Hiata en vacances

Abandonnant sa famille, ses fleurs, son jardin suspendu, ses chats, son coq, ses poules, Hiata s’est envolée pour Paris. Partie le jeudi à minuit moins deux, elle arriva après une escale américaine à Los Angeles, le samedi matin à Paris Charles de Gaulle. Partie en tenue printanière avec 34°C, elle trouva des congères (enfin pas tout à fait) de froid, une bise glaciale et un thermomètre affichant 8° tous petits degrés centigrades. Brrh ! Les vacances commençaient bien !

tour eiffel paris

Une bonne âme était venue me chercher avec ma petite valise. Merci à elle. Il faut vite se réhabituer au trafic automobile, aux incivilités, aux jeunes Roms qui se précipitent sur le pare-brise pour tenter de le laver et le coup de pied dans la portière quand leur espoir est déçu ! Ici aussi il y a des incivilités mais les Popa’a auraient tendance à penser, « bah ! ce ne sont que des « Indigènes »…

Les Parisiens semblaient tristes et blasés, les mendiants plus nombreux, les prix au marché et dans les magasins très élevés, les commerçants peu avenants, les cyclistes et certaines motos sur les trottoirs : mais que se passe-t-il dans ce beau pays ? Moroses, privés d’emploi et donc de revenus, n’apercevant plus la ligne d’horizon, les Français verraient-ils tout en noir ?

Loin des bleus du lagon, la morosité me gagne, froid et pluie aggravent cette situation. Que suis-je venue faire dans cette galère ? J’avais rêvé de cerises gourmandes et juteuses, il y en a peu ; les fraises espagnoles vantent les pesticides ; les maatjes (petits harengs crus) ont fait leur apparition sur le marché, et cela me renvoie aux Pays-Bas plusieurs années en arrière… Je retrouve mes amis de toujours, les Thaïlandais qui eux aussi ont atteint l’âge de la retraite et qui vont retrouver leur Bangkok natal après plus de trente années passées sous le ciel de Paris. La SNCF me piège évidemment avec une grève inopinée.

Retourne au fenua, Hiata, tu y seras mieux et certainement moins râleuse qu’ici !

torse nu ado

Ce qui fut dit fut fait. J’ai retrouvé ma basse-cour, les bleus du lagon, mes amis et mes habitudes. J’ai beaucoup de faits à raconter car durant mon absence, même si celle-ci fut courte, il s’est passé pas mal d’évènements. A bientôt donc.

Hiata de Tahiti

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Mika Waltari, Jean le Pérégrin

mika waltari jean le peregrin

Mika Waltari est un romancier historique finlandais. Il est surtout célèbre en France pour Sinouhé l’Égyptien, mais il s’est intéressé aussi à d’autres époques avec Les Étrusques, Rome, Jésus le Nazaréen, Le serviteur du Prophète, L’Escholier de Dieu et Les amants de Byzance. Ce Jean le Pérégrin est inédit, une sorte de préparation aux amants d’une Byzance en ruines. Il y a moins d’action, moins de passions amoureuses et plus d’intellect, ce pourquoi l’auteur pensait ce livre moins attrayant aux lecteurs.

Mais il avait tort, ou plutôt raison trop tôt. Ce qu’il raconte de la fin d’un monde, celui de l’empire romain grec de Constantinople en 1453, est proche du sentiment que nous avons de la fin du nôtre. Une fois de plus contre les poussées du fanatisme islamique, une fois de plus à cause des querelles d’ego et des divisions sectaires des chrétiens.

Jean naît à 17 ans lorsqu’il observe une belle femme nue se baigner dans une piscine chic tout en lisant un livre. Il ne regarde pas le sein offert, ni la peau d’albâtre jusqu’au sexe, ni la longue chevelure blonde – mais le livre ! Sa jeunesse en fleur est saisie de désir, mais de s’instruire. Sous chaque corps robuste il distingue le squelette, la chair est pour lui à fuir car elle détourne de l’étude, dont son esprit est affamé. Ce pourquoi il ne sera jamais religieux car, en pays catholique comme en pays d’islam, le verbe et la chair se mêlent sans cesse selon la pragmatique d’Aristote. Il préférera les chrétiens d’orient qui ont séparé en 1054 (comme Platon) l’ici-bas et l’au-delà, le monde éternel des idées de celui, périssable, des sens.

Et pourtant, dans quel monde vivons-nous ? Celui-ci ou l’autre ? Éperdu de vérité et de savoir, celui qui se fait appeler Jean parce qu’il n’a pas de nom, et Pérégrin parce qu’il n’a pas de racines, apprendra le grec pour lire Homère dans le texte ; il sera scribe au concile de Florence (1437-1441) qui tente de régler les différends doctrinaires entre Latins et Grecs – notamment l’ajout par Charlemagne en 807 du filioque au credo malgré l’opposition du pape (le Saint-Esprit procède-t-il du Père ET du Fils ou seulement du Père ?) ; il sera dépucelé par une très belle, séduira Béatrice de Ferrare, sera marié par une riche florentine, aura même un fils. Mais il quittera tout une fois de plus pour suivre la croisade hongroise contre les Turcs et sera vaincu comme l’armée à Varna ; devenu esclave du sultan, il sera affecté à son fils Mehmet, adolescent humilié et farouche, d’un orgueil haineux, qui prendra Constantinople en 1453.

ado blond torse nu

Jean est un jeune homme très beau. Son drame intime est que toutes les femmes tombent à ses pieds mais qu’il ne les désire pas, pas plus que les garçons d’ailleurs. Il est hors sexe, hors chair, intéressé par le seul esprit. Ce qui lui donne un regard dépassionné sur ses contemporains. Les femmes manipulatrices (et pas seulement de membre), les évêques et cardinaux ambitieux (parfois généreux mais souvent bornés), le pape faible (et mal entouré), le basileus imbu de sa personne (alors que son empire craque de toutes parts), les patriarches grecs plus sectaires que des mahométans…

Le concile de Florence a tenté, sur demande byzantine, de réconcilier catholicisme et orthodoxie. Car Byzance savait bien que, sans l’aide des chevaliers occidentaux, les Turcs et leurs janissaires (élite d’enfants chrétiens enlevés tôt à leurs parents et élevés dans la plus stricte discipline militaire) parviendront à envahir Constantinople. Le Turc sait acheter les talents d’un Grec pour fondre des canons surpuissants ; il sait faire agir ses espions dans la ville pour découvrir les faiblesses des murailles ; il sait provoquer (comme Hitler et Staline) des incidents de frontières pour apparaître dans son droit.

Les princes chrétiens sont fourbes et ne méritent pas qu’on respecte pour eux la parole donnée ; les marchands chrétiens ne connaissent que l’argent et se moquent de Byzance pourvu que leurs galères soient bien remplies ; les prêtres chrétiens sont dogmatiques et sectaires et préfèrent vivre sous l’Ottoman en relative liberté de croire que sous la papauté avec obligation de credo.

Plutôt rouge que mort, disait-on en Europe dans les années 1950-1970 ; plutôt ottoman que papiste, disait-on en Europe dans les années 1400-1460. L’éternelle lâcheté de l’immédiat par rapport à l’avenir, l’éternel orgueil du dogme contre la réalité des choses, l’éternel « demain » (au-delà ou avenir) pour les jactants, incapables d’agir ici et maintenant.

Le monde n’a pas changé, les hommes sont toujours aussi bornés, les intellos aussi abstraits et imbus d’eux-mêmes, prêts à se déchirer et à trahir leurs frères pour un seul mot de la foi. Tant pis pour eux.

Voici un beau et long roman de réflexion sans obscurité qui nous fait pénétrer les âmes, observer les rouages du destin annoncé, suivre un étrange jeune homme qui a quelque chose d’un ange – en éternel équilibre entre lumière et ténèbres. Est-il Gabriel ? Est-il Satan ? Ni l’un ni l’autre, un peu l’un et l’autre, fait de chair malgré l’esprit, mais l’esprit dominant souvent la chair.

Mika Waltari, Jean le Pérégrin, 1979, Phébus Libretto 2011, 538 pages, €11.97

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Château du Taureau aménagé par Vauban

Morlaix a été pillé par les Anglais, ce pourquoi les habitants ont décidé en 1522 de faire bâtir un fort sur l’îlot rocheux commandant la baie. Dès 1689, en raison des menaces de la ligue d’Augsbourg contre la France, Louis XIV commande à Vauban, commissaire général des fortifications, la mise en état défensif de la Bretagne.

chateau du taureau 0 carantec ile louet et chateau du taureau

Outre l’arsenal de Brest, Vauban reconnaît l’importance du commerce et s’intéresse tant à Saint-Malo qu’à Morlaix. Il restaure et surélève le fort du Taureau en granit gris et rose et en schiste qui protège la baie des navires ennemis, surtout anglais et hollandais.

chateau du taureau 1 entree

Les travaux vont durer 56 ans, aménageant 11 casemates dans la batterie basse pour tirs rasants visant à briser les coques des navires, et une batterie haute pour tirs à longue distance visant à démâter.

chateau du taureau 2 casemate

Les canons de 24 livres étaient peu efficaces au travers des meurtrières, les casemates peu ventilées et l’humidité saline rouillaient tout, mais la massivité du fort, sa position idéale au centre de la baie, ont eu un rôle dissuasif : Morlaix n’a plus jamais été attaquée.

chateau du taureau 3 cour interieure

Dans les temps de paix, une compagnie de soldats invalides occupe le fort, gardant les quelques prisonniers sous lettre de cachet, enfermés sans jugement par bon vouloir du roi. Mais les familles devaient payer la pension du prisonnier sous peine de les voir libérer. Même après la chute de l’Ancien régime, le fort resta prison : Auguste Blanqui, révolutionnaire socialiste et insurgé permanent non marxiste, y fut écroué en 1871.

chateau du taureau 4 remparts

Le ravitaillement du fort était assuré par 5 matelots sur deux chaloupes, apportant vivres, bois et chandelles depuis Morlaix pour des semaines. L’eau était recueillie en citernes de pluie.

chateau du taureau 6 escalier

Désarmé en 1889, le château du Taureau est devenu Monument historique en 1914. Il fut loué en 1930 par la grainetière Mélanie de Vilmorin qui en fit sa résidence d’été, invitant quelques amis parisiens du monde des arts. Mais le gite était peu confortable bien que chaque cellule fut repeinte en rose ou jaune…

chateau du taureau 7 chambre du gouverneur

Récemment affecté au local d’une école de voile, le lieu est ouvert au public durant la saison d’été. On le visite en une heure sous plusieurs formes : historique, à thème, en pique-nique, pour la découverte des oiseaux de mer, animation théâtrale, conte nocturne. On embarque à Carantec ou à Plougasnou selon les horaires de marée.

chateau du taureau 5 vue sur l ile noire

Les enfants adorent, ils peuvent courir partout et on ne risque pas de les perdre une fois passée la poterne massive. Les plus grands reconnaîtront depuis la terrasse l’île Noire de Tintin, à quelques encablures du fort, dans la baie. Hergé s’est visiblement inspiré de cette véritable Île Noire bretonne pour dessiner la sienne, qu’il situe en Écosse. Une boutique est ouverte, proposant documentation, vêtements et jouets. Je connais un petit garçon qui s’est enthousiasmé pour un tricorne de corsaire, dont il avait déjà le pistolet à pierre.

chateau du taureau 8 gamin inquiet sur le bateau

A cause des films sur le Titanic et autres catastrophes complaisamment diffusées par la télé, certains très jeunes ont cependant une peur bleue de couler lors du transport sur la grosse vedette (50 passagers) ; ils s’accrochent à la bouée de sauvetage ! Les parents avisés sauront expliquer la stupidité du « vu à la télé » et apaiser les craintes irrationnelles. Mais il semble que de trop nombreux parents laissent aller…

Site officiel Château du Taureau

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Ian McEwan, Un bonheur de rencontre

ian mcewan un bonheur de rencontre

L’intérêt de McEwan est qu’il n’écrit jamais le même roman. Dans celui-ci, publié il y a trente ans, il narre sa version de Mort à Venise. Le nom de la ville n’est jamais donné, l’auteur prend soin aussi de ne jamais prêter le flanc à une quelconque critique des mœurs d’un peuple ou d’une ville en particulier. C’est que son histoire commence en roman traditionnel pour se terminer en roman policier. Le « total respect » politiquement correct sévit déjà dans le roman anglais.

Nous sommes dans une cité maritime où les voitures sont bannies ; où les touristes sont nombreux à arpenter les venelles, à s’y perdre, et à admirer les monuments et les églises ; de la fenêtre de l’hôtel, on peut voir l’île-cimetière ; les garçons de café sont aussi méprisants et évanescents que dans la vraie cité. Mais nul vaporetto sur les canaux, ce sont des « coches d’eau », nulle trattoria mais des bars locaux. Nous sommes à Venise mais on ne le dit pas.

En revanche, les touristes sont bien anglais : centrés sur eux-mêmes, ne sachant pas un mot de langue étrangère, bordéliques et nonchalants. Il s’agit d’un couple dans la trentaine, Mary et Colin. Mais nous sommes au début des années 1980, l’originalité est donc qu’ils ne soient pas mariés, bien que depuis sept ans ensemble – et que Mary aie par ailleurs deux enfants dont l’aîné a environ dix ans, laissés à leur père en Angleterre pour les vacances. Les signes de cette époque recomposée sont nombreux : Mary pratique le yoga à poil dans la chambre le matin ; Colin fume un joint presque chaque soir.

Dans ce décor démarqué et avec ce couple situé, Ian McEwan just imagine. Il brosse une fresque de littérature. Que faire quand on a consommé du culturel comme il est de bon ton de le faire quand on se pique à l’époque d’être bobo ? – L’amour : le couple ne se décolle pas, le matin au réveil, après la douche, durant la sieste, juste avant le dîner, au coucher. Par goût ? – Mais pourquoi s’exiler ailleurs puisqu’on peut aussi bien baiser chez soi ? Par ennui ? – Mais c’est un vide mental organisé, fait de lâchetés personnelles, de démission sur l’autre, d’oubli de la moindre décence. Ian McEwan n’est jamais loin de la satire sociale ; il peint avec humour ses compatriotes, cruel mais avec une certaine tendresse. L’Anglais en vacances à l’étranger n’est plus ni gentleman ni discipliné, il se lâche, il se laisse aller.

C’est ainsi qu’un soir, après avoir baisé et rebaisé, le désir vient de trouver un restaurant encore ouvert (et quand on sait combien ils ferment tard en Italie, c’est qu’il est vraiment tard). Évidemment, Mary ne veut ni demander à l’hôtel, ni rester proche, mais aller là où elle a repéré un lieu, à l’autre bout de la ville. Évidemment, Colin oublie le plan, d’ailleurs peu pratique par son ampleur, oublie surtout d’y jeter un œil avant de partir pour au moins s’orienter. Cette démission collective appelle le destin.

