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Benoit Lhoest, L’amour enfermé

Honte à l’Eglise qui a trahi le message du Christ dans ce qu’il avait de plus universel : l’amour ! Aimer son prochain commence à la prochaine, la femme, la moitié de l’humanité, et sa moitié dans le couple.

Comme le montre l’auteur, l’amour a été enfermé dans la France du XVIe siècle. « Depuis que le christianisme s’est imposé comme référence du monde occidental, il n’a cessé d’instituer, comme l’un des piliers de sa morale, une haine féroce à l’égard de la sexualité. Cause de désordre dans la société, écran corporel éphémère entre l’âme immortelle et Dieu, passage étroit entre la nature et la culture, entre l’animal et l’homme, compromise dans le règne de la mort autant que du péché, elle aura été évacuée par l’Eglise mais aussi par le courant mystique dominant au XVIe siècle : le platonisme » p.242.

Aujourd’hui, les choses n’ont pas changé en doctrine : le cardinal Ratzinger ne dit rien d’autre. En 585, la concile de Mâcon a « mis en doute l’appartenance de la femme à l’espèce humaine et il fallut des semaines de discussion pour qu’elle y fût maintenue » p.28. Eve la tentatrice, issue d’une côte d’Adam, lui est seconde et non son égale ; elle est réputé mue par une lubricité foncière qui a rendu l’homme mortel en le chassant du paradis, qui l’épuise par ses exigences sexuelles incessantes et le détourne de l’amour dû à Dieu, donc du Salut. Pis-aller venu de Paul et de Matthieu, juifs rigoristes en phase avec leur milieu et leur temps, le mariage a pour seule justification la perpétuation de l’espèce et le nombre de nouveaux croyants. Mais la virginité et le célibat clérical lui sont infiniment supérieurs. Le coït est décrit selon des métaphores animales. Il abaisse l’homme et doit être canalisé, discipliné et encadré par l’Eglise qui, seule, sait ce qui est bon pour le pécheur. La contraception est interdite pour des raisons démographiques (« croissez et multipliez ») mais aussi parce qu’elle évoque adultère et prostitution, un hédonisme haï du clergé qui a dû faire vœu d’abstinence. Ce que je ne peux accomplir, que personne ne l’accomplisse, sauf par répugnance en fermant les yeux et en se bouchant le nez.

Le mariage est un contrat et une tyrannie, la femme est vendue avec sa dot et soumise à son mari comme le sujet au roi et le roi à Dieu. L’amour n’est surtout pas la question, l’érotisme, si présent dans le monde païen, est ignoré et méprisé, culpabilisé par une longue liste de péchés à confesser. La seule technique admise pour copuler est celle dit fort justement « du missionnaire », le mâle sur la femelle et qui la défonce pour lui planter sa graine, tout comme le soc perce la terre pour y mettre le blé. Onanisme, lesbianisme et homosexualité sont bien-sûr condamnés et interdits car stériles (« contre-nature ») et donnant du plaisir illicite (qui détourne du seul amour dû à Dieu). Cette tyrannie cléricale, sociale et parentale empêchait à l’avance toute espèce de relations authentiques entre les êtres et a entaché l’amour de culpabilité. Jamais ce doux sentiment n’a pu devenir une valeur à vivre au quotidien, permettant par une sexualité rassasiée et épanouie, cet amour universel du prochain prôné par le Christ.

Au contraire, cet « enfermement névrotique » (p.241) dans le mariage surveillé a engendré de nombreux cas d’impuissance, expliqués « par un complexe de castration dû à une peur de la sexualité rendue fatale par le rigorisme du discours religieux » p.86. Les seules soupapes admises étaient sous le signe de la violence émissaire : les fêtes, charivaris et inversions carnavalesques une seule fois l’an. Les « sorcières », vieilles, seules et laides, qui soignaient par la nature et non par les prières bibliques, représentaient le Diable, l’envers de l’idéal. Il était nécessaire de les pourchasser et de les éradiquer, notamment par le feu ou l’eau, qui purifient. Le paroxysme de ce délire clérical a eu lieu entre 1560 et 1630. La société du XVIe siècle était misogyne et inégalitaire, imposant l’esclavage du « sexe faible », « un monde de terreur et d’idéologie où la répression sexuelle et morale fait naître les pires fantasmes, les pires pulsions sadiques dans les esprits de milliers d’individus qui, jusqu’au bout, croient servir la vérité » p.126.

L’amour « courtois » a été une réaction d’Oc à ce délire idéologique de l’Eglise officielle, royalement catholique et papiste. Il a inversé toutes les valeurs admises – mais seulement dans l’idéalisme, revivifiant Platon. Il s’agissait de s’éprendre d’une femme mariée, de tenir cet amour secret, de la servir comme un vassal, sans espérer autre chose qu’un entre-deux de chair et d’esprit, un baiser chaste issu de l’organe de la parole et du souffle. Stérile, individualiste, porteur de désordre mental, ce néoplatonisme prolongé par Ficin a été « la première tentative pour arracher l’amour des griffes de la douleur et de la mort » p.138.

Il a fallu attendre deux siècles, le libertinage du XVIIIe, pour que la sensualité reprenne ses droits, que la femme soit admise comme une personne à qui parler et que l’on peut séduire au lieu de la dominer en soudard. Il a fallu attendre deux autres siècles pour que la « morale » rigoriste et victorienne issue de l’Eglise et adoptée avec enthousiasme par les bourgeois austères qui se piquaient de vertu, faute de naissance, lâche les mœurs. Mais elle persiste sous prétexte « d’hygiène », de santé mentale, de vitupération du laisser-aller hédoniste, d’éducation à la discipline, voire aux menaces mortelles du sida. Mai 68 et le féminisme ont à peine « libéré » l’amour, créant des injonctions nouvelles en place de celles de l’Eglise et de la morale bourgeoise.

Nous ne sommes toujours pas sortis de la doxa millénaire de l’Eglise, renforcée par l’essor des sectes croyantes américaines qui essaiment dans le monde entier et répandent leur morale via les films et les séries télévisées, par le renouveau rigoriste des autres religions du Livre qui surveillent et punissent toute déviance aux préceptes du Coran ou du Talmud, et même par les psychiatres du politiquement correct qui crient au « traumatisme » et prônent « la normalité ». Le « nu » (même le sein féminin ou le torse masculin) est banni sur Internet sauf dans la pub et le sport, de moins en moins présent au cinéma et « signalé » comme offensant dans les blogs et sur le fesses-book – pourtant au départ créé pour évaluer les filles du campus. Alors que « le naturel » est encouragé par souci d’harmonie avec l’environnement, la « nature » reste niée dans l’humain : pour être mentalement cohérent il y a encore du travail à faire !

Benoit Lhoest, L’amour enfermé – amour et sexualité dans la France du XVIe siècle, Orban 1990, Le grand livre du mois 2000 (sur Amazon), 292 pages, €13.99

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George Sand, Le château des Désertes

Le lecteur aura la surprise de retrouver les enfants de Lucrezia Floriani bien grandis, deux ans après sa mort. Célio est un beau et vigoureux jeune homme, volontaire jusqu’à la violence parfois, mais tenu par ses sœurs et par le père de son petit frère, le vieux Boccaferri. Il se lance au théâtre à 24 ans et se produit à Vienne devant les bon bourgeois et les aristos réservés allemands. La « duchesse » qui le parraine, au vu de la réaction du public devant lequel il cabotine, « son besoin d’être admiré, son peu d’amour pour l’œuvre qu’il chantait », le lâche comme une vieille chaussette. Sa prestance et ses beaux yeux (sans parler du reste) ne suffisent pas à son ego de « coquette » (autrement dit de pute de la haute – l’auteur le laisse clairement entendre). Elle s’en ouvre à son autre prétendant Salentini, un jeune peintre de talent qui n’a pas besoin de travailler pour vivre. Mais il n’est pas d’accord avec elle, ni sur le garçon ni sur un second rôle, la cantatrice Cécilia.

Ils vont donc se fâcher ; piquée au vif, la duchesse va poursuivre le jeune Salentini de ses assiduités. « Les femmes, lui dit Célio, (…) n’aiment qu’elles-mêmes ou, si elles nous aiment un peu, c’est par rapport à elles, à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs appétits de vanité ou de libertinage. Que nous ne soyons plus bons à rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure » (IV p.245 Pléiade). Le lecteur lettré ne peut que songer à la Springora en cette année 2020, femelle avide de sexe et de se montrer au monde à 13 ans au bras d’un écrivain célèbre, et qui vient lui chercher des poux quarante ans après. George Sand a admirablement décrit ce mouvement égoïste de la femme, cette vengeance à froid aussi vile que vipérine.

Au moment de succomber, le jeune homme entend chanter Mozart dans la ruelle et, au lieu de partir pour Milan, vaincu, pour retrouver l’amante exigeante, part pour la France avec un roulier qui l’arrête avant Briançon, chez lui, pour la nuit. C’est alors que Salentini va apprendre que le château des Désertes, tout près de là, est occupé par un marquis, frère prodigue d’un décédé intestat, et qu’il semble se passer de drôles de choses à la nuit tombée dans le château barricadé, vidé de ses domestiques. On murmure que les filles et les garçons du marquis, qu’il appelle ses « enfants », font un sabbat du diable.

Le jeune Salentini, poli mais curieux, va tout faire pour pénétrer les arcanes du mystère. Dans cette deuxième partie s’ouvre un second acte : le château. Le marquis n’est autre que le vieux Boccaferri, ex-ivrogne perclus de dettes qui se rachète, et ses enfants sont sa fille Cécilia et ceux de la Floriani, Célio, Stella et Béatrice, cette amante dont il a eu un fils, le petit Salvator, presque 15 ans désormais. Le mystère des nuits se dissipe, Salentini est conquis et les coups de théâtres surviennent pour tenir en haleine ; il ne découvrira rien moins qu’une sœur, un beau-père et sa future femme, sans parler d’un véritable ami de son âge. Les amours se croisent, la fortune aussi, et tout ce petit monde qui s’isole en château clos pour l’hiver, comme jadis en thébaïde au bord du lac, vit une existence riche et affective – le rêve de Nohant.

Car George Sand avoue dans ce « roman » le théâtre à la maison qu’elle fait avec ses enfants et quelques amis de leur âge l’hiver 1846, improvisant Don Juan, expérience reprise dans le roman, qui leur sert d’éducation. La scène est un apprentissage de la société, l’étude des textes et la rhétorique de l’expression une formation précieuse, placer sa voix et faire la musique un supplément, tout comme imaginer et peindre les décors. En bref, le théâtre est un art total, comme sous les Grecs l’opéra, une union de l’art et de la vie. L’improvisation des rôles, les échanges de personnages qui montrent certaines passions, sont des expériences émotionnelles qui font mûrir et mieux se connaître soi-même, cela dans la fraternité du théâtre. Malgré l’action qui avance en coups successifs destinés à surprendre le lecteur, ce roman est plus une « analyse de quelques idées en art », comme le dit Sand en postface que la peinture de personnes ou même de sentiments. Les premiers sont trop beaux et bien faits et les seconds bien convenus. Peu de romanesque, fors l’amour, mais beaucoup de théorie sur le jeu naturel et la force éducative d’un projet en commun. Une fuite vers l’idéal artistique pour compenser les déboires de l’existence réelle de l’auteur : échec de la révolution de 1848, rupture avec Chopin, mariage conflictuel de sa fille.

George Sand, Le château des Désertes, 1851, Independant publishing 2015, 206 pages, €7.54

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

Les romans de George Sand chroniqués sur ce blog

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Préface aux souvenirs

Mes souvenirs ne sont pas tous écrits ni filmés car se souvenir, c’est actionner sa mémoire, sans laquelle la personnalité n’existe pas. Nombre d’images existent donc en moi sans être matérialisées. Ne vivre qu’au présent signifie rester dans l’instinct, sans morale ni sentiment. La conscience exige une vie intérieure et elle ne peut se fonder que sur les souvenirs vécus. Ils alimentent la sensibilité au-delà de la sensation pure. Chacun a sa forme privilégiée de mémoire ; la mienne est plutôt visuelle, presque architecturale. D’autres ont une mémoire plus auditive. La mémoire olfactive est pour ma part très importante, faisant remonter les images et les sentiments envers les êtres, aimés ou détestés. Mon goût pour la gastronomie vient peut-être de cette propension-là.

Je ne suis pas Marcel, encore moins Proust, mais je pense que chaque personne a quelque chose en lui de l’universel proustien. La « madeleine » (qui n’était, selon les textes alternatifs des éditions Gallimard dans La Pléiade, qu’une vulgaire tartine de pain grillé) évoque des souvenirs affectifs sublimés, des sentiments retrouvés d’un temps perdu. Nostalgie ou aliment de la création ? Chacun en fait ce qu’il veut. Marcel Proust a embelli en gâteau un morceau de pain ; pour ma part je préfère le pain nourrissant du peuple à l’illusion sucrée bourgeoise.

Le souvenir conserve les êtres aimés ; avec leurs images, leurs parfums, leurs musiques, ils restent présents durant notre vie entière. Ce pourquoi il est bon, de temps à autre, de se replonger dans les photos, les albums, les lettres et cartes postales, les cassettes ou (plus récemment) les vidéos. Ils sont les restes d’un présent enfui à jamais. Amour, amitié, admiration sont autant d’élans conservés dans la mémoire que ces objets matériels ravivent. Car rien n’est jamais perdu, mais enfoui au plus profond ; parfois, il suffit de réussir à ouvrir le tiroir… Evidemment, il faut en être conscient, le passé ainsi chanté est embelli : chacun ne garde que le meilleur, la mémoire fait office de passoire qui évacue le petit lait pour ne garder que la crème (positive ou négative). Mais n’est-ce pas cela qui forme l’utilité du souvenir ? Aider à vivre, donner un sens, apprécier la fuite du temps.

Connaître, au fond, c’est encore se souvenir : de ce qu’on a appris, de ceux qu’on a lu ou écouté, de ce qu’on a vécu. Y aurait-il savoir sans souvenirs ? Education sans réminiscence ? Une conscience et même un Moi sans la mémoire ? Le souvenir nous donne une raison d’être dans le présent pour préparer le futur : il est un trait d’union entre celui que nous étions jadis et celui que nous sommes à présent. Les bouddhistes l’appellent le karma, tout en affirmant que le « moi » n’existe pas mais n’est qu’un agrégat de souvenances et sensations dont les nuances changent sans cesse en fonction du présent. Pourquoi pas ? Mais raviver la mémoire permet au passé d’être présent ; à un certain passé mémorisé et sélectionné d’être dans un présent vécu, certes, mais interprété.

La nature n’a aucun souvenir, seulement des traces biologiques ou physiques de ses transformations. Seul l’humain, peut-être, a une mémoire consciente au présent. Elle lui permet d’interpréter le passé pour le faire servir à l’aujourd’hui et à élaborer des probabilités sur demain. Sans mémoire, un ordinateur ne sert à rien ; sans « datas », les algorithmes fonctionnent dans le vide – et « l’intelligence artificielle » ne saurait exister. Apprendre, c’est évoluer de ses expériences et erreurs, donc se souvenir.

La mémoire n’est donc pas un ressassement éternel du même mais une base de données utile à élaborer l’analyse, fût-elle morale, logique, sentimentale ou sensitive. La nature n’a pas conscience qu’elle existe, l’homme si – et peut-être (après-demain ?) l’intelligence artificielle. Bien sûr, les « artistes » tirent des violons nostalgiques sur l’enfance perdue, sur la jeunesse enfuie, sur les amours décomposées, sur ce qui aurait pu être et n’a jamais été. Mais le passé ainsi reconstitué par le souvenir est construit, embelli, recréé. Il est support à l’imaginaire, bien plus beau que le vrai. Trompeuse et inexacte, la mémoire n’est qu’humaine, tout magistrat instructeur le sait trop bien.

Mais l’illusion est support à l’élan qui, lui, est vérité, tel que Rousseau nous l’a montré. Ce pauvre orphelin éperdu de mère et « adopté » à 16 ans par une maitresse-maman qui l’initie au sexe, pleurera toute sa vie le bonheur jamais atteint ; le monde entier lui en veut, ses meilleurs « amis » ne sont que mauvaises gens qui complotent sa perte ; ses enfants sont donnés tout aussitôt à l’assistance publique… Mais quelle sensibilité pour son temps ! Quelle prescience des institutions à venir ! Quel style fluide et sensible ! Je n’aime pas la personne de Jean-Jacques mais j’aime la plupart de ses œuvres. Le musicien-écrivain-philosophe s’évade trop souvent dans l’imaginaire afin de ne pas agir ; il se fait des ennemis par crainte même que ses amis lui en veuillent ; il a peur d’aimer les enfants parce qu’il les voudrait selon l’Idéal. Donc il ne s’engage pas, il ne se construit pas, il reste à jamais inachevé, adolescent perpétuel, révolté épidermique. Ce qui est précisément pourquoi il est universel.

Le souvenir n’est pas un arrêt du temps mais une trace en mémoire, ce qui n’est pas la même chose. Jamais les êtres rencontrés ne reviendront tels qu’on les a vus ou connus. Si d’aventure nous parvenons à les retrouver (par moteur gogol et autres réseauziaux), nous sommes immanquablement déçus. Cela m’est arrivé : soit ils ne se souviennent pas de vous, soit ils n’ont pas envie de renouer un lien qui n’a plus de sens. Malgré les moments forts ou intimes vécus, c’est du passé. Chacun est désormais autre et il serait vain de vouloir régresser à celui que nous étions. Les photos figent le temps physique mais le temps moral, sentimental et sensuel passe inexorablement. La beauté du moment, la vie immédiate, les égarements des sens ne reviendront jamais. Une autre beauté, une autre vie, un autre bouquet de sensations existent mais la mémoire n’est que pour soi, les autres n’ont pas la même trace du même souvenir en eux.

J’aime avant tout suivre les êtres dans la durée, assister à leur transformation qui n’est le plus souvent, je l’ai constaté à l’envi, qu’une révélation de la personnalité en germe. Voir grandir des enfants, de tout bébé à l’âge adulte, est l’un de mes grands bonheurs dans l’existence. Surtout ceux que j’aime, mais pas seulement. Des voisins anonymes, à qui je n’ai jamais dit un mot, des inconnus qui vivent alentour. Voir comment ils épanouissent leur personne m’est une joie profonde – on ne se refait pas. La vie est un roman dont il suffit de feuilleter les pages. En garder des traces est mieux que parcourir un livre car c’est une œuvre qui n’est pas encore écrite et que l’on n’écrira peut-être jamais. Il s’agit moins de documenter son existence que de garder au vif les souvenirs qui nous constituent en tant qu’être humain : encore une fois l’amour, l’amitié, l’admiration, au détriment de tous les sentiments négatifs vécus mais volontairement oubliés ou minimisés. Il est des gens dont je retrouve le nom mais qui ne m’évoquent absolument rien alors que d’autres restent éternellement présents à mon souvenir : Florence, Nicole, Yann, Christine, Jean-Pierre, Olivier, Eliane, François, Camille, tant d’autres…

N’ayons pas peur de notre mémoire ni des traces futiles que nous conservons sous forme de photos, cartes, lettres, invitations, enregistrements – tout ce que nos héritiers jetteront sans remords. Ils forment ce que nous sommes, nous seulement. Après nous, le déluge.

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L’anneau sacré d’Uli Edel

Découvrir la mythologie germanique est intéressant, d’autant qu’elle est peu connue. Mais Uli Eden a réalisé un téléfilm en deux parties plus qu’un film et cela se sent. La Chanson des Nibelungen, tirée des poèmes héroïques de l’Edda nordique, a inspiré Wagner pour son Ring et a été chérie par les nazis, ce qui explique peut-être pourquoi cette mythologie nordique est délaissée aujourd’hui. Un téléfilm américano-britanno-allemano-italien ne pouvait que rester fade et plat, malgré quelques moments de bravoure. La mystique dépasse en effet tellement les Yankees, tandis que les Teutons restent soumis au politiquement correct… Malgré une histoire qui se tient, nous sommes loin du Seigneur des anneaux !

Tout commence lorsque les envahisseurs saxons massacrent la garnison du royaume du Nord, permettant seulement au fils du roi, qui n’a pas encore 7 ans, de s’échapper sur un tronc d’arbre au fil de l’eau. Il est recueilli sur le fleuve par le forgeron du roi Gunther (Max von Sydow) qui arbore un marteau de Thor en sautoir pour marquer qu’il reste adepte des anciens dieux. Il l’adopte pour fils en lui apprenant son métier et le prénomme Erik (qui veut dire le Roi), mais son vrai prénom est Sigurd (Siegfried en allemand burgonde) qui signifie Gardien de la victoire. Il reprendra ce nom lorsqu’il se fera reconnaître en vainquant en combat singulier devant les armées réunies les rois jumeaux saxons qui ont massacré son père et son clan.

Mais auparavant Eric doit grandir et atteindre ses 18 ans. L’acteur Benno Fürmann, Allemand de 32 ans, est un peu vieux pour le rôle malgré son large décolleté qui se veut juvénile. Grand et fort, il aide son père adoptif à forger des épées et à se battre contre les pillards. Il voit passer un jour sur le fleuve « la reine d’Islande » Brunehilde (Kristanna Loken). Au VIe siècle, l’Islande quasi déserte ne connaissait ni roi ni reine mais seulement quelques moines irlandais ; la légende parle seulement d’un pays du nord et le film tord la réalité en « vérité alternative ». Restée païenne elle aussi, la « reine » consulte une devineresse qui lance les runes d’Odin et lit l’avenir ; elle lui a annoncé cette rencontre au moment où un astre tombera du ciel. La nuit qui suit les regards échangés sur le fleuve, le destin se réalise : une météorite tombe du ciel non loin de là. Érik le jeune homme au beau sourire et au corps lourd, tout comme Brunehilde la reine froide et passionnée, se précipitent en même temps au même endroit et en pleine nuit à l’endroit de l’impact, dans le cercle de feu, commencent par se combattre avant de se faire l’amour à poil sous les étoiles. C’est pour chacun la première fois. Ils se jurent fidélité et de se revoir pour s’épouser.

Erik se fait remarquer par la cour burgonde chrétienne lorsqu’il vient livrer le chargement d’épées au château du roi avec son père. Il se bat bien et livre un combat qui désarme le jeune frère du roi Giselher (Robert Pattinson) après que le faucon de celui-ci, nommé Arminius comme le héros germanique qui vainquit les Romains, ait délaissé son poing pour celui d’Erik, le consacrant en quelque sorte. C’est à ce moment qu’il se fait remarquer par la sœur du roi Gunther, la belle Kriemhild (Alicia Witt), qui le mettrait bien dans son lit. Mais, lors de la fête du solstice, Erik avoue au masque femelle qui l’interroge qu’il aime ailleurs et que son cœur est promis. Kriemhild n’aura alors de cesse qu’intriguer pour le faire changer d’avis.

Elle profite du ressentiment haineux de Hagen (Julian Sands), noble de la suite de Gunther, dont le père est le nain Albéric (Sean Higgs), laid et contrefait. Cette impureté de lignée rend Hagen jaloux et avide de puissance pour laver cette tache de naissance. Le nain était gardien de l’or des Nibelungen mais le dragon Fafnir a mis ses pattes dessus et dort sur le trésor. Lorsqu’il se réveille, il incendie quelques villages et piétine les villageois. C’en est trop pour le roi, qui part le combattre avec ses preux. Mais la troupe revient, piteuse, n’ayant pas réussi à entamer la cuirasse du dragon, et le roi Gunther est blessé.

Erik se dit qu’il pourrait vaincre le dragon avec la nouvelle épée qu’il s’est forgé avec le métal très dur de la météorite. Il s’y essaie et, après quelques péripéties hasardeuses, tue le monstre tout en crocs et queue. Une intuition (signe des dieux) lui enjoint de se baigner nu dans le sang du dragon, ce qui le rendra invulnérable. Mais une feuille d’automne se colle malencontreusement sur son épaule et cet endroit du corps restera sa faiblesse, tout comme le talon d’Achille. L’or est alors à lui, malgré les mises en garde des fantômes de Nibelungen qui lui disent qu’il rend fou. Il le confie au roi Gunther afin de le garder en ses caves, sous les yeux concupiscents de Hagen. Il ne prend pour lui qu’un anneau, l’anneau du Nibelung.

Erik devient Siegfried en accompagnant l’armée comme héros vainqueur du dragon, lorsqu’il défie en combat singulier et vainc à son tour les rois jumeaux qui l’ont fait orphelin. Il désire se rendre en Islande pour épouser la reine et emporter le trésor. Lorsque Hagen l’apprend, il décide de tout faire pour l’en empêcher et garder à sa main le trésor. L’avidité comme l’avarice rendent fou, tare héréditaire chez les nains qui ne savent rien de la noblesse ni de l’honneur. Comme il sait le roi Gunther amoureux de la reine Brunehilde, seule digne de son rang, il soudoie son père nain Albéric afin de lui concocter un filtre d’amour qu’il fera prendre à Siegfried via son amoureuse Kriemhild.

