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Laurence Rees, Adolf Hitler la séduction du diable

laurence rees adolf hitler la seduction du diable
Monsieur Laurence Rees (les Anglais ont pour curieuse habitude de porter des prénoms français de fille) est producteur à la BBC après des études à Oxford ; il a créé une série documentaire qui porte le nom de ce livre, qu’il publie en complément, tant les témoignages directs qu’il a recueillis méritent d’être diffusés.

Son approche historique est originale : il traque le charisme de Hitler, qui expliquerait (en partie) pourquoi il a pu devenir le monstre qu’il est devenu. Selon le sociologue allemand Max Weber, la domination charismatique est moins une qualité personnelle magnétique qu’un type d’exercice du pouvoir. Le chef doit posséder un sens missionnaire qui en fait une sorte de prophète pour ceux qui le soutiennent : « il est plus proche d’une figure quasi religieuse que d’un homme d’État démocratique ordinaire » p.14. Les électeurs veulent plus que du pain et des jeux matériels, ils recherchent une sorte de rédemption et de salut. Ce sont les circonstances qui favorisent ou nom le message, donc mettent en avant le charisme de tel ou tel. L’histoire n’est pas absente de ce type d’analyse, mais l’histoire ne s’accomplit que par des vecteurs humains qu’il est intéressant d’observer.

Quels sont les qualités nécessaires à l’homme charismatique pour entraîner son peuple ?

La rhétorique

Un discours de Hitler était « une sorte de voyage : il partait d’un sentiment de désespoir, décrivant les terribles problèmes auxquels le pays était confronté ; puis il passait par la constatation qu’aucun de ceux qui se trouvaient là dans l’auditoire n’était responsable des soucis actuels ; enfin, il terminait sur la vision d’un monde meilleur, sans classes, où cet état de fait aurait été corrigé, sous la direction d’un chef fort qui aurait surgi du peuple allemand et se serait montré capable de conquérir le pouvoir à la tête d’une révolution nationale » p.50. L’échec clair et net de la démocratie à résoudre la crise économique ont été la condition préalable et nécessaire à la popularité de Hitler en 1933.

Il n’est pas inintéressant de constater que les discours de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon reprennent ce même plan type : 1/ ça va pas, 2/ cépanou célafôta, 3/ je sais ce qu’il faut faire, suivez-moi. Peut-être est-ce le schéma du bouc émissaire propre à tous les populistes ?

Il n’est pas inintéressant non plus d’observer que les 25 points du programme du NSDAP en 1920 sont déjà proches de ceux des Le Pen : abroger les traités (hier Versailles et Saint-Germain, aujourd’hui Maastricht et Schengen), retirer aux allogènes la nationalité (hier les Juifs, aujourd’hui les Arabes et Noirs délinquants), interdire l’immigration à tous les étrangers, réserver la vraie citoyenneté au droit du sang, prendre des mesures contre le capitalisme et la finance cosmopolite au profit du petit commerce et des petites entreprises.

La conviction absolue d’avoir raison

Jamais Hitler n’admit s’être trompé ; au contraire, il a plusieurs fois forcé le destin contre tous les avis. Le Triomphe de la volonté (titre du film de propagande sur Hitler tourné par Leni Riefenstahl, citée p.184) était la méthode du dictateur – notons qu’elle ne fonctionne qu’avec l’enchaînement des succès : dès qu’un échec imprévu survient, la confiance se fissure et le charisme baisse d’intensité. Le revers de la conviction est l’obstination, avoir raison seul conduit à un excès de confiance en soi proche de l’orgueil, l’hubris des Grecs toujours puni par les dieux…

Les généraux réticents ont été conquis par les accords de Munich, après la récupération sans coup de fusil de la Ruhr, l’Anschluss avec l’Autriche et l’annexion des Sudètes : ils eurent dès lors « foi » dans le jugement personnel et solitaire de Hitler, qualifié d’intransigeance héroïque (p.76). Même chose pour l’invasion de la Pologne et la guerre éclair contre la France ! L’armée allemande était moins équipée en blindés, avec moins de divisions, mais la ruse dans les Ardennes et l’initiative fonceuse de Rommel arrachèrent la victoire… en 4 jours !

A l’inverse, l’invasion de l’URSS du nord au sud, la tergiversation de Hitler à foncer sur Moscou, son déni de l’étirement des lignes et du ravitaillement, son obstination stupide à occuper Stalingrad au lieu de la contourner, son refus de tout repli sur des positions plus tenables, sa déclaration de guerre aux USA – toutes ces décisions unilatérales sorties du cerveau enfiévré de Hitler ont conduit à l’échec. Autant la volonté d’un seul est puissante pour surmonter tous les obstacles lorsque les circonstances s’y prêtent, autant elle devient un poison dans une structure d’échec.

L’émotion interpersonnelle

« Dans son discours, ses yeux brillaient avec passion, tandis qu’il repoussait ses cheveux en arrière avec sa main droite. (…) Tout venait du cœur, il touchait la corde sensible chez chacun de nous », déclare Hans Frank, cité p.52. Son « magnétisme » personnel, qui ne touchait pas tout le monde, était pétri d’émotion, ses yeux bleus fixant intensément l’interlocuteur pour faire passer le sentiment très fort qu’il vous voyait personnellement et qu’il fallait être d’accord avec lui.

Système émotionnel qui participe plus largement de l’éducation. « On disait que si tu répètes tous les jours à un jeune ‘Tu es quelqu’un de spécial’, à la fin il le croira », témoigne Erna Kranz, alors écolière à Munich, citée p.201. « Les gens perdent le sens commun s’ils ont le sentiment d’aller plus loin que n’importe qui avant eux, qu’ils sont en train de faire l’histoire… » p.420.

Sans oublier l’attrait de la radicalité sur tous, qui fit trop souvent augmenter les cadences par souci de se montrer toujours plus volontariste, toujours plus près des objectifs du Führer. La volonté devait remplacer l’analyse, « l’intendance suivra », disait aussi De Gaulle. « En réalité, Hitler ne savait rien de ses ennemis et refusait même les informations qui étaient à sa disposition », écrit Albert Speer cité p.316. Pour Hitler, sa capacité à prendre des risques était un signe de la supériorité de son pouvoir, valoriser l’inattendu, bousculer et surprendre – comme dans les Ardennes en 40 et lors de l’invasion de l’URSS en 41.

La communauté de foi

L’individu n’est rien, le peuple est tout. Si chacun peut parfois être médiocre et mener une petite vie sans relief, c’est en se dévouant au bien de sa communauté (raciale pour Hitler, religieuse pour l’état islamique, prolétaire pour Mélenchon, petit peuple de France pour Le Pen) que l’on peut sublimer son existence et lui donner un sens.

Appartenir au groupe, viser les buts communs du groupe pour l’avenir, permet aussi de dédouaner chacun de sa responsabilité personnelle et de toute forme individuelle de décence commune : la fin justifie tous les moyens. « Hitler exprimait de façon extrémiste des croyances qui existaient chez bien des Allemands sous une forme plus modérée » p.96. On doit pouvoir croire en une cause, martelait Hitler en 1927, « soyez-en sûrs, nous plaçons la foi au premier rang et non la connaissance ! » p.103.

Cette foi repose sur les traditions immuables, sur les vertus éternelles, notamment sur celles – immémoriales – des paysans avant l’urbanisation et la modernité. Ce qui n’exclut ni la technique ni la science, mais les remet à leurs places d’outils au service de la volonté communautaire – qui est de survivre et de vaincre pour s’étendre.

« Hitler apprit aussi à apprécier la valeur d’une haine concentrée sur un unique ennemi » p.202. L’art de suggérer que les ennemis les plus différents appartiennent à la même catégorie est utilisé sans vergogne par tous les populistes, de Mélenchon aux Le Pen : il s’agit toujours « du » capitalisme, donc de la finance, donc des Juifs (pour les Le Pen) ou des riches (pour les Mélenchon) ou des riches Européens (pour les Syriza, qui préfèrent taper sur la riche Allemagne de Merkel plutôt que sur les armateurs ou l’Église grecque, tous deux aussi très riches… mais Grecs). De la rancœur contre le traité de Versailles à la croisade contre les judéo-bolchéviques le combat de Hitler, qui n’excluait pas la guerre, « offrait à tout Allemand l’occasion de donner un sens à sa vie » p.187. Hitler était « un envoyé de Dieu », « un prophète touché par la grâce divine » p.191.

La rhétorique, la conviction absolue d’avoir raison, l’émotion interpersonnelle et la communauté de foi sont les éléments combinés qui fondent le totalitarisme. L’intelligence est submergée par le sentiment d’appartenance, la rancœur contre les coupables extérieurs et la volonté de s’en sortir en commun. Cela justifie tout : au nom de Dieu, au nom de la race, au nom du peuple. L’état islamique, les extrêmes-droites nationales, les populismes gauchistes – sont les mêmes facettes d’une même emprise : au détriment de la raison, du droit moral et de l’individu. La communauté contre la civilisation.

Ce livre anglais est bienvenu pour nous guider aujourd’hui, lisible du grand public bien qu’érudit. Il est fondé sur des documents auxquels aucun Français ne peut semble-t-il avoir accès dans sa langue : nombre de citations sont notées comme « omises dans les éditions françaises », comme si les éditeurs hexagonaux avaient censuré volontairement la réalité nazie au nom d’on ne sait quelle idéologie politiquement correcte ! L’art du déni nourrit aussi le populisme…

Laurence Rees, Adolf Hitler la séduction du diable, 2012, Livre de poche 2014, 570 pages, €7.90

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Claude Simon, Triptyque

claude simon triptyque
Je ne vous dirai rien de La Bataille de Pharsale, publié en 1969, qui est à mes yeux illisible. Triptyque l’est un peu plus, mêlant trois histoires afin de « déconstruire » le concept même d’histoire, de récit cohérent avec un début et une fin. Cette affectation de rébellion, tellement à la mode chez les auteurs du « nouveau » roman des années 1960, est une impasse littéraire. J’aimerais être contredit, mais qui lit aujourd’hui Robbe-Grillet ou Claude Simon ? Chez ce dernier, certains lecteurs peuvent être envoûtés par certains textes. Pour ma part, Triptyque fait partie de ceux-là.

Car le lien entre ces histoires disparates est l’érotisme. Que resterait-il du roman sans cette fièvre érotique qui mène quasiment tous les personnages ? La scène commence par une gravure, qui deviendra puzzle à la fin, où deux garçons observent sur un pont les truites nageant dans le courant, dont le mouvement ondulant est analogue au membre viril dans la vulve de femme. Alentour, un paysage champêtre où un gamin aux cheveux filasse ramène ses vaches, une vieille paysanne qui écorche un lapin, dont l’agonie produit les mêmes soubresauts qu’un orgasme de femme.

Les deux garçons, qu’on imagine avoir 13 et 14 ans puisque l’un est « plus jeune », prennent prétexte de la pêche pour se baigner et aller nus observer une fille qui se déshabille. Ils frissonnent du bain récent autant que d’excitation, lorsqu’ils manquent d’être surpris par un gros en marcel et sa moitié de retour de pêche en un meilleur endroit. Fuite dans les maïs, pieds nus croulant les mottes, traversée de la rivière, de l’eau au ras des mamelons, rhabillage rapide sans slip, trop mouillé, enfin, l’air de rien, pêche là où rien ne vient. La nature dans ce roman engloutit l’humain dans un découpage cinématographique volontaire.

Passe une jeune domestique tenant à la main une fillette. Ils ont surpris auparavant son regard vers un beau motard viril, chasseur dont la chemise ouverte laisse entrevoir la poitrine velue. Lorsqu’elle leur demande de garder l’enfant pendant qu’elle s’éloigne un peu, ils comprennent : les deux vont baiser dans la grange. Ils laissent la gamine à trois petites filles qui passent le long des berges (laissée une fois de plus, il est à peine évoqué que la gamine va se noyer). Eux vont mater le couple effréné aux coïts multiples par un trou de la grange. Ils ne ratent rien de la vulve touffue comme un buisson ni du pénis dur comme un marteau. La chair même, chez Simon, est nature.

Une affiche sur la grange évoque un film, prétexte au second paysage, intercalé sans mise à la ligne ; les deux garçons sortent en effet de la poche poitrine de leur chemise des bouts de pellicule, images sur lesquelles ils se caressent sous la culotte : dans un palace méditerranéen, une mère s’efforce d’aider son fils impliqué dans un trafic de drogue, elle est femme nue sur un lit, un homme mûr assis qui regarde, un adolescent bouclé en blue-jean qui claque la porte, convulsé de fureur. Un troisième paysage s’intercale encore, prétexte à fantasmes : dans une banlieue industrielle où l’on boit le genièvre, une noce tourne mal et le beau jeune marié saute la serveuse à hauts talons dans une ruelle en face de l’estaminet. Des scènes de clown s’associent à tout cela en version grotesque. L’ensemble repose sur les descriptions maniaques des décors, des personnages et des choses – l’histoire n’est plaquée qu’ensuite, pour tenter de lier le tout bout à bout.

Peut-on en inférer, selon la sociologie de Marx, que Simon produit une littérature qui émane tout droit de la société bureaucratique des années 50 et 60 ? Littérature descriptive, moralement neutre, quasi comptable. Heureusement que le sperme sert de liant à ce procédé qui autrement serait chiant ! Les peintres Paul Delvaux, Jean Dubuffet et Francis Bacon ont servi de support pictural au montage cinéma des différents paysages.

Il n’y a que matière et mouvement, aucun jugement édifiant, c’est ce qui fait la modernité de l’œuvre – et sa lisibilité malgré les obstacles. Pas de bons sentiments, ni de leçon de morale, les faits bruts, décrits minutieusement comme un peintre, montés en kaléidoscope comme un cinéaste. Ce n’est pas réaliste mais est en même temps hyperréaliste : aucun enchaînement logique ou psychologique, mais des états successifs de fantasmes et de sensualité bien réels, supports libres à l’imaginaire de chacun.

Plus de phrases interminables ni d’incidentes entre parenthèses, le texte se lit facilement, même s’il saute du coq à l’âne sans arrêt. Un peu difficile à lire pour qui a perdu l’habitude des livres, mais un fabuleux efficace.

Claude Simon, Triptyque, 1973, éditions de Minuit 1973, 225 pages, €19.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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Paul Doherty, Le trésor de l’Indomptable

Paul Doherty Le trésor de l'Indomptable

Nous sommes à Cantorbéry au cœur d’un hiver rigoureux, en 1303. La neige s’infiltre sous les vêtements et la glace fait glisser les chevaux. Les forteresses de pierre sont glaciales malgré les braseros, les chandelles de cire pure, les tentures et tapis, le bon vin. Hugh Corbett, clerc royal d’Edouard d’Angleterre et investi du pouvoir d’enquêter, se voit envoyé dans la ville pour chercher un trésor. Ou plutôt une carte sur parchemin censée dire où il se trouve.

Ne croyez pas en l’imagination débridée de l’auteur : ce trésor du Suffolk existe réellement. Il a circulé longtemps sous forme de légendes, enjolivées par le merveilleux, mais il a été retrouvé par les archéologues après la Seconde guerre mondiale… Il s’agit du bateau viking de Sutton Hoo, où un prince saxon a été enterré avec ses richesses sous un tertre funéraire !

La fiction ne cesse de rencontrer la réalité chez Paul Doherty, éminent professeur d’histoire médiévale dans le civil. Il a l’art de tresser une intrigue d’Agatha dans un décor moyenâgeux plus vrai que nature. Cette fois-ci, il n’est pas en reste. D’obscures vengeances issues de meurtres, des trafics de marchands, des hôtes étrangers assassinés dans leur demeure bien gardée sans que nul n’ait rien vu, des carreaux d’arbalète qui volent ici ou là pour menacer ou pour tuer, une jeune femme divine et froide accusée du meurtre de son mari, un amant, une servante, un médecin, un lord maire, divers moines et mimes…

Hugh et son assistant Ranulf vont de monastères en manoirs, d’hostelleries en guildhalls ; ils arpentent les chemins glacés et les ruelles encombrées ; côtoient Joyeux, ruffians, godelureaux, ribaudes et jouvenceaux, tous en haillons superposés et parfois pieds nus sur la neige. Ils croisent des pendus aux yeux cavés par les corbeaux, des processions funéraires avec croix et encens balancés par les enfants de chœur. Ils hument les bonnes odeurs puis se sustentent de « chapons et volailles cuits au beurre ; tourtes à la croûte dorée agrémentées de sauces noires relevées ; perdrix rôties ; porc craquant servi avec des champignons et des oignons ; soupe aux œufs et au lait, le tout arrosé des meilleurs vins du Béarn. » p.270 Contrastes.

Ce moyen-âge est rude, étonnamment vivant. « Corbett fit ses adieux à Vive-la-joie et s’éloigna, précédé des jouvenceaux qui gambadaient, se bousculaient, donnaient des coups de pieds nus dans la neige, effrayaient les oiseaux et agitaient les bras. La pure exubérance de leur jeunesse fit sourire Corbett : c’était un réconfort bienvenu… » p.155 Chacun y cherche fortune et à se hausser du col. Les passions sont vives et l’intelligence de quelques-uns aussi. L’au-delà inspire de la crainte et de l’espoir. On tue dans les églises, mais le chant qui s’élève des chœurs monastiques est bien beau. On ne craint pas, non sans humour, d’abuser des croyances naïves : « Un vendeur de reliques, barbu, la peau hâlée par le soleil, les yeux étincelants, hurlait qu’il allait mettre aux enchères l’alliance de la Vierge Marie, une lanière des sandales du Christ, et un morceau de la porte de l’église que Simon le Mage avait édifié à Rome » p.161. L’inégalité est forte et presque héréditaire. Dans la ville, les jours de marché, « les miséreux réclamaient une aumône et les riches, l’œil brillant, la lippe vermeille, la peau blanche comme lis, paradaient dans leurs atours de satin et de samit avec, sur la tête, de courts capuchons à la pointe enroulée autour du cou, sur les épaules des capes de laine et, autour de la taille, des ceintures aux cabochons d’or et d’argent » p.100.

Tout commence par un rude pirate arraisonné, se poursuit par les meurtres mystérieux d’une famille de marchands, hôtes du maire de Cantorbery. D’autres comparses sont mêlés à l’histoire et tout se termine par la justice du roi. Si le lecteur en vient à soupçonner à peu près tout le monde, il a des doutes sérieux sur les vrais coupables. On se dit que… Et puis ce ne peuvent être qu’eux ! Mais jusqu’au dernier moment le suspense demeure. Un bon Doherty à lire au cœur de l’hiver devant une tasse de vin chaud à la muscade et à la cannelle, devant les enfants qui jouent, alors que la glace fige les arbres au-dehors.

Paul Doherty, Le trésor de l’Indomptable (The Waxman Murders), 2006, 10/18 2008, 318 p., 8.80€

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Prévert vert pré

Hommage au poète populaire dont la gouaille s’est éteinte il y a plusieurs décennies déjà.

Né à Neuilly-sur-Seine en 1900, le poète du siècle révolu l’a quitté le 12 avril 1977, bien avant Mitterrand. Il fut l’un de nos grands « Jacques », Prévert. Mi-breton, mi-auvergnat, élevé à Paris, retraité normand, son identité était celle des vivants. Ses parents lui avaient « appris à vivre comme on rêve et jusqu’à ce que mort s’ensuive. » Accessoirement employé au « Bon Marché », car il n’y a pas de sot métier, voyageur grâce à l’armée qui l’envoya à 18 ans au Proche-Orient, il fréquenta les surréalistes tout en restant à part. Il n’aimait pas les intellos, ceux qui se la jouent et prennent des poses, ceux qu’il appelle les « gens de plume » :

« Dans cette ville, les gens de plume ou oiseaux rares faisaient leur numéro dans une identique volière.
A très peu de chose près, c’était le même numéro.
Les uns écrivaient sur les autres, les autres écrivaient sur les uns. Mais ‘en réalité’ la plupart d’entre eux n’écrivaient que sous eux. » (Gens de plume, Spectacle, 1951)

prevert assis

Poète, il l’était sans qualité et cela suffisait.

« L’enfant de mon vivant
sa voix de pluie et de beau temps
chante toujours son chant lunaire ensoleillé
son chant vulgaire envié et méprisé
son chant terre à terre
étoilé
Non
Je ne serai jamais leur homme… » (L’enfant de mon vivant, La pluie et le beau temps, 1955)

Les critiques, les chers collègues, les embrigadements partisans ? Foutre ! Allergique à toutes sectes, il aimait à dire de lui qu’« il joua un certain temps du luth de classe sous les fenêtres du parti communiste ».

S’il alla voir l’URSS, il fut aussi aux États-Unis. Sans rien en dire. Sauf :

« Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes (…)
Répétons-le Messsssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement. » (Il ne faut pas, Paroles, 1949)

Car il aimait les mots pour eux-mêmes, pour leur sens et leur musique, pour leur liberté. Il préférait l’éthique de la peau à la poétique (et à la peau étique). Il préférait les êtres aux concepts.

