Laurent Olivier, Le pays des Celtes

Curieux objet que ce livre qui commence par un délire imaginaire comme un trip à l’acide d’où l’auteur revient « fatigué, la tête te tourne » (mais après l’étonnante réminiscence sensuelle d’un village gaulois), et qui se termine dans les envolées philosophiques sur le présentisme en histoire – une thèse ultracontemporaine qui pourrait bien ne pas résister au temps et passer de mode. Entre les deux, peut-être une collection d’articles revus et organisés en plan chronologique pour aboutir à la « mémoire » gauloise.

Les voix du passé rappellent combien « les Gaulois » ont été vus avant tout comme anti Grecs et Romains – donc « barbares » – combattant nus et mettant en avant leurs plus féroces guerriers dans les clameurs fusionnelles des compagnons. Inorganisés, animaux, hâbleurs, bâfreurs et buveurs, « fainéants retors » et « méprisant tout le monde » (p.54), les Gaulois sont devenus l’anti-modèle de « la » civilisation, ce juste milieu du milieu du monde qu’est à l’époque la Méditerranée. « Que manque-t-il donc aux Gaulois ? Tout ce qui fait la force des Romains : la réflexion, la détermination, le courage dans l’adversité, mais aussi la prudence, la fidélité aux institutions et l’obéissance aux lois » p.57. On croirait lire une critique des Gilles et Jeanne de notre temps. En bons bobos écolos, les Romains selon Strabon au début du 1er siècle de notre ère, reprochent aux Gaulois de se nourrir surtout de lait et de viande, délaissant les produits élémentaires de l’agriculture. Mais les Celtes ont évolué en deux millénaires, les Keltoïs évoqués par les premiers historiens grecs comme Hérodote (probablement tous les non-Grecs au nord du pays) ayant peu à voir avec les Galli dépeints par César.

La Gaule sort de terre lorsque les Européens du XVe siècle découvrent les « Indiens » nus d’Amérique et réfléchissent au « bon sauvage ». Nos émotions inhibent notre raison et nous empêchent de chercher la signification des actes que nous observons. Ce qui se produit avec l’Amérique a dû se produire avec les Antiques. C’est alors que les fouilles de hasard commencent à reconnaître la Gaule dans les objets matériels : « nous aussi avons été sauvages » p.102. Mais « jusqu’aux années 1860, on ne sait pas à quoi ressemble la culture matérielle des Gaulois » p.111. Les sources historiques ont conduit à interpréter faussement les vestiges – jusqu’aux découvertes suisses et celles d’Alise (Alésia). Les découvertes se succèdent, y compris celles de tombes ornées : il peut donc exister un art des peuples non civilisés. L’Allemand Jacobsthal, dans les années 1920, reconnait un authentique art celtique, « attirant et repoussant ; il est loin de la primitivité et de la simplicité, il est raffiné en pensée et en technique, élaboré et intelligent, ; pleine de paradoxes, sans cesse en mouvement, curieusement ambigu, rationnel et irrationnel, sombre et étrange – loin de l’humanité aimable et de la transparence de l’art grec » p.138. « C’est fondamentalement qu’ils n’ont pas le goût du réalisme », ajoute Henri Hubert p.139, chargé d’organiser le musée des Antiquités nationales de Saint-Germain en Laye, le prédécesseur de l’auteur. André Breton récupérera ces « forêts de symboles » de l’art gaulois au profit du surréalisme p.143.

Mais la résurgence du passé n’est pas neutre. Le nationalisme exacerbé des XIXe et XXe siècles a teinté les gauloiseries d’antigermanisme primaire et rejeté le monde anglo-saxon aux marges. « La guerre des Gaules est relue sous l’aspect d’une lutte nationale contre l’oppresseur étranger » p.160. Les Gaulois ne sont qu’une branche des Celtes, coincés entre la Belgique et l’Aquitaine, les Helvètes et la Province (Provence) romaine ; quant aux Germains raciaux de Kossinna, ils sont vus par des préjugés développés en erreurs. Les nazis se prévalent des seconds, les français vaincus des premiers : « Pétain se drape littéralement dans les symboles de la Gaule éternelle » : yeux bleus, moustache fournie, francisque de Vercingétorix (p.165). Car le passé est hybride : « il est simultanément objet (d’investigation, de connaissance) séparé de nous et projection, transfert du plus profond de nous-mêmes » p.209. C’est ainsi que les grands guerriers gaulois ont autour d’eux une cour d’amis proches et de fidèles, les soldures, ne connaissent pas la neutralité de l’Etat mais les liens d’homme à homme – bien qu’élus pour un an et pour la guerre. L’usage de la force est décidé collectivement et la violence personnelle qui a tant frappé Grecs et Romains est déléguée par la collectivité – comme dans l’Iliade. La parole du barde transforme les gestes du roi en prestige, dont le plus grand est de redistribuer les richesses. Cette économie du don n’est pas viable dès lors qu’une économie proche fonctionne sur l’accumulation : « Les fondements d’un échange inégal se mettent donc en place. Plus exactement, une économie marchande étrangère vient se greffer sur une économie indigène du don et de la dette, qu’elle exploite comme une source intarissable de profits » p.257. Aujourd’hui voit rejouer le même écart : socialistes français dépensiers clientélistes contre capitaliste anglo-saxons avisés…

Ce n’est que dans la dernière partie, Mémoire gauloise, que l’auteur se prend enfin à évoquer pour aujourd’hui les Celtes et les Gaulois du passé. La science gauloise est attestée par « les créations des géomètres celtiques », proche des pythagoriciens p.268. Pour l’auteur, l’histoire est composée de traces matérielles, écrites ou conservées sous la terre, en bref une archéologie. Le « passé » est toujours vu avec l’œil d’aujourd’hui, un aujourd’hui qui ne cesse de changer avec le temps qui passe. En bref, « les Gaulois » ne seront jamais figés en une essence immuable mais toujours observés avec un œil neuf – différent – en une « convergence temporelle » p.284. Après « l’histoire nationalisée » de la fin du XIXe et du début du XXe siècle a succédé une « histoire socialisée » dans l’entre-deux guerres ; aujourd’hui verrait « une archéologie de la mémoire historique »« un présent compressé du présentisme » selon l’auteur (p.293).

Intéressant, inégal, trop long et parfois répétitif sur la « philosophie » de l’histoire, ce livre d’un conservateur du musée des Antiquités nationales incite à revoir les Gaulois parmi les Celtes et les Celtes parmi les Grecs et les Romains. Il incite surtout à sortir des mythes reconstruits et des récupérations régionalistes ou nationalistes qui ne servent pas le savoir.

Laurent Olivier, Le pays des Celtes – Mémoires de la Gaule, 2018, Seuil collection L’univers historique, 334 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Isaac Asimov, Face aux feux du soleil

Un roman policier dans une histoire de science-fiction, tel est ce livre paru en pleine activité littéraire futuriste des années 50. Son auteur, né soviétique, naturalisé américain à 8 ans, est juif mais rationaliste. Il a fait des études poussées de biochimie et s’intéresse à tout. Les robots, encore dans les limbes de la mécanique en ces années d’après-guerre, lui donnent l’occasion de réfléchir. Il pose ainsi les trois lois de la robotique, devenues célèbres :

Première Loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ;

Deuxième Loi : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ;

Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi.

L’histoire qu’il conte justement dans Le soleil nu (traduit sous le titre Face aux feux du soleil), montre combien la Première loi est approximative : un robot peut en effet, mais pas directement, tuer un humain.

Nous sommes dans un futur indéterminé. Les Terriens ont essaimé dans les planètes habitables de l’hyperespace voici trois cents ans, et chacune des planètes s’est spécialisée. La Terre s’est enfoncée dans le sol, ses 8 milliards d’habitants s’entassent dans des cités souterraines. Leur phobie est d’être face au soleil et au grand espace du ciel ; ils lui préfèrent la promiscuité de la foule et des murs autour d’eux. A l’inverse, la planète Solaria limite ses habitants au nombre de 20 000 et fait fabriquer les objets et cultiver la terre par une armée de robots spécialisés.

Solaria se voit comme Sparte, où une élite minime mais guerrière, tient les hilotes qui produisent. Ce qui permet aux humains solariens de vivre seuls, entourés d’une horde de serviteurs robots, sur d’immenses domaines munis de tout le confort requis. Les contacts sont réduits au minimum, surtout par visioconférence, et les accouplements sont non seulement obscènes mais répugnants et limités à l’ordre de faire un ou deux enfants. Lesquels sont prélevés embryons et élevés en couveuses, puis par des robots affectifs, jusqu’à ce qu’eux-mêmes puissent régner tout seul sur un domaine libéré par un décès. La génétique est scrutée à la loupe, l’élevage dosé en exercices et aliments, les contacts grégaires progressivement réduits avec l’âge. On se demande aujourd’hui comment ces cerveaux avancés n’ont pas inventé la procréation assistée ou le clonage ; on se demande aussi comment de tels enfants peuvent s’épanouir sans contacts réels avec de vrais humains. Mais l’idée que nous avons est que cette façon d’être reflétait l’idéal soviétique de l’époque, un scientisme exacerbé dirigé par un parti ordonnateur tout-puissant – en même temps que l’idéal individualiste yankee à son apogée : chacun sire de soi et de chez soi, perclus de loisirs et sans aucune contrainte matérielle.

Dans cet univers de charme, un meurtre se produit. C’est inouï ! Un « bon Solarien » est sauvagement assassiné dans son laboratoire. Chacun soupçonne sa femme, retrouvée évanouie auprès de lui, mais nul témoin ni arme du crime, sauf un robot grillé par l’incroyable transgression de la Première loi sous ses yeux – ni même cette inexplicable « proximité » physique, impossible puisqu’insupportable. Comme le crime n’existe pas en société parfaite (telle l’URSS), le seul « détective » chargé de la sûreté est déboussolé. Il fait appel à un être qu’il méprise mais qui sait ce que lui ne sait pas : un Terrien.

Elijah Baley est inspecteur de grade C6 dans la New York underground. Il est appelé à Washington et envoyé illico sans avoir rien à dire en mission d’assistance sur Solaria. Sa hiérarchie lui demande, off, d’observer avec attention la société solarienne pour en détecter d’éventuelles failles. Car la Terre, qui a peur de l’espace, se sent menacée par les robots envahissants que produit Solaria à la perfection.

En bon terrien, Elijah a une phobie du soleil, du vent, de l’herbe et du ciel immense. Il s’en évanouit de panique lorsqu’il s’y trouve confronté. En bons solariens, ses interlocuteurs et interlocutrices ont une phobie de la proximité physique, du contact, des odeurs et de la respiration, sans parler des enf… enfin, vous savez, de ces choses qu’on est forcé à faire pour se reproduire. Ces contrastes ne rendent pas l’enquête facile, même si Baley est aidé par un robot de la planète Aurore avec qui il a déjà travaillé, Daneel, qui a une belle apparence humaine de Spacien (terrien essaimé dans l’espace).

Si le robot est très logique, ce qui est utile, il n’est pas intelligent, ce qui est le propre de l’humain. Baley découvre, face aux Solariens et à Daneel, combien les humains, justement, ont démissionné face aux réel environnant ; ils doivent surmonter leurs névroses d’espace ou de contact pour vivre enfin une vie digne. Cette échappée humaniste ouvre l’énigme à une certaine philosophie du futur qui m’avait séduit à l’adolescence. Car l’assistanat mécanique trop poussé conduit à l’égoïsme et à la flemme, incitant à se retirer de tout contact avec les autres et à mépriser tous ceux qui travaillent au profit de la pure gratuité d’un art créé pour soi seul ou pour dominer toujours plus.

Face aux feux du soleil est le second roman du cycle des robots, après Les cavernes d’acier (1953), mais peut se lire indépendamment.

Isaac Asimov, Face aux feux du soleil (The Naked Sun), 1957, J’ai lu 2002, €5.00 e-book Kindle €4.99

Isaac Asimov, Le grand livre des robots : Nous les robots (nouvelles) – Les Cavernes d’acier (roman) – Face aux feux du soleil (roman), Omnibus 1990, 998 pages, €27.00

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Le spectre du chat de John Gilling

Un conte moral gothique plutôt divertissant, avec la chatte Tabitha en rôle principal. Dès les premières minutes, un meurtre est commis sur une musique criarde et dramatique de Mikis Theodorakis dans un manoir de campagne que la vieille Ella (Catherine Lacey) possède de famille. Son mari (André Morell), excédé de trente années où il n’a cessé de chercher à lui soutirer sa fortune, décide d’en finir. Il mandate le valet Andrew (Andrew Crawford) pour faire son affaire à l’obstinée dans son grenier. Mais la chatte est présente qui regarde de toutes ses prunelles, effrayée par la violence. La bête aime sa maîtresse qui a officiellement « disparue » et évite désormais les meurtriers ; elle feule, griffe, mais surtout les regarde fixement, ses prunelles comme des braises dans la nuit.

Monte alors la paranoïa de la conscience coupable. La chatte n’est ni le diable, ni une intelligence ; elle ne fait qu’être là, symbole matériel et vivant du crime. Ce pourquoi le titre original est plus réaliste (et plus anglais) que le titre donné en français : la chatte n’est pas un « spectre » fantomatique mais une « ombre » portée sur le meurtre. Elle existe en chair et en os et la maisonnée n’aura de cesse que de chercher à s’en débarrasser car elle avance silencieusement et surgit brusquement où on ne l’attend pas. La vieille a été enterrée sommairement dans les marais, la chatte devra subir le même sort, piégée dans un sac.

Mais, et c’est là tout le sel du film, si les chats sont censés avoir neuf vies, ils sont surtout malins et agiles ; ils profitent de la moindre erreur humaine et jouent des peurs et fantasmes de ceux qui se disent leurs maîtres. La chatte griffe au visage le valet qui cherche à l’attraper ; joue à la souris avec le mari qui la traque dans la cave obscure, un tisonnier à la main pour lui faire son affaire – énervé au plus haut point, il fait une première crise cardiaque ; elle l’achèvera une nuit où il se repose, épuisé, en grimpant sur son lit et se coulant vers son visage, l’effrayant au paroxysme ; elle fixera la cuisinière, la sombre Clara (Freda Jackson) qui cherche à l’empoisonner de mets délicats, la fera tourner en bourrique au point qu’elle manquera les marches et dévalera l’escalier, se brisant le cou ; elle poussera le neveu (William Lucas), appelé en renfort par le vieux, à la poursuivre sur le toit d’où il chutera lamentablement, se prenant pour un chat sans en avoir les moyens ; elle entraînera le valet dans les marais où il manquera un pas sur un tronc glissant et se noiera dans la boue ; elle incitera le frère du vieux (Richard Warner) à devenir fou de colère dans le grenier où il cherche le vrai testament d’Ella afin de le détruire pour ne laisser subsister que le faux – et il défoncera le plancher pourri, se prenant une poutre sur la tête qui l’enverra ad patres.

Satisfaite, la chatte se lèchera les babines et partira jouer avec une pelote de laine.

Le prétexte policier en est le testament, comme chacun le sait libre au Royaume-Uni où l’on peut disposer à son gré de sa fortune. Le mari veut tout pour lui ; il appelle son frère, et son neveu pour l’aider à éradiquer le chat de la maison, établissant un document pour les payer. Beth, la nièce d’Ella est appelée pour « la disparition » de sa tante – qui n’a pas été retrouvée jusqu’aux dernières minutes du film (où la chatte joue une fois de plus le beau rôle) ; elle est venue sur les instances de son oncle pour la circonvenir à propos du faux testament qu’il a rédigé lui-même, montrant que sa tante ne lui a rien légué mais qu’il s’occupera d’elle. Le neveu a fait de la prison à Dartmoor pour avoir tenté d’escroquer Ella et complote avec son oncle pour faire son affaire à la nièce, puis avec son père pour éliminer aussi le vieux, puis avec sa femme (Vanda Godsell) pour éliminer son père – dans une cascade ironique du crime.

La nièce, à l’inverse, ne peut concevoir l’horreur d’aussi noirs desseins et caresse la chatte sans problème. Elle ne veut qu’une chose, épouser le garçon droit qu’est Michael (Conrad Phillips), que sa tante Ella à aidé à lancer un journal, puis quitter à jamais le manoir. Elle représente le côté clair de cette farce noire, l’espoir laissé sur la fin à la vertu et à la morale (nous sommes en 1961). Michael est, comme l’inspecteur Rowles (Alan Wheatley), la voix de la raison qui ne cède pas aux peurs irrationnelles mais enquête pour connaître la vérité. Quant à la chatte – qui n’est pas noire mais tigrée – elle est l’esprit du lieu, s’attachant plus à la maison qu’aux gens mais implacable envers ceux qui veulent détruire le home. Le chat comme lutin du foyer, il fallait être anglais pour le jouer.

Tabitha signifie la femelle en hébreu et ce prénom, fort donné aux anglaises au XVIIIe siècle, est d’ailleurs devenu celui de Ma sorcière bien-aimée dans la série américaine diffusée dès 1964 : Bewitched. Mystérieuse, insondable, ayant plus d’un tour dans son sac, la chatte est une sorcière, bénéfique ou maléfique, selon qu’on l’aime ou la déteste. Le « cat trainer » du film, crédité au générique, a eu fort à faire pour que le chat joue correctement son rôle ; le spectateur avisé de la gent féline notera que la bête ne fait jamais les gros yeux, signe qu’elle n’a eu peur de rien – ce qui relativise l’impression d’épouvante que la musique s’efforce de donner.

Mais une nouvelle famille arrive une fois le manoir vendu. Elle comporte un grand-père qui n’a pas avantagé son fils et sa bru dans son testament…

DVD Le spectre du chat (The Shadow of the Cat), John Gilling, 1961, avec Barbara Shelley, André Morell, William Lucas, Freda Jackson, Conrad Phillips, Elephant Films 2017 collection Les cauchemars de la Hammer, 1h15, anglais sous-titré français, €15.99

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Raymond Aron, L’opium des intellectuels

Pour Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Raymond Aron se demande, en 1955, quel est l’opium des intellectuels. Sa réponse, à l’époque, est évidente : le marxisme, bien-sûr ! Bien avant le cannabis et l’héroïne des babas cool façon 1968 ou le droitdelhommisme des bobos années 1990. L’opium qui monte aujourd’hui serait-il l’écologisme, mâtiné d’Apocalypse et d’austérité chrétienne monastique ?

Toute ma génération est tombée dans le marxisme étant petit et certains (dont je suis) en ont été immunisés à jamais. D’autres non. Les reconnaissables de cette espèce sont la gauche extrême balançant entre syndicalisme de coups et dictature du prolétariat. Les plus pervers ont inhibé tout changement au parti Socialiste, freinant des quatre fers dès qu’il s’est agi de réformisme mais condamnés à l’impuissance publique et rêvant de finir leur vie en couchant avec la Révolution. Au fond, comme le dit Aron, « dire non à tout, c’est finalement tout accepter » (III,7). Avis aux Gilles et Jeanne qui croient rejouer 1848… et qui accoucheront peut-être de Napoléon avec la bénédiction et les algorithmes de Poutine.

Le marxisme n’est pas la pensée de Marx. Il en est la caricature amplifiée et déformée, tordue par le bismarckisme botté des partis allemands, puis par l’activisme pragmatique de Lénine, enfin par le Parti-Église de Staline qui est resté longtemps le modèle du parti Communiste français avant de se réfugier dans les hautes sphères de l’intellocratie platonicienne à la Badiou. Il faut mesurer combien cette pensée « totale » a pu séduire les petits intellos – et combien elle leur manque aujourd’hui qu’ils sont réduits à faire des ronds sur un point en braillant, sans articuler leurs revendications fiscalo-anarchistes. La pensée communiste avait pour ambition de brasser toute la société, le social expliqué par l’économique, lui-même induisant la politique, donc une philosophie. Raymond Aron écrit : « Marx réalisa la synthèse géniale de la métaphysique hégélienne de l’histoire, de l’interprétation jacobine de la révolution, de la théorie pessimiste de l’économie de marché développée par les auteurs anglais » (Conclusion).

Le marxisme a offert aux laïcs déchristianisés une alternative au christianisme : appliquer les Evangiles dans ce monde en reprenant l’eschatologie biblique sans l’Eglise. Aron : « La société sans classes qui comportera progrès social sans révolution politique ressemble au royaume de mille ans, rêvé par les millénaristes. Le malheur du prolétariat prouve la vocation et le parti communiste devient l’Eglise à laquelle s’opposent les bourgeois-païens qui se refusent à entendre la bonne nouvelle, et les socialistes-juifs qui n’ont pas reconnu la Révolution dont ils avaient eux-mêmes, pendant tant d’années, annoncé l’approche » (III,9). Rares sont les intellos qui ont lu l’œuvre, largement inachevée, contradictoire, publiée par fragments jusque dans les années 1920. La pensée de Marx est complexe, sans cesse en mouvement. Figer « le » marxisme est un contresens. Marx est en premier lieu critique, ce qui ne donne jamais de fin à ses analyses. En faire le gourou d’une nouvelle religion du XXe siècle nie ce qu’il a voulu.

