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Michel Déon, Bagages pour Vancouver

Dans cette suite de Mes arches de Noé, l’auteur conte ses rencontres, ses maîtres littéraires et ses anti-modèles. Ainsi de Coco Chanel, dont il a écrit avec elle une biographie, qui ne sera pas publiée tant la modiste affabulait et avait peur que cela se sache. Ou Dali, provocateur par timidité, devenu un ami après qu’il eut traduit sa Vie secrète mais qui a mal fini, vendant à l’encan son talent en se contentant de signer une feuille blanche. Il découvre Sagan, mais elle signe chez Julliard ; Christine de Rivoyre sera publiée grâce à lui. Elle lui fera découvrir l’Irlande, puis sa future femme.

L’auteur évoque aussi sa « face cachée » en la personne de Charles Orengo, directeur littéraire de Plon, qui a poussé son premier roman Je ne veux jamais l’oublier au rebours du diktat existentialiste qui régnait alors. Et la joyeuse bande des « hussards » de la Revue de la Table ronde loin de « l’aimable mystification politico-littéraire » (p.134) d’un Sartre régnant sur les lettres comme un censeur stalinien. « La revue Les temps modernes », rappelle Michel Déon, « évoquait une sorte de tribunal révolutionnaire permanent. Encadré de lieutenants au doigt sur la gâchette, Sartre condamnait sec, sans convoquer la défense ni accorder circonstances atténuantes ou sursis » p.127. « Sartre dogmatisait avec une hargne aveugle sans mesurer que tout ce qu’il s’acharnait à détruire en lui-même et autour de nous risquait d’être reconstruit au sein d’une nouvelle tyrannie bien plus inhumaine que celle qu’il accusait » p.128.

Mais la leçon d’alors n’a pas été retenue par les mélenchonistes et autres tyranneaux anti-tout qui savent mieux que tous ce qui vaut pour tous. « La politique est l’art du relatif et du possible, tout ce qu’un doctrinaire ne supporte pas et contre quoi il enrage de se sentir toujours impuissant, toujours pris au dépourvu » p.128. Et ces bourreaux de bureau, ces philosophes de tribune, se contentent de tonner, ils ne mettent jamais leurs mains pures dans le cambouis. « Je ne sais pas qu’un seul de ceux qui luttèrent avec parfois du talent pour la ‘libération’ de l’Indochine ou l’indépendance de l’Algérie soit allé à genoux demander pardon à ces peuples troqués contre le confort de la métropole à des dictateurs ou des militaires auprès de qui le père ou la mère Ubu sont l’image de la raison et de la morale » p.182.

Passent alors les compagnons littéraires, Fraigneau, Nimier, Blondin, Jacques Laurent, plus ou moins oubliés, sauf des happy few. Et les nuits parisiennes où les rencontres du monde entier étaient bizarres, mais il fallait se coucher tard.

Pour les maîtres, Stendhal, bien-sûr pour l’écriture et l’Italie, mais aussi Giono pour le héros et Chateaubriand pour les voyages. Sauf que « le voyage est d’abord oubli de soi et jamais Chateaubriand ne s’oublie » p.237. Mais l’émotion grecque reste intacte : « A l’apparition du Parthénon, le cœur s’arrête. L’Occident a commencé sur cette colline. Le soleil écrase la ville lépreuse, exhausse le monument des monuments » p.241. Pour Montherlant, « c’est entre les lignes qu’il faut découvrir un des objets de sa quête : l’aventure est amoureuse. Plus que souvent, cette aventure reste inachevée, mais elle laisse dans la mémoire le goût d’un rêve ininterrompu que l’imagination prolonge, embellit, mène à son terme ou transcende » p.244.

C’est ainsi que l’auteur écrit ses romans : « Le départ est un paysage, une voix, une silhouette, une couleur de cheveux ou d’yeux, quelques mots perçus au vol, et même souvent une page d’un auteur aimé, un tableau que pour des raisons inexplicables on préfère » p.247. Tout est prétexte à rêver et inventer. « Chaque livre est une histoire d’amour commencée dans l’exaltation, poursuivie dans la peine et l’hésitation, terminée dans la sagesse » p.248.

Ne pas hésiter à se lancer. Car malgré le poids des maîtres et des exemples, les incitations de l’amitié, l’imagination doit se nourrir de neuf. Ce pourquoi – dernière phrase du livre – « Le moment est venu de faire ses bagages pour Vancouver ». L’auteur, pour se renouveler, va passer un mois avec les Indiens Haislis « à pêcher, chasser, marcher ».

Ecrit d’une plume alerte, comme avec jubilation pour la vie qui a passé à cent à l’heure, ce court essai de biographie littéraire en dit beaucoup sur l’auteur, mais aussi sur son époque.

Michel Déon, Bagages pour Vancouver, 1985, Folio 1987, 252 pages, €8.20

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Restaurant Le Relais de l’entrecôte à Paris

Invité à rencontrer un ancien collègue dans le quartier professionnel où j’ai exercé un temps, je me suis retrouvé au 15 rue Marbeuf – nom prédestiné (sauf que beuf vient du norrois village) – pour un déjeuner de bœuf et patates salade. Le Relais de l’entrecôte est l’une de ces brasseries parisiennes où, pour une trentaine d’euros, vous vous installez sans réservation et sans avoir à réfléchir avec une formule unique : salade verte aux noix, contre-filet tendre avec sa sauce maison et ses fines pommes de terre frites.

Ce paradis de la bouffe à l’ancienne fait recette car la salle – très grande – ne désemplit pas. Dès qu’une table se libère, elle est aussitôt prise d’assaut, malgré la chaleur lourde de cette fin de juin. Un ballet de serveuses en costume noir et tablier blanc officie entre les tables, laissant au chaud sur des bougies les plats métalliques des pommes allumettes et des entrecôtes. Elles sont servies en deux fois pour que rien ne refroidisse. La sauce au beurre, au thym, à la crème, à la moutarde et au foie de poulet (dit-on, le « secret » donne une aura de mystère) fait toute la saveur de la viande, dont il ne reste que la consistance pour juger de la qualité.

Elle est au rendez-vous (il n’y a guère que la baguette qui soit sèche), mais comment expliquer cet engouement pour de l’anti diététique et de l’anti écologique au moment où la planète entière (sauf la Trompe yankee) se met au politiquement correct du cuit-vapeur et du vegan ? C’est qu’il n’y a pas que les financiers et auditeurs du quartier, ni même les journalistes d’Europe 1 de la rue François 1er toute proche, qui viennent s’y sustenter à déjeuner. Nombre d’étrangers viennent là tester l’excellence française : le steak-frites ! Anglais, Américains, Hollandais, Allemands, Japonais, sont quelques-unes de ces nationalités repérées ce midi-là à s’empiffrer de gras et de viandeux du terroir bien français en goûtant un ballon de rouge biologique Château de Saurs (cru du Tarn) – propriété de la famille Gineste de Saurs dont le grand-père a fondé le restaurant en 1959.

Dont une table à angle droit de la nôtre, où une famille anglo-saxonne entière, peut-être américaine, fêtait les 14 ans d’un fils, le chœur des serveuses en noir entonnant d’une voie de (fausse) vierge le Happy Birthday de rigueur en portant comme le Saint-Sacrement un gâteau individuel à la bougie unique. Le grand frère (ou le cousin), 16 ans, moulé dans un tee-shirt blanc et deux chaînes métalliques au cou, assis à côté de l’impétrant, lui malaxait la touffe – celle de la tête en public – tandis que le petit frère, 11 ans, titillé par ces mystères, flashait comme maman au smartphone la bête adolescente fort décolletée par la chaleur et les hormones assise en face. Touché de ces attentions à lui personnellement destinées, et troublé de se voir le point de mire du public applaudissant, le gamin de la minute d’avant en est devenu homme d’un coup. Il en a, d’émoi, laissé sur la table la moitié de son dessert – pourtant un sévigné !

Malgré la presse et la touffeur d’orage (il pleuvra avant la fin du repas), les serveuses débordées ne débordent pas de cette acrimonie habituellement prêtée au service en France ; elles s’efforcent de rester aimables. Il est vrai que l’on peut mal tomber. Chez l’une d’elle, le sourire n’est pas naturel et le masque d’ennui ne s’éclaire que rarement, mais peut-être est-elle ainsi dans la vraie vie ? Celle qui nous a servis gardait sa bonne humeur, bien qu’affairée à installer, prendre la commande du vin ou de l’eau pétillante et de l’à point du steak, à livrer le plat par moitié puis à revenir pour le reste, à demander si tout a bien été, puis à livrer les desserts et les cafés…

Ne faire que ce que l’on sait bien faire est la règle de l’excellence entrepreneuriale aujourd’hui. Inventé aux tous débuts de la République Cinquième, le concept était en avance et n’a pas démérité. L’essentiel réside en l’approvisionnement de qualité en salade, pommes de terre et viande. Le plus dans le service et le choix des desserts. Pour le décor, on ne demande rien, sinon de n’être pas trop serrés ni trop bousculés durant le coup de feu vers midi et demi une heure. Les grandes affiches ringardes pour le Picon ou autres réclames des années 50 donnent un air de bistrot traditionnel à cette enseigne qui se décline en quatre adresses, trois à Paris et une à Genève. Pourquoi changer une affaire qui marche ?

Le Relais de l’entrecôte, 15 rue Marbeuf, Paris 8ème, 01 49 52 07 17

Mais aussi

  • 101 boulevard du Montparnasse, Paris 6ème (01 46 33 82 82)
  • 20 rue Saint-Benoît, Paris 6ème (01 45 49 16 00)
  • 6 rue Pierre Fatio, Genève (022 310 6004)

Site officiel

La note Wikipedia en anglais pour attirer le touriste

Quelques commentaires plus ou moins amènes (et comme d’habitude assez injustes, le petit ego en « réaction » contre une minime atteinte à sa majesté fait le plus souvent de son cas unique une généralité, selon le travers trop français)

 

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Michel Déon, La cour des grands

L’auteur s’inspire des événements de sa jeunesse pour en faire un roman de l’âge mûr. Arthur est un jeune Français qui, dans les années cinquante, obtient une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Sa mère, veuve de guerre dans la gêne qui veut le voir jouer « dans la cour des grands », l’envoie par le paquebot Queen Mary qui rallie New York en quatre jours.

C’est à cette occasion qu’il fait la connaissance d’un trio de son âge, un frère et une sœur bruns du Brésil et la blonde Elisabeth. Le frère, Getulio, est un gosse de riche qui n’en fout pas une ramée, adonné au jeu – où il triche – rancunier de la vie qui lui a pris son père assassiné par des opposants sous ses yeux dans son pays lorsqu’il était enfant. Getulio est le looser acrobate, passant d’une aire de jeux à une autre tant qu’il n’est pas repéré, séduisant des veuves riches et arnaquant sans vergogne tous ses « amis ». Il n’aura de cesse que de marier sa sœur Augusta, plantureuse neurasthénique, au plus riche qu’il puisse trouver. Ce pourquoi il veille jalousement sur elle et multipliera les obstacles sur la route d’Arthur.

Lequel est évidemment ébloui par tant de faste, d’aisance sociale et d’épanouissement physique. Il tombe amoureux d’Augusta, tout en aimant bien Elisabeth ; il n’y a guère que Getulio qu’il ne puisse saquer. Mais, comme il se pique d’être un gentleman de la vieille Europe, il fera toujours comme si de rien n’était, prêtant de l’argent à son faux ami, le fréquentant régulièrement.

L’université Beresford, près de Boston, réunit l’élite des affaires de cet Etat très WASP. Arthur travaille fort, se lie d’amitié avec le professeur alcoolique Concannon virtuose de l’histoire, se laisse protéger par Allan Porter, conseiller officieux du Président des Etats-Unis qui l’introduit dans les milieux boursiers de New York.

Arthur réussit sa carrière, moins sa vie sentimentale. Il reste écartelé entre deux femmes, la belle et fragile ex-riche Augusta – inaccessible – et la non moins belle mais plus triviale riche Elisabeth – provocatrice. Il ne choisira pas, laissant faire le destin… qui choisira pour lui, mais vingt ans plus tard. L’amour n’est-il pas un malentendu ? L’expérience aide-t-elle à y voir plus clair ? La jeunesse qui ne peut attendre, ne se laisse-t-elle pas faire par la destinée ?

Ce sont autant de questions que ce roman séduisant pose à tous, garçons et filles, bien que la coucherie soit aujourd’hui plus banale qu’hier. Mais coucher, baiser, s’assouvir – suffisent-ils à ce qu’on appelle « l’amour » ? Elisabeth qui se livre entièrement nue au coït soir après soir d’un grand Noir sur une scène de théâtre à Broadway, pour renouveler le répertoire, révolter le bourgeois et se poser à l’avant-garde, « aime »-t-elle son sex-boy ou a-t-elle besoin de bras où dormir dans la seule tendresse ?

La jeunesse met longtemps à passer, donc à s’apercevoir que l’amour n’échappe pas à la tendresse de l’enfance tout en ne se réduisant pas au sexe de l’âge adulte. C’est bien compliqué pour les hormones en folie, à peine endiguées par les normes de la morale sociale. Mais c’est ainsi que l’on devient responsable de soi, donc libre de mener sa vie.

Un roman suranné captivant, à l’écriture séduisante, qui est plus profond que l’apparence conventionnelle trop chic de ses acteurs ne le montre.

Michel Déon, La cour des grands, 1996, Folio 1998, 305 pages, occasion €0.28

e-book format Kindle €7.99

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Salon d’Hélène Darroze à Paris

Situé au 4 de la rue d’Assas dans un environnement bourgeois proche du boulevard Raspail, le Salon d’Hélène Darroze, ouvert à la fin du précédent millénaire, ressemble à une entreprise de pompes funèbres. Tout est noir, la devanture, le décor. A l’étage le restaurant, au rez-de-chaussée le salon – moins cher – où règne le menu « tapas ».

Lorsque vous entrez dans la caverne, passez sous le catafalque, une délicieuse fraîcheur de caveau vous saisit par tout le corps. Elle contraste heureusement avec la chaleur d’enfer qui règne à l’extérieur, 37° centigrades au moins, réverbérés par les trottoirs et les murs !

Les tables en noir ne ravivent pas l’ambiance et le champagne glacé (19€ la flûte en plus du menu) réfrigèrent la gorge. L’endroit est trop calme, comme si les clients se sentaient morts-vivants, osant à peine élever la voix dans cette grotte climatisée, pensant peut-être même à leur fin. Il y a peu de monde en ce midi, deux tables seulement sont occupées, la saison touristique n’est pas vraiment commencée.

Le service est fait par un faux jeune homme (selon ses références d’enfance en dessins animés, il est de la génération des presque 40 ans) ; il est onctueux, tout en noir comme un croque-mort, mais nettement plus aimable. Il nous décline le choix du menu par des mots qui enjolivent. Toute sauce se voit haussée au nom d’émulsion, toute cuisson prolongée au nom de confit.

Les soi-disant « tapas » (mot qui fait bien à la mémoire courte des bobos ignares) sont des plats courts multipliés, et emplis de virtuosité ; ils n’ont pas grand-chose d’espagnol… Nous prenons ceux du jour, mais la carte offre d’autres choix. Le menu « du jour » change semble-t-il chaque semaine.

Nous commençons par des ravioles de homard dans un bol ; elles ne peuvent pas se battre en duel parce qu’elles sont trois. Elles sont accompagnées de petits pois justes raidis au bouillon et arrosées d’une « émulsion ». Le tout a un goût délicat, un peu fade selon certains, un ravissement selon d’autres.

Suit un gaspacho étonnant, qui renouvelle le genre de bonne façon : deux quartiers de tomates (épluchées), un huitième de citron (tout juste confit) décoré d’un brin ou deux de coriandre fraîche avec, à côté de l’assiette une fiole d’« émulsion » de poivron rouge, d’ail, de vinaigre et d’eau (avec un peu d’huile peut-être). J’ai beaucoup aimé, préférant déguster les légumes seuls avant le potage.

Arrive le (mini) pavé de cabillaud (60 g ?), juste passé au grill avec sa demi-mini-courgette poire, sa fleur de (mini) courgette,  son herbe (indéfinie) et son « émulsion » verte – probablement de courgette. A notre table, certains usent du piment (évidemment d’Espelette) et de sel (probablement de Guérande, comme il se doit). Pas pour ma part bien que l’« émulsion » ait peut-être mérité d’être un tantinet plus assaisonnée.

Enfin arrive le cochon de lait « confit » dans sa graisse, très tendre et goûteux, accompagné de sa fleur de mini-courgette farcie d’herbes aromatiques. La qualité des produits, leur cuisson au respect, leur goût au naturel, font tout le charme de la chef Darroze, il faut le reconnaître.

En dessert, je choisis le Paris-Brest, d’autres le riz au lait sur rhubarbe avec son coulis de framboise. Le Paris-Brest est rond comme le veut la tradition (qui vient de la course cycliste), mais la pâte à choux est pralinée et la crème fortement garnie de noisettes sur un cœur en chocolat. C’est assez léger et fort en goût d’enfance, juste de quoi désirer un bon café.

Il existe un menu 3 tapas du jour pour 30€, nous avions pris le menu 4 tapas du jour et 1 dessert pour 49€. L’originalité et la variété méritent ce prix, vite atteint dans n’importe quelle brasserie pour des banalités.

Restaurant Hélène Darroze à Paris, 4 rue d’Assas 75006 Paris, tél. 01 42 22 00 11 reservation@helenedarroze.com

  • Ouvert du Mardi au Samedi, service de voiturier (sauf en août).
  • Déjeuner : de 12h30 à 14h30 (sauf dimanche et lundi).
  • Dîner : de 19h30 à 23h30 (sauf dimanche et lundi)

Métros proches : Sèvres-Babylone (lignes 10 et 12) et Saint Sulpice (ligne 4)

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Michel Déon, Un souvenir

Ce court roman intimiste part d’une photo jaunie de l’auteur (ou de son double) à 17 ans en Angleterre. Il est avec une jeune fille, Sheila, qu’il a beaucoup aimé. Il ne lui a pas fait l’amour, c’était alors interdit par les conventions et par la morale, mais ils se sont beaucoup caressés plus ou moins nus. Il est resté un été et puis il est parti ; il avait le bac à passer.

La guerre est arrivée et les ont séparés. Sheila s’est mariée avec un homme ordinaire, Edouard, appelé Ted en ce temps-là, a découvert une femme mûre juste après Sheila, l’année de ses 17 ans sur la Côte d’azur ; il a été initié à l’amour et cette empreinte lui est restée.

Il revient à Westcliff-on-Sea cinquante ans plus tard, sa vie faite, la vieillesse en route. Il ne reconnait rien, tout a changé, les gens aussi. Pourtant, quelques vestiges subsistent, supports à la mémoire. Sheila a divorcé et habite même à deux pas. Mais pourquoi la revoir ? « Il n’y a de parfait que l’imaginaire », conclut l’auteur p.150.

Réflexion sur le souvenir, sur l’existence, sur le bien-être. « L’homme n’est pas fait pour le bonheur. Personne ne lui apprend à le conserver » p.149. L’homme en tant que mâle ou le genre humain ? La langue française est parfois ambigüe mais je penche, dans le contexte, pour le mâle. « Parce que vous êtes un aventurier au sens noble du mot », déclare Ted à Edouard, son double jeune à l’auteur à la date d’écriture, « et que vous vous êtes refusé de vous arrêter en route, vous avez saccagé du bonheur et ruiné une maison ». Mais « le bonheur » n’est qu’un mythe ; on ne l’aperçoit que lorsqu’il est passé. « Pas de remords. (…) On n’est pas responsable du destin des autres » p.148.

Comment le jeune Ted, à 17 ans, a « pu être aussi oublieux, aussi peu romanesque » ? Parce que la jeunesse va de l’avant, avide de vivre et de découvrir, plutôt que se morfondre sur son court passé. « Edouard est (…) devenu après la soixantaine, un homme au contraire si sensible aux signes, si avide d’un passé dont il veut, par foucades, retrouver les traces plus qu’improbables comme pour se persuader qu’il a bien existé » p.16. Rappelons que le vrai nom à l’état civil de Michel Déon est Edouard Michel et que Ted, c’est donc lui. « C’est en vieillissant que le cœur rajeunit. A dix-sept ans, il est dur, égoïste, avide de plaisirs nouveaux » p.118.