« Dans ses deux mains
sous ma jupe relevée
j’étais nue comme jamais
Tout mon jeune corps
était en fête
des cheveux de ma tête
aux ongles de mes pieds
J’étais une source qui guidait
la baguette du sourcier
Nous faisions le mal
Et le mal était bien fait. » (C’était l’été, Fatras 1966)

prevert et fillette

Il initia Devos au jeu des mots ; il se moqua des militants en associant les vocables ; il fit fi des snobs en réduisant les mots. Parce qu’il ne causait point Valéry fut-il pour autant moins poète ? Car être simple ne va jamais sans travail. Il raturait, corrigeait, précisait. Ah, Prévert n’avait rien du Victor Hugo pontifiant qui n’a jamais eu le temps de faire court ! Le poète enflure justement :

« Victor Hugo qui ne se gênait pas pour en faire, disait des jeux de mots que c’était « la fiente de l’esprit ».

Mais quand Jésus-Christ en faisait lui aussi :
« Pierre, tu es pierre et sur cette pierre… »
Victor Hugo ne disait pas que c’était la fiente du Saint-Esprit. » (Jeux de vilains, Choses et autres, 1972)

Lui, le Jacques, avait fait du mot « grand » sa bête noire : qu’aurait-il dit de ces socialistes de Cour qui baptisaient « grand » tout ce qui sortait de leurs œuvres ? Très grande vitesse, Grande Arche, Grande Bibliothèque, Grande ambition… Le populaire croit volontiers, avec les philosophes, que tout ce qui est excessif est insignifiant. Et celui qui gueule le plus fort a les arguments les moins affûtés. « Hommes à tête d’éponge », ils n’étaient pas ses cousins :

« Louis XIV qu’on appelait aussi le Roi Soleil
Était souvent assis sur une chaise percée » (L’éclipse, Paroles, 1949).

Quand à ceux qui se croient parce qu’ils occupent « une position », il avait sur eux l’avis de Brassens :

« Qu’il voyage en Caravelle, en Jaguar, en métro, en bus, en DS ou en LSD, le con est toujours aussi con et quel que soit le trajet. » (Des paradis artificiels, Choses et autres, 1972)

prevert paroles

Sa force est restée son authenticité : peut-être est-ce cela la véritable « identité » ?

« Vous
je ne vous regarde pas
ma vie non plus ne vous regarde pas
J’aime ce que j’aime
Et cela seul me regarde
Et me voit
J’aime ceux que j’aime
Je les regarde
Ils m’en donnent droit. » (Droit de regard, La pluie et le beau temps, 1955)
« Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur… » (Le cancre, Paroles, 1949)

Jacques Prévert, Paroles, Folio 1976, 253 pages, €7.50
Jacques Prévert, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1992, 1411 pages, €70.50
Les Frères Jacques chantent Jacques Prévert, Mercury Records 2010, €14.99

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La fin du livre ?

Entre le Smartphone qui accapare et YouTube qui permet à chacun de se faire médiateur, l’image semble l’emporter sur l’écrit. Pour les mots qui restent, les encyclopédies wiki pour pèdes et les articles pour citoyens diffusés sur la toile l’emportent de plus en plus sur les journaux et sur les livres. La presse nationale voit son lectorat se réduire d’année en année, les magazines naissent et disparaissent par effets de mode. Les étudiants lisent de moins en moins, y compris en grandes écoles. Ils ont le sentiment du relatif et de l’usure de tous les contenus et lorsque, d’aventure, ils achètent un livre pour le cours, ils le revendent en fin d’année sur Amazon. Ils exigent des bibliothèques d’investir dans plusieurs manuels car nul ne veut « s’encombrer » d’un savoir qui sera vite obsolète.

livres

Deux attitudes coexistent sur l’avenir du livre : l’anglo-saxonne et la française – comme souvent.

La première est optimiste, innovatrice. Le roi est mort ? Vive le roi ! Le livre décline ? Vive le net. Le numérique est plus efficace à stocker et plus rapide à diffuser. Il démocratise, via les réseaux informels gratuits plutôt que de se couler dans le moule social et hiérarchique cher aux pays catholiques, France en tête. Tout le monde est auteur, vidéaste, commentateur – sans passer par les intermédiaires et autres intellos, prescripteurs d’opinion. Tout le monde échange et les idées se forment des mille courants qui sinuent et se rencontrent. Tout le monde est médiateur en direct, le support est réduit au minimum : un clavier, un numérique, une liaison net. On blogue, publie ses vidéos, s’auto-édite.

La seconde est pessimiste, conservatrice. L’écran roi va tout détruire, comme Attila, avec la brutalité de l’ignorance et l’énergie de la barbarie. Promoteur du « moi-je », il sera médiatique plus que médiateur. N’existant que dans l’instant, il sera émotionnel et sans distance. Exit la réflexion, la pensée et l’écrit, objectivés par un livre qui dure. Tout dans le scoop et les paillettes. Le livre est mort, c’était mieux avant.

Nul besoin de dire que des deux, aucune ne me semble satisfaisante. La caricature pousse aux extrêmes des tendances qui se contrastent et se contredisent dans chaque courant. Les Français lisent encore, les femmes surtout, et la classe moyenne plébiscite les bibliothèques ; les éditeurs font la course à qui publiera le plus, près de 50 000 livres chaque année en France. La question est de savoir quels sont ces livres publiés, demandés, lus. A produire très vite, on produit n’importe quoi et mal écrit, les tirages baissent et seulement 2500 auteurs peuvent vivre de leur stylo, tous domaines confondus. L’astrologie et la psycho de bazar se vendent mieux que l’essai philosophique ou la littérature – mesurez les rayons relatifs des « grandes librairies ». Mais il reste quelques exceptions.

Un livre est aujourd’hui moins un monument qu’on révère, honoré dans sa bibliothèque comme dans une châsse et sorti une fois l’an avec des précautions de Saint-Sacrement – qu’un ami qu’on emporte avec soi dans le métro ou le train, qu’on annote et qu’on corne, qu’on relit et sur lequel, parfois, il nous arrive de réfléchir. Symbole social ? Certes, il le reste en France, pays dévot où la révérence pour le savoir passe souvent par l’étalage des catalogues de musée sur table basse ou des classiques reliés peau en bibliothèque trônant dans le salon de réception. Mais le plaisir de lire demeure car il se fait en silence, par l’imagination intérieure. La pensée écrite stimule la réflexion personnelle.

Toute autre est la lecture par devoir : celle de textes utilitaires, de l’actualité, ou de manuels techniques. On s’y réfère, mais on court vers l’édition la plus récente. Là, le numérique remplace le livre utilement. A condition d’oublier cette religion hippie du tout gratuit pour tous qui a deux inconvénients : 1/ la fiction de croire qu’un bon auteur va passer plusieurs années de sa vie à composer un manuel exhaustif pour la beauté du geste, au lieu de se vautrer comme les autres dans le divertissement, 2/ la fiction de croire que le gratuit est réellement gratuit, alors que tant de bandeaux publicitaires et de captations d’adresses passent par l’interrogation des moteurs.

Le livre va-t-il disparaître ? L’actualité, la mode, le mal écrit et le people, probablement – soit 95% de la production annuelle peut-être.

Mais la qualité restera – comme toujours, comme partout. Des lecteurs continueront à s’intéresser à Louis XVI dont la biographie de l’historien Petitfils rencontre un grand succès, ou même à la littérature dont le Dictionnaire égoïste de Charles Dantzig plaît beaucoup. Malgré le trollisme ambiant, ce qui est bien pensé, bien bâti et bien présenté demeure la référence. Et on lira encore des livres. Par élitisme, par goût du beau, par désir de penser par soi-même.

Ce n’est pas donné à tout le monde.

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Écologie et gauchisme : Eva Sas, Philosophie de l’écologie politique

Eva Sas Philosophie de l ecologie politique
François de Rugy, député, quitte EELV, parti accusé de « sectarisme gauchiste »; Jean-François Placé, sénateur, menace de le faire lui aussi et déplore les petits arrangement arrivistes de Cécile Duflot. L’écologie est-elle un avatar mai 68 du gauchisme pour bobos arrivés ? Un petit livre paru il y a 5 ans y répond…

Économiste sociale au sein d’Europe Écologie Les Verts et député de l’Essonne, Eva Sas tente une synthèse idéologique sur les fondements du parti. C’est intéressant, mais n’englobe au fond que l’écume des choses. Comme si elle avait voulu collecter des idées pratiques, politiquement utilisables dans les débats, plutôt que de replacer l’éco-logie (la science de notre habitat) dans son contexte historique.

Pour elle, tout commence en mai 68. Avant ? – Rien. Après ? – Tout.

Les années 1970 font prendre conscience d’un monde fini (mais Oswald Spengler l’avait dit en 1918 et Paul Valéry en 1919 – Épicure pointait déjà la petitesse de l’homme dans l’univers infini)… Cette génération bobo – Eva Sas est née en 1970 – croit que tout commence avec elle, notamment la philosophie. Elle fait donc de l’écologie politique le bras armé d’une doctrine qui combat l’homme (mâle, car Eva Sas est aussi féministe) comme maître et possesseur de la nature selon Descartes qui reprenait la Bible.

Pour que ces idées soient utilisables, il ne faut pas remonter avant mai 68 (que tout le monde connait) et ajouter les réflexions de l’École de Francfort (Jonas et Habermas) sur la refondation éthique après Auschwitz. Ainsi reste-t-on dans le vent, politiquement correct et tout empli de bonnes intentions.

Rien n’est faux, dans ce qu’expose Eva Sas, tout juste un peu rapide parfois – mais clairement orienté vers l’usage politique. Sa troisième partie sur le « nouveau paradigme » de l’écologie politique est le plus faible du volume. Les parties 1 et 2 méritent la lecture pour recentrer les idées de notre temps sur notre temps : « la pensée 68 contre une société en perte de sens » et « la refondation de l’éthique : retrouver du sens ». Mais comme tout cela est dialectique, hégélien, présenté comme inévitable !… Thèse, antithèse, synthèse – et voilà le paradis retrouvé. Sauf qu’il reste à construire, et que la « pratique » arriviste agressive des Duflot et autres écolos politiques français ne donne vraiment pas envie.

L’écologie serait, selon l’auteur, « forcément de gauche » car le monde limité exige une répartition selon la justice, donc un « besoin de régulation » contre les intérêts forcément égoïstes. Mais en quoi « la gauche » est-elle une catégorie encore pertinente dans le monde clos globalisé ? Justice et régulation sont les maîtres-mots, autre façon de traduire le « surveiller et punir » du soixantuitard Michel Foucault. Certes, la « démocratie participative » chère à Pierre Rosanvallon est préconisée, bien qu’on ne la voie guère en actes dans le parti vert, qui démontre que « l’exigence » écologique se traduit bien souvent dans l’urgence par la coercition.

Selon l’auteur, Mai 68 a été « une émancipation libertaire contre un ordre social figé » (bien qu’issu de ce bouillonnement idéologique, politique et social de la Résistance oublié par l’auteur, dont Stéphane Hessel a rappelé les fondements dans Les Indignés). L’humanisme universaliste réduit l’Homme à l’abstraction d’une norme et évacue les déviants (Michel Foucault) – ce qui n’est pas faux. Il faut reprendre Nietzsche pour établir que toute norme est aliénante, y compris l’universel, et revivifier la force vitale comme vecteur en interactions avec d’autres. Tout cela tire l’écologie vers le vitalisme et l’organicisme contre-révolutionnaire…

D’où le battement inverse « de gauche » : le productivisme privilégie les besoins matériels alors que les besoins affectifs, artistiques et spirituels sont négligés. La consommation est fondée sur l’illusion du désir et la croyance que le nouveau est toujours mieux. Ivan Illich est convoqué pour démontrer que l’homme est esclave de la technique (mais Nietzsche et Heidegger l’avaient dit bien mieux avant lui). La technique induit des monopoles radicaux comme la voiture, qui exige de travailler pour la payer, permet d’habiter loin de son travail pour l’utiliser, exige de partir en vacances avec elle pour la rentabiliser. La technique force à la professionnalisation, donc formate une oligarchie du savoir spécialisé : nul habitant ne peut construire sa maison sans architecte, produire sa propre électricité sans EDF, se soigner sans médecin. Le savoir n’est plus partagé mais délégué à des experts, le vote remplace le débat, l’État-providence réduit la dépendance aux autres et engendre la bureaucratie des comportements. De tout cela il faut se libérer, dit fort justement l’auteur, pour la planète (objectif affiché) et pour réaliser l’utopie du jeune Marx de retrouver sa propre nature (objectif caché).

Rien n’est faux dans l’analyse, tout est biaisé dans la solution : pourquoi faudrait-il (impératif présente comme allant de soi) réaliser Marx ?

La seconde partie oriente plus encore, par Auschwitz et Hiroshima, le sens « à retrouver ». Malgré les progrès du Progrès, la technique et la démocratie, la barbarie reste ancrée en l’homme et la vulnérabilité de la nature est mise au jour (cette vision peut-elle être qualifiée « de gauche » ?). La Raison n’est pas neutre, selon Jürgen Habermas résumé par l’auteur : si la raison objective structure la réalité, la raison subjective sert les intérêts du sujet. D’où le recours à Hans Jonas et à son « Principe responsabilité ». Si le pouvoir humain d’agir s’étend à la planète entière, le pouvoir de prévoir reste faible ; il faut promouvoir une éthique de l’incertitude et le principe de précaution. La responsabilité est le corrélat du pouvoir : n’agis que si ton action est compatible avec la permanence de la vie. La nature aurait un sens, qui est de promouvoir la vie – et la vie serait « bien ». Voilà deux présupposés philosophiques qui ne sont pas discutés par Eva Sas.

Habermas réhabilite la raison vers « l’agir communicationnel » : la condition sens est l’entre-nous, les interstices du dialogue pour une compréhension commune. La vérité n’est pas en soi mais issue d’un consensus, ne sont valides que les actions pour lesquelles tous sont d’accord. Pour réaliser cet accord, la démocratie participative est indispensable, la légitimité est l’espace entre les sujets, pas les arguments pour ou contre ; il faut que chacun sorte de lui-même pour trouver une position au-dessus de tous. Cette utopie où se multiplient les « il faut » est-elle réalisable ? Ne s’agit-il pas plutôt de « convaincre » les réticents par propagande, rhétorique et coup de force de quelques-uns ? Encore une fois, l’usage de cette démocratie participative dans les congrès écolos français ne fait pas envie ! Or la légitimité commence par l’exemple…

La dernière partie, la plus faible, fait sortir le loup du bois : l’ambition écologiste (française) est de produire « un homme nouveau » pour « changer la vie ». Comme Lénine fondé sur Marx, dont Staline a prolongé le caporalisme bureaucratique.

Certes, l’homme multidimensionnel à la Marcuse est vanté ; certes, la liberté est présentée comme fondement de l’autonomie à préserver, qui est maîtrise du rapport à soi et au monde ; certes, la solidarité résulte des interdépendances entre les êtres humains et la nature, elle se construit dans le dévoilement sans fin des déterminismes. Eva Sas parle (comme Marx) de « conditions authentiquement humaines » pour vanter la démocratie participative + le principe responsabilité + la réduction des inégalités. Mais ces injonctions sont assez peu convaincantes, ancrées dans l’abstraction : aucun exemple précis n’est donné de la façon dont cela fonctionne concrètement.

Tout ce livre vise à montrer que l’écologie politique est « naturellement » la pensée d’aujourd’hui, la seule vraie pensée du « progrès » social désormais détaché du progrès économique. Pensée de combat, les notions telles que nature, nature propre de l’homme, vie, vitalisme, humanité authentique, inégalités, déterminismes – ne sont pas définie ni discutées, mais présentées comme allant de soi. Or rien ne va de soi : seule l’exemplarité du parti vert et de ses membres le pourraient. Nous en sommes loin.

Avec ce danger totalitaire du politiquement correct orienté vers le Bien : « C’est ce côté démocratique qui entraîne l’aspect idéologique, parce qu’il faut, pour cimenter les masses, une sorte de corps de croyance commune, donnée par le parti et le chef du parti, et qui caractérise cette espèce de monarchie nouvelle qu’est la monarchie totalitaire », analysait François Furet du communisme.

Un petit livre intéressant – pour savoir comment pensent les écolos idéologues – mais qui laisse insatisfait. On comprend pourquoi, en France, pays où les mots et la pose théâtrale comptent plus que les faits et les actes, l’écologie soit emportée par le gauchisme. Vieux reste métaphysique venu de la Bible et de Hegel…

Eva Sas, Philosophie de l’écologie politique – de 68 à nos jours, 2010, éditions Les petits matins, 134 pages, €12.00

Lire aussi dans ce blog :

Eloi Laurent, Social-écologie
Bourg et Witheside, Vers une démocratie écologique

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Paul Doherty, Le livre du magicien

Paul Doherty le livre du magicien

Encore un Doherty, me direz-vous ? Eh oui, c’est que ce prolifique, bien qu’au civil éminent professeur anglais d’histoire médiévale, est l’auteur d’au moins six séries de romans policiers historiques, dont plus de quinze ayant pour héros le clerc du roi Hugh Corbett ! Le livre du magicien fait suite à L’archer démoniaque, La trahison des ombres et Funestes présages, mais on peut le lire seul.

L’histoire, cette fois se complique. Ou plutôt la petite histoire rencontre la grande. Le décor est toujours cette Angleterre des campagnes au temps du roi Edouard 1er, époque rude et féodale de l’an de grâce 1303. Mais les protagonistes sont cette fois la France et l’Angleterre, affrontés par espions et clercs interposés. L’objectif est de réduire les apanages gascons d’Edouard 1er à la vassalité de Philippe le Bel. Où l’on voit les Anglais rusés et les Français impérieux, l’amorce de « l’État c’est moi » qu’affectionneront très tôt les rois de France et le bon vouloir fantasque du roi anglais.

En bref, dans un château « imprenable » des bords de mer, côté anglais, des émissaires lettrés des deux royaumes se réunissent, d’ordre de leurs rois, pour y débattre d’un livre secret. Il fut écrit dans un code inconnu et a pour titre « Secretus secretorum ». Le fameux Roger Bacon en est l’auteur. Ce livre existe pour de vrai – et n’a jamais été traduit en clair – mais sa provenance fait débat. Est-il vraiment de Bacon ? Ces travaux érudits sont le prétexte au roi de France pour mettre au pas ses clercs de Sorbonne qui en prennent à leur aise avec leur théorie du pouvoir. Pour eux, le bon plaisir du Prince n’est pas source de légitimité – voilà qui est bien séditieux ! Trois sur quatre trouveront d’ailleurs la mort au château, lors de malencontreux « accidents ».

Amaury de Craon, l’oreille de Philippe de France, est rusé comme un goupil et voudrait bien en accuser les Anglais. Il aurait ainsi un prétexte pour asservir la grande île aux désirs de revanche du roi, et contrer le Pape, qui soutient Philippe le Bel parce qu’établi sous sa protection en Avignon. Mais, on le devine, Hugh Corbett, intègre et scrupuleux, veille, ainsi que son âme damnée Ranulf, auquel son roi à fait des promesses secrètes.

Rien n’était simple mais tout se complique. Ne voilà-t-il pas qu’une série de jeunes filles, fraîches et jolies, sont occises par carreau d’arbalète, en quelques jours, successivement ? Et que de sombres colporteurs sillonnent les chemins pourtant enneigés de cette contrée déserte. Cela alors qu’on signale des cogghes de pirates flamands le long des côtes, ce qui ne s’était jamais vu durant l’hiver. Que se passe-t-il donc en cette contrée dominée par le château de Corfe ?

Nul doute qu’Hugh ne démêlera l’écheveau enchevêtré de tous des périls qui menacent le royaume et son faible roi. Passera alors sa justice, expéditive selon les mœurs du temps. Et l’on fera entre temps connaissance d’une galerie de personnages hauts en couleur et attachants : un espion, quatre clercs lettrés, un gamin de taverne, une douce jeune fille, un prêtre tenant l’hostie à l’envers, un hors-la-loi repenti, une vigoureuse maîtresse lavandière, un jeune soldat grêlé, une fille de seigneur qui n’a pas peur de draguer les beaux garçons… Doherty n’a pas son pareil pour, en quelques mots, croquer un caractère.

Le charme du polar médiéval tient en l’usage de mots anciens qui prennent, à notre époque moderne, des résonances profondes. Ce ne sont ainsi que garces, bachelettes et jouvencelles, ou gamins, bacheliers et jouvenceaux. L’on y fait rencontre de pendards et de claquedents, de gâte-sauces, de souillons et de saute-ruisseau, de lavandières et de taverniers. Les gens s’abreuvent de posset et de bière en chope ou en pichet, de vin épicé brûlé au fer rouge ; ils déjeunent de ragoût de venaison avec du pain sortant du four et une écuelle d’oignons et de poireaux frits au beurre, ou de saumon sauce au vin et de poulet crème au cumin.