Dès lors qu’il a bu le vin épicé du filtre, le valeureux jeune homme oublie promesse et promise malgré lui ; il ne désire plus qu’épouser la sœur du roi Gunther. Mais ce dernier, s’il a le champ libre, doit encore vaincre aux épreuves que la reine d’Islande a édictée pour se marier. Elle ne veut pas épouser un faible mais un égal et seul celui qui parviendra à la vaincre, ainsi que les runes l’ont prédit, deviendra son mari. Gunther presse donc Siegfried de prendre sa place et de concourir sous son apparence. Après avoir vaincu le dragon, le jeune homme a en effet surpris Albéric qui cherchait à le tuer pour reprendre le trésor, mais ses manières cauteleuses n’ont pas réussi. Siegfried lui a fait grâce de la vie (à tort) mais lui a ravi son heaume magique qui permet de prendre toutes les formes vivantes au prononcé d’une formule.

Cette fausseté fera que Brunehilde épousera Gunther malgré elle, Siegfried n’ayant plus pour elle aucun sentiment ; lui épousera sa Kriemhild le même jour. Tout le monde pourrait être heureux, le trésor restant chez les Burgondes, Gunther et Siegfried ayant chacun leur amour comme compagne. Mais Brunehilde ne se laisse pas faire et les runes, interrogées une fois de plus, révèlent qu’il y a mensonge. Elle se refuse donc à son roi et exige qu’il la vainque au lit comme il l’a vaincue au combat. Gunther fait alors preuve de faiblesse, une fois de plus, une fois de trop ; il demande à Siegfried de prendre à nouveau sa place sous son apparence pour défaire la ceinture et ouvrir les cuisses de la belle. Mais le prince Giselher, lutinant sa jeune promise dans les couloirs du château, aperçoit pour la seconde fois deux Gunther et soupçonne la substitution. Bêtement (il ne faut jamais se parjurer, ni révéler une vérité à une femme), Siegfried se résout à avouer à son épouse Kriemhild trop jalouse la supercherie de son frère. Elle en défiera Brunehilde sur les marches mêmes de la cathédrale, devant le peuple assemblé.

Dès lors que le secret devient public, tout est dit : Gunther ne peut rester roi légitime car tout fils qui lui naitra sera le fils de Siegfried. Le roi Gunther, humilié et perfidement conseillé par le traître Hagen qui ne pense qu’à l’or devant compenser son hérédité douteuse, se résoudra à l’assassinat. La perdition de l’argent marque la tare de la richesse : l’apparence se prend pour le vrai, l’habit pour le moine, l’or pour la vertu. On ne devient pas noble d’âme et de lignée en achetant sa fonction. C’est encore Hagen, l’antihéros du poème, qui va s’en charger. Il prend Siegfried par traitrise et lui plante sa lance à l’endroit vulnérable, entre les deux épaules, qu’il connait pour avoir espionné  une conversation. Le jeune homme, tout comme Achille, aura eu une vie brève mais glorieuse, tragique d’avoir été trompé par les mauvais. Lorsque son corps sera rapporté au château après la chasse, tous s’entretueront comme de vulgaires Atrides, la reine d’Islande elle-même mettra fin à ses jours sur la nef funéraire en feu de son amour, tandis que seul le jeune prince Giselher survit pour perpétrer la lignée burgonde. Siegfried était devenu son héros, son mentor ; il l’admirait.

Cette histoire est platement rendue, déroulée comme un script sans imagination ni relief, sauf peut-être la scène de baise torride dans le cercle de feu de la météorite. Siegfried a un beau sourire mais un corps plus massif qu’héroïque car l’acteur est trop vieux pour le rôle. Gunther est un minet mou plus que roi burgonde. Seules les femmes sont à la hauteur de leur rôle, ainsi que le forgeron qui meurt de vieillesse avant la fin. Evidemment, après le romantisme échevelé de Wagner, toute reprise peut paraître fade, mais ce film raté ne conte qu’une belle histoire – trop compliquée pour qu’elle soit bien comprise, et dite sans souligner les points forts, tout sur le même plan. C’est plus un divertissement en famille qu’un film culte ; il se regarde sans ennui, mais sans plus. Ne jamais confier une mythologie à un Yankee lorsque les Yankees n’en sont pas les héros : aussi bien pour Troie que pour les Nibelungen, les Américains se montrent des tâcherons à ras de terre ; ils ne s’élèvent aux étoiles que lorsqu’ils dominent le monde et s’en font gloire.

DVD L’anneau sacré, Uli Edel, 2004, avec Benno Fürmann, Kristanna Loken, Alicia Witt, Julian Sands, Samuel West, Sony Pictures 2006, 2h56, €6.56

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George Sand, Lucrezia Floriani

Dans ce roman paru en feuilleton avant d’être édité, l’auteur ne cesse de solliciter le lecteur, de le morigéner en maitresse d’école, de le guider en mère possessive. Rien de plus agaçant que ce trait de style tellement élitiste intello du XIXe siècle. La préface, comme toujours chez Sand, peut être entièrement sautée, elle n’a de nos jours absolument aucun intérêt et dessert le reste. Toujours en révolte contre les pratiques de son temps (l’écriture-industrie du feuilleton, le besoin de drame, la littérature réaliste contre celle, idéale, de l’âme), la bonne dame de Nohant ne s’est jamais hissée à l’universel, donc au rang de « grand écrivain ». Ses romans se lisent mais ils sont dans l’excès, les nerfs, l’idéalisme éthéré – rêve bourgeois de monde idéal que les trois guerres mondiales ont mis à bas depuis.

Lucrezia Floriani est une femme de 30 ans, autrement dit (selon Balzac) arrivée au bout de ses possibilités de séduire. Partie de rien comme fille de pêcheur au bord d’un lac italien, elle est devenue rentière après une carrière de comédienne et d’écrivain, multipliant les amants – mais par amour, pas par coquetterie ni par goût du lucre. Elle en garde quatre enfants de trois pères différents, deux garçons, l’aîné Célio 12 ans et le dernier, Salvator 2 ans, et deux filles entre deux, Stella et Béatrice. Elle a fait réaménager la villa de son ancienne protectrice après sa mort, s’étant entre temps enfuie à 15 ans avec le fils follement amoureux d’elle.

Le lecteur peut voir en Lucrezia (Lucrèce) un portrait en pied de l’auteur en mère possessive, adepte d’une éducation libre et affective à la Rousseau, collectionnant des amants tous plus jeunes qu’elle pour mieux les materner. « Une grande facilité d’illusions, une aveugle bienveillance de jugement, une tendresse de cœur inépuisable, par conséquent beaucoup de précipitation, d’erreurs et de faiblesse, des dévouements héroïques pour d’indignes objets, une force inouïe appliquée à un but misérable dans le fait, sublime dans sa pensée ; telle était l’œuvre généreuse, insensée, de toute son existence » chap.13, p.81 Pléiade. Le prénom de haute vertu antique vise à réhabiliter la femme de théâtre, volontiers considérée comme une cocotte entretenue, voire une pute flétrie à 30 ans. Chaque protagoniste est mis en scène pour vivre sa propre nécessité morale comme un destin écrit d’avance dans les gènes (ou plutôt, selon la mode éthérée du siècle bourgeois, dans « l’âme » essentielle de chacun).

Ainsi le prince Karol est-il un jeune homme qui a perdu son père très tôt et a été élevé par une mère aimante mais rigide et affectivement réservée. S’il était parfait à 15 ans, neuf ans plus tard il est devenu exclusif en tout et ses amis et connaissances l’ont peu à peu délaissé, sauf le comte Salvator Albani. Il est son exact opposé, expansif, accommodant, aimant la réalité du joli corps plutôt que l’illusion fumeuse de « l’âme ». Les nerfs de Karol le rendent grincheux et perpétuellement souffrant, tout le choque et le révulse. Une vraie petite chose fragile à préserver dans du coton ! Fluet, malingre, souffreteux, il parait 16 ans et non 24 : le prince n’a rien d’un mâle mais plutôt d’une erreur de la nature. Si d’aventure il a aimé, « il n’était plus sur la terre, il était dans un empyrée de nuages d’or et de parfums, aux pieds de l’Eternel, entre sa mère chérie et sa maitresse adorée. Si un rayon embrasait la campagne, si un parfum de plantes traversait les airs, et que la Lucrezia en fit la remarque, il voyait cette splendeur et respirait ces délices dans son rêve ; mais il n’avait, en réalité, rien vu et rien senti ». Tout doit être idéal ou n’être rien. Ni artiste, ni amant, ni politique, il ne sait rien faire, il n’est personne. Il a subi (idéalement) un amour exclusif qui s’est mal fini, la belle étant morte de consomption, précédant de peu la mère du prince, qui se trouve dès lors anéanti.

D’où le voyage que lui fait entreprendre son ami Salvator en Italie pour lui changer les idées. Mais voilà que l’auberge d’un soir au bord du lac d’Iseo est « sale » et qu’un prince ne saurait dormir dans un tel bouge. Salvator apprend qu’une de ses anciennes amies de théâtre, avec qui il a flirté sans coucher, habite de l’autre côté et les deux compères s’y rendent derechef. Karol y restera tout le reste de sa vie. Il tombera amoureux de la plantureuse et exubérante Lucrezia, elle qui a quitté le monde frelaté de la scène pour celui de la thébaïde où elle chérit et élève ses enfants. Il n’aime pas la femme mais l’idée qu’il s’en fait, celle d’une Mère (même s’il couche avec). Il n’aime pas les enfants (même s’ils sont jolis et vigoureux) car il est jaloux de l’amour que leur mère leur porte. Il n’aime pas les anciens amis et anciens amants qui viennent parfois rendre visite car ils lui prennent un moment de Lucrezia. En bref, le prince Karol est un tyran impossible qu’il faudrait fuir ou dompter. Le tragique de l’histoire est que Lucrezia, femelle destinée à l’amour, ne le peut pas. Le voudrait-elle, elle ne peut abandonner ses « enfants », dont le dernier amant adulte est le plus fragile.

Elle en perdra la vie et l’auteur se garde bien de nous dire ce qu’il advient du prince : le romanesque ne l’intéresse pas ; seule la peinture des « âmes » lui sied. Elle y transpose en partie celle de Chopin, lui aussi jaloux et soupçonneux, lui aussi plein d’humeurs moroses et acariâtres, en partie son fils Maurice dans le beau Célio. Mais c’est plus le sentiment qu’elle veut décrire qu’un personnage en particulier : à l’inverse, elle crée plutôt ses personnages à partir des sentiments qu’elle veut mettre en scène. Cela nous paraît aujourd’hui artificiel et sans guère de contact avec la réalité. A force d’imaginer la théorie des êtres, ceux-ci se perdent dans l’abstraction caricaturale. Reste un beau portrait de George Sand en Lucrezia, pour un temps.

George Sand, Lucrezia Floriani, 1846, Independently published 2019, 215 pages, €8.45

George Sand, Romans tome 2 (Lucrezia Floriani, Le château des désertes, Les maîtres sonneurs, Elle et lui, La ville noire, Laura, Nanon), Gallimard Pléiade, 1520 pages, €68.00

Les romans de George Sand chroniqués sur ce blog

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Michel Lermontov, Un héros de notre temps

Lermontov était un officier écrivain russe né en 1814 et mort en duel en 1841 à 27 ans (dont on dit qu’il était un assassinat déguisé). Moins célèbre que les autres car disparu jeune, il n’en a pas moins marqué le règne conservateur et censuré de Nicolas 1er. Il écrivait sec comme Stendhal tout en se pâmant parfois sur les beautés de la nature comme Chateaubriand. Mais cela ne le prenait jamais longuement.

Son « héros » est un zéro, ou plutôt le modèle de la jeunesse XIXe emplie de spleen nihiliste. Piétchorine est un peu lui mais en pire : il n’écrit pas et se contente de vivre son métier d’officier du tsar sur les confins de la Ligne, face aux Turcs et aux Tatars du Caucase. L’édition Folio 1976 est plus intéressante que l’édition bilingue 1998 (à moins que vous ne lisiez le russe classique d’avant l’appauvrissement révolutionnaire), car les aventures dans le Caucase sont précédées de celles, mondaines, de Saint-Pétersbourg. Seule la préface de Dominique Fernandez est indigente : le pédé de salons post-68 n’y connait pas grand-chose. Il ne s’intéresse qu’aux adolescents : un Fédia de 13 ans valet à la ville, un Azamat de 15 ans amoureux d’un cheval et un aveugle contrebandier au pied sûr de 14 ans. Il ne voit pas qu’il s’agit d’antipersonnages, de garçons bien vivants qui ont une passion, contrairement au héros factice Piétchorine, revenu de tout et surtout de l’amour – qui est pourtant la vie. Fernandez n’a semble-t-il même pas eu connaissance de la biographie du traducteur Gustave Aucouturier en fin de volume. Il se focalise sur les « jambes courtes » de Lermontov et en fait une clé qui n’ouvre guère. Passez donc cette préface inepte, qui a trop vieilli, pour entrer directement dans l’œuvre.

Piétchorine à Saint-Pétersbourg est un riche aristocrate ayant vécu à 16 ans un amour d’enfance qui l’a empêché de réviser ses examens de droit et a forcé sa tante à le faire entrer aux Cadets du tsar (les Junkers). Le temps a passé et la fille s’est mariée. Piétchorine, amer, drague dans les bals une autre qui s’accroche à lui mais il ne l’aime pas, il ne peut plus aimer.

La suite l’envoie au Caucase, peut-être à cause d’un duel interdit qui l’aurait fait exiler. Dans les faits, l’auteur le fut pour écrits « séditieux », car tout paraissait séditieux au cabinet noir de la police tsariste, ancêtre en ligne directe de la Tcheka de Lénine. Là, des aventures parues en nouvelles dans les revues sont fondues en roman sous le prétexte d’un journal trouvé dans les bagages d’un Piétchorine tué en Crimée avant ses 30 ans.

Bella est une « histoire » caucasienne contée par Piétchorine à son collègue Maxime, qui la rapporte au narrateur. Elle est la superbe fille d’un seigneur tatar que désire ardemment le bandit Kazbitch ; lui est l’heureux possesseur d’un cheval fougueux que désire ardemment Azamat, le frère de Bella. Le frère va vendre la sœur pour assouvir son désir de chevaucher, plus impérieux que pour une femme. Mais le bandit va se venger… La suite est présentée comme le journal de Piétchorine, ce qui permet de passer au « je » et d’entrer plus avant dans l’intime. Façon de montrer au lecteur quel vide il recèle.

Taman’ (prononcez tamagne) est un petit port où l’officier ne trouve à se loger que dans la pauvre cabane de pêcheur d’un couple bizarre : un aveugle de 14 ans et sa sœur de 18. La nuit, ils s’éloignent avec de gros paquets qu’une barque vient prendre ou livrer. Démasquée, la fille tente de séduire Piétchorine puis de le noyer, sachant qu’il ne sait pas nager. Mais celui-ci, robuste à 25 ans, l’envoie à l’eau et regagne la rive à la rame. Le contrebandier arrête son trafic trop dangereux et la fille part avec lui. Le garçon reste seul, abandonné. Tel est le destin, impitoyable.

La princesse Mary, prénommée selon le snobisme anglomaniaque du temps en Russie, séduit la garnison de la ville d’eau de Crimée où Piétchorine est nommé. Les officiers la draguent ouvertement lors des bals nombreux qu’organisent les mères pour tenter de marier leurs filles. On appelle cela « faire la cour ». Il s’agit d’être aimable, de beaucoup parler, de faire rire, d’écarter les importuns d’une saillie ou d’une épigramme. Piétchorine, qui a vécu à Saint-Pétersbourg plus qu’à Moscou, y excelle. C’est pour lui un jeu de séduire, surtout pour faire enrager ce fat de Grouchnitski qui, enseigne à 22 ans, va bientôt arborer les épaulettes d’officier. Mais il n’aime pas. Mary tombe amoureuse, après avoir longtemps flirté avec le soudard, pas lui. Elle va être désespérée mais c’est ainsi. La vie n’est pas un conte de fée. Il y a duel avec l’éconduit ridiculisé. Evidemment truqué car le duel est interdit par le tsar sous peine de dégradation. Mais Piétchorine se méfie, il fait vérifier son pistolet (qui n’est pas chargé), après que le sort ait fait tirer en premier à six pas son adversaire (à pistolet chargé). Grouchnitski le rate, pas lui. Mais seulement après avoir réclamé des excuses et être prêt à pardonner. L’orgueil imbécile du soi-disant « honneur » d’officier fait que l’autre se fait tuer plutôt que se dédire. C’est absurde, un signe de plus du nihilisme de la jeunesse du temps.

Lermontov décrit avec un réalisme désabusé l’héroïsme enflé à la lord Byron qui faisait fureur à l’époque dans les milieux cultivés. Piétchorine est un enfant du siècle, cynique qui ne peut aimer, aventurier qui a peur des passions. Il n’use des femmes que comme des chevaux, vite montés, épuisés sous lui au galop, puis laissés fourbus à l’écurie avec un bon picotin. Il n’a pas d’ami mais des camarades de cartes, distractions et beuveries, bien qu’il ne boive pas plus qu’il ne faut. Il aime la chasse plus que la guerre, la nature sauvage plus que les humains. Il est mal dans sa peau, de ce mal du siècle qui hantait l’Occident repu, maître du monde et sans avenir. Surtout dans la Russie tsariste où la société restait figée.

Michel Lermontov, Un héros de notre temps, précédé de La princesse Ligovskoï, préface de Dominique Fernandez, Folio 1976, 319 pages, €9.97

Michel Lermontov, Un héros de notre temps (seul), bilingue français-russe Folio 1998, préface de Jean-Claude Roberti, 475 pages, €13.50 e-book Kindle €1.99

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Maxime Chattam, Le coma des mortels

Ce thriller a ceci de bizarre qu’il commence par la fin : le lecteur sait qui a été tué, comment, et que le héros s’en est sorti. Les chapitres sont d’ailleurs numérotés ainsi, commençant par le 39 avant de terminer par le 1. Cela fait un peu potache mais a un sens caché. Le meurtre est le fantasme favori de l’auteur : éviscération, « mon amour avait été répandu sur les murs de mon appartement étalé sans pudeur avec rage » p.16. Le ton est donné, l’ironie, le décalage, l’originalité à tout prix. Ce pourquoi je crois (hypothèse toute personnelle) que ce roman a été écrit bien avant les succès et qu’il a été repris et toiletté une fois les succès venus. Il s’inspire en effet moins des auteurs américains (Connolly, Stephen King) que de certains romanciers français à la mode dans les années 1990 (et dont les noms sont déjà oubliés, le seul me venant à l’esprit étant Alexandre Jardin).

Il y a en effet peu d’action dans ce « thriller » qui ne fait même pas frémir (thrill). Il se veut plutôt cocasse, le personnage principal qui se fait appeler Pierre (autrefois Simon) – les éduqués repèreront tout de suite la référence – étant un jeune homme dans la trentaine, doté d’une bite et d’une complaisance un peu mièvre. Gentil et discipliné, bon élève, bon mari et tout, il s’est brutalement lassé et a « fait sa crise » de la trentaine comme il paraît que tout mâle doit le faire selon la mode psy des magazines pour coiffeurs. Il est reparti de zéro, a changé de quartier, d’amis (des faux, comme souvent), de boulot, de numéro de mobile, et même de prénom. Seul son psy le traque, le lecteur en aura la raison à la fin.

L’auteur semble avoir une dent certaine contre les « psys », leurs certitudes, leur étiquetage permanent, leur sentiment de toute-puissance à découvrir mieux que vous ce qui est bon pour vous. En bref, ils se prennent pour Dieu et vous le font savoir. Mais le niais répond presque toujours aux numéros inconnus (évidemment le psy), ne change pas une fois de plus son numéro (ce qui est tellement facile aujourd’hui), et ne raccroche jamais aux premiers mots quand il a reconnu son démon déguisé en dieu. Il est addict, dirait-on en mauvais français, peut-être parce nous n’en avons pas inventé d’autre aussi précis (drogué serait excessif et orienté, adonné trop bénin). Il apparaît surtout comme une personnalité faible qui se laisse mener par sa queue, donc par les femmes puisqu’il ne semble pas être pédé (sauf un dur fantasme : se sentir poursuivi par un lapin géant qui veut le sodomiser, reste d’une peur d’enfance peut-être).

Une manie névrotique de notre mâle esseulé est de composer des numéros au hasard pour remplir tout un carnet de lignes non affectées ou se voir rembarrer vite fait quand ça décroche. Et parfois non. D’où ces conversations surréalistes qui lui permettent des « rencontres » virtuelles, un moyen de jouer lui-même au psy. Il racole ainsi une fille, sans le vouloir, une bien timbrée qui est morte plusieurs fois. Ou plutôt qui a organisé minutieusement sa disparition quand elle en avait marre, bien mieux que notre Simon devenu Pierre… sans rien bâtir. « Ophélie » se fait désirer, la première baise est après préliminaires bavards et jeu de piste, évidemment dans un cimetière. Une autre la nuit aux Galeries Lafayette quand les gardiens ont fait leur ronde et le ménage passé. Il rencontre aussi le vieil Antoine, octogénaire qui retrouve tous les objets perdus dans l’instant par leurs propriétaires et qui fascine cette alouette de Pierre.

Lassé du commerce (dont il a fait école) et du marketing (qui ne sert à rien d’utile) a trouvé un petit boulot d’assistant au zoo de Vincennes, autrement dit de ramasseur de merde conchiée par les nombreux animaux. Le lecteur apprendra que la délicieuse peluche, le panda, est le plus gros défécateur du zoo et que le responsable de la sécurité ne songe qu’à dévisser les grilles au-dessus des rhinocéros nains pour y voir les sales gosses chuter dans la merde et se faire piétiner. Mais « l’action » s’arrête là et les « crimes » sont satellites. Le Pierre semble en effet l’objet d’une « malédiction ». En plein Paris rationaliste du XXIe siècle, cela fait un peu benêt, on n’est ni à Boston ni à Salem, que diable ! Tous les gens autour de lui meurent assassinés. Serait-ce lui l’assassin comme chez dame Christie ?

Arg ! Autant dévoiler la fin… même si l’auteur dit qu’il la dévoile au début. Mais ce n’est pas si simple et je m’en garderai bien. « Je ne veux pas vous mentir », commence l’auteur dès sa première phrase, tel un politicien. Ce qui signifie bien-sûr qu’il va le faire et il vous le confirme très vite : « Je ne vous dirai pas tout » p.9. Mettez-donc bout à bout les premiers mots de chacun des chapitres, bizarrement tous en italiques : vous aurez une surprise, je ne vous dis que ça. Mais faites-le une fois lu tout le livre, ce sera plus savoureux.

L’auteur avoue sur la fin sa vraie personnalité : « On vous a lu le bouquin à l’envers, on a érigé des principes à ne pas dépasser, on a appelé ça la civilisation, mais c’est un autre mot pour l’enfer. Vous vous êtes fait arnaquer. (…) Redevenez tous des êtres affranchis. Ecoutez un peu plus votre animalité, vos instincts. Soyez plus naturels. C’est bon ça, le naturel. C’est acceptable, c’est légitime, bien plus que les ordres et les codes stupides. Baisez. Bouffez. Buvez, Jouissez » p.348. Mais, là encore, c’est une clé. Ce roman est une énigme plus qu’un soi-disant « thriller » – mais vous vous amuserez.

Maxime Chattam, Le coma des mortels, 2016, Pocket 2017, 350 pages, €3.50 e-book Kindle, €7.49, CD audio €17.00

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George Sand, La petite Fadette

Fadette est un surnom qu’on ne peut plus donner à cause du sens que le mot a pris avec la police scientifique : facture détallée du téléphone. Mais Fadette est ici un surnom, raccourci de farfadet ; elle est aussi un diminutif de Françoise, alias Fanchon. George Sand poursuit ses romans édifiants paysans avec ce troisième tome, après La mare au diable et François le Champi ; elle en fait une trilogie qu’elle intitule Les veillées du chanvreur.

Ce dernier roman m’apparaît comme le plus abouti. Déjà, l’avant-propos est réduit et plane moins dans les hauteurs snobs de la philosophie de salon qui nous hérisse aujourd’hui. Ensuite, les personnages se complexifient ; Fadette est le réactif des amours tourmentés de deux bessons, des jumeaux blonds et bien bâtis que le fermier Barbeau a eu de son épouse à la suite de trois enfants. Enfin, le milieu paysan est croqué de façon moins idéale, laissant entrevoir ses revers : les cancans et les boucs émissaires, les jalousies de biens et de mépris, les amourettes qui révèlent la vanité ou le caractère, les préjugés qui tendent à garder un monde fermé sur lui-même. Une sorte de gémellité sociale peut-être.

Il est irrésistible de comparer les noms des protagonistes avec ceux imaginés par Tolkien dans le Hobbit et le Seigneur des anneaux : les Berrichons ont-ils inspiré les Hobbits ? Fanchon Fadet côtoie Landry Barbeau, ami de Cadet Caillaud, tout comme Bilbon Saquet est père de Frodon Saquet.

Or voici les bessons Sylvinet et Landry qui s’aiment d’amour tendre, toujours ensembles et épris l’un de l’autre dans cette petite Vallée-Noire proche du Nohant de l’auteur. Jusqu’à leurs 15 ans où le fermier doit les séparer pour que l’un se loue comme ouvrier. C’est un drame ! Heureusement que Landry, le second de naissance mais le plus fort et viril des deux, se dévoue pour aller… chez le voisin – soigner les bêtes. Son jumeau peut le voir tous les soirs et tous les dimanches. Mais il est tendre et se fait un cinéma de jalousie : Landry ne prend-t-il pas trop cœur à son ouvrage ? Ne lie-t-il pas amitié avec les fils et filles de l’autre fermier ? Ne s’éloigne-til pas du nid gémellaire ? Sylvinet, plus féminin, se ronge et dépérit ; il n’est rien que sa mère et son père, et bien-sûr son besson, ne soient prêts à faire pour soulager sa peine. Mais est-ce lui rendre service que de compatir à son auto apitoiement ?