1936-1986 : la mémoire garde des traces du sensuel, la gracilité du corps blond de Sheila nue, une étrange précision pour la couleur des chaussettes de « l’horrible Mr Sutton », mais aussi l’irrésistible humour des situations : « Je vois encore sa tête [à sa logeuse, mère de Sheila] quand, empruntant le thermomètre, j’allais me le glisser dans le derrière, à la française, sans pudeur ! Horreur, c’était le thermomètre à bouche de la famille » p.79. Ou encore cette anecdote (authentique) sur Serge Lifar : « Petit garçon, il s’amusait à faire l’amour avec un arbre dans le jardin de ses parents. Dans l’écorce il y avait un trou juste assez grand pour sa quéquette. Un jour l’arbre a eu de l’effet sur lui et il n’a pu se retirer. Un domestique a été obligé de le dégager en élargissant le trou avec un ciseau à bois » p.138.

Un souvenir n’est pas un grand roman et il commence laborieusement, mais le ton prend de l’ampleur et la souvenance transfigure le récit. Au fond, ne pas avoir baisé Sheila permet son souvenir. Un coup non tiré, une photo non prise, un désir non réalisé sont bien plus beaux que ce qui est accompli car l’imagination les embellit, les pare ; le manque les entretient en rappel. « Tout ce qui me reste de cette aventure, je le dois à notre retenue qui a laissé un souvenir unique dans ma mémoire comme les deux ou trois autres fois dans ma vie où les circonstances ont empêché un total accomplissement d’un désir » p.134.

Michel Déon, Un souvenir, 1990, Folio 1992,155 pages, €6.60, e-book format Kindle €6.49

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Michel Déon, Lettres de château

A l’heure où le spontané remplace le savoir et le Je-suis-comme-ça le savoir-vivre, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la « lettre de château » est une missive manuscrite de remerciements à une personne lorsque l’on a été reçu chez elle. Michel Déon détourne cette politesse au profit des écrivains et peintres qui l’ont ébloui dans sa vie. Il leur rend hommage à 88 ans par ces textes en exercice d’admiration (publiés à 90 ans).

Dix personnages restent au chevet de l’auteur, cinq écrivains, trois peintres, deux poètes. Dont trois seulement n’ont pas été ses contemporains – c’est dire leur importance ! – Poussin, Stendhal et Manet. Tous les autres ont vécu son siècle tout en étant ses aînés, ses enthousiasmes, ses modèles. Ils ne sont pas placés dans l’ordre, ni alphabétique, ni de passion, mais ils ont éclairé le chemin, chacun à leur manière.

« Giono le grand » est celui qui donne goût à la vie par ses mots remplis de sève, ses comparaisons inouïes : « l’eau profonde, souple comme un poil de chat » ; par son imaginaire plus vrai que nature ; pour le singulier d’une petite ville de Provence élevée à l’universel.

Pierre-Jean Toulet, poète de la ferveur, est bien oublié aujourd’hui, à peine réédité parfois. Et pourtant, « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère », versifiait-il dans une magie indéfinissable. L’auteur a tout acheté de ce qu’il trouvait de lui chez les bouquinistes, il est devenu un familier sans être intime mais lui a emprunté, au masculin, le titre d’un de ses romans les plus célèbres, La jeune fille verte.

Braque, c’est « l’art de la ferveur », « entré dans ma vision du monde à une très lointaine époque ». Il y a « une radieuse bonté » dans la façon dont le peintre considère les objets dont il s’entoure. « Il y a des bonheurs de hasard » lorsqu’il illustre Apollinaire. « Les bois d’une pureté grave et douloureuse répondent aux si tendrement violentes pensées d’Apollinaire pour Lou-la-luxurieuse ».

Apollinaire justement, cet amoureux sexuel qui aima deux fois de faux amour, Lou en vagin insatiable et Madeleine en belle éthérée – jamais l’amour tel qu’il existe, mais toujours l’écartèlement entre la chair et l’illusion.

Stendhal, lui, aima farouchement – et sans succès – la prude Mathilde. Cette obsession lui fit écrire de si bons livres.

Larbaud, de même, « en racontant la vie de Barnabooth, s’est purgé de sa jeunesse, de quelques folies, demandant pardon aux femmes délaissées, aux pauvres qu’il a humiliés ». Ecrire un roman, c’est chercher un supplément d’âme, mais avant tout se purger de ce qui, en soi-même, veut se vivre.

Conrad est « digne de nos respects », du wagnérien Au cœur des ténèbres aux Erinyes de Lord Jim avant l’ascétique sainteté du Nègre du Narcisse.

Morand nous montre « un art de vivre », où « la politique est la vérole de la littérature » comme il disait.

Manet transcende la peinture de son temps avec son Déjeuner sur l’herbe. « Le vrai scandale n’est pas la femme nue au premier plan, mais que ses deux compagnons soient, eux, on ne peut plus habillés ». C’est ce contraste qui fait surgir le trouble, plus que la chair étalée ; qui excite l’imaginaire plus que le sexe – du moins à l’époque de l’auteur. Mais ne revient-elle pas, cette époque de vierges effarouchées et de moralement correct pour religieux frustrés ?

« Parmi les thèmes du Poussin, l’histoire d’Orphée et d’Eurydice est une des plus obsédantes ». Dans le tableau de Nicolas Poussin, ses deux jeunes héros ont une place minime – mais le paysage est tout : la nature en sa verdure, des personnages vivant leur vie de tous les jours, d’autres nagent sans pudeur – tandis qu’au premier plan, près d’un jeune pêcheur musculeux, Daphné pousse un cri de douleur : elle vient de se faire mordre par la vipère. Nicolas, ce peintre-philosophe, dit tout en une seule scène. C’est son style de dernier peintre classique.

Chaque lecteur trouvera des correspondances ou fera des découvertes dans ces hommages aux grandes personnes. Elles ont veillé sur le berceau de l’œuvre déonienne ; elles pourront veiller sur la vôtre, au moins sur votre vie. Et vous pousser peut-être à écrire certaines lettres de châteaux à celles qui vous ont le plus marqué.

Michel Déon, Lettres de château, 2009, Folio 2011, 162 pages, €7.70

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Michel Tournier dans la Pléiade

La prestigieuse collection de classiques du monde entier accueille Michel Tournier, décédé le 18 janvier 2016. Il était devenu une référence, bien loin de la mode déconstructiviste et nihiliste de son temps. Si ses premiers romans révolutionnent la littérature française, enfoncée dans des impasses telles que le Nouveau roman ou la dénonciation morale de gauche, les textes qu’il publient dans les années 1980 sont du réalisme ironique qui convient mieux à une société qui se replie sur elle-même.

Le volume de 1759 pages comprend tous les romans (Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le roi des aulnes, Vendredi ou la vie sauvage, Les météores, Gaspard Melchior et Balthazar, Gilles et Jeanne) ainsi que son autobiographie littéraire (Le vent paraclet). Le tout est précédé d’une introduction et d’une chronologie par l’éditrice Arlette Bouloumié, ainsi que des annexes pour chaque roman, tirées des archives encore inédites de l’auteur en cours de dépôt à la bibliothèque universitaire d’Angers.

Michel Tournier est un tard venu à la littérature ; il ne publie qu’à l’âge de 42 ans. Mais cela ne signifie pas qu’il n’a jamais écrit auparavant. Comme souvent les bons écrivains, il écrit dès son enfance, notamment un Journal épisodique, dans lequel il va puiser des thèmes et des anecdotes sa vie durant. Ses romans sont ainsi tissés de références à ces carnets et journaux, comme le fit André Gide.

Né le 19 décembre 1924, il a dix ans lorsqu’il assiste aux prémices du nazisme en Allemagne même, à Fribourg où sa famille passe régulièrement des vacances. Il est doté d’une sœur aînée et de deux frères cadets (qui mourront avant lui). C’est en quatrième, comme souvent, qu’il découvre la littérature française, notamment Giono et Giraudoux. Il déménage beaucoup à cause de la guerre – et de son indiscipline scolaire. Il fait sa philo en 1941 au lycée Pasteur de Neuilly avec pour professeur Maurice de Gandillac ; il y a pour condisciple Roger Nimier. De 1942 à 1945, il prépare en Sorbonne une licence en droit ainsi qu’une licence de philo avec Gaston Bachelard. Il soutient son DES sur Platon en 1946, puis part à Tübingen approfondir la philosophie allemande dans cette langue qu’il parle couramment, jusqu’en 1949. Il y rencontre Claude Lanzmann.

En 1949 et en 1950 il échoue à l’agrégation de philo, lui qui est peu scolaire. Ce qui lui permet d’écrire pour ses tiroirs, tout en assurant la matérielle par des traductions chez Plon (1951) et pour Jacques Deleuze (1953). De 1954 à 1958, il est journaliste à Europe-1, puis de 1958 à 1968 directeur de la littérature étrangère chez Plon. La Deuxième chaîne lui demande une cinquantaine d’émissions sur la photographie en 1960.

A la mort de son père en 1966, il s’installe avec sa mère au presbytère de Choisel, en vallée de Chevreuse, que ses parents ont acheté en 1953. Il y vivra jusqu’à sa mort, un demi-siècle plus tard. Il écrit, il voyage, siège à l’Académie Goncourt depuis 1972. François Mitterrand, président, s’invite chez lui plusieurs fois, dont la première le 23 août 1983 avec Attali et Orsenna. C’est que Michel Tournier, en peu d’années, est devenu une célébrité. Il est à la fois intellectuel, métaphysicien, obtenant le Grand prix du roman de l’Académie française pour son premier roman en 1970 – et populaire, vendant 7,5 millions d’exemplaires de Vendredi ou la vie sauvage, version simplifiée et épurée – pas seulement pour les enfants.

Pour lui, un écrivain n’est pas une conscience morale, surtout pas un maître à penser – tout ce que « la gauche » pourtant adore depuis Hugo et Zola, malgré Aragon chantant les louanges de Staline (20 millions de morts) et Sartre donnant des leçons de révolution prolétarienne, juché sur son bidon, aux ouvriers goguenards de Renault Billancourt (1970). Michel Tournier plaisait aux lecteurs parce qu’il ne se voulait pas un gourou imposant sa pensée mais un éveilleur de mythes universels. Artisan du bien dire, et en marge de la société, l’écrivain était pour Michel Tournier celui qui réenchante le monde.

Il utilisait pour cela la forme traditionnelle, bien loin des ruptures avant-gardistes et des expérimentateurs du langage. Le meccano froid et désincarné des intellos qui fuyaient la forme et le roman, tel Robbe-Grillet, était pour lui l’enfer. De même les nihilistes du ressentiment qui ne s’aimaient pas, ni n’aimaient la vie telle qu’elle est, tels Proust, Céline ou Sartre. Il préférait les écrivains du Oui, les dionysiaques de la joie de vivre, sensibles à la beauté du monde et des êtres : Gide, Giono, Colette, Gracq. Michel Tournier avait de la curiosité, de l’appétit, de l’admiration. Pour les jardins comme pour les humains, pour les bêtes comme pour les amis – et pour les livres, ces amis silencieux.

Il a revivifié les mythes comme aventure essentielle des hommes, le schéma dynamique qui n’a rien à voir avec la névrose du mythomane : Robinson et la joie dionysiaque, Abel et la tentation de l’ogre, Paul et la nature panthéiste, Gilles et l’androgyne. Plutôt que l’ego, il a choisi la fiction, passant volontiers cinq ans à écrire un livre : enquêter d’abord avec méthode, puis conter avec lyrisme. Il garde pour maxime celle de Nietzsche selon laquelle l’art est un supplément métaphysique de la réalité : il ne la supplante pas comme un paradis artificiel, il la fait mieux voir, plus lucidement, telle qu’elle est au fondement. Il rétablit le sens des valeurs : ainsi, ce n’est pas la pureté qui vaut, ce fantasme dangereux qui conduit aux génocides et aux purges « révolutionnaires » – mais c’est l’innocence qui est la valeur à défendre. « La pureté est l’inversion maligne de l’innocence », dit-il dans Le roi des Aulnes, p.257.

Le christianisme et la métaphysique platonicienne ont coupé l’être humain de la nature, le premier par puritanisme phobique hérité des cultures moyen-orientales, le second par le culte de l’essence hors du monde et du temps au détriment de l’ici et du maintenant. Faire percevoir le sacré, donner conscience de l’absolu, c’est donner à voir le beau dans le monde familier. Pas dans les fumées de l’au-delà ni de l’ailleurs mais ici, en face de vous, dans le jardin ou dans la rue.

C’est pour ce réalisme magique – ou ce naturalisme cosmique – que j’aime Michel Tournier, bien plus que les écrivains à la mode dans les années 1970-2000.

Michel Tournier, Romans suivi de Le vent Paraclet, Gallimard Pléiade 2017, édition Arlette Bouloumié, 1759 pages, €66.00

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Partexit et Chambre introuvable

Ce n’est que le premier tour – mais il est vrai après les innombrables « tours » des primaires et de la présidentielle. Les Français sont las de voter encore et toujours pour dire Ça va pas ! « en même temps » que Ça peut changer ! Un an que cela dure… De quoi comprendre l’abstention massive – pas due seulement au trop beau temps de juin.

Partexit : l’exit des partis tradi. « ET droite ET gauche » est-il dialectique ou harmonie des contraires ? « En même temps » est une façon de voir : soit dynamique (thèse-antithèse-synthèse), soit immobile (les deux faces d’une même réalité, le yin dans le yang et réciproquement). L’ambiguïté du Mouvement fait son attrait auprès des déboussolés du cigare, qui se demandent si droite et gauche signifient encore quelque chose.

A mon avis, oui, c’est le socialisme qui est mort, pas la gauche. Droite et gauche sont deux tempéraments différents, suscités par deux positions sociologiques qui luttent pour le pouvoir. Mais force est de constater que le régime semi-présidentiel français ressemble en pratique (depuis la réforme Jospin-Chirac du quinquennat) au régime purement parlementaire anglais : là-bas le parti qui gagne emporte tout et nomme son Premier ministre; ici le président qui gagne emporte tout et façonne son propre parti hégémonique.

La participation est historiquement basse (49%) parce que le sentiment de tous est que tout est déjà joué, une bonne fois jusqu’à la prochaine élection. Balayés les partis hier « de gouvernement » (le socialisme est réduit à presque rien) ; balayés les caciques blanchis dans la langue de bois et le groupisme de secte (les Cambadélis, Hamon, Duflot, Filipetti, probablement Belkacem) ; balayés les archontes du PS, les minables frondeurs et les gourous de la gauche « morale », tout comme les caciques de LR (Guaino, Yade, probablement NKM) et les impuissants à changer la donne (l’ère Sarkozy a beaucoup déçu…). Ce n’est pas un Baroin à la diction monotone qui va réenchanter la droite.

Ceux qui ne se sont pas déplacés ont démissionné de la politique, montrant ainsi combien ils méprisent le Parlement – pourtant le lieu démocratique où un débat rationnel peut se dérouler dans les formes. Ce sont surtout – qui cela peut-il étonner ? – les partisans de la France insoumise et du Front national qui sont « allés à la pêche » plutôt qu’aller voter. On les comprend, ces autoritaires adeptes du chef (duce ou caudillo) n’ont que faire des « parlotes » parlementaires ! Leur politique se réduit à la présidentielle (vécue comme un coup de force) et à la rue (lieu de toutes les récupérations « populaires »). Ils n’aiment pas la démocratie parlementaire ; ils lui préfèrent la démagogie populiste. Pourquoi les créditer encore de vertu ?

La surmobilisation des votants En marche a touché surtout les milieux éduqués et mûrs, hier socialistes qui voulaient changer la vie, écolos qui voulaient changer le monde et républicains qui voulaient changer le carcan réglementaire – en bref les bourgeois. Peu de jeunes : plus des trois-quarts des électeurs de moins de 25 ans se sont abstenus. Comme pour le Brexit, le Partexit se fait sans la jeunesse : elle aura beau jeu, comme au Royaume-Uni, de crier ensuite à la trahison ! Mais la flemme démocratique a son revers : subir ce qu’on n’a pas su empêcher.

Le Front National passe de 21% à environ 13% en voix, de la présidentielle aux législatives ; il aura beau jeu de crier à l’immigration massive, à l’aplatissement devant Merkel, au bouleversement du code du travail – qui va encore l’écouter ? La France insoumise perd 11% et le Mélenchon (on n’ose la contrepèterie irrésistible) paye sa haine affichée pour les autres, malgré son talent de tribun « à l’ancienne ». Mais les jeunes en ont assez des récriminations du vieux ; ils veulent changer, pas humilier – et le jeune Macron n’est – tous comptes faits – pas si mal après un mois de présidence sur la scène internationale.

Pour eux, voter était presque inutile car le choix des électeurs s’est clairement exprimé aux présidentielles : pourquoi aller encore poser son bulletin alors que le soleil brille, qu’il faut se revêtir alors qu’on est si bien à poil sur l’herbe, qu’il faut aller affronter le regard social des autres et l’épreuve scolaire des institutions alors que le dimanche est calme et qu’il fait si bon jouir de sa pelouse ou aller faire jouer les niards ? Il suffit de voir les notes les plus demandées sur le blog en ce dimanche de premier tour… Sea, sex and sun : un vrai Club Med !

Les gagnants de la mondialisation ont gagné, et les perdants ne considèrent pas vraiment qu’ils ont perdu, fors le dernier carré d’irréductibles au ressentiment ancré dès l’enfance tels Mélenchon ou Le Pen. Emmanuel Macron en nouveau président attire le vote attrape-tout pour un nouvel avenir. Aigris s’abstenir.

La suite sera concrète et les batailles de rue se préparent. Le tour social (qu’on ne peut plus appeler troisième tour avec l’instauration des primaires) est appelé à jouer ce que le vote n’a pas pu. Pour contester encore et toujours la démocratie représentative, au nom d’un spontanéisme de démocratie directe qui frise trop souvent le plébiscite démagogique – et aboutit à la chienlit plus qu’au progrès.

Un président aussi adulé deviendra-t-il un omniprésident ? La cour qui va se former autour de lui pour le célébrer le rendra-t-il progressivement aveugle sur la réalité sociale ? Les mesures radicales et rapides qu’il propose de prendre auront-elles des effets bénéfiques rapides ? La reprise qui se dessine dans toute l’Europe – et le déclin américain dû à l’élection d’un caudillo démagogue – vont-ils donner un coup de pouce à l’emploi ?

Nous attendons de voir. Et comme la période est au champagne de la victoire, Moet and see !

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André Lorent, Fugato

Cet « opéra-roman » est écrit dans le genre de la fugue. Ce genre – dont le nom vient du latin fuite – est fondé sur la répétition : sujet, réponse, contre-sujet. Les voix se développent en variations, déforment le sujet ou le contre-sujet, mutent, ornent, amplifient ou minorent. L’art de la fugue adapté à l’écrit est le sujet du livre plus que l’histoire elle-même, une banale obsession amoureuse.

Un sexagénaire tombe raide dingue d’une vingtenaire et n’aura de cesse que de la garder dans ses filets. Celle-ci, un brin névrosée, se rebelle et agite les barreaux de sa cage, plus ou moins imaginaires d’ailleurs – qui l’empêche de faire ce qu’elle veut, sinon elle-même ? Tout cela dans l’univers de l’opéra, mise en scène et musique. Carlo à Lecce, Giovanna à Venezia.

Le récit et les lettres échangées font sujet et contre-sujet, la fuite de la jeune femme sert de fugue au roman, tandis que ses expériences diverses avec les hommes, avec les femmes, fournissent le point et le contrepoint.