C’est ainsi que Doherty oppose l’hiver du dehors à la chaleur du dedans ; le mal de l’état de nature au bien de la collectivité humaine (lorsqu’elle est organisée) ; la solitude des forêts enneigées à la vie grouillante des églises, des tavernes et des châteaux ; la faim qui tenaille les hors-la-loi aux cuisines bien garnies des paysans, des tenanciers et des seigneurs ; l’imprévoyance des ignares qui ne suivent que leurs instincts du moment à la bonne gestion des avisés qui préparent l’avenir. L’histoire se passe, comme les trois précédentes, durant un hiver. A croire que le mystère est plus profond, plus démoniaque, quand la nature s’en mêle. Que la raison est une lumière qui éclaire comme le soleil. Que le bon feu qui flambe dans la cheminée des salles, aide la raison à clarifier les choses. Peut-être est-ce un roman qu’il faut lire calfeutré chez soi, sous la couette confortable, quand le froid est mordant au dehors ? Durant nos étranges saisons, on peut le lire tout de suite.

Paul C. Doherty, Le livre du magicien, 2004, 10/18, 350 pages, €1.26

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Yasushi Inoué, Shirobamba

yasushi inoue shirobamba
Les shirobamba sont ces insectes que les enfants de la campagne poursuivent au crépuscule dans le Japon vers 1914. Ils symbolisent les rêves d’un âge où tout reste possible – mais difficile à attraper. L’auteur, sous les traits de Kôsaku, romance son enfance de 6 à 8 ans dans ce livre empli de fraîcheur, analogue à la Gloire de mon père de Marcel Pagnol. Il fut d’ailleurs, à sa parution, aussi célèbre et populaire au Japon que l’auteur français en son pays.

L’enfant est élevé seul par celle qu’il appelle « grand-mère », en fait une ancienne geisha adoptée par son arrière grand-père et dont la petite-fille a donné cet aîné. Car Kôsaku a une petite sœur et des parents, mais son père est militaire et vit en garnison, à la ville. Aucun lien de sang entre Kôsaku et la vieille Onui, mais des liens d’affection. Un petit s’attache à qui s’occupe de lui, parent ou non.

Il est d’ailleurs, comme les autres, élevé par le clan familial et par le village, tant en ces années d’il y a un siècle les mœurs étaient restées immuables, rurales et archaïques. Grand-mère et gamin habitent le dôzo, cet édifice contre le feu aux murs très épais qui servait autrefois à garantir les récoltes contre les incendies fréquents. En face est la maison de famille où arrière grand-mère, grand-mère maternelle et tantes habitent avec leurs époux. Kôsaku est amoureux de sa tante Sakiko, plus âgée que lui et qui deviendra maitresse d’école avant de faire un bébé puis de périr de tuberculose.

Mais la vie continue, vivace, au ras des gamins. Ils étudient, jouent tous ensemble sous le cerisier, grimpent aux arbres malgré les interdits, vont se baigner et plonger nus au gouffre Hei, parfois avec Motoi Nakagawa, leur jeune maître d’école venu de Tokyo, qui tombera amoureux de Sakiko. « Les enfants se mirent à escalader les pierres et les rochers pour mieux voir évoluer leur professeur. Kôsaku était émerveillé par la beauté qui émanait de son corps en mouvement ».

Ils courent à perdre haleine pour assister à une banale course de chevaux dans un village voisin, se font un événement de la fête de gymnastique annuelle du village, les préparatifs comptant bien plus que les épreuves. Tout leur est neuf et le moindre fait qui sort de l’ordinaire fait galoper leur imagination tant les jours se succèdent, paisibles et quasi immobiles. La force tranquille du Japon avant le militarisme.

Lorsque que le jeune Kôsaku et sa « grand-mère » vont voir les parents à la ville, il leur faut monter dans la carriole, dont les chevaux menés de façon brutale les font tomber les uns sur les autres ; puis prendre un petit train jouet avant de passer une nuit dans l’auberge d’une station ; enfin prendre le vrai train jusqu’à Toyohashi, en notant le nom de toutes les gares dans un petit carnet offert par grand-mère. Kôsaku est tout intimidé devant sa mère Nanae, puis se sent une responsabilité fraternelle envers sa petite sœur Sayoko lorsqu’elle l’appelle « grand frère ».

Mais cette vie insouciante n’est pas sans drame. C’est un élève plus âgé qui se perd dans la forêt et est retrouvé affaibli après trois jours, c’est l’arrière grand-mère qui meurt, c’est la tante Sakiko qui attrape la tuberculose après un bébé. Tous ces mystères de la vie et de la mort fascinent Kôsaku, remuent en lui des sentiments complexes qu’il explore avec circonspection. Comme Sakiko lui a fait promettre de bien travailler puisqu’il est intelligent, sa mort le fait se lancer dans l’étude.

1910 japon enfants

La sensualité n’est jamais absente du devoir, belle équilibre de ces années et de ce pays. Le jour des funérailles de sa tante, puisqu’il n’est pas invité car considéré comme trop petit, il décide d’aller avec ses copains au tunnel d’Amagi. « Kôsaku, persuadé qu’il devait s’acquitter ce jour-là d’une tâche pénible, décida qu’ils devaient couvrir toute la distance sans se reposer. (…) Alors les enfants eurent tous ensemble l’idée d’aller nus. Ils retirèrent leurs kimonos qu’ils nouèrent avec leurs ceintures. Certains les posèrent sur leur tête, d’autres autour des hanches. Chacun s’organisa à sa façon. Trois garçons cachèrent leurs habits au bord de la route ou les attachèrent à un arbre. Les adultes qu’ils rencontraient demandaient : « Où allez-vous comme cela ? – Au tunnel. – Vous ne pouvez pas y aller tout nu. Il y fait froid, même en été ». Tout Inoué est là, dans cette simplicité naturelle.

Il nous fait vivre avec ces gamins, avec lui-même en son enfance, dans ce Japon rural avant 1918. Le cycle de la vie, le cycle des saisons, le cycle des voyages surviennent sans surprise, à leurs rythmes, apprivoisés au fil des mois. Les personnages comme le directeur d’école, le marchand de saké, le conducteur de carriole, le domestique de 16 ans des parents, les cousines trop gâtées, ont leur caractère et prennent leur place dans la mosaïque. Nous sommes dans la découverte du monde et des gens, dans un univers tout empli de la sensibilité prépubertaire : panthéiste, océanique, polymorphe.

Merveilleuse.

Yasushi Inoué, Shirobamba, 1960, traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle, Folio 1993, 248 pages, €8.50

Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Paul Doherty, Funestes Présages

Paul Doherty Funestes presages

Cette enquête du clerc royal Hugh Corbett est l’une des plus abouties. Les caractères des personnages se précisent. Hugh apparaît plus cérébral, plus scrupuleux, plus humain aussi – ayant peur de la bataille et horreur de tuer. A l’inverse, son comparse Ranulf-atte-Newgate se révèle un tueur sans scrupules, aimant se bagarrer, du moment qu’il s’agit du droit et de la loi. Nul doute que les deux se complètent, Ranulf de mœurs plus « féodales », attaché à la personne du Roi et pour qui les paroles sont la loi et l’ordre ; Hugh plus « moderne », jugeant par lui-même en raison et attaché au Droit abstrait de l’intérêt général.

Les voici tous deux conviés dans une abbaye opulente où l’Abbé, ancien chevalier banneret du roi Edouard, est retrouvé mort d’un coup de poignard alors que les huis et fenêtres à meneaux sont restés clos soigneusement. L’atmosphère du lieu entretient le mystère, l’hiver entonnant ses bourrasques de vent glacé et de neige, les anciens marais drainés luisant de feux follets et un antique tumulus, en plein pré, recelant peut-être la tombe d’un roi païen… Saint-Martin-des-Marais, lieu de raison par sa riche bibliothèque et ses œuvres de Romains, lieu de culte où Dieu sert de rempart aux superstitions et exorcise les démons, lieu de vie confortable, bien chauffé et recelant moult provisions – l’abbaye a perdu la tête et, avec elle, la sécurité. Les meurtres se succèdent, horribles et différents, sans qu’un lien rationnel n’apparaisse à l’enquête. Et pourtant…

Ce tumulus vénérable était un point de discorde entre les tenants du respect conservateur pour les choses telles qu’elles sont et les tenants du progrès sous la forme d’une hostellerie apportant de nouveaux revenus à l’abbaye. L’abbé était contre la fouille du tumulus au centre de la prairie de Bloody Meadow : il est mort – est-ce un crime « économique » pour déblayer la voie ? Certains murmurent qu’il était prêt à changer d’avis – est-ce la réalisation d’une prophétie attachée au nom (Bloody Meadow signifie « prairie sanglante ») ? Et que vient faire dans cette affaire Lady Margaret, veuve d’un ami de l’abbé, qui refuse obstinément de le rencontrer tout comme de céder ses droits sur le bout de prairie ?

Plus les clercs royaux s’enquièrent et poussent les uns et les autres dans leurs retranchements, plus l’aspect ordonné et positif de l’abbaye se lézarde. Comme dans toute communauté fermée, les jalousies et les passions fermentent, les petits arrangements avec le siècle fleurissent, les péchés contre les Commandements de Dieu sont relativisés. Dieu, d’ailleurs, est bien absent de l’histoire. Il n’est qu’un décor assurant prébendes et protection, statut social et loisirs d’étudier. Qui a la foi dans cette abbaye ? L’abbé lui-même n’est-il pas devenu exorciste pour « rencontrer les démons », donc – par pure antithèse raisonnable – en inférer qu’un Dieu existe ?

Jusqu’aux neuf dixièmes du volume, Hugh Corbett comme le lecteur seront laissés errants dans un labyrinthe de fausses pistes et de demi aveux en forme d’impasses. Puis le puzzle se mettra en place. Brusquement, un symbole romain que l’abbé aimait à reproduire prendra tout son sens et aboutira à l’inévitable résolution de l’énigme : un drame de l’amour, cette passion trop humaine que nul Dieu ne peut capter à son seul profit…

Voici une belle et bonne enquête dans cette Angleterre médiévale qui rappelle l’Europe avant le progrès (et que certains écolos voudraient voir revenir). Un décor à la Ellis Peters, une intrigue à la Agatha Christie, et toute la bonne rationalité venue du monde romain appliquée à cet univers obscur des anglo-saxons du 13ème siècle.

Paul C. Doherty, Funestes présages, 2001, 10/18 Grands Détectives 2005, 366 pages, €4.00

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Claude Simon, Le palace

claude simon le palace
Un ex-étudiant revient dans un port espagnol et revit ses souvenirs éclatés de la guerre civile en autant de bulles d’impressions plus ou moins grossies. Comme souvent chez Claude Simon, l’ensemble est plus ou moins réussi. Certaines pages captivent, malgré les phrases interminables et la ponctuation délaissée du système « nouveau roman » ; certaines pages ennuient tant qu’elles incitent à sauter des paragraphes entiers pour une lecture diagonale.

Seuls les experts se délecteront de la prose alambiquée de Claude Simon ; j’avoue qu’à de nombreux moments elle me rebute. La non-réédition de ce livre depuis 1962 – toujours disponible en « édition originale » – montre combien l’illisible est peu populaire. Écrire pour faire une œuvre ? certes, mais l’écriture expérimentale se condamne elle-même à l’impasse.

L’auteur a vécu deux semaines de la révolution espagnole lorsqu’il était jeune, à Barcelone aux mains des anarchistes, en 1936. Il ne lui reste en mémoire que des journées incohérentes, qui semblent s’exalter elles-mêmes au spectacle de leur représentation. Nous sommes déjà dans l’univers des intellos, dont les « grands principes » ne s’appliquent en rien à l’humanité exploitée ou souffrante, mais exclusivement à l’image morale que se donne leur bonne conscience. La société du spectacle commence avec les actualités filmées et les affiches de propagande.

Ce pourquoi le récit met en scène quatre hommes sans nom, désignés uniquement ès qualité : l’Américain (cynique mais adulte), l’Italien (qui n’est mâle qu’avec son fusil), le Maître d’école (apparatchik parfait bureaucrate sans âme), et le Chauve (qui n’existe que par son uniforme). Le narrateur est « l’Étudiant », autrement dit personne : un naïf venu apprendre.

Il ne retient rien de sensé mais seulement des sensations, rien de raisonnable mais la folie du conducteur la nuit dans les rues de la ville, rien de logique mais l’anarchie des anarchistes, grandes gueules et piètres organisateurs d’une « révolution » qui reprend avec eux son sens premier : le retour à la même place.

hotel colon barcelone 1936

Au centre se place le chapitre sur les funérailles (grandioses) d’un capitaine révolutionnaire (depuis longtemps oublié). Avant et après, deux chapitres d’assassinats, l’un raconté, l’autre soupçonné (comme pour étayer ce néant par leur inanité). Enfin le chapitre premier descriptif et le chapitre dernier symbolique.

Cette construction fait tourbillon ; en émanent des sensations mais le tout manque de souffle, comme si la trame en était trop légère. L’auteur colle sa loupe de temps à autre sur un objet ou une réalité, décrivant de la façon maniaque propre au « nouveau roman » par volonté de ne pas nommer. Est-on aux racines du déni – propre aux intellectuels français – dans ce style années 60 ? Nommer serait bloquer, « pas d’amalgame » ! crient les impuissants de la pensée quand ils ne savent pas quoi dire. Car, pour la révolution, tout est déjà vu et le récit éclaté se coule simplement dans le cours éclaté des choses. L’auteur revient à son point de départ comme les révolutionnaires replantent un régime autoritaire.

La mémoire sollicitée ici est visuelle, sensorielle, obsessionnelle. Telle cette femme entraperçue nue à la fenêtre de l’hôtel, entre deux rideaux qu’elle ferme ; femme fragmentaire, sans logique, uniquement constituée d’un bras, sein, d’une jambe, d’un pubis, sans vue d’ensemble. Ou cette affiche de propagande d’un homme nu saisi au nombril, brandissant un fusil, des chaînes brisées à chaque poignet, le torse musclé émacié, image sur laquelle l’auteur revient maintes fois comme si elle devait signifier.

Mais personne ne fait l’histoire, chacun n’en a que des impressions ; elles-mêmes ne restent que par bouffées du sensible dans la mémoire. C’est ce que veut traduire l’auteur de façon biscornue et impressionniste. Comme l’on se demande où est Dieu dans la profusion détaillée d’un retable baroque, on peut se demander où est la révolution dans ces détails grossis. La réponse apparaît claire : nulle part. Dieu est ailleurs et la révolution une illusion. Le rêve anarchiste avorte car comment un anarchiste peut-il organiser un État ?

Un roman somptueux et illisible…

Claude Simon, Le palace, 1962, éditions de Minuit, 230 pages, €17.25
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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Peter Robinson, Face à la nuit

peter robinson face a la nuit

Une enquête de l’inspecteur principal Banks est toujours un événement. Si la ville d’Eastvale n’existe pas ailleurs que dans l’imagination fertile de l’auteur, elle ressemble à Ripon dans le Yorkshire. Mais si l’histoire débute par le meurtre d’un flic à Eastvale, elle se poursuit à Tallin, Estonie. C’est dire si ce nouvel opus de la série renouvelle le genre.

Banks est toujours célibataire mais moins accro au whisky Laphroaig ; il lui préfère désormais le vin rouge. De même, ses dadas musicaux évoluent vers du plus récent – et même du classique. Son fils Brian, cité plusieurs fois, est devenu un musicien de brit pop célèbre jusqu’aux États-Unis. Annie, la collaboratrice d’enquête, s’est remise des balles qu’elle a prise dans le corps lors d’un volume précédent. Le métier de flic n’est décidément pas de tout repos.

Car le crime évolue, il s’internationalise, se sophistique. Nous croisons cette fois des travailleurs immigrés clandestins, des marchands de chair humaine transfrontières et des usuriers anglais sans scrupules. Mais aussi la mafia russe ou estonienne (les deux étant liées par la même origine soviétique). Les flics sont aussi ripoux en Estonie qu’en Angleterre, peut-être un peu moins dans ce dernier pays (pour la morale), mais à peine. Ce qui fait agir Banks, comme Annie, est moins l’argent ou le goût du pouvoir que la curiosité à démêler une intrigue, plus la décence commune qui répugne aux meurtres d’enfants ou de jeunes filles.

Cette fois, la piste du crime à l’arbalète du flic d’Eastvale croise la disparition d’une jeune anglaise de 19 ans en virée à Tallin, des années plus tôt. Banks a l’intuition que les deux sont liés, contrairement à l’inspecteur Joanna Passero, superbe blonde glaciale qui appartient à l’inspection générale des services de police. Elle ne veut qu’impliquer le flic mort ; Banks préfère la vérité jusqu’au bout et connaître le sort de Rachel. Chacun ses priorités.

Le roman se découpe avec art en alternant Eastvale et Tallin, Banks et Annie chacun dans leurs recherches, avec Joanna Passero en aiguillon qui oblige à la performance. L’enquête progresse de façon continue, aucun chapitre ne s’achève sans que l’on ait avancé. Si le dénouement n’est pas un coup de théâtre, c’est parce que Peter Robinson préfère la psychologie des personnages et la sociologie des milieux à la construction intellectuelle. Le crime est humain, trop humain. Toujours à base d’avidité, qu’elle soit de pouvoir, de fric ou de sexe – dans l’ordre d’importance.

Quand une petite bourgeoise anglaise comme Rachel rêve de grosse bagnole et de compte en banque bien garni pour vêtir son prince charmant, nous ne sommes plus chez Andersen ni chez Disney, mais dans la naïve stupidité classe moyenne bien d’aujourd’hui. Il se trouve qu’un Estonien jeune et nanti de tous ces attributs ne peut qu’être mafieux, donc dangereux. Ce qu’une oie blanche avide ne peut concevoir, toute emplie d’humanisme anglican et de charte des droits britanniques – éléments qui n’existent que chez elle, et de moins en moins…

Dommage que la traduction de Marina Boraso soit si embrouillée, elle qui confond le docteur Glendenning et le docteur Burns pages 178 et 179 (entre autres bourdes). Dommage aussi que « le marketing » du premier éditeur français Albin Michel soit aussi peu cultivé, traduisant Watching the Dark (titre anglais) par un pâle et fadasse Face à la nuit – alors même qu’il est indiqué page 404 que Scruter les ténèbres est nettement mieux adapté, et page 249 qu’il est une référence à l’album 1993 du guitariste acoustique Richard Thompson, et plus encore la traduction exacte de la rubrique d’un journaliste estonien lui aussi assassiné dans le roman… Comme le dit Annie à deux flics débutants, le minimum professionnel est au moins aujourd’hui de savoir interroger un moteur de recherches !

Mais on ne peut pas demander aux soutiers du marketing et de la traduction d’avoir des lettres dans la France des années 2010, tant l’Éducation « nationale » est fière de ses 77% annuels de réussite au bac.

Ce roman policier anglais d’un auteur qui vit au Canada et qui a enseigné en Estonie allie la tension à la description, et l’action à la psychologie. De quoi vous hypnotiser un bon moment pour le meilleur.

Peter Robinson, Face à la nuit (Watching the Dark), 2012, Livre de poche 2015, 549 pages, €7.90
Existe en format liseuse Kindle – mais plus cher : €9.49
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Paul Doherty, Faux frère

Paul Doherty Faux frere

Nous sommes à Londres à la fin du printemps 1302. L’irascible et caractériel roi Edouard 1er mande son clerc Hugh Corbett pour enquêter sur des meurtres répétés de jeunes prostituées, égorgées et mutilées chacune un 13 du mois. Corbett rechigne, il avait la parole du souverain pour prendre quelques semaines et aller dans la famille de sa femme au pays de Galles. Derechef, le roi le fait chevalier et c’est désormais sir Hugh Corbett, flanqué de son souple et nerveux clerc adjoint Ranulf, qu’il a sauvé jadis de la potence, que débute l’enquête.

Tout tourne autour de Westminster, l’abbaye royale laissée à l’abandon depuis des années. Il se murmure que les Bénédictins s’y dévoient et financent des orgies de vin et de sexe à l’aide de l’argenterie du domaine. Ne voilà-t-il pas qu’un renégat anglais, ex-marchand emprisonné en Flandres pour cause de manque de parole du roi Edouard, est vu à Londres ? L’une des victimes, cette fois une lady en charge du secours aux filles perdues, murmurait ce dicton célèbre mais incongru : « l’habit ne fait pas le moine ». L’intrigue tourne autour de cette phrase, reprise dans le titre du roman.

Le pittoresque de la ville capitale ne nous est pas épargné, la pauvreté des petits mendiants dépoitraillés comme des soldats mutilés qui n’ont pour retraite d’avoir servi le roi que la mendicité. Les odeurs de la ville médiévale sont fortes, la morale faible, les instincts règnent en maîtres parmi la population illettrée prête à croire ce qu’on veut.

Mais c’est bel et bien l’éducation, et la logique apprise à l’école, qui sert le clerc et lui permet d’y voir clair. Bien que… « Il aurait dû se rappeler que la somme des parties ne constitue pas forcément un tout et que le hasard, le sort et les coïncidences défient la logique » p.264. Le lecteur est donc pris dans les rets d’une suite d’intrigues où il s’emberlificote autant que l’enquêteur, jusqu’aux coups de théâtre du finale. C’est bien mené, captivant et incomparable pour percevoir et sentir le moyen-âge londonien.