Ce qui arrive au couple est le symbole de ce qui arrive à toute la société anglaise des années post-68 : l’abandon. Les femmes sont féministes et les hommes capitulards ; mais les femmes ne remplacent en rien les hommes, elles attendent toujours galanterie et force virile ; et les hommes se réfugient dans le non-dit et la timidité, ils se laissent aller et se laissent faire. C’est dans ce renoncement que surviennent les ennuis : un mâle local rencontré par hasard (poilu, épais, dépoitraillé jusqu’au nombril, une chaîne d’or au cou) va les forcer à le suivre, puis à obéir à ses désirs. Aucun des deux ne résiste, englués dans la facilité, abdiquant toute initiative ; ils se retrouvent victimes par capitulation intime. Colin a cet air juvénile tellement tendance des années 1980, corps et âme androgynes qui se laisse embrasser par mâle ou femelle, frapper au ventre sans protester ni riposter. Et Mary n’est pas un homme pour deux, empathique sans critique, au point de se laisser manipuler.

Ce qui leur arrive, je vous laisse le découvrir. Le final monte en puissance tout au long du roman, savamment distillé comme sait le faire l’auteur. C’est court, bien écrit, captivant. Une belle tranche de vie de ces années-là, qui a quelque chose d’universel.

Ian McEwan, Un bonheur de rencontre (The Comfort of Strangers), 1981, Folio 2003, 219 pages, €5.13

Film Étrange séduction, Paul Schrader, 1991, avec Christopher Walken, Rupert Everett, Natasha Richardson et Helen Mirren, Aventi 2009, €6.99

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Peter Robinson, L’été qui ne s’achève jamais

2003 Peter Robinson L ete qui ne s acheve jamais

Cette enquête de l’inspecteur principal Banks est la troisième qui fut traduite en français, début 2004. C’est par elle que je me suis introduit dans l’univers de Peter Robinson et que j’ai eu envie de lire les autres. L’été qui ne s’achève jamais est un plus beau titre en français que le titre anglais, banal (Close to home, près de chez soi). Il fait référence à un vers d’une chanson pop d’un auteur tourmenté, inventé par l’auteur, ‘The Summer that Never Was’, que l’on pourrait traduire aussi par ‘la maturité qui jamais n’est venue’. Dans ce roman policier, en effet, meurent deux adolescents de 14 et 15 ans, juste entre l’enfance et la maturité. C’est le ressort de l’intrigue, le mouvement qui permet de saisir une société qui change et qui demeure, l’avidité adolescente à devenir grand et l’égoïsme adulte, identique au travers des diverses modes et idéologies…

Un squelette de jeune homme est découvert au bord d’une route où se bâtit un centre commercial. Un jeune homme au même moment ne reparaît pas chez lui. Le premier était un ami d’adolescence de Banks, le second fils d’un chanteur pop suicidé et d’un top model remariée à un footeux agressif. Le rapport entre eux ? Peut-être aucun, peut-être quelqu’un, « deux enfants perdus dans un monde d’adultes où les désirs et les sentiments étaient plus grands que les leurs, plus forts et plus complexes qu’ils ne pouvaient l’imaginer » p.430.

L’adolescence est fragile, période où la personnalité se construit et se mesure. La société permissive des années 60 engouffrait par camions entiers les magazines porno, le cannabis et les disques vinyles dans les bacs. Années sexe, drogue et rock’n roll que Banks a vécues fasciné, gardant encore en lui les airs de ce temps là. Son fils Bryan vient de quitter ses études pour monter un groupe, avec un succès naissant ; son ami tué, Graham, était coiffé à la Beatles, ce qui était rare pour l’année 1965 restée autoritaire ; l’éphèbe en noir, disparu de chez lui, avait pour père un sosie de Jeff Buckley, drogué et suicidé après avoir abandonné son fils bébé.

guitare ado nb

Malgré les grands mots sur l’État-providence, la fraternité, la protection de l’enfance et autres billevesées, la société n’est pas tendre avec les ados. Trop lâche pour les discipliner, trop bureaucratique pour les guider, trop névrotique pour accepter les liens adultes-enfants autres que ceux consacrés par l’Eglise, la tradition et la loi. Les parents se trompent toujours sur leurs enfants, les adultes ont toujours tendance à les exploiter et leurs pairs ne voient jamais rien, toujours englués dans leurs propres questions. Chacun vit en aveugle et les « amitiés » adolescentes ne résistent que rarement au temps qui passe. Banks en fait l’expérience.

Les deux enquêtes progressent, entrelacées, avec Banks pour seul lien. Ses relations affectives se compliquent, les relations hiérarchiques dans la police en prennent un coup, mais il réussit à prouver à ses propres parents que tout policier n’est pas un valet des dominants.

L’univers tout entier de Peter Robinson est dans ces quelques images. Son flic l’inspecteur Banks est père de famille, époux divorcé, amant occasionnel de collègues. Il aime les gens, la musique et les livres, outre le whisky Laphroaig et les cigarettes, dont il fait une consommation agacée. Il est de sa génération, qui est aussi la nôtre ; il se débat entre les modes et les vices, le système éducatif et les hormones, la vocation policière et les intérêts des uns et des autres. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Outre l’intrigue, un beau roman sur la génération ado dans les années 60.

Peter Robinson, L’été qui ne s’achève jamais (Close to home) 2003, Livre de Poche, 540 pages, €7.22

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Anatole France, Pierre Nozière

Pour se délasser de son Histoire contemporaine emportée par l’Affaire, qu’il publie en même temps, Anatole France classe divers textes parus entre 1884 et 1887 en un recueil sous le signe d’un double de lui-même : Pierre Nozière. C’était l’usage en ce temps-là, et il n’a pas disparu. Il y conte en trois parties des scènes d’enfance, des pensées en marge de Plutarque, et des promenades en Picardie, Normandie et Bretagne. C’est agréable, excellemment écrit, avec la simplicité des « dictées » d’enfance. Anatole France a inspiré Philippe Delerm dans ses textes courts et ciblés – mais France a la fluidité en plus et le guindé en moins.

Car rien de meilleur en français que la langue d’Anatole France. La simplicité fait passer l’érudition, le rythme les élans poétiques, l’enchaînement la complexité des récits. France est moderne : direct, accessible, précis.

En sa partie enfance, l’auteur reprend des histoires déjà contées dans Le livre de mon ami, avec quelques ajouts. La nostalgie nimbe d’une ombre de poésie ces petites choses intimes ressenties par sa personnalité enfant : l’imagination, la compassion, la honte. L’âge mûr le fait s’intéresser surtout aux gens : le marchand de lunettes sur les quais de Paris, Madame Mathias sa gouvernante, l’écrivain public, les deux tailleurs (de pierre), Madame Planchonnet, et d’autres encore.

foot paris jardin luxembourg

En sa partie pensées, l’auteur a quelques mots bien sentis sur les cuistres – ceux qui sévissent encore, surtout dans l’enseignement. « Je tiens pour un malheur public qu’il y ait des grammaires françaises. Apprendre dans un livre aux écoliers leur langue natale est quelque chose de monstrueux, quand on y pense. Étudier comme une langue morte la langue vivante : quel contresens ! Notre langue, c’est notre mère et notre nourrice, il faut boire à même » p.556. Lorsque l’on constate combien – après 7 ans de langue « vivante » ! – nos bacheliers savent à peine ânonner l’anglais, on comprend pourquoi il serait plus utile de les immerger dans le bain plutôt que de leur faire apprendre par cœur des règles de grammaire livresque. Mais la pédanterie prof est sans limites, ils croient se hausser du col en pratiquant l’abstraction ; ils ne fabriquent que des crétins qui sont la risée du monde et que sanctionnent sans pitié les tests PISA.

En sa partie voyages, l’auteur explore la province, sa profondeur historique inscrite dans le paysage et dans les coutumes encore marquées des habitants (avant que la guerre de 14 puis la télé nivellent tout cela). Le christianisme encore païen le ravit ; il voit toujours les nymphes dans les sources et les faunes dans les bois, surtout lorsqu’une jeunesse conduisant ses moutons surgit au coin d’un fourré, ou une chapelle moussue d’un bosquet. C’est pittoresque, coloré, bienveillant.

L’unité du livre réside en la personnalité de l’auteur : enfant, penseur ou promeneur, il est bien lui-même à chaque instant. Curieux, sceptique, historien, il goûte de tous ses sens avant de se prendre de passions qu’il dompte et raisonne. Il aime le patrimoine, les légendes et traditions ; mais il les voit avec le recul de la science et de la république, sans superstition. Inlassablement les générations recommencent, elles renaissent toujours. Pourquoi donc le présent serait-il plus important ? C’est là le charme France – celui d’un caractère qu’on aimerait accoler au pays, le meilleur produit des Lumières.

Anatole France, Pierre Nozière, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €7.09

Le reste du tome 3 des Œuvres en Pléiade ne mérite pas qu’on le lise aujourd’hui, aussi, je n’en parlerai pas. Sous l’invocation de Clio est une suite de contes historiques à la manière romantique, sans le souffle hélas, avec la vision faussée du temps sur les Gaulois. Crainquebille est un conte lourdement moral sur les préjugés de la justice. Histoire comique est une bluette entre cocotte, amant et spectre assez « fin de siècle ». Sur la pierre blanche, son « utopie socialiste » 1903 composée de bouts d’articles remaniés et contredits, est triste à mourir, une bavasserie d’intello (à son époque on aurait dit un dialogue entre érudits)… Rien qui vaille d’être lu encore, sauf pour les amateurs de la prose Anatole France. Car c’est toujours admirablement écrit

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Pointe de Saint-Mathieu

Gardant la rade de Brest au nord, la pointe de Saint-Mathieu s’avance comme un cap, un pic, que dis-je, une péninsule ! C’est un haut lieu (30 m) vénéré depuis les temps anciens car face au grand large, offrant une vue imprenable sur le soleil sombrant directement chaque soir dans la mer. Deux menhirs (évidemment dénoncés, déformés et christianisés) se dressent près de l’émetteur de Radio-Conquet (fermé en 2000), bâtiment dévolu depuis au Parc naturel marin d’Iroise.

pointe st mathieu

Le phare de Saint-Mathieu est célèbre parmi les marins quittant Brest ou remontant le couloir dangereux entre Sein, Ouessant et la côte pour rallier l’Angleterre. Son éclat blanc chaque 15 secondes porte à 29 milles. Bâti en 1835, devenu Monument historique, il est électrifié en 1937, automatisé en 1996 et sans gardien depuis 2006.

pointe st mathieu phare

Saint Tanguy, frère abusif qui décapité sa sœur (et pour cela sanctifié) fonda un monastère sur cette pointe en son siècle, le VIe. Ladite sœur Aude fut accusée par sa marâtre d’avoir fauté. Tanguy, apprenant la vérité, fit pénitence de son aveuglement face au large semé de Pierres noires, avant-goût des écueils pour atteindre l’infini dans l’au-delà. Le chœur de l’église en ruines ne date que du XIIIe.

pointe st mathieu abbaye

Mais le nom de la pointe fait référence à Maze, Mathieu en breton. La légende veut que des marins locaux aient rapporté par commerce le corps de saint Mathieu depuis l’Égypte ou l’Éthiopie (la géographie n’est guère fixée dans la légende). Une tempête, fréquente en ces lieux, les firent invoquer l’intercession du premier Évangéliste… et voici que le roc se fendit, protégeant les vaisseaux. Ils inhumèrent leur sauveur dans l’abbaye bâtie au-dessus. Des pirates sont venus plus tard l’enlever pour l’emporter jusqu’en Italie C’est lors des croisades que le vicomte Henri 1er de Léon aurait rapporté la seule tête du saint évangéliste retrouvé, pour la confier aux environs de 1206 aux moines. Quand on sait les cimetières entiers de « crânes de saint » et les forêts de « bois de la vraie Croix », on ne peut qu’être sceptique et se dire que c’est la foi qui sauve.

pointe st mathieu canons

Même la République laïque et anticléricale respecte ce lieu d’élévation où l’air vous saisit autant que la lumière. Un monument aux marins morts durant la Première guerre mondiale a été élevé par Quillivic, sexe massif érigé vers le ciel et qui répond aux sexes d’acier des canons rouillés que les jeunes garçons adorent tripoter ou monter pour jouer aux mâles. Trois gamins métis de 8 à 11 ans s’y livraient avec délices quand nous passâmes, en une bacchanale que leur mère impuissante s’efforçait de calmer on ne sait pourquoi. N’est-ce pas le temps des vacances ?

pointe st mathieu large

Mais la patronne de la chapelle (restaurée en 1861) reste Notre-Dame de Grâce, puissance supérieure au saint apôtre en tant que Mère de Dieu. Son pardon (en procession) a lieu le premier dimanche de septembre, jour dit-on où la Vierge naquit.

pointe st mathieu sud

Les biens du clergé deviennent biens nationaux à la Révolution et, en 1796, les bâtiments du monastère sont vendus pour servir de carrière. Un mur du dortoir subsiste, donnant la mesure de la quiétude des Bénédictins en ce lieu : face au couchant, une banquette de pierre sous chaque fenêtre permettait de méditer sur l’infini marin, analogie terrestre de l’infini divin.

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Sam Millar, Poussière tu seras

sam millar poussiere tu seras

Nous sommes plongés au cœur de l’hiver, dans la noirceur de l’Irlande. L’auteur n’a jamais pardonné à la société de l’avoir emprisonné 20 ans pour braquage, commis au nom de l’IRA. C’est dire s’il en a vu, de vraies horreurs, et qu’il ne peut avoir qu’une piètre opinion de l’humanité. Ses personnages sont glauques, lâches, menés par leurs appétits. Mais c’est qu’ils ont été battus, enrégimentés, livrés corps et âme à l’Autorité durant l’enfance, cet âge vulnérable.

Sam en veut à l’Irlande de son catholicisme hiérarchique, où toute soutane peut faire ce qu’elle veut, tout directeur d’internat violer à tout va et la « bonne » société payer pour le spectacle. C’est dire aussi que Jack, son héros détective, ex-flic « le plus décoré du pays », viré pour avoir descendu un dealer de drogue à la jeunesse, ne croit pas en Dieu. L’auteur non plus sans doute, ce qui lui donne le regard aigu des non-conventionnels sur les agissements des bien-pensants.