Autant dire que le lecteur est emporté, comme par un opéra, mais qu’il faut aimer la musique pour adhérer au procédé, tant l’histoire de sexe entre névrosés est peu de l’amour mais de la paternité frustrée, du fusionnel désiré et haï, du désir trouble pour la jeunesse, de l’envie de protection… Qu’on en juge par exemple p.127 : « Il était à l’écoute de ses accusations et tâchait d’en saisir le sens profond. La basse continue de l’orgueil blessé, du dégoût, de l’indignation, soutenait une ligne mélodique brisée, agitée comme l’électrocardiogramme d’un cœur affolé. D’une manière obscure, l’infidélité de son amant représentait aux yeux de Giovanna l’échec de son pouvoir de séduction, de sa capacité à garder son homme. »

Belle langue et chapitres courts, dans une édition soignée sur papier crème au fort grammage – imprimé en Bulgarie. L’auteur, spécialiste de Balzac, suit peu son maître dans la peinture des milieux sociaux. Il improvise plutôt cette fugue qui court l’amour en s’inspirant des livrets d’opéra.

André Lorent, Fugato, 2017, Cohen & Cohen éditeurs Paris, 267 pages, €21.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Michel Déon, Un déjeuner de soleil

Une écriture toujours aussi charmeuse mais une histoire trop détachée, parfois longuette. Michel Déon réussit moins ce roman que les précédents, bien qu’il en prenne les mêmes recettes, la chronique d’un destin, et les mêmes lieux favoris : Sintra au Portugal, Paris, Londres.

Il s’agit cette fois de Stanislas Beren, fils de prince serbe surgi à 16 ans pieds nus en espadrilles, les cheveux longs, dans une classe de troisième du lycée Janson-de-Sailly en 1925. Un vrai Charbovari à la Flaubert, sauf que l’auteur défie plutôt Gide dans Les Faux-Monnayeurs. Il invente un personnage de romancier, le narrateur, fils de l’ami de Stanislas, et il le confronte à ce que la réalité veut bien lui laisser voir. C’est un peu tordu, roman du roman, un brin trop exercice de style pour emporter l’imaginaire du lecteur.

Le personnage central n’est ni vrai, ni faux, mais « imagé » par une suite d’anecdotes, de témoignages, de lettres, de souvenirs. Le ton détaché du narrateur empêche l’empathie malgré quelques belles pages sur l’amour, sur le sexe et sur mai 68. « Le même jour, j’entendais deux avis différents. Aucun ne me satisfaisait », dit le narrateur p.303. Nous non plus ne sommes pas satisfait. Stanislas n’est pas aimable, un brin dada ; il se coule dans le siècle et dans la culture française comme s’il venait d’une autre planète, sans racines. Une page blanche à laquelle on ne croit pas.

Le titre du livre est celui d’un roman jeté au feu par le romancier observé. Qui en écrit d’autres, complaisamment résumés, comme si Michel Déon vidait ses tiroirs des projets inaboutis. Court cependant le fantasme de Lolita (nous sommes en 1981, au moment de la gauche au pouvoir et de l’explosion des mœurs libertaires). Audrey, puis Mimi, sont de très jeunes filles (8 ans pour la première) qui tombent amoureuses d’un quarantenaire puis d’un sexagénaire (Michel Déon a 62 ans à la parution du roman). Que les scandalisés-professionnels du pédophilisme se rassurent : l’auteur reste classique et l’amour fou de la fillette pour l’homme mûr reste platonique jusque vers ses 20 ans ! Quant à la deuxième nymphette, si elle fait jeune et pose nue sur une bicyclette pour Vogue, elle a déjà 20 ans. L’écart de quarante années avec son amant n’en apparaît pas moins comme excitant.

« Stanislas découvrit avec étonnement que les lecteurs les plus enthousiastes lisent un autre livre que celui qu’on a écrit » p.185. Attention donc aux anachronismes : nous ne sommes plus ni en 1968 (où une passionaria agitait le drapeau rouge seins nus, sur les épaules de vigoureux mâles en rut politique), ni en 1981 où Mitterrand abaisse la majorité sexuelle à 15 ans et favorise les gais, lesbiens et autres trans. Le rigorisme quaker venu des Amériques rencontre aujourd’hui le puritanisme catho-islamique de nos provinces et banlieues pour faire de la France un pays de mœurs réactionnaires où le sexe redevient le Mal et l’érotisme une turpitude. Ce pourquoi les romans contemporains sont désormais insipides quand ils ne décrivent pas de meurtres (le sexe est remplacé par le couteau – n’était-ce pas « mieux avant » ?).

« Les romans ont deux vies secrètes : au moment de leur création, une vie courte et obéissante dans l’esprit de l’auteur, puis une autre vie rêvée et désobéissante dans l’esprit du lecteur » p.212. La même chose peut être dite des enfants, et les livres sont bien des enfants accouchés dans la douleur, élevés dans la douceur et jetés ensuite dans la vie où ils deviennent différents. La fiction décrit la réalité future plus que le réel ne nourrit la fiction, toute d’imaginaire. Créer, c’est dévorer, et le personnage de Stanislas, surgi entre deux balles de fusil, suggère une réflexion sur l’acte d’écrire et sur le milieu littéraire entre 1930 et 1980, la génération de l’auteur.

Un déjeuner de soleil se lit, mais moins bien que Les Poneys sauvages, Un taxi mauve ou Le jeune homme vert. Le roman est plus fabriqué, moins emporté par les personnages, plus réfléchi et donc moins romanesque. Et la postface de Proguidis, critique littéraire d’origine grecque et fondateur de la revue L’Atelier du roman est un charabia jargonneux d’intello qui ne donne pas envie.

Michel Déon, Un déjeuner de soleil, 1981, postface de Lakis Proguidis, Folio 1996, 445 pages, €7.00

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Christian de Moliner, Trois semaines en avril

Dans ce roman d’anticipation politique écrit au galop, l’auteur met en scène une France qui nous ressemble beaucoup. Sauf qu’elle est sortie de l’euro et entrée dans le marasme. La guerre civile frise entre Maghrébins et Blancs, des milices plus ou moins armées tirant parfois dans le tas.

Nous sommes dans une ville « périphérique », selon la typologie de Christophe Guilluy, un endroit du nord-est où l’industrie s’est écroulée, laissant les immigrés en ghetto. Aux futures élections municipales, le maire sortant, plus ou moins compromis (mais n’est-ce pas plutôt de l’arrangement politique ?) va se trouver confronté à une liste blanche et à une liste islamiste. La première veut supprimer les subventions aux religions, la seconde imposer la charia financée par les impôts.

Un face à face entre bande rivales d’adolescents voit tirer un Blanc au nom d’immigration plus ancienne, et s’écrouler un Arabe de 13 ans. Fatima, une prof beur qui passait par là s’indigne et stoppe l’affrontement. Paris décide d’instaurer la loi martiale, comme dans une quarantaine de villes de l’Hexagone. Le capitaine Xavier Dubernard est envoyé relever les parachutistes de la ville.

Lui croit à la République égalitaire et laïque, lui veut négocier ; l’en-face, Arabes et Blancs ne veulent pas. Le tireur – 18 ans – se retranche dans un bâtiment et est tué par l’adjoint de Xavier, un lieutenant arabe… Car lui, militaire, ne croit plus à la République égalitaire et laïque, bloqué dans sa carrière par un plafond de verre malgré ses états de services. Il cède aux sirènes islamistes du caïd local, El Assam, qui lui rappelle quelles sont ses origines. La guerre civile va-t-elle commencer ?

C’est sans compter avec Fatima, beur mais pas musulmane, qui en a soupé des machos méditerranéens qui prennent leur plaisir et abandonnent leurs gosses aux fatmas bonnes qu’à ça. Elle-même est orpheline, délaissée par un djihadiste parti se perdre en Syrie. Elle décide de se révolter contre la violence en organisant une grande marche, puis une chaîne humaine. Toutes deux ont du succès, malgré les tentatives de récupération politique. Fatima en profite pour tomber amoureuse de Xavier, qui n’est pas insensible, malgré sa Nicole qui lui reste à Paris.

Mais la haine est plus forte que la République, et le caïd donne des poignards à trois ados bronzés pour qu’ils aillent zigouiller l’apostate – que lui-même, en tribunal islamique à lui tout seul, à fatwaisé pour « justifier » – au nom de Dieu – le crime.

Ce qui fut fait – mais El Assam est pris par l’armée et (on le suppose) jugé. Il aurait mérité douze balles dans la peau mais n’a pas eu le temps de prendre les armes qu’il avait pourtant achetées au trafiquant de drogue arabe du coin. Le capitaine Xavier s’est bien défendu, gérant la situation explosive avec le moindre mort. Mais c’en est trop. Certains militaires rêvent de prendre le pouvoir…

Suite au prochain numéro ? Car ce roman est un peu le prolongement du Pays des crétins, qui se passe dans une semblable ville quelques années avant nos jours.

Depuis sa parution en avril, Marine Le Pen a échoué à dresser la France colorée contre la blanche – mais peut-être n’est-ce que partie remise ? Un redressement à la Erdogan est-il possible en exaltant la nation et chassant tous les trublions bronzés ? Ou bien un parti islamiste, comme dans Houellebecq, finira-t-il par prendre un pouvoir délaissé par les politiques ?

Bien écrit, sans fausses notes (sauf une, la propension du capitaine Xavier à proposer le mariage à toutes ses conquêtes), ce thriller politique à la fois tient en haleine et fait réfléchir sur l’avenir et sur la civilisation. « France, mère des arts, des armes et des lois » ? Ou grand foutoir multiculti où monte la guerre entre religions ?

Christian de Moliner, Trois semaines en avril, 2017, éditions du Val, 144 pages, €13.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Michel Déon, Mes arches de Noé

Plutôt qu’une autobiographie, Michel Déon livre ici ce qui l’a créé. Ses parents bien sûr, mais aussi ses lectures, ses rencontres, les lieux où il a vécu, ses enfants.

Tout commence par une île. Lorsqu’on est enfant unique et que l’on a dix ans en 1929, Robinson Crusoé est LE livre qui vous forme. Homme seul, livré à lui-même, qui doit recréer sa civilisation ex-nihilo, se débrouiller pour bien vivre, Robinson est l’archétype imaginaire de l’individu doué de raison des Lumières. Il habite une île, lieu clos qui enferme et oblige, mais permet aussi l’envol de l’imaginaire et l’appétit pour les rencontres inopinées. « On ne lit qu’un livre. Le mien s’est appelé Robinson Crusoé », déclare Michel Déon dès la première ligne.

Tout au long de sa vie, il en a connu, des îles : le Cap Ferrat, Madère, Spetsaï, l’Irlande, Oléron même. Et puis le couple, qui est une île à soi tout seul, avec les enfants pour faire nid. Alice est née en 1963 et Alexandre en 1965, l’auteur leur dédie ce livre. Il avait déjà 44 ans à la naissance de la première mais, les sens apaisés, une œuvre en cours, il a su les aimer. Les notations ne manquent pas, pudiques et fières, qui disent l’amour paternel. A Cythère, lorsqu’il avait 9 ans : « nous aperçûmes Alexandre qui gonflait le canot pneumatique de l’Esperos et, petit dieu nu et cuit par le soleil, pagayait vers la plage » p.133.

Il a connu aussi les gens, les amours, les célébrités de rencontre et les amis littéraires. Son père est mort de maladie lorsqu’il avait 13 ans, laissant un manque à cet âge où l’adolescent est en quête de modèle. Il était monarchiste, ce pourquoi Edouard Michel (qui se fait appeler Michel Déon) a suivi l’Action française. Il s’est lancé dans le journalisme avec cette presse, a rencontré Charles Maurras qu’il a fréquenté de près durant l’Occupation, à Lyon. Il ne partage en rien les idées antisémites aussi théoriques qu’absurdes de Maurras, inutiles dans sa politique et qui tenaient plus à l’air du temps et aux suites de l’affaire Dreyfus qu’à une conviction « raciale » ; Michel Déon durant des pages démonte cet amalgame. Il reste que Maurras avait des idées et que la France en avait besoin, bien qu’elle se soit vendue à un maréchal cacochyme venu de 14. En 1978, rappeler à ce pays girouette, vendu à nouveau à « la gauche » marxiste sans plus de réflexion, était un acte de courage intellectuel. « Je commençais à voir les Français tels qu’en eux-mêmes ces années d’épreuve les changeaient : ‘C’est plein la Kommandantur des personnes qui viennent dénoncer les autres’ » p.79. Une preuve que le « penser par soi-même » des Lumières – ce phare authentique de la pensée française – était le propre de Michel Déon.

A 17 ans, le jeune Edouard, qui réside au Cap Ferrat avec sa mère, pratique l’aviron, les haltères, le punching-ball et le tennis. Ce qui lui permet des rencontres, dont un Michel de… qui a une sœur de dix ans plus âgée que ses 17 ans. Ce fut donc B. qui l’initia à l’amour, physique, sentimental et irraisonné. Il en gardera à jamais la trace dans sa vie et dans ses personnages. « Elle m’a aussi enseigné qu’on peut aimer successivement (et, à la rigueur, quand le temps presse, ensemble) deux ou trois femmes sans rien voler à l’une ou à l’autre parce que ce n’est jamais le même sentiment qu’elles inspirent et que, réciproquement, on peut aimer un être qui appartient à un autre sans que vous dévore le besoin de posséder à soi seul l’objet aimé. Ce qu’on vous donne est déjà trop beau » p.242.

Pour le reste, François Périer, Kléber Haedens, Paul Morand, Coco Chanel, Jean Cocteau, Jacques Chardonne, Jacques Monod, sont quelques-unes de ses rencontres et de ses amitiés. Il les évoque avec couleur et affection, notamment Kleber Haedens, oublié injustement aujourd’hui au profit d’histrions qui ne lui arrivent pas à la cheville en littérature. Avec Kleber Haedens, « on découvrira (…) que c’est dans le sport amateur que se sont réfugiés aujourd’hui les grands auteurs de la tragédie : l’héroïsme, la fatalité, la passion et la pureté » p.163. Bien loin de ces profs qui méprisaient le corps, à la suite de la déformation chrétienne, et qui considéraient « les souffreteux de la classe (comme) a priori les têtes pensantes et les bien balancés, voués à des métiers manuels » p.63. Une attitude qui a duré jusque dans les années 1990 et qui explique peut-être le retard économique français et la coupure entre « élite » et peuple dont se gargarisent les socio-intellos d’aujourd’hui…

Il y a une véritable saveur humaine en ces pages bien écrites et qui coulent avec bonheur. Le panorama d’une existence qui allait encore durer quarante ans, entre la Grèce, l’Irlande et Paris.

Michel Déon, Mes arches de Noé, 1978, Folio 1980, 318 pages, €8.20

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Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française

Il ne s’agit pas de toute la littérature, ni d’une histoire qui mène à nos jours. Publiée en 1936, cette histoire commence avec la Révolution et se termine après la guerre de 14.

Albert Thibaudet fut agrégé d’histoire, élève de Bergson, historien de la Troisième République et de la Grèce antique. Il replace les courants littéraires dans un réseau de relations historiques, sociales et politiques, ce qui en fait un outil précieux de compréhension des idées et des modes. Tout y passe, le roman, l’essai, l’histoire, la poésie, le théâtre. C’est une véritable histoire de France d’avant 1940 qui est proposée.

Sa réédition permet de comprendre le monde d’avant la défaite, l’art littéraire porté par l’élan révolutionnaire avant qu’il ne tombe dans l’étroitesse des nationalismes, puis des marxismes plus ou moins abâtardis qui ont tenu lieu de pensée entre 1940 et 2000. Revisiter les grands auteurs avec le critique littéraire de la NRF de 1912 à 1932 (revue d’avant-garde à l’époque) est un bonheur. Car Thibaudet aime lire, il en a plaisir ; il est empli d’empathie pour les auteurs, ce qui rend sa lecture passionnée, donc passionnante, même s’il a ses têtes et ses goûts. Il ne consacre par exemple qu’un bout de ligne au poète Albert Samain, mais plus d’une page à un quelconque théâtreux bien oublié aujourd’hui.

Il organise son histoire par générations : ceux de 1789, de 1820, de 1850, de 1885, de 1914. Chacune a son événement fondateur autour de ses 20 ans, la Révolution (et la liberté comme la Terreur), la Restauration (et le romantisme), le printemps des peuples (et l’empire second en réaction), la République (et l’affaire Dreyfus comme le symbolisme), la guerre (et la mutilation générationnelle comme la brutalisation des façons de voir).

Chacun trouvera son bonheur dans les auteurs qu’il aime (par exemple Chateaubriand), et découvrira ceux qu’il ne connait pas ou moins (par exemple Mme de Staël). Le ton est érudit mais sans jargon, d’une belle langue classique qui se lit avec bonheur. L’édition papier est en caractère bien petits pour le confort de la lecture, une fois un certain âge atteint, mais permet à cette somme de garder un aspect compact qui ne prend pas trop de place pour la mine de savoirs qu’elle contient.

A conseiller à tous ceux qui veulent réviser ou apprendre combien la durée façonne la pensée, combien l’histoire qui se vit modifie l’expression. Cela dans les deux siècles de la pensée française la plus universelle – terrain largement perdu depuis…

Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours, 1936, collection Biblis CNRS éditions 2016, 603 pages, €12.00

e-book format Kindle €1.97

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Le canon a tonné dans Paris

Ce dimanche 14 mai, les vingt-et-un coups ont retentis pour célébrer… non pas la révolution extrémiste de Mélenchon mais le rassemblement au centre de Macron.

Beaucoup de socialistes sont investis dans les circonscriptions ; un Premier ministre proche d’Alain Juppé est pressenti. La volonté de « et droite et gauche » montre que les idéologies reculent ; les Français en ont manifestement marre des indécis de synthèse, des acrobates de langue de bois, des tabous névrotiques sur l’identité crispée ou la Justice sociale aussi abstraite qu’absolue. L’heure est désormais au pragmatisme : résoudre concrètement les problèmes concrets – pas gloser sur le sexe des anges prolétaires ou immigrés.

C’est la première fois que je vais vivre sous un président plus jeune que moi. Je suis arrivé à l’adolescence sous le règne des grands-pères et ce n’est qu’avec Pompidou que j’ai eu l’impression de rejoindre le siècle. Mais surtout avec Giscard, président moderne, qui a tant rendu jaloux les conservateurs d’acquis de la CGT et les ringards de la gauche – déçue d’avoir échoué en 1974 – qu’ils ont distillé déjà « les affaires » avec les diamants et autres mesquineries à démoraliser les ménagères. Internet n’a rien inventé : la haine politicienne est de tous temps – et la gauche « Morââle » n’en est surtout pas exempte ! L’ère du grand-père est revenue comme une resucée nostalgique sous Mitterrand, déjà 65 ans et nombre de mandats lorsqu’il est investi en 1981.

Nous aurions dû nous méfier : une soi-disant « gauche du mouvement » qui porte au pouvoir un vieillard ayant commencé en politique comme camelot pour le Roy avant-guerre ne pouvait qu’être suspecte, préférer les incantations aux réalisations, les symboles aux adaptations, le conservatisme des zacquis à la modernisation du cadre économique. De fait, autant les autres pays sociaux-démocrates ont su s’adapter au nouveau monde, autant la gauche socialiste française est restée coincée dans les vieilles recettes, la berceuse « révolutionnaire » et autres élans romantiques (« changer la vie » !… rien que ça). Ces images d’Epinal de la gauche-passion que le vieillard Mélenchon (66 ans cette année) tente de relancer aujourd’hui, le verbe haut, la lippe amère, la haine de classe en bandoulière.

Oh, que vive la jeunesse ! Un Président né en 1977 et un Premier ministre né en 1970 sont juste de la génération d’avant le net ; ils n’ont connu la Toile, le téléphone mobile et les réseaux qu’autour de leur vingtaine, ils ne sont pas nés avec. Ils gardent donc encore le goût de la lecture, du théâtre, de la culture – même si la formation ENA n’est guère propice à l’esprit d’humanité. Macron préfère discuter que de consulter une bible, fût-elle socialiste ; il a fait merveille comme rapporteur de la Commission Attali nommée sous Sarkozy pour encourager la croissance de la France. Il persiste en nommant Premier ministre Edouard Philippe, venu du militantisme étudiant avec Rocard et membre de la conférence de Bilderberg, ce forum où se rencontrent et dialoguent en toute liberté les grands du monde. Ces hommes neufs ne restent pas enfermés dans leur parti, ni prisonniers d’une idéologie fermée : ils sont ouverts, prêts à négocier, pragmatiques. Nous verrons ce que cela donnera en actes et j’avoue quand même un certain scepticisme.