Ce qui n’est pas le moindre mérite de ce livre, l’intrigue ici décrite réellement eu lieu dans l’histoire de Westminster et les archéologues ont trouvé des morceaux de peau du coupable, écorché de par le roi et restés incrustés dans la porte de l’abbaye. L’auteur, professeur d’histoire médiévale, donne les cotes des archives dont il s’est inspiré. Un mot encore, Hugh Corbett a lui aussi existé : son vrai nom était John de Droxford. La réalité, parfois, dépasse la fiction !

Paul Doherty, Faux frère (Murder wears a cowl), 1992, 10/18 2007, 284 pages, €1.65

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Jonathan Coe, Expo 58

jonathan coe expo 58
Voici un roman d’espionnage parodique, léger et grave, qui convient bien à l’été.

Thomas Foley est petit fonctionnaire anglais au Bureau central d’information. Il n’est pas sorti des collèges privés et appartient irrémédiablement à cette classe moyenne d’après-guerre coincée entre couple traditionnel, banlieue miteuse et profession sans attrait.

C’est alors que l’Exposition 1958 qui se tient à Bruxelles ouvre une parenthèse dans son existence. Parce que son père a tenu un pub, dans le temps, ses patrons le voient comme l’homme idéal pour superviser le Britannia, pub provisoire so British que la nation va installer à l’Exposition.

Thomas – qui avait le choix – décide de ne pas emmener sa femme pour les six mois qu’il doit passer sur place. Son couple est terne et la vie de ménage le déçoit, malgré sa mère qui fait appel à ses devoirs et lui décrit ce bonheur qu’elle-même a vécu après avoir fui les soudards Allemands lorsqu’ils ont envahi la Belgique en 1914.

pub britannia expo 58 bruxelles

À demi belge donc, Thomas se demande s’il ne va pas choisir une nouvelle patrie lorsqu’il rencontre et sympathise avec Anneke, fringante hôtesse de l’Exposition. Son compagnon de chambre, au motel où sont logés les envoyés, est Tony, ingénieur qui surveille la fameuse machine ZETA, sensée avoir réussi la fusion nucléaire et assurer une énergie quasi gratuite dans le futur.

Mais nous sommes en pleine guerre froide et la fameuse machine intéresse vivement Andrey, le sémillant rédac chef d’un magazine soviétique créé tout exprès pour l’Exposition et intitulé (évidemment) Spoutnik. Ce dernier, en réalité officier du KGB, fera tout pour séduire Tony qui a de vagues sympathies communistes, puis Thomas qui est ami avec Tony, enfin Emily avec qui Thomas flirte sur commande. Car l’insignifiant fonctionnaire du BCI a été abordé dès avant son arrivée à l’Exposition par deux pieds nickelés qui alternent les questions et les réponses en duo, tels Dupond et Dupont dans Tintin : les ineffables et vaguement inquiétants agents secrets Wayne et Radford.

Tout est factice dans cette Expo 58, des pavillons nationaux où chacun rivalise de poudre aux yeux quant à la relation entre les peuples, ce qui se réduit le plus souvent à manipulations et coucheries. Tout est entre parenthèses durant cette Expo 58, la vie de bureau comme l’existence ménagère. Tout est ouvert, tout paraît réalisable, ainsi que le symbolise l’Atomium futuriste érigé par les Belges – qui existe encore. C’était « un instant en suspens à l’orée de l’avenir, où l’on avait laissé derrière soi les confins du passé, où tout était possible », raille l’auteur p.356.

atomium

Mais ce choix offert de servir ou trahir, de poursuivre la tradition pépère ou de se lancer dans une autre vie, est pervers. Il faudrait du courage que les personnages ne sauraient avoir, une lucidité sur eux-mêmes qu’aucun Anglais n’est capable, de par sa formation rigide et ses mœurs coincées. « Ce fichu rejet britannique de tout ce qui est nouveau, moderne, de tout ce qui sent les idées plutôt que la platitude éculée des faits » p.114. Jonathan Coe livre ainsi une radiographie de son pays en sa gloire, dans ces années 1950 où un James Bond en serviteur fantasmé de la patrie règne sur le roman d’espionnage.

Jonathan Coe livre en son âge mûr une analyse de son peuple et de l’histoire non sans humour, douce-amère et grave, qui ramène à leur taille réelle (mesquine) les (grandes) manœuvres entre les blocs. Les fameux sachets de chips ‘Salt and Shake’ qui font la gloire de l’industrie agroalimentaire britannique servent aux espions – par dérision – tandis que la non moins fameuse machine ZETA, gloire de la science britannique, ne marche pas…

Je ne vous raconte pas la tentation de Thomas, son existence ensuite, ni l’épilogue poignant. Mais je peux vous assurer que vous serez captivé, édifié, attaché à ces personnages à la fois bouffons et émouvants comme seuls les auteurs anglais savent en produire.

Jonathan Coe, Expo 58, 2013, Folio 2015, 363 pages, €8.00
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Danila Comastri Montanari, Cave Canem

danila comastri montanari cave canem
L’Occident vieillit, la mode est à la nostalgie, au regard vers le passé. Depuis la curiosité légitime pour l’histoire (qui est positive) jusqu’aux larmes et regrets du « c’était mieux avant » (qui est négatif), l’engouement pour le roman historique ne se dément pas. Surtout quand ce roman est en plus policier. Cave Canem est le premier tome d’une série qui met en scène un sénateur romain dans sa trentaine, épicurien, réaliste, parfaitement dans le vent de son époque.

C’est que son auteur, Danila Comastri Montanari est licenciée de Science politique et parfaitement italienne. Son érudition est donc étendue et l’action réduite. Les tableaux de mœurs comptent plus que l’avancée de l’enquête ; l’énigme est plus intellectuelle qu’à rebondissement. D’où le ton un peu figé et le vocabulaire un tantinet trop universitaire pour cette ouverture d’une série de 12. Il reste que le sénateur Publius Aurélius Statius nous est sympathique. Il a 16 ans dans le premier chapitre et devient brutalement pater familias de sa domus par le décès accidentel de son père. Il doit s’imposer, ce qu’il fait de tout son cœur et de sa grande intelligence, le savoir grec dont il a été abreuvé lui ayant ouvert l’esprit. C’est à cet instant que nous apprenons que, dans la Rome antique, nul n’était juridiquement ” majeur ” avant le décès de son père – eût-on 70 ans !

Là, probablement, réside tout le sel de cette originale série. L’énigme est bien présente, mais l’analyse de la société et de la psychologie d’époque sont plus intéressantes, surtout pour nous, Français. Surtout à l’heure où les programmes de collège sont « allégés » par l’ignorance contente d’elle-même et la démagogie mondialo-socialiste si fidèlement exécutée par Belkacem.

A la lecture de ce livre, il ne faut pas être particulièrement attentif pour qu’une évidence saute aux yeux : la France actuelle a gardé de nombreux traits du monde romain sous l’empereur Claude, entre 19 et 44 après J.C. Même révérence pour celui qui incarne le pouvoir suprême, même centralisation où la politique ne se fait qu’à Rome, même société de cour autour de laquelle tout ambitieux gravite. Même pipolisation des coucheries et intrigues des puissants, la télévision étant remplacée à Rome par les courriers et la rumeur. Même attrait nostalgique pour la campagne, son existence naturelle et ses produits tout frais, voire ses recettes de grand-mère pour préparer les poissons à la table ou les onguents sur la face.

Ce qui va plus loin, et nous ramène à notre inconscient historique, la fameuse ” laïcité à la française ” dont nombre de politiques à la mémoire courte se rengorgent, nous vient tout droit de la Rome impériale préchrétienne ! « Entre nous soit dit, expose le jeune sénateur, l’existence des dieux me semble tout aussi improbable (que la divination) même si, en bon Romain, je jure sur le génie d’Auguste et je célèbre les rites propitiatoires que le ‘mos majorem’ (la tradition) prévoit. Mais ces cérémonies concernent la loyauté de l’État, certes pas la foi la plus intime : heureusement, chacun est libre, à Rome, de vénérer le dieu qu’il veut, ou de n’en vénérer aucun, tant que la loi n’est pas violée » p.112.

L’hymne à la France technicienne, chantée par Airbus aussi bien que par les ingénieurs de Bouygues et d’Alstom, nous vient tout droit de Rome et de sa fierté de bâtir. « Les monts creusés en profondeur, les collines aplanies, les plaines fertiles qui remplaçaient les marais méphitiques, les larges et agréables routes, les splendides routes pavées qui diffusaient partout le nom et la civilisation de Rome, voilà ce qui le rendait fier d’être romain, bien plus encore que la victoire des légions. Eau courante, maisons chauffées, monte-charges, grues, puissantes machines de guerre, bateaux rapides, écoles et bains pour tous… le progrès était vraiment irrépressible, songea le patricien avec orgueil » p.122.

Sauf que, malgré l’eschatologie chrétienne qui allait bientôt submerger l’Occident, reprise par le progressisme des Lumières puis par la vulgate marxiste et l’espérance socialiste, le progrès est loin d’être un chemin linéaire ! Si les Romains du temps de Claude se baignaient tous les jours, il faudra attendre la seconde moitié du XXème siècle pour que les Français retrouvent ces bonnes habitudes… Il y a toujours des mystiques ou des ” croyants ” pour préférer la vie sauvage ou la férule d’un Code divin figé une fois pour toutes.

L’exploration de l’Empire qui fut il y a 2000 ans nous fournirait-il quelques clés pour anticiper notre destin ? Si l’histoire ne se répète jamais, car elle est à chaque fois nouvelle, l’être humain n’évolue pas si vite qu’un homme de notre siècle ne puisse ressembler trait pour trait à un Romain d’alors. Le pouvoir politique, l’attrait de l’argent, les amours et rivalités familiales, la communauté du domaine, connaissent-ils des approches humaines si différentes ? La nostalgie pour les rassemblements – famille élargie, groupes d’amis, associations, syndicats, militants, monastères, communautés diverses, et même la conception de l’économie – ne vient-elle pas de cette domus romaine qui organisait l’existence, sous un même toit et dans un même domaine quasi autarcique, d’une centaine de personnes, depuis le pater familias jusqu’aux plus humbles esclaves ?

jeune esclave nu

Dans son Appendice au roman, l’auteur éclaire un peu ce monde pour nous anachronique des esclaves romains. Ils ne constituaient pas une classe, « le terme servus dénotait en effet un état juridique, et non économique, si bien qu’on pouvait trouver des esclaves très riches, à leur tour propriétaires d’un grand nombre de servi » p.232. Surtout que les aristocrates romains avaient cette attitude déjà ” catholique ” de mépriser tout ce qui était travail et argent : il leur suffisait de naître ; les esclaves travaillaient pour eux, production et commerce leur étaient délégués. L’affranchissement était monnaie courante, si bien qu’Auguste dut le réglementer et « en ce qui concerne l’attitude des citoyens libres à l’égard de leurs semblables réduits en esclavage, le monde antique fut totalement dépourvu du racisme qui a caractérisé, par exemple, dans le monde moderne, la condition des Africains sur le continent américain : l’on n’était pas esclave en raison d’une infériorité morale, intellectuelle ou biologique, mais simplement par malchance » p.233.

Au total, le coupable de l’intrigue est inattendu, ce qui fait toujours plaisir au lecteur de roman d’énigme, mais la promenade sociale-historique vaut le détour !

Danila Comastri Montanari, Cave Canem, 2001 Grands Détectives 10/18, 244 pages, €4.50

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Violences et insécurité urbaines


Le phénomène des violences urbaines est plus complexe que le débat politicien ne le dit. A qui voudrait s’en faire une bonne idée, en 127 pages, je lui conseille le Que sais-je ? Les spécialistes que sont Alain Bauer, conseil en sécurité urbaine et Xavier Raufer, directeur des études au Centre universitaire de recherche sur les menaces criminelles de Paris 2 font un point utile. Christophe Soullez, criminologue et chef du département de l’observatoire de la délinquance à l’Inhes s’est rajouté lors de la dernière édition. Publié en 1998, l’ouvrage fait l’objet de remises à jour régulières, signe de l’intérêt du public. Les n° de page cités ci-après font référence à l’édition 2005.

Trois parties pour cet exposé : le constat, les comparaisons, les éléments d’une politique.

Le constat est éclairant : « il a fallu dix ans à la sphère médiatico-politique pour cesser de concevoir l’insécurité urbaine comme un fantasme ; près de quinze pour qu’elle se persuade de la gravité de la situation puis entreprenne d’informer et de réagir. » p.3 La gauche porte la responsabilité d’un laxisme libertaire qui n’est plus de saison, son déni « politique » a été reconnu par Lionel Jospin. Je cite les auteurs : « aveuglement idéologique », « pieuses intentions », « bon cœur poussant à morigéner plutôt qu’à sanctionner », « respect marqué des bienséances du moment » et « la foi en une exception française dont l’aspect illusoire est souvent démontré ». Or, de plus en plus, ce déni lénifiant « a fini par provoquer une insurrection silencieuse des résidents des quartiers ravagés par la violence sociale » p.6 Les sondages réguliers l’ont montré ; l’irruption au second tour de la Présidentielle de Jean-Marie Le Pen en 2002 aussi.

Il faut donc comprendre et agir ; pour cela, d’abord étudier.

Quoi ? Les violences urbaines forment bien une catégorie homogène : « une criminalité primitive souvent brutale et pas toujours organisée », « simple activité prédatrice », « succession de bouffées de violence, de crises entrecoupées de périodes de passivité, voire d’abattement » p.9

Qui ? « Le plus souvent des êtres frustres, déscolarisés, inactifs, hypernerveux, violents, plus portés sur les gadgets que sur le high-tech, attirés par les rapines faciles et s’agrégeant en bandes peu structurées. » p.10

Où ? Surtout en Ile-de-France, 26% de l’ensemble des infractions (en 2003), et principalement la grande couronne. Dans les quartiers d’habitat social selon un rapport 2002 de Didier Peyrat, magistrat et hostile à Nicolas Sarkozy. Il montre que la plupart des infractions sont commises par un petit nombre hyperactif ; que cette insécurité inquiète surtout les jeunes de 15 à 24 ans ; et que les plus démunis sont les plus volés. Les territoires sont aussi le RER et l’école. Quelques gangs des ghettos, armés via les stocks de l’ex-Yougoslavie, se sont mis à braquer hôpitaux, bureaux de poste et fast-food.

Connaît-on l’ampleur réelle des violences urbaines ? Non, car les seules agressions recensées sont celles donnant lieu à dépôt de plainte – soit, selon les enquêtes de victimisation, 1 sur 2.1 pour les vols à la roulotte, 1 sur 2.3 pour les coups et blessures volontaires, 1 sur 2.5 pour les cambriolages, 1 sur 6 pour les dégradations de véhicules, 1 à 66 pour menaces et chantage et 1 à 115 pour les atteintes à la dignité de la personne ! La peur des représailles, l’impression de s’en être tiré à bon compte et le sentiment d’inaction de la police et de la justice expliquent cet écart (enquête IFOP octobre 2003). Des plaintes reçues, seules 10% ont fait l’objet de jugements, selon l’Union Syndicale des Magistrats (Livre blanc d’avril 2002). Et le ministère de la Justice confirme (Libération 10 avril 2002) que « 32% des peines de prison ne sont pas purgées ». Les mesures « alternatives » ne sont pas suivies de moyens : il y a 270 « clients » par éducateur…

La « politique de la ville » existe, près de 40 milliards d’euros y ont été consacré de 1989 à 2001 (prolongée ensuite) « mais tout cela s’est fait sans grande cohérence, les dotations et subventions se chevauchant ou s’empilant de façon inextricable » p.51, selon la Cour des Comptes (Rapport 2002).

Le succès de New-York doit être observé. Il montre que l’origine :

  • n’est pas démographique : le crime s’est effondré alors que les garçons de 15 à 19 ans augmentaient fortement ;
  • n’est pas la pauvreté : la plus forte baisse s’est produite dans les quartiers défavorisés ;
  • n’est pas la plus forte présence policière : le nombre des policiers diminue alors que le crime s’effondre.

« Saturer les rues de policiers n’est à long terme utile que si, en même temps, l’on applique concrètement une politique ferme de lutte contre le crime et d’interdiction des activités délictueuses gênant ou effrayant la population. » p.62 On peut se demander si la gauche, tout à sa « haine » envers l’ex-ministre de l’Intérieur devenu président Sarkozy, sera un jour capable de surmonter le déni (même une fois au pouvoir !) et d’avoir la volonté ferme et durable d’appliquer une politique. D’autant que la violence touche plus le populaire que les bourgeois. Selon les auteurs, « quand volonté politique de faire baisser le crime il y a – et que les moyens nécessaires à cette politique existent – le crime baisse » p.63. Or la France périurbaine n’est pas policée : en 1999, 1 policier pour 119 habitants à Paris, 1 pour 395 habitants en petite couronne, 1 pour 510 habitants en grande couronne.

Les éléments d’une politique ont consisté en un empilement de réponses d’État : loi du 21 janvier 1995, contrats locaux de sécurité en 1997, loi du 15 novembre 2001, Groupes d’Intervention Régionaux par circulaire du 24 mai 2002, la loi d’orientation du 29 août 2002 et la loi pour la sécurité intérieure du 18 mars 2003 (sans parler des suivantes). Les réponses locales tournent autour du pouvoir du maire (pas très clairs), et de la création de polices municipales (harmonisées et renforcées).

Mais tout cela ne fait pas « une politique ». Un rapport de mission interministérielle Lazerges & Balduyck pointe (en 1998 déjà !) le manque de moyens adéquats et surtout « l’existence d’une véritable chaîne de dysfonctionnements qui va de la justice aux parents en passant par la police et l’Éducation nationale (qui) produit par réaction en chaîne une relâchement préoccupant du lien social » p.93. La faute n’incombe pas au seul ministre de l’Intérieur sous Jospin ou sous Villepin (même si le dernier a fait du théâtre pour se distinguer et se placer dans la course à la présidentielle). Un ministre ne peut pas régler à lui tout seul la démission d’ensemble des corps constitués. On ne refait pas une éducation par quelques mesures. Or « il ne semble exister aujourd’hui en France aucun dispositif de corrélation des actions de prévention avec la réalité de la délinquance – encore moins de dispositifs d’évaluation des opérations engagées. » p.102 La France politicienne, droite et gauche confondue, a compilé anarchie des mesures et opérations velléitaires !

Les auteurs enfoncent le clou : « il faudrait donc assurer la cohérence des actions de présence et de proximité, grâce à une réflexion globale sur les actions, les zones géographiques et les horaires d’intervention des personnels concernés (agents d’ambiance, de citoyenneté, éducateurs sociaux, médiateurs…) » p.109

Il s’agirait de penser un « service public » global d’accueil, d’écoute et d’ambiance, plus que de se focaliser sur la seule « insécurité ». L’hagard du Nord n’a pas fini de hanter le populaire.

Alain Bauer & Xavier Raufer, Violences et insécurité urbaines, Que sais-je ? PUF 2010, 128 pages, €6.49 format Kindle

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Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre

pierre hadot la philosophie comme maniere de vivre
Pierre Hadot (1922-2010) est un philosophe issu du catholicisme et spécialiste de la philosophie antique, élu professeur au Collège de France en 1982. Il a traduit Plotin et Marc Aurèle. Pour lui, la philosophie n’est pas un système comme une Bible, mais une voie au sens oriental, une manière de vivre au sens de Montaigne (que l’auteur a abordé vers 14 ans). Elle enseigne qu’il faut apprendre à mourir. Ce qui veut dire quitter l’horizon borné de son petit moi pour voir le monde d’en haut, dans l’universel humain puis dans le grand Tout – mais surtout expérimenter par la pratique tout ce que l’existence peut offrir de beauté, de joie et d’infini.

Dans ce livre d’entretiens avec un historien américain pour qui ses livres ont changé la vie, et d’une maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales spécialiste des philosophies à la fin de l’Antiquité, il livre avec simplicité son parcours professionnel, intellectuel et spirituel. Ce n’est pas un livre de philosophie, mais l’on y philosophe à chaque page. C’est-à-dire que l’auteur comme ses interlocuteurs réfléchissent ensembles sur des sujets tels que le discours philosophique, l’interprétation des auteurs anciens, l’expérience intuitive, les exercices spirituels (qui ne sont pas l’apanage des religions), la philosophie comme existence, ce qui est « inacceptable » et l’investissement plein dans le présent.

On ne saurait rendre compte de tout dans une note aussi brève. Après une enfance et une adolescence catholique, puis une vie de chercheur et d’enseignant, arrivent les deux-tiers les plus intéressants du livre. Nous en choisissons quelques thèmes majeurs : une manière et un choix de vie, le problème de l’interprétation, le désir à l’origine de philosopher, le problème du mal.

pierre hadot photo

La philosophie, à l’origine, répond à des questions. D’où la forme des dialogues de Socrate, des commentaires d’Aristote, l’exégèse des textes anciens. Ce n’est qu’avec la modernité que l’on compose des systèmes.

