartzifères, et de la végétation équatoriale riche en décomposition carbonique, donne cette précipitation cristalline. Nous nous dévêtons pour nous mouiller sous la faible cascade. L’eau est froide mais fait du bien.

Les 4×4 poursuivent la route jusqu’au « village des porteurs », San Francisco, où nous retrouvons nos sacs numéro deux, laissés avant de prendre tous les avions ces derniers jours. Ils sont dans une pièce de la maison du chef des porteurs. Il ne nous accompagnera pas, au contraire des groupes précédents, car il s’est foulé la cheville avec le dernier groupe. La pièce principale qui contient nos sacs est envahie de meubles de cuisine en bois peint avec des jouets d’enfants exposés dessus : poupée, char, camion. Nous y buvons une bière Polar Ice. Sous les auvents des maisons voisines jouent de toutes petites filles, sous la surveillance d’une femme et d’un jeune garçon qui sculpte une sarbacane au couteau. En nous voyant débarquer à une dizaine de mètres de là, il quitte son travail pour rentrer dans la maison. Quand il ressort, une minute plus tard, il a enfilé un tee-shirt. Il veut paraître « civilisé » à nos yeux venus du nord. Gheerbrant décrit la même attitude dans les années 40 : les Indiens de la forêt vivent quasi nus mais ils enfilent un pantalon et une chemise lorsqu’ils rencontrent des Blancs. Ce n’est sans doute pas le meilleur legs des missionnaires depuis la découverte de l’Amérique…

Nous remontons dans les 4×4, bagages sur le toit, et c’est la piste en terre sous une petite pluie qui heureusement ne dure pas car elle rendrait le chemin nettement plus difficile aux voitures avec ses profondes ornières. Le chauffeur pousse des pointes jusqu’à 80 km/h quand l’horizon est dégagé. L’aide-chauffeur regarde la route au loin et signale d’un geste du doigt les obstacles ou les meilleures voies.

Le premier campement est installé sur une hauteur, à proximité d’un point d’eau, non loin du village de Paratepuy. Nous sommes dans un parc national, celui du Roraïma. Nous apercevons le plateau massif au loin. Nous le grimperons bientôt.

Les tentes sont plus petites qu’à l’habitude mais suffisantes pour deux – sans les sacs. Le décalage horaire se fait encore sentir. Il nous donne sommeil vers 21 h ici pour nous éveiller vers 5 h le matin. Mais une « bonne nuit » n’est pas seulement question de rythme, sa durée compte aussi. Nous nous levons peu avant le soleil, tirés du duvet par l’agitation des autres. C’est un peu vain car les inhabitués des treks mettent un temps fou à fouiller dans leurs sacs puis à ranger leurs affaires. Ce premier jour est d’ailleurs tout en désordre. Chacun – moi y compris – cherche à rééquilibrer les choses entre les trois sacs décrits par Javier le premier soir : celui d’avion, celui de jungle et le grand sac à porteurs. Ces derniers doivent soupeser et pondérer leur charge, transportée sur une claie d’osier. Chacun prend un sac de touriste et ajoute quelques ustensiles de cuisine ou quelques boites de conserve. Le total de la charge doit approcher les 40 kg.

Les nuages, sur le plateau du Roraïma, se lèvent avec la chaleur qui monte, dégageant pour nous la forme en table caractéristique du tepuy. Cette élévation brusque et incongrue dans le paysage de collinettes fait des tepuys des lieux sacrés pour les Indiens. Le Roraïma étant le plus élevé et l’un des plus vastes en superficie, il en est d’autant plus sacré.

L’autre tepuy qui l’accompagne, séparé par une vaste faille, est encore plus sauvage et porte le nom de Kukenan, mais il est interdit au tourisme depuis qu’un petit garçon s’y est perdu, il y a quelques années. Malgré les secours qui ont arpenté le terrain plusieurs jours, son corps n’a même pas été retrouvé. C’était un petit Vénézuélien des villes venu là avec son grand frère et la fiancée de celui-ci. Nul ne sait ce qui s’est passé et la version officielle est celle qu’a déclarée le couple : le gamin n’a pas retrouvé le chemin et s’est perdu. On dit qu’il était peu probable qu’il se perde à cet endroit et qu’il avait accompli l’itinéraire plusieurs fois. Alors, a-t-il eu un accident dont le frère est responsable, par imprudence ou volontairement ? Toujours est-il que personne n’est plus autorisé à y monter.

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Les heures sombres de Joe Wright

Quatre semaines de mai et juin 1940 : les Pays-Bas tombent, la Belgique tombe, la France va capituler. Ne reste que le Royaume-Uni à résister – tout seul – alors que les 300 000 hommes de son armée de métier sont piégés à Dunkerque, encerclés sauf par la mer. Que faire ?

Comme d’habitude, les élites se divisent en deux camps : ceux qui veulent « négocier » et ceux qui veulent « résister ». Dans ces heures sombres, pas de moyen terme. La négociation est une démission de plus après Munich, après l’invasion de la Tchécoslovaquie, après l’invasion de la Pologne. Négocie-t-on avec les dictateurs ? Staline avait coutume de dire : Ce qui est à nous est à nous, ce qui est à vous est négociable. « N’a-t-on jamais appris la leçon ? » s’insurge Churchill (Gary Oldman) face à Halifax (Stephen Dillane).

C’est que le Premier ministre de 1940, Chamberlain (Ronald Pickup), quitte le pouvoir : comme certains présidents français à l’aise dans leur fauteuil, il n’a strictement rien foutu en prévision de la guerre. Tout se devait d’être négociable et la Flotte comme l’Empire étaient des puissances avec lesquelles il fallait compter. Qui nommer ? Le vicomte Halifax qui a l’amitié du roi George VI qu’il appelle familièrement Bertie (Ben Mendelsohn) et qui est ministre des Affaires étrangères ? Mais, comme Fabius sous Mitterrand lorsqu’il s’est agi d’appliquer « la rigueur », comme les conservateurs britanniques du Brexit qui ont poussé Theresa May et ne veulent surtout pas la renverser, personne ne veut faire le sale boulot. Gouverner quand tout va bien est excellent pour sa réputation ; quand tout va mal et qu’il faut prendre des décisions pour le pays, il n’y a plus personne.

Churchill, qui a l’oreille des deux camps, y va donc et forme une grande coalition. Il prend la précaution de nommer à son cabinet ses principaux rivaux, afin de les tenir à l’œil. Halifax et Chamberlain n’attendent qu’une occasion de le renvoyer en démissionnant avec fracas du gouvernement pour entraîner le désaveu du parti conservateur envers le Premier ministre. Avec la flotte immobilisée à bonne distance des côtes par l’aviation nazie, avec les avions anglais trop peu nombreux réservés à la défense du territoire, avec l’armée tout entière dans le nord de la France et celle-ci qui abandonne, seule « la négociation » via la médiation italienne de Mussolini paraît la voie raisonnable.

Car les Anglais sont gens raisonnables, du moins parmi les élites formées à Eton et Oxford aux stances de Cicéron. Sauf que la politique, en ses moments les plus graves, est avant tout passion. Il faut « en vouloir » comme on dit aujourd’hui ; laisser jaillir sa volonté de puissance aurait dit Nietzsche qui n’aimait pas l’embrigadement des masses – donc le futur nazisme. Nul n’accomplit rien par pure raison mais poussé par ses passions et instincts, qui stimulent sa volonté.

Churchill en a – trop, disent certains : l’échec du débarquement aux Dardanelles en 1915, mal préparé, ne lui est-il pas imputable ? Churchill hésite : le roi a peur des réactions imprévisibles de cet ivrogne qui prend un whisky au petit-déjeuner et une bouteille de champagne à chaque repas, le gouvernement ne tient qu’à un fil. Puis Churchill écoute : sa femme (Kristin Scott Thomas) qui lui assure que par ses propres failles il prendra une décision humaine ; sa secrétaire (Lily James) qui a un frère vers Dunkerque dont elle est sans nouvelles et qui veut savoir – mais qui lui apprend aussi que sa façon de faire le V de la victoire signifie dans la rue « va te faire foutre » ; son roi qui décide de rester finalement sur les îles britanniques au lieu de se réfugier au Canada ; le peuple en prenant pour la seconde fois de sa vie le métro londonien. Tous lui disent qu’il vaut mieux résister pour garder son honneur, que négocier une fois de plus un abandon certain. Le fascisme ? « Jamais ! » crie la foule, jusqu’à une petite fille. Le Premier ministre cite le héros romain Horatius Coclès chez Macaulay : « Tôt ou tard la mort arrive à tout homme sur cette terre, comment mourir mieux qu’en affrontant un danger terrible » – et un passager noir le complète : « pour les cendres de ses pères et l’autel de ses dieux ? »

Mais pour cela, il faut dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Au roi, au grand cabinet, aux parlementaires, à la nation, aux alliés américains qui jouent pour le moment la neutralité. Il faudra, pour assurer l’évacuation de Dunkerque, sacrifier les 4000 hommes anglais et alliés, dont la 30ème brigade motorisée commandée par le général Nicholson à Calais. Eux ne seront pas évacués (mais ne subiront dans la réalité que 300 morts).

Churchill se lance dans un discours à la TSF, puis à la Chambre. Il emporte l’adhésion : la résistance aura lieu, dos au mur, mais la mer est un obstacle à franchir, et les chars allemands avancés trop vite n’ont plus d’essence – quant à Hitler, il arrête l’offensive par « miracle », souhaitant probablement ne pas affronter le Royaume-Uni. Tous les bateaux disponibles sont réquisitionnés pour l’opération Dynamo le 26 mai, depuis les 9 mètres de plaisance jusqu’aux cargos de commerce, pour rapatrier l’armée depuis Dunkerque. Le temps se met de la partie, couvert et pluvieux, ce qui inhibe les chasseurs du ciel à croix gammée. Une fois l’armée de retour dès le 3 juin, l’invasion est beaucoup moins probable – et l’Amérique se réveille lentement pour livrer du matériel et des avions.

Pendant ce temps, la France est en débâcle – avant tout morale. Le haut commandement militaire ne fout rien ; Paul Reynaud, président du Conseil (Olivier Broche), pourtant convaincu de l’importance des chars et ayant déclaré « la politique de paix à tout prix, c’est la politique de guerre », voulant transférer la Flotte et l’Aviation en Afrique du nord, n’est pas suivi par les badernes à la Guerre ni par les radicaux et socialistes. Nul ne l’informe à temps de la situation et il démissionnera bientôt, laissant la place au sénile Pétain qui fera du Halifax avec Weygand… tandis qu’un général à titre provisoire, Charles de Gaulle, ralliera les résistants dans le fief de Churchill.

Nul ne sait ce qu’il aurait fait à l’époque ; il est trop facile de choisir le camp du vainqueur quand tout est terminé. Mais une chose est sûre : si la décision est très difficile, elle doit se faire selon des valeurs morales qui ne viennent pas de la raison mais des tripes. De la volonté d’exister, de son énergie intime, du vouloir rester libre.

Ce film d’acteurs montre le tempérament britannique en ces heures sombres, avec ses facettes mitigées : hypocrisie et opiniâtreté, goût du négoce à tout prix et courage dans l’adversité. La caméra qui bouge et suit Churchill jusque dans les chiottes montre l’urgence, que la situation change même quand les acteurs ne changent pas. L’atmosphère glauque des sous-sols de la War Room est trépidante tandis que les salons du palais, à la surface, sont vides et languissants – montrant où cela se passe vraiment. Un grand film aux nombreuses distinctions méritées.

DVD Les heures sombres (Darkest Hour), Joe Wright, 2017, avec Gary Oldman, Kristin Scott Thomas, Ben Mendelsohn, Lily James, Ronald Pickup, Universal Pictures France 2018, 2h, standard €9.99 blu-ray €14.99

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Svetislav Basara, Guide de Mongolie

Basara est serbe et écrivain de l’absurde. Quoi d’étonnant dans un ex-pays socialiste où le seul rêve autorisé, parce que matérialiste, est la vodka produite en abondance ? La littérature, c’est louche, surtout lorsqu’elle parle du sexe et des profondeurs désespérées de l’âme. Tout doit être rectifié pour aboutir à la réalité positiviste. Un ami suicidé l’envoie en Mongolie à sa place pour y écrire un guide. N’est-ce pas le prétexte à une rêverie sur l’extrême-orient des agences de voyage ? Fantasmer ce pays perdu et isolé, malheureusement contaminé par le socialisme soviétique au point de fusiller un météorologue pour n’avoir pas su planifier le temps, et de brûler une sorcière parce qu’elle évoque des choses qu’on esprit communiste ne peut pas voir.

