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Droite et gauche selon Michel Tournier

Dans son autobiographie littéraire, Michel Tournier médite sur les écarts politiques à propos des concepts d’hérédité et de milieu. Comme le terrorisme intellectuel marxiste depuis l’après-guerre a imposé l’idée idiote que la gauche serait le Bien incarné et la droite le Mal, « tout le monde se réclame de la gauche », ironise-t-il p.243. Mais c’étaient les années 1970…

Depuis, la montée de l’extrême, à droite, réhabilite la droite traditionnelle, d’autant qu’elle apparaît moins « conservatrice » que la gauche ! Qui, en effet, veut conserver les Zacquis – selon un mot de Mitterrand rendu célèbre par les Guignols ? Eh bien les syndicats dits « ouvriers » (en fait plus composés de fonctionnaires que de travailleurs), et « la gauche »… La droite, elle, veut réformer – donc changer, avancer, aller vers l’avenir.

Sauf que l’avenir n’est pas celui décrit par Marx, ni celui rêvé par les utopistes du socialisme – donc l’avenir pour la gauche est un leurre : changer voudrait dire régresser. « La gauche contre la droite, dit Tournier, c’était le mouvement vers la justice contre l’immobilisme d’un ordre établi oppresseur » p.244.

Mais voilà, la gauche a bel et bien opprimé, après les révolutions initiées par la Russie en 1917 ; ce n’est qu’en 1989 que les pays se sont libérés du joug socialiste et seul Cuba et la Corée du nord restent aujourd’hui « communistes », donc tyranniques. Eh oui, dès lors que la réalité ne se plie pas à la volonté, ladite volonté se fait dictatoriale pour forcer « l’homme nouveau » à émerger – ce qui, on le constate sur un siècle, est un échec patent.

Le « socialisme réel » a carrément échoué ; le meilleur hommage que la Chine communiste pouvait rendre au capitalisme était de l’adopter. Sa nouvelle bourgeoisie concurrence celle des apparatchiks, d’où les tensions qui augmentent et « les libertés » qui s’arrêtent au commerce. Mais, si l’on doit croire Marx, l’infrastructure commande la superstructure, donc les intérêts réels des groupes sociaux commandent les idéologies qu’ils suscitent pour justifier leur pouvoir : la Chine devrait donc évoluer bon gré, mal gré, dans la violence s’il le faut, en faveur des intérêts de ceux qui font émerger le pays.

Paris parti socialiste soldes

Michel Tournier explique qu’« aussi longtemps que ces deux pôles de la pensée biologique exerceront leur attraction contradictoire, il y aura une biologie de droite – mettant tout sur le compte de l’hérédité – et une biologie de gauche – pour qui seule le milieu est déterminant » p.244.

Pour la droite, l’auteur cite l’Ancien Régime où les privilèges étaient de naissance, puis l’ère bourgeoise où la société était divisée en manuels et en intellectuels, chacun à sa place, puis l’idéologie raciste du IIIe Reich où le mauvais sang partageait selon l’hérédité les bons et les mauvais.

A gauche, la science biologique et l’agriculture soviétique ont mené à la ruine les années Staline, l’avoine, le seigle et l’orge ne pouvant naître du seul blé dur selon l’idéologie marxiste simpliste qu’une éducation idoine peut produire n’importe quoi. De même changer les hommes.

« Où est la vérité ? A coup sûr pas dans les partis pris idéologiques », dit l’auteur. « L’hérédité possède avec la génétique une science dont les rapides progrès sont peu discutables. A l’inverse, le milieu ne constitue pas un terrain d’étude scientifique bien précis » p.248. Les humains ne sont pas des fourmis, entièrement programmés par leurs gènes ; mais leur liberté n’est que relative à leur milieu ambiant, à leurs parents, à leurs pairs, à leur société et à leurs croyances (dont « la science » fait partie). Nous, humains, sommes moins déterminés que les fourmis, mais quand même déterminés. Tout le débat sur l’écologie le montre, puisque nous réussissons même à changer notre milieu ambiant pour le pire !

skate

Littérairement, la droite est bien plus intéressante que la gauche. « On a dit de Balzac qu’il était « de droite » et de Victor Hugo qu’il était « de gauche ». C’est en effet ce que confirme notre critère appliqué aux deux grands bagnards évadés, le Vautrin de Balzac et le Jean Valjean de Victor Hugo » p.250.

Valjean était au départ un homme banal, une cire vierge, tombé dans le mal par les circonstances. Vautrin prétend au contraire rejeter la société pour la plier à sa propre volonté de puissance. « Il est hors de doute que Vautrin a plus de relief que Valjean, lequel paraît en comparaison bien fade et superficiel » p.251. C’est la même chose pour les héros de Racine comparés à ceux de Corneille. « Si le héros de droite anime un drame plus grand et plus valeureux que le héros de gauche, c’est qu’il entretient avec le drame une relation essentielle et non pas accidentelle comme le héros de gauche. Or en tout état de cause, il y aura toujours un primat de l’essence sur l’accident » p.252.

C’est pourquoi la littérature « de gauche » manie souvent les bons sentiments et l’histoire rêvée de l’innocence pliée par l’injustice qui prend sa revanche à la fin. Alors que la littérature « de droite », moins béatement optimiste sur la nature humaine, nous fait découvrir les noirceurs de l’âme et les grandeurs des passions. L’une est dans le fantasme et l’autre dans le réel ; à gauche dans le moralisme édifiant, à droite dans la réalité crue. Voilà peut-être, malgré le « réalisme socialiste » qui n’était qu’un prosaïsme à ras de terre, ce qui différencie la mauvaise littérature de la bonne.

Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977, Folio 1979, 315 pages, €8.20

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Michel Tournier, Le vol du vampire

michel tournier le vol du vampire

Michel Tournier livre en ce recueil 43 notules littéraires, dont 5 sur les « maîtres » qui l’ont formé. Avec l’art de mettre du mystère dans les choses banales et de la métaphysique dans les opérations de tous les jours, il fait des livres des structures vides qui ne vivent qu’en se remplissant du sang de chaque lecteur : « des vampires secs » : « à peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves » p.13.

Les notes de lecture de quiconque peuvent donc tracer un portrait en creux du lecteur. Nul ne s’étonnera donc de mesurer combien la littérature allemande a compté pour Michel Tournier bien plus que l’anglaise ou l’italienne, par exemple. Kant, Novalis, Goethe (que Napoléon, qui l’a rencontré, appelait « Monsieur Göt » p.76), Kleist, Gaspar Hauser, Hermann Hesse, Thomas Mann, Klaus Mann, Günther Grass, Ernst Jünger sont chroniqués, parfois en détail (vous saurez tout sur les dernières heures du poète Heinrich von Kleist et de sa maitresse Sophie Vogel le 21 novembre 1811).

Nul ne devrait s’étonner non plus d’observer combien la littérature de circonstance ou à la mode a marqué l’écrivain, ces années 1960 et 1970 à qui il consacre une bonne part de ses chroniques. Les auteurs sont bien oubliés aujourd’hui : qui lit encore Pearl Buck, A.J. Cronin ou Hermann Hesse parmi les classiques ? Ou Alphonse Boudard, Günter Grass, Émile Ajar, Jean-Pierre Magnan ou Didier Martin ? A tort, sans doute, mais ce qui était dans l’air du temps d’hier ne l’est plus dans celui d’aujourd’hui.

Reste de ces chroniques, à lire par petite quantité sous peine d’overdose, des réflexions intéressantes sur les auteurs qu’on croit connaître et que le « sang » de Tournier revivifie parfois. Ainsi de Balzac qui maudit deux fois l’homosexualité : « Elle fait de l’homme l’ennemi des femmes, double aberration, car d’une part les femmes incarnent l’ordre social, et c’est par elles que les provinciaux ‘arrivent’. Elles sont d’autre part ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, ce qu’il y a de plus proche des anges » p.150. Ou de Flaubert : « ‘Madame Bovary, c’est moi !’ C’est lui, cela veut dire, c’est une âme ardente, mystique, éprise d’infini et de grandeur, étouffée sous le fumier d’une société mesquine et stupide » p.163. Ou encore de Tarzan : « La vérité inouïe c’est que Tarzan n’est un super-adulte que parce que c’est un faux adulte. S’il n’a ni barbe ni poils, c’est parce qu’il est trop jeune pour cela. Il a douze ans de maturité, et il n’ira jamais au-delà. C’est d’ailleurs le secret de sa force » p.194. De même, « la parenté de Sartre et de Céline saute aux yeux, et il est clair que La Nausée (1938) découle directement du Voyage au bout de la nuit (1932) et de Mort à crédit (1936). C’est la même hargne, le même parti pris de ne voir partout que laideur, bêtise, abjection » p.313.

Il offre également une vision plus vaste de certaines époques : « En 1800, la France et l’Allemagne forment un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnait un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » p.98.

Il est assez bizarre d’ailleurs que « la gauche » exalte autant cette période révolutionnaire – alors qu’elle fut stérile pour l’humanité ! La France en avance sur son époque avec « la trilogie française de la tyrannie – Louis XIV, Robespierre, Napoléon » voulait imposer au monde sa vision de l’Homme. En réponse, son grand voisin lui opposera « une trilogie du même tabac avec Bismarck, Guillaume II et Hitler » : belle avancée dialectique ! On ne se méfie jamais assez des exaltations de « la gauche »… Car elles sont camouflées sous les grands mots, comme Victor Hugo savait en gonfler, alors que les exaltations de droite sont si franches et brutales que l’on sait vite à quoi s’en tenir.

Cette macération disciplinaire de la gauche reprend et prolonge le péché originel chrétien qu’il faut expier : « Le IIIe Reich, c’est la mainmise sur l’Allemagne du Nord protestante, de l’Allemagne du Sud catholique, en réponse au mouvement inverse dirigé deux générations plus tôt par Bismarck » p.404. Contre cette mutilation du dressage, Michel Tournier se situe résolument du côté de la vie. « L’ancienne théologie possédait déjà concupiscence – à laquelle Bossuet a consacré un traité – et entendait par là tout ce qui entre dans l’amour de la vie, depuis la faim charnelle et la soif de tendresse, jusqu’à la curiosité intellectuelle et la volonté d’apprendre, toutes choses notoirement condamnables, il va de soi, aux yeux de la morale catholique » p.226.

Il est du ‘oui’ contre le renoncement haineux du ‘non’, cette « race des antiphysiques, celle qui a en horreur le contact chaud, frémissant et généralement humide des êtres vivants. Ceux-là ne caressent jamais un animal, ils n’embrassent pas spontanément un enfant, la promiscuité du poil, de la plume, de la peau, les dégoûte, et aussi tout ce qui vient du corps (…) Cette attitude mentale a été érigée en morale par la société victorienne du XIXe siècle et les Églises catholique et protestantes placées à son service. Il convient d’ajouter que les théories pasteuriennes, et l’hygiénisme qui en découle, sont venues à point nommé pour lui fournir un alibi scientifique » p.228.

Ce que l’auteur ne commente pas – car il est trop vieux peut-être – est l’immense libération que Mai 68 a apporté à tout cela : la jeunesse a fait craquer les gaines et, malgré ses excès, le monde tout entier en a été changé. Ce pourquoi l’on assiste aujourd’hui au retour de bâton de la frilosité physique, de la repentance envers tant de libertés, la nostalgie des origines fantasmées, l’évangélisme prêcheur ou l’islamisme armé.

Mais il distingue deux tempéraments venus de la caractérologie : le primaire et le secondaire, ce qui est selon lui une clé pour lire les livres.

« Le secondaire vit en référence constante à son passé et à son avenir. La nostalgie de ce qui n’est plus et l’appréhension de ce qui va arriver obnubilent son présent et dévalue sa sensation immédiate. Son intelligence se sert du calcul plus que de l’intuition. Son espace est une chambre d’écho et un dédale de perspectives. En amour la fidélité lui importe plus que la liberté.

« Le primaire s’éblouit de la jeunesse de l’éternel présent. Il peut être cérébral ou sensuel, c’est l’homme de l’évidence originelle et du premier commencement. Chaque matin est pour lui le premier jour de la Création. Il ne s’embarrasse pas de fantasmes ni de chimères. Il se montre spontanément ingrat, imprévoyant, mais sans rancune. Il adhère par instinct à ce qui s’offre » p.232 (voir aussi p.337).

Primaire est par exemple Jules Vallès, l’enfant pauvre sans ressentiment, Communard au « cœur gros comme ça » p.196. Mais aussi Voltaire (contrairement à Rousseau), Théophile Gautier (contre Baudelaire), Valéry (contre Proust), l’impressionnisme (contre le romantisme), Gide (contre Sartre). N’est-ce pas une meilleure distinction entre la droite et la gauche que tout ce que les gloseurs ont pu pondre jusqu’à présent ?

Michel Tournier, Le vol du vampire – notes de lecture, 1981, Folio 1983, 412 pages, €7.20

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Montesquieu ou Rousseau

L’Angleterre et la France ont fondé l’Etat parlementaire moderne. La féodalité y fut plus forte qu’ailleurs et la théorie de la souveraineté y a été élaborée par les juristes pour asseoir le pouvoir du roi. C’est contre cet absolutisme que sont nées les revendications libérales : liberté de penser, d’aller et venir, de s’exprimer, de posséder la terre, de commercer.

La tentative absolutiste de Charles 1er d’Angleterre, catholique, lève une opposition armée parlementaire qui exécute le roi (30 janvier 1649), dissout la monarchie (7 février), fonde le Commonwealth (république) en mai et élimine les Niveleurs (partisans du peuple souverain, adeptes baptistes de la cité de Dieu ici-bas). Un roi ne reviendra qu’en 1660 avec Charles II. John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755) vont penser cette révolution pour accoucher de la réflexion politique moderne.

Locke est l’anti-Descartes : il ne s’isole pas pour rentrer en lui-même afin de découvrir la Vérité. Il se veut immergé dans son temps et utile aux hommes en société. Ainsi écrit-il des réflexions diverses sur la tolérance, la valeur de la monnaie et l’art de soigner. Montesquieu est de même un penseur de la complexité, écrivant sur le climat et sur les mœurs avant de théoriser les régimes politiques et d’établir l’esprit des lois.

montesquieu de l esprit des lois anthologie

La France est héritière de Montesquieu ; mais elle s’est laissé tenter par Rousseau le Genevois orphelin (1712-1778), sa mystique paranoïaque de la fraternité, son absolutisme populaire, son abstraction universelle. Elle oscille depuis entre Robespierre et Napoléon – héritiers dialectiques de Rousseau – et la IIIe République, acmé de l’équilibre des pouvoirs.

Notre République Ve n’est qu’un compromis bâtard entre Rousseau et Montesquieu. Il n’évite ni le caporalisme jacobin ou extrémiste, ni la tentation du centre. La France reste écartelée entre l’équilibre des pouvoirs (qui laisse la société vivre par elle-même) et l’interventionnisme étatique ou partisan (qui veut imposer une ligne « unanimiste »).

Montesquieu considère les mœurs plus efficaces que les lois. Quant aux institutions, « il faut que le pouvoir arrête le pouvoir ». La loi incarne la raison, mais c’est la vertu qui anime tout régime. Grandeur de la loi, infirmité du législateur : Montesquieu est sceptique sur l’humanité. Ce pourquoi la religion est utile : beau décor et frein social. L’égalité absolue est un rêve mais l’État « doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé. » La séparation des pouvoirs assure l’harmonie de trois forces sociales : le roi, le peuple, l’aristocratie – en trois pouvoirs qui se balancent : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Montesquieu distingue trois régimes-type qu’il appelle par convention :

  1. République : elle peut être soit démocratique (le peuple en corps, animé d’une vertu civique à l’antique), soit aristocratique (comme à Venise où la vertu est la modération).
  2. Monarchie : le gouvernement d’un seul, sa vertu sociale est l’honneur (ou esprit de corps), mais les lois fondamentales sont indépendantes du monarque et exercées par des pouvoirs intermédiaires. Ce type a la faveur de Montesquieu.
  3. Despotisme’ : le gouvernement d’un seul mais lui seul fait les lois. Sa ‘vertu’ est la crainte.

Que reste-t-il aujourd’hui de Montesquieu ?

Incontestablement les institutions américaines, qui fonctionnent comme ‘république aristocratique’, de même que la fédération allemande créée en 1946. La Ve République tient nettement du type ‘monarchique’, tout comme le régime chinois « communiste » actuel. Le type despotique a donné lieu hélas à d’innombrables exemples : Napoléon 1er, Staline, Hitler, Fidel Castro, Hugo Chavez… Le régime russe sous Poutine balance entre type monarchique et type despotique. Le régime de type démocratique est probablement le mieux représenté par les institutions anglaises : élections simples et directes, la reine restant symbole du pays et de sa ‘vertu’ traditionnelle.

rousseau du contrat social

Rousseau considère la société (concrète) comme injuste et la nature (abstraite) comme bonne.

Cet affect lui vient de son enfance orpheline (abandonné par son père, mère morte en couches), autodidacte et campagnarde. Par ressentiment personnel et empreinte chrétienne profonde, il croit l’homme « naturellement » bon, aliéné seulement par la société. Pour lui, société naît de propriété, qui est sauvegarde égoïste des intérêts. De là viendrait le malheur. Il surgit de la quête d’intérêt personnel, d’amour de la propriété, d’avidité à accumuler de l’argent et de se croire plus que les autres en le dépensant.

Du Contrat social est inspiré par la passion de l’unité. Rousseau veut imposer la subordination des intérêts particuliers à la « volonté générale », souveraine et absolue comme sous les rois. « Chaque membre est partie indivisible du tout ». Cette abstraction fonde l’égalité théorique, donc la « liberté », puisque Rousseau définit ladite liberté comme l’obéissance aux lois de sa propre communauté…

La souveraineté, ainsi rêvée, se doit d’être :

  • inaliénable (pas de gouvernement représentatif),
  • indivisible (ni séparation des pouvoirs, ni corps intermédiaires, ni partis ou factions),
  • infaillible (la souveraineté est vérité d’elle-même),
  • absolue (mais pas « arbitraire » car la « volonté générale » ne serait plus souveraine).

Cette souveraineté unanimiste est le rêve de Mélenchon, tout comme celui – toutes proportions gardées – de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan. Mélenchon veut la révolution permanente, la fin de la politique comme métier, les citoyens mobilisés ; Le Pen rêve du peuple comme la vache rêve du taureau, le bon sens près de chez vous, la terre ne ment pas, le sens de la race infaillible; Dupont-Aignan reprend le gaullisme historique pour en faire un intégrisme souverainiste.

Pour Rousseau (et probablement pour la réalité), la démocratie « ne convient qu’à un peuple de dieux ». Les humains étant ce qu’ils sont, le régime aristocratique leur va mieux. Il est l’aptitude des meilleurs, éduqués pour servir et surveillés par les citoyens. Mais le gouvernement est secondaire selon Rousseau, car il a tendance à dégénérer et trahir. Ce qui compte est la souveraineté. D’où l’importance de former des citoyens qui soient conscients de leur pouvoir en corps. Rousseau prône l’éducation (« Émile »), la religion civile et (comme Tocqueville) la vertu à l’antique.

Que reste-t-il aujourd’hui de Rousseau ?

Le caporalisme de la ‘volonté générale’, la mobilisation spartiate des citoyens au nom de l’universel, le mythe du « naturel » qui va de l’écologie mystique à l’éducation libertaire, la haine de la société (assimilée à la Cour, la mode, le médiatique, l’industriel, l’argent, le capitalisme…), la méfiance de tous contre tous, le surveiller et punir, l’intolérance pour les factions et partis, la tentation technocrate, l’illusion fusionnelle.

Connaître les racines de nos inspirations politiques doit nous rendre conscients de ce qu’il est bon de garder – et de ce qui serait nécessaire de faire évoluer. Cela en-dehors des ego surdimensionnés et sans intérêt du personnel politique.

Montesquieu, De l’esprit des lois (anthologie), Garnier-Flammarion 2013, 395 pages, €5.90 

e-book format Kindle, €2.49

Montesquieu, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1949, 1665 pages, €59.50

Montesquieu, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 1951, 1800 pages, €60.00

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Histoire du Christianisme, des temps modernes à nos jours

alain corbin histoire du christianisme

Les temps modernes, du 16ème au 18ème siècle, l’apprentissage du pluralisme ?

La Réforme fait creuser le dogme : Érasme et Luther, liberté ou servitude de l’être humain ? « Luther et Calvin rompirent avec l’Église catholique parce qu’ils l’accusaient d’être pélagienne. Pour eux, l’homme ne pouvait être justifié devant Dieu que par la grâce et la foi, non par ses œuvres, car il était dépourvu de mérites à cause de sa nature corrompue. Le protestantisme a donc été, au départ, un retour résolu à un strict augustinisme, y compris chez Calvin, à la doctrine de la prédestination » p.126.

La doctrine du moine anglais Pélage était que la grâce de Dieu n’est pas accordée pour chaque acte isolément, mais consiste dans le don du libre arbitre, dans la connaissance de la loi divine et de la doctrine chrétienne. Le libre arbitre ne saurait exister s’il a besoin du secours de Dieu, donc chacun possède dans sa volonté le pouvoir de faire ou de ne pas faire une chose. La grâce divine nous est attribuée selon nos mérites. Le pardon est accordé aux repentants, non en vertu de la miséricorde de Dieu, mais selon leurs mérites et leurs efforts, quand, par leur pénitence, ils se sont rendus dignes de pardon.