Mais le besoin de croire est aussi fort chez les intellos que chez les primaires. Il suffit que le Dogme soit cohérent, décortiqué en petits comités d’initiés privilégiés, réaffirmé en congrès et utilisable pour manipuler les foules – et voilà que l’intello se sent reconnu, grand prêtre du Savoir, médiateur de l’universel. Dès lors, l’analyse économique dérape dans le Complot (en témoigne le directeur de l’Humanité en faillite qui accuse… les autres et pas son positionnement), les techniques d’efficacité capitalistiques deviennent le Grrrand Kâââpitâââl arrogant et dominateur – d’ailleurs américain, plutôt banquier, et surtout juif (Government Sachs). On en arrive à la Trilatérale, ce club d’initiés Maîtres du monde, dont Israël serait le fer de lance pour dominer le pétrole (arabe) – même les attentats contre le musée juif de Bruxelles seraient l’œuvre du Mossad !…

Toute religion peut délirer en paranoïa via le bouc émissaire. Le marxisme dévoyé en communisme de parti est sorti de la critique pour agir comme une religion. Ce que disait déjà Aron il y a plus de soixante ans : « On fait des Etats-Unis l’incarnation de ce que l’on déteste et l’on concentre ensuite, sur cette réalité symbolique, la haine démesurée que chacun accumule au fond de lui-même en une époque de catastrophes » (III,7). Marx n’est lu que comme une Bible sans exégèse, ses phrases parfois sibyllines faisant l’objet de Commentaires comme le Coran, les intégristes remontant aux seuls écrits de jeunesse qui éclaireraient tout le reste. Sans parler des brouillons Apocryphes et des Ecrits inter-testamentaires d’Engels ou de Lénine. Les gloses sont infinies, au détriment de la pensée critique de Karl Marx lui-même. Raymond Aron : « Les communistes, qui se veulent athées en toute quiétude d’âme, sont animés par une foi : ils ne visent pas seulement à organiser raisonnablement l’exploitation des ressources naturelles et la vie en commun, ils aspirent à la maîtrise sur les forces cosmiques et les sociétés, afin de résoudre le mystère de l’histoire et de détourner de la méditation sur la transcendance une humanité satisfaite d’elle-même » (I,3). L’écologisme, par contagion marxiste de ses prêtres, a parfois ces tendances…

Fort heureusement, la gauche ne se confond pas avec le marxisme ; elle peut utiliser la critique de Marx sans sombrer dans le totalitarisme de Lénine et de ses épigones. Raymond Aron définit la gauche par « trois idées (…) : liberté contre l’arbitraire des pouvoirs et pour la sécurité des personnes ; organisation afin de substituer, à l’ordre spontané de la tradition ou à l’anarchie des initiatives individuelles, un ordre rationnel ; égalité contre les privilèges de la naissance et de la richesse » (I,1). Qui ne souscrirait (sauf des gilets jaunes) ?

Mais il pointe la dérive : « La gauche organisatrice devient plus ou moins autoritaire, parce que les gouvernements libres agissent lentement et sont freinés par la résistance des intérêts ou des préjugés, nationale, sinon nationaliste, parce que seul l’Etat est capable de réaliser son programme, parfois impérialiste, parce que les planificateurs aspirent à disposer d’espaces et de ressources immenses » (I,1). C’est pourquoi « La gauche libérale se dresse contre le socialisme, parce qu’elle ne peut pas ne pas constater le gonflement de l’Etat et le retour à l’arbitraire, cette fois bureaucratique et anonyme. » (I,1) Marx traduit par l’autoritarisme du XXe siècle rejoint volontiers les autres totalitarismes dans le concret des gens. Raymond Aron : « On se demande par instants si le mythe de la Révolution ne rejoint pas finalement le culte fasciste de la violence » (I,2). Ce ne sont pas les ex-Mao mettant qui adulent Castro et Chavez qui nous contrediront – ni les porteurs d’uniformes jaunes minés par les militants lepénistes.

Inutile d’être choqué, Aron précise plus loin : « L’idolâtre de l’histoire, assuré d’agir en vue du seul avenir qui vaille, ne voit et ne veut voir dans l’autre qu’un ennemi à éliminer, méprisable en tant que tel, incapable de vouloir le bien ou de le reconnaître » (II,6). Qui est croyant, quelle que soit sa religion, est persuadé détenir la seule Vérité. Ceux qui doutent ou qui contestent sont donc des ignorants, des déviants, des malades. On peut les rééduquer, on doit les empêcher de nuire, voir les haïr et les éliminer. L’Inquisition ne fut pas le triste privilège du seul catholicisme espagnol et les excommunications frappent toujours à gauche, comme chez les écolos quand on ose mettre en doute la doxa climatique, ou chez les gilets qui haïssent tous ceux qui parlent mieux et plus fort que les leurs…

Certes, ce pavé Aron de 1955 en trois parties (1/ mythes politiques de la gauche, de la révolution et du prolétariat ; 2/ Idolâtrie de l’histoire et 3/ Aliénation des intellectuels) évoque des questions désormais passées, celles d’une époque portée au fanatisme après la lutte contre le nazisme. Mais l’analyse rigoureuse et sensée résiste à la ringardise. La méthode est applicable aujourd’hui : la sociologie des intellos demeure plus que jamais et la critique de la croyance est éternelle.

Raymond Aron, L’opium des intellectuels, 1955, Fayard Pluriel 2010, 352 pages, €10.20 e-book Kindle €10.99

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Jonathan Grimwood, Le dernier banquet

Jean-Marie a 5 ans lorsqu’il est retrouvé en loques sur un tas de fumier à croquer un scarabée. On ne sait pourquoi le Régent s’est préoccupé, en 1723, de ce môme abandonné dont les parents – de noblesse d’épée – sont morts de faim faute de pouvoir « déroger ». Les paysans qui ont pillé la demeure sont pendus et le garçon, nourri, lavé et rhabillé, est envoyé à l’école. Son premier souvenir du goût est, par contraste avec le scarabée (« la douceur du fumier enrichi par l’herbe »), celui du roquefort (« aigreur merveilleusement équilibrée »).

Il faut avoir de l’estomac pour lire sans remontée de bile les recettes originales qui parsèment le récit, fait au présent et à la première personne, par celui qui deviendra marquis d’Aumout. La ressemblance avec le vrai d’Aumont est partielle, mais le récit est ici un roman historique en France par un Anglais, pas une biographie.

Le gamin va grandir, se faire un ami d’enfance, Emile, fils d’avocat roturier et à ancêtre protestant et juif ; puis un ami d’adolescence au collège militaire, Charles, futur duc de Saulx, dont il épousera la sœur, et un autre ami, Jérôme, qui aura les faveurs du roi et le fera Grand ménagier à la campagne pour les animaux du zoo trop vieux pour rester à la cour. Jean-Marie aime la vie par tous les sens. Mais le goût prédomine, ce qui lui donne un jugement sûr sur les gens, en particulier les femmes. Il les doigte pour les humer, adore le baiser et l’odeur animale.

Il vivra une existence mouvementée jusqu’en 1790 où « les barbares aux portes » de son château retiré le forceront à finir son existence – non sans avoir tenté une ultime expérience culinaire et mis un point final à ses mémoires pour la postérité : une fille à Londres, épouse d’un diplomate, un fils capitaine aux Indes, qui deviendra amiral. Entre temps, il aura cuisiné des chats et des serpents (comme les Chinois), goûté du chien, de l’alligator et du lion, sauvé sa future femme d’un loup blessé, apprivoisé un tigre, négocié la Corse à la France auprès de Pascal Paoli – qui lui fera goûter du brocciu di donna (« crémeux, avec un léger goût de thym et une pointe de citron »). L’auteur donne deux recettes aux amateurs pour bien préparer ce fromage que le divin marquis aurait bien apprécié (p.357).

Le personnage est sympathique, courageux, sensuel ; il sait aimer et se faire aimer, des filles comme des garçons. Il est aussi un brin philosophe, correspondant avec Voltaire. Mais son enfance misérable lui a appris une chose : que l’apparence ne compte pas, ni la vêture ni les titres, mais que seul compte la personne et son caractère.

La noblesse en fin de régime se croit au-dessus des autres humains et ne voit pas la rancœur qui s’accumule. La cour de Louis XV à Versailles est une prison pestilentielle où les animaux humains sont en cage et rongent leur frein, ignorant la réalité du peuple. L’âme corse lui paraît belle mais barbare avec ses vendettas séculaires et ses gamins embrigadés tout jeunes.

Le lecteur voyage dans une vie remplie et dans un pays riche par le regard inattendu et décalé de l’Anglais qui écrit, spécialiste par ailleurs de science-fiction post-cyberpunk. La grande histoire est critiquée avec ironie tandis que les personnes sont assaisonnées avec une pointe d’humour poivré (« j’ai tendance à mettre du poivre partout »).

Assez mal traduit, les virgules au hasard et les mots parfois approximatifs, mais un roman qui se lit avec bonheur et empathie.

Jonathan Grimwood, Le dernier banquet (The Last Banquet), 2013, Livre de poche 2018, 443 pages, €7.90 e-book Kindle €14.99

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Alain Braconnier, Le sexe des émotions

« Ma conviction profonde de médecin et de psychologue est que la plupart des malentendus entre hommes et femmes reposent sur la différence qu’instaure le langage affectif propre à chacun des sexes et que, par conséquent, une meilleure lecture de nos émotions réciproques devrait nous aider à mieux nous comprendre » p.9. Telle est la thèse de l’auteur, psychiatre dans le 13ème arrondissement et enseignant à l’université Paris V. L’expression des émotions favorise les liens affectifs et sociaux, or filles et garçons les expriment différemment, du fait des hormones, de l’éducation parentale sexuée et des stéréotypes culturels. Comprendre ces différences permet de relativiser et de faire un pas chacun vers l’autre. L’auteur ne milite pas pour une androgynie mythique (« aimons nos différences ! » dit-il p.195), mais pour une empathie réciproque.

Hommes et femmes ne parlent pas la même langue, n’ont pas les mêmes goûts, ne sont pas blessés par les mêmes mots. Les six grandes émotions ont un langage universel sans écart entre les sexes (joie, colère, peur, tristesse, dégoût, surprise), mais les émotions secondaires touchent différemment. L’amour de l’homme est souvent un coup de foudre, celui de la femme une cristallisation progressive ; à la télévision, la femme préférera la comédie musicale, l’homme un film d’action ; au travail, les femmes ont des rapports et des échanges intimistes, les hommes voient le statut et l’indépendance ; en disant « qu’en penses-tu », l’homme aura toujours l’air de demander une permission et la femme l’avis de son compagnon.

L’histoire occidentale peut-elle expliquer cet écart sexué ? L’effet « charrue » aurait différencié dès le néolithique les rôles masculins (portés sur l’action et la force physique) des rôles féminins (portés sur la maison et la gestion familiale). Au mâle Moyen-âge, agricole et guerrier aurait succédé la tendre Renaissance. Dès la fin du 16ème siècle débute la « guerre des sexes » où les femmes cherchent à s’émanciper de la tutelle patriarcale par les salons des Précieuses ou les dérèglements des émeutières. Au 19ème siècle, la technique ramène la domination mâle et fait des femmes des névrosées hystériques (Flaubert, Zola, Freud…). Chez Freud, la femme a une psychologie marquée par le manque : l’envie du pénis. La crainte de l’homme est à l’inverse la castration. Ces préjugés théoriques vont durer jusqu’au féminisme des années 1960 qui, dans son excès, va contribuer à rééquilibrer les rôles.

Mais les études de psychologie ont montré que les bébés n’expriment déjà pas leurs émotions de la même manière. « Les garçons sont, dès les premiers mois, d’humeur changeante. Ils sont aussi plus difficiles à consoler. Les filles, en revanche, sont émotionnellement plus stables. Elles sourient et vocalisent avant et plus souvent que les garçons » p.43. Les bébés garçons sont plus agressifs en raison des hormones androgènes mais le comportement parental encourage aussi les écarts biologiques : les mères sont plus expressives avec leurs bébés filles ; dans l’enfance, elles diront plus volontiers « soit gentille » à leur fille – mais « défends-toi » à leur fils. Passé 1 an, le garçon va extérioriser son agressivité dans le choix de ses jouets : « Donnez un séchoir pour poupée à une petite fille, elle sèchera les cheveux de son ‘enfant’, parfois avec un certain sadisme. ‘Tu me brûles’, lui fait-elle dire. Quant au petit garçon, il a déjà transformé le séchoir en pistolet ! » p.53. D’où le ridicule de l’idéologie du « pas d’armes » chez les bobos naïfs. Mieux vaut encourager l’expression des émotions chez les garçons et les échanges entre filles et gars dans les jeux – que de prononcer des interdits ineptes en croyant, par là seul, avoir bonne conscience.

Car c’est de façon spontanée que les filles se mettent en petit groupe et les garçons en bande. Chaque communauté renforce ses propres tropismes, l’affectivité chez les filles et l’agressivité chez les garçons. « Il amène à recommander aux parents de veiller à ne pas exagérer l’effet des stéréotypes éducatifs. Filles et garçons, hommes et femmes, nos émotions seront plus variées si nous nous tournons vers l’autre sexe au lieu de rester entre nous » p.57. Les adolescents, en apparence rebelles, adoptent avec angoisse les stéréotypes sociaux les plus courants pour polir leur image sexuée : tendres cousines et machos volages. L’agressivité des mâles et l’anxiété des filles se renforce à cet âge, d’où l’intérêt de les avoir préparés durant l’enfance à se comprendre.

D’autant qu’une fois adultes, les réactions continueront d’être différentes. « On sait aujourd’hui que la testostérone, l’hormone mâle, émousse l’expression émotionnelle et inhibe les pleurs : un homme qui pourrait pleurer bouderait sans doute moins ! Mais c’est aussi le contexte culturel qui interdit au sexe masculin cette manifestation de sensiblerie mieux acceptée d’une femme. Le statut social joue également » p.79. L’homme se défend en projetant sur les autres et en rationalisant ; les femmes culpabilisent et pleurent plus volontiers. Anxiété pour les filles, troubles obsessionnels pour les garçons ; la dépression est beaucoup plus fréquente chez les femmes, mais la paranoïa chez les hommes (névroses féminines, psychoses masculines). Rumination féminine, vantardise masculine : là encore les hormones sont en cause, renforcées par les stéréotypes sociaux : les œstrogènes favorisent la dépression, les androgènes l’agressivité.

Ces écarts peuvent être réduits par l’éducation, mais surtout selon l’auteur par le développement en soi-même de son intelligence émotionnelle. Capacité socialement utile : « De fait, les vrais problèmes sur lesquels butent les spécialistes de l’intelligence aujourd’hui – résolution des difficultés en cas de buts multiples, prise de décision en milieu incertain, coordination de plusieurs systèmes intelligents – sont des problèmes dans lequel le facteur affectif semble toujours avoir une part » p.111.

Ni « mâle mou », ni « femme métallique », l’auteur ne prône en rien l’égalité réelle des sexes. Il consacre tout le chapitre 5 à faire la revue des idées reçues sur les comportements sexués concernant l’égoïsme, la passivité, la domination, la jalousie, la fierté, la diplomatie, etc. Il en vient à montrer qu’il s’agit le plus souvent de comportements différents – mais pour parvenir au même but. La femme n’est pas moins avide de pouvoir que l’homme, elle y parvient non par la confrontation directe mais par des voies plus discrètes ; elle met moins en avant son agressivité et son esprit de compétition, et plus ses facultés éloquentes, son intuition à comprendre l’autre et son goût pour les relations durables. Les femmes sont plus influençables par les autres, mais les hommes le sont par ce qu’exige leur statut social.

L’imagerie IRM montre des irrigations des parties du cerveau différentes entre hommes et femmes pour les mêmes tâches. Les hommes montrent des hémisphères plus fortement spécialisés que les femmes, d’où la difficulté de ces dernières à dissocier trop l’émotionnel du rationnel. Ces écarts sont confortés par la société et par l’éducation, qui voient mieux réussir les filles dans le verbal et l’empathie (littérature, psychologie) et les garçons dans l’intelligence spatiale et abstraite (maths, physique, architecture). Mais ce ne sont que des tendances moyennes et des stéréotypes sociaux, les études montrent aussi que les filles sous-estiment leurs compétences alors que les garçons, soucieux de leur image, les survalorisent.

Citant le professeur Gottman, l’auteur expose les quatre attitudes néfastes qui conduisent un couple au divorce : la critique acerbe, le mépris, l’attitude défensive et le repli sur soi. La gestion des émotions par chaque sexe, et notamment le « droit à la fragilité » pour les hommes, le respect des différences et l’écoute de l’autre, devraient éviter ces drames. « Apprendre à écouter les similitudes et les différences de nos sentiments représente la formule magique. Il faut favoriser l’harmonie de la raison et des sentiments » p.191. Car « Le secret de l’efficacité de ce dialogue nous a été enseigné par Socrate. C’est le désir d’apprendre de la personne avec qui nous nous entretenons. Tout le contraire de l’injonction : ‘réponds quand je te parle !’ » p.193.

Alain Braconnier, Le sexe des émotions, 1996, Odile Jacob Poche 1998, 211 pages, occasion €2.00 à 6.00

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Le cercle des poètes disparus de Peter Weir

Ce film culte des années 1980 a passé le temps. Il est certes un peu naïf et grandiloquent mais pose les questions de toute éducation : comment la société prépare-t-elle les futurs citoyens ? comment les parents voient-ils l’avenir de leurs garçons ? comment les jeunes envisagent-ils eux-mêmes leur vie ?

L’école Welton, en 1959, est un collège américain calqué sur le modèle aristocratique anglais, les traditions de la noblesse en moins : on y vient bourgeois privilégié et l’on en ressort futur bourgeois privilégié. Les bâtiments sont ceux de Saint Andrew à Middletown dans l’État du Delaware. Les quatre piliers de l’école sont : Discipline, Excellence, Honneur et Tradition. Il s’agit de préparer les concours d’entrée dans les universités prestigieuses et d’obtenir ensuite une carrière rémunératrice de notable : pas grand-chose à voir avec le gentleman.

Le récit cueille un jeune Todd, presque 17 ans (Ethan Hawke, 18 ans au tournage), admis à l’école à la suite de son frère aîné prestigieux. Il est placé dans la chambre de Neil, espoir de l’école et bon élève (Robert Sean Leonard, 20 ans au tournage, qui deviendra le James Wilson de la série Dr House). Son groupe de travail et d’amis joue au potache en moquant la devise de l’école : Travestis, Décadence, Horreur, Excréments. Mais prendre systématiquement le contrepied est-il une preuve de liberté ? Est-ce une « révolution » ? Pas du tout ! Quand l’esprit devient lion qui se révolte contre le devoir, dit Nietzsche, il ne fait que se révolter, il ne crée aucune valeur nouvelle mais reste esclave de sa révolte, tout comme les gilets jaunes. Pour opérer une véritable révolution, il ne faut pas se contenter de nier la tradition mais en recréer une, la renouveler. Seule « innocence et oubli » – apanage de l’enfant – en sont capables.

Le nouveau professeur de lettres, Mr Keating (Robin Williams), un ancien de l’école, veut épanouir leur esprit et les révéler à eux-mêmes, dans la grande tradition de l’Antiquité revue par le pionnier américain Henry David Thoreau. C’est toujours la même appropriation yankee de la culture des autres : l’affirmation que l’Amérique recrée l’humanité sur une terre nouvelle. Keating veut faire penser les jeunes gens par eux-mêmes, ce qui est dangereux dans une société corsetée de convenances et de rites mais surtout – en 1959 – obsédée d’obéissance. Pour cela, le professeur les fait juger de la préface du manuel littéraire officiel dans laquelle un éminent agrégé traite de la poésie comme de tonnes d’acier, en quantité et qualité – les élèves sont incités à déchirer les pages : la poésie ne se mesure pas, elle se ressent. Il en fait marcher trois dans la cour, pour faire constater qu’ils se mettent d’eux-mêmes au pas – et que les autres applaudissent en rythme. Il les incite à monter sur le bureau professoral chacun leur tour – pour voir le monde d’un œil différent. Il cite le poète Robert Frost : « Deux routes s’offraient à moi, et là j’ai suivi celle où on n’allait pas, et j’ai compris toute la différence » (The Road not Taken).

Les photos de classes du passé, affichées dans le hall de l’école, incitent à la réflexion : ces jeunes gens naïfs et gonflés d’hormones – tout comme les nouveaux – ont-ils vécu pleinement leur vie ? En 1959, la guerre mondiale n’est pas éloignée et la guerre froide bat son plein : les anciens ont-ils eu le temps de vivre ? D’où le Carpe diem antique, cueille le jour présent en français, saisis le jour en anglais, suce toute la moelle secrète de la vie en américain pionnier (Thoreau, Walden ou la vie dans les bois). Cette dernière expression est assez ambigüe pour des adolescents entre eux, volontiers nus aux vestiaires après le sport, mais le film n’effleure jamais l’homoérotisme pourtant inéluctable.

La matière littéraire les ennuie ? Le professeur fait du théâtre, s’accroupit pour leur chuchoter un secret, susurre Carpe diem derrière leurs oreilles, imite la voix d’acteurs de cinéma. Il fait le clown pour capter l’attention de l’auditoire. Il est original par rapport aux autres professeurs, passionné, il captive. Dans l’annuaire de l’école, il est écrit qu’il avait créé un cercle avec quelques condisciples, le Cercle des poètes disparus, pour s’évader de la pesante tradition cuistre. Ils se réunissaient le soir dans une grotte indienne près de l’école et déclamaient des poèmes d’auteurs perdus ou leurs propres œuvres. Ils se libéraient sur l’exemple de Thoreau et de sa promotion de la vie dans les bois. « Pas sûr que l’administration voie cela d’un bon œil aujourd’hui », leur dit-il cependant.

Les ados sont séduits, peu à peu ils se libèrent. L’un d’eux (Josh Charles), tombé amoureux de la fille de son correspondant (Alexandra Powers), ose lui téléphoner, braver sa brute de copain le capitaine de l’équipe de football américain du collège public, et l’emmener au théâtre. Pour se motiver, il a dessiné en rouge un éclair de superman sur sa poitrine nue.

Todd, astre mort après son frère supernova, est ignoré de ses parents qui lui offrent pour la seconde fois le même « nécessaire de bureau » pour son anniversaire. Il se rencogne dans sa solitude mais Neil, dans l’enthousiasme de sa jeunesse et l’affectivité qui lui donne du charisme, ne l’accepte pas et l’inclut dans la bande. Le professeur le fait sortir de lui-même devant tout le monde en le pressant de questions, lui fermant les yeux et lui tournant la tête : une poésie sourd naturellement de ses mots, à l’ébahissement empathique de ses condisciples.

Las ! Ni les parents, ni la société ne sont prêts à la liberté. Face au communisme, l’Amérique maccarthyste se renferme dans ses valeurs sûres, figées, contrôlées – tout comme en 1989 à la fin de l’ère Reagan. Les adolescents sont considérés comme des mineurs qui doivent être dressés, disciplinés à obéir. Plus tard, une fois adultes, ils « feront tout ce qu’ils voudront » – mais ce sera trop tard, ils seront formatés, à jamais abîmés. Le père de Todd veut qu’il suive les traces de son frère, sans considération de sa personnalité ; le père de Neil est socialement minable, alignant de façon maniaque ses deux mules au pied de son lit, et projette sur son fils unique sa revanche en soumettant son épouse à sa volonté. Malgré ses bonnes notes dans toutes la matières et l’estime de l’école, Neil est trop faible pour opposer sa passion à son père et n’ose pas lui dire qu’il a postulé et a été pris pour jouer Puck, le jeune sauvage espiègle dans Le songe d’une nuit d’été, pièce de Shakespeare qui va être montée en amateur. Cette passion d’enfance pour le théâtre n’a pas été suscitée par Mr Keating, mais renforcée par la maxime de cueillir le jour présent. Le jeune homme pourrait en même temps réussir son année et jouer la pièce, mais son père considère qu’il se disperse, que le théâtre n’est qu’une futilité pour efféminé et n’a aucune utilité sociale pratique : il veut que son fils intègre Harvard puis qu’il fasse médecine – autrement dit qu’il dirige sa vie sans discuter durant les dix prochaines années !