Il y a du surréalisme dans ce roman onirique qui dérive aux franges du réel. De l’humour aussi, cette politesse du désespoir ainsi qu’on dit. D’un prêtre rencontré à la messe pour le suicidé (première absurdité), il dit : « Je crois qu’il aurait mieux valu qu’il eût été empalé, tant je déteste ce siècle des lumières. Cette époque anémiée où tout est exploré, dévoilé, éclairci. Or on sait bien que les choses qui comptent sont cachées dans les ténèbres » p.12. La dérive des Lumières a été le rationalisme, dont le socialisme est la traduction politique technocratique. Trop de socialisme incite au mysticisme, et pourtant : « C’est à la tradition bouddhiste que l’on doit la réussite spectaculaire de la doctrine communiste en Mongolie. Que de points communs : le déni des dieux, le sous-développement et l’indifférence pour les choses de ce monde, le mépris pour le laxisme démocratique » p.31. Délicieux, n’est-ce pas ?

L’auteur songe à cette fille qu’il voyait de sa fenêtre chaque soir, étant enfant. Elle se promenait dans sa chambre sans rideaux – toute nue. Par association d’idées, le voilà à chercher un bordel à Oulan-Bator, capitale mongole. Ils sont déguisés en poissonnerie et se tiennent dans l’arrière-salle. « Même en Europe occidentale un préjugé veut qu’il n’y ait pas de bordels dans les pays communistes. C’est absolument faux. Il y en a dans tous. Ou plutôt : il y en a et il n’y en a pas. Il y en a pour les étrangers, pas pour les indigènes. Non par souci de la santé et de la morale de la population autochtone – les communistes et la morale ! – mais parce que les gouvernants communistes ne permettent aucun plaisir à leurs sujets ; ils les obligent à se masturber, à se cogner la tête contre le mur, à violer, à voir leur moelle épinière se dessécher, à sombrer dans la délinquance juvénile, pour la seule raison que les types débilités et frustrés se laissent plus facilement manipuler » p.36.

Ah, le socialisme « avancé » du père Brejnev ! « Ce monde est horrible précisément parce que personne ne laisse personne en paix, que nous sommes tous, au plus profond de nous-mêmes, des tyrans et des réformateurs, pour parler sans détours : chacun de nous a la folle idée de refaire le monde – ni plus ni moins – conformément à ses opinions et à ses besoins. L’ampleur du mal que telle ou telle personne va pouvoir faire autour d’elle ne dépend que de ses aptitudes et des caprices du sort » p.49. On comprend mieux pourquoi les pays de l’est sont plus attirés par le libéralisme que par la social-démocratie : ils en ont soupé du caporalisme d’Etat. On comprend moins que les pays libéraux soient attirés par l’étatisme socialiste : ils sont lâches et flemmards et ont peur de la liberté, ils en appellent à papa l’Etat. Gilles et Jeanne associés le disent : je ne veux pas voter, je ne veux pas être représenté, je ne veux pas débattre – je veux seulement gueuler (et casser).

Rêve interdit, sexe frustré, embrigadement – ce ne sont pas les seuls maux du socialisme réel. Il y a encore l’activisme envieux de l’égalité. En témoigne Baïna-Bachta, bourgade serbe : « A l’époque de ma naissance, c’était un site nébuleux, un bourbier sur la rive droite de la Drina, l’endroit où le rêve d’une grande Serbie s’est pétrifié dans sa marche triomphale vers l’ouest. De ce bourbier émergeaient ici et là de petites maisons croulantes, bâties avec un tiers d’argile, un tiers de paille et un tiers de merde. Les demeures à deux étages d’avant-guerre étaient celles des ennemis du peuple, lesquels d’ordinaire n’étaient plus du nombre des vivants » p.93.

Alors le rêve autorisé revient sous la forme d’un Disneyland socialiste : le village Potemkine de la propagande. « Tout le monde connaît ces décors où sont peints des avions, des nymphes, de fastueux salons, tout ce qu’on voudra, avec des ouvertures où le modèle peut passer sa tête. De la même manière, dans les bureaux de propagande du Parti, les employés passent leur tête dans les ouvertures des décors voulus, puis les tirages sont distribués aux activistes, qui ont la prévenance de les mettre à disposition des historiens » p.96. Pourquoi, dès lors que l’on s’est libéré du socialisme, ne pas se réapproprier pour soi le rêve, se demande l’auteur ? Et de le privatiser en artiste, plongé dans un roman où le fil se perd, quelque part dans ce pays imaginaire qu’est devenu la Mongolie.

C’est assez étonnant pour être lu, très décalé par rapport aux pâmoisons narcissiques ou aux coulpes battues et rebattues de la plupart des écrivaillons français contemporains. Svetislav Basara rafraîchit notre regard sur le monde et secoue rudement les modes confortables d’Occident, telle une vodka citron : l’illustration judicieusement érigée en couverture !

Svetislav Basara, Guide de Mongolie, 1992 (traduit du serbe), 10/18 2008, 131 pages, €1.03 occasion

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Canaïma

Je me réveille avec l’aube ; nous nous levons avec l’aurore. Rien ne nous presse ce matin, mais le décalage horaire nous chasse de nos couches d’autant que l’air a cette subtile odeur que l’on ne trouve pas dans les villes. Le petit-déjeuner est composé de café – dans de minuscules gobelets en plastique comme s’il s’agissait d’un alcool fort, alors que le Venezuela est producteur dans les Andes – de jus d’orange en brique et de crêpes faites maison avec de la poudre toute prête. Une telle préparation est vendue d’un bout à l’autre des Amériques, du Canada à la Terre de Feu. Le Venezuela a manifestement la flemme de produire localement.

La femme qui tient le campement nous apporte sur son avant-bras un bébé toucan, recueilli dans la forêt. Son long bec réussit à représenter un tiers de la longueur de son corps, sait-on vraiment à quoi il lui sert ? Celui qui nous est présenté a la tête et les pattes bleues, le dos noir et une queue rouge en houppette. Il reste perché sur les avant-bras humain comme sur des branches et avale des morceaux de pain qu’il attrape au vol. Il faut lui montrer avant pour qu’il y fasse attention. Pour qu’il change de perchoir, rien de plus simple : il suffit de lui présenter une « branche » juste un peu plus haute que la sienne. La tentation est irrésistible, il fait le saut.

Après cet intermède animalier, nous allons nous baigner. Mais pas à la plage d’hier, tout à fait à l’opposé. Il nous faut marcher dix minutes à travers la forêt. Juste au pied des paillotes, nous croisons une procession de fourmis « 24 h ». On les appelle ainsi parce qu’elles piquent et que leur taille de deux à trois centimètres de long leur permet de donner la fièvre une journée et une nuit à un homme normalement constitué. Alain Gheerbrant décrit les fourmis « 24 h » comme servant à l’initiation des jeunes garçons, vers 12 ou 13 ans, lorsqu’ils veulent devenir des hommes. Le chamane réalise des plaques d’osier tressé entre les interstices duquel il serre des fourmis « 24 h ». Lors d’une cérémonie rituelle où tous absorbent beaucoup de chicha, cette bière de manioc fermenté, les adolescents sont fouettés par les hommes de la tribu puis, à demi ivres de douleur et d’alcool, soumis sur tout le corps à la piqûre de ces centaines de fourmis emprisonnées en plaque. Ils joignent ensuite leur hamac en titubant pour dormir le temps qu’il faut pour dissiper tout cela. Est-il plus résistant qu’un enfant qui a la volonté de devenir « grand » ? Je crois tout à fait possible une telle volonté, même pour un garçon des villes. Tout est affaire de circonstances et de contexte.

Un sentier de jungle serpente entre les troncs écroulés, les arbres, les lianes et les fourmilières. Il suit la rive de loin puis, à un moment, aboutit directement à de petites cascades sur la rivière. C’est là que nous nous baignons. Le jeu est de se mettre dessous et de recevoir sur nos épaules et sur la tête l’eau qui s’écoule avec force. Elle nous masse les muscles et tout le torse. Elle est de la même couleur qu’hier et aussi tiède. Le Japonais se met en lotus sous la cascade et des Allemands qui sont venus ce matin le prennent en photo. Une fois rentrés en Allemagne, le prendront-ils pour un sauvage ?

L’Indien qui nous guide nous montre, un peu plus en aval, des nodules de jade brut apportés par la rivière. Ils sont denses et assez purs. Le jade est une roche cristalline, métamorphique. Le Guatemala était le fournisseur des civilisations d’Amérique centrale.

Parmi les gadgets élaborés par les Indiens du coin, une sarbacane est à disposition pour l’essayer. Nous faisons un concours. C’est une sarbacane jouet pour les enfants, de 50 cm de long seulement, facilement transportable pour les touristes. Les flèches sont de longues épines, équilibrées d’un peu de coton à la queue. La cible est, à cinq mètres, un perroquet en bois de balsa. Il est étonnamment facile de viser avec une sarbacane et l’épine s’enfonce facilement dans le bois dur – dans la chair aussi, sans doute. Cette arme, silencieuse et légère, apparaît diablement efficace !

Adios au campamente. Nous prenons une longue pirogue pour retourner à l’aéroport. Deux gavroches locaux passent leur matinée à pêcher sur les bords, vêtus d’un slip réduit, le corps brun comme l’eau et les roches ; ils se fondent dans le paysage. L’école, cet après-midi, leur sera un supplice, il leur faudra quitter l’eau en pleine chaleur, enfiler un tee-shirt et des sandales, et aller s’asseoir pour apprendre des choses abstraites comme les chiffres ou les schémas. Je les plaindrais presque.

Avant la piste, nous faisons une halte obligatoire à la boutique de vente d’artisanat indien. Tout y est très cher, même pour nos références occidentales. Un plat en bois incrusté d’autres essences coûte par exemple 160 000 bolivars, soit près de 80 euros 2004. Tout est à l’avenant. Les commerçants « acceptent cartes bancaires et billets en dollar » (c’est écrit sur une pancarte) – mais pas encore en euro. Pourtant, le principal des touristes est composé d’Allemands et de Français, selon ce que nous disait hier Javier. Malgré les accents martiaux antiaméricains des Vénézuéliens chavistes, le dollar reste le dieu-roi, l’euro inspire toujours la méfiance, conduite par l’ignorance.

 

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Démocratie athénienne

La démocratie directe est une tentation contemporaine face à la captation par une oligarchie de la démocratie représentative. La démocratie antique athénienne apparaît comme un exemple plus que la république romaine. Je me suis donc replongé dans les œuvres de Claude Mossé, agrégée d’histoire arrivée première en 1947 et qui a étudié sa vie durant la Grèce classique.

Elle note que la première inscription mentionnant un conseil populaire a été trouvée dans l’île de Chios, mais le système athénien est mieux connu. Il commence avec Clisthène en -508. Le peuple est divisé en 10 tribus territoriales comprenant chacune un district côtier, un campagnard et un urbain, préfigurant la répartition des sondages modernes. Le conseil populaire est la Boulé, 500 membres tirés au sort annuellement, soit 50 par tribu. L’assemblée est l’Ecclésia, réunion de tous les citoyens sur la colline de la Pnyx, quatre fois par prytanie (ces 36 jours durant lesquels les 50 boulés d’une tribu constituent le bureau permanent). Les magistratures sont tirées au sort comme aux États-Unis aujourd’hui et le cens exigible est abaissé, bien que payer l’impôt montre que l’on participe matériellement à l’entretien de la cité. Les magistrats sont les archontats ont une fonction judiciaire, au nombre de trois puis de neuf. Le collège des 10 stratèges est élu, il s’occupe de la politique générale, des activités militaires et de la politique extérieure. Les tribunaux populaires sont recrutés parmi les 6000 citoyens tirés au sort chaque année.

La politique est la querelle des factions et le procès politique plus que le compromis en apparaît à l’expérience la pièce maîtresse – ce sera pire à Rome sous Cicéron. Les procès du IVe siècle étaient surtout des querelles d’options entre reconstituer l’empire ou seulement assurer le ravitaillement de la cité. Périclès aurait institué une indemnité pour charges publiques contre son adversaire, mais cela n’enlève rien au fait qu’il a créé aussi les conditions d’établissement d’une véritable démocratie, même si son autorité était en fait quasi monarchique (à la de Gaulle) : il a été réélu stratège pendant 15 ans. En développant l’empire, Périclès assurait les salaires du démos. Les démagogues (qu’on appelle aujourd’hui populistes), de – 429 à -338 (défaite de Chéronée) avaient un ascendant certain sur les votes de l’assemblée mais défendaient globalement une politique qui servait les intérêts du démos (le peuple).