Les radicaux des réformes veulent aller jusqu’au bout de l’Écriture. Calvin, évêque d’Amiens avant de s’exiler à Genève, prône élection, vocation et travail. La voie moyenne anglicane est une lente construction. Rivalités et combats marquent l’époque : Ignace de Loyola et l’aventure jésuite, les Inquisitions, les liturgies nouvelles, la mystique du cœur, du feu et de la montagne, la mystique de l’Incarnation et de la servitude, le jansénisme entre séduction rigoriste et mentalité d’opposition.

Il s’agit aussi d’évangéliser et d’encadrer le monde. « Ignace (de Loyola) demande aussi aux Jésuites de « s’adapter aux sociétés indigènes et de comprendre leurs mœurs. Il demande enfin que des lettres lui soient envoyées régulièrement. Celles-ci, dont le but premier est « d’édifier » la Compagnie, bouleversent aussi les acquis de l’Antiquité. Opposant à l’autorité des livres les certitudes de l’expérience elles ouvrent, au-delà de l’ancien monde, d’immenses horizons d’où naît le sentiment de l’illimité de l’espace. Mais ce qui, dans la découverte des autres, frappe le plus ces hommes du 17ème puis du 18ème siècle, c’est leur ressemblance avec eux-mêmes. La pensée moderne procède dans une large mesure de cette rencontre de l’humanisme et de cet espace nouveau » p.333.

Christianisme les 3 églises carte

L’image tridentine se veut ordre et beauté. Rome et Genève deviennent les nouvelles Jérusalem de la communication. « Le grand élan éducatif qui soulève la chrétienté à partir du 16ème siècle, est inspiré par deux idées directrices : les hommes et les femmes pèchent et se perdent par ignorance et le remède doit commencer par les enfants (…) le catéchisme et l’école. Il y a des choses qu’il faut savoir pour être sauvé. Cette idée n’a cessé de s’imposer depuis la fin du Moyen-Âge. On ne peut plus se contenter de la foi « implicite » par laquelle les fidèles adhèrent à « ce que croit l’Église », sans trop savoir l’énoncer et encore moins le comprendre. Il est nécessaire qu’ils sachent ce qu’ils doivent croire, et même qu’ils sachent en rendre compte » p.341. Notons que le combat contre l’ignorance qui passe par l’école est la foi des Lumières et du socialisme – successeurs inavoués du christianisme… « On ne naît pas homme, on le devient », écrit vers 1500 Érasme, le prince des humanistes (bien avant Simone de Beauvoir, dont tout le monde reprend le propos sur les femmes).

Des horizons nouveaux de sensibilité apparaissent : Bach et sa musique sans frontières, la critique biblique, le renouveau protestant du piétisme au pentecôtisme en passant par les réveils. Les saints investissent leur nation du 14ème au 20ème siècle. « Avec près de 60 500 saints, dénombrés par André Du Saussay en 1626, la France ne doute pas de mériter son titre de fille aînée de l’Église » p.369. L’Orthodoxie russe va du monolithisme aux déchirures durant les 16ème 18ème siècles.

« C’est dans le monde musulman qu’on trouve aujourd’hui la fidélité la plus explicite à des principes qui furent augustiniens avant d’être islamiques : l’affirmation sans concession de l’absolue transcendance divine, l’acceptation paisible de la volonté de Dieu et l’attente du salut par sa seule miséricorde » p.128.

Rembrandt Christ en croix 1631

Le temps de l’adaptation au monde contemporain du 19ème au 21ème siècle

L’exégèse biblique et les formes de la piété évoluent. La Bible se soumet à l’histoire mais émergent de nouveaux bienheureux comme Jean-Marie Baptiste Vianney, curé d’Ars (1786-1859). La théologie et le culte marial se renouvellent avec Thérèse Martin, dite de l’Enfant-Jésus ou de Lisieux, (1872-1897). Elle doit son succès à « la crise moderniste : Rome favorise, contre l’intelligence suspecte et condamnée, la révélation de l’intime, la voie du cœur, le recours à la communion fréquente, voire quotidienne » p.397. Pie X, soucieux de l’enfance spirituelle, instaure la communion privée.

La doctrine chrétienne, face au monde moderne, se crispe avant de s’adapter en renouvelant le Message. « L’intransigeance touche au plus profond du dispositif intellectuel, mental et affectif des catholiques du 19ème siècle. Essentiellement, elle se définit par le refus de toute transaction, c’est-à-dire de tout recul, de toute concession, de tout accommodement, de tout compromis, de toute compromission, qui mettrait en péril la conservation et la transmission de la foi, des dogmes et de la discipline catholique ; l’intransigeance est aussi, tout à la fois, défensive et offensive, affirmation et condamnation, parfois aussi provocation ou agression » p.410. Le catholicisme intransigeant de Pie IX (1846-1878) édite le Syllabus des Erreurs Modernes. Il s’agit de conserver et de transmettre intact « le dépôt de la foi » : l’élan missionnaire est régulé par la congrégation de la Propagande de la Foi ; la personne même du pape est exaltée à travers la presse et l’imagerie catholique ; le Dogme de l’infaillibilité pontificale est proclamé en juillet 1870.

L’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII (1891) « affirme la légitimité de l’intervention de l’Église en matière sociale « dans toute la plénitude de Notre droit ». L’Église doit réconcilier les riches et les pauvres « en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels et, avant tous les autres, ceux qui dérivent de la justice. » Aux ouvriers d’honorer le contrat de travail et de refuser la violence, aux patrons de ne point « traiter l’ouvrier en esclave », de respecter en lui la « dignité de la personne », de « donner à chacun le salaire qui lui convient ». L’État est fondé à intervenir au nom de sa mission, qui est de « protéger la communauté et ses parties » » p.417.

« L’Église de Rome (…) continue de voir en (le libéralisme politique de la Révolution) la source de toutes les erreurs modernes, la mère de toutes les hérésies. Elle le tient pour responsable et de la déchristianisation et des maux qui affligent la société. Elle lui reproche essentiellement le rationalisme qui oppose la démarche de l’esprit critique à l’enseignement dogmatique, et l’individualisme qui érige en règle la volonté de l’individu. Cette dénonciation du libéralisme restera longtemps encore la référence pour l’appréciation des autres systèmes. Elle explique certaines sympathies pour des idéologies qui exaltaient l’autorité ou assujettissaient l’individu aux exigences collectives, comme elle été responsable de complaisances prolongées pour des régimes qui se définissaient par opposition au libéralisme » p.420. Le mariage gai, puis la crispation rétrograde des cathos français reprend aujourd’hui ces vieilles antiennes qu’on croyait enterrées depuis l’ère Pétain…

Le concile Vatican II (1962-1965) rassemble par convocation du pape Jean XXIII la totalité des archevêques, évêques et supérieurs d’ordres religieux du monde entier en tant que successeurs des Apôtres disposant de la capacité de discuter les matières d’Église touchant la foi et les mœurs. Le christianisme est désormais aux dimensions de la planète. Il a subsisté à l’époque ottomane (15ème 19ème siècle), a connu l’action missionnaire des 19ème et 20ème siècles, l’extension du protestantisme en Amérique du Nord. Il erre désormais entre œcuménisme et interreligieux.

anges paille

L’histoire et la croyance, la sensibilité et la culture s’entremêlent. Nul ne peut se permettre d’ignorer l’histoire du Christianisme s’il veut comprendre quoi que ce soit aux débats contemporains en France. De l’hérétique franciscain Besancenot au nouveau saint François Hulot, en passant par la Madone Royal ou par le Cardinal activiste devenu roi – tous anti-libéraux obstinés tel que le définit l’Église ! – chacun trouvera sans aucun doute des échos contemporains à cette longue durée…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

e-book format Kindle, €10.99

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Michel Tournier, Éléazar ou La source et le buisson

michel tournier eleazar

Cette longue nouvelle se veut court roman mais il manque de souffle. A force de dépouillement, le style du conte peine à suivre le mythe sous-jacent. A force de réduire un livre à l’armature, l’auteur peine à emporter le lecteur. Comme dans Gilles et Jeanne, nous avons un script de scénario, pas une véritable œuvre littéraire.

Après lecture du Moïse de Chouraqui, Michel Tournier s’est pris à rêver du conducteur de peuple négociant avec le Dieu unique un territoire pour patrie. Terre promise ou Source jaillissante ? La véritable Terre promise n’est pas d’ici-bas… Yahvé est très clair là-dessus : il se sublime dans le désert sous la métaphore du Buisson. Seul le feu, parce qu’il est consumation de la matière, élève vers l’Éternel en faisant sortir du monde. Or les gens veulent avant tout vivre cette vie ; ils rêvent à la source réelle avant la spirituelle. Ils désirent les gras pâturages où faire croître le veau gras et nourrir de robustes enfants.

Le Dieu jaloux veut tout pour lui et néglige les humains. Moïse doit le supplier pour qu’il fasse jaillir l’eau dans le désert, alors que le désert est l’endroit que Dieu préfère : l’austérité absolue, la géhenne du Passage avant cet Autre monde promis, là-haut. En frappant plutôt deux fois qu’une le rocher pour solliciter la source où le peuple altérer va pouvoir s’abreuver, Moïse va vexer le Dieu jaloux (pas très Parfait pour un dieu unique…). Ce pourquoi Yahvé va garder Moïse au désert et ne lui permettra pas d’entrer dans la Terre promise d’Israël.

De cette barbarie d’Ancien testament, Tournier veut tirer un conte moderne. Il transforme Moïse en berger irlandais qui garde adolescent les moutons d’un propriétaire au milieu des grasses prairies où l’eau coule sans cesse. Fouetté ado, le garçon va plus tard frapper de son bâton (en forme de serpent) un intendant fouettard et le tuer – tout comme Moïse. Hanté par ce crime, il va vouloir quitter le pays avec toute sa famille.

Sa Terre promise est la Californie, espace « vierge » où coule le lait et le miel. Mais les Sept plaies d’Égypte, y compris la (presque) mort du Premier né, vont s’abattre sur le petit peuple émigré (réduit à quatre, les parents et deux enfants). La rencontre avec le serpent crotale, puis avec l’indien Serpent agile, enfin avec José le cruel serpent qui s’insinue auprès de ses victimes pour les endormir, est lourdement martelée. Le serpent serait le plus beau des anges, déchu et privé de tous ses attributs : bras, jambes, sexe, en lui tout est visage puisqu’il n’a pas de paupières.

Malgré quelques moments ironiques dus à la petite Cora, le lecteur ne s’attache à aucun des personnages. Éléazar est un pasteur protestant rigoriste, toujours fourré dans la Bible dont il ouvre au hasard les pages pour y trouver la voie. Comme l’Ancien testament occupe les neuf dixièmes du volume, il s’enfonce dans la rigidité et oublie un peu l’amour…

Ni fait ni à faire, ce pseudo « roman » est trop court pour nous enchanter (comme Gaspar, Melchior et Balthazar) et trop long pour nous édifier par une chute morale.  Lorsqu’il publie à 73 ans ce livre, l’écrivain paraît bien fatigué, incapable d’approfondir, se contentant du conte. C’est un peu court pour laisser une œuvre majeure de plus. Cela convient en revanche aux fourbus de lire, qui apprécieront de courir à toute vitesse et en surface avant de zapper sur autre chose. Toute notre époque…

Michel Tournier, Éléazar ou La source et le buisson, 1996, Folio 1998, 129 pages, €4.80

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Luc Ferry, Le sens du beau

luc ferry le sens du beau
Une thèse d’État universitaire se prête mal à la vulgarisation en poche. Mais l’auteur a fait l’immense effort de profondément remanier et réécrire le texte, et de l’illustrer de reproductions d’œuvres dans cette édition accessible. Il ne fallait pas moins que cela pour rendre à peu près compréhensible une tentative d’explication de l’art contemporain.

Car le lecteur se demande immédiatement pourquoi il faudrait que le travail universitaire soit chiant et obscur. Ne devrait-il pas servir la recherche, donc le savoir démocratique ? Parler clair suffit-il pour avoir – auprès de Messieurs les mandarins inamovibles – une mention moyenne ? Le fossé entre l’élite autoproclamée par ses diplômes acquis à force d’années passées et de léchage de culs – et le bas peuple qui cherche à comprendre mais dont l’institution se fout « royalement » – ne milite-t-il pas pour la disparition pure et simple de ces « temples du savoir » qui sont autant de chapelles sectaires ? Le succès des écoles d’application que sont les « grandes » écoles et les écoles « de commerce » (où l’on y aborde un domaine bien plus vaste que la banale économie) devraient interpeller le public sur la dérive des universités tristement françaises en « sciences humaines »…

Luc Ferry a eu le louable souci de traduire le « faire chiant » (consigne de Balladur Premier ministre à ses énarques durant son règne) en français à peu près compréhensible par un assez large public. Ce n’est pas entièrement réussi mais louable. Car comment bien vivre sans la beauté ?

Or celle-ci a été traduite par les artistes au cours des siècles de diverses façons. Si l’on peut encore vibrer aux statues grecques qui ont 2500 ans, et même aux peintures préhistoriques qui ont 25 000 ans, les dernières manifestations des artistes suscitent plus d’interrogations et de scepticisme que d’adhésion. Pourquoi ?

Le philosophe met en œuvre tout son savoir pour, à forces de citations et d’articulations, nous montrer que ce qui était d’évidence – le beau antique – pose désormais question. L’Antiquité voulait mettre au jour l’ordre du monde en ses principes mathématiques, l’harmonie entre l’œil et l’œuvre. L’art, en ce sens, était naturellement sacré ; il était « religion » au sens étymologique qui signifie relier l’individu au cosmos tout entier.

Le Moyen Âge fera de l’art le reflet d’un autre monde, supérieur et extérieur à l’humain, la Cité de Dieu pauvrement esquissée ici-bas en matériaux fragiles. Il faut attendre le 17ème siècle pour que « le goût » parte du cœur de l’homme et que son « bon sens » lui permette d’être la mesure de toute chose. La vérité ultime et abstraite laisse alors la place à la sensibilité personnelle, que le 19ème siècle romantique va exacerber en esthétique. L’auteur parle au spectateur, qui est acteur de l’œuvre elle-même en se sentant inclus en elle. Les paysages de Kaspar David Friedrich en sont l’illustration la plus forte.

C’est à la fois la technique (l’invention de la photographie) et les progrès de la démocratie (qui accentue l’individualisme) qui vont créer « l’art moderne », puis « post-moderne ». Si la forme disparaît, c’est moins par snobisme de transgression (encore que…) que par souci d’être encore plus réel en introduisant une quatrième dimension. « Il nous faut donc distinguer, au sein des premières avant-gardes, entre deux moment divergents, pour ne pas dire contradictoires. D’un côté la volonté – élitiste, historiciste, et ‘ultra-individualiste’ – de rompre avec la tradition pour créer du nouveau radical ; mais de l’autre, le projet non moins remarquable de mener l’esthétique classique à son terme, de la conduire à ses limites au nom d’un réalisme nouveau qui, pour être tourné vers l’expression de ce que le réel (…) peut avoir de chaotique et de ‘différent’, n’en reste pas moins rivé à l’intelligence plus qu’à l’imaginaire.. (etc. l’auteur s’embrouille dans une phrase sans fin très « universitaire » dont je vous fais grâce de la fin…) » p.273.

En 2 parties et 6 chapitres, Luc Ferry parcourt à grands traits le « théologico-culturel » antique, l’humanisation de l’art entre sentimentalisme et classicisme, le « moment kantien » du beau, vrai et agréable, le « moment hégélien » de l’Histoire, le « moment nietzschéen » de la physiologie de l’art et de l’individualisme sans sujet ni objet, jusqu’à la naissance et au déclin des « avant-gardes », puis à la fin de l’innovation avec la « post-modernité ». Pour conclure que l’art garde un rapport avec le sacré, comme s’il fallait boucler la boucle.

Un peu lourd en raisonnement, un tantinet pesant en lecture, mais bien articulé et orné de 110 reproductions d’œuvres très bienvenues et d’un index fort utile. Pour les amoureux de l’art et les spécialistes de l’esthétique.

Luc Ferry, Le sens du beau –Aux origines de la culture contemporaine, 1990, édition remaniée Livre de poche biblio essais 2001, 349 pages, €10.20

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Michel Tournier, petites proses

michel tournier petites proses

Ces proses sans prétention (et volontairement sans majuscule dans leur titre), recueillent des texticules divers jetés par l’auteur ici ou là. Ce sont des observations comme des carreaux de couleur, à la manière du vitrail. Ils sont classés en huit chapitres qui composent l’univers de Tournier : maison, villes, corps, enfants, images, paysages, livres, mort.

Il est amusant qu’en 1986 déjà (20 ans avant son décès réel) Michel Tournier se préoccupe en dernière « prose » d’écrire sa nécrologie. Il se laisse vivre jusqu’en 2000, peut-être pour le chiffre rond du nouveau millénaire, peut-être pour nous dire qu’il est resté définitivement du XXe siècle et n’entrera jamais ni physiquement, ni affectivement, ni spirituellement dans le XXIe. Il se voit en tout cas comme « un naturaliste mystique » à la Huysmans (Joris-Karl), pour qui « tout est beau, même la laideur ; tout est sacré, même la boue » p.245.

L’auteur aime la vie, matérielle et mythologique ; il aime la chair, la chère, et les chers, il aime ses proches pour leur étincelle vivace et tous les enfants pour leur vitalité intime. Il n’aime pas la ville mais les forêts, la Germanie et la Méditerranée, les nuages et le soleil.

Mais il n’est pas grand voyageur, même s’il s’est beaucoup déplacé. Ce qu’il désire par-dessus tout est revenir. Sa maison est comme une carapace, un cocon où se couler pour demeurer tranquille – et méditer sur le temps qui passe, les choses qui poussent et les êtres qui sont. Il a quelque chose du chat, « l’âme de cette maison, de ce jardin » p.13.

Il a beaucoup de serrures qui l’intriguent, mais peu de clés à sa disposition pour les ouvrir. La philosophie en est une qui tente d’expliquer le sens, la photographie en est une autre qui tente de capturer l’instant et de figer la beauté. La littérature est peut-être l’ultime, qui relie le tout des êtres et des choses, du monde tel qu’il est rêvé et du monde tel qu’il va – la littérature à condition qu’elle soit mythologique, reflet du rayonnement métaphysique invisible de la banale matière.

A la manière du vitrail, avons-nous dit plus haut, et ce n’est pas par hasard. Dans une petite prose p.133, intitulée « la vie plane », l’auteur fait part de son expérience de la vision. Il a un œil myope et l’autre hypermétrope, il voit tout à plat, comme sur un vitrail. Les lunettes que l’ophtalmologue lui prescrit lui donnent une vision effrayante du monde réel, où les nez sont des becs agressifs, où les voitures qui roulent se précipitent sur lui, où les objets sautent au visage comme des cobras… Sa vision de la vie est celle du panneau, pas celle du modelé. Il oppose la main plate tendue pour saluer au poing serré prêt à frapper, le sourire étalé sur le visage à la grimace qui tend le relief. Sa littérature est de même, résolument optimiste, mettant sur le même plan les êtres et les faits, avec pour seule profondeur la plus plate qui puisse être : celle de l’éternel mythe. C’est ce qui fait son charme.

Ces petites proses sont légères et souvent futiles. Dissertation sur la main et le pied, sur une femme qu’on aurait élevée, sur Nuremberg 1971, sur les moulins de Beauce ou le banian indien, sur les fesses, sur l’admiration, l’amour et l’amitié, sur la Transfiguration du Christ, sur Marc l’évangéliste qui s’échappe tout nu des mains des soldats venus arrêter Jésus, sur la différence entre érotisme et pornographie, sur l’éclat du portrait lorsque la personne est nue sous le cadrage photographique. Ce sont des notes de blog, un carnet des instants. Il ne vole pas très haut, ni ne décrit l’insolite, mais compose une petite musique, celle d’un écrivain désormais au passé.

A ne lire qu’après le reste de l’œuvre, sous peine de ne pas saisir le sel de sa prose : celui du regard.

Michel Tournier, petites proses, 1986, Folio, 250 pages, €6.50

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Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar

michel tournier gaspar melchior et balthazar

Voici un conte initiatique dans le style de Voltaire qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour apprécier. Nul ne connait rien sur les « rois » mages car seul Matthieu en parle dans son évangile et encore, en creux, selon les bons plaisirs et les colères qu’il relate du roi des Juifs Hérode. Nul ne sait même s’ils furent trois, supputation tirée des trois présents cités (mais symboliques…) que sont l’or, l’encens et la myrrhe.

Puisque l’on ne sait rien de ce mythe fondateur du christianisme, Michel Tournier invente. Un Gaspar nègre, roi de Méroé, tombé amoureux d’un couple de jeunes blancs phéniciens tombés en esclavage, elle fascinante, lui très jeune et musclé, tous deux aux cheveux d’or. Mais son amour ne lui est pas rendu et il part en voyage ; son mage ne lui a-t-il pas annoncé le passage d’une comète aux cheveux d’or qui file vers le nord ?

Balthazar, roi de Nippur, est sage et amoureux de la beauté. Il s’est entouré d’une troupe de jeunes pages qui forment une société d’élite, les Narcisses. Mais son clergé obtus a la phobie des images et détruit, en son absence, tous les trésors ramenés de Grèce et d’ailleurs.