Adrian, 14 ans, guidé par un corbeau, découvre un os qui dépasse de la neige. Ainsi qu’il l’apprend dans les atlas de la bibliothèque, c’est un os humain. Mais parce qu’il rôde autour de l’endroit de sa découverte, il ne tarde pas à se faire kidnapper. Il vient de se disputer avec son ex-flic de père, qu’il a trouvé chez lui baisant une fille qui n’est pas sa mère, morte dans un accident de voiture dû à un chauffard alcoolisé. D’autant que le chauffard ivre en question est son père, qui vient de lui avouer, empli de confusion.

De quoi fuguer loin et longtemps, jusqu’à ce que le destin s’empare de lui… Il se retrouvera tout nu sous une vieille couverture, dans un appentis sordide où une plantureuse femme s’occupe de lui avec un certain sadisme et non sans sexe. La cruauté, la sauvagerie, la brutalité – la perversion même – sont la rançon d’une éducation rigide, du colonialisme anglais peut-être, de la révérence à l’obéissance papale sans doute. La société se moque des petits, des enfants, des faibles. Le lecteur découvrira les frasques d’internat et les silences coupables d’une petite ville banale de province.

Chapitres courts, écrits secs, portraits à la serpe, Sam Millar fait fort. Il a été sélectionné par les lecteurs du Point pour le prix du meilleur polar 2013. A vous de juger.

Sam Millar, Poussière tu seras (The Darkness of the Bone), 2006, Points policier mars 2013, 250 pages, €6.27

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Thorgal 30, Moi, Jolan

Thorgal 30 couverture

Le lecteur sentait bien le scénariste Van Hamme lassé de son héros. Au bout de 25 ans, cela se comprend. Depuis Le Royaume sous le sable, l’aventure patinait, avec un sursaut dans Le Barbare, mais qui reprenait tous les tics et les trucs précédents. Il était temps de laisser la place.

Dès l’album 28, Kriss de Valnor, commence le cycle de Jolan. Le fils est âgé alors de 14 ans et doit désormais s’émanciper de son père, quitter sa mère et sa famille, c’est inscrit dans son programme génétique comme dans celui de tous les adolescents.

Son visage change et Rosinski lui dessine à 15 ans un port de prince blond digne du prince Erik de Pierre Joubert, malgré un gouachage qui gâche les traits.

jolan doit etre lui meme

Jolan a déjà pris les choses en main quand papa était réduit à l’impuissance et Aaricia tout instinct sans astuce. Dans Le sacrifice, l’album qui précède, il va même jusqu’à offrir « sa vie » pour sauver son père, inversion touchante des choses. Mais pour cela il a promis à Manthor, mi-dieu, mi-homme, de le servir quelques années. Seul Thorgal l’a entendu partir et lui a donné, avec tout son amour, ses derniers conseils.

Jolan est désormais seul, il doit décider par lui-même, tous les sens en alerte mais sans précipitation, comme le lui dit Manthor dans sa première leçon dans le rôle de Mentor. Inversion de l’Odyssée : c’est Thorgal qui est cloué chez lui, au contraire d’Ulysse, et son fils Jolan qui erre entre les mondes, au contraire du fils d’Ulysse Télémaque.

jolan 15 ans

Son astuce, sa volonté et son goût des autres permettront à Jolan de passer victorieusement les épreuves. Telle est l’apprentissage, un peu lourd, mais adapté à l’époque de cet album : 2007 voit en effet la crise financière exploser par orgueil astucieux, volonté implacable et égoïsme cupide. Chaque étage de l’homme – intelligence, courage, physique – doit s’exercer, avec détermination mais sans excès. Inutile de se vanter, mieux vaut agir judicieusement ; inutile de se jeter tête baissée dans l’action, mieux vaut réfléchir à la meilleure façon de faire ; inutile de faire étalage de ses muscles ou de ses armes, mieux vaut mettre en commun les talents. Cette éducation me plaît et donne à la série Thorgal cet optimisme de la volonté et de la mesure qui est le meilleur de l’Occident (grec, romain – et viking !).

thorgal explique a louve le depart de jolan

Sente, le nouveau scénariste, tâtonne un peu, ce pourquoi l’action ne commence vraiment qu’au quart de l’album. Elle suit la tradition de présenter en succession Jolan qui progresse et ses parents qui régressent. Aaricia montre une fois de plus combien elle est butée. Mais elle apprendra d’une sorcière qui est vraiment Kriss de Valnor, violée à 10 ans…

kriss 11 ans abusee par une brute

La petite Louve est très mignonne, désormais l’aînée des enfants qui reste. Le bambin Aniel montre à plusieurs reprises des yeux rouges, ce qui laisse présager d’autres mystères dans les albums à venir, et lorsqu’il va grandir.

jolan et la bande ado

Des épreuves pour Jolan, il y en a à tous les étages de l’humain : l’astuce de la barque prenant l’eau, le courage contre le feu, l’exercice acrobatique envers le monstre de boue. Seuls deux pieds pourront fouler le seuil de l’initiation, avait prédit Manthor, mais Jolan n’est pas seul dans la quête : quatre autres sont mandatés, deux garçons et deux filles – très différents. Ils font connaissance sur le chemin, tout en se méfiant les uns des autres : le vaniteux fils de duc, l’acrobate tatoué à l’épaule nue, la punkette habile aux cordes et la guerrière à l’arbalète. Jolan reste ce garçon gentil et déterminé, façonné par son père, qui répugne à jouer perso.

jolan et ses compagnons chutent

Il en sera récompensé par l’accueil de toute la bande dans le château de Manthor après avoir exercé et fait exercer à chacun la tête, le cœur et les bras.

la vie en noir ou en espoir

Dernière leçon, lorsque les étoiles du ciel dessinent le visage du père bien-aimé Thorgal. A chaque instant Jolan est libre de choisir comment il voit les choses : en noir ou en espoir. C’est bien dit, un peu martelé, mais toute pédagogie ne peut qu’être infinie répétition de choses simples. Malgré le passage des années, j’aime bien la série.

Rosinski & Sente, Thorgal 30, Moi, Jolan, 2007, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Son et lumière à Kergroadez

A 15 km au nord de Brest, sur ses terres du bas-Léon, François 1er marquis de Kergroadès décida en 1598 de faire bâtir un château. La demeure, de style « Renaissance bretonne » fur achevée en 1613. 2013 fête les quatre siècles des vieilles pierres, devenues Monument historique.

Kergroadez carte

Delphine et Franck Jaclin, propriétaires ayant fait fortune dans la communication, ont restauré l’ensemble depuis une douzaine d’années, faisant feu de tout bois : visites guidées, arboretum, animations toute l’année, concerts, ateliers enfants, hébergement en gîte et pour mariages, forfaits touristiques, vente de bois de chauffe, culture de légumes, salon de thé… Telle est la rançon de la démocratie pour se faire pardonner d’être propriétaire. En 1684, les commissaires de la réformation du domaine ont refusé le titre de château à la demeure et la Révolution l’a pillée avant de la transformer en hôpital militaire.

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L’été 2013 voit le Tantad de Granite, association de bénévoles, organiser un son et lumière autour du château sur le thème de l’expédition Lapérouse, partie en 1785 et qui n’est jamais revenue, naufragée en 1788 à Vanikoro dans les îles Salomon.

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Le rendez-vous permet d’organiser les centaines de visiteurs en attendant la nuit tombée (plus de 300 le soir où nous y fûmes). Six groupes sont plus maniables qu’une foule compacte entre les animations.

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Nous avons commencé par voir l’enrôlement d’un équipage pour les navires du Roy, allant du paysan mal dégrossi qui signe avec une croix au mousse d’à peine dix ans pris parmi les spectateurs, non sans une certaine appréhension du gamin ainsi désigné à la vue de tous.

kergroadez 4 embauche de matelot

Le théâtre d’ombre est une projection vidéo dans la nuit noire comme dans un four entre les arbres denses du parc, sur laquelle des acteurs miment l’embarquement des marchandises, des bêtes et des hommes.

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Le jardin de l’apothicaire met en scène les herboristes du bord, chargés de remplir leurs coffres de médecines et d’herbes. Les acteurs en costume, dont un jeune page noir facétieux, met de la gaieté dans la pose docte de Messieurs les médicastres.

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La cour intérieure du château réunit les officiers autour d’un grand banquet de départ. La poularde énorme, apportée par le maître queux plus apte à goûter le cidre qu’à diriger son équipe de mitronnes piaillardes, devra contenter une douzaine de personnes, dont le mathématicien Louis Monge.

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Engagé comme astronome, efféminé porté sur les étoiles et qui craint déjà le mal de mer, il sera débarqué pour cette raison à Ténériffe – et sera le seul survivant de l’expédition…

kergroadez 7 banquet la perouse

Un passage au lavoir pour écouter cancaner les lavandières en français et en breton, celles du village et celles du château, toutes la langue fort bien pendue. Le lieu se révèle une sorte de Facebook avant la lettre, où chacun se déballe, tout en observant sa voisine. Les « amis » se cliquent l’une l’autre en « publiant » à haute voix leurs nouvelles.

kergroadez 9 cancaner au lavoir

La façade sud du château donne le départ pour l’embarquement avec le défilé des calèches et des chevaux, ainsi que l’adieu final au public, passé minuit. La brume venue de la mer, qui tombe depuis une couple d’heures, ajoute à la magie de l’histoire.

C’était une belle soirée famille, les enfants ravis, les adultes éblouis. Il y avait même des bancs pour s’asseoir devant chaque animation. « Pour les seniors » ont dit les organisateurs – pour « les adultes », m’ont traduit les ados formatés au jargon éducation nationale. Un grand parking dans un champ, à l’extrémité de l’allée d’arbres centenaires conduisant au domaine, permettait à chacun de ne pas se sentir à l’étroit.

Château de Kergroadez

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Dan Brown, Inferno

dan brown inferno 2013

Inferno, l’Enfer, première partie de la Divine comédie de Dante, est le fil du thriller. Dan Brown mélange complot, rébus, messages à décoder, jeux de piste, sens caché, écologie. Agitez bien en shaker atelier d’écriture et vous obtenez un produit fabriqué standard, prêt-à-lire comme on le dit du prêt-à-porter. Ce n’est pas mauvais, mais insignifiant.

On se laisse prendre, mais à condition d’en rester à l’épidermique-émotionnel-superficiel de la tranche d’âge 15-18 ans, dont l’auteur dit lui-même être « le cœur de cible d’Hollywood » (donc le sien). Pas de sexe, pas d’agitation des petites cellules grises (ça prend la tête comme les sédatifs dont tout le monde se bourre dans le roman), mais de l’action et de la « culture-pour-les-nuls » avec usage intensif de Wikipédia (pour les paidés, les enfants en grec ancien). Avec les erreurs-et-approximations de rigueur chez les pas-finis comme cette affirmation inepte p.372 : Venise « conquise peu après [la peste] par les Ottomans » ! C’est évidemment faux, malgré les 62 documentalistes et relecteurs « remerciés » en fin du livre.

Très ado aussi est cette remarque sexuelle sur le ton de la dérision des années lycée : « En comptant Hercule et Cacus – deux autres colosses nus – et les satyres accompagnant le dieu des Océans, ce n’était pas moins de douze pénis géants qui s’offrent au regard du badaud » p.183. Vous aurez reconnu, je n’en doute pas, la piazza della Signoria à Florence – et c’est bien sûr tout ce qu’elle offre en termes d’art aux visiteurs…

Dans un autre passage est décrite « la prise de Diomède », où le vaincu tient Hercule « par les couilles ». Très ado, je vous dis – émoustillé par les muscles mais interdit de sexe par le puritanisme américain des années 2000, ce pourquoi les femelles du roman ne sont pas femmes mais autoritaire stérile (la directrice de l’OMS), surdouée psychotique (Sienna), ou enceinte jusqu’aux yeux (Maria Alvarez). Aucune romance ne doit venir troubler la cryptologie qui permet de sauver le monde.

Nous retrouvons le Robert Langdon du Da Vinci Code en prof d’histoire de l’art spécialisé dans la symbolique médiévale. Il se réveille à l’hôpital amnésique, autre « truc » piqué au thriller américain La mémoire dans la peau. Sauf que ce n’est pas dans la peau mais dans le col de sa veste « Harris Tweed » que Langdon retrouve un cylindre à serrure biométrique contenant un rébus futuriste. Il est aidé en cela par une vigoureuse blonde « au QI de 208 » (dont l’auteur a du mal à donner sa pleine mesure, sans doute lui-même plus limité que sa créature).

  • Intelligent, le Langdon ? Non pas, mais pourvu d’une « mémoire eidétique » (à vos wiki !).
  • Forte, la Sienna au QI de 208 ? Non pas, mais caméléon sachant jouer tous les rôles.
  • Puissante, la directrice de l’OMS ? Non pas, bien qu’elle se déplace habituellement en C130, mais bornée et politiquement correcte jusqu’à ce qu’on lui mette le nez dedans…

Vous avez l’habituelle brochette d’érudits italiens qui s’empressent d’étaler leur savoir, les nervis obtus et musculeux qui ne pensent qu’à tirer dans le tas, les touristes évidemment idiots qui retardent l’avancée et qui béent devant tout insolite, sans parler des Maîtres du monde ou qui se croient tels, président de société, richissime biochimiste, VIP en visites privées dans les plus beaux lieux du monde. Le lecteur (de 15-18 ans) se sent flatté d’être invité aux musts dans le sillage de leur prof Langdon.

botticelli la carte de l enfer

Le thriller est bien construit, Dan Brown a de la technique ; chaque fin de chapitre est un moment de suspense qui vous fait aller de l’avant, les péripéties se cumulent et s’enchaînent, les coups de théâtre ne sont pas absents. Mais la psychologie des personnages reste très sommaire – adaptée probablement aux cerveaux bornés des 15-18 ans vus par Hollywood. Langdon a cette fâcheuse propension à bavarder et à se creuser la tête sans bouger juste lorsqu’il est urgent d’agir, et c’est sa blonde qui doit le traîner dans la bonne direction (voilà pour conforter les filles). Mais il découvre toujours un lapin dans son chapeau d’érudit pour faire rebondir le nombre de pages (voilà pour faire jouir les garçons). Et le lecteur de 15-18 ans ne sera pas surpris (plus âgé, si) s’il court comme un lièvre dès sa sortie d’hôpital où il se trouvait soi-disant « dans le coma ».