C’est un beau portrait en miroir que peint George Sand de ces garçons attachés et attachants. L’un songe à mourir, l’autre se dit qu’il n’y survivrait pas. La petite Fadette, d’un an plus jeune qu’eux, va opérer la métamorphose de la gémellité enfantine en fratrie adulte. La mère Sagette, accoucheuse, avait bien prédit aux parents qu’à les habiller pareils, à les gronder ensembles, à les faire travailler de concert, ils seraient comme deux bœufs sous le joug, jamais l’un sans l’autre et liés pour la vie. Mais les parents qui aiment s’aveuglent volontiers aux conséquences des désirs de leurs gamins. C’est donc un adjuvant extérieur qui va opérer la séparation de raison.

Fadette est une fille de vivandière partie faire la vie avec un soldat en laissant ses enfants à la grand-mère un peu sorcière, Fanchon le grelet et son jeune frère bancal Jeannet le sauteriot (le grillon et la sauterelle en patois). Pauvre mais débrouillarde, la gamine vit en garçon, hirsute et mal lavée, curieuse des herbes mais la langue bien pendue. Méprisée, elle se hérisse. Les bessons suivent l’avis de leurs parents que ce n’est pas une fréquentation honorable, sans pour autant l’accuser de diableries.

Mais voilà qu’en revenant de sa ferme un dimanche, Landry ne trouve pas son besson Sylvinet. Il est parti en solitaire ronger sa peine de jalousie. Landry a peur que son double ne se noie par suicide et son inquiétude grandit alors qu’il arpente bois et berges sans le découvrir. Il avise alors la Fadette dont la grand-mère est dite devineresse et pourrait être de bon conseil. La vieille le jette mais la gamine le rejoint au-dehors ; elle commence par le railler un peu parce qu’il la prend de haut mais perçoit son inquiétude d’amour pour son frère et finit par lui livrer l’information : elle l’a vu près d’une berge dans les joncs. Landry lui promet ce qu’elle veut et court rejoindre son frère pareil. Il le voit au-delà de la rivière et, pour ne pas l’effrayer d’un trop grand bonheur au point qu’il ne tombe de la berge friable, siffle comme si de rien n’était et feint de le rencontrer naturellement. Sylvinet, dans sa paranoïa de jalousie, croit que son frère l’aime moins tant il apparaît tranquille à sa vue au lieu d’être transporté.

La situation ne s’améliore pas avec les mois qui passent. A 17 ans, Landry sort avec la belle Madelon et apprend la bourrée. Un soir qu’il rentre à la ferme de ses parents, un (feu) follet l’égare et lui fait manquer le gué ; il a de l’eau jusqu’aux épaules et risque de se noyer. Revenu sur ses pas, il se demande comment passer lorsque Fadette survient ; elle le guide par la main et le voilà sauvé. Mais elle pose sa condition : il la fera danser sept fois devant tout le monde à la prochaine fête de la Saint-Andoche, le patron du village. Landry, fidèle à sa promesse, se compromet avec elle aux yeux de tous et vexe la Madelon. Mais sa vigueur et sa réputation font qu’il évite la bagarre que les moqueries faisaient monter. Il trouve un peu plus tard la Fadette pleurant sur le sol et s’arrête par bon cœur pour savoir ce qu’elle a. La conversation le captive et il passe sur sa laideur apparente malgré ses yeux noirs profonds, lui faisant les reproches que chacun peut lui faire sur sa maigreur, son air de mâlot (de garçon) son attifement et son attitude envers les autres – un décalque de l’adolescence même de l’auteur.

C’est le début d’une idylle, la petite Fadette apprend au besson Landry qu’elle est tombée amoureuse de lui dès ses 13 ans, le suivant et l’asticotant pour qu’il la considère. Landry voit que Fadette est autre qu’elle ne paraît, serviable aux malheureux et pourvoyeuse de recettes d’herbes guérisseuses sans paiement à ceux qui en ont besoin, fidèle à sa grand-mère qui décline et à son frérot malbâti. Il se prend lentement d’amour pour elle, d’autant qu’elle embellit à son contact, prenant soin de sa personne, se frottant le visage, s’habillant mieux et se voulant plus aimable avec les gens. Mais tout cela doit rester caché tant la Fadette est diabolisée par l’opinion.

A la mort de la grand-mère, et pour faire taire les rumeurs propagées par la Madelon qui veut se venger de Landry, elle décide d’aller se placer en ville chez une vieille religieuse noble pour acquérir une réputation. Non, le garçon ne l’a pas mise enceinte, ils se sont contentés de parler et de s’embrasser chastement (une marotte rousseauiste de Sand que cette continence « morale »). Un an plus tard, Landry peut épouser Fadette avec la bénédiction du père qui a pris ses renseignements ; son ami Cadet, fils du fermier chez qui il travaille, épouse sa petite sœur Nanette ; quant à son besson Sylvinet, guéri de sa fièvre par les mains de « charmeuse » imposées au front, puis de sa paranoïa par les paroles de cure de la Fadette, il s’engage dans l’armée. Tout comme l’enfant gâté qu’était le père de George Sand qui y a trouvé sa rédemption.

C’est qu’un jumeau ne peut connaître qu’un amour absolu « fol et désordonné », sur l’exemple de celui qu’il a vécu avec son frère et que, si Landry épouse Fadette, Sylvinet en tombe amoureux aussi sans pouvoir regarder une autre femme. Telle est du moins la théorie de l’auteur ; mais l’armée, ce monde d’hommes, peut aussi avoir un autre sens pour ce besson sensible d’amour exclusif pour son double.

George Sand, La petite Fadette, 1848, Gallimard Folio 2004, 288 pages, €6.30 e-book Kindle €0.99

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Andrée Chedid, Nefertiti

L’auteur est égyptienne d’origine libanaise de nationalité française, ce qui lui donne un regard à la fois cultivé et sensuel sur la vallée du Nil plus d’un millénaire avant notre ère. Sa reine de prédilection est Nefertiti, première femme traitée d’égal à égal par son pharaon Akhenaton (dont elle supprime le e dans le nom).

Nefertiti naît en 1388 avant, l’année qui précède la naissance d’Akhnaton, fils d’Aménophis III et de la puissante reine Tyi. Le garçon est malingre, les hanches plus larges que les épaules, le crâne allongé vers l’arrière. Il n’est pas le prototype du mâle guerrier qui tient en respect ses adversaires toujours prêts à fondre sur la riche vallée du Nil, mais plutôt porté à la paix, à la conciliation, aux éléments féminins du caractère.

Contre le pouvoir des prêtres qui règnent par la crainte des dieux et de l’au-delà, tout en accumulant grandes richesses et forte influence, le futur Aménophis IV choisit le dieu soleil Aton, au détriment d’Amon et de sa cohorte de dieux à têtes d’animaux. Cela le condamnera. Il mourra en 1354 avant, sur la barque qui remonte le Nil depuis sa nouvelle cité Horizon (Tell el Amarna) jusqu’à Thèbes, l’ancienne capitale. On ne sait pas de quoi il périt, peut-être de maladie, peut-être d’un empoisonnement commandité par les prêtres. Il avait 33 ans (tiens, comme le Christ !).

L’auteur évoque d’ailleurs Moïse, dont nul ne sait s’il a vraiment existé, comme fuyant l’Egypte (avec les Juifs) à la mort d’Akhnaton. Ce dernier, par le culte du seul dieu solaire, le même pour tous et égalitaire, aurait inspiré le Jéhovah unique au détriment du Veau d’or et autres divinités juives de l’époque. « Le mystère du soleil qui n’en finit pas de renaître, du sang qui nous maintient debout, de l’arbre qui s’élance… Voici le divin, voilà la vie ! » fait dire la reine Nefertiti à son mari pharaon Akhnaton : « Il en voit partout la marque : dans le bruissement des feuilles, dans un jeune veau qui gambade, le poussin qui heurte l’intérieur de sa coquille, la brise qui gonfle la voile (…) Si Dieu existe, il est mouvement, vigueur et turbulence de l’amour. Il est ce qui passe, il est ce qui demeure. Il est dans l’instant et dans l’ailleurs. Il se fait jour en nous » p.141. Ce n’est pas si mal dit, et autrement plus séduisant que le dieu tonnant du haut de sa montagne, secret, jaloux et autoritaire qu’aurait construit Moïse.

Sur le Nil, on vit nu jusqu’à 7 ans et vêtu d’un simple pagne au-delà. Le Pharaon s’affiche avec sa compagne presque nu en public, leurs quatre petites filles entièrement. Ils sont sensuels et affectueux, en phase avec le peuple qui les acclame. Ils se tiennent la main en plein soleil qui irradie, se caressent les reins et le torse, mignotent les corps nus gracieux et élastiques des fillettes qui grimpent sur eux. C’en est trop pour la morale cléricale qui préfère le sombre et le contraint, la discipline qui plie les âmes et le mystère qui donne le pouvoir par la crainte.

Lors de la publication du livre, en 1988, l’Occident était en pleine période de rébellion contre la Morale et la répression patriarcale-bourgeoise du sexe encouragée par les églises. L’insistance d’Andrée Chedid sur le corps et les sens, véritable re-ligion entre le terrestre charnel et le transcendant spirituel, ne serait plus de mise aujourd’hui où « la vertu » consiste à se voiler le corps, à se masquer la face, à maintenir les autres à distance et à n’autoriser « l’amitié » que virtuelle sur des réseaux loin de chez soi, à porter des gants prophylactiques et à se nettoyer névrotiquement les mains avec du gel pour alcoolique. Ces vingt ans de règne anticonformistes du printemps égyptien sont comme un rêve prémonitoire de 1968 et de ses suites – jusqu’au SIDA et à la réaction laborieuse et moraliste des années 90. Relire ce roman d’il y a plus de trente ans est une bouffée de chaleur solaire dans un monde où vient la nuit.

Nefertiti survivra dix ans à son roi, exilée dans un palais excentré de la cité d’Horizon. La ville sera rasée sur ordre du général Horemheb qui a pris le pouvoir après Nebkhéré, mort à 22 ans après sept ans de règne, appelé alors Toutankhaton (devenu Toutankhamon pour faire plaisir au clergé tradi).

L’auteur use de poésie pour un dialogue de Nefertiti avec son scribe inventé, le nain Boubastos, et les chapitres alternent entre les dits de la reine et la prose du scribe. Ce livre court se lit comme un enchantement, une imagination sur le réel. Le lecteur pourra sans dommage sauter la préface à prétention intello d’un doctorant littéraire qui accumule le naming pour accoucher d’une creuse paraphrase ampoulée : tel était le snobisme « de gauche » des années 80 lorsqu’on pondait une thèse sur la littérature et le social.

Andrée Chedid, Nefertiti et le rêve d’Akhnaton – Les mémoires d’un scribe, 1988, GF Garnier-Flammarion poche  1993, 224 pages, €1.68 e-book Kindle €5.49

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George Sand, François le Champi

Voici un autre roman de mon enfance, déjà lu par mes parents, peut-être parce qu’il était considéré comme « édifiant ». Il parle d’éducation morale au Bien, de s’élever intellectuellement malgré l’indigence à la campagne, d’aimer ceux qui vous aiment et d’obéir au Créateur. En bref, un résumé de la morale bourgeoise chrétienne. A ce fond, George Sand rajoute son féminisme : ne fait-elle pas de François le mâle parfait qu’une femme peut épouser ?

Pour la sensiblerie, François est un « champi », un enfant trouvé dans les champs et confié à l’hospice avant que quelqu’un, en général une femme, ne le prenne en charge tout en étant chichement payée. Les bébés abandonnés étaient de la progéniture de riches qui avaient fauté, effrayés du qu’en-dira-t-on. Au siècle de Sand, l’avortement était un crime tout comme était interdit le divorce. En ville, on posait le bâtard à la porte des églises ; à la campagne dans les champs – où passait toujours quelqu’un.

Le lecteur fait la connaissance de François à 6 ans : « c’était un bel enfant, il avait des yeux magnifiques (…) [mais] si malpropre, si déguenillé et si abandonné à l’hébétement de son âge » p.1280 Pléiade. La Madeleine, femme du meunier du Cormouer, enveloppe de son chéret l’enfant à moitié nu et lui donne du pain. Il est l’adopté de la Zabelle, une pauvresse qui vient de louer la masure d’à-côté. François a bon cœur, se montre très agile et serviable ; il comprend tout malgré son air niais et sa parole rare. Déjà mère d’un petit Jeannie d’un an, Madeleine va faire de François son second fils, bravant les préjugés paysans pour lesquels un champi est destiné à devenir braconnier ou bandit, résistant à son mari lorsque celui-ci veut le faire rendre à l’hospice sous peine de chasser la Zabelle. Pour elle, seul le manque d’amour peut faire d’un enfant (page blanche) un adulte mauvais.

Le gamin croit en force et en intelligence auprès de Madeleine et Zabelle, il apprend à lire – les deux mêmes livres du moulin, les Evangiles et un raccourci de la Vie des saints. Pubère, il ne pense pas à fille et travaille comme quatre. Mais, à 17 ans, il tourne la tête de la Sévère, une bourgeoise fêtarde qui ensorcelle le meunier pour lui soutirer ses terres et des billets de dettes pour le jeu. Elle voudrait bien baiser le jeune homme ; lui ne comprend pas et n’aime ces manières. Vexée, la Sévère susurre à l’oreille du meunier Cadet Blanchet, un gros niais colérique, que sa femme pourrait bien fricoter avec le bel enfant devenu mâle. C’est impensable pour qui les connait, absurde à les observer, mais François doit s’éloigner. Il se loue à la Saint-Jean au moulin qui périclite, à une trentaine de kilomètres. Il y restera trois ans et, sachant lire, comprendre les affaires et compter, redresse l’affaire. Le meunier du lieu lui en très reconnaissant et, outre son salaire augmenté, voudrait lui donner sa fille de 30 ans à marier. Mais François, s’il est touché de cette attention, n’a pas d’amour pour la belle ; il le réserve tout entier pour sa mère adoptive, Madeleine.

En apprenant sur une foire que le Cadet Blanchet est mort de maladie, François retourne au moulin de Cormouer et y trouve une Madeleine au lit, épuisée et malade, un Jeannie grandi mais resté fin de 14 ans, la grosse servante Catherine qui a du mal à le reconnaitre tant il est devenu viril, et Mariette, la sœur du meunier qui, à 16 ans, pense plus aux garçons et aux fanfreluche qu’à aider la maisonnée.

François s’installe au moulin ; de sauvé il se veut sauveur. Il aime Madeleine comme sa mère mais désormais aussi comme une femme, puisqu’elle n’a guère qu’une dizaine d’années de plus que lui, à peine plus que la fille de son récent patron. C’est à ce moment que, de fil en aiguille, de la rumeur lancée par la langue de vipère de Sévère à qui François fait rendre gorge sur les dettes et les terres grâce à la petite fortune léguée par sa mère biologique anonyme au curé, au départ de la Mariette pour se marier à un nigaud qui a du bien, François va s’avouer le désir qu’il a de se marier lui aussi. Mais comme il n’a qu’un seul amour, exclusif, ce ne pourra être qu’avec… sa mère.

Comme roman édifiant, c’est un peu fort. Même si Madelaine n’est que sa mère adoptive, peut-on baiser celle qui vous a élevé ? La loi aujourd’hui l’interdit pour éviter la confusion des rôles juridiques et symboliques mais il faut que l’adoption soit formelle et pas seulement, comme dans le roman, de cœur. Cet inceste est un fantasme de petit garçon que Freud expliquera dans le complexe d’Œdipe, mais le connaisseur de l’œuvre de George Sand reconnait plutôt sa marotte : inverser la domination du mâle. Déjà, le prénom de Jeannie, donné à son garçon, est plus féminin que masculin. Ensuite, la fable est inspirée par son amant du temps, Victor Borie qui avait 30 ans quand elle en avait 44, ami de son fils Maurice de cinq ans plus jeune comme Jeannie. L’histoire d’une femme de 30 ans qui épouse un garçon de 20 apparaît comme le symétrique de « ce qui se fait » dans la société où des barbons de 35 ans épousent des jeunettes de 15 ans. D’autant plus que Madeleine – qui accepte plutôt facilement pour la vraisemblance – a soigneusement éduqué son futur mari selon les principes de Rousseau : du bon air, peu de livres, une chasteté maintenue jusqu’à 20 ans, un amour inconditionnel et un dialogue constant. Qui de mieux pour refaire sa vie et être enfin heureuse sans être esclave ?

On ne sait pas trop ce qu’en pense le fils Jeannie, certes très content de revoir son grand frère adoptif qui le protège et le guide comme lorsqu’il était petit, mais qui devient son « père » avec d’autres responsabilités sur son destin. On ne sait pas non plus trop ce qu’en pense « la société » même si, à la campagne, seule « la famille » consacrée par l’église fait loi en tout et que le curé a l’air d’accord (bien que le mariage avec un filleul soit interdit en droit canon).

Reste une belle histoire qui touche les cœurs et qui éduque de nos jours sur le parler berrichon et les mœurs paysannes du milieu du XIXe siècle. A condition de zapper l’indigeste « avant-propos », suite de divagations à prétentions philosophiques dont l’auteur se plaît à enrubanner chacun de ses romans pour les faire mieux accepter de la société bourgeoise des salons. Parler de culs terreux sans en référer à la Nature, à l’Âme, à l’Art, à Dieu – toutes ces scies philosophiques du temps – serait sans doute du dernier mauvais goût. Chacun peut sans dommage commencer par le chapitre 1 sans passer par le pensum qui précède.

George Sand, François le Champi, 1848, Livre de poche 1976, 222 pages, €3.10 e-book Kindle €0.00 

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, La mare au diable

J’ai lu ce livre enfant dans la Bibliothèque verte, en version expurgée des digressions de philosophie de bazar que la mode du temps imposait à l’auteur socialo-féministe. Le premier chapitre est en ce sens indigeste. Mais, pour le reste, c’est une belle histoire de campagne écrite « en quatre jours » dit l’auteur au rédac-chef de L’Epoque. Elle est un peu naïve, pleine de bons sentiments et d’êtres de toute beauté, physique et morale. Un idéal qui fait plaisir.

La peinture du champêtre en Berry est une pastorale mythologique du temps, un âge d’or en univers clos, borné par la petite contrée d’enfance de l’auteur sur quelques kilomètres. Les personnages mis en valeur sont simples et droits, depuis le Petit-Pierre de 7 ans, « beau comme un ange », ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules recouvertes d’une peau d’agneau « comme un petit Saint-Jean Baptiste des peintres de la Renaissance » (p.1169 Pléiade), jusqu’à Marie, 16 ans, fille pauvre d’une veuve voisine et vouée à garder les moutons mais « fille d’esprit (…) la plus avisée que j’ai jamais rencontré » (p.1197), en passant par le père de l’enfant, Germain « le teint frais, l’œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d’un jeune cheval qui n’a pas encore quitté le pré » (p.1183). Il est veuf à 28 ans avec trois gosses et doit se remarier pour bien les élever.

Le beau-père de la famille idéale pousse le laboureur et ses enfants au remariage. Sa fille est morte et il la pleure, mais son gendre doit refaire sa vie, bien laborieuse aujourd’hui – qui sera pire sur ses vieux jours. Il faut penser à l’avenir et quoi de mieux que la famille au complet ? Base de la société chez les Antiques comme chez Rousseau, nul ne pourra refaire le monde sans tout d’abord faire famille – la société en réduction. Germain va donc voir à la Fourche une prétendante de son âge munie de biens, dont le père est ami du beau-père. Justement, la fille de la Guillette, Marie, doit se louer comme bergère aux Ormeaux tout près de là : ne pourrait-il l’emmener sur sa jument ?

On se rend service entre voisins dans la campagne et ainsi fut fait. C’était sans compter sur Petit-Pierre qui voulait venir aussi. Mais un remariage est un projet sérieux qui n’est pas pour les enfants dont la turbulence et la naïveté de langage pourraient compromettre l’engagement. La future, déjà avancée en âge pour l’époque (30 ans), ne serait-elle pas agacée des gamineries du petit et fâchée d’avoir à en élever trois qui ne sont pas de son ventre ? Petit-Pierre se cache parce qu’il aime son père et veut à tout prix l’accompagner. Il est retrouvé endormi dans un fossé sur le chemin et le couple de Germain et Marie sont bien obligés de l’emmener.

Mais tout cela les a retardés et l’enfant, qui avait faim (et soif évidemment) les a fait s’arrêter une bonne heure. La nuit tombe et la brume se lève, ce qui les fait se tromper de chemin dans le grand bois. Ils sont perdus et doivent s’arrêter près de la Mare au diable où un enfant s’est noyé jadis, trompé par la brume. La jument, nerveuse, secoue sa charge et s’enfuit, laissant les trois êtres sous un gros chêne dans la nuit. Petit-Pierre dévore et dort, Marie l’enveloppe et veille sur lui, Germain se dit qu’il est bien sot d’aller voir ailleurs ce qu’il a sous les yeux. Mais Marie ne songe pas à se marier, encore moins avec un « vieux » qui a dix ans de plus qu’elle.

Le lendemain, ils trouvent un bûcheron qui les renseigne et chacun va à ses affaires : Marie et Petit-Pierre vers la bergerie, Germain vers la prétendante. Mais celle-ci a déjà trois godelureaux qui la courtisent et elle prend le temps de faire sa coquette, travers de bourgeoisie mais aussi l’unique moment de sa vie où elle peut décider seule avant de tomber de la coupe d’un père à celle d’un mari. Eternelle rengaine de Sand, mais due au code civil qui n’accordait à la femme que les gosses, la cuisine et l’église, selon la maxime allemande. Le XIXe, réactionnaire après les révolutions, le sera encore plus avec le déracinement de l’industrialisation. Ce ne sera qu’avec les guerres « mondiales » que la femme prouvera qu’elle est l’égale de l’homme avant de sombrer dans les excès anti-phalliques des hystériques médiatiques d’aujourd’hui qui font du mâle blanc capitaliste et macho le Diable même, le moteur de la fameuse Domination que Marx attribuait jadis à l’infrastructure économique. N’avoir qu’une seule Bite émissaire est tellement plus facile, une poupée vaudou à piquer d’épingles si elle n’est pas docile, c’est tellement plus jouissif ! Cela évite d’analyser la complexité des choses et ravale les soi-disant « intellotes » parigotes à leur superficiel.

Germain n’apprécie pas celle qui se croit et se fait désirer, en paysanne enrichie méprisant qui est en-dessous de sa condition : le mariage est pour lui affaire d’amour plus que d’intérêt matériel. Il rompt donc pour « réfléchir », malgré le père et le beau-père qui s’entendraient bien à les accoupler tout en mariant leurs biens. Mais lorsqu’il va aux Ormeaux reprendre son fils, Marie et l’enfant sont partis. Pourquoi ? Vers où ? Mystère. Il les cherche sur le chemin du retour à sa ferme et rencontre le patron de Marie qui la cherche aussi.

Les deux les retrouvent cachés dans un buisson, duquel ils sortent lorsque l’enfant reconnaît la voix de son père. Le mystère est éclairci : le patron voulait embrasser Marie avant de la faire passer à la casserole sur le foin et elle n’a pas voulu. C’est ce que raconte l’enfant, avec ses mots à lui, ce qui est candide et fort. Marie rentre donc avec Germain et Pierre. Son emploi de bergère est abandonné et le mariage de Germain ne se fera pas avec la « lionne de village ». Chacun a mesuré ce que la domination de l’autre (patron ou épouse) enlèverait à leur bonheur. Tel est le sortilège de la Mare au diable.

Et ce qui devait arriver arriva : Germain reste entiché de Marie ; Marie s’aperçoit que Germain est plutôt bien ; Petit-Pierre joue l’ange médiateur, l’Eros païen qui flèche chacun de ses traits mignons. La noce est donc décidée et une nouvelle mère attribuée à Petit-Pierre à qui l’on coupe ses longs cheveux blonds en bol avant de le nipper de « l’habit complet » au lieu de ses guenilles à la Greuze.

La suite est ethnographique, George Sand se complaît à décrire les mœurs et coutumes du Berry. La fraternité du travail de la terre engendre la sociabilité du village et le couple humain développe la même amitié que le couple de bœufs attelé au même joug. Rousseau est à l’honneur après Virgile, dans un éloge écrit des sans-voix où la plume trace le sillon même du labour dans le terreau intellectuel. Elle trace même les lignes du roman dans la réalité de la carte autour de Nohant, que l’auteur a arpenté depuis l’enfance.

George Sand, La mare au diable, 1846, Livre de poche 1997, €6.00

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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George Sand, Isidora

Vers 1840, la mode est à la pute : filles, lorettes, grisettes, femmes sans nom et femmes entrete(nues). Isidora en est une, au prénom improbable au féminin (en tout cas diabolique dans la littérature noire). Son vrai nom est Julie, comme une héroïne de Rousseau, mais Isidora sort plutôt du ruisseau. Evidemment belle et espiègle, éprise d’idéal évidemment inaccessible, elle couche pour arriver en croyant trouver l’Hâmour. Fleur flétrie qui n’y paraît pas, c’est alors que le narrateur la cueille au jardin.