Melchior est un tout jeune prince que son oncle veut tuer pour hériter du trône. Il s’enfuit avec un seul serviteur, vers l’ouest pour tromper l’ennemi, et échoue à Jérusalem où il se fond dans les ambassades de Gaspar et Melchior pour rencontrer le roi Hérode.

Ce dernier est bien connu des historiens et le Juif Flavius Josèphe, mort en 100 après le Christ, relate en détail son histoire de pouvoir et de sang. Michel Tournier en fait un exemplaire de grand fauve politique et il n’a pas de mots assez durs pour décrire la corruption de l’âme que procure tout pouvoir, le pouvoir absolu corrompant absolument. « La terrible loi du pouvoir (…) frapper le premier au moindre doute » p.130. Ce qui explique la solitude personnelle sans remède, l’absence totale de confiance donc d’amour, la vie desséchée sans cesse sur le qui-vive et dans l’action permanente. Une négation même de l’humain… que nos politiciens illustrent à satiété, tout comme les traders, les Tycoon et les bêtes médiatiques.

L’écrivain invente le prince Taor, 20 ans, venu de Mangalore à la recherche futile de la recette du rahat-loukoum à la pistache, et qui va manquer l’Enfant né dans la crèche de quelques jours. Il manquera de même le dernier repas du soir lors de la Cène, 33 ans plus tard. Mais il est le seul (hors les apôtres) à avoir cru sans voir, et à avoir communié sans intercesseur. La quête du sucre l’a conduit au purgatoire des mines de sel avant que sa soif soit désormais étanchée dans l’éternel.

Allègre et ironique, léger mais profond, Tournier conte la geste de la modernité sans aucune lourdeur. Il fait parler le bœuf, qui n’a pas grand-chose à dire mais reste à ruminer, et l’âne, beaucoup plus bavard mais qui ne sera plus méprisé lors de l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Le conteur se laisse aller parfois à son imagination, qui déborde. Ainsi du « thé vert » bu en Arabie heureuse au début du 1er siècle de notre ère (p.194) – il n’a été introduit que bien plus tard -, ou encore cette forêt de baobabs géants servant de tombeaux au nord d’Eilat (p.203). Nous sommes plus dans la Légende dorée que dans l’histoire, mais ces écarts de fantaisie donnent couleur au mythe ainsi revivifié.

Il décrit les habitants de Sodome – les Sodomites – comme « ces maudits, ces réprouvés, unis par un esprit acéré de négation et de dérision, un scepticisme invétéré, une arrogance savamment cultivée. Ils étaient trop évidemment prisonniers d’un parti pris de dénigrement et de corrosion qu’ils respectaient scrupuleusement, comme la seule loi tribale » p.259. On peut reconnaître, à peine déguisée, la critique du petit milieu homosexuel des lettres françaises des années 1970. L’auteur pousse ce retournement maléfique à la conversion de toutes les valeurs, à l’inversion des mœurs, au dépit des échanges, à la fuite du soleil, à la haine de la vie.

Michel Tournier est tout au rebours. Il invente comme il est, en gourmand des choses et des êtres. « Flâner, me mêler à la foule, regarder, cueillir des visages, des gestes, des regards, rêve délicieux », fait-il dire à Gaspar p.14. Il se pâme de regret devant la pureté : « c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde », lui dit un sage vieillard p.18. L’écrivain est artiste qui capte le diamant d’énergie sous la banale apparence et l’éclat vital sous les traits communs. Il cherche inlassablement l’immortelle beauté pure au-delà des ravages du temps. Il fait avouer au roi Balthazar : « c’est l’éternité que j’ai trouvé en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon » p.76. Le roi Hérode le confirme : « Avoir seize ans, le ventre plat et les cuisses longues, et pour seul souci le lancer du disque ou la course de fond… Nul doute pour moi : si le paradis existe, il est grec, et affecte la forme ovale d’un stade olympique » p.139.

Bien loin du Dieu jaloux et tonnant qui exclut les images et bannit le Veau d’or, le dieu Enfant né dans la paille de Bethléem est l’annonce de temps nouveaux. Michel Tournier, en philosophe volontiers théologien, en fait la réconciliation de l’image et de la ressemblance. L’homme fut créé par Dieu « à son image », dit la Bible, mais c’était avant la Chute. Depuis l’expulsion du paradis, l’homme continue à être « à l’image » de Dieu mais a perdu sa ressemblance. Jésus vient, par son sacrifice, lui redonner. Les iconoclastes, fanatiques juifs obéissant à la deuxième loi du Décalogue, proscrivent toute image, selon eux un blasphème à la face de Dieu, montrant combien est grand l’orgueil humain de vouloir créer comme Lui des « images » et les adorer comme des idoles alors qu’il n’est de Dieu que Dieu ! Bien que clairement juive, cette croyance est reprise avec enthousiasme par les fanatiques musulmans aujourd’hui – qui pourtant considèrent les Juifs comme des chiens. Allez savoir…

Cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, c’est l’amour chrétien. « Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les ‘respecter’, mot qui signifie originellement ‘regarder deux fois’. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour » p.220.

Un bonheur littéraire et une joyeuse conception du monde.

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar, 1980, Folio, 284 pages, €8.20 

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Libre échange : bienfait ou horreur économique ?

Le libre-échange est l’un des diables de la gauche. Posture idéologique réflexe – donc sans réflexion aucune – automatisme pavlovien qui fait haïr comme le chien dudit Pavlov, à l’ère soviétique, salivait par réflexe conditionné lorsqu’un bruit particulier l’avait habitué à le faire. La gauche, bien que ses représentants se veuillent « éclairés » (par les Lumières ?) voire intellos (s’ils ont fait quelques études) a gardé de ses années staliniennes des comportements de secte. Notamment que « le libéralisme » est le diable et que le « libre-échange » est la pire des choses (à l’exception de toutes les autres, ajoutent les gens de gauche réalistes).

Mais c’est un fait d’expérience que le libre-échange est plutôt favorable au pouvoir d’achat comme à la qualification des emplois. S’ouvrir aux échanges est bénéfique – tant pour les économies que pour les gens ! Pourquoi cette revendication « de gauche » que chacun doit « s’ouvrir à l’autre » serait-elle condamnée lorsqu’il s’agit d’un pays ?

Cette considération est loin d‘être la seule CONTRADICTION des gens de gauche, notamment des plus sectaires. La libre-circulation est exigée pour les personnes (les sans-frontières) – mais pas pour les biens. La culture est « universelle » – mais protégeons l’exception française. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – mais les non-Blancs, non-mâles, non-cultivés sont les plus beaux et les plus gentils… La schizophrénie « de gauche » est due à sa paranoïa héritée des années Staline – il suffit de relire L’opium des intellectuels de feu Raymond Aron… On pourrait en dire autant à droite, si ce n’est que la droite, surtout en ses extrêmes, est bien moins considérée par les médias et a bien moins d’influence.

Un exemple de préjugé contré par les faits : selon France-Stratégie en février 2016, à propos du rétablissement éventuel des contrôles aux frontières, la généralisation des contrôles permanents serait équivalente à une taxe de 3 % sur le commerce entre pays de la zone Schengen. Ce commerce diminuerait de 10 % à 20 %, soit -0,5% de PIB pour la France et -0,8 % de PIB pour les autres pays de l’espace Schengen. Il toucherait surtout le tourisme de proximité, les travailleurs frontaliers, le transport routier de marchandises. Il aurait aussi des effets sur l’investissement étranger et la mobilité des travailleurs.

patrick artus zone euro export et import en volume 1980 2016

Un papier tout récent de Patrick Artus, l’économiste en chef de Natixis, prouve chiffres à l’appui la même chose dans la zone euro : « Au total, l’effet positif de l’ouverture des échanges (baisse des prix) est bien présent, mais pas les effets négatifs souvent évoqués ». CQFD : les gauchistes idéologues, bornés à leurs préjugés, sont hors de la réalité des faits.

L’ouverture de la zone euro envers le reste du monde fait peur. Mais elle a apporté une réelle baisse des prix, de l’ordre de 0.2% par an, avec l’importation de produits venus des pays sous-développés. Faut-il interdire le développement du tiers-monde parce que les « zacquis » de gauche européens sont remis en cause ? L’égoïsme syndical est un fait : mais aucun syndicat n’est représentatif d’un pays, il ne représente que ses cotisants – ils sont en outre très peu nombreux dans le système français.

patrick artus zone euro importations et prestations sociales 1980 2016

Cette ouverture a-t-elle « détruit » des emplois et de la protection sociale ? « Cassé » un modèle social-économique ? Certes, elle a remis en cause des rentes de situation, des positionnements trop chers de certains monopoles, des investissements de modernisation et d’innovation trop faibles. Mais « a-t-elle entraîné des pertes accélérées d’emplois ou de valeur ajoutée industriels ou exposés à la concurrence étrangère, une baisse des salaires ou de la protection sociale pour les emplois dans les secteurs concurrencés ? » – demande Patrick Artus. « La réponse est négative », prouve-t-il… Le poids de la valeur ajoutée industrielle en zone euro a peu baissé, la balance commerciale pour les produits manufacturés ne s’est pas dégradée ; le poids des prestations sociales a augmenté.

Qu’en a-t-il été sur la qualification des emplois ? « Nous voyons une déformation vers les biens d’équipement, ce qui est favorable, et pas de déformation de la structure de la valeur ajoutée vers des activités moins sophistiquées », répond Patrick Artus.

patrick artus zone euro emploi par branche 1980 2016

Le « degré d’ouverture » d’une économie se mesure à la somme de ses importations et exportations. Ce degré est passé d’environ 10% dans les années 1980 à environ 30% aujourd’hui en volume. Cet essor du libre-échange a donc été favorable – globalement – à la zone euro.

Mais il faut noter que l’Allemagne – avant tout – a su tirer son épingle du jeu en adaptant son droit et ses industries à la globalisation. Elle a créé de toutes pièces des « marques » de réputation mondiale, comme Audi, très bas de gamme dans les années 70. Et la France ? Qu’a-t-elle fait depuis l’ère Chirac pour adapter son économie et ouvrir ses mentalités au grand large ? Pas grand-chose, à part blablater « révolution » et se crisper dans l’idéologie, ou surtout ne rien changer sous les trop long règnes Chirac et Hollande… Et peu changer au fond sous le règne agité Sarkozy.

patrick artus zone euro cout salarial unitaire 1980 2016

La France archaïque arc-boutée sur « le modèle social » des années de reconstruction d’après-guerre, a un État trop dépensier et trop interventionniste. Elle laisse trop peu la société civile et entrepreneuriale investir et innover. Ce carcan, de règles et de règlements handicapent l’économie – tout au contraire de l’Allemagne, entre autres pays européens. Ce pourquoi la France a peut-être « perdu » à la croissance du libre-échange. Mais la faute à qui ?

Celui qui n’avance pas recule. Il en est pour les pays comme pour les gens. À trop vouloir « conserver », on en vient vite à dater…

Il n’est de pires boulets conservateurs que ceux qui, par méfiance, refusent de changer quand le monde autour d’eux change. Ceux qui croient que se dire « de gauche » les dispense de toute observation des choses telles qu’elles vont. Ceux qui ne réfléchissent pas mais agissent par réflexe « de classe ».

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Grenouille tahitienne

Les Iles Marshall, autre confetti du Pacifique Sud, attaquent à la Cour Internationale de justice trois puissances nucléaires : USA, Grande-Bretagne et France. Il n’y en aurait que trois ? Ils pourraient regarder vers la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Inde, Israël, le Pakistan… Les Iles Marshall, ce sont 72 000 habitants mais qui disposent comme beaucoup d’autres d’une voix à l’ONU, le « Machin comme disait de Gaulle ». Alors Oscar Temaru surenchérit, il rêve de traîner la France devant le tribunal de la Haye et de la faire condamner, de lui faire rendre gorge, de « l’éliminer ». La France ? Ce sont les contribuables français – qui payent pour Tahiti, ne lui en déplaise !

La terre est rare en Polynésie française même si nous sommes « aussi grand que l’Europe ». Un leitmotiv que l’on entend très souvent ! Excusez-moi, je fais une erreur. Les terres rares au fond de notre océan seraient-elles vraiment si rares alors que tous les politiques annoncent des milliards de dollars, euros, yuan au fond de notre océan. ? Et si nous sommes aussi riches qu’on le dit pourquoi mendier, et toujours mendier auprès de la France, de l’Europe ? Faudrait éviter de trop rêver et surtout les Politiques, il faudrait éviter de raconter des carabistouilles aux Tahitiens ! Cela fait bien 10 ans que l’on parle de « fabuleux gisements de terres rares » qui se trouveraient au fond de l’océan dans la zone économique exclusive (ZEE) de la Polynésie française. En fait ces gisements se trouveraient dans les eaux internationales. Aïe ! Comme Perette et le pot au lait : adieu veau, vaches, cochons, couvée…

independance de la polynesie

Alors, les Politiques, vous auriez raconté des bêtises à votre population ou la populace n’a pas compris vos propos ? Ce vilain État français « se serait réservé le contrôle, l’exploitation de ces terres rares » ? Il aurait pu spolier les richesses minières sous-marines de Tahiti Nui ? Que nenni, Le Président Hollande en tournée ultra-rapide à Tahiti avant le printemps a confirmé les propos de la ministre des Outremer : La Polynésie française est bien compétente en matière d’exploration et d’exploitation des ressources minières dans sa ZEE. Et vlan !

Par contre, les fonds marins de Wallis et Clipperton seraient intéressants, mais ce n’est pas le territoire de Polynésie. La faute à la géologie de la région qui se situe à la rencontre de plaques tectoniques. Hélas pour la Polynésie, elle est située au milieu du Pacifique, le plus vaste océan du monde, très loin de ces failles tectoniques riches en amas sulfurés. Pas de bol ! Par contre on a du cobalt, du platine. Miam, miam, encore faut-il aller le chercher !

Il y aurait en Polynésie – pour le moment française – environ 50 millions de tonnes de cobalt et 5 000 tonnes de platine soit près de 600 ans de ressources pour le cobalt et 22 ans pour le platine. OK, mais pour le moment c’est en Afrique qu’on va le chercher et nullement à 5 km de profondeur, c’est quand même plus facile ! Les chercheurs ont démontré qu’en Papouasie-Nouvelle Guinée il y avait des sulfures polymétalliques, des nodules de manganèse aux Iles Cook et des encroutements cobaltifères dans la république des Iles Marshall. C’est dit ! Certes, on peut toujours rêver, mais il vaudrait mieux éviter de tenter faire rêver les autres !

Aux infos de ce soir, on annonce des fermetures d’ateliers, des chômeurs en plus. Il y avait déjà plus de 20% de chômeurs en Polynésie et chaque semaine qui passe en amène de nouveaux. Alors le président Fritch a annoncé le recrutement de 900 fonctionnaires. Cataplasme sur une jambe de bois : qui va payer ces nouveaux fonctionnaires ? Hein ? Ah ! Oui le contribuable métropolitain ! Fritch disait il y a quelques jours : « J’embaucherai 900 personnes dans la fonction publique. Un maximum de nos jeunes doit pouvoir profiter du statut de fonctionnaire ! »

Dans son Ia Orana de Tahiti Pacifique Simone Grand s’en étouffe. Elle ne doit pas être la seule. « Faire du fenua une énorme administration ! Pour administrer qui et quoi ? Financée par qui ? Pour atteindre quels objectifs économiques ? Réaliser quels niveaux de satisfaction des besoins élémentaires individuels et sociaux ? Elle rappelle aussi que le mot « cours d’eau » a dorénavant un sens dévoyé tout comme celui de « chemin de servitude » ce qui permet aux gouvernants du fenua ma’ohi de spolier certains tout en se permettant de jouer les généreux donateurs pour d’autres. » Le fenua ma’ohi va-t-il ressembler à la Corée du Nord ? La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf n’est-elle pas une bonne fable de Monsieur de la Fontaine ?

Hiata de Tahiti

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Innovation et emploi

L’innovation, c’est « bien » ; le chômage, c’est « mal » – telle est l’impasse morale dans laquelle s’enferment les pseudo-économistes. Car l’innovation tue d’abord l’emploi avant d’en recréer, c’est que qu’un vrai économiste nommé Joseph Aloïs Schumpeter, né en Autriche, a rondement démontré.

Notre époque sans histoire croit que l’innovation vient de l’informatique. Ce n’est pas vrai, l’essor de l’informatique aide à l’innovation mais n’en est pas le cœur. Le numérique aide plutôt à être encore plus efficace, encore plus productif, encore plus direct dans les circuits qui vont du producteur au consommateur : l’informatisation détruit des emplois plus qu’elle n’en crée. Voyez Uber contre les taxis, Air B&B contre les hôtels, Amazon contre les librairies de base, Leboncoin contre les bazars, et ainsi de suite.

L’innovation de notre époque a lieu surtout dans les matériaux, l’énergie, la génétique, la biologie moléculaire, les nanotechnologies. La voiture sans chauffeur n’est pas une véritable innovation mais une dérive de la technique ; en revanche, la voiture électrique ou le moteur à hydrogène sont de véritables innovations : ils n’existaient pas avant.

La révolution que nous vivons n’est pas informatique, mais algorithmique. C’est moins la numérisation qui compte que le processus logiciel qui décompose les opérations et fait se suivre les opérations logiquement. Il s’agit donc d’organisation plus que de puissance de calcul, un principe d’efficacité plus qu’un principe de force. Ce pourquoi l’informatique n’est pas la panacée, mais l’organisation logicielle si.

C’est à confondre les deux que nombre d’entreprises investissent pour pas grand-chose, remplaçant seulement la paperasserie par la mêlerie, réclamer des documents ou des renseignements aux autres par mail étant tellement plus facile que d’aller chercher soi-même. Elles confondent donc le réseau (qui aide) et l’art de multiplier les obstacles (qui englue). L’Administration française (avec un grand A) est spécialiste de cette dérive, qui n’est que la traduction rond-de-cuir du numérique (et allez ! un extrait de casier judiciaire n°3 tous les 2 mois, puisque c’est si facile via Internet…).

pluie

L’inflation des normes et des pseudo-contrôles conforte la machine bureaucratique… en évitant les vrais contrôles, qui sont moins paperassiers qu’humains : le Médiator, après le sang contaminé et la vache folle sont trop d’exemples de ces faux contrôles opérés par des bureaux irresponsables qui croient avoir fait le boulot quand ils ont paperassé. C’est la même chose pour la viande de cheval roumain dans une certaine entreprise française, ou pour cet abattoir du sud-ouest dit aux normes de qualité « bio » qui torture les bêtes par carence du contrôle vétérinaire. Ces règles empilées sans ordre et ces contrôles forcément mal faits (à cause de ce fouillis désordonné) n’aident pas l’emploi, au contraire ! Parlez-en aux agriculteurs, de ces normes « écolos » encore plus écolos que ce que réclament les Directives européennes ! Non, tout n’est pas de la faute de Bruxelles.

L’innovation, c’est quand même autre chose. Elle contraint les entreprises à agir en réseau, les fournisseurs et sous-traitants coopérant pour un même produit. Airbus conçoit aujourd’hui peut-être 20% des composants de ses avions, alors que les avionneurs en concevaient près de 100% il y a 50 ans. Chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux produire et les cahiers des charges incitent à améliorer les produits. L’innovation est une synthèse, pas une suite séparée de choses assemblées.

Les choix techniques, les choix d’esthétique du produit, les choix commerciaux pour répondre aux besoins des clients sont de l’innovation en grappe. Les entreprises n’innovent pas parce que la technique existe, mais parce qu’il existe un besoin, plus ou moins diffus dans le public. Ainsi Sony a-t-il inventé le baladeur parce que la fille du PDG en avait émis le désir. Ainsi Apple a-t-il créé un beau Smartphone, même si Samsung est peut-être techniquement meilleur. Ainsi Airbus développe l’A350 parce qu’il s’agit d’une gamme demandée – et pas le successeur supersonique du Concorde, trop polluant, trop bruyant et trop peu adapté à la clientèle. Ce sont ces innovations qui créent de l’emploi, et pas l’informatisation des tâches bureaucratiques.

Tout va plus vite parce que le monde presque entier émerge, et plus seulement l’Europe et l’Amérique du nord, même si les pays arabes ont encore du mal. Le cap des 15 millions de chercheurs dans le monde vient d’être franchi et il s’en ajoute en gros 1 million par an ! Quatre fois plus de brevets sont déposés cette année qu’il y a seulement sept ans. Même si tous les brevets ne vont pas créer des innovations commercialisables, le vivier est plus vaste et l’État, qui en France aime à se mêler de tout, pourrait utilement aider la recherche fondamentale plutôt qu’aider la bureaucratie envahissante.

S’il a fini (avec trois ans de retard) à créer le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), il cible indifféremment toutes les entreprises qui emploient des salariés – c’est donc La Poste qui en bénéficie le plus, entreprise à la pointe de l’innovation, comme chacun sait… S’il déclare vouloir « inverser la courbe du chômage », il taxe à tour de bras les salaires (autant de pouvoir d’achat en moins !), comme en témoigne le portail Vie-publique.fr : « la France est l’un des pays industrialisés où la part dans le PIB des cotisations sociales versées aux administrations publiques est la plus élevée (18,8% en 2011 selon les chiffres établis par l’OCDE, qui diffèrent légèrement de ceux calculés par l’INSEE, contre 16,9% pour l’Allemagne, 8,4% pour le Royaume-Uni et 6,2% pour les États-Unis) ».