Ils sont moins destinés à apprendre à bien vivre et à former l’esprit comme dans l’antiquité, qu’à exposer une doctrine personnelle, une somme. « Cette évolution s’explique par des facteurs historiques et institutionnels. Dans la perspective étroite des Universités, comme il s’agit de préparer les élèves à l’étude d’un programme scolaire qui leur permettra d’obtenir un diplôme de fonctionnaire et leur ouvrira une carrière, le rapport personnel et communautaire doit nécessairement disparaître, pour faire place à un enseignement qui s’adresse à tous, c’est-à-dire à personne » p.99. Retenons donc que les professeurs en sont en rien philosophes, mais des technocrates du savoir.

Or le discours philosophique n’est pas la philosophie ; la philosophie, c’est la pratique, le vécu. Ce pourquoi l’auteur reconnaît « en Socrate le philosophe par excellence, dans la mesure où, vivant d’une vie simplement quotidienne, il la transfigure par la conscience qu’il a de l’infinie valeur de chaque instant de cette vie quotidienne » p.199.

Des propos antiques, il est difficile de cerner le sens intégral de nos jours. Pas question de prendre le texte comme les fondamentalistes religieux ou professoraux le font. « Tout au contraire, la perspective historique et psychologique est très importante en histoire de la philosophie, parce qu’il s’agit toujours de replacer les affirmations des philosophes dans le contexte social, historique, traditionnel, philosophique, dans lequel elles se situent » p.204. Jeu de langage, exercice spirituel, valeur mythique, sont des moyens au service de l’intention qui est d’enseigner. « Il faut s’attacher avant tout à suivre le mouvement, les méandres de la pensée de l’auteur, c’est-à-dire finalement les exercices dialectiques et spirituels que le philosophe fait pratiquer à ses disciples, par exemple, en reprenant l’exposé à partir de différents points de départ, comme c’est le cas chez Aristote… » p.149.

La philosophie est au fond chose simple et vivante « J’ai appris dans Montaigne l’importance de la simplicité, le ridicule du pédantisme » p.199. Puis dans Platon les liens de l’amour et de la sagesse : « L’amour d’un beau corps est déjà, en puissance, l’amour de la Beauté éternelle. Il s’explique par l’attraction de celle-ci. La démarche philosophique a donc pour moteur le désir (…) La dimension de l’amour donne à la philosophie le caractère d’une expérience vécue, vivante, d’une présence. C’est vrai de Platon, mais aussi de toute philosophie » p.204.

Femme sauvage

Ce pourquoi il n’y a pas d’inacceptable « par principe », abstraitement, mais une empathie humaine : « c’est qu’il ne faut pas perdre la tête avec celui qui souffre, mais l’aider réellement à surmonter sa souffrance » p.243. Nombre de bobos et de « pseudo-intellos » (comme dit la ministre) pourraient prendre utilement des leçons de sagesse auprès de Pierre Hadot. S’indigner ne débouche sur rien si l’on en reste aux « principes » ; il est préférable de proposer des pistes pour réduire la souffrance et en traiter les causes.

« Les stoïciens considéraient qu’il n’y avait de mal que dans la volonté de l’homme » p.249 – le monde, lui, est indifférent aux « valeurs » et aux « jugements ». Reconnaître que tout être est une partie de l’univers, qu’il contribue au mouvement général, permet d’accepter le monde tel qu’il est et – en même temps – de combattre le mal moral et l’injustice. Car le combat est contre des hommes faillibles et ignorants, pas contre le monde ici-bas – sauf à quitter la philosophie pour la croyance religieuse.

Pour cela, il nous faut quitter l’illusion des grands principes et ne plus avoir la vanité des seules idées. « Ne plus se projeter dans l’avenir, mais considérer en elle-même et pour elle-même l’action que l’on fait, ne plus regarder le monde comme le simple cadre de notre action, mais le regarder en lui-même et pour lui-même. Cette attitude (…) permet tout d’abord de prendre conscience de la valeur infinie du moment présent (…) des moments de demain. (…) Mais elle permet aussi de prendre conscience du sérieux de chaque moment de la vie » p.254. Faire comme d’habitude, mais comme si c’était la dernière fois…

Sous des dehors bénins, dans une langue qui se lit facilement, une grande leçon de sagesse par un méditant dont la vie exemplaire de chercheur pourrait en remontrer à beaucoup.

Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre – entretiens avec Jeannie Carlier et Arnold I. Davidson, 2001, Livre de poche 2010, 284 pages, €6.10

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Michael Cox, La nuit de l’infamie

michael cox la nuit de l infamie

Qu’est-ce qu’un « bon » roman ? Indubitablement un gros roman dans lequel se plonger durablement et à loisir, qui se déguste comme une fine, longuement. Un roman qui raconte une histoire, passionnante, compliquée, à rebondissements. Des personnages attachants, nuancés et qui sonnent vrais. Des lieux pittoresques qui répondent, par leur accord, à l’intrigue.

Avec cette livraison de Michael Cox, vous ne serez pas déçu. Son titre original ‘The meaning of night’ (La signification de la nuit) n’est guère plus explicite que le titre français (qui ne dit rien de l’histoire). Mais, avec ses plus de 600 pages en 5 parties et 47 chapitres, vous passerez de palpitantes soirées, adossé à votre oreiller, le chat sur les genoux, ou dans un fauteuil devant le feu, l’enfant jouant en sourdine à vos pieds, ou encore en solitaire dans un train, durant un long voyage. S’il pleut au-dehors et que le temps est triste et froid, ce sera encore mieux : vous pénétrerez plus avant dans l’atmosphère anglaise et victorienne du roman.

Il commence par un meurtre et finit par un autre. Entre deux, tout un récit de turpitudes et de fatalité, d’erreurs humaines et de vengeance, d’hypocrite paraître social et de malversations souterraines. Nous sommes au 19ème siècle, au centre de l’empire industriel qui domine alors l’économie-monde. Orgueil et préjugés, sexualité et pruderie, palais et bas-fonds – c’est tout le Londres d’époque que ressuscite ainsi un littéraire contemporain de Cambridge, né en 1948, éditeur érudit. Il s’agit de son premier roman ; il l’a porté trente ans. Et c’est une réussite.

Le château de Drayton House qui a inspiré Michael Cox.

drayton house

Comme dans l’Iliade, vous avez une tragédie humaine et ses trois ‘héros’ bien typés, le plus fort, le plus rusé et le plus doux. Tous sont admirables dans leur démesure, et les femmes pas moins que les hommes. L’auteur vous mène en bateau sur la Tamise, en érudition dans les bibliothèques, en droit chez les juristes. Car il s’agit de ce qui compte le plus en ce siècle bourgeois : l’héritage, le mariage, le fils. Le sexe est au service de la fortune ; la puissance sert de passeport en société ; le talent et le savoir sont au service des forts. Non pas des « biens nés », comme dans la France aristocratiquement indécrottable, mais de ceux qui ont su « réussir ».

Pour cela, tous les moyens sont bons : travailler, intimider, falsifier, flatter, décider. Parmi les brumes de Londres ou la pluie de campagne, dans les châteaux élisabéthains ou les appartements sombres, avalant des côtelettes au petit-déjeuner (ou des rognons grillés) et du laudanum après dîner (avec quelque cigare).

mains sur torse

La trame est celle d’une existence que poursuit la vengeance. Les actes des parents mènent la vie des enfants. Après tout, « qui » est vraiment maître de son destin ? Un garçon orphelin est admis à Eton sur protection avant d’en être chassé par un condisciple indélicat. Ce dernier est poussé par sa belle-mère à capter un héritage indu, tout en cultivant en société un faux talent de cuistre. L’exclu cherche à se venger et, dans sa quête, dévoile peu à peu la trame d’une intrigue tissée de faux-semblants par les parents de chacun. Plus on avance dans la lecture et plus cette destinée en abyme passionne.

Jusqu’à la fin – imprévue – peu victorienne, au fond, plutôt contemporaine. À n’en être point dépaysé.

Mais n’en disons pas plus. Soyez plutôt encouragés à le lire, ce roman ! Il est un peu Palliser, moins Dickens, passablement Anne Perry. Nul bas-fond sordide ni tendre enfant battu, mais l’intelligence redoutable d’une intrigue à la Sherlock Holmes, détricotée fil à fil par un jeune homme aussi rusé qu’Ulysse. En bref, tout ce qu’on aime.

Michael Cox, La nuit de l’infamie – une confession, 2006, traduction française Points thrillers 2008, 697 pages, €8.60

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Jean Christophe Rufin, L’Abyssin

jean christophe rufin l abyssin
L’histoire se déroule au temps de Louis XIV. Si elle évoque l’Abyssinie, nom Grand Siècle de l’Éthiopie chrétienne, c’est plus comme une contrée fabuleuse que comme un pays réel. La majeure partie des 699 pages du roman parle d’ailleurs peu du pays mais beaucoup plus de la France et de sa prétention. A cette grande époque, Louis XIV est un dieu-soleil autour duquel tout doit tourner, même les mouches, les ordres religieux et le Pape.

Nous avons donc un jeune homme : curieux, hardi, aventureux, aimant ses semblables. Accolons-y une jeune fille : élevée au couvent, dépucelée par la vie qu’elle observe, obstinée, aimant une seule personne. Flanquons le couple de quelques faire-valoir, Maître Jurémi, huguenot exilé et Françoise qui a eu des malheurs. Voilà pour les héros. Les anti-héros sont un Consul de France, tout empli de sa propre importance comme le veut sa charge “à la française”, quelques intrigants autour de lui et divers Jésuites et Capucins. Comme dans Molière, la jeunesse va s’opposer à la vieillesse, la fille au père qui veut la marier contre son gré, autant épris de noblesse que de fatuité, la modernité légère à la pesante tradition.

Et, comme il se doit, l’amour triomphera des convenances et des intrigues.

Jean-Baptiste Poncet, apothicaire exerçant la médecine sans être diplômé de faculté, est heureux au Caire, dans ces échelles du Levant qui offrent à un jeune homme sans naissance et sans fortune toute l’initiative qu’il peut prendre. Tout jeune qui se rend aujourd’hui en Californie, à Sydney, Singapour ou Tokyo pour fuir l’inertie française, le malthusianisme des postes et l’esprit de caste – allait hier en orient, où les Turcs appréciaient le savoir pratique.

Tout le contraire du consul de France au Caire, homme sans qualité nommé par naissance et faveur, que sa fille retrouve sans l’avoir connue, élevée au couvent depuis ses sept ans. Le consul et père fait venir en recommandé un gentilhomme pour établir la demoiselle, malgré les soupirs de l’intrigant et odorant Macé son adjoint. Mais Monsieur le Consul de Maillet voit sa fille Alix en décider autrement – et se faire déflorer exprès pour empêcher le contrat. Elle s’enfuit avec son amant Jean-Baptiste qui sait si bien séduire les plantes, les bêtes et les cœurs vrais.

Avant ce happy-end, la quête du jeune homme doit quand même se dérouler selon les rites : se qualifier pour concourir, vaincre les épreuves, et mériter la belle – tout comme dans les contes.

Une suite d’intrigues force ledit Jean-Baptiste à monter une ambassade hasardeuse vers cette Éthiopie qui déteste les prêtres venus de Rome et dont nul n’est jamais revenu. Jean-Baptiste en reviendra parce qu’il ne se prend point au sérieux, nommé ambassadeur auprès de Louis XIV par le Négus lui-même. Il ne profitera pas de ce titre arraché de haute lutte pour se hausser du col, une tentative en ce sens échouant sous les intrigues. Jésuites, Capucins et autres ordres “moraux” sont plus soucieux de politique que de foi et pratiquent bien peu cette charité chrétienne qu’ils vantent aux autres à longueur de sermons. Le lecteur ne manquera pas d’y voir une certaine caricature de socialistes, que l’auteur a fréquentés assez dès l’ère Mitterrand pour en connaître les ressorts.

Ce livre au titre éthiopien parle de l’image jésuitique de l’Éthiopie par les savants de cour (travers très français). Il parle de haute politique accouchant de souris (entre autres parasites). Il parle de la France en son miroir, arrogante, se poussant du col, infatuée, ne considérant la “mondialisation” d’époque que si elle consent à tourner autour de son soleil. Tout Français pourvu d’un statut appartient à une caste ; il prend dès lors « une expression d’importance, c’est-à-dire, car les deux choses sont fort voisines pour l’apparence, un air offensé et comme indigné par l’outrecuidance de ces indésirables intrus » p.515.

Jean-Christophe Rufin a ainsi de ces expressions qui sont autant de bonheurs de lecture. Elles rendent ce roman d’aventure digne d’être lu. Bien écrit, enlevé, assez gros pour durer le temps d’un voyage, il manifeste que l’auteur aime ses personnages – et c’est là tout, si l’on veut qu’un roman soit bon.

Jean-Christophe Rufin, L’Abyssin, 1997, Folio 699 pages, Prix Goncourt du Premier Roman, Prix Médicis 1997, €10.20

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Trois contreforts à la démocratie

L’exercice de la démocratie ne se réduit pas à voter aux élections, puis à laisser gouverner les représentants. Ce qui était bon pour un peuple encore inculte ne l’est plus d’un peuple désormais éduqué. C’est le mérite de Pierre Rosanvallon que d’étudier ces autres manières de faire de la politique, ces « mises à l’épreuve » que sont les pouvoirs « contre-démocratiques ». Il en voit trois : surveiller, empêcher, juger. Car la défiance est une vertu, celle d’Alain, « le citoyen contre les pouvoirs ». Il ne s’agit pas de cette capacité de détruire qu’ont les oisifs critiquant ceux qui agissent, la dénonciation permanente à la Marat ou à la Bourdieu – mais de cette vigilance qui est coparticipation, réserve de paroles et d’exigences, façon d’être toujours présent dans le débat par le désir d’explications. Il y a donc deux acteurs de la démocratie en chacun : l’électeur et le citoyen.

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Surveiller

La démocratie de surveillance est aux origines de la Révolution : il s’agit d’empêcher que s’établisse une nouvelle aristocratie des politiciens en place. Il permet aussi l’exercice pratique de la volonté du peuple par la conversation des rues et les opinions dans les journaux. Il s’agit de vigilance, une façon de structurer le champ d’action des politiciens élus, « une attention minutieuse au terrain » avec « le modèle de l’alarme incendie » qui repose sur des dispositifs disséminés. Les Physiocrates désiraient ainsi un État qui ne soit pas interventionniste mais qui fasse attention. La vigilance citoyenne se manifeste sous des forces multiples : presse, associations, syndicats, manifestations, grèves, pétitions, essais d’intellectuels. « Elle consiste en une sorte d’inspection continuelle des différents domaines de l’action gouvernementale » p.45.

Plus loin, la vigilance peut aller jusqu’à la dénonciation qui est « le contrôle des actes du gouvernement au moyen de la publicité » p.47. On peut très vite en arriver à dénoncer à outrance des scandales ou des complots, et ce fut la dérive de Marat. Mais la dénonciation a aussi une vertu positive : elle conduit « à réaffirmer et à approfondir des normes ou des valeurs collectives » p.50, à la façon de la peur du qu’en-dira-t-on des campagnes. La presse, les sites en ligne et les réseaux sociaux y participent.

La « réputation » a une valeur politique. Elle se manifeste par la notation, troisième forme de la surveillance. « L’objectif est d’expertiser la qualité et l’efficacité d’une gestion » p.58. L’accroissement de l’éducation a fait de cette dernière forme la plus actuellement efficace, même si la dénonciation, par sa facilité et sa fonction défouloir, demeure la plus « populaire ». Les acteurs de la surveillance sont le citoyen, le militant, les sages et les agences indépendantes (inspections, hauts conseils, etc.). C’est ici qu’Internet trouve surtout sa place.

Empêcher

Le consentement est apprécié à son absence d’opposition. Mais la capacité d’empêchement est un pouvoir positif, celui de dire non, la possibilité de révoquer autrement qu’aux dates institutionnelles régulières, sur le modèle des tribuns romains. « Le projet de Héraut de Séchelles, qui sert de base au débat à la Convention (en 1793) en porte la marque » p.141. Il propose d’instaurer un « jury national » élu devant lequel tout citoyen peut recourir pour sanctionner les actes des pouvoirs constitués et à bloquer leur action en attendant de revoir. Ce partage du pouvoir s’est heurté à l’idéologie jacobine qui ne voit la souveraineté que sous la forme de l’Un. L’idée n’est pas condamnable en soit, elle paraît très complexe à mettre en œuvre dans le cadre du régime historique français et des pratiques sociales existantes : le référendum d’initiative populaire, les jurys de citoyens, les débats ouverts avant projets – et les réseaux sociaux – sont des pistes. Mais il faudra du temps et beaucoup de pragmatisme pour acclimater ce vilain petit canard dans la pratique française car il conteste l’apanage des cygnes qui se croient trop nobles pour être discutés.

Le pouvoir d’empêchement a été saisi plutôt par la grève, seul pouvoir effectif des ouvriers peu éduqués et peu représentés au 19ème siècle. Les partis ont pris le relai et une opposition a été instituée officiellement, en France plus tard qu’ailleurs en raison de la même réticence jacobine. Redonner « son rôle » au Parlement est ainsi le serpent de mer de la Vème République – mais notons que Nicolas Sarkozy a bien plus avancé que François Hollande – qui n’a rien fait sur ce sujet.

Rebelles, résistants et dissidents sont d’autres formes de ce pouvoir d’empêcher, en plus individuel. Mais, « déclin du courage, soumission croissante au conformisme ambiant, fatigue de la pensée ? (…) Les mécontents ont remplacés les rebelles ; une exigeante morale militante a cédé la place à un esprit étroitement catégoriel » p.172. Ajoutons une indignation sans lendemain, une manifestation de masse sans résultats concrets. Brailler n’est pas proposer.

Juger

Déjà les citoyens grecs avaient une fonction automatique de jurés. « Juger et voter sont bien deux dimensions inséparables de la citoyenneté pour l’auteur de la ‘Politique’ » (qui est Aristote) p.199. On invalide des décrets ou on dénonce les agissements des démagogues et des sycophantes.

Ce sont les Anglais qui ont accordé les premiers de l’importance à cette fonction de juger, via l’impeachment. Le ‘recall’ américain en démocratise la pratique. Il « est une procédure de révocation des élus qui s’ouvre par une campagne de pétition demandant le renvoi de l’un d’entre eux. Si un nombre minimal de signatures est recueilli (généralement de l’ordre de 25% du corps électoral), un vote est organisé. Pratiquement tous les officiers publics peuvent être concernés, du gouverneur et des membres du Parlement de l’État aux simples élus locaux en passant par les procureurs, les shérifs et même, dans certains cas, les juges » p.211. Un exemple célèbre fut en 2003 la révocation du gouverneur de Californie Gray Davis, suivi de l’élection d’Arnold Schwarzenegger.

En France, ce sont les prudhommes et le jury populaire des cours d’assise qui ont la même fonction, mais limitée par la conception jacobine de la souveraineté. Une loi de 1894 transfère même aux juges professionnels un ensemble d’infractions qui relevaient auparavant des assises. Car les jurés sont peu tenus par la loi votée ; ils édictent une sorte de « loi sauvage », expression directe d’un sentiment populaire que les élus voient d’un mauvais œil, se sentant, dans la conception française, les seuls détenteurs de la « volonté générale » (traduction de la mentalité d’église qui fait des clercs les seuls détenteurs des intentions de Dieu).

La tentation de porter plainte contre les gouvernants et de les mener devant les juges est récente. Pierre Rosanvallon explique ce « glissement vers la judiciarisation (comme) provoqué par l’opacité croissante des processus de décision et de complexification des structures gouvernementales. Il est de plus en plus difficile de savoir qui est vraiment responsable d’une décision. (…) C’est dans ce contexte que le citoyen est parfois tenté d’attendre d’un procès des résultats qu’il a désespéré d’obtenir par l’élection : faute d’un exercice satisfaisant de la responsabilité politique, on cherche à déterminer pénalement un coupable » p.232. Tout procès oblige en effet les parties en cause à s’expliquer publiquement et à présenter des arguments face à un contradicteur égal qui les critique – tout le contraire de la monarchie républicaine « à la française » qui règne dans la pratique politique.

eternel danger a gauche

Surveiller, empêcher, juger, sont les trois moyens citoyens qui confortent et contribuent à la démocratie. Le mérite de Rosanvallon est de nous faire prendre conscience de leur présence dès l’origine du régime démocratique, de leur importance pour qu’une démocratie fonctionne, et des formes nouvelles – comme Internet – qui viennent s’y insérer.

Cette analyse nous montre pourquoi une démocratie ne peut s’instaurer par décret. Ce que voulaient déclencher les néo-conservateurs américains en Irak n’était tout simplement pas possible, faute de la maturité nécessaire à la société irakienne pour se saisir de ces contrepouvoirs là. Une démocratie n’est pas une bureaucratie, une organisation qu’il suffirait de décréter pour que tout fonctionne : c’est une expression de la société tout entière qui participe, veille et conserve un œil critique !