Par son intransigeance, il n’obtiendra ni l’un ni l’autre mais perdra tout. Neil brave les ordres stricts de son père et joue la pièce – c’est un triomphe mais le père, venu impromptu, l’emmène aussitôt à la maison, le retirant de Welton pour l’inscrire dans « un collège militaire ». Pas question qu’il cède à ses penchants pour le travestissement et devienne pédé ! Neil, désespéré, ne voit aucune issue à sa vie : il est piégé. Incapable de tenir tête, il ne trouve qu’une unique solution, radicale. Symboliquement, il ouvre sa fenêtre à l’air glacial de la nuit de plein hiver, caresse la couronne de branchages du lutin Puck, se laisse glacer torse nu par la nature aussi hostile que sa famille et la société, et va vers son destin. Il n’a pu revêtir le pyjama bien plié et conforme aux normes bourgeoises que sa mère sa placé sur son lit. Il refuse définitivement de revêtir les uniformes.

Une éducation à la liberté, sans tomber dans la licence, est-elle possible dans la société américaine vingt ans après 1968 ? Le film dessine à gros traits les parents qui en ont peur, la société impitoyable aux faibles et les jeunes qui ont volontiers la paresse d’être conformes malgré quelques frasques hormonales vite passées. Sont-ils en train de s’éveiller ou aspirent-ils au bonheur d’adapter sans cesse leur opinion, leur idéal, leur devoir à ce qu’on leur demande – dans le troupeau ? Les élèves « sont choqués », comme on dit aujourd’hui, du retrait de Neil mais la tactique du bouc émissaire est toujours efficace. La traître du cercle (Dylan Kussman) – qui a symboliquement les cheveux roux, comme Judas – avoue et signe tout ce que l’administration veut et il incite tous les autres à faire de même – ce qu’ils font, sauf un, celui qui a séduit la fille et a éprouvé le bonheur d’être libre parce qu’il savait ce qu’il voulait : lui est renvoyé – inadaptable, non conforme. Tout comme le professeur trop original, que le père de Neil accuse d’avoir perverti intellectuellement son fils par son enseignement. Tel Socrate, l’éducateur est condamné et boit la cigüe de quitter l’école sans recommandation.

Lorsqu’il vient chercher ses affaires personnelles dans sa classe où le directeur de l’école lui-même (Norman Lloyd) reprend en main les élèves et leur fait relire la préface de l’agrégé cuistre sur la poésie (guère différent de ceux qui sévissent dans nos manuels littéraires), le jeune Todd se lève et lui crie qu’il a dû signer mais ne croit pas à sa culpabilité. Comme le directeur se fâche et ordonne, il monte sur sa table… et (presque) tous les élèves le font à sa suite. Au revoir Ô Capitaine, mon capitaine ! Keating est ému et les remercie : les germes de son enseignement sont en train d’ouvrir les personnalités. Il n’a pas œuvré en vain.

DVD Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), Peter Weir, 1989, avec Robin Williams, Robert Sean Leonard, Ethan Hawke, Josh Charles, Gale Hansen, Dylan Kussman, Allelon Ruggiero, James Waterston, Norman Lloyd, Kurtwood Smith, Alexandra Powers, Touchstone Home Video 2013, 2h03, standard €7.98 blu-ray €17.83

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Ray Bradbury, Chroniques martiennes

Ce recueil de nouvelles raboutées en livre a pour fil conducteur l’invasion de « Mars » par les terriens. Mars est la quatrième planète de l’orbite solaire (la Terre est la troisième) et avant que Mariner IV en 1965 ne survole la planète, on pensait qu’elle ressemblait fort à ce que nous connaissons, mais dégénérée, morte. C’est pourquoi Ray Bradbury y situe sa chronique de l’espace. Elle est plutôt une planète fictive, une projection du désir humain d’aller coloniser l’espace.

Bradbury ne fait pas, selon ses dires, de la « science » fiction mais de l’irréel fantastique. Il y a en effet peu de science dans les Chroniques mais surtout de l’humanisme et de la philosophie. Ses Martiens aux yeux dorés et aux voix musicales ressemblent aux elfes de la littérature anglaise ; ils habitent des maisons à la grecque et boivent des nectars dans des vases de cristal. Les terriens quittent leur planète par goût de l’exploration scientifique et la perspective d’exploiter du minerai ; c’est alors le rôle des militaires et, comme nous sommes cinq ans après le nazisme et en pleine guerre froide, ces militaires (tous de jeunes hommes) sont plutôt frustes et patriotes. Ils agissent comme des scouts : feu de camp, bras sur les épaules, chants sous les étoiles et danses torse nu. Mais ils sont – évidemment – américains, donc de sales gamins lâchés sur un terrain de jeu : ils ne pensent qu’à saccager et détruire, jugeant tout ce qui diffère de chez eux comme une sauvagerie.

La première expédition sera expédiée par un Martien jaloux, sa femme ayant eu un contact télépathique avec les envahisseurs et se sentant elle-même envahie de chansons et de désirs nouveaux. La seconde expédition sera prise pour folie, les hommes circonvenus jusqu’à l’asile comme illusions hypnotiques. La troisième expédition, plus nombreuse, fera périr la plupart des Martiens de la varicelle, comme les Indiens jadis de la (petite) vérole. La quatrième engendrera une hypnose autodestructrice dans l’équipage.

Puis la masse des humains submergera la planète, les fusées « comme une nuée de sauterelles », installant partout des villes identiques à celles d’Amérique avec leurs immondes fast-foods. « Nous autres, gens de la Terre, avons un talent tout spécial pour abîmer les grandes et belles choses. Si nous n’avons pas installé de snack-bars au milieu du temple égyptien de Karnak, c’est uniquement parce qu’il se trouvait à l’écart et n’offrait pas de perspectives assez lucratives » (juin 2001). D’autres, plus écologiques mais moins nombreux, planteront des arbres pour augmenter le taux d’oxygène. Les Noirs américains, soumis encore à l’apartheid, ont vu une façon de se libérer et de jouer les pionniers sur une nouvelle planète. Tandis que la brigade des mœurs du politiquement correct à la mode McCarthy aux Etats-Unis impose jusque sur Mars l’éradication de tous les contes et livres sulfureux, comme ceux du sieur Edgar Poe : « tel ou tel groupe s’en mêlait, sous des prétextes politiques ou la pression d’associations variées, pour des préjugés religieux ; il y avait toujours une minorité effarouchée par je ne sais quoi, et une vaste majorité qui avait peur du mystère, du futur, du passé, du présent, peur d’elle-même et de ses ombres » (avril 2005). Cela n’a guère changé depuis 1950 !…

Les vrais Martiens « avaient su développer côte à côte la science et la religion, qui s’enrichissent mutuellement sans chercher à s’entredétruire » (juin 2001). Ils se cacheront dans les montagnes, se voileront d’illusion lorsqu’ils seront forcés au contact des humains, prenant alors toutes les formes. Comme celle du fils de 14 ans mort, qui revient, et que sa « mère » tuera une seconde fois par frivolité.

Il faudra qu’une guerre atomique vue jusque dans l’espace fasse griller la Terre pour que les néo-Martiens se rapatrient pour « revoir leur famille » et participer à la tuerie. Ne resteront que des solitaires, des pionniers à l’envers, dont l’homme qui a recréé sa famille morte de maladie en robots criants de vérité.

Plus une famille avec trois petits garçons qui a fait le chemin à rebours, fuyant la Terre et la guerre. Et peut-être une autre famille amie avec quatre petites filles. « La Science a été trop loin trop vite, et les gens se sont perdus dans un désert mécanique » (septembre 2005). Les Martiens, désormais, ce seront eux.

Lu à 14 ans, relu plus tard, et encore aujourd’hui, je reste fasciné par la prose poétique de ce livre. Son auteur est amoureux du monde et des espaces, toujours prêt à une vie meilleure, critique impitoyable des travers de « la civilisation » : la religion ou l’Hygiène mentale, la destruction prédatrice, la colonisation des indigènes, l’exploitation minière. Surtout américaine, surtout dans les années cinquante. Si la partie « fusées » et gadgets technologiques a bien vieilli, le message reste immuable. Un grand livre, musical, captivant.

Ray Bradbury, Chroniques martiennes (The Martian Chronicles), 1950, Folio 2002, 336 pages, €7.40 e-book Kindle €6.99

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Colin Dexter, Remords secrets

Cette treizième et dernière enquête de l’inspecteur Morse est un brin longue et retorse. La fin se fait attendre, même si le héros disparaît d’une crise cardiaque due à trop de bière et de whisky juste avant sa retraite.

Une infirmière bien roulée et qui aime le sexe est retrouvée chez elle morte, nue, menottée et bâillonnée ; elle n’a curieusement pas été « violée » – ou disons que les relations sexuelles usuelles n’ont pas cette fois été consommée. Son mari est gérant de fonds boursier à Londres et la trompe, leurs deux enfants sont adultes et travaillent, Sarah comme médecin spécialiste du diabète et Simon, sourd mais appareillé, dans une maison d’édition. Tout se sait dans ce village de l’Oxfordshire, et toutes les rumeurs vont au pub, où le patron sait tout – mais se tait.

Car trois autres crimes ont lieu presque aussitôt : Colin Dexter se déchaîne. Tous les cadavres sont liés mais qui est le coupable ? De témoignages en indices, l’inspecteur Morse, le sergent Lewis et le superintendant Strange vont aller d’hypothèse en hypothèse, croyant chaque fois capter la bonne… jusqu’à ce qu’un nouvel élément vienne tout remettre en  cause.

Le whisky Glenfidish aide-t-il à réfléchir ? Les neurones ont l’air un brin grillés car Morse devient lent, même s’il est plus intelligent que son sergent Lewis. Ironie plus qu’humour, désir sexuel plus que scènes de sexe, suggestions érotiques plus que causes – le roman reste dans la nuance, même si Roy, 14 ans (et demi) baise sa prof avec enthousiasme et ne peut avoir tué l’entrepreneur juché sur son échelle – bien qu’il le déclare on ne sait pourquoi. Et Morse amoureux de la victime a-t-il consommé le beau corps d’Yvonne après avoir été soigné par elle à l’hôpital ? Le sergent le soupçonne, Morse fait silence sur certaines preuves… le dieu des enquêteurs ne serait-il qu’humain ?

Tout le monde ment, presque tout le temps à presque tout le monde. Aller au-delà des apparences demande un talent que peu acquièrent.

En bref, rien n’est simple mais trouvera son agencement, réglé au millimètre, dans les ultimes pages de cette ultime enquête d’un inspecteur dans les ultimes heures encore de ce monde. Avant d’être repris à la télévision britannique dans une série de brillantes enquêtes sur sept saisons !

Colin Dexter, Remords secrets (The Remorseful Day), 1999, 10-18 2001, 415 pages, occasion €1.04

DVD Inspecteur Morse – L’intégrale – Saisons 1 à 7 + inédits – 33 épisodes, avec John Thaw, Kevin Whately, James Grout, Amanda Hillwood, Patricia Hodge, Elephant Films 2013, 56 h, €109.90

Déjà chroniqué sur ce blog : Colin Dexter, Mort d’une garce

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Egalité ou équité ?

Les gens confondent bien souvent les deux notions, dans une brume artistique née des lacunes de l’éducation. L’équité traite chacun selon ses particularités ; l’égalité traite tout le monde pareil. Dans un cas vous avez une attention, dans l’autre une globalisation.

Faut-il offrir à chaque personne ce qui lui est dû (équité) ou bien diluer l’offrande globale de façon arithmétique à part égale entre tous les sujets, les assujettis, les citoyens abstraits ? Il me semble que le « mouvement » des gilets jaunes s’inscrit dans cette confusion. L’Etat, dans sa grande abstraction, par la flemme de ses fonctionnaires décideurs et par le goût d’ouvrir le parapluie de la « neutralité », redistribue la manne de l’impôt sans tenir compte des particularités des ayants-droits. D’où le sentiment d’injustice de la plupart.

Les allègements d’impôt « pour la croissance » ont en effet été financés par la baisse des prestations « d’assistance » aux classes moyennes et populaires – qui arborent plus volontiers le gilet. Un article tout récent du sociologue Pierre Merle, paru dans La vie des idées, le montre bien. Si « les riches » payent plus sur leurs revenus, ils payent moins sur leur patrimoine – mais les épargnants modestes se voient laminés par le différé d’abolition de taxe d’habitation, la hausse de la CSG pour les retraités, la baisse des dotations sociales, la non-compensation de l’inflation pour les retraites et pour le Livret A – et le mauvais prétexte de « l’écologie » pour surtaxer carburant, électricité et automobile.

L’Etat français redistribue plus que les autres et, dans les statistiques, l’inégalité entre les plus riches et les plus pauvres y est moins forte qu’ailleurs. Mieux, elle s’est moins accentuée qu’ailleurs sur la dernière décennie malgré la mondialisation, l’essor des technologies et la crise financière. Mais les statistiques mesurent une masse et une moyenne, pas la dispersion des cas individuels. Globalement tout va mieux ; pour chaque groupe, c’est moins sûr.

Surtout lorsque la classe « moyenne » voit que les impôts qu’elle paye s’alourdissent alors qu’elle bénéficie de services en baisse ;  que les revenus qu’elle tire de son travail ne permettent plus de faire progresser son patrimoine comme avant, en tout cas moins que la classe immédiatement supérieure des plus aisés sans être « riches ». Quant aux « vrais riches », les ex-millionnaires aujourd’hui milliardaires, l’écart se creuse mais ils sont infiniment peu nombreux. S’ils attisent l’envie (et font rêver), ils ne constituent pas des rivaux en société : ils ont le talent sportif, artistique ou d’invention – ou sont héritiers. La classe « moyenne » ne ressent pas la jalousie de la classe populaire pour ceux qui « ont » ; elle exprime plutôt le ressentiment de ne plus pouvoir accéder à l’espoir de devenir un peu plus riche elle-même par le travail et par l’épargne – ce moteur de la démocratie. Elle paye (en proportion) autant d’impôts que les riches (qui en payent plus en volume) car les tranches d’imposition grimpent très vite, mais a besoin plus que les riches des services publics : écoles publiques, hôpitaux publics, transports publics, retraites publiques, aides publiques à l’emploi… Les vrais riches n’ont pas besoin de tout ça : ils peuvent se payer le privé.

D’où la rancœur de voir que « l’écologie » est un prétexte moral à leur faire encore plus payer de taxes sur leur mode de vie périphérique ou semi-urbain, sur la voiture, le chauffage, les vacances, les assurances obligatoires. La pression étatique les incite à quitter famille, campagne et pavillon pour rentrer en ville, où vivre en bobo sans voiture et en vélo, ayant peu d’enfant ou pas du tout en DINO (double income, no kids), prenant le TGV ou l’avion pour les congés et faisant livrer ses courses par Internet. Et ils n’ont pas leur mot à dire, le politiquement correct des intellos pilonnant les médias consentants pour déterminer le Modèle auquel se conformer. Les politiciens suivent le vent (comme d’habitude) et concoctent lois et règlements pour formater les comportements (bio, tri, transports électriques, patinettes et vélos n’importe où sur les trottoirs, à contresens des voies – mais 80 km/h sur les routes moyennes, interdiction progressive de tout diesel et des herbicides, taxe carbone, etc.). Le compte n’y est pas.

Dans cet égalitarisme, il semble y avoir des gens (les urbains hédonistes des métropoles) plus égaux que les autres devant la loi (uniforme partout et pour tous). Ce ne sont pas « les pauvres » qui endossent le gilet jaune : eux habitent les taudis des villes ou les cités des banlieues, ils ont des aides sociales et pas d’impôts. Ce sont les classes moyennes, surtout inférieures, qui ont la hantise de déchoir de leur position sociale et régresser, qui manifestent. Le terreau du populisme, terme générique qui englobe les volontés de « changer de voie » d’extrême-gauche et d’extrême-droite – mais dont on voit aujourd’hui, selon les enquêtes de terrain, que l’aspect conservateur, « réactionnaire », porté à droite, l’emporte sur le reste. En cas de « crise », le réflexe est de se protéger : ce qui fit il y a moins d’un siècle le lit du fascisme. Il ne faut pas avoir peur du mot : il faut examiner les faits.

Un « grand » débat national changera-t-il les choses ? Il permettra d’éclairer, de parler, d’approfondir – à condition d’y participer. Permettra-t-il d’adapter la redistribution, de corriger le « tout le monde pareil » et autre « je ne veux pas le savoir », typiques du traitement de masse de l’Administration à la française ?

Rien n’est moins sûr.

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Mia Leksson, Dark web

A la pointe de l’actualité et des fantasmes à la mode, ce thriller maladroit mais efficace évoque l’informatique, la surveillance généralisée, le web profond, les réseaux sociaux, la pédocriminalité, les enlèvements d’adolescentes, les start-ups, la finance, les requins, le sexe… En bref tout ce qui fait mouiller ou bander en notre époque qui ne sait plus sur quel sein se dévouer.

Une jeune fille aux « petits seins naissants offerts » (p.3) se défenestre lorsqu’elle s’aperçoit que son torse nu est publié sur le net. Pourquoi ne s’accepte-telle pas ? Pourquoi a-t-elle pris ces photos si elle les considère comme porno ? Pourquoi a-t-elle fait « confiance » comme un bébé à ce garçon virtuel seulement rencontré sur « les réseaux sociaux » ? On ne sait pas – c’est comme ça. Comme elle a honte, elle se défenestre. Une vague explication sur une demi-ligne. Les personnages de ce thriller ne sont pas réels mais des images figées, des corps jeunes donc « forcément désirables » selon la panoplie des réactions de Pavlov que les auteurs veulent infliger aux lecteurs (forcément bestiaux).

Il s’agit du second suicide en quelques mois d’adolescente pour les mêmes motifs (et l’on répète le tchat, les petits seins, le mignon ado aux dents du bonheur en face, le rendez-vous…). Etat d’âme, échange solitaire avec un ado mâle un peu plus âgé rencontré sur les forums, demande de photos déshabillées, rencontres forcées qui finissent par une disparition – et voilà l’engrenage.

Léo – prénom à la pointe de la mode – est le grand frère de 20 ans de Sybille – au nom de pythie. Il se lance dans l’enquête, bien que sous les ponts parce que son père s’est barré en Australie et que sa mère n’assume pas et déprime – ce qui est une fois encore une fois à la pointe de la mode chez les bobos élevés sous l’amer depuis 1968. Léo rencontre Rebecca, une sorte de Barbara aussi fêlée et fragile que la chanteuse, mais qui a monté avec deux copains une start-up : FunBox. C’est un réseau social réputé « inviolable » duquel on ne peut télécharger ni même copier les photos qui y transitent, effacées automatiquement au bout de quelques heures. La confidentialité donne confiance, au point d’en oublier toute responsabilité. Les ados sont-ils si cons ?

Sauf que… c’est bien par le réseau FunBox que les très jeunes filles on tchaté avant de disparaître. Y aurait-il une faille dans le merveilleux système ? Un traître dans la maison ? L’entreprise a connu un démarrage foudroyant et a eu besoin d’argent. Un financier est donc intervenu, un ancien flic, pour trouver des apporteurs de capitaux. Dont un ancien du porno ayant fait fortune dans les années baise (entre mai 68 et le sida), désormais reconverti dans les spectacles plus honorables. Mais il a toujours le goût des « fêtes » où l’alcool coule à flot, les substances hypnotiques circulent, et où de très jeunes filles dansent nues avant de se prêter aux pénétrations. Tout est légal, ou presque. Car le « mur des disparitions » d’adolescents se rempli à la Crim.

Léo va galérer en informatique, soudoyer un juge, baiser la présidente de la start-up, aider financièrement sa mère, se faire tabasser, échapper à la mort, cambrioler un expert – et enfin trouver la faille et venger sa sœur. C’est mal écrit : est-ce que vous jetez votre eau bouillante « dans » le Nescafé, vous ? Moi je le jette « sur » – mais la langue française n’est pas le fort des auteurs. Car Mia Leksson n’existe pas, chimère improbable d’une Suédoise scénariste et d’un Français romancier du polar. D’où l’impression de scénario de série télé couché brut sur le papier, aux personnages sortis tout droit de fiches sans âme où les réactions sont programmées comme dans un jeu vidéo. Nous sommes loin de Simenon ou d’Indridason, encore plus loin de Millénium.

Vous n’apprendrez rien ou presque sur le Dark web ni sur les pièges de l’informatique ; vous n’assisterez à aucune scène de sexe torride ni de torture sur mineur ; vous ne saurez rien des arcanes de la finance internationale. Mais vous sera livrée une recette de Martini dry (piquée sur le net) et – au final – vous ne vous ennuierez pas malgré le style parlé médiocre. Même si vous avez assez vite, comme moi, trouvé le coupable (pas trop bien caché), le thriller est bien découpé et l’action prend du rythme sur la fin.

Mia Leksson, Dark web, 2016, City pocket 2018, 447 pages, €8.20 e-book Kindle €5.99

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Troy Blacklaws, Karoo boy

Premier roman sud-africain d’un auteur né en 1965, l’histoire en courts chapitres trace en pointillés l’initiation d’une enfance brutalement passée à l’âge d’homme. Il est midi sur une plage du Cap, un couple et ses deux enfants joue au cricket avec l’oncle et son gamin. L’instant d’après, l’un des garçons gît sur le sable, la tempe défoncée par la balle lancée par le père. Il est mort et tout bascule. Son jumeau Mardsen n’est plus, son père disparaît, sa mère décide de déménager de la ville côtière vers le désert intérieur, le Karoo. Fin de l’enfance.

Le veld, c’est le bled, les gens y sont sauvages et irascibles, l’apartheid y est plus dur, les gros cons de petits Blancs défoncés à la bière s’amusent à tirer au fusil sur les chats des Noirs ou les battent à coup de pelle sur le seul soupçon d’avoir mis le feu à la prairie. Le collège ne tolère que les crânes rasés et considère les surfeurs du Cap comme des moffies (pédés). Les garçons sont chargés en cours d’éviscérer des lézards et d’égorger des lapins blancs vivants avant de les disséquer. Pas de mauviettes chez les suprématistes blancs ! Comment tuer son kaffir (nègre) quand la guerre civile surviendra, si l’on tourne de l’œil devant le sang de la bête ?