Lui, Jacques Laurent, est un précepteur apprenti philosophe qui couche sur le papier des élucubrations « élevées » mais sans aucun intérêt ; il n’a baisé encore aucune femme à 25 ans, une scie de George Sand pour qui la continence, selon les préceptes intéressés de l’Eglise, monte au cerveau et « sublime » les vertus. Nous n’y croyons guère ; c’est plutôt la rancœur et le ranci qui macèrent. Depuis sa fenêtre, il aperçoit la belle en son jardin d’à côté et un hasard de travaux lui permet un jour d’en approcher. L’intermédiaire idéal, Tony, une sorte de Cupidon de l’âge de Figaro (13 ans) qui est jockey chez le comte, porte de lui une lettre où il demande grâce pour un vieux de l’immeuble qui ne peut payer son loyer. Le gamin revient avec un billet de banque en réponse et, de fil en aiguille, fait visiter les fleurs du jardin – dont la plus belle est évidemment Julia.

C’est par un autre hasard, mais sans intermédiaire, qu’il tombe sur un domino qui va au bal de l’Opéra et qui le convie à la protéger d’un importun. C’est Julia déguisée en Isidora, vite démasquée en public par l’un de ses anciens amants. Jacques tombe de haut : la patricienne d’à côté est une grisette entretenue par le comte de S*. Mais Julie lit Rousseau et Jacques le lit aussi ; les deux s’entendent comme philosophes en herbe, d’autant que Jacques effectue une « recherche » sur l’essence de la féminité. Le roman alterne donc un « cahier » philosophique (indigeste) et un « journal » (beaucoup plus vivant) qui tend à prendre le pas dans le texte pour le plus grand plaisir du lecteur.

Car c’est tout une aventure qui se dévoile par à-coup de mystères révélés. Jacques, cheveux blonds, teint de rose, taille élevée, main de marbre et prestance d’athlète, est observateur, réservé et sans ambition. Un modèle de mâle selon George Sand. Il deviendra d’ailleurs le précepteur de Félix, bel enfant affectueux de 7 ans, fils d’une jeune veuve de la haute société… comme par hasard belle-sœur sans le savoir de Julie. Jacques rachètera Isidora en son cœur en accusant par philosophie de pousser la (bonne) société à la prostitution des filles pour le plaisir des mâles riches et parisiens (ce que perpétuent les féministes d’aujourd’hui). Elle, qui couche une nuit avec lui au retour de l’Opéra, se fera épouser in extremis par son comte protecteur lorsqu’il sera à l’article de la mort lors d’un voyage en Italie ; elle l’a soigné avec dévouement. Elle deviendra veuve riche, comtesse respectable puis, dix ans après, mère en adoptant une jeune fille pauvre, Agathe, qu’elle fiancera au fils de sa belle-sœur au grand cœur Alice. Elle se sauvera donc par « la morale », c’est-à-dire la pratique de la « vertu » bourgeoise. C’est aussi irréaliste que candide : il suffirait de vouloir… ou, comme Pascal, prier au cas où pour que Dieu vous reconnaisse.

Trois ans après, les mêmes hôtels parisiens jumeaux montrent Alice et le précepteur Jacques dans l’un, Julie dans l’autre. Dialectique inévitable chez Sand, Jacques reste amoureux de Julie alors qu’Alice, veuve, est amoureuse de lui qui s’occupe comme un père de son fils qui l’adore. Le comte de S* était le frère d’Alice de T*. Cette dernière, femme modèle, s’analyse pour savoir si elle va accepter la courtisane parvenue que tout le reste de sa famille rejette. Elle s’aperçoit alors de l’amour que Jacques voue à Julie, sans que cette dernière y réponde par la même flamme. Elle veut favoriser leur bonheur, au prix d’une « crise nerveuse » qui la laisse sur le carreau plusieurs jours avant de s’effacer (hystérie fort « romantique »). Mais Julie a conscience de l’impossibilité d’aimer (dont la manifestation physique semble être la frigidité), peut-être pour être passée de corps en corps sans jamais pouvoir s’attacher. Elle garde de la catin l’ambition effrénée de séduire tout en déplorant son besoin d’être aimée. Le cœur et le vagin sont séparés et le cerveau fantasme.

La troisième partie, rapportée pour cause d’insuffisante longueur du roman écrit d’abord en feuilleton pour des revues, est faite de pièces mal raboutées sous forme de « lettres d’Italie ». Isidora les envoie à Alice qui semble ne pas répondre, et les longueurs à prétention philosophique n’y sont pas rares et toujours fastidieuses. Julie a dérobé le journal de Jacques et se rend compte qu’il aime Alice sans oser se l’avouer ; elle s’exile donc volontairement pour leur laisser le champ libre.

Dix ans après, Isidora adopte une Agathe de 16 ans afin d’assouvir son besoin d’aimer. Femme, elle est sauvée par les femmes : Alice socialement, Agathe familialement. C’est alors qu’un jeune homme vient se recommander auprès d’elle. Il est, comme toujours chez George, désirable – du moment qu’il est encore trop jeune pour n’être pas dominé par les femmes : « 18 ans au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction incomparable, des cheveux noirs abondants, fins et bouclés naturellement, un duvet de pêche sur les joues et des yeux… » p.1138 Pléiade. Il se présente en intermédiaire, comme Tony, le jockey initial. Coup de théâtre ! C’est la partie la plus drôle et la plus captivante de ce roman bancal où la théorie prend trop souvent le pas sur la peinture mais où la psychologie demeure passionnante.

George Sand, Isidora, 1846, Independently published 2019, 164 pages, €7.51

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Xavier de Montépin, La porteuse de pain

Le XIXe siècle français a été le maître du feuilleton. Xavier de Montépin, né en 1823, a connu un très vif succès avec les rebondissements et le romantisme mélo de La porteuse de pain, adaptée au théâtre en 1889. Aujourd’hui, on parlerait de roman policier adapté en série télévisée mais c’est bien la même chose : seule l’intrigue compte.

De style, point : du sec, du nerveux, du rapide. De psychologie, peu : les personnages sont des types sociaux qui suivent aveuglément jusqu’au bout leur destin. Mais l’histoire est tout : les chapitres courent au galop, les coïncidences sont innombrables, les coups de théâtre permanents. Le feuilleton est un billard où roulent les boules par une simple impulsion de queue, jusqu’au trou qui va les gober et faire jouir l’intrigue.

La porteuse de pain ne porte au départ nul pain. Jeanne est veuve d’un ouvrier d’usine l’Alfortville, mort dans l’explosion d’une machine due à sa faute. Comme il était bon ouvrier, le patron prend sa veuve comme gardienne d’usine. Elle est flanquée d’un petit garçon de 3 ans, Georges et a confié en nourrice sa plus jeune fille, Lucie. Le contremaître Jacques lui fait du gringue mais elle résiste, inconsolable de son veuvage et guère attirée par l’ambitieux aux passions trop fortes.

Celui-ci croit que la fortune aura sur elle un effet décisif et, lorsque son ingénieur de patron lui soumet une invention de son cru pour guillocher des pièces en trois dimensions, ce qui ne s’était jamais fait, il entrevoit sa chance. Une guillochure (j’ignorais ce mot) est une gravure sur métal de traits entrecroisés. Alors que l’ingénieur part deux jours voir son petit garçon malade confié à sa sœur en province, le contremaître s’introduit dans l’usine pour voler les plans et l’argent déposé en caisse, la belle somme de 190 000 francs.

Mais le hasard veut que le patron revienne plus tôt que prévu car la maladie n’était qu’une fausse alerte. Il se trouve nez à nez, en pleine nuit, avec son contremaître et celui-ci le tue de son couteau. Pour camoufler son crime et son forfait, il met le feu à l’usine à l’aide du pétrole de Jeanne. Il sort bien tranquillement en emmenant la gardienne et son petit Georges. Mais celle-ci, effondrée, refuse de suivre le criminel et il la laisse en plein champ.

L’incendie, qui se voit de loin, a attiré les ouvriers et Jeanne entend le comptable, qui ne l’aime pas, l’accuser d’avoir contribué au feu avec son bidon de pétrole acheté pour ses lampes, alors que ce combustible est interdit dans l’usine et qu’elle s’est fait rabrouer par le patron qui voulait pour cela la virer. La vengeance est un mobile plausible et la rumeur s’en empare aussitôt, car le bouc émissaire évite à la masse de penser pour agir dans la passion, ce qu’elle adore par-dessus tout.

Jeanne alors s’enfuit à pied, au hasard, tandis que Jacques revient avec les autres et s’élance dans le feu aux yeux de tous, pour « sauver la caisse de l’usine ». Le bâtiment s’écroule juste après – mais Jacques, pas fou, s’est échappé par une fenêtre qu’il avait repéré et jouit ainsi d’une réputation de courageux, outre que tous le croient mort.

Il s’embarque au Havre pour Southampton et, de là, vers l’Amérique. Nul ne le retrouvera car il a pris l’identité d’un ami à lui, mort à Genève, dont il a gardé le livret d’ouvrier. Il se fait appeler Paul Harmant. Coïncidence, sur le bateau mais pas dans la même classe, Ovide, le cousin du vrai Paul, s’est embarqué aussi pour fuir la Sûreté qui le recherche pour vol et contrefaçon. Il ne tarde pas à subodorer l’imposture mais l’autre, habilement, le prend la main dans le sac d’un vieux qui transporte sa fortune. Il lui fait rendre gorge devant lui et tient donc le cousin à merci.

Celui-ci, engagé par un entrepreneur américain dans son usine de mécanique, présente Paul Harmant à son patron et celui-ci ne tarde pas à découvrir ses talents de technicien. Le faux Paul et vrai Jacques dessine quelques perfectionnements à la machine à coudre phare de l’Américain pour qu’elle devienne silencieuse, puis expose les plans de « sa » machine à guillocher. L’autre voit le parti qu’il peut en tirer et, en bon Yankee décideur, associe le Français et lui marie sa fille. La fortune est là et les années passent.

Pendant ce temps, Jeanne a été retrouvée, condamnée à perpétuité pour meurtre, vol et incendie, et ses enfants confiés. Le petit Georges, qui ne se séparait jamais de son cheval de bois et de carton (crucial pour le dénouement), est adopté par la sœur du curé chez lequel elle avait demandé asile, et sa fille en nourrice est confiée à l’Hospice.

Vingt ans après, comme chez les mousquetaires, tout ce petit monde se retrouve à Paris. Le faux Paul Harmant veuf a vendu son usine pour rien à son faux cousin devenu joueur invétéré et est rentré en France où sa fille, la phtisique Mary, désire s’amuser. Il monte alors une nouvelle usine à Courbevoie et engage un ingénieur pour la diriger : il s’agit, coïncidence, de Lucien, le fils de son ancien patron qu’il a assassiné et qui a fait les Arts et Métiers. La fille tombe amoureuse de lui tandis que lui-même est amoureux d’une autre, une cousette pauvre et méritante qui travaille à la perfection : Lucie. Coïncidence, elle est la Lucie de la Jeanne, bien qu’ayant été affublée du nom de sa famille d’accueil. Quant à Georges, il a fait son droit grâce à l’héritage de la sœur du curé, il porte son nom d’adopté et est devenu – coïncidence – l’avocat de Paul Harmant… Tandis que Jeanne réussit à s’évader pour retrouver ses enfants et devient porteuse de pain pour une boulangerie de Paris. Coïncidence, elle porte le pain à Lucie la couturière qui, malade, s’entend bien avec elle et lui propose d’habiter l’appartement d’à côté.

Tout est alors prêt pour que se noue le drame : les amours contrariés vont engendrer des recherches qui vont aboutir à des tentatives de meurtre via le cousin Ovide revenu sans un sou des Amériques, et aboutir à la révélation finale après moults péripéties. Du grand art.

Le lecteur survole les phrases tant il a d’avidité à connaître la suite. Heureusement, la langue est directe et les mots communs. Nous sommes dans l’univers des billets écrits (preuves révélatrices !), des fiacres à espionner et de petits trains poussifs qui mettent la proche banlieue à une heure de la capitale et la province à une demi-journée. Tout déplacement est donc un périple qui prend du temps et exige l’auberge (où la tenancière ne garde ni ses yeux ni ses oreilles dans sa poche), ce qui permet de sauter d’une scène à l’autre tandis que l’auteur intervient pour recentrer l’intrigue dans l’esprit du lecteur. Le feuilleton exige en effet un rappel des faits précédents.

Moins « littéraire » que le ViH des lettres françaises, Xavier de Montépin ne restera pas aussi longtemps dans les mémoires. El Totor badaboum tonnant la gauche de son exil, jeune romantique tonitruant avant de finir prudent sénateur bourgeois de la République, premier intello engagé des temps nouveaux dont l’œuvre complète comporte des dizaines de volumes de ses 10 ans à sa mort, vautré dans le mélo jusqu’à s’y noyer avec Cosette mais en tuant Gavroche, reste bien plus connu, sinon popu. Mais le Montépin se lit encore avec feu plus d’un siècle plus tard, sans les scories interminables sur les égouts de Paris dans Les Misérables. Lui va droit au but.

Il fait partie des mélos célèbres du siècle XIX et une série en a été tiré.

Xavier de Montépin, La porteuse de pain, 1884, Independant Publishing 2020, 402 pages, €18.24

ou Livre de poche 1992, occasion €3.94

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George Sand, Mauprat

Le schéma du roman est toujours un peu le même et toujours un peu différent. La femme est l’héroïne, double de l’auteur, et les amants se battent pour couvrir la mante religieuse. Cette fois, Edmée n’est pas Lélia ; elle est orgueilleuse mais amoureuse. Par « coquetterie » dit cette poulette (et le mot vient de « coq » !) elle fera attendre l’amoureux transi durant sept ans. Un temps biblique, sept ans de malheur avant le bonheur du « mariage », mais cette fois d’égal à égal, en plein esprit républicain. Et ils eurent beaucoup d’enfants (six).

C’est le vieux Bernard qui raconte, à 80 ans, l’année de ses 17 ans, l’enfance et adolescence frustes qui ont précédé et la lente civilisation de l’enfant sauvage par son aimée – du même âge mais civilisée. La Belle et la Bête : Bernard de Mauprat est le dernier de la branche aînée de la famille et il a sept oncles qui le briment, le dominent et l’associent à leurs méfaits ; Edmée de Mauprat est la dernière de la branche cadette, cousine à la mode de Bretagne de Bernard. L’un habite un château fortifié dans la forêt et ses oncles, des nobliaux frustes, ont des mœurs médiévales, pillant, rançonnant contre protection, lutinant et violant à merci ; ils sont les « Coupe-Jarret ». L’autre habite le château de plaisance de Sainte-Sévère, entourée de son père, de son prétendant fade mais exquis, du curé et de ses amis, le bonhomme Patience, Diogène rustique illuminé par la philosophie naturelle, et le chasseur de taupes Marcasse accompagné de son chien Blaireau ; elle appartient aux « Casse-tête ».

Roman d’aventure à la Walter Scott, noir à la Lewis et provincial policier à la Balzac, le livre chevauche l’Ancien et le Nouveau régime. Né en 1757, Bernard et Edmée ont chacun 17 ans en 1774. Le premier a été élevé par sa mère jusqu’à 7 ans puis, à la mort de celle-ci pour capter l’héritage, enlevé brutalement par ses oncles pour l’élever à la dure, en soudard. Il est étonnant que le gamin, à 17 ans, n’ait pas encore connu de femme alors que les oncles, tous célibataires car trop mal vus, n’ont cessé de baiser à couilles rabattues. Mais lorsqu’Edmée « Casse-tête » atterrit dans l’antre des Mauprat « Coupe-Jarret » en se perdant à cheval lors d’une chasse en forêt, Bernard en tombe instantanément amoureux et l’aide à s’évader grâce à une attaque de la maréchaussée sans profiter d’elle, malgré les encouragements des oncles. Mais son « amour » (mot-valise du français) est du brut désir sexuel ; tout l’art de la fille sera de transformer ce prurit bas du ventre en courtoisie trouvère et de dégrossir le sauvageon en civilisé. Alors l’enfant, qui a un bon fond, sortira de la brute pour devenir homme et pourra – sur un pied d’égalité idéal – l’épouser. Elle le lui a promis, à condition que lui-même consente à la mériter. Cela durera sept ans…

Un tel « amour » est un absolu romantique, un exclusif éternel rarissime mais, par-là, exemplaire du message politique que George Sand veut faire passer : la femme républicaine idéale exige un homme qui soit idéal républicain pour un compagnonnage d’âge d’or qui réunisse le sacré religieux et la parité morale. « Il n’y a que justice dans la pudeur offensée qui réclame ses droits et son indépendance naturelle » p.794. En ces temps de monarchie restaurée, un brin réactionnaire sur les mœurs, s’exacerbe le féminisme. Le clergé établi en prend un coup avec la figure du supérieur des Carmes chaussés, sybarite politique d’une hypocrisie et d’une ambition avaricieuse rare.

L’auteur, en bonne adepte des Lumières et grande lectrice de Jean-Jacques Rousseau, croit en l’éducation. « Ne croyez pas à la fatalité, déclare Bernard à ses interlocuteurs plus jeunes » p.919. L’énergie et la volonté permettent de la chevaucher et d’orienter son destin plus ou moins. « L’homme ne nait pas méchant ; il ne nait pas bon non plus, comme l’entend Jean-Jacques Rousseau (…). L’homme naît avec plus ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire, avec plus ou moins d’aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti dans la société. Mais l’éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier » p.923. Dans Mauprat, l’homme est régénéré par la femme, elle le civilise. A 17 ans pour elle comme pour lui, nous la trouvons un peu jeune pour le rôle de Mentor, mais telle est la licence de la romancière. De même, attendre sept longues années pour consommer le désir adolescent qui brûle bien plus qu’à un âge plus avancé sans aller chercher ailleurs est irréaliste mais, là encore, une exception voulue. Il faut dire que, dans le Berry profond de l’an 1774, les occasions non mercenaires sont rares.

Oh, certes, les tentations pour compenser se font allusions au cours du récit, du chef de bande de 13 ans, « vigoureux pour mon âge », auquel s’attache un jeune Sylvain devant lequel il est fouetté de houx, attaché à un arbre, pour avoir tué la chouette apprivoisée du « sorcier » Patience – à l’ami Arthur à 18 ans, chirurgien herboriste américain durant la guerre d’Indépendance à laquelle Bernard participe. Ce sont les reflets édulcorés et euphémisés de l’expérience homosexuelle de George Sand avec Marie Dorval en 1832 : l’autre sexe étant barbare et incompréhensible, ne sommes-nous pas mieux servis et mieux lotis par un compagnonnage de même sexe ? L’amitié, sorte d’extase érotique, vaut mieux que la frigidité née sous la violence et la crainte. Mauprat est écrit juste après la séparation de George Sand d’avec son mari et à l’époque de sa rupture avec Musset ; le sexe opposé est donc l’ennemi. « Impérieuse et violente » p.856, Edmée ressemble trop à Bernard pour lui céder de suite. « Edmée m’apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n’était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens ; c’était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le pont d’honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d’armes, mais n’ayant d’amour passionné que pour la Divinité » p.757. Où l’on constate que la revendication d’égalité républicaine entre les sexes encourage l’homoérotisme, l’androgynie, la confusion des genres. Au Nouveau monde, Bernard rencontre Arthur (sous les auspices déclarés de « la Providence ») : « C’était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux » p.790. N’est-il pas le portrait pendant de celui d’Edmée ? « Je conçus pour lui un attachement d’autant plus vif que c’était ma première amitié pour un homme de mon âge. Le charme que je trouvais dans cette liaison me révéla une face de la vie, des facultés et des besoins de l’âme que je ne connaissais pas » p.791.

Néanmoins, pression sociale et orgueil aidant, Bernard rejoindra Edmée qui l’a attendu, se jettera dans les transes car la belle se fait désirer, jouant avec lui en cavalière pour le dompter, jusqu’à la scène de la forêt où l’explosion a lieu. Si vous n’avez pas lu le livre, je ne vous en dis pas plus, sinon qu’il y aura procès, intrigues du clergé, manœuvres des oncles survivants, convulsions, délires – bref tout ce qui fait l’excès du romantisme noir – avant la fin, rapide où, pour une fois, tout le monde n’est pas mort.

Échevelé, invraisemblable, mais lyrique et rousseauiste, ce roman de George Sand peut encore se lire ; vous n’y connaitrez pas l’ennui mais les orages de la passion et le désir, parfois, de flanquer une bonne fessée à la belle.

George Sand, Mauprat, 1837, Gallimard Folio 1981, 480 pages, €9.10 e-book Kindle €1.04

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Interstellar de Christopher Nolan

Sorti avant l’ère Trump, ce film montre la schizophrénie américaine : d’un côté le repli archaïque sur sa ferme autarcique ; de l’autre la fascination pour la technologie et les étoiles.

Cooper (Matthew McConaughey), un ingénieur ex-pilote de navette de la NASA, s’est reconverti en planteur de maïs dans la ferme familiale mais n’a de cesse que de réparer les égreneuses et de suivre un drone de surveillance jusqu’à le faire se poser. Il a toujours son père mais sa femme est morte d’une tumeur au cerveau que la médecine n’a pas su détecter à temps. Car « la science » a été délaissée et même l’épopée lunaire des missions Apollo sont désormais caviardées dans les manuels scolaires. Le politiquement correct veut qu’elles n’aient été qu’une mise en scène destinée à pousser l’Union soviétique à se ruiner pour faire pareil. C’est exactement ce que prône une majorité de trumpiens, fermiers ignares haineux de tout ce qui dépasse leur niveau basique des trois B (bite, bière, baston) et qui voient un complot dans tout ce qui en sort.

Le climat s’assèche et des tempêtes de poussière empêchent régulièrement toute vie normale tandis qu’elles font crever le maïs. Je m’étonne d’ailleurs que cette référence au Dust Bowl des années 30 montre en même temps des champs de maïs très verts : chacun sait que le maïs demande beaucoup d’eau – et la sécheresse qui cause les tempêtes de poussière est incompatible avec ce genre de plante. Mais cela permet un beau décor et une action prenante en pick-up V8 sans rien voir, pilotée par Tom le gamin de 15 ans (Timothée Chalamet) tandis que le père est obnubilé par le drone qu’il tente de capturer.

Mais la poussière a du bon. Alors que le père ramène ses enfants des écoles où le directeur de Tom lui barre l’accès à l’université au prétexte que le pays a besoin de fermiers producteurs de nourriture et pas d’ingénieurs, et où l’institutrice de Murphy, sa fille de 10 ans (Mackenzie Foy), blâme son affirmation non politiquement correcte que les hommes sont bien allés sur la lune, la poussière dessine des raies dans la chambre où la fenêtre a été laissée ouverte. La fillette croit aux fantômes : ils poussent des livres dans la bibliothèque, formant des espaces comme des traits et des points en morse. Mais Cooper, au vu des lignes de poussière, en déduit qu’il s’agit plutôt d’un langage binaire. La gravitation permet une forme de communication avec une intelligence.

Traduites ainsi, les lignes donnent des coordonnées GPS. Lorsque le père s’y rend, avec sa fille qui s’impose dans la voiture, les deux découvrent une base secrète de la NASA, inconnue du grand public ignare et hostile. Une certaine écologie réactionnaire veut en effet revenir à la ferme des débuts et rester en « paradis » sans plus jamais bouger, espérant que le Seigneur les épargnera. Ce n’est pas le cas des meilleurs scientifiques rescapés du tournant bigot. Eux veulent sauver l’humanité, du moins son avenir, en cherchant une planète habitable dans l’espace. Il faudrait au moins mille ans de voyage, rétorque Cooper, mais non affirme John Brand (Michael Caine) qui fut autrefois son professeur : un trou de ver a surgi près de Saturne il y a quelques décennies et permet probablement de passer dans une autre partie de l’univers par un raccourci. Ce trou hypothétique de la physique relie deux feuillets distincts de l’espace-temps : trou noir qui absorbe d’un côté, trou blanc qui expulse de l’autre.

Brand mandate Cooper comme pilote pour une expédition destinée à trouver cette planète favorable à la vie humaine. Plusieurs expéditions sont déjà parties sonder mais aucune n’est revenue, envoyant seulement quelques données. La Terre va s’appauvrir et l’humanité est condamnée à échéance d’une génération. D’où deux plans : le plan A est le vaisseau spatial Endurance que va piloter Cooper pour trouver la bonne planète et l’ensemencer d’humains via les couveuses qui emportent des embryons au patrimoine génétique diversifié ; le plan B est l’envoi d’une véritable station spatiale qui permettrait d’emporter une grande part de l’humanité actuelle vers les planètes. Mais le B, s’il est plus humaniste, est aussi trop ambitieux : pour l’instant, l’équation pour faire passer un tel vaisseau via la gravitation n’est pas résolue.