Le démos athénien a exercé une souveraineté effective, de façon absolue pour la politique proprement dite, et après consultation des spécialistes quand la décision était technique (comme les travaux publics la construction de navires). Après avoir été dûment informé, le démos prenait alors un choix qui était politique, tout comme le parlement actuel lorsqu’il consulte des experts ou demande des rapports à ses haut-fonctionnaires. Reste que, dans le système français, la tentation du gouvernement des experts sur le modèle saint-simonien, est constante – d’où l’intérêt des contrepouvoirs.

Mais il ne faut pas oublier qu’à Athènes seuls les citoyens mâles étaient appelés au vote sur l’agora – sans les femmes, les jeunes, les métèques ni les esclaves. Les aptes à voter représentaient environ 10 à 12 % de l’ensemble de la population et, sur ces 10 à 12 %, seulement 2 à 3 % venaient effectivement débattre et choisir, souvent les mêmes, des familles urbaines et intéressées par la politique de père en fils. La démocratie athénienne n’était donc pas idéale, même si ses règles le paraissent.

La composition sociale d’Athènes était fondée sur l’esclavage qui permettait aux citoyens de libérer une part de leur temps pour le service de la cité. Démocratie et esclavage paraissent donc liés, bien loin du mythe de l’égalité parfaite. Nous avons depuis remplacé l’esclavage par la machine, mais l’ouvrier ou l’employé qui travaille à plein temps est moins disposé à participer au débat citoyen que, par exemple, les retraités, les professions libérales ou les riches, qui peuvent choisir leur emploi du temps. Les paysans formaient les quatre cinquièmes du corps civique au début du IVe siècle athénien. Ils cultivaient eux-mêmes avec leurs esclaves et ne se rendaient à l’assemblée que si la question à débattre les concernait, ce qui n’était pas le cas la plupart du temps. Les artisans et petits commerçants formaient donc l’essentiel de ceux qui siégeaient. De condition modeste, les salaires publics apportaient un complément de revenu, ce qui montre qu’il faut aussi un certain niveau de vie pour participer à la vie démocratique. Les riches, enfin, se distinguaient par l’absence de nécessité du travail. Ils vivaient de leurs rentes, des domaines ou des ateliers qu’ils possédaient. Ils pouvaient consacrer l’essentiel de leur temps à la vie politique pour leur intérêt, leur gloire personnelle ou la représentation de leur lignée. Ils forment donc souvent, à Athènes comme de nos jours, l’essentiel du personnel politique.

Au Ve siècle avant, les riches et les pauvres trouvaient des satisfactions psychologiques et matérielles à l’empire athénien. La guerre du Péloponnèse a détruit des domaines paysans selon la tactique d’abandon de Périclès ; les paysans ont donc aspiré à la paix furent réticents à mener tout autre guerre. Les riches, par la perte de l’empire, ont dû soutenir de plus en plus les frais de guerre et des expéditions maritimes ; ils ont aspiré à la paix eux aussi et ont renoncé à l’empire. Seul le démos urbain souhaitera rétablir l’empire et l’emportera entre – 378 et – 356, rappelant que la démocratie plébiscitaire type 1793, des deux Napoléon, ou plus tard fasciste, est souvent expansionniste…

La rupture du consensus se fait lorsque la démocratie est perçue comme un régime de classe. Le mot démos a un double sens, à la fois l’ensemble du corps civique et aussi le petit peuple opposé aux notables – comme aujourd’hui. Cette rupture n’a porté à Athènes que sur la politique générale, le partage des terres – et l’abolition des dettes toujours associée à la fin de la démocratie. L’égalité était d’abord conçue comme une égalité politique et son principe ne mettait pas en cause le régime de la propriété.

Nous pouvons donc voir que la démocratie athénienne était loin de l’idéal participatif auquel nous avons envie de croire. Il n’y a jamais eu que très peu de citoyens prêts à participer constamment à la vie publique, et c’étaient en général ceux qui avaient un intérêt certain, psychologique, social ou matériel à le faire. Il apparaît dès lors vain de vouloir remplacer aujourd’hui la démocratie participative par la démocratie directe car le risque qu’une étroite minorité sans contrepouvoir remette en cause les droits et les libertés est réel.

Mais il est probablement nécessaire d’aménager la démocratie représentative en l’ouvrant par un renouvellement plus fréquent du personnel politique, de la doubler éventuellement d’une assemblée tirée au sort pour un temps limité pour débattre d’un sujet précis, et d’organiser des référendums réguliers portant sur des sujets matériels et sociaux. Sans oublier quand même que la France jacobine n’est pas la Suisse fédérale et qu’on ne dégage pas une opinion aussi facilement à 65 millions d’habitants qu’à 8. La démocratie directe est un mythe, sauf à la centraliser en la personne d’un seul homme plébiscité, aidé d’un parti organisé à ses ordres – ce qui parait le contraire même de « la démocratie » comme participation de tous.

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Chutes d’eau du Canaïma

Dix minutes de pirogue à moteur dans le cagnard nous font passer devant des chutes bouillonnantes que nous aurons l’occasion de contempler encore pendant deux jours : le salto Ara. L’eau, chargée de minéraux, est de couleur jaune pastis. Debout dans la pirogue instable, tous font des photos, je ne vois pas pourquoi : ce n’est qu’un décor de carte postale. Sur les bords de cette rivière élargie ici en lac des femmes lavent du linge tandis que de petits enfants se baignent tout nu, leurs corps fins luisants comme du bois vernis.

Nous finissons par nous échouer sur une plage de rochers plats et de sable blanc très doux. Un jeune adolescent sèche sa poitrine cuivrée au soleil. Un sentier part pour une série de paillotes à quelques minutes de là. Il fait vraiment très chaud en ce midi !

Un grand toit de palmes ouvert sur l’extérieur sert de réfectoire, de salon et de dortoir à la fois, tandis que des paillotes fermées servent à la cuisine, aux réserves et aux chambres des hôtes. Un curieux abat-jour fait d’une bouteille plastique sert aussi de ventilateur lorsque la brise fait tourner ses ailettes. Nous dormirons dans des hamacs tendus entre les poteaux qui, avec leur moustiquaire, ressemblent à de grosses gousses baveuses. Je songe à ce film de science-fiction du début des années 60 où des extra-terrestres blonds aux yeux pâles naissaient dans ce genre de chrysalides.

Nous prenons le déjeuner composé de poisson d’eau douce trop grillé, de salade et du sempiternel riz. Nous partons ensuite pour une promenade, notre première « randonnée » du circuit. Après ces heures et ces jours assis dans les avions, marcher nous fait du bien. Mais le sentier n’en est pas à son premier randonneur : il est aménagé comme une autoroute, panneaux comminatoires et cordes providentielles indiquant aux ignares et aux ménagères (surtout américaines) où il faut faire attention. Aucun autre touriste ne folâtre dans les parages, si ce n’est un Japonais solitaire et plutôt marginal. Il est barbu et velu, ce qui est déjà peu asiatique ; il porte les cheveux longs retenus en queue de cheval, ce qui ne fait pas salaryman bien comme il faut, mais il les a noués haut placé comme les samouraïs. Il ne porte qu’un bermuda et des tongs, tenant d’une main un minuscule appareil photo numérique et, de l’autre, une paire de petites jumelles. Marginal, il n’en est pas moins Japonais ! Le sentier nous mène à travers bois où il fait heureusement moins chaud, puis sur le sommet d’un tepuy d’où l’on peut distinguer tout le paysage alentour.

Le guide indien qui nous accompagne, et qui n’est autre que notre hôte, nous énumère fastidieusement tous les noms donnés aux tepuys de l’horizon par les Indiens du coin. Vaines paroles, car nous nous empressons de les oublier aussitôt. Je ne retiens que le premier nom car il est amusant, « la Vieille Femme » (traduction du langage indien). Je crois qu’il y a aussi « le Cerf » et d’autres dénominations du même acabit. Bref, nous devons nous rendre compte que ce paysage « sauvage » est habité, apprivoisé par l’homme rouge, « civilisé », en un mot. Nous nous le tenons pour dit.

Le sentier boucle et nous ramène à notre plage de débarquement. Nous suivons un moment sa lisière, puis la forêt qui vient presque au pied de l’eau, enfin la falaise à pic sur l’onde. Nous passerons sous la grande cascade de pastis dûment photographiée ce matin par les amoureux des « tartes » postales. Les embruns légers créés par la longue chute flottent dans l’air, créant une atmosphère irisée et brouillasseuse qui nous oblige à ôter nos chemises et à ranger le sac le long de la roche pour ne pas le mouiller. Nous sommes ainsi à l’aise sous l’eau vive qui tombe.

Suivant notre exemple, Javier ôte son tee-shirt pour exhiber un torse imberbe et cultivé aux appareils comme aux poudres à gonflette. Il restera torse nu jusqu’après le dîner. Ses muscles sont puissants mais peu dessinés, ce qui me fait penser qu’il a avalé des produits pour augmenter la masse musculaire. Quelques poils noirs, raides et très courts, commencent à repousser sur son sternum, laissant penser qu’il s’est rasé. Ces poils grandiront d’ailleurs tout le long du séjour, confirmant cette thèse. Est-ce sa copine qui le préfère ainsi ? Ou s’expose-t-il aussi comme mannequin pour gagner un peu d’argent ? Son obsession est l’argent, dans ce Venezuela réduit à subsister d’expédients sous l’expérience Chavez. Il nous le dira après le bain, alors que nous séchons, allongés sur un rocher qui a gardé la chaleur du jour. Il gagne comme guide, cette année, plus que son avocat de père, sans guère de clients depuis la « crise ». Il aide les uns et les autres, sa copine qui finit ses études, son père qui n’arrive plus à joindre les deux bouts.

L’eau qui nous fait envie depuis notre arrivée est douce mais sombre, chargée de limon et de minéraux. Lorsqu’ils touchent le fond, les pieds s’enfoncent dans l’argile. Le bain est tiède mais le petit vent qui souffle à la tombée du jour nous fait frissonner. Nous observons Vénus, première étoile au ciel puisqu’elle est une planète, puis les vraies étoiles qui s’allument une à une. Nous repérons en premier la constellation d’Orion, juste au-dessus de nos têtes. Et Françoise, la seule fille de notre groupe de douze, trop aventureux pour la moyenne, apprend les noms des étoiles les plus brillantes d’Orion : Bételgeuse à l’épaule droite, supergéante rouge, Rigel au pied gauche, géante bleutée, Bellatrix à l’épaule gauche, géante bleue. Mais elle ne retient pas les trois étoiles serrées de la ceinture dont les noms, pourtant, font rêver : Alnitak, Alnilam et Mintaka. La massue et le bouclier sont moins visibles tant brillent d’étoiles au ciel une fois l’obscurité tombée.

Un cocktail de jus d’orange et de rhum vénézuélien titrant 40° est préparé par l’Indien. Le mélange est très parfumé. Un groupe électrogène permet quelques lumières pour éclairer la table et à un cassettophone de passer un tube local disco, pour l’ambiance. Nous baissons cependant le son et la cassette, une fois au bout, ne sera pas remplacée. Nous dînons de l’assiette triple en usage ici : viande, riz, salade. Pas d’entrée et souvent pas de dessert. Cette fois, l’élément carné est du bœuf en ragoût. A douze tout le long d’une table, nous ne pouvons qu’avoir plusieurs conversations, au moins deux ou trois à la fois. Françoise, au milieu, avoue travailler dans le marketing. La conversation de l’autre bout, pour les bribes que j’en capte en allant me servir d’eau au pichet, porte sur les critères de beauté, l’attrait sexuel, les différences homme-femme. Françoise, après un moment de cette conversation de mâles entre eux, se dit « inquiète de ce qu’elle entend », de la façon dont les garçons affectent de voir aujourd’hui les filles. Elle ne sait rien des vantardises obligées des jouvenceaux en bande, de leur affectation de suivre l’opinion dominante quoi qu’ils en pensent au fond d’eux-mêmes, ni de ce modèle populaire « viril » qu’ils se croient toujours être obligés d’afficher en groupe pour ne pas se montrer différents ou efféminés.