Douglas, le jumeau déjumelé, le fils orphelin de modèle masculin, doit se débrouiller tout seul. Sa mère reste dans sa peinture, ses condisciples tiennent plus du côté con que disciples. Il n’y a guère qu’un vieux Noir employé à la station-service, Moses, avec qui bricoler les bagnoles et parler du sens de la vie. Pour les travaux pratiques, Marika la voisine de son âge, vadrouille à bicyclette dans le veld et nage nue ; elle s’offre à lui juste avant d’être envoyée en pension.

Le style est direct et descriptif, minimaliste, avec ce côté efficace de la littérature anglo-saxonne aux confins de l’ex-empire. Les émotions sont prises comme des données, le travail de l’écriture s’est efforcé de supprimer le maximum de mots. C’est brut et violent, âpre comme un whisky malté, dans le ton féroce des dernières décennies de l’apartheid où déjà, les Blancs se partageaient entre libéraux de la côte apprivoisés à la cohabitation avec les Noirs, et les arriérés de l’intérieur qui en rajoutaient dans le racisme ordinaire.

Malgré l’abus par le traducteur des termes et expressions afrikaans, parfois non traduites dans le glossaire de la fin qu’il est pénible de devoir si souvent consulter, j’ai aimé cette expérience humaine. Pour la pudeur du style, pour les mots au scalpel, pour le complet désintérêt de l’auteur pour son « effet » médiatique, je me suis délecté de ce livre – un roman contemporain qui raconte une histoire.

Sélection des 20 meilleurs livres 2006 de ‘Lire’, 2004

Troy Blacklaws, Karoo boy, Points Seuil 2008, 252 pages, €6.70

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Karl Marx par Raymond Aron 3 – les objections

Nous avons noté, au fil des notes, quelques objections qui venaient de l’observation des faits, méthode que Marx pratiquait assidûment et qu’il aurait goûtée. Raymond Aron avait ses propres objections, plus fondamentales, que nous présentons ci-après.

Il voit dans l’œuvre publiée de Karl Marx trois équivoques :

Différentes interprétations naissent des relations entre la philosophie et la sociologie de Marx.

Ce dernier est venu en premier de la philosophie, avant d’aborder la sociologie politique et enfin l’économie. Son analyse économique ne peut que se ressentir des prémisses nettement plus philosophiques que scientifiques. Notamment cette notion de « fin de l’Histoire » qui vient tout droit de Hegel. Si le sujet historique pense l’histoire en fonction de sa situation matérielle, pourquoi les interprétations des marxistes ou du prolétariat serait-elle plus « vraies » que d’autres ? L’individu est dans une situation contradictoire : comme citoyen il participe à l’Etat, c’est-à-dire à l’universalité ; mais comme membre de la société civile, il est enfermé dans des particularités. L’homme « total » serait celui capable de tout faire, pas mutilé par la division du travail mais aussi citoyen constamment mobilisé. Vouloir « résoudre » cette contradiction, n’est-ce pas participer à l’illusion totale de la Cité de Dieu selon (mode religieux) saint Augustin ou selon (mode laïc) Hegel ? Avec les dérives connues en 1793 puis dans la Russie de Lénine ?

Le travail est considéré par Marx comme essence de l’homme (à la suite de la Bible, punition d’Adam et Eve chassés du Paradis – ce qui n’a rien de “scientifique”). Mais au lieu que le travail soit l’expression de l’homme lui-même, tout entier, il se voit dégradé en instrument, en moyen de vivre, par la division du travail capitaliste. L’idéal de Marx serait-il celui de l’artisan – qui accomplit tout le processus de production ? Auquel cas, cette vision issue de la philosophie romantique allemande (et reprise par nombre d’écologistes d’aujourd’hui), serait bien passéiste, inadaptée au monde complexe de la technique. Une autre interprétation ne verrait l’homme vraiment libre qu’en dehors du travail (d’où le tropisme social-démocrate de réduire les heures légales). Mais la simple substitution d’un mode de propriété à un autre réduit-elle l’aliénation ? L’expérience des régimes socialistes réels prouve bien que non.

Quelle est donc la nature de la loi historique ? Pour certains, les objectivistes, l’histoire doit se réaliser, donc le régime capitaliste est condamné à terme – mais on ne sait ni quand ni comment. Pour d’autres, les dialectiques, le monde historique et la conscience qu’on en a sont en interactions. Les intellectuels (Sartre, Merleau-Ponty) ou les caciques du parti Communiste (à la suite de Lénine) se veulent l’avant-garde qui fait prendre conscience des conditions du réel et permet de le changer. Mais cette dernière conception « laisse sans réponse la question : comment déterminer l’interprétation globale, totale et vraie ? Si tout sujet historique pense l’histoire en fonction de sa situation, pourquoi l’interprétation des marxistes ou du prolétariat est-elle vraie ? Pourquoi est-elle totale ? ». Lénine a résolu la question à sa façon : par le droit du plus fort. Le « je suis au pouvoir, donc j’ai raison » a été le tropisme de tous les gouvernements socialistes, même non communistes. En témoigne cet aveu d’André Laignel, député mitterrandiste en 1981 : « vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaires. » Ce qui n’a rien de démocratique, encore moins de « scientifique ».

Il y a justement contradiction entre la pensée de Marx qui se veut « scientifique » et ses impératifs tels que l’action révolutionnaire. Doit-on l’interpréter selon Kant, distinguant la loi scientifique de l’impératif moral ? En ce cas, vouloir le socialisme n’aurait rien de scientifique mais tout de philosophique. Ou interpréter selon le monisme total de Hegel (qui l’a emporté chez les épigones de Marx) ? Auquel cas, le sujet qui comprend l’histoire est engagé dans l’histoire elle-même et conduit, par une dialectique nécessaire, à la volonté de changer la société. Mais la dialectique a des ratés : la longévité des caciques du parti qui s’accrochent au pouvoir : Brejnev, Mao, Castro, Poutine… La dialectique se réduirait-elle à la biologie, le choix n’étant ouvert que par la mort des vieux ?

Différentes interprétations naissent selon les définitions plus ou moins dogmatiques que l’on donne aux notions marxistes.

Par exemple, la superstructure (les institutions, le droit, l’idéologie) est-elle « déterminée » ou « conditionnée » par l’infrastructure (l’économie et les rapports de production) ? Un conditionnement n’est pas un déterminisme et la plus ou moins grande contrainte peut ouvrir des « champs de force » où la discipline trouve une certaine autonomie par rapport à ses déterminants (ce fut le terrain de chasse privilégié de Bourdieu).

L’assimilation entre une bourgeoisie développant des forces de production à l’intérieur de la société féodale et un prolétariat développant des forces de production à l’intérieur de la société bourgeoise est sociologiquement fausse : la bourgeoisie sous les aristocrates était une minorité exerçant des fonctions sociales nouvelles (notamment industrielles et commerçantes, que les aristocrates ne pouvaient exercer sans déroger à leur honneur) ; le prolétariat est une majorité (pas une minorité) et ne crée aucune force de production nouvelle (ce sont toujours les éduqués – donc « bourgeois » selon le classement marxiste – qui en créent).

Différentes interprétations naissent des relations entre économie et sociologie.

L’influence de la tradition philosophique allemande sur la société est forte chez Marx. Hégélien repenti, Marx reste conditionné par le cadre rationaliste, hiérarchique et finaliste de cette conception du monde. « Le problème philosophico-historique originaire de la pensée de Marx sera donc de savoir à quelles conditions le cours de l’histoire peut réaliser la vocation de l’homme telle que l’a pensée la philosophie hégélienne. » Le devenir de l’histoire a pour Marx une fin (sortir l’homme de son aliénation), mais cette finalité n’est en rien inscrite dans le mouvement matériel de l’histoire. Celle-ci est en effet conditionnée par les rapports des hommes entre eux, dont l’économie est la base. Aucune économie amenée à privilégier la croissance ne peut donner aux travailleurs la totalité de la valeur qu’ils produisent : ce serait en défaveur de l’investissement et des capitaux aventureux qui soutiennent l’innovation. Il y a donc plus critique morale (comment partager le gâteau) et finalité quasi religieuse (la fin de l’histoire pour cause de baisse tendancielle – non prouvée – du taux de profit) qu’analyse scientifique de l’économie. Reste l’économie de non-croissance (adulée des écolos) – soit la simple gestion de l’existant. Mais alors, quid des exaspérations des groupes d’intérêt pour partager un gâteau cette fois limité ? Ce serait la guerre de tous contre tous, la loi du plus fort, le giletjaunisme exacerbé des déclassés marginalisés – en bref du pur Hobbes – bien loin de la générosité désaliénante de Marx…

Le problème des relations entre régimes politiques et régimes économique : « A mon sens, c’est surtout sur ce point que la sociologie de Marx est la plus vulnérable à la critique », écrit Raymond Aron. L’Etat est considéré comme l’instrument de domination d’une classe. Entre la société antagoniste et la société non antagoniste future s’interpose la dictature du prolétariat, « dernière classe » de l’histoire. Mais deux représentations existent chez Marx : 1/ la tradition jacobine où le pouvoir absolu appartient au parti des masses (ce que voudrait bien Mélenchon et certains gilets jaunes), et 2/ l’expérience de la Commune de Paris qui a beaucoup séduit Marx comme disparition de l’Etat centralisé. Or l’Etat n’est pas amené à disparaître dans les grandes sociétés complexes. Les associations libres ou les soviets ne sont pas au niveau requis pour administrer les échanges mondiaux, les pandémies, les négociations sur le climat et ainsi de suite. Une forme d’Etat subsistera forcément, alors subsisteront aussi des antagonismes entre groupes d’intérêts en compétition pour le pouvoir. C’est ce qui s’est toujours passé sous les régimes socialistes réels (dont le soviétique). « Un type d’antagonismes disparaît, non tous les antagonismes possibles. » L’ordre politique ne peut donc être réduit à l’ordre économique car le problème de la politique est de déterminer QUI gouverne, comment choisir les gouvernants et comment le pouvoir est exécuté et contrôlé.

Marx « a tendance à penser qu’une classe ne peut pas voir le monde autrement qu’en fonction de sa propre situation. » Il s’agit pour lui d’une conscience fausse. Comment dépasser, alors, cette conscience bornée pour accéder à l’universel de la science et de la vérité ? Pourquoi une idéologie – fût-elle marxiste – pourrait-elle être supérieure à une autre ? Contrairement aux marxistes (il n’est pas sûr que Marx ait pensé de cette façon), il importe de ne pas réduire toutes les significations. Toute façon de penser n’est pas « de classe » : le savoir scientifique ou la création artistique, contrairement à ce qu’affirment les brouillons de Marx, transcendent leur contenu de classe. La science est valable pour tout le monde et il n’y a que Staline avec son Lyssenko qui ait cru que l’idéologie suffisait à changer volontairement les lois de la nature.

Pour Raymond Aron, il y a eu trois grandes crises de la pensée marxiste :

  1. Le révisionnisme de la social-démocratie allemande avec Edouard Bernstein. Il affirmait que les antagonismes de classe ne s’exaspéraient pas, que les concentrations capitalistes ne se produisaient ni aussi vite ni aussi complètement que prévu, et que la dialectique historique n’avait pas la complaisance de réaliser la révolution.
  2. Le bolchevisme de Lénine a forcé l’histoire en Russie par un coup de main de quelques-uns. Il a donc proclamé sa victoire comme une révolution prolétarienne pour s’en justifier. Mais le pouvoir issu de ce coup de force est-il une dictature DU prolétariat ou SUR le prolétariat ? Le pouvoir du parti peut-il être le pouvoir « du prolétariat » – quand elle a lieu dans un pays non-industrialisé où les prolétaires sont une toute petite minorité ? A l’inverse, dans les pays développés où le prolétariat est majoritaire, c’est une nette tendance à la social-démocratie qui s’est dégagée – pas la dictature de classe (Allemagne, Scandinavie, Angleterre, etc.).
  3. La social-démocratie scandinave ou britannique est-elle un moyen terme entre une société libérale et une société socialiste totalitaire ? Grande question technocratique des années 1960, vers laquelle penchait Raymond Aron. Elle est aujourd’hui en crise en raison des prédations de la finance, égoïsme puissant. Réalise-t-elle ce que Marx aurait voulu ?

Personne ne peut répondre pour lui, et lui n’a pas de réponse dans ses œuvres pour notre siècle. Ses analyses des situations concrètes restent incomparables (‘Le 18 Brumaire’ par exemple) et trouvent encore leur application aujourd’hui (la loi Hadopi). Mais sa théorie philosophique sur l’histoire n’est qu’une croyance, dont les tentatives d’applications forcées ont été un échec humainement terrible (combien de millions de morts en URSS sous Staline, en Chine sous Mao, au Cambodge sous Pol Pot, en Corée du nord sous Kim Il Sung, à Cuba sous Castro ?).

Un demi-siècle après Raymond Aron, nous pouvons ajouter une quatrième crise de la pensée marxiste : la chute du Mur de Berlin et l’écroulement de l’URSS. Si les dissidents des années 1960 et 70 étaient surtout des contre-exemples pour les intellectuels et les bobos, le vote massif avec leurs pieds en 1989 des Allemands de l’est – cette « vitrine du socialisme avancé » – a touché le populaire en profondeur. Le marxisme politique a clairement échoué. Il reste à son étiage habituel en démocratie, entre 3% (en France) et 20% (en Russie) selon les nostalgies.

Le socialisme est un idéal politique, discutable démocratiquement : il n’a rien de scientifique. L’économie ne détermine pas complètement la politique. Ne pas le comprendre empêche d’analyser les réalités. Le socialisme français devrait quitter les gloses marxistes pour retrouver ses racines : elles datent de 1789 et sont politiquement libérales. Monique Canto-Sperber avait fort bien analysé ces origines du socialisme d’avant dérive totalitaire, dans ‘Les règles de la liberté’. Par tabou idéologique venu d’une gauche infantile, crispée sur ses zacquis idéologiques (et qui en crève), ce livre n’a pas été réédité. Pas de quoi livre ultérieur, ‘Le libéralisme et la gauche’, regauchise son propos tout en masquant les idées sous le jargon, il est moins convainquant que le précédent.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, €18.00 e-book Kindle €12.99

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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Danse avec les loups de Kevin Costner

Il y a quasi trente ans naissait un grand film écolo à la gloire de l’Amérique avant les Blancs. Tiré d’un scénario devenu roman de Michael Blake paru en 1988, ce western aux sept Oscars, trois Golden Globes et l’Ours d’argent, donnait des Yankees une vision de barbares incultes et plus sauvages que « les sauvages » qu’ils traquaient dans les grandes plaines. C’est caricatural, un brin naïf (et un peu long), mais pas faux. La « civilisation » ne s’est imposée que par la force – et toute force est barbare car qui réfléchit trop est porté à négocier, nuancer, se fondre.

C’est justement le cas du lieutenant nordiste John Dunbar (Kevin Costner) lassé de la guerre de Sécession, de la destruction des autres, des bêtes et de la nature. Blessé à la jambe, il entend les chirurgiens du front dire qu’ils leur faut la couper – il s’enfuit ; attendant la reddition des sudistes, il décide de mourir en beauté mais les soldats désorientés le ratent tous – ils sont massacrés ou faits prisonniers ; soigné par le chirurgien du général qui admire sa bravoure, il est décoré mais reste au grade de lieutenant – il demande à être muté sur la Frontière pour échapper aux mauvais souvenirs ; le major qui l’accueille dans le Dakota du sud est un cynique dépressif qui se suicide juste après son départ – rien à faire de la Frontière ; le poste qu’il prend a été abandonné et les soldats sont devenus déserteurs ou ont été tués – il ne sert à rien.

Il s’installe donc seul – pionnier des pionniers – avec ses provisions et sa cargaison de fusils, accompagné de son fidèle cheval, Cisco, échappé comme lui par miracle aux balles sudistes. Il apprivoise un loup solitaire comme lui qu’il surnomme Deux chaussettes (Two socks) en raison de deux pattes blanches. Il lie connaissance avec les Sioux qui, d’abord, tentent de lui voler son cheval, puis de le faire fuir : ils ont peur de revoir les Blancs s’installer et piller leur territoire de chasse. Car le Blanc est un rapace qui ne pense qu’au fric : il massacre les bisons juste pour leur peau, laissant le cadavre dépecé sans le manger ; il abat les arbres pour faire des cabanes ; il traque l’Indien comme une bête sauvage. Ceux-ci ont combattus les Espagnols de la découverte (dont il conservent un morion), contenus les Mexicains, limités les Texans : mais qu’attendre de la suite ?

Dunbar finit par convaincre Oiseau bondissant, chamane (Graham Greene), et Cheveux au vent, guerrier (Rodney A. Grant), mandatés par le chef Dix Ours (Floyd Westerman) pour connaître ses intentions. Il s’invite au campement de tentes lorsqu’il découvre une jeune femme surnommée Dressée avec le poing (Mary McDonnell), blessée pour avoir voulu en finir après la mort de son époux sioux. C’est une Blanche nommée Christine, adoptée enfant par Oiseau bondissant après que sa famille eut été massacrée par les Pawnees. Le film concède aux préjugés que tous les Indiens ne sont pas civilisés : si les Sioux ont une culture, les Pawnees sont restés barbares.

Le lieutenant se dépouille progressivement de son uniforme militaire pour redevenir un homme et se vêt en sioux. Un soir, il entend la charge des bisons qui passent en horde dans leur migration. Il en informe le campement comme un messager du ciel. Il est dès lors adopté et participe à la chasse, où il sauve in extremis un jeune sioux de 14 ans, Sourit beaucoup (Nathan Lee Chasing His Horse), que charge un bison blessé. Il fait dès lors partie de la tribu sous le nom de Danse avec les loups parce que les Indiens ont remarqué qu’il jouait avec Deux chaussettes, et il ne songe plus à sa mission sans objet ni à l’armée qui l’a abandonné.

Il se marie avec Christine « Dressée » après que son père adoptif ait levé son veuvage sur les instances de sa femme qui comprend mieux que lui. Il avoue au chef Dix ours que les Blancs vont venir, innombrables comme les étoiles du ciel – allusion à Abraham à qui Dieu a dit que sa descendance serait de même. Le campement est donc déplacé dans les montagnes pour l’hiver.

Mais Danse avec les loups, qui a découvert la culture sioux, n’oublie pas sa propre culture. Il cherche donc à récupérer son journal, rédigé dans sa solitude et qu’il a laissé comme témoignage au « fort » composé de deux cabanes dans la plaine au bord d’un cours d’eau. Las ! lorsqu’il parvient aux abords, il découvre un escadron de tuniques bleues installé dans des tentes : cette relève qu’il a attendu des mois en vain. Vêtu en sioux, il est pris pour un Indien et son cheval est tué. Considéré comme traître pour avoir pactisé avec l’ennemi, il est enchaîné et emmené ; son loup qui le suit est tué. Il plaide sa défense en citant son journal, mais un illettré s’en sert comme torche-cul. Décidément, « la civilisation » se révèle une fois de plus comme la plus barbare.

Il est délivré par ses compagnons sioux et Sourit beaucoup tue son premier ennemi, deux fois plus grand et plus épais que lui. Dunbar redevient Danse avec les loups et rejoint les Sioux. Mais, comme il sait que les barbares de sa civilisation vont le traquer sans relâche, il décide de quitter le campement pour ne pas susciter de représailles ; sa compagne le suit et Sourit beaucoup lui rend son journal qu’il a trouvé flottant sur la rivière lors du coup de main pour le délivrer. Muni de ce témoignage, John Dunbar, ex-lieutenant, croit pouvoir défendre sa cause auprès de l’armée et des autorités fédérales. Mais rien n’est moins sûr et les soldats qui s’avancent dans la forêt, guidés par un traître Pawnee, aperçoivent déjà le campement…

L’acteur-réalisateur Kevin Costner a un grand-père a demi Cherokee et sa seconde femme s’appelle Christine. Le livre va-t-il sauver la culture ? Peut-être pas celle des Indiens, encore que – mais celle des Yankees peut-être s’ils s’élèvent (enfin) à la connaissance. Tel est l’espoir distillé par le film il y a trente ans.

Avec l’élection du paon vantard à la Maison blanche, il s’avère que c’est encore vraiment très loin d’être gagné !

DVD Danse avec les loups (Dances with Wolves), Kevin Costner, 1990, avec Kevin Costner, Mary McDonnell, Graham Greene, Rodney A. Grant, Floyd Red Crow Westerman, Pathé 2004, 3h44, standard €8.50 blu-ray €21.12

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Karl Marx par Raymond Aron 2 – le Capital

Marx est, selon Raymond Aron, « avant tout l’auteur du Capital », dont seul le Livre premier a été publié par lui (les deux autres sont restés des brouillons inachevés, publiés ensuite par Engels). Partant de la philosophie, passant par la sociologie politique, Marx se veut économiste scientifique héritier du courant anglais. Les lois économiques capitalistes ne sont pas pour lui universelles mais liées à un régime économique particulier. Tout régime économique ne peut être pris qu’en regard de sa structure sociale, insérée dans l’histoire (Marx est ici héritier du rationalisme de Hegel).

L’essence du capitalisme est la recherche du profit avant tout. La raison à cela est qu’il est fondé sur la propriété privée des moyens de production et qu’il incite à l’appât du gain.

Elevons ici une objection (que Raymond Aron, pris dans l’ambiance unanimiste de son temps, ne formule pas) : Marx fond en un seul concept capitalisme et régime de domination politique fondé sur l’économie. C’est sa méthode philosophique d’embrasser le tout, mais un analyste scientifique se doit de distinguer l’outil de son utilisation – et la philosophie n’est pas « scientifique ». Le capitalisme au sens strict est une méthode de gestion efficace qui consiste à produire le plus et le mieux avec le moins en capital, en matière et en compétences. L’origine du capital et l’appropriation du profit ne sont pas du ressort de cet outil d’efficacité. Marx appelle ‘capitalisme’ l’outil et son usage, ce qui n’est pas scientifique. C’est l’idéologie libérale, qui est celle de la bourgeoisie, qui fait du désir individuel la mesure de toute chose, donc de la propriété privée du capital et de l’incitation du profit un « bien ». Rien n’empêcherait un groupe associatif, menés par une autre idéologie, par exemple le souci collectif écologique, de produire le mieux avec le moins – par souci d’empreinte humaine minimum sur l’environnement. Le capitalisme serait alors un outil utilisé pour d’autres fins que l’appropriation privée. Mais il demeurerait cette technique issue de la comptabilité (et qui remonte aux Etats antiques d’Asie pour raisons fiscales et militaires) de produire aux moindres coûts – sachant que tous les coûts sont à considérer (y compris humains et environnementaux).

