
Tout commence dans la forêt anglaise aux arbres d’un vert de salade, par la fille d’une sorcière des bois (Jessie Buckley) qui cueille des simples et accueille sur son poing un faucon apprivoisé. Un jeune homme lettré de 18 ans (Paul Mescal) qui fait ânonner le latin à de petits paysans dépenaillés, la repère, il en tombe amoureux, fait sa cour au galop et l’emporte. C’est l’appel de la nature. Elle, enceinte à 26 ans, ils doivent se marier. Leur première fille, Susanna (Bodhi Rae Breathnach), naît six mois après.



Dès lors, le film se poursuit dans les hurlements et la fureur. Fureur de la famille du jeune homme, qui voit cette union comme une déchéance sociale ; fureur de la famille adoptive de la sorcière fille qui voit le garçon comme un intello incapable de nourrir sa famille en travaillant la terre, ou le cuir comme papa. Hurlements de l’accouchement des jumeaux, un robuste garçon et une fluette fille, cette dernière étant quasi morte jusqu’à ce que sa mère la prenne et l’encourage à vivre. Hurlements à la fièvre de la jumelle (peut-être une « peste »), suivis de hurlements à la mort du jumeau le 11 août 1596, qui a donné sa vie pour elle à 11 ans en prenant le mal sur lui. Ouf !



La suite est plus calme, et même prenante. Car c’est à ce moment que le spectateur, qui n’a lu aucune des « critiques » parues sur le film, découvre que le garçon s’appelle William et la sorcière fille Agnès ; qu’ils habitent Stratford-upon-Avon, une commune de la campagne au centre de l’Angleterre ; que leur nom est Shakespeare.
Il est vrai que le jeune homme lettré a « besoin » de quitter Stratford, ses rues boueuses dès qu’il pleut (tous les jours, mais pas toute la journée), alors que sa moitié y reste viscéralement attachée. Il a besoin d’aller à Londres écrire des pièces et monter un théâtre de bois (fort bien reconstitué). Il n’est donc pas « là » lors des accouchements. Ni de sa première fille, car Agnès a voulu aller dans la forêt, sous la protection des racines moussues d’un grand arbre en substitut du père qu’elle n’a jamais connu. Ni des jumeaux, accouchés de force dans la maison de leur père, malgré « le malheur » que leur mère sentait venir. Ni de la fièvre et de la mort de son seul fils, Hamnet (Jacobi Jupe), en substitution de sa jumelle Judith (Olivia Lynes). Il « n’était pas là », la mère le lui reproche à plusieurs reprises. Je suis un peu surpris de cette intrusion des mœurs du XXIe siècle dans ce XVIe siècle, où les accouchements et les maladies étaient du domaine exclusif des femmes, et où les pères et les garçons étaient tenus à l’écart, mais le présent reconstruit l’histoire à sa guise sans aucun remord.



Aussitôt le garçon décédé, le père étant arrivé trop tard à cheval, il repart à Londres. La troupe l’y attend. La saison des spectacles commence. Agnès ne comprend pas. Quatre ou cinq ans plus tard, sa belle-mère lui montre un tract annonçant une tragédie écrite par son mari. Avec son frère Bartholomew (Joe Alwyn), elle se rend à la capitale pour savoir. Elle découvre le théâtre du Globe, la foule qui s’y presse, le spectacle qui comprend une tragédie au nom de son fils : Hamlet. Tout d’abord révoltée de voir le nom de son enfant jeté en pâture au public, elle est prise par la magie du semblant. Le théâtre donne l’illusion du vrai, la forêt reconstituée en fond de scène, et l’acteur qui joue Hamlet ressemble à s’y méprendre à un Hamnet qui aurait grandi, même cheveux blonds, même chemise bleue décolletée comme son père, même jeu à l’épée comme à 11 ans. William a fait revivre son fils devenu un fantôme en allant le chercher dans les enfers, comme Orphée dont il a conté l’histoire à Agnès jadis pour la séduire. Dans la pièce, c’est lui le père, le roi, qui est devenu fantôme, et Hamlet son fils qui est bien vivant et se venge de ceux qui l’ont tué.