Hanté par les étoiles et résolu à ne pas s’enterrer dans la vie de fermier, Cooper accepte la mission, malgré sa fille de 10 ans qui le supplie de rester, arguant même que « le fantôme » a tracé les lettres STAY (reste) au travers des livres sortis des rayons. Tom et Murphy sont confiés au beau-père (John Lithgow) et le pick-up V8 entre les mains du fils, ravi. Seule Murphy en veut à son père de l’abandonner. Elle n’aura de cesse, en grandissant, de chercher ses traces via la science tandis que son frère se contentera de la ferme où il produit des plantes qui meurent et des fils qui s’affaiblissent. Une inversion des rôles typique de l’époque féministe aux Etats-Unis : la fille dynamique et scientifique, le garçon conservateur et producteur.

La relativité change les âges relatifs dans l’espace ; Cooper reste jeune tandis que ses enfants vieillissent. La mission ne se passe pas sans incidents. L’équipage de quatre, plus le robot TARS, met deux ans à rejoindre Saturne et le trou de ver. Après, c’est l’inconnu. Amélia Brand (Anne Hathaway), fille du professeur, et les astronautes Romilly (David Gyasi) et Doyle (Wes Bentley) plongent dans le trou avec Cooper et assistent à une déformation d’espace-temps. Amelia aura même la sensation d’avoir serré la main d’un « être » en tendant le bras.

La première planète signalée comme pouvant abriter la vie est très proche du trou noir surnommé Gargantua et l’atterrissage est délicat, mettant en jeu tout le talent du pilote. Mais la planète est entièrement couverte d’eau, que des vagues gigantesques parcourent. La mission précédente s’est crashée et seuls des débris subsistent. Amelia manque de compromettre la suite en voulant absolument rapporter une boite noire alors que la vague arrive au galop. Elle n’a que le temps de regagner la navette avec le robot alors que Doyle, trop lent, y reste.

Il faut alors explorer une autre planète possible. Amélia, amoureuse d’Edmunds, développe une théorie sur l’amour transcendant le temps et l’espace pour qu’ils choisissent cette planète possible. Mais Cooper a envie de garder du carburant pour revenir sur terre, selon ce qu’il a promis à ses enfants et Romilly ne croit guère à la planète Edmunds. L’Endurance se dirige donc vers la planète Mann. Celui-ci (Matt Damon), ne gardant plus espoir de revoir un humain, s’est mis en hibernation dans son sarcophage et l’équipage le réveille. La planète est belle mais aride et glacée. Y aurait-il quelque part un sous-sol avec moins d’ammoniaque dans l’air ? Mann l’affirme (à l’aide de fausses données) et convie Cooper à explorer le coin. Il tente alors de le tuer pour ne pas qu’il revienne sur terre. Pour lui, « la mission » est de sauver l’humanité future et pas celle au présent ; il veut donc ensemencer sa planète avec les embryons pour ne plus être seul. Ce plan B est d’ailleurs le seul auquel le professeur Brand ait cru, il l’avoue à Murphy devenue adulte et chercheuse à ses côtés. Pour résoudre l’équation de la gravitation, il lui faudrait des données quantiques d’un trou noir, inaccessibles depuis la terre.

Sauvé in extremis pour l’action, Cooper décide de rentrer, malgré Mann qui tente de prendre le contrôle de la navette et qui a tué Romilly par robot piégé. Son arrimage échoue et il est expulsé dans l’espace tandis que le vaisseau est endommagé. Ce qui oblige les deux astronautes restants, Cooper et Amelia, à tenter de rallier la planète Edmunds avec très peu de carburant. Cooper parie alors de se faire attirer par le trou noir afin de profiter d’un effet catapulte. Pour alléger le vaisseau, il largue le robot TARS puis sa propre navette, se sacrifiant pour laisser Amelia seule dans le vaisseau accomplir la mission. Le spectateur un peu averti de physique notera les tuyères crachant le feu et les explosions dans l’espace – pourtant sans air…

Sa navette se disloque, conduisant à son éjection. Cooper se retrouve alors dans un cube à quatre dimensions, un tesseract, d’où il aperçoit la chambre de sa fille au travers des livres de la bibliothèque. C’est bien lui qui communique, par un paradoxe de l’espace-temps, ces mystérieux signes gravitationnels du « fantôme » via un infini de chambres à différentes époques. Il peut ainsi transmettre à Murphy adulte (Jessica Chastain) les données quantiques du robot TARS, rescapé de l’espace, afin de résoudre la fameuse équation. Il le fait grâce à la petite aiguille de la montre qu’il lui a laissée en partant, les battements de l’aiguille formant des lettres en morse.

La fin est happy à l’américaine, comme on peut s’y attendre : la science sauve l’humanité asservie par les superstitions écologiques. Cooper se trouve lâché du tesseract et, via le trou de ver, est recueilli par une station humaine Cooper, flottant près de Saturne avec le robot TARS, après avoir serré brièvement la main d’Amelia dans un passé récent. Il assiste à la mort de Murphy, devenue bien vieille, puis vole une navette pour rejoindre Amelia qui a trouvé la bonne planète.

Les « fantômes » n’existent pas, seulement des explications rationnelles qu’on ne peut encore élaborer. Ce n’est pas le repli sur la tradition qui sauve l’humanité mais bien la curiosité de la recherche. L’amour transcende le tout car il fait se mouvoir pour les autres. Le trou de ver n’est pas apparu par hasard, l’humanité future, partie vers les étoiles, l’a placé là dans un repli d’espace-temps.

Entre science-fiction très au fait des nouveautés astrophysiques et message politique et moral à l’humanité en train de sombrer dans le trumpisme régressif, Interstellar est un film optimiste où les relations père-fille sont explorées autant que les étoiles.

DVD Interstellar, Christopher Nolan, 2014, avec Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jessica Chastain, Michael Caine, Casey Affleck et Matt Damon, Warner Bros 2015, 2h42, standard €6.00 blu-ray €7.52

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Cronin, Le jardinier espagnol

Cronin fut médecin, ce qui lui a donné une sensibilité envers les autres et une vue éclairée des spécimens humains. Dans ce roman d’après-guerre, il met en scène un consul américain, Harrington Brande, nommé sur la Costa Brava dans la petite ville de San Jorge et son fils de 9 ans, Nicolas. Sa femme l’a quitté depuis six ans déjà ; elle est restée aux Etats-Unis où elle préfère travailler pauvrement que de dépendre de lui.

Car le consul est orgueilleux et imbu de lui-même. Protestant religieux de Nouvelle-Angleterre, il a tous les travers du puritain élu de Dieu qui se croit supérieur à tous. Si son mariage a été un échec, c’est parce que son épouse n’a pas reconnu son prestige et la valeur de ses conseils ; si sa carrière se passe de petites villes en petites villes sans jamais un poste à sa mesure, c’est qu’il est « suffisant » et doté d’un « colossal égoïsme », comme lui dit son supérieur à Madrid. Psychorigide, névrosé obsessionnel, il voue son existence à écrire une biographie de Nicolas Malebranche, philosophe et prêtre oratorien français qui allie Saint Augustin et Descartes en rationalisant la croyance en Dieu. Il a donné le prénom de son guide à son fils Nicolas.

Ce dernier est un enfant chétif et malportant parce qu’il le couve et le protège trop, régentant ses horaires, son climat et ses menus. Il lui voue un amour exclusif à cause de « cette soif ardente d’être aimé, tendrement, passionnément, exclusivement », comme il l’avoue à son psy, le manipulateur des mots Halévy, son seul « ami ». Harrington est seul par orgueil ; il entraîne dans la solitude son garçon qui est encore trop enfant pour s’en rendre compte, faute de mère, de grands-parents, d’amis ou de copains. La diplomatie fait déménager souvent et c’est le père qui donne ses leçons scolaires au fils.

Dans la villa espagnole louée pour le consul à l’écart de la ville, une cuisinière, Magdalena, et un homme à tout faire, Garcia, ne peuvent suffire ; il faut encore un jardinier pour entretenir et embellir le jardin qui s’étend alentour. Le consul engage José, jeune homme de 19 ans flanqué de multiples petites sœurs, d’une mère et d’un grand-père, mais soutien de famille. Nicolas, sur sa mine, spontanément lui sourit. Il va peu à peu, au fil des jours, s’en faire un véritable ami. Il jardine avec lui, ôte sa chemise comme lui, prend des muscles sur les conseils d’exercices de José, découvre le jeu populaire de pelote où le jeune homme excelle.

Il emmène son père sur la plazza assister à un match, que José gagne in extremis, électrisé par l’admiration du gamin. Mais cette amitié neuve déplaît au consul et père : il est jaloux et trouve trop populacière la promiscuité avec les gens du cru. Son orgueil égoïste ne peut supporter de partager l’amour, même si celui-ci est bien différent de l’amour filial. Car Nicolas, dans la naïveté de ses 9 ans, « aime d’amour » José, comme un grand frère, un mentor. Son père interdit désormais qu’ils se parlent mais Nicolas ne désobéit pas lorsqu’il décide de lui écrire. Et le papier de leurs échanges, qu’il fourre sous sa chemise pour le soustraire aux regards de Garcia et de son père, lui caresse la peau sensuellement ; c’est un peu du jeune homme, de son regard, de son sourire, tout contre lui.

Le soleil, la nature, le printemps, la jeunesse de José, font chanter son corps et exaltent son cœur sans qu’il perçoive autre chose que de la chaste amitié. Côté José, c’est un sentiment de protection et de pitié qui s’impose envers ce gamin qui pourrait être son petit frère et qu’il voit si solitaire, si malingre, si curieux de tout. L’admiration du petit pour sa silhouette élancée, le noueux de ses muscles, la nudité de son torse, son habileté au travail, son agilité à la pelote, le flatte. Il veut l’élever à lui, le faire grandir, le sortir de l’ombre froide de son père qui l’inhibe, le rabaisse et l’enferme. C’est ainsi que Nicolas découvre la santé, l’effort, l’initiative. José l’emmène pêcher la truite lors d’une absence de son père, conduit par Garcia. Jamais Nicolas n’a été aussi heureux.

Car un enfant apprend de la vie par tout son être. Comme Platon le disait au Banquet, les sensations qui rendent présent au monde et aux autres ouvrent aux passions qu’un guide permet de dominer. De la nature au naturel, il n’y a rien que de normal. C’est pourquoi annexer Nicolas au combat des homosexuels pour exister et se faire reconnaître est inadéquat : nul n’est « gai » à 9 ans. L’éveil des sens conduit au cœur et, par-là, à la raison ; la prière comme action de grâce vient de surcroît à ceux qui croient, mais la croyance, à 9 ans, est une emprise parentale plus qu’une foi venue de l’intérieur. José renverse la perspective de Harrington ou même de Garcia : au lieu de cultiver seulement l’esprit, cultiver d’abord le corps, le reste vient de soi.

Garcia le domestique, dont le lecteur apprendra vite qu’il est recherché (mollement) par la police de Franco pour meurtre et banditisme, aurait voulu impressionner Nicolas, le dompter en matamore en lui contant ses histoires de cruauté, mais c’est José le lumineux qui l’a devancé. Lorsque Nicolas rentre à la maison après la pêche au moulin de la cascade, Garcia est revenu d’avoir conduit le consul au train et a le vin mauvais. Il menace, brandit un couteau. Il effraie tant Nicolas que celui-ci, dès le lendemain, s’en ouvre à José : pas question de passer une nouvelle nuit d’angoisse dans la maison avec ce Garcia capable de tout. José l’invite chez lui, manger le ragout de sa mère, jouer aux cartes avec ses sœurs, dormir dans le même lit que lui.

Lorsque le père l’apprend à son retour plus tôt que prévu, il est furieux. Sa colère est soigneusement montée par un Garcia obséquieux qui jalouse la jeunesse de José et la préférence que lui montre le gamin. Le consul, qui s’est vu miroiter une promotion et qui rentre déçu de Madrid, imagine le pire à cause de la désobéissance de son fils. Il mande son psy pour venir l’analyser. Ce dernier, qui tient à conserver une si bonne pratique bourgeoise, s’empresse de tourner les mots du gamin dans un sens freudien tordu où la hantise puritaine de la sexualité a la plus grande part. Nicolas n’a que 9 ans mais le consul et père n’entend que ce qu’il veut croire. Mais accuser directement serait susciter le scandale et la honte aussi Garcia insinue que José a volé des boutons de manchettes – et le consul les retrouve opportunément dans la veste que le jeune homme a ôté pour travailler au jardin. José est arrêté, conduit en prison ; il sera jugé à Barcelone pour vol. Nicolas, désorienté, ne comprend pas.

Il comprend encore moins lorsqu’on lui apprend la mort de son ami, tombé du train par la faute de son père qui le surveillait de près, obsédé de le voir condamné, et l’a accroché par la veste lorsqu’il a voulu sauter pour s’évader. Désormais, Nicolas hait son père – ultime pirouette de la critique psychanalytique : tuer le père pour exister soi. Cet homme a détruit tout ce à quoi il tenait : la jeunesse, l’exemple, la liberté. Orgueilleux comme un dindon (que les puritains yankees fêtent ingénument chaque année le quatrième jeudi de novembre lors de Thanksgiving), le consul est vide et creux. Son prestige n’est que d’apparence : à l’intérieur, il n’est rien. Il est édifiant – et ironique, l’auteur n’en manque pas – que ses lectures du soir à l’enfant soient un atlas ornithologique où l’autruche, animal peureux mais qui, acculé, se défend bec et ongles ressemble au portrait du père en pied et plumes, et que la dernière soit sur le dindon, stupide et fat comme lui. Son grand œuvre sur Malebranche a été brûlé à l’état de manuscrit par un Garcia percé à jour qui s’est enfui avec bijoux et vêtements ; la confiance de son fils est définitivement ruinée par son acte cruel et injuste envers José ; son emprise sur lui s’effondre lorsque Nicolas manifeste le désir d’aller à l’école pour avoir des copains et à revoir sa mère ; la population de San Jorge ne supporte plus le consul, exigeant sa mutation. Jusqu’à sa femme qui se trouve prête à recevoir son fils grandi à bientôt 11 ans à la fin du roman, elle qui l’a délaissé durant sept ans.

A force de macérations et de contraintes, le puritanisme engendre la haine et la méchanceté : il détruit de l’intérieur. C’est ce que veut l’Eglise en ses extrémismes, elle qui conchie le monde ici-bas au profit de l’au-delà paradisiaque (dit-elle) du Seigneur éternel – mais ce n’est pas vivable. Et Nicolas, qui a obscurément senti l’ouverture de la cage par l’exemple sain et humain de José, s’y engouffre sans pitié. « La morue empaillée », comme le disait Garcia du consul, n’a plus que la position du martyr à faire valoir à son orgueil. Être victime quand on n’a pas de talent vous pose – c’est toujours valable dans notre misérable actualité.

Un film a été tiré de ce roman tragique et caustique, Le Jardinier espagnol (The Spanish Gardener) réalisé par un anglais, Philip Leacock, en 1956. Mais le livre est plus fort, les images dénaturent l’évolution psychologique de l’enfant.

Archibald Joseph Cronin, Le jardinier espagnol (The Spanish Gardener), 1950, Livre de poche 1971, occasion €1.13

DVD The Spanish Gardener, Philip Leacock, 1956, avec Dirk Bogarde, Michael Hordern, Cyril Cusack, Bernard Lee, Rosalie Crutchley, (en anglais), 1h32, €21.00

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George Sand, Lélia

Roman poème philosophique, Lélia est non seulement difficilement classable mais aussi difficilement lisible en notre siècle. Deux personnages-types seulement : la femme et l’amant ; déclinés en deux binômes antagonistes comme l’auteur aime à créer, découvrant la dialectique avant Marx.

Lélia est une femme de 30 ans, frigide et revenue de tout ; son pendant est sa sœur chérie Pulchérie (qui sonne également comme sépulcre), jouisseuse du présent et multipliant les amants d’un soir, tentée même d’être gouine avec sa sœur par enivrement des sens (p.372 – tentation personnelle de l’auteur). L’amant de Lélia est Sténio, « l’enfant » (d’environ 17 ans au début, 20 ans à la fin), poète énamouré vibrant de désirs ; son pendant est Trenmor, vieux routard du sexe et de la vie, galérien cinq ans pour dettes de jeu, revenu de tout lui aussi mais avec énergie et volonté – le héros romantique sans sexualité. Un autre pendant noir est Magnus, prêtre par dépit de l’amour, hanté de macération et de sexe, le parfait négatif de toute foi chrétienne parce qu’il en accentue avec une discipline exacerbée toutes les injonctions d’église pour châtier la chair. Ni amour, ni poésie, ni religion : le siècle a tout détruit.

Et tous ceux-là monologuent à longueur de pages, déclament leurs hautes pensées dans une grandiloquence aussi vaste que creuse car le lecteur pense très vite que ce qu’il leur faudrait à tous, c’est baiser ardemment une bonne fois pour toutes afin de réconcilier « la chair », le cœur et « l’esprit » que le siècle fait divorcer. C’est ce que voudrait l’adolescent Stenio, empli de la santé du corps, des désirs du cœur et du bon sens de la jeunesse. Il est décrit frissonnant de sensualité, garçon « dont la beauté faisait concevoir la beauté des anges » p.478. Mais Lélia joue avec lui comme avec un bichon, se déclarant « sa mère » (dominatrice et castratrice), caressant sa peau nue par la chemise ouverte avant de flirter jusqu’au baiser, puis de repousser ses ardeurs avec horreur. « Tiens, laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux si doux et si souples se rouler et s’attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune homme ! » p.322. Stenio ne sera heureux que dans l’illusion d’une seule nuit, lorsque Pulchérie, qui a la même voix que Lélia, le baisera jusqu’à plus soif sous couvert de l’obscurité. Sténio aura alors un sentiment d’accomplissement de tout son être qui le rendra heureux… jusqu’au matin où il s’apercevra de la supercherie. Il comprendra alors « la leçon de la vie » : le froid réalisme des êtres et des situations. « La poésie a perdu l’esprit de l’homme », conclut philosophiquement Lélia (l’auteur) p.378.

Faute de pouvoir aimer de tout son être, en harmonie des sens avec sa passion et toute son âme, le garçon ne sera plus qu’animal. Il se lancera dans la débauche, de fille en femme, de vin en élixirs, de fêtes en orgies. Trenmor, sur les instances de la frigide et orgueilleuse Lélia pleine de remords (l’idéal de George Sand), le retrouvera flétri dans la villa italienne de Pulchérie, la chemise défaite sur sa maigreur maladive. Il tentera de le sauver en l’emmenant au monastère des Camaldules mais ce sera trop tard. L’esprit s’est séparé de la chair et le cœur est devenu sec. Le « mal du siècle » XIX de cette « génération avide et impuissante » (p.296), a encore frappé. Nous sommes, selon ce romantisme corrosif de toute santé, « condamnés à souffrir, (…) faibles), incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d’un bonheur sans nom, toujours hors de nous » p.260.

Le lecteur d’aujourd’hui comprend pourquoi George Sand a connu des échecs au théâtre car ces beuglements interminables sur l’aspiration vaine à l’inaccessible lasse vite tout public, même en belle langue. Le sublime n’a rien de naturel et ne peut être tenu constamment. L’amour platonicien est réservé aux sages, pas au tout venant ; et notamment à ceux qui ont beaucoup vécu et sont las des sens. Le spiritualisme poussant le christianisme à l’éthéré est une imposture qui masque la cruauté des femmes (d’Aurore Dupin elle-même avec Aurélien de Sèze) et souvent leur frigidité en cette époque de machisme tranquille où (contrairement au XVIIe siècle) l’homme prend son plaisir sans égard pour sa compagne, violée trop tôt selon les usages du temps. Ainsi « la princesse Claudia » sera amenée à Stenio débauché dans la fleur tendre de ses 14 ans à cause de « sa puberté précoce » p.455 ; le jeune homme ne la souillera pas, moins par scrupule d’user des femmes comme des objets après ce que Lélia lui a fait, que par impuissance due à l’épuisement de sa débauche. Lélia, c’est la Femme « telle qu’elle est sortie du sein de Dieu : beauté, c’est-à-dire tentation ; espoir, c’est-à-dire épreuve ; bienfait, c’est-à-dire mensonge. (…) Si tous les hommes n’étaient pas fous, (…) ils connaîtraient le danger, ils se méfieraient de l’ennemi » p.314. Lélia, c’est Aurore Dupin dite George Sand, une masculine avide de dominer les hommes plus jeunes qu’elle et de les efféminer par revanche : Jules Sandeau, Alfred de Musset, Sténio.

La leçon philosophique de George Sand sur la religion est loin du catholicisme d’Eglise de son temps et plus proche de la philosophie naturelle à la Rousseau : « Oh ! c’est que la nature est plus forte que votre faible cerveau, parce que la nature est Dieu, parce que votre foi n’est qu’un rêve doré, une folle ambition poétisée par le génie d’un sectateur enthousiaste ! » p.481. Il n’y a pas d’esprit du mal, « l’esprit du mal et l’esprit du bien, c’est un seul esprit, c’est Dieu ; c’est la volonté inconnue et mystérieuse qui est au-dessus de nos volontés » p.260. Darwin évoquera l’hérédité, Spencer la société, Nietzsche l’illusion des croyances, Marx l’économie matérielle et la société, Freud l’éducation – mais George Sand qui ne sait pas grand-chose mélange tout ça dans la réponse chrétienne d’évidence : « Dieu ». Quand on ne sait pas, c’est Dieu ; quand on ne comprend rien, c’est Dieu ; quand on vit bien ou mal, c’est Dieu – même « le calme » qui est la fin de tout changement du monde et des situations, c’est Dieu ! p.282. D’où l’impuissance de ses personnages à prendre leur destin en main comme à nous intéresser à leur sort. Car d’intrigue : point. Et tout le monde meurt à la fin.

George Sand, Lélia, 1833, Folio 2003, 308 pages, €8.50 e-book Kindle €2.99

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Nietzsche et Dieu

Michel Haar, dans son recueil intitulé Nietzsche et la métaphysique, évoque les rapports de Nietzsche et de Dieu. Pour lui, l’athéisme affiché par le philosophe porte sur une certaine définition de Dieu, il ne porte pas sur la possibilité même d’un Dieu.

Le Dieu qui « est mort » est le Dieu moral. Le Dieu créateur de l’univers n’est pas tué, il a seulement dépéri avec le dépérissement de la métaphysique. « La pratique religieuse séculaire de l’examen de conscience a produit généalogiquement l’esprit de scrupule scientifique qui, lui-même, a engendré un athéisme méthodologique, l’interdiction de recourir à des causes occultes des phénomènes, l’obligation de s’en tenir aux faits » p.196.

L’affirmation de Nietzsche est l’innocence du devenir. La conscience n’est pas la mesure suprême. Il n’y a pas de Tout. La foi de Nietzsche est un fatalisme joyeux, l’essence du tragique dionysiaque selon laquelle tout se résout et s’affirme. Ce n’est pas le Tout est divin mais le sentiment d’un lien nécessaire entre toutes choses. En de brefs instants qui font sortir de soi, chacun peut ressentir cette cohésion du monde, cette harmonie qui suscite joie et approbation. Le lien fondamental rend nécessaire l’alternance de la joie et de la peine, de la création et de la destruction, de la vie et de la mort. Et au final tout est bien parce que le monde est ainsi fait est que nous en faisons partie.

Peut-être est-ce le message que le Christ a apporté avant que, selon Nietzsche, saint Paul ne le falsifie en le détournant vers le ressentiment et la morale ascétique. Ce message serait que « le royaume de Dieu réside dans la pure intériorité du cœur, dans le seul sentiment intime de joie et d’amour » p.217.

La Bonne nouvelle est que la vie éternelle n’est pas ailleurs et plus tard mais en chacun, dans l’amour pour tout ce qui est. La vraie vie n’est pas ailleurs ; elle est intérieure. Elle est la résonance du monde et l’accepte tel qu’il vient. « Le règne de Dieu est le sentiment de transfiguration de toutes choses que produit la totale acceptation de soi » p.218.

Cette conception nietzschéenne n’est-elle pas proche du zen et du satori ?

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Le masque de la mort rouge de Roger Corman

Une épidémie menace le nord de l’Italie à la Renaissance – déjà ! C’est « la mort rouge » qui saisit les gens et les contamine, une métaphore diabolique de la peste, de la variole ou de toute autre maladie. Ce film fantastique du satanisme années 60 est tiré d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe publiée en 1842 et l’acteur principal, qui joue le prince Prospéro (Vincent Price), y apparaît suavement pervers.

Au crépuscule menaçant de nuages noirs, une vieille cueille la ramée pour son foyer. Un homme vêtu en moine écarlate, capuche sur la tête, lui donne une rose que, d’un tour de main, il mute de blanche en rouge. Il lui dit d’annoncer au village que chacun va prochainement être libéré de ses chaînes. Le soir même, le prince Prospéro arrive en carrosse confirmer sa fête annuelle au village de masures ; il leur jettera les restes du festin. Son véhicule manque d’écraser une fillette qu’un jeune dépoitraillé en tunique de cuir sauve in extremis, Gino (David Weston). Mais comme il ouvre sa gueule, le prince ordonne qu’il soit étranglé.

Sa fiancée, la jeune et rousse Francesca supplie le seigneur de lui pardonner et d’avoir pitié. Touché plus par sa beauté extérieure que par son âme pure, mais un brin émoustillé de pouvoir la souiller corps et âme tout en faisant souffrir son cœur, il consent à surseoir et le fiancé comme le père de la fille sont emmenés au château et jetés aux oubliettes – où l’on n’aura garde de les oublier. Ils doivent en effet participer au plaisir de la société en se battant en duel à mort. Seul le survivant sera gracié – ou pas. Des cris déchirants de vieille clament au seigneur que la mort rouge est là : Prospéro fait brûler le village et chasser les habitants. Il court se réfugier au château, vaste demeure bien garnie et inexpugnable sur un piton rocheux qui domine la plaine.