De notre côté, Julien et moi parlons avec le Japonais qui livre quelques phrases en anglais entre deux bouchées. Il engouffre, il dévore ; une assiette nous suffit, lui en demande une autre. Julien est informaticien. Le Japonais se fait appeler Youki et étudie l’économie et le marketing à Tokyo. Il lui reste deux ans à faire et il profite des deux mois de vacances universitaires qui ont lieu en ce moment même pour voyager. « Après, nous dit-il, je serai pris comme les autres dans le travail ; je deviendrai workalcoolic ! ».

Les bêtes stridulent dans les arbres extérieurs. Il fait bon, humide et venteux, mais l’air a une douceur qui nous change de l’hiver européen. Les hamacs attendent les dormeurs. J’ai trouvé pour ma part un simple lit, bien plat, que je préfère aux cocons suspendus dans lesquels on ne peut pratiquement pas bouger. Quelques moustiques me piquent mais le vent les chasse.

 

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Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent

La génération née avant-guerre attendait les œuvres des « littéraires » comme la génération d’aujourd’hui attend la dernière série américaine. Les auteurs étaient des marques et chacun appréciait, durant les trajets en métro ou en train ou le soir avant de s’endormir, leurs facéties et leurs pensées. C’était hier. Aujourd’hui, envahis de télé et de net, de mobiles et de réseaux sociaux, la « pensée » se dilue dans le magma de la « com’ ». Les livres sont réduits aux objets, voire au twitt, des marchandises « vues à la télé » ou rigolées dans le buzz. On les achète « pour consommer tout de suite » entre un paquet de lessive et un kilo de tomates. Cela donne du jetable à la Nothomb, des dictées courtes à la Delerm, du prêt à penser – tout un histrionisme de papier que l’horreur de s’encombrer fera bientôt donner au recyclage.

Rien de tel avec Alain Finkielkraut. Grand Français né à Paris de parents venus d’ailleurs, agrégé de lettres modernes, vingt-cinq ans enseignant l’élite polymatheuse avant d’être élu Immortel, il renoue avec ses ancêtres intellectuels des années 50. Il lit, il pense, il prend du temps – contrairement aux fronts bas et masques de bêtise immonde de ceux qui l’ont conspué samedi dernier sous couvert de « gilet jaune ». « La France est à nous ! » braillaient les imbéciles, tandis qu’Alain Finkielkraut était la preuve même de la méritocratie française.

La populace sait-elle lire ? A regarder les interjections des « réseaux sociaux », ça gonfle (version bas-ventre), ça déprime (version cœur d’artichaut), ça prend la tête (version beauf potache). Or, nous dit Alain Finkielkraut, la lecture nous fait homme. C’est-à-dire ni ange, ni bête, ni « bureaucrate (…) d’une intelligence purement fonctionnelle », ni « possédé (…) d’une sentimentalité sommaire, binaire, abstraite, souverainement indifférente à la singularité et à la précarité des destins individuels » p.9. En bref sans la littérature, cette médiation, « la grâce d’un cœur intelligent nous serait à jamais inaccessible » p.10.

Le fascisme de rue en chemise jaune est l’occasion de relire un livre paru en 2009, un livre de lectures, neuf exactement, toutes du XXe siècle. Un seul Français : Albert Camus ; deux Russes et deux Américains, un Tchèque, un Allemand et une Hollandaise. Ajoutons (le total peut être supérieur à 100) au moins deux Juifs. On sait la sensibilité juive écorchée de Finkielkraut qui le fait parfois déraper dans l’irrationnel quand il s’agit de la politique, cette mauvaise foi permanente. Rendons-lui grâce de sortir de sa culture identitaire (contrairement à ses conspueurs) pour apprendre d’autres écrivains qui ne sont pas de son ethnie. Mais ils sont de sa « culture » et c’est ce qui importe. Nous savions Alain Finkielkraut doué d’une grande intelligence ; il prouve qu’il a aussi du cœur.

Car ses lectures sont des passions. Elles nous font, certes, réfléchir sur l’humain, mais pas sans exemple incarné, éphémère, singulier. L’humain ne se réduit surtout pas à l’Humanité, cet objet d’abstraction d’une Histoire à la Hegel. L’humain est au contraire l’être là, devant soi, celui qui désire et qui aime, qui a du courage et de la lâcheté, ancré dans sa petite vie aussi respectable qu’une autre. « L’œuvre d’art, disait en substance Alain, ne relève pas de la catégorie de l’utile. Si l’on veut juger de sa valeur, on doit donc se demander non à quoi elle peut nous servir, mais de quel automatisme de pensée elle nous délivre » p.13.

C’est donc le Ludvik de Kundera qui écrit par dérision « vive Trotski ! » à sa fiancée partie en formation militante. Ce qui enclenche l’engrenage de la bêtise socialiste, du Complot contre le Peuple, du grain contre la marche de l’Histoire, en bref tout ce « sérieux » ineffable des croyants.

C’est l’Ivan de Grossman, dénoncé par un « camarade » de Parti, qui se refuse à condamner le délateur en montrant que chaque Judas est un être irréductible à son acte.

C’est le Sebastian de Haffner (l’auteur et son double) qui montre combien « l’encamaradement » des hommes tend à rendre l’Etat totalitaire, le groupe fusionnel comptant plus que tous les principes moraux. Ce qui réduit la « race » à la biologie alors qu’elle signifiait, dans l’Ancien Régime, « une forme de noble fermeté, une réserve de fierté, de force d’âme, d’assurance, de dignité, cachée au plus intime de l’être » p.89.

C’est le Jacques de Camus (son double là aussi) qui refuse d’abandonner l’existence humaine à l’Histoire et la justice concrète aux slogans militants.

C’est le Coleman de Roth, professeur d’université d’origine nègre qui s’est dit juif pour se marier, accusé de racisme par l’ignorance de langue de deux potaches qui séchaient les cours. Et tout l’engrenage de la moraline, de la bien-pensance abêtie de grégarisme médiatique, rejette ce mouton noir du consensus politiquement correct. Cela au pays des libertés américaines, évidemment.

C’est le Jim de Conrad, féru d’aventures et d’héroïsme dans ses rêves mais toujours en décalage d’un bon choix dans la réalité vécue. Il n’est jamais à la hauteur de la mission qu’il se donne et, au lieu de se contenter de vivre sa vie, il veut la créer, toujours en retard parce qu’il ne peut rien prévoir de l’inattendu.

C’est le narrateur sans nom des ‘Carnets du sous-sol’ de Dostoïevski, qui croit que l’intérêt et la volonté ne font qu’un, ne réussissant dans l’existence qu’à se rendre invivable. Egoïste, aigri, cherchant à se faire reconnaître, il se rend inexistant.

C’est l’Austin de Sloper qui croit être avisé et aimant en montrant à sa fille combien son soupirant est un coureur de dot, faible et inintéressant. Au risque d’inhiber un destin qui aurait pu être heureux, sait-on jamais ?

C’est la Babette de Blixen, servante française communarde exilée en Suède luthérienne, qui monte un banquet énorme avec ses gains de loterie pour affirmer que l’art est plus fort que l’ascétisme croyant. Parce que l’on vit ici et maintenant et pas dans l’éternité ; avec tous nos sens et pas en purs esprits ; avec les autres hommes et pas avec ses seuls principes.

Ce sont tous ces « héros » trouvés dans la littérature qui font penser. Penser à l’esprit de sérieux, à la croyance en la Vérité absolue. Penser à la culpabilité du bon droit ou de la bonne conscience, à cette raison pure qui est comme un alcool sans eau : elle brûle immédiatement tout ce qu’elle touche en faisant disparaître aussitôt tout raisonnable. Finkielkraut dénonce à l’envi « les ravages provoqués par la prétention humaine à occuper la place que Dieu a laissé vacante » p.20 ou ceux qui se veulent « déchargés du fardeau de la liberté par l’instance qui s’assignait pour mandat la libération de tous les hommes » p.49. Il exalte plutôt la « révolte des modérés », ces humains trop humains et qui tiennent à le rester. Vous peut-être, moi en tout cas.

Il y a beaucoup à lire, à méditer, à citer, dans Un cœur intelligent. Il vaut bien mieux que les tonnes de littérature à l’estomac, aussi insipides qu’indigestes, qui peuplent à chaque rentrée les rayons. Voici un livre qu’on ne jette pas : on le transmet. Ce qui est peut-être le plus bel hommage.

Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, 2009, Stock/Flammarion, 282 pages, €20.30 e-book Kindle €6.49

Egalement sur ce blog : Alain Finkielkraut, Et si l’amour durait

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El Salto de Angel

Nous nous levons facilement dans le petit jour brumeux car il est plus tard que tu ne penses – décalage horaire oblige. La favela a produit de la musique encore plus tôt, quelqu’un qui se levait avant l’aube, mais les rues sont désertes lorsque nous sortons : c’est dimanche. Nous allons petit-déjeuner dans une boulangerie-café qui se comme Flor da Castilla en souvenir de l’Espagne. Les croissants y sont des monstres, tout comme les pavés de bœuf hier. Il semble qu’au Nouveau monde tout se doit d’être gigantesque, symbole d’abondance, de nouveauté radicale. Mais le jambon qui accompagne les œufs est en boite : on ne produit pas de cochonnerie au Venezuela ; on ne produit pas grand-chose, d’ailleurs.

Sur la route de l’aéroport, domestique cette fois, un « accident » crée un bouchon. Les Latins sont particulièrement badauds et toutes les files ralentissent pour regarder avidement « le malheur ». Il n’y a de fait que des tôles froissées et de grandes discussions. Aucun blessé. Les badauds sont déçus, ce qui se sent parce qu’ils accélèrent aussitôt après. Dans les bennes des pick-up à l’américaine qui roulent vers la mer, des enfants sont le plus souvent assis. En débardeurs ou le torse nu à la poussière, ils rient de la vitesse. Ils vont sans doute à la plage, en pique-nique dominical – évidemment sans aucune ceinture de sécurité. Cela ne fait rien : s’ils ont un accident et meurent, on en refera d’autres.

A l’aéroport, une vitrine de librairie-kiosque présente toute une série de livres en espagnol sur les niños indigo. Je me demande de quelle race d’extra-terrestres il s’agit. Javier me dit qu’il s’agit de ces « nouveaux gamins aux pouvoirs de l’esprit plus évolués. » C’est très à la mode, ici en 2004, pas moins de quatre titres différents sur le sujet. Encore une fois, l’Amérique du sud est en retard. Je me souviens avoir lu des articles sur ces interrogations dans les années 1960 ! Nous ne connaissons plus en France que les numéros indigos, pas les gamins. En fait, il faut songer au télescopage des générations. Les enfants d’ici, comme ceux de l’Europe des années 1960, ont des parents encore élevés à la terre, devenus citadins depuis peu. Leurs enfants, eux, ont été complètement immergés dans la ville, confrontés très jeunes à toute cette modernité : télévision, jeux vidéo, ordinateurs, internet. Quoi de plus normal qu’ils n’aient pas la lenteur d’esprit de leurs parents, le côté emprunté de ceux qui doivent d’abord lire un manuel avant de toucher un matériel ? Les enfants « indigo » ne sont que les enfants du monde d’aujourd’hui. Je note d’ailleurs que le Venezuela n’est pas un pays très « littéraire » : l’anthologie de nouvelles sud-américaines que je lis, Les histoires d’amour de l’Amérique latine (Métailié 1992), rassemblées par Claude Couffon, grand traducteur des années 1970 et 80, mentionne des auteurs de l’Equateur et même du Paraguay mais aucun du Venezuela. Le pays produit-il plus de machos mineurs que de sensibles écrivains ?

Les caractères de l’enfant « indigo » sont relevés dans les livres. Il suffit de compter au moins sept indices de ce qui suit. Il mange peu ou est allergique à certains aliments. Il a un ami imaginaire avec qui il communique. Il présente des signes de déficit d’attention ou d’hyperactivité. Il apprend plutôt par l’expérience que par l’étude. Il peut mettre son attention sur plusieurs choses à la fois par exemple lire et regarder la télé. Il se lasse facilement, quand il a fait le tour d’un sujet, il passe à autre chose. Il est réfractaire à l’autorité. Il demande souvent « pourquoi ? ». S’il ne sent pas une attitude compréhensive de la part de son entourage, il peut être très introverti. Il se comporte comme un « petit adulte ». Il se sent  » étranger  » à son milieu. Il préfère la compagnie de plus grands. S’il a de l’énergie en surplus, il va la décharger à l’extérieur avec violence ou par les jeux vidéo. Bébé, il comprenait tout ce qu’on lui disait, il savait très bien communiquer par le regard avant de savoir parler. Ses capacités télépathiques sont développées, il « lit dans les pensées ». Emotionnellement, il présente une maturité au-delà de son âge. Il peut être perçu facilement comme un perturbateur en groupe car il a du charisme, il est leader. Il a une façon personnelle de faire les choses et ne se conforme pas à la norme Il a un fort sentiment de sa propre valeur qu’il va toujours garder à moins que l’entourage ne le modèle autrement. Ces caractéristiques sont extraites du livre de José Manuel Piedrefita Moreno, Enfants Indigo – la nouvelle génération, manuel pratique pour parents et éducateurs, aux éditions Vesica Piscis du Venezuela. Arthur Colin en France, dans L’Enfant indigo paru en 2003 préfère insister sur les « pouvoirs étranges » de ces nouveaux enfants « capables de distinguer les auras des gens, ou encore de lire dans leurs pensées ».