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie – la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 344 pages, €9.50

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Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie

pierre rosanvallon la contre democratie
Dans cet ouvrage « écrit en 2005 », le professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon, ancien conseiller économique de la CFDT pour l’autogestion de 1969 à 1973, veut « sortir de cette impasse » qu’ont représenté Jean-Paul Sartre, « chantre de l’utopie coupable du siècle » et Raymond Aron, « modèle de lucidité mélancolique ». Ni « engagement aveugle », ni « raison glacée » – telle se veut l’analyse de « la politique à l’âge de la défiance » (sous-titre du livre).

Disons-le tout net, cette étude, très riche, fait penser. Même en vacances.

Elle ouvre des perspectives sur l’exercice de la démocratie, la représentation et le malaise contemporain. Elle incite à abandonner l’idée de modèle (qui bloque le débat français par la crispation sur les zacquis) au profit de celle d’expérience (qui propose d’aller voir ailleurs et de revenir sur les projets abandonnés dans l’histoire). Elle se situe dans la suite d’une œuvre dense d’historien pour la France de la souveraineté (La démocratie inachevée), du suffrage universel (Le sacre du citoyen) et de la représentation démocratique (Le peuple introuvable) – tous réédités en poche.

Évacuons tout d’abord quelques agacements. Souvent l’auteur évoque « le libéralisme », en son sens politique. Malheureusement, il ne le définit jamais et en use comme d’un mot-valise, d’un mot-fourre tout, voire une injure. Il reste en cela dans la parfaite « croyance », cette doxa de gauche franco-française pour initiés, pas au niveau d’une recherche à vocation internationale. Le « libéralisme » rosanvallonien est évoqué soit comme une « défiance » ontologique envers la tentation du pouvoir (qu’il trouve chez Montesquieu), soit comme un « équilibre institutionnel » figé de poids et balances (le régime américain), soit dans la méfiance envers le peuple irrationnel (avec les doubles assemblées ou la saisine de constitutionnalité), soit chez les « sages » qui paraissent un peu vieillis (Condorcet, Benjamin Constant et Alain), voire même « le monde chinois » p.41.

Il oppose à ce brouillard « le projet démocratique », guère plus défini, sinon qu’il est le sien, dans la lignée de Rousseau, Marat et de l’autogestion des années 70. Pénétrant un peu plus loin dans le livre, on s’aperçoit très vite que Rosanvallon monte en épingle une sorte de tropisme français qu’il tente d’analyser dans son devenir, en opposition quelque peu artificielle aux régimes anglais et américain. Ces derniers, à le lire, fonctionnent très bien sans avoir à être réformés tous les 20 ou 50 ans ; en revanche, le régime français ne cesse de se dégrader et de se retester… Si la France peut être dite « plus » démocratique, c’est que rien n’y est jamais achevé, toujours à reprendre sur l’ouvrage – pas plus intelligente que les autres, mais nettement moins souple.

Autre agacement, « le populisme » : Rosanvallon lui consacre tout un chapitre, mais les « perversions » qu’il y voit sont toujours à droite ; celles de gauche sont évacuées en une ligne, comme si elles n’existaient pas ou avaient peu d’importance !

Dernier agacement, le concret : dès qu’il est réclamé par le raisonnement, l’auteur l’évacue d’une pirouette jargonnante. Cette tactique propre aux syndicalistes fait bien dans les conseils de surveillance (j’y ai assisté). Elle permet au représentant de « la base » de se poser comme égal au « patronat » par le vocabulaire, en impressionnant les « camarades » par le théâtre des mots compliqués qui donnent l’impression d’avoir dit beaucoup de choses. Las ! elle est peu efficace dans un ouvrage de réflexion sur la chose politique. Un exemple, dans le chapitre de conclusion : « Il faut reprendre aujourd’hui cette idée (médiévale) de constitution mixte, mais dans un sens différent : c’est la démocratie elle-même qui doit être comprise sur ce mode, non pas en tant qu’elle résulterait d’un compromis entre principes concurrents, d’égalité et de liberté par exemple, mais en tant qu’elle est composée de l’addition de ces trois dimensions qui peuvent se compléter et se conforter pour permettre de progresser vers un auto-gouvernement des hommes » p.319. Comprenne qui pourra – notamment le politicien (même de gauche) qui voudra en tirer une application pratique.

Pour le reste, La contre-démocratie est une utile analyse. Contre-démocratie ne signifie pas « anti-démocratie » mais plutôt contreforts à la démocratie. Comme ces piliers qui soutiennent les murs des églises, les pratiques contre-démocratiques font elles aussi partie de ce tout qu’est une démocratie. Elles en sont même la face moderne émergente, selon l’auteur.

Quelles sont ces pratiques ? Elles sont toutes celles qui surveillent, empêchent et jugent. Par elles, la société en son entier fait pression sur les gouvernants, soit pour les accompagner par sa vigilance, soit pour les corriger lorsqu’ils dérapent. Le citoyen moderne est donc loin d’être passif. S’il boude les pratiques institutionnelles comme l’élection ou la loi parlementaire, il participe par ses opinions, associations, expertises, manifestations, études, dénonciations, lobbies. La légitimité (acquise par un vote impartial) n’est pas la confiance (qui se mérite par les actes et avec le temps). Les « pouvoirs indirects disséminés dans le corps social » organisent surtout « la défiance » face au pouvoir élu.

Notre société moderne est celle du risque, d’Hiroshima au SIDA ; de plus, elle vieillit : rien d’étonnant à ce qu’elle soit de plus en plus méfiante. D’autant que les « grands projets » radicaux (communisme, monde libre, tiers-mondisme), soutenus par des partis de masse structurés, se sont effondrés dans les années 80. « Le gouvernement démocratique n’est plus seulement défini par une procédure d’autorisation et de légitimation. Il devient essentiellement structuré par la confrontation permanente à différentes catégories de veto provenant de groupes sociaux, de forces politiques ou économiques » p.22. Il est plus facile de coaliser « contre » que « pour » car le projet retiré rassemble des blocages divers et son succès se manifeste réellement par le retrait ; le « pour » est plus nébuleux dans les aspirations, plus long et plus incertain dans sa réalisation.

Pas d’apathie politique mais une nouvelle « démocratie d’expression » par la prise de parole, « démocratie d’implication » par les moyens de se concerter – dont Internet – et « démocratie d’intervention » par les formes d’action collective (p.26). Si la « démocratie d’élection » s’est érodée, les autres sont bien vivantes.

C’est l’objet de ce livre de les étudier en détail, y compris par leurs dérives : le populisme et « l’impolitique » (la dissolution de l’appartenance au monde commun). Quand le suffrage universel n’était pas réalisé, il était utile qu’un écrivain de renom parle au nom des sans-voix. Aujourd’hui, c’est ridicule : il n’y a pas de déficit de prise de parole dans notre société, mais plutôt un déficit de compréhension, faute de méthode !

Les Intellectuels se voient toujours comme des « résistants » dont le devoir est d’alerter. Or, leur véritable travail est celui d’analyse pour comprendre le réel. Ce n’est pas du théâtre mais de la recherche ! Rendons hommage à Pierre Rosanvallon d’y participer plutôt que de monter brailler sur un tonneau.

Pierre Rosanvallon, La contre-démocratie – la politique à l’âge de la défiance, 2006, Points essais 344 pages, €9.50

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Dan Simmons, L’épée de Darwin

dan simmons l epee de darwin
J’aime les gros livres. Ils recèlent en eux tout un monde que les livres trop fins n’ont pas le temps de laisser surgir. L’époque est à la rapidité, au zapping, aux « romans » d’à peine 120 pages – je n’aime pas l’époque. D’autant qu’elle n’en a aussi, cette fameuse époque, que pour les « spécialistes », surtout en France. Soyez « spécialisés » dans n’importe quel sujet, vous passerez à la télé – et les journaleux comme les gogos feront devant vous la grande prosternation (j’ai connu cela), croyants ébahis par Ignorance profonde. Dan Simmons, lui, se rit des « spécialisations ».

Dans une Amérique où tout être normalement constitué crée sa propre entreprise, il a commencé par enseigner (imaginez un jeune Français créant sa propre entreprise, à 19 ans, et vous aurez l’équivalent, puisque tout Français normalement constitué se veut d’abord enseignant !). Puis, Dan est tombé d’enseignement en création : là, c’est plus dur, le tempérament américain reparaît.

Je l’ai connu par la science-fiction, thème très américain, congénitalement optimiste, d’une société jeune qui ose se projeter dans l’avenir. Thème bouché dans une France vieillissante, frileusement repliée sur elle-même et qui préfère contempler son nombril, des « lieux de mémoire » aux repentances à répétition et au déni de tout changement. Mais – et c’est là où l’Amérique ne sera jamais la France (c’est heureux !) – Dan Simmons a bifurqué de la science-fiction au thriller.

L’épée de Darwin est son second opus dans cette veine. Une grande réussite !

Ne vous arrêtez pas au titre, même en américain il ne signifie pas grand chose. Il n’est nullement question « d’épée » en ce livre, quant à Darwin, rien à voir avec les espèces, il n’est que le prénom du héros. Darwin, alias Dar Minor, est docteur en physique, veuf pour cause de crash d’avion où son épouse adorée et son fils à peine né ont péris. Dar, qui a travaillé pour la NASA après avoir été marine à 19 ans au Vietnam, ne croit plus dans les bureaucraties tentaculaires qui figent l’Amérique. Il est indépendant. Il a créé sa propre société de consultant. Comme il connaît bien la balistique et le jeu physique des forces, il a reconstitué pour son plaisir intellectuel l’accident de la navette Challenger comme celui de la Mercedes de la princesse Diana dans le tunnel de l’Alma. Vous en apprendrez de belles…

Pour l’heure, il se trouve que Dan Simmons a, dans la vie réelle, un frère. Et que ce frère, Wayne, s’occupe d’enquêter sur les accidents. Dan, pratique, nous offre un florilège des escroqueries aux assurances comme des faits incongrus. Tout est vrai, tout est simplement imagé en roman. La première scène propulse une auto sur une falaise à trente mètres au-dessus de la route ; la dernière tue le gardien d’une éléphante dans un sale coup. Absurdité, bêtise des hommes : on rit. Mais c’est tragique.

Entre ces deux anecdotes se déploie une enquête. Dar Minor manque d’être tué au volant de sa magnifique voiture de course japonaise, une Acura NSX noire dont aucun détail technique ne vous est épargné. Est-ce une imprudence de la route ? Non pas, mais la Mercedès noire surgonflée de mafieux qui lui tirent dessus. Pourquoi ? Parce qu’il est spécialisé dans les reconstitutions de meurtres déguisés en accidents et que cela ne fait pas l’affaire de certains avocats, trop médiatiques pour être honnêtes.

Qui aime le bon thriller rempli d’action, les sujets originaux où l’on apprend toujours quelque chose, l’humour glacé des situations où la sottise se déploie, la fragilité humaine surmontée par Sparte, Marc-Aurèle et un entraînement de marines, ne pourra qu’aimer ce livre. Il est passionnant, bien écrit, intelligent. Bien sûr, il y a le droit et le triomphe de la loi ; l’amour qui surmonte les épreuves ; une débauche de matériel qui justifie l’action. Nous sommes en Amérique. Dans le monde contemporain.

Mais il est bien plus intéressant de mesurer comment une société peut survivre et croître dans l’individualisme inhérent à la modernité que de regarder avec nostalgie les paysans d’hier enfermés dans leurs petits villages ou les intellos fonctionnaires dans leurs fumeuses chimères.

Dan Simmons, L’épée de Darwin, 2000, Folio policier, 606 pages, €10.20

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Praxitèle

Athénien célèbre du siècle d’or, le IVème, Praxitèle est réputé incarner dans la pierre la parfaite beauté humaine. Il ne glorifia pas seulement les hommes par le marbre, ni même les éphèbes, mais aussi les femmes. On dit qu’il fut le premier grec classique à sculpter une femme nue. Il est vrai qu’incarner une déesse en une courtisane montrait que ce sacré grec n’avait pas le pesant sérieux du nôtre. L’érotisme humain – trop humain – s’élevait au sacré. Ce dernier n’écrasait pas l’homme de son infinitude comme le firent plus tard les religions du Livre.

Le paradoxe de Praxitèle est qu’il n’existe plus. Comme Homère, il est un nom, une réputation, mais ses « œuvres » ne sont que des échos. À l’exception possible d’une tête, rien n’a subsisté des statues originales qu’il a créées. L’humain de marbre a été volé, emporté, caché, détruit. Trop beau pour rester pur.

phryne copie romaine

Les Romains, ces Japonais d’hier, ont copié et recopié les Grecs faute de savoir inventer une telle perfection. Mais avec la lourdeur qui les caractérise, cet esprit juridique et systématique qui préfère l’inventaire à l’harmonie et le solide à l’envol. Que reste-t-il du style grec dans ces pastiches classiques ? De cette esthétique grecque qui était un accord profond de l’homme avec sa nature en devenir (d’où sa prédilection pour la représentation d’éphèbe) ? A-t-on envie de faire l’amour à la statue, comme le fit ce jeune grec à la statue de Phryné, amante du sculpteur et sublimée en Aphrodite, dans le temple où il se fit enfermer ?

praxitele apollon sauroctone marbre

Peut-être, mais il y faut le goût actuel pour le spectacle et le célèbre. Si la star passe à la télé, il est légitime d’en tomber amoureux. Pas pour elle-même mais pour son aura, pas pour son corps ou son esprit mais pour le parfum de célébrité qu’il ou elle traîne. L’observation des adolescents dans les expositions en donne quelque idée. Deux filles dans les 15 ans, devant l’Éros de Centocello :

« – T’as vu, il a le torse de Jérémie.

– Tu rigoles ? Il est pas si musclé !

– Eeehhh, tu l’as pas vu enlever sa chemise, Jérémie !

– Et pis il est pas bouclé avec les cheveux longs.

– Oui mais il est beau.

– Toi, tu es amoureuse !

– Moi !?

– Hé ! Hé !

– Vas pas le répéter, hein. – … (silence éloquent) »

praxitele eros

Un ado tout en noir, cheveux noirs, yeux noirs, blouson et jean noirs, tee-shirt noir et bijou barbare en argent noirci au cou, contemple la Vénus d’Arles en tordant la bouche. Il ne dit rien, sa mère l’accompagne. Difficile de savoir ce que pense ce front buté, peut-être (dans le langage approximatif actuel) quelque chose comme « mais pourquoi les filles de ma classe elles sont pas comme ça ? ».

venus d arles

Les copies les meilleures voisinent avec les pires, sans ordre apparent ; à chacun de faire le sien. Les expositions se veulent « scientifiques », axées sur la comparaison et sur les styles, pas sur les œuvres elles-mêmes. Depuis la fatwa de Bourdieu, « le goût » est forcément de classe et les fonctionnaires conservateurs de Musée se gardent bien de proposer leur jugement ! Laissons donc le goût de chacun se manifester, pour le meilleur et pour le pire. En ce qui me concerne, je trouve encore le goût des cardinaux romains de la Renaissance comme le meilleur. Ils préfèrent le naturel, l’harmonieux, cet élan qui passe dans le regard enveloppant la sculpture comme une grâce. Rien à voir évidemment avec les « beautés » de nos modes contemporaines, anorexiques de haute couture ou minets invertis de parfums italiens – une esthétique est aussi une éthique.

praxitele ephebe de marathon

L’Éphèbe de Marathon, bronze d’athlète au déhanchement délicat, est l’ombre de ces ombres de Praxitèle. Sa souplesse un peu gracile et son air rêveur éclaire ce garde à vous du trop classique. Hermès portant Dionysos enfant, un minuscule bébé à peine sorti du ventre, est un ensemble tellement ressassé qu’on ne le voit qu’à peine. Et pourtant ces deux œuvres, trouvées sur le sol grec, sont probablement plus près des originaux de Praxitèle que les autres. Le bébé Dionysos tend les bras vers la virilité puissante d’Hermès, messager des dieux, son modèle ; cet élan suscite une troublante émotion qui n’a rien de sexuel ; un remuement de paternité, peut-être, la vie qui prend son envol, encore.

praxitele hermes et dionysos enfant olympie

Les Aphrodites sont toutes des copies romaines. Celle d’Arles (dite Vénus) a ma préférence. La tête portant à gauche avec ce regard des dieux qui traverse tout ce qu’ils voient, une coiffure rangée vers l’arrière qui dégage l’ovale serein du visage, les lèvres pleines sous le nez droit qui conduit le regard tout droit vers la nudité de la poitrine, les seins jumeaux fermes et le sillon juvénile qui descend au nombril, les hanches rondes n’ayant jamais porté d’enfant. En revanche, quelles sont lourdes ces copies de copies alentour, celle du Belvédère ou celle dite Colonna ! Seul le torse sans bras, ni tête, ni mollets de l’Aphrodite de Cnide reste remarquable. Ce marbre de Paros a été longtemps exposé au jardin du Luxembourg sans que les éléments ne fassent autre chose que le patiner. D’où peut-être cette douceur du modelé qui va bien avec les seins de jeunesse et les muscles souples de l’abdomen.

praxitele venus

Parmi les hommes, l’Apollon Sauroctone a pris son nom de tueur de lézard d’après la petite bête qui monte sur le tronc auquel il appuie la main. L’éphèbe attentif se prépare à saisir le lézard au filet, d’un mouvement vif, comme le prouve la tension de tout le corps qui donne son dynamisme à la statue. Dommage que la copie de copie Borghèse soit si abîmée qu’il ait fallu probablement la raboter un peu, gommant le dessin du corps. La copie du Vatican apparaît plus précise, le torse réduit au tronc de la collection Choiseul-Gouffier, datant du début 1er siècle, révèle une tension musculaire plus proche du réel. L’original de Praxitèle devait être si vivant…

Apollon sauroctone Louvre

Ce genre d’exposition montre encore d’innombrables « satyres » dont le nom ne signifie rien, sinon la convention classique pour tout homme figuré nu sans attribut d’un dieu. Rien de « satyrique » dans cet enfant verseur de vin ou cet athlète éphèbe verseur d’huile. Rien d’autre que le sexe apparent, minuscule. Mais le puritanisme cul-bénit qui a sévit dès le 17ème siècle n’a vu dans le corps que la boue terrestre – et dans le sexe masculin un viol déjà, par le regard. Cet autre « satyre » de Mazara del Vallo n’a plus de pénis ni de testicules, attributs rongés par la mer, ce pourquoi il plaît tant à nos bourgeois d’aujourd’hui.

Ce bronze de danseur découvert dans le canal de Sicile en 1997 a le corps dynamique, arqué comme en extase. Il s’agit cette fois d’un vrai « satyre » avec oreilles pointues et trou au bas du dos pour une queue disparue. Il se perd dans la danse de Pan et son mouvement est délicieusement vrai, vivant. Il ressemblerait à un satyre de Praxitèle mais est attribué par les spécialistes à l’époque romaine hellénistique.

satyre de mazara del vallo

J’ai relevé aussi un torse d’Aphrodite du IIème siècle après, du type Vénus de l’Esquilin au corps de nageuse jeune et robuste, de délicieux Éros du Ier siècle après, le Farnèse-Steinhäuser et le Centocello aux proportions délicates, à la musculature en formation, à l’épiderme doux de l’extrême jeunesse. Les deux sont des répliques d’Éros de Praxitèle, selon les experts. Rien de l’androgynie dont on dit qu’elle serait délicieuse à l’œil, mais de jeunes garçons parfaitement garçons, dans le modelé inachevé de leur devenir.

Ce devenir deviné plus que le flou sexué crée en sculpture le délice de la tension. L’harmonie, chérie des grecs, est fille d’Arès (Mars), le dieu guerrier. L’agencement en vue d’une même fin est figuré par ce contrapposto des attitudes, le corps livrant son énergie dans cet accord des contrastes.

eros centocello musee capitolin

Mais c’est Phryné qui remporte la palme, célébrée au 19ème siècle comme « petite femme de Paris ». Elle a été peinte à l’Aéropage par Gérôme. Elle se trouve dénudée brusquement par son avocat, ultime argument face aux vingt satyres déguisés en juges. Ce tableau n’a pas plu à Zola, il y note « un geste de petite maitresse surprise en changeant de chemise. » Maxime du Camp ne voyait en elle « qu’une lorette égrillarde qui a les hanches trop hautes, les genoux en dedans, les mains trop grosses et la face boudeuse. » Ne s’agit-il point là de ce travers psychologique de la « dénégation » qui fait critiquer ce qu’on désire ? Travers très bourgeois, très français, qui fait dénier par exemple que notre système éducatif soit médiocre et que notre système de retraite soit loin d’être financé.

gerome phryne devant les juges

Un tel « retour du refoulé » n’est pas absent de notre siècle. Les salles du Louvre sont souvent tendues de noir et à peine éclairées. Esthétiquement, cela fait ressortir les nuances du marbre et focalise le regard sur les œuvres. Moralement, les conservateurs se défendent ainsi des ligues de vertus et autres professionnels du choqué, mettant cet étalage d’humanité nue, de pédérastie, de zoophilie, d’égrillardise et d’exhibitionnisme, sous l’apparence ecclésiastique de rigueur. L’art n’est noble que sacralisé : « l’Hart », disait Flaubert pour se moquer de l’enflure.

On se croirait parfois, au musée du Louvre, comme dans une église. La pédanterie scolaire qui aligne pour étude le meilleur avec le pire en rajoute probablement une couche. Il faut – hélas ! – payer son tribut à l’époque : et la nôtre n’a plus rien de cette « libération » vantée hier par la génération soixantenaire.

Jackie Pigeaud, Praxitèle, 2007, éditions Dilecta, 58 pages, €8.00

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Alexander Kent, Au nom de la liberté

alexander kent au nom de la liberte
La suite des aventures du désormais amiral de plein exercice Bolitho et de son neveu capitaine de frégate Bolitho, se poursuivent. Le début est un peu poussif, car tout de psychologie sur Richard et Catherine, Adam et Zenoria, Allday et son Unis. Mais dès que l’action débute, au premier tiers, tout redevient comme avant. Il faut en effet l’aventure pour que les personnages prennent vie ; la psychologie seule ne sied pas vraiment à un auteur anglais.

La mer est omniprésente, mais aussi la marine à voile qui oblige à la discipline et au savoir, au courage et à l’attention aux autres. Car un navire de guerre est une arme d’équipe : le plus important, dit le capitaine Tyacke à un aspirant ambitieux, ce ne sont ni les membrures du vaisseau, ni la portée de ses canons, mais le moral de l’équipage !

Ce capitaine valeureux, dont la moitié du visage a été brûlée par une explosion au service de Sa Majesté, est laid dehors et beau dedans. Ses officiers, ses marins comme ses mousses s’en rendent compte très vite. Il est exigeant mais attentif, militaire mais humain. Cet équilibre (rare, avouons-le, dans la chose militaire) est peut-être le meilleur accomplissement du métier. L’attention à chacun, jusqu’au plus jeune, crée une ambiance d’équipe, quelle que soit la hiérarchie. Le rang s’en trouve valorisé car chacun se trouve obligé, sous le regard des autres, d’accomplir son devoir – noblesse oblige.

Cet héritage, qui fera vaincre les grosses frégates américaines surarmées par les bâtiments anglais fatigués, est celui de l’amiral Bolitho. Il n’y a que lui pour insuffler du moral aux hommes. « Lorsque l’amiral vous regardait, vous, en tant qu’individu, vous sentiez quelque chose couler dans vos veines. Et vous saviez aussitôt que vous le suivriez n’importe où » p.217.

Cette expérience humaine ne peut que s’acquérir dans des circonstances exceptionnelles. C’est parce que l’auteur s’est engagé dans la marine de guerre britannique à 16 ans, durant le second conflit mondial, qu’il peut décrire avec autant de force et de justesse ce qui distingue au combat le bon marin des autres : le moral de la troupe dû au charisme du chef et à l’amitié des camarades. Car l’être humain ne se bat pas vraiment pour des abstractions telles que la liberté ou la patrie ; sur le terrain, pris dans l’action, il se bat pour ses copains qu’il aime, pour son chef direct qu’il admire et pour son bateau qui est son équipage.

Nommé amiral aux Antilles pour surveiller les convois anglais contre les visées de la marine américaine en plein essor, l’amiral Bolitho va avoir fort à faire pour contrer ces frégates grossies, issues de la technique et de la force (traits bien yankees déjà…). Elles ont la rapidité des frégates et la puissance de feu des navires de rang supérieur : comment faire lorsque l’Amirauté, confite en traditions, répugne à s’adapter ?

Bolitho junior se battra vaillamment avant d’être fait prisonnier, surtout par désespoir d’avoir perdu Zenoria, la femme de Valentine Keen qu’il avait baisée lorsqu’il a avait cru son mari mort. Zenoria s’est jetée d’une falaise après avoir perdu son petit garçon, étouffé dans ses draps. Adam, blessé et soigné par un chirurgien français aux États-Unis, sera délivré par le fils Allday qui a émigré aux States sans y trouver vraiment sa place, lequel mourra au combat lors de l’abordage d’une frégate américaine.

Nous sommes dans une première mondialisation, au fond, dans laquelle le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande jouait le rôle de maître du monde et de régulateur de la liberté du commerce contre Napoléon le dictateur, et contre les affairistes yankees dont les alliances variaient (déjà…) au gré de leurs intérêts.

Alexander Kent, Au nom de la liberté (For My Country’s Freedom), 1995, Phébus Libretto traduction Luc de Rancourt, 2015, 380 pages, €10.80
Les romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Jean-Louis Etienne, Clipperton

jean louis etienne clipperton
Jean-Louis Etienne, tout le monde le connaît après L’expédition médiatique Transantartica, mais Clipperton, qui connaît ? J’ai déjà parlé de cet atoll de moins de 4 km de diamètre perdu à 400 km des Marquises, à 6000 km de Tahiti et à 1300 km du Mexique. Clipperton, alias l’île de la Passion, est appelée ainsi en souvenir du jour de Pâques 1711 où elle fut découverte par les Français Mathieu Martin de Chassiron et Michel Dubocage.

Fasciné par la planète, le médecin Jean-Louis Etienne, sa famille et toute une équipe d’explorateurs sponsorisés par GDF, Unilever, Canal+ et quelques autres, dont EADS pour la liaison satellite à haut débit, décident de s’installer sur cette île déserte et sans eau potable, de décembre 2004 à mars 2005. Ils accueillent par roulement régulier des chercheurs scientifiques français, espagnols, américains et mexicains. Ils appartiennent pour la France, au CNRS, au Muséum national d’histoire naturelle, à l’IRD, l’EPHE ou l’INRA.

Leur objectif ? Réaliser un inventaire complété de la faune et de la flore sur ce lieu préservé des routes maritimes. Ils ont voulu créer une base de données pour l’évolution de la biosphère et du climat, à partir des changements observés dans ce lieu clos.

carte clipperton expedition jl etienne

Dans ce livre grand public disponible en poche, Jean-Louis Etienne, avec le talent pédagogique qu’on lui connaît, raconte les aléas de l’organisation, combien les douanes mexicaines sont réticentes et bureaucratiques, voire corrompues ; combien l’époque, plus qu’avant, exige multiples sécurités et assurances en tous genres ; combien faire cohabiter des chercheurs à l’ego bien dimensionné n’est pas toujours aisé ; combien aussi l’histoire de cet atoll perdu a donné lieu à des bagarres diplomatiques entre Français, Américains et Mexicains, allant jusqu’à l’arbitrage international du roi d’Italie ; combien les fous sont ici chez eux, formant la plus grosse colonie de tout le Pacifique et combien les rats, tombés d’un navire échoué il y a quelques dizaines d’années sont des prédateurs redoutables. Mais combien aussi il est plaisant de constater l’adaptation à un milieu hostile du lézard, d’explorer le « trou sans fond » du lagon et de chercher « le trésor de Clipperton ».

Sans parler des gigantesques thoniers mexicains, équipés de sonars dérivants et d’hélicoptères, qui viennent traquer le thon au point d’assécher la nourriture des oiseaux. Les fous et frégates doivent chercher leurs proies jusqu’à 300 km pour nourrir leurs petits. Pas grand-chose à manger pour les humains non plus, qui dépendent des rotations de bateaux, tant les rares cocotiers de l’île sont exposés aux ouragans, et puisqu’aucune source d’eau potable ne surgit.

cabane etienne sur clipperton

En revanche, quelle belle expérience de la nature, loin du monde et entouré d’eau sans cesse en mouvement ! Quelle riche expérience humaine, en couple où chacun a sa tâche, avec les chercheurs tous passionnés de leur domaine, mais aussi avec les bébés, les deux petits garçons Etienne et Eliott 3 ans – et le bébé Ulysse qui fera ses premiers pas sur l’île. Ces matins solitaires où Jean-Louis s’éveille très tôt, comme son dernier fils, et part marcher sur la grève dans l’aube naissante, l’enfant curieux de tout contre sa poitrine, sont des moments magiques.

Tout comme le jour où un plongeur a remonté le couvercle d’un très vieux coffre de mer, arraché par 52 m de fond. Ou encore lorsqu’un autre a ramassé un paquet suspect (comme on dit volontiers à la SNCF)… qui se révélera bourré de cocaïne ! En quatre mois, ce ne seront pas moins de 25 kg de cocaïne qui seront ainsi récupérées, échouées après largage en mer de trafiquants de drogue probablement surpris par la police. Le fait est régulier, l’équipage du Prairial, la frégate de surveillance maritime sur zone, a découvert le 14 avril 1.2 kg de cocaïne sur l’atoll de Clipperton, alors qu’une mission de recherches passait quelques jours sur l’atoll à la suite de l’expédition Etienne.

eliot et ulysse jouent sur clipperton

L’auteur raconte bien, il instruit par petites touches sans jamais ennuyer, mêle les anecdotes personnelles aux réflexions sur le climat et sur la faune, regarde grandir ses fils. Eliott doit aujourd’hui avoir 14 ans et Ulysse 12… Il a tenu un Journal des enfants, destiné à l’école d’Eliott et à l’Éducation nationale, durant tout le séjour, préoccupé de transmettre le savoir et la sensibilité à la nature.

Jean-Louis Etienne, Clipperton – l’atoll du bout du monde, 2005, Points aventure 2015, 287 pages, €6.60

Expédition Clipperton sur le site de Jean-Louis Etienne
Tout savoir sur le site dédié à Clipperton : http://clipperton.fr/

La question au Ministère des Affaires étrangères posée le 29 mai 2014 par le sénateur Christian Cointat concernant l’accord de pêche franco-mexicain dans la ZEE de Clipperton – et son application semble-t-il « laxiste » – n’a reçu aucune réponse : « la question a été retirée pour cause de fin de mandat »… Notre « démocratie » représentative fonctionne si bien, n’est-ce pas ?

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Pepita Dupont, La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso

pepita dupont la verite sur jacqueline et pablo picasso
Jacqueline Picasso, née Roque, est peu connue. Beaucoup moins que les enfants naturels du peintre qui ont beaucoup agi en justice pour se voir reconnaître des droits sur la fortune et sur les œuvres. Mais l’Andalou de Malaga, né en 1881, s’il collectionne les femmes, ne reste fidèle qu’à la dernière : Jacqueline.

Il la rencontre en 1952 à la boutique de poteries Madoura à Vallauris ; il a 71 ans et elle 26 mais elle ressemble à « la jeune femme assise dans un harem qui tient le narguilé des Femmes d’Alger d’Eugène Delacroix » p.59. Elle ne lui donnera pas d’autre enfant, ayant été mal opérée d’une appendicite et déjà mère d’une petite Cathy, mais ils se marient en 1961 dans l’intimité à Vallauris. Pablo Picasso avait attendu que sa première épouse de 1918 et mère de son fils Paulo, Olga, décède en 1955 : on ne divorce pas chez les Espagnols de mœurs catholiques.

Avant d’écrire ce livre de témoignage, Pepita Dupont, née à Genève en 1952 a été à l’École Supérieure de Journalisme de Paris entre 1969 et 1973 et a collaboré à une revue surréaliste, Supérieur inconnu. Elle a été reporter à Paris Match pendant 37 ans, de 1973 à 2010.

« Tout est faux sur Jacqueline Picasso ! » commence-t-elle son livre p.7.

delacroix femmes d alger detail

Elle fait la rencontre de l’épouse de Picasso en 1983 avant de devenir une amie durant quatre années, jusqu’au suicide de Jacqueline en 1986. Cette biographie vise à réhabiliter la personnalité de cette femme discrète et remarquable ; à remettre les pendules à l’heure après les contrevérités complaisamment répandues dans les médias par les héritiers et leurs affidés, tous avides d’argent ; à porter témoignage sur ces années complices.

C’est dire si cette biographie est affective, bien que documentée à l’américaine – et passionnelle, bien que fondée sur des entretiens enregistrés, des témoignages et des lettres. Le lecteur n’y trouvera peut-être pas « la » vérité en soi, mais une vérité amicale, peut-être très favorable mais en tout cas sincère.

Jacqueline Picasso et elle meme peinte par pablo

Car le mérite de ce livre sur l’épouse d’un monstre en peinture, décédé dans sa 92ème année, est qu’il est aussi un livre sur l’art :

  1. Nous y rencontrons les impressions d’artiste, l’optimisme de la lumière, la joie du vivant, l’originalité des objets et des êtres vue par le regard Picasso : « À La Californie, Jacqueline porte aussi en guise de bracelet l’ancienne chaîne d’arrêt d’eau de la baignoire. On aurait d’ailleurs dit une gourmette de chez Hermès » p.76.
  2. Mais aussi le travail forcené (Picasso a produit près de 50 000 œuvres), la générosité du don, les affres et la facilité du peintre en pleine possession de son art.
  3. Et l’avidité du fric, les mendiants de dessins et la cour qui se serait volontiers créée autour du Maître « qui vaut de l’argent » (paroles d’une petite fille qui a beaucoup peinée Picasso). « Mes enfants s’impatientent », dira-t-il à Piero Crommelynck l’année de ses 89 ans (p.173).

Jacqueline a donc été pour Pablo le havre qui le libérait des contingences matérielles, celle qui organisait ses repas, ses soins de santé et ses expositions, toute cette intendance qui agace le créateur. Différente des compagnes précédentes, notamment de Françoise Gilot (surnommée « Julot » par le Maître pour ses liaisons ailleurs) qui pensait rivaliser avec Picasso en peinture.

picasso et jacqueline

Car Jacqueline et Pablo s’aimaient, malgré la différence d’âge. Jacqueline n’a pu supporter la solitude sans lui, malgré ses œuvres à elle dédiées accrochées tout autour d’elle : elle s’est suicidée dans un moment de déprime en 1986. L’automne est redoutable au chagrin et aux souvenirs.

Un brin people mais pas trop, cette biographie affective d’une femme peu connue se lit d’un trait. Le style vivant de Pepita Dupont a beaucoup de charme. Et il était utile de réhabiliter une vérité de femme contre la seule vérité de l’argent. Le livre a fait l’objet de procès – mais l’auteur s’en est sortie la tête haute.

Pepita Dupont, La vérité sur Jacqueline et Pablo Picasso, 2007, collection Documents éditions Le Cherche-Midi, 286 pages, €22.80

Pepita Dupont traduite en espagnol Barcelone 2014

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Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine

anna politkovskaia la russie selon poutine
Voulez-vous comprendre la Russie contemporaine ? Plongez-vous dans le livre d’Anna Politkovskaïa, paru mi-2004 et réédité en Folio-documents. Cette journaliste moscovite a été assassinée – ce qui montre qu’elle dérangeait pas mal de gens puissants, donc qu’elle dévoilait un certain nombre de vérités. C’est ainsi que les méthodes de nervis se retournent contre leurs instigateurs.

En 375 pages, la Politkovskaïa brosse un portrait au vitriol de la « nouvelle société » normalisée de Vladimir Poutine : une société formatée KGB, aux idées aussi courtes et brutales que celles d’un lieutenant-colonel à la mentalité soviétique « qui n’a jamais réussi à atteindre le rang de colonel » p.340. L’armée, gardienne du régime, opère en toute impunité ; la justice demeure aux ordres ; l’économie mafieuse pille sans vergogne les biens publics avec la complicité active des services de l’État ; la société déstructurée prend des mœurs de sauvage tandis que l’élite a pour elle un profond mépris, n’hésitant pas à massacrer plus de civils que de terroristes lors des prises d’otages.

Qu’il est donc beau, le post-communisme, brutalité léniniste et grossièreté stalinienne réinventées. Qu’ils sont naïfs, ces électeurs français tentés par le poutinisme, extrême-gauche comme extrême-droite, alors qu’ils ont là-bas le modèle « réalisé » de leurs vœux, en expérience ‘live’ depuis des décennies ! Et qu’on ne m’objecte pas que la Russie est « arriérée », qu’elle a « toujours connue le knout », que ce serait impossible en France. Ben voyons !

Qui dit communisme ou nationalisme dit pensée totalitaire parce qu’à prétention « scientifique » ou ethno-matérialiste : « est-ce qu’on discute le soleil qui se lève ? » disait Staline avec son gros bon sens.

Qui dit certitude de posséder « la vérité » (les lois de l’Histoire ou les intérêts nationaux) ne peut que les imposer par la force, pour le bien de tous, pour faire accoucher ce monde inévitable. Ceux qui résistent sont des « malades » à rééduquer ou à éradiquer si irrécupérables : on ne va pas marchander l’avenir ! Tout communisme, tout national socialisme est donc un yaka, et ce yaka tend à régner par la dictature.

Mais lorsque la réalité du monde reste obstinément rétive à cet avenir annoncé, que les mouvements sociaux ne s’agrègent pas « naturellement » en lutte de classes porteuses d’élites nouvelles, que les ethnocentrés ne parviennent pas à faire entendre leur voix nationaliste – la tentation est grande de « composer ». C’est ce que fit la Chine de Deng Xiaoping, c’est ce que tente de réaliser la Russie de Vladimir Poutine. A cette aune, la Russie apparaît plus « asiatique » que la Chine : tout aussi autoritaire mais moins réfléchie, moins contrôlée. La Chine est un centre qui impulse et qui garde ; la Russie est un éclatement où chaque proconsul de province fait à peu près ce qu’il veut. La Chine n’est pas tendre avec ses citoyens, mais elle écoute les doléances et agit quand même pour améliorer le sort du plus grand nombre ; la Russie considère ses soldats comme du « matériel humain » où les hommes de troupe sont esclaves des officiers, où l’on abandonne sans remords les blessés sur le champ de bataille, où l’on repousse avec dédain bureaucratique les tentatives d’une mère pour avoir des nouvelles de son fils militaire envoyé (de façon « non-officielle ») hors de Russie.

vladimir poutine chevauchant un ours

Pour Anna Politkovskaïa, ce retour conservateur aux coutumes soviétiques vient probablement de la guerre en Tchétchénie. Celle-ci fixe un « ennemi », mobilise les « vrais Russes », justifie tous les passe-droits officiels et conforte l’armée, soutien de Poutine.

Mais la guerre et ses exactions, le terrorisme en retour, la sauvagerie du contre-terrorisme, brutalisent les comportements. Tout comme la guerre de 14 l’a fait dans les démocraties européennes. « Un à un les tabous sont brisés et l’ignominie se banalise. Des meurtres ? Bof, nous en voyons tous les jours. Des attaques à main armée ? C’est notre lot quotidien. Des pillages ? Ils font partie de la guerre. Ce ne sont pas seulement les tribunaux qui ne condamnent pas les coupables, c’est la société tout entière. » p.308 La haine du Tchétchène rend raciste et le politiquement correct moscovite s’empresse de licencier les employés d’origines « douteuses », sans autre cause que celles de la xénophobie ambiante. Le même processus a été mis en œuvre à propos de l’Ukraine, dont le gouvernement a été qualifié de « fasciste » parce qu’il avait réticence à s’aligner sur les intérêts de Moscou.

Pendant ce temps – est-ce un hasard ? – les oligarques (presque tous issus de l’ex-KGB) font main basse sur les usines, les monopoles, les commerces. « La doctrine économique de Poutine, c’est l’idéologie soviétique mise au service du grand capital. » p.138 Elle déclasse la classe moyenne pour en faire des pauvres et promeut l’ancienne nomenklatura, cette élite de bureaucrates qui dirigea l’URSS et se tiennent comme une mafia. Les Russes d’aujourd’hui désirent plus que tout la loi et l’ordre, aussi « la nomenklatura doit donc consacrer l’essentiel de son temps à empêcher que la loi et l’ordre ne viennent faire obstacle à son propre enrichissement. » p.139 Aux dirigeants, désormais tout est permis; ils sont au-dessus des lois.poutine baise un gamin

La corruption a pris un essor qu’on ne voit pas en Chine : « Pour garder mes magasins, je dois mettre la main au porte-monnaie. Qui n’ai-je pas arrosé ? Les fonctionnaires de la préfecture, les pompiers, les inspecteurs de l’hygiène, le gouvernement municipal. Sans compter les gangs qui contrôlent le territoire où se trouvent mes boutiques. » p.153 Tous les ambitieux veulent réussir ; ils doivent pour cela faire allégeance au nouveau tsar et à sa cour. Les investisseurs étrangers qui croient à la Russie feraient bien de méditer le récit véridique livré entre les pages 215 et 218 sur la façon cosaque dont sont traités « les actionnaires » dans la Russie de Poutine.

Alors, la Russie ? Si la Chine s’envole dans un développement accéléré avec l’adhésion d’une majorité de la population qui voit son sort s’améliorer malgré l’absence de libertés, la Russie de Poutine s’enlise dans un non-développement global qui réserve à une élite mafieuse des richesses qui vont se réfugier en Suisse ou s’investir sur la Côte d’Azur ou à Paris. Les Russes sombrent dans la dépression sociale, la brutalité des mœurs, la passivité politique. Ils s’alcoolisent, ne font plus d’enfants, cherchent à émigrer. Rares sont encore les patriotes – Anna Politkosvkaïa en a rencontrés, commandants de sous-marins nucléaires en Extrême-Orient. Ceux-ci sont mal payés, assignés à résider à quelques minutes de leur vaisseau, sans aucun moyen pour entretenir le matériel dangereux et sophistiqué dont ils ont la charge. No future ?

Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine, 2005, Folio 2006, 384 pages, €9.00

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Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle

frederic devaux un pas puis d autres vers compostelle
Faut-il être croyant pour être pèlerin ? faut-il être fou pour quitter le confort de la civilisation ? faut-il avoir envie de compétition pour marcher durant deux mois de Vézelay à Santiago ? Rien de tout cela, nous apprend Frédéric Devaux, la quarantaine, père de trois enfants – « et Steven » – responsable de maintenance ferroviaire dans le civil.

Partir, c’est « faire le premier pas pour créer l’aventure, créer les conditions pour être heureux » p.180.

Ce ne fut pas simple pour lui, qui se sentait vieillir, introspectif un brin hypocondriaque, volontiers « stressé » d’un peu tout et angoissé de quitter sa famille pour se retrouver seul, face à lui-même. Non croyant, ayant quitté le catholicisme d’église, puis le christianisme de la vie éternelle même, il a voulu accomplir le Chemin par « envie de relever le défi », pour « connaître la privation », mais aussi par « orgueil ».

Il en reviendra avec de meilleures raisons : connaître « la véritable liberté de changer son programme » p.49 ; faire de multiples rencontres, « parties intégrantes du pèlerinage » p.60, d’autant plus riches qu’éphémères tels Hakim, Jean, Loïc, Fabio, Gwen, Marty, Jean-Paul, Steffie, Jelle ; « une chance de pouvoir évoquer des choses que l’on garde en soi et qui doivent s’exprimer » p.89 ; acquérir une « sensation d’équilibre, d’harmonie » p.43 ; jouir de la nature en elle-même, « se lever en forêt est mon plus grand plaisir » p.48, la vision au loin des Pyrénées comme « plus belle émotion » p.85 ou ces rapaces qui planent, souverains, comme des dieux p.94 et 111 ; la fête un samedi soir à Pampelune p.114.

« Le pèlerin part sur la route comme on décide de ranger son grenier pour connaître ce qui s’y trouve » p.66. Ce pourquoi il s’allège progressivement : de son matériel doudou largement inutile, de ses soucis illusoires et fausses responsabilités, de ses angoisses pour un futur qui n’est pas là ou pour des chimères nées de son imagination. Il faut dire que Frédéric est parti chargé comme un baudet, flanqué d’un chariot où mettre toutes ses affaires « indispensables » (peut-être parce qu’il a eu le dos bousillé par le judo ?) : une tente, deux tapis de sol, un oreiller gonflable, un bâton, une bombe anti-agression (contre les chiens), une tablette GPS en plus du téléphone portable et de son chargeur solaire, un harmonica et un baladeur chargé de musiques, deux gourdes en plus de la flasque à tétine… Il rencontre sur le chemin d’autres qui n’ont qu’un sac à dos avec un seul change – bien plus sages dans le choix de ce qui est vraiment nécessaire.

La résistance est dans le moral, pas dans le physique : le corps avance pas à pas, à son rythme, selon ce qui vient ; le mental seul travaille, rumine, s’emballe. Le spirituel peut recadrer le but, mais quand on n’est pas croyant, il se résume à l’essentiel : les amours terrestres, l’épouse et les enfants, l’ouverture aux autres. C’est plus humble que la foi, mais mieux ancré dans l’humanité réelle : combien de croyants mystiques préfèrent trop souvent leur méprisante solitude éthérée aux gens qu’ils ont véritablement devant eux ?

Mais l’angoissé a du mal à quitter sa famille, même pour quelques semaines ; ou est-ce la famille qui a du mal à le laisser trouver sa liberté durant ces vacances choisies ? Ce qui est dur est de quitter, pas de marcher. Le départ de Vézelay le 5 avril à midi juste s’effectue avec femme et marmaille, ainsi deux jours durant. Puis il les retrouve une dizaine de jours plus tard pour deux semaines encore ensemble ! Le pèlerinage n’est-il pas à l’inverse un chemin vers soi ? Le sentiment paternel en lui le fera marcher avec chacun de ses enfants tour à tour, pour l’intensité des liens personnels réciproques. « Mon rêve serait que mon expérience leur donne envie de forcer le destin, de prendre leur vie en main pour en tirer le meilleur » p.60. Mais, en contrepartie, « à notre retour, il sera impératif que le changement qui s’opère en nous apparaisse positivement aux yeux de ceux que l’on aime » p.135.

D’ailleurs, « les enfants sont à l’opposé des chiens : pas un qui ne me souhaite une bonne journée, ne me questionne sur ma route ou l’utilité de mon bâton » p.64. Le récit des détails de la voie, des ennuis de matériel, de la fatigue et de la faim, prennent place dans cet ensemble qu’est le Chemin, mais à leur juste place, racontés avec humour parfois, sensualité d’autres fois, pieds nus dans l’herbe, poitrine offerte au soleil couchant, attablé dans un restaurant gastronomique ou partageant le soir une bouteille de vin. Le souvenir de films ou de chansons contemporaines surgissent à propos – mais aucune référence littéraire.

Car l’auteur écrit fluide, mais trop souvent avec ces clichés de la mode que sont « mon ressenti » p.7, « mon sac est finalisé » p.11, « je m’éclate sur ce sentier » p.39, « nous échangeons sur » p.44, « ils matérialisent mes conditions » p60, « cette problématique s’affirme » p.62, sans parler des superlatifs dont on a perdu le sens : « magique », « fabuleux »… Tout un jargon très peu français dans le flou des mots-valises entendus à la télé. L’auteur entreprend pourtant une réflexion poussée sur « le sens des mots » p.98 – il aurait pu se relire.

Mais ces défauts bénins (qui ne surgissent qu’à l’œil exercé du critique) ne compromettent pas le sens du livre. Il est de livrer une expérience et reste en cela authentique.

Le récit de ces deux mois est bien raconté, plaisant à lire, sans se perdre dans les cartes, plans et autres balisages. Les relations humaines sont premières, l’approfondissement de soi aussi, au point de fondre en larmes devant Santiago cathédrale – et de poursuivre ensuite jusqu’à la mer, à Fisterra (fin de terre).

« Le pèlerin revient de son périple avec une force en lui, une capacité à affronter certaines épreuves, à prendre des décisions qui peuvent demander un peu d’audace ou de courage » p.180. Lorsqu’on est allé jusqu’au bout – « ultreia » ! – tout devient possible sans que la précaution par principe ne vienne entraver l’audace. Le livre est un témoignage qui dure, plus que les souvenirs. Il a été écrit pour le public, mais aussi pour les trois enfants – « et Steven » (mais qui est donc bébé Steven ?).

Quiconque voudra se lancer dans cette grande aventure, ou aura seulement la curiosité d’apprendre pourquoi des milliers de pèlerins venus du monde entier font le Chemin de Saint-Jacques, lira ce livre avec bonheur. Je vous le conseille !

Frédéric Devaux, Un pas puis d’autres vers Compostelle, 2015, éditions Vérone, 183 pages, €18.00
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Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent

patrice montagu williams la guerre de l once et du serpent

Nous sommes en septembre 1939 dans le Nordeste brésilien. La guerre, en Europe, n’a pas encore éclaté mais les nazis déjà se sont divisés. Les SS dévoués à leur führer téléguidé par la grande industrie ont balayé les SA épris de grandeur raciale. Un ex-séminariste devenu SA a vu tuer son jeune compagnon de 18 ans à ses côtés avant d’être exilé, sauvé par sa Croix de fer acquise durant la Grande guerre 14-18.

Il s’établit au Brésil, dans le sertão, cette étendue pauvre peuplée d’Indiens mais qui « appartient » (par la force légitimée par le droit) aux grands propriétaires fonciers. L’ordre d’un État, expose judicieusement l’auteur, n’est-ce pas « faire comme l’Église et (…) protéger les intérêts de ceux qui possèdent tout contre l’avidité de ceux qui n’ont rien » ? p.70. Et les représentants de l’ordre, tel le colonel de la police militaire, roule en Chrysler Airflow tandis que les Indiens vont en âne.

Dans ce roman bien écrit – son troisième livre – l’engrenage est celui du destin : deux légitimités s’affrontent, égales, ce qui compose une tragédie. Le mécanisme d’horlogerie est bien mené, les caractères cependant manquent un peu de souffle. Le Padre est l’ex-nazi, le Capitaine la police militaire. Chacun des deux personnages incarne une vision : celle du rêve ou celle de l’État. Peut-être eût-il été judicieux de les rendre plus denses, plus passionnés ?

Chrysler Imperial Airflow

Le capitaine a vaincu récemment les cangaceiros qui écumaient la région, pillant et violant à l’envi. Le Padre devient cacique d’un village d’Indiens, qu’il veut transformer en ville nouvelle pour les meilleurs d’entre les Allemands, une fois finie la guerre mondiale qu’il entrevoit – l’Allemagne vaincue. Des colonies allemandes ont déjà été créées dans les pays d’Amérique du sud, mais elles ont mal résisté, se mêlant trop à la population : le mélange des races et des cultures dégénère toujours, selon la croyance nazie. À l’inverse, le capitaine, moins brut qu’il ne paraît et même lecteur de livres, croit que son pays, le Brésil, a l’avenir devant lui justement par le mélange.

L’auteur ne prend pas position dans ce choc des idéologies. Mais il fait s’interroger : peut-on peupler un pays vide avec ses rêves ? Les États-Unis l’ont fait, l’Australie aussi – mais indigènes et aborigènes n’ont rien de commun avec les grands propriétaires, les gouverneurs et les généraux de l’Estado Novo brésilien instauré par Getúlio Vargas dès 1937. Les mercenaires payés par les propriétaires se feront décimer mais l’armée commandée par le capitaine aura le dernier mot.

bresil sertao

Resteront quatre êtres : le Padre et le capitaine qui s’affronteront en duel, l’Indien traître qui survit comme tout collabo, et l’innocence représentée par une petite fille à qui est offerte la croix d’or porte-bonheur du cangaceiros. La grande vague de l’histoire balaie tout et seul l’État subsiste…

Le roman fourmille de détails sur le Brésil, sur l’existence loin des villes et la variété des animaux (tel l’once, ce jaguar sud-américain), sur les rapports de force et les superstitions. Le grand rêve du Padre rappelle parfois celui mis en scène par Jean Raspail, sans en prendre le style flamboyant.

Mais les chapitres coulent, fluides, qui vous immergeront dans l’exotisme, surtout si vous envisagez de visiter un jour ce pays immense où presque tout est possible.

Patrice Montagu Williams, La guerre de l’once et du serpent, 2015, éditions l’Harmattan collection romans historiques, 219 pages, €20.00

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Tom Wolfe, Moi, Charlotte Simmons

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Un gros livre, plus de mille pages, mais l’on ne s’y ennuie jamais. C’est que Tom Wolfe, ancien journaliste, sait distiller les informations soigneusement collectées avec le fil d’une histoire à visée morale. Nous sommes dans la sociologie et dans la série télé, intimement mêlées comme un professionnel sait le faire. Si vous plongez dans ce roman énorme, vous en saurez bien plus sur les États-Unis et sur la modernité à la mode que bien des articles, films ou traités. Vous serez édifié !

Charlotte Simmons est une provinciale de Sparta, bourgade perdue des montagnes, où l’existence reste à ras de terre, traditionnelle et gouvernée par le qu’en-dira-t-on et les principes religieux. Très bonne élève de son lycée, malgré les tentations de s’amuser et les garçons qui la cherchent, elle obtient une bourse pour la prestigieuse université Dupont (nom inventé), qui façonne à l’égal de Harvard, l’élite de l’Amérique.

A 18 ans, voici donc la godiche jamais sortie des jupes maternelles plongée dans le bouillon de culture et de sexe d’un campus américain. Dépaysement garanti ! Charlotte Simmons découvre bien vite que ce qui compte dans ce temple du savoir, est moins l’étude que la baise, moins l’esprit que le muscle, moins la prestance intellectuelle que d’être « cool ». La coolitude est l’expression gentillette du politiquement correct, du suivisme de horde, du faire-comme-tout-le-monde. Quiconque n’est pas cool est ostracisé, méprisé.

Le politiquement correct est une boue insidieuse qui encrasse l’esprit et les comportements. A force de vouloir être bon garçon ou bonne fille, tolérant avec toutes les idées, on en vient à accepter l’inacceptable – simplement parce que cela se fait. « Putain de… moutons ! Ils se contentent d’avaler la merde de mouton qu’il leur sert et de la régurgiter chaque fois qu’il leur pose une question. Comme ça, on finit par ne plus dire ce que l’on pense, et bientôt c’est cette merde qui devient ‘convenable’, et alors on continue à la répéter, à la ressasser, parce qu’on ne veut pas être ‘déplacé’, pas le genre de gus qui ne se fait plus inviter nulle part sous prétexte qu’il risque de produire un couac dans la conversation… » p.963.

Heureusement que Charlotte est une fille, pas mal de sa personne et d’un individualisme exacerbé – ce que l’Amérique tient pour de la volonté. A peine décrottée de sa province, la voilà confrontée au snobisme des filles et fils de riches (pensions privées, fripes de marque et gadgets électroniques à gogo). Toute emplie de principes chrétiens, la voilà confrontée aux écarts de race, de classe et d’apparence.

baiser

Car l’égalité formelle, sans cesse réaffirmée par l’Amérique, laisse apparaître à nu toutes ces inégalités de nature que l’habillage de civilisation savait plus ou moins masquer. Les Noirs admis à Dupont ne le sont pas pour leurs performances intellectuelles mais pour leurs muscles saillants et leur agressivité de ressentiment au basket. Les gais et lesbiennes qui revendiquent une égale dignité peuvent manifester autant qu’ils le veulent, mais n’en sont pas moins laissés à leurs masturbation intellectuelle et à leur faible carrure. Les demi-dieux de l’université sont les « géants » du stade ; toutes les filles séduisantes veulent « être leur pute », toutes rêvent de « baiser une star ».

C’est que le sexe est frénétique à Dupont, « du sexe comme de l’azote ou de l’oxygène ! Le campus entier en était baigné, gonflé, lubrifié, gorgé, stimulé ! Excitation permanente, baise, baise, baise, baise, baise… » p.198. Ces quatre années entre l’infantilisme de la minorité au lycée et la future vie professionnelle et familiale sont consacrées aux « expériences » en tous genres « quatre ans pendant lesquels tu peux tout faire, tout essayer, sans qu’il y ait de… conséquences. Pas de traces, pas de dossier, pas de blâme » p.241. De reconnaissance en caresses, de mots gentils en dépression, la première année coincée Charlotte se fera une réputation de pute en six mois, « allant » bien malgré elle avec trois stars de l’université successivement…

Nageurs de l’université Standford, USA

nageurs universite standford usa

Pour les garçons, la trilogie bite-bière-et-baston l’emporte haut la main ; seule la baston est remplacée pour les filles par fringues-et-maquillage. Le garçon est obsédé par la virilité, qui se manifeste par la musculature, la grossièreté et la violence – surtout pas par l’agilité d’esprit. Qui oserait « enfreindre le grotesque code d’honneur des sportifs de campus, lequel interdisait de se comporter en étudiant ‘normal’ ? » p.193. Celui qui travaille bien est un bouffon, tout comme dans nos banlieues ; ceux qui s’en sortent le font en cachette. Quant aux « incroyables abdos » p.709, ils font se pâmer les filles, les étourdissent à point pour le « ramonage » inévitable où il s’agit moins de sentiment que de se « vider ».

Dans cette anarchie hormonale et sociale, Charlotte Simmons n’est plus elle-même. Ses résultats scolaires chutent, ses relations vont de la fausse amitié aux faux amours, sans qu’elle réussisse à trouver le bon équilibre sensuel (trop coincée), affectif (trop émotive) et intellectuel (trop dispersée). Elle erre entre les matières littéraires et la neurologie, entre sa co-chambre snobinarde et les délaissées devenues copines mais langues de vipère, entre le trop beau Hoyt, le géant niais touchant Jojo et l’intello-juif centré sur lui-même Adam. Elle se fera violer – avec son tacite consentement – tombera en dépression avant qu’Adam ne la sauve, avant de sauver elle-même Jojo en devenant malgré elle son guide spirituel.

Basketball, Greg Finlay à l’entraînement

basketball greg-finley shirtless

L’on s’étonne, comme Français, que la relation sexuelle soit connotée aussi « sale » par le puritanisme hypocrite yankee : Charlotte ne peut-elle baiser (avec préservatif) simplement, sans en faire une métaphysique ? Elle parle au contraire de « dégradation et d’humiliation, de descente au plus profond de la fange » p.734. Comme si le sexe n’était pas naturel, comme si elle-même était un ange… Il s’agit bien du mépris chrétien-américain de la vie ici-bas, de la hantise puritaine de la matière, de l’idéal Disney du pur esprit affectant de mépriser le corps pour une vie parfaite… Entre pute universitaire qui se fait un « honneur de laisser ces géants se servir des fentes de leur bas-ventre ou de leur visage comme il leur plairait » p.870, et l’amour éthéré de l’épouse-chrétienne-modèle qui ne consent à faire des enfants qu’une fois tous les cinq ans, dans le noir et sans plaisir, n’y aurait-il pas un juste et plus naturel milieu ?

Passant du rien au tout, on comprend que dans ce « bordel » universitaire (terme cru mais exact de ce qu’y s’y passe), la fille de 18 ans soit désorientée et perdue : ces « valeurs de l’Amérique » inculquée par la famille et la religion, sont bien malmenées par la vanité, le sexe et l’arrivisme. L’éducation d’aujourd’hui préparant les adultes de demain, le lecteur français ne peut que mesurer combien le laxisme disciplinaire, la lâcheté du politiquement correct et l’indulgence pour les « fautes de jeunesse » ont pu aboutir aux malversations Madoff, à l’escroquerie des subprimes, à la niaiserie de l’invasion de l’Irak pour commander la démocratie – et à toutes ces tentatives d’imposer au reste du monde l’imperium américain.

Hyper-individualistes, contents d’eux, se croyant missionnés carrément par Dieu, les adultes des États-Unis aujourd’hui sont les mêmes qui, ados, ont paradé, violé, triché allègrement dans les campus universitaires au début des années 2000. Il faut lire Tom Wolfe pour saisir tout ce que la modernité venue d’Amérique peut avoir de toxique dans son laisser-aller de comportement, son hypocrisie sociale, sa lâcheté morale. Et pour comprendre combien l’idéologie socialiste, scolairement traduite par Belkacem, est un clone de cette Amérique-là.

Tom Wolfe, Moi, Charlotte Simmons (I am Charlotte Simmons), 2004, traduction Bernard Cohen, Pocket 2007, 1010 pages, €11.20

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Yasushi Inoué, La geste des Sanada

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Huit nouvelles, dont quatre concernent la famille Sanada. L’ensemble se situe lors des guerres féodales du 16ème siècle. Il s’agit d’honneur et de respect de la parole donnée, de la vie d’homme pour le combat et la fidélité, de la vie de femme pour l’enfantement et la fidélité.

Car les femmes ne sont pas oubliées dans ces querelles de pouvoir et de fiefs. Ce sont elles qui ensorcellent, elles qui continuent la lignée, elles qui sont témoins de l’honneur ou du déshonneur des mâles.

La hiérarchie, dans le Japon féodal, est moins rigide que chez nous à la même époque, car aucune « église » ne légitime un quelconque ordre divin. Chaque Nippon bâtit sa vie, avec ses talents et sa volonté.

C’est ainsi que le vieux Unno Masakagé, après avoir longuement combattu pour le clan Takéda, décide de quitter le service pour se faire paysan. Il considère qu’il n’a pas été assez récompensé de sa bravoure. Les circonstances vont lui redonner un château, mais il n’est pas homme à qui l’on confie un château – et tout se terminera comme le destin l’a fixé.

A l’inverse, Inubô, fils de paysan appelé à la guerre, s’y taille une réputation de guerrier en ramenant trois têtes d’ennemis vaincus, tandis que le chef du parti adverse, un gamin dans sa treizième année, bien que né illustre, ne peut que fuir faute de savoir mener les hommes.

C’est un Sanada de 15 ans qui va mourir avec son seigneur, vaincu dans son château, tandis qu’un fantôme laisse croire à sa survie. Mais c’est la fille adoptive de Iéyasu qui va tenir la fidélité de son mari, alors que le frère cadet et le père de celui-ci choisit la fidélité à un autre seigneur tout aussi légitime à leurs yeux.

Nous sommes dans un autre univers, porteur de valeurs éloignées, celles que les Antiques ont chantées avant que l’hédonisme et le laisser-aller consumériste ne submerge les mœurs. Quoi d’étonnant à ce que nombreux soient ceux qui aspirent aujourd’hui à retrouver une pureté morale perdue ? Inoué, mort en 1991, aimait à raconter le Japon ancien à ses contemporains afin qu’ils n’oublient pas leur être dans l’américanisation du monde.

Yasushi Inoué, La geste des Sanada et autres nouvelles, traduction René Sieffert, Points 2012, 224 pages, €8.20
Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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