Pour Marx, tout rapport d’échange de marchandises serait un rapport d’égalité. En revanche, quand l’échange est constitué d’argent (tout en portant sur in fine la marchandise), le rapport devient inégal, il recherche du surplus d’argent : le profit. Marx élabore donc une théorie de la valeur, une théorie du salaire et une théorie de la plus-value.

  • La valeur de la marchandise serait proportionnelle à la quantité de travail nécessaire à la produire, tout en oscillant selon l’offre et la demande.
  • La valeur du travail se mesurerait comme toute marchandise. Le salaire est un minimum vital qui varie suivant les époques (les marchandises dont on a besoin pour survivre), avec un aspect social et psychologique (relatif au niveau de vie acceptable et au souci de tenir son rang dans son milieu).
  • La plus-value serait la quantité de travail non payée aux salariés, captée par l’entrepreneur, pour payer l’Etat, ses actionnaires et lui-même, après la rémunération des employés, des impôts et des investissements de production et d’innovation. Le ratio plus-value/valeur ajoutée mesurerait le « taux d’exploitation ». Il y a hausse de la plus-value quand la durée du travail ou l’intensité du travail (la productivité) augmente sans que les salaires bougent.

Comme le taux de profit est remis en cause par la concurrence, le moteur du capitalisme est l’innovation. Elle permet de produire plus avec moins et reconstitue, pour le temps limité du brevet, un monopole hors d’atteinte de la concurrence.

Ici s’arrête le Livre premier du Capital’, seul publié par Marx lui-même. Les Livres 2 et 3 l’ont été par Engels sur les brouillons de Marx et contiennent nombre de contradictions. Marx y esquisse une théorie macro-économique sur l’innovation, une théorie des crises cycliques fondée sur la concurrence, une théorie sur le devenir du régime économique capitaliste fondée sur la baisse tendancielle du taux de profit. La concurrence permanente oblige à innover pour être toujours en avance d’un potentiel de profit. Mais le rattrapage des concurrents exige d’être plus compétitif, donc de prélever une plus-value croissante sur la part ajustable des coûts que sont les salaires. La baisse du pouvoir d’achat engendre surproduction, ce qui aboutit aux récessions périodiques où les faillites permettent d’assainir le paysage des producteurs. Marx théorise une baisse tendancielle du taux profit qui devrait aboutir à la paupérisation croissante du plus grand nombre, ce qui inciterait à changer de régime par une révolution. Ce qui n’est pas avéré depuis qu’il l’a écrit.

Depuis un siècle et demi que cette théorie a vu le jour, aucune révolution politique ne s’est produite pour ces motifs. Au contraire, le régime d’efficacité capitaliste a été employé comme outil avec succès par des régimes non libéraux (parti communiste chinois, Etats jacobins ou dictatures éclairées). Ce qui a permis aux pays « sous-développés » de devenir « en développement » avant d’être désormais clairement « émergents ». Ce n’est pas à une paupérisation croissante que l’on assiste dans le monde entier mais à une hausse générale du niveau de vie. Il ne subsiste des poches de pauvretés que là où l’outil d’efficacité capitaliste n’est justement pas employé : Cuba socialiste, Corée du nord social-dictature, chefferies africaines en guerre permanente, régimes claniques du Moyen Orient et de Russie. Raymond Aron, avec les exemples qu’il avait en 1967, écrivait qu’il n’y avait aucune « démonstration concluante de l’autodestruction du capitalisme ».

Il ne reste que des raisons morales théoriques, prolétarisation et paupérisation, qui ne sont ni « scientifiques », ni même économiques, mais philosophiques et politiques. Que la collectivité régule les égoïsmes et que les groupes sociaux revendiquent une part du gâteau, c’est la démocratie (idéal philosophique) et toute la politique des groupes d’intérêts (réel pratique) : qu’y aurait-il de « scientifique » en cela ? Comment pourrait-on en déduire une « loi de l’Histoire » déterministe ? Marx partageait avec Ricardo l’idée (archaïque, propre aux sociétés paysannes) que plus le niveau de vie augmente, plus le taux de natalité augmente. La réalité sociale, depuis lors, va exactement à l’inverse : plus le niveau de vie augmente, plus les couples règlent leur nombre d’enfants vers l’équilibre de reproduction, autour de deux enfants par femme. Et cela dans le monde entier, quelle que soit la culture ou la religion : voir l’excellent livre de Youssef Courbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations

La crise récente, issue de la spéculation et des mauvaises politiques de contrôle des Etats, change l’idéologie dominante ; elle ne change en rien l’outil capitalisme. Il s’agit toujours – et plus que jamais pour des raisons de rareté des ressources et des compétences humaines – de produire le plus efficacement possible (le plus et le mieux avec le moins), ce que seul l’outil capitalisme sait bien faire. En revanche, le libéralisme se reprendra des dérives égoïstes propres à sa version anglo-saxonne pour retrouver ses racines plus communautaires d’Europe occidentale, du Japon ou de l’Inde.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, €18.00 e-book Kindle €12.99

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00 

Karl Marx, Le Capital livre 1, Folio essais 2008, 1056 pages, €12.10

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Karl Marx par Raymond Aron 1 – le Manifeste

Qui veut comprendre les idées de Marx doit quitter le fatras des gloses et exégèses marxistes qui ont embrumé l’œuvre : Marx n’était pas marxiste. Pour cela, l’analyse rigoureuse et claire de Raymond Aron reste inégalée. En 76 pages denses d’un ouvrage plus vaste, Les étapes de la pensée sociologique’, le lecteur aura une idée précise de la pensée de Marx. Nous l’examinerons sur trois notes.

Chacun a tiré le philosophe à soi pour justifier ses ambitions politiciennes ou prendre le pouvoir. Raymond Aron écrit fort justement : « S’il n’y avait pas des millions de marxistes, personne ne douterait de ce qu’ont été les idées directrices de Marx ». Castro, Mao ou Staline sont-ils vraiment les héritiers de Marx ? Karl, intellectuel petit-bourgeois allemand, a-t-il prôné la dictature d’un seul et le culte de la personnalité au nom des Lois de l’Histoire que lui-même aurait découvertes ? C’est faire la part belle aux théories du Complot, tirer le juif Marx vers la Kabbale et l’interprétation ésotérique du monde, en faire le grand maître d’une future domination du monde. Or Marx n’était pas religieux, encore moins sioniste. Il était avant tout observateur de son époque, préoccupé d’analyser la réalité des rapports entre les hommes. Ces rapports sont humains, politiques, économiques. Marx était de son temps et ce n’était ni l’avenir ni le passé qui l’intéressaient, mais bel et bien le présent. Pour Raymond Aron, Karl Marx « est d’abord et avant tout le sociologue et l’économiste du régime capitaliste. » L’avenir reste à tout moment de l’histoire à créer, à imaginer, à inventer. Contre les croyants du diamat (matérialisme dialectique en russe léniniste) ou contre les illuminés des gauches radicales (qui sévissaient déjà de son temps), Marx « n’avait pas de représentation précise de ce que serait le régime socialiste ».

Althusser a cru « refonder » le marxisme en réévaluant les écrits de jeunesse. Il a surtout replacé Marx dans son contexte intellectuel : celui d’un philosophe d’abord proche de Hegel avant de s’en détacher par mutation, quittant le déterminisme de l’Histoire (comme avatar des religions du Livre) pour analyser les rapports de force sous-jacents à la réalité humaine du présent. Ce pourquoi Marx a été meilleur journaliste que philosophe et meilleur analyste économique qu’inspirateur politique. Attention aux contresens : « Les thèmes de la pensée de Marx sont simples et faussement clairs. (…) Chacun peut y trouver ce qu’il veut ». Pourquoi ? Parce que, « par rapport aux sociologies dites objectives d’aujourd’hui, c’était un prophète et un homme d’action en même temps qu’un savant ». D’où les dérives d’ordre « religieux » qui ont eu cours après la mort de Marx. Raymond Aron considère que les écrits de jeunesse aident à la compréhension de l’œuvre mais qu’ils n’en sont pas l’essence. Sa méthode d’analyse est la suivante : « Je me référerai essentiellement aux écrits que Marx a publiés et qu’il a toujours considéré comme l’expression principale de sa pensée ».

Le ‘Manifeste communiste’ est une brochure de propagande, pas une œuvre scientifique, mais elle est fondée sur les recherches de Marx. L’idée principale est que la lutte des classes est le moteur d’évolution des sociétés. La nature essentielle des sociétés modernes est dans le conflit entre ouvriers et entrepreneurs, ressort pour lui du mouvement historique. La bourgeoisie du XIXe siècle maintient son pouvoir en révolutionnant en permanence les instruments de production, réaffirmant à chaque fois sa force dans les rapports sociaux qui en sont la conséquence :

  1. Il y a contradiction entre forces et rapports de production. Les moyens de production sont plus puissants mais les rapports de propriété et de répartition des revenus ne changent pas au même rythme.
  2. Il y a contradiction entre production des richesses et misère du plus grand nombre. D’où les crises révolutionnaires périodiques qui devraient aboutir un jour à la dernière classe sociale, majoritaire, qui réalisera l’égalité parfaite de toute l’humanité.
  3. Quand les antagonismes de classe auront disparu, le pouvoir perdra son aspect politique, qui est l’organisation d’une classe pour dominer. Le pouvoir deviendra alors associatif, « communiste ».

On mesure combien ce Manifeste théorique a peu à voir avec les régimes socialistes qui se sont instaurés par la suite en son nom… Les moyens de production ont augmenté en URSS mais ont vite touché aux limites de la bureaucratie, ce qui n’a pas entraîné un meilleur niveau de vie après la toute première industrialisation. La misère générale égalitaire n’a pas été « préférée » aux inégalités des pays capitalistes puisque, dès que le Mur est tombé, des millions de gens de l’Est se sont précipités à l’Ouest. Les antagonismes de classe étaient loin d’avoir disparus dans les régimes socialistes : on avait simplement remplacé la bourgeoisie par la caste du Parti. Elle dominait plus strictement et vivait bien mieux que la bourgeoisie des pays capitalistes. Le pouvoir n’était absolument pas devenu associatif, ni même participatif, au contraire : c’était la plus évidente dictature. Cuba, la Corée nord et encore la Chine restent des fossiles de cette théorie communiste devenue réalité socialiste.

La théorie générale de la société réside, pour Marx, dans le matérialisme historique :

  1. Le degré de développement des forces productives détermine les rapports sociaux, indépendamment de la volonté des hommes.
  2. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, sur laquelle s’élèvent les divers édifices : juridique, politique et idéologique. L’idéologie justifie la domination comme l’existence détermine la conscience.
  3. Quand les rapports de propriété, les lois ou les idées, entrent en contradiction avec le développement des forces productives, ces rapports deviennent des entraves et enclenchent des révolutions. Pensons aujourd’hui au développement de l’Internet, en contradiction avec la rente des éditeurs de musique, de films et de livres, qui aboutit à la réaction de la loi Hadopi… et à la réaction des gilets jaunes, très petite bourgeoisie qui se voit déclassée et reléguée aux provinces.
  4. La nécessité historique est portée par une seule classe à chaque époque, mais ce n’est pas la conscience qui force la réalité. C’est la réalité des forces de production et des rapports sociaux induits qui détermine la conscience d’une époque. « Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir. » Mais encore faut-il en prendre conscience et que la classe amenée à révolutionner la société se constitue en pouvoir – ce qui est bien loin d’être le cas du sac à patates des gilets jeunes.
  5. Marx énumère les étapes de l’histoire humaine d’après les régimes économiques : soumission d’Etat asiatique, esclavage de classe antique, servage féodal, salariat bourgeois. Seul « le socialisme » mettrait fin à l’exploitation de l’homme par l’homme. Il s’agit, pour Marx, d’exploitation économique. Si elle disparaît, elle doit permettre l’émancipation politique. Or les régimes socialistes réels ont conservé l’exploitation politique via les Etats, qui demeurent des contraintes collectives non négociées par de libres associations.

Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, 1967, Tel Gallimard, 659 pages, 18.00 e-book Kindle €12.99 

Raymond Aron, Le marxisme de Marx (son cours des années 1970), de Fallois 2002, 600 pages, €29.00

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La France vire-t-elle fasciste ?

Comme après la crise boursière des années 1930, vite devenue financière, économique et sociale, la crise boursière des années post-2008, vite devenue financière, économique et sociale, suit son cours. La dernière étape est inévitablement politique. Comme dans les années 30, le populisme un peu partout dans le monde occidental développe ses outrances, ses naïvetés et ses mensonges intéressés. Cela a abouti hier à Mussolini en Italie, à Hitler en Allemagne, à d’autres régimes ou partis plus ou moins autoritaires en Europe (Franco en Espagne, Horthy en Hongrie, le rexisme en Belgique, Pétain et Laval en France…).

Et aujourd’hui ? L’histoire ne se répète jamais, sauf que le tempérament humain reste le même. Les « réactions » pavloviennes aux mêmes événements produisent des mêmes comportements malgré l’histoire qui enseigne, la culture qui progresse, les années qui passent. Ce qui est arrivé hier arrive donc aujourd’hui : la révolte antiparlementaire, anti-représentative, anti-élite, anticapitaliste, antilibérale, anti-étrangers ; la peur du déclassement culturel, la hantise de dégringoler l’échelle sociale, de payer trop d’impôts par rapport aux autres, de ne pas avoir sa part du gâteau redistributif, d’être exclu du petit rebond de prospérité après crise. Ce fut le cas en 1925 en Italie, en 1933 en Allemagne, en 1936 en Espagne, en 1940 en France…

Les classes moyennes et populaire s’unissent alors pour contester « le système » : dans les années 30 les petits capitalistes, artisans et commerçants, les petits fonctionnaires et les intellos mal reconnus, les ouvriers qualifiés déclassé par le lumpenprolétariat, les retraités grugés par les impôts, les paysans laminés par la distribution. Tous ont formé le terreau du fascisme, du nazisme, du franquisme, du pétainisme, du rexisme… Le Parti populaire français rivalisait avec le Rassemblement national populaire et Solidarité française pour contester le pouvoir et prôner la démission du gouvernement et l’instauration d’un plébiscite par appel direct au « peuple ».

La passion était l’Etat seul et ni les partis, ni les élites, ni les administrations : « Tout dans l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat ! » braillait Mussolini, ancien combattant et militant socialiste engagé devenu homme fort du fascisme naissant. Comme à l’école primaire, les gens primaires en appelaient au maître contre les frustrations dues aux copains plus habiles ou plus forts. L’Etat allait égaliser tout et tous, protéger la nation et « le peuple », nationaliser les profiteurs et rétablir les frontières contre les « étrangers » (tout en allant soumettre quelques pays nègres – comme l’Ethiopie – pour offrir de la promotion sociale aux incapables – mais blancs).

La revendication des frontières, de la France seule, l’égalitarisme jaloux et des impôts pour « les riches » reviennent aujourd’hui chez les fachos des ronds-points ; ils portent gilet jaune en guise de chemise noire, sauf que… manquent dans la France d’aujourd’hui les partis de masse et les hommes forts – machistes à la Poutine, Trump ou Bolsonaro. Cela fait une différence : si le terreau social est le même, la solution n’est pas trouvée.

Le fascisme voulait l’héroïsme contre l’égoïsme ; le gilet jaune étale son égoïsme (et moi ? et moi ? et moi ?), refusant toute organisation, programme ou porte-parole. Leur seul héroïsme consiste à tourner en rond – uniquement le samedi –  et à laisser casser les biens publics par des bandes couvées avec indulgence (ça fait du buzz à la télé). Tout patriotisme est absent, une seule revendication aussi vaine qu’inepte réussit seule à faire un semblant d’unanimité : « Macron démission ». Le président Macron, élu sans conteste en 2016, ne démissionnera pas. Alors quoi ?

Qui proposer à sa place ? La duccesse marinée en la peine, au casque chevelu décoloré pour faire propre aryen ? Le ducce du camion qui ne connait ni droit ni loi ? Le Dupont trop feignant pour vérifier ses affirmations avant de balancer un gros mensonge afin de Trumper son monde ? Quand ces matamores de ronds-points l’ouvrent, c’est pour se rendre ridicules. Faut-il écouter les leçons de démocratie de l’Italien arrivé par hasard au pouvoir contre l’immigration ? Le pays qui a inventé le fascisme tout comme la Russie qui a inventé stalinisme et goulag sont-ils vraiment des « modèles » pour la France ? Mélenchon se tait, ne voulant pas subir de sort de Karl Liebknecht ou de Rosa Luxembourg, tant les extrémistes de droite sont survoltés, jouant volontiers du couteau au Brésil ou en Pologne et menaçant « de mort » en France même les députés de la République. Le « socialisme » est inaudible, même si « Pépère » essaie de chevroter qu’un président ne devrait pas faire ça. L’opposition Wauquiez est aux abonnés absents, une hémorragie de militants centristes éclaircissent les rangs de « La » République (LR), sauf une poignée de sénateurs qui justifient leur fauteuil en creusant « l’affaire » des possibles dysfonctionnements de l’Elysée.

Alors qui, les gilets ? Un bon gros beauf tiré au sort ? Referait-on des élections présidentielles aujourd’hui, selon les sondages, ce serait… Macron qui repasserait : faute d’alternative crédible. Le problème avec le mouvement jaune est qu’il s’agit d’un agrégat sans lien autre que brailler ensemble et frire des merguez dans la grande fête « où l’on se parle » – pas d’un parti politique proposant un programme politique et des leaders politiques aptes à gouverner. Se sentir bien ensemble (un seul jour par semaine) ne fait pas un projet dans la durée. Un sac à patates, selon le mot de Marx, n’est pas une classe sociale consciente de ses intérêts.

Ce qui domine est l’anarchie. Ni Dieu, ni maître, ni Macron. Bon : et l’on se gère comment ? Par des référendums sur tout et n’importe quoi ? Par une mosaïque de revendications locales, tribales, minoritaires ? La juxtaposition des égoïsmes a-t-il jamais accouché d’un projet collectif ? On comprend sans peine pourquoi les gilets jaunes ne veulent surtout pas « participer » au grand débat : il est national et devra formuler des propositions de lois concrètes. Or ils sont bien incapables de s’élever au niveau de la nation (encore moins de l’Europe face aux géants du monde !), incapables de formuler des projets d’intérêt collectif autres que « Macron démission » et que « moi y’en a vouloir des sous » pour moi !

Ils se disent « apolitiques » ce qui est le signe, depuis Alain, d’un conservatisme qui ne propose aucun progrès. L’anarchisme de droite (à la Céline) est proche de l’extrême-droite mais refuse l’embrigadement (à la Brasillach) : il est une maladie infantile du fascisme, peut-on dire en paraphrasant Lénine. Seul le processus de brutalisation des années 1930, l’accoutumance à la violence verbale et physique – jusqu’aux menaces de mort – est préoccupant : il fait le lit du premier macho fort en gueule qui passera ramasser les miettes et les pétrira en parti puissant. Mélenchon aurait bien voulu jouer ce rôle, las ! l’époque est plutôt à droite et, sauf à virer Doriot (passé du communisme au fascisme d’un seul élan), peu de chance qu’il y arrive.

Le « mouvement » des gilets jaunes apparaît donc comme un geste, pas comme un acte ; comme une velléité, pas comme une volonté ; comme une jacquerie à prétexte fiscal, pas comme un projet pour le pays. Alors, non, la France ne vire pas fasciste. Pour le moment.

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Sylvain Tesson, Géographie de l’instant

Géographe, fils de journaliste célèbre élevé à Chatou puis dans la couveuse de Passy-Buzenval (qui accueillit Mehdi, le Sébastien original), celui qui a su se créer un prénom recueille ici ses chroniques et les notes de son bloc entre ses 35 et 43 ans, de 2006 à 2014. « Archiver sa vie, c’est vaincre le néant » p.161.

Ce ne sont que pensées nomades, formules ciselées, jugements sur l’époque : une géographie de l’instant. Car le présent est tout, le passé illusion et l’avenir incertain. Il faut vivre ici et maintenant, cueillir le jour qui passe, immergé dans l’instant. Car seul l’instant existe en réalité.

« Ringarde, la figure du Wanderer ? Non, éternelle » p.389. La figure du vagabond romantique de l’Allemagne début de siècle, jeune, enthousiaste, proche de la nature et demi-nu, reste le modèle un peu scout de l’auteur, adolescent prolongé. Jeté dans l’aventure à 19 ans, il a attrapé le virus qui lui a inoculé sa philosophie du mouvement. « Philosopher, c’est apprendre à vivre. Et vivre c’est descendre en soi pour se connaître, accepter ce qui advient. Et comprendre que les sens sont des fenêtres. L’essentiel est de les ouvrir » p.397.

J’aime Sylvain Tesson, son esprit libre, son cœur aventureux, son corps de marcheur en mouvement. « Fuir au moindre danger, dresser promptement sa couche, subvenir à ses besoins dans la rigueur, tirer profit de l’aridité : conditions nécessaires à la vie en marche » p.342. Ecrite en 2007, cette phrase pourrait presque s’appliquer au mouvement d’Emmanuel Macron. Elle est destinée probablement à la génération qui vient, submergée par « les besoins » en ressources et énergie du nombre d’humains qui va vers les 12 milliards d’ici une trentaine d’années… Sylvain Tesson est profondément écologique, soucieux d’harmonie de l’environnement, mais garde en ses formules une position de principe très en hauteur un brin agaçante : non, on ne change pas une société par décret, ni une manière de vivre en cinq ou six ans. Et tout le monde ne peut pas être écrivain-aventurier.

Avec l’âge qui vient Sylvain, au prénom d’homme des bois, pourra moins escalader, gravir, grimper ; mais il pourra jusque fort tard marcher, tel Théodore Monod à 89 ans. Peut-être produira-t-il moins d’aphorismes concentrés et plus de livres sereins – mais trempés dans la plume acérée du réel, celle qu’il use pour griffer la bonne conscience et la bêtise, celle qui fait son charme.