Nous prenons un antique DC 9 d’Aeropostal, la compagnie intérieure qui commémore par son nom le franchissement des Andes par les pionniers de l’aviation obstinés à faire passer le courrier. Je suis assis à côté d’un Anglais qui vit depuis treize ans aux Etats-Unis où il travaille dans les mines. Depuis Denver, Colorado, il vient au Venezuela pour deux semaines, avant d’aller au Canada, puis ailleurs encore. Il prépare en même temps un MBA pour devenir directeur. Et le voici qui lit un livre sur l’éthique des affaires où les chapitres évoquent le darwinisme social et les idées de Marx. Il m’avoue que c’est pour lui de l’hébreu qu’il ingurgite comme un pensum. Il n’est pas, comme nous Français élevés dans les années 70, qui sommes tombés dans le marxisme étant petits.

Nous ne quittons l’avion à Puerto Ordaz que pour en prendre un autre, un tout petit Cessna 206 à cinq places, cette fois. Nous allons dans le sud, par-delà les llanos, cet océan d’herbes géantes qui va des Andes à l’Orénoque, par-delà les affluents du fleuve immenses et les lacs. Pas de piste, ou presque – et il faudrait des jours. L’avion saute par-dessus tous ces obstacles. Nous survolons le rio Paragua, puis le Caroni.

Ils sont beaux vus d’en haut, brillants et dessinés comme des rubans. Les eaux paraissent noires ou brunes et les petites îles ocres. Nous survolons un bon moment un gigantesque lac intérieur, à l’échelle du pays : l’embalse de Guri. Un barrage produit de l’électricité à l’une de ses extrémités, là où un rio violent vient s’y jeter. Suit la selva monotone, moutonnant de vert printemps. Quelques têtes mauves d’arbres fleuris tranchent sur les nuances du vert. Parfois, un rio jaune d’or serpente entre les arbres avec des paresses de serpent qui se love.

El Salto de Angel – le saut de l’ange – est une cascade célèbre qui tombe de haut. Elle est la plus grande du monde, 979 m ! Son nom vient en fait du nom de famille de l’aviateur américain qui l’a découverte. Jimmy Angel, chercheur d’or, a posé son avion en panne sur le plateau au sommet en 1937. Notre avion vrombit en piquant sur la chute, amorce un virage sur l’aile qui fait tourner la tête, revient en une longue boucle pour que l’on prenne la photo sous un autre angle. La chevelure d’eau blanche s’effile sur le roc d’un noir-brun. En bas, autour, s’étend la forêt, la sempiternelle forêt impénétrable, inexplorée. Nous sommes entrés dans la région des tepuys, ces vastes plateaux anciens de grès érodé, taillés comme des falaises au-dessus de la jungle et plats comme des tables à leur sommet. Ce sont les restes d’un massif précambrien qui évoquent Le monde perdu, le roman d’Arthur Conan Doyle paru en 1912.

L’air, plus chaud sur les roches durant la journée, crée des turbulences qui font sauter l’avion et bondir l’estomac. La piste du minuscule aéroport en pleine jungle est écrasée de chaleur.

La CIA, sur son site web accessible au public, relève 373 aéroports au Venezuela, dont 246 sans piste goudronnée, dont encore 97 « de 914 à 1523 m » (conversion des pieds) : nous venons d’atterrir sur l’un de ceux-là, celui de Canaïma. Sous les paillotes qui bordent l’unique piste – bien trop longue pour les petits Cessna – femmes et enfants indiens, au nez en bec de faucon, vendent aux touristes des colifichets artisanaux. L’énorme gardien du parc ne nous permet pas de pénétrer à l’ombre sans avoir dûment acquitté la taxe d’entrée dans le parc National du Canaïma. Il est gros et ressemble à un crapaud.

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Prête à tout de Gus Van Sant

L’arrivisme féminin yankee des années 1990 est ici conté avec jubilation. La blonde et sexy Suzanne Stone (Nicole Kidman) désire à tout prix exister par elle-même – ce qui veut dire, aux Etats-Unis, avoir son quart d’heure de célébrité : « En Amérique, on n’est rien si on ne passe pas à la télé », serine-t-elle.

Pour ce faire, elle doit assurer ses arrières. Elle jette son dévolu sur le jeune et velu Larry (Matt Dillon) mené par sa queue plutôt que par son cerveau, fils d’aubergiste italien prospère apte à lui garantir le gîte et le couvert contre de menus services sexuels. Suzanne, une fois « casée », peut désormais se consacrer entièrement à sa carrière. Elle initie des « vacances » en Floride où elle envoie son mari pêcher au gros en buvant des bières, tandis qu’elle-même va pêcher du fat cat en la personne d’un animateur de télévision épais venu à un congrès. Il lui explique en deux mots les ficelles : coucher, à défaut sucer.

C’est assez primaire pour être au niveau requis des compétences yankees mais assez efficace pour qu’une femme mette le pied dans la porte – première leçon des séminaires de vente. Le reste est une question d’activisme, d’initiative et de grande gueule – Suzanne ne manque de rien. C’est ainsi qu’elle entre tout en bas de l’échelle dans la province minable et la plus petite des chaînes locales qui puisse l’accepter, celle de sa ville qui ne comprend que deux animateurs : un gros et un laid. Elle qui avait préparé sa (fausse) lettre de recommandation d’un président pour annoncer qu’elle était experte en relations publiques (dont sucer), rengaine l’enveloppe.

Las, son mari, en bon Italien, est très famille et veut des gosses. Il a épousé un ventre et pas un cul. Il adore jouer avec ses neveux par alliance dans la piscine et à la bagarre en slip sur la pelouse. Mais Suzanne n’en veut pas, la grossesse est mauvaise pour son look, la maternité pour sa carrière, et les kilos inévitables qui suivent pour Hollywood. Cela ne se fait pas quand on se veut présentatrice télé aux normes standards des mâles étasuniens : 90-60-90. Nicole Kidman elle-même adoptera plutôt que d’accoucher ; ce n’est que sa carrière une fois établie qu’elle donnera naissance – à 41 ans. Même si elle ne présente que la météo locale, Suzanne réussit à en faire une émission sexy qui fait le silence dans les bars.

Mais son mari insiste, titillé par sa sœur Janice (Ileana Douglas) danseuse sur glace et sans mari à cause de sa face de grenouille, un brin jalouse de la notoriété de sa belle-sœur. Il lui propose un deal acceptable : elle fait sa télé en promouvant l’auberge et les groupes de musiciens qui viennent s’y produire et elle laisse tomber ses idées de New York et d’Hollywood. Mais Suzanne est obsédée comme une psychopathe : son mari devient un obstacle à dompter autrement qu’en le chevauchant.

Rien ne doit arrêter sa volonté conçue comme désir aveugle – et l’idée lui vient, alors qu’elle réalise un reportage sur les jeunes du coin, de se servir des plus accrochés à ses formes. La mentalité puritaine yankee fait en effet bouillir les hormones à 15 ans et les gars du bled ne sont pas futés, attendant seulement la fin de l’école obligatoire pour travailloter. Deux surtout sont obsédés de sexe, Jimmy (Joaquin Phoenix, 20 ans pour la morale au tournage) et Russel (Casey Hafleck, 19 ans)… auxquels s’agrège Lydia (Alison Folland), une amie un peu grosse tourmentée d’admiration lesbienne pour la fringante intrigante libérée. Sexy et sûre d’elle-même, Sucky Suzy s’entremet activement auprès du plus beau et suscite la rivalité du plus mûr.

Selon la leçon des médias, elle paye de sa personne et baise : dans la chambre, sur le tapis, à l’école, derrière le gymnase, dans les toilettes de la station-service – l’énumération que fait le garçon à la fin est cocasse et montre la frénésie arriviste. Arriver à quoi ? A éliminer le mari pour garder la maison, le chien et l’argent pour sa carrière qui décolle. Sur la demande du jeune baiseur circonvenu par Suzanne, la fille vole le revolver qu’a acheté sa mère après qu’un amant l’eut attouché – voire plus – lorsqu’elle avait 12 ans ; l’un des compères assomme et cambriole, l’autre tient en joue et finit par faire feu.

Evidemment, les deux apprentis en crime se vont prendre très vite parce qu’ils ont laissé trop d’indices derrière eux, mais Sucky Suzy ne les connait plus. En experte des médias où volent les coups bas, elle déjoue tous les pièges, même celui de la fausse empathie de la fille pour la faire avouer sur écoute. Elle sort juridiquement indemne de la sordide affaire et les télés nationales s’intéressent à elle. Ce qui n’était pas prévu est que le père de son mari – en bon Italien – a des liens avec la mafia et que justice est promptement faite.

Mais tout le charme du film est dans la présentation du désir monstrueux et la performance d’actrice. Le découpage juxtapose les points de vue, justifie a posteriori les faits, expose certaines scènes au présent, fait parler les acteurs. Il s’attarde aussi sur la chair du désir, la tentation des cuisses nues croisées haut sous la robe courte lorsque Suzanne s’adresse aux adolescents en classe, juchée sur le bureau ; le torse en émoi du jeune homme vigoureusement pompé, allongé sur le lit conjugal en l’absence du mari ; le déhanchement rythmé des danses de séduction réciproques de Suzanne et Joaquin. La bonne musique de ces années-là donne un air irrésistiblement adolescent à ces rituels sérieux.

Être prête à tout ôte toute humanité. Si exister ne consiste qu’à se faire voir, égoïsme et narcissisme submergent tout sentiment et l’intelligence est mise tout entière au service du Mal. Le titre américain, To die for « mourir pour », dit l’essentiel, tiré du roman de Joyce Maynard inspiré de l’affaire Pamela Smart qui avait séduit un garçon de 15 ans pour qu’il assassine son mari. C’est, au fond, ce que serine la Bible depuis Eve : sortir de sa condition et vouloir connaître sont de vilains défauts. Outre la comédie de mœurs jubilatoire, nous retiendrons surtout, nous les mâles, la performance d’une Nicole Kidman de 28 ans au sommet de sa forme et de ses formes.

DVD Prête à tout, Gus Van Sant, 1995, avec Nicole Kidman, , Joaquin Phoenix, Matt Dillon, Casey Affleck, Illeana Douglas, MEP vidéo 2010, 1h43, à partir de €10.00

ou StudioCanal 2004, Coffret Nicole Kidman : Les Autres / Prête à tout, €24.12

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Marc Kravetz, Irano nox

La « nuit d’Iran », titre emprunté au poème de Victor Hugo Oceano nox, scande les quarante ans de la révolution islamique de Khomeiny en 1979. Ce livre de synthèse des reportages effectués alors par l’auteur lorsqu’il avait 40 ans sera son dernier livre. Je l’ai lu à sa sortie en 1982, avide de savoir ; je viens de le relire. Il est vivant, il tient la route, il disait déjà tout ce qu’on devait savoir.

« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis ?
Combien ont disparu, dure et triste fortune ?
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfoui ? »

Combien de révolutionnaires, combien de militants, partis joyeux et gonflés d’espérance, ont-ils disparu dans la tourmente islamiste ? Une mer sans fond, une nuit sans lune : tel est l’Iran de 1982 lorsque s’achèvent les grands reportages, commencés en 1979 alors que le Shah s’exilait. De la monarchie à la mollarchie, quarante ans plus tard, quel progrès ?

« Vous ne pouvez pas comprendre » est le leitmotiv que tout Iranien de l’époque oppose à l’auteur. Pourtant, contrairement aux journalistes de bureau, lui vient voir, toucher, sentir. Il rencontre, il écoute, il se renseigne, il médite. Mais il n’est pas musulman, ni ne parle persan. Lui vient de « la gauche » soixantuitarde passée par l’UNEF et le PSU, allant même faire un stage de guérilla à Cuba avec Christian Blanc, futur PDG de la RATP, d’Air-France et de Merrill Lynch France – et de Pierre Goldman, juif polonais comme lui, mais tombé dans le banditisme révolutionnaire, assassiné par les nervis.