Mais cette génération va probablement nous changer des ringardises, grimpettes aux rideaux et autres moralismes du bon ton politiquement correct qui nous sortaient par les yeux et que le suffrage universel a durement sanctionnés.Enfin l’intérêt général plutôt que l’intérêt clientéliste, ce n’est pas trop tôt !

« La gauche » s’est fusillée elle-même en se réduisant au catéchisme pour enfants sages du progressisme et de la planète, suscitant les diables cornus de l’extrémisme gauchiste et cette risible gaucherie des « frondeurs » qui se sont révélés bien en peine de manier quelque fronde que ce soit (l’élastique leur en est revenu en pleine gueule).

« La droite » s’est dézinguée en permettant hier le duel inepte Coppé-Fillon, il y a peu le retour du Jedi Sarkozy, puis en virant Juppé, s’obstinant sur un Fillon décrédibilisé – moins par le fond des « affaires » que par la gestion désastreuse de sa communication face à elles.

Le président normal a enfin laissé la place au président vrai – nul doute que nous gagnions au change, même si Macron est peut-être le fils rêvé en politique de Hollande, comme je l’ai écrit. Je ne sais pas ce qu’il fera, probablement ce qu’il a dit, mais l’expérience est nouvelle, donc passionnante. Chacun peut noter aussi ce tropisme d’origine des nouveaux acteurs à remonter vers le nord, comme avec de Gaulle : Amiens et Le Havre plutôt que l’Auvergne, la Corrèze ou la Nièvre. Un nord plus industrieux que fonctionnaire, plus pratique qu’idéologue, plus collectif que notaire de droit romain peut-être ? Un nouveau clivage mental qui se superpose à métropoles/périphérie ?

En tout cas, le règne des cumulards de mandats, des agrippés aux prébendes et des barbons politiciens semble avoir pris fin. Provisoirement ? Je fais confiance aux fils ; j’en avais assez de ma génération des egos, les Hollanzy et autres Sarkollande.

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Philippe Mertz, La descente du Laps

Le laps est cet espace infime qui s’écoule dans le temps, comme on dit un laps de temps. C’est aussi un étrange ruisseau qu’il faut découvrir dans les dunes du Crotoy, en baie de Somme, une légende.

Le narrateur s’appelle Gaspard ; il a 50 ans et est reporter de guerre à Bagdad. Il se souvient d’une explosion et d’Ali, son chauffeur, qui le pressait de revenir à la vie. Lui se retrouve à Roissy et demande au taxi s’il pourrait le conduire au Crotoy, ville balnéaire où il a passé ses vacances d’enfant blond, jusqu’à l’âge de 8 ans où sa mère est morte.

Il va revivre des souvenirs, en vivre de neufs, dans des scènes bien écrites, contées d’une écriture fluide, sans cliché. Se succèdent les scènes réalistes et bien vécues du foot sur la plage avec les copains d’Yvan le taxi, le dîner de grand-mère, la pension où allait petit et où il dîne, le mal de Max, 8 ans, à la table voisine parce que sa mère est morte, les jambes d’une femme nommée Monia, le bar-PMU et ses turfistes qu’il rend heureux, le neveu de la patronne, inventeur adolescent d’appareils numériques destructeurs…

Se noue une intrigue entre la tante de l’enfant qui devient fou et lui-même, puis l’enfant Max disparaît une nuit, en fugue, ayant piqué la clé dans la poche de son père qui dort. Gaspard est interrogé par les gendarmes, soupçonneux, mais rien n’est retenu contre lui, pas plus contre la tante ni le père. Il va donc à la plage, où le beau temps dure déjà depuis des jours ; il photographie, par réflexe professionnel, et se trouve à suivre une silhouette fine comme un roseau qu’emmène en riant une femme svelte vers les vagues.

Mais la marée monte et il s’inquiète : les deux ne vont-ils pas trop loin ? La femme rit au gamin qui exulte, et lui demande à la fin de rejoindre Gaspard pour le ramener, tandis qu’elle-même ira nager vers le large. Bien que rattrapés par le flot qui va comme un cheval au galop, l’homme et l’enfant sont recueillis par les sauveteurs, prévenus par une plaisancière. L’enfant, c’est Max, le gamin fugueur, que Gaspard n’a reconnu que lorsqu’il a pu s’approcher d’eux, les vagues leur léchant déjà les chevilles.

Cette femme, c’est la mère de Max. Monia avouera qu’elle a en effet disparu pour mourir, mais que personne n’a retrouvé le corps. Gaspard retrouvera fortuitement la nageuse en interrogeant un apprenti de 14 ans au langage original, qui voit chaque matin une grande brune nager une heure. Le narrateur et elle lient connaissance. Elle veut devenir photographe de guerre, comme lui.

Et c’est là que le récit, jusqu’ici captivant et linéaire, dérape dans le surréel. Alors que Gaspard apprend à Iris comment tenir son appareil en vue et se mettre à l’affut de tout cadrage propice, des bombes éclatent sur la plage, des chars lancent leurs obus sur les restaurants, sans qu’aucun estivant ne s’en émeuve. Tout serait-il dans leur imagination ? C’est « une perte de cohérence du monde, un épuisement de sa logique », énonce l’auteur p.156. Avant d’ajouter, perfide : « tu déambules sur les vestiges de ton activité cérébrale au bord de l’extinction irréversible » p.157. Pour comprendre, il vous faudra lire ce livre qui captive.

Tout se terminera par la descente du Laps, ce ruisseau de légende dont nul qui a navigué dessus n’a jamais parlé. De l’eau qui coule comme le temps, un laps de temps.

Le roman est étrange et envoûtant ; il se lit d’une traite et le dérapage dans le surréel vers la fin, s’il apparaît un peu long, prend tout son sens dans les dernières pages. C’est bien trouvé, concentré. Une bonne lecture où Le Crotoy agit en thérapie avec sa lumière et l’immensité de la mer. Un hymne à la région de France haute, une vague inquiétude sur le monde que nous prépare le numérique, et une méditation sur l’existence et ce qui vaut en elle.

Philippe Mertz, La descente du Laps, 2014, éditions Les soleils bleus, 170 pages, €17.00 (occasion €4.35)

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Elire, c’est choisir

Une femme ou un homme ? Une héritière populiste ou un bon élève ex-banquier ? Pour beaucoup, le choix est difficile ; certains le refusent parce qu’ils considèrent qu’entre ces options le bien commun ne figure pas. Ils voteront blanc ou nul, ou se résigneront à voter pour le moins pire – ou pour le moindre bien.

Pour beaucoup, il s’agit d’encore plus de multiculturalisme où va se perdre sa culture, se dissoudre « la France » dans le grand métissage indifférencié d’une Union européenne qui vire au melting-pot américain, ou encore de diluer nos petits blonds dans le noir crépu issu de la guerre des ventres – puisqu’il suffit de naître à Marseille ou Roubaix, même clandestin, pour « être » français, sans aucunes références familiales, culturelles et historique.

Mais tout cela, ce sont de grands mots.

Il suffirait à notre culture d’être vigoureuse (comme avant) pour qu’elle accepte avec bienveillance les cultures venues d’ailleurs, qu’elle s’en enrichisse (comme elle l’a toujours fait) ; il suffirait que la France dise clairement au Conseil européen (des chefs d’Etat et de gouvernement – auquel elle participe) ce qu’elle veut, au lieu de démissionner lâchement comme Chirac et Hollande l’ont fait trop souvent ; il suffirait que nos bobos blancs « de souche » fassent plus de bébés au lieu de jouer aux gais ou aux féministes sectaires, et de papillonner en égoïstes. La question migratoire et la mal-intégration sont à régler au Conseil européen et au Parlement français – sous la pression de l’opinion publique – comme les Néerlandais et les Danois l’ont fait, comme les Allemands vont faire, et pas sous la pression médiatique de la gôch’ bobo hors sol qui ne représente RIEN.

Dans le concret aujourd’hui, ce qui compte est moins « le capitalisme » ou « le grand remplacement » que l’insécurité.

Le souci démocratique est celui des frontières, car nul vote ne peut rien contre l’universel. Le citoyen appartient, il vote pour qui doit le représenter, lequel représentant négocie des lois pour une société sur un territoire. Dès lors, l’immigration de masse sans contrôle apparait comme le plus grand danger. A tort ou à raison, pour des motifs culturel (les odeurs de Chirac), de tabou patriotique (la France, c’est prendre sa carte selon Hollande) ou d’ignorance béate de la profondeur historique (il n’existe pas de « culture française » selon Macron). Le terrorisme – musulman par prétexte – vient ajouter une couche à cette insécurité fondamentale qui recoupe les insécurités sociales, territoriales et économiques.

Le fond du vote Le Pen, ce sont moins la « sortie de l’euro » (remis en cause récemment par Le Pen sous la pression Dupont-Aignan) et les billevesées de la planche à billets via une Banque de France aux ordres de l’Exécutif qui permettrait tous les rêves démagogiques en distribuant des tonnes d’argent (au prix d’une évidente et immédiate inflation), que le retour de la souveraineté sur QUI est Français ou pas. Même l’immigration ethnique est désormais au second plan des craintes, au profit des ayants-droit qui viennent « pomper » (fantasme sexuel ou réalité comptable) le budget déjà limite de l’Etat-providence, tout en refusant la façon française commune de vivre et de se vêtir.

Sur ce sujet, la gauche « frondeuse » n’avait rien à dire, sinon encore plus d’impôts pour une redistribution égalitariste universelle (une sorte d’Etat soviétique modernisé) ; elle a été virée au premier tour. La droite classique n’avait rien non plus à dire, focalisée sur l’austérité budgétaire et le recul (nécessaire mais pas suffisant) de la dépense publique ; elle a, elle aussi, été virée au premier tour. Quand les partis traditionnels n’osent pas prendre à bras le corps un problème populaire, par honte ou lâcheté, le peuple se venge en les « dégageant » (y compris l’apôtre du dégagisme Mélenchon, trop chaviste pour espérer séduire).

D’où l’irruption – dans ce vide – du centre, du « ET droite ET gauche » du jeune Emmanuel, alias « Dieu est avec nous ».

En effet, « Dieu » semble être avec ce candidat neuf, en la personne des intellos multiculturels qui se sentent aussi à l’aise à New York qu’à Paris, à Tel Aviv ou à Singapour ; en les instances patronales qui voient une adaptation pragmatique de la social-démocratie au nouveau capitalisme mondialisé ; en l’idéologie individualiste et branchée des start-upeurs inventifs expatriés ou ceux de la Chevreuse Vallée. « Dieu » est le sens de l’histoire, le « progrès » tel qu’il va.

Bien loin du « diable » incarné par la blonde au sourire commercial, dont le seul souci est d’enclore et de fermer pour faire mariner la France dans un mélange de volontarisme du verbe et de bricolage de gouverne, de verbe gaulliste sans l’esprit et de recettes tirées de l’économie fermée des années 50. Emmanuel et Marine vont naviguer à vue ; mais qui est le mieux armé dans le monde d’aujourd’hui pour mener la barque ?

Avez-vous constaté, du fait des règles rigides du temps de parole égal aux deux candidats restants, que les conseillers, porte-parole et autres économistes de Marine Le Pen surgissent désormais dans le débat public ? Qui les connaissait, ces Bay, Murger, Benoist et autres obscurs ? Tous ne sont pas antipathiques, ni aussi insignifiants que Gilbert Collard (« avec deux n ? » raillait Jean-Marie le père) ; mais qu’ont-ils à dire de neuf ? Pas grand-chose, que du digest de littérature sur le sujet ou des procédés oubliés depuis longtemps comme la planche à billets pour financer les déficits, les dévaluations compétitives (et à répétition) pour éviter l’effort d’investissement, les droits de douane modulés pour contrôler les biens étrangers importés, les droits sociaux réservés aux nationaux et – au fond – le contrôle total d’Etat sur tout : le droit, la monnaie, les industries, la pensée. Voyez Poutine… il est le Modèle pratique de Marine.

Or il s’agit d’une illusion. Sauf à changer la Ve République, donc à réaliser un coup d’Etat à la Erdogan ou à la Chavez pour instaurer un pouvoir fort… dont le Modèle théorique est Mussolini. Mais si, comme le dit Marine Le Pen, il s’agit de demander aux Français via le référendum s’ils veulent ou non sortir de l’euro, puis de l’Europe, puis de la Ve, les lendemains risquent de bien vite déchanter.

L’Exécutif ne peut pas tout et, sous la Ve République, s’il peut beaucoup ce n’est qu’en raison de la personnalité du président.

Après de Gaulle et Mitterrand incarnant la fonction monarchique, même après Pompidou et Giscard plus chefs de majorité à l’anglaise, les successeurs apparaissent bien falots. Chirac, cet histrion, n’aimait que gagner ; il ne foutait plus rien ensuite. Le désastre a été ce fameux « contrat première embauche » destiné à rendre plus facile aux jeunes l’entrée dans l’emploi : le Parlement l’avait voté, le Conseil constitutionnel ratifié, le président promulgué… et voilà que le Chirac le 31 mars 2006 ânonne 9 minutes à la télé qu’il demande que cette loi ne soit pas « appliquée ». On croit rêver ! Quant au Villepin, ci-devant Premier ministre, loin de démissionner, il continue à gouverner comme si de rien n’était ! Hollande ne fut pas meilleur, névrosé de la décision, incapable de choisir, inapte à commander. « Mon ennemi la finance » est devenu un très cher ami, Leonarda expulsée pouvait rentrer, le oui au référendum de Notre-Dame des Landes surtout pas mis en œuvre…

Ce sont probablement ces impuissants qui ont poussé nombre d’électeurs à accuser le capitalisme mondialisé ou Bruxelles de tous les maux économiques et sociaux des Français :

  • Ce n’est pas l’euro : l’Allemagne a le même
  • Ce n’est pas « Bruxelles » : tous les 28 pays européens ont le même Conseil et la même Commission
  • Ce n’est pas « le capitalisme » : pourquoi serait-il innovant aux Etats-Unis, efficace en Allemagne et en Suisse – mais pas en France ?

Ne croyez-vous pas plutôt que ce sont les carcans rigides des lois, règlements et autres administrations d’un Etat plus lourd qu’ailleurs, en plus des impôts, taxes et autres charges plus lourds qu’ailleurs qui – en France tout particulièrement – conduisent au chômage le plus élevé de l’UE, aux prélèvements les plus gros de l’OCDE, aux handicaps les plus forts sur les agriculteurs, les industriels et les investisseurs ?

Selon la force des personnalités, la Ve République est forte ou faible.

Dès lors, quelle est la force de Marine ou d’Emmanuel ? La grande gueule ou l’intelligence des situations ? La com’ ou la négociation ? Macron est un libéral assumé (contrairement à Hollande) ; le libéralisme, c’est avant tout la liberté. Non de tout faire, mais de faire au plus près du terrain, dans des cadres généraux.

Le contraire du libéralisme, c’est le caporalisme, donc avant tout la contrainte. Il s’agit d’obéir, d’être surveillé et puni.

Elire, c’est choisir.

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Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert

Suite du Jeune homme vert, né bâtard en Normandie mais fils de noble, ce gros roman se nourrit de la vie de l’auteur, né comme lui la même année. Tous deux ont 20 ans en 1939, année où la guerre est déclarée à l’Allemagne par une France prise dans des alliances impossibles et qui se croit invincible. On sait ce qu’il en fut, la défaite, la débâcle, le honteux armistice et l’instauration d’un régime de vieux réactionnaires. Jean, engagé avec son ami l’escroc Palfy, se trouve pris dans les remous de l’époque.

Il manque d’être fusillé dans un village par une colonne SS dont le commandant joue du Brahms au violon avant de faire tirer – ce qui laisse le temps au « hasard » de sauver notre héros, via une voiture de colonel nazi où deux autonomistes bretons reconnaissent l’ex-petit Jean, qui avait porté pour eux un message à 13 ans sur son vélo.

Palfy et lui peuvent donc joindre Clermont-Ferrand, où Palfy va se faire reconnaître du bordel local tandis que Jean va tomber amoureux de Claude, une fille vue dans la rue où le soleil laisse apparaître son corps par transparence. Cet amour impossible va l’occuper quatre ans car Claude est mariée et mère d’un petit garçon demi-russe de quatre ans aux boucles blondes, Cyrille. Jean va tomber amoureux de l’un comme de l’autre, car seuls ceux qui n’ont jamais aimé que le sexe ignorent qu’un petit enfant est aussi attachant qu’une jeune femme. Mais la guerre, la Gestapo et la mère de Claude vont séparer les amants, restés chastes jusqu’au dernier instant – et Cyrille oubliera vite son papa de substitution.

Palfy refait sa fortune une fois de plus, plein d’entregent et de savoir-vivre. Bien qu’escroc, ce que Jean ne parviendra jamais à être par une qualité intime qu’il est vain de discuter, il a de l’amitié et de l’admiration pour lui : « Palfy éclairait la vie, la parait de couleurs plus audacieuses, lui tendait des pièges. Hélas, au moment du bonheur parfait, tout culbutait soudain, tout était à recommencer ! » p.94. Il trafique avec les Allemands chargés de « récolter » des œuvres d’art dans la France en guerre, il diffuse de fausses livres sterling, il engage Jean qui ne sait que faire ni où aller, pris entre Claude l’amante de cœur et Nelly l’amante de sexe qui joue tous les soirs la comédie au cinéma ou au théâtre. Jean effectue plusieurs voyages au Portugal pour changer le sterling et sa bonne mine le fait apprécier d’un agent secret du régime Salazar, ce qui lui évite d’être tué. Grâce à Madame Michette, la patronne du bordel de Clermont qu’un Palfy facétieux a chargé de mystérieuses « missions » sans but au début, mais qui s’est prise au jeu et a été repéré pour son savoir-faire par ceux qui en avaient besoin, Jean entre dans la Résistance.

A la Libération, il est emprisonné, dénoncé par la mère de Claude comme ayant fricoté avec l’Occupant, mais sauvé par le commandant de la Résistance qui prouve son activité bénéfique aux réseaux… C’est dire si l’auteur se délecte des hypocrisies, grands mots et faux-semblants de cette France avilie qui chercher à se faire croire qu’elle a « réagi », alors que très peu nombreux furent ceux qui s’engagèrent vraiment. « Claudel. J’ai récité son ode au maréchal Pétain pour les enfants des écoles », dit Nelly p.196. On peut être ambassadeur, écrivain et académicien et ne pas savoir se tenir à la hauteur de ce que l’on estime. On peut aussi être artiste, et demeurer tourmenté par des désirs interdits, comme Michel du Courseau, demi-oncle de Jean, qui peint un Christ entouré d’enfants trop délicieux pour être innocents. La « grandissante hypocrisie bénisseuse » (p.426) de ces années-là vaccine Jean contre toute croyance et toute idéologie. Après la catholique, viendra la communiste – avant la socialiste, puis l’écologiste…

Jean passe de la verdeur à la maturité, moins étalon et plus amoureux, moins avide de nouveauté que plus profond, moins naïf et plus indulgent. Il découvre la littérature dans les longs transports, et la poésie avec la théâtreuse Nelly (qui le surnomme « Jules-qui » parce qu’il ne connaissait pas Laforgue). Il découvre en même temps le veule ou l’admirable des comportements humains : il est devenu un homme et nous le quittons au bord de son chemin d’adulte. Comme il ne présente plus d’intérêt romanesque, l’auteur s’arrête là, laissant vivre désormais tout seul ce fils de papier.