Naturaliste, géopolitologue, russophile, infatigable explorateur jamais lassé du globe, il est une fenêtre aux urbains insatisfaits et râleurs que nous sommes la plupart du temps : « Être français, c’est vivre dans un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer » dit-il drôlement p.163. Mais l’aventure est un état d’esprit, une ouverture au monde, un laisser-être. Il suffit de suspendre tout jugement et d’observer ; de laisser sa morale – relative à l’époque et à sa propre société – au vestiaire des oripeaux sociaux et de rendre compte de ce qu’on voit tel qu’on le voit. Innombrables sont les notules d’émerveillement sur la nature, sur les bêtes, parfois sur les humains.

Les aphorismes apparaissent plus faibles sur la fin, rançon peut-être du trop de vodka englouti qui fusille les neurones. Mais sont accolées de somptueuses chroniques au Figaro, reprises ici sur les cristaux, les abeilles, les milieux humides, les sept « péchés capitaux » qui sont consommés allègrement chez les bêtes. Et le jour qui changea sa vie ou l’amour de la Russie dans La Croix en 2011. Contre l’impasse intello de la peinture contemporaine, il aime le naturisme du peintre russe Chichkine et contre l’abstraction contente d’elle-même de la philosophie française, la phrase du philosophe russe Chestov : « Préférer les idées à la vie, c’est le péché originel » p.110.

Sylvain Tesson, Géographie de l’instant, 2012, Pocket 2018, 407 pages, €7.50

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Viol

Les administrations exigent, pour entrer dans leurs locaux internes, des cartes professionnelles ou au moins des papiers d’identité avec photo lorsque l’on n’appartient pas au service. Tel le veut le règlement Vigipirate, en vigueur depuis des années.

Certains se croient encore non concernés ou au-dessus de tout ça. Ils supposent, dans leur immense candeur, qu’il leur suffit de paraître… Un avatar du « j’ai l’droit » qui sévit partout, notamment sur les trottoirs ou en traversant la rue. Ils sont outrés de devoir se plier aux règles communes, affichées bien en évidence à chaque entrée. Homme ou femme, ils donnent l’impression qu’on leur demande de baisser leur slip plutôt qu’une preuve d’identité. « Quoi ? Moi ? »

Alors qu’il s’agit de principe de précaution, tellement réclamé par ailleurs, de sécurité collective, pour contrer la paranoïa des attentats, de règlement identique pour tous, et pas pour le seul particulier concerné – en bref de l’égalité devant la loi. Mais non : égoïsme et narcissisme détruisent tout civisme.

Notons qu’en France, il est loisible à chacun de se balader sans aucune pièce d’identité : on ne vous les réclame guère que sur la route en cas d’excès de vitesse ou d’infraction, si vous devez payer par chèque (et là curieusement, personne ne proteste), enfin sur la voie publique si vous rôdez dans des quartiers sensibles. La carte d’identité n’est pas obligatoire – bien qu’elle soit gratuite ! C’est loin d’être le cas d’autres pays… La liberté paraît comme l’air qu’on respire, alors qu’elle est une exception dans le monde. Mais ça, le « moi je » s’en fout. Il se sent violé dès que l’on veut savoir s’il est vraiment ce qu’il prétend.

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Emile Guillaumin, La vie d’un simple

Ecrit il y a plus d’un siècle, publié par Daniel Halévy et régulièrement réédité, préfacé par Jean-Louis Curtis, ce roman vrai d’un paysan du Bourbonnais reste un témoignage unique sur la vie à la campagne qu’ont connus nos grands-parents – ceux qui ont fait la guerre de 14. Moins noir que Jacquou le croquant (qui a déclenché chez l’auteur son écriture), il se présente comme le Balzac des champs. Rien ne nous est épargné du décor, les champs, les forêts, la boue, le soleil trop sec, la grêle ravageuse, la pluie glaçante, ni des bêtes, veaux, vaches, cochons, couvées et brebis, ni des acteurs.

Les enfants sont pâtres dès 7 ans, porchers à 9 ans, vachers à 12 ans, moissonneurs à 14 ans, batteurs à 16 ans et laboureurs à 18 tant il faut de force pour peser sur l’araire. Ils se marient vers 23 ou 25 ans et deviennent métayers de pères en fils dès que naissent les enfants. Telle est la dure vie à la terre, immuable et ancestrale, qui n’a quasi pas bougé depuis le néolithique. Les propriétaires sont des bourgeois du bourg ou de la ville – mais plus des seigneurs depuis 1789. Ils sont rarement de Paris mais, dans le Bourbonnais, il en est. Ils prennent pour eux la moitié de la récolte et de la production du cheptel, plus un fermage à l’année pour les terres, la maison et les dépendances. Ce fermage augmente si la ferme est prospère, ce qui est antiéconomique car plus le paysan travaille et mieux il le fait – moins il gagne. Cette loi de rendement décroissant du zèle a sans doute fait beaucoup pour façonner la mentalité résolument antiéconomique des Français !

L’auteur n’est pas tendre pour les propriétaires : « Nous avons affaire trop souvent à des imbéciles comme Parent, à des roublards comme Sébert, à des grippe-sous comme Lavallée. Et si nous parvenons quand même à quelques économies, nous les prêtons à des crapules comme Cerbony qui se sauvent avec ! » p.228. Il ne fallait certes pas être futé pour prêter tout son avoir à un frimeur avéré qui avait plus grande gueule et grand train que réussite – mais l’inéducation de l’esprit est comme l’inculture pour le sol : une stérilité. Seule l’école obligatoire a libéré les campagnes de l’emprise de la bêtise, des superstitions, des racontars, des propriétaires et des curés.

Tiennou, né dans une ferme, engagé dans une autre, indépendant dans une troisième, change encore deux fois de métayage. Des enfants poussent, des petits-enfants naissent, tout comme les vaches et les moutons. Le paysan confectionne tout lui-même, sauf ses habits, mais sa moitié les rapetasse jusqu’à ce qu’ils tombent en loques. Sa subsistance dépend des variations du climat et des maladies plus que de la guerre au XIXe siècle. Rien ne va jamais car tout changement est une épreuve : été trop sec, automne trop humide, printemps trop froid, hiver trop rude… Tiennou ne sait ni lire, ni écrire, mais a du bon sens. Il ne croit guère le curé et ses belles histoires au vu de son exemple, mais imagine un grand Horloger et garde une morale primaire, acquise en ses enfances : « Le vrai devoir de chacun me semble tenir dans cette ligne de conduite simple : bien travailler, se comporter correctement, ne chagriner personne, s’efforcer de rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui sont dans la misère et dans la peine » p.233. Tiennou a une fois tué un homme, à coups de bâton, une nuit que des « fantômes » le pressaient à le menacer. C’étaient des copains déguisés qui voulaient lui faire peur. Il en a eu grand chagrin et a aidé le bastonné, que les autres avaient abandonnés, à regagner sa maison, où il est mort quelques jours plus tard. Ce n’était pas vraiment sa faute, mais il en a gardé le souvenir.

Pour le reste, les maximes sont de bon sens : « être gai, familier, ne pas se ménager soi-même, c’est encore le meilleur moyen d’obtenir beaucoup des autres » p.158. L’observation de la société est vite faite : les enrichis pressurent les autres. Le propriétaire dit au métayer : « Obéir et travailler, c’est votre rôle » p.150. Le sien est d’encaisser et d’engueuler. Mais la nature est belle, aménagée par l’homme. Des pages à la Rousseau parsèment le récit, notamment page 148. L’humain est dans le paysage comme l’enfant dans les bras. Cette époque était écologique sans le savoir.

L’auteur a été paysan mais sa mère lui a appris à lire. Il a donc écrit, par plaisir, avant de s’investir dans le syndicalisme paysan pour défendre les petits contre les gros. Il fait de Tiennou, son personnage, un républicain puis un socialiste, mais attaché à l’ordre : il votera comme président pour le futur Napoléon III. Il se méfie de la politique : « J’ai remarqué cent fois depuis que les pires ennemis des idées nouvelles sont des gens à réputation douteuse qui se mettent en vue sous couleur de les soutenir. Les meilleurs programmes se retrouvent salis de ces contacts » p.125.

Bien que ce livre soit un roman, il reste au plus près du réel vécu par l’auteur lui-même comme fils de paysan dans le Bourbonnais. Il n’embellit pas la vie à la campagne mais se soumet à ce qui est. Son paysan nait en 1823 et achève son récit vers 1900, alors que les premières voitures sans chevaux commencent à sillonner la campagne. Celle-ci devient moins isolée, moins immobile, mais ce sera une autre histoire – la nôtre, accélérée en grand par la guerre de 14-18 qui arracha les paysans à leurs petites patries et à leurs patois pour les fondre dans la France.

Emile Guillaumin, La vie d’un simple, 1903, Livre de poche 2004, 287 pages, €6.20

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Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de Jean Yanne

Je n’aimais pas Jean Yanne, petit-bourgeois content de lui avec sa gueule de se foutre du monde – j’avais tort. Il a saisi avec acuité dans ce premier film les travers sociaux de son temps et cette œuvre, qui date de l’ère Pompidou, rappellera des souvenirs à ceux qui l’ont vécue et enseignera les autres sur la « bêtise » de masse.

Gerber, reporter de radio (Jean Yanne), est envoyé en Amérique du sud où – c’était l’époque – sévissait le mythe de la Revolución menée par Che Guevara. Il paye de sa personne et interroge dans la jungle les barbudos. Ce n’est pas le cas de ses confrères qui profitent des putes locales et du rhum arrangé, chemise ouverte sous les cocotiers, imaginant leur texte et les ponctuant de rafales de mitraillette enregistrées sur magnétophone. Gerber est pour « la vérité », pas pour le bidouillage.

Quand il revient à Paris, sans la bande son confisquée par les révolutionnaires prédateurs, il découvre combien son monde a changé – ou plutôt a suivi la mode. La radio dans laquelle il travaille s’est mise à Jésus parce que Jésus est « dans le vent », dit son patron à lunettes. Tous les jingles sont déclinés sur Jésus, des curés invités à débattre, un con fesseur sur les ondes incite les auditeurs à téléphoner contre pénitences. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil dans la société de cons sans sommation. Même les pétasses de l’accueil, choisies bien roulées en ces années tranquillement machistes, doivent porter un uniforme qui rappelle la joie colorée des jubilés ou la fraternité des jamborees. La pub pour les produits de consommation est estampillée Dieu et tout le temps d’antenne disponible s’affaire à capter le temps de cerveau disponible pour fourguer de la pub à tout va. Car c’est ce qui rapporte au PDG du groupe (Bernard Blier) qui se fout du contenu comme du marketing et n’ouvre l’œil en réunion du conseil que lorsque le mot « budget » est prononcé.

C’est caricatural mais vrai. Gerber se fait virer mais son chef (Jacques François) le rattrape parce qu’il lui sauve la mise en recevant sa femme hystérique à sa place (Jacqueline Danno), qu’il a voulu faire enfermer. Le cérémonial du licenciement est en avance sur son temps, il sera celui des années 1990 : le PDG, à l’écoute de sa chaîne de radio, envoie un crâne à son directeur de chaîne avec le nom de celui à virer collé dessus. Toute une armoire est consacrée aux trophées ainsi cumulés. Gerber se moque ouvertement du monde et de RadioPlus (anticipation brillante de l’ère Canal+) avec ses animateurs déjantés et ses filles prêtes à tout. Après un Journal parlé particulièrement acide sur un politicien qui vient de mourir et qui n’avait aucun intérêt, il est cette fois définitivement viré.

Il va voir son ami précédemment renvoyé (Michel Serrault) qui s’occupe d’un théâtre d’avant-garde pour une municipalité d’avant-garde de la banlieue d’avant-garde (Nanterre ?). Celui-ci déplore qu’il n’ait le choix qu’entre des pièces d’avant-garde aussi nulles les unes que les autres, imitant les opéras maoïstes avec poses révolutionnaires au prétexte de Brecht (à la mode). Le Bien est en blanc éclatant et Mal en noir nazi, CRS ou nonne. La femme du chef que Gerber lui a envoyé est bel et bien « folle » mais avec une conviction qui fait la pièce. Pas grave, rétorque Gerber, une pièce, je vais t’en écrire une, moi. Scandale de son nom aidant, la salle est pleine et le spectacle sur une musique de Ahmed Eousme Mozzar a du succès, d’autant que les danseurs-danseuses miment l’acte sexuel sur scène : tout ce qui fit le sel de l’époque.

Pendant ce temps, le chef a nommé des nuls aux émissions et le PDG le dit et le répète : « c’est de la merde » ; les annonceurs l’appellent : « c’est de la merde ». Il mandate donc son épouse (Marina Vlady) pour circonvenir Gerber afin qu’il revienne mais comme chef et « avec les pleins pouvoirs ». Il prend le risque… Et la radio décolle en effet mais les annonceurs sont furieux : car les produits sont testés avant d’avoir leur publicité à l’antenne. Fini la bondieuserie, vive la vérité ! Comme quoi « Dieu » récupéré par l’Eglise laisse tout faire. La vérité est révolutionnaire, disait-on volontiers en ces années post-68 – et le poster de Che Guevara trône désormais à la place de « Jésus » dans le studio d’enregistrement du Journal.

Mais la vérité, si elle plaît aux masses, y compris à la « ménagère de moins de 50 ans » que l’on voit faire la cuisine en écoutant la radio périphérique, ne plaît pas, mais alors pas du tout, à la gent commerçante ni aux maquilleurs du marketing. Il s’agit de faire vendre, pas d’informer. Rien n’a changé depuis, sauf que les gogos se sont organisés en consommateurs associés et mènent une guerre de guérilla contre les mensonges ou contrevérités des industriels trop pressés de vendre n’importe quoi. Le faux-cul d’antenne (Daniel Prevost) qui s’est raccroché aux branches afin de ne pas être viré a été nommé testeur alimentaire ; il en meurt très vite ; les pubs sont refusées.

D’où le bal des prétendants auprès du PDG, ce qui permet au spectateur d’admirer les DS noires racées, aux phares tournants triangulaires, probablement la plus belle automobile des années 1970, à côté de laquelle les Mercedes avaient l’air de char d’assaut et les Peugeot 404 de boites à savon. Chacun des divers « présidents » vient se plaindre auprès du PDG, qui voit les actions de son groupe chuter en bourse. Même le gros con à casquette de la CGT, en 404 (mais rouge), vient aussi dire que si les gars se marrent, le chômage leur pend au nez et qu’il faut arrêter. Il refuse le cigare (qui fait bourgeois) mais l’accepte quand le PDG lui affirme qu’il vient directement de Cuba (révolutionnaire). Au bal des faux-culs, le communiste n’est pas le dernier : avec le gaullisme, dont un représentant pontifie devant le micro (Henri Vilbert) avant qu’on veuille lui faire une injection de penthotal afin qu’il dise bien la vérité, le communisme est bien le second pilier du régime vu par Jean Yanne.

Tout cela va mal finir ; Gerber est trahi par son frère d’antenne le plus proche, à l’imitation de Judas ; le PDG va nommer le traître à sa place et les marchands du temple seront contents, le cours de bourse va remonter. Même si – juste vengeance envers qui a voulu le tuer par des boules à claquer explosives – Gerber a répondu à la place du PDG (qui était parti dans une autre pièce pour lui faire son chèque) de vendre les actions.

Le film est tourné dans une verve jubilatoire et les chansons mode sur Jésus superstar s’intitulent « Tilt pour Jésus-Christ », « Notre Père sur mesure », « Dans les bras de Jésus », « Ciné qua pop », « Alléluia garanti », « Che ô Che ô », « Jésus java » ainsi que le célèbre « Tout le monde il est beau » du générique (à écouter ici). Décalé d’une génération, ce film de music-hall permet un œil critique sur notre époque qui, au fond, n’a pas fondamentalement changé. C’est moins gros aujourd’hui, plus feutré, mais bel et bien dans la même veine.

DVD Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, Jean Yanne, 1972, avec Jean Yanne, Bernard Blier, Michel Serrault, Marina Vlady, Jacques François, Studiocanal 2012, 1h40, €9.99

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Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité

Saisir le Japon n’est pas aisé. L’auteur y a vécu sept ans, professeur de géographie, et nous offre une synthèse utile qui n’a rien perdu de son actualité, détaillée en thématiques.

Le Japon est une suite de 6852 îles, mais centré sur lui-même. Au contraire des Anglais, qui sont marins et sillonnent le globe, les Japonais sont pêcheurs et ramènent leurs prises chez eux. Le pays se vit comme un bastion assiégé par l’immense Chine qui a failli l’envahir en 1274 et en 1281, et que les kamikaze (vents divins) ont sauvé en dispersant la flotte de Kubilaï Khan. La fermeture au monde des Tokugawa a encouragé un développement interne à côté des techniques occidentales jusqu’au forcement de blocus du commodore Perry.

Les échanges existent, mais au profit de l’archipel. La riziculture inondée est une technique importée de Chine via la Corée dès le VIIIe siècle avant. Le tissage de la soie, la fabrication de papier, la fonte de métaux, viennent de Corée, les lettres de Chine, comme le bouddhisme au VIe siècle après, qui sera japonisé en zen. L’écriture japonaise sera elle aussi créée en rivalité avec l’écriture chinoise, vers le IXe siècle. Seul le christianisme a été rejeté par les shoguns car il n’était pas une croyance tolarante mais totalitaire (Credo in unum Deum…).

C’est la pêche qui a organisé l’espace autour des côtes et des ports, aucun lieu n’atant à plus de 100 km de la mer. Elle a orienté les choix agricoles en facilitant une culture intensive localisée sur les 19% du territoire qui est habitable – car les montagnes occupent les trois-quarts du pays, le mont Fuji culminant à 3776 m. L’agriculture est fondée sur le riz et l’irrigation, stimulée par apport d’engrais issus des algues ou du poisson. Toutes les grandes villes japonaises sont des ports par besoin d’échanger avec le reste du monde.

Cette géographie d’archipel, isolé à l’extrême point de l’Asie et ouverte sur l’océan, a façonné une mentalité particulière. Le climat japonais va de subpolaire à Hokkaido à subtropical à Okinawa. Les risques naturels y sont élevés : tremblements de terre, tsunamis, typhons, pluie abondantes, habu (serpent mortel des îles du sud). Ils ont engendré une culture de l’éphémère et du changement permanent, renforcé par le bouddhisme (tout est impermanence) – en même temps que des techniques ingénieuses : irrigation, constructions en bois antisismiques (les pagodes) ou en bambous (échafaudages, maisons paysannes), observations de la nature (truites des temples qui prévoient les tremblements de terre). La brièveté des secousses sismiques, les brusques éruptions volcaniques, les dévastations brutales de typhons ou des tsunamis, la floraison des cerisiers, le flamboiement des érables, l’éphémère des lucioles d’été – ont conduit aux haïkus, ces poèmes courts centrés sur une émotion, à l’architecture de bois qui se reconstruit périodiquement à l’identique, aux jardins intégrés dans le paysage, aux villes sans centre mais aux zones accolées. L’espace est organique, comme la pensée.

Car la société se vit collective, imbibée d’esprit communautaire. Il est né des communautés villageoises autour de la culture du riz et, dans les villes modernes, des groupements de quartier informent les habitants, nettoient les rues, surveillent les jeunes. Les rapports sociaux tournent autour de la loyauté et des devoirs réciproques. Des liens émotionnels forts sont créés dans la prime enfance avec la mère (amae), tandis que la compétition est encouragée entre les groupes (de garçons) à l’adolescence. Le poids du groupe soulage autant qu’il pèse : il dilue la responsabilité mais encourage le conformisme. La langue japonaise efface l’ego, le sujet est remplacé par un présentatif qui varie suivant l’interlocuteur et la condition. La morale est donc plus de situation qu’assise sur des principes généraux ; ce qui marche le mieux aujourd’hui à moindre frais est privilégié. D’où la conception du travail, plus artisanale que créative : le souci de perfection, l’attachement à la précision, le culte de la patience, l’emportent sur l’élan et l’originalité. La perméabilité du sujet est le fondement du besoin d’harmonie et de consensus. « De façon compulsive, l’individu japonais veut être dans l’ambiance, dans la note commune, ne pas dissoner » p.127.

Cela explique l’emprise des rites, des cérémonies, des valeurs sûres. Les comportements sont prévisibles, la honte est tenue à distance. Les Japonais sont « extrêmement sensibles au regard et à l’opinion d’autrui », d’où leur attitude de bon élève. Mais il y a aussi la perméabilité du monde, les morts avec les vivants, l’endroit inséparable de l’envers, le bon inséparable du mauvais, l »’invisible avec le visible, l’impalpable avec le palpable. D’où cette culture de masques, de reflets, d’ombres, de surface, de rôles.

Le Japon de l’ouest, centré sur Osaka, domine aujourd’hui. C’est une région qui s’est mise très tôt à l’école de la Chine, espace maritime et marchand aux puissantes sectes bouddhistes et aux pirates, aux aristocrates de cour et aux commerçants influencés par l’Europe. Le Japon de l’est, centré historiquement sur Tokyo, est plus homogène, héritier d’une culture de paysans guerriers samouraïs, pionniers devenus chevaliers, agraires et terriens. Plus guindés et conservateurs, ils sont plus volontiers néo confucianistes que bouddhistes.

Les valeurs traditionnelles sont érodées par le modernisme qui promeut des aspirations hédonistes et individualistes, mais subsistent plus fort qu’en Europe. D’autant que les sports de masse croisent les valeurs japonaises : goût du travail synonyme d’effort, fonctionnement collectif, encouragements politiques. Le football est perçu comme un jeu mondial, pas spécifiquement américain ; le sumo s’exporte, Jacques Chirac en était fan. Le voyage permet de sortir du quotidien et du conventionnel. Il y avait 300 000 touristes japonais en 1970 ; 18 millions en 2000.

Philippe Pelletier, Japon crise d’une autre modernité, Belin/Documentation française 2003, 207 pages, €20.30

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Pascal Framont, L’affaire Mirage Life

Ce premier roman, premier thriller d’un auteur néophyte amateur d’histoire et de cinéma qui a beaucoup vécu à l’étranger, est presque une réussite. Presque parce qu’un premier roman n’atteint jamais la plénitude qui vient avec l’expérience ; réussite parce que ce thriller déroule une histoire bien ficelée qui tient en haleine jusqu’au bout.