C’est plus le tracassin réglementaire et la fiscalité qui valse à chaque majorité qui incitent les multinationales françaises à investir ailleurs qu’en France. Quant aux impôts, elles les payent dans chaque pays, comme le montre de façon assez neutre pour une fois la fiche Wikipedia : « Le cas du groupe Total est intéressant : son taux d’imposition est de 85 % au Nigeria et de 78 % en Norvège, d’où un taux moyen élevé : 67 % ; en France, où ses activités sont déficitaires, il n’a pas payé d’impôts depuis trois ans, mais les efforts engagés sur le raffinage ainsi qu’une meilleure conjoncture lui permettent d’envisager un retour aux bénéfices, et donc le paiement de l’IS, au titre de 2015 ».

L’aide à l’investissement fait partie de la politique de l’offre, qui a été délaissée ci cruellement en France depuis Mitterrand. Distribuer du pouvoir d’achat serait profitable à l’emploi si (et seulement si) l’offre de biens et services en France était à la hauteur. Or toute augmentation des salaires se traduit immédiatement par une augmentation des importations : les entreprises française ne produisent pas vraiment ce que les gens désirent acheter, leurs produits sont trop moyenne gamme, trop chers. La seule politique de la demande indispensable porte moins sur les salaires que sur le chômage : le réduire créerait plus de pouvoir d’achat sans diminuer la productivité du travail. Mais qui cela intéresse-t-il en France, l’emploi ? Fonctionnaires, syndicats et CDI s’entendent pour que tout reste en l’état, surtout préserver les Zacquis !

L’État devrait développer la recherche publique, les infrastructures de transport et de communication, revoir l’éducation dès le primaire et débloquer enfin la formation des adultes – au lieu de taxer tant et plus pour tout et presque rien, de multiplier les normes en faisant une loi à chaque événement, de proférer rituellement des incantations sur la courbe du chômage – et de paperasser au détriment des vrais contrôles sanitaires et sociaux !

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Michel Tournier, Le vent Paraclet

michel tournier le vent paraclet

Le Paraclet est le nom donné au Saint-Esprit, le vent est le souffle qui passe. C’est ainsi que Michel Tournier rend compte de sa vie littéraire, depuis l’enfance à Saint-Germain-en-Laye jusqu’à sa vieillesse en jardin de presbytère, vallée de Chevreuse. Il s’agit moins d’une autobiographie que d’une biographie intellectuelle, les amateurs de ragots en seront pour leurs frais.

Tout se ramène aux trois grandes œuvres, de Vendredi ou le mythe de Robinson aux Météores ou le mythe des Gémeaux, en passant par Le roi des Aulnes et le mythe de l’Ogre. Par des romans métaphysiques d’« histoires fondamentales », cette littérature vise à transmettre la culture – notre culture occidentale – étape par étape, du niveau enfantin à l’ontologie des philosophes. « Le mythe n’est qu’une histoire pour enfant, la description d’un guignol qui serait aussi théâtre d’ombres chinoises. Mais à un niveau supérieur, c’est toute une théorie de la connaissance, à un étage plus élevé encore cela devient morale, puis métaphysique, puis ontologie, etc., sans cesser d’être la même histoire » p.188.

Car Michel Tournier, bien de son temps, éprouve pour la raison scientifique amplifiée par les Lumières le recul du philosophe. Il s’insurge contre l’étroitesse scolaire, sociologique, politique et technocratique de la « vision scientifique, abstraite, utilitaire, quantitative, vision d’ingénieur ». Il réhabilite « l’altération », c’est-à-dire « le mûrissement des fruits, le vieillissement des vins, la lente apparition de la sagesse » p.283. C’est qu’être « sage » ne signifie pas être bon élève sans histoire à l’école ! Mais « un savoir vivant, presque biologique, une maturation heureuse, un accès réussi à l’épanouissement du corps et de l’esprit » p.290.

Ce pourquoi il regrette l’éducation ancienne de maître à disciple, éducation totale où les pulsions sont utilisées pour le vouloir, les passions domptées pour la sociabilité, et la raison épanouie par les disciplines abstraites comme par les expériences vécues, accumulées. « La révolution commencée par les hommes des Lumières au XVIIIe siècle paraît complète. L’affectivité, les liens de personne à personne, voire l’érotisme, ne risquent plus de polluer l’atmosphère aseptisée de l’école. L’éducation lavée de toute trace d’initiation n’est plus que la dispensatrice d’un savoir utile et rentable. Déjà les ordinateurs remplacent les maîtres » p.65. Évidemment l’évocation de « l’érotisme », très années 1970, choque aujourd’hui les petits esprits, prompts à voir le stupre dans l’œil de tout voisin. Mais, dans l’esprit de l’auteur, il ne s’agit pas d’attoucher mais de toucher, pas de sexualiser mais d’aimer – ce qui est un peu différent. L’éros est « l’ensemble des pulsions de vie dans la théorie freudienne » (Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, p.100), n’en déplaise aux moralistes ignorants qui se croient intellos…

  • C’est ainsi que sa méfiance envers les « spécialistes » et les « scientifiques » s’enracine dans une expérience personnelle, vers 4 ans : l’arrachage des amygdales selon l’hygiénisme d’époque.
  • C’est ainsi que son amour pour l’Allemagne est née de ses excursions enfant « sur ces lacs métalliques enchâssés dans des entonnoirs de sapins, sur ces sommets arrondis où les hautes herbes ondulent à l’infini, sous les voûtes de ces cathédrales forestières, [où] le vent a une odeur et une voix que je reconnais dès mon arrivée et qui ne ressemble à rien d’autre » p.74.
  • C’est ainsi que son amour de la littérature est né de rencontres dès l’enfance. « J’ai commencé à lire Giono à douze ans. Pendant des années ce fut mon dieu » p.151. Plus tard, il a été élève de Gaston Bachelard. « Grand éveilleur de vocation, provocateur d’esprit, il s’était lui-même assis entre science et philosophie comme entre deux chaises, et son esprit sarcastique et antisystématique l’apparentait plus à Socrate et à Diogène qu’à Platon ou Aristote » p.154.
  • C’est ainsi que son esprit critique envers la philosophie naît de ses rencontres avec ses condisciples Gilles Deleuze et Roger Nimier. Avec eux, l’auteur est ébloui, à l’automne 1943, par L’Être et le Néant d’un certain Jean-Paul Sartre. « L’œuvre était massive, hirsute, débordante d’une force irrésistible, pleine de subtilités exquises, encyclopédique, superbement technique, traversée de bout en bout par une intuition d’une simplicité diamantine » p.159. Voilà le nouveau héros. Sauf que le 28 octobre 1945, Sartre avoue à la foule de ses admirateurs que… l’existentialisme est un humanisme. Patatras ! « Nous étions atterrés. Ainsi notre maître ramassait dans la poubelle où nous l’avions enfouie cette ganache éculée, puant la sueur et la vie intérieure, l’Humanisme… » p.160. Sartre deviendra marxiste, puis castriste, maoïste, puis gâteux. Il ne voulait pas se détacher des masses par « peur lancinante de glisser dans ce qu’il considère comme le camp des ‘salauds’ » p.162.

Pour Michel Tournier, nul ne peut devenir « sage » aujourd’hui sans se mettre hors du monde. « Nous vivons le terrorisme d’un savoir abstrait, mi-expérimental, mi-mathématique, et de règles de vie formelles définies par la morale. Tout cela, qui sent la caserne, peut à la rigueur faire une existence, certainement pas une vie » p.283.

Ainsi de Robinson solitaire sur son île, qui reconstitue la technique et la morale de l’Angleterre puritaine, allant jusqu’à domestiquer le nègre Vendredi… « Oui, nous vivons enfermés dans une cage de verre. Cela s’appelle retenue, froideur, quant-à-soi. Dès son plus jeune âge, l’enfant est sévèrement dressé à ne pas parler à des inconnus, à s’entourer d’un halo de méfiance, à réduire ses contacts humains au strict minimum. Sur ce dressage antihumain se greffe l’obsession anticharnelle qui tient lieu de morale à notre société. Le puritanisme avec ses deux filles – maudites mais inévitables, Prostitution et Pornographie – s’entend à parfaire notre isolement » p.223. C’est tout l’inverse « dans les pays dits sous-développés. Sous-développés vraiment ? A coup sûr pas sous l’angle des relations interhumaines. Dans ces pays, rarement un sourire adressé à une inconnue reste sans réponse » p.222.

Je le sais personnellement, je l’ai vécu maintes fois hors des pays occidentaux. Ce contraste entre l’abstrait du savoir et la sécheresse méfiante des relations humaines fait sans doute beaucoup pour isoler et déraciner chez nous les populations issues de l’immigration. Venues de pays plus communautaires et chaleureux, ils se sentent exclus, méprisés – alors qu’il s’agit des relations normales de la mentalité bourgeoise puritaine en France. Ils fantasment donc une communauté universelle où ils seraient reconnus, accueillis. Et ces monstres froids dominants qui les laissent dans leur misère affective plus encore qu’économique, ils veulent les massacrer. Sans les laisser faire, nous pouvons les comprendre.

D’où la genèse des Météores, qui met en scène deux vrais jumeaux, amis d’origine, amants parfaits, œuf humain dans le monde. Michel Tournier cite intégralement la lettre de jumeaux réels après lecture de son livre. La réalité dépasse sa fiction : « s’aimer soi-même dans le visage-miroir de l’autre est sans doute le secret de l’attrait sensuel de l’inceste qui est si fort et si refoulé » p.256.

Le but de l’écrivain est de renouveler les mythes pour qu’ils restent vivants et ne se transforment pas en allégories. Michel Tournier cherche l’absolu dans l’instant, comme les sages orientaux. Ce pourquoi il est heureux même dans une foule grise de métro : il suffit d’un visage lumineux. « Considérer chaque visage et chaque arbre sans référence à autre chose, comme existant seul au monde, comme indispensable et ne servant à rien » p.298. Chaque être est « un génie », puisqu’il est unique. C’est à l’écrivain de le voir, de le montrer en ses œuvres, de le célébrer pour tous.

Parfois un brin bavard mais toujours intéressant, sous un titre bizarre mais qui suscite la curiosité, Michel Tournier nous livre ici ce qui le meut dans l’écriture – un livre indispensable pour comprendre ses œuvres majeures.

Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977, Folio 1979, 315 pages, €8.20

Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Michel Tournier, Le coq de bruyère

michel tournier le coq de bruyere

Quinze contes pour enfant ou adulte, racontés à la façon Tournier inimitable, fois badine et grave. Guillerettes ou grinçantes, ces histoires toujours un tantinet freudiennes parlent des hommes et des femmes, des petits et des grands, de l’initiation à la puberté et de l’âge de l’amour, du fétichisme et de l’âge qui vient.

La fugue du petit Poucet sonne délicieusement années 1970 avec ce hippie à grandes bottes devenu doux ogre père d’une huitaine de petites filles, lesquelles emportent le petit Pierre évadé de son immeuble parisien de béton armé. Car il aime la nature, le petit Pierre Poucet, il ne veut pas habiter en pleine solitude au sommet d’une tour avec ascenseur automatique, vitres vissées et air conditionné. La modernité le révulse. La nature, ce sont les arbres et les petites filles aussi douce que les trois lapins qu’il a élevés. Filles qui jettent toutes leurs vêtements par-dessus les moulins le soir venu pour dormir ensemble à même le lit, entraînant le petit garçon qui en est chatouillé. Mais voilà, cela ne plaît pas au père Poucet ni à la police. La société est contre la nature, même contre-nature disait-on dans les années 1970.

Amandine est une autre fillette, elle aussi solitaire ; elle aborde l’âge où l’être humain se modifie, vers dix ans. Elle explore l’inconnu. Justement, ce jardin voisin entouré de hauts murs l’attire, parce que sa chatte s’y est perdue. La voilà prête à oser explorer cet univers pour y trouver sa chatte. Ce qu’elle réussit, au bout d’un labyrinthe où « un jeune garçon tout nu avec des ailes dans le dos » p.45 trône sur un piédestal de pierre, un arc à ses pieds, prêt à s’envoler. Lorsqu’elle revient dans son milieu, elle saigne. Ce conte initiatique, qui fit un brin « scandale » chez les prudes du journal Le Monde (catho « de gauche »…) a d’abord été publié en album pour enfant… Il n’est plus disponible, évidemment, tant la chatte sonne furieusement sexuel – même s’il s’agit de l’animal à soyeuse fourrure.

michel tournier amandine ou les deux jardins

Le nain rouge est plutôt sadique, revanche d’un aigri qui veut dominer ceux qui le dominent. Les suaires de Véronique disent combien la photo est ogresse, capturant les corps jusqu’à n’en rien laisser… Tristan Vox met en scène la voix à la radio, qui fait fantasmer, alors que l’être derrière le micro est un petit-bourgeois casanier. Le fétichiste ne peut aimer que les dessous féminins encore chauds, absolument pas la nudité. L’aire du Muguet fait entrer le printemps sur l’autoroute, une autre résistance à la modernité tellement années 60…

Et puis Le coq de bruyère : La nouvelle qui donne son titre au recueil est placée presque en dernier, on ne sait pourquoi, peut-être parce que le premier conte se passe juste après la Genèse et que le dernier sombre dans la folie. Le fameux « coq » est un fringuant sexagénaire de province, colonel à particule, qui aime lever les jeunettes pour vigoureusement les besogner. Il va à la chasse aux filles comme aux coqs de bruyère, « le premier jour je le lève, le deuxième jour je le fatigue, le troisième jour je le tire » p.207. C’est élégant mais n’a pas l’heur de plaire à sa baronne Eugénie d’épouse, élevée au couvent et emmêlée de prêtres. Je vous laisse deviner la fin.

Mais l’on découvre en ce conte grivois l’attrait de Cécile Aubry aux yeux de l’auteur. Il est vrai que l’égérie télé des années 60, mère du vif et vigoureux Mehdi qui joua si bien Sébastien, a un air de garçon. En ces années pré-68, elle pouvait plaire tant au fils du Pacha de Marrakech, qui lui fit son sensuel enfant acteur, qu’à l’écrivain Michel Tournier, peu enclin aux minauderies et aux falbalas des têtes de linotte de son époque. « Cécile Aubry… Hé, hé ! Un peu petite certes, la tête un peu grosse pour le corps, le visage boudeur du genre pékinois. Mais tout de même, tout de même, quel joli brin de petite fille… ! » p.221.

cecile aubry

Il y a de l’allégresse en ces humanités, dit le conteur. Père Noël, Robinson, petit Poucet, Abel et Caïn, l’auteur agite les mythes et les rend inactuels. Ce que notre époque de petit-bourgeois illettrés trop sérieux a perdue. L’auteur n’est plus mais sa manière lui survit : la vie, justement, est un magasin de friandises, même si l’on est malheureux parfois. Il suffit de la prendre du bon côté et de se laisser guider par le printemps.

Michel Tournier, Le coq de bruyère, 1978, Folio 1980, 343 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï

michel tournier le tabor et le sinai
Sur ce choc des métaphores bibliques s’ouvre une suite de 25 texticules sur des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui, plus ou moins inconnus, dont quatre réflexions finales sur la photographie. L’auteur racole en ce « livre » les textes épars publiés ici ou là, sur commande ou par amusement. De nos jours il en aurait fait un blog. Au temps de Mitterrand, l’outil n’existait pas. Disons que ces textes sont mieux écrits que sur les blogs, mais aussi légers et personnels, sans autre intérêt que de cerner l’auteur un peu plus, si l’on s’y intéresse.

Vous lirez Kandinsky et Mac Avoy ou Yves Klein – mais aussi Fred Deux, Yves Levêque ou Igael Tumarkin. Le lecteur curieux trouvera nombre d’artistes à découvrir, plus ou moins séduisants selon ses envies. Michel Tournier a ce talent d’être toujours optimiste – ou peut-être n’écrit-il que sur ce sur quoi il trouve un quelconque attrait. Le style, toujours…

Huit pages sont consacrées à Pierre Joubert (1901-2002), illustrateur pour la jeunesse catholique de gauche qui a eu huit enfants, dont Michel Tournier, qui a grandi avec ses œuvres, fait « un maître de l’esthétique moderne » p.71. Son époque d’avant-guerre étalait sa laideur physique et vestimentaire sans complexe – cela faisait austère donc sérieux et bourgeois. Selon l’auteur, la jeunesse des Gi’s américains à la fin de l’autre guerre et l’arrivée en avion d’un Charles Lindbergh de 25 ans en 1927 « imposa définitivement le type du héros juvénile » p.74. Entre-deux guerre, les Jungvolk allemands et les scouts français laissaient « s’épanouir une esthétique de l’adolescent », des ados ardents et directs, sensuels et aventuriers. La jeunesse était née comme âge de la vie, non vouée à travailler dès la puberté, donc sans assurer les rôles sociaux convenus du mâle et de la ménagère.

Ado scout pierre joubert

Le culte de la nature et celui du bon sauvage mêlaient Rousseau et Kipling dans une proto-écologie en actes qui valorise l’élan plus que la maturité, « l’enfant non comme un adulte imparfait, mais comme un être achevé » p.77, éternel présent porteur éternel d’avenir. Michel Tournier, en découvrant une essence de type platonicien dans « le scout » de 10 à 14 ans, explique peut-être pourquoi la prêtrise catholique célibataire a été tentée plus que d’autres par la pédophilie. « L’adolescent joubertien est éternel et inaltérable » : un « enfant adulte » p.78, un ange directement créé par Dieu comme troisième sexe. Le pédophile ne s’intéresse pas à la personnalité en devenir mais au corps présent inaltérable ; il ne voit pas en l’enfant ou le prime adolescent une personne mais un archétype. Ce pourquoi il ne voit plus la différence entre l’être en devenir et l’adulte mais en fait un égal, donc un partenaire sexuel possible. Et comme toute femme est une Vierge pure ou une tentatrice diabolique et tout homme interdit, malgré les corps nus et torturés du Christ ou de saint Sébastien complaisamment étalés dans chaque église au vu des fidèles – le sexe des anges paraît comme innocent… A tort.

Il y a bien des réflexions qui peuvent naître de ces textes courts.

yves klein 1961 hiroshima The Menil collection Houston

« Je ne cherche pas, je trouve », a dit Picasso. Il aurait pu préciser : je trouve en riant, parfaisant ainsi son opposition à l’anti-créateur Pascal, l’homme-qui-cherchait-en-gémissant » p.92. Outre que l’on comprend bien l’aversion viscérale de Michel Tournier envers le catholique tourmenté Pascal, et à l’inverse son amour pour les ogres créateurs tels Picasso et Victor Hugo, ces phrases courtes claquent allègrement. Ce n’est pas le moindre plaisir de la lecture.

S’y dessine, par petites touches, une philosophie de la création qui choisit la couleur contre le dessin (p.99), la main gauche contre la main droite, l’expérience sensible contre la ratiocination abstraite, les Présocratiques contre Socrate (p.101).

sarthou le soleil joue sur l etang

Avec cette fulgurance à propos du portrait : « Quand l’humain est sacrifié à l’éternel, on voit se dresser les figures hiératiques et impersonnelles de l’art égyptien. Dans la caricature au contraire, c’est la part divine du portrait qui est oubliée. L’art du portrait tient en fait dans une exigence proprement contradictoire : rejoindre l’universel en approfondissant ce qu’il y a d’unique dans le visage d’un homme ou d’une femme, étroitement situés dans l’espace géographique et les âges de l’histoire » p.114.

Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï – essais sur l’art contemporain, 1988, Folio 1993, 209 pages, €8.20

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Roger Vailland, Les mauvais coups

roger vailland les mauvais coups
On ne lit plus guère Roger Vailland et l’on a tort. Libertin communiste, mort en 1965, il est sans égal pour décortiquer l’amour.

Milan est marié depuis 15 ans à Roberte. Les deux se sont aimés, puis quittés, puis repris, jalousés. Ils ont tué passivement à cause de leur attachement, puis la passion s’est apaisée pour laisser place à une sorte de camaraderie faite de rivalités et de peurs réciproques. La quarantaine venue, le bilan est lourd… Ne pas transformer l’amour-passion en amour paisible coûte.

Il y a bien la solution des liaisons dangereuses, en séduire une autre sous le regard de l’autre pour aviver le désir ; Milan s’y essai plus ou moins avec Hélène, institutrice-adjointe dans un village paysan de l’Ain où le couple s’est mis au vert pour une année sabbatique. Mais la fièvre persiste : alcool fort, cigarettes, chasse dans la campagne, jeu au casino – tout est bon pour s’étourdir, ne plus penser à « la Bête ».

Car « la vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine », avoue Roberte. « Elle est plus ou moins gloutonne selon les natures (…) Tant qu’elle n’est pas repue, elle griffe, elle mord, elle me déchire et me voilà jetée dans les rues et sur les routes, les narines ouvertes, le cœur battant et le ventre brûlant » (chap.VI). Pour Milan, « c’est l’occasion. Deux êtres qui ne se plaisent pas se prennent si l’occasion fait qu’ils se trouvent ensemble et sans témoin, dans un instant où l’un ou l’autre ont besoin d’amour » (chap. VI).

L’amour, c’est le désir, l’imagination, l’assouvissement sexuel, le plaisir d’être deux, la camaraderie d’égaux. L’amour est un mot-valise que les naïfs croient tout contenir alors qu’il est déjà difficile d’en accepter une seule composante. Celles et ceux qui veulent tout, en fusionnel, se trompent. On ne peut avoir du désir, du plaisir et de l’accord en commun tout le temps. De ce manque surgit parfois la haine, qui est amour inversé, ou la haine de soi, qui conduit à se supprimer.