Le marxisme découvrait l’islam, le rationalisme se confrontait à l’opium du peuple. La gauche intellectuelle française n’était pas prête à cela – et elle l’a occulté jusqu’aux attentats de 2015. Pourtant, l’Iran de Khomeiny en 1979 disait déjà tout ce qu’il fallait savoir, montrait tout ce qu’on allait voir. Mais il est de pire sourd qui ne veuille entendre, ni d’aveugle plus convaincu que celui qui ne veut pas voir. Marc Kravetz, au fil des rencontres, distille cependant le message.

« Khomeiny (…) a redonné à l’islam chiite sa force originelle de refus de la tyrannie et de la dépendance à l’égard de l’étranger. (…) Nous rêvions d’une révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste : Khomeiny est en train de la faire et de la gagner. Mieux encore, sans parti, sans avant-garde organisée, sans autre idéologie que le message de l’Islam, il entraîne et unit le peuple tout entier » p.27. Tout est décortiqué dès les premières pages : la foi et l’espérance – manquera toujours la charité. La foi superstitieuse du petit peuple endoctriné par les mollâs et contraignant la vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher ; l’espérance niaise de « la gauche » européenne lors du premier printemps « arabe » né chez les Persans (qui sont aryens) ; l’inutilité d’un parti communiste organisé en avant-garde à la Lénine – puisque le clergé chiite est déjà là et suffit.

Mais la foi est impérialiste, puisqu’elle sait détenir la Vérité suprême : Dieu a parlé par le Coran pour tout temps et en tous lieux. Il n’y a rien au-dessus de Dieu et lui obéir est un devoir – sous peine de griller éternellement dans les flammes de l’enfer sans les douceurs des houris ni des mignons. L’islam est l’identité des musulmans, leur enfance, leur façon de vivre, leur foi, leur loi et leur politique, l’affirmation de leur virilité. « Cette frustration agressive qui se marque (…) par l’exacerbation de la peur de l’autre et l’identification du moi à la force impérative de la Loi » p.161.

Mieux, la foi « appliquée à la société annonçait la communauté fraternelle des croyants, le dépassement des conflits et des contradictions, le règne de l’égalité dans la Cité de Dieu » p.106. Adi Rafari, un jeune mollâ lui affirme : « Notre révolution n’est rien d’autre que l’accomplissement des lois et des commandements de notre religion. Notre but est de créer une société où nous pourrons vivre comme au temps d’Ali, gendre du Prophète et fondateur de la foi chiite » p.117. Les terroristes islamistes actuels ne disent pas autre chose : comment n’avons-nous pas compris, en 1979, ce qui se préparait pour 2015 ? Chacun est libre d’exprimer ses opinions, « mais personne n’a le droit d’utiliser cette liberté contre l’Islam » p.121. La fatwa contre Rushdie et les tueries contre les caricatures de Mahomet sont de cette veine : la « liberté » est la censure – puisque l’humain n’est pas libre mais esclave de Dieu (et les femmes deux fois plus que les hommes). « Tout ce qui vit, bouge, palpite, respire doit se soumettre au code ou être exterminé » p.173.

L’islamisme est un intégrisme – la soumission de la politique aux commandements de Dieu – et un totalitarisme – puisqu’elle régit toute existence de sa naissance à sa mort. L’Iran khomeyniste l’a prouvé.

La révolution ? Elle est née moins de la répression de la Savak, la police politique du Shah, que du ressentiment. Les Iraniens du petit peuple et des classes moyennes frustrées veulent « se venger. – De quoi ? – Du rêve américain. (…) De leur rêve à eux. (…) Les gens sont peut-être bornés, analphabètes et ils ne connaissent rien du monde, mais ils savent au moins une chose, c’est qu’on les a bernés. Qu’ils sont des paumés pour toujours, que l’Amérique s’est foutue de leur gueule » p.39. Les gilets jaunes franchouillards sont dans le même sentiment ; leur manque cependant une foi et un chef… « La foule et Khomeiny se nourrissaient l’un de l’autre. Khomeiny suivait le peuple qui l’avait choisi comme guide suprême. Mais en ratifiant le choix du peuple, Khomeiny lui conférait le sens d’un destin collectif » p.88. Les printemps arabes sont la suite de ce qui s’est passé en Iran en 1979. Les attentats de 2015 et les autres sont la suite de ce que Khomeiny a prêché : « La hargne du zonard sacralisé par la cause du Prophète : il y a en effet de quoi craindre le pire » (p.134), écrivait Marc Kravetz en 1982… Le pire est arrivé avec Daesh et les attentats des zonards réislamisés.

Un livre écrit à chaud, mais sur le terrain ; un livre étape d’une histoire en mouvement qui reste d’actualité. Qu’on peut lire et relire aujourd’hui car, malgré les gens cités qui ont disparu, les impulsions sont les mêmes. Le monde doit tout changer pour que rien ne change, l’Iran islamiste le prouve à l’envi.

Marc Kravetz, Irano nox, 1982, Grasset, 273 pages, €19.90 e-book Kindle €5.99

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Un point sur le président Chavez en 2004

Une manifestation silencieuse se tient ce soir sur la place en face du restaurant. La foule porte des banderoles, devenues illisibles dans la nuit tombée. Une estrade est installée avec un micro mais pas de harangue, seul joue un petit orchestre discret. Il s’agit de faire de la présence, pas d’entraîner les foules. Il y a quelques jours, une dizaine de personnes sont mortes ici, tuées par la police lors de manifestations. Javier notre guide vénézuélien n’a pas pu sortir de chez lui car les habitants ont carrément fermé leurs quartiers par des barrages de pneus enflammés pour éviter le déferlement des barrios, ces gens des quartiers pauvres pro-Chavez que sa démagogie autoritaire et brutale flatte.

Qui est Hugo Chavez ? Pour lui-même, il déclare : « ce que mes adversaires ne comprennent pas est qu’Hugo Chavez n’est pas Chavez mais le peuple du Venezuela ». Elu en 1998 avec 56% des voix contre la corruption par une coalition de gauche avec son parti, le MVR (Movimiento V [Quinta] República – Mouvement pour la Cinquième République), cet ex-auteur de coup d’état en 1992, ex-colonel parachutiste né en 1954, diplômé de l’académie militaire, marié deux fois et père de cinq enfants, est un populiste de gauche, admirateur de Fidel Castro et antimondialiste qui a pour maître Mao. Il est surtout anti-américain. Pourquoi pas ? Il aurait pu être un nationaliste à la de Gaulle, avec pour modèle Simon Bolivar. Mais il semble que tout soit dans le discours. Dans les faits, il a échoué à combler le fossé entre riches et pauvres – au contraire : s’il a peu touché les vrais riches, qui ont leur fortune aux Etats-Unis, il a détruit la classe moyenne (récession de –8.9% en 2002) et l’inflation engendrée par sa politique (31.2% en 2002) a ruiné les pauvres !

Vitupérer contre « les villas luxueuses où l’on organise des orgies tout en buvant du whisky » (BBC News, « profil Hugo Chavez », 2004) ne règle pas les problèmes d’industrialisation, d’emploi, ou de répartition de la manne pétrolière. Préférer en politique internationale Cuba et l’Irak aux autres pays ne peut qu’aliéner à la fois les Etats-Unis et l’Europe modérée. Sa popularité est tombée de 80% à 30% en décembre 2003. Malgré sa réforme de la Constitution adoptée en décembre 1999 (55% des votants se sont présentés aux urnes) et sa réélection comme Président avec 59.5% des voix en juillet 2000, l’effondrement des prix du pétrole après le 11-Septembre précipite la crise sociale. La dérive totalitaire et militariste se développe car, comme tous ceux qui croient devoir changer la société par décret, les réformes ne vont jamais assez vite, ni assez fort.

Les partis Patrie pour tous (PPT) et Mouvement pour le Socialisme (MAS), tout comme la Confédération des Travailleurs du Venezuela (CTV), lui retirent leur soutien en 2002 dans l’éventualité d’une déclaration de l’état d’exception. Le 7 avril 2002, Chavez jette dehors sept dirigeants de la Compagnie nationale des pétroles du Venezuela et en met douze autres à la retraite. Les cadres protestent et la Confédération des Travailleurs du Venezuela, soutenue par le patronat et par une partie de l’armée, appelle à la grève. Le secteur pétrolier n’emploie que 2% de la main-d’œuvre mais est responsable de 80% des exportations du pays, ce qui en fait une force sociale incontournable. C’est surtout une loi anachronique sur les hydrocarbures qui précipite la révolte. Chavez veut que l’Etat soit désormais majoritaire dans les compagnies privées afin de compenser les réductions de la rente pétrolière.

Un bref coup d’état, le 12 avril, le renverse après que des éléments armés aient tiré sur la foule, faisant une vingtaine de morts et plus de cent blessés. Mais, comme toutes les oppositions velléitaires incapables de prendre des mesures équilibrées, le coup de force ne tient pas. Les décisions « réactionnaires toutes » prises par l’éphémère président autoproclamé Carmona lui aliènent l’armée qui bascule à nouveau : Chavez est rétabli.

Que faut-il en penser ? Certes, Chavez est social. Il a mis en place un système qui permet aux populations pauvres de décider ce dont elles ont besoin ; si l’argent le permet, leurs demandes seront acceptées. Il a nationalisé les terres non cultivées pour les redistribuer aux petits agriculteurs travaillant en coopératives dans le but de créer de l’emploi et de limiter les importations alimentaires. Il cherche à unir les pays d’Amérique du sud pour mettre en commun le pétrole et exercer un contrepouvoir au libéralisme prédateur des Etats-Unis. Tout cela est louable. Mais pourquoi, sinon par « haine de classe », avoir fait appel à des « médecins » cubains alors qu’il en existe déjà au Venezuela ? Pourquoi, sinon par « haine ethnique » (Chavez est à demi amérindien), choisir les pires dictateurs et terroristes de la planète au prétexte qu’ils ne sont justement pas « gringos » ? On ne bâtit pas une politique crédible sur la haine. La logique de radicalisation menée par le président Chavez risque de dégénérer en guerre civile et au recours à un nouvel épisode autoritaire. Est-ce cela, l’idéal démocratique du « vivre ensemble » à prétexte de gauche populaire ?

Son « gauchisme » et son « anti-impérialisme », s’ils restent à la mode chez les intellectuels protégés des salons parisiens, datent. On toujours l’impression que l’Amérique du sud est un conservatoire des mouvements nés une génération auparavant. Ainsi Miguel Benassayag, psychanalyste argentin qui sévissait sur France-Culture jusqu’en mars de cette année 2004, me rappelait les discours gauchistes entendu dans les années 1970. Chavez, pareil : il rêve d’être « le président des pauvres » dans la lignée de Simon Bolivar et de Fidel Castro, comme si le monde entier n’avait pas changé en 35 ans. On peut contester avec raison l’égoïsme américain et la pression idéologique des institutions internationales commandées par les Etats-Unis. On peut dire que « le Sud existe aussi ». Mais la politique est l’art du possible, elle commande de vivre avec son peuple et avec ses voisins dans leur entier pour la prospérité du plus grand nombre – surtout quand la plupart des exportations vont vers les Etats-Unis ! A demeurer irréaliste, on sombre soit dans la dictature (voir Castro), soit dans l’échec (voir Allende). Comment tout cela finira-t-il ? En 2004 notre guide Javier, prudent, n’a « pas d’idée ». Nous non plus, sinon la métaphore évidente du pot de terre et du pot de fer.