Nous avons les oppositions binaires à la portée des ados : drones contre passages secrets, génétique XXIème siècle contre Florence Renaissance, eugénisme (évidemment « nazi ») contre sentimentalité des médecins du monde (évidemment politiquement correcte). L’orgueil « transhumaniste » pousse à se prendre pour Dieu et à s’adorer en Narcisse, donc à être plutôt homo (pouah ! selon la morale de l’auteur) plutôt qu’hétéro (le Bien issu de la Bible)…

Avec cette interrogation tendance (aujourd’hui de droite aux États-Unis) : « Les endroits les plus sombres de l’enfer sont réservés aux indécis qui restent neutres en temps de crise morale ». Est-ce tiré de Dante ? C’est en tout cas la leçon aux ados que Dan Brown veut faire passer.

Vous l’avez compris, mélangez tout et vous avez un thriller prêt-à-lire pour 15-18 ans. Ça se lit puis ça s’oublie, mais vous passez un moment plutôt agréable, captivé juste ce qu’il faut sans laisser aucune trace. Car le virus Brown laisse stérile une partie de la population lisante – vous comprendrez cette énigme quand vous aurez fini le livre.

Dan Brown, Inferno, traduction française Dominique Defert et Carole Delporte, mai 2013, Jean-Claude Lattès, 567 pages, €21.76

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Plage familles

Les familles à la plage transportent la maison sur la grève.

gamine creuse le sable

Parasol, matelas, tente coupe-vent, matériel à fouir le sable ou à pêcher la crevette, glacière parfois, tout rappelle le home. Avec le sable en guise de pelouse.

enfants plage

Il s’agit d’occuper un territoire, ni trop proche des autres, ni trop loin, afin de pouvoir socialiser.

gamin en slip cherche coquillages

Ce sont souvent les enfants sortis des vagissements qui engagent la conversation.

eternuer torse nu

Un ballon tombé trop près d’un dormeur encrémé, des excuses pour le sable qu’on déplace et qu’un vent vicieux envoie sur l’allongée aux lunettes noires, et voilà le voisinage conquis. Papotages et ragotages sont un plaisir partagé.

imiter son copain torse nu

Sauf à être snob et à se juger meilleur. Auquel cas la famille est comme un château fort. Aucun regard sur les voisins, ils sont priés d’admirer. L’organisation de la mère de famille envers les petits, l’autorité du père de famille sur les moyens, la prestance des filles et les muscles des ados, l’engouement de tous pour aller dans l’eau, nager en virtuose, s’ébrouer d’un coup, puis se ranger sur les nattes, toute peau dehors pour bronzer.

tahiti en bretagne

Certaines plages sont faites pour se montrer, d’autres pour s’isoler. Certaines pour jouer, d’autres pour pêcher. Tout l’art est de s’organiser et de le montrer. Le déshabillage sur la plage est tout un style qui révèle son statut.

fille se deshabille plage

Pâleur gamine et gros seins maternels dénoncent la mère poule.

seins de plage

Surf ou bateau prouvent que, même dans le farniente d’été, être actif est un art de vivre.

gamin surf

bateau plage

Se mouiller les pieds ou les fesses ne dit pas la même chose des gamins observés.

gamin en slip dans un trou d eau

Certains font le mort presque nus, d’autres jouent presque tout habillés.

gamin mort jeu de plage

Question de style…

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Marcel Proust à Illiers-Combray

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proust-du-cote-de-chez-swannLes grands-parents paternels du célèbre écrivain français étaient épiciers, provinciaux et catholiques. Ses grands-parents maternels étaient agent de change, parisiens et juifs. Dans ses œuvres, Marcel en a fait les Guermantes et les Swann. Les premiers, respectables et établis, entraient par la grande porte de la rue d’Illiers, village à 25 km au sud-est de Chartres ; les seconds, riches et fantasques, entraient côté jardin. Telles étaient les relations sociales rigides de la France au milieu du siècle bourgeois.

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Les Proust d’Illiers ont eu deux enfants, Françoise et Adrien. Le second, éduqué pour devenir prêtre, opta pour la médecine, où il se fit un nom en soignant le choléra et en instaurant les cordons sanitaires. Célèbre, bientôt Directeur de la Santé en France, il put épouser au-dessus de sa condition Jeanne Weil, fille parisienne de la haute bourgeoisie d’argent et mère poule pour son fils aîné Marcel. De tante Françoise, l’enfant fit tante Léonie.

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C’est là que la famille allait passer ses vacances, à Pâques et durant l’été. Train de Paris à Chartres, changement pour le tortillard qui menait à la gare d’Illiers, fiacre pour joindre le bourg et sa rue principale, près de laquelle habitait la grand-mère, veuve et peu fortunée, mais surtout Françoise-Léonie, épouse du riche Amyot, qui possédait la maison que l’on peut encore voir.

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Elle se visite, propriété de la Société des Amis de Marcel Proust présidée par un académicien, aujourd’hui Jean-Pierre Angrémy, plus connu sous son nom de plume de Pierre-Jean Rémy.

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« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. » (Du côté de chez Swann, I1)

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Longtemps, j’ai habité de tels villages. Perdus dans la Beauce immense et plate ou dans une vallée étroite creusée sur ses bords. Longtemps, j’ai goûté à la vie provinciale, à ras de terre, immobile comme si le temps n’y avait point de prise. Et pas seulement durant les vacances.

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proust-illiers-fenetre-a-ragots-chambre-de-tante-leonieJe retrouve ainsi à Illiers, devenu Illiers-Combray en 1971 en hommage à l’écrivain, cette atmosphère assoupie, enfermée, macérant, des bourgs provinciaux de la France profonde. Où, hors culture des champs alentours et exercice des professions bourgeoises, les gens se guettent, s’évaluent et ragotent à la sortie de la messe ou chez les commerçants de ce qu’ils ont vu de leur fenêtre.

Il faut être un enfant pour trouver à cette existence plate un quelconque attrait.

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Pour Marcel, la mémoire enjolivant, ce furent ses relations avec sa mère. Son frère cadet Robert n’est jamais évoqué par l’écrivain, jaloux d’exclusivité fusionnelle avec sa génitrice. Tout tourne autour de la figure maternelle, maternante, matricielle : la cuisine où officie « Françoise » (de son vrai nom Ernestine) ; la salle à manger où le petit Marcel aimait à lire au calme le matin, sous la suspension de cuivre, protégé par les boiseries, entre cheminée et assiettes au mur ; sa chambre au premier, au bout du couloir qui n’est interminable que dans le désir de l’enfant pour sa mère ; la chambre de sa tante en face, où elle aimait broder en prenant son thé (et sa « madeleine »), en regardant par la fenêtre passer les voisins sur lesquels elle ferait des ragots.

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Plus viril, le salon à vitrail de l’oncle Jules recelait des poteries mauresques et un chevalier en bronze, seigneur d’Illiers, dont l’armure et le port altier effrayaient l’asthmatique, perpétuellement angoissé, marmot Marcel.

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Maison étroite, engoncée entre le mur arrière d’une épicerie et la maison voisine, mal isolée et inchauffable l’hiver, donnant sur une rue bornée par la maison d’en face et, de l’autre côté, sur un jardinet étique, il fallait toute l’imagination de l’enfant pour en faire un palais de la mémoire.

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Mais Proust enjolive, il tresse de respectabilité tout l’humble du quotidien. Certes, on fabriquait des madeleines à Illiers, première étape du chemin de saint Jacques partant de Chartres ; mais les premières versions des œuvres font état de « pain grillé » ou de « biscottes », moins chics mais plus en rapport avec les vertus d’économie bourgeoise de la province d’alors. Et la Petite Madeleine n’a-t-elle pas les initiales mêmes de Proust Marcel (ainsi qu’on faisait l’appel à cette époque dans les écoles) ? N’est-elle pas le symbole voulu de sa personne même, “petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot” comme il dit, toute ronde et dorée, féminine, « à croquer » ?

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Il suffisait à l’enfant des images colorées de la Légendaire Princesse de Brabant pour s’évader en imagination ; du portrait du Christ « véritable, tel qu’il fut envoyé au Sénat romain » pour tomber amoureux ; du livre de chevet écrit par George Sand (les ‘Amis’ ont choisi « François le Champi » parmi d’autres) pour être ailleurs, surtout quand maman le lisait. En revanche, la gravure des gamins des rues, ce n’était pas vraiment Marcel – sauf dans ses fantasmes, peut-être ?

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Mais qu’importe qu’Albertine s’appelât dans la réalité Alfredo ou que la bourgeoise madeleine fut le simple et populaire pain grillé – n’est-ce pas la vertu du romancier que de créer un monde à soi ?

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Par grand soleil ou temps pluvieux, la visite de cette « Maison de tante Léonie », à 2 heures au sud-ouest de Paris, mérite qu’on s’y arrête. Les guides de l’été sont des filles érudites qui n’ennuient jamais et font revivre les fantômes, animant les objets.

Mais, par dessus tout, on pénètre cette atmosphère réelle, concrète, physique, de laquelle est parti l’écrivain pour composer la meilleure part de son œuvre.

Maison de Marcel Proust à Illiers-Combray (28), 4 rue du Docteur Proust.

  • Se visite tous les jours sauf le lundi, fermé du 15 décembre au 15 janvier, les 1er mai, 1er et 11 novembre.5€ pour les adultes, gratuit sous 12 ans. Tél. 02 37 24 30 97.
  • Site internet Illiers-Combray  
  • Visite maison tante Léonie en MP3 
  • Cartes postales et liens 

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Folio, 708 pages, €6.84

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Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris

Ce quatrième tome du roman d’histoire contemporaine publié par Anatole France est à mon avis le plus mauvais. Il est trop daté pour passer la postérité. L’auteur est en effet (comme le pays) envahi par l’Affaire Dreyfus et la guerre civile des intellectuels contre les cagots, des nationalistes catholiques contre les pacifistes cosmopolites. Le fil du roman s’en ressent, composé de bribes d’articles déjà parus dans les journaux, une  sélection de 35 sur 64. Si le roman est recomposé pour avoir l’air de se tenir, manque cependant l’action : durant ces centaines de pages, il ne se passe rien.

Nous suivons le prof de littérature en Sorbonne dans son emménagement à Paris, les déboires hilarants de son chien Riquet qui répugne à changer et a horreur des étrangers à la maison (comme les nationalistes). Nous errons d’appartement en appartement pour se loger, des taudis de la rue de Seine aux immeubles « neufs » au-dessus du Luxembourg, jusque dans l’appartement d’enfance du prof et de sa sœur.

femmes de Paris

Nous poursuivons les coucheries politiques de baronnes et autres grandes bourgeoises prétendant à l’aristocratie pour faire avancer leurs affaires. Nous écoutons bavasser la jeunesse catholique pour le retour du roi et les adultes politiciens qui savent que seuls les ralliés seront récompensés. Nous contemplons les forêts de toits divers de l’Exposition universelle 1900 au Trocadéro.

Nous subissons deux pastiches de Rabelais, écrits en langue XVIe siècle, contre les « Trublions » aussi violents qu’ignares.

Nous subissons la morale socialiste républicaine positiviste de l’auteur, obligé de quitter sa réserve sceptique pour « s’engager » dans l’arène du temps. La foi en l’Église, l’Armée ou la Royauté ne se débat pas, elle se combat par une autre foi en la Raison, la citoyenneté ou la République. Monsieur Bergeret à un aristo antidreyfusard : « Je puis me permettre de dire que vous avez une philosophie d’état-major. Mais puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être bon d’en prendre les mœurs. Quand on vit avec des hommes qui ont l’usage de la parole, il faut s’habituer à tout entendre. N’espérez pas qu’en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion » p.218. Vieux débat, usé.

Éternelle bêtise politique, illustrée de nos jours par le mensonge Cahuzac après le déni Strauss-Kahn, et par les comptes de campagne Sarkozy. « Si l’armée est atteinte dans la personne de quelques-uns de ses chefs, ce n’est point la faute de ceux qui ont demandé la justice, c’est la faute de ceux qui l’ont si longtemps refusée » p.220.

Éternelle stupidité fonctionnaire, illustrée de nos jours entre autres par les entraves à l’autoentreprise et par l’usine à gaz du crédit d’impôt compétitivité. « Toutes les pratiques auxquelles on eût recours pour celer l’erreur judiciaire de 1985, toute cette paperasserie infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de chêne, l’encrier de porcelaine entouré d’éponge, le couteau de buis, la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent suggérer d’imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces sédentaires, à ces pauvres ‘assis’, qu’un poète a chanté, à des gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs jusque dans l’accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l’encre, de la méchanceté et de la sottise… » p.267

Éternel histrionisme des comités nationalistes ou révolutionnaires à la Mélenchon ou Le Pen. « L’esprit en était violent. On y respirait un amour haineux de la France et un patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez farouches… » p.312.

Monsieur Bergeret à Paris (contrairement à L’anneau d’améthyste) est un exemple de plus que la littérature engagée est rarement de la bonne littérature. Nous avons déjà entendu tout cela et l’auteur n’ajoute rien à l’universel. Le moralisme guide trop l’esprit pour avoir envie de suivre, une fois l’époque passée.

La série romanesque se clôt sur un vide. La « trompe » remplace le récit, démonstration par l’absurde que le militantisme rend sourd et con. Il ne s’agit plus de débattre au Conseil municipal, mais de sonner la trompe pour couvrir toute objection. Il n’y a donc plus rien à dire et Anatole France, logiquement, s’arrête. Malgré quelques réjouissantes satires, le lecteur en est, au fond, soulagé.

Anatole France, Monsieur Bergeret à Paris – Histoire contemporaine IV, 1901, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Broché €10.49

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Ironies de plage

Exprès !

couple seins nus plage

Pas exprès…

acte 1

ado en emoi plage 1 torse nu

acte 2

ado en emoi plage 2 copains hilares

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Maigret et le client du samedi

Nous sommes en 1962 et le commissaire voit trôner dans son salon du Boulevard Richard Lenoir pour la première fois une télévision. Nous sommes dans le Paris sombre et sale d’après-guerre, émergeant à peine des années de reconstruction et de guerres coloniales. Le « client du samedi » est un entrepreneur en peinture doté d’un bec de lièvre. Il suit Maigret s’introduit chez lui, après avoir tenté en vain plusieurs samedis de suite de la voir au Quai des Orfèvres. Il lui avoue qu’il envisage de tuer sa femme…

maigret

Comme toujours avec Simenon, c’est l’atmosphère qui compte. Un petit monde d’artisans et de petits commerçants âpres au gain et durs à la peine, dont les coucheries sont préparées comme l’achat d’un fond de commerce. C’est à lire pour toucher l’humain, pour se ressouvenir du tout début des années 60 ou pour le découvrir.