Il lui a cependant inoculé ses expériences, dont la plus belle est de savoir aimer. « Ainsi, peu à peu, découvre-t-il ce qui lui est propre dans l’amour physique : une indifférence à peu près totale quand il n’aime pas et, au contraire, une hypersensibilité quand il aime. Il n’est pas loin de considérer les érotomanes comme des impuissants. Lequel d’entre eux éprouveraient un battement de cœur à l’apparition de Claude parce qu’elle a, innocemment, les bras nus ou qu’en s’asseyant elle a découvert sa jambe ? » p.120. Ou encore, avec l’enfant : « Jean aimait que Claude ne fût pas une mère excessive, à la tendresse envahissante pour son fils. Ce qu’elle faisait pour lui, elle le faisait rapidement, avec adresse, sans en parler et, en vérité, il aurait presque pu en être jaloux car elle aimait Cyrille comme un homme, d’un amour intelligent qui ne l’écrasait pas » p.233. Il faut savoir aimer ainsi, les femmes et les enfants, et Michel Déon, l’air de rien, nous l’apprend.

Michel Déon, Les vingt ans du jeune homme vert, 1977, Folio, 576 pages, €9.30

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

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Retour au classique dans les élections

Les fantasmes des renverseurs de système comme la mayonnaise joueuse des réseaux sociaux voulaient croire au Grand soir électoral qui renverserait la table.

Force est de constater que le raisonnable l’emporte et que les finalistes sont revenus dans des critères presque classiques. Macron-Le Pen peut être vu comme un duel gauche-droite classique, se doublant d’un contraste ouverture-fermeture, inclus-exclus, jeunes-vieux, diplômés dynamiques-peu lettrés frileux.

Relativisons cependant.

Les chiffres officiels sont une chose, les chiffres réels une autre. Si l’on prend en compte les abstinents et les votes blancs et nuls, l’engouement pour Macron ou Le Pen est moins net qu’il n’y paraît.

Si, de plus, on prend en compte la participation, Emmanuel Macron ne recueille que 14.12% du vote des Français inscrits, et Marine Le Pen 12.68%.

La droite n’est pas morte, même si François Fillon a perdu (par une communication désastreuse sur ses « affaires ») les votes reportés sur Nicolas-Dupont-Aignan (plus haut que dans les élections précédentes) et sur Emmanuel Macron (grâce en partie à Bayrou). Le paysage montre que la droite reste majoritaire, à 27.39% des inscrits, alors que la gauche n’est qu’à un « minable » (mot favori du socialiste Jean-Marc Ayrault) 16.40%. Le centre renaît grâce à un « hors parti » qui se veut ET de droite ET de gauche, ce qui séduit la jeunesse lasse des querelles de bac à sable des egos d’appareil, comme ceux qui veulent vraiment que la France se réforme – comme les autres pays.

Notons que nous avons échappé au pire : un duel Le Pen-Mélenchon, ou le choix entre la peste et le choléra. Mussolini ou Chavez ? Le fascisme brun ou rouge ? Et ne me dites pas que « le peuple » serait plus démocratique que « la masse », le premier n’est qu’une construction idéologique du leader maximo, tandis que la seconde n’est que la pâte à aduler le führer. Et les exemples de Maduro le Vénézuélien comme celui d’Erdogan le Turc aujourd’hui, les modèles respectifs de Mélenchon et Le Pen, n’incitent pas à les imiter !

Il reste que les votes extrêmes sont le cas de 27.39% des inscrits. Bien loin de « la majorité » sociologique pour renverser la table. Surtout que les inclus se trouvent 32.48% contre 26.70% d’exclus. La France « périphérique » n’est pas hégémonique dans le pays. Les Français sont plus ouverts que les médias le disent, plus soucieux de l’avenir que les souverainistes le croient, et moins révolutionnaires que les tribuns le clament.

Mais les partis « tradi » sont mal en point, inaptes à faire ce pour quoi ils sont faits : sélectionner des gouvernants capables. Les deux finalistes, Macron et Le Pen, sont des outsiders, loin devant les Fillon et Hamon issus des primaires de leur parti. Notons que les « petits » candidats n’ont pas fait la preuve qu’ils apportent une quelconque plus-value au débat démocratique ; ils brouillent plutôt les cartes avec leur paranoïa, leurs envolées lyriques ou leur logorrhée trotskiste trop années 70.

Malgré le tropisme institutionnel du duel, la France n’apparaît pas comme bipolaire, un coup à gauche, un coup à droite. Se reconstitue la « bande des quatre » qui faisait les délices de la presse aux temps du gaullisme et du mitterrandisme : la droite forte, le centre-droit, la gauche de gouvernement et la gauche radicale. Le reste n’est que confettis marginaux inaudibles.

Maintenant, vont se jouer les législatives.

Le second tour n’est pas passé, mais le résultat ne devrait pas faire de doute : Marine Le Pen n’a quasiment aucune réserve en voix, pas plus que son père en 2002, même si une partie des électeurs Fillon ou Dupont-Aignan (voire Mélenchon, ce vote ludique) peuvent se reporter sur elle. Gageons que ce pourrait être 60/40 en faveur de Macron.

La recomposition se fera à l’Assemblée nationale, où le vote pour un député n’obéit pas aux mêmes critères qu’un vote à la présidentielle. La droite pourrait être majoritaire, même si elle ne serait pas hostile à gouverner « avec » Emmanuel Macron. Les députés frontistes seront probablement plus nombreux qu’aujourd’hui, ce qui est normal dans une « démocratie » : l’Assemblée est faite pour représenter le pays réel – pas l’idée morale qu’on s’en fait.

La suite dépendra de la réussite politique du président Macron.

  • S’il échoue dans le velléitaire et les tabous de la moraline idéologique, comme François Hollande, alors Marine Le Pen se voit ouvrir cette fois un boulevard pour 2022.
  • S’il réussit à allier réformes et protection, élan et main tendue, à la fois en France et en Europe, il recomposera vraiment le paysage politique français. Enfin ! serait-on tenté de dire, après l’espoir avorté de 2007.

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Michel Déon, Le jeune homme vert

Dans ce grand roman initiatique, Michel Déon fait naître Jean, personnage fictif qui n’est pas lui, la même année que lui. Ce qui permet à l’auteur de prendre de la hauteur et de se déguiser en conteur. Il dit son enfance et son adolescence, qui sont celles de Jean mais aussi un peu les siennes, le bon curé de choc, le jardinage, les relations avec les aristos, la bicyclette et la belle voiture, les amours précoces et ceux qui suivent.

Le jeune homme vert est inspiré pour son titre par La jeune fille verte, dernier roman d’éducation sentimentale de l’écrivain poète Paul-Jean Toulet, publié en 1920 (comme il est avoué p.473). Il se lit à merveille, captive l’attention et avive l’imagination malgré le siècle qui a passé. Jean est né en effet en 1919, et fut trouvé sur le seuil du couple Arnaud, les jardiniers des châtelains du Courseau en Normandie. Il sera élevé au ras du peuple, mais côtoiera les aristos, notamment Michel, de deux ans son aîné et fort jaloux de lui, et Antoinette, sœur de Michel et de quatre ans plus âgée que Jean.

Michel, très bel enfant, s’avérera préférer les garçons dès l’adolescence et montrera un talent pour le chant et le dessin qui lui ouvrira une carrière. Son admiration refoulée pour la musculature de Jean lui fera réaliser un carnet de portraits à la plume que Jean montrera à la grande sœur de Michel, Geneviève, un jour qu’il était à Londres. Celle-ci s’empressera de les montrer aux galeristes, préparant une future reconnaissance de l’artiste.

Antoinette, fantasque et nymphomane dès son plus jeune âge – comme son père – aimera Jean comme un petit frère à protéger et l’initiera aux plaisirs de la chair, commençant par la fesse à 10 ans avant de passer à la queue à 13 ans, et de se livrer entièrement nue à lui lorsqu’il réussira son bac à 17 ans. Mais Jean aime Chantal, fille de marquis qui monte à cheval et montre de la pudeur. Elle le violera à 20 ans avant de fuguer avec lui à Paris où ils vécurent heureux… un court temps. Car les filles ne sont pas fidèles. Déjà Antoinette avait laissé d’autres garçons embrasser ses fesses puis déchirer son hymen avant que Jean ne grandisse ; Chantal elle-même n’était pas vierge, et elle a fini par s’enfuir avec le godelureau fils d’un tenancier de bordel qui avait racheté la propriété des nobliaux du Courseau. Dure est la vie pour un jeune homme candide et droit.

Le lecteur saura en fin de volume, en même temps que Jean, qui est sa vraie mère et cela ne sera pas vraiment une surprise pour un lecteur attentif. Mais gardons le suspense car l’auteur sait ménager ses effets, ce qui participe au charme de ce livre. Il est, comme tout bon écrivain, amoureux de ses personnages et ils sont nombreux. Depuis Jeanne et Albert, les parents adoptifs du petit garçon, jusqu’à l’escroc de luxe « baron » Constantin Palfy qui s’engage avec lui dans l’armée à la fin, en passant par Antoine du Courseau, amoureux des belles voitures et abonné aux Bugatti.

Marque française de luxe automobile qui a gagné des grands prix au début du siècle dernier, Bugatti sort un modèle par an, du type 22 au type 57 loué pour sa beauté. Nous croiserons aussi une Hispano-Suiza conduite par un prince du Nil et dont le maître qui se fait appeler Monseigneur est l’amant de Geneviève, une Peugeot 301 conduite par la mère de Michel, une vieille Mathis essoufflée mais vaillante que conduit un faux curé qui prend Jean en stop à presque 17 ans à son retour d’Italie où, dépouillé sur la plage d’Ostie, il revient en short, pieds nus et en chemisette trop petite ouverte. Enfin une extravagante Austro-Daimler qui engloutit ses 35 litres d’essence aux 100 kilomètres et qui sera abandonnée lors de l’engagement dans l’armée française en 1939.

Jean, « à presque treize ans, il en paraissait seize ou dix-sept, mesurant un mètre soixante-dix, les jambes longues, le torse bien développé par l’exercice » p.122. Antoine du Courseau, qui en a fait son ami depuis qu’il a vu son fils Michel lui laisser endosser la responsabilité d’un mauvais coup à l’âge de six ans, l’envoie à Londres à bicyclette (via le ferry) pour le sortir de son milieu et lui faire rencontrer sa fille aînée Geneviève. Jean va découvrir tout un monde de luxe et retrouver le mystérieux prince qui conduit l’Hispano sous le nom de Salah. Au British Museum, tandis qu’il est laissé par Salah une heure pendant sa « leçon de français » (dans une rue mal famée près de là), Jean est abordé par un pasteur lubrique qui le compare à une statue d’adolescent grec. C’est dire s’il séduit déjà…

Mais ce n’est pas fini : « à dix-sept ans, Jean est un superbe garçon d’un mètre quatre-vingt, aux épaules larges, aux jambes longues et nerveuses, peu bavard, même plutôt silencieux comme s’il craignait de gaspiller ses forces ou dédaignait la vaine agitation verbale du milieu qui l’entoure » p.218. Il faut dire que Jean, outre le vélo, s’est mis à l’aviron, ayant aimé voir évoluer les skiffs sur la Tamise. Il effectue chaque matin ses 200 « tractions ». Jean, à vingt ans, comblera les femelles d’aristocrates de la haute société aux seins comme des œufs sur le plat lors des parties de campagne anglaise où il est invité par son ami Palfy. Tiendrait-il de M. du Courseau ?

Antoine, en effet, après les trois enfants faits à sa femme, va voir ailleurs avec grand appétit. Il est attiré par le sud où, dans un Saint-Tropez pêcheur encore inconnu des snobs, il comble une fille de gargote et lui permet – outre d’épouser son jeune Théo – de bâtir un restaurant, puis un hôtel, tout en se faisant payer en toiles peintes par de futurs célébrités. Ailleurs, il subira les assauts d’une noiraude qui a le feu au bas-ventre et qui le trompe avec n’importe qui. D’ailleurs Jean, de retour d’Italie quasi sans vêtements, est emmené par un chauffeur italien jusque dans cette auberge de routiers que tient la noiraude devenue mûre, et il passera après les autres, fruit vert à la vigueur délicieuse pour cette femme jamais lassée.

Outre le talent de conteur, l’humour n’est jamais absent comme on le voit, et les tribulations sexuelles d’Antoine, puis de Jean, sont l’occasion de réjouissances tant la vie y apparaît juteuse et bonne. Le périple en Angleterre pour le gamin de 13 ans est d’un rare plaisir, les travers des vieilles anglaises scrutés avec minutie et les « leçons de français » à Londres par des « maitresses très sévères » s’avèrent plus sado-maso que véritablement culturelles – mais Messieurs les Anglais en raffolent, parait-il. Ce qu’il advint, en 1932, de sa bicyclette rouge Peugeot est digne d’être lu, mais je vous laisse le découvrir. Jean rencontrera en Italie, où il part à vélo, l’Allemand blond torse nu Ernst qui, malgré ses études d’histoire et de philosophie, adhère sans distance à la théorie nationale-socialiste. Jean ne connait rien à la politique mais garde l’esprit critique cartésien si célèbre du Français. Les deux compères partageront les rencontres avec les villes et les monuments, comparant Goethe à Stendhal, pour en conclure qu’il vaut mieux vivre avant de lire.

Sauf que la guerre va éclater et que le jeune homme vert va devenir jeune homme mûr dans le prochain tome. C’est toute une époque de la France et de l’Europe qui est saisie par cette fresque à la Gil Blas, vue avec un œil de Candide et vécue avec la robustesse d’un Gargantua. Malgré la morosité des années d’avant-guerre et l’hédonisme des congés payés qui se foutent d’une guerre qui revient pourtant, Jean aborde la vie avec santé et curiosité, ce qui est fort réjouissant. Peut-être étions-nous semblables à son âge ?

Michel Déon, Le jeune homme vert, 1975, Folio 1996, 544 pages, €9.80

e-book format Kindle, €9.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

Les romans de Michel Déon chroniqués sur ce blog

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Yves Bontaz, Le bal est fini

Un ouvrier devenu chef d’entreprise, un provincial de Haute-Savoie devenu entrepreneur mondial, lance à sa retraite un brûlot politique. Il déclare que rien ne va plus et que le petit jeu des politocards sortis de la même école et vivant dans les mêmes milieux a assez duré. L’échec retentissant de François Hollande en est la preuve : place à la société civile ! Elle est aussi compétente que les politiciens professionnels, surtout ceux qui prétendent parler au nom des « travailleurs » : Mélenchon, « que sait-il des travailleurs » p.46 pour avoir passé seulement trois mois dans une usine dans sa jeunesse ?

L’essai est plein de bon sens et de gros réalisme. Il dit tout haut ce que tout le monde (sauf les politiciens) pense tout bas : finies les réformes, il faut un « choc » ! Mais, après le Brexit et Trump, la démagogie menace ; il faut donc que les initiatives citoyennes émergent, malgré la crainte de donner des parrainages (Yves Bontaz ne sera pas pour la troisième fois candidat aux présidentielles, faute d’avoir obtenu les 500 parrains représentatifs de chaque département).

Après une longue introduction biographique de 40 pages, le constat court sur 62 pages et il est sans appel : « Ni la gauche, désinvolte sous Mitterrand, Jospin et Hollande, ni la droite, prétentieuse sous Chirac et Sarkozy, n’ont eu le courage d’enclencher une seule réforme, pas une seule, susceptible d’améliorer notre compétitivité » p.49. En cause ? « Le dédain de l’économie appliquée, le dédain du bon sens économique » p.49. La France a 90 fonctionnaires pour 1000 habitants alors que l’Allemagne en a moins de 60 ; les Français payent 44% d’impôts en moyenne contre 26% pour les Suisses, 34% pour la moyenne OCDE et 38% en Allemagne ; les cotisations sociales représentent 11.6% du PIB français contre 6.6% en Allemagne et 4.1% au Royaume-Uni. Qui voulez-vous concurrencer avec ces boulets ?

L’Etat omniprésent sait mieux que vous ce qui vous convient ; il dépense sans compter, il gaspille plus que les voisins ; il handicape l’économie – y compris la demande des ménages. Un dirigeant d’entreprise fait le calcul : « Quand je donne 100€ bruts à l’un de mes salariés, ça me coûte, avec les charges patronales, 150€. Sur ces 100€ bruts, ce salarié va percevoir 70€ nets. Comme il va être imposé sur le revenu à environ 30% – soit 21€ d’impôts – il va donc lui rester 49€ de pouvoir d’achat. Mais (…) ce qu’il va dépenser sera soumis à une TVA de 20%. Ce qui fait qu’au final son pouvoir d’achat réel ne sera que de 39€. (…) L’Etat prélevant 110€ au passage » p.67. Imparable ! Et on se lamente encore sur la « misère » des services publics ? Ne serait-ce pas la misère de la gestion fonctionnaire ignare en économie ? De l’irresponsabilité hiérarchique où chacun se renvoie la balle ? Du mépris des citoyens qui ne contrôlent rien ? De la démagogie des syndicats – surtout la CGT qui rêve encore et toujours du Grand soir – et qui ne représentent qu’à peine 7% des salariés ?

Qui crée de la richesse ? – Les entreprises. « Faute d’offrir des emplois, on offre des aides sociales, mais cet argent que l’Etat distribue, il le reprend par le biais des prélèvements fiscaux (…) frein pour sortir de la crise » p.85.

Alors, que faire ?

Après 12 pages sur « la démocratie pervertie » et 12 pages sur « une diplomatie à la dérive » (où les interventions de François Hollande en Syrie, Irak et Mali ont suscité, selon l’auteur, les attentats islamistes), 12 pages de propositions.

Elles n’ont rien de révolutionnaires et prennent ici ou là les bonnes ou les moins bonnes idées en 19 mesures :

  1. Baisser les charges patronales de 20% sur tous salaires et de 30% jusqu’à 1.6 fois le SMIC.
  2. Augmenter la TVA de 2% pour compenser et taxer les importations (et éviter les délocalisations).
  3. Baisser l’impôt sur les sociétés à 25%.
  4. Supprimer l’ISF.
  5. Revenir sur la hausse des frais de succession Hollande.
  6. Réformer l’enseignement de l’économie
  7. Favoriser l’apprentissage.
  8. Réduire la vie politicienne à deux mandats au maximum.
  9. Baisser le nombre de fonctionnaires en n’en remplaçant qu’un sur trois (hors régalien).
  10. Etablir deux jours de carence pour les fonctionnaires, comme dans le privé.
  11. Limiter le droit de grève dans les services publics.
  12. Baisser les prestations chômage après 1 an.
  13. Supprimer les 35h pour revenir à 39 sans hausse de salaire.
  14. Sanctuariser l’agriculture.
  15. Relancer la révolution verte.
  16. Etablir des statistiques ethniques pour en finir avec les fantasmes et adapter les politiques.
  17. Faire du handicap une cause nationale.
  18. Incarcérer les condamnés à une peine inférieure à 2 ans.
  19. Conduire la politique étrangère sur les seuls intérêts de la France et pas sur « la morale ».

Voilà qui fleure bon le « radicalisme » florissant sous la Troisième République : du bon sens travailleur, le citoyen contre les pouvoirs, la base et la province contre les élites de Paris. Mais aussi le programme de François Fillon, dont il s’avère le plus proche, avec un côté Emmanuel Macron pour le réalisme économique.

Yves Bontaz a réussi à 14 ans le concours de l’Ecole nationale d’horlogerie en candidat libre avec son jumeau et en est sorti major à 19 ans. Il s’est mis à son compte dans le décolletage et a travaillé très vite pour les grandes marques automobiles, fondant des filiales dans divers pays. Son dogme : productivité et qualité ; sa méthode : s’organiser et intervenir où cela ne va pas. « Une théorie inverse de celle du politique » – persiffle-t-il p.28. Il a fondé un orphelinat, une école et un dispensaire à Madagascar, et un centre pour autistes en France. Il a donné des emplois à des milliers de gens, en Haute-Savoie, en France et dans le reste du monde. « Je suis un patron qui jamais, jamais, n’a oublié de privilégier le facteur humain dans la gestion de ses sociétés » p.35.

Tout le contraire des François Hollande et autres Nicolas Sarkozy, n’est-ce pas ?…

Yves Bontaz, Le bal est fini – Le programme choc d’un esprit libre, 2017, édition Jean Picollec, 144 pages dont 6 tableaux et graphiques, €13.99

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Michel Déon, Un taxi mauve

Un décor originel, une histoire racontée en belle langue, des personnages crédibles – tels sont les ingrédients d’un bon roman. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.