Agnès est saisie, elle se tait (enfin). Lorsque l’adolescent Hamlet (Noah Jupe), criant de ressemblance (l’acteur est le grand frère), se meurt à cause du poison dont les pointes des épées étaient chargées, elle tend la main vers lui et établit un contact, suivie par la foule qui fait de même, tendant les mains. Un grand moment de soulèvement émotionnel pour faire survivre le fils qui s’en va, soutenu par la musique de Max Richter. Mais la tragédie exige la mort. C’est la fin. Sauf qu’Agnès comprend les affres de William. Dans cette célébration cathartique, il a fait revivre à jamais l’enfant emporté ; il conduit le deuil par l’art et la patience. Il a sorti de lui-même une tragédie qui tremble, à jamais inachevée comme son fils arraché à la vie.
Curieusement, le film n’est pas inspiré de la tragédie de Shakespeare, mais du roman Hamnet de Maggie O’Farrell, paru en 2020, adapté au théâtre par Lolita Chakrabarti en 2023. Comme quoi la génération d’aujourd’hui croit que le monde commence avec eux et que tout ce qui était écrit avant n’est que fadaises archaïques.
Un peu surpris, j’ai bien aimé. Surtout le message final.
DVD Hamnet, Chloé Zhao, 2025, avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Joe Alwyn, Emily Watson, Justine Mitchell, Universal Pictures Home Entertainment 2026, anglais, français, 2h05, €19,99, Blu-ray €28,38 français, espagnol, italien
Hamnet, Maggie O’Farrell, 2020, 10-18 2022, 408 pages, €9,20, e-book Kindle €12,99
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)
Shakespeare (le vrai) déjà chroniqué sur ce blog :


















































