Les quinze années qui suivront, sous lui-même et son successeur à partir de 2013 l’immature Maduro (dont le nom signifie « mûr »…), verront le pays s’enfoncer dans la débâcle comme la Chine sous Mao. Le « communisme » est un clientélisme à l’algérienne ou à la russe, privilégiant une étroite nomenklatura de généraux à qui l’on confie les entreprises et le pétrole. Incompétents, autoritaires, idéologiques, ces habitués du coup de gueule croient que l’économie se mène par coups de force. Résultat lamentable en 2019 : chute de la production pétrolière, pénuries alimentaires, spéculation sur les prix garantis, exil de quatre millions de Vénézuéliens, malnutrition infantile, trucage des élections, bras de fer avec le reste du monde malgré le soutien russe du bout des lèvres et la stratégie chinoise de prêts à très long terme pour entourer stratégiquement les Etats-Unis de pays clients…

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Desseins valentins

Amour d’hier

Amour autorisé

Amour inquiet

Amour fraternel

Amour animal

Amour réprouvé

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Caracas

Au sortir de l’aéroport de Caracas, la moiteur, la température et la pollution vous sautent – dans cet ordre – à la gorge. La ville, que l’on aborde en bus depuis l’aéroport international situé à l’écart, comprend 6 millions d’habitants en 2004 qui s’entassent entre des collines arides et habitent maisons de briques ou béton moderne. Les bidonvilles sont ici des « briquevilles » d’un  niveau de vie un peu supérieur dans la pauvreté. Briques et tôles ondulées ne coûtent pas cher et l’on bâtit soi-même pour suivre la croissance frénétique de la mégalopole. Dans les ruelles en pente entre ces bâtisses qui vont parfois jusqu’à comprendre un étage, courent des gamins bruns à moitiés nus. Sur 25 millions d’habitants en 2004, 31% ont moins de 14 ans et, s’il naît 2.36 enfants par femme (le double d’en France), il en meurt presque 24 pour 1000 (27 pour les garçons), ce qui fait chuter l’espérance de vie à la naissance. Les gens confondent souvent espérance d’atteindre un âge avancé et espérance de vie « à la naissance ». Car, une fois passés les premiers mois de la vie, qui dépendent fortement des conditions d’hygiène et des infrastructures médicales, la durée de vie est très proche au Venezuela et en Europe.

Une mosquée, entrevue au bord de l’autoroute, est un curieux bâtiment, rectangulaire comme un garage. Les bulbes et les minarets islamiques ne sont qu’évoqués en grillage fin de fil de fer ! Il y a pourtant 96% de catholiques romains au Venezuela et seulement 2% de non-chrétiens. Cette mosquée se tient en face de panneaux publicitaires à l’américaine. L’une d’elle est torride, présentant des fesses de femme en porte-jarretelles embrassées par un tout petit garçon blond – pour une compagnie d’assurance, je crois. Machisme hispanique et dévergondage à l’américaine font bon ménage face à l’islamisme rigoriste.

Le quartier des affaires est bâti d’étranges buildings en béton mat. La plupart sont sans style et brut de décoffrage mais d’autres tentent des essais d’architecture laborieux, plus scolaires qu’esthétiques. Le parc automobile est envahi de voitures américaines d’âge certain, par exemple une Ford Mustang au museau agressif ou de vieilles Chevrolet des années 80 pétaradant sourdement de leur 24 soupapes. Le Venezuela est devenu, depuis la découverte du pétrole dans les années 1920, une enclave américaine exploitée sans vergogne par Exxon et Shell et ne s’alimentant guère que de produits importés.

La nationalisation des hydrocarbures et la réforme agraire par Chavez ont à peine changé ces habitudes : les exportations sont à 88% du pétrole et des produits miniers ; les importations sont à 79% des produits manufacturés que le Venezuela est incapable de produire et que Chavez a délaissés ; les plus riches ont des 4×4 japonais noirs qui dévorent le pétrole. Peu importe, le pays en produit et en exporte largement. Javier nous apprendra qu’un litre de diesel coûte en 2004 50 bolivars au Venezuela – contre près de l’équivalent de 2400 bolivars en France. Il faut dire que nous avons près de 80% de taxes sur l’essence, même s’il y en a moins à l’époque sur le diesel – pourtant plus polluant – corporatisme camionneur oblige.

Le chauffeur de notre minibus (nous sommes répartis en deux véhicules), négocie le change tout en conduisant d’une main. Il offre 2400 bolivars pour 1 dollar US et 2600 bolivars seulement pour 1 euro. Il préfère manifestement le roi dollar, comme tous ici, puisque l’écart de change est de plus de 20% en faveur de l’euro, en ce moment, 1.24 dollar pour 1 euro pour être précis ! Si l’on prend 2400 bolivars pour 1 dollar, nous devrions avoir 2976 bolivars pour 1 euro. Méfiance pour des billets somme toute récents ? Peur des faux ? Moindre utilité au change ? Toute devise forte est bonne dans les pays de forte inflation, comme l’est le Venezuela depuis quelques années, mais la proximité du grand frère américain fait préférer le billet vert à toute autre devise. Cela dit, étant données les faibles sommes en jeu, je change 50 euros et cela me suffira pour l’ensemble du séjour, pourboires locaux compris.

Notre hôtel, l’Altamira, est situé dans le quartier aisé du même nom, avenidad San Juan Bosco. Il est protégé de hautes grilles d’acier aux barreaux de près de trois mètres surmontés de pointes. Un garde armé d’un fusil à pompe d’un demi-mètre de long surveille la seule porte. Il paraît que ces grilles ont été installées récemment, en raison des troubles récurrents au Venezuela depuis l’arrivée au pouvoir du président Chavez. Elles ont été montées miraculeusement avant les manifestations du mois dernier qui ont fait plusieurs morts dans la capitale. La chambre 501, au 5ème étage, est propre et spartiate. La fenêtre offre une vue plongeante sur une briqueville juste en-dessous, des boites rouges bien carrées au couvercle de zinc : une favela incongrue entre des immeubles d’un certain standing. Vers 18h30 montent du quartier des chants religieux. Ce n’est pas le muezzin mais d’authentiques hymnes catholiques d’une messe de samedi soir.

Javier sera notre guide local. Il est Vénézuélien et francophone, ayant passé un an en France, à Montpellier puis à Orléans. Il étudie la géophysique, il est en quatrième année et désire travailler sur les plateformes pétrolières quelque temps, une fois terminées ses études, « parce que cela paye bien ». Il exhibe en ce premier jour des pectoraux de lutteur moulés dans un tee-shirt kaki étroit et un visage métissé. Outre son grand-père d’origine espagnole des Canaries et sa grand-mère d’origine italienne, ses ascendances africaines ne font aucun doute et sa lèvre inférieure proéminente l’ont fait appeler « Sébastien » par les filles à la fac. C’est une référence qu’il nous explique : dans le dessin animé de Walt Disney, La Petite Sirène, le crabe Sébastien a pour caractéristique cette même lèvre inférieure proéminente. Dès lors, celui qui se destine à être le bouffon du groupe, se met à appeler notre guise systématiquement « Sébastien ». C’est plus facile à prononcer pour un gosier français que « Javier » qui ne se prononce pas ici « gzavier » mais « rhavier » et commence par un feulement de gorge difficile à émettre pour un gosier non familier de l’arabe, qui a donné cette lettre à l’Espagne. Après un intermède brouillon, dans lequel Javier nous explique qu’il nous fallait dès maintenant diviser nos sacs en deux, puis en trois, nous allons dîner au-dehors.

La Fogata del Pollo, tout près de l’hôtel, fait flamber le poulet comme son nom l’indique, mais sert aussi selon Javier « la meilleure viande de la ville ». Il y a du poulet et du bœuf, du poisson et des pâtes. Tout ce qui vient de la mer est déconseillé par notre guide étant donnée la pollution des côtes proches et le peu de fiabilité de la chaîne du froid jusqu’à la capitale. Nous mangerons du poisson dans le delta quand nous y serons. Le bœuf est produit en quantité dans les llanos de l’Apure, immenses savanes au sol sableux que le propriétaire visite en petit avion depuis son hacienda.

Des familles locales sont venues dîner. L’une d’elles, très étendue, fête un anniversaire. Des adolescentes métisses sont déjà plantureuses à 12 ou 13 ans, leur poitrine bien formée débordant de leurs caracos serrés, selon la mode véhiculée par la télévision. Elles nous jettent des regards aguicheurs sans le vouloir, mélange de curiosité et d’avidité, déjà femelles mimant les stars de feuilletons. Restes de mœurs latines, elles aiment à porter les bébés et à jouer avec les tout-petits.

Moi qui ne mange que rarement du bœuf, pour cause de « folie » et d’un certain écœurement pour la viande rouge passé 40 ans, je prends ici un lomito de bœuf, un pavé épais, grillé à point et fort tendre. Il est servi sur sa planche en bois comme au Far West. Des patates frites, des bananes frites et des racines de manioc bouillies – appelées ici yuca – sont servies comme accompagnement dans des plats à part. Cela sert de pain. La bière locale est la Polar. La variété Solar est « la meilleure du pays » selon Javier. Comme elle est « chère » pour le standard local – 50 centimes d’euro – elle n’est vendue qu’en « quarts » de 18 cl. Nous goûtons également tous ensemble une bouteille de vin rouge chilien vieux de trois ans, l’année 2001. Il est rude, puissant, deux fois plus cher que la bière, mais sa saveur va mieux à la viande.

 

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Steven Saylor, Du sang sur Rome

L’auteur, Américain diplômé d’histoire et de littérature antique de l’université d’Austin au Texas, reprend le Plaidoyer pour Sextus Roscius d’Ameria qu’a prononcé Cicéron en 80 avant notre ère sous le règne du dictateur Sylla. Il en fait une enquête policière sous les Romains.

Gordien, son personnage, est un détective du temps déjà mûr et pas riche, qui boit trop et vit avec une femme esclave, Bethesda. C’est un fouilleur, un fouineur ; il reste tourmenté tant qu’il ne sait pas la vérité.

C’est l’occasion pour nous, lecteurs, de vivre en Rome antique au jour le jour, avec ses odeurs puissantes, sa violence dans les rues et sur les grands chemins, le sexe omniprésent, la superstition envers les dieux, la richesse ostentatoire de quelques-uns, les enfants abandonnés et les citoyens déchus par les proscriptions politiques. Qui plus est, c’est bien écrit. De riches spéculateurs profitent des incendies, courants à Rome, pour racheter à vil prix les propriétés ou les voisines menacées par le feu, afin de faire monter les loyers ou de revendre les emplacements avec profit. L’atmosphère est assez bien rendue malgré la pudeur puritaine qui voile beaucoup et quelques anachronismes. Tel le mot « pédophile » (p.127) dont le concept même n’existait pas chez les Romains ni chez les Grecs, ou la mention de « pâtes » aux asperges (p.268) qui n’ont pas existé avant l’an 800 de notre ère en Italie, venue d’Arabie via la Sicile, et qui devaient plutôt être de la « semoule » – mais peut-être est-ce une faute des traducteurs ?

Un jour, un jeune homme vient solliciter Gordien dans sa villa de l’Esquilin, un quartier populaire de Rome au-dessus de Subure. Tiron a 23 ans, il est assez beau selon les normes romaines en matière de sexe, mais préfère les filles, tout comme Gordien les femmes (contrairement à l’auteur). Il est l’esclave et le secrétaire de Marcus Tullius Cicero, « Pois Chiche » pour le pif rond et fendu d’un grand-père, chargé de défendre Sextus Roscius accusé de parricide. Un crime abominable à Rome et qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire autant que symbolique : le fouet sur tout le corps puis la noyade en sac avec un singe, un coq et un chien, le Tibre se chargeant de purifier la Ville en portant cette horreur jusqu’à la mer.

Mais Sextus Roscius était à la campagne au moment des faits et le vieux Sextus a été poignardé à mort dans Rome en allant voir une prostituée enceinte de lui. Le fils a-t-il payé des tueurs ? A-t-il comploté la mort de son père qui voulait le déshériter ? S’est-il vengé d’avoir vu préférer un jeune frère plus séduisant et plus fidèle que lui ? L’a-t-il lui aussi assassiné ? Gordien enquête, Gordien risque sa vie, Gordien parvient.

Il trouve des preuves que ses cousins ont récupéré les biens de famille et l’ont mis dehors ; qu’une « proscription » opportune a permis à un ancien favori de Sylla, esclave égyptien beau comme un dieu, d’acheter 2000 sesterces des propriétés qui en valaient 6 millions ; que Sextus était bon avec ses esclaves mais violait ses filles dès avant leur puberté ; que l’aînée de 16 ans couchait avec tous les mâles pour se venger de son père et trahissait ses défenseurs pour qu’il soit condamné.

Certes, tout est fait pour aboutir au plaidoyer de Cicéron à la tribune des Rostres sur le Forum, fait d’histoire qui ne peut être changé. Mais l’auteur a dû inventer l’accusation du procureur Gaïus Erucius, qui ne disposait que d’on-dit en guise de preuves et en appelait à la menace du redoutable Sylla en cas d’acquittement. Le plaidoyer de Cicéron emportera la nette majorité des sénateurs appelés à juger, notamment par son appel aux vertus romaines et à la moralité de la vie campagnarde.