Le décor est cette Irlande atlantique des fjords de Galway, la lande et les bois, les marais, où grouille toute une faune de loutres et d’oiseaux parmi la profusion des plantes, sous la pluie et les nuages ou le soleil miraculeux qui ne dure qu’un instant.

L’histoire est celle, douce-amère, d’un narrateur qui se croit cardiaque à la cinquantaine et qui est venu s’isoler pour mourir ; il raconte librement, dans de longues phrases littéraires et fluides, sa redécouverte de la vie.

Il découvre surtout un jeune homme perdu venu d’Amérique, puis un Gargantua mystificateur qui triche au jeu et sa mystérieuse fille pseudo-muette Anne, ainsi qu’un docteur à l’antique qui passe en trombe dans son taxi mauve. Nombre d’autres personnages entourent les principaux, comme les deux sœurs Sharon et Moïra, les deux pédés touchants Billie et Teddy, la logeuse cancanière grenouillant en bénitier Mrs Colleen.

Humour et gravité font bon ménage chez Déon. Ainsi, le jeune Américain perdu se nomme-t-il jerrycan, ou plutôt, à l’irlandaise, Jerry Kean. Il a été retrouvé défoncé dans un hôtel avec sa copine iranienne morte d’overdose. Ses parents, les riches héritiers d’un grand-père parti d’Irlande en loques pour faire fortune, ont envoyé le garçon se mettre au vert en Irlande, dans le cottage rustique ancestral – où il n’y a même pas l’électricité. Le narrateur et sa chienne rencontrent dans les bois Jerry et son chien et font sympathiser leurs solitudes. C’est aussi durant une chasse que Jerry fera la connaissance de l’ogre Taubelman, personnage trouble dont on ne sait s’il est déjà mort dans un accident d’avion, s’il est vraiment le père de sa fille, s’il est un ex-nazi camouflé sous un nom juif, ni pourquoi il triche au jeu s’il est comme il le dit assez riche. Car ce Taubelman rappelle le Abel Tiffauges du roman de Michel Tournier, Le roi des aulnes, paru trois ans auparavant.

L’intrigue va se tisser autour des femmes, comme souvent chez Déon. Anne la mystérieuse est jeune et souple comme un garçon ; les deux compères en leur vingtaine et cinquantaine la retrouvent un matin évanouie sur la plage à la suite d’une chute de cheval, alors que la marée monte. Ils la conduisent à l’hôpital et le narrateur tient dans sa main un sein tiède sous la chemise à cru. Cette image érotique suit Michel Déon de roman en roman comme un fantasme. Il est en train de tomber amoureux de la jeunesse et de la fragilité, tandis qu’il a laissé à Paris la digne Marthe, qu’il ne sait s’il doit encore aimer. Sharon, la sœur de Jerry, a épousé un prince allemand décati et se fait désormais appeler « princesse ». Elle est aussi frivole que fantasque, papillonnant d’être en être sans jamais se poser par peur d’être prise – mais en manque éperdu. Le narrateur croit un moment en tomber amoureux, mais cela ne pourra être qu’un feu de paille.

En revanche Jerry va tomber amoureux d’Anne. Mais l’amour est-il compatible avec le mensonge ? La vérité « alternative » véhiculée par Taubelman peut-elle faire encore illusion dès que l’intimité exige l’engagement ? Tous nos actes nous rattrapent, comme si le karma existait. C’est ainsi que Taubelman l’apprendra à ses dépens, tout comme les deux pédés « années 70 », et Moïra, l’autre sœur de Jerry, célèbre actrice dont le dernier film transgressif très « années 70 » fut un four (il faut dire qu’elle se faisait baiser par une horde de Noirs efféminés). Les allusions à l’actualité des mœurs et de la morale du tout début des années 70 ne manquent pas dans ce roman écrit par un homme mûr qui réprouve ces pratiques du nouvel âge. Ainsi Sharon aimait se montrer nue sous sa robe, écartant les jambes sur la balançoire, apprenait son tout jeune frère Jerry à se masturber, le laissant s’initier entre les cuisses de l’une de ses copines – et ainsi de suite. Ces piments très datés (qui horrifient aujourd’hui la réaction catho-islamiste) font l’un des charmes de ce gros roman bien écrit et qui berce tout en captivant.

D’autres ravissent plutôt ceux qui pensent, telle cette remarque proférée en passant selon laquelle ce que l’on écrit est évacué de la mémoire tandis que ce que l’on garde pour soi reste vif « indélébile dans ma mémoire et je pouvais revivre avec une effarante précision » p.203. De même la barbe qu’on se laisse pousser jeune modifie le regard des autres sur soi : elle virilise, ce pourquoi nombre d’adolescents, mode ou pas, tentent l’expérience un moment. « La barbe modifie d’abord l’attitude d’autrui à notre égard puis, par contrecoup, notre propre caractère, comme si notre comportement était conditionné par l’idée que nous inspirons » p.263. Ainsi « bébé Jerry » ne pourra plus être appelé ainsi par ses sœurs, avec tout ce que cela connote, une fois sa barbe fournie. Ou encore : « Qu’y a-t-il de mieux que les rapports conventionnels, qu’une politesse parfois excessive qui enrobe d’un voile de pudeur nos foucades, à la rigueur nos passions ? » p.366. Ne sont-ce pas les apparences qui permettent la liberté ?

L’amour, la mort, hantent ce roman conté légèrement comme si rien n’avait réellement d’importance. « Au fond, ce qui est beau fait mal : les femmes, les enfants, le lever ou le coucher du soleil, le parfum du chèvrefeuille et l’amour, l’amour quand il est harmonieux et heureux. Tout fait mal tant chaque chose est unique et inéchangeable, fatale, alors que dans l’approche de la mort et sa certitude imminente, notre vision, dépouillée du désir insensé de la possession, savoure la beauté comme une chance inespérée, un présent des Dieux, dont le seul inconvénient est de susciter en nous une doucereuse et invincible mélancolie » p.398. C’est pour cette phrase notamment que j’aime Michel Déon – tout y est.

Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l’Académie française en 1973.

Michel Déon, Un taxi mauve, 1973, Folio 1993, 445 pages, €8.80

e-book format Kindle, €8.49

Coffret Michel Déon, 4 volumes : Un taxi mauve – Les Poneys Sauvages – Le Jeune homme vert – Les Vingt ans de jeune homme vert, Folio 2000, 2080 pages, €37.20

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Guillermo de La Roca, Un point lumineux suivi de Lettres andines

Pensée magique et fatalité s’emmêlent pour former sept nouvelles d’un Argentin à Paris. Elles forment la moitié du recueil et les Lettres andines le reste. Si les premières sont vite oubliées, laissant parfois juste ébloui, les secondes sont un petit bijou d’ironie voltairienne. Je regrette pour ma part que l’éditeur n’ai pas édité ces Lettres seules en demandant à l’auteur de les compléter, comprenant trop peu de pages, car elles méritent bien mieux que les nouvelles en préalable.

Sinijasto est un jeune Indien dans la ville, heureux comme un Argentin en France ; il écrit ses Lettres persanes à la manière de Montesquieu. Le style est actuel, rajeuni, mais le persifflage subsiste pour notre plus grand plaisir. Les intellos sont brocardés, les repentants vilipendés, les bonnes consciences de la gauche universelle renvoyées à leur appétit égoïste de pouvoir, les cartésiens douchés. Comment ne pas souscrire ? Comment ne pas sourire ?

C’est la France telle que nous la connaissons, le coq d’orgueil les pattes ancrées sur son tas de fumier, gallinacé faussement racé qui se croit : « Un écrivain des Caraïbes fait dire à l’un de ses personnages : ‘Le Gallinais est convaincu d’exister pour le plus grand bien de l’humanité’ » p.79. Il suffit d’écouter blatérer un Jack Lang ou équivalent pour s’en convaincre à l’envi.

Tous y passent de ces gourous des médias, des lettres et de la politique : les directeurs de conscience (p.62), les missionnaires du Grand Pardon (p.63), le bon sauvage en prolétaire ultime (p.66), les faux savants qui savent mieux que vous qui vous êtes et comment vous pensez (p.69), « le droit des minorités à gouverner la majorité » (p.75), les faux-culs sexuels de la culture (p.84), les théologiens de l’art (p.87), la « formidable dynamique des intolérances » (p.92), la mode impérative suivie par les individualistes rebelles (p.94)…

Dommage que « la générosité évangélique, le masque des utopies, le verbiage politique ne parviennent pas à générer l’amour et l’estime attendus en retour de la part des anciens dominés. Ce manque de considération est particulièrement remarquable chez les immigrés de toutes origines, installés ici pour survivre et fuir leurs maîtres tyranniques et irresponsables. Ils considèrent que les Gallinais leur doivent tout, n’ont rien à leur apprendre et sont à l’origine de leur mal. Les Gallinais eux-mêmes éprouvent un sentiment analogue envers les nations démocratiques et fortes dont l’hypocrisie est plus rentable que la leur » p.67. La dernière partie de ce paragraphe explique beaucoup : la jalousie envers les Etats-Unis qui ont réussi cette Révolution que les Français ont gâchée dans leurs sempiternelles querelles de religions et d’idéologies sert à façonner un bouc émissaire inversé, le Prolétaire en Victime suprême qu’il faut adorer parce que lui a le courage de combattre son dominateur. Dénions notre propre jalousie en la prêtant aux plus pauvres et en les louant de leur clairvoyance… Ainsi le brimé se venge sur plus brimé que lui, et le sublime pour une bataille que lui n’est pas capable de mener.

Coup de grâce donné aux pseudo-intellos qui se croient phénix de l’Humanité : « Peut-être aurez-vous du mal à me croire, mais dans ce pays situé au plus haut niveau de raffinement culturel universel, il y a encore des millions d’imbéciles pour croire n’importe quel coquin démagogue baptisé progressiste, réactionnaire, libéral ou nouveau philosophe. Ces petits maîtres enragés et méprisants ressassent inexorablement leurs synthèses originales, favorables aux bonnes gens et fondamentalement défavorables aux mauvaises personnes. Ils démoralisent l’ancienne morale et moralisent la nouvelle, évitant toute remise en question d’eux-mêmes et de leur clientèle… » p.71. Penser par soi-même ? Vous n’y pensez pas ! Il faudrait faire un effort plutôt que suivre la mode, se mettre à dos ses copains qui n’ont pas envie de se prendre la tête.

Et ces « millions d’imbéciles » vont très bientôt voter dans le brouillard pour un programme flou et un candidat tout d’apparence. « La liberté s’autodétruit quand elle sert de moyen à ceux qui veulent l’anéantir et de prétexte à la lâcheté de ceux qui prétendent la défendre. Bien à vous, Sinijasto » p.93.

Seul l’enfant dit que le roi est nu.

Guillermo de La Roca, Un point lumineux suivi de Lettres andines, 2017, PhB éditions, 103 pages, €9.00

Déjà chroniqué sur ce blog : Guillermo de La Roca, Connaître et apprécier

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Fillon ou Macron

Par ordre alphabétique, voici les deux candidats dont un restera très probablement au second tour. Certes, la pléthore de prétendants marginaux participe au débat démocratique et Mélenchon ou Dupont-Aignan, par exemple, ne disent pas que des choses sans intérêt. Certes, certains croient dur comme fer que Marine Le Pen peut parvenir au pouvoir au second tour en raison des abstentions différentielles entre électorats – voire au premier tour, pourquoi pas, avec 50% plus une voix. Mais si nous restons dans le cercle du probable, ce devrait être Fillon ou Macron.

Le premier est d’expérience ; il a pour lui la cohérence d’un programme de droite qui a vécu la période agitée Sarkozy et rongé son frein durant la période apathique Hollande. Il est clair, détaillé, mais il reste dans la lignée de l’austérité « exigée » (de moins en moins) par l’ordo libéralisme à l’allemande, préoccupé avant tout d’équilibre budgétaire et d’excédents commerciaux. Si les Français devaient se convertir un peu en Allemands, ce serait fort bénéfique pour l’Europe – tout comme pour le système économique et social français. Comment, en effet, « redistribuer » sans tout d’abord produire ? Comment produire comme les Allemands avec le niveau d’inefficacité français ? Ce n’est pas la compétence qui manque en France, nos inventeurs, nouveaux entrepreneurs, ingénieurs et commerciaux sont plutôt créatifs : ce qui manque, c’est l’environnement propice à l’épanouissement de ces talents. Autrement dit un Etat moins hégémonique, qui prélève moins, réglemente moins et laisse plus faire la société civile. Difficile quand le pays possède un tropisme catholique et romain d’impérium, un héritage capétien centralisé à Paris, un handicap symbolique royal de l’Etat c’est moi, des habitudes napoléoniennes d’évincer tout libéralisme (Madame de Staël en fut l’exemple), et une énarchie germanopratine formatée en vase clos aux petits jeux de pouvoir entre néo-noblesse d’Etat.

« Je crois qu’une partie de nos maux viennent du néo-catholicisme républicain », écrivait (déjà !) Flaubert à Michelet le 2 février 1869 (Flaubert, politicien très actuel sur ce blog). Ce jacobinisme d’Etat en forme de mission religieuse est ce qu’incarne Fillon plus que Macron. Faut-il cela pour mettre la France dans la voie du redressement ?

Macron devrait être plus « gentil » au sens de Montaigne, même si « la morale de l’Evangile » n’est pas absente de son programme. Les trois premiers paragraphes portent en effet sur le « travail », pour lequel « il faut inventer de nouvelles protections », « libérer », et « inventer un nouveau modèle de croissance ». Programme est d’ailleurs un mot excessif, puisque le candidat n’a pas de parti mais un « mouvement » et que son catalogue de mesures ressort plus des bonnes intentions symboliques (« mon contrat », dit-il) que d’une liste de mesures précises et chiffrées. Sauf qu’il parle d’augmenter largement la CSG, le seul impôt uniforme (non progressif comme l’impôt sur le revenu) – soit l’équivalent de la flat tax de Margaret Thatcher, pourtant pourfendue à « gauche » ! Sans parler des bourdes et autres billevesées (comme la colonisation « crime contre l’humanité » – donc révoquer à sens unique les amnisties ? Refaire des procès un siècle après ? Mettre en cause les petits-fils des « coupables » ? Sans aucune réciprocité des pays devenus indépendants qui ne sont pas non plus innocents dans bien des cas ?). « Inventer » est le mot-clé car, avec l’enthousiasme de la (relative) jeunesse, il s’agit d’avancer et de créer dans le mouvement. Mais 40 ans n’est-il pas déjà un âge mûr ? Dès 45 ans, le privé ne vous voit-il pas déjà comme usé, obsolète et irréformable ? Seul le public vous croit « jeune » à 60 ans passés et il faut vraiment atteindre 70, comme Juppé, pour que l’on commence à évoquer votre âge (Pétain n’est-il pas devenu chef de l’Etat à 90 ans ?).

Reste que le flou de la politique suivie laisse croire à une continuation de l’inertie Hollande, plus ou moins mâtinée de 49-3, et que l’inexpérience du candidat Macron (inconnu il y a 4 ans) peut effrayer les frileux. Quant aux paranoïaques, ils le traitent de « banquier », voire d’inféodé « aux Juifs » (puisqu’issu de la banque Rothschild), toutes qualifications qui ne signifient rien de concret. Certains voient en lui le choix du Système (défini en gros par les néoconservateurs mondialistes… que justement l’élection de Trump remettent en cause – ce qui relativise cette thèse). En revanche, que Macron soit l’héritier de Hollande, je l’ai toujours dit, même si ledit Hollande, à la fois par lâcheté et par tactique politicienne tordue, a laissé faire, et surtout laissé s’enferrer Hamon, dont ni les épaules politiques ni l’intellect ne sont de taille à ravaler Mélenchon au sein d’un PS moribond.

Si Fillon obtiendra probablement une majorité à l’Assemblée qui suivra les présidentielles, pour Macron, c’est plus incertain. Oh, certes, l’expérience de révérer toujours le pouvoir en place, les jeux de cour traditionnels à Paris et l’esprit de collaboration évident depuis l’Occupation (et qu’on a vu à l’envi sous Mitterrand et sous Sarkozy…) – sans parler des médias majoritairement acquis au vainqueur avant même l’élection -, devraient créer un rassemblement au centre analogue à celui que Giscard a connu lorsqu’il fut élu. Mais le poids des rancœurs à gauche comme à droite, et surtout aux extrêmes des deux bords, peut compliquer la donne. Car le fanatisme des guerres de religions reste aussi présent que l’esprit collabo dans l’imaginaire national.

Alors, Fillon ou Macron ? La vraie droite ou la fausse gauche ? La patrie et « les valeurs » ou la vague Europe et « la » mondialisation ? (Comment peut-on être contre le soleil qui se lève ? disait pourtant Staline dans l’un de ses jours d’astuce). Serait-ce plutôt une bataille entre élites multiculturelles de droite et de gauche et le populo de gauche et de droite incluant les classes moyennes hantées par le déclassement ? Il n’y a plus guère de blocs sociaux homogènes desquels nous pourrions induire un comportement politique prévisible. Tout est dans tout, et réciproquement.

Restent quand même la jeunesse, l’optimisme, le mouvement – ou l’expérience mûre, le pessimisme actif, et la remise en ordre. Chacun choisira, les orientations des programmes se précisent et tout dépend si l’on veut moins de chômeurs ou plus d’assistés. Mais nul doute que cela devrait être entre ces deux candidats là.

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Michel Déon, Un parfum de jasmin

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Ce sont neuf nouvelles sans date, écrites avant le milieu des années 1960. « Vous aimez les enfants ? – Pas encore » – nous sommes dans l’ancien monde pré-68. Il n’est question que de femmes et de « conquêtes » sexuelles frustrées, déguisées en relations amoureuses. Tout ce qui est sexe est appelé « pudeur », dont l’attitude courante est le non-dit.

Or ce qui ne se dit pas apparaît crucial, bien plus important que ce qui est dit. Un couple d’Américains débarqués sur une île grecque se consume l’un par l’autre, tous deux liés par une haine qui est amour, ou l’inverse. Ils sont venus pour l’affiche bleue et blanche du tourisme, ils ne trouvent que le vent et la pluie de l’hiver. L’auteur, écrivain, imagine qu’ils ont un crime en commun ou quelque autre chose non dite qui les attache l’un à l’autre.

La page arrachée à un vieux livre d’or d’hôtel au Portugal est un autre non-dit, celui d’un échec amoureux dix ans auparavant. Le nouveau mari ne veut pas visiter cette ville, pourtant pittoresque, malgré le vœu de sa toute jeune femme : pourquoi ? Il ne le dit pas pour ne pas lui déplaire. Or c’est en cet endroit qu’il s’est séparé, dans l’orage, d’une précédente. Elle l’a deviné mais le fait savoir sans le dire.

Sur les bords du lac italien, dans un hôtel tranquille, une mère et sa fille passent les vacances ; elles n’ont pas trop d’argent et le lieu est moins cher que d’autres. La passion de maman est de jouer aux cartes ; elle accapare pour cela un vieux général. La fille s’ennuie, drague, se laisse pénétrer. Ce qui incite le jeune homme seul à venir jouer aussi, se croyant amoureux. Or tous ceux-là sont de mèche pour plumer les naïfs. Dommage, la fille s’est éprise de lui – mais le jeune homme a compris. Il est trop tard.

La longue nuit est celle d’un père dont le fils a tenté de se suicider. Une femme l’a conduit à ce geste désespéré. Une femme plus âgée que lui, mais qui était très jeune adolescente lorsque le père a tenté de séduire sa mère – sans succès – sans même lui accorder un regard. Se venge-t-elle de cet amour non déclaré ? Ou l’amour subsiste-t-il malgré tous les obstacles ?