Le personnage principal est une femme dont le seul défaut est qu’elle laisse à l’état de quasi ectoplasmes tous les autres figurants. Luisa Portero est conseillère ministérielle dans une « république » autocratique sud-américaine fictive et voit son mari Gustavo assassiné sous ses yeux lors d’un cambriolage qui tourne mal. Elle est choquée puis s’interroge : des invraisemblances dans le scénario la font douter. Pourquoi les « voleurs » n’ont-ils pris que les ordinateurs et disques durs et pas le portefeuille pourtant en évidence dans la veste du défunt ?

La police criminelle du pays enquête mollement, tendant vers l’affaire classée ; la police politique est bien trop dangereuse pour la solliciter, d’ailleurs le père de Luisa, qui y travaille, lui déconseille. Le pays est dirigé par le président Roberto Damiano d’une main de fer dans un gant de velours, selon cette devise de toutes les dictatures qui en dit long : « la fin justifie les moyens ». Ce fut la devise de Lénine et Staline comme celle de Hitler et Mao, celle de Castro et de Chavez comme celle de Mélenchon sur les traces de Robespierre. Certes, le pays sous-développé a pris son essor économique. Les gens vivent matériellement mieux – à condition qu’ils la ferment – la police politique y veille, adossée à un puissant réseau de délation jusqu’à l’intérieur des familles. Des « villes thématiques » renouvellent le développement et attirent les touristes : ce sont des cités quasi autonomes où se rassemblent les fans d’une discipline comme les mathématiques, les échecs, la poésie. Gustavo travaillait à ce projet dans la société Mirage Life.

Mais pourquoi son fondateur a-t-il jeté l’éponge ? Pourquoi ces inexplicables retards, obstacles administratifs, réticences ? Après Gustavo, plusieurs autres cadres de Mirage Life sont morts dans des « accidents » qui ne semblent rien devoir à la malchance. Luisa doute, Luisa enquête, Luisa veut savoir et saura. Non sans mettre en danger a propre vie et celle de sa famille.

La progression de l’enquête est bien menée, mais linéaire. Le style thriller est l’application du cinéma en littérature ; il procède par découpages, retours en arrière, séquences d’action alternées avec séquences de présentation, chapitres courts et percutants qui se terminent par une question. Le roman n’atteint pas cette technique, écrit au passé et trop rationnel peut-être. La passion en est en effet absente. Les « enfants » sont là comme décor pour poser un couple idéal, comme un bracelet au poignet de maman, mais aucune empathie n’est sollicitée du lecteur. On ne sait rien de David et de Mélissa, sinon qu’ils sont petits et ne cessent d’être conduits à l’école. Le père est assassiné, la mère menacée, mais les enfants ne sont pas touchés. Bizarre…

Un thriller s’ancre dans le présent et dans le connu, pas dans l’imparfait ni dans un pays fictif. Des invraisemblances sautent aux yeux, comme cet usage immodéré du téléphone mobile qui peut être tracé et écouté, les appareils jetables en vente libre, ces courriels échangés sans conséquences, ces filatures trop grossières pour être pro, cette absence totale de pression de la part de Mainland, avatar des Etats-Unis grand voisin. Le damianisme ressemble au macronisme, la dictature policière en plus. « Je suis aux premières loges pour constater que l’art et les richesses de l’esprit n’ont pas de place dans cette société. Tout est tourné vers la consommation à outrance, qui plus est dans un contexte d’absence totale de liberté d’expression. Un artiste qui ne peut rien dire se retrouve en état de mort cérébrale », déclare son propre frère à Luisa p.215. Un peu hypocritement, avouons-le.

Reste que le roman est plutôt bien écrit et à rebondissements jusqu’à la fin. Un happy end sans tempérament mais qui prépare une suite.

Pascal Framont, L’affaire Mirage Life, 2018, éditions Le Lamantin, 403 pages, €19.00 e-book Kindle €4.99

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible

Le Japon, cette contrée étrange, s’éloigne à mesure qu’on l’approche. D’où l’exigence d’une pensée complexe qui multiplie les points de vue, laisse ouvertes toutes les portes et compare à tout moment nous et eux. « Toute réalité a toujours et instantanément plusieurs niveaux, et tout état d’être est par définition inexprimable », écrit l’auteur p.21. Il est l’invisible : continu, présent, impermanent. La réalité n’a pas besoin de définition car, si elle en a une, elle n’est plus alors réalité mais seulement définition. Le concept cache le réel derrière sa caricature.

La stratégie consiste à considérer l’humain comme image du tout, microcosme du macrocosme. Elle est au Japon une foi, analogue à celle qui bâtit jadis chez nous les cathédrales. « L’harmonie est elle-même le résultat d’une alchimie cohérente qui allie les forces contraires pour les manifester dans leur stabilité créatrice » p.28. Si l’occident réduit ce qui arrive aux causes et aux effets, fragmente pour analyser et schématise le réel pour le synthétiser en « lois » quasi immuables, l’orient conserve les formes globales, les rythmes et les proportions en relation avec l’humain. Nous disons révolution, travail en miettes, idées toutes faites ; ils disent que les mots sont une prison et qu’il faut laisser être les choses, intégrées, homogènes, globales.

L’harmonie japonaise est une tension des contraires, pas une eau tiède où se laisser jouir. Kokoro est à la fois cœur, volonté et esprit, l’esprit est dans le cœur, le pragmatique côtoie l’irrationnel, l’individualisme n’a sa place que dans l’esprit de groupe. « Au Japon, l’individualisme signifie que le groupe reconnait en lui le meilleur. Il est alors le maître, le sensei » p. 54. La dureté féodale des rapports sociaux protège une nature sensible et sentimentale ; le féminin est dans le masculin et réciproquement ; l’impermanence exige le devoir. D’où ce sentiment d’étrangeté que nous avons face à un Japonais en son pays. Chacun reste ce qu’il est mais s’ouvre à l’autre par respect.

Nous sommes loin des gijau français qui sévissent de nos jours – uniquement le samedi – ces petits moi en uniforme de gilet jaune, produits à la fois de l’égoïsme moral et de l’inculture de masse brassée par la démission enseignante. Le détour japonais nous aide à le comprendre : « L’individualisme occidental est un mal épidermique de récriminations sans fin au nom des intérêts particuliers des individus et de leurs strictes défenses corporatives. Tous les intérêts particuliers s’opposent en bloc à l’intérêt général » p.54. Dans ce combat de sourds où chacun est méconnu pour ce qu’il est, tant les autres ne voient qu’eux-mêmes, le plus faible est inéluctablement écrasé par le plus fort, le plus raisonnable par le plus braillard, le plus démocrate par le plus fasciste. Le non-conformisme occidental produit ce conformisme bourgeois de « la manif », étalage navrant d’impuissance et d’anarchie qui ne sait pas ce qu’il veut, ne sait pas où il va et n’arrive qu’à détruire sans construire.

L’individualisme japonais s’est incarné dans la figure du samouraï, notamment le ronin sans maître, à la fois très libre et très discipliné – l’un n’allant pas sans l’autre. L’auteur évoque Miyamoto Musashi (1594-1645), qui errait par souci de liberté en cherchant la voie droite, attaché à aucun bien, pas même à la vie. Il n’enseignait qu’à de rares élus sa science du combat, ceux qu’il considérait comme digne de s’épanouir dans cette voie. Sur la route, tout arrive, et cela oblige à la vigilance au présent. Il a gagné son premier combat victorieux à 13 ans mais il tente sa vie durant de transformer sa virtuosité naturelle en sagesse. « La grande simplicité est toujours le résultat d’une harmonie, celle-ci d’une présence à soi et le tout d’une conscience qui ne se laisse capter ni par la distraction ni par la concentration. Travailler avec ce qui est signifie intégrer toutes les qualités physiques, psychiques et spirituelles pour les rendre aussi efficaces et légères qu’un souffle. Le grand art est à ce prix » p.76.

La stratégie n’est pas d’additionner les points forts et les points faibles pour prendre une décision, mais de considérer qui est en présence et quel est le moment. La décision n’est donc pas prise abstraitement, selon des schémas pseudo « rationnels », mais relativement aux esprits en présence qui animent le moment. La conscience que nous avons du mouvement des choses donne le rythme de la décision – or, contrôler le rythme, c’est contrôler l’adversaire : être maître des horloges, dit-on en Europe. Le kendo est l’art du sabre (un bambou à l’entraînement) qui donne aux enfants japonais dès leur plus jeune âge cette aisance du moment, en même temps que l’habitude de mobiliser toutes leurs énergies physique et mentale en un même point, en un seul moment. Ce qui n’est pas le cas du foot, sport populaire européen, où les individualités ont peine à fusionner en équipe et les énergies à converger sur le moment.

« L’esprit du zen enseigne que, si l’homme fait ce pourquoi la vie le désigne, s’il le fait aussi bien que possible, et s’il est libre de toute crainte, alors l’infini est réalité en lui » p.140. Conscience de soi est alors vraie nature. « Eveiller l’âme, donner le goût et la saveur des choses, tel est le sens de l’art japonais » p.154. Il s’agit d’être intensément présent au monde, de sentir les choses dans leur nature même : le thé, la cuisine, la calligraphie, le sabre… Et nom de célébrer le Dieu caché ou d’illustrer l’histoire sainte, comme ce fut trop longtemps le cas en occident.

Cette civilisation japonaise proche de nature est probablement celle qui convient à notre siècle : il s’agit de penser global, en harmonie avec la nature des choses, de goûter la planète au lieu de l’exploiter et de la détruire. Le mental n’est pas impérieux mais paisible comme un objet flottant, jusqu’au moment de l’action. Bien loin des sons de trompe, feux de pneus et autres braillements d’inaptes et d’impuissants.

Michel Random, Japon – la stratégie de l’invisible, 1985, éditions du Félin, occasion €1.90 ou e-book Kindle 2015 €6.99

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Le talentueux Mr Ripley d’Anthony Minghella

Le roman policier de Patricia Highsmith sorti en 1955 a inspiré les cinéastes. René Clément a filmé Alain Delon dans Plein Soleil en 1960, avant Anthony Minghella avec Matt Damon en 1999. Ces trois œuvres sont des variations sur le thème, chacune intéressante et différente – comme quoi le roman policier atteint parfois à la littérature.

Un jeune homme qui n’est rien, Tom Ripley (Matt Damon), envie le jeune homme qui est tout, Dickie Greenleaf (Jude Law). Le fils orphelin pauvre voudrait être gosse de riche, suivre les cours de Princeton au lieu de n’être qu’accordeur de piano dans la prestigieuse université, avoir une fiancée comme lui, couler la dolce vita en Italie à sa place. Comme il ne se sent personne, il imite. Fausses signatures, voix contrefaites, endos des habits d’un autre, il est facile de duper les gens aux Etats-Unis et Tom en profite. Comme il n’est rien, il donne l’image que désire les autres.

Ce jeu du miroir est exploité par le réalisateur 1999 plus que par le René Clément 1960. L’Amérique aime la psychologie pratique plutôt que la noirceur psychologique et Tom Ripley devient le double fusionnel, quasi sexuel, de celui qu’il admire au point de vouloir être son « frère » avant de se fondre en lui par le meurtre. Non pas qu’il aime tuer, ce n’est que hasard, réaction bouleversée au rejet brutal de celui qu’il croyait son ami et qui l’a pris et jeté comme une poupée sans importance.

Le père de Dickie (James Rebhorn), riche industriel des chantiers navals, croit Tom sorti de Princeton comme son fils parce qu’il a arboré dans une party le blazer de l’école pour faire plaisir à son ami Peter (Jack Davenport). Il le mandate tous frais payés pour ramener Dickie à la raison. Il veut le faire revenir pour qu’il prenne sa suite alors que le garçon rejette le père, l’entrepreneur et le bourgeois, dans une révolte de jeunesse yankee qui présage déjà celle des années 1960. Sauf qu’il profite de l’argent, la pension allouée chaque mois en dollar qui lui permet de louer une villa, d’acheter un yacht et de mener la belle vie entre la côte napolitaine, Rome et la station de ski huppée de Cortina.

Tom l’aborde en se présentant en slip vert pomme sur la plage comme un ancien condisciple de Princeton. Dickie ne se souvient pas de lui mais est amusé par le garçon, sa stature de marbre blanc délicatement musclée comme celle des dieux et son rapport social qui lui renvoie sa propre image. Seules les lunettes qui donnent de grosses narines à Tom lui déplaisent. Il l’adopte, alors que sa fiancée Marge (Gwyneth Paltrow) est réticente – mais surtout jalouse. Elle voudrait Dickie pour elle toute seule, comme souvent les filles des années 1950, rêvant au couple fusionnel et au nid coupé du monde – alors que Dickie est un dragueur, flambeur, livrant libéralement son corps aux désirs par des chemises à peine boutonnées. Il adore s’entourer d’une cour d’amis qu’il séduit en leur faisant croire qu’il est tout à eux durant les instants qu’ils sont près de lui. Il engrosse une fille du village – qui se noie de désespoir car il n’a pas voulu lui donner de l’argent pour avorter.

Il demande à Tom quel est son talent et celui-ci lui dit « imitations de signatures, faux et imitation des voix ». Le frivole Dickie – ainsi prévenu – ne retient que ce qui peut l’amuser et demande à Tom d’imiter quelqu’un : celui-ci contrefait alors son père qui le mandate pour lui ramener le fils prodigue. Epaté, Dickie garde Tom auprès de lui un moment, afin de convaincre papa qu’il ne rentrera pas. D’autant que Tom laisse volontairement échapper de sa serviette une série de disques de jazz que Dickie aime alors que son père déteste cette cacophonie de nègres. Tom préfère initialement le classique au jazz et le piano au saxo, mais apprend vite et joue le jeu à la perfection. Dickie le présente à son ami Freddy (Philip Seymour Hoffman) et au club où il joue du saxophone avec des Napolitains.

Un jour il surprend Tom revêtu de ses habits dans sa propre chambre et qui imite ses mimiques et son ton de voix. Bien qu’il lui ait dit qu’il s’habillait mal et qu’il pouvait lui emprunter veste ou chemise, il prête alors attention aux médisances de Marge qui soupçonne Tom d’être homosexuel, fasciné par lui. Il le teste en le conviant à une partie d’échecs, lui entièrement nu dans sa baignoire. Il n’est pas sûr d’ailleurs que Dickie ne soit pas sensible à ses amis mâles : comme un Italien il les touche, les embrasse, et arbore un torse nu de marbre dans sa chambre. Mais Tom est plus fasciné par la personnalité à imiter pour exister que par le corps de la personne et il ne bronche pas.

Il est cependant convenu que la relation doit s’arrêter là et que Tom doit rentrer. Il n’est pas de leur monde et ne sait même pas skier ; il consomme l’argent du père mais n’est en rien son fils – comme quoi le fils prodigue apparaît près de ses sous et moins rebelle qu’il le clame. Dickie convie Tom à un dernier voyage à San Remo pour avoir un compagnon de fiesta et de jazz. Il loue un canot à moteur pour explorer la côte et trouver une villa à louer tant il est séduit par l’endroit – sans se préoccuper de Marge qui ne songe qu’au mariage et à se fixer.

Dans le huis-clos du canot, entouré par la mer déserte, les vérités sortent d’elles-mêmes. Dickie accuse Tom d’être une sangsue, collé à lui sans cesse ; Tom réplique qu’il lui voue une admiration sans borne et qu’il se sent comme son frère. La dispute dégénère et Tom abat Dickie d’un coup de rame avant de l’achever. Effondré, il l’enserre dans ses bras et se laisse calmer ainsi un long moment. Il n’a pas désiré le corps de Dickie mais son aisance sociale ; il lui prendra sa montre et ses bagues. Cette absence de passion donne d’ailleurs au film un ton de carte postale et une sécheresse de jeu d’échecs qui nuit un peu. Contrairement à Tom joué par Alain Delon, le Tom joué par Matt Damon n’a pas d’identité, il n’est qu’un reflet ; il ne cherche même pas à mettre en valeur sa plastique musculaire pourtant parfaite.

Son mentor mort, il convoite son héritage et endosse son rôle, dont il contrefait déjà très bien la signature (mais pas les fautes d’orthographe, ce qui aurait dû alerter). Pour assurer la transition et se faire plaisir, il s’installe à Rome sous deux identités dans deux hôtels différents et assure sa présence par des messages laissés par téléphone aux réceptionnistes. Il rencontre les amis de Dickie, ceux qui le connaissent avec l’identité de Tom et les autres sous celle de Dickie. Il fait croire par lettre à Marge que son fiancé veut réfléchir et prendre de la distance, et aux autres qu’il se lasse de Marge.

La situation est précaire et intenable longtemps car les femmes sont soupçonneuses, tout comme l’intuitif Freddy. Il doit donc le tuer aussi. Ce qui provoque une enquête de la police italienne, qu’un bon américain moyen considère évidemment comme nulle et bâclée. Le père de Dickie vient en Italie pour retrouver son fils, qui a disparu après le meurtre de Freddy. Il est accompagné d’un détective privé qu’il paye bien et qui connait les pulsions violentes de Dickie. Tom sera-t-il sauvé ?

Mais le mensonge est un éternel porte-à-faux et, malgré son habileté, Tom na pas l’envergure de résister à l’accumulation. Il doit sans cesse redresser le sort par de nouveaux crimes, sauf à rompre et à se refaire une vie sans liens ni argent – comme avant. Il le tente avec Peter, séduit par la beauté du corps de marbre, mais Tom est-il capable d’aimer ? Son enfance et sa jeunesse l’ont-elles préparé à s’ouvrir aux autres autrement que pour les exploiter ?

Les Etats-Unis croient au destin et que nul ne peut en sortir malgré ses talents. Chacun est prédestiné et tout manquement à la vérité est puni. D’où ces « vérités relatives » pour éviter le concept de mensonge dont Trump use et abuse. Si l’on croit à sa propre « vérité », on est invulnérable. En 1955, un jeune homme sans origines, malgré sa carrure de statue romaine, en a-t-il les épaules ?

DVD Le talentueux Mr Ripley (The Talented Mr Riplay), Anthony Minghella, 1999, avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow, Cate Blanchett, Philip Seymour Hoffman, Jack Davenport, James Rebhorn, StudioCanal 2012, 1h15, standard €9.99 blu-ray €12,76

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André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais

Un vieux roman d’initiation des Ardennes pour adolescents ou adultes réceptifs, dans la lignée du Grand Meaulnes. Dans ce pays aux confins des invasions, les bois sont touffus et les chemins des labyrinthes. Alors peut naître la magie. Publié après-guerre, le roman réhabilite le merveilleux par les yeux de la génération née en 1940 et qui a 15 ans à la parution, en 1955.

Gaspard, un garçon de cet âge est élevé par sa tante à l’hôtel du Grand cerf de Lominval, pour lui éviter la vie de baladins de ses parents et ses sœurs. Depuis son baptême, le gamin attire les catastrophes, un chat effrayé qui griffe la notairesse, une voiture dans laquelle il monte dont les freins lâchent dans la pente, la foudre qui tombe sur le poirier sous lequel il s’abrite…

Jusqu’à un soir de mai de son adolescence où il aperçoit dans le village « un enfant » en fuite arrêté par le garde : « Un beau visage (…), des yeux bleus, une chevelure étincelante (…) il devinait dans ces yeux inconnus d’enfant je ne sais quelle flamme aigüe » p.18. Depuis cette rencontre, il est captivé ; la flamme angélique des yeux le poursuit dans ses rêves. Tomberait-il amoureux d’un garçon ? Où est-ce cette amitié passionnée autant qu’éthérée de l’époque où l’on restait mineur jusque fort tard et où le sexe était tabou, qu’a valorisé jusqu’à l’incandescence le scoutisme et les collèges religieux ? Rassurez-vous (?), la « morale » conventionnelle sera sauve selon les critères du temps, car « l’enfant » de 15 ans se révélera du sexe complémentaire.

Entre temps, il sera séquestré à l’hôtel jusqu’à ce que son tuteur vienne le chercher, délivré par Gaspard plein d’ingéniosité, repris dans la forêt où il fuyait pour retrouver « le grand pays » et « maman Jenny » qu’il imagine depuis ses rêves d’enfant. Gaspard, de son côté, sera enlevé par un cheval pie en cueillant des champignons, traversera la forêt et la frontière belge, retrouvera l’étrange garçon-fille et apprendra son nom, fera la connaissance de Théodule, un autre garçon de son âge rendu sourd après une explosion de mine, de Niklaas et de ses deux garçons un peu plus jeunes que lui, traumatisés par la même explosion, apprendra à nager, s’embarquera par hasard clandestinement sur le yacht du tuteur en voulant retrouver le garçon, apprendra qu’il s’appelle Hélène, voyagera jusqu’aux Bermudes où la pupille devra apprendre la musique, mais sera démasqué entre temps, battu et les vêtements déchirés par le cruel secrétaire à barbe rousse (comme Judas), forcé à travailler aux cuisines durant la traversée, enfermé à clé dans une cabine-débarras au hublot vissé durant la nuit. D’où il s’évadera une fois arrivé, ayant trouvé une clé pour dévisser, ne gardant que son pantalon pour aller rôder autour de la villa où Hélène est séquestrée. Il lui fera passer une corde mais elle cassera et Hélène tombera, entraînant son hospitalisation et un rapatriement en Belgique – avec Gaspard rhabillé par le tuteur mais sommé de feindre la croyance à ses rêves pour mieux la calmer.

Le « grand pays » existe-t-il ? Dans ses songes comme dans le livre d’images qu’elle a gardé de son enfance, Hélène le voit comme une terre noire où poussent à la fois des pommiers et des palmiers. Gaspard jure qu’il l’aidera, le tuteur est d’accord mais pas jusqu’à l’obstination juvénile du garçon qui fera des pieds et des mains pour retrouver ce grand pays, se déchirant aux ronces, affrontant une fois de plus la barbe rousse, se coltinant un ours, mettant le feu à un décor de cinéma, chevauchant le cheval pie. Les rêves sont pris au sérieux lorsque l’on a encore 15 ans.

Gaspard découvrira un château dont le parc ressemble au rêve, occupé par le père fantasque et riche de Théodule qui produit du cinéma, y amènera une Hélène à nouveau en fugue – mais ne croira pas vraiment qu’elle ait retrouvé son pays. Le cheval pie, en deus ex machina, scellera le destin des deux adolescents. Le sort voudra que le pays où l’on n’arrive jamais soit celui de son enfance – et que la réalité puisse rejoindre la fiction.