Les éditions Omnibus, spécialisées dans la réédition d’œuvres complètes d’auteurs anciens, ont entrepris une parution des de 75 romans et 28 nouvelles de Georges Simenon où Maigret est le personnage principal. Curiosité – et actualité ! – l’édition est papier ou numérique. Le système Adobe est très agréable à lire sur un écran d’ordinateur portable par exemple, affichant 3 pages en petits caractères pour ceux qui lisent vite, 2 pages seulement d’un seul clic pour une lecture normale, et 1 seule page si vous voulez lire écrit gros. Le système fonctionne aussi sur liseuses, étant un fichier EPUB ou PDF protégé par une DRM Adobe.

Après validation de sa commande, le client reçoit par mail un lien de téléchargement. Lorsqu’il clique dessus, l’enregistrement du fichier proposé n’est pas un eBook une requête qui va permettre de télécharger l’eBook dans votre logiciel Adobe Digital Éditions (ADE) après une inscription gratuite.

Jusqu’au 19 août 2013, pour fêter les 25 ans d’Omnibus et la mise en ligne de l’ensemble du catalogue numérique Maigret, les 75 titres de ce personnage phare sont proposés à prix réduit :

  • eBook Maigret et la jeune morte à 0,99 € au lieu de 7,99 €
  • Tous les autres titres Maigret à -25 % (5,99 €)
  • 7,99 € le bundle de 3 titres A la découverte de Maigret 1

Site internet dédié : www.simenonnumerique.com

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Sein

L’île de Sein n’est pas l’île aux seins, à chercher plutôt du côté de Tahiti. Pas un sein nu sur l’île de Sein, religion et climat obligent.

ile de Sein carte

L’endroit est battu par les vents, envahi par la mer et giflé d’embruns. Inlassablement, l’eau creuse le roc émergé, découpant cet arpent de terre de 56 hectares en forme de dragon chinois. Nous sommes aux confins du monde connu, à l’ouest breton de l’Europe, devant l’immensité liquide sans rien avant l’Amérique.

sein bourg

Les druidesses vierges étaient neuf et rendaient des oracles au 1er siècle en ce lieu violent où les dieux se battaient en tempêtes. Des mégalithes témoignent encore, malgré l’église, de ces âges farouches.

sein digue ouest

Le touriste aujourd’hui se sent de trop ; il a une vie bien facile face aux âpretés vécues chaque jour par les Sénans. Dépendant des éléments pour tout, la pêche, le jardin, le ravitaillement, la plage, ils voient dans la même journée un vent de force 6 faire moutonner la mer et cingler la pluie et le grand soleil brûler la peau et assécher le sol.

sein moutons

Peu d’eau, difficile énergie, évacuation précaire, il y a trop peu de terre arable pour subsister sans le continent. Si les habitants étaient 1328 en 1936 avant les cong’payes, ils ne sont plus que 205 en 2013, dont à peine la moitié habite à l’année.

sein gamins

Sur la décennie 2000-2010, il y eut 44 décès pour 5 naissances sur l’île… En 2011, seuls 6 enfants fréquentaient le primaire et 5 collégiens étudiaient à distance à l’aide de profs volants multimatières…

sein gamin torse nu

L’île de Sein est-elle condamnée à disparaître ? Ni boulot, hors le tourisme d’été et quelques huîtres, ni accès aux réseaux branchés de la culture et de la com, une vie loin de tout à la merci de l’océan rageur, l’île risque plus que tout d’être submergée. Déjà en 1638, 1865, 1922, 1940, 2008, la conjonction de grandes marées d’équinoxe et de forts vents faisant lever la houle, ont inondé les maisons et les champs. S’y rajoute l’élévation du niveau des eaux avec le réchauffement du climat.

sein rue borgne

L’île n’est qu’à 1 m 50 au-dessus du niveau moyen de la mer et son point culminant ne s’élève guère qu’à 9 m, occupé par l’église. Un jour viendra bientôt où l’Administration décidera, en fonction du principe de précaution inoculé par Chirac dans la Constitution, d’interdire toute résidence permanente sur l’île. Les jours de tempête, ni ravitaillement, ni évacuation par vedette ou hélicoptère ne sont en effet possibles.

sein phare ar men

La France reste reconnaissante aux îliens d’avoir rallié Londres et De Gaulle massivement en juin 1940 : 127 Sénans soit « le quart de la France » à cette date autour du général. Le plus jeune, Louis Fouquet, avait 13 ans, venu avec son père, pilote de la vedette Velleda des Ponts & Chaussées et 50 autres marins.

sein monument des senans libres

Sa carrure lui donnant 17 ans, le gamin sera formé comme canonnier et officiera deux ans dans la marine anglaise, probablement l’enfant soldat le plus célèbre de France ! Il n’aura jamais aucune décoration, même si ce n’était pas pour cela qu’il était parti… Mieux vaut être histrion de télé ou rond de cuir dans l’Administration que patriote pour devenir légionnaire d’honneur.

sein abri du marin musee

Le petit musée dans l’Abri du marin donne de belles informations sur cette épopée de la France libre à Sein, île occupée par quelques 150 Allemands.

sein eglise st gwenole 1898

Le bourg se presse autour de l’église Saint-Gwénolé, bâtie par la foi récente des convertis, fin XIXe. Cet extrême bout de la Bretagne est resté en effet réfractaire au catholicisme officiel jusque fort tard après la Révolution, ne jurant que par les saints et les superstitions païennes.

sein venelle large d un tonneau

Les venelles sont étroites, de la largeur d’un tonneau qu’on roule, dit-on ici. Les tonneaux étaient en effet les contenants les plus pratiques pour transporter vin, farine, huile et denrées sans que l’eau les pénètre – une sorte de conteneur pour barques à rames. Mais qui a vécu le vent sifflant à ras de terre durant des heures, comprend vite pourquoi fermer les rues donne aux maisons cette quiétude du roc, cette solidité rassurante contre les éléments, le granit épais des murs assourdissant les bruits et conservant la maigre chaleur du feu de varech.

sein maison

Les jardinets bordés de murets de pierres sèches contre le vent permettent, l’été venu, de belles floraisons et des rations de légumes forts bienvenus.

sein jardin protege

Le nord-ouest de l’île est sauvage, la lande rase laissant se détacher la chapelle Saint-Corentin et le phare de Goulenez, parmi les bruyères et les rocs austères.

sein chapelle st corentin

La faune et la flore sont protégées depuis 1986 par les règles du Parc régional d’Armorique. Vous serez saoulés de lumière et d’air, le grand large pour vous tout seul.

sein phare goumenez et gamins nus

L’île se visite depuis Audierne ou Brest pour 33€ (28€ le dimanche) par les vedettes de la Penn Ar Bed. Il suffit d’une journée pour en faire le tour. Mais qui voudra pénétrer le climat îlien restera un jour ou deux dans les gîtes ou les pensions. Dépaysement garanti !

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Peter Robinson, Saison sèche

1999 Peter Robinson Saison seche

Un été de grande sécheresse, l’un des trois lacs réservoirs du Yorkshire découvre le village enseveli depuis 1953. Un jeune garçon aventureux l’explore, cherchant le Talisman de son monde magique. Il grimpe sur un appentis au toit de schiste encore debout et puis… Voilà que le thriller commence.

Cela fait 7 ans que l’inspecteur divisionnaire Banks est en poste à Eastvale. Sept ans de bonheur. Mais l’auteur se doit d’expliquer pourquoi un enquêteur si talentueux stagne au même poste dans une campagne perdue. Il fait donc s’abattre sur le pauvre inspecteur une série de revers qui permettra à son inventeur de le garder en place…

Le Chef du poste a changé, l’amical Grinsthorpe a cédé la place à l’ambitieux Riddle. Banks a mouché l’incompétent lors d’une précédente enquête. Est-elle publiée en français ? Le côté dilettante de l’édition française pique ici ou là dans une œuvre, sans voir que le roman policier anglais fonctionne par série : le jeune policier s’affirme et devient inspecteur, le lecteur voit ses enfants grandir. C’est ce qui fait le charme des Grands Détectives 10/18 – mais Christian Bourgois a su donner à cette collection de vrais directeurs, pas une série d’amateurs comme Albin Michel.

Le gamin aventureux du village englouti sent le toit s’écrouler sous lui. Il s’effondre dans la fange, corps et bras plongés dans la boue visqueuse. Deux dalles de schiste qui glissent l’évitent de peu. Le cœur affolé d’y avoir échappé, le garçon s’extirpe de la terre, ses doigts agrippent quelque chose. Il s’agit d’une main humaine toute racornie !

gamin torse nu ete

Banks a été relégué depuis des mois à la paperasserie pour avoir embarrassé son chef direct. Sa femme Sandra l’a quitté après 20 ans de mariage. Ses enfants sont grands, son fils Bryan réussit à peine son diplôme pour se lancer dans la musique. Banks a dû déménager, il a trouvé à se réfugier dans une fermette du 18ème siècle à restaurer, à l’écart d’un village. Il vit en ours, se soûle la gueule et fume trop, ses amis l’abandonnent. Mais c’est lorsque le haineux Riddle lui confie l’enquête sur ce mort depuis 1953 au moins, qu’il se requinque.

Plongée dans les profondeurs – tout le roman est dans le symbole. Profondeurs du village englouti, où il se passait de drôles de choses sous les apparences ; profondeurs de l’histoire entre 1940 et 1945 où Britanniques et Américains, mobilisés pour la même cause, fraternisaient à coup de whisky, de musique et de queue (dans cet ordre) ; profondeurs d’imagination d’un garçon de 13 ans qui fouille la réalité à la recherche du Mythe, sans bien faire la distinction entre les deux en cette ère vidéo ; profondeurs psychologiques d’Alan Banks, déstabilisé par son divorce, ses enfants émancipés et par sa carrière qui a pris de l’eau ; profondeurs d’Annie Cabot, major relégué dans un bled, ex-fille de hippies, yogi et végétarienne ; profondeurs de Jenny Fuller, psychologue amie de Banks, partie vivre le grand amour et enseigner en Californie, où son amant l’a délaissée pour des « pétasses blondasses » de 20 ans plus jeunes…

Nous avons donc un cadavre, une enquête qui frise la recherche historique, un auteur de romans policiers comme témoin et l’histoire personnelle de Banks comme support. Le tout se noue et se dénoue non sans rebondissements ! Le squelette trouvera son nom, l’assassin sera identifié et puni, ce qui permettra à l’auteur de dire toute l’horreur qu’il pense de certaines peines. Peter Robinson, auteur d’une vingtaine de thrillers, sait se renouveler.

A vous donner envie d’aller passer l’été dans le Yorkshire pour se pénétrer des paysages tourmentés et des gens compliqués, taiseux de nature.

Peter Robinson, Saison sèche (In a dry season), 1999, Livre de Poche 2006, 544 pages, €6.75

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Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953

Soixantième anniversaire du film culte des années 50. Crin-blanc est un bel étalon sauvage que les hommes veulent capturer et dresser. Falco est un pêcheur de 10 ans qui vit en Peau-rouge en Camargue, région isolée et désertique en cet après-guerre. Ces deux indomptés vont se rencontrer et l’amitié naître. L’histoire est minimaliste (et ne dure que 40 mn), le noir et blanc donne du contraste et les deux héros, le cheval et le garçon, sont vigoureux et entiers. De quoi faire une belle histoire qui, 60 ans plus tard, n’a rien perdu de sa force.

alain emery 11 ans sur crin blanc

Lors du tournage en 1951, nous sommes six ans après la fin de la guerre mondiale et Staline va disparaître deux ans plus tard. C’est dire combien les autoritarismes d’État (fascisme, nazisme, communisme, et même capitalisme industriel américain) font l’objet d’un rejet violent dans l’imaginaire de l’époque. La liberté, la vie hors civilisation, les grands espaces et la rude nature donnent un nouvel élan à la génération du baby-boom, née dès 1945. Crin-blanc arrive à ce moment privilégié.

11 ans torse nu alain emery et crin blanc

Falco est pareil à l’Indien, vivant en osmose avec ce milieu mêlé de Camargue où se rencontrent la terre et l’eau, le fleuve et la mer. Le jeune garçon vit à moitié nu, sans chaussures et les vêtements déchirés, la peau cuivrée par le soleil, les cheveux blondis par le sel et le corps sculpté par la course. Il pêche dans la lagune, il rapporte une tortue à son petit frère, il chasse le lapin pour le faire griller aussitôt sur un feu de brindilles, il monte à cru l’étalon sauvage. Les gardians de la manade Cacharel sont à l’inverse fort vêtus de gilets sur leur chemise, enchapeautés et armés de lassos, ils montent lourdement en selle. Ils sont les cow-boys civilisés contre le gamin en Indien sauvage. Il refuse le dressage et l’autorité machiste, rétif comme le cheval farouche.

Notez qu’il n’y a que des mâles dans ce film noir et blanc, même le bébé bouclé blond aux cheveux de fille est un petit garçon, le propre fils Pascal du réalisateur ; les deux enfants vivent avec leur grand-père, chenu à longue barbe. L’apogée du récit est le combat entre étalons pour la possession des femelles, sous le regard des gardians. Nous sommes dans un monde dur, où l’âpreté du paysage de confins exige des hommes la lutte continuelle. L’amitié entre l’étalon et le gamin est virile, bien loin de la sentimentalité qui sera celle de Mehdi avec les chevaux dans les années 60, dans Sébastien parmi les hommes.

alain emery 11 ans galopant sur crin blanc

Peu de dialogues d’ailleurs, surtout du mouvement : de longues chevauchées, des fuites, des passages en barques, une chasse au lapin, un rodéo en corral. Le gamin n’est pas épargné, jeté à terre, traîné dans la boue de lagune, désarçonné plusieurs fois. Maladresse d’habilleuse, le spectateur peut le voir, durant le même galop, chemise fermée jusqu’à la gorge puis ouverte jusqu’au ventre, à nouveau refermée le plan suivant, ou encore, après avoir été traîné plusieurs minutes au bout de la longe par l’étalon en pleine force, se relever sans qu’aucun bouton n’ait sauté ni que le tissu en soit plus déchiré…

Malgré la référence à l’Ouest américain, nous sommes bien sur les bords de la Méditerranée où le happy end ne saurait exister. Ce monde est celui de la tragédie grecque, de la corrida espagnole, de l’omerta sicilienne. Le pater familias est le maître absolu, tout doit plier devant sa volonté, animal comme être humain. Ce pourquoi le grand Tout est le seul refuge contre la tyrannie, le seul lieu mythique à l’horizon où le ciel et l’eau se confondent, où cheval comme enfant puissent se rejoindre sans les contraintes impérieuses des mâles blancs occidentaux.