Mais la victoire n’arrête pas le roman. Deux rebondissements inattendus attendent encore le lecteur…

Steven Saylor, Du sang sur Rome (Roman Blood), 1991, 10-18 Grands détectives 1998, 383 pages, €7.80 e-book Kindle €9.99

Les romans de Steven Saylor chroniqués sur ce blog

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Aventure amazonienne au Venezuela

Le Venezuela est à la mode, pour son malheur. Le chavisme, ce communisme maoïste primaire dont se réclame Mélenchon, est un échec retentissant. Je suis allé en 2004 dans ce pays, qui n’est plus visitable pour un moment, bien que figurant toujours au catalogue du voyagiste Terre d’aventures – mais sans la partie sur l’Orénoque parmi les Indiens.

Etait-ce la lecture, vers 12 ans, de L’expédition Orénoque-Amazone d’Alain Gheerbrant, effectuée de 1948 à 1950 et parue en Livre de Poche en 1964 ? Mon père m’avait offert ce livre, qui actualisait Jules Verne. J’avais lu La Jangada, roman qui se passe principalement sur un radeau sur l’Amazone. Pour moi enfant, l’Amazonie et sa jungle représentait la quintessence du milieu aventureux, la nature dans son exubérance, les hommes et les bêtes dans leur naturelle sauvagerie. L’intelligence de l’explorateur devait suppléer à ces obstacles, à cette indifférence suprême de la nature qui se contente de croître et de dépenser sa vitalité par toutes ses formes. Alain Gheerbrant et ses compagnons étaient peut-être les derniers explorateurs de ce siècle où je suis né, en des terres inconnues, parmi de vrais « sauvages » qui n’avaient jamais rencontré de Blancs et vivaient nus « comme des cochons », selon leurs cousins missionnarisés et habillés.

Le trek prévu au Venezuela en mars 2004 ne va pas dans les forêts profondes, inaccessibles, qu’a parcourues Gheerbrant parmi les Indiens. Lui est passé à l’extrême sud du Venezuela, dans la Sierra Parima ; nous irons plus à l’est, à la frontière brésilienne. Nous finirons dans le delta de l’Orénoque, parmi les Indiens proches de la côte, largement en contact avec la civilisation depuis des dizaines d’années.

L’avion décolle à 6h40 pour Amsterdam. Nous avons deux heures d’escale à errer parmi les harengs sous vitrine et les CD à bas prix avant de prendre un Boeing 767 pour Caracas. Le vol est rempli de Chinois qui vont – ou reviennent – en famille à Cuba. La propension du président du Venezuela Hugo Chavez de prendre modèle sur Fidel Castro explique que Caracas soit devenue un hub pour l’île caraïbe.

Je suis assis dans l’avion entre un membre du groupe et un Roumain qui retourne au Venezuela en touriste. Christian, né en 1936, veut « grimper le Roraïma » malgré ses 68 ans. L’autre voisin, à ma droite, engage la conversation en anglais. Je crois avoir compris qu’il travaille « dans les affaires » mais il me dit aussi que « quand il était dans l’armée », il a fait un exercice à la frontière pakistanaise. Il va au Venezuela pour voir les filles – plus faciles et plus plantureuses que chez lui, le rhum et le soleil en plus. Faut-il le croire ? Il me tient une conversation fumeuse sur Bush, la CIA, la déstabilisation de l’Amérique latine et de l’Irak. Il en ressort – et c’est intéressant – une vision d’Europe centrale des relations internationales, alimentée des documentaires de Discovery Channel sur un substrat d’éducation totalitaire. La paranoïa et la théorie du complot y tiennent une grande place. Elevé en dictature, on ne peut imaginer que le monde marche tout seul : il lui faut des responsables. Bien sûr, « l’information est manipulée » et « les hommes ne sont pas ce qu’ils paraissent ». Ainsi, le 11-Septembre ne serait pas l’œuvre de Ben Laden : « il a remercié ceux qui l’ont accompli, mais il n’a pas dit que c’était lui – c’est donc un coup de la CIA. » Pourquoi ? « – mais pour pousser les Conservateurs au pouvoir et favoriser les dépenses militaires ». C’est tellement « évident » qu’il n’y a rien à discuter, et je m’arrête là.

Il est intéressant de noter que cette observation de 2004 se révèle en grand en 2019 : les pays ex-soviétiques d’Europe centrale sont frileux, paranoïaques, complotistes. Ils élisent des réactionnaires à poigne pour les « protéger » comme du temps de papa Staline, tant ils sont effrayés du monde.

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Le Cinquième élément de Luc Besson

Très divertissant, drôle avec de l’action – mais vide, le film a eu beaucoup de succès en raison de sa légèreté mais reste dans le superficiel des années 1990-2000 : décors grandioses, humains déjantés, menace du Mal. Le thème est évidemment hollywoodien – sauver le monde – même si le réalisateur est français. Il est évidemment biblique – combattre le Mal absolu – même si la France est rationaliste et peu croyante. Il se passe évidemment entre le plus lointain passé – l’Egypte mythique – et le plus avancé futur – les Etats-Unis tout-puissants. Il y a comme un parfum d’acculturation grave chez Luc Besson. Ce pourquoi il fait du fric – ce qui est aussi américain.

Il est heureux que les acteurs soient convaincants dans leur rôle, sinon sur le « message » – s’il en est un – que seul « l’amour » sauve l’Humanité (amour = sexe aux Etats-Unis). Gros muscles et cœur d’artichaut dans un univers dominé par la technique, voilà la clé du succès. Le seul baiser du mâle sur les lèvres de la femelle aux ultimes secondes de l’action relie le passé au futur, l’humanité à l’entité supérieure.

Reste qu’entre temps le spectateur ne s’ennuie pas. Le troisième siècle après 1914 est filmé avec une panoplie d’effets spéciaux spectaculaires. Les taxis volent, les voitures de police sont équipées de mitrailleuses et de lance-roquettes, les immeubles sont tout en hauteur pour échapper au brouillard (de pollution ?) qui stagne sur quelques dizaines de mètres au-dessus du sol, les appartements sont des cages métalliques aussi étroites qu’une cabine de sous-marin. Mais les chats ont une télévision pour eux (à nettement plus de 24 images par seconde, je présume) et les aliments se constituent tout seuls dans les fours.

Le récit commence en 1914 dans un tombeau de l’ancienne Egypte aux confins du désert. Un savant italien déchiffre un hiéroglyphe faisant état d’un cinquième élément en plus de la terre, du vent, du feu et de l’eau ; il annonce la visite d’un autre monde tous les 5000 ans. Un prêtre chrétien (pourquoi ?) est chargé de père en fils (spirituels) de garder le lieu et d’éloigner les importuns – par le poison s’il le faut. Une crypte abrite une statue de métal et quatre pierres, détonateurs d’une arme absolue contre le Mal absolu. Pour préserver la Vie, des extraterrestres appelés Mondo-Shawans débarquent en vaisseau récupérer les cinq éléments en prévision de la Première guerre mondiale. Ils déclarent au prêtre revenir dans trois cents ans.

Mais ce n’est que 349 ans plus tard (pourquoi 49 ans de plus ?) qu’un vaisseau spatial Mondo-Shawans demande à entrer dans l’atmosphère terrestre. Le président des territoires fédérés (Tommy « Tiny » Lister Jr.) – une sorte d’extension planétaire des Etats-Unis – autorise, mais le vaisseau est attaqué par des chasseurs venus d’outre-espace que personne n’a repéré (bravo les USA !) et explose, ne laissant aucun survivant. Seule une main de métal est retrouvée dans les débris ; elle contient quelques fragments d’ADN qu’un laboratoire (évidemment militaire) permet de cloner. Il reconstitue la créature qui est le cinquième élément, une jeune femme « parfaite » – sauf les cheveux carotte et la tronche de Neandertal… plus jument de melting-pot américain que déesse grecque. Elle a le cerveau pas vraiment plus futé qu’une autre, sauf qu’elle peut apprendre très vite une langue en lisant mots et traduction sur écran. Est-ce cela l’intelligence ? D’ailleurs, entre nous, les femmes dans ce film sont des pin-up qui n’ont que des attributs sexuels (jupe très courte, décolleté profond, seins pommés, ventre plat) – sauf la major qui fait déménageur soviétique et que Korben refuse comme épouse fictive.

Les politiques et les militaires voudraient conserver la rousse en cage pour mater ses formes sculpturales et la prendre en photo mais c’en est trop, elle s’échappe, douée de pouvoirs humains perfectionnés, et tombe dans le vide… sur le taxi que Korben (Bruce Willis), un ancien des forces spéciales, conduit à la révision. Sa femme l’a quitté et il vit avec son chat, un matou blanc câlin amateur de Jiminy croquettes. La fille carotte presque nue lui tombe dessus et son côté chevalier servant finit par prendre le dessus sur les règlements et autres injonctions de la police. Elle lui dit se nommer Lilou – Leeloo à l’américaine (Milla Jovovich).

Une planète rocheuse approche à grande vitesse de la terre en grossissant à chaque fois de tous les missiles envoyés pour la dévier ou la détruire. Le Mal va avaler le monde et le président Noir est convaincu par un prêtre (Ian Holm) successeur des gardiens du temple (égyptien) qu’il faut absolument retrouver les autres pierres qui complètent le cinquième élément pour actionner l’arme absolue du désert ; il brandit un manuscrit de cinq kilos qu’il avait par hasard dans la poche. Ce cinquième élément est la rousse nue qui vient d’arriver et qui est en de bonnes mains, puisque celles d’un ancien commando – américain. Le général conseiller (Brion James) mandate donc Korben pour cette mission presque impossible. Les pierres sont sur un bateau de croisière géant qui vogue sur l’atmosphère d’une planète, sponsorisé par la marque du chat, Jiminy Crocket. Le concours est truqué pour faire gagner Korben et l’y envoyer. La diva peu terrestre Plavalaguna (Maïwenn) a une voix cristalline et doit se produire sur scène ; elle est dépositaire des pierres qui n’étaient pas dans le même vaisseau crashé que le cinquième élément : ne pas mettre ses œufs dans le même panier est élémentaire.

Sur l’esquif gigantesque, la crise prend son essor, comme le film. Un animateur radio déjanté (Chris Tucker) fait tapette avec sa gorge découverte jusqu’aux épaules, son costume de strass et sa mèche afro oxygénée à la Elvis. Il réalise « la meilleure émission » de sa courte carrière au milieu des mitraillages et autres explosions, en suivant comme un toutou ce musclé à sang froid de Korben. Car les Méchants mandatés par le frustré avide de revanche Jean-Baptiste Emmanuel Zorg (Gary Oldman) sulfatent tout ce qui bouge pour récupérer la valise aux pierres apportée par la diva selon les écoutes effectuées chez le président par le marchand d’armes en tous genres. Ce sont des soldats bêtes et méchants à tête de cochon et mufle de chien (la totale en termes de mépris). L’homme de main de Zorg, une racaille des banlieues qui se balade torse nu sous sa veste de cuir noir mais n’a pas plus de jugeote qu’un pois chiche, n’est en effet pas parvenu à se faire passer pour Korben à l’embarquement pour la croisière – on n’est pas aidé quand on est frustré avide.

Mais les pierres convoitées ne sont pas où elles sont censées être et les quiproquos s’enchaînent aux gags. C’est sans conteste la meilleure partie du film ! Car la fin est mièvre, bien qu’haletante (dans tous les sens du terme). La créature rousse, blessée par Zorg, dépérit un peu plus en arrivant dans son apprentissage du globish à la lettre W (comme War, la guerre) et se demande s’il faut sauver l’humanité lorsque l’on voit ce qu’elle fait de la Vie. Il faut que Korben la baise (sur la bouche faute de temps) pour qu’elle consente à concentrer l’énergie anti-néant. Il la baisera ensuite complètement, mais en caisson pour la pudeur – évidemment puritaine yankee – tandis que le président patiente, tel une parodie de James Bond au retour de mission.

Ce film a tout dans les couilles et rien dans la tête mais on passe un bon moment hollywoodien si l’on est mâle, blanc et bon public. Même si le film ne vaut pas les Aventuriers de l’arche perdue ni Le retour de la momie chroniqué sur ce blog.

DVD Le Cinquième élément, Luc Besson, 1997, avec Bruce Willis, Milla Jovovich, Gary Oldman, Ian Holm,  Chris Tucker, Luke Perry, Brion James, Gaumont 2008, 2h03, standard €7.99 blu-ray €29.39

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