Un roman d’aventures fantastiques qui a reçu le prix Femina 1955. Je l’ai lu à ma prime adolescence et ne l’ai jamais oublié ; il me ravit une fois de plus adulte. Il dit le rêve et le courage, le cœur et l’obstination, l’amour-amitié et la fidélité. Un bien beau livre pour ceux qui savent encore prendre le temps de rêver et nomadiser dans divers paysages. Car « il y a dans le même pays plusieurs mondes ».

André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais, 1955, J’ai lu 2015, 249 pages, €4.00 e-book Kindle €10.99

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L’empire du je

Il y a dix ans, la crise financière mettait en lumière l’empire du jeu, la spéculation sur les prêts hypothécaires risqués, la virtuosité à dissimuler ces risques dans un emballage titrisé. Elle a abouti à la crise économique, puis sociale, puis politique que l’on connait – avec ses prolongements géopolitiques qui conduisent à la guerre… pour le moment commerciale. Nous vivons exactement le même schéma qu’en 1929, jusqu’à la guerre, mondiale en 1941. En sera-t-il de même en 2022, douze ans après 2008 ?

L’histoire ne se répète jamais mais elle réitère les schémas humains. Ce qui change sont les hommes, hier collectifs, aujourd’hui individualistes. L’empire du je a touché tout d’abord les traders et les affairistes qui se prenaient pour les tout-puissants : tel J6M – Jean-Marie Moi-Même Maître du Monde – alias Jean-Marie Messier, Polytechnicien énarque et inspecteur des Finances devenu PDG de Vivendi de 1996 à 2002, conduisant le groupe au bord de la faillite ; ou Fabulous Fab, surnom que s’est donné lui-même Fabrice Tourre, Ecole centrale, Stanford, intoxiqué de maths et engagé aux crédits hypothécaires de Goldman Sachs pour vendre des produits dérivés à ses clients – « de la merde » écrit-il à sa copine – aujourd’hui professeur assistant au département Finance de la Copenhagen Business School après un doctorat d’économie à Chicago. Le je ne touchait encore il y a dix ans qu’une très étroite élite mondialisée, narcissique, vantarde et avide de gagner toujours plus.

Le je touche désormais les classes très moyennes qui habitent le périurbain pour cause de loyers trop chers en centre-ville et qui se sentent exclus de la prospérité induite par la globalisation, malgré leurs diplômes. Comme la situation économique, industrielle et de l’emploi s’améliore un peu en Europe et en France, c’est la grande clameur sur la mare aux grenouilles : Et moi ? et moi ? et moi ? « Avec ma vie, mon petit chez moi, mon mal de tête, mon point au foie », chantait Dutronc. C’était en 1966, cela ne fait que cinquante ans, mais Ducon a remplacé Dutronc en nature humaine de base : égoïsme, envie, pétoche.

Certes, il y a des raisons à l’anxiété du siècle – le monde change comme il a toujours fait et ceux qui rêvaient d’être maîtres du monde à leur petit niveau perdent vite pied. Les pays pauvres prennent leur essor et des emplois ; l’Etat-providence ne peut pas tout, il prélève trop d’impôts mais n’offre pas assez de services publics ; il demande aux gens de se prendre en main mais les infantilise jusque fort tard dans la vie – bien plus que dans les pays voisins, aux Etats-Unis ou au Japon – via la fameuse éducation à la française et les injonctions et interdits de toutes sortes : mangez cinq fruits et légumes par jour ! bougez ! buvez-éliminez ! mettez votre ceinture ! faites-vous vacciner ! 80 km/h sur toutes les routes partout en France ! Mais rien ne va jamais assez bien.

« Neuf cent millions de crève-la-faim. Et moi, et moi, et moi, avec mon régime végétarien »… Ailleurs, c’est mieux ? Dans la Chine de Xi avec ses camps de travail et sa peine de mort de masse ? Dans la Russie de Poutine où toute manifestation politique est interdite sous peine de décennies de prison ? Dans la Turquie d’Erdogan où qui n’est pas avec le président est forcément une ordure à virer de la fonction publique et à coller en prison s’il l’ouvre ? Aux Etats-Unis où le président du parti de l’éléphant trompe son monde avec ses « moi je » tonitruants, aboutissant à la paralysie administrative et à la guerre commerciale avec toute la planète ? Au Royaume-Uni, perdu dans la surenchère isolationniste et qui risque de manquer de médicaments et de beaucoup d’autres choses le jour du Brexit sans accord qui approche rapidement ? En Belgique sans gouvernement où les banlieues Molenbeeck font la loi ? En Allemagne où monte inexorablement le successeur du parti nazi ? En Italie mafieuse et « gouvernée » par l’extrême-droite et l’extrême-gauche alliées ? La France est le pays qui prélève le plus d’impôts et de taxes et qui a la dépense publique la plus forte de tous les pays de l’OCDE – mais ce n’est jamais assez. Et moi ? et moi ? et moi ?

Les gijau sont les grenouilles dans la mare, chacun sur sa feuille, sans se préoccuper du voisin. Je coasse et me veux reine, moi rana – la grenouille. La solidarité dont se vantent les crapauds-buffles qui gueulent plus fort n’est que très locale, sur le rond-point du coin. Y en a marre de la mare ! Rien ne ressort pour le peuple tout entier de la part de ceux qui se proclament « le peuple » – à 85 000 sur 65 millions. L’intérêt général n’est-il que la somme des intérêts très particuliers ? Karl Marx, en bon Allemand, parlait de société en sac à patates. Nos grenouilles ont tout des patates, même l’uniforme jaunasse.

Il est vrai que, si les réclamations au départ avaient le mérite de la cohérence et de poser la vraie question de la fiscalité en France, la suite est non seulement plus floue mais nettement moins facile à saisir et satisfaire. Chacun coasse dans son coin et prend son rond-point pour le nombril de France. Le « mouvement » s’agite, mais comme un canard sans tête. Et moi ! et moi ! et moi ! Tout le monde est jaloux des « porte-paroles », ils voudraient en être eux aussi. Tout le monde voudrait porter sa petite revendication et en faire un référendum national. Tout le monde voudrait gouverner ou, au moins surveiller tout le monde. Car la méfiance règne ; on est jaloux du voisin, on critique la voisine, on brocarde celui qui se croit. Pêle-mêle, il faut tout remettre en cause et revoter (dans le sens voulu par la minorité qui coasse, pas par la majorité qui vote) : le RIC, le mariage gai, l’ISF, la PMA, le PMU, les MBA, les hauts salaires, la vitesse en voiture, les douze vaccins… L’extrême-droite en profite pour faire passer ses thèses en manipulant les réseaux « sociaux » ; l’extrême-gauche tente de récupérer le « mouvement » en approuvant la violence, légitimée comme sociale par les intellos qui se raccrochent aux branches pour n’avoir rien vu venir depuis leurs bureaux.

Mais comment transformer une cacophonie en projets politiques ? Une émotion en raisons ? Les coassements de la mare en mesures orchestrées ? Qui va donner le ton ? Les pommes de terre sont dans la purée et leur agitation dérive volontiers vers la violence physique, la casse publique et les agressions gratuites d’élus – voire des menaces sur leurs enfants. Aucun leader, aucun programme, aucune alternative. Peut-on gouverner sans personne pour le faire ? Sans sujets à proposer ? Sans procédures pour décider et appliquer ? L’expérience Trump montre combien gouverner via les réseaux sociaux est infantile, spontanéiste, égocentrée – sans aucun souci des conséquences.

Le gouvernement imagine un « grand » débat national sur tous les sujets (tous, sauf… ceux qui concernent les principes fondamentaux et les droits de l’Homme). Cela va-t-il accoucher d’une souris ou refonder la participation à la vie publique ? Les Nuit debout se sont couchés et les expériences locales laissent dubitatif : seuls ceux qui sont investis en politique participent, les autres laissent dire et faire ; seuls ceux qui votent habituellement voteront, les autres s’abstiendront. L’expérience, si elle est tentée, sera en tout cas intéressante, à condition de ne pas se noyer dès le départ dans les polémiques vaines d’envie jalouse sur le salaire de tel ou tel.

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Prisoners de Denis Villeneuve

Malgré le nom français du réalisateur et le titre américain, le film est canadien. Les prisonniers sont deux fillettes de 6 ans, enlevées un soir de Thanksgiving dans le crépuscule grisâtre d’une banlieue de Boston. Ils sont aussi les mères murées dans leur douleur assommée à coup de pilules et les pères avides de vengeance et d’action aux limites de la loi. Prisonnier aussi est le spectateur à qui l’on assène des scènes de torture pour faire avouer un demeuré et que l’on égare dans des labyrinthes ésotériques qui ne mènent nulle part et ne servent pas à l’intrigue.

Reste que, durant deux heures vingt-trois, on ne s’ennuie pas. Le thriller est glaçant, accentué par l’absence de musique tonitruante à la Hollywood et par l’atmosphère d’éclipse du perpétuel crépuscule d’hiver. Les fausses pistes se multiplient et la fin survient brutalement.

La famille Dover (Hugh Jackman, Maria Bello) sont des pionniers en plein XXIe siècle. Le père se veut « prêt » en cas d’apocalypse de la civilisation et a entassé dans son sous-sol des provisions, des armes, de la soude caustique et du propane. Il entraîne son fils adolescent (robuste mais au rôle plutôt insignifiant) au tir dans la forêt. Pour lui, « le système » ne va pas vous protéger ; il faut le faire vous-même. Aussi, lorsqu’il retrouve ses voisins les Birch (Terrence Howard, Viola Davis) à la soirée de Thanksgiving où ils dégustent du cuisseau de chevreuil que le fils a tué, il laisse les fillettes des deux couples aller sans surveillance dans leur maison chercher un sifflet rouge perdu. Ils ne les revoient pas. Après avoir cherché partout, ils se rendent à l’évidence : soit elles ont fugué – mais elles n’avaient aucune raison de le faire – soit elles ont été enlevées.

Un camping-car inusité dans le quartier a stationné un moment près d’une maison à vendre tout près de là. Le fils aîné l’a vu et a empêché sa petite sœur de grimper par l’échelle sur son toit ; ils ont entendu de la musique à l’intérieur. Lorsqu’ils reviennent sur les lieux après la disparition des filles, l’engin est parti. Ce ne peut donc être que lui le coupable, « l’étranger » au quartier menant une existence non-conforme et nomade ! La police mobilisée par l’inspecteur Loki (Jake Gyllenhaal) ne tarde pas à retrouver la bête et sa coquille, un Alex attardé qui « a le QI d’un gamin de 10 ans » (Paul Dano). Le camping-car démonté et analysé par la police scientifique ne livre aucune trace des fillettes mais, s’il les a seulement transportées sans violence, « c’est normal » dit le chef. Alex a pourtant tenté de s’enfuir lorsqu’il s’est vu cerné par les policiers ; il a ensuite balbutié quelques mots sur les filles que seul le père a entendu (a cru entendre ?) lorsqu’il est venu le tabasser à sa sortie du commissariat faute de preuves ; en le pistant, le père voit Alex soulever le chien de sa tante par son collier jusqu’à le faire s’étouffer, ce qui scelle son destin de psychopathe capable de tout aux yeux du spectateur.

Dover mâle, prénommé Keller (quasi Killer), va donc entreprendre de faire justice lui-même. Il veut savoir où est sa fille (et accessoirement sa copine). Mué par la seule colère, à laquelle le spectateur n’adhère pas un instant tant elle vient du seul orgueil, il enlève Alex qui promène le chien et le séquestre dans le bâtiment abandonné où son propre père, gardien de prison, s’est suicidé. Il entraîne son voisin Franklin dans l’affaire, présentant les deux faces de « la justice » : la personnelle ou la citoyenne. Keller le Blanc pionnier agit tout seul pour faire avouer le présumé coupable ; Franklin le Noir citoyen respectueux répète que « ce n’est pas bien » et ne fait qu’assister pour l’empêcher d’aller trop loin. Là où le film est pervers est que l’on y croit presque : si la police est impuissante et guère réactive (le gros sergent fait plus de la politique que de l’enquête), les coups de poing de Dover apparaissent presque justifiés au regard de l’enjeu. Que valent en effet « les principes » face à un enlèvement d’enfant ? Jusqu’où serait-on prêt à aller à sa place ? La torture, comme la peine de mort, sont-elles parfois justifiées ? Keller s’aperçoit de ses propres contradictions lorsqu’il marmonne la prière chrétienne habituelle, butant soudain sur les mots… « pardonnez-nous comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé ». Lui qui implore le soutien de son Dieu, obéit-il à Dieu lorsqu’il commande de pardonner ?

Pendant ce temps, Loki enquête, malgré son chef indigent, l’absence de surveillance du père incontrôlable et les pistes qui manquent cruellement. Son tic permanent des yeux laisse le spectateur dubitatif sur ses capacités, mais il reconnait son obstination. Toutes les pièces sont en place comme aux échecs, il suffit de déplacer les pions intelligemment. Un second suspect est traqué et appréhendé ; il a quelque chose à voir avec l’enlèvement, mais quoi ? Son goût des petites filles ? Ses achats de vêtements d’enfant en supermarché ? Son vol des effets des victimes dans leurs propres maisons ? Il n’avouera rien, se contentera de dessiner de fumeux labyrinthes en référence à un livre d’un ancien du FBI, tout entier dans le jeu et l’illusion.

Comme d’habitude en Amérique du nord, Dieu est omniprésent : non seulement dans l’épreuve et les dérisoires bougies communautaires (le pasteur ou le curé sont absents), mais aussi dans le Mal de ceux qui veulent faire « la guerre à Dieu » (rien que ça). Cet univers étrange et angoissant, que nous avons du mal à saisir en Europe, fait beaucoup pour la fascination qu’exerce le film.

DVD Prisoners, Denis Villeneuve, 2013, 2h27, avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Maria Bello, Terrence Howard, Viola Davis, Melissa Leo, Paul Dano, M6 vidéo 2014, standard €7.79 2.0 et 5.1, blu-ray €9.79

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Donna Leon, Minuit sur le canal San Boldo

Donna Leon a su créer un univers à Venise et des personnages attachants, le commissaire Brunetti, sa femme Paola et la secrétaire du vice-questeur la signora Elettra. Le lecteur habitué de la série retrouve cette atmosphère quiète malgré les crimes et les nouveautés mondialistes, cet humanisme qui sera bientôt suranné, la prochaine génération étant plus globalisée et moins généreuse, peut-être, de principes universels.

Cette fois, c’est une comtesse mais néanmoins grand-mère qui se préoccupe, à 86 ans de connaître le fin mot d’une histoire vieille de quinze ans arrivée à sa petite-fille. Parents divorcés, mère déboussolée depuis toujours, milieu aisé où circule la drogue, la jeune Manuela, 15 ans, avait la beauté mais pas le bonheur. Elle faisait du cheval sur le continent, émoustillait les garçons au lycée, sortait parfois le soir. Jusqu’à cette mi nuit où elle tombe dans un canal. Tétanisée par une peur de l’eau qui remonte à sa tendre enfance, elle n’est sauvée qu’in extremis par un ivrogne qui passait par là et ne se souvient plus de grand-chose. Sauvée, mais abîmée : son cerveau, privé d’oxygène trop longtemps, a subi des séquelles irréparables et si elle tombe à l’eau adolescente, elle en ressort enfant, comme il est dit dans l’histoire. Désormais trente ans, elle agit et réagit comme une petite fille de six ans.

Lors d’un dîner formel où sa femme est invitée en tant que Faller, grande famille de Venise, Brunetti se voit incité par la comtesse à reprendre l’enquête. Elle veut savoir avant de mourir ce qui est arrivé à sa petite-fille. Elle n’aurait pas nagé dans le canal, ne se serait même pas approchée de l’eau. Alors, l’a-t-on poussée ? Droguée ? Qui et pourquoi ? Le commissaire ne peut décider de lui-même de reprendre une enquête policière qui n’a pas abouti jadis ; il lui faut un ordre du procureur ou des faits nouveaux. Sur l’insistance de la grand-mère, et se souvenant qu’il est aussi papa, il va manœuvrer habilement Patta, son supérieur hiérarchique, pour qu’il convainque le procureur. Un peu de flatterie sociale suffit…

Curieusement, dès que l’on remue l’onde, la boue ressurgit à la surface. L’ivrogne sauveur est retrouvé assassiné : y aurait-il un lien avec cette vieille affaire ? L’énigme est vite résolue, le meurtrier un brin téléphoné pour le lecteur, mais le chemin pour y parvenir immerge au préalable dans Venise, ses bistrots, ses cancans, ses habitudes. Il explore aussi les liens entre une jeune fille et sa jument, très forts semble-t-il, que la commissaire Griffoni, experte cavalière en sa jeunesse pour avoir obtenu une médaille d’argent aux jeux olympiques dans l’épreuve de dressage, va exploiter avec tact.

L’auteur est non seulement une productrice d’énigmes policières, mais aussi un sismographe des affaires du temps. C’est ainsi que l’immigration arrive en force dans ce roman, à croire même qu’elle va constituer le nœud de l’intrigue. Mais non ; elle n’est là que comme témoin d’époque, cette « nouvelle » immigration « plus dure » venue du Sahel et de la Corne de l’Afrique, moins prête à s’intégrer, revendicatrice de « droits » et portée à l’agressivité envers les gens.

Nous sommes loin des meilleurs romans de Leon, mais la petite musique agit. Le lecteur ne s’ennuie pas, séduit par de belles pages. Il ne faut cependant pas lire en pointillé, laissant le livre ou bout d’un chapitre pour le reprendre plus tard : l’ambiance n’agit que sur la durée.

Donna Leon, Minuit sur le canal San Boldo (The Water of Eternal Youth), 2016, Point policier 2018, 347 pages, €7.90 e-book Kindle €14.99

Les romans policiers de Donna Leon déjà chroniqués sur ce blog

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Michel Henry, Marx philosophe de la réalité (2)

La détermination de la réalité est, pour Michel Henry, le « thème central de la pensée de Karl Marx. »

La théorie n’est pas réelle, elle est fondée sur la représentation, le mot pour la chose. Or le mot chien ne mord pas… Marx : « La tâche de la philosophie, de la science en général, ne consiste pas à s’écarter des choses sensibles, c’est-à-dire réelles, mais à aller vers elles ; elle ne consiste pas à changer les objets en pensées et en représentations » cité p.286. Ceux qui se déclarent les socialistes français pourraient tirer d’utiles leçons de cette parole du maître. Le monde sensible n’est pas ‘pur’ mais civilisé ; la nature n’existe pas en soi, l’homme en fait partie intégrante, la nature ne peut être qu’humanisée. L’action n’a pas conscience d’elle-même, sauf à être un spectateur extérieur.

Le concept de l’Être hégélien vacille, Marx se réclame d’une subjectivité radicale. L’Être n’est pas un objet car l’action n’est possible que si elle n’a pas d’objet ! L’action est pur pragmatisme, la vie même, qui va (ce que l’Asie a intégré au cœur de sa philosophie – y compris Mao qui n’a repris du marxisme que ce qui le servait). Renoncer à l’action, c’est renoncer à la vie même. Intelligence, volonté, mémoire, sont les différentes manières par lesquelles l’être devient.

La praxis (action) s’actualise dans le travail ; elle est conscience de soi parce que pensée. Mais la pensée est ce que fait le travail : l’action. Pas l’inverse ! La réalité réside dans celui qui agit, dans l’expérience vécue qui n’est donnée qu’à lui, dans sa ‘détermination’ propre. La théorie ne saurait agir, pour Marx « l’action de la pensée » n’est que de l’idéalisme ! Avis au partisans du socialisme qui feraient mieux d’élire d’abord une personnalité apte à agir plutôt que de chercher un énième programme tout ficelé…

Il ne saurait y avoir donc de ‘praxis révolutionnaire’, ni même de ‘mouvement social’ – pas plus qu’une ‘loi de l’histoire’. Tout cela n’est que théorie a posteriori, caricature de Hegel, reconstitution dans un Tout imaginaire, non enraciné dans la réalité. Car la réalité ne peut être que subjective et éminemment mouvante. Toute représentation est donc, pour Marx, ‘idéologie’ par principe. « La réalité détermine comme idéologie tout ce qu’elle n’est pas », résume Michel Henry p.373. La science comme savoir constitué est elle-même une forme d’idéologie ; Nietzsche en dénoncera la dérive dans le ‘Gai savoir’, car « la science » évolue sans cesse, corrigeant le passé par les découvertes nouvelles du présent.

Michel Henry : « A partir du moment où un ensemble de représentations idéales s’est substitué à la réalité des rapports vivants, la relation des individus à ces rapports (…) se trouve complètement falsifiée, elle devient la relation de sa conscience à cet ensemble de représentations » p.393. On joue alors sur les mots, on n’agit pas sur les choses ; on se la joue ‘révolution’ ou ‘yaka’, on ne modifie en rien la réalité des rapports sociaux. C’est l’erreur d’Engels selon Marx : la réalité n’est pas la matière au sens du XVIIIe siècle mais ce qui a trait à la praxis, à la vie réelle des individus.

Marx critique la séparation de la conscience d’avec la vie personnelle qui la détermine. On agit par ce que l’on est, personnellement, socialement et historiquement. Nietzsche dira à la même époque : par raison vitale, par désir, par énergie interne qu’il appelle ‘volonté vers la puissance’. Le matérialisme n’est pour Marx que l’idéologie d’une des formes possibles de cette vie (p.425). Une idéologie s’explique par la fonction qu’elle remplit dans une société donnée. Les réalités historiques changent sans cesse car l’histoire est mouvement de la vie – praxis.

Ce pourquoi Marx a été bien meilleur journaliste que théoricien ; ce pourquoi il n’a jamais pu achever l’inachevable : une théorie ‘définitive’ de l’économie, de la politique et de la société. Le principe et le contenu de toute connaissance est, pour Marx, la vie réelle des individus et leurs rapports entre eux, et non pas la soi-disant ‘objectivité’. « La pensée n’est jamais rien d’autre que la représentation de la vie par elle-même » p.469. Fonder la vérité, écarter la prétention à se suffire à elle-même d’une Vérité Idéale. Seule la réalité est histoire, la vie humaine en ses déterminations fondamentales que sont besoins, désirs et travail.

Aborder Karl Marx par sa philosophie donne les bases solides pour bien le comprendre.

Michel Henry, Marx, 1976, Gallimard Tel 2009, 966 pages, €91.84

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