France-Culture s’est couvert de pipi
En virant Jean-Louis Bourlanges de l’antenne, pour avoir déclaré dans l’mission de Philippe Meyer L’esprit public, après un argumentaire étayé, son choix raisonnable d’Emmanuel Macron de préférence à François Fillon – compte-tenu des « affaires » que vous savez – la chaîne montre soin mépris des auditeurs autant que sa sensibilité pour le moins très variable des « règlementations ».
Cela ne gêne personne, sur cette chaîne de service public, dont on aimerait qu’elle soit plus au service du public, de militer en faveur de Mélenchon ou de soutenir Hollande ou Valls – mais cela gêne que quelqu’un vende la mèche. Le « mainstream » de nombreuses émissions de gauche, sinon dans le gauchisme d’ambiance, sont tout aussi orientées (les chroniqueurs « de droite » – bien qu’intelligents, dirait-on à gauche – Alain-Gérard Slama puis Brice Couturier ont été par exemple « écartés » des Matins) – mais dire que le roi est nu est un scandale chez les vieilles barbes cultureuses.
La « neutralité » du service public est tellement vantée en ce qui concerne le port du voile ou le prêche des religions que l’on croyait naïvement qu’elle devait s’appliquer autant à ces religions laïques que sont les idéologies. Mais vous n’y pensez pas ! « Les mêmes usages seront appliqués partout », déclare la directrice de la chaîne Sandrine Treiner (je souligne le futur qui est employé…). Or, soit on définit les limites avant, indiquant clairement ce qu’il ne faut pas déclarer – et on l’applique à tous – soit la souplesse est de mise, par exemple avec un rappel à l’ordre et un droit de réponse. Mais pensez-vous ! Un « journaliste » a une éthique : s’il défend tel ou tel courant, croyez bien que ce n’est que pur professionnalisme, un avatar de sa « mission » d’éclairer le bon peuple des ignorants. Quant aux chroniqueurs invités – comme Jean-Louis Bourlanges – c’est en tant qu’acteurs et non en tant que « journalistes » qu’ils interviennent sur France-Culture. Or un acteur a des convictions – pas les journalistes – on peut virer un acteur, jamais un journaliste… CQFD.
Cette chaîne de radio ne doit pas beaucoup être écoutée dans la « France périphérique », ni par le peuple tout court si l’on en croit les sondages (1.8% d’audience cumulée après la grève XXL de l’an dernier). Le public qui l’écoute est donc éclairé et censé intelligent. Comment pourrait-il accepter cette forme de censure hypocrite de la part d’ignorants ou de velléitaires ? Argumenter, puis conclure, est de bonne logique humaniste. Faire appliquer le règlement est juste… quand il s’applique également à tous. Ce qui est loin d’être le cas dans chacune des émissions, sans que « la direction » s’en émeuve !
A-t-elles subi des « pressions » ? On dit que le cucul clan Fillon s’est lamenté. Mais « les affaires » sont les affaires : peuvent-elles changer la réalité ? Se disent-elles plutôt, ces vieilles barbes cultureuses, qu’après cinq ans de gauche, une droite revancharde risque de revenir au pouvoir, allumant déjà le brasier où griller leurs petites fesses ?
L’esprit public s’était déjà dégradé avec l’arrêt d’antenne « pour doublon avec une autre émission » de Jean-Claude Casanova, puis l’éviction d’Yves Michaud en 2009 pour propos virulents contre Roman Polanski, enfin le départ pour raisons de santé de Max Gallo. La sortie de Jean-Louis Bourlanges ôte un peu plus à l’émission ce rôle original de club de professionnels qui conversent au profit du rôle convenu du clan des « journalistes » qui monologuent. Ils sont bien pâles en comparaison, ânonnant d’une voix morne leurs observations de l’extérieur, sans cette veine du vécu qui valait tant.
Si L’esprit public devient un club de journalistes, comme il en existe un peu partout sur les chaînes, son intérêt est perdu. Jean-Louis Bourlanges avait été conseiller maître à la Cour des comptes, conseiller régional, député européen, sénateur, professeur à Science Po ; Max Gallo avait été la plume de François Mitterrand avant de devenir l’écrivain d’histoire qui l’a rendu célèbre. Combien reste-t-il de personnes ayant exercé une fonction réelle, dans cette émission ? Un ancien ambassadeur, un ex-PDG d’entreprise culturelle – et voilà tout. Le reste est composé de « journalistes »… des commentateurs, pas des acteurs.
La « bêtise » gagne du terrain. Flaubert en aurait fait une notule de son Dictionnaire des idées reçues : « France-Culture ? Le mâchonnement des idées reçues par des contents d’eux dans l’entre-soi – tonner contre. »
« Lettre de Jean- Louis Bourlanges à Philippe Meyer et aux auditeurs de l’Esprit public lue dimanche et publiée sur le site de l’émission :
Je m’adresse à vous, cher Philippe, chers camarades, et chers auditeurs de l’Esprit public, pour vous dire au revoir. La direction de France Culture a décidé de m’interdire toute participation à l’Esprit public pendant la durée de la campagne pour l’élection présidentielle, sous prétexte que j’ai affiché publiquement ma préférence pour l’un des candidats en compétition, en l’occurrence pour Emmanuel Macron. Cette décision est doublement incohérente. Elle l’est d’abord parce que je ne participe pas à cette émission en qualité de journaliste tenu à un devoir de neutralité et d’impartialité, ce que je ne suis pas et que je n’ai jamais été, mais comme ce que Raymond Aron appelait » un spectateur engagé “, invité en raison et non en dépit de ses prises de position dans le débat public. Parlementaire européen du centre pendant près de vingt ans, longtemps vice-président de l’UDF, je n’ai jamais fait mystère de mon engagement » libéral, social et européen » et j’ai toujours eu à cœur au cours des quinze dernières années d’afficher mes couleurs à chaque élection présidentielle ou législative.
L’incohérence de la décision se lit aussi dans le calendrier choisi. Pourquoi limiter la mise en œuvre de la sanction à la seule campagne présidentielle et me promettre un retour à l’antenne sitôt ce grand rendez-vous passé, alors que la question se posera en des termes strictement identiques pour la campagne des élections législatives et devrait en bonne logique appeler la prolongation du « régime spécial » qui m’est réservé ? N’était-il pas déjà contraire à la logique dont on argumente que la direction de France Culture ne se soit pas émue de me voir il y a quelques semaines prendre position en faveur d’Alain Juppé dans le cadre de la primaire de la droite et du centre. Sans doute avait-elle alors conscience de cette évidence aujourd’hui oubliée : c’est la raison d’être de l »Esprit Public que d’organiser un dialogue, voire une confrontation, civilisés entre des personnalités engagées à des titres divers dans la vie de la Cité.
Ces incohérences comme les explications embarrassées de la directrice de l’antenne révèlent que la raison véritable de mon ostracisme est d’un autre ordre : il ne s’agit pas de veiller, très légitimement, à l’équilibre des temps de parole entre les partisans des différents candidats mais, l’allusion au courrier reçu par le médiateur est éclairante à cet égard, de me sanctionner pour les propos très durs que j’ai tenus sur l’un des candidats en le qualifiant de » sournois, arrogant et corrompu ». Bien que je ne sois pas seul à formuler une appréciation aussi sévère sur M. Fillon, je comprends que mes propos aient pu choquer certains auditeurs et je ne peux que le regretter. Je constate toutefois qu’ils n’ont pas donné lieu à une plainte pour diffamation, plainte que j’aurais d’ailleurs, en l’état présent du dossier Fillon, accueillie avec sérénité. On sait – et qui les en blâmerait ? – que les partis politiques excellent à susciter des réactions collectives organisées aux propos qui les dérangent. Céder à ces pressions, de la part d’un média comme France Culture revient à reconnaitre à certains groupes un droit à l’intimidation et à justifier du même coup l’institution d’un véritable délit d’opinion opposable à ceux qui interviennent sur son antenne.
Vous comprendrez que tout en moi m’interdit de cautionner de telles pratiques. Je veux bien être un intermittent du spectacle mais pas un intermittent de la censure. J’ai donc décidé de mettre un terme définitif à ma participation à Esprit public. Après plus de quinze ans de présence hebdomadaire au cœur de la Maison ronde, cette décision me coûte mais elle est inévitable. Je remercie tous ceux, réalisateurs, techniciens, assistants qui m’ont permis de m’adresser librement à vous chaque semaine. Ma gratitude va, bien entendu, d’abord à Philippe Meyer qui m’a donné cette magnifique tribune et qui, de plus, m’a supporté pendant de longues années avec un stoïcisme qui mérite hommage. Je l’adjure de continuer aussi longtemps qu’on lui en laissera le pouvoir à porter cette émission nécessaire. Pour ma part, je me contenterai en vous quittant de pousser deux vivats qui devraient n’en faire qu’un : vive France Culture, vive la liberté de l’esprit !
Jean- Louis Bourlanges »