Ainsi de Milan et de Roberte, qui initient Hélène, âme pure de vingt ans. Le premier aux arcanes de l’amour complexe, la seconde à la séduction du maquillage et du vêtement. Pour se rendre mutuellement jaloux et raviver leurs imaginations, donc leur désir, et peut-être reconstituer la camaraderie. Mais ce n’est pas si simple.

Milan aime la campagne au matin, pas Roberte qui boit trop et a du mal à émerger. « Déjà la Prairie est nue, fraîche comme après la pluie, heureuse et détendue avec ses grandes mares sans rides où se reflètent les petits nuages roses de l’orient. – J’aime cela, dit Milan. C’est comme une fille qui se déshabille » (chap. I).

Milan aime maîtriser la passion, Roberte y succombe et ne peut s’en désengluer, « c’est Vénus tout entière à sa proie attache » (chap. VIII). Sa fin dans un étang boueux est révélatrice, ses pulsions l’ont emporté. À l’inverse, Milan : « Moi, je place au-dessus de tout cette possession de soi que Descartes appelle vertu et dont l’autre nom est liberté » (chap. IV). Son exemple est Stendhal : « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Senseverina, ce n’est pas l’abandon qui soumet à l’amour mais la force de caractère qui permet de l’assouvir, c’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur, et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire » (chap. VIII). On ne peut connaître le bonheur que dans la maîtrise, l’esclavage des pulsions ou de la passion rend toujours malheureux.

Mais qui évoque encore « le caractère » ? Depuis l’hédonisme post-68, toute volonté est proscrite au profit de la circonstance, toute force au profit du courant, tout appétit au profit de l’abandon, toute camaraderie au profit du fusionnel. L’attrait pour les vampires et les loups-garous, chez les adolescentes américaines, en sont le symptôme le plus évident ; la mode du bi et du gai, chez les garçons, sont un autre symptôme. On veut être pareil, fusionner, pas être soi-même, en égaux.

Ce pourquoi relire Roger Vailland fait du bien. Sorti de la guerre qui forgeait les caractères malgré soi, l’auteur se voulait maître de lui, dompteur des passions. C’est bien plus fort que l’eau de rose de la littérature actuelle.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Les Cahiers rouges, Grasset 2011, 168 pages, €7.95
e-book format Kindle, €5.99
film DVD Les mauvais coups de François Leterrier, 1961, avec Simone Signoret et Réginald Kernan, noir et blanc Pathé 2006, €12.90

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

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Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Michel Tournier, Le médianoche amoureux

michel tournier le medianoche amoureux
Anecdotes, historiettes, contes, récits plus ou moins vécus, ce recueil disparate vise à faire exister Michel Tournier chez les lecteurs après le succès de ses grands romans. Car l’écrivain a peine à se renouveler et s’atteler à un nouveau travail lui prend toujours du temps. Il était de la même génération que Mitterrand, effaré comme lui par l’accélération du monde via la technique, et exigeant pour tout de « donner du temps au temps ».

Il ne s’agit guère de « nouvelles » car tout n’est pas inventé, mais plutôt de tranches de vies qui auraient pu être et qui n’ont pas été, ou qui ont été mais pas aussi accomplies. Comme toujours chez les écrivains, il faut bien distinguer la fiction qui est littérature de la réalité qui est récit. Michel Tournier mêle les deux dans ces courts textes, certains déjà publiés en revues, voire carrément publicitaires (La légende des parfums).

C’est pourquoi certains lecteurs risquent de pousser de hauts cris (vierges et effarouchés) devant la connivence du vieil écrivain (en 1989 il a déjà 65 ans) avec l’hédonisme sexuel post-68. Toute la gent intello de gauche était pour l’amour libre, enfants compris. Mais comme la liberté n’est pas la licence, les années post-Mitterrand ont vu remettre en cause cette violation de la nature entre adultes impérieux et âmes immatures. Les ébats décrits avec Hatem, garçon berbère de 12 ans envoyé par son père dans le lit de celui qui dit « je » dans Aventures africaines, suivant ceux avec Abdallah à peu près du même âge à Chechaouen, sont probablement plus fantasmés que réalisés, l’auteur n’étant pas de ceux qui prennent des risques. Le « stupide fanatisme antisexuel de notre société occidentale », s’il existe bel et bien, ne peut absolument pas (et j’insiste, après l’avoir déjà écrit et réécrit) justifier la prostitution d’êtres jeunes. On ne répète jamais assez pour ceux qui n’écoutent pas – tout prof le sait bien.

Mais les vierges effarouchées par « la pédophilie » en soi accusent volontiers la littérature dans l’œil du voisin plutôt que la poutre des mariages réels des fillettes dès 9 ans dans les pays musulmans… parce qu’ils sont musulmans et que tout musulman est a priori « une victime », un « exploité colonial », donc que tout ce qu’il fait est « bien » a priori, c’est « sa différence ». Cherchez l’inconséquence, sinon le ridicule !

Cette histoire ne fait cependant que six pages dans l’ensemble des trois-cents : qu’elle ne vous décourage donc pas de poursuivre si vous vous sentez « choqué ». Le reste est varié et fantaisiste, se lisant facilement à la manière des contes ou des histoires entre convives dans la soirée. Médianoche est d’ailleurs un mot espagnol qui signifie le repas pris vers minuit, alors que la chaleur est tombée et que le vin et la bonne chère détendent les langues. Comme on parle, cette littérature du fragment est sans prétention et se lit agréablement. Le lecteur passe une bonne soirée.

L’auteur se fait volontiers mousse, joueur de polo, chercheur de champignons, amant de Thérèse, enfant perdu de dix ans prenant sa maitresse au sens propre, auteur de polar, fabuliste prolongeant Victor Hugo, conteur des mille et une nuits…

Mauvais écolier en son enfance car hypernerveux, mais issu d’une fratrie de quatre avec de nombreux neveux et nièces, il s’intéresse à l’enseignement. Il fait dire à un vieux professeur chahuté : « Je crois qu’un maître n’a qu’une chance de se faire accepter et de tenir debout face à vingt ou trente garçons et filles de quatorze à dix-sept ans, c’est en participant d’une certaine façon à l’espèce d’ébriété érotique qui caractérise cet âge » p.91. Ce n’est pas si mal vu, même si la crête est étroite entre la complicité hormonale et le flirt provocateur. Il n’est pas simple d’être prof car, contrairement à ce qu’affirme l’administration, ce n’est pas par la raison qu’on transmet mais par tout son être. Boris Cyrulnik, 27 ans plus tard, dit la même chose

« A côté de l’intelligence – et comme en concurrence avec elle – existent des forces, des pulsions, des fantasmes qui échappent à son contrôle, et même s’assurent son contrôle », dit-il dans une autre historiette sur la « connerie » (p.146).

Ce pourquoi, expose-t-il dans une troisième histoire (p.174), « l’aboutissement normal de l’enseignement moderne, c’est l’ordinateur (…) l’enseignant-robot dépourvu de toute trace d’affectivité et donc infiniment patient et objectif, prenant en compte toutes les particularités de l’élève unique placé en face de lui, ses lacunes comme ses aptitudes, et lui distillant à un rythme approprié les informations du programme ». Il va sans dire que ce scientisme fantasmé ne saurait être un véritable enseignement. L’auteur le dénonce avec raison, même si la Technocratie enseignante ne jure, aujourd’hui encore, que par « les moyens », rêvant de MOOC à distance et d’une tablette doudou pour chacun dès la maternelle !

Il est bon que la littérature nous mette en garde contre ces excès inhumains, et replace l’affectivité à sa juste place dans les relations entre maîtres et élèves. Sans aller trop loin, mais le monde idéal n’existe pas et c’est justement le rôle des écrivains de montrer les ombres et la lumière. « Lucie (…) ne jouait pas le jeu scolaire. Trop complice avec les filles, trop mère avec les petits, trop femme avec les grands » p.180.

Par petites touches, toute une philosophie de l’humain, de l’humanisme, de l’humanité. Pas un grand livre mais un plaisir de lire.

Michel Tournier, Le médianoche amoureux, 1989, Folio 1991, 308 pages, €8.20
e-book format Kindle, €7.99
Les oeuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Baudruche quinquennale

Les cinq années que François Hollande aura passées à la tête de l’État ne resteront pas dans les annales comme celles qui auront marqué l’histoire. Giscard – et même Sarkozy – avaient mieux réussi. C’est que cinq ans, c’est très court quand on n’est pas préparé ; et très long quand on n’a pas de base électorale pour appliquer son programme. Ajoutez à ces conditions un caractère pusillanime, hésitant à décider, adepte du billard à trois bandes, et vous aurez le schéma d’échec d’un quinquennat présidentiel.

Le président est comme un dirigeable monté très haut avec des promesses inconsidérées, et qui n’a cessé depuis l’origine de perdre de la hauteur. La grenouille Hollande voulait se faire plus grosse que le bœuf Sarkozy, mais il a été trop gonflé pour entreprendre et pas été assez gonflé pour éclater. Toujours dans l’entre-deux, trop peu, trop tard, maladroit comme il est peu.

Qui ne se souvient du « Moi, président… ». On allait voir ce qu’on allait voir, sur la morale, la « gouvernance », le déficit, l’Europe.

On a vu – très vite – la morale s’écrouler, les Cahuzac, Morelle, Augier, Thévenoud, Lauvergeon, Sales et j’en passe minant et sapant tous les discours de la com’ par des actes tout bêtes, tout simples, sans aucune morale.

La « gouvernance » est restée plus technocratique encore que sous le gouvernement précédent, les énarques étant revenus en force, ignorants du pouvoir après dix longues années à s’opposer à tout et pour rien, sans aucun projet préparé, adorant comploter en petits comités et livrer tout ficelé le rôti à voter. Notre-Dame des Landes n’est toujours pas aéroport, le droit du travail toujours pas modifié, l’entreprise toujours vilipendée et pas encouragée, les chômeurs toujours plus nombreux malgré le maquillage des « contrats aidés », seuls les gais et lesbiens sont heureux : ils peuvent enfin se marier !

Malgré des milliards d’impôts en plus, pris sur les ménages et les entreprises, le déficit ne s’est pas réduit. Tout au plus se félicite-t-on d’avoir « inversé la courbe de la hausse » en affichant 3.5% du PIB contre 3.8% « prévus » ! Les fonctionnaires sont toujours plus nombreux – surtout là où ils sont le moins productifs, dans les collectivités territoriales (multipliées !) et les agences autonomes. Les militaires sursollicités un peu partout – et en France même avec l’opération Sentinelle – 13 opérations extérieures au Kosovo, en Bosnie, au Mali, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, en Guinée, au large de la Somalie, au Liban, en Afghanistan, en Irak et en Syrie, en Libye… 6.9 milliards d’euros pour l’ensemble des « actions extérieures » de l’État pour 2016. Elles ne sont pas toutes armées, mais celles qui le sont coûtent le plus !

Seul le Mali peut être considéré comme un succès, malgré le trop lent progrès politique du pays, assuré de la protection française, qui reste réticent aux compromis internes. Le train de vie de l’État continue d’être aussi indécent qu’avant « Moi, président… » : 39 ministres dont 20 secrétaires d’État, soit deux fois plus qu’en Allemagne ! A 17 millions d’euros le coût 2012 d’un ministre, calculé par le député René Dosière, cela fait plus de 300 millions pour pas grand chose : la France serait-elle par hasard mieux gouvernée que l’Allemagne ? 113 millions d’euros par an pour l’Élysée contre 36 millions pour la Chancellerie…

L’Europe devait connaître un « grand » tournant (tout est enflure dans sa campagne). On n’a rien tourné du tout, et surtout pas autour du pot, le traité négocié sous Sarkozy étant signé tel quel – contre de vagues promesses sociales (réponse de la bergère agissante au berger promettant). Schengen a éclaté, l’anti-terrorisme reste perso, l’euro se tient mal, l’anti-européisme primaire a explosé. Hollande a été inconsistant, inconstant, inexistant. Les politiciens français à Bruxelles considèrent cela comme un exil, n’y vont que les nuls, contraints et forcés, « recasés » là en attente. La France n’occupe que 8.5% des postes d’influence du Parlement européen contre 16.1% pour l’Allemagne, 10.3% pour l’Italie et même 9.3% pour les Anglais qui veulent s’en aller ! Il n’y avait que 9 coordinateurs français lors de la législature 2009-2014 contre 21 britanniques.

Il a reculé sur la révision constitutionnelle, il reculera sur la loi El Khomri (« Arrêtons El Khonneri(es) brandisssent certains lycéens). Rien de plus dangereux que de lâcher sur un bout, les fauves se précipitent à la curée. Gageons que les derniers mois de son quinquennat seront impuissants, à tenter sans réussir, à monter contre lui son camp de bras cassés, à se débattre en campagne. « Pour la 1ère fois du quinquennat Hollande, signe d’un divorce symbolique et emblématique des fractures actuelles au sein de la gauche, la popularité des deux figures de l’exécutif passe sous la barre des 50% auprès des sympathisants de la gauche« , dit même l’organisme de sondages BVA.

politiciens francais

Pourtant, François Hollande pouvait beaucoup. S’il avait moins démagogiquement promis, s’il avait pris de la hauteur, il aurait quand même été élu tant les Français en avaient assez de son prédécesseur. Sarkozy était bien parti, il a mal fini. Hollande n’est même pas parti…

Il a cru manœuvrer la gauche de la gauche – et la gauche à gauche de la gauche – comme Mitterrand (son modèle) l’avait fait pour les communistes. Mais on ne gère pas un pays comme un parti, ni le Parlement comme un congrès socialiste. Et Hollande n’a rien de Mitterrand, ni la culture, ni la profondeur historique, ni la subtilité politique, ni l’expérience de ministre, ni l’entourage varié. Le président n’a pas présidé, il n’a jamais trouvé ses bonnes mensurations dans l’uniforme présidentiel qui lui va comme un sac.

Il aurait pu opérer la rupture, après l’hyper-présidence Sarkozy, en appelant à l’ouverture (comme Sarkozy l’avait inauguré avec Kouchner et Besson mais sans aller jusqu’au bout). Or il a refusé Bayrou qui lui tendait la main, rejetant le centre vers la droite, et la droite vers l’extrême-droite. S’il a nommé Macron, le plus populaire (et le plus jeune) de ses ministres, c’est comme « bouffon du roy », trublion apte à dire tout haut ce qu’on pense tout bas sans oser le dire, aussitôt démenti, aussitôt « tempéré ». Emmanuel Macron et son « franc-parler » soigneusement mesuré sert à la dialectique de la com’ présidentielle : il crée de la divergence pour mieux faire converger. Le président a beau jeu alors de dire « mais non, je ne propose pas d’aller aussi loin » – mais le message est passé. Cette pseudo sagesse laisse voir trop sa grosse ficelle.

Jusqu’à la rue qui fait reculer, car la rue est composée de petites têtes et grandes gueules : syndicats idéologiques si peu représentatifs (8%) de la population active (dont 80% de fonctionnaires qui n’ont rien à f…aire de l’entreprise ni de la précarité), associations lycéennes et étudiantes aussi vides et peu représentatives que dans la surenchère, tant ses dirigeants veulent se poser pour entrer ensuite en politique à gauche.

Or « la gauche » est crevée.

Écartelée entre l’essence immuable de la gauche platonicienne qui n’a rien changé depuis Hugo et Zola, et une « social-démocratie » qui ne peut pas exister en France, faute de syndicats populaires. Faire « la synthèse » entre socialisme et libéralisme ne passe pas : Hollande a trop promis durant sa campagne, a trop été dans la surenchère gauchiste (« mon ennemi la finance ») pour que ses pâles réalisations ne lui aliènent pas son électorat.

Fermé au centre, fermé à gauche, le voilà réduit à 16% en cas de premier tour d’une présidentielle. Peut-on encore régner avec 16% de confiants ?

Le suivant (ou la suivante) au poste de 8ème président de la Ve République aura à réparer les erreurs, à gouverner autrement.

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Premier avril

Une note un 1er avril ? Ce ne serait pas sérieux, aussi nous en abstiendrions-nous si nous étions sujet à la croyance. Mais ce n’est pas le cas, donc publions !

D’où vient donc cette blague du 1er avril ? De l’adoption du calendrier grégorien, pardi !

avril premier

Jusqu’à Henri III, le nouvel an se fêtait le 25 mars, au moment où le printemps faisait renaître la terre. Mais l’Église, comme tous les pouvoirs à prétention totalitaire, voyait d’un mauvais œil cette référence charnelle et trop matérielle. La date anniversaire de la naissance du Christ valait bien mieux !

Et comme les astronomes avaient trouvé une dérive calendaire dans le décompte astral des ans, le prétexte fut tout trouvé. Le pape Grégoire XIII décida du calendrier grégorien qui porte son nom. Il n’y a que la Russie – orthodoxe – qui refusa le nouveau calendrier jusqu’en 1917 : ce pourquoi plusieurs dates manquent à l’histoire soviétique…

La France, en bonne Fille aînée de l’Église toujours zélée, l’appliqua en 1582 : le 9 décembre fut suivi dès le lendemain par le 20 décembre ! Il y a donc des jours qui manquent aussi à l’histoire de France, mais cela nous paraît moins grave car trop loin.

Évidemment, routiniers et conservateurs comme ils le sont encore, les Français répugnèrent à changer. Ils ont célébré durant des décennies le « nouvel an » à l’ancienne mode, qui commençait le 1er avril.

Et c’est pour se moquer de ces archaïques que les facétieux du temps leur envoyaient des cadeaux illusoires et des invitations fictives, ce jour du 1er avril, ex-premier jour du premier mois d’une année.

Le terme « poisson » vient de la constellation, que le soleil quittait à ce moment-là, mais aussi de la proximité de Pâques et de la référence au christianisme dont il était le signe romain. Une allusion à la bulle papale aussi comminatoire qu’un oukase stalinien ou qu’une fatwa islamique. Ce n’est pas pour rien que le 1er avril est surnommé aux États-Unis « le jour des fous ».

Il est vrai que les Anglais vénéraient déjà le lièvre de mars, dont Alice s’éberlue dans son pays des merveilles. À moins que le lièvre n’ait, comme en Grèce ancienne, une connotation freudienne : lui la destinait aux petites filles… mais les Grecs en faisaient offrande aux jeunes garçons. Tous célébraient le sexe, qui reprend vigueur avec le printemps ! Comme quoi, au 1er avril, tout recommence.

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Charles Juliet, Lambeaux

charles juliet lambeaux
Charles Juliet, né paysan de l’Ain en 1934, a déjà conté ses aventures sexuelles à 14 ans avec la femme du Chef, dans L’année de l’éveil, un beau récit pudique de ce bouleversement adolescent. Il revient sur son identité dans ce livre qui n’est pas intitulé « récit », ni « roman » parce qu’il mêle les deux. Il a eu deux mères en son enfance et deux initiatrices en son adolescence.

Sa mère biologique, il ne l’a pas connue. Après quatre grossesses successives, dont les deux dernières à quelques mois d’intervalle, la paysanne dure aux travaux, « l’esseulée et la vaillante » (p.149), a tenté de se suicider. Elle a été internée, ce qui veut dire, en ces années d’avant-guerre, le mouroir-prison d’où l’on ne sort jamais. Elle aurait pu sortir, un docteur l’ayant reconnue apte, si la guerre de 40 n’était survenue et, avec elle, l’abandon. Ni les Français, ni les Allemands ne se préoccupaient des « dingues », et nombreux sont ceux qui sont morts de faim. Dont la mère de l’auteur.

Quant au père, c’était un cavaleur, toujours sur les routes pour son travail et ne rentrant que pour baiser. La fratrie de quatre a été éclatée entre familles d’accueil – et c’est à l’âge de quelques mois que le bébé Charles connaît sa seconde mère, « l’étouffée et la valeureuse », la « toute-donnée » (p.149) dont il est le seul garçon. Il s’y attache intensément, tant on dit que les bébés séparés de leur vraie mère ne peuvent se construire dans l’obscurité de la petite enfance. On l’appelle Jean, son père biologique n’ayant même pas donné son vrai prénom à la famille… (p.92)

Les deux initiatrices sont l’armée via les enfants de troupe, dans lesquels l’auteur entre dès 11 ou 12 ans, et la femme de son Chef de section. Il est formé durement à l’art militaire mais cette discipline dompte les émotions trop fortes qui ressurgissent des profondeurs. Lorsqu’elles le submergent, il ne peut même pas écrire une simple lettre. Il s’intéresse pourtant aux livres, dévorant tout en autodidacte comme sa mère biologique avant lui, première du canton à l’issue de l’école primaire.

Son Chef le prend en affection, admirant sa pugnacité à la boxe. Il l’invite chez lui. Sa femme s’ennuyant séduit le prime adolescent et baise avec lui à tout moment propice. Le danger d’être surpris augmente l’érotisme de cette initiation brûlante. Loin d’en être « traumatisé » (comme les ingénues vierges-jusqu’au-mariage le croient trop volontiers aujourd’hui), le jeune Charles en est revigoré : quelqu’un l’aime, tient à lui, le fait avancer vers la maturité.

Dans ce court récit qu’il entreprend tard (1983) et a du mal à finir (1995), l’auteur surmonte ses chocs d’enfance. Il parvient à les mettre en mots, à reconstituer l’existence de cette mère qu’il n’a pas eu le temps de connaître, à dire son amour pour celle qui lui a succédé. Après avoir tenté quelques années de service de santé pour soigner les gens, il a voulu devenir écrivain et sa femme du moment l’y a aidé. L’écriture l’a fait sortir de ses névroses et lui a permis d’émerger à la vie, riche d’une expérience intime surmontée. Il écrit sec, pur, les mots sont rares et simples, les phrases sans cesse retenues, maîtrisées. On sent une immense émotion derrière ces pages.

Ces lambeaux de vie, contés sur le ton familier du « tu » sont devenues un discret classique, bien loin du clairon des histrions et autres Bellegueule pour bobos.

« La peur. La peur a ravagé ton enfance » p.94 – le pire pour un gamin. Comment la dominer par l’écriture est une leçon utile. « Pour pouvoir édifier du neuf, il te faut au préalable détruire le vieux, faire place nette » p.139. Donner « l’accès à la parole » (p.150) à « ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance » p.151 – à commencer par lui, Charles Juliet. Un bien beau livre.

Charles Juliet, Lambeaux, 1995, Folio 2005, 159 pages, €6.50
e-book format Kindle, €11.49

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Stendhal et la province

Stendhal en ses Voyages en France est immergé dans la province. Il en est issu, il ne l’aime pas, il a en horreur toute sa ” petitesse bourgeoise “. Mais comme la France est essentiellement composée de provinces, il est forcé de composer. Et, parcourant cette France-là, il s’y intéresse, la découvre et la pense – c’est la vertu de voyager. Si les Français sont d’habitude (et faussement) mesurés à l’aune de Paris, tout étranger qui voudrait connaître ” la France ” aurait à passer plusieurs mois dans une ville de province, conseille Stendhal.

Certes, il lui faudra supporter ” l’air bête ” de tout le monde, la tyrannie de l’opinion dans les villages et les petites villes, la prétention de ceux qui ne connaissent rien d’autre que ce qui les entoure. ” Le signe caractéristique du provincial, c’est que tout ce qui a l’honneur de lui appartenir prend un caractère d’excellence “ (Saint-Malo, juillet 1837, p.320). ” Si le provincial est excessivement timide, c’est qu’il est excessivement prétentieux ; il croit que l’homme qui passe à vingt pas de lui sur la route n’est occupé qu’à le regarder ; et si cet homme rit par hasard, il lui voue une haine éternelle “ (Nivernais, 18 avril 1837, p.19). Cette petitesse de province qu’il raille reste parfois d’actualité, il en est maints exemples.

Le pire est ” l’ennui “, cet incommensurable ennui de province, la vie au ras des mottes, une hibernation à la russe, grisâtre, éternellement hors du coup. Des générations entières semblent s’y emmurer comme en mausolée, végétatives. La vie de province n’est-elle pas un interminable deuil où l’on renonce à tout sans avoir rien connu ni aimé ? Sauf près de la mer : ” La mer par ses hasards guérit le bourgeois des petites villes d’une bonne moitié de ses petitesses ” (Langres, 5 mai 1837, p.51). C’est à peu près ce que dira l’historien Fernand Braudel en opposant une France du large, ouverte sur le monde, à une France des paysans, ancrés dans leur glèbe et heureux que rien ne change.

stendhal memoires d un touriste

C’est pourtant en province qu’est la force de la France, sa profondeur. Stendhal note que c’est dans les villes de province que se rencontre cette jeunesse prête à tout et non contaminée par la fatuité parisienne, par sa révérence pour les ” statuts ” acquis. La jeunesse provinciale de son siècle en veut ; elle est l’avenir industrieux du pays. ” C’est l’antipode de la politesse de Paris, qui doit rappeler avant tout le respect que se porte à elle-même la personne qui vous parle et celui qu’elle exige de vous. Chacun ici, en prenant la parole, songe à satisfaire le sentiment qui l’agite, et pas le moins du monde à se construire un noble caractère dans l’esprit de la personne qui écoute, encore moins à rendre les égards qu’il doit à la position sociale de cette personne. C’est bien ici que M. de Talleyrand dirait : on ne respecte plus rien en France “ (Valence, 11 juin 1837, p.147).

Le Parisien sait tout, a tout vu, et regarde de haut quiconque objecte : ” Le pédantisme des savants de Paris est tout en réticences et en sourires de satisfaction. Ces messieurs vous font comprendre, avec une politesse exquise, qu’une découverte dont vous leur parlez ne peut pas exister, car ils ne l’ont pas expliquée. Ou bien c’est une chose extrêmement ancienne, oubliée et passée de mode, qui a été cent fois expliquée ” p.149. Et Stendhal d’ajouter : ” Ces savants deviennent gobe-mouches et bientôt pédants et académiciens (c’est-à-dire n’osant plus dire la vérité sur rien, de peur d’offenser un collègue) “ p.480.

Il faut faire la part de la torpeur d’époque, après le déchaînement révolutionnaire et l’ambition napoléonienne. Mais Louis XVIII et Charles X venaient de passer et la France d’alors s’éveillait à la modernité technique, industrielle, économique. Tout comme de nos jours après Mitterrand II et Chirac I puis II et Hollande I. ” La bonne compagnie de l’époque actuelle, seul juge légitime de ce que nous imprimons, a une âme de 70 ans ; elle hait l’énergie sous toutes ses formes ” (Bourgogne, 27 avril 1837, p.34).

Il fallait bien sortir de cette torpeur ! Car ” quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit naturel piquant, libertin, frondeur, imprévu, ami de la bravoure et de l’imprudence ! Déjà il ne se voit plus dans la bonne compagnie, et à Paris il s’est réfugié parmi les gamins de la rue. Grand Dieu ! allons-nous devenir des Genevois ? “ Ainsi parlait Stendhal à Fontainebleau le 10 avril 1837 (p.6). Au contraire, ” le grand malheur de l’époque actuelle, c’est la colère et la haine impuissante. Ces tristes sentiments éclipsent la gaieté naturelle au tempérament français. Je demande qu’on se guérisse de la haine, non par pitié pour l’ennemi auquel on pourrait faire du mal, mais bien par pitié pour soi-même. Le soin de notre bonheur nous crie : ” chassez la haine, et surtout la haine impuissante ! “, (Lorient, 7 juillet 1837, p.295). Ne croirait-on pas lire un pamphlet contre la gauche dont le seul programme fut ” l’anti-Sarko ” ? ou contre la droite, dont la seule critique à l’encontre de Hollande fut contre Taubira et son mariage gai ?

Prenez l’exemple de Bordeaux, qui fut rattachée à la France par Charles VII en juin 1451 : ” En s’unissant à la France, Bordeaux tomba dans une monarchie absolue, où le favori décidait despotiquement de tout ; de là ses fréquentes révoltes (…) Il était naturel que Montaigne et Montesquieu naquirent dans ce pays qui, du gouvernement raisonnable, était tombé dans le favoritisme, et s’en irritait d’autant qu’il ne s’avouait pas nettement son cas. Les esprits à Bordeaux n’étaient pas avilis par l’habitude de la servilité “ (Bordeaux, 9 avril 1838, p. 646).

Est-ce ce qu’il faut souhaiter à la gauche comme à la droite pour que la France soit enfin bien gouvernée ? Car le pouvoir trop centralisé engendre la petitesse, l’infantilisme, le ressentiment. Voyez le fonctionnaire, note Stendhal : ” étudiez la vie de cet homme. Vous verrez peut-être qu’abreuvé de mépris, poursuivi par la crainte du coup de bâton ou du coup de poignard, comme un tyran, sans avoir le plaisir de commander comme celui-ci, il ne cesse de songer à la peur qui le ronge qu’au moment où il peut faire souffrir autrui. Alors, pour un instant, il se sent puissant, et le fer acéré de la crainte cesse de lui piquer les reins. Appliquez-lui le remède indiqué par le célèbre Cuvier : ” traitez-le comme un insecte. Cherchez quels sont ses moyens de subsistance, essayez de deviner ses manières de faire l’amour, vous verrez… “ (Lorient, 7 juillet 1837, p. 296).

Ironique, mordant, réaliste, acéré – Stendhal est plus que jamais de notre époque !

Stendhal, Voyages en France, Gallimard Pléiade 1992, 1664 pages, €70.00
Stendhal, Mémoires d’un touriste, Folio 2014, 848 pages, €10.40
e-book format Kindle, €9.99

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Risques boursiers 2016

Les marchés financiers, et notamment celui des actions, sont une chambre d’échos des espoirs et des craintes des investisseurs. Ce pourquoi ils sont un indicateur avancé de la santé des économies.

Rappelons ce fait d’histoire que l’économie leader de la planète reste l’économie américaine. Véritable « économie-monde » au sens de l’historien français Fernand Braudel comme de l’économiste américain Immanuel Wallerstein, l’économie des États-Unis est organisée par un État fort (et très peu « libéral » au sens que lui donne la gauche française), alimentée par l’innovation technologique (financée par la puissance militaire qui veut conserver une avance stratégique), et dont le marketing est effectué par le soft-power culturel du divertissement (Hollywood, Disney, Coca-Cola, Apple, Facebook, Twitter, McDonald’s, Lewis, Nike, etc.).

reseaux sociaux mediavores

L’économie américaine n’est pas le seul phare de la bourse, mais il en est le principal. Ce pourquoi tout ce qui arrive à la santé économique américaine affecte l’ensemble des marchés financiers de la planète, même si certains y échappent partiellement.

Sur l’année 2016, quatre risques importants sont détectés :

1. La reprise américaine décevante avec une croissance du PIB qui ralentit de 2.4 en 2015 à 1.5% estimé 2017. En cause l’industrie, notamment l’exploitation du pétrole de schiste, qui pâtit des prix bas du baril pilotés volontairement par l’Arabie Saoudite afin de conserver son monopole relatif.
2. Le ralentissement chinois et d’autres pays émergents, chacun pour des raisons différentes (la Russie à cause de la chute du prix du pétrole et de l’absence de réformes visant à encourager l’initiative économique ; le Brésil en raison de la dépense publique inconséquente et de la corruption politique). La Chine connait une crise de croissance, devant substituer une économie d’élévation domestique du niveau de vie à une économie tirée par l’investissement à destination des biens exportés à bas coût – transition qui ne se fait pas sans douleur. L’ultime ajustement sera le desserrement « démocratique » (selon les valeurs chinoises) qui remettra partiellement en cause le monopole du parti communiste. Cependant la Chine, avec son yuan partiellement convertible, peut garder la main sur son économie, échappant partiellement aux effets de la politique monétaire américaine.
3. La baisse du prix du pétrole (et du gaz par affinité) perturbe, par son ampleur et sa rapidité, tous les pays producteurs (Russie, Venezuela, Algérie, Nigeria, Gabon…). La chute de la rente augmente le chômage, donc la contestation sociale, qui peut prendre des formes politiques ou violentes – voire encourager le terrorisme dans les pays musulmans contaminés par le salafisme.
4. La politique de liquidités des Banques centrales, mise en place progressivement et à juste titre pour pallier les effets de la crise 2007 des subprimes, a peine à se normaliser. Les économies restent engluées dans le marasme ou ne relèvent la tête que pour une croissance anémique. Les liquidités créées par le rachat d’obligations d’État ou d’entreprises (quantitative easing) ne se placent pas forcément dans l’économie réelle via les crédits accordés par les banques, mais dans des actifs « sûrs » en attente d’investissement (ou exigés par la réglementation Bâle III) – ce qui crée une bulle obligataire et, dans certains pays, une bulle immobilière. Ces bulles génèrent de l’instabilité sur les marchés, décourageant la prise de risque dans les investissements réels – donc les embauches, donc la croissance.

Ces quatre risques à court terme se situent dans le risque à long terme des mutations technologiques et de la globalisation.

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Les effets du nouveau cycle d’innovations tiré par les technologies de l’information et des biotechnologies sont lents à changer la donne, les emplois détruits étant en phase initiale toujours plus nombreux (pour cause de productivité immédiate) que les emplois créés. Il faut en gros une génération avant que l’intégration des nouvelles technologies s’accompagne des réorganisations nécessaires et que la société s’y adapte. Les nouveaux métiers exigent de la formation (très mal organisée en France), la productivité réelle des technologies de l’information exige une organisation moins hiérarchique et plus en réseau (qui exige elle-même des salariés compétents, donc bien formés), l’essor des nouveaux métiers exige des modifications du droit pour qu’ils puissent voir le jour et se faire leur place (taxis avec Uber, locations touristiques avec Airbnb, télétravail, autoentreprise, multi-contrats, etc.).

Les risques qui sont identifiés et analysés ne peuvent jamais générer un « krach » – puisqu’ils sont déjà dans la tête des investisseurs. Les chutes brutales, de grande amplitude et durables de la bourse sont toujours l’effet de surprises, d’événements non prévus. Par exemple un attentat terroriste nucléaire (bombe « sale » ou centrale sabotée qui engendre un Tchernobyl), attaque de l’Arabie Saoudite par l’Iran, ou « la conjonction des astres » électoraux (imaginez en 2017 Donald Trump à la Maison-Blanche, Marine Le Pen à l’Élysée, une coalition avec une extrême-droite vigoureuse en Allemagne et le Brexit réalisé…).

Au-delà du pire, comment sortir des risques identifiés ?

1. L’économie américaine est réactive, mais l’incertitude électorale va peser jusqu’au résultat – il faut attendre 2017 pour qu’une tendance se dégage.
2. Le ralentissement chinois est assez habilement piloté et l’on peut penser qu’il continuera à l’être, même si la transition politique (qui suit toujours l’essor de l’économie selon Marx…) est une phase plus dangereuse que l’essor du pouvoir d’achat.
3. Les effets d’un prix du pétrole trop bas se font sentir jusqu’en Arabie Saoudite, déstabilisée socialement, ce qui laisse à penser que le léger rebond actuel marque la fin de la chute – sans que l’on retrouve avant quelque temps les prix d’il y a quelques années, faute de croissance économique aussi forte dans le monde.
4. La politique des Banques centrales a atteint son maximum. Nulle politique monétaire, même accentuée, ne peut corriger le problème d’offre dû au faible investissement faute de volonté patronale et de demande finale. C’est aux États et à l’Union européenne de prendre le relais, ce qui est lent et soumis aux aléas de la posture politique et de la démagogie idéologique (on le voit en France avec la loi travail). Les budgets ne disposant pas de marges de manœuvre en raison de l’endettement et du Pacte européen de stabilité, seules des réformes « structurelles » peuvent y réussir : sur la formation des chômeurs, le droit du travail, la sécurité retraite, le pilotage vers les nouveaux métiers, la fin des monopoles.

Un lent et long travail de réflexion juridique, de pédagogie, de compromis politique, ponctué d’élections-sanctions, de conservatisme et de retours en arrière…

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La Fontaine et l’immigration

Une pensée pour nos compatriotes européens de Belgique terrorisés par deux attentats hier 22 mars… La rançon de la négligence et de l’irénisme, comme nous, contre les trafics, les communautés et les ghettos.

Jean de La Fontaine, fabuliste bien connu, recycle la morale des Anciens pour la mettre à jour. Il est de son temps, le règne de Louis XIV étant sûr de lui-même et la France dominant le monde.

C’est dire si nous avons perdu en certitudes, en rayonnement et énergie. L’identité se perd dans le relativisme frileux, l’action dans le doute culpabilisant et la politique dans la contestation permanente de tous contre tous.

Repris d’Ésope, mais avec une autre fin, la fable du Villageois et du Serpent illustre combien charité bien ordonnée commence par soi-même, et combien l’humanisme béat est un suicide programmé. Malgré le temps qui a passé, la chute fait irrésistiblement penser à l’immigration, l’idéalisme des uns (ceux qui succombent au mirage de l’Eldorado européen) se conjuguant avec l’idéalisme des autres (les bobos de gauche encore vaguement chrétiens pour qui être né en Occident est un péché à expier) pour nier la réalité qui est l’écart des cultures et l’intolérance des religions.

Les neuf dixièmes des immigrés sont intégrés et devenus de vrais Français. Il reste une minorité haineuse et revancharde qui se monte le bourrichon, souvent à la troisième génération, et qui veut tuer la main qui l’a nourrie. Contre ceux-là, pas de pitié : c’est ce que nous enseigne La Fontaine en une attitude Grand siècle qui fut le meilleur de la France.

A chacun de méditer en son for intérieur cette fable que l’on ne récite plus dans les écoles.

jean de la fontaine le villageois et le serpent

« Ésope conte qu’un Manant

Charitable autant que peu sage

Un jour d’hiver se promenant

A l’entour de son héritage,

Aperçut un Serpent sur la neige étendu,

Transi, gelé, perclus, immobile rendu,

N’ayant pas à vivre un quart d’heure.

Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure ;

Et sans considérer quel sera le loyer

D’une action de ce mérite,

Il l’étend le long du foyer,

Le réchauffe, le ressuscite.

L’Animal engourdi sent à peine le chaud,

Que l’âme lui revient avecque la colère.

Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt,

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut

Contre son Bienfaiteur, son Sauveur et son Père.

Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire !

Tu mourras. A ces mots, plein d’un juste courroux,

Il vous prend sa cognée, il vous tranche la Bête,

Il fait trois Serpents de deux coups,

Un tronçon, la queue, et la tête.

L’insecte sautillant cherche à se réunir ;

Mais il ne put y parvenir.

Il est bon d’être charitable ;

Mais envers qui, c’est là le point.

Quant aux ingrats, il n’en est point

Qui ne meurent enfin misérable. »

Tant de serpents, tant d’ingrats, tant de misérables : Kelkal, Merah, Coulibaly frères, Abaaoud, Abdeslam, Aberkan, Ettaoujar, Nemmouche, Ramdah, Ali Saleh, Belkacem, Amimour, Bensaïd, Mohamed-Bagad, Sahraoui, Laachraoui, El Bakraoui frères…

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Raoul Girardet, L’idée coloniale en France 1871-1962

raoul girardet l idee coloniale en france
La colonisation française active, militaire, économique, scolaire, avec conquête et occupation des territoires, création d’un réseau de soins, d’écoles et de transports, a duré un siècle. Il ne s’agit pas de “justifier” ni “d’excuser” – mais de “comprendre”. L’inverse même de la mentalité ignare et sectaire d’aujourd’hui – jusqu’à Manuel Valls – qui croit qu’analyser, c’est excuser et tenter de comprendre déjà pardonner.

Comprendre est la thèse que défend Raoul Girardet, professeur à Science Po, dans ce livre paru en 1972 chez un éditeur « de droite » car le sujet n’était pas à la mode. Depuis, il l’est revenu, mais pour d’autres raisons que le patriotisme des pays décolonisés : pour affirmer une identité communautaire en opposition à celle des Français de la République. Il est donc utile et intéressant de relire ce livre, travail initialement universitaire, avec tout le recul, l’analyse d’archives et l’érudition qui s’attache à la science historienne.

Coloniser n’a pas été un mouvement de masse mais une série d’initiatives dispersées, promues par certains milieux, qui ont forcé l’opinion jusqu’à l’apogée de l’Exposition Coloniale à Paris en 1931. La décolonisation fut douloureuse mais au fond un soulagement du « fardeau de l’homme blanc ». Aller s’occuper des autres était peut-être chrétien, mais répugnait au monde des affaires. Commercer, oui, s’établir, non. Flaubert en témoigne dans son Dictionnaire des idées reçues : « Colonies (nos) – s’attrister quand on en parle. »

C’est bien l’absence d’une politique volontaire qui s’affirme pour se lancer dans les conquêtes. La décision du gouvernement de Charles X de s’emparer d’Alger n’était pas d’acquérir des territoires à exploiter mais d’éradiquer la piraterie qui terrorisait le commerce en Méditerranée et réduisait nombre de passagers en esclavage en « barbarie ». La guerre était une décision de prestige pour la monarchie.

Les politiciens libéraux y étaient hostiles par principe : la conquête coloniale coûte cher car il faut entretenir l’armée et nombre de petits fonctionnaires ; elle ne profite pas globalement à la métropole et n’enrichit que quelques négociants. Contrairement aux thèses marxistes, complaisamment enseignées en écoles et universités, au mépris du réel historique. Le gourou du libéralisme économique, Jean-Baptiste Say cité par Girardet, le dit clairement : « tout peuple commerçant doit désirer qu’ils soient tous indépendants pour qu’ils deviennent plus industrieux et plus riches. » Selon ce même principe, les Américains ont toujours été hostiles à la colonisation. Même lorsqu’ils font la guerre, ils ne savent pas « occuper » un pays, trop égoïstes et centrés sur eux-mêmes pour se préoccuper des autres.

La conquête coloniale n’est donc soutenue que par les militaires d’Afrique, les marins et quelques gros négociants des ports. S’y ajoutent quelques explorateurs et géographes, quelques écrivains exotiques (Jules Verne) et les Saint-Simoniens, précurseurs des socialistes, qui veulent régenter les sociétés pour les plier à la discipline du Progrès en même temps que les émanciper, par mission universaliste.

Une doctrine militante de la colonisation ne voit le jour en France qu’à la fin du Second Empire. Elle vante l’unité économique globale nécessaire à l’harmonie sociale, la grandeur de la France et son rayonnement dans le monde, enfin la possibilité d’augmenter la production en trouvant ainsi de nouveaux débouchés.

colonies cafes

Le perfectionnement intellectuel, sanitaire et moral des indigènes est second : aller conquérir, bâtir et éduquer servira bien plus qu’aux indigènes à la régénération morale des Français après la défaite de 1870, l’amputation du territoire et la dépression économique de 1873. Le discours à la Chambre du socialiste Jules Ferry sur la politique coloniale, en 1885, le résume à loisir. De 1880 à 1895, sous la IIIe République naissante, les possessions françaises passent ainsi de 1 à 9,5 millions de km². Ce n’est qu’après 1890 que naissent divers comités, comme celui du Maroc, puis l’Union Coloniale qui fait lobby avec ses conférences, ses dîners mensuels, son Congrès à Marseille en 1906 et ses cours libres en Sorbonne. L’École Coloniale naît en 1889 et un Ministère des Colonies est instauré en 1894. Tandis que la politique coloniale anglaise est inspirée par les commerçants et les industriels, la politique coloniale française est politique et militaire. L’idéologie de la République est jacobine, centralisatrice et assimilatrice, au contraire du modèle anglais de self-government.

S’installe alors la justification morale critiquée aujourd’hui, déclinée en idéologie politique. Les intérêts particuliers de la France ne peuvent être dissociés de l’intérêt général de l’humanité ; le désir d’épanouissement de l’homme, à l’œuvre dans l’école publique, est étendu au développement de l’Empire outre-mer. La Raison révélée luttera contre les oppressions superstitieuses et tribales. On croyait alors (faussement) à une hiérarchie des races et c’était du « devoir des aînés » avancés de protéger et d’éduquer les « petits » arriérés.

Ce dynamisme, qui est l’une des dérives des Lumières, a été adopté avec enthousiasme par le parti Radical dès 1902. Les Conservateurs n’y sont venus qu’en 1905, ils désiraient plutôt la puissance et y ont vu la destinée de la France. Les socialistes parlaient alors de « flibusterie coloniale » (Jules Guesde) visant à parer à la surproduction tout en enrichissant une ploutocratie financière. Jaurès répudiait la force mais est resté tenté par la diffusion du Progrès.

L’apogée du colonialisme est fixé par l’auteur en 1931. La Grande Guerre a montré le rôle considérable des colonies dans la victoire (1 million d’hommes mobilisés, 200 000 tués). Le maréchal Lyautey concilie dans l’opinion éclairée le prestige du soldat à celui du bâtisseur, double figure du père tutélaire qui protège et élève ses « enfants ». Le commerce colonial, qui représentait 13% du total du commerce en 1913, en représente 27% en 1933. La société se convertit grâce à la Croisière Noire des voitures Citroën 1925 puis à la Croisière Jaune 1933 (événements précurseurs de l’agitation médiatique des courses et autres Dakar). Les romans sahariens de Pierre Benoît et de Joseph Peyré enfièvrent les imaginations.

Dans l’entre-deux guerres apparaissent les premiers mouvements revendicatifs dans les colonies : le Destour en 1920 en Tunisie, les Oulémas en 1935 en Algérie, le terrorisme en 1930 au Tonkin. Léninistes comme sociaux-démocrates (tels André Gide) sont d’accord pour l’égalité des droits et pour le droit à disposer d’eux-mêmes des peuples de couleur. « Le préjugé de civilisation se délite », selon Lucien Romier en 1925. L’ethnologie naissante affirme le pluralisme des cultures et le processus d’acculturation de l’idéologie du Progrès. Les romans sahariens d’Isabelle Eberhardt et de Roger Frison-Roche convertissent plutôt le Blanc à la vie indigène.

La décolonisation prendra 12 ans, de 1950 à 1962. Lâcher l’Empire est un arrachement car il a été l’ultime refuge de la souveraineté française durant le nazisme. Les Anglais sont partis de leurs colonies mais la lutte nouvelle contre ‘le communisme en un seul pays’ sert de prétexte à conserver la mainmise française en Asie et en Afrique.

colonisation et etats unis romain gary

L’anticolonialisme réunit quatre courants différents selon Girardet : l’antillais (Césaire, Fanon), le révolutionnaire (Sartre), l’humaniste (la revue Esprit) et l’intérêt national (Aron, de Gaulle). Les États-Unis sont malvenus de critiquer la colonisation française, comme en témoigne Romain Gary : leur idéologie des Lumières n’était pas plus vertueuse ! Il faut plutôt y voir la pression mercantile pour « ouvrir » aux produits américains les marchés encore fermés. Si les colonies n’ont pas coûté cher jusqu’en 1930, selon les travaux de l’historien Jacques Marseille, l’après Seconde Guerre mondiale a en revanche coûté à la France deux fois les crédits qu’elle recevait des États-Unis pour sa reconstruction.

Au total, Raoul Girardet replace la colonisation dans son mouvement. Il permet de la saisir comme phénomène global :

  1. politique pour créer un empire face à la Prusse et à l’Angleterre, menaçantes ;
  2. missionnaire pour porter haut partout la langue, les mœurs, le génie et le drapeau de la France, avec le devoir moral d’éduquer les populations indigènes ;
  3. économique, mais en dernier, pour échanger la production de ciment, de cotonnades et de machines contre du vin, du cacao et de l’huile.

Raoul Girardet, L’idée coloniale en France de 1871 à 1962, 1972, réédité en Poche Pluriel 2005, 506 pages, €9.86

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Henri Mendras, La France que je vois

henri mendras la france que je vois
Un petit livre intéressant en ce qu’il fait la synthèse sociologique de la France à l’aube du siècle, reprenant les travaux de nombre de spécialistes de l’OFCE dont l’auteur a été le directeur. Le changement, les classes et les réseaux, le pouvoir, la religion et la famille, les rites et les mœurs, la fabrication des élites et la démocratie directe, la souveraineté et l’Europe, l’immigration… tous ces sujets sont abordés en langage clair et offrent un bon résumé de ce que l’on pensait à l’aube des 35 h et de l’euro.

Depuis…

L’époque a changé. Le ton optimiste de « tout va bien madame la marquise » sous l’ère Chirac, du « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » de l’époque Jospin, en bref cette vision du monde français comme le meilleur des mondes possibles à la Pangloss n’est plus d’actualité.

Il a suffi de 15 ans…

La France a mal à son immigration musulmane, qui a choisi la voie de la haine parce que la société la relégué les banlieues au bas de l’échelle sociale et des priorités. L’auteur évoque le problème, mais c’était des années avant les émeutes de 2005 et la radicalisation intégriste qui a suivi. « On est atterré devant la légèreté des hommes politiques et des responsables administratifs qui ont laissé se développer ces zones hors de tout contrôle » p.96. Aujourd’hui, seul certains économistes sont « atterrés », absolument pas un seul politicien.

La France a mal à son désir d’Europe, bureaucratie molle dans les décisions mais impérieuse dans les détails, qui a donné « raison » à ceux qui s’offusquent du nivellement de la mondialisation. Même si les États-Unis donnent en 2016 le ridicule exemple ultra-souverainiste d’un candidat du parti de l’éléphant nommé… trompe (Trump en anglais).

La France a mal à son divorce entre peuple et élite, cette dernière de plus en plus restreinte et de plus en plus déconnectée des réalités vécues par 95% des autres, ce qui incite un bon tiers de ces 95% oubliés à voter pour celle qui veut renverser le système.

Le « second XXe siècle », concept forgé par l’auteur, voit exploser la dynamique française entre 1945 et 1973, avec le baby-boom démographique jusque vers 1965 qui fait passer le pays de 40 à 60 millions d’habitants et l’optimisme jeune en mai 68 et jusqu’en 1982 – année où « la rigueur » rattrape l’exubérance irrationnelle de l’idéologie. Depuis, c’est la déprime, la seconde révolution est terminée et la France rejoint le rang des démocraties moyennes dans un monde qui émerge à plein.

Les Français s’adaptent tant bien que mal, les fonctionnaires le moins bien tant ils sont attachés à l’immobilisme du statut et de la hiérarchie. Les autres agissent désormais en réseaux multiples et prennent les choses en mains, malgré des institutions encore monarchiques et peu enclines à la démocratie directe. En résulte un sentiment de déclassement des « militants moraux » p.49 qui savent toujours mieux que vous ce qui est bon pour vous. La « réaction » des moralistes à la Aubry et des indignations (en paroles) des très vieux résistants témoignent de l’offense à l’ego. Tant pis, le monde bouge, les gens aussi, les ringards n’ont rien à proposer que de « revenir à »…

Même les rassis de la France de gauche qui militent pour les pédés mais sont « choqués » par un torse nu ou une citation du Coran. Je ne croyais pas la génération 68 aussi bourgeoise, cul-bénit et conservatrice, et pourtant… L’exemple du puritanisme yankee fait des émules, surtout à gauche. Ce qu’écrivait encore Mendras en 2002 n’est hélas plus d’actualité, mais souvenons-nous de cette période de grâce : « Tous ces indices montrent que les Français ont appris à vivre ensemble, à comprendre la position d ‘autrui, ses intérêts, ses atouts et son jeu social, et par conséquent à tolérer les différences pour les surmonter et entretenir des rapports de négociation, de coopération et de concurrence » p.82.

L’émancipation de l’individu, projet des Lumières porté par la France et la Grande-Bretagne, recule au profit de la part du groupe, porté par le monde germanique et orthodoxe, dont les « réticences » des ex-pays de l’est aujourd’hui témoignent. Poutine et son communautarisme national séduit aujourd’hui les souverainistes de Chevènement à Le Pen. Et même le Royaume-Uni veut retrouver le quant à soi sur son île. Elles sont loin les Lumières, elles s’éteignent faute d’énergie, sapées par les régressifs comme par les gauchistes écolos.

Un bon livre sur le monde d’avant, celui qui a tout juste 15 ans et qui se meurt de leucémie morale. Infection, métastases, rachitisme, trisomie 21… nous allons être servis ! Lisez ce livre salubre avant qu’il en soit trop tard, juste pour vous souvenir qu’un autre monde était possible.

Henri Mendras, La France que je vois, 2002, l’Aube poche essai 2005, 295 pages, €4.00 occasion

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La gratuité est-elle un modèle économique ?

La revendication « libertaire » de la Toile est que tout le savoir livresque, musical ou logiciel soit disponible comme l’air ou l’eau. Elle converge avec la revendication « libérale » des Lumières pour l’éducation des citoyens-électeurs. Et pourtant, la « gratuité » n’est-elle pas une illusion ? Elle se paie chez le percepteur si l’État l’ordonne, ou sur chaque produit si la publicité assure le business model. Dès lors, ne s’agit-il pas plutôt d’un nouveau partage de la valeur, d’une répartition différente de la rente de création ? C’est le bouleversement du modèle économique traditionnel qui fait question aux entreprises – pas la libre mise à disposition des œuvres, ni la rémunération – de toute façon marginale – des auteurs.

Dès lors, le débat fait évidemment s’affronter les tenants de la conservation et ceux de l’évolution. Ce n’est pas nouveau mais, en économie, laisse avancer masqués les acteurs.

D’abord le droit. Les Lumières ont enfanté deux conceptions de la propriété : le droit d’auteur à la française et le copyright américain. En France, l’auteur est considéré comme propriétaire de son œuvre ; aux États-Unis, l’œuvre est considérée comme patrimoine commun de l’humanité. Droit « naturel » contre intérêt « public » : en France la création est possession durable et héritable, tandis que l’Amérique rétribue le créateur par exception à l’accès gratuit aux œuvres. Les Utilitaristes, prenant en compte ce qui est le plus favorable à la société tout entière, prônent la sagesse : rémunérer la création pour encourager la recherche, mais limiter dans le temps les droits pour la diffuser à tous.

Passons sur la politique. « La haine immémoriale du commerce » que décrit Denis Olivennes n’est pas nouvelle et réunit un vieux fond catholique contre les marchands du temple, un snobisme aristocratique des bourgeois post-1789 qui dure encore et une dénonciation « morale » marxiste envers « l’exploitation », recyclée par Pierre Bourdieu contre l’arbitraire culturel des Dominants et l’organisation sociale de la Distinction. Aujourd’hui les anti-« majors » ont pris le relais de la critique hier des « multinationales ». Les remontrances envers le « libéralisme ultra » ne font que conforter un anti-américanisme traditionnel français, doublé par les craintes des professions protégées en butte à la dérégulation.

Mais tout cela n’est que prétextes, ou « idéologie ». Attardons-nous sur les mécanismes économiques. La propriété intellectuelle n’est pas séparable des instruments de sa diffusion. Créer ne sert à personne si on ne le fait que pour soi. Il y a donc eu toujours partage entre les auteurs et les diffuseurs. L’intrusion du numérique n’est que la suite de l’intrusion des autres techniques dans l’histoire industrielle : magnétophone ou magnétoscope hier, radio et télévision avant-hier. A chaque fois, les éditeurs d’œuvres ont crié à la copie sauvage « au nom » des créateurs. Mais on voit aujourd’hui que la radio attire les fans aux concerts, que la télévision fait du cinéma, outre qu’elle fait vendre les DVD et ne concurrence le film que là où il n’y a pas de salles disponibles, qu’enfin le livre résiste à internet parce qu’il est un objet d’utilité pratique et valorisé pour le plaisir qu’il donne.

tulipes

La question centrale est donc celle de nouveaux compromis entre producteurs et consommateurs. Pour l’économiste Daniel Cohen, « au niveau strictement théorique, (…) le paiement à l’acte est le pire des systèmes, car il conduit les consommateurs à se rationner inutilement. Tout ce qui peut rapprocher d’un paiement forfaitaire est meilleur. » Le prétexte de tarir la création est un doux mensonge lorsqu’on examine la structure des coûts d’un livre (ou d’un CD) : 10% (8%) pour l’auteur, 15% (12%) pour l’éditeur – soit 25% (20%) pour la création – le reste étant la fabrication, la publicité et la mise à disposition. La numérisation dématérialise entièrement les œuvres. Elle secoue donc le business model actuel des industries culturelles. Celles-ci font de la résistance parce que leur rente, si elle diminue par rapport à l’époque bénie des années 1970 à 1990, reste correcte. Ces vingt ans s’achèvent, qui ont vu le passage du 45 tours à la cassette, puis au CD, dans le même temps que la demande culturelle explosait avec la massification de l’éducation des baby-boomers. Les jeunes diminuent dans la population globale et la concurrence du net est évidente dans l’accès à la culture.

Du côté des artistes, très peu vivent de leurs créations. L’industrie culturelle ne récompense que les stars et laisse vivoter tous les autres. Ce n’est pas un complot de multinationales, mais un phénomène de société lié à la démocratisation, analysé jadis par Tocqueville. Les gens veulent voir la même chose en même temps parce qu’on en parle et pour en parler. Trop d’offre conduit la foule à un comportement mimétique, afin d’être « comme tout le monde ».

Les solutions économiques rationnelles vont émerger dans les années à venir ; elles passeront probablement par les forfaits et les abonnements à des « bouquets » dont le rôle sera celui de prescripteur culturel. Tout comme un journal se met en page en hiérarchisant l’importance de l’information, tout comme une revue sélectionne les sujets et les auteurs selon sa ligne éditoriale, les « bouquets » d’offres culturelles mettront un certain ordre dans la profusion de l’offre. Et certains artistes, pour se faire connaître, laisseront libres de droits certaines de leurs œuvres (Radiohead a tenté l’expérience sur six mois avec un album en 2007). D’autres, jouissant d’une notoriété de niche, s’autoéditeront (le site www.lulu.com a lancé cette pratique en France).

Reste à trouver un mode de calcul des droits d’auteur individuels dans le flux global. Mais, besoins aidant, gageons que l’on va le trouver. Les actuels éditeurs, s’ils savent bouger, seront les metteurs en scène des bouquets d’œuvres entièrement dématérialisées. Au détriment des imprimeries et des usines de pressage de disques, toutes fortement syndiquées en France – et c’est bien là ce qui fâche dans la modernité du modèle !

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Michel Tournier, Journal extime

michel tournier journal extime
Quand l’intime ne parle pas de soi mais de ce qu’il y a autour, l’écrivain invente un mot nouveau. C’est tout le charme de Michel Tournier – dont le nom est si banal qu’il a un homonyme boucher en Limousin et un autre joueur de foot à l’époque. Ce journal d’une année, peut-être écrit l’année du millénaire mais paru en 2002, n’a rien de légendaire comme ses grandes œuvres. Il nous montre un auteur dans son jus, habitant un presbytère accolé à l’église et au cimetière de Choisel, au milieu d’un jardin, avec les flèches de Chartres s’élevant sur la plaine à 50 km.

S’il n’était pas signé Michel Tournier, ce livre n’aurait jamais paru, fait d’insignifiance. Mais il montre l’envers d’un écrivain, c’est ce qui fait son prix pour un lecteur au fait des romans devenus célèbres. Un écrivain est tout sauf ses personnages. « Dialogue avec des lycéens, l’un d’eux me demande : ‘Êtes-vous homosexuel ?’ Je réponds : ‘Oui bien sûr parce qu’il y a au moins deux homosexuels dans mes romans (…) Mais je suis aussi fétichiste (…) vieille grand-mère, petit chien, curé, etc., tous les personnages, tous les êtres vivants de mes histoires. C’est cela être romancier. Quant à savoir ce que je suis moi-même quand j’ai fini d’écrire, je n’en sais trop rien et cela m’importe assez peu » p.174. L’écrivain n’a pas une vie d’aventures ni de légende mais travaille comme un artisan casanier qui ne se plaît jamais tant que chez lui.

Il est bon de déciller les yeux des naïfs, et l’auteur s’y emploie avec sa simplicité coutumière. Flanqué de frères qui lui ont donné de multiples neveux et nièces, adoubé par Mitterrand (qu’il a reçu à dîner plusieurs fois) et accueilli dans les écoles pour faire moderne, il sait parler aux êtres jeunes car il a le talent d’un conteur et la prestance d’un bon géant. Ce qu’il aime en l’enfance, c’est « la faculté de tout effacer et de repartir à neuf » p.235. Ce pourquoi il se méfie de l’informatique qui emmagasine en mémoire absolument tout ce qui se publie, sans aucun filtre ni oubli. Ce fardeau ne sera-t-il pas un danger pour l’être humain dans l’avenir ?

Je ne sais si vous avez fait vous-même l’expérience (ce fut mon cas un jour lorsque je suis allé chercher la dernière), mais les tout petits de maternelle sont attirés de façon irrésistible par un adulte mâle qui vient chercher le sien dans la horde. Ils ne le connaissent pas mais voient en lui une figure tutélaire, le Père protecteur. Cette confiance probablement innée, accentuée par l’éducation familiale, est précieuse. Ce pourquoi il ne faut jamais décevoir un enfant. Lui faire du mal, en actes ou en paroles, parfois même du regard, est la pire des choses en relations humaines. Il est vulnérable et en sera marqué à vie. Michel Tournier est un gentil débonnaire. Malgré les pulsions qu’il peut avoir comme tout un chacun, il ne fera jamais de mal à un petit.

Il cherche au contraire à leur faire découvrir le monde, comme lors d’une « caviar-party » qu’il finance au village. « Je veux qu’ils aient une idée de ce ‘met’ aussi célèbre que rare en raison de son prix. Certains enfants révulsés vont le cracher sur l’évier. D’autres se régalent » p.19. Devenir écrivain ? Pourquoi pas, mais surtout apprendre à voir et à dire : « Je dis aux enfants d’une école : ‘écrivez chaque jour quelques lignes dans un gros cahier (…) un journal dirigé sur le monde extérieur, ses gens, ses animaux et ses choses. Et vous verrez que de jour en jour, non seulement vous rédigerez mieux et plus facilement, mais surtout vous aurez un plus riche butin à enregistrer. Car votre œil et votre oreille apprendront à découper et à retenir… » p.108. La différence fille garçon ? « Les petites filles m’ont souvent donné cette impression de suradaptation, de bonheur égoïste inentamable, moins fréquent, il me semble, chez les garçons » p.157. C’est que les petites filles sont bien plus attachées à leurs parents dont bien plus conformistes avant l’adolescence ; mais, d’expérience, il suffit que la famille se fragilise pour qu’elles soient moins fortes et s’écroulent plus vite que leurs frères.

Son idéal de bonheur est proche du mien, lequel est peut-être toutes proportions gardées en train de se réaliser : « Élever dès son plus jeune âge un enfant génial. Voire naître et s’épanouir des dons éclatants dans quelque domaine que ce soit. Réunir dans le même être la tendresse et l’admiration » p.58. Le Gamin dessine, et fort bien ; il se lance, en jeune homme. Attendons l’âge mûr pour en voir les fruits.

michel tournier a choisel 2005

Outre ces anecdotes sympathiques, l’écrivain note quelques remarques en passant sur les relations humaines. « Le plus sûr moyen de perdre un ami, c’est de toujours lui laisser l’initiative d’une reprise de contact. Tôt ou tard il ne bougera plus » p.21. Ô combien vraie est cette notule ! Si m’en croyez, n’attendez à demain, cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. De même les travailleurs qu’il approche pour en traduire le métier dans ses romans, comme l’incinérateur à ordures d’Achères des Météores, l’abattoir de Chartres pour La goutte d’or et ainsi de suite. « Les travailleurs ainsi approchés sont toujours heureux qu’on s’intéresse à eux et à leur travail – surtout quand ils se sentent plus ou moins méprisés » p.125.

Il a quelques coups de griffes pour ses chers collègues en écriture. Ainsi Victor Hugo, qu’il lit et cite, et semble aimer tout de même : « Victor Hugo : ‘La musique est un bruit qui pense’. Ce mélange de génie éclatant et de totale stupidité, c’est tout Victor Hugo » p.50. Ou encore, parce qu’il aime la culture allemande et qu’il ne peut donc que détester tous ceux qui ne l’aiment pas : « Je me suis longtemps demandé pourquoi j’éprouvais une antipathie égale et de même nature pour quatre écrivains de la même génération : Henry de Montherlant, André Malraux, Louis Aragon et François Mauriac. C’est qu’en dépit de leurs immenses différences, ils avaient un point commun, un père spirituel commun dont la seule évocation me fait fuir, comme l’odeur du putois fait fuir le lapin : Maurice Barrès » p.131. Pourtant, Léon Blum aimait beaucoup Barrès, mais il s’agit d’un tempérament.

De Pascal : « Le monceau informe des Pensées n’est qu’une suite de notes prises en marge des Essais de Montaigne. Bêtisier systématique. ‘Qui fait l’ange fait la bête’. Oui, mais il ne suffit pas de faire la bête pour devenir un ange. Certaines pensées sont dignes d’un personnage de Labiche » p.228.

Cette écriture primesautière au jour le jour ne va donc pas sans quelques « bêtises ». Ainsi la distinction craniologique entre dolichocéphale et brachycéphale p.116, qui sent fort son XIXe classificateur et a entraîné les dérives nazies sur les races inférieures.

« Ambigu, pervers, gai, brillant », ainsi le qualifiait Françoise Giroud dans le Nouvel observateur. « Tout sauf rassurant et franc du collier », commente Michel Tournier, « mais je ne sais pas donner de moi l’image que j’aimerais donner » p.104. Tout le poids de la com’, des jalousies et des rumeurs, des petits journaleux qui veulent se faire mousser en se payant une star… Pourtant, ses œuvres parlent pour lui.

Ce journal ne laissera pas une trace irremplaçable dans la mémoire, mais il se lit avec plaisir et incite à observer aussi, comme l’auteur, ces petits faits qui passent, la vie qui va en sa richesse. Lui en fait des vignettes, un peu comme un blog. Mais il a, contrairement à la plupart, une œuvre mûrie derrière lui.

Michel Tournier, Journal extime, 2002, Folio 2004, 267 pages, €7.10
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Noam Chomsky, De la propagande

noam chomsky de la propagande
Linguiste américain juif, Noam Chomsky qui a fondé la grammaire générative et transformationnelle ne s’en laisse pas conter. Il démonte les discours dominants des États-Unis, d’Israël et du Royaume-Uni sur le « droit » humanitaire (qui masque l’ingérence impérialiste), sur la « défense » des intérêts nationaux (qui permettent la guerre préventive), sur les « réformes » économiques (qui sont l’autre mot des régressions sociales) et sur la déréglementation financière (qui augmente la volatilité et engendre des crises). Les États n’ont pas de morale mais seulement des intérêts. Les entreprises et les banquiers de même, jusqu’à la cupidité. Lorsque la collusion entre gros entrepreneurs, grosses banques et gros États s’effectue, le monde peut trembler.

Rares sont les intellectuels à pouvoir tenir un contre-discours et démonter cette « propagande ». C’est l’autre nom – plus pragmatique – de l’idéologie qui, comme Marx l’a montré, justifie toujours les intérêts.

Ces entretiens datent du début de la décennie 2000 et font référence à des événements passés. Ce livre est-il pour cela daté ? Un peu sans doute, mais pas tant que cela si l’on y réfléchit. Dialogué, très facile à lire, il est une bonne approche de la fonction d’intellectuel critique américain.

Ce qui m’effare est que les « scies » que l’on entend partout chez nous aujourd’hui à gauche, dans les médias chez les économistes, chez les politiciens, dans le discours intello… sont exactement les mêmes que celles que Chomsky développait en 2000 ! Le capitalisme prédateur, le fondamentalisme de marché, la stagnation des salaires pour les classes moyennes, l’essor des inégalités, la nationalisation des pertes et la privatisation des profits, l’impérialisme sur le tiers-monde… tout cela est depuis longtemps (dès 1969 !) dans le discours de Noam Chomsky. Nos intellos si fiers de leurs talents n’ont même pas été capables de le penser par eux-mêmes, ni même de soutenir des analyses qui se tiennent sur ces sujets ! Ils se créent en revanche sur mesure des poupées vaudou qu’ils s’empressent de piquer de leur dard venimeux – mais ces poupées n’ont pas grand-chose à voir avec le réel, elles sont plutôt des constructions fantasmatiques.

Comme si, depuis Sartre, Glucksmann et Bourdieu, les intellos français ne savaient plus penser. La gauche française ne savait plus à quelle propagande se vouer – la contre-propagande venue des États-Unis tenant lieu d’idéologie. Certes, la droite s’est aussi calquée sur le binaire américain : Sarkozy a fait prendre à son parti le nom de Républicain ; même la droite extrême se positionne vis-à-vis des États-Unis en renversant la table libérale pour révérer le nationalisme autoritaire de Poutine. Mais nos politiciens de gauche, si volontiers professeurs de vertu et défenseur de la Morâââle (voire des Lumières elles-mêmes, ils ne se refusent rien), apparaissent pour ce qu’ils sont : de minables toutous serviles de la pensée libérale américaine (autre nom de la gauche outre-Atlantique). Décidément oui, les États-Unis sont leaders ! « La puissance la plus concentrée du monde, les pays les plus riches, les plus forts, les multinationales, les institutions financières internationales, le contrôle quasi-total des médias. Un tel pouvoir, aussi concentré, est inédit dans l’histoire » p.25.

« Et pourtant, dit Noam Chomsky – volontiers anarchiste et proche d’un socialisme syndical à la Proudhon – l’activisme de base a pu l’arrêter » : l’opinion publique. Car l’idéologie du laisser-faire exige dans le même temps le laisser-penser… Paradoxe de la démocratie américaine, bien PLUS démocratique que la nôtre, où même les puissants ne peuvent pas tout car ils sont susceptibles d’avoir honte devant leur opinion publique. Rien de tel dans notre société de cour, centralisée à Paris, où le quarteron de médias ne réagit que dans l’entre-soi des mêmes écoles, mêmes milieux et mêmes modes politiques ! Aux États-Unis existe la religion, sa morale s’impose à tous ; en France n’existe que l’idéologie, sa morale ne s’impose qu’à ses croyants. Or ceux de la génération Mitterrand, actuellement au pouvoir dans la société, sont de plus en plus ignorants, de plus en plus effrénés d’avant-garde, angoissés de rater tout mouvement du Progrès.

Où est donc le progrès ? Mais aux États-Unis, bien sûr ! D’où le penser américain qui remplace le penser par soi-même, dans une débauche de panurgisme qui décalque les idées libérales (ô pardon, « de gauche » bien sûr). Sauf que les mots ne voulant plus rien dire à gauche, à force de langue de bois, ils incitent à ne plus penser. Les socialistes ont même fait de Sarkozy un « libéral », lui qui était plutôt reaganien ! Ils n’ont donc rien compris, ni au sarkozysme, ni à la gauche elle-même : un comble.

Car le libéralisme a été l’idéologie des libertés, il s’est confondu avec les mouvements de gauche tout au long de son histoire (c’est la pensée sociale, « la pensée de la majorité », dit Chomsky) – mais pas en France où l’attrait jacobin pour la dictature ne s’est jamais démenti (encore aujourd’hui avec Mélenchon, chez les socialistes ringards avec Aubry, toujours à froncer les sourcils – et même chez les écolos avec l’autoritarisme Duflot). Il ne nous reste donc plus comme « penseurs » de gauche que les extrémistes idéologiques : Alain Badiou et son communisme des essences platonicien, Jean-Luc Mélenchon et son jacobinisme chaviste ou castriste.

Les autres « penseurs » en France ne pensent pas, ils imitent en technocrates. Les pires étant les technocrates de gauche qui se disent « politiques » : « La Banque mondiale a inventé une belle expression pour cela : les gens doivent être à même de travailler dans ce qu’elle appelle ‘l’isolement technocratique’. Il s’agit des technocrates qui savent comment gérer et diriger, les ultra-diplômés, qu’il faut isoler du contrôle et de l’interférence plébéienne » p.30. Tout le parti socialiste, des sociaux-libéraux honteux aux grondeurs qui n’osent pas la Fronde, est calqué sur ce modèle.

Quant aux économistes de gauche, en France, ils vilipendent avec une suspecte unanimité « le marché », ce « grand méchant » comme ralliait un bon livre… Or le marché « libre et non faussé » de l’incantation idéologique libérale n’existe pas ; il est un voile pour les gogos, un bouc émissaire commode des bobos – qui n’ont jamais compris l’économie, faute d’enseignement digne de ce nom ou (plus simplement) de la volonté de savoir. « L’administration Reagan fut l’administration la plus opposée au marché de toute l’histoire américaine moderne. Elle a pour ainsi dire doublé les droits de douane à l’importation pour sauver l’industrie des États-Unis (…) Au surplus, elle a prodigué des fonds publics à l’industrie » p.43. Bush et Obama ont fait pareil, sur les banques et l’automobile, entre autres. Où est le libéralisme en Amérique ?

Pour contrer la propagande, c’est-à-dire la pression de l’idéologie à penser en mouton de Panurge sous la houlette des manipulants, « la première chose à faire, c’est d’être très sceptique », dit Chomsky. « Dès qu’il existe une quasi-unanimité, nous devons nous méfier. Rien n’est à ce point évident ici-bas » p.55. Est-ce à dire qu’il faut devenir paranoïaque et voir systématiquement un Complot dans toute parole officielle ? Certes non ! Penser par soi-même ne signifie pas passer d’une croyance béate à une anti-croyance tout aussi bête. Car la théorie du Complot dispense de penser : tout est écrit, tout est schéma identique, tout est signé. Or, « rien n’est à ce point évident ici-bas »

Penser par soi-même n’est pas simple, surtout tout seul. « Les industries intéressées par la définition des pensées et des attitudes : la publicité, l’industrie des relations publiques et de la communication, les intellectuels responsables qui pérorent sur la manière de gérer la planète » – tous ont intérêt à tenir les gens isolés, atomisés. « Aussi longtemps qu’ils sont seuls, les gens ne sont pas capables de comprendre grand-chose. S’ils sont ensemble, ils commencent à échanger des avis, à s’interroger et à apprendre » p.57.

Sauf que les intellos et les politiciens français courent toujours après le pouvoir ; leur petite notoriété importe plus que n’importe quelle vérité. Or le pouvoir appartient à la force, parfois à l’argent, la plupart des cas à la puissance. « C’est H.R. Haldeman, je crois, qui l’a attribuée à Nixon. (…) Elle consiste à déclarer : nous ne pouvons convaincre les gens, et nous sommes puissants. Il est donc fructueux d’adopter le masque d’une nation violente, vindicative, irrationnelle et hystérique » p.91. Faites peur et les intellos comme les politiciens se coucheront – exactement comme sous l’Occupation, ou sous Staline (à qui Aragon a dédié un poème… n’est-ce pas mignon ?)

Un exemple, que nul intello de gauche n’a jamais osé reprendre : « Nous continuons à donner à nos hélicoptères de combat des noms de victimes de génocide, et cela n’émeut personne : Faucon noir, Apache et Comanche. Si la Luftwaffe donnait à ses hélicoptères militaires les noms de Juif et Tsigane, je suppose qu’on s’en émouvrait » p.286. Pas en France, où les gens de gauche, écolos compris, sont drogués aux séries télé et révèrent la puissance et la gloire – quand elles sont celles du plus fort auquel il est bon de s’identifier.

Ce n’est en France que les gens de gauche se prennent le plus au sérieux. Regardez leurs tronches sur les écrans : ce ne sont que faces austères, visages indignés, voix impérieuses pour « dénoncer ». Rien à voir avec les gauches du reste de l’Europe. Or, déclare Noam Chomsky : « nous ne sommes pas divins, après tout. Si nous sommes sérieux, nous savons que nous sommes faillibles. Quiconque est trop catégorique s’agissant de ses convictions dans ces domaines est en mauvaise posture. Il en résulte que les différences d’opinion nous donnent des raisons de nous remettre en question » p.312. Michel Onfray le dit très bien aujourd’hui – honni pour cela par tout ce que la gauche moutonnière peut générer d’ânerie – mais Noam Chomsky l’avait dit dès 2001 : « C’est une remarque que Trotski fit jadis, quand on l’accusa de fascisme parce qu’il critiquait le stalinisme dans les mêmes termes que les fascistes. Si quelqu’un se trouve émettre les mêmes critiques que vous, et qu’elles soient exactes, ce n’est pas une raison pour y renoncer » p.313.

Comme quoi la gauche française d’aujourd’hui, de Hollande à Mélenchon en passant par les écolos qui voudraient bien être de gauche, suit aveuglément le modèle critique américain – mais sans en assimiler le ressort, que Chomsky nous dévoile. Tout en restant imprégnée du modèle de pensée stalinien – que jamais la gauche américaine n’a connu. Une pâle copie donc : grenouille (froggy) qui se croit aussi grosse que le bœuf ?

Noam Chomsky, De la propagande – entretiens avec David Barsamian (Propaganda and the Public Mind), 2001, 10-18 2003, 329 pages, €8.10

Un blog personnel sur Noam Chomsky

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Le système démocratique

N’avez-vous pas noté combien régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font – toutes trois – système ?

L’ensemble ne fonctionne comme un tout lorsque ces trois pôles sont activés. Qu’un seul vienne à faiblir et c’est l’entier qui se grippe. Un système est une combinaison de parties qui se coordonnent pour fournir un résultat d’ensemble. L’analogie avec la cybernétique s’arrête là : nous parlons de relations humaines, pas de mouvements de pièces mécaniques. Le « système démocratique » est né de l’histoire, par tâtonnement successifs, il a évolué dans le temps sous la poussée de forces internes, et il s’est établi par son succès à faire coexister les groupes humains. Son histoire se poursuivra car nul système humain n’est jamais stable. Mais ce tripode fait la force de la démocratie non pas comme seul blabla, mais comme système pratique.

En Birmanie, malgré sa puissance, la junte militaire n’a pas gardé pas le pouvoir : cela a pris le temps mais était inscrit dans le mouvement des choses. Aucune incantation en disant cela, mais l’analyse du système des trois fonctions de Georges Dumézil : le savoir, le politique, l’économique. Aujourd’hui, le savoir birman est figé (parce que traditionnel) mais souple et ferme (le bouddhisme est adapté à la modernité) ; le politique était rigidifié, fort en apparence, mais avec le seul soutien de l’emprise économique ; or cette emprise a été sapée par… la Chine, autoritaire elle aussi mais qui a besoin de l’ouverture birmane pour assurer son débouché sur l’océan Indien, son hégémonie politique sur l’ASEAN et plus globalement sa respectabilité internationale.

dumezil trois fonctions

Analysons la genèse de la démocratie. Elle est très ancienne, née en Grèce plusieurs centaines d’années avant notre ère ; elle a été pratiquée ailleurs que dans le monde méditerranéen, notamment par les Vikings, inventeurs du parlement. Mais la démocratie n’est pas le seul régime qui ait existé, pas même en Occident. L’aspiration démocratique a ressurgi à la Renaissance, de la redécouverte des textes antiques et du dégoût pour les guerres de religions. Cela au moment où l’essor du commerce encourageait « les » franchises et libertés et que les Grandes découvertes ouvraient le monde et les esprits. Il a fallu deux siècles pour que cette aspiration sorte des cénacles intellectuels pour faire pénétrer ses ‘Lumières’ parmi le peuple – et aboutir aux révolutions qu’on connaît.

Mais ce régime de libertés, plus égalitaire, qui a rendu les citoyens plus responsables, aurait-il pu naître sans la hausse du niveau de vie ? Hausse qui a permis l’accumulation et la diffusion des connaissances, la circulation des marchandises et des hommes. Ce niveau de vie meilleur a rendu ainsi possible de penser à autre chose qu’à sa propre subsistance journalière. A pu surgir alors la conscience des contradictions sociales de plus en plus criantes entre les castes aristocratique et cléricale et tout le reste du Tiers-état. C’est bien le commerce qui a poussé les Anglais à négocier la Grande Charte et les bourgeois de Paris à brûler les listes de privilèges. C’est probablement le commerce qui fera changer le régime chinois – peut-être en douceur si tout va bien, mais inéluctablement. C’est le divorce entre l’enrichissement dû au commerce et les blocages de la société qui a causé les printemps arabes, malgré la triste fin qu’ils connaissent sous les coups de boutoir du fondamentalisme régressif et la peur des petites gens qui se réfugient en islam pour fuir la modernité.

Le négoce est né du goût d’entreprendre et de mesurer son succès par les bénéfices, mais aussi de la demande de produits « exotiques » et de l’intérêt mutuel des échanges. Demande issue du désir sans fin de goûter ce qui se fait ailleurs, hors de l’étroit horizon. La recherche des « épices » a poussé aux Grandes découvertes, tandis que la technique était sollicitée afin d’aider le travail. La science moderne est née de cette double exigence. Son essor a été encouragé alors que les idées faisaient reculer les croyances toutes faites, en général religieuses.

Tout apparaît lié : la méthode expérimentale dans les sciences est le pendant de la revendication démocratique dans les gouvernements, comme du goût de risquer et d’entreprendre en production et commerce. Il s’agit toujours de « libertés » revendiquées et exercées :

1. pour découvrir des choses nouvelles et les tester ;
2. pour donner son avis personnel et solliciter celui des autres en ce qui concerne le bien commun ;
3. pour fabriquer ou aller chercher des produits demandés, alimenter le désir pour en proposer de neufs, jouir des échanges mutuellement avantageux entre pays.

Si le régime politique n’est pas défenseur de la liberté personnelle, qui osera découvrir des terres nouvelles ou aller contre les dogmes reconnus ? Ce fut le drame de l’Église de s’accrocher à ses croyances, tout comme celui du régime soviétique, ou encore le statu quo jusqu’à récemment entre bouddhisme birman et la junte ; c’est encore aujourd’hui le cas de pays comme le Japon, trop consensuel et socialement contraignant pour susciter chez ses citoyens l’innovation – ou la France, dont le régime quasi monarchique et la société très hiérarchique encouragent peu l’initiative. Pourquoi penser contre le consensus ? Pourquoi entreprendre quand on va « tout vous prendre » ? Pourquoi ne pas plutôt « servir l’État » ou le keiretsu avec pour contrepartie salaire régulier, statut établi, chômage évacué et retraite assurée ?

A l’inverse, c’est bien la diffusion des sciences, de leur méthode, des informations libres, qui encourage la démocratisation une fois un certain niveau économique atteint : voyez la Chine rouge et Internet, le parti communiste chinois et les technologies étrangères, le peuple chinois et les échanges avec l’extérieur. Tous les régimes autoritaires réfrènent la liberté des informations – qui est la base même de la science -, ou la liberté des échanges – qui est la base même de la fortune, donc du pouvoir. Voyez hier la Birmanie de la junte et l’Iran d’Ahmadinejad ou l’Irak de Saddam Hussein. Ce pourquoi, en l’état, je ne signerais PAS le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA) : la transparence y est proscrite. Si la démocratie est la transparence pour débattre, pas question d’accepter le droit du plus fort ou du plus riche – américain. Opposons la force à la force, pour faire accepter la transparence !

Offrir des biens sur un libre marché c’est encourager l’émulation par la concurrence, susciter des désirs nouveaux. Il apparaît comme le seul engrenage qui engage à chercher encore et à inventer toujours. Certes, la mise en spectacle est un moyen d’offrir du neuf aux désirs, sans innovation de produit, incitant Guy Debord à évoquer une société devenue folle. Mais, chacun a pu s’en apercevoir : les gens ne sont pas idiots – ils apprennent. Nulle publicité ne pourra leur faire élire telle lessive ou tel personnage politique, ni leur faire croire longtemps que la terre est plate !

De même, ne croyons pas, dans notre narcissisme d’époque, que « la mode » ait été créée par ladite « société du spectacle » ! Regardez plus loin, vers la « société de Cour » qui sévissait sous l’Ancien Régime et dont Norbert Elias a étudié le processus de « civilisation des mœurs ». Le capitalisme moderne s’est adapté à la masse – il n’a pas créé la mode. C’est bel et bien la démocratie comme régime politique qui a créé la masse égalitaire des acheteurs. Tocqueville l’a fort bien montré pour l’Amérique il y a un siècle et demi.

Envie Alain Ducasse

Car le marché est une chose mais l’économie n’est pas tout, surtout dans les pays dont le niveau de vie est au-dessus du seuil de subsistance. Nulle liberté ne va sans règles car tout système construit sa propre organisation, par petites touches. Ni dans les sciences, ni sur les marchés, ni dans les régimes démocratiques, la liberté n’est jamais absolue. Car alors prévaudraient soit le relativisme impuissant du savoir, soit le droit du plus fort en politique, soit l’anarchie économique (qui est la fin du faire-société).

Mais édictez trop de règles et vous rendrez le système inerte, bouffi et impotent :

1. la recherche somnolera, confite en mandarinat d’un côté – et bon vouloir pour distribuer les crédits de l’autre ;
2. la production s’enlisera, malthusienne pour l’emploi et pour l’investissement, soucieuse de minimiser tout bénéfice, préférant innover ailleurs ;
3. la démocratie s’effacera devant la technocratie, la ploutocratie ou la partitocratie.

N’est-ce pas l’immobilisme institutionnalisé qu’a connu la France ces 40 dernières années, qui se trouve ainsi malheureusement décrit ?

Car régime démocratique, économie de marché et méthode expérimentale en sciences font système… Touchez à l’un et vous touchez à l’autre. Ce pour quