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Claude Simon, La route des Flandres

claude simon la route des flandres
« Le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux, comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps » (ponctuation de l’auteur respectée). Cette phrase qui termine La route des Flandres en donne probablement la clé : la guerre rend absurde tout ordre rationnel des sociétés comme des esprits ; tout roman ne peut donc être que décousu, au fil de la pensée, sautant du coq à l’âne, mêlant les époques et les gens. Le « nouveau roman » se veut ainsi révolutionnaire, écrit compact sans presque de ponctuation, décrivant minutieusement sur une demi-page une chose insignifiante, comme vue au travers d’une loupe, puis évoquant des souvenirs, revenant au présent, ponctuant de dialogues par petits bouts…

Il s’agit d’une littérature « difficile » à lire car il faut en avaler de grosses lampées sous peine de perdre le fil, trois parties sans presque revenir à la ligne. Mais il s’en dégage une sorte d’envoûtement, le rythme du conteur finissant par charmer au bout de quelques pages.

L’histoire se passe en juin 1940, lors de l’invasion allemande du nord de la France. Une troupe de cavaliers menée par un capitaine aristocrate, flanqué de son ordonnance, jockey dans la vie civile, mène le trot dans l’anarchie de la défaite, jusqu’à ce qu’une embuscade le mette bas. D’autres seront tués, il semble qu’il ne reste que trois cavaliers, dont Georges le narrateur, qui se retrouvent en camp de prisonniers.

La guerre n’est qu’en arrière-plan, comme un décor, ou plutôt comme le décor convenu qui fond sous la pluie persistante. Même un cheval mort s’amalgame peu à peu avec la boue, retournant à la « poussière », le chaos originel, comme il est dit dans la Bible. Ce délitement de la matière est celui de la France tout entière, avec son armée effritée sans ordres, mal commandée par des badernes formées sous Pétain. Mais le propos n’est jamais politique, cet état de fait ne se manifeste que par ce cri du cœur d’Iglésia, l’ex-jockey populaire : « S’ils font la guerre sur des banquettes, dit-il des Allemands en engins mécanisés, qu’est-ce qu’on fout là, nous, sur nos cagneux. Mince alors ! On avait bonne mine… » (dernières lignes de la partie II).

La mémoire est fragmentaire, fonctionne par analogies, et l’auteur restitue sa propre expérience dans ce miroir brisé. Il fait des boucles autour du cheval, centre d’attention des cavaliers, comme sur un champ de courses. Le cheval, le capitaine, la femme, tous se chevauchent dans la mémoire comme dans la vie. Le capitaine a été fait cocu par son jockey qui a monté sa femme comme sa pouliche ; la France n’aurait-elle pas aussi faite cocue par les badernes qui la gouvernent, tandis que les Allemands ont su accueillir la modernité technique ? (Rien n’a changé, hélas…)

Le désordre apparent du roman se compose par la chevauchée autour de la route, métaphore du temps qui passe, sa continuité étant marquée par l’absence fréquente des repères de ponctuation. De la mort des repères renaît la vie originelle, comme une force que rien ne peut éradiquer, les fleurs, les désirs, les sensations. Naufrage de la raison, comme ce grand pays effondré en 40 ; énergie vivace des désirs, toujours présente dans la chevauchée, l’ivresse et le coït. Noyade du sens ; enivrement des sens.

« Y’a plus de front, pauvre con ! » est le cri au narrateur sorti des entrailles d’un soldat qui a tout compris de son époque et du monde. De ce traumatisme, l’auteur ne se remettra pas, revenant des décennies plus tard sur cette blessure de la débâcle.

Claude Simon, La route des Flandres, 1960, éditions de Minuit 1982, 315 pages, €8.60
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50
Les romans de Claude Simon chroniqués sur ce blog

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Viviane Moore, Les Guerriers fauves

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Viviane Moore est connue pour sa série de romans policiers médiévaux menés par le breton Galeran de Lesneven. Elle récidive aujourd’hui par une nouvelle série avec Tancrède, le Normand de Sicile, mené par son mentor Hugues, un Gréco-Syrien.

Viviane Moore a l’art de recréer une atmosphère à partir d’une documentation de base, accessible dans toutes les bonnes librairies, qu’elle a la délicatesse d’indiquer en annexe. Son texte est construit comme un architecte fait les plans ; elle le rédige en chatoyant comme un maître verrier ses éclats de couleur. Héritage probable de chacun de ses deux parents dont c’était les métiers. Le vitrail du récit est ainsi émaillé de termes d’époque, expliqués en lexique qui donne un ton et un charme indéfinissable à l’histoire. Être née à Hong-Kong facilite l’imagination : on rêve des terres de ses ancêtres plus qu’on ne les connaît.

Pour toutes ces raisons, j’estime Les guerriers fauves un roman réussi. Il est le second de la série, après Le peuple du vent et avant La nef des damnés. Comme toutes les séries, il est utile de les lire dans l’ordre, le caractère des personnages n’en prenant que plus d’ampleur et de complexité. Mais le lecteur pressé ou paresseux peut bien sûr lire chaque tome comme une fiction à part entière. Les guerriers fauves est meilleur que Le peuple du vent où l’un des assassins au moins était deviné à mi-parcours. Ici, impossible – le coup de théâtre des dernières pages est réellement inattendu.

Entre temps, nous vivons dans l’époque : avril 1156 à Barfleur, Normandie, jusqu’au cap Finisterre. Un moment et un lieu à la suite des aventures de Cadfael, un peu plus haut dans le nord. Les temps sont rudes ; y règnent surtout l’ignorance et la force. Qui est frotté d’orient ne peut qu’apparaître supérieur en culture, mais aussi en savoir pratique et en subtilité d’esprit. Hugues, né à Antioche, a bien formé son élève, tant à l’épée qu’à la médecine, tant aux philosophes qu’à l’observation de la nature et des hommes. Il faudra toute leur finesse (et quelques erreurs pataudes d’adolescent) pour découvrir qui mutile et tue ces garçonnets de port en port, qui trahit l’équipage au profit de pirates convoitant le trésor, et qui sont tous ces gens (femme seule, pèlerin, poète, pilote) naviguant sur les flots.

L’on y fera connaissance des Normands, ces humains plutôt froids mais d’un courage remarquable – gamins compris. Certains sont un peu fous, dont ces ” guerriers fauves ” qui donnent le titre au livre, une caste fermée de compagnons dont la bataille est la vocation. L’histoire se remplit de complications humaines : amours, traîtrises, combats, soins médicaux, sexe, machisme, expéditive justice, sens marin, durs travaux. Les Normands sont hommes du Nord, naviguant sur des esnèques à forme de serpent, ces bateaux vikings improprement appelés ” drakkars ” par un 19ème siècle pédant. Ils sont grands, blonds, vigoureux, les yeux délavés. Tancrède leur ressemble malgré son regard vert, géant aux longs cheveux et aux larges épaules, avec toute l’émotion de ses 19 ans – mais il a été éduqué comme on éduque dans cet orient héritier de la Grèce, sous la conduite éclairée d’un maître ami de son père – et qui l’aime comme un fils adoptif.

A l’orée de sa vie adulte, Tancrède apprendra en ce tome qui est sa mère, puis son père. Il saura ce qu’est l’ivresse (il sait déjà ce qu’est le sexe) et ce qu’est l’océan – bien différent de la mer dont il garde vague souvenir, cette Méditerranée qu’il rejoint pour débarquer en Sicile. Après contact avec le berceau des origines, cette Normandie austère rivée à l’océan écumeux, l’Orient qui commence à la botte de l’Italie va-t-il lui délivrer d’autres charmes et de plus subtiles aventures ? Nul doute, faisons confiance à l’imagination documentée de Viviane Moore.

Viviane Moore, Les Guerriers fauves, L’épopée des Normands de Sicile, t.2, 10/18, inédit 2006, 286 pages, €7.50

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Patrice Trigano, L’oreille de Lacan

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L’auteur aime à se mettre dans la peau d’un autre ; il s’est ainsi inséré dans la personnalité d’Antonin Artaud et de Raymond Roussel. « Quelle bien étrange et douce tendance que celle qui consiste à ne voir le monde qu’à travers l’art ! », écrit-il dans Une vie pour l’art. L’art serait un reflet de la vie, mais sublimé, réduit à son essence signifiante. En ce dernier « roman », il a imaginé et fantasmé cette fois la vie d’un personnage de fiction, Samuel Rosen.

Dandy névrosé plein de TOC, obsédé de Lacan qu’il n’a jamais rencontré mais aperçu de loin, collectionneur maniaque qui s’entoure d’objets comme d’autant de doudous, Samuel est un personnage cannibale. Comme le Golem, créature artificielle qui échappe à son créateur, il en vient à envahir la vie de l’auteur, son imaginaire, comme une « élucubration désirante », ainsi qu’il le dit joliment hors texte. La construction du roman présente l’originalité d’un prologue où l’auteur expose sa volonté de faire la biographie de son personnage, d’un « logue » où il en revêt la peau, enfin d’un épilogue où il se dresse contre lui, l’accusant de l’avoir contaminé. Mais être possédé des êtres créés de soi, n’est-ce pas la pathologie du véritable écrivain ?

Rosen est révolté évidemment, comme son auteur et comme le veut la mode intellectuelle. Il se cherche sans se trouver. Inhibé sexuel, il pousse les expériences comme on pousse successivement des portes – jusqu’à l’ultime. Il va ainsi dans les premières pages participer, alors que « la lune diffuse sa lumière blafarde dans les rues désertes » p.21, à une séance des Omphalopsyches, une secte adoratrice du nombril, qui y voit depuis la plus haute antiquité l’origine du monde. Ce n’est pas sans rappeler Joris-Karl Huysmans (d’ailleurs cité p.30), dandy lui aussi, tout pénétré des tourments d’une fin de siècle. Mais la terreur devant le réel incompris est ici remplacée par l’humour – et le diable d’hier par les psys d’aujourd’hui. L’atmosphère esthète de Huysmans surnage, entre Baudelaire et Gustave Moreau, le satanisme étant, à fin de notre siècle, la secte du Lacan gourou. Le réalisme des descriptions huysmaniennes portent ici sur les livres anciens, les meubles d’époque et les statues médiévales.

Le roman est parsemé d’aphorismes du « grand psy » qui rappellent les maximes primaires de l’instituteur Mao en son petit Livre rouge. « Il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute » p.61, « l’imaginaire et le réel sont deux lieux de la vie » p.96, « le réel, c’est quand on se cogne » p.117… Lacan va-t-il détruire ce talent d’écrire ? « Après tout, si je suis devenu écrivain, c’est à ma frustration que je le dois. Et c’est pour cette raison que j’en suis l’obligé » p.68. De la blessure naît le poète, de la souffrance l’observation aiguë des autres. « J’aime en art tout ce qui révèle à mi-mot les faces cachées de l’existence » p.42. D’où Nietzsche et Stirner placés sur la cheminée de face, encadrant un Hegel de dos : la généalogie de la morale et l’autonomie de l’Unique contre le chantre de l’Ordre historique, succédané du destin voulu par Dieu.

Samuel Rosen soupçonnera Nerval d’avoir été le nègre de Baudelaire, calculera des anagrammes pour le prouver, en écrira un livre qui ne sera pas édité, puis passera à la Trappe pour y subir la révélation lacanienne du bord d’elle. L’art est un leurre qui cache une vérité. Les arts « aiguisent ma fascination pour l’incompréhensible » p.170, surtout lorsque cela me concerne… Une gravure ouvre sur une porte qui, dans l’inconscient personnel fait référence à une scène primordiale, de laquelle tout découle. C’est joliment tourné, puissamment décrit. Le personnage unique prend toute la place mais captive par sa force. Même si la névrose, pathologie psychique des siècles d’interdits (phobies, obsessions, neurasthénie, refoulement…), se trouve aujourd’hui remplacée plutôt par la psychose, angoisse devant l’écrasante solitude de l’être responsable de lui-même et tourné, pour cela, exclusivement vers soi (narcissisme, paranoïa, mégalomanie, schizophrénie…)

Restent quelques phrases un peu sophistiquées qu’on croirait plaquées comme un rajout, un autre moment d’écriture ou une autre main, un fard sur la nature du texte. Que penser de celle-ci : « Sa prime approche fait néanmoins l’économie de la complexité extrême du dandy dont l’élégance précieuse occulte l’apparence quelquefois ridicule » p.14. Ce n’est pas le cas général, cependant l’artiste peut prendre lui aussi un jargon technocrate, contamination peut-être des catalogues de galeristes.

Mais comment faire la critique d’un auteur qui désarme par avance les plumes acérées ? « On s’en donnera à cœur joie de railler mon talent, ridiculiser mes propos, humilier ma personne » p.99. Il n’en est rien, cher auteur, votre roman est un bon roman, votre troisième, dont je dis tout le bien ci-dessus et que je conseille aux lecteurs.

Patrice Trigano, L’oreille de Lacan, 2015, éditions de la Différence, 185 pages, €18.00
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
Galerie Patrice Trigano
Portrait de Patrice Trigano dans le Nouvel économiste

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Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités

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Gilles Kepel a voulu comprendre « l’intégration » de ces centaines de candidats issus de l’immigration qui se sont présentés aux élections législatives de 2012. Il livre ici un bien meilleur récit que n’importe quel article de « pseudo-journaliste », une bien meilleure analyse que celle de n’importe quel média pressé par l’audience, une bien meilleure réflexion qui décrit les contextes et cite verbatim afin que le lecteur puisse se faire lui-même sa propre opinion. Mieux, cette enquête sociologique de terrain en équipe, malgré tout l’appareil scientifique exigé, se lit comme un récit de voyage.

Le sujet est tabou à gauche et fait l’objet de réprobation morale dans la presse bobo. Ces professionnels du choqué, qui ont inclus dans leur vision du monde la Grande culpabilité dominatrice de l’Occident depuis mille ans (croisés, esclavagistes, colonialistes, missionnaires, fascistes, capitalistes…) dénient toute analyse de la réalité telle qu’elle est ; la poussière, ils la préfèrent sous le tapis. Ce n’est pas le cas de Gilles Kepel, docteur en sociologie et en science politique, professeur des universités et à Science Po, qui a été distingué par l’Institut universitaire de France. Il parle l’arabe couramment, littéraire et dialectal, et n’hésite pas à se déplacer pour rencontrer personnellement les acteurs du terrain en France et à l’étranger. Son discours est bien plus recevable qu’un reporter, forcément superficiel, esclave de l’instant et du spectaculaire, teinté du politiquement correct véhiculé par son media.

« La présente enquête a duré un an, de janvier 2013 à janvier 2014. Elle repose sur cent sept entretiens avec des candidats aux élections législatives de juin 2012, (…) les fidèles des mosquées aussi bien que les adeptes du Front national, (…) des défenseurs convaincus de la République et de la laïcité et d’autres qui s’étaient persuadés de leurs incohérences » p.18. Dans « les quartiers », les héros sont « le caïd et le salafiste » p.19, le trafiquant de drogue et le prosélyte religieux.

« La France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles », déclare ingénument Hollande le 14 juillet 2013. Pétrie de bons sentiments de gauche bobo, cette phrase sonne « étrange » pour l’auteur dans la bouche d’un président : « La République laïque n’a rien à savoir sur l’islam et sa compatibilité ou non avec la démocratie – pas plus que sur celles du christianisme, du judaïsme, ou de l’hindouisme. (…) C’est comme si, confronté à la traduction sur la scène sociale et politique de revendications religieuses et identitaires, le chef de l’État avait voulu dire quelque chose qu’il n’est pas parvenu à exprimer » p.32.

Quelque chose qui flotte dans l’inconscient de gauche, depuis Sartre préfaçant Les damnés de la terre de Franz Fanon et déclarant : « il faut tuer : abattre un Européen, c’est faire d’une pierre deux coups pour supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé » (cité p.35) – jusqu’à Mitterrand qui noie l’immigré dans le mélange : « Ce n’est qu’en 1982, avec la prise de contrôle de la Grande Mosquée de Paris par Alger, à l’instigation du premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre, maire de Marseille, que les vannes de la naturalisation se sont ouvertes, rendues licites par des déclarations du nouveau recteur de la mosquée de Paris, Cheick Abbas » p.234. Multiculturalisme et métissage mondialisé sont dans le logiciel de gauche, au prétexte que les mâles occidentaux blancs seraient génétiquement coupables de domination…

marseille cannebiere

Gilles Kepel livre ses entretiens verbatim avec les acteurs politiques qui investissent désormais les institutions. Il les replace dans l’histoire récente française, tourmentée encore et toujours – seul pays européen à être dans ce cas – par les souvenirs de la guerre d’Algérie. Il distingue trois âges de l’islam en France :

  1. 1962-1989 : âge des « darons » où la religion est vécue « en » France, importation du bled où l’on aspirait à retourner.
  2. 1989-2004 : âge des « Frères » et des blédards, étudiants arabophones venus du « bled » pour étudier à l’université française et qui créent l’UOIF. L’islam se veut désormais « de » France puisque les musulmans acquièrent la nationalité française ou naissent en majorité français. Il s’agit de forcer les pouvoir publics à ce que les croyants puissent suivre les injonctions de la charia (voile, cantine, hôpitaux, piscines, mosquées).
  3. 2004-aujourd’hui : âge de création d’un « espace identitaire en France géré par des opérateurs privés, celui du halal » (qui signifie licite en arabe) p.265. Ce communautarisme a « principalement pour fonction de souder l’appartenance (…) et d’en multiplier les marqueurs exclusifs ». Le modèle est celui des Juifs, la « cacheroute » visant à préserver l’identité du groupe de toute mixité. L’objectif est que le terme « islamophobe » soit condamné à l’égal du terme « antisémite » (p.274). La bourgeoisie beur, née et éduquée en France, a fait émerger « une élite religieuse qui voyait dans la gestion de l’islam une ressource de pouvoir et n’entendait pas la laisser entre les mains des blédards, tout en exigeant de s’émanciper de la tutelle d’un pays dont elle élisait les députés » p.266.

L’idée sous-jacente de l’auteur, proche du terrain par de nombreuses enquêtes sur des années (Quatre-vingt treize, Banlieues de l’islam : naissance d’une religion en France, Banlieue de la République : Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, A l’ouest d’Allah), est que les musulmans sont « en voie de banalisation dans le système politique français, à l’instar des chrétiens, juifs ou incroyants élus dans les diverses assemblées de la nation, attentifs au respect de leurs valeurs » p.266.

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D’où le paradoxe d’un Front national qui, d’un côté attise les peurs d’un grand renversement de population et d’un colonialisme à l’envers qui imposerait les normes islamiques à tous dans certains lieux – et de l’autre associe volontiers des candidats issus de l’immigration à ses listes électorales, tant l’appartenance aux classes populaires et l’aversion pour les élites les rapprochent.

Ce que révèlent les entretiens, et que l’auteur n’ignore pas, est que les salafistes « quiétistes », paisibles et spirituels, « suivent aveuglément les avis des oulémas qu’ils révèrent et dont les fatwas qui leur proviennent désormais par Internet depuis l’Arabie saoudite ont force de loi intangible » p.270. Ils peuvent donc devenir des salafistes « djihadistes » pour aller combattre au nom d’Allah. La distinction spécieuse entre islam par essence pacifique et islam guerrier n’est pas aussi exclusive que les bobos veulent le croire.

Mais il reste que, pour l’instant, « la majorité des électeurs qui se considèrent musulmans de France se déterminent dans les urnes à partir d’appartenances sociales, et non communautaires, et ce sont celles-ci qui les ont amené à voter plus significativement à gauche que l’ensemble de leurs compatriotes » p.279, électorat que les « viandards » érigés en associations subventionnées par le Conseil général socialiste en PACA amènent massivement aux urnes (p.117).

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Dans ce livre, l’auteur privilégie deux ville emblématiques : Roubaix, 95 000 habitants et 6 mosquées, qui connait 31% de chômeurs ; Marseille, première ville arabe d’une France qui est le premier pays arabe européen, qui voit l’islam comme un régulateur, fonction que ni l’école ni le sport n’assurent plus : « quand vous avez 99% de Noirs, d’Arabes, de Gitans ensemble, ce n’est plus une école, c’est une garderie ! » déclare à l’auteur Samia Ghali p.63 – « jeune élue de gauche issue de l’immigration algérienne et née au cœur des quartiers nord dans un bidonville » p.59.

Autre exemple, le parcours d’Omar Djellil, « demande d’amour à la patrie, perpétuellement insatisfaite » p.94. Il est passé du centrisme à SOS-racisme, puis au salafisme, avant d’être candidat du Front national. Ce qu’il veut, c’est être reconnu : « Pour que j’aime la France, il faudrait que la France me fasse sentir qu’elle m’aime ! » p.95. Ce sentiment d’appartenance, il le trouve au Front national… A l’effondrement industriel et de l’emploi, au délitement du système de valeurs méritocratique, syndical ou communiste, « se substituent aujourd’hui le Front national et le salafisme, deux disciplines de vie analogiques, dont chacune est portée par l’adhésion à un mythe fondateur : la nation française pour le premier, l’oumma islamique pour le second » p.105.

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Un livre d’actualité passionnant, qui se lit avec aisance, et fourmille d’exemples et de cas concrets sur l’imbrication progressive de l’islam dans la république, mélange « d’amour et de ressentiment » p.252 unique en Europe. Un livre qui va en profondeur, bien au-delà des clichés faciles du Merah ou du Coulibaly – terroristes qui restent des exceptions tout autant qu’Action directe jadis.

Gilles Kepel, Passion française – les voix des cités, 2014, Gallimard collection Témoins, 284 pages, €18.90
CV de Gilles Kepel

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Rachel Guichard, Le plan de Lucien

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Lucien est un petit garçon parisien, il vient d’avoir sept ans. Sa maman lui manque, morte d’un cancer quand il avait deux ans. Il lui reste son papa, très aimant mais musicien et souvent absent, et sa mamie, bonne cuisinière mais ancien style. Pour ses sept ans, maman lui a laissé une lettre qu’il peut lire son jour anniversaire. Elle ne lui écrit que de bonnes choses et qu’elle l’aime, mais elle ne peut le lui dire.

Lucien, alors, décide d’un plan : il ne parlera plus et mettra même des boules Quiès lorsque les conversations des autres l’ennuieront.

De chapitre en chapitre, le petit bonhomme très aimé et très intelligent découvre que l’on n’est pas tout seul à souffrir, ni le centre du monde. Que si l’on ne parle pas, les autres, ceux qui vous aiment, en sont peinés.

C’est un pédopsy qui va faire découvrir à Lucien son « énigme ». Mais c’est son papa qui va virilement le faire parler lors d’une escalade de falaise au Croisic, alors que la marée monte et que les baskets dérapent…

Voici donc une belle histoire – un peu trop belle et aimante avec happy end pour qu’on y croie vraiment. Mais pourquoi bouder les belles histoires ?

En revanche, la construction du roman n’est pas réussie. L’histoire de Sam le pédopsy, qui entrelarde celle de Lucien le gamin, n’est ni du même niveau d’intérêt, ni du même style. Les deux premiers chapitres, qui ouvrent le roman, ne donnent pas envie de poursuivre (ce qui est dommage). La façon de parler branchouille « pour faire vrai » ajoute un clin d’œil plutôt vulgaire sur un drame de conscience qui aurait au contraire gagné aux euphémismes du grand style. En quoi écrire « Putain, fait chier, j’ai merdé, suis trop con, pas aujourd’hui merde ! » (p.104) séduit-il le lecteur ou fait-il avancer l’histoire ? Sans parler des « au niveau », « échanger » (sans rien après), « poto », « ça roule » et autres « amène ton petit cul ». L’inepte « ou pas » achève le lecteur lettré juste après le mot « fin ». La grossièreté « familière » peut entrer dans un style personnel – encore faut-il en avoir le génie : n’imite pas Céline qui veut !

Le lecteur qui délaisse son Smartphone pour un livre a-t-il envie de retrouver l’ambiance bobo-à-la-mode des messages mails ou Tweets dans sa lecture ? D’autant que cette façon de parler sera incompréhensible dans dix ans. « Écrire un livre » exige une haute conscience du travail fait pour la durée, ce que ne réclame pas par exemple la parution en blog (éphémère).

Une nouvelle, centrée uniquement sur les chapitres Lucien, aurait été mieux réussie, à mon sens, toute emplie d’un message que l’amour réciproque est ce qui peut nous arriver de mieux dans ce monde. Les chapitres Sam, intercalés pour faire bouffer le texte en roman, sont de trop. Mais le petit Lucien mérite qu’un lecteur s’intéresse au livre.

Rachel Guichard, Le plan de Lucien, 2015, Les éditions du net, 134 pages, €14.00 – Format Kindle €9.79

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre

Quand le vécu rencontre l’Histoire, quand la mémoire s’affronte aux documents une fois les émotions apaisées par le temps et remises en situation – cela donne un bon livre d’histoire contemporaine. Crémieux, dit Brilhac en Résistance, fut un acteur de la France libre, mobilisé et fait prisonnier à 20 ans, évadé par l’URSS et ayant goûté ses camps durant le Pacte germano-soviétique. Juif, il a le sens du relatif, ayant côtoyé Allemands, Russes, Anglais et Français rebelles. Saint-cyrien après des études de lettres et d’histoire, il était qualifié pour entreprendre cette première synthèse sur la France libre, de « l’appel du 18 juin à la Libération ».

jean louis cremieux brilhac la france libre
Folio réédite en deux tomes cette somme de 1476 pages, agrémentée de force notes, d’une bibliographie et d’un lexique, le tout en fin de volume 2. Certains documents sont reproduits au fil des pages. Le tout est plaisant à lire, instructif, et replace cette époque passionnelle dans les grandes stratégies mondiales. En émerge la figure tutélaire du général De Gaulle, volonté faite homme, incarnation de la France même, sans lequel probablement le pays ne serait pas celui qu’il est aujourd’hui – redressement économique, force atomique, Ve République. Peut-être serait-il devenu une sorte d’Italie sous tutelle anglo-saxonne, au parlementarisme paralysant.

L’ouvrage relativise l’importance de mythes comme celui de Jean Moulin ou de Frenay, remet à leur juste place les figures de Darlan et Giraud, rehausse les personnalités comme Catroux, Leclerc ou Juin. Il révèle les ambitions toujours prêtes à s’affirmer, comme le retour du comte de Paris en roi de France (p.572), ou la naïveté sûre d’elle-même et impérialiste d’un Roosevelt empli de préjugés et étroit d’esprit sur la France ! L’auteur sait mettre en perspective les figures de second plan – mais indispensables – tels Jean Monnet, André Philip, Jacques Soustelle, Pierre Brossolette, Georges Bois, Pierre Laroque, Rémy, Mendès-France, d’Astier, de Lattre, Koenig, Schumann, Dewavrin, Pleven, Parodi, Eboué et d’autres. Il montre surtout combien deux France étaient devenues incompatibles : Vichy l’immobiliste défaitiste et Londres le renouveau combattant. La mentalité française traditionnelle Ancien régime catholique et paysanne – « l’anti-France » – est morte avec l’armistice de juin 40.

Car ils étaient vraiment très peu, les rebelles au 22 juin. Quand le vieillard chevrotant fit son allocution radiodiffusée, les paysans furent contents car on reconnaissait la lenteur et les bienfaits de la terre, les ouvriers furent contents car majoritairement pacifistes ou inféodés au parti communiste allié des nazis jusqu’à l’invasion de l’URSS, le clergé catholique fut content car le maréchal se résignait à la soumission chrétienne devant le châtiment divin pour expier l’esprit de jouissance, les notables furent contents car ils pouvaient reprendre leurs affaires. De tous ces groupes, très peu furent à Londres.

A l’inverse, les cadres ou fonctionnaires, militaires ou démocrates réformateurs, ont été 41%, bien plus que leur poids national. Les jeunes ont suivi massivement de Gaulle, 77% des Français libres avaient moins de 30 ans… Protestants et Juifs (4.4% contre 1%) étaient surreprésentés. Parmi les militaires, ce sont surtout ceux de la Légion étrangère qui sont restés à Londres, les rapatriés de Norvège désirant majoritairement rentrer en France, dans le rang. On comprend bien sûr que les opportunités de joindre Londres pour continuer à se battre ait été plus faciles aux Bretons (vivant sur les côtes) qu’aux Alsaciens (annexés au Reich) ; on comprend aussi que ceux qui n’avaient rien (jeunes, hommes du rang, Juifs, républicains espagnols, légionnaires étrangers) aient pu choisir plus facilement leur nouvelle vie que les notables possédants ayant bâti une carrière, nantis de familles à protéger et à faire vivre. N’empêche… il fallait du courage pour braver la tradition, l’administration, le poids des liens et habitudes. Charles de Gaulle était un traître aux yeux de l’armée : il avait déserté. Le suivre, c’était devenir hors-la-loi. Officiers de marine, clergé catholique et monde des affaires ont refusé de franchir le pas jusqu’au dernier moment.

En 1943, lorsque la « France libre » est devenue la « France combattante » grâce à Churchill et aux ralliements de l’Afrique équatoriale, elle a compté 70 000 hommes, pas plus. Au débarquement de Provence, l’armée comptera 250 000 hommes – ce qui est très modeste par rapport aux masses alliées de plus de 2 millions. Le débarquement en Afrique du nord n’a pas rallié les officiers vichystes fidèles à leur serment au vainqueur de Verdun, ni les marins anglophobes ulcérés par Mers-el-Kebir. Ce sont les Saint-pierrois de Miquelon, les Antillais, les Réunionnais, les Tahitiens qui se sont enrôlés pour la patrie, les Africains coloniaux ont suivi. Bir Hakeim, Koufra, la Corse, la marche sur Rome, l’entrée de Leclerc dans Paris puis Strasbourg, jusqu’à Berteschgaden, ponctueront la renaissance de l’armée française, tandis que « des hommes partis de rien » s’associeront en Comité national français, Conseil de la Résistance puis Comité français de libération nationale, préfiguration du gouvernement provisoire à la Libération.

Le problème a failli être de Gaulle lui-même, sûr de son destin mais cassant, toujours au bord de la rupture, préférant la grande tragédie à la petite entente. « Votre intelligence est républicaine, vos instincts ne le sont pas », lui dit fort justement André Philip (p.880). Heureusement, l’intelligence prévaut, cette faculté d’adaptation faite de souplesse – même si l’énergie brute et la passion de la volonté ont créé la mise à feu et ravivé la flamme aux pires moments. Le jour même du Débarquement, il a envoyé « foutre » les Américains qui persistaient à vouloir administrer le pays contre les représentants d’Alger reconnus par la Résistance intérieure unifiée.

Cette histoire de la France libre pointe ce qui fut important pour la victoire : le BCRA et ses liaisons avec la résistance (80% des renseignements nécessaires au débarquement, avoue une source anglaise), la radio comme « amplificateur d’espérance » auprès de l’opinion, l’action militaire envers les pays de l’Empire pour retrouver une base territoriale souveraine, la volonté gaullienne de faire retrouver à la France sa place de grande puissance. A propos du maquis des Glières, passe même dans cette histoire écrite d’un ton neutre, une part du souffle et de l’exaltation patriotique que symbolise le Chant des partisans, diffusé par la première fois à la BBC en février 1944. Jusqu’au « soulèvement national » de juin 44 qui « restaure l’identité de la France » (p.1263). Et relève surtout la volonté de vivre d’un pays miné par le pacifisme, le défaitisme, l’incurie parlementaire, la gestion « administrative » de la Défense… Non, ce ne sont pas les blindés allemands qui ont gagné en 40 : c’est l’énergie de vaincre. Qui a largement manqué à nos vieilles badernes et à notre état d’esprit administratif, comme l’a montré Marc Bloch, historien résistant.

« Le problème juif n’est pas central » pour les Alliés, déclare Jean-Louis Crémieux-Brilhac p.1031. Ce qui est central est de vaincre fascisme, pétainisme et nazisme ; une fois les régimes et leurs collaborateurs renversés, tout sera ouvert.

La « mystique européenne » (p.995) débute en résistance ; elle conduira au traité CECA, précurseur de la CEE. L’acquisition de la force atomique est préparée par les cinq savants français qui ont emporté aux États-Unis les réserves d’eau lourde lors de l’invasion allemande (p.1220). La réflexion sur la décolonisation débute sous le gaullisme d’Alger, mais la pénurie et l’absence d’accord politique entre colons arc-boutés sur leurs privilèges et représentation démocratique en métropole qui n’en fait pas une priorité à la Libération, vont perdre les bonnes intentions dans les sables…

Une grande histoire, vivante, sur laquelle passe la grandeur de Churchill, de Gaulle et tous les anonymes.

Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, tome 1, 1996, Folio Histoire 2014, 818 pages, €10.90
Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France libre, tome 2, 1996, Folio Histoire 2014, pages 829 à 1476, €10.90

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Claude Simon, Le vent

claude simon le vent
Nouveau roman ? Un auteur vient en tout cas de trouver son style, après quatre tentatives. Il met en scène un personnage égaré, comme à la mode en cette époque. Camus avec L’Étranger et Le Clézio avec Le procès-verbal ont poursuivi le filon.

Ce n’est pas simple à lire, sauf que le vrai personnage n’est pas humain mais le vent : son souffle traverse les pages, renverse les structures, fait bouger les lignes. Dans cette France immobile de la province d’après-guerre, dans un sud improbable desséché de poussière et d’ardeur éteinte des hommes, un fils délaissé par son père revient au pays pour régler l’héritage. Curieusement, il désire reprendre les vignes, lui qui n’a jamais rien cultivé. Rien ne se passe comme il croit, le métayer lui fait un procès, il tombe amoureux d’une serveuse d’hôtel borgne flanquée de deux fillettes et d’un gitan dépoitraillé. Le « héros » est un anti-héros, sans volonté ni décision, se laissant ballotter par les événements. Est-ce le vent qui souffle sans désemparer trois semaines durant ?

Mais cette histoire simple est compliquée à plaisir, « retravaillée » disent les cuistres ; les phrases s’interminent avec incidentes, pis que Proust, et il faut s’accrocher, se laisser bercer par la houle des mots. La mode du « nouveau roman », en ces années cinquante, bat son plein… Il faut « faire chiant », comme exigeait Balladur de ses énarques pour qu’on ne lise pas ses rapports. Le respect littéraire des années sartriennes se mesure à l’abscons. Touffu et total, peut-on dire, lourd comme ces sauces d’époque que la « nouvelle cuisine » a fort allégées.

Le lecteur d’aujourd’hui ressent la sensualité et la souffrance de la ville de Perpignan qui a servi de matrice au livre, soumise au vent constant trois cents jours par an. Il découvre qu’argent, mariage et ordre social obsèdent les esprits à peine sortis de guerre (et du pétainisme). Il explore cette nouvelles façon de voir qui rend toute réalité subjective : l’histoire de Montès, anti-héros, est reconstruite des ragots et récits des uns et des autres, y compris du personnage qui erre dans tous les événements comme un zombie – bien qu’il soit photographe, adepte de précision et d’instantané.

Il y a du Faulkner dans l’amplitude du style, dans les hésitations de langage, dans les incidentes intimes, dans les contemplations de paysages ou de scènes. Un roman un brin baroque, sans aucun doute ennemi de toute forme stable mais aussi d’un sentiment d’éternité, avec ce foisonnement qui se ramifie dans l’esprit mais aussi cette profusion enrichie de pâtisserie pesante à l’estomac.

Selon que vous serez alertes ou épuisés, vous apprécierez ou non ce livre « expérimental ». Claude Simon y tenait, au point de l’inclure en première œuvre de l’édition Pléiade conçue de son vivant.

Claude Simon, Le vent, 1957, éditions de Minuit 2013, 314 pages, €9.00
Claude Simon, Le vent, 1957, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50

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Simone Stritmatter, 40 rue Zitna Prague

simone stritmatter 40 rue zitna prague
Les professionnels qui se reconvertissent sur le tard à l’écriture ont beaucoup de mal à quitter l’univers qu’ils connaissent bien pour bâtir une « histoire ». Car, pour faire de la littérature, il ne suffit pas d’écrire, encore faut-il avoir quelque chose à dire et savoir captiver. Ces trois éléments sont indissociables pour concocter un bon roman.

Pour Madame Strimatter, l’écriture est au rendez-vous, c’est fluide, en bon français ; ne restent que quelques fautes d’accents, de noms propres et d’accords, que l’éditeur aurait dû au moins corriger. En revanche, l’histoire n’en est pas une, le lecteur ne sait pas où l’auteur l’emmène. Quant à captiver, seuls les deux premiers chapitres « accrochent », la suite est décousue et la fin se perd dans les sables…

Personnalité double, perversion narcissique, destins orphelins – tout cela est bien compliqué pour créer et faire aimer des personnages en quelques dizaines de pages seulement. L’auteur, femme et pharmacienne, épouse le destin d’une orpheline mariée à un content de lui manipulateur. Mais elle crée son double délinquante, sœur de lit à l’orphelinat de Prague. Et introduit le personnage improbable d’un étudiant japonais qui réussit à parler sans accent en quelques semaines (!) mais dont on ne voit pas vraiment quel rôle il joue dans tout ça.

Que vient donc faire Prague dans cette histoire, pourquoi les personnages ont-ils des prénoms aussi bizarres qu’Elizbieta et Ivanka, en quoi la chute (elliptique) de la narratrice dans un escalier est-il le moteur d’une quelconque aventure ? Surtout lorsque ce canevas se voit ponctué de rajouts techniques de style Wikipedia, pour définir chaque terme un peu obscur. Est-on dans le documentaire ou dans la littérature ?

Seule la façon d’écrire sauve l’ensemble, bien bancal, sans récit qui retienne l’attention ni personnages attachants, dont le message psy est lourdement asséné.

L’auteur voudrait faire passer la dimension perverse dans un caractère de patron-époux bien particulier. Mais elle l’évoque à peine. La perversité relationnelle consiste à utiliser l’autre pour rejouer (en inversant les rôles) les souffrances subies dans l’enfance. Quand l’autre endure, l’enfant traumatisé jouit. Il recherche un sentiment de toute-puissance, de domination absolue sur sa victime et pour cela la déshumanise, la chosifie. Dommage que cette dimension victime-bourreau n’ait qu’une traduction timide dans ce roman, comme si l’auteur n’osait pas. Le personnage du pervers aurait pu flamboyer, bien mieux que le noir-et-blanc conventionnel ; l’orgie narcissique aurait donné une dimension mythique à la bien pauvre histoire sans début ni fin qui nous est relatée.

Pourquoi le personnage du pervers narcissique n’est-il pas plus fouillé, mieux détaillé, rendu énorme et évident tel qu’il devrait être ? En quoi les deux orphelines créent-elles un suspense pour faire avancer l’intrigue ?

Vite lu, que retient-on de ce roman ? L’envie de voir l’auteur conter enfin une histoire dans un autre tome ?

Simone Stritmatter, 40 rue Zitna – Prague, 2014, édition Jérôme Do Bentzinger, 140 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Alexander Kent, Une mer d’encre

alexander kent une mer d encre
Une aventure du vice-amiral Richard Bolitho, en 1809, ne saurait laisser indifférent. Malgré ce vingt-et-unième opus, le lecteur est captivé par la personnalité volontaire et très humaine de ce marin formé dès 12 ans aux affres des vagues autant que des canons. Car Napoléon 1er ne cesse de porter la guerre à toute l’Europe et l’Angleterre peine à laisser libre le commerce sur les mers.

Bolitho, rentré de sa campagne aux Antilles, se voit confier de nouveaux ordres : mettre fin à la piraterie française sur la route du cap de Bonne Espérance, et notamment occuper ces îles refuges de Maurice et autour. Il doit quitter sa Catherine, amour parfait et inédit malgré les cancans de la bonne société. Allday, son fidèle maître d’hôtel, doit de même quitter sa robuste fiancée Uns qui tient l’auberge A la tête de Cerf. Bien que le roi George III soit fou, le service de Sa Majesté oblige.

Un nouvel amiral est à la tête de la flotte. Rigide, coincé, il a été blanchi grâce à un faux témoignage de faits de violences ayant entraîné la mort sur des marins par une cour martiale. Il a donc promu le capitaine qui l’a soutenu et lui a confié le commandement d’une frégate de nouvelle construction, la Walkyrie. Par machiavélisme, c’est sur ce navire que Richard Bolitho a ordre de rallier Le Cap.

Il découvrira bien vite que le capitaine Treneven ne règne que par la peur qu’il fait régner ; les punitions du fouet sont fréquentes ; jamais aucun compliment aux officiers ne sort de sa bouche avare. Le jour de son arrivée à Portsmouth, Bolitho apprend qu’un marin vient de décéder sous la lanière. S’il donne son sentiment au capitaine, il ne peut aller contre son commandement. C’est donc avec un équipage peu motivé qu’il entreprend cette énième campagne.

Il a heureusement avec lui la frégate Anémone de son ardent neveu Adam, qui est pour lui « comme un fils ». Ce n’est pas de trop pour déjouer les plans rusés de l’amiral français Baratte, dont le père a eu la tête tranchée par « les braillards » sous la révolution. Baratte que lui Bolitho avait fait prisonnier aux Antilles, mais que Leurs Seigneuries ont cru bon de relâcher par rond de jambe diplomatique, contre un obscur aristo anglais qui s’était fait prendre.

fregate dessin

La mer souvent déchaînée, la chaleur toujours étouffante, la rancœur de Treneven qui laisse planer une constante menace sur l’équipage : tout se conjugue pour faire échouer Bolitho. Heureusement, il sait s’entourer. Et sa garde rapprochée d’Heureux élus lui est un soutien moral indispensable : Allday le fidèle, Yovell le secrétaire. Avery l’aide de camp s’y fera accepter, même s’il est le neveu passé en cour martiale de sir Silitoe, qui voudrait Catherine pour amante. Rien n’est simple dans les hautes sphères de la politique et de l’aristocratie.

Et voilà que les Américains, pourtant neutres, se mêlent d’envoyer une grosse frégate puissamment armée « protéger les convois »… qui ravitaillent les Français en guerre. Il faudra toute la fougue d’Adam Bolitho et toute la stratégie expérimentée de Richard Bolitho pour se sortir d’une situation aussi défavorable. L’amiral retrouvera et délivrera même son vieil ami Herrick, fait prisonnier par un renégat anglais lors de son convoyage vers l’Australie.

Plus de 400 pages d’aventures et de chaleur humaine, de navigation parmi les passions et les ambitions autant que sur les lames de l’Atlantique sud. Une belle lecture de vacances pour s’évader de la médiocrité ambiante et retrouver les valeurs de courage et d’abnégation d’il y a deux siècles.

Alexander Kent, Une mer d’encre (The Darkening Sea), 1993, Phébus Libretto 2014, 431 pages, €11.80
Les autres aventures de Richard Bolitho sur ce blog

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Sophie Jabès, Camille, Camille, Camille

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Camille Claudel, 1864-1943, sœur aînée de Paul, écrivain, a été l’amante d’Auguste Rodin, auguste sculpteur mâle, avant d’être internée en 1913 – ce qui la rendra célèbre.

C’est son frère Paul Claudel, auteur catholique converti célèbre et accessoirement diplomate, qui fait interner sa sœur pour démence paranoïaque, avec l’appui de sa mère. Dans la bien-pensance chrétienne bourgeoise de l’époque, il n’était pas convenable qu’une femme ne soit pas mère et fasse un métier d’homme, se colletant à la matière pour ébaucher (quelle horreur !) des nudités.

Rodin tentera d’améliorer le sort de son élève mais sans grand succès contre la toute-puissance de « la famille », et il meurt en 1917. Il consacrera toute une salle à l’œuvre de Camille Claudel dans son hôtel particulier – qui deviendra le Musée Rodin.

Contrairement à la doxa féministe de l’auteur, qui fait de Camille une aliénée au pouvoir mâle, Rodin dira de son élève préférée : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle ». Octave Mirbeau, auteur du très sensuellement masochiste Jardins des supplices (chinois), encore lu de nos jours avec délices, mais qui était aussi critique d’art très connu de son temps, est enthousiaste : pour lui, Camille drape le nu pour en révéler l’intime.

Le livre que publie Sophie Jabès, dramaturge et scénariste italienne, est illustré de la sculpture fétiche de Camille Claudel, Sakountala, amante d’un roi hindou avant d’être oubliée à cause d’une malédiction. Toujours la religion pour maîtriser les femmes, croient les féministes, qui caricaturent les femmes en êtres réputés insatiables, goulues du diable, avides trous noirs qui aspirent en elles toute l’énergie mâle, menées par le seul vagin…

Sophie Jabès fait du théâtre à l’italienne, elle en fait donc trop. La pièce publiée dans ce livre est faite pour être jouée sur scène, « surjouée » et bien scandée pour bien marquer les imaginations, car tel est le théâtre. N’ayant pas vu la pièce, montée en octobre 2014 au Lucernaire à Paris, je ne peux qu’en dire les échos de lecture qu’elle a eu sur moi par ce livre.

L’auteur détriple Camille – d’où le titre – la présentant sous trois faces : vieille édentée, matrone corpulente, jeune fille passionnée. Ces trois personnages apparaissent, disparaissent, dialoguent lors de rencontres improbables. La sculptrice éprise de la glaise qui veut façonner l’amour devient, à sa maturité, une femme libre maîtresse d’elle-même et dégagée de son mentor, avant de finir vieille internée, proche de la mort qui surviendra à 78 ans. Elle revient sur son passé, réfléchit ce miroir de l’existence, pense à sa destinée. Elle qui voulait donner plutôt que prendre, a été prise et reprise maintes fois : par Rodin son amant, par sa famille qui l’enferme, par le siècle qui refuse aux femmes le droit d’être libres – légalement, financièrement, sexuellement.

Nous sommes dans le lourdement symbolique mais notre époque n’aime pas les subtilités, éduquée de télé où seul le coït en passes de trente secondes (y compris pour la politique en « petites phrases ») réussit à faire jouir l’audimat. Nous sommes loin de Racine et même d’Anouilh, mais le « message » théâtral est clair : purement militant, oubliant quelque peu la jouissance de créer autrement que dans sa chair.

Oubliant aussi combien la condition des femmes a changé – en bien. Ce féminisme-là me fait penser à la gauche figée sur Germinal. Comme si Zola était un journaliste du XXIe siècle à la pointe de la sociologie…

Sophie Jabès, Camille, Camille, Camille, 2014, Lansman éditeur (Belgique), 52 pages, €17.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Sébastien Brégeon, Des vies autour du monde

Un livre lent, qui prend le temps de raconter ce qu’est un voyage. Car voyager, ce n’est pas seulement se déplacer mais se décentrer, entrer dans d’autres mondes que le sien, d’autres habitudes, d’autres climats et nourritures. S’il y a les fast travels pour touristes pressés de « faire » un lieu pour en parler, il y a aussi les slow travels pour voyageurs qui veulent s’interroger sur eux-mêmes et sur les autres. Le récit de Sébastien Brégeon est de ceux-là, un slow book « prenant le temps de caresser les émotions, les doutes, les interrogations ».

tour du monde stop nov 2006 sebastien bregeon

Sébastien a trente ans et ne veut plus consommer mais goûter : la cuisine, les coutumes, les gens, les paysages. Claudia a vingt-huit ans et aime observer, dessiner, lire. Tout commence par la télévision, qui ne fonctionne plus : pourquoi ne pas remplacer l’écran par la réalité ? « Notre décision de partir en voyage, après avoir tout lâché, semble maintenant irrémédiable » p.11. Réapprendre la vie, n’est-ce pas un peu naïf ?

Surtout si l’auto-stop remplace la voiture ou l’avion, trop peu écologiques… N’est-ce pas vivre en parasite sur ce système que l’on n’aime pas ? Nous « nous autori[sons] pour l’occasion d’adapter les circonstances à nos intérêts [pour] pouvoir continuer d’avancer. Pour notre plus grand bien, nous nous adaptons à notre environnement » p.22. Cette faculté d’adaptation, n’est-ce pas l’intelligence ? Récuser les dogmes aliénant, fussent-ils « écologiques », pour atteindre son objectif – n’est-ce pas ajuster les moyens aux fins, si les fins importent ?

Surtout que le stop par « contact direct » aux aires d’autoroutes ou aux stations-service est la meilleure des choses pour faire de bonnes rencontres, celles qui enrichissent mutuellement. Était-il utile, cependant, de disserter des pages durant sur les aléas de l’auto-stop ? N’aurait-il pas été préférable de se munir de sacs légers pour accomplir à pied le maximum de trajets ? De prévoir la pluie, le couchage, les vêtements tous usages à cumuler, d’éviter la longueur des cheveux (vite sales) et de dépenser inutilement pour des sandwiches, alors que le pain et les accompagnements directs (tomate, jambon, fromage, etc.) sont bien meilleurs et de moindre coût ?

divonnes photo sebastien bregeon

Ma propre expérience, dans les années 1970 plus faciles au stop, m’ont fait vite délaisser ce genre de nomadisme diesel au profit du train, du bus ou du vélo, voire du bateau… Soit explorer le pays proche en prenant vraiment son temps, soit se rendre par le moyen technique le plus rapide ailleurs, où commencer la marche lente ou le séjour. Mais chacun doit faire ses propres expériences, muni de son propre bagage : « Nous qui ne sommes partis hors de France qu’avec un voyage scolaire. Nous qui ne manions pas les langues étrangères » p.70… Une prospection Internet a révélé aux auteurs les WOOF Worldwide Opportunities on Organic Farms (nourri-logé en fermes biologiques contre travaux), Helpx (échange d’aide) et autres réseaux d’hospitalité (Couchsurfing…).

Paris-Divonne, après une étape vers Auxerre, pour trois semaines de pause… chez des amis, puis Cannes, Nice et la Toscane. L’Italie – ce vrai premier pays « étranger » où vivre un temps en WOOF. « Ce futur incertain est ce qui nous attire loin de notre ancienne vie planifiée de notre naissance à notre mort » p.93. Surtout qu’avec l’Internet (un autre bienfait du « système »), « à l’annonce de notre voyage, nous avons reçu des demandes de visites spontanées, auxquelles nous répondons bien volontiers : des amis, des amis de la famille, et des inconnus » p.99.

cannes photo sebastien bregeon

Découverte de la drague à l’italienne, des fromages alpins, de l’apprentissage danois de l’anglais, du système démocratique suisse. Surprenante différence avec la France pour les néophytes : « Les Suisses sont souvent bien moins jaloux, plus respectueux de la réussite sociale de leurs compatriotes. Préférant s’en inspirer, plutôt que de les discriminer » p.105. D’autres rencontres, impromptues, toutes enrichissantes sur l’humaine condition.

Le carnet de bord qui a donné ce livre est tenu aux moments d’oisiveté. Contrairement à l’auteur, je ne pense pas que « L’écriture du carnet [soit] souvent un dur compromis entre graver les instants passés, et vivre les instants présent » p.160. Écrire permet justement de se poser, de réfléchir (comme un miroir) directement ce qu’on vit – donc indirectement de réfléchir (comme une tête bien faite) « à » ce que l’on vit. Tout devient plus intense, moins superficiel : slow travel versus fast travel, périple en profondeur contre zapping de l’instant – voyageur, pas touriste.

partir dessin claudia bregeon

Un peu trop d’adjectifs (« douce » chaleur, phrase « innocente ») mais une écriture fluide qui se lit bien, familière, plutôt élégante. Surtout une expérience plaisante et utile à tout apprenti voyageur d’aujourd’hui. Le voyage premier, objet de ce tome 1, a eu lieu en 2006. A suivre ?

Sébastien Brégeon, Des vies autour du monde 1 : une aventure ordinaire, 2015, autoédition, 247 pages, papier €15.99, format Kindle €5.99
Site de l’auteur www.desviesautourdumonde.fr

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Kamarades BD

L’album surfe sur la mode d’une histoire en bande dessiné pour adolescents – et pour adultes ignares en révolution russe. Le trait est caricatural et ne remplace pas un « vrai » livre d’histoire. Il tord quelque peu la réalité pour faire de Staline un agent de la police secrète du tsar passé du côté des rouges par ambition. Mais la grande histoire sert de prétexte au jeu des passions et c’est ce qui compte dans ce premier épisode d’une série qui se passe il y a un siècle.

kamarades BD

1917, le tsar environné de ministres très conservateurs et de nobles imbus de leurs privilèges, est de plus en plus contesté par le peuple. Il a déclaré la guerre aux Allemands et est en train de la perdre avec deux millions et demi de morts, déjà. La Russie connait le déshonneur et la famine, Dieu n’est plus avec le père de toutes les Russies et seuls Lénine, Staline et Trostki (qui s’appellent encore Oulianov, Djougachvili et Bronstein), savent que « l’enfer n’existe que sur terre ». Ils s’emploieront, dans la décennie suivante, à le prouver au petit peuple.

Les révolutionnaires, hier anarchistes amateurs d’attentats spectaculaires, sont fédérés par Lénine, réfugié en Suisse puis en Finlande, qui a organisé un parti discipliné et idéologiquement structuré prêt à prendre le pouvoir. Lénine négocie en sous-main avec les Allemands pour renverser le tsar et faire cesser la guerre avec le Kaiser. Rentré à Petrograd (le nom de Saint-Pétersbourg, répudié en 1914, faisait trop germanique), il harangue la foule en promettant la paix, la terre aux paysans, le pouvoir aux soviets et la fin de la tyrannie. Le social-démocrate Kerenski, velléitaire et hésitant, ne fera pas le poids.

Volodia est cosaque et Ania incognito ; ils se rencontrent, ils s’aiment. Mais chacun est pris dans les rets de son milieu : Volodia, « humaniste petit-bourgeois » selon les révolutionnaires, penche quand même de leur côté, tant la barbarie et l’insensibilité des officiers du tsar qui n’hésitent pas à tirer sur des civils désarmés le révulsent. Ania a pour nom Romanova, elle est la fille du tsar, Anastasia, qui s’est mêlée au peuple pour mieux le connaître mais ne révèle pas son identité à son cosaque. Le destin va les réunir, jusqu’à l’Oural, au moment où l’ordre de fusiller la famille impériale est donnée… à Volodia dans la dernière case de l’album.

Entre l’idéal et le cœur, que va-t-il choisir dans le tome 2 ? Deviendra-t-il insensible comme Staline, qui s’avoue inconsolable de son premier grand amour disparu ? Tournera-t-il casaque – comme Staline toujours – pour vivre ses passions politiques ?

lenine trostki BD kamarade

Le lecteur croise Staline jeune (et déjà bourreau), Lénine calculateur (et déjà implacable), Trotski intellectuel (et déjà suspect). Les couleurs fades et le dessin doux nappent d’une certaine nostalgie cet ancien régime sur le point de mourir. Seul le sang est rouge, bien vif.

Le peuple reste en arrière-plan au profit des combines de ces petits Messieurs et les soviets sont escamotés, ce sont pourtant eux qui vont donner son nom au nouveau pouvoir « soviétique » ! Nous ne sommes pas dans la réalité mais dans la fiction à partir d’une part choisie de la réalité. Non sans rejuger les uns et les autres selon la morale d’aujourd’hui, manie bien contemporaine de croire que le monde commence avec soi.

Cette série a cependant le mérite de rendre l’histoire compréhensible en vingt minutes à quiconque, ce qui fera plaisir à la ministre qui veut adapter les connaissances aux petits pois de la nouvelle population de la diversité collégienne, aux profs qui ont de la peine à conserver l’attention des élèves, comme aux voyageurs du métro qui survolent des BD sur tablette entre leurs stations.

Abtey et Dusséaux scénario, Goust dessin, Kamarades tome 1 – La fin des Romanov, 2015, éditions Rue de Sèvres, 60 pages, €13.50, Format Kindle €5.99

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Eric Fouassier, Le traducteur

eric fouassier le traducteur
L’auteur a beaucoup publié, mais surtout des nouvelles. Il est moins à l’aise dans la longueur ; ce livre est son second roman… un peu court.

Le premier chapitre est à refaire, il ne déclenche pas l’envie de lire, comme si l’auteur se gargarisait avant de parler. La suite coule mieux, beaucoup mieux, l’auteur sait raconter une histoire. Mais la fin laisse sur sa faim. Nous avions pourtant tous les ingrédients d’un bon roman : une idée originale, une décentration dans le passé, des personnages hauts en couleurs, un mythe. Rien de tout cela n’est approfondi, enrichi. L’auteur en reste au superficiel de la nouvelle où seuls comptent le rythme et la chute.

Nous avons un jeune homme insignifiant et veule, héritier sans mérite, qui s’ennuie à « inspecter » les affaires de sa famille en Égypte. C’est à Alexandrie, dans la « bonne » société, qu’il entend parler d’un aventurier, ex-médecin de talent qui a disparu deux ans durant et vient de ressurgir – au grand scandale de ladite « bonne » société. Cet homme, Gabriel Prometh (au nom qui sonne comme promesse et évoque Prométhée), a de quoi fasciner le grand gamin de 21 ans (juste l’âge d’être majeur en 1923) qui n’a ni volonté ni désir. Prometh lit assidûment Rimbaud, qui a laissé en un poème un itinéraire précis ; le médecin a soigné un étrange Noir de Haute-Égypte atteint d’une maladie du sommeil auquel il a su résister, comme la peuplade mythique citée dans les textes. De ces deux faits découle une histoire : celle d’un chapitre oublié de la Bible, le Livre de Pao.

Prometh n’a qu’une idée fixe : découvrir et voler ce livre pour en tirer gloire et fortune. Ce qu’il va faire. Il engage pour cela la jeune nullité narratrice qui, vieillard, va tout révéler. Ces chapitres forment un bon roman d’aventures, à la Pierre Benoit. Sans aucun scrupule ni aucun sexe, la Volonté en marche de Prometh écrase tout sur son passage.

Une fois le livre pris – et rapporté en Europe – commence une autre phase romanesque : la traduction de la langue perdue est décevante. Le Livre de Pao ne fait que raconter la généalogie et l’histoire insipide d’une peuplade des montagnes éthiopiennes : ce n’est en rien la Révélation universelle que le mythe a fait mousser. Nous aurions, à ce moment, pu déguster un morceau de bravoure. Tout ça pour ça ? Gloire et fortune en fumée ? Comment transposer le trésor externe en trésor sorti de soi ? Prometh choisit d’ignorer le Livre de Pao pour créer le sien. Il devient écrivain… De quoi réfléchir sur ce que veut dire être créateur, mais le chapitre tourne court : œuvre enfiévrée, éditeur ravi, succès public et gloire mondaine.

Commence la troisième partie, la déception. Prometh s’en veut d’avoir du succès mais pas pour son mérite propre d’écrivain, seulement celui de « traducteur ». Son livre, il l’a pourtant inventé entièrement, mais l’a publié sous un faux titre. La gloire en revient à ce peuple oublié, pas à l’auteur comme individu. Nous aurions pu, à ce moment, lire quelques réflexions sur le besoin frelaté de gloire, sur la satisfaction de créer un roman comme Dieu créa la terre – mais il n’en est rien. L’auteur en reste au superficiel.

La fin est presque inutile tant elle est convenue : misanthropie, asile de vieillard, mort solitaire. Le narrateur, devenu vieux et resté tout aussi insignifiant (que vient faire la spéculation boursière dans cette histoire ? N’est-il pas toujours rentier ?) va enterrer le manuscrit volé là où il l’avait trouvé.

C’est dommage, l’auteur écrit bien, captive souvent, mais il ne sait pas construire une histoire dans la durée. Ses personnages restent falots, même Gabriel Prometh, qui a pourtant la dimension d’un Faust moderne. Peut-être est-ce la stupidité naïve du narrateur qui entrave la narration ?

Pourquoi avoir choisi de créer un être d’aussi peu d’intérêt pour conter son histoire ? Attendons la troisième tentative.

Eric Fouassier, Le traducteur, 2010, éditions Pascal Galodé, 186 pages, €18.50

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Pekka Hiltunen, Sans visage

pekka hiltunen sans visage folio policier
Malgré son prénom en « a », Pekka Hiltunen est un Monsieur qui dirige en chef un magazine en Finlande. C’est dire s’il connait bien son pays, cette Finlande quasi ignorée de tous, et le monde de la presse, sans visage et obsédée de rentabilité donc d’immédiat. La Finlande est égalitaire et féministe, à la pointe des tendances du siècle. L’auteur met donc en scène deux femmes, dans la trentaine, qui se posent des questions sur leur existence.

La première, Lia, travaille comme maquettiste pour un magazine à Londres. Elle est exilée, solitaire, perçue comme exigeante, et ne connait que des passades d’un soir avec les hommes. Une sorte de pute admise, en somme. C’est en passant en bus dans la City qu’elle entr’aperçoit le cadavre de la Volvo, une femme écrabouillée au rouleau compresseur comme pour l’humilier au maximum. Cette image la travaille, ce fait divers la hante. Elle n’aura de cesse de trouver qui est cette femme et pourquoi elle finit étalée sur le bitume aux pieds de son agresseur.

La seconde, Mari, est aussi finlandaise exilée à Londres. Mais elle a créé sa propre société d’intervention, embauchant hacker, informaticien, documentaliste et détective privé. Mari a décidé de prendre son destin en main et d’user de ses dons médiumniques pour orienter la société dans ce qu’elle croit le mieux.

Lia et Mari vont se rencontrer dans un bar, lors de l’anniversaire très arrosé de la première avec ses collègues masculins. Anglais comme Finnois adorent se bourrer la gueule à s’assommer, ce qui est un peu étrange pour nous, plus tempérés. Mais cela montre combien la raison n’est pas le ressort premier des femmes dans ce roman.

Lia agit en névrosée obsessionnelle pour découvrir le nom de la femme aplatie ; elle mettra sa propre vie en danger en interrogeant le milieu proxénète d’Europe de l’est à Londres, n’échappant que de justesse au Chauve, un macho à la carrure impressionnante et aux yeux de cabillaud froid. C’est qu’il faut bien caricaturer pour faire passer le message : les femmes sont l’avenir de l’homme ; les mâles ne sont guidés que par leur queue et leurs fantasmes de domination. Lia a pour objectif politiquement correct de démonter le mac à putes – ce qu’elle va réussir n on sans quelques péripéties.

Mari, de son côté, agit en psychotique paranoïaque pour démonter un autre personnage : le chef magnétique d’un parti d’extrême droite anglais (qui bat sa femme comme ses putes, et viole quotidiennement ses fans par ses discours orgasmiques). Les deux féministes agissent – évidemment ! – pour le Bien… Autrement dit, tous les moyens sont bons si les intentions sont morales, comportement tordu mais tellement de notre époque.

La « Sans-visage » écrabouillée, tout comme la femme inconnue du leader Arthur Fried, vont retrouver un visage, une identité, une personnalité. Fried est un nom ambigu, en anglais il signifie « éreinté » mais en allemand « pacifique » ; ce double-visage est le miroir de notre société, communicante en apparence, ultra-égoïste au fond. Nous sommes en ce roman entre la Morale (un brin dégoulinante de bien-pensance d’époque) et Mission impossible (où gadgets informatiques et experts en tous genres accomplissent une tâche en temps limité).

Faut-il franchir la ligne pour le Bien ? Cette grave question agite les dernières pages. Mari a déjà choisi, elle qui est un brin médium ; Lia choisit in extrémis. Nous ne sommes pas sûrs qu’elle suive la bonne voie.

Reste un roman fascinant où la psychologie des personnages principaux est suffisante pour nous les attacher, tandis que l’action se prépare minutieusement avant la catharsis en quelques pages. C’est plutôt efficace et mérite d’être lu, malgré la moraline.

Pekka Hiltunen, Sans visage, 2011, traduit du finnois, Folio policier 2014, 544 pages, €9.00

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Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle

claude berger itineraire d un juif du siecle
Né français en 36, originaire de juifs roumains, enfant-caché entre 7 et 9 ans sous Pétain, devenu dentiste, pied-rouge médical un temps dans l’Algérie indépendante, féru d’alpinisme et combattant le salariat par lequel il voit toute société sombrer, Claude Berger tente en ce livre un essai partiellement autobiographique. Essai parce qu’il reste en chantier, partiellement autobiographique car, hormis l’enfance terrorisée, le reste de sa vie est présentée en mosaïque bien décousue. Il a du mal avec le fil conducteur : c’est ainsi qu’aux deux-tiers du livre, on découvre à l’auteur un fils de 16 ans. Et seulement vers la fin qu’il a ressenti une « vibration » au mur des Lamentations « avec son plus jeune fils ».

Mais là où l’auteur est passionnant, c’est lorsqu’il déroule son itinéraire intellectuel, le cheminement qui l’a conduit de la religion hébraïque et de la « fierté de porter l’étoile jaune » comme les grands – à 6 ans – à la conception humaniste hébraïque, livrée page 173 seulement mais qui résume tout : « La pensée de Jérusalem était bien née d’un double rejet, celui de toutes formes d’idolâtrie et celui de toutes formes d’esclavage ». C’est la même chose, selon moi, pour la pensée d’Athènes où l’on était citoyen sans se revendiquer d’être du peuple élu. Notons que l’esclavage était aussi répandu dans l’Ancien testament juif que dans le monde antique.

Claude Berger est un « révolté libre », enfant qui relativise les passions humaines parce que traqué, parcours africain qui le rapproche des humbles, un temps « dans les ordres » du parti communiste « pour en déceler le vice caché » – l’obéissance hiérarchique stalinienne aux gens de pouvoir – avant d’expérimenter Lip, le Larzac, la révolution portugaise des œillets, la résistance parisienne à l’expulsion de l’ilôt 16 dans le Marais. Il développe en quelques lignes une philosophie dentiste, la bouche étant le « lieu le plus relationnel de tout individu » p.109. Il pose son hypothèse selon laquelle l’antisémitisme vient de l’idolâtrie de la Vierge mère et du rejet du père – le juif Joseph, impur parce que voué à enfanter dans le sperme. Il aura connu et fréquenté Jacques Lanzmann, Georges Perec, Kateb Yacine, Serge July.

Ce qui réjouit le libéral politique que je suis est le sens critique aiguisé par l’humour de cet homme entre deux siècles, qui a vécu une grande part du pire. « On peut être sensible à l’art des cathédrales comme à celui des pyramides sans être dupe. Ressentir l’émotion sans dissoudre la critique » p.67. Et l’auteur ne s’en prive pas !

A propos du Monde : « Le quotidien illustrait le roman de la victoire obligée de la révolution [algérienne]. Il taisait qu’elle serait peut-être soviétique ou musulmane au vu de ses actes et minimisait les signes d’une autre issue possible. Il invoquait l’objectivité et nous buvions cette prose comme parole scientifique et sacrée qui faisait passer Camus pour un ‘traître’ » p.75. L’aveuglement bien-pensant du Monde n’a jamais cessé, la dernière polémique à propos des sponsors du festival de Cannes le montre encore… « J’apprends à lire la presse, celle qui se targuait de servir la bonne cause, celle qui, assise dans son fauteuil, avait idéalisé le ‘révolution algérienne’ et tu des vérités essentielles. A ce titre, elle me semblait détenir une responsabilité dans les intransigeances partisanes et les refus d’une recherche en identité apte à fonder une nation » p.140. Depuis cette époque, les journalistes sont, avec les hommes politiques, ceux qui sont le moins crédibles par l’opinion.

Sur le tiers-mondisme de bon ton dans les années 60 : « Dans l’imagerie ‘anticolonialiste’ ordinaire de l’époque, il était de mode » d’ignorer « l’autre violence, celle que portaient en leur sein les sociétés tribales et fétichistes » p.105. Avec les indépendances, les dictateurs noirs ont remplacé les colons blancs – mais les peuples restent toujours asservis. Le Front de « libération » nationale en Algérie n’a libéré que les avides de pouvoir – et massacré les vrais maquisards. « Pendant la guerre, le référent de l’insurrection en majorité, ce n’était pas la démocratie ou le socialisme, c’était la culture musulmane, l’alcool et le tabac interdits sous peine de mutilation ! » p.139.

Non, « les victimes » ne sont pas toujours bonnes ni n’ont toujours raison. Intuition d’époque mais toujours actuelle : la gauche niaise en reste à ces tabous aujourd’hui encore à propos de ces « pauvres » tueurs islamistes à la religion « persécutée » – si l’on en croit l’outrancier Todd. J’espère pour ma part qu’il reste une gauche intelligente, elle se fait assez rare ces temps-ci, mais Claude Berger lui appartient sans conteste.

Bien plus que les philosophes en chambre. « Ils produisaient des gloses sophistiquées dont la seule fonction était d’empêcher le questionnement sur la dictature communiste et d’ériger un mur contre les curieux » p.144. La pratique d’un cabinet médical associatif en banlieue rouge l’a conduit à être exclu du PC ! « Si la réalité ne convenait pas au ‘Parti’, il lui suffisait de la travestir, de la rigidifier dans la langue de ciment des apparatchiks et d’en trafiquer les photographies » p.150. La gauche, même socialiste, même écologiste, a parfois du mal à se dépêtrer de ces pratiques bien staliniennes de nos jours. « Suivez le Guide : il est mort !… » écrivait pourtant Claude Berger à la disparition de l’idole des jeunes, Mao Tsé-toung, dans Libération (p.172).

Étatisme, jacobinisme, parti unique, crise économique… tout est lié : « J’avais compris cette maladie de la social-démocratie, communiste ou socialiste qui, pétrie de dogmes, avait fourvoyé depuis longtemps les espoirs d’une société associative qui ne serait pas fondée sur l’exploitation des esclaves salariés, donc sur le salariat lui-même, fût-il d’État » p.154. Comme plus tard Michel Onfray, Claude Berger enfourche son grand dada : le proudhonisme plutôt que le marxisme, l’association libre contre le parti militaire de Lénine. Telle est « l’erreur de la pensée de gauche » selon l’auteur, p.162 – et j’y souscris pleinement. Mieux que l’autogestion, qui se contente de démocratiser l’existant, l’association est « une communauté d’existence dominant les unités de production comme dans les kibboutzim » p.178.

Claude Berger veut répandre les associations sur le type du kibboutz pour créer une « société de la gratuité et de la solidarité » p.222. Il écrit plusieurs livres pour exposer ses idées : Marx, l’association, l’anti-Lénine (Payot 1974), Pour l’abolition du salariat (Spartacus 1975), En finir avec le salariat (éditions de Paris Max Chaleil, 2014). Ses thèses mériteraient un développement séparé, je me contente hélas de constater que les seules communautés qui aient duré dans l’histoire ont été celles qui étaient tenues par un ordre supérieur : domus romaine avec esclaves, religion des monastères, expériences sociales sexuelles hippies, développement militaire israélien. Toutes les autres ont fini par échouer dans l’intolérance (sectes) ou le dépérissement (hippies reconvertis dans l’éducation nationale la quarantaine venue et les bourses asséchées) ; même les phalanstères du père Fourier, cités idéales associatives, se sont émiettées rapidement sous la force centrifuge de l’individu…

En revanche, le libéralisme politique a réussi la démocratisation progressive via les corps intermédiaires. Les associations en font partie, tout comme les syndicats et les collectivités territoriales. Reste à leur faire une place, comme en Suisse, donc à démanteler ce jacobinisme centralisateur français qui n’est vraiment plus d’actualité.

Malgré ses manques, un itinéraire intellectuel qui vaut à mon avis d’être lu et médité.

Claude Berger, Itinéraire d’un Juif du siècle, 2014, éditions de Paris Max Chaleil – avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, 237 pages, €20.00

Blog de Claude Berger
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels

bernard moitessier la longue route j ai lu
Presqu’un demi-siècle après son tour du monde en solitaire, je ne suis pas prêt d’oublier Bernard Moitessier. Les navigateurs d’aujourd’hui sont de bons ouvriers de la mer, efficaces petits soldats du système sponsors-medias-industrie. Moitessier, vaguement hippie et écologiste avant les idéologues, en dédaignant le système fit rêver toute une génération. Heureux qui, comme Ulysse, vécut une Odyssée moderne ! Il a chanté l’homme libre, livré à lui-même, en harmonie avec les matériaux, les éléments et les bêtes. Le Vendée Globe est une compétition technique ; le Golden Globe était une aventure humaine.

Avec la crise de civilisation que nous vivons, des attentats inouïs du 11-Septembre et du 7-janvier à l’escroquerie des subprimes et autres pyramides Madoff, de l’échec impérial US au réchauffement climatique, on ne peut que mesurer combien la Longue Route 1968 diffère des courses aux voiles d’aujourd’hui.

Bernard Moitessier était un hippie, élevé en Indochine et sensible aux bruits de la forêt comme aux mouvements de la mer, commerçant sur jonque avant de construire ses propres bateaux pour errer au gré du vent, marié avec une passionnée qui lui donne des enfants. Éternel nomade en quête de soi, Moitessier était l’homme de la Route, celle de Kérouac, celle de Katmandou, celle d’une génération déboussolée – déjà – par les contradictions anti-droits-de-l’homme des guerres coloniales ou impérialistes (Algérie, Vietnam, Hongrie, Tchécosclovaquie), par la robotisation de la modernité (le film ‘Mon oncle’ de Tati) et le maternage d’État-Providence technocratique (mai 68 venait d’avoir lieu). Cette génération cherchait la Voie, pas à gagner une coupe, ni une masse de fric, ni à parader dans l’imm-média. Elle cherchait une harmonie avec le monde, pas l’aliénation consumériste. Deux de mes amis les plus chers ont tenté leur Odyssée sur les traces de Moitessier avant de se ranger pour élever leurs enfants. Ils n’ont plus jamais été dupes de l’infantilisme politique ou marchand.

Moitessier La longue route Arthaud

The Sunday Times’ organisait alors un défi comme au 19ème siècle, sans enjeu médiatique ni industriel, juste pour le ‘beau geste’ (en français oublié dans le texte), avec une récompense symbolique. L’exploit consistait à tester les limites humaines comme dans leTour du monde en 80 jours de Jules Verne. Il s’agissait de partir d’un port quelconque d’Angleterre pour boucler un tour du monde en solitaire et sans escale, en passant par les trois caps. Il n’y avait alors ni liaison GPS, ni PC météo, ni vacations quotidiennes aux média, ni balise Argos, ni assurances tous risques obligatoires, ni matériel dûment estampillé Sécurité.

Moitessier embarque sans moteur, fait le point au sextant, consulte les Pilot charts et sent le vent en observant un vieux torchon raidi de sel qui s’amollit quand monte l’humidité d’une dépression ; il communique avec le monde en lançant des messages au lance-pierre sur le pont des cargos, par des bouteilles fixées sur des maquettes lancées à la mer ou en balançant ses pellicules photos dans un sac étanche à des pêcheurs qui passent.

Moitessier La longue route ketch 12m Joshua

Sur 9 partant, 1 seul reviendra au port, Robert Knox-Johnson, 1 disparaîtra corps et bien, tous les autres abandonneront pour avaries graves… et 1 seul – Bernard Moitessier – poursuivra un demi-tour du monde supplémentaire avant de débarquer à Tahiti. Il passera seul dix mois de mer, parcourra 37 455 milles marins sur ‘Joshua’, son ketch de 12 m à coque acier et quille automatique. Parti le 22 août 1968 de Plymouth, il ralliera Tahiti le 21 juin 1969, trop distant de la société marchande des années 60 pour revenir en Europe toucher ses 5000£, comme si de rien n’était.

Moitessier La longue route carte tour du monde et demi

« Le destin bat les cartes, mais c’est nous qui jouons » (p.63) dit volontiers ce hippie marin. Pas question de se laisser aller à un mol engourdissement à l’Herbe, pour cause de mal-être. Mieux vaut vivre intensément le moment présent : voir p.87.

Égoïsme ? Que nenni ! Cette génération voulait se sentir en harmonie avec le monde, donc avec les autres, matériaux, plantes, bêtes et humains. « Tu es seul, pourtant tu n’es pas seul, les autres ont besoin de toi et tu as besoin d’eux. Sans eux, tu n’arriverais nulle part et rien ne serait vrai » p.66. Ses propres enfants sont des êtres particuliers, non sa propriété : « Les photos de mes enfants sur la cloison de la couchette sont floues devant mes yeux, Dieu sait pourtant que je les aime. Mais tous les enfants du monde sont devenus mes enfants, c’est tellement merveilleux que je voudrais qu’ils puissent le sentir comme je le sens » p.216. C’était l’époque où l’on vivait nu (sans que cela ait des connotations sexuelles, contrairement aux yeux sales des puritains d’aujourd’hui). C’était pour mieux sentir le soleil, l’air, l’eau, les bêtes, les autres, leurs caresses par toute la peau – réveiller le sens du toucher, frileusement atrophié et englué de morale insane du Livre chez nos contemporains.

Mousses a l orphie

La vie en mer n’est jamais monotone, elle a « cette dimension particulière, faite de contemplations et de reliefs très simples. Mer, vents, calmes, soleil, nuages, oiseaux, dauphins. Paix et joie de vivre en harmonie avec l’univers » p.99. Il lit des livres : Romain Gary, John Steinbeck, Jean Dorst – naturaliste et président de la Société des explorateurs – il est un vrai écologiste avant les politicards. Il pratique le yoga, observe en solitaire mais ouvert, écrit un journal de bord littéraire.

Deux des plus beaux passages évoquent cette harmonie simple avec les bêtes, cet accord profond de l’être avec ce qui l’entoure.

Une nuit de pleine lune par calme plat, avec ces oiseaux qu’il appelle les corneilles du Cap, à qui il a lancé auparavant des morceaux de dorade, puis de fromage : « Je me suis approché de l’arrière et leur ai parlé, comme ça, tout doucement. Alors elles sont venues tout contre le bord. (…) Et elles levaient la tête vers moi, la tournant sur le côté, de droite et de gauche, avec de temps en temps un tout petit cri, à peine audible, pour me répondre, comme si elles essayaient elles aussi de me dire qu’elles m’aimaient bien. Peut-être ajoutaient-elles qu’elles aimaient le fromage, mais je pouvais sentir, d’une manière presque charnelle, qu’il y avait autre chose que des histoires de nourriture dans cette conversation à mi-voix, quelque chose de très émouvant : l’amitié qu’elles me rendaient. (…) Je me suis allongé sur le pont pour qu’elles puissent prendre le fromage dans ma main. Elles le prenaient, sans se disputer. Et j’avais l’impression, une impression presque charnelle encore, que ma main les attirait plus que le fromage » p.120.

Moitessier La longue route oiseaux

Quelques semaines plus tard : « Une ligne serrée de 25 dauphins nageant de front passe de l’arrière à l’avant du bateau, sur tribord, en trois respirations, puis tout le groupe vire sur la droite et fonce à 90°, toutes les dorsales coupant l’eau ensemble dans une même respiration à la volée. Plus de dix fois ils répètent la même chose. (…) Ils obéissent à un commandement précis, c’est sûr. (…) Ils ont l’air nerveux. Je ne comprends pas. (…) Quelque chose me tire, quelque chose me pousse, je regarde le compas… ‘Joshua’ court vent arrière à 7 nœuds, en plein sur l’île Stewart cachée dans les stratus. Le vent d’ouest, bien établi, a tourné au sud sans que je m’en sois rendu compte » p.148. Moitessier, averti par les dauphins qu’il court au naufrage, rectifie la direction puis descend enfiler son ciré. Lorsqu’il remonte sur le pont, les dauphins « sont aussi nombreux que tout à l’heure. Mais maintenant ils jouent avec ‘Joshua’, en éventail sur l’avant, en file sur les côtés, avec les mouvements très souples et très gais que j’ai toujours connus aux dauphins. Et c’est là que je connaîtrai la chose fantastique : un grand dauphin noir et blanc bondit à 3 ou 4 m de hauteur dans un formidable saut périlleux, avec deux tonneaux complets. Et il retombe à plat, la queue avers l’avant. Trois fois de suite il répète son double tonneau, dans lequel éclate une joie énorme » p.149

Toute la bande reste deux heures près du bateau, pour être sûre que tout va bien ; deux dauphins resteront trois heures de plus après le départ des autres, pour parer tout changement de route… Je l’avoue, lorsque j’ai lu la première fois le livre, à 16 ans, j’ai pleuré à ce passage. Tant de beauté, de communion avec la nature, une sorte d’état de grâce.

Il y aura encore cette merveille d’aurore australe qui drape le ciel de faisceaux magnétiques « rose et bleu au sommet » p.178 ; ces phoques qui dorment sur dos, pattes croisées (p.139) ; le surf magique sur les lames, à la limite du « trop » (p.186) dont j’ai vécu plus tard une version légère ; les goélettes blanches aux yeux immenses (p.238).

À côté de ces moments de la Route, comment l’exploit technique des sympathiques marins techniques de nos jours, leurs clips radio matérialistes de 40 secondes d’un ton convenu de copain, leur mini-vidéos pour poster vite, leurs Tweets clins d’œil, pourraient-il nous faire rêver ? « Qu’est-ce que le tour du monde puisque l’horizon est éternel. Le tour du monde va plus loin que le bout du monde, aussi loin que la vie, plus loin encore, peut-être » p.211. Les marins à voile d’aujourd’hui font bien leur boulot ; Bernard était un nouvel Ulysse – c’est là la différence, que l’inculture ambiante risque de ne jamais comprendre…

Bernard Moitessier, La longue route – seul entre mers et ciels, 1971, J’ai lu 2012, 440 pages, €7.60
Édition originale 1971 avec 3 photos de l’auteur, occasion €10.00

La pagination citée dans la note se réfère à l’édition originale 1971.

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Michel Erman, Le bottin des lieux proustiens

michel erman le bottin de lieux proustiensUn joli et court recueil des endroits, chambres, adresses, villes, paysages et autres lieux que hantent les personnages à la recherche du temps perdu : Combray, Paris, l’Île-de-France, Balbec et Venise. Sans parler de quelques lieux indéterminés, littéraires en diable.

Écrit par un spécialiste de Proust, déjà auteur d’une biographie de l’écrivain et professeur à l’université de Bourgogne, voilà une mise en ordre alphabétique de tous les lieux mythiques.

Orné de citations avec références, agrémenté de commentaires éclairants, le lecteur amateur de Marcel Proust se réjouira des entrées telles que « appartement d’Odette », « bois de Boulogne », « cabinet sentant l’iris » (autre nom des chiottes sous les toits de Combray…).

Il lira avec intérêt « chambre de Saint-Loup » (« qui a même eu la délicatesse de placer une photo de son ami sur une petite table »), « chambre du héros à Combray » (celle des angoisses d’enfance), « Faubourg Saint-Germain » (« espace social où domine l’esprit de caste »), « maison de passe » (où tous les hommes réels sont chez Proust des femmes réinventées)…

Proust dans toute sa capacité d’invention.

Michel Erman, Le bottin des lieux proustiens, 2011, La petite vermillon éditions de La Table-Ronde, 117 pages, €7.10

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Victor Segalen, Essai sur l’exotisme

victor segalen essai sur l exotisme
Victor Segalen, mort en 1919 à 41 ans, était médecin de marine et a beaucoup voyagé. Mais ce qui l’intéressait dans « l’exotisme », n’étaient ni les impressions ni les images colorées, « cocotiers et ciels torrides ». Le lointain est comme le passé, une expérience du Divers. Il s’agit donc de sortir de soi. Cet Essai n’a été publié que bien après la mort de l’auteur, trop prématurée. Il est resté à l’état de notes, avec un plan clairement formulé. Mais le lecteur tirera profit de cet inachèvement, lisant mieux le squelette sans sa chair.

Nous sommes loin des récits de voyageurs où les choses vues sont un moyen de juger d’après sa propre culture et d’exprimer les sensations sur soi du paysage et des gens. Eux sont les touristes, « les proxénètes de la sensation du Divers » 46.

Être « exote », c’est avoir le sens de la nature « ex-humaine », la connaissance de ces forces indifférentes à l’humain, des lois immuables et sans dessein humanisé. « L’Exotisme n’est donc pas une adaptation ; n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on étreindrait en soi, mais la perspective aiguë et immédiate d’une incompréhensibilité éternelle ».

L’exotisme se ressent dans les paysages, mais pas seulement. Dans les êtres également. « La jeune fille est distante de nous à l’extrême, donc précieuse incomparablement à tous les fervents du divers » 62. Surtout la fille de Tahiti, belle, libre et puissante telle que Gauguin l’a peinte et aimée. Un exotisme non pas d’égalité mais de complément, une impossible fusion du même – qui fait tout l’attrait de la découverte, de l’exploration et de l’amour de l’autre.

Comme l’a montré Tocqueville, le régime démocratique pousse la société à vouloir de plus en plus d’égalité entre tous les membres de la société. Égalité qui va jusqu’à prendre des formes absurdes, comme le déni des sexes donnés par la nature (« on ne nait pas femme, on le devient » pousse à revendiquer le clitoris comme pénis), le déni des différences de degré dans la culture (le tag grafouillé vaut autant que la peinture de Léonard ou de Matisse), le déni de l’effort personnel et du travail (plus vous œuvrez, plus on vous impose pour donner à ceux qui ne font rien, victimes, forcément victimes).

Segalen était à l’opposé de cette tendance, dans laquelle il voyait le principe physique d’entropie envahir la société humaine. « L’Entropie : c’est la somme de toutes les forces internes, non différenciées, toutes les forces statiques, toutes les forces basses de l’énergie » 65. Autrement dit le magma informe où tout le monde est pareil, tout le monde rabaissé au plus petit commun dénominateur, tout le monde normalisé, « l’Entropie comme un plus terrible monstre que le néant » 65.

« Si je place l’Exotisme au centre de ma vision du monde, (… c’est) comme la Loi fondamentale de l’Intensité et de la Sensation, de l’exaltation du Sentir ; donc de vivre » 77. C’est par la différence que s’exalte l’existence, on se façonne en sortant de soi, de ses paresses, de ses habitudes. Le goût – personnel – est une création qui devient au contact du divers.

vahine seins nus offerte

Être femme aussi est un devenir – mais avec le sexe biologique pour base, ce que les féministes extrémistes, aussi agressives qu’incultes n’ont pas compris. Il est vrai que les États-Unis, où ce féminisme-là est né, sont ce pays où 54% croient que c’est Dieu qui a créé l’homme, où un tiers croit que la Bible a raison plus que la science sur l’évolution, où un quart croit encore que la terre tourne autour du soleil – pays où le diplôme universitaire tient plus aux performances sportives qu’aux réalisations intellectuelles.

« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre… » 79. Comme Gauguin contre l’évêque Martin aux Marquises, contre le vêtement victorien inadapté au climat, contre l’enseignement catéchiste contraire aux légendes et à la culture polynésienne, contre les interdits moraux qui visaient plus à la domination coloniale qu’au bien-être spirituel des populations.

L’universel catholique ou républicain, les missionnaires religieux ou laïcs, les clercs ou les fonctionnaires qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut – sont une expression de l’impérialisme occidental qui fait de sa puissance technique une preuve d’élection divine. Il y a un siècle, au temps du machinisme triomphant et de l’expansion maximale de l’esprit colonial, Victor Segalen retrouvait l’autre voie de la culture d’Occident, celle de Thucydide et de Montaigne, où le Divers n’est pas à dominer mais à accueillir. Non pas pour s’y convertir mais pour s’enrichir des différences – surtout pas les nier !

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – suivi de textes sur Gauguin et l’Océanie, 1904-1919, Livre de poche biblio 1999, 165 pages, €5.10

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Vladimir, Ce cri qui nous décrit…

vladimir ce cri qui nous decrit
Pascal Saint-Vanne, peintre écrivain – né à Verdun – crie en écorché vif sous le patronyme de Vladimir. Le grand prince de Kiev a décidé le baptême pour la Russie en 988 avant que son métropolite du même nom ne périsse en martyr en 1918. Pascal-Vladimir est créateur d’art brut parce qu’autodidacte sans culture du geste scolaire, exprimant sans tabou le subconscient, révolté social, anarchiste limite libertarien. Il en veut aux Normalisateurs, qu’ils soient médecins-psychiatres qui castrent chimiquement les délires artistes, les gens du marketing qui packagent le prêt-à-jouir pour le commun abêti, ou les « Mélenchon Le Pen » qui imposent impérialement leurs façons de voir aux citoyenfantiles.

« De la tripe ou du banquier, qui produit, à votre avis, l’œuvre la plus authentique ? » L’auteur éructe sa rancœur. Vlad l’empaleur enfile le monde actuel au bout de son pinceau et le lacère avec délectation de sa plume. Sainte Colère ! Dont « la rapidité d’exécution s’est faite de la lenteur ». Il enfile les mots comme des perles d’un collier étrangleur. Un exemple :

« Nous sommes au sommet d’un populaire assommé, déraisonné : il nous en pollue le salubre et l’insalubre du lugubre ou le dernier salut de l’air, et la terre n’est pas conçue pour se taire et il devrait y avoir encore à faire parmi tout ce décor ou serait-ce le corps à corps aux gestes télévisés : une dualité très perverse s’est ainsi réalisée dans cette impasse bien paisible, cette docilité mondialisée nous fronce bien des sourcils, à sa sourde vitesse : j’irais montrer mes fesses délectées dans la paresse, il en reste ainsi la baise d’un peuple défroqué… » p.25. C’est ample, dense, presque somptueux de sens à découvrir.

vladimir 1995

Lui Vladimir impose le fascisme narcissique du « narcisme » par ses « autoportraits fusionnés à la pornographie de la femme » – comme il l’explique en des textes confus où la phrase est dissociée pour mieux associer les assonances. Son « je auto-érotique » provoque, consciemment, pour faire sortir de sa coquille et réagir. Il y aurait du Rimbaud si Vladimir en avait l’âge ; bien qu’il chie les ombres comme Schiele, il y a plutôt du Artaud ou du Rotko.

« Mes couleurs n’expriment que de la vie et ne veulent rien dire ». Art à la racine, psychose. Des yeux hallucinés vous fascinent, trous noirs parmi les ombres violentes. Ils interpellent, ils appellent. Dialogue impossible, tant la raison est ici volontairement absente. Il faut subir l’assaut, se laisser hanter par les fresques qui gagnent à être vues en grand. Les couleurs sont « mortes dans la douleur », ambiance rouge pâle que perçoit le fœtus dans le ventre. Et tout ce noir. Des yeux, des trous, des ombres, embabouinées de mandibules en noir et sang sur fond de glaires, parfois. Tout l’être disparate criant la Mère.

« Rature de la nature », ce Vladimir ? Il promeut « l’acte de peindre la fièvre exaltée du nulle part », presque sartrien inclination Heidegger lorsqu’il démontre que « l’être doit disparaître avant l’après d’atteindre l’acte d’exister !…» Reconnaissez son génie dans l’acrobatie des concepts. « La schizophrénie est un luxe, très en vogue dans le chic et l’Afrique » p.107. Les textes qui accompagnent les peintures sont « le constat qu’il est urgent de constater » p.188.

vladimir 1998

Mais vous convaincre de raison sur une œuvre de passion n’est pas de saison. Il vous faut voir Vladimir, vous perdre dans ses textes qui – dissociant – associent. Vous perdre dans ses peintures expressionnistes de turbulences. Il envoûte, il crie de mots et de couleurs. Il est lui – et nul autre.

Vladimir, Ce cri qui nous décrit…, 2015, éditions La Découvrance, 215 pages et 100 photos couleurs des œuvres, préface par Luis Marcel, €29.00

Éditions La Découvrance, 10 rue Jean Perrin 17000 La Rochelle, www.ladecouvrance.net
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
Site du peintre
Estimation financière des œuvres

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Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais

lafcadio hearn pelerinages japonais
Alors qu’un cerisier du Japon est en train de fleurir dans le jardin, j’ai eu le goût de me replonger dans ce pays qui m’a toujours séduit et dans lequel j’ai effectué trois séjours. Lafcadio Hearn a eu la chance de connaître un Japon qui venait juste d’émerger de siècles de fermeture, et qui s’ouvrait au modernisme. En ce livre, suite d’articles traduits et parus dans la revue le Mercure de France, il conte ses premières impressions du Japon. « Tout est inexprimablement agréable et nouveau », note-t-il.

Lafcadio Hearn, irlandais de père mais de mère grecque, a été élevé à Dublin par une tante. Non seulement ses parents meurent très tôt, mais le gamin perd un œil à 13 ans en jouant avec ses copains. Orphelin, déraciné, exilé à 19 ans aux États-Unis (où il épouse une métisse en dépit de l’interdiction légale des mariages mixtes), il découvre le Japon avec l’ambassadeur, qui devient son ami. Après un passage créole, il se rend en 1890 au Pays du soleil levant pour y travailler comme journaliste, écrivain et professeur, épouser une fille de samouraï et en prendre la nationalité en 1896. Ami avec le président américain Theodore Roosevelt, il introduira même le judo aux États-Unis. Il mourra d’une crise cardiaque à Tokyo en 1904 – à 54 ans. Il s’était converti au bouddhisme.

Un tel personnage, né Hearn et décédé Koizumi (son nom japonais), débarque 36 ans après l’ouverture forcée du Japon au commerce international par les navires noirs du Commodore américain Perry. Il vit le meilleur de l’ère Meiji, où le Japon ancien côtoie encore le Japon qui se modernise. Ce livre, non réédité aujourd’hui (l’édition que j’ai date des années 1930), plonge cependant le lecteur dans une atmosphère surannée, celle d’une époque où les distances étaient réelles sans les avions ni l’Internet, celles où l’exil à l’autre extrémité du monde était une aventure.

En huit articles qui sont autant de chapitres de découverte, Lafcadio Hearn explore ce pays nouveau pour lui, qui le séduit tant qu’il en deviendra citoyen. Il parle de Kobodaishi et de son expertise en écriture, de Kitsuki le sanctuaire le plus ancien du Japon, de la grotte des fantômes d’enfants dédiée à Jizo à Kaka-ura, des chevelures des femmes, des âmes dont le peuple croit que chacun peut en avoir plusieurs, des fantômes, et des étudiants à qui il enseigne, qui lui font des adieux touchants lors de son départ pour le sud du pays.

Kyoto Daikakuji

C’était l’époque où la servante d’auberge, à Mistu-ura, « jolie jeune femme nue jusqu’à la ceinture, avec les seins d’une Naïade, descend la rue en courant vers l’hôtel à une allure surprenante » pour accueillir le visiteur (p.147). Et où la foule du gros village de pêcheur se presse pour regarder l’étranger par les shoji (écrans de papier à glissière) : « ce sont presque tous des jeunes gens et des jeunes filles, à demi nus à cause de la chaleur, mais frais et propres comme des boutons de fleurs. Beaucoup de visages sont extraordinairement jolis » p.150.

Outre les personnages, le paysage aussi est séduisant au voyageur. Ainsi vers Kitsuki, « il semble y avoir un sentiment de magie divine dans l’atmosphère même, à travers toute la journée lumineuse qui plane par-dessus le pays vaporeux, par-dessus le bleu irréel des flots – un sentiment Shinto » p.67.

Les premières impressions sont les plus fraîches, jeunes, printanières. Après plus de 125 ans, elles restent aussi vives qu’au premier jour sur un Japon disparu, étrangement humain. A lire pour mieux pénétrer l’âme japonaise, cette profondeur d’un peuple qui mérite à être connu et qui vaut mieux que sa façade industrielle moderne.

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais (Glimpses of Unfamiliar Japan), 1894, traduction de Marc Logé, Mercure de France 1932, 250 pages, occasion

Lafcadio Hearn, Pèlerinages japonais à lire sur Gallica.fr
Lafcadio Hearn a Bibliography (anglais)
Lire en ligne Lafcadio Hearn (en anglais)

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Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien

boris cyrulnik sous le signe du lien
Neurologue et psychiatre, Boris Cyrulnik sait écrire simplement. Même lorsqu’il use du jargon de sa profession, il s’empresse de traduire pour faire comprendre. C’est un vrai pédagogue comme on en trouve chez ceux qui s’intéressent aux êtres – et comme on n’en trouve plus chez ceux qui en font profession – si l’on en croit la cuistrerie étalée dans « les programmes ».

S’intéresser aux êtres est s’intéresser aux liens entre les êtres car, pour l’humain plus que pour les animaux, la sociabilité est primordiale : comment un petit d’homme né nu et vulnérable, qui ne sait ni se nourrir, ni se vêtir, ni se protéger, n’est enfin à peu près adulte que vers 15 ou 16 ans (mais pas encore fini), pourrait-il être dans le monde en restant tout seul ? Boris Cyrulnik, enfant abandonné et immigré exilé, s’est reconstruit peu à peu. Ce pourquoi il est probablement plus sensible que les nantis affectifs sur l’importance du lien.

Il prend les petits d’homme quand ils ne sont pas encore sortis du ventre de leur mère. Il montre par expériences (reconductibles par tout scientifique) que le fœtus entend très bien les sons, qu’il réagit aux changements, qu’il épouse étroitement les humeurs de sa mère. Ce n’est que vers 6 mois après être né que l’empreinte du père peut se construire, lorsque le bébé reconnaît les visages. Non que le père soit absent auparavant mais la mère prime, soit qu’elle se sente bien avec l’homme auprès d’elle (père biologique ou non !), soit que le mâle qui s’occupe du bébé en l’absence de femme fasse fonction de « mère » pour le nourrisson.

maman et bébé

Les mêmes expériences montrent que la différence des sexes non seulement intervient très tôt, mais qu’elle est indispensable pour que l’être humain se construise une identité sociale. Ce n’est donc pas en « élevant une fille comme un garçon » qu’on la transforme en garçon… Ce serait plutôt la mutiler, puisque les observations fines effectuées par caméra et analysées par ordinateur montrent que (maman ou papa) les adultes traitent différemment les bébés-filles des bébés-garçon. « Les garçons s’engagent dans le monde d’une manière plus visuelle, plus spatiale, plus anxieuse, plus collective et plus compétitive. Les filles s’engagent dans la vie d’une manière plus sonore, plus verbale, plus paisible, plus intime et plus affiliative » p.164. Les filles sont plus touchées, caressées ; les garçons sont traités plus rudement, on leur montre plus qu’on leur parle. La vocalise contre le postural, disent les spécialistes.

Ce n’est que lorsqu’ils ont été sécurisés par les bras maternants, stimulés par les jeux paternels, que les enfants (des deux sexes) peuvent se fondre harmonieusement dans leur groupe de pairs. Ils y apprennent la relation sociale, fondée sur l’identité et la reconnaissance de l’autre. Mais il ne peut y avoir d’ouverture aux autres sans être assuré un minimum de soi. Les comportements des petits abandonnés très tôt sont révélateurs : ils se replient sur eux-mêmes, s’auto-caressent, ne parlent pas. Il leur faut des « objets d’attachement » stables (des adultes mieux que des peluches) pour que la « résilience » s’opère. Les manifestations de joie sont plus intenses que celles des enfants aimés lorsqu’un petit abandonné retrouve la personne qui s’occupe de lui après une courte séparation.

De même, les « enfants-poubelles », abandonnés par contrainte ou par volonté, se sentent sans histoire, donc sans liens ; ils ne vivent qu’au présent, sans morale ni sociabilité. A moins que l’histoire qu’on leur conte soit socialement valorisée : alors, même sans parents réels, ils se sentent réinscrits dans la société, améliorés, ce qui les pousse à réussir leur vie. En 1945, les communistes avaient accueilli des enfants sans famille à Arcueil. Malgré les éducateurs très jeunes et inexpérimentés, malgré les conditions de pauvreté et une hygiène douteuse, 42% des enfants ont réussi le concours d’une grande école ou suivi des études supérieures. Pourquoi ? Parce que les adultes ne cessaient de leur dire : « Tes parents sont morts pour la France, pour une idée… quelle noblesse ! Tu as souffert, tu as perdu ta famille, mais c’est grâce à eux aujourd’hui que nous sommes libres… quelle dignité ! » p.274. Si vous avez des enfants, dites-leurs de temps à autre qu’ils ont été désirés, que vous tenez à eux, que vous les aimez ; dites-leurs que vous avez apprécié ce qu’ils ont fait, que vous les félicitez pour la performance réussie. Rien que cela… est tout !

papa et bebe francesco scavullo 1968

L’éthologie – la science des comportements – s’applique à l’homme comme aux bêtes. Pour les humains, elle permet de comprendre les tabous comme l’évitement de l’inceste, ou les rituels sociaux comme la parade amoureuse. Certes, les hommes ne sont pas des animaux, ils ont un cerveau plus malléable et le langage en plus. Mais il est étonnant de constater combien les schémas bêtes imprègnent les conduites humaines malgré nous. Les gestes des adultes envers le bébé sont sexués dès la naissance, l’histoire d’amour est universelle mais se différencie bien vite entre émoi hormonal et attachement – qui reproduit celui du bébé à sa mère –, montrant combien l’empreinte tout petit organise le lien et détermine même les orientations sexuelles. L’excès d’attachement à sa mère, dû à l’enfance troublée de sa génitrice, empêche de jouer, de se socialiser, d’apprendre les rituels de son groupe et à connaître l’autre sexe. On ne naît pas homo ou hétéro, on le devient… sans le vouloir. Mais quand le lien se renforce, le désir s’éteint – et c’est bien ainsi, montre Cyrulnik.

Le beau aurait une fonction biologique, si l’on en croit la truite saumonée. La nature n’a pas en général besoin du mâle, mais c’est en apportant la différence génétique que les espèces peuvent survivre à des environnements qui changent. Ce pourquoi la différence sexuelle est « économiquement » efficace, ce pourquoi donc les parents, dès la naissance et poussés par la culture sociale (qui est une sorte de génétique augmentée), traitent différemment petits garçons et petites filles. Chacun, avant d’accéder à la conscience, a été façonné par les gènes, par les parents, la famille, le milieu, la société, la culture. On ne nait pas de rien ; le nier aveugle et empêche d’évoluer. Mais rien n’empêche, une fois adulte, autonome et responsable, de corriger ses propres comportements ; le fait de se donner un idéal ou une méthode emporte l’imitation.

amis gosses

Voici un bien grand livre qui nous ouvre l’esprit, sans asséner de vérités définitives. C’est tout l’objet de la conclusion de pointer ces « butées » à franchir, qui montrent que la recherche n’a jamais de fin et qu’il faut sans cesse décentrer son regard pour remettre en cause ses certitudes. Nous sommes bien loin des slogans idéologiques des uns et des autres ! Nous sommes dans l’intelligence et l’humilité, tout le contraire des dogmes et de l’arrogance dont le « débat » sur le genre fait trop souvent montre.

Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, 1989, Livre de poche Pluriel 2012, 319 pages, €8.10

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Alain de Benoist, Mémoire vive

alain de benoist memoire vive

Mon attachée de presse favorite m’a prêté le livre d’un « sulfureux » intelligent. Connaissant la propension à l’anathème des idéologues aussi sectaires qu’envieux qui dominent trop souvent les médias en France, je me suis dit qu’il serait intéressant de savoir ce qu’un intellectuel qui n’est pas « de gauche » (espèce devenue rare) pouvait avoir à dire sur le monde d’aujourd’hui.

L’itinéraire qui va de nationaliste révolutionnaire à 16 ans au fédéralisme écologique à 70 ans mérite qu’on s’y arrête.

S’il a été dans le « mauvais » camp (comme disent ceux qui détiennent la Vérité), il a largement évolué. Autrement que ces Maos qui voulaient dynamiter le système bourgeois… et qui se retrouvent aujourd’hui bons bourgeois repus et nantis, occupant des positions de pouvoir un peu partout dans les médias, la politique et les universités, voire à l’Académie.

Ni droite ni gauche, ni révolutionnaire ni conservateur – mais conservateur révolutionnaire : tel se veut le militant de la Nouvelle droite et Alain de Benoist est son prophète. Près de 70 ans après être né, 40 ans après son mariage qui lui a donné deux garçons, un bilan paraissait nécessaire. Qu’en a-t-il été de cette vie consacrée aux idées ? vouée à la militance intellectuelle ? appelée à prêcher dans le désert ?

Il a manqué à Benoist la discipline de la thèse et l’exigence universitaire pour accoucher d’une œuvre.

Certes, il a beaucoup écrit, mais que reste-t-il au fond ? Des messages d’intellectuel engagé, pas une philosophie originale, ni même une politique. Sa cohérence sur la durée existe, mais où est-elle exposée ? Vu de droite – Anthologie critique des idées contemporaines en 1977, recueil d’articles (déjà) relus et augmentés, était une étape qui n’a pas connu de véritable suite. Alain de Benoist est comme Gabriel Matzneff (l’un de ses amis) incapable semble-t-il d’une œuvre construite, trop dispersé dans l’actualité, trop soucieux de tout avoir lu, de tout englober pour « prendre position ». Sa façon d’écrire, par paperolles découpées ajustées bout à bout, me rappelle la façon empirique dont j’ai composé mon premier livre à 17 ans (jamais publié) ; j’ai bien évolué pour les suivants (publiés).

Il est symptomatique que ces mémoires ne soient pas « un livre » mais une suite d’entretiens. Ils auraient pu être publiés en vidéo ou en CD. La table des matières découpe en cinq périodes l’existence : l’enfance, la jeunesse, la Nouvelle droite, un chemin de pensée, un battement d’aile. Le tout suivi d’un index des noms propres de 12 pages ! Il y a de l’encyclopédie, donc du fouillis, dans cette Voie dont le questionneur tente – un peu vainement – une cohérence. Elle est chronologique, ce qui correspond à une constante de Benoist : la généalogie, l’accès aux sources, le jugement à la racine.

alain de benoist

D’où l’importance de l’enfance et de la jeunesse pour comprendre le personnage qu’il s’est composé, puisque sa méthode même nous y incite.

Fils unique de fils unique, Alain est né à Tours en 1943 ; il en garde peu de souvenirs, monté à Paris à 6 ans, rue de Verneuil. Il a des origines nobles et populaires, un ancêtre paternel italien vers 880 devenu écuyer du comte de Flandres, dont les descendants naîtront et prospéreront en Flandre française. Par sa mère, il vient de paysans et artisans bretons et normands. « Aucun bourgeois », note-t-il, bien que sa propre existence parisienne dans les beaux quartiers ne soit en rien différente des petits de bourgeois qu’il fréquente, ni la profession de son père (commercial pour Guerlain) plus aristocratique que celle des autres. Lecteur invétéré depuis tout jeune, collectionneur effréné de tout, cinéphile passionné, exécrant tout sport mais adorant les animaux lors de ses vacances au château grand-maternel d’Aventon (près de Poitiers), il est solitaire « mais jamais seul », a « beaucoup de copains » mais aucun ami car il se dit timide et hypersensible. Il a été louveteau mais jamais scout, reculant au moment de la puberté.

Ses goûts (peut-être reconstruits) sont déjà orientés : il aime bien les livres de la collection Signe de piste mais avec les illustrations de Pierre Joubert, Alix en bande dessinée mais pas Batman, Hector Malot mais pas Bob Morane ; il préfère l’Iliade à l’Odyssée, les contes & légendes aux romans, il aime Sherlock Holmes et la science-fiction. Il peint dès 14 ans mais, là encore, ses goûts sont « idéologiques » : à l’impressionnisme il préfère l’expressionnisme, à l’abstrait le surréalisme… S’il aime le jazz, il déteste le rock ; s’il apprécie la chanson française, c’est uniquement du classique : Brassens, Brel, Ferré, puis Moustaki et Ferrat. Comme Céline, il déteste la saleté étant enfant. En psychologie, il préférera évidemment Jung à Freud.

Il fréquente le lycée Montaigne en section A-littéraire, puis Louis-le-Grand. L’époque était très politisée et, à 16 ans, il s’engage en politique auprès de la FEN (Fédération des étudiants nationalistes) moins par conviction qu’attiré par la bande de jeunes qu’il fréquente le week-end à Dreux, dans la résidence secondaire de ses parents. Par sa fille de 14 ans, il y fait la connaissance d’Henri Coston, antisémite notoire et ex-membre du PPF de Doriot chargé des services de renseignements ! Le jeune Alain est fasciné par ce personnage tonitruant, adepte de la fiche et qui vit de ses publications. Lui vient de découvrir la « philosophie comme grille d’interprétation du monde » p.53 et rêve de vivre de sa plume et de ses idées, comme Montherlant dont il admire le beau style et le masque aristocratique (le masque est peut-être une clé d’Alain de Benoist).

Coston le présentera à François d’Orcival, chef de la Fédération des étudiants nationalistes, et il suivra le mouvement contre la marxisation de l’université et pour l’Algérie française (lui-même n’avait aucune opinion sur l’Algérie, officiellement « département français » et pas « colonie »). La révolte des pied-noir pouvait être le détonateur d’une révolution métropolitaine attendue, tant la IVe République apparaissait comme « la chienlit ». Il devient secrétaire des Cahiers universitaires où il publie ses premiers écrits, puis rédacteur exclusif d’un bulletin interne. Il participe aux camps-école et se veut soldat-politique : « tu dois tout au mouvement, le mouvement ne te dois rien » p.65. Cheveux courts, idées courtes – auxquelles je n’ai jamais pu me faire, à droite comme à gauche.

S’il poursuit une licence en droit et une licence de philo en Sorbonne, s’il passe même un an à Science Po, il ne se présente pas aux examens car ce serait accepter « le système ». Où l’on voit que l’extrême-droite était aussi bornée que l’extrême-gauche en ces années « engagées ». Attaché par tempérament à Drieu La Rochelle, il prend comme pseudonyme évident Fabrice (le Del Dongo de Stendhal) Laroche (Drieu La Rochelle). Il rencontre ceux qui deviendront ses plus vieux amis, Dominique Venner et Jean Mabire dont le fils Halvard gagnera des courses à la voile. Le militantisme était une « école de discipline et de tenue, d’exaltation et d’enthousiasme, une école du don de soi » p.83.

nouvelle ecole oswald spenglerEn 1968, avant les événements de mai, il est embauché comme journaliste et, journaliste, il le restera.

D’abord à l’Écho de la presse et de la publicité, puis au Courrier de Paul Dehème, lettre confidentielle par abonnement. Avec quelques dissidents de la FEN qui ne veulent pas poursuivre l’activisme politique, il fonde en février 1968 la revue Nouvelle école, en référence au syndicaliste révolutionnaire français Georges Sorel, puis, les 4 et 5 mai, le GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne) qui donnera ses fondements doctrinaux à ce que les journalistes appelleront « la Nouvelle droite ». Commence alors une « période de flottements » et de « scories droitières » (dit-il) jusqu’à la fin de l’expérience Figaro-Magazine sous Louis Pauwels, au début des années 80. Il publie sur les traditions d’Europe, visite avec quelques « amis » (on disait « camarades » à gauche au même moment) les hauts-lieux européens. Il préfère naturellement l’Allemagne, l’Italie et la Scandinavie au reste. Le journalisme à Valeurs actuelles et le Spectacle du monde le firent voyager dans le reste du monde, dont il ne connaissait, hors d’Europe, que les États-Unis.

Une campagne d’intellos cathos de gauche bobo au Monde et au Nouvel observateur a été déclenchée à l’été 1979 par crainte du succès populaire du Figaro-Magazine et pour raviver « le fascisme », bouc émissaire facile de tous les manques à gauche. Classique bataille pour « les places » dans le système, pour cette génération tout juste issue de 68 et qui avait les dents longues. La publicité faite autour de la polémique a évidemment l’effet inverse à celui recherché : Alain de Benoist devient célèbre et la Nouvelle droite est considérée tant par les radios et les télévisions que par les hommes politiques, les universitaires et même à l’étranger. Alain de Benoist reçoit le Grand prix de l’essai de l’Académie française pour Vu de droite, participe jusqu’en 1992 à l’émission Panorama sur France-Culture et planche même devant les Services, appelé par Alexandre de Marenches, patron du SDECE. A cette date, le libéralisme consumériste et financier américain devient pour lui « l’ennemi principal » p.140.

Commence le chapitre 4 sur les idées, malheureusement pas aussi clair qu’on l’aurait souhaité, indigeste, souvent filandreux, parfois jargonnant.

Les questions introduisent une suite de fiches sur un Alain de Benoist « idéologiquement structuré ». Le naming, cette manie américaine, est l’une des plaies de l’auteur : il ne peut exposer une idée sans la barder de citations. Peut-être pour se rassurer, ou pour mouiller idéologiquement les auteurs, ou encore montrer combien il se rattache au mouvement des idées. Mais pourquoi a-t-il accentué cette écriture mosaïque par rapport à ses premiers écrits ?

Selon moi, deux axes donnent sens à tout le reste :

  1. il n’y a pas d’autre monde que ce monde-ci (donc pas de Vérité révélée ni de Commandement moral mais une histoire à construire et un ethnos à façonner) ;
  2. le Multiple est valorisé (donc pas d’universalisme, de centralisme jacobin, de capitalisme financier globalisé, d’égalitarisme dévoyé au Même uniforme, mais la tolérance et le refus du « ou » au profit du « et » – autre posture favorite de Montherlant, qui préservait ainsi sa liberté personnelle).

Ce qui veut dire que chacun est, sur son sol, dans sa « patrie charnelle », « en pleine conscience du mouvement historique dans lequel il vit », amené à développer sa bonne fortune – sans désirer l’imposer aux allogènes (diversité des cultures, pas de repentance) ni au monde entier (ni colonialisme d’hier, ni impérialisme étasunien d’aujourd’hui, ni universalisme occidental). L’auteur cite le russe Alexandre Douguine, pour qui l’espace est un destin, le lieu portant en lui-même l’essence de ce qui s’y développe. Tout changement d’habitus collectif altère l’ethnos et son destin – ce qui signifie en clair que l’immigration hors contrôle peut changer la civilisation même d’une aire.

krisisL’Europe est pour Benoist une réalité géopolitique et continentale opposée aux « puissances liquides » que sont les îles anglo-saxonnes, États-Unis en tête, dont le but est de nos jours « d’encercler, déstabiliser et balkaniser » l’Eurasie (Moyen-Orient compris) pour mieux contrôler les ressources. Les valeurs terriennes des trois fonctions hiérarchisées mises au jour par Georges Dumézil dans la civilisation indo-européenne (sagesse, politique, richesse) doivent primer sur les valeurs liquides (les flux, le commerce, les liquidités, le négociable) – toutes ancrées dans la troisième fonction. Même si les Indo-européens n’ont jamais existé en tant que tels (personne ne le prouve), le mythe de l’origine, critiqué récemment par l’un de mes anciens professeurs d’archéologie Jean-Paul Demoule, n’est pas plus à condamner que le mythe biblique du Peuple élu ou le mythe de la sagesse de Confucius. La vérité scientifique est une chose, la légende civilisatrice une autre. De toute façon, pour Alain de Benoist « la démocratie » est le régime préférable – lorsqu’elle fait « participer » le plus grand nombre. Mais il n’est pas de politique sans mystique et le mythe indo-européen en est une.

Alain de Benoist aime à concilier les contraires dans l’alternance, sur son modèle Henry de Montherlant. Ce pourquoi il se sent en affinité avec la Konservative Revolution allemande d’entre-deux guerres dont « les anticonformistes français des années 30 » sont pour lui proches, à la suite de Proudhon, Sorel et Péguy. Il s’agit de se fonder sur « ce qui a de la valeur » pour orienter l’avenir. Selon Heidegger, philosophe qu’il préfère désormais à Nietzsche, « l’Être devient » (ce qui me laisse sceptique), la technique désacralise le monde (là, je suis) et produit la Machinerie : une entreprise humaine nihiliste (je suis moins pessimiste).

C’est « l’ascension et l’épanouissement d’une classe bourgeoise qui a progressivement marginalisé aussi bien la décence populaire [la common decency de George Orwell ] que la distinction aristocratique » p.237. Ce pourquoi Alain de Benoist est idéologiquement écologiste, « du côté de la diversité (…) aussi du côté du localisme et de la démocratie de base » p.249. Il y a coappartenance de l’homme, des êtres vivants et de la nature. Selon « un vieil adage scandinave », « le divin dort dans la pierre, respire dans la plante, rêve chez l’animal et s’éveille dans l’homme » p.249. C’est un joli mot mais d’idée passablement chrétienne à la Teilhard de Chardin, voire évoquant un Dessein intelligent…

Arrive enfin la dernière partie du bilan, mais qui n’en finit pas de finir.

L’auteur n’a pas eu le temps de faire court… « J’ai voulu définir et proposer une conception du monde alternative à celle qui domine actuellement, et qui soit en même temps adaptée au mouvement historique que vous vivons » p.225. Ce serait mieux réussi si le message était plus clair. L’Action française, le mouvement auquel Alain de Benoist compare volontiers le sien, était plus lisible dans le paysage intellectuel. Mais lui se veut Janus, son emblème étant un labyrinthe. Le lecteur pourra lui rétorquer ce qu’il reproche à Raymond Aron : « vaut en effet surtout par la subtilité de ses commentaires et de ses analyses, moins par sa pensée personnelle » p.227. Pour Aron, c’est faire bon marché de Paix et guerre entre les nations, et des mémoires, d’une qualité dont on cherche vainement l’équivalent chez Alain de Benoist.

« Je suis un moderne antimoderne », dit l’auteur p.285. Il ne croit pas si bien dire. Son monde apparaît comme celui, avant 1789, de la société organique, de la nature encore création divine, du chacun sa place où l’éthique de l’honneur fait que bon chien chasse de race, où règnent une foi, une loi, un roi (un peuple homogène). Il est, sans surprise, contre les enseignements de genre et affirme que l’homosexualité est majoritairement génétique (p.252), sans considérer que l’éducation répressive des sociétés autoritaires (des sociétés militaires à l’église catholique et aux sociétés islamiques) fait probablement plus pour les mœurs que les gènes (il suffit de comparer les prêtres aux pasteurs). Il déplore aussi que l’écrit décline au profit de l’image, tout comme Platon déplorait en son temps le déclin de la parole au profit de l’écrit…

Le lecteur l’aura compris, la pensée d’Alain de Benoist est en constant devenir. Il n’a pas de dogme, seulement des « convictions ». Même si lui-même veut rester au-delà et ailleurs, comment sa pensée pourrait-elle se traduire concrètement aujourd’hui ? Est-ce sur l’exemple de Poutine en Russie ? Est-ce sur l’exemple de la Fédération des cantons suisses avec les votations qui ont fait renoncer au nucléaire et ouvrir des salles de shoot ? Est-ce comme les « Vrais Finlandais »qui se disent « conservateurs sur les questions morales, mais de centre gauche sur les questions sociales » ? Est-ce Aube dorée ou Vlaams Belang ? Je comprends que, par tactique politique, Alain de Benoist veuille avancer masqué, que l’on considère les idées plutôt que les positionnements, mais la multiplication des masques en politique dilue le message au point de le faire disparaître. La politique exige l’épée qui tranche entre ami et ennemi. Seule la littérature – comme le fit Montherlant – permet l’ambiguïté, le masque étant le procédé commode de dire sans être, de montrer sans le vivre. Alain de Benoist, que je sache, n’est pas Henry de Montherlant. Peut-être, comme lui, eût-il mieux fait de choisir la littérature ?

« Non pas chercher à revenir au passé, mais rechercher les conditions d’un nouveau commencement », dit Benoist p.312. Peut-être, mais nous aurions aimé moins de simple critique du présent et une vision plus claire sur les propositions concrètes d’avenir.

Alain de Benoist, Mémoire vive – entretiens avec François Bousquet, 2012, éditions de Fallois, 331 pages, €22.00

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Alexander Kent, Par le fond

alexander kent par le fond
Nous voici en 1808. Napoléon, qui restera à jamais un dictateur impérialiste pour tout Anglais bien né, reprend la guerre contre l’Europe. Il la veut à sa botte. Il a déjà conquis le Portugal et menace l’Espagne.

Les Britanniques, vus par un marin de la Navy contemporaine, engagé à 16 ans en 1940, se veulent les sauveurs du « monde libre », entendez de la liberté du commerce et des mers. Ils ne peuvent que combattre l’ogre corse, même si ce dernier a heureusement terminé la Révolution et ses massacres de la Terreur.

C’est d’ailleurs pour cela que les Français, ennemis redoutables, sont toujours vaincus dans les romans d’Alexander Kent. C’est moins fierté patriote que constat des ravages du sectarisme politique sur la valeur professionnelle. Les Français ont de bons bateaux, ils ont tout le bois nécessaire et les architectes imaginatifs – mais ils manquent d’amiraux aguerris, de capitaines entraînés et de marins biens formés. La faute à ce délire idéologique de la Révolution, où seule l’adhésion au groupe le plus braillard tenait lieu de compétence. Or on ne forme pas de bons professionnels par décret.

La paix d’Amiens, signée en 1802, est loin et la marine anglaise doit faire avec ce qu’il lui reste de navires après une décennie à guerroyer. Non seulement elle doit assurer le blocus des ports ennemis, de la Baltique aux Açores, mais aussi contrôler le trafic entre l’Afrique et les Amériques pour lutter contre la traite des Noirs, devenue illégale par acte du Parlement (mais que Napoléon a rétablie pour faire plaisir aux riches copains de son épouse créole).

Sir Richard Bolitho, anobli depuis deux volumes et devenu vice-amiral, a l’ordre de rallier le cap de Bonne-Espérance pour établir une force navale permanente, destinée à laisser ouverte la route au sud de l’Afrique. Rappelons que le canal de Suez n’a pas encore été construit et que Le Cap commande la route des Indes, vitale pour le commerce anglais. Mais, toujours un peu rebelle aux us, coutumes et hypocrisies de la « bonne » société, il obtient d’embarquer sa maitresse, Catherine, tandis que lady Belinda son épouse officielle et superficielle, qui n’aime que les froufrous de Londres, se doit d’endurer « le scandale » tout en se posant en victime du devoir – en ne manquant aucune fête.

Depuis trois volumes, les histoires d’amour fleurissent entre les protagonistes, Bolitho amiral et Bolitho capitaine (Richard et Adam son neveu), Valentine Keen le capitaine de pavillon, Allday le fidèle serviteur… Ne voilà-t-il pas qu’Adam, fringuant et 28 ans, est tombé amoureux de Zenoria, la toute récente épouse de Valentine ? Aussi ardent qu’Adam, Richard se repaît du corps somptueux de Catherine, qui lui est toute attachée. Quant à Allday, il songe au port d’attache avec l’accorte aubergiste qui tient relais non loin de la maison familiale des Bolitho.

Mais des mutins s’emparent du Pluvier Doré, bâtiment de commerce réquisitionné par la Navy qui convoie si Richard l’amiral, parce qu’il transporte la paie des soldats du Cap. Catherine, habillé en marin pour être plus à l’aise, ne manque pas de s’illustrer comme un homme dans la bagarre qui s’ensuit, une épingle à cheveux jouant le rôle de sabre. Le navire se fracasse sur les récifs faute d’être manœuvré et les naufragés s’entassent sur un canot qui mettra de longs jours pour tenter de rallier les côtes africaines, mourant de faim et de soif.

Une fois recueilli in extremis et remis, Bolitho est envoyé par les Lords de l’Amirauté aux Antilles, où Napoléon compte bien chasser les Anglais. Et c’est à deux contre un que les bâtiments de la Navy vont faire face au plus vaillant amiral français… Malgré la trahison de l’ami Thomas Herrick, amer d’avoir été accusé à tort et surtout sans vie depuis qu’il a perdu sa femme du typhus.

Mais rien ne va sans heurt. La marine est chose trop sérieuse pour être confiée à des politiciens civils – c’est pourtant ce qui a lieu. Le rang tient lieu de compétence et le Règlement maritime ou l’obéissance stricte aux ordres tiennent lieu d’imagination et d’initiative. C’est ainsi que le vieux Sutcliffe, amiral rongé de syphilis, ne supporte pas qu’on ne lui rende pas compte à St Kitts tandis que Thomas Herrick, qui a frisé la condamnation à mort en cour martiale, ne veut plus prendre aucun risque.

L’auteur oppose les courageux de l’avant aux embusqués de l’arrière, le petit peuple des marins enrôlés de force aux élites nobiliaires aspirants dès 12 ans, les professionnels aux vaniteux. Ceux qui ont de la chance sont ceux qui la cherchent, pas ceux qui restent assis le cul sur une chaise en attendant qu’elle vienne de droit ou de naissance. Toujours attentif aux humains, hommes comme femmes et même adolescents, les Bolitho oncle et neveu savent commander parce qu’ils savent être justes et se faire aimer. Simplement en reconnaissant les autres pour ce qu’ils sont vraiment. Un bon récit d’aventure aux relations très humaines.

Alexander Kent, Par le fond, 1992, Phébus Libretto 2014, 446 pages, €11.80

Les romans d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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Patrick Rambaud, Le Maître

patrick rambaud le maitre
« C’était il y a vingt-cinq siècles au pays de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï » – dès la première phrase, le ton est donné. Patrick Rambaud sait introduire une histoire, il écrit direct, avec des phrases qui tapent dans le mille. Le Maître est ce philosophe chinois antique qui n’a justement pas voulu être un maître. Il a lu Confucius mais son existence durant les Royaumes combattants l’a fait se dégager bien vite de cette sagesse de maître d’école, souple aux puissants et rigide aux faibles – tout comme Montaigne au temps des guerres de religion.

D’un ton léger mais incisif, l’auteur conte au galop la vie imaginée de Tchouang Tcheou dont le nom peut être inconnu des lecteurs, mais probablement pas son interrogation favorite : « Était-ce Tchouang Tcheou qui se rêvait en papillon ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang Tcheou ? » p.229. Il faut dire que l’orthographe française hésite sans cesse entre la francisation et la pression anglo-saxonne ; le personnage est donc écrit aussi Tchouang-tseu ou Zhuāng Zhōu.

Son existence constamment mêlée de réflexion distille une sagesse primesautière et volontiers anarchiste, au fil des événements. On connait peu sa vie réelle, seulement qu’il fut fonctionnaire et qu’il a refusé un poste de Premier ministre. Le talent de Patrick Rambaud tisse une trame plausible pour une vie qui n’a peut-être jamais existé mais qui apparaît exemplaire de la sagesse millénaire.

La base : « A dix ans, Tchouang avait saisi les fondements de la pensée chinoise, laquelle reposait sur des principes simples. Oui et non n’existaient pas à l’état naturel. Il n’y avait pas de contraires mais des contrastes ; le monde était une somme d’impressions. Les forces se combinaient, se succédaient, permutaient, s’alliaient, s’harmonisaient, se remplaçaient comme le yin et le yang, la nuit et le jour, l’ombre et la lumière, la femme et l’homme. La vie évoluait à chaque instant, rien n’était définitif » p.23. Nous ne sommes pas dans l’univers des religions du Livre, où « Dieu » a révélé aux vermisseaux humains tout ce qu’ils ont à savoir, avec interdiction de chercher ailleurs. Peut-être pourrions-nous nous inspirer aujourd’hui de la pensée chinoise ?

Le rôle social de l’intello : « Tu gardes un air sombre, tu plisses le front, tu trousse à l’occasion des sentences obscures, tu joues au passeur inspiré. Tu seras d’autant mieux inspiré que personne ne te comprendra, mais chacun cherchera un sens profond à tes paroles pourvu qu’elles soient floues : voilà ce qui compte » p.56. Il suffit d’ouvrir une chaîne de télé pour voir que ce qui compte reste ce Grand sérieux inspiré – outre gonflée de vent le plus souvent car, dès que l’on creuse un peu, la baudruche médiatique éclate.

La sagesse personnelle est de se couler dans les forces naturelles, comme un nageur se joue de l’eau. Pour être heureux, goûter les dons de la nature et pour cela s’ouvrir, faire taire sa raison bavarde qui cherche à tout théoriser. « Faire le vide. Il fallait quitter ses intentions, interrompre ses mouvements, et puis s’écouter respirer, écouter le souffle qui s’apaise, ralentit, devient imperceptible » p.150. Une fois calme, s’ouvrir à ce qui est, car le vide n’est pas le rien, mais la disponibilité. Le poète est le berger de l’être, disait il y a peu Heidegger.

Afin d’être sage et heureux, surtout fuir les spécialistes, les prophètes, les clercs, les vertueux ! Pour cela, dompter ses peurs, devenir adulte, libre et responsable. Car « de la peur naît un besoin de réconfort, du besoin de réconfort naissent les croyances, des croyances naît la vanité et de la vanité naît la haine » p.199. Hier comme aujourd’hui. Tchouang Tcheou dénonce les bonnes âmes, les soi-disant purs, les professeurs de vertu : « Tes charitables, ils guettent la souffrance des autres pour compatir en public et se donner un rôle » p.215. Parfait portrait des bobos.

« Tchouang expliqua qu’il y avait plusieurs niveaux de conscience, que la réalité était une métamorphose permanente, qu’il fallait l’épouser telle qu’elle était, sans préjugés, sans constructions savantes, et s’oublier soi-même comme cet enfant dès qu’il saurait avancer sur ses jambes » p.227. Le sage est un enfant qui joue, dira Nietzsche plus tard…

Voici la philosophie telle qu’elle était jadis et telle qu’elle devrait être de nos jours, facile à lire et à comprendre, des exemples concrets devenues fables, le style aérien qui domine son sujet et sait le faire passer dans la vie même.

Tout le monde ne tournera pas contemplatif ni oisif comme Tchouang Tcheou mais, contrairement à lui, aimera ses enfants et les élever, participera à la vie de la société voire à la chose publique. Mais la leçon de Rambaud, distillée sous couvert du Chinois, est que prendre au sérieux tout cela empêche de réussir chaque cela : la politique rend avide, la vie sociale vaniteux, l’éducation n’est ni élevage ni domptage mais élévation par discipline, l’oisiveté sans personnalité n’est que vie futile, la contemplation sans réflexion n’est que nihilisme. Il faut de tout un peu, équilibrer les contraires, nager dans l’eau selon les vagues et les courants.

Ce qui déplaît aux critiques médiatiques français qui préfèrent trop souvent être guidés par un maître vers la Vérité suprême. Or il n’y a pas de vérité, montre Tchouang Tcheou, la voie du Tao est personnelle, pas collectiviste, chemin bien plus digne d’attirer le lecteur lassé des politiciens et du sectarisme que le panurgisme médiatique. Ces lecteurs, à en croire la presse décidément indigente, sont-ils devenus si rares ?

Rambaud, le pasticheur de Roland Barthes et de Marguerite Duras (gendegôch qui se prenaient tellement au sérieux…) mais aussi de Charles de Gaulle et de Malraux (gendedroit qui s’élevaient volontiers des statues de leur vivant), a erré un temps dans le roman politique contre Nicolas Sarkozy (dont les tomes seront vite oubliés, comme le personnage). Il réussit mieux dans le roman historique, sur la Grande armée ou sur Tchouang Tcheou. Langue souple et acérée, conte léger qui vise profond, récit enlevé qui jamais n’ennuie, voici un bon roman qui se lit comme il vient et qui laisse à penser.

Patrick Rambaud, Le Maître, 2015, Grasset, 237 pages, €19.00

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Jean-François Parot, L’énigme des Blancs-Manteaux

jean francois parot l enigme des blancs manteaux

En 1761, Louis XV règne à Versailles, tandis que la ville métropole, Paris, s’empuantit de foule, de saleté et d’embarras. Nicolas Le Floch, à peine 20 ans, monte à la capitale. Il a étudié chez les Jésuites avant de commencer le droit chez un notaire. Fils naturel originaire de Guérande, il a pour parrain rien moins que le marquis de Ranreuil et est amoureux de sa fille Isabelle. Inexplicablement, celle-ci se vexe de son départ, croyant qu’il va se marier à Paris. Le lecteur apprendra la raison à la fin.

Nicolas est recommandé auprès du lieutenant général de police, Monsieur de Sartine. Il lui est confié une première mission, qui est de surveiller un certain commissaire Lardin, soupçonné de ne pas remplir son office avec la vertu qu’il faudrait, puis une seconde mission plus secrète : retrouver les papiers « égarés » (en fait volés par ledit commissaire) qui en disent long sur la politique étrangère du roi. En ces temps où tout passait par le papier et où l’honneur régnait en maître, les preuves de fourberie, d’espionnage ou de trahison ne pouvaient pardonner – même aux Grands.

Le jeune Nicolas chasse de race, nous sauront pourquoi dans l’épilogue. Il est empli de fougue et de raison, équilibre qui doit faire bon ménage si l’on en croit les philosophes. Il apprend son métier sur le tas, en observant, en testant et retenant. « Nicolas (…) se promit de mieux veiller, à l’avenir, à ce genre de détails. C’est ainsi qu’il se forgeait sa propre doctrine au gré des événements et que les règles non écrites de son métier s’inscrivaient dans sa mémoire jour après jour » (chapitre 4). L’enquête progresse, les coups de théâtre sont fréquents, l’action maintient en haleine. Comme dans les romans d’Agatha Christie, le dénouement révèle les machinations compliquées lors d’une réunion de tous les protagonistes. Ce procédé, un peu usé, n’empêche pas d’apprécier le chemin.

1759 paris carte des lieux de nicolas le flochD’autant que la vie privée se mêle à l’enquête policière, comme dans tous les bons romans de série. L’auteur se doit d’attacher son lecteur et, pour cela, de lui faire aimer ses personnages. Nicolas Le Floch prend vie parce qu’il est jeune et un peu insouciant – mais soucieux de bien faire – et parce qu’il est amoureux délaissé. Pourquoi diantre Isabelle, amie d’enfance avec qui il a juré un amour éternel, lui bat-elle froid ? Est-ce à cause de sa naissance obscure ? Dès lors, le talent doit remplacer la race et Nicolas s’y emploie, au point de faire de son patronyme anonyme un vrai nom…

Car si l’histoire est bien composée, le style attache la lecture. Du bon français très clair, émaillé de quelques mots du temps, tels crapoussin, trinqueballe, céleste (jeune homme élégant) ou taffe (avoir peur – rien à voir avec le machin branchouillard moderne). Dans le style, nous apprécions également la vie quotidienne dans le Paris du temps, finement observée chez les témoins, les historiens ou sur les gravures, distillée sans pédantisme et avec à propos. L’attrait pour la cuisine, art français en enfance mais qui intéresse déjà les nobles (les bourgeois s’empresseront de les singer), fait saliver : potage de chapon aux huîtres, pieds de porc fricassés… Les recettes nous sont même données in extenso !

Des personnages aussi divers que le marquis de Ranreuil, Isabelle sa fille, le lieutenant général de police Sartine, l’inspecteur Bourdeau, le chirurgien de marine Semacgus, le bourreau Sanson, le magistrat M. de Noblecourt amateur de bonne chère, M. de La Borde premier valet de chambre du roi Louis XV, le commissaire Lardin, le médecin Descart, le méchant Mauval au visage d’ange, croisent le chemin du jeune Nicolas et deviennent, pour certains des amis. Sans oublier le petit peuple, dont le Breton enfant trouvé se sent proche, Catherine et Marion cuisinières, Antoinette pute appelée la Satin, Tirepot l’indic porteur de chaises d’aisance, la Paulet mère maquerelle… Certains personnages sont historiques, d’autres inventés, l’auteur les mêle sans que cela fasse rapetassé.

1763 paris ile de la cite par raguenet

Né en 1946, l’auteur a suivi des études d’histoire et d’ethnologie, ce qui montre son goût de l’humain. Il a passé le concours des Affaires étrangères et est devenu diplomate, ce qui lui a laissé du temps pour ses marottes : une maîtrise d’histoire moderne sur Les Structures sociales des quartiers de Grève, Saint-Avoye et Saint-Antoine entre 1780 et 1785, sous la direction de l’historien Roland Mousnier. C’est dire s’il connait bien les lieux et la vie de Paris au 18ème siècle. Les spécialistes reconnaissent l’exactitude historique de ses descriptions.

Les enquêtes de Nicolas Le Floch, qui débutent par ce tome, ont fait l’objet d’une série télévisée sur France 2. Les films sont agréables, mais rien ne vaut la lecture pour tous ces petits détails croustillants sur le Paris d’avant la révolution.

Jean-François Parot, L’énigme des Blancs-Manteaux – Les enquêtes de Nicolas le Floch 1, 2000, 10/-18 2001, 377 pages, €7.50
Le site de la série Nicolas Le Floch

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Daniel Easterman, Incarnation

daniel easterman incarnation
La réincarnation est une croyance bouddhiste : quoi de plus rusé que de faire croire qu’un espion anglais, disparu dans les geôles chinoises, s’est réincarné en jeune garçon ? Tout le monde s’y laissera prendre et le gamin pourra quitter la Chine, être accueilli en Inde, pris en charge par le MI6 britannique, et espérer faire sa vie à l’abri avec ses parents dans un pays occidental.

Sauf que le gamin Tursun, 12 ans, s’incarne vraiment dans l’espion qu’il dit être ; il donne des confidences sur la famille de Matthew Hyde et certaines opérations secrètes des services qui échouent toujours mystérieusement. Notamment la dernière, Hong Cha, qui a repéré une gigantesque usine d’armement nucléaire en Chine, au cœur du désert du Takla-Makan, camouflée sur plusieurs étages en sous-sol. La Chine, pour obtenir dans l’avenir du pétrole vital pour son industrie en plein essor, doit vendre des armes de destruction massives à Saddam Hussein, le maître de l’Irak.

Nous savons aujourd’hui que Saddam bluffait, mais la menace était plausible en 1998. En fait, ce n’est que le prétexte à tisser une intrigue parfaite pour un thriller très réussi. Menaces sur le monde, dictateurs impitoyables, espionnage anglais, traîtres à tous les étages, sexe, petits meurtres entre amis et bisbilles familiales, action virile, initiative féminine… Vous avez un vrai roman d’aventure pour adultes, avec sa dose de tueries au goût amer (des femmes, des enfants…), de sexe hétéro torride et d’épreuves paramilitaires comme à travers un désert immense qui ne pardonne pas, aidé d’un GPS et d’une simple carte datant de mille ans auparavant.

Daniel Laing, espion de Sa Majesté, fait cocu par son supérieur hiérarchique qui grenouille surtout dans les affaires, va réussir sa mission impossible : détruire la base chinoise et son ennemi de toujours le colonel des services spéciaux communistes, empêcher la livraison des armes nucléaires, démasquer le traître au MI6, sauver un médecin femme ouïgoure dont il est amoureux et récupérer sa fille droguée… Au détriment du fils, Sam, 9 ans, le torse transpercé d’une arbalète à cause d’un chat – tandis que sa baby-sitter gît, nue, attachée sur un canapé, le corps recouvert de caractères chinois qui composent un poème.

Peu importe que Saddam Hussein ait disparu, tout est plausible dans ce roman d’anticipation et d’action : les espions anglais de haute classe sont des traîtres en puissance, par sexe et égoïsme ; la Chine joue son propre jeu en laissant proliférer les armes plus dommageables pour les pays occidentaux, plus densément peuplés qu’elle, pays immense à la démographie qui pèse ; les dictateurs arabes veulent toujours frimer, avides de pouvoir. L’auteur, spécialiste de l’histoire islamique, nous livre ici des informations documentées sur les marges chinoises des populations musulmanes, leur répression par les Han et leur volonté de se libérer du pouvoir trop centralisateur de Pékin.

Tout bon thriller a pour ressort le complot, ce pourquoi les âmes faibles prennent tout au premier degré, captivés par la vraisemblance, tandis que les critiques qui se croient malins raillent le mensonge Bush sur Saddam. Mais ce n’est absolument pas ce qui importe : le scénario est bien rodé, les coups de théâtre permanents, l’adrénaline sollicitée. Voici un très bon thriller d’un maître du genre de l’ère 1990, avant que le concept ne se raréfie avec la montée d’Internet et la vogue des séries en streaming.

Daniel Easterman, Incarnation, 1998, Pocket 2001, 666 pages, €1.04

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Jorgen Brekke, Mélodie pour une insomnie

jorgen brekke melodie pour une insomnie
Roman policier un peu décevant car trop tiraillé entre aujourd’hui et hier, 2011 et 1767. Le lecteur ne parvient pas à faire le lien entre les époques, les personnages et les circonstances, il a l’impression de chapitre en chapitre que deux histoires se juxtaposent en parallèle, sans que l’explication finale ne lève ce malaise. Pour le reste, la partie contemporaine est une enquête classique, qui met en scène des personnages de policiers typés, en Norvège.

Ce roman est la suite du Livre de Johannes, chroniqué le 9 avril. Il reprend les mêmes personnages.

Odd Singsaker est enquêteur mais opéré du cerveau, amoureux d’une Felicia américaine mais père d’un grand fils et amant d’une amie commune plus jeune que lui, Siri. Dans la neige d’une nuit de Trondheim, une jeune femme qui chante est retrouvée non seulement assassinée (ce qui est banal en roman policier) mais égorgée d’une oreille à l’autre et les cordes vocales ôtées (ce qui donne un indice). Mais le lecteur, même futé, sera baladé d’un coin à l’autre de la ville, d’un suspect à l’autre, d’une époque à l’autre, sans trouver plus qu’une chatte ses petits.

Car le névrosé obsessionnel paranoïaque (cette combinaison est-elle possible en psychiatrie ?) qui au final est le coupable reste tout à fait insignifiant dans la vie quotidienne. Il est rusé en plus, et habile ès nouvelles technologies (Internet, mails, mobiles). De quoi dérouter la vieille génération flicarde qui en est toujours à prendre des leçons auprès de la jeunesse. Pour le plus grand mal de ladite jeunesse, lorsque le coupable s’en aperçoit…

C’est une boite à musique qui met sur la piste, car la mélodie n’existe pas en référence. Une adolescente de 15 ans est enlevée parce qu’elle chantait fort bien à la chorale. Y a-t-il un lien ? L’enquêteur suit la piste des proches, la mère qui ne s’entendait pas avec sa fille en plein âge révolté, le petit copain de 15 ans fluet mais amoureux – et qui a mis la fille enceinte… -, le chef de chorale qui aime un peu trop peloter sans vergogne la jeune chair.

Tout le suspense réside en cet enlèvement : les policiers norvégiens, aussi lents que méticuleux, vont-ils arriver à temps pour libérer l’ado et son fœtus des griffes délirantes qui veulent la faire chanter ? Un chien y passe, une jeune policière, et rien n’avance. Que le roman qui, péniblement, entrecroise l’époque ancienne pour faire volume, sans que cela apporte vraiment à l’histoire. Jusqu’à un gros tas de neige sous lequel tout le monde se retrouve.

Tout se dénoue après quelques palpitations. Bon roman mais sans plus, trop découpé et trop digressif pour être vraiment efficace. Mais on ne s’ennuie pas et l’on se dépayse dans le nord européen, c’est déjà ça.

Jorgen Brekke, Mélodie pour une insomnie, 2013, traduit du norvégien par Catherine Bruy, Livre de poche 2014, 432 pages, €7.60

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Yasuhi Inoué, Le faussaire

yasushi inoue le faussaire

Le faussaire est la première et la plus longue des trois nouvelles du recueil. L’auteur doit écrire la biographie d’un peintre célèbre, mais il peine à s’y mettre. Comme il s’agit d’une commande de la famille, il se résigne et fait une découverte : un ami d’enfance du peintre célèbre l’a suivi comme son ombre – mais il est devenu faussaire, son double inversé. Plus doué que lui à l’adolescence, il s’est retrouvé moins habile et moins connu. Jaloux, son heure étant passée, il a tenté de s’accrocher en peignant des imitations, chaque fois se faisant prendre au bout de quelque temps. Il est mort oublié, dans la misère, après avoir tenté de se reconvertir en artificier. Mais, là encore, il a cherché vainement à recréer dans ses pétards le violet-bleu de la campanule… Ce qu’il peignait pour lui était pourtant de qualité, même si les paysans à qui ses dessins furent donnés ne savaient pas l’apprécier. Croiser le destin d’un génie étouffe votre génie, le hasard règne en maître. A moins que chaque bon génie ait toujours son jumeau maléfique, son miroir humain. Allez savoir, avec Inoué !.

Obasuté est le nom d’une montagne où, jadis, on abandonnait les vieux devenus un fardeau. Mais était-ce vraiment pour raisons économiques ? Par des discussions avec sa propre mère, le narrateur se prend à en douter. Les vieux veulent se défaire des liens sociaux aliénants qu’ils ont subis durant des décennies au service de la société, de la famille et des enfants ; avant de mourir, ils veulent être libres. Peut-être est-ce la vraie raison de cet « abandon » : non pas une raison négative mais une raison positive, se retirer dans la solitude d’un ermitage pour y finir paisiblement ses jours… Rien n’est clair dans les raisons des hommes. Ainsi dit Inoué.

Pleine lune conte la succession quasi automatique des dirigeants de grandes entreprises, dans le Japon à l’école américaine d’après-guerre. Chacun d’eux est maître absolu durant son règne, faisant monter ses disciples et combinant son clan. Jusqu’à ce qu’un plus fort s’impose, ralliant à lui les arrivistes et les plus jeunes. Chacun est en partie responsable de son propre échec. C’est la pleine lune, par son éclairage impersonnel, qui révèle l’usure. La fête de la pleine lune en entreprise est l’occasion de mesurer qui va devenir patron ; lorsque la silhouette apparaît comme un spectre, le remplacement n’est pas loin. Chez Inoué, la nature – indifférente – révèle les travers humains : celui de se croire important, celui de se croire aimé, celui de se croire éternel.

Rien de pathétique, mais un constat froid : les choses sont telles qu’elles sont (et non comme elles devraient être) ; chacun est tel qu’il est, avec sa grandeur et ses faiblesses (et non un héros idéal). Qu’est-ce que le destin, au fond, sinon la rencontre des qualités humaines plus ou moins développées avec l’environnement et l’histoire ? Quitter la vie, quand on est ambitieux, peut se faire en s’accrochant à tout prix ou en laissant la place. Quelle est la voie la plus sage ?

Chacun est seul et le ratage peut être un succès parce que l’on colle à son double ; parce que l’on est conscient de l’ambivalence des choses. Contempler la pleine lune, une fois abandonné, n’est-il pas la parfaite vision du vide ? Contes noirs, contes réalistes, contes très humains. Inoué n’arrête pas de nous surprendre.

Yasuhi Inoué, Le faussaire, 1951-1958, Stock la Cosmopolite, 2004, 150 pages, €7.65

Les romans de Yasushi Inoué chroniqués sur ce blog

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Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français

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Qui a vécu sa jeunesse entre 1967 et 1987 lira avec passion ce livre. Il retrace la vie parisienne, idéologique et activiste de ces années-là. L’éditeur est spécialiste des vies exemplaires et a déjà publié la vie l’Al Capone, le testament de Lucky Luciano, les confidences de J.E. Hoover, les histoires d’espions ou de P.J. de Charles Pellegrini, les rires de Spaggiari et les braqueurs des cités de Rédoine Faïd – entre autres. Il s’intéresse ce mois-ci à René Resciniti de Says, flambeur déclassé, barbouze élégant et possible tueur de Pierre Goldman (demi-frère aîné de Jean-Jacques, l’idole des années 80 et enfoiré de première pour les Restau du cœur) – tueur possible aussi d’Henri Curiel (fils de banquier juif égyptien, communiste et anticolonialiste), plus quelques inconnus nécessaires.

Possible, car rien n’est sûr malgré le titre accrocheur, même si les présomptions sont fortes, encore que le brouillage des pistes soit la spécialité des « services » parallèles, notamment sous de Gaulle (avec Foccart), Giscard (avec Debizet) et Mitterrand (avec Grossouvre). Pourquoi Goldman ? (dont j’ai parlé ici) – Parce qu’il représentait aux yeux de la droite au pouvoir tout ce que le gauchisme post-68 avait de repoussant : l’arrogance d’un juif polonais délinquant, la pression jamais vue des intellos de gauche sur la justice, l’impunité d’un braqueur qui aurait tué deux pharmaciennes et blessé un policier. Pourquoi Curiel ? Parce que cet internationaliste marxiste, il y a peu traître à la patrie en portant des valises pour le FLN algérien, était devenu le centre d’une nébuleuse d’aide aux terroristes gauchistes, dont Carlos a été la figure la plus meurtrière. René de Says a tué sans état d’âme ni passion ; il n’était pas un tueur psychopathe mais un activiste politique, convaincu d’agir pour le bien de la France.

René, dit Néné, baisait bien avant sa majorité les sœur Nichons, devant ses copains ébahis. A 15 ans, en 1967, il avait la virilité précoce et la prestance de l’adolescent affranchi, étreignant déjà et régulièrement les filles du Lido près de chez lui, et couchant un mois entier avec sa marraine à la trentaine épanouie. Il avait dû commencer à 12 ou 13 ans et les collégiens et collégiennes de son âge, dans la famille de l’auteur, en étaient fascinés. Néné n’avait pas attendu mai 68 pour jeter l’austérité puritaine aux orties et bafouer l’autoritarisme suranné des dernières années de Gaulle. Ce pourquoi il n’a jamais été sensible aux sirènes sexuelles du gauchisme, dont on se demande s’il aurait eu tant de succès s’il n’avait pas encouragé la baise entre tous et toutes, selon les multiples combinaisons de Wilhelm Reich… D’ailleurs le marxisme du Parti communiste est devenu brutalement ringard en quelques mois, alors que les cents fleurs du maoïsme et la prestance christique de Che Guevara enflammaient les passions. Baisons rimait avec révolution alors que votons était piège à cons. C’était l’époque – bien décrite aussi côté mœurs par Claude Arnaud.

Mais nous sommes avec René dans l’aventure. Ce « garçon de bonne famille à la réputation de voyou » (p.25) est aussi à l’aise au Ritz qu’au bordel. Il aime les putes et les fringues, avant l’alcool et l’adrénaline. Il n’a pas froid aux yeux ni la morale en bandoulière : ce qu’il ne peut s’offrir, il le vole – habilement – ou monte une arnaque pour l’obtenir. A demi-italien, il a le sens du théâtre ; même sans le sou, il a celui de la prestance. Son bagout et sa culture font le reste. Abandonné par un père volage qui n’a jamais travaillé mais qui descend d’un neveu du comte Sforza, célèbre antifasciste, il fait le désespoir de sa mère mais revient toujours à elle. En bon déclassé, habitant un minable deux-pièces – mais sur les Champs-Élysées – il est séduit par le baroque désuet de l’Action française, malgré le titre racoleur et faux du livre qui en fait un « fasciste ».

Christian Rol, petit frère d’amies de Néné et journaliste aujourd’hui à Atlantico, n’hésite pas à en rajouter pour faire monter la sauce, poussant la coquetterie jusqu’à déguiser nombre de témoins par des pseudonymes « pour protéger ses sources » – tout en lâchant un vrai nom page 308, sous couvert d’un article cité d’un obscur canard que personne n’aurait jamais cherché. Que valent des « témoignages » qui doivent rester anonymes ? Ce pourquoi le dernier tiers du livre est assez mal ficelé, redondant, citant de trop longs passages d’un journal intime insignifiant ou un dithyrambe nécrologique de peu d’intérêt. Christian Rol, c’est clair, est un conteur d’histoire au style action, un brin hussard, mais pas un journaliste d’investigation.

Et c’est dommage, car les 200 premières pages sont captivantes, replaçant bien les personnages dans le contexte d’époque, les jeux de guerre froide, le terrorisme à prétexte palestinien, la trahison des clercs qui, par lâcheté, hurlent avec les loups, l’explication universelle par un marxisme dogmatique revu et simplifié par Trotski et Mao, la haine de classe des petit-bourgeois qui veulent devenir de grands bourgeois à la place des grands bourgeois (ce qu’ils feront sous Mitterrand), la haine de génération envers les vieux cons, encouragée par Sartre de plus en plus sénile à mesure des années 1970. L’extrémisme de gauche a secrété de lui-même un extrémisme de droite, moins dogmatique et plus romantique, habité de la fureur de vivre des enfants du baby-boom, trop nombreux et avides d’exister dans une société coincée par la petite vertu des années de guerre mondiale et de reconstruction. L’auteur note de René « sa bohème et sa nature profondément libertaire » p.62.

Gauchiste, ne te casse pas la tête, on s’en charge ! était le slogan minoritaire de ces années de guerre civile en faculté. L’engeance du progressisme bourgeois, qui allait donner le bobo dans sa crédule bêtise et son narcissisme de nanti, était la mode à combattre. Sans avoir été de ce bord, je le comprends dans son époque. La pression médiatique des quotidiens contaminés tels l’ImMonde, le Nouveau snObs, l’Aberration, le Mâtin des paris et autres LèchePress (titres parodiques inventés ces années-là) était telle qu’elle suscitait son antidote, par simple santé mentale. Dès qu’on voulait penser par soi-même, il fallait quitter la horde, lire autre chose que le Petit livre rouge ou Das Kapital, analyser autrement que par les structures marxistes faites de rapports schématiques de domination.

Néné et ses copains ne s’embarrassaient pas d’intellectualisme ni de théorie ; ils aimaient la France, vieux pays du sacre de Reims, et n’aimaient pas ces idées immigrées de la philosophie allemande. Ils baisaient comme les gauchistes – mais surtout les filles, pas les garçons comme leurs adversaires, encore moins les enfants ; ils faisaient le coup de poing comme eux – mais avec plus de conviction et trop souvent à deux contre dix ; ils étaient surtout moins lourdement « sérieux », nettement plus potaches. Au point d’aller fesser JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber lui-même !) en pleine conférence devant les bons bourgeois d’Angers.

Faute de vouloir se caser avec emploi, épouse et gosses, nombre de ces rebelles sans cause se sont engagés. Pour René, ce fut dans les parachutistes, au 9ème RCP où il deviendra caporal-chef. Mais toute hiérarchie lui pèse, les putes lui manquent et les fringues militaires ne valent pas les costumes sur mesure de son tailleur Cohen, ni les pompes Weston sans lesquelles il se sent en tongs. Après les paras, ce sera l’engagement au Liban, côté phalanges chrétiennes contre les « islamo-progressistes » financés par l’URSS, puis au Bénin avec Bob Denard pour un putsch manqué à cause du manque d’envergure stratégique dudit Denard – qui laisse sur le tarmac une caisse emplie d’archives, contenant les noms et photos des papiers d’identité de tout le commando ! Le portrait du mercenaire, page 167, vaut son pesant de francs 1980.

Ce n’est que page 179 qu’on assassine Henri Curiel, et page 185 Pierre Goldman. Sur ordre du Service d’action civique (SAC) mais pour le compte d’autres commanditaires : Poniatowski ? le SDECE ? les services secrets sud-africains ? Gladio ou la CIA ? On mourrait sec dans la France giscardienne : Jean de Broglie, Robert Boulin, Jean-Antoine Tramoni… Curiel et Goldman ont été pris dans cette mixture inextricable de paranoïa barbouzarde et de liaisons internationalistes-progressistes manipulées par les grands de la guerre froide. Rien de personnel, rien que le nettoyage d’agents de la subversion. Est-ce réalité, est-ce vantardise ? peu importe, au fond. Ce qui compte est le roman d’aventure de ces années, l’amoralité de cette génération qui a explosé en 68, la vie accomplie avant trente ans, comme Achille, Alexandre ou Jésus…

René de Says a encore arnaqué des Chinois des Triades, fait la bringue avec l’ex-Waffen SS Christian de La Mazière, témoigné dans Le chagrin et la pitié de Max Ophüls, mais le cœur n’y était plus. Difficile de rester un flambeur marginal épris de la patrie et des filles, une fois passée la vigueur exceptionnelle de la jeunesse. René l’aristo à demi italien reste un clochard céleste qui a vécu mille vies, mais a toujours été hanté par le néant. Sa fin, à 61 ans, est dérisoire : Néné le Camelot est mort d’une tranche de gigot, en fausse-route à Fontenay.

Si ce livre n’est ni « une bombe », ni la révélation « de l’homme qui tua Pierre Goldman et Henri Curiel », il est surtout le roman politique d’une époque, de l’autre côté de la mode. Ce qui est rare, d’autant plus passionnant.

Christian Rol, Le roman vrai d’un fasciste français, avril 2015, éditions La manufacture de livres, 314 pages, €19.90

Éditions La manufacture de livres – attachée de presse Guilaine Depis – 06.84.36.31.85 guilaine_depis@yahoo.com

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Pierre Goldman

pierre goldman souvenirs obscurs d un juif polonais ne en france
« Youtre, Polack et Rouge », voilà résumé en termes d’argot le portrait collé à Pierre Goldman, dit Goldi. Le fait même que ces termes argotiques existent montre déjà à quelle marge Goldman a pu appartenir. Pour ajouter à son exclusion, disons encore qu’il se présente comme un intellectuel et comme un violent, oxymore fasciné par la guérilla. Que faudrait-il de plus pour qu’un petit-bourgeois pas doué le haïsse ? Il fut d’ailleurs haï. On l’a même assassiné en pleine rue, à coups de feu. Qui ? Nul ne le saura sans doute jamais. Encore que tout finisse par se savoir…

Pierre Goldman avait écrit un livre, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France. Paru en 1975, il tentait l’esquisse d’un portrait. Condamné pour un meurtre qu’il a toujours nié, et pour des hold-up qu’il avait avoués, il a eu le temps d’écrire en prison. Il avait peut-être besoin de savoir et de dire pourquoi il était là, ce qu’il en était de son apparence, de ses actes, ce que la société condamnait en lui. Par-delà son banditisme à main armée, l’intéressant est cette peinture qu’il tente de l’intérieur. Un homme se raconte, et tout le prix est dans ce discours sur soi.

Né en juin 1944 d’une mère polonaise et d’un père juif FTP, il ne vit que deux ans avec sa mère, indésirable en France. Il passe de deux à six ans chez « diverses personnes » puis son père, marié à une autre, le prend avec lui. « Je ne fus, enfant, ni heureux, ni malheureux » p.32. Voire. Des origines obscures, pas de mère présente, une tête d’Afrique du nord – haine et exclusion devaient déjà se manifester. En témoigne la jeunesse, et le sentiment aigu d’être – à jamais – un déraciné : ni famille, ni copain, ni village, ni métier, ni patrie. « A Israël, comme à toute terre, j’étais étranger. J’étais trop Juif pour être ou me sentir Israélien. J’étais trop Juif pour, en un sol, m’enraciner » p.62. D’où son recours au marxisme, par amour pour son père et par désespoir de fraternité. « Dans le communisme, c’est de fraternité internationale qu’ils rêvaient, d’un internationalisme et d’un socialisme où le peuple juif, leur identité juive, ne seraient pas abolis » p.29. Il évoque les amis de son père, résistants communistes apatrides, et de l’Affiche rouge. Mais il plaide aussi pour lui.

Exclu et meurtri, il ne peut accepter les cultures de maître. Ainsi il pratique quelque temps le karaté, à 20 ans, mais « je pratique les mouvements de samouraï et je pense que le Japon traditionnel fut aux côtés des fascistes allemands. Je suis complètement étranger à cet exercice martial, à cette culture, et il faut que je me brise pour m’y plier, pour y entrer » p.43. Fantasme d’inculte : les samouraïs pratiquaient le sabre, pas le combat à mains nues, qui était l’’art des paysans n’ayant pas le droit de porter les armes… Il n’y eut d’autre part aucun « fascisme » en Allemagne, mais bel et bien le nazisme, ce qui est quelque peu différent. Goldman aime à se bâtir des boucs émissaires, ce qui lui évite de réfléchir sur lui-même.

pierre goldman

Son sentiment est très profond contre les Allemands et les Japonais ; il est aussi raciste qu’ils le furent. Son amour déçu pour l’Europe a viré en haine morbide de soi (qui ne peut s’intégrer) et des autres (qui rejettent son refus). Un tel refoulement ne peut que faire surgir des images sadomasochistes. « Un soir, dans un bar antillais, je vis un légionnaire allemand, abondamment décoré, danser avec un travesti noir, sur une musique africaine, amoureusement. Je trouvais une certaine importance à ce spectacle » p.63. Tout y est : homme, allemand, blanc, bourgeois, militaire, décoré – le summum idéal du type européen se commet – avec délices – avec un travesti noir, colonisé, prolétaire, homo. La subversion du renversement de toutes les valeurs est difficilement plus complète.

Goldman aime à fréquenter les Noirs justement, poussant son déracinement jusqu’à l’absurde. « Je ne cherchais pas chez les Guadeloupéens une appartenance, un enracinement qui m’aurait délivré de l’exil, de la séparation. Je ne jouissais précisément que de mon exclusion fondamentale, et qu’en cet espace noir où je me sentais bien, je fusse comme un autre étranger, un être venu de sphères indéfinies, sans nature déterminée » p.68.Cet attraits pour les Noirs a quelque chose d’irrésistible et de morbide. Goldman aime en eux sa propre négation, comme s’il cherchait dans la noirceur de peau, dans la pauvreté et dans l’ascendance esclave fantasmée une autopunition, une humiliation totale. « Le chant des tumbas me transportait dans une violence splendide où mort et plaisir, enfin réunis, m’apaisaient d’être privé d’éternité. Dans cette musique, la mort devenait un désir sensuel et j’en avais un appétit intensifié de combattre » p.64.

Il y a en Goldman un Étranger de Camus. D’où son étonnante « mélancolie de la mort » qui le terrasse à plusieurs reprises. « Je ne sentais qu’à la mort et cela m’était insupportable parce que cela m’abolissait le moindre plaisir, si quotidien et banal fût-il » p.42. Le mal de l’âme agit sur le corps même, en ses réflexes quotidiens.

Le mépris conduit au désespoir et à cette forme de suicide qu’est, pour quelqu’un élevé en Occident, la haine de la culture. La guérilla en Amérique latine, les braquages à main armée, sont des tentatives de révolte contre une société qui le rejette absolument. Ainsi peut-on tenter de comprendre Pierre Goldman. S’est-il compris lui-même ? Il n’a pas assez vécu pour le dire.

Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France, 1975, Points 2005, 311 pages, €8.10

Mais pourquoi parler sur ce blog de Pierre Goldman, mort en 1977 ? Parce que l’on sait désormais qui l’a tué… Scoop ? Peut-être. Rendez-vous dans deux jours ici même.

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