La baleine est une vielle anglaise comme il en existait après-guerre : pucelle, grosse, moche, vendeuse de chaussures à Nottingham. Dans une crique du village italien favori de l’auteur, elle appelle à l’aide ; l’auteur et Dino le jardinier se portent à son secours. L’Anglaise est amoureuse de Dino et n’a trouvé que ce subterfuge pour lui dire son désir alors qu’elle ne parle pas italien et lui pas anglais. Les vacances finies, commence une correspondance… mais avec l’auteur. Il se prend au jeu et répond à la place de Dino le jardinier qui, lui, a oublié « la baleine » et trouvé d’autres chaussures à son pied. La fin est déconcertante, comme s’il y avait un destin.

Dona Maria est une très vieille dame de Sintra, riche et excentrique. Elle n’aime rien tant que se promener en robe, bottines et voilette, dans la forêt de son domaine. Lorsqu’elle croise un couple de jeunes amoureux, elle les invite chez elle, leur sert le thé et leur fait un sermon contre le mariage, puis les renvoie. Elle engage une correspondance pour savoir ce qu’ils deviennent. Peu répondent et, au fil des années, ne restent que deux personnes. Par testament, elle leur livre son secret…

Un parfum de jasmin, qui donne le titre au livre, est l’avant-dernière de ces nouvelles. Elle met en scène une mère veuve avec sa petite fille de dix ans que l’auteur nomme Alexandra (Alexandre est le prénom de son propre fils). La gamine n’aime rien tant que raconter ses aventures : deux pirates ont débarqué sur la plage tout à l’heure et ont rançonné les plagistes, emportant des ballons – ou un capitaine de sous-marin a débarqué pour demander maman en mariage, elle a refusé et lui a proposé de revenir en cuirassé. Cela parait fantasque, mais tout est vrai. Les pirates sont deux garçons descendus d’un yacht, qui sont repartis avec un ballon sans maître ; le capitaine de sous-marin un gamin de dix ans sorti de sa pirogue et qui voulait se marier avec Alexandra. Le jeu permet à l’auteur de tomber amoureux de la mère, via la fille – et la chute est trop belle pour que je vous la dise.

Michel Déon reste un auteur secondaire, mais attachant. L’auteur avoue à 35 ans avoir « acquis la certitude –réconfortante d’ailleurs sous certains aspects – qu’il n’était pas un génie, qu’il y avait à peine deux ou trois génies par siècle, et que ses livres ne révolutionneraient pas l’humanité. Ils la distrairaient, cette humanité morose, et c’était déjà beaucoup pour vivre très librement… » p.173. Ces nouvelles autour d’un même thème sont d’un psychologue et se lisent avec bonheur, malgré le temps écoulé et le monde qui a changé.

Michel Déon, Un parfum de jasmin, 1967, Folio1980, 248 pages, occasion €3.00 

e-book format Kindle, €6.49

Repris dans Michel Déon, Nouvelles complètes, Folio 2011, 464 pages, €5.40 -e-book format Kindle €4.99

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Michel Déon, Les poneys sauvages

Les poneys sont ces jeunes hommes, trois Anglais, deux Français, qui se rencontrent à Cambridge avant de vivre la guerre, puis l’après-guerre. Leur sauvagerie est déboussolée par la médiocrité et le sordide de l’époque. Ils sont aussi le rappel de la nature, ces poneys aperçus un matin de Blitz par la fenêtre d’une auberge de la New Forest par Georges, l’un des membres. Symboles de la vie obstinée qui va, de la nature vigoureuse sans cesse recommencée, des enfants de ces pères désabusés qui forceront leur destin dans le déclin de l’homme blanc. « Nous avons tout à apprendre de cette génération à laquelle nous avons inoculé, sans le savoir, un immense dégoût de l’humanité, du bien, du mal, de l’ordre comme du désordre » p.266.

Comme chacun sait, les Trois mousquetaires étaient quatre, plus l’auteur. Michel Déon reprend le mythe avec Georges le Français en Athos, flanqué d’un fils de hasard (Daniel en Bragelonne), Barry en Porthos ayant une revanche de bâtard à prendre sur la vie (rapprochement avoué p.374), Cyril en Aramis beau, séduisant et poète, et Horace en d’Artagnan – tout aussi fidèle et mourant au service de la patrie. L’auteur se pose en Dumas, ayant nommé son fils Alexandre.

Tout commence en 1938 et se termine juste avant 1970, la guerre chaude se transformant très vite en guerre froide où les étudiants doués de Cambridge trouvent leurs repères mais s’y perdent, changeant d’existence comme d’identité. Seul l’auteur, en quête des personnages, reconstitue le fil. Ce ton distancié, ce style enquêteur, la variation des récits, des témoignages et des lettres, font le charme de ce gros livre.

Michel Déon y rassemble tout son propre univers : Cambridge, Florence, Positano, l’Algérie, Spetsaï, Paris. A 41 ans, il livre une sorte de bilan littéraire de ses inspirations. « La Grèce et la mer Egée où tout est toujours si beau que l’on a envie de se dépouiller, de retrouver la nudité antique pour que le corps entier goûte à la vie » p.461.

Mais ses personnages le mènent, tous un peu fous, hantés de passions qu’ils ne savent porter qu’à l’incandescence. « La passion rétrécit la vie parce qu’elle la dévore. Elle brouille les heures et les jours, elle emplit nos rêves et nos veilles, elle efface la réalité paisible, le sain mûrissement des êtres et des choses. (…) La passion reste la seule dynamique de la vie. Il faut lui être reconnaissant des œillères qu’elle pose, de son entêtement, de ses folies et de l’état de veille extralucide où elle nous maintient » p.466.

Passion que le renseignement et la manipulation ; passion que le communisme clandestin en Occident ; passion que l’amour impossible ou que l’aventure guerrière. Tous y cèdent, fors le narrateur, dont la passion est d’analyser celle des autres. Il sait chroniquer avec affection l’évolution de Daniel, son filleul, que sa mère ignore carrément et que son père trop souvent absent connait mal. Avec le petit garçon le parrain va camper dans la montagne, lui fait avouer une grave faute à dix ans, main dans la main à Nice, et prendre sa responsabilité, le recueille dans son île grecque à 18 ans, le conseille sur l’amour qu’il voue à la sœur de Cyril, Délia, possédée par son frère mort… « Daniel est comme un fils. Je l’aime et le protège autant qu’il me le permet » p.445. « J’ai été son ami depuis sa petite enfance et il m’a appris à aimer les enfants, ce dont je ne lui serai jamais assez reconnaissant » p.177. Ces remarques remuent quelques cordes en moi.

Ce qui a « choqué » les bien-pensants de 1970 sont la « révélation » que les massacres de Katyn (p.147) ont bien été le fait des communistes soviétiques, et le rappel d’une vérité soigneusement occultée qui veut qu’en 1962, la reddition des combattant de la Willaya IV de Si Salah (pp.205 et 223), ait été méprisée pour des raisons de vile politique, le général de Gaulle ayant préféré négocier avec les politiciens du FLN soigneusement planqués au-delà de la frontière tunisienne. Se mettre à dos les communistes et les gaullistes ne pardonnait pas dans la France étriquée qu’on nous vante aujourd’hui par nostalgie du « c’était mieux avant ». Rien de plus con qu’un dogmatique, qu’il soit de gauche ou de droite. Ces querelles de « vérité » sont insignifiantes en 2017, non que les imbéciles aient changé, mais ils ont investi un autre dogme à croire. « Il était possible que la vérité ne servît plus à rien, sinon à fausser les rapports de force, autre vérité plus profonde dont, un jour, sortirait un nouvel équilibre » p.302.

Roman d’une époque, d’une impitoyable critique sociale, d’une intense curiosité pour la vie – il se dit que Les poneys sauvages est le meilleur qu’ait produit l’auteur. Ce qui est sûr est qu’il a reçu le prix Interallié (décerné par un jury de journalistes) à sa parution. Je l’aime beaucoup.

Michel Déon, Les poneys sauvages, 1970, nouvelle éditions revue Folio 2010, 564 pages, €9.30

e-book format Kindle, €8.99

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Flaubert et le tempérament artiste

Nul n’écrit bien sans passion. Ni sans travail non plus, mais il vient par-dessus. Il faut l’instinct du sujet, la passion d’écrire et la raison qui maîtrise et ordonne.

En janvier 1860, Flaubert écrit à son amie Edma Roger des Genettes : « Le tempérament est pour beaucoup dans nos prédilections littéraires. Or, j’aime le grand Voltaire autant que je déteste le grand Rousseau ; et cela me tient au cœur, la diversité de nos appréciations. Je m’étonne que vous n’admiriez pas cette grande palpitation qui a remué un monde. Est-ce qu’on obtient de tels résultats quand on n’est pas sincère ? Vous êtes, dans ce jugement-là, de l’école du XVIIIème siècle lui-même qui voyait dans les enthousiasmes religieux des mômeries de prêtres. Inclinons-nous devant tous les autels. Bref, cet homme-là [Voltaire] me semble ardent, acharné, convaincu, superbe. Son Écrasons l’infâme me fait l’effet d’un cri de croisade. Toute son intelligence était une machine de guerre. Et ce qui me le fait chérir, c’est le dégoût que m’inspirent les voltairiens, des gens qui rient sur les grandes choses ! Est-ce qu’il riait, lui ? Il grinçait ! » (Correspondance III 72).

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Flaubert aimait Voltaire parce qu’il était un positif doublé d’un enthousiaste – tout le contraire de Rousseau, pétri de ressentiment et de lâchetés (au point d’abandonner les enfants qu’il faisait au hasard des servantes). Voltaire écrivait à la Montaigne, comme une « soldatesque » : droit au but. Toute sa volonté était de croisade. « Toute son intelligence était une machine de guerre. » Mais Voltaire n’était pas romancier – cet inventeur de mondes. Le romancier, tel un dieu, s’efface devant sa création : il reste personnellement neutre, il se laisse posséder par ses personnages inventés.

Voltaire, lui, donnait sans cesse son avis. C’était un essayiste de talent mais un analyste – pas un créateur. « On s’extasie devant la correspondance de Voltaire, écrit Flaubert le 26 août 1853 à sa maîtresse Louise Colet. Mais il n’a jamais été capable que de cela, le grand homme ! c’est-à-dire d’exposer son opinion personnelle ; et tout chez lui a été cela. Aussi fut-il pitoyable au théâtre, dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses œuvres, et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococurante, où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une merveille de la prose. Elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d’un demi-siècle d’efforts. Mais j’aurais bien défié Voltaire de faire la description seulement d’un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvres ont ce caractère. Elles sont sereines d’aspect et incompréhensibles » (Correspondance II 417).

Pour « faire rêver », il faut se contenter de décrire sans expliquer : « sereines d’aspect et incompréhensibles ». Faire naturel, c’est préciser la nature sans rien lui ajouter mais en détourant ses traits. Pour cela, ne pas démonter ses rouages mais les laisser vivre leur vie. Rester démiurge à la manière grecque, pas comme un Dieu jaloux intervenant sans cesse et tonnant comme dans la Bible.

Ce n’est ni l’idéalisme, ni le matérialisme, ni même le réalisme mais, selon Flaubert, le « naturalisme ». Un courant littéraire qui ira jusqu’au Surréalisme, ce réel non pas platement exposé mais souligné, plus vrai que nature mais nullement inventé.

Ce pourquoi Flaubert révère la « force », le « lyrisme », « cette grande palpitation qui a remué un monde ». Il écrit à Louise Colet, le 15 juillet 1853 : « Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit battre sous la peau et les mots, depuis l’oreille jusqu’aux sabots. La vie ! la vie ! bander, tout est là ! C’est pour cela que j’aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie. Elle est là toute nue et en liberté. (…) Aussi, comme les grands maîtres sont excessifs ! Ils vont jusqu’à la dernière limite de l’idée. (…) Les bonshommes de Michel-Ange ont des câbles plutôt que des muscles. Dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre. Voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, ce vieux père Hugo. Quelle belle chose que Notre-Dame ! J’en ai relu dernièrement trois chapitres, le sac des Truands entre autres. C’est cela qui est fort ! Je crois que le plus grand caractère du génie est, avant tout, la force. Donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c’est l’ingénieux, l’esprit » (Correspondance II 385). Nietzsche ne dira pas autre chose : l’esprit seul reste sec sans la volonté, qui vient de l’instinct de vie qui donne envie et des passions qui font désirer.

Être artiste réclame du « tempérament ». Être romancier, ce n’est pas être « journaliste » ! (Correspondance II 806)

Gustave Flaubert, Correspondance, t.II, édition Jean Bruneau, La Pléiade, Gallimard 1980, 1542 pages €61.00

Gustave Flaubert, Correspondance janvier 1859-décembre 1868, t.III, édition Jean Bruneau, Pléiade, Gallimard 1991, 1727 pages, €63.50

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Etat islamique ou mercenariat d’Etat ?

Xavier Raufer, criminologue reconnu, s’interroge dans la revue Le Débat n°193 de janvier 2017, sur l’Etat islamique. Faut-il croire à son mythe de création d’Etat théologique ayant vocation à absorber par guerre et conversion la totalité de la planète ? Ou faut-il y voir le bras armé d’un Etat en particulier qui pousse ses pions via des groupuscules fanatisés ?

L’ennemi ne va pas de soi. En général un Etat, il peut devenir ce que la théorie a prévu, une entité de partisans planétaires (Kosmospartisanen selon Carl Schmidt en 1938). Quelle est donc la nature de l’autoproclamé « Etat islamique » ? Déjà, nous pouvons constater qu’il a une histoire de 30 ans, fondé en Jordanie en 1989 par Abou Moussab al-Zarqawi sous le nom des Soldats du Levant. L’Etat islamique n’est ni un groupe terroriste, ni une guérilla, mais peut-être le glaive vengeur de l’islam sunnite. Encore que… « sur ses ‘terres’ (son ‘califat’), l’administration adoptée par l’Etat islamique (contrôle des populations, contre-espionnage, etc.) n’a rien de religieux, comme c’est par exemple de cas en Arabie saoudite, mais est à l’inverse et en tout point calquée sur le modèle baassiste-laïc du binôme quadrillage-cloisonnement », écrit Raufer.

Dans le contexte stratégique, l’Etat islamique a été soutenu financièrement jusque vers 2014 par l’Arabie saoudite pour combattre l’influence iranienne dans la région – dont le pouvoir chiite établi à Bagdad. Mais, après la mort du roi Abdallah en janvier 2015, tout change. Un attentat tue au Yémen le gouverneur d’Aden pro-saoudien et Abou Bakr al-Bagdadi « rompt un silence de sept mois » et « accable le royaume saoudien traître au salafisme et allié des ‘croisés’ ». Dès lors, quel Etat soutient l’Etat islamique ?

Les acteurs ne disent pas grand-chose, al-Zarqawi n’est pas un théologien mais un voyou paumé, tatoué et alcoolique, incarcéré dans les années 1980 pour agression sexuelle. Devenu provocateur et assassin à gages, il a pour protecteur l’afghan Hekmatyar, puis se réfugie en Iran avec son groupe d’entraînement lors de l’offensive américaine. Il est « évacué » vers la Syrie après un attentat manqué anti-juif en Allemagne en 2002. On ne sait pas qui l’héberge, ni contre quoi… Il sera tué par une frappe américaine en Irak en 2006.

Lorsqu’émerge l’entité islamique en Irak, dont l’un des proches d’al-Zarqawi a pris la tête, « un minutieux travail d’identification (…) révèle qu’à la tête de cette entité sunnite fanatique, il n’y a pas d’islamistes »… Les ensembles d’informations combinées montrent « que la direction de l’Etat islamique est l’apanage d’anciens officiers de l’armée irakienne et cadres du parti Baas » – dont plus de 150 officiers de Saddam Hussein ont été identifiés. Veulent-ils se venger de l’attaque américaine ? Prolongent-ils le financement prosélyte du wahhâbisme saoudien ? Roulent-ils (bien que sunnites) pour l’Iran pour raisons stratégiques ?

Il est clair que les Iraniens veulent contrôler l’Irak, voire la Syrie. Ils ont aidé Zarqawi tactiquement vers 2002-2006 contre les Américains, qui demeurent leur ennemi principal (et que cet éléphant dans un magasin de porcelaine au nom de Trump ravive avec ses gros sabots).

« Nous savons qu’au Moyen-Orient le terrorisme d’Etat a pour intangible but d’appeler l’adversaire du moment à négocier ou à évoluer », écrit encore Xavier Raufer. Est-ce l’Iran pour forcer les Occidentaux à lever les sanctions et à réhabiliter le pays persan sur l’arène internationale ? En ce cas, la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan sont-ils des alliés de circonstance ou des contraintes conjoncturelles ?

Nulle réponse à ces multiples questions, mais une réflexion qui va bien au-delà des propos convenus des politologues complaisants de télé, des sociologues qui décortiquent la religion affirmée et ses écarts au Coran (comme si cela importait en géostratégie…), et des lamentations humanitaires sur les conséquences de la guerre des médias en mal de scoop. Réflexion qui doit conduire la France à trouver son intérêt dans cet imbroglio.

La religion est un écran de fumée idéologique pour masquer de réels intérêts. Quels sont-ils ? Faut-il continuer de soutenir ces Américains de plus en plus égoïstes et imprévisibles ? Faut-il se rapprocher de la Russie sur le seul projet commun de contenir le terrorisme ? Faut-il jouer l’Iran contre la Turquie pour amener Erdogan à meilleure composition ? On le voit, non seulement tout est plus complexe qu’il n’y paraît, mais l’ennemi de notre ennemi pourrait bien ne pas être de nos amis.

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Droite et gauche du même capitalisme

Comme le yin et le yang, droite et gauche sont intégrées dans le même système économique et social. La droite a en son sein un peu de gauche par la voix des libéraux, la gauche a de même en son sein un peu de droite par la voix des sociaux-démocrates. Mais la vielle droite traditionnelle n’existe plus, pas plus que la gauche de papa. De Gaulle avait déjà renouvelé la droite, Mitterrand a enterré la gauche. Depuis, la société a muté et les clivages droite-gauche subsistent, mais liés dans le même système.

Le monde s’est globalisé, la communication développée, et chacun voit bien que le seul système qui fonctionne est capitaliste. Exit la prétention scientiste d’ordonner la société d’en haut, de planifier l’existence de la naissance à la mort, de gérer l’économie par le fonctionnariat. Même l’extrême-gauche ne réclame plus le totalitarisme d’Etat à la Lénine ; pas plus que l’extrême-droite le fascisme organique. Tous deux se contentent de brailler plus fort pour se poser en justiciers de la morale – sans surtout vouloir un jour gouverner. Marine Le Pen serait bien embêtée si elle devait être élue en mai.

L’initiative privée des libéraux rejoint la créativité de chacun pour les socialistes, la vertu du libre-échange rencontre l’universalisme multiculturel. Droite ou gauche, les valeurs vont à l’individu. Cette révolution culturelle, émergée après 1968, est l’aboutissement du processus des Lumières via l’égalité chrétienne devant Dieu, la raison ou le bon sens en chose du monde la mieux partagée, et du processus démocratique vers l’égalisation des citoyens décrit par Tocqueville. Ce pourquoi l’antiracisme a engendré le mouvement des sans-frontières et des droits « pour tous », redonnant à la gauche un rôle. Ce pourquoi les industries du divertissement et des réseaux ont encouragé le narcissisme de masse, chacun se mirant au miroir de l’autre, changeant le rôle de la droite. Et les deux sont liés, droite et gauche, la « progression » des droits dépendant étroitement des performances de l’économie de marché…

Bien sûr, subsistent des différences. La droite préfère partir de l’individu pour aller vers la société, l’Etat se présentant alors comme régulateur et protecteur ; la gauche préfère aller de la société à l’individu, l’Etat octroyant toujours plus de nouveaux droits.

Sauf que la migration de masse qui débute à peine et le terrorisme en épiphénomène intérieur, changent les choses. La société devrait une fois de plus muter, suscitant une nouvelle droite et une nouvelle gauche bien différentes de celles d’aujourd’hui. La planification d’en haut retrouve un sens via la régulation des flux, le contrôle des frontières, la sécurité, la défense des industries. L’initiative d’en bas ne doit pas être découragée par le prurit réglementaire et l’assommoir fiscal.

Comme toujours, tout commence dans l’excès, car pour se faire entendre dans le piaillement de volière des réseaux et autres forums de l’Opinion, il faut forcer le trait.

La droite nouvelle se veut extrême – mais plus elle approche du pouvoir effectif, plus elle se nuance. Regardez Donald Trump à une semaine d’intervalle : imprécateur éructant en meeting, rationnel posé devant le Congrès. Regardez Theresa May : Brexit means Brexit, mais prenons le temps d’examiner rationnellement les choses et de négocier serré. La France manque d’intellectuels à droite pour penser la nouveauté migratoire et la nouvelle société, mais le tropisme conservateur du peuple confronté à la peur d’un brutal changement offre un boulevard pour les politiciens prêts à se saisir concrètement du problème.

La gauche nouvelle reste à naître, car ce n’est pas avec les vieux ronchons comme Mélenchon que l’on fait surgir du neuf, malgré l’hologramme et autres paillettes technologiques. Benoit Hamon est lui-même un vieux de la vieille, trop professionnel de la politique pour être innovateur ; il tente l’impossible « synthèse » de l’éternel socialisme entre utopies qui font rêver et réalités qui s’imposent au pouvoir. Comme le pouvoir s’éloigne, priorité à l’utopie – il sera temps ensuite de doucher les trop crédules, comme Mitterrand en 1983 et Hollande en 2013. Reste que la gauche des ex-frondeurs comme celle des radicaux n’a rien à dire sur la migration de masse, sur le terrorisme religieux, rien à opposer aux angoisses populaires. Elle apparaît, malgré ses oripeaux « révolutionnaires », en retard d’une époque.

Je ne sais pas qui va l’emporter in fine, après les récentes élections aux Pays-Bas, d’ici l’été en France et à l’automne en Allemagne. Nous pourrions fort bien voir la pression de l’extrême-droite batave, du Front national français et la chute d’Angela Merkel. Ce pourquoi Theresa May ne se hâte que lentement : l’Europe risque de changer drastiquement en 2017. Mais la mutation sociale se poursuit, quels que soient les aléas politiques, écume de la vague de fond. Globalisation, numérisation et migration vont changer la donne de l’individualisme hédoniste développé depuis 1968 en Occident. Peut-être le nouveau modèle se trouve-t-il en Chine ou en Inde aujourd’hui ? Ou quelque part dans le renouvellement de notre passé d’Ancien régime ? Que l’on en pense du bien ou du mal, il faudra avant tout l’analyser pour le comprendre.

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Psychanalyse du libéralisme

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Répétons-le, le libéralisme n’est pas le capitalisme :

  1. Le capitalisme est une technique d’efficacité économique qui vient de la comptabilité née à la Renaissance italienne et qui recherche l’efficience maximum, prouvée par le profit.
  2. Le libéralisme est une doctrine politique des libertés individuelles, née en France et en Angleterre au 18ème siècle contre le bon plaisir collectif aristocratique, et qui s’est traduite dans l’économie tout d’abord par le laisser-faire, ensuite par la régulation.

Le libéralisme économique a utilisé le capitalisme comme levier pour démontrer sa croyance. Laissez faire les échanges, l’entreprise, l’innovation – et vous aurez les libertés, la richesse et le progrès. Mais s’il est vrai que l’essor des découvertes scientifiques, des libertés politiques et du capitalisme économique sont liés, il s’agit d’un mouvement d’ensemble dont aucune face n’est cause première.

Comme il est exact que la compétition des talents engendre l’inégalité dans le temps, le libéralisme politique cherche un permanent rééquilibrage : d’abord pour remettre en jeu la compétition, ensuite pour préserver la diversité qui est l’essence des libertés. Toute société est organisée et dégage des élites qui la mènent. Les sociétés libérales ne font pas exception. Ce sont ces élites qui sont en charge du rééquilibrage. Mais elles sont dégagées selon la culture propre à chaque pays :

  • l’expérience dans le groupe en Allemagne,
  • l’allégeance clanique au Japon,
  • l’efficacité financière et le bon-garçonnisme aux Etats-Unis,
  • l’appartenance au bon milieu social « naturellement » compétent en Angleterre,
  • la sélection par les maths dès la 6ème et l’accès social aux grandes écoles en France…

Tout cela est plus diversifié et moins injuste que le bon vouloir du Roy fondé sur la naissance aux temps féodaux, ou la cooptation et le népotisme fondé sur le respect des dogmes aux temps communistes. Pour appartenir à l’élite, il ne suffit plus d’être né ou d’être le béni oui-oui du Parti, il faut encore prouver certaines capacités. Le malheur est que la pente du népotisme et de la conservation guette toute société, notamment celles qui vieillissent et qui ont tendance à se figer. Ainsi de la France où le capitalisme devient “d’héritier”, tout comme la fonction politique.

C’est là qu’intervient la « vertu » dont Montesquieu (après Aristote) faisait le ressort social. La « vertu » est ce qui anime les hommes de l’intérieur et qui permet à un type de gouvernement de fonctionner sans heurt.

  • la « vertu » de la monarchie serait l’honneur, ce respect par chacun de ce qu’il doit à son rang ;
  • la « vertu » du despotisme (par exemple communiste ou Robespierriste jacobin) serait la crainte, cette révérence à l’égalité imposée par le système ;
  • la « vertu » de la république serait le droit et le patriotisme, ce respect des lois communes et le dévouement à la collectivité par volonté d’égale dignité.

Cette « vertu », nous la voyons à l’œuvre aux Etats-Unis – où l’on explique que la religion tient lieu de morale publique. Nous la voyons en France – où le travail bien fait et le service (parfois public) est une sorte d’honneur. Nous la voyons ailleurs encore. Mais nous avons changé d’époque et ce qui tenait lieu de cadre social s’effiloche.

C’est le mérite du psychanalyste Charles Melman de l’avoir montré dans L’homme sans gravité, sous-titré « Jouir à tout prix ». Pour lui, la modernité économique libérale a évacué l’autorité au profit de la jouissance. Hier, un père symbolique assurait la canalisation des pulsions : du sexe vers la reproduction, de la violence vers le droit, des désirs vers la création. Freud appelait cela « sublimation ». Plus question aujourd’hui ! Le sexe veut sa satisfaction immédiate, comme cette bouteille d’eau que les minettes tètent à longueur de journée dans le métro, le boulot, en attendant de téter autre chose au bureau puis au dodo. La moindre frustration engendre la violence, de l’engueulade aux coups voire au viol. La pathologie de l’égalitarisme fait de la perversion et de la jouissance absolue des « droits » légitimes – bornés simplement par l’avancement de la société. Les désirs ne sont plus canalisés mais hébétés, ils ne servent plus à créer mais à s’immerger : dans le rap, le tektonik, la rave, la manif, le cannabis, l’ecstasy, l’alcool – en bref tout ce qui est fort, anesthésie et dissout l’individualité. On n’assume plus, on se désagrège. Nul n’est plus responsable, tous victimes. On ne se prend plus en main, on est assisté, demandant soutien psychologique, aides sociales et maternage d’Etat (« que fait le gouvernement ? »).

Il y a de moins en moins de « culture » dans la mesure ou n’importe quelle expression spontanée devient pour les snobs « culturelle » et que toute tradition est ignorée, méprisée, ringardisée par les intellos. L’esthétisme est révolutionnaire, forcément révolutionnaire, même quand on n’en a plus ni l’âge, ni l’originalité, ni la force – et que la « transgression » est devenue une mode que tous les artistes pratiquent… Le processus de « civilisation » des mœurs régresse car il est interdit d’interdire et l’élève vaut le prof tout comme le citoyen est avant tout « ayant-droit ». Il élit son maître sur du people et s’étonne après ça que ledit maître commence sa fonction par bien vivre. La conscience morale personnelle s’efface, seule l’opinion versatile impose ce qu’il est « moral » de penser ici et maintenant – très influencée par les séries moralistes américaines (plus de seins nus, même pour les garçons en-dessous de 18 ans) et les barbus menaçants des banlieues (qui va oser encore après le massacre de Charlie dessiner « le Prophète » ?).

Je cite toujours Charles Melman : plus aucune culpabilité, seuls les muscles, la thune et la marque comptent. A la seule condition qu’ils soient ostentatoires, affichés aux yeux des pairs et jetés à la face de tous. D’où la frime des débardeurs moule-torse ou des soutien-gorge rembourrés, du bling-bling si possible en or et en diamant qui brillent à fond et des étiquettes grosses comme ça sur les fringues les plus neuves possibles (une fois sale, on les jette, comme hier la voiture quand le cendrier était plein). Quand il n’y a plus de référence à l’intérieur de soi, il faut exhiber les références extérieures pour exister. On « bande » (nous étions 20 ou 30) faute d’être une bande à soit tout seul – Mandrin contre Renaud. La capacité à se faire reconnaître de son prochain (son statut social) devient une liste d’objets à acheter, un viagra social. En permanence car tout change sans cesse.

Pour Charles Melman, cet homme nouveau est le produit de l’économie de marché. La marchandisation des relations via la mode force à suivre ou à s’isoler. D’où le zapping permanent des vêtements, des coiffures, des musiques, des opinions, des idées, de la ‘morale’ instantanée – comme la soupe. Les grandes religions dépérissent (sauf une, en retard), les idéologies sont passées, il n’y a plus rien face aux tentations de la consommation. D’où le constat du psychanalyste : « La psychopathologie a changé. En gros, aux ‘maladies du père’ (névrose obsessionnelle, hystérie, paranoïa) ont largement succédé les ‘maladies de la mère’ (états limites, schizophrénie, dépressions). »

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Il nous semble que cette réflexion, intéressante bien que « réactionnaire », est un peu courte. Charles Melman sacrifie à la mode « de gauche » qui fait de l’Amérique, de la consommation et du libéralisme anglo-saxon le bouc émissaire parfait de tous les maux occidentaux – et surtout français.

L’Amérique, Tocqueville l’avait déjà noté à la fin du 19ème siècle, est le laboratoire avancé des sociétés modernes car c’est là qu’on y expérimente depuis plus longtemps qu’ailleurs l’idée moderne d’égalité poussée à sa caricature. Egalité qui permet le savoir scientifique (contre les dogmes religieux), affirmée par la politique (contre les privilèges de naissance et de bon plaisir), assurée par les revenus (chacun peut se débrouiller en self made man et de plus en plus woman). Cet égalitarisme démocratique nivelle les conditions, mais aussi les croyances et les convictions. Big Brother ne s’impose pas d’en haut mais est une supplique d’en bas : le Big Mother de la demande sociale.

L’autorité de chacun est déléguée – contrôlée mais diffuse – et produit cette contrainte collective qui soulage de l’angoisse. On s’en remet aux élus, jugés sur le mode médiatique (à la Trump : plus c’est gros, plus ça passe), même si on n’hésite pas à les sanctionner ensuite par versatilité (attendons la suite). Ceux qui ne souscrivent pas à la norme sociale deviennent ces psychopathes complaisamment décrits dans les thrillers, qui servent de repoussoir aux gens « normaux » : blancs, classe moyenne, pères de famille et patriotes un brin protectionnistes et xénophobes (le contraire même du libéralisme).

La liberté est paternelle, elle exige de prendre ses responsabilités ; l’égalité est maternelle, il suffit de se laisser vivre et de revendiquer. « Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l’acheter par quelques sacrifices, et ils ne s’en emparent jamais qu’avec beaucoup d’efforts. Mais les plaisirs que l’égalité procure s’offrent d’eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée semblent les faire naître et, pour les goûter, il ne faut que vivre. » (Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II.1) La marchandisation, c’est le laisser-aller groupal des modes et du ‘tout vaut tout’. Y résister nécessite autre chose que des slogans braillés en groupe fusionnel dans la rue : une conscience de soi, fondée sur une culture assimilée personnellement. On ne refait pas le monde sans se construire d’abord soi-même. Vaste programme…

Charles Melman, L’homme sans gravité, 2003, Folio essais 2005, 272 pages, €7.20

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique tome II, Garnier-Flammarion 1993, 414 pages, €7.00

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La politique comme roman-photo

Les médias sont populistes par construction : au lieu d’analyser, ils romancent. Parce que cela fait vendre, le scoop engendre du buzz, les news du business, le fake du like. Pourquoi vous étonnez-vous que tous ces mots soient anglais ? Parce qu’on ne sait pas les dire en français. Parce qu’il s’agit de fric et que seul le monde anglo-saxon, pragmatique et près de ses sous, sait compter. Pas de Grands principes pour la philosophie anglo-saxonne – mais du bon gros pragmatisme à ras de terre, accessible au temps réduit du petit cerveau disponible de la masse.

C’est le danger du « capitalisme » que de ne pas savoir ce qu’il est. Les médias français sont remplis de petits procureurs contre « le système », contre « le capitalisme ». Mais, comme ils ne savent pas le définir, y mettant toute la réprobation « morale » qu’ils ont pour TOUT ce qui ne va pas sur la planète, ils se vautrent dans le pire capitalisme qui soit : celui de la bauge, de l’ignorance, de l’égoïsme forcené, du gros tirage, du fric… Voilà les conséquences de ne pas désigner les choses correctement. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », écrivait fort justement Albert Camus… en 1944. Pléiade 1, p.908

Les médias ne sont pas politiques, ils sont bouffons. L’entertainment remplace l’entretien, le rejet le projet, la morale le national. Cet essentialisme du « tous pourris » ne fait pas avancer, il enfonce dans la fange. Ce faisant, il renvoie aux citoyens une image glauque de ceux qu’ils ont élus, il dégoûte de la chose publique et du débat politique, il marque la France à l’international d’une honte devant laquelle Trump et son trumpisme ferait presque pâle figure. Ah, qu’il était doux de donner des leçons au monde entier il y a quelques mois… quand il s’agissait des autres !

J’aime bien Mélenchon ou Fillon lorsqu’ils renvoient les médias dans les cordes, eux qui « posent des questions » souvent plus longues que les réponses très courtes qu’ils réclament, ou des questions qu’on aurait honte de poser tant elles sont ineptes, eux qui harcèlent l’interlocuteur quand sa réponse dépasse trente secondes (comme si le critère professionnel était de mitrailler les affirmations sans donner le temps de réponse), ou encore cet acharnement à « s’interroger » encore et encore sur l’écume immédiate par peur d’aborder les vrais problèmes du fond.

Le comportement de François Fillon, d’Emmanuel Macron, de Marine Le Pen (pour ne prendre que ceux qui sont pris) n’est plus supportable aujourd’hui – mais pour des pratiques pour une bonne part légales hier. Ou du moins dans les mœurs admises par l’ensemble de la classe politique depuis Mitterrand. On le sait, mais seuls les politiciens et les médias feignent de l’ignorer. Les gens en charge de la politique sont trop nombreux, cumulards, professionnels des partis de plus en plus loin du terrain, incontrôlés. Ils acquièrent avec le temps un sentiment d’impunité inadmissible.

La loi est dure ? Elle doit être la même pour tout le monde. Si elle est floue, elle exige d’être précisée ; si elle est mal rédigée par ceux-là mêmes qui répugnent à y être soumis, enlevons la loi aux députés pour la faire rédiger par des commissions indépendantes sans conflits d’intérêts. Mais comme ce serait quitter « la démocratie » pour la technocratie (ce qui n’est pas souhaitable), érigeons de véritables contrepouvoirs puissants – avec le moins de conflits d’intérêts possibles. Donc révisons les médias : leur financement par de gros capitalistes d’influence, leur rédaction trop monocolore politiquement, trop parisienne, leur droit d’enquête et la préservation des sources. Les médias sont essentiels au bon fonctionnement de la démocratie – il suffit d’observer la Turquie ou la Russie…

Mais c’est au lecteur et au spectateur de se désabonner ou ne plus regarder les médias et émissions qui préfèrent le feuilleton politicien au programme politique. Les ingrédients habituels des romans d’amour à l’eau de rose, style Harlequin, mettent en scène le sexe, le pouvoir et l’argent. Voilà ce qui fait vendre. En politique, les ingrédients sont repris avec des délices coupables : abus de pouvoir et argent à tous les étages sont le lot des politiciens selon la presse  (même Le Monde, bien nommé L’Immonde par les potaches) et la télé (même Arte, qui se croit intello). Reste le sexe : à quand les révélations ? Pas de partouze à 12 ans chez Fillon ? Pas de gigolos sexy chez Macron ? Pas de beuveries libertines chez Marine ? Allons, la presse, un peu d’imagination ! L’affaire Markovic a pourtant donné le ton, sous le général…

Gardons plutôt notre « temps de cerveau disponible » pour réfléchir par soi-même au lieu de le confier aux pubards et autres histrions de l’amusement médiatique. Macron reste-t-il dans le vague ? Faisons-le préciser. Fillon est-il trop comptable dans la rigueur ? Demandons-lui des explications. Hamon verse-t-il dans le côté Père Noël ? Exigeons de lui qu’il résolve sa contradiction entre distribuer et produire, payer tout le monde malgré la fuite devant l’impôt renforcé, faire l’Europe sans l’Allemagne. C’est cela qui est citoyen, pas une embauche familiale de 1988 ou un costume trop beau pour le pékin moyen envieux.

La loi n’est pas la morale, faut-il sans cesse le rappeler ?

Le projet politique n’est pas le comportement. Il importe beaucoup plus à la France, aux Français, à l’avenir, que l’élection porte à la présidence un candidat capable de décider et de voir loin. Pas que l’on rappelle sans cesse la « faute » d’il y a 30 ans, 15 ans, 5 ans. Fillon n’est pas Cahuzac, que diable ! Encore moins Macron. Quant à Le Pen, elle s’assoit sur les accusations – ce qui est peut-être la méthode la plus efficace, à défaut d’être éthique : les Français jugeront d’ici deux mois.

Après cinq années de gauche gouvernante plutôt lamentable (indécise, velléitaire, contradictoire, effacée), les électeurs semblent aspirer à la droite. Si ce n’est pas Fillon, ce sera Le Pen. Quant à Macron, il tente pour l’instant la « synthèse » équilibriste chère à Hollande et à ses disciples – et il risque autant d’échouer ou de décevoir.

Macron a pour lui sa jeunesse, son optimisme réformateur, sa dynamique hors parti. Il a contre lui l’aspect trop communication de ses discours, un projet incertain, des « papiers » d’école de commerce ou d’oral à l’ENA sur plusieurs sujets cruciaux. Il est le candidat qui agglomère le plus d’indécis sur sa personne, ce pourquoi les sondages le concernant sont artificiels.

Fillon assume une politique de droite qui remet l’Etat où il devrait être. Avant tout assurer la défense et la sécurité, faire appliquer la loi, contrôler les migrations massives. Ensuite aider à la modernisation de l’économie en débloquant les initiatives, seules à même d’adapter à la modernité et de rebâtir une industrie qui s’effiloche. Enfin quitter la posture de honte d’être français, la repentance à répétition, affirmer les valeurs des Lumières, la coopération européenne et une politique étrangère où les intérêts français priment sur les postures idéologiques. Il a pour défaut son côté tranchant et opiniâtre, ses « affaires » qui ne reluisent pas plus que les pompes cirées à l’Elysée par le conseiller présidentiel Morelle, son peu de cas de l’argent public tout comme le coiffeur salarié de Hollande à 9000 € par mois ou le logement de ses maitresses à la Lanterne. Mais on a trop oublié l’insignifiant sortant, dans les médias, tant l’absence de toute perspective historique est la marque du journalisme aujourd’hui.

Or ce devrait être cela la politique : un projet comparé et débattu entre candidats. Pas le feuilleton people de médias ignares et flemmards en mal de notoriété narcissique. Je suis las des médias qui « sortent » un scoop tous les deux jours – et toujours sur le même. Nombre d’électeurs, écœurés par ce cirque sans lendemain, vont déclarer « ne pas savoir » ou « voter Macron » jusqu’au dernier moment – jusqu’à ce qu’un sursaut de dégoût pour les mœurs dévoyées du médiatique leur fasse mettre dans l’urne le bulletin d’un vilipendé – juste pour envoyer foutre les donneurs de leçons pas plus purs que ceux qu’ils accusent.

Bel exemple de « démocratie » que le monde va de nouveau nous envier !

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