Prospéro, viveur mûr revenu de tout et notamment de « l’amour », après l’avoir abondamment consommé avec telle ou telle, s’est voué au Diable depuis qu’il a constaté que le Dieu de bonté n’agit nullement en ce monde : ce ne sont que pestes, famines, guerres, viols, pillages et trahisons. Il se livre donc à ce qui est qualifié de « vices » par l’Eglise, ce qui veut dire l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la paresse et la gourmandise – en bref les sept péchés capitaux, pour lui capiteux. Il a créé en son logis une chambre secrète toute noire vouée au culte de Satan, appelé jadis Bélial. On n’y accède qu’après avoir traversé la chambre jaune, la chambre violette et la chambre blanche – une allégorie des divers types de personnalités humaines. Seule la couleur rouge est bannie des yeux du prince, lui rappelant le sang, la mort, le diable.

Il fait conduire Francesca dans la chambre de sa femme et la fait jeter dans la baignoire pour s’y décrasser de la vie ; l’épouse laissée prendra une autre chambre. La paysanne en ressort parfumée et parée comme une princesse, digne d’être aux côtés du prince pour une soirée de bal masqué où il a convié tous les seigneurs de la région, ses féaux, pour les protéger de la mort rouge qui rôde et s’amuser de leur sottise. Il a fait fermer les frontières du castel, porte et herse à défaut de pont-levis. Tous ceux qui viennent demander asile une fois les portes fermées sont rejetés comme contaminés et, s’ils récriminent, le prince les fait flécher du haut des remparts. Après tout, n’est-ce pas leur rendre service que de leur donner la mort subite plutôt que la mort lente dans les affres de la maladie ? Ainsi raisonne le Malin, feintant la bonté pour mieux arrimer les âmes. Pour nier la mort, il faut assouvir tous les désirs que suscite la vie : ordonner, posséder, tuer, violer, dominer, jouir. Le seigneur agit comme le Seigneur : il est tout-puissant sur son terrain.

Francesca est horrifiée et sa foi simple comme sa bonté naïve séduisent Prospéro. Elle est originale, bien supérieure à la mentalité des riches qui font la cour et à l’abbé confit en perversités sexuelles qui se ferait bien la naine Esmeralda à l’apparence d’une fillette de dix ans (Verina Greenlaw). Comme elle passe trop près de lui en dansant devant les invités, elle renverse sa coupe et il la gifle. Le nain Quasimodo (Skip Martin) n’aura de cesse que de se venger – par ruse – en faisant déguiser le gros abbé en singe avant de le livrer aux bouffons. Francesca est un défi, un ange qu’il faut déchoir. Prospéro s’y emploie sans y parvenir et cela l’excite.

Cela excite aussi la jalousie de Juliana (Hazel Court), la princesse en titre, qui a été réticente jusqu’ici à se vouer à Satan. Devant sa rivale plus jeune et plus séduisante, elle doit par vanité faire le grand saut pour s’attirer ainsi les grâces renouvelées de son seigneur. Mais péché d’orgueil est toujours puni : sa beauté parée, marquée au fer par une croix inversée l’engageant au Malin, se trouve déchirée par un oiseau de proie, corbeau ou faucon. L’abbé est grillé par ses désirs ardents. Prospéro lui-même est rattrapé par la mort qui surgit au bal en froc rouge, malgré son ordre de bannir la couleur.

Tous se voulaient puissants et invulnérables, tous sont frappés. Seuls les purs survivent : la fillette des villageois épargnés par la peste mais fléchés par le seigneur, Francesca que Prospéro ne peut se résoudre à souiller, son fiancé plein de vie Gino pour le happy end hollywoodien de rigueur (qui ne figure pas chez Poe), et le couple de nains : les premiers seront les derniers…

Outre l’outrance symbolique biblique, rajoutée par le réalisateur, l’opposition constante entre la vie et la mort, la jeunesse et l’âge mûr, le cuir ouvert sur la poitrine nue et le fin costume chamarré d’or, la puissance et la ruse, font de la Mort rouge une allégorie du Bien et du Mal, de la Vie et de la Mort. Nul n’échappe à son sort, petit ou grand, puissant ou misérable. La pandémie frappe où elle veut, qui elle veut, sans considération de rang ou d’âge. Le masque de la mort rouge est-il de Dieu ou de Satan ? Nul ne sait, sinon que le destin est le même pour tous.

A revoir pour la puissance des images, le jeu des acteurs… et la résonance avec l’actualité la plus immédiate.

DVD Le masque de la mort rouge (The Mask of the Red Death), 1964, Roger Corman, avec Vincent Price, David Weston, Hazel Court, Jane Asher, Nigel Green, Patrick Magee, Sidonis Calista 2011, 1h25, €9.97 blu-ray €25.99

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George Sand, Indiana

Le mari, la femme, l’amant, un thème classique du romanesque revu et moralisé par une femme auteur voulant peindre la psychologie. Delmare, un colonel de l’Empire en demi-solde à la fin de sa soixantaine, Indiana son épouse, une jeune créole de l’île Bourbon (aujourd’hui La Réunion) de 19 ans seulement et Raymon, l’amant arriviste fils unique charmeur et égoïste. Voilà pour les protagonistes, auxquels il faut ajouter Ralph, le protecteur, mi-grand frère, mi-papa, qui s’est occupé d’Indiana orpheline lorsqu’elle avait 5 ans et lui 15, en butte à un père bizarre et violent. En quatre parties, chacun des personnages sera abordé dans ses profondeurs pour faire du tout un « roman de mœurs ».

Indiana est mal mariée, son époux est sans esprit, sans tact et sans éducation, un vrai militaire sorti du rang. Il a le sens des affaires – et de l’honneur, ce qui le ruinera. Il n’est pas tout mauvais mais mal adapté à sa tendre et chère qui, femme trop tôt, rêve et bovaryse pour le beau-parleur Raymon de Ramière (nom dans lequel l’on pense irrésistiblement au ramier), incarnation d’une société égoïste. Pour lui, faire tomber une femme est un jeu plus qu’une nécessité sexuelle. Ralph, qui aime profondément Indiana, fait ménage à trois en restant chaste et flegmatique, en baronnet anglais athlétique aux émotions renfermées. Raymon est tout d’abord subjugué par Noun, la servante créole d’Indiana, aussi naïve que lascive selon les conventions du temps. Mais lorsqu’il aperçoit sa maitresse, plus chic, il lâche la proie pour l’ombre et le drame se noue dans l’excès romantique et la mort romanesque. La chute du gouvernement Martignac en août 1829 incite Ralph, très investi comme Doctrinaire (conciliateur entre monarchie et révolution), à fuir en province et à chercher une compagne dans l’exil, donc à écrire à Indiana qu’il avait rejetée à Paris. La politique se mêle aux sentiments, George Sand tient à ce que les passions soient incarnées de façon réaliste dans leur époque et non pas dans l’abstrait.

Toutes les faces de « l’amour » sont abordées, du conventionnel bourgeois d’un mariage d’intérêt (la fortune pour elle, les soins des vieux jours pour lui) à l’amour fou romantique (illusoire et narcissique), et à l’amour fraternel ou paternel, filial, entre un être jeune et un plus vieux. Les trois peuvent-ils fusionner ? C’est ce que laisse entendre l’auteur sur la fin, dans une synthèse audacieuse qu’elle a soin de situer hors de la société, dans une sorte de paradis des amours enfantines à la Paul et Virginie.

Mais le roman est aussi social, voire « moral ». Tel personnage représente la loi qui « parque nos volontés comme des appétits de mouton » p.5 Pléiade (le mari colonel), l’autre l’opinion (la vieille tante parisienne), un troisième l’illusion (l’amant mondain). Le message transmis est « la ruine morale » de la société sous Charles X (le roman commence en 1827). Le type est « la femme, l’être faible chargé de représenter les passions opprimées, ou si vous l’aimez mieux, opprimées par les lois » (qui empêchent le divorce depuis la Restauration et soumettent comme mineure juridique depuis le code Napoléon, la femme au mari). C’est ce retour réactionnaire qui donne à l’époque sa « décadence morale » p.7. Aurore Dupin, alias George Sand, a eu plusieurs maris et pléthore d’amants. Elle écrit ce premier roman avec sa chair, sa passion et sa colère en quatre mois, sans plan préconçu. D’où le plan bancal mais surtout la souplesse du style et les envolées de certaines pages.

Le succès fut immédiat, près de 2000 exemplaires vendus, ce qui relativise les ambitions des auteurs d’aujourd’hui… C’est que les lecteurs étaient surtout des lectrices de « salons », ce qui perdure de nos jours, les salons d’hier étant aujourd’hui les profs des médiathèques et l’opinion de province. George Sand s’est trouvée surprise de son succès et pas très heureuse au fond. Pour elle, « le peuple des petites villes est, vous le savez sans doute, la dernière classification de l’espèce humaine. Là, toujours les gens de bien sont méconnus, les esprits supérieurs sont ennemis-nés du public. Faut-il prendre le parti d’un sot ou d’un manant ? Vous les verrez accourir. Avez-vous querelle avec quelqu’un ? ils viennent y assister comme à un spectacle ; ils ouvrent les paris ; ils se ruent jusque sous vos semelles, tant ils sont avides de voir et d’entendre. Celui de vous qui tombera, ils le couvriront de boue et de malédiction ; celui qui a toujours tort c’est le plus faible. Faites-vous la guerre aux préjugés, aux petitesses, aux vices ? vous les insultez personnellement, vous les attaquez dans ce qu’ils ont de plus cher, vous êtes perfide, incisif et dangereux » p.141, 3ème partie chap.19. Il n’y a rien à redire au portrait social de la France provinciale – si ce n’est qu’elle s’est désormais répandue sur « les réseaux sociaux » comme opinion commune.

L’auteur donnait son avis sur les personnages, intervenant comme le chœur antique version morale pour en guider la lecture. Cet aspect original a plus ou moins déplu et l’auteur l’a éliminé dans les éditions suivantes. Mais le roman s’en trouve déséquilibré et l’édition de la Pléiade reprend le texte de l’édition première, plus authentique. Il n’apparaît plus gênant aujourd’hui que l’auteur intervienne comme personnage à part entière ; cela lui donne une position d’observateur et donne du relief à la psychologie de chacun.

Au total, les phrases sont longues et le verbe abondant, comme au XIXe, ce qui peut rapidement lasser les illettrés pressés d’aujourd’hui. Mais la littérature y gagne et l’économie des passions reste prenante.

George Sand, Indiana, 1832, Folio 1984, 395 pages, €8.00 e-book Kindle €0.70

George Sand, Romans tome 1 (Indiana, Lélia, Mauprat, Pauline, Isidora, La mare au diable, François le champi, La petite Fadette), Gallimard Pléiade 2019, 1866 pages, €67.00

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Martin Amis, Money money

Le Fric… c’est l’obsession du début des années 1980 un peu partout dans le monde, emmenée par Thatcher au Royaume-Uni et Reagan aux Etats-Unis. Tout le monde suit, y compris « la gauche au pouvoir » en France avec les « affaires », depuis le Carrefour du développement jusqu’à Bernard Tapie avant l’affaire Elf, la « France à fric » de ces années noires et le reste. Le fric, l’esbrouffe, la bouffe… c’est l’obsession des petits-bourgeois enfin parvenus qui veulent prendre leur revanche sur leur enfance et mépriser l’élite, la culture, la civilité.

Martin Amis, né en 1949 à Oxford et devenu journaliste avant d’être écrivain, croque cette époque avec jubilation et sens aigu de l’observation. Il est au début de la trentaine, comme son personnage de John Self (qu’on peut traduire par Lambda Lui-même) ; il se met dans sa peau d’obèse (1m75 et 100 kg) et se débauche de toute sa vulgarité de gosse paumé, bâtard sans le savoir, trop tôt orphelin de mère, éclaté entre Londres et le New Jersey de 7 à 15 ans par un divorce mal passé, fils de pub entré dans la pub, du bar au barbare. « Vous comprenez, je sors des classes dangereuses. Oui, c’est vrai. C’est en moi tout ça, j’ai ça dans le sang. Et ce qu’on peut se faire avoir ! » p.268. Il ne croit pas si bien dire : lui qui enfile les putes en série, se demande « à quoi ça sert ? » une femme qui veut renoncer au sexe (p.385). Il se gausse des pédés et se fera enfiler (symboliquement) par un pédé. Finançant un film long métrage, ce qu’il ne sait pas faire malgré ses vidéos de pub à succès, il sera ruiné. Car le fric va et vient, comme la bite dans un trou et, à force d’inattention, ça ne bande plus. Coïtus interruptus : plus de fric !

Self est obsédé congénital : de fric, de malbouffe, d’alcool et de pornographie. Il veut se goinfrer par manque et accapare, avale, enfile tant qu’il peut ce qu’il peut. Pas avare car le fric lui tombe tout cuit sur le compte, mais mal dépensier (que pour sa gueule), cherchant dans le Fric à majuscule à la fois la revanche, le pouvoir et l’amour – rien de ce que cet instrument d’échanges ne peut vraiment lui donner. D’où le vide de son existence : célibataire, macho, cardiaque, mal dans sa (trop grosse) peau, laid, ridicule. « Le sexe est un avant-goût de la mort, disent les poètes. C’est ce que disent aussi les toubibs, en ce qui me concerne » p.436. Mais tant qu’il a le Fric, tout lui reste permis. Car le Fric est un royaume. « Vous savez ce que je désire plus que tout au monde – on peut même dire que c’est le rêve de ma vie ? C’est de gagner beaucoup de fric » p.151.

L’auteur, Anglais bon teint, ne manque pas d’accuser les cousins vulgaires d’Amérique d’avoir engendré ce goût de Fric, d’avoir déifié le Fric, d’en avoir fait le Veau d’or. « Là-bas, j’ai enregistré des tas de tuyaux subliminaux sur la richesse et le plaisir. J’ai posé les fondations de mes passions pour le fast-food, les sodas, les cigarettes fortes, la pub, la télé non-stop et peut-être aussi la pornographie et la castagne. Mais je n’en veux pas à l’Amérique. J’en veux à mon père qui m’y a expédié peu après la mort de ma mère » p.327.

L’un des traits de l’humour est de se regarder comme autre et l’auteur n’en manque pas. John Self, ce symbole des années fric est le désespéré qui cherche à exister sans y parvenir. Car le fric ne peut pas tout : il ne peut pas vous faire aimer, ni vous rendre beau, ni vous cultiver malgré vous, ni vous forcer à penser. Ces années passent assez vite avec les « crises » successives des années 1990 à 2010 (crise japonaise, russe, asiatique, du Golfe, des valeurs technologiques, du 11-Septembre, des subprimes, de l’euro) et John Self est aujourd’hui fini. Mais il reste un type littéraire, l’équivalent d’un Harpagon, d’une Bovary ou d’un Rubempré. Il est pathétique et attachant, le récit de ses catastrophes conduit à en rire malgré la fin jamais glorieuse. « J’ai été mis au défi, et le défi a gagné. Pas de contestation. Je suis un infirme en détails, avec mes nombreuses circonscriptions clochardesques. Débile des tifs, clodo du bide, esquinté des gencives. J’ai le palpitant qui débloque. Je ne sais rien, je suis faible, lubrique, paumé, lâche. J’ai besoin d’une nouvelle dimension. J’en ai marre de n’être qu’une bonne blague…. » p.477. Il voit le monde avec humour, et lui-même plongé dedans. C’est parfois saignant : « Dîner dans une de ces boites du Village [à New York] où on broute plus qu’on ne mange, où les garçons sont fringués en toubibs, où la bouffe comporte une garantie de vie éternelle, et où les chiottes s’ornent d’un magnifique chêne en pot » p.452.

C’est un festival de situations scabreuses contées en vocabulaire semi-argotique, selon la culture du bonhomme. Cela ne vole pas haut mais reste cocasse jusqu’à la fin des (longues, il faut l’avouer) 622 pages. Le dernier chapitre, publié en italiques, est un final qui ne cesse de finir alors que le corps du roman passe bien. C’est dommage pour le tout mais les auteurs, pris par leur personnage, ne savent pas s’arrêter. Ils l’incarnent tellement… Ce qui est un signe de talent car se mettre dans la peau d’un autre, voilà qui est littérature, même si savoir couper l’en-trop est pourtant signe de savoir-faire. Des trois critères majeurs pour juger d’une œuvre, l’histoire, les caractères et le style, Martin Amis coche les trois avec brio dans cet opus qui l’a rendu célèbre. Il se lit encore, avec jubilation.

Martin Amis, Money money (Money), 1984, Livre de poche 2015, 622 pages, €8.00 e-book Kindle €7.99

Les romans de Martin Amis déjà chroniqués sur ce blog

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Solaris d’Andreï Tarkovski

L’espace, pour les Soviétiques, n’est pas une odyssée mais une méditation. Peu d’action donc mais beaucoup de réflexions. Qui suis-je ? Où vais-je ? Que signifie mourir ou vivre ? Mais que pouvons-nous attendre d’autre du régime marxiste pour qui la vérité scientifique de l’Histoire ne fait aucun doute ?

Sauf que la découverte d’autres entités vivantes défient la prééminence de l’humain et le cours de l’Histoire… Le « Contact » représente une remise en cause radicale de la croyance en « la science » – humaine, trop humaine. Et avant tout celle que promeut le marxisme, plus que celle qui aboutit aux techniques.

Un pilote d’engin (Vladislav Dvorjetski) survolant Solaris, une planète océan, est entré dans le brouillard – métaphore du doute. Il a vu, ou cru voir, un enfant nu de quatre mètres de haut gluant d’une brume visqueuse comme un miel émerger de l’eau. Mais ses caméras n’ont « objectivement » (terme adoré de l’époque marxiste) filmé que des nébulosités sans personnage. D’après « les savants » soviétiques ès psychologie humaine du temps, il s’agirait d’hallucinations. D’autant que l’enfant en question ressemblait fort à celui d’un collègue. Revenu sur terre et interrogé par la commission du collectivisme voué à justifier « socialement » la poursuite de l’exploration de la planète Solaris qui dure depuis des décennies et ne comprend plus que trois savants sur place au lieu des quatre-vingt-cinq à l’origine, il ne peut dire que ce qu’il a vécu, ce qu’il a vu.

Un psychologue académique, Khris Kelvin (Donatas Banionis), est donc envoyé au rapport sur la base qui analyse la planète. Il découvre que ses deux compagnons sont un peu bizarres et que le troisième, son professeur et ami Guibarian, est mort ; il s’est suicidé en laissant une cassette à son ami Kris. L’océan protoplasmique est vivant et envoie des « ondes » qui modifient la réalité mentale, en réaction au bombardement de rayons X destiné à le tester. Des personnages aimés apparaissent donc physiquement aux savants, qui ont bien du mal à en tenter une explication plausible aux yeux de « la science ». Ils seraient constitués uniquement d’ions, de simples simulacres.

Pourtant, s’ils se régénèrent quand ils sont blessés ou tués, ils souffrent et éprouvent de la peine. Le plus rationaliste des savants tente de les disséquer, d’analyser leur sang, de les soumettre aux tests dont on use envers les animaux afin de « savoir ». Mais savoir quoi ? La méthode scientifique permet-elle de savoir tout ? Kelvin a eu « la chance » (mais n’est-ce pas dû à lui-même ?) que le simulacre qui s’attache à ses pas soit celui de sa femme aimée, morte dix ans auparavant (Natalia Bondartchouk). Il l’aime toujours, se sent coupable de ne pas l’avoir aimé autant qu’il faudrait en son temps, et le double s’humanise à cet amour.

Jusqu’où ? Sera-t-il la réincarnation de l’épouse d’hier ou une nouvelle personne d’aujourd’hui ? Survivra-t-elle à la disparition de Kelvin ? Va-t-elle s’annihiler par amour pour celui qui l’aime ? Peut-on parler pour elle d’une « vie » au sens humain du terme ? Agit-elle dans l’Histoire en influant par exemple de sa propre initiative sur le cours des choses ? Ou s’agit-il seulement des désirs humains personnels qui se matérialisent – loin du matérialisme obligé de la pensée marxiste ?

Auquel cas, reste-t-on « humain » en demeurant près de Solaris, au risque de s’enfermer dans ses souvenirs et que l’Histoire tourne en rond ? Ce pourquoi le cinéaste multiplie les plans tournés sur la Terre, les arbres, les feuilles, l’eau, les enfants, la datcha familiale : il veut ancrer le sujet dans le réel terrestre plutôt que de l’envoyer rêver dans les étoiles, comme 2001 odyssée l’espace le proposait au même moment dans l’autre bloc. L’homme, réconcilié avec la nature selon le marxisme, est aussi réconcilié avec sa nature : seuls les savants emplis de culpabilité ou de complexes développent une paranoïa agressive qui les empêche d’accéder au savoir « scientifique » de ce qu’ils étudient. L’amour, au contraire, permet la vibration de cristal de la connaissance ; il est le souvenir qui permet de maîtriser le temps.

Adapté du roman du polonais Stanislas Lem Solaris, paru en 1961, le film est long, trop long pour nos yeux (2h40 dans l’Intégrale Tarkovski) mais bien de son époque où les Secrétaires généraux du Parti communiste de l’Union soviétique discouraient devant le Plénum six à huit heures durant : plus c’était long, plus l’Histoire semblait en marche.

Il n’empêche que cette méditation en forme de fable inaugure une critique historique du marxisme en tant que science. L’humain confronté à d’autres formes de vie ne peut plus se croire unique comme dans la Bible (d’où est dérivé le marxisme de Marx). Il doit remettre en question la marche « scientifique » de l’Histoire, admettre que l’homme ne fait plus la loi du devenir à lui tout seul.

Il doit remettre en question aussi l’acte dominateur et destructeur de la méthode scientifique pour accepter ce qui ne se dissèque pas, ne se calcule pas mais se constate. La science, et plus encore la science marxiste, a un tropisme guerrier et impérieux qui empêche de voir la réalité telle qu’elle est. Agresser le monde permet-il vraiment de le comprendre ?

Grand prix du Festival de Cannes 1972, version soviétique censurée de 2h40 au lieu de 3h18.

DVD Solaris, Andreï Tarkovski, 1972, avec Natalia Bondartchouk, Donatas Banionis, Jüri Järvet, Anatol Solonitsyne, Vladislav Dvorjetski, Potemkine films 2011, 2h05, €22.71 blu-ray €15.83

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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Robert Alexis, L’eau-forte

Auteur secret de déjà dix romans, cet opus tout récent est le onzième. D’une langue riche et dense, il trace le portrait d’un être à tout jamais « ailleurs » dont l’âme ne coïncide pas avec le monde dans lequel il vit. L’identité est une prison et Pierre Roccanges – au prénom destiné pourtant à bâtir les fondations d’une lignée – ne fait un fils que pour l’abandonner, tout comme son père l’a fait avec lui.

Nous sommes dans la campagne aride du Gévaudan où rôdent les bêtes à demi-loups de sinistre mémoire. Dans cet environnement sauvage tout est possible, le pire comme le meilleur. Les croyances paysannes admettent le don du rebouteur, dont la dynastie Roccanges semble avoir hérité dans les siècles. Jadis hobereaux à terres, les seigneurs du pays voient la Révolution détruire le château et les paysans confisquer avidement les arpents. Ne reste qu’une cinquantaine d’hectares peu cultivables et une ferme vaste qui recèle tout ce qui permet de survivre en campagne : grange à foin, instruments aratoires, pressoir à vin, cuves à fromage, alambic pour l’alcool.

A 14 ans, Pierre se retrouve brutalement tout seul. Son père, un taiseux sans aucune affection manifeste est « parti », ne laissant pour explication qu’une feuille blanche dans une enveloppe à destination du gamin. Il a disparu comme sa femme avant lui, comme le grand-père au début du siècle. Leur soif était trop vaste pour l’univers étroit du comté ; ils sont allés courir le monde ou tangenter les étoiles.

Courageux, exercé, vigoureux, Pierre a pris l’habitude de la solitude depuis que sa mère a abandonné le foyer. Il a couru pieds nus sur les chemins empierrés, s’est arraché la chemise aux ronces des buissons, s’est pénétré du soleil d’après-midi tout nu sur les trois rocs du « donjon ». Il est curieux des choses, observateur intelligent et ne tient pas en place. Sous la tutelle de son instituteur Jacques au bord de la retraite, il va développer l’activité fermière de proximité pour vivre : fromage de chèvre, vin de cépages choisis par son père, alcool de sa composition qu’il nomme Margeride et dont un aubergiste est friand pour ses clients urbains venus se ressourcer, froment et seigle pour un pain de saveur.

A 15 ans, il troque Charlaine contre le droit de pâture. C’est une fillette de l’Assistance abandonnée aux fermiers d’à côté dont il ne reste plus que le vieux qui occupe illégalement les terres de Pierre avec son troupeau de Salers. Charlaine a 12 ans, elle est sauvage mais de fort tempérament et Pierre désire la protéger des avances lubriques du vieux devenu seul. Le roman ne dit rien de leurs premiers ébats mais ils se marieront quand Pierre aura 20 ans et Charlaine 18. Ils feront un fils, Thibaut, qui n’est peut-être pas de lui, avant que Pierre ne prenne le large.

Auparavant, doté d’une ambition démesurée pour son âge et pour le pays, il n’a cessé de vouloir prendre sa revanche sur le monde et sur son destin d’esseulé. Il a agrandi ses terres, créé des fabriques, embauché des ouvriers, fait connaître ses produits, rebâti le château. Puis, avant de tomber dans l’industrie et ressentant les envies et la jalousie des paysans qui lui ont venu leurs terres, il a délégué et est parti vivre sa vie ailleurs.

Le roman débute en Orient exotique où un musulman indien de 16 ans, Penchab, l’initie à la nage en harmonie avec l’eau. Car Pierre ne cesse de lutter avec le monde alors que la sagesse voudrait qu’il en épousât les courants de force. En occidental limité, le garçon éprouve une « haine » du monde tel qu’il est, des gens tels qu’ils sont, de sa propre histoire telle qu’elle lui a été imposée.

Cette ambivalence d’amour et de haine cosmique, qui me laisse personnellement perplexe au vu du tempérament du personnage, donne une existence à l’eau-forte, cet acide qui mord le cuivre du monde verni par les apparences et trace ainsi son sillon de mots. Penchab est bien plus en phase avec lui-même et avec ce qui l’entoure que Pierre et ses amitiés à peine esquissées, fortes mais éphémères tant il désire sans cesse changer.

Les parties du roman sont inégales, la seconde déçoit après la première, flamboyante, mais retrouve du rythme et du sens sur la fin. Dans ce portrait touffu d’un personnage complexe, l’enfance sauvageonne et l’observation aiguë du monde qui permet de percevoir les lignes de force coïncident mal, à mes yeux, avec l’existence erratique, perpétuellement insatisfaite, inapte à aimer. Être soigneur par don devrait inciter à partager et compatir plus que le tempérament qui nous est brossé de Pierre, somme toute minéral.

Au total, un roman inclassable qui intrigue et passionne. Pierre n’est pas aimable, probablement parce que personne ne l’est vraiment, masqué par les apparences qu’il laisse adhérer au noyau de vérité de son être.

Robert Alexis, L’eau-forte, 2020, PhB éditions, 236 pages, €14.00

Trois coquilles à corriger à la réédition : toilettes à la turque et pas à la turc, piton rocheux et pas python (qui est serpent), mer étale et pas étal (de boucher).

 

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Hervé Bazin, La mort du petit cheval

Après avoir conté son enfance dans le célèbre Vipère au poing, Hervé Bazin conte son entrée dans la vie adulte sous l’apparence de Jean Rezeau, dit Brasse-Bouillon. D’adolescence, point : quelques années de pension catholique insipides pour décrocher « le bachot » comme on disait alors, puis une inscription en Droit à 30 km de chez lui, qu’il double à l’insu de ses parents d’une inscription en Lettres. Car il ne veut pas aller sur les traces de son père, magistrat malgré lui, mais devenir journaliste et, pourquoi pas, écrivain comme « l’oncle » (René Bazin, dont le roman le plus connu reste Les Oberlé).

Sa mère, magnifiquement incarnée par Alice Sapritch en 1971 dans le téléfilm de Pierre Cardinal, vieillit mais reste égale à elle-même, aigrie, frustrée, haineuse des fils (sauf le dernier, le lecteur saura pourquoi dans ce roman). Sa vengeance contre la gent mâle prend des proportions mythiques et, après avoir dominé son mari comme une mante religieuse, dressé ses fils avec sadisme dont le plus rebelle, Jean, est celui qui lui ressemble le plus, elle n’a de cesse que de le calomnier et de détruire tout ce qu’il entreprend. Cette femme est suicidaire en se haïssant chez son rejeton. Confite en bourgeoisie, elle en épouse les rancœurs comme les prétentions, les deux étant liées, bien entendu. Car les Rezeau étaient une famille prospère, possédant des terres et des rentes, lui docteur en droit et professeur à l’université de Hanoï. Elle était fille de sénateur. Mais la guerre imbécile de 14-18 a ruiné les rentes par l’inflation et la perte sèche des emprunts russes, et la terre rend moins, vaut moins. Seule la morgue permet de « tenir son rang » en rognant sur toutes choses. L’avarice bourgeoise, valeur quotidienne, rencontre ici l’arrogance aristocratique, valeur rêvée, pour rendre la vie impossible.

Le père Ladourd, dont le nom paysan sonne balourd, dirige comme associé la Santina, « fabrique » de bondieuseries de la famille, qui périclite avec la déchristianisation des campagnes. Jean est cependant accueilli par sa portée de filles (avec un seul garçon) lorsqu’il entreprend ses études. Car il ne sera majeur qu’à 21 ans et « ses parents » (de fait sa seule mère) tient à tout surveiller, tout contrôler, tout décider. Jean tombe-t-il vaguement amoureux de Micou, l’une des filles ? « Les parents » décident aussitôt de résilier la chambre en ville et de le forcer à l’internat : pas question de mésalliance !

Pas d’ami, une passade sexuelle à 15 ans avec une paysanne et une très vague complicité de chiourme avec ses frères, Jean est seul et il se fait tout seul. « Je suis toujours celui qui n’a eu d’intimité qu’avec lui-même. Vous le savez, je n’ai pas eu de mère, je n’ai eu qu’une Folcoche » p.18. Folle et cochonne était le surnom attribué à la harpie qui les harcelait, par les trois fils : Chiffe, Brasse-Bouillon et Cropette, par ordre d’apparition dans l’existence. L’aîné Ferdinand est flemmard et mou, il s’engagera comme matelot dans la marine et sortira au bout de trois ans sans même une ficelle. Le benjamin Marcel, né plus tard et présenté déjà grand à ses frères, est « le petit » (cropette en patois local) ; il est le préféré de sa mère et porte un prénom qui n’est pas de tradition dans la famille ; il obtient des mentions et devient polytechnicien. Quant à Jean, il décide de son indépendance au bout de la première année de fac, lorsque ses parents lui enjoignent de rompre avec Micou : il part de lui-même à Paris pour obtenir sa licence ès lettres.

Il devra survivre de petits boulots en pleine crise des années trente car sa mère lui coupe les vivres et le fait surveiller comme mineur par la police. Jean, de fort tempérament, baise ici ou là mais ne peut s’attacher, il a trop de haine en lui et méprise plus ou moins  les femmes. Une Paule plus âgée, qui porte le prénom de sa mère, va cependant l’apaiser et lui faire découvrir que le bonheur existe (définition p.224). Elle s’efface avec noblesse devant Monique, une jeune secrétaire orpheline qui aspire au bonheur. Jean la mariera dès qu’il aura sa majorité et lui fera un fils. S’il hait la famille, il s’agit de celle qui fut la sienne en son enfance ; il découvre qu’une mère peut être aimante, une épouse attentive et joyeuse et que la famille qu’on crée est à sa propre image. « La femme a racheté la mère et l’enfant de l’amour a racheté l’enfant de la haine », écrit-il p.228. Avec sa licence et quelques piges qui lui font une réputation, il commence à émerger à la vie adulte.

Dès lors, Folcoche n’est plus l’unique objet de son ressentiment et le ressentiment même s’éloigne avec le bonheur familial naissant. La vieille fait plutôt pitié, gardant son acidité de vipère et son avarice après la mort du père. Mais Jean s’en moque : il ne court pas après l’argent mais après le bien–être d’une vie en accord avec soi-même. Car « ce n’est pas s’embourgeoiser que d’accepter ce qu’il y a d’humain (et cela seulement) dans l’ordre bourgeois » p.224. Hervé Bazin, l’auteur, se mariera quatre fois et divorcera trois, il aura sept enfants, dont le dernier à 75 ans : « famille, je vous ai », écrira-t-il en 1977 dans Ce que je crois.

Le titre, incongru, vient de la bouche même de Paule Rezeau dite Folcoche : « c’est la mort du petit cheval » signifie c’est la fin des haricots ou la course à l’abîme. Elle l’applique au fils rebelle par méthode Coué en voyant qu’il s’en sort tout seul malgré ses efforts pour l’entraver. L’expression vient du jeu des petits chevaux au casino, vite interdit pour tricheries systématiques qui entraînaient la ruine des joueurs. C’est une scie des années trente, manière de montrer combien la vieille épousait les préjugés de son temps.

Hervé Bazin, La mort du petit cheval, 1950, Livre de poche 1972, 320 pages, €5.90 e-book Kindle €4.49

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1984 de Michael Radford

Sorti en 1984 d’après le célèbre roman d’anticipation Nineteen Eighty-Four (1984) de George Orwell (pseudonyme d’Eric Blair), ce film sonne comme un avertissement : il n’y a qu’un pas entre notre société aux apparences démocratiques et un régime totalitaire. La différence ? Tomber amoureux et penser par soi-même. Supprimez par décret ces deux attitudes du cœur et de l’esprit et vous ne garderez que les bas instincts, soumis au parti.

C’est ce qui arrive dans le pays imaginaire d’Oceania (métaphore transparente du monde anglo-saxon), en lutte avec Eurasia (d’obédience soviéto-nazie) et Estasia (clairement maoïste) – tous totalitaires comme en vrai. Le reste du monde est le quart-monde où conquérir des matières premières et des territoires. Le roman d’Orwell est paru en 1949, en réminiscence du Nous autres de Zamiatine, publié en 1920 (et interdit dès 1923 par Staline). Le roman d’Orwell surgit en 1949 à l’heure d’un Staline triomphant, d’un Mao vainqueur, et du premier recul de l’Amérique avec la bombe A désormais aux mains des soviétiques.

Il imagine un parti totalitaire stalino-hitlérien, arrivé au pouvoir trente ans auparavant en 1954, embrigadant tous les âges dans l’AngSoc, le (national) « socialisme anglais », dominé par Grand frère – Big Brother (Bob Flag dans le film). Les individus ne s’appellent plus entre eux monsieur ou citoyen, ni encore camarade, mais « frère ». Le secrétaire général des frères est le « Grand » frère, selon le tropisme constant de gauche à surnommer « grand » tout ce qui émane d’elle. La société est uniforme mais hiérarchisée : les apparatchiks en costume à la tête (membres du cercle restreint du Parti intérieur), les employés en bleu de travail au milieu (n’appartenant qu’au Parti extérieur) et le prolétariat relégué dans des ghettos et des taudis, tout en bas. Pour éradiquer le « vieil homme » qui jouit, aime et pense, la propagande est omniprésente, télévisuelle, répétant en boucle les slogans et les informations aménagées par le pouvoir (tout comme en Chine de Mao).

« Big Brother is watching you ! » n’est pas un vain mot. Le Grand frère vous regarde constamment car les écrans ont aussi des caméras qui permettent à la monitrice de gym du matin de vous apostropher personnellement pour rectifier la position, ou à la police politique d’observer avec qui vous baisez et ce que vous dites entre deux étreintes. Il y a bien une résistance, elle réussit même à faire sauter un pylône ou deux, mais le principal de la police est la pensée. Le « crime de pensée » se rapproche tellement de ce que nous connaissons comme le « politiquement correct » de la « gauche morale » du « catho de gauche » moralisant ou de l’islamiste sourcilleux que c’en est confondant. Même les gamins vous soupçonnent, enrôlés dans des mouvements disciplinaires style BrotherJugend ou Pionniers staliniens. Ils sont les pires, car façonnés depuis la crèche à penser formaté. Quant à désigner les choses, le dictionnaire approuvé se réduit d’année en année au profit d’une Novlangue de 800 mots, tout comme le russe s’est abâtardi avec la langue de bois du proletcult. Tout mot est euphémisé, simplifié et doit servir le parti. Il comprend peu de syllabes afin d’être prononcé vite et sans réflexion, une sorte de mot-réflexe à la Pavlov permettant de susciter immédiatement la réaction voulue. « L’ignorance, c’est la force ! ».

Winston Smith (John Hurt) est un employé banal, chargé d’un travail inutile à l’humanité mais vital pour le parti : rectifier pour le ministère de la Vérité (Miniver) les archives du Times selon la « vérité » en vogue au présent. Car le passé n’est pas histoire, il n’est qu’un souvenir dans la mémoire. Winston « éradique » ainsi un membre du parti en disgrâce et le remplace par un quidam, tout comme Staline faisait recouper les photos avec Trotski (pseudonyme pour Bronstein). Ce dernier, en Oceania, s’appelle d’ailleurs du nom juif de Goldstein, bouc émissaire commode stalino-hitlérien.

Seul le parti définit ce qui est « vrai » ou pas, selon la doublepensée novlangue, aujourd’hui la bonne maxime de Trump, reprise de Goebbels, qu’un mensonge affirmé avec force et répété en boucle finit par devenir une croyance de groupe, donc votre vérité personnelle. « La liberté, c’est le mensonge ! » clame la propagande – et la CGT reprend l’idée à chaque manif, quel qu’en soit le sujet. On le voit, 1984, ce n’était pas seulement hier mais c’est en partie aujourd’hui et ce pourrait être pleinement demain. Car « qui possède le passé possède le présent ; et qui possède le présent détermine le futur », dit encore Big Brother.

Winston, qui a osé aller en zone interdite se faire une pute du prolétariat (pour 2$), se sent observé par Julia, une fraîche jeune fille de la Ligue anti-sexe (Suzanna Hamilton, 24 ans au tournage) qui milite pour le parti afin de décourager les relations sexuelles et l’amour – tout comme les féministes hystériques américaines de nos jours, adeptes de la PMA et de l’enfantement sans mâle (donc sans mal). Car le sexe isole du collectif et l’affect amoureux rend indisponible au parti. Chacun n’a le droit d’aimer que le Grand leader, tout comme les chrétiens n’ont à aimer que Dieu. Où le spectateur pense par lui-même que ces partis collectivistes ont tout de la religion, fonctionnant comme elle, réclamant la même soumission inconditionnelle et totale, repoussant tout amour terrestre et toute vie bonne au profit du but unique qu’est le Pouvoir du parti. Quand l’orgasme aura été éradiqué scientifiquement, selon le projet du parti, les humains seront les parfaits robots fonctionnels du social. L’individualisme, le capitalisme, la pensée personnelle seront des vestiges animaux dépassés par l’Evolution créatrice du parti.

Sauf que Julia tombe amoureuse de Winston ; il n’est pourtant pas très beau ni jeune (44 ans au tournage)… Mais elle aime coucher et jouir, elle le dit crûment, comme les premières égéries « libérées » autour de Lénine jadis. Cet exercice physique serait sain s’il n’entraînait pas l’amour, donc le désir de faire nid, donc de préférer les « membres » du parti au parti lui-même. « Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (Matthieu 22:37) est le mantra de toute religion despotique, et la police de la pensée doit y mettre bon ordre. Ce qui fournit quelques scènes cocasses où Julia porte sa combinaison de travail sans jamais rien dessous, se promène nue dans la chambre louée, où les flics casqués, sanglés et bottés arrêtent le couple entièrement nu sans même un battement de cil.

Julia soupçonne Goldstein de ne pas plus exister que la guerre contre Eastasia car on ne maintient le peuple dans l’obéissance que lorsqu’il est au bord de la survie, lorsqu’une ration de 25 g de chocolat par semaine au lieu de 20 g suffit à rendre heureux et que « la géniale stratégie » du Grand frère a permis aux fils partis à l’armée obligatoire de « tuer 25 000 ennemis en un jour ». Winston, qui ose aussi penser tout seul dans un cahier où il tient un journal de ses opinions et fixe ses souvenirs, est poussé à basculer par son supérieur O’Brien (Richard Burton) qui lui confie un exemplaire pilote du nouveau dictionnaire de Novlangue, dixième édition. Entre les pages sont collées celles d’un Traité que l’on entrevoit brièvement comme Théorie et pratique du collectivisme oligarchique. Son auteur serait Goldstein (alias de Trotski) mais O’Brien, après l’arrestation de Winston et Julia, déclarera qu’il en est lui-même l’auteur. Selon Machiavel, tout prince doit susciter sa propre opposition pour se valoriser et contrôler le ressentiment. Mais la théorie politique qu’il contient est une science des révolutions : seule la classe moyenne peut remplacer la classe dirigeante, jamais « le peuple » qui est toujours manipulé. D’où l’emprise que les dominants maintiennent par des techniques de publicité et de manipulation psychologique dont la Minute de la Haine où la foule en délire lynche le bouc Goldstein virtuellement devant l’écran.

Winston est torturé (Julia aussi probablement), avec pour fonction d’annihiler totalement sa personnalité. Il renie Julia, révoque ses opinions, écrase ses souvenirs ; Julia lui avouera avoir fait de même car trahir l’autre, c’est se montrer repentant. Le corps, le cœur et l’esprit de chacun ne doit appartenir qu’au parti. La terreur comme anesthésiant de la raison a été pratiquée avec le succès qu’on connait par Staline, Hitler, Mao et Pol Pot, et se poursuit en Chine où les camps de « rééducation politique » subsistent toujours en grand nombre. Chez Poutine, c’est la prison en premier avertissement et l’assassinat par une mafia parallèle impunie en cas de récidive.

Winston, relâché après avoir « avoué » que quatre doigts sont cinq si le parti le dit, que la mémoire doit être vidée de tout souvenir s’ils contredisent le présent du parti, en bref que le chef a toujours raison. Il est dénoncé comme traître repenti et la litanie de ses crimes aussi imaginaires qu’absurdes (comme durant les procès de Moscou) s’étale sur les télécrans : « j’ai trahi le parti, j’ai suivi le traître Goldstein, j’ai saboté la production industrielle du pays (lui qui n’avait accès qu’aux archives du Times !), j’ai couché avec les deux sexes, j’ai… ». Le Confiteor chrétien ne dit-il pas : « j’ai gravement péché par orgueil contre la loi de mon Dieu, en pensée, délectation, omission, consentement, regard, parole et action » ? Au parti comme en religion, il s’agit de se purger de tout péché, d’éradiquer à la racine sa « nature humaine » pour redevenir blanc comme neige aux yeux de Dieu, pure créature-miroir de Lui-même, et être accueilli dans le paradis socialiste où l’on vous dit ce qu’est le vrai bonheur… qui est au fond la mort : Winston, une fois converti, sera exécuté.

Prix du meilleur film et du meilleur acteur 1985 pour John Hurt aux Evening Standard British Film Awards.

DVD 1984, Michael Radford, 1984, MGM United Artists 2005, 1h46, avec John Hurt, Richard Burton, Suzanna Hamilton, Bob Flag, standard €5.14 blu-ray €10.99

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Eternelle adolescence matznévienne

« Ce qui rend la vie sociale si ennuyeuse, c’est son hypocrisie. Chacun se compose un personnage, affecte une unité de surface. Celui qui ose avouer ses contradictions fait scandale. On le traite d’immature ou de débauché. Pourtant, c’est ainsi : coexistent en nous un spirituel et un sensuel, un cynique et un tendre, un égoïste et un généreux, un Don Juan et un amant capable de fidélité, un destructeur et un créateur. La lucidité nous invite à confesser notre nature contradictoire, fugitive, polymorphe ; mais la lucidité est une vertu infernale, c’est-à-dire une vertu qui autorise les pharisiens à nous envoyer rôtir en enfer » p.57. Certes mais, cher Matzneff, il ne s’agit pas de résoudre ses contradictions selon ce qu’on croit être « la » morale unique en tout temps et en tous lieux, comme si un Dieu unique omnipotent nous enjoignait de lui obéir sous peine d’enfer éternel. Si certains le croient, ils ne peuvent imposer à tous ce fantasme totalitaire.

Devenir adulte, c’est non pas « résoudre » mais « vivre avec » ses contradictions, inhérentes à la nature humaine et à ce monde ici-bas, mêlé et imparfait. L’idéal n’est qu’une image, il n’est jamais accompli. Cela dit, si au lieu d’en jouir il en avait élevé, Gabriel Matzneff aurait probablement une autre conception des « jeunes personnes ». Il les saurait fragiles, même si le plaisir ne doit pas leur être interdit.

Gabriel Matzneff en son enfance

L’un des modèles de Gabriel Matzneff est Giacomo Casanova, « un séducteur qui connait des succès, mais aussi de nombreux échecs, un amant qui fait l’expérience du plaisir, du bonheur, de la passion partagée, mais aussi  celle du dédain, de la trahison, de la douleur ; c’est un infidèle qui aspire à la constance, un cynique tendre, un écorché vif toujours encombré de nouvelles amantes et tourmenté par la nostalgie de ses amours évanouies, un bon chrétien disciple d’Epicure et du Sequere deum des stoïques, un hédoniste tenté par le monastère, un pédophile hétéro sensible à la beauté des jeunes garçons, un cavaleur plein d’énergie vitale qui manque de se suicider, un être que dévorent ses pulsions contraires et qui, de cette existence incohérente, hors norme, a tiré une œuvre qui nous émeut, nous amuse, nous captive, nous enseigne et nous enchante » 2010, p.158. Ne voilà-t-il pas un bon portrait de lui que Matzneff revendique pour la postérité ?

Un autre modèle est Montherlant. Mais celui-ci, adulte, vivait une « alternance », ainsi appelait-il ses actes contradictoires et successifs ; ils tournaient autour d’un axe : ce qui fait la morale de soi, l’image que l’on a de nous-mêmes à nos propres yeux. Il semble que Matzneff n’ait jamais vraiment mûri comme Montherlant l’a fait, voulant vivre « en même temps » ses contradictions. Est-ce un vice de son époque incapable de choisir ? Inapte à construire une personnalité ? Signe que mai 68 perdure, les marcheurs politiques se veulent « en même temps », façon plus subtile d’opérer une « synthèse » à la Hollande mais guère plus efficace. A certains moments, il faut décider, prendre un chemin et pas un autre, quitte à bifurquer ensuite. D’où le sentiment de flou de la politique actuelle du président Macron et les citoyens déboussolés. S’il est réaliste de naviguer à vue quand le brouillard se lève et d’actionner la barre pour éviter tout obstacle brusquement surgi, il n’en demeure pas moins qu’un cap doit être défini si l’on veut aller quelque part. L’adolescence prolongée, dans la vie comme en politique, est ridicule et stérile, Matzneff l’apprend à ses dépens.

En revanche, la foi est peut-être la part d’adolescence que nous pouvons garder jusqu’à un âge avancé. Elle est doute et impossibilité raisonnable à décider ; elle est curiosité et élan. « Nous pouvons, c’est mon cas, (…) avoir des doutes sur l’enseignement de l’Eglise et simultanément avoir le sens du sacré, de la transcendance » p.75. Raison et sentiments… L’adolescent subsiste dans l’adulte. « J’ai une unique certitude qui constitue le pivot et la justification de ma vie agitée : nous sommes sur cette Terre bénite et maudite pour créer de l’amour, pour créer de la beauté » 2009, p.130. Romantique, isn’t it ? Tellement « jeune » en tout cas. « Il n’y a pas de foi chrétienne sans une rencontre personnelle avec le Ressuscité » p.53.

Mais qu’un Dieu existe ou pas, au fond quelle importance ? Il s’agit seulement de « croire » car l’illusion aide à vivre, surtout à l’âge où l’on se construit. Nietzsche l’avait bien compris qui faisait de « l’artiste » le type humain le plus haut à l’âge adulte et de la lucidité contre toutes les croyances une sur-humanité. Dans « les prières (…) l’essentiel est le plaisir et la consolation que nous éprouvons en les formulant. Si Dieu n’existe pas, tant pis pour lui » déclare Matzneff p.156.

L’adolescence, même attardée, donne à penser. Mais elle semble de moins en moins socialement acceptable.

Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin ! 2013, La Table ronde, 267 pages, €18 e-book Kindle €12.99

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Christian de Moliner, Le retour de Jasmine Catou

La chatte détective parisienne revient ! En trois nouvelles qui sont autant d’aventures. Sa maîtresse Agathe, attachée de presse du quartier littéraire de Saint-Germain-des-Prés, subit des avanies de la part d’auteurs novices qui se croient goncourables, d’anciens amants vexés qui veulent lui faire payer, ou de salonards qui ont peur de ne pas rentrer dans leurs frais bien plus gros que leur ventre.

Il s’agit toujours d’escroqueries, habilement résolues par la chatte Jasmine qui sait observer. Elle se présente en trois-couleurs aux yeux verts, ne parle pas mais s’exprime, écoute surtout sa maîtresse pipelette qui commente tout à Armelle, son amie d’immeuble. Parfois vigoureusement, d’un saut ou d’un coup de griffe ; parfois langoureusement, en miaulements modulés. Aucun mort cette fois-ci, contrairement au premier tome, Les enquêtes de Jasmine Catou, mais des intrigues psychologiques au quotidien d’une attachée. Le salon du Chat de Paris est un morceau d’humour tandis qu’un certain « Philippe » Pieters est reconnaissable aux initiés.

Le jeu des portraits occupe ceux qui connaissent et la chatte et sa maitresse dans leur environnement. « Emmanuel » est l’amant souvent au loin pour faire fortune, « Auguste » un blogueur mosaïque qui publie une chronique par jour et parfois au vitriol ou demande parfois des interviews aux auteurs, Isabelle de la « Volta » une attachée concurrente imbue de sa personne, PAVE (Pier-André von Eibers) une célébrité sulfureuse décatie par la vieillesse mais don juan en ses jeunes années…

Saint-Germain bruit d’intrigues, au grand dam de Jasmine qui n’aime rien tant que se lover sous la couette, tranquille chez elle avec sa « mère ». Le recueil est drôle, enlevé et donne envie d’une chatte pour fusionner d’amour.

Christian de Moliner, Le retour de Jasmine Catou, 2019, éditions du Val, 97 pages, €6.00 e-book Kindle €4.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le premier tome Les enquêtes de Jasmine Catou est chroniqué sur ce blog sous le titre de Jasmine Catou détective

Une interview de l’auteur sur un auguste blog

Et Jasmine Catou la chatte a sa page Facebook !

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Witness de Peter Weir

Dans une communauté amish de Pennsylvanie en 1984, une femme vient de perdre son mari et part prendre le train pour Baltimore pour aller voir sa sœur. Rachel Lapp (Kelly McGillis) est accompagnée de son petit garçon de 8 ans, Samuel (Lukas Haas). Mais le train en partance de Philadelphie a trois heures de retard et Samuel, curieux comme tous les gamins – et qui n’a jamais vu le monde extérieur à la communauté – explore la gare. Il rencontre des regards curieux, voire hostiles, comme ce rabbin portant chapeau comme lui mais qui n’est pas chrétien.

Il va aux toilettes pour hommes et, depuis une cabine, assiste à l’égorgement d’un homme par deux autres dont un lui tient la tête tandis que l’autre, un Noir, lui passe le couteau sous la gorge. Un hoquet qu’il pousse fait soupçonner au meurtrier qu’il y a un témoin et il ouvre toutes les cabines une à une pour le trouver. Samuel, pas bête, prend l’initiative de se couler dans une autre cabine par l’espace sous les cloisons, ce qui lui évite d’être vu. Il va ensuite dénoncer le meurtre aux policiers.

Entrent en scène le capitaine John Book (Harrison Ford) et son sergent Carter (Brent Jennings). Fort de ce témoin enfant, ils gardent la mère et le fils à Philadelphie pour reconnaître le tueur. Mais ni dans les bars noirs, ni sur les photos du sommier, Samuel ne reconnait celui qu’il a vu. Jusqu’à ce que… dans le commissariat, il avise une coupure de journal félicitant le lieutenant de police James McFee (Danny Glover) de la brigade des stupéfiants pour avoir intercepté un chargement précieux d’un produit servant à distiller de la cocaïne. Book va alors en parler à son chef Paul Schaeffer (Josef Sommer) qui lui demande de garder cela pour lui pour mieux enquêter. Car la victime des chiottes était un policier.

Mais le chef est véreux et de mèche avec le lieutenant : l’attrait du fric est trop fort, plus que l’amitié forgée avec Book durant leur carrière. Lorsqu’il gare sa voiture dans le parking de son immeuble, McFee l’attend et lui tire dessus. Book est blessé mais fait fuir McFee. Il se réfugie chez sa sœur où il a placé son témoin Samuel accompagné de sa mère. Il faut partir et vite. Les trois s’entassent dans l’antique Volkswagen 412 Variant break de la sœur et prend la route pour la communauté amish. Une façon de nous souvenir qu’avant l’essor de la Golf, Volkswagen était plutôt bas de gamme et pas vraiment à la mode.

Book veut repartir mais s’évanouit au volant et va percuter un refuge à oiseaux devant la ferme de Rachel et de son grand-père Eli (Jan Rubes). Les deux l’extraient du véhicule et l’emmènent en chariot à cheval vers la maison où il est couché, déshabillé et soigné par Rachel. L’infirmier du coin, qui n’est pas médecin et ne soigne qu’avec des plantes traditionnelles, conseille de l’emmener à l’hôpital. Mais ce serait dénoncer l’endroit où le témoin se cache et mettre en danger le petit Samuel. John Book, qui est célibataire et n’a pas d’enfant, s’est pris d’affection pour le gamin et tombera doucement amoureux de sa mère.

Mais les particularités ancrées de la communauté religieuse amish sont trop en contradiction avec son mode de vie et pour son goût de la vie moderne. L’alliance ne se fera pas, au grand regret de la mère et du fils, la première aspirant à retrouver un mari et le gamin un papa. Pourtant Book révèle des talents de charpentier, comme Joseph père (adoptif) de Jésus et comme Harrison Ford avant qu’il ne devienne acteur.

L’existence s’écoule, paisible, dans la communauté amish à l’écart du progrès, qui ne va à la ville que pour y vendre de l’artisanat domestique et des produits maraîchers. Les touristes se pressent pour observer ces phénomènes qui encombrent et ralentissent les routes par leurs carrioles à cheval et sont vêtus comme au XVIIIe siècle. Ils sont non-violents et l’on peut impunément les insulter et les souiller sans qu’ils puissent répliquer. Ce qui montre combien la « foi » revendiquée de ces Yankees pré-Trump du monde moderne n’est qu’un leurre : ils n’ont aucune vergogne à faire subir à ceux qui vivent les Commandements bibliques la passion même du Christ. Seul Book se rebelle, foutant sur la gueule d’un jeune macho qui se croit très fort devant ses copains à écraser une glace sur la face d’un Amish. Ce geste choque les habitants de la bourgade et un habitant sûr de sa bonne conscience (et parce que cela fait fuir le touriste) le dénonce courageusement aux flics derrière son dos.

Le chef, le lieutenant et un sbire ne tardent pas à repérer l’endroit où Book et son témoin se cachent, ce qu’ils n’avaient pu faire jusque-là car le nom de Lapp est très répandu et la communauté amish comprend plusieurs dizaines de milliers de personnes – dont aucun n’a le téléphone. Ils débarquent un beau matin, armés de fusils à pompe, et la traque commence. Book attire le sbire vers le silo à grains où il réussit à l’éradiquer, puis récupère le fusil pour affronter McFee. Il a fait fuir Samuel mais le petit tient à son nouveau papa qui lui a offert un jeu en bois construit de ses mains et, entendant les premiers coups de feu, revient pour l’aider. Son grand-père, atterré de le voir, lui demande par geste de sonner la cloche pour attirer toute la communauté. C’est ainsi que le chef, malgré son fusil, ne peut rien tenter. Toute arme et toute violence sont bannies de la communauté amish et seule la pression du groupe commande et juge. Book ne pourra jamais s’y faire et, malgré son amour pour la mère et l’enfant, retourne dans son monde.

C’est un bon film que j’ai vu plusieurs fois à des années d’intervalle. Le petit Lucas Haas est mignon et réservé, un peu comme Eric Damain dans le feuilleton Jacquou le Croquant en 1969. Kelly McGillis est jolie et surmonte sa pruderie avec une hardiesse contenue tandis qu’Harrison Ford, en mâle décidé mais fragile, rend humain ce thriller policier efficace.

C’est surtout la communauté amish qui est en vedette. Ces anabaptistes qui se sont constitués en 1693 en Suisse mènent une vie simple et austère à l’écart du progrès et du monde. Ils vivent l’écologie telle que nous la promettent désormais les prophètes de la catastrophe, montrant combien l’idéologie régresse désormais à l’Ancien régime. Pour eux, c’était mieux avant ! Car les amish vivent sous l’autorité de leur conseil des Anciens qui fait régner une forte discipline. Qui ne suit pas les préceptes est excommunié – littéralement jeté hors de la communauté et laissé seul dans le monde hostile. Ils ne vivent que l’Évangile et proscrivent l’orgueil (en allemand Hochmut, souvent lancé dans le film). Toute innovation technique ou sociétale est passée au crible du conseil ; il les interdit par conservatisme le plus souvent. S’il y a entraide et solidarité – ces valeurs « de gauche » – ni la liberté ni l’égalité n’y règnent. Si les produits de la terre sont sains car cultivés sans OGM ni produit phytosanitaire, la terre est labourée à l’attelage et demande un travail dès 4 h du matin. Si l’amour est encouragé en vue du mariage et de nombreux enfants, le comportement doit rester « décent » selon les normes édictées par les anciens, et conforme à la morale biblique.

C’était en 1984. Je me demande si John Book en 2019 aurait choisi de se retirer du monde pour vivre en un tel phalanstère au lieu de revenir dans son commissariat de Philadelphie. C’est que « l’urgence » pour la planète et les menaces d’Apocalypse que fait peser la prolifération nucléaire en Corée, en Iran et bientôt ailleurs, font aspirer les craintifs à un âge d’or biblique où tout serait paix et abondance dans les bras de mère Nature. Comme quoi quand les écolos ne sont pas carrément gauchistes comme la fille d’acteurs obsessionnelle Thunberg (thunes ? berg ?) ou son entourage de com’, ils sont nettement réactionnaires : en témoigne ce film. Vivre sous le régime patriarcal sans électricité ni moyens de communication, comme les agriculteurs éleveurs de l’Ancien testament, si cela rassure beaucoup comme hier les monastères, n’est pas vraiment en faveur de l’épanouissement de chacun.

DVD Witness : Témoin sous surveillance, Peter Weir, 1985, avec Harrison Ford, Kelly McGillis, Josef Sommer, Lukas Haas, Paramount Pictures 2000, standard €7.86 blu-ray €14.16

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Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin !

Ce recueil de chroniques polémiques qui s’étalent de 1964 à 2012 a reçu le prix Renaudot essai en 2013 – et suscité l’ire envieuse de l’ex-maitresse Vanessa, une trentaine d’années après ses premières frasques. Le titre, un brin gamin, est emprunté à Edmond Rostand dans L’Aiglon. Ce fils de Napoléon 1er cherche à se définir face à son père : ainsi fait Gabriel face aux pères de substitution que furent les grands auteurs qu’il affectionne et les pères de l’église orthodoxe à laquelle il se complait à demeurer fidèle.

L’auteur se dit « par indifférence aux modes, obstinément lui-même » p.10 – ce qui déplaît aux moralisateurs qui voudraient que tous fussent réduits à leur austérité étriquée. Matzneff se veut « écrivain épris de liberté » en un siècle qui en a fort manqué. Le XXe, avec la militarisation des mœurs due à la guerre de 14 « célébrée » par Hollande, le lénino-stalinisme des camps et de la pensée partisane célébrés par Sartre et les intellos compagnons de route, le fascisme et le nazisme suivi par d’autres intellos activistes, le conservatisme chrétien de Franco, Horthy et Pétain suivi par la majorité silencieuse, la pensée unique « de gauche, forcément de gauche » scandait la Duras, qui empoisonna la politique des années soixante à deux mille dix, l’hygiénisme moral au prétexte de « social » ou « d’écologique » qui tend à savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous et à vous l’imposer par injonction sans débat, le retour à l’ordre moral que véhicule la mondialisation yankee – rien de cela ne penche pour un siècle de liberté ! En bref, l’auteur bien de son temps est opposant à son siècle. Il a épousé la révolution libertaire de mai 68 – à déjà 32 ans – par haine de la famille (la sienne surtout qui l’a laissé écartelé enfant entre parents divorcés) et du confort paisible bourgeois. Il n’a pas perçu que cet anticonformisme de santé est devenu avec les années un conformisme de plus, celui de la transgression permanente.

Le plus cocasse dans l’affaire Vanessa Springora, est que Matzneff, orateur invité à la librairie bordelaise Mollat le 13 décembre 2007 dans un colloque sur « le viol », ait déclaré : « J’ai publié chez Gallimard le journal intime de mes amours avec cette jeune Vanessa, La prunelle de mes yeux, amours pleines de péripéties avec lettres anonymes de dénonciation à la brigade des mineurs et tout le saint-frusquin. Vanessa me disait : « S’ils te mettent en prison, j’irai me jeter aux pieds du président de la République, je lui dirai que je t’aime à la folie, je le supplierai de te libérer ». p.91. Mais ni en 2007, ni en 2013 à la parution de Séraphin, la Springora ne s’est manifestée. Ce n’est qu’à la toute fin de 2019, pressée par la moraline ambiante et exigeant plus de rigueur qu’elle n’a eu personnellement pour sa fille de désormais 13 ans, elle porte l’affaire dans l’édition d’abord, puis en justice. Lorsque l’on a une telle « morale » à éclipse, lorsque l’on « croit » que le plaisir pris jadis avec délices « doit » être qualifié d’inqualifiable et que l’on retourne sa veste, reniant ce qu’on a adoré, peut-on encore faire la leçon aux autres ? Je trouve une telle attitude pitoyable et la personne qui l’incarne méprisable. Le « moi aussi » à la mode a encore frappé : être comme la horde, être « une victime », quel bonheur moral !

Si Gabriel Matzneff se dit « révolutionnaire » comme tant d’autres, c’est moins en politique et encore moins en économie : c’est avant tout sur les mœurs. Après tout, la « révolution de mai » a débuté à la fac de Nanterre lorsque les garçons ont voulu rejoindre le dortoir séparé des filles au printemps 68. Les laisser baiser aurait été une mesure d’ordre et de conservatisme politique, tout changer pour que rien ne change ; il n’en a rien été et les barricades dans la rue, la contestation de toutes les institutions, l’épithète « fasciste » appliquée à toute contrainte (y compris de la langue) a été la réponse à la répression sexuelle. La liberté est devenue la licence, puis le « droit obligatoire » de baiser en tout temps, n’importe où, avec quiconque. Comme Michel Houellebecq l’a excellement montré, cette liberté-là est devenue contrainte. Il fallait faire comme tout le monde, un « tout le monde » générique fantasmé. Pour exister, il fallait donc sans cesse en rajouter dans la « libération », aller plus loin que ce fameux « tout le monde ». Gabriel Matzneff, par solitude et carence affective s’est intéressé adolescent à ses pairs plus jeunes puis, à peine adulte, aux très jeunes filles pubères. Il s’en est vanté auprès de ses amis, s’est étayé de références littéraires romaines et Renaissance, a chanté le soleil et la chair, les corps et la bonne chère, célébré Vénus, Priape et Bacchus. Il a fait des jaloux, les aigris qui n’avaient pas son talent lui sont tombé dessus sous des prétextes « moraux ». Car la morale (qui est opinion commune fluctuante) sert à vilipender qui ne vit pas comme vous, ne pense pas comme vous, ne baise pas avec autant de plaisir que vous, a plus de talent que vous. L’envie réclame l’égalitarisme : si je ne parviens pas, que personne n’y parvienne !

Ces chroniques rassemblées sont inégales et souvent répétitives : mettez une pièce dans la machine à écrivain et tout un paragraphe vient en entier, d’un coup, réitéré tel quel de chronique en chronique. L’auteur se défend au prétexte de pédagogie qui exige de répéter les idées, au prétexte qu’une chronique est un tout qui ne peut être amputé : n’empêche, le lecteur commence à se dire qu’il radote.

Leur intérêt tient surtout au style, qui est le propre de l’écrivain. Et Matzneff en est un, qui écrit d’une langue solide et littéraire, avec des élans primesautiers à la Montherlant lorsqu’il devient familier. « Je ne suis pas un politique », avoue-t-il p.32 et ça se voit. Ses notes sur les Palestiniens laïcs, un Kadhafi troisième voie entre américanisme et soviétisme, les vertus d’un Saddam Hussein et d’un Bachar El Hassad pour tenir les communautés et protéger « les chrétiens d’Orient » sont des prises de position un peu naïves et hors de tout contexte. Son antiaméricanisme primaire est estampillé extrême-droite et tradition française, il hait moins la domination économique et l’impérialisme politique que la contrainte morale puritaine qui contamine désormais plutôt la gauche « de gouvernement » avide de l’opinion des ménagères de 50 ans gavées de téléfilms partiaux, féministes et moralistes (voir TF1 !). Elles font le gros de l’opinion selon les datas. Les goûts de Matzneff vont vers le plaisir et « Camus n’a jamais été un de mes auteurs de chevet », avoue-t-il p.43. Dommage, ce méditerranéen l’aurait peut-être fait réfléchir.

« Ma génération aura vécu une brève période d’euphorie libertaire qui, en France, dura une douzaine d’années – de 1970 à 1982 environ – au cours de laquelle, pour ce qui me concerne, je pus écrire et publier des romans tels qu’Isaïe réjouis-toi et Ivre du vin perdu, des essais tels que Les moins de 16 ans et Les passions schismatiques, mon journal intime d’adolescence, Cette camisole de flammes. (…) Ce printemps de liberté ne dura pas. Promptement, Tartufe et Caliban revinrent au pouvoir, se faisant spécialement bruyants, contraignants. Dans les médias on n’entendait qu’eux » p.221. Il faut dire que son cercle d’amis tournait autour du sexe, des déviances à la bien-pensance morale, de la « libération » des mœurs : « Carole et Paul Roussopoulos, Georges Lapassade, Guy Hocquenghem, René Schérer, ces noms sont indissolublement liés à la part la plus enthousiasmante, heureuse, de ma vie d’écrivain, de citoyen engagé dans les luttes et les espoirs de son temps » p.144. Il était surtout engagé à fond dans la bouche, le cul et le con de ses mignons et mignonnettes. Matzneff écrit en 1981 déjà, à propos de Heidegger – mais cela peut s’appliquer à son cas : « Un écrivain est comptable de tout ce qu’il signe, et son œuvre est une » p.63. Sauf qu’il pointe aussi une chose très juste : « Ceux qui, dans mes romans, mes essais, mes poèmes, mon journal, s’appliquent à ne retenir que les passages libertins, scandaleux, et font silence sur tout le reste, pour mieux me condamner, me clouer au pilori, ne font que révéler les passions inavouées qui dévorent leurs méchants cœurs, ils dévoilent leur propre infamie » 2012, p.218.

« Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de ne pas avoir peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur » 2011 p.196. Ce temps libéral libertaire a passé – et le prix Renaudot essai marque sa borne miliaire. Il récompense un bilan révolu, dont le « c’est la fin ! » du titre dit l’essentiel. Une fin qui s’étire puisque le Journal est définitivement clos « le 31 décembre 2008 » selon la page 113. « L’originalité de mon journal intime est de ne pas être le journal de ma vie intellectuelle et sociale, mais essentiellement celui de ma vie érotique, de mes amours. Dieux du ciel ! cette imprudence (certains de mes amis la nomment « inconscience ») fit scandale » 2009, p.125. Eh oui… pour vivre heureux, vivons caché. Casanova a publié ses mémoires à la toute fin de sa vie, quant à Gide, il n’a publié qu’un journal expurgé, le reste étant réservé au demi-siècle qui suivrait. Peut-être étaient-ils moins narcissiques ou pressés d’engranger une provende sonnante et trébuchante à claquer ?

Gabriel Matzneff, Séraphin c’est la fin ! 2013, La Table ronde, 267 pages, €18 e-book Kindle €12.99

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Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski

La Russie des années 1400 est barbare, écartelée entre moujiks grouillants, superstitieux et ignares, boyards brutaux s’entredéchirant et moines qui savent lire et se croient au-dessus du monde et de ses vicissitudes. Andreï Roublev (Anatoli Solonitsyne) est l’un de ces moines, peintre d’icônes et de fresques, et il parcourt le pays appelé par les princes ou les évêques afin de décorer leurs palais et églises. Il rêve d’un monde meilleur, comme tous ceux qui sont inadaptés au leur. Il a pour armes la foi et l’art.

Mais suffit-il d’obéir aux Commandements et de respecter la Bible à la lettre ? Ne dit-elle pas que la femme est soumise et que l’amour charnel est péché ? Que rire est grave au point d’être fouetté ? Qu’il est d’un orgueil puni de Dieu de vouloir voler comme les anges ? Ce film est une fresque visionnaire plus qu’une biographie historique. Andreï Roublev est « le Russe », celui qui vit dans la fange et aspire au ciel, les pieds dans la boue sempiternelle du printemps et de l’automne mais qui peint des icônes lumineuses et colorées ; celui qui creuse l’argile de ses mains pour y fondre une cloche dont le son va s’élever dans les airs ; celui qui a pour viatique l’espérance et en permanence dans les yeux un monde meilleur à venir.

Quant à l’art, Andreï Roublev, constatant la barbarie du peuple, ne peut plus peindre ; il ne veut plus. Figurer les horreurs du Jugement dernier est au-dessus de ses forces : pourquoi ajouter du malheur au-delà à celui qui règne en-deçà ? Dieu est-il implacable à ses créatures ? L’artiste peut-il donner une quelconque espérance sous une idéologie totalitaire (la religion en est une) ? Que peuvent les images de la Vierge et du Christ face à la trahison des siens et à plus barbare que soi : le Tatar ?

Le film, en noir et blanc, est long, trois heures à cinq minutes près, trop long ; il engourdit, surtout dans la première partie où l’action est lente et sans cohérence apparente. Selon moi, il est à voir en plusieurs fois, comme une série ; et à voir plusieurs fois pour en goûter les détails, qui foisonnent. Il est composé en trois parties : les années 1405, 1408, 1423 et se termine en couleur par plusieurs minutes des vraies icônes peintes par Roublev et ses contemporains, sorte d’hommage à l’art russe du passé. Leçon aussi d’immortalité : ce qu’on réalise de toute son âme reste.

Le premier tableau narre le périple des moines de l’école Andreï Roublev en route pour la capitale, où ils doivent décorer la toute neuve cathédrale de l’Annonciation sur demande de Théophane le Grec (Nikolaï Sergueïev). Un bouffon (Rolan Bykov) fait rire grassement les paysans en se moquant de tout, y compris de lui-même, mais aussi du boyard ; il est dénoncé par Kirill, l’un des moines (Ivan Lapikov). Saisi par la soldatesque, il sera fouetté dos nu et collé au cachot pour cinq ans. Le « respect » de la lettre biblique commande-t-elle de renoncer à l’amour du prochain ?

Dans la plaine, des torches flamboient : c’est le printemps, la nuit de l’alliance des corps. Andreï y voit un sabbat de sorcières car les gens courent nus et se roulent dans les buissons, baisant frénétiquement. Cette païennerie n’est-elle pas une offense à Dieu ? « C’est pourtant Dieu qui a créé l’amour », lui dit une femme à poil qui l’embrasse (Nellie Sneguina) après que les hommes l’eurent attaché pour qu’il ne parasite pas leurs ébats ; « Dieu a créé l’homme à son image » – « mais pas la femme, issue d’une côte de l’homme », renchérit le jeune Sergueï à qui l’on fait lire les Ecritures.

Second tableau, l’invasion tatare favorisée par le frère du « grand » prince Vassili Ier de Russie ; il veut devenir calife à la place du calife (Youri Nazarov). Trahison, massacre, viols et mépris du peuple russe, tel est le bilan. La sainte ville de Vladimir et ses hautes murailles est prise sans coup férir, tous les soldats sont partis en Lituanie, guerroyer pour la gloire du « grand » prince, laissant sans défense le sud et l’est du pays. La cathédrale est enfoncée, pillée, saccagée ; ceux qui se sont réfugiés dedans sont tués ou violés. Andreï Roublev est parmi eux mais en réchappe avec une simplette (Irma Raush), contrairement aux jeunes de son atelier, impitoyablement sabrés ou fléchés un par un par la main jaune sous le regard du traître qui renie sa parenté, sa race et sa religion. Dès lors, tuer un homme qui veut violer et massacrer, est-ce péché ?

Le tableau final se passe en reconstruction car « sans cesse sur le métier remettons notre ouvrage » pourrait être la devise du peuple russe. Il s’agit sans cesse de bâtir l’avenir en le rêvant radieux. Le « grand » prince – dont on ne sait s’il s’agit du traître enfin au pouvoir ou de son frère légitime qui a repris la main – cherche des artisans pour refondre une cloche à la cathédrale de Vladimir. Mais tous sont morts ou ont fui vers le nord. Seul un adolescent, Boriska, végète dans son isba, fils d’un fondeur de cloche mort dont « il a appris les secrets », déclare-t-il (le spectateur retrouve Nikolaï Bourliaïev, l’Ivan de l’Enfance, à désormais 19 ans).

En fait il s’y connait peu mais la jeunesse improvise ; elle est optimiste et croit qu’il vaut mieux tenter que d’attendre et que l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace (mot du révolutionnaire Danton) est à la racine de l’esprit du peuple. Il va donc rameuter une équipe d’ouvriers, chercher l’argile adéquate pour mouler, creuser le trou où fondre, récolter auprès du prince les métaux nécessaires et auprès des marchands le bois et les cordes pour l’opération.

Et puis la cloche est fondue, sortie de sa gangue, élevée à la lumière avec saint Georges gravé sur ses flans : elle sonne ! Le gamin s’écroule en larmes : il a réussi ! Car il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer (mot de Guillaume d’Orange-Nassau). Certains y voient le « don » de Dieu comme une grâce par essence, moi pas ; j’opte plus pour la volonté vitale de la jeunesse prête à tout essayer. Mais l’URSS en 1966 était-elle encore dans cet état d’esprit ?

Le film Andreï Roublev a été présenté au Festival de Cannes 1969 puis interdit par les autorités soviétiques jusqu’en 1972 : mysticisme et foi étaient en contradiction avec l’idéologie communiste, selon Léonid Brejnev.

DVD Andreï Roublev, Andreï Tarkovski, 1966, avec Anatoli Solonitsyne, Ivan Lapikov, Nikolaï Grinko, Nikolaï Sergueïev, Irma Raush, Nikolaï Bourliaïev, Youri Nazarov, Youri Nikouline, Rolan Bykov, Potemkine films 2017, 2h55, €18.42

Intégrale Tarkovski (version restaurée sous-titrée français), Potemkine films 2017, standard €68.32 blu-ray €73.28

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