DVD Crin_blanc et le ballon_rouge

C’était un autre monde, celui encore de la France des années 1950, qui sera balayé d’un coup en mai 1968. Alain Emery, 11  ans, élevé dans les quartiers nord de Marseille, a été sélectionné sur près de 200 garçons de 10 à 12 ans par une annonce parue dans Le Provençal, sur l’incitation d’une amie de sa mère. Son visage aux traits droits, son air grave, son teint sombre, donnent à son personnage une incarnation fière et violente qui a contribué sans aucun doute à la durée du film.

Alain Emery n’est pas « acteur », il ne sait pas « jouer » – il ne sait qu’être vrai. Ce pourquoi le tyrannique Albert Lamorisse l’a qualifié « d’enfant qui ne sait pas sourire ». Mais vit-on une tragédie en rigolant ? Il n’y a pas que des pagnolades dans le cinéma du sud. Et c’est probablement toute la présence de ce gamin résolu et hardi qui donne encore son sens au film.

Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953, Grand prix Cannes 1953 et prix Jean Vigo 1953, suivi du film Le ballon rouge, Palme d’or Cannes 1956, réédition Shellac sud 2008, + 2 bonus, €14.95

Alain Emery a incarné aussi à 25 ans Mato dans le feuilleton français de Pierre Viallet en 1965, Les Indiens

Alain Emery dans Le Midi libre, janvier 2012

Les critiques à côté de la plaque des wikipédés

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Pourquoi baptiser les bateaux en cassant une bouteille ?

Enfant, je me suis posé la question, devenu marin adolescent, je n’ai pas eu de réponse ; je viens d’en découvrir une approche chez Anatole France, écrivain trop oublié à la langue admirable.

« Il est d’usage, lors de la bénédiction des grands bateaux, de casser sur l’étrave une bouteille pleine. Cet usage n’est pas suivi par les pauvres patrons des petits canots de pêche. Ils disent qu’il vaut mieux boire le vin que de le perdre. J’ai demandé à un vieux marin ce que signifiait cette bouteille cassée. Il m’a répondu en riant que l’étrave glisse mieux dans la mer quand elle a été d’abord bien arrosée. Puis, reprenant sa gravité ordinaire, il a ajouté :

« C’est mauvais signe quand la bouteille ne se brise pas. Il y a dix ans, j’ai vu bénir un grand bateau. La bouteille glissa sur l’étrave et ne se cassa pas. Le bateau se perdit à son premier voyage. »

« Et pourquoi casse-t-on une bouteille avant de lancer un bateau à la mer ? Pourquoi ? Pour la raison qui fit que Polycrate jeta son anneau à la mer, pour faire la part du malheur. On dit au malheur : « je te donne ceci. Il faut t’en contenter. Prend mon vin et ne me prend plus rien. » C’est ainsi que les Juifs fidèles aux coutumes antiques brisent une tasse quand ils se marient. La bouteille cassée, c’est une ruse d’enfant et de sauvage, c’est la malice du pauvre homme qui veut jouer au plus fin avec la destinée » p.601.

bateau voile avant

Il y a la blague physique immédiate : faire « glisser » – comme un membre dans une vulve.

Puis la superstition passionnelle ancestrale : faire offrande pour se faire pardonner de violer la nature.

Enfin la réflexion du philosophe : une compensation symbolique, un petit malheur contre un plus grand.

Je ne sais si tout cela est attesté par de savantes études, mais c’est bien clair et dit avec simplicité. Les trois étages de l’humain sont mis à contribution, chacun pour ce qu’il est : instincts, passions, raison.

Anatole France, Pierre Nozière, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

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Plage ados

cote d azur en bretagne

La plage est un lieu de liberté, surtout pour les ados.

ado torse nu plage

Ils s’y montrent quasi nus, tels que la nature les a faits, aussi à poil que sur les réseaux sociaux. Seul le slip minimum est de rigueur, hier string, aujourd’hui short long avec ceinture blindée pour imiter les islamo-catho-puritains « vus à la télé ». Rien de plus imitateur qu’un ado.

ado torse nu avec deux filles

Les ados vivent en bande, garçons et filles mêlés, mais guère avant 14 ans. Les jeux des genres ne sont pas les mêmes et seules les hormones les rapprochent quand elles s’éveillent.

filles et garcons plage

Les filles papotent, mesurent du regard le maillot de bain des autres ou l’ampleur de la poitrine, ou encore le hâle et la marque de crème solaire.

muscle 14 ans torse nu

Les garçons exhibent leurs muscles, émoustillés des autres, friment à se jeter à l’eau, à s’arroser, à plonger, à faire des figures. Ils luttent parfois dans le sable mais les étreintes sont trop abrasives pour durer longtemps. Ils préfèrent se mesurer au ballon.

jeu ado torse nu

Ils posent leurs affaires dans un coin mais n’occupent pas de territoire comme les familles. Ils vivent en marge, le coin de rocher de la plage, la proximité du filet de volley, le sable mouillé de la mer tout juste retirée.

torse nu ado

Que ce soient les vôtres ou ceux des autres, ils ont la beauté de leur liberté. Ils n’ont pas à calculer, pas à écrire, pas même à parler. Rien de ce que l’école valorise n’a cours sur la plage.

fille en maillot de bain

Les ados se montrent tels qu’en eux-mêmes, jeunesse qui repousse éternelle, année après année, génération après génération, belle humanité à l’état de nature.

plage de sable

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Ferry retour pour Bødø

Nous sortons aujourd’hui tout ce qui reste de nourriture, il faut tout finir. Petit-déjeuner et pique-nique pour le midi sur le ferry, chacun se prépare ses sandwiches. Nettoyage du rorbu, balais, aspirateur, serpillère. Plusieurs poubelles à monter dans les bennes. Nous allons faire un tour au supermarché Matkroten où je termine mes couronnes norvégiennes sur un paquet de cookies aux airelles. Une fille rapporte de la soupe de Bergen en sachet (pomme de terre, épices, crème, 6.5% de morue séchée) pour 23 NOK (3€). Les sachets de stockfish sont à plus de 50 NOK (presque 7€).

moskenes ferry Lofoten

Le bus taxi vient nous prendre à 11h30 pour le ferry qui part à midi, à Moskenes. En attendant Bødø, nous pique-niquons à l’intérieur, lisons nos livres. Certains dorment : dont les grandes gueules qui, pour une fois, font silence. Un couple norvégien d’âge mûr se fait servir une platée locale : de gros morceaux de jambon entourés de pommes de terre et d’une purée de navets. Nous n’avons pas goûté ce plat.

moskenes ferry gueule ouverte Lofoten

A Bødo, petite ville où n’y a rien à faire bien que nous arrivions vers 16h, la visite est vite effectuée. Ses 45 000 habitants sont principalement militaires et étudiants, les trois églises sont fermées, la principale « pour travaux » comme il est écrit en anglais sur la porte.

Bødø port

Le seul endroit animé, hors du port, est la galerie marchande unique qui contient café, boutiques, fast-food et même un cinoche.

Bødø ville moderne

Les teens y traînent volontiers leur ennui collectif, hésitant à se faire tatouer ou piercer, attractions qui semblent bien marcher vu le nombre de boutiques qui y sont consacrées. Il fait 15° mais ils restent en tee-shirt, parfois sans manche, parfois col en V, comme ce 12 ans en short et tongs. C’est l’été !

Bødø jeunes

Reste à déguster des gaufres dans le salon de l’hôtel qui permet de les cuire gratuitement. Le rendez-vous pour dîner a été fixé à 20 h par les filles avides de courses. Elles se croyaient dans une grande ville du sud, mais les commerces ferment ici à 18h. Je reste à regarder des livres de photos dans le salon cosy fait pour les longs mois d’hiver.

Bødø statues nues

Nous avons quitté Bødø à 15°, la température d’Oslo est de 18°, il fait 26° à Paris en arrivant.

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Anatole France, L’anneau d’améthyste

Où le lecteur retrouve ce bon Monsieur Bergeret, professeur de littérature latine dans une université de province, qui vient de se séparer de sa femme, d’adopter un chien, et qui commente avec un humanisme républicain l’Affaire en cours. Anatole France plonge cette fois-ci dans l’histoire de son temps, très fin de siècle, tout entière accaparée par le jugement pour trahison du capitaine Dreyfus en 1894.

L’antisémitisme se déchaîne à la fois contre le Prussien aidé par un apatride, et contre le Juif volontiers républicain et hostile à la religion catholique. La France se cherche, blessée par la défaite de Sedan sous Napoléon le petit ; elle se croit le phare universel du monde, sans voir qu’elle n’a de puissance que celle qu’elle se forge, notamment en économie. Or le rêve de toute fille à marier est d’épouser « un propriétaire, un rentier ou un fonctionnaire » – toutes professions de statut qui produisent peu mais vivent en parasites sur l’État et la société, comme sous l’Ancien régime.

L’antisémitisme est le bouc émissaire idéal qui permet d’attaquer le financier, le libre-échangiste, le rationnel libre-penseur et le républicain – tous ces industrieux optimistes aimant le progrès. Même si le Dieu des chrétiens est juif, Jéhovah comme Jésus et Saint-Esprit. La Contre-révolution veut effacer 1789 pour retrouver la société organique des ordres voulus par Dieu, dans un immobilisme national (qui n’a pas disparu en 2013) : une foi, un roi, une loi. Anatole France est le deuxième sur la pétition des intellectuels après Émile Zola pour la révision du procès Dreyfus. Ses romans contemporains ne peuvent qu’y faire allusion.

Monsieur Bergeret est bien seul dans sa petite ville, rares sont ceux qui pensent comme lui que l’armée n’a pas forcément raison, ni que l’église catholique doive édicter ce qu’il convient de penser. Que sept ou même quatorze officiers en conseil de guerre puissent se tromper plus qu’un seul, Bergeret et Anatole France en sont convaincus. L’esprit de corps, la révérence hiérarchique et la peur de ne pas dire comme tout le monde poussent à un unanimisme fusionnel propice à toutes les erreurs judiciaires. Que vaut « la vérité » contre la raison d’État ? Eh bien tout, répond France avec esprit de libre examen ; surtout rien, rétorque la foule moutonnière avec esprit d’autorité.

Si la discipline fait la force des armées, elle fait aussi sa bêtise : il suffit qu’elle soit mal commandée, comme à Sedan, mal guidée par les politiciens, comme Napoléon III. La suite verra que rien ne change, en 1914, en 1940, sous la IVème République… Un bel outil entre des mains débiles ne fournira que de mauvais services.

Anatole France démontre la progressive inculture intellectuelle par le duc de Brécé : la déchéance de sa bibliothèque, commencée au XVIIème siècle par les grands classiques et censurée par l’actuel duc devenu prude bourgeois.

Il montre aussi la progressive influence de l’argent par les parvenus Bonmont – nés Wallstein – qui ont racheté l’antique château de Montil pour y entreposer une collection d’armes et de tableaux cosmopolites pour se créer un statut.

C’est à ces deux puissances que s’oppose le républicain cultivé Bergeret, nommé professeur à la Sorbonne à la fin du roman. Méritocratie républicaine contre le fait de naître ou la fortune spéculative : voilà Anatole France.

Antimilitariste, anticlérical, antiprivilèges – et volontiers socialiste-libéral à la Jaurès – Anatole France distille sa critique acerbe de la société de son temps dans une langue française limpide et précise. C’est un bonheur de le lire. L’histoire commencée avec L’orme du mail et poursuivie avec Le mannequin d’osier, va de l’avant avec la victoire de l’abbé Guitrel par les femmes : il obtient sa titulature d’évêque de Tourcoing du ministre et du nonce, après les multiples intrigues et coucheries des grandes bourgeoises de son milieu. L’une d’elle, juive convertie et mariée à un baron d’empire (le summum de la parvenue pour le temps), veut lui offrir une bague sertie d’améthyste (d’où le titre du roman)… mais l’oublie dans la garçonnière de son amant militaire.

amour couple printemps

Ce n’est pas le seul trait d’ironie du livre. Contre les croyances imbéciles, Anatole France évoque cette jeune Honorine « de 13 ou 14 ans » qui a « des visions de la Vierge » dans la chapelle – mais qui n’oublie pas d’aller retrouver dans la forêt Isidore « de deux ans plus jeune » : « ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. (…) Isidore (…) avait une longue habitude des choses de l’amour » p.27. C’est mignon, et berne par la nature les bons bourgeois idéalistes.

En ces temps de renouveau de la haine et de la guerre civile idéologique, il est bon de relire cet Anatole France.

Anatole France, L’anneau d’améthyste – Histoire contemporaine III, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Format Kindle, 434 pages, €0.89

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Mari Yamazaki, Giacomo Foscari

gioacomo foscari couverture

C’est la mode des mangas japonais de s’intéresser à la vieille Europe, qui les change des États-Unis. Mari Yamazaki est déjà l’auteur de la série best-seller Thermae Romae, plus de 5 millions d’albums vendus dans le monde.

Le Japon et l’Italie sont des pays vaincus de la Seconde guerre mondiale, les Japonais y trouvent des affinités. Giacomo est Vénitien et son père, fier de croire son sang plus pur qu’ailleurs en Italie en raison de l’isolement de Venise sur la lagune, lui a légué une statue de Mercure.

L’enfant est séduit par la prestance physique et la ruse du dieu des intermédiaires, commerçants et voleurs. Il assimile Andrea, un gamin de son âge, au dieu antique. « Andrea est beau et libre. Au fond de moi je l’ai envié ». Fils d’employé, illettré et n’allant pas à l’école, le jeune blond est élancé, agile et vigoureux comme la statue. Il n’a pas froid aux yeux quand il vole une pomme, ni aux pieds puisqu’il court pieds nus. Pas méchant, il n’hésite cependant pas, torse nu, à dominer un copain pour négocier son morceau de pain. Giacomo admire cette indépendance, si loin de la morale des curés qu’il reçoit de son milieu bourgeois catholique. Il est secrètement amoureux d’Andrea, un modèle.

andrea gamin beau et libre

Celui-ci s’engage à 18 ans contre le fascisme, ce que Giacomo ne peut se résoudre à faire, trop tenu par son milieu. Andrea ne reviendra pas de la guerre, malgré les adieux plein d’émotion qu’il a faits à Giacomo, qui, adolescent, lui a appris à lire et à aimer la poésie.

A la mort de son père, industriel spolié par le fascisme, Giacomo part enseigner l’histoire romaine à Tokyo. L’auteur trouve donc des parallèles : « C’est dans ce Japon sans contraintes religieuses que je pouvais me représenter le monde romain antique ». Dans le bar à thème où il va écouter Maria Callas, Giacomo est séduit par un serveur, l’éphèbe Shusuke qui lui rappelle Mercure.

Mais Shusuke est amoureux de sa sœur et répugne à faire comme elle, à « se chercher un protecteur ». Il faut dire que la petite fille a été violée enfant par le directeur de l’école, avec le consentement de sa mère, pute à soldats yankees. Les deux enfants sont probablement métis, demi-occidentaux, d’où leur étrange beauté rendue par le crayon idéal du style manga.

shusuke ephebe japonais

Nous suivons donc le professeur Giacomo entre ses amis japonais, l’écrivain et le médecin. Il est sensible comme eux aux êtres jeunes et aux cerisiers en fleurs – à tout ce qui change et qui vit, éphémère. A l’inverse des Romains, les Japonais ne se veulent pas maîtres et possesseurs de la nature mais immergés en elle. La floraison des cerisiers est une fête collective et, le reste de l’année, même les enfants sont sensibles aux petites bêtes.

Le tome 1 de cette histoire allèche donc le lecteur par un doux choc de civilisation, le début d’une romance où les filles séduisent autant que les garçons, et par un dessin épuré, distillé en noir et blanc. Un bel album pour ado ou adulte d’où suinte la poésie.

Mari Yamazaki, Giacomo Foscari – livre 1 Mercure, 2012, traduit du japonais par Corinne Quentin, adaptation graphique de Jean-Luc Ruault, éditions Rue de Sèvres août 2013 , 190 pages, €11.88

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La plage de la baleine

Lever 7 h, départ 8 h, c’est le seul horaire de taxi disponible, d’autres groupes ayant réservé aussi pour la matinée. Il nous conduit au-delà de Moskenes, jusqu’à Fredvång. Nous partons alors à pied dans les tourbières. Le temps est brumeux, il est affiché 10° au thermomètre de la voiture. La mer, plus froide que le lac, fait s’élever la brume juste dans l’échancrure de la côte. Nous marchons dans l’herbe, la tourbe, sur des rochers. Au col, le vent souffle, il nous faut descendre un peu pour ne pas geler dans notre sueur.

plage de la baleine Lofoten

La plage de la baleine s’étend sous nos yeux. Nommé Kvalvika, cet endroit impressionne par son isolement. Le visiteur ne voit que les parois, et le large depuis la plage de sable. La plage n’est accessible que par la sente qui nous a amenée ici, et par la mer. Des falaises de granit noir l’entourent, qui me rappellent la plage fossile dans ‘Voyage au centre de la terre’. L’endroit fut pourtant habité jusqu’au 19ème siècle par une famille de pêcheurs. Ce petit coin de terre isolé, face à l’ouest, donnait l’impression d’être seul au monde. La brume se dissipe ici à cause des falaises, mais l’horizon est bouché par une barre de nuages, comme si le simoun, le vent de sable du désert, se levait au loin. L’eau est bleue des mers du nord, de cet indigo profond que sait lui donner l’azur vide. Nuances de nacre entre la flaque, le lac, le flot, le ciel.

plage de la baleine Lofoten (2)

Trois huîtriers-pies viennent prendre un ver en piquant dans la vase du lac d’eau douce juste avant le flot.

plage de la baleine Lofoten moutons

Des moutons broutent les prés salés puis se reposent dans le sable, plus confortable que la tourbe mouillée ou l’herbe pentue. Ils se regroupent à trois ou quatre avec des mamours laineux.

plage de la baleine 3 Lofoten abri de recuperation

Nous longeons la falaise pour accéder à l’autre partie de la plage. Deux étudiants en films d’Oslo ont bâti juste au-dessus du plus haut flot un abri sous motte avec uniquement des matériaux de récupération trouvés sur la plage. Des plats en pyrex font hublot, des planches de bois flotté la couchette, un poêle est fait d’un vieux bidon de pétrole… Voilà de l’écologie appliquée sympathique ! Une ode à Robinson.

plage de la baleine 4 Lofoten abri de recuperation

Au loin sur le sable, un homme nu dans un groupe : il se baigne. Nous pique-niquons sur les rochers face au large, dans ce décor à la Jules Verne. Un groupe de Vikings descend du col, précédé d’un jeune garçon bouclé, dodu, en tee-shirt noir. Un adulte crâne rasé suit, barbu à longue tresse tombant sur le ventre, pantalon militaire. Trois walkyries viennent, dont l’une armée d’un Nikon. Aucun ne porte de chaussures de marche. Quand le soleil descend derrière la crête, la plage se trouve peu à peu dans l’ombre. Il fait frais.

plage de la baleine 6 Lofoten

Nous avons donc encore un petit col à atteindre par une forte pente qui, heureusement, ne dure pas. Le plus gras d’entre nous est déjà largué, restant très en arrière à souffler comme un phoque. Le sentier est inévitablement tourbeux, puisque les sources nées près du lac d’altitude cherchent à rejoindre la mer.

plage de la baleine 7 Lofoten

Alors que nous faisons une pause au col, un Norvégien monte à grandes enjambées, torse nu, les muscles roulant sous sa peau bronzée. Silence respectueux des filles mûres… Au sommet, au-delà du lac, nous revoyons la mer – mais de nuages. Les crêtes forment comme des îles de granit déchiquetées sous le ciel.

plage de la baleine 8 Lofoten

Nous poursuivons notre marche pour atteindre le refuge Strandbø, rouge et bleu. Il est fermé. Il domine les fjords ennuagés. Nous entrons un moment dans les nuages. Tout devient fantomatique, celui qui traîne derrière, en retard, surgit devant nous comme un troll pataud et dandinant. D’un peu plus bas, à la limite de la brume, nous apercevons le fjord.

La descente est assez douce par rapport aux autres, elle se fait dans l’herbe et la tourbe parsemée de rocs arrondis plutôt que dans le pierrier. Dans la plaine, s’étalent les maisons, la route. Le taxi nous y attend. Le brouillard dure encore tout le long du fjord, il fait 12.5°. Une fois sur l’E10, le fjord laissé derrière et dès avant Reine, le soleil règne comme si de rien n’était. Des poissons frétillent en taches agitées sur les flots. Des touristes à sac à dos suivent la route depuis le ferry pour rejoindre un rorbu. Quelques kids blonds et carrés, font du vélo en débardeur, peut-être les deux vus dans le port hier soir. Il n’y a pas tant de gosses que cela dans le coin.

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Peter Robinson, Noir comme neige

1991 Peter Robinson Noir comme neige

Ce roman policier anglais se passe dans le Yorkshire, cette région qui s’étrangle entre Angleterre et Écosse, quelque part dans le nord. Les gens y sont chaleureux ou taiseux, c’est selon. L’air de la mer s’abat sur la campagne, avec son humidité qui fait apprécier le bon whisky et la chaleur du pub où défilent les pintes de bière. La ville d’Eastvale est trop grande pour qu’on y connaisse tout le monde et trop petite pour que l’on y reste dans l’anonymat. Et c’est là, durant la nuit précédant Noël, qu’une jeune femme bien sous tous rapports (aux dires de la rumeur) est assassinée.

Sauvagement, comme par passion ou affolement. Qui l’a fait ? Ce ne sont pas les coupables qui manquent, à mesure que l’inspecteur « chef » Banks entre dans les détails de son existence… Banks est un policier curieux, il a de l’empathie pour les gens, les victimes comme les criminels d’ailleurs. Il cherche à comprendre plutôt qu’à fonctionner.

Défendre la loi n’est pas un boulot comme un autre. Il y faut des lettres, des connaissances musicales autant que celle des bas-fonds. Pourquoi donc un disque de Vivaldi tournait-il en boucle sur la platine de la chaîne, dans le salon où la jeune femme, peignoir ouvert, a été trouvée poignardée ? Pour Allan Banks, il n’y a pas de détail insignifiant. Il se trouve que cette jeune femme ne vivait pas seule, et sa vie sexuelle sera un autre élément du puzzle. D’autant que les peines de cœur des chattes anglaises sont ardentes et compliquées, on le sait.

Juste avant de mourir, Caroline – la victime – répétait La Nuit des Rois (The Twelth Night) de Shakespeare, dans une troupe amateur. Les costumes ont justement été vandalisés ce soir-là. Faut-il aller chercher le crime dans le symbolique de la pièce ? Faut-il privilégier les secrets d’une vie antérieure à Londres (où Banks nous emmène visiter un certain quartier de Soho) ? Faut-il remonter à l’enfance et user de psychanalyse ?

Peter Robinson est plus simple que cela. Non qu’il ne nous embrouille : vous ne soupçonnerez l’assassin qu’à la fin, lorsque les pièces du puzzle se mettront en place dans votre tête, presque en même temps que dans celle de Banks et dans celle de Susan Gay, nouvelle inspecteur adjoint, dont le nom n’est pas sans rapport avec l’histoire.

Vous suivrez avec intérêt les destins de chaque coupable possible comme autant de tranches de vie, plus ou moins réussies ou ratées, selon le lot de chacun. La neige glacée qui crisse au-dehors est le symbole de cette indifférence de la nature envers les êtres. A chacun de susciter sa propre chaleur en se rapprochant de ses semblables.

Et, la douzième nuit – la Nuit des Rois – vous saurez. Vous n’auriez jamais deviné.

Peter Robinson, Noir comme neige (Past reason heated), 1991, Livre de Poche 2008, 478 pages, €6.99

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Moskenes et musée du télégraphe de Sørvågan

Je pousse jusqu’à Moskenes à pied, distant de 3 km, endroit où nous prendrons le ferry de retour. Il n’y a rien à voir que quelques maisons, une petite église entourée d’une pelouse sur laquelle s’élève une stèle de granit aux morts de 1939-45, et une maison des Témoins de Jéhovah.

moskenes eglise Lofoten

Le bar près du quai d’embarquement des ferries permet de boire un pot avant de partir. Une famille de tout blond est installée et le petit garçon me regarde avec l’insistance de la curiosité. Je suis trop bronzé pour son habitude.

moskenes port de ferry Lofoten

Pas grand monde aujourd’hui, autour de 1130 habitants, mais constamment du monde dans l’histoire : des traces d’habitats de l’âge du fer, datant de 5500 ans sont déjà présentes sur ces îles. Surtout à l’est, où les conditions portuaires sont plus favorables.

moskenes Lofoten

Dans la rade, un vélo est curieusement accroché à un poteau. Il ne doit être accessible à pied que lors des grandes marées. Dans un virage, un mur de mouettes offre son abri du vent et sa chaleur à toute une colonie. Elles ne piaillent pas à gorge ouverte, comme souvent mais se dorent au soleil, savourant la chaleur.

velo sur l eau moskenes Lofoten

Sur la route qui serpente en S, suivant les sinuosités de la côte, des fleurs, des maisons en bois, des boites aux lettres.

villa ete Sørvågan Lofoten

Devant une grande maison flanquée d’un garage, un gamin en short lave au jet une voiture au soleil. Un copain habitant en face, chaussé et vêtu d’un tee-shirt bleu, l’aura rejoint à mon retour. Nous voyons très peu de gosses dans ces villages dispersés.

gamin laveur Sørvågan Lofoten

Je visite le petit musée du télégraphe qui n’ouvre que de 11 à 17 h. Pour 40 NOK (5€), le fils du dernier directeur régional du télégraphe fait visiter sa maison vouée aux souvenirs. Un siècle et demi de techniques de la communication sont recueillis ici. On se demande pourquoi le premier télégraphe a été installé en 1861 sur cette côte la plus sauvage d’Europe. Qu’à cela ne tienne, c’était pour rendre la pêche à la morue plus rentable, de 25% selon le rapport 1859 de l’inspecteur des pêcheries Motzfeldt. Appelé Lofotlinja (ligne Lofoten), long alors de 170 km reliant 9 villages dont Svolvaer, il a été remplacé dès 1906 par le télégraphe sans fil à code Morse de technologie Telefunken, le premier du nord de l’Europe. En 1908 a eu lieu le premier contact norvégien avec un bateau en mer depuis Sørvågen. En 1919 est inauguré le radiotéléphone « Cod and com », morse et morue. En 1941, durant la guerre entre Allemands et Alliés, le mât radio de Søvågan a été détruit. Mais les Allemands ont développé durant la guerre la radio à large bande pour des transmissions plus sûres. L’Autorité norvégienne des télécoms a mis la main après guerre sur des équipements Telefunken dans la bande décimétrique et a pu établir, dès 1946, le premier fil radio civil. Le musée présente une impressionnante collection de téléphones, depuis ceux à manivelle et lampe jusqu’aux derniers mobiles roses chinois à bas prix. Le fils, qui a mon âge, montre des photos de son père en exercice et de lui enfant.

musee telegraphe Sørvågan Lofoten

Du ponton du rorbu où je lis, j’observe deux ados arriver en canots à moteur, un chacun, annoncés de loin par le ronron rendu aigu par la vitesse. Ils font s’envoler en criaillant les bancs de mouettes, posées sur l’eau pour se chauffer au soleil. Ils les visent exprès, ces oiseaux leur déplaisent par leurs cris discordants et incessants. L’expression « vos gueules, les mouettes ! » n’a pas été rendue célèbre pour rien. Les ados ont peut-être 14 et 12 ans, un brun et un blond, l’aîné enveloppant et protégeant le cadet par ses virevoltes en canot. La même frime qu’en scooter dans nos rues. On dit qu’ils draguent les filles de la même façon. Habituellement en tee-shirt car c’est l’été, ils ont enfilé veste et combinaison flottante pour aller sur la mer. Élémentaire prudence de fils de marins.

Sørvågan Lofoten

Le groupe de trentenaires qui nous a rejoint dans le rorbu d’à côté, a eu aujourd’hui une rando folle qui a duré dix heures vers le plus haut sommet des Lofoten le Hermanndalstinden, 1029 m. Nous leur donnerons du poisson, un lieu chacun, qu’ils feront griller au retour vers 22 h, très fatigués. Leur randonnée alpine a dominé la baie avec passages à vide et, peut-être, la vue des aigles pêcheurs qui nichent en altitude. Partis trop tard, ils se sont étirés, le sommet étant toujours plus loin. Trois ont abandonné après le pique-nique (encore six heures de marche, dont trois pour monter après manger), deux autres 200 m – donc deux heures – avant la fin ; seuls quatre plus le guide ont continué, le couple de chasseurs alpins de 30 ans et les deux cousins. Ils ne sont pas venus pour jouir du paysage mais pour en chier; pas pour la culture mais pour la nature. Des bêtes.

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Georges Coulonges, La terre et le moulin

georges coulonges la terre et le moulin pocket

Qui se souvient de Georges Coulonges ? Né dans le Médoc, cet homme de radio et de télé a écrit pourtant le téléfilm Pause-café, et la chanson Potemkine chantée par Jean Ferrat. Romancier du temps, de ces années 1980 à la modernité nostalgique, à la paysannerie fantasmée en régionalisme, au socialisme du terroir, à la trilogie chèvre chaud en salade, sabots suédois, poutres apparentes…

Il conte ici l’histoire d’une terre, de l’atavisme où pousse l’authentique. Marie-Paule, descendante de fermière, ne veut pas lâcher son lopin de 30 hectares et hésite donc à épouser son Pierre. Si elle mariait Raymond, cela ajouterait 25 hectares mitoyens. Et ce pigeonnier symbole de seigneurie que son père déjà avait voulu bâtir. Entre bêtes à mener au pré, tracteur à labours, fêtes de village et messes où tout le monde se regarde, la vie aux champs est la vie traditionnelle, à peine bouleversée par la télévision. La prédation des écrevisses, des goujons et des fruits commence dès l’enfance, comme le sexe avec les copains du bourg d’une centaine d’habitants. C’est qu’il s’agit de prendre et de produire, de profiter et reproduire. « Ceux qui cultivent la terre : sans qu’ils le sache, la terre les cultive » p.330. La personne n’existe pas (sauf les fous, comme Aline), n’existent que la lignée, le devoir, le statut à maintenir sous le regard de la famille et des voisins. Une France de notaires, pas d’entrepreneurs.

Nous sommes dans ces années 1980 où la France commence à changer autant qu’en un siècle. Les ruraux sont depuis devenus citadins ou rurbains ; le « retour » à la terre a été fuite du béton ou obligation du chômage ; l’écologie est devenue cet autre nom du savoir paysan. La France garde dans sa culture cet atavisme méfiant, comptable, amasseur ; fermé, peu curieux, lent à agir ; attaché à la terre, aimant les héritiers plus que les enfants, proche de la bête plus que de la nature.

On aimerait bien que ce leg quitte enfin l’esprit. Le monde a changé et change encore, tandis que la France éternelle reste accrochée aux conservatismes et à l’esprit étroit du terroir au lieu de s’ouvrir sur le monde et d’oser entreprendre.

C’est cette France là que nous conte Coulonges dans un beau roman du Quercy écrit sec, au temps où la mode à peine en naissait. Le temps du Cheval d’orgueil et de Chemin faisant où la France paysanne ne s’essayait à la modernité que sous la houlette de l’État après celle du curé : on ne quitte la polyculture autarcique que sous appellation contrôlée pour le vin ou le pruneau, on ne pratique le tabac que sous la SEITA. Récit symbolique d’une France déjà archaïque, radicale, gaulliste de la dernière heure, socialiste des copains – et seulement de la génération d’avant.

Georges Coulonges, La terre et le moulin, 1984, Pocket 2003, 332 pages, €6.36

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Musée des pêcheurs norvégiens de Å i Lofoten

Le groupe part faire un sommet tandis que je reste pour aller au musée des pêcheurs et du poisson à Å. Seul, on marche le nez au vent, on remarque bien plus de choses qu’en bande où une conversation vient toujours perturber l’attention. Je photographie les boites aux lettres, le port au soleil, les effets de lumière sur la mer, les têtes de morue séchées accrochées au panneau d’entrée de ville de Sørvågan.

musee du poisson a i Lofoten

Le village-musée des pêcheurs norvégiens est une suite de bâtiments où sont conservées de vieilles choses en rapport avec le poisson et la vie de pêcheur ces deux cents dernières années. Le village de Å est déserté d’habitants et seuls des rorbus loués l’été et les maisons de conservation donnent un air de vie à ce village muséeifié Pour 60 NOK (8€), on s’orne la poitrine d’un badge vert qui permet l’accès à la bakeriet (boulangerie) où l’on fait encore le pain au four à bois l’été, vendus aux touristes.

interieur de pecheur Lofoten

Une maisonnette présente l’activité toute intérieure des femmes de pêcheurs en attente du retour des navires, dans leur coin cuisine, leur coin couture et leur coin lecture et papotages autour d’une tasse de tisane.

barque traditionnelle Lofoten

Le hangar à bateaux recèle plusieurs barques effilées de facture traditionnelle, des filets, des flotteurs, des harpons à baleine, de vieilles photos noir et blanc d’Å au temps de sa splendeur, avec toute sa flottille.

vertebre baleine et harpon Lofoten

Ce n’est qu’en 1905 que les premiers bateaux à moteur pontés sont arrivés dans la région. Auparavant, tout se faisait à la voile et à la rame, et directement au grand air.

caboteur Lofoten

Plus loin, une autre cabane abrite une forge, une autre une scierie. En face, au bout d’un ponton pour l’odeur, un atelier de presse d’huile de foie de morue. Les foies stagnent encore dans un fond de marmite tandis que des fioles d’huile prête à déguster attendent celui qui veut goûter. Rien n’a changé de l’épouvantable amertume huileuse des souvenirs d’enfance. Les foies étaient mis à bouillir dans d’énormes chaudrons de fer pour en extraire l’huile. Elle servait surtout à s’éclairer… On s’en servait aussi pour tanner les peaux ou en faire du savon. Le poisson cuit ensemble avec son foie et ses œufs était appelé mølje ; le plat contenait de la vitamine D et des Omega 3 qui donnaient une bonne santé à ces gens privés de soleil six mois de l’année. Ce n’est qu’en 1854 que le pharmacien Peter Møller a vanté les vertus médicinales de l’huile de foie de morue. Il l’extrayait à la vapeur pour mieux conserver les vitamines. Un petit chalutier échoué, le Glimt, peut être visité (pas d’enfant sans un adulte).

huile de foie de morue Lofoten

Un panneau rappelle l’existence du kraken, créature de légende médiévale scandinave. Ces calmars géants existent, mais restent dans les grandes profondeurs. Il est peut-être arrivé qu’ils émergent en surface, mais de là à engloutir un navire… Même le tourbillon produit par leur plongée ne suffirait pas à couler une barcasse. Le genre Architeuthis fut établi en 1857 avec la première description scientifique de calmar géant, celle du Danois Johan Japetus Steenstrup. Des spécimens de 18 m, dont plus de 11 m de tentacules, ont été étudiés. En juillet 2002, un calmar géant de 250 kg (avec un corps de 7,5 m et des tentacules évalués à 15 m de long) a été trouvé en Tasmanie. On peut en voir un depuis 2008, naturalisé dans la Grande galerie de l’évolution à Paris, une femelle de l’espèce Architeuthis sanctipauli qui mesurait 9 mètres de long et pesait 84 kg. Elle fut pêchée le 27 janvier 2000 à 615 mètres de profondeur au large de la Nouvelle-Zélande et surnommée Wheke d’après une légende Maori.

krachen Lofoten

Peu de monde aujourd’hui lundi, que des étrangers comme moi. Les Norvégiens travaillent ou passent leurs vacances à Mykonos ou dans un autre sud. Certains, pourtant, chargent des sacs de morue séchée dans le haut de Å. D’autres déchargent des meubles pour une entreprise en finition à Størvågan. Un couple répare le toit de son rorbu, l’homme torse nu au soleil. Des retraités récents prennent la lumière en terrasse. Une vieille passe sur sa patinette-déambulateur, curieux engin qui charge les courses et aide à se déplacer. Deux petits garçons jouent sur l’herbe derrière un panneau garderie. Un ado passe en vélo. Peu de vie hors des voitures qui vont au bout de la route, extrémité du monde connu.

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Thorgal 29, Le sacrifice

Thorgal 29 couverture

Jolan a grandi, Thorgal est forfait, le dessin change. Rosinski passe de la ligne claire, plutôt classique, à une gouache baroque style heroïc fantasy. Je n’aime pas cette concession au style jeu vidéo, les personnages sont moins purs, brouillés dans un flou émotionnel, plus sombres. Le classicisme recule au profit de cette espèce de romantisme noir dont les vampires, les morts-vivants et autres monstres venus du passé ou de l’espace peuplent l’imaginaire des années 2000.

Je ne crois pas que le message véhiculé soit plus clair. L’inconscient serait même à la régression, dont on sait ce qu’elle a donnée dans les années 30.

La petite famille erre dans la campagne avec Thorgal en légume sur un traineau. Empoisonné puis naufragé, il est très atteint, d’autant qu’il a vieilli. La fin de l’album montrera même ses tempes grises.

A Jolan, le fils adolescent, de prendre le relai. Mais le gamin n’use encore de ses pouvoirs que négativement, pour détruire et non pour reconstruire.

jolan use de ses pouvoirs

Il n’est pas fini et il lui faudra apprendre, ce qui ouvre de nouvelles perspectives aux aventures.

vigrid dieu blond

Au moment le plus noir, affamés, sans forces, à la fin de la nuit, sous la pluie froide du nord, Aaricia ne trouve d’autre ressource que d’invoquer les dieux. « La déesse Frigg l’entend » (hum !) et envoie par l’arc-en-ciel Bifrost (le chemin entre Asgard et Mitgard) Vigrid, petit dieu faune, joli blond aux yeux en amande qui plaît beaucoup à Louve. Il intervient juste à temps pour empêcher le seigneur du lieu de décapiter Thorgal, d’éventrer ses mômes et de griller sa femme après avoir fait passer tous ses hommes dessus. Le soudard brut, que Jolan a fait plonger dans ses propres douves la veille pour avoir refusé avec mépris de les aider, est mis en fuite par Vigrid sous l’apparence d’un ours gigantesque.

Il redonne vie à Thorgal pour seulement deux jours, à condition qu’il accomplisse une mission dans l’entremonde. Mais il n’a pas le temps d’en dire plus qu’Odin foudroie Thorgal et le dissout dans les airs. Jolan, voulant le retenir, s’accroche à lui et est aussi emporté. Père et fils se retrouvent dans un monde parallèle, situation déjà vécue par l’enfant des étoiles. Magique ! C’est ainsi que l’on fuit la réalité.

jolan tire une fille a poil

Thorgal parfait l’éducation de Jolan en lui ordonnant de ne pas se fier aux apparences et de pointer les belles femmes à poil qui s’offrent à ses yeux. Subtile allusion aux 15 ans de l’adolescent, sensible aux charmes féminins. La seule vraie Gardienne des clés porte sur sa vulve la ceinture d’immortalité qui l’empêche d’être atteinte par la flèche, mais pas les autres, qui se révèlent d’infects insectes.

jolan incite thorgal a se battre

La mission est de retrouver un héros de l’entremonde, fils d’une déesse qui a fauté avec un humain, transgressant ainsi les lois du cosmos. Manthor est le magicien qui guérira Thorgal, mais il faut le découvrir. Pour cela distinguer une porte entre les mondes, une faille provisoire.

jolan secoue par thorgal

C’est la mission de Jolan, et il l’accomplit sans le savoir : on ne peut passer d’un monde à l’autre que sans y penser… Jolan, épuisé par le froid et les épreuves, disparaît sous les yeux de Thorgal qui met deux pages à trouver comment avant de le suivre.

Pendant ce temps, Aaricia et la marmaille sont transportés par la barque de Vigrid qui vole au-dessus des flots jusqu’à son village natal des Vikings du nord. Deux préados qui s’amusaient à quelques jeux sexuels sur la boue de la rive, n’en croient pas leurs yeux : « il n’y a que dans les rêves qu’on voit une barque voler », dit le garçon Bjarn à la fille Helgi. Quand ils racontent cela aux ménagères de moins de 50 ans qui forment, comme partout, la sagesse des nations, la rumeur médisante veut que « la sorcière » ait fait un pacte avec les démons. Il faut donc la bannir à nouveau – pour garder ses biens distribués entre toutes les mégères. Mais le tribunal démocratique des mâles adultes, le thing, en décidera autrement.

Les avatars de la famille se croisent avec ceux du père et du fils. Thorgal plonge malgré lui dans « l’eau d’or » qui donne accès à l’entremonde de Manthor, mais se retrouve comme toujours épuisé sur le rivage d’une île rocheuse où de gigantesques crabes s’avancent pour le dépecer. Incarnations symboliques de sa maladie, peut-être, le crabe étant l’image du cancer qui dévore les intérieurs. C’est Jolan, amené par le providentiel Vigrid, qui tue les monstres, à coup de flèches, puis d’épée, symboles phalliques appropriés par l’adolescent. Le gamin est devenu un mâle et crie sa victoire au monde entier.

jolan vainqueur du crabe

Vigrid ne peut cependant l’aider plus et doit rejoindre le monde des dieux. C’est à Jolan de jouer. Manthor lui demande sa vie contre celle de son père et le gamin accepte.  Le sacrifice est celui du fils pour le père, une inversion des valeurs courantes où les parents se sacrifient plus volontiers pour leurs enfants, une utile leçon aux petits narcissiques des égoïstes parents soixantuitards. Mais donner sa vie n’est pas forcément mourir…

jolan donne sa vie

Manthor guérit Thorgal, Jolan découvre l’énigme classique qui permet de choisir la bonne porte entre un menteur et un qui dit toujours la vérité. Ce n’est pas dit dans l’album, Jolan promet à Thorgal de lui apprendre, émancipé déjà (il sait des choses que son père ne sait pas). Pour résoudre le dilemme, il suffit de demander à l’un si l’autre dit vrai, puis de demander à l’autre quelle est la bonne porte – puis de choisir celle qui n’a pas été désignée.

Père et fils, rhabillés et réarmés, retrouvent leur monde. Ils affrontent les mégères puis le thing du village et une vie paisible se profile alors pour un Thorgal fatigué, nanti d’un fils de plus qu’Aaricia a fait sien.

Jolan doit honorer sa promesse. A 15 ans, il part accomplir son initiation auprès de Manthor, à qui il a donné « sa vie » pour quelques années. Le nom rappelle le Mentor ami d’Ulysse à qui il avait confié l’éducation de son fils Télémaque.

depart de jolan 15 ans

Adieux émouvants du père éreinté par 29 aventures et du fils aux forces toutes neuves qui va découvrir son avenir. Car si « nous ne sommes pas toujours maîtres de nos destins », lui enseigne Thorgal dans une dernière étreinte virile, il est pour cela nécessaire de rester « droit, vaillant et heureux ». Ne pas oublier le bonheur : la vie pour s’accomplir n’est ni un chemin de croix ni une vallée de larmes, mais le choix d’une vie bonne entre roses et épines. La philosophie viking est ici et maintenant, bien loin de la démission chrétienne toute entière tournée vers « l’autre » monde – que certains aujourd’hui continuent de traduire en « autre » politique.

L’adolescent a grandi, il doit se séparer des siens, période émouvante où l’attrait de l’aventure se mêle au regret de quitter l’affection du cocon. Mais telle est la vie, tous les ados doivent l’affronter. Jolan, nul n’en doute, en sera digne. Dommage que le dessin gouaché lui rende moins bien hommage.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 29, Le sacrifice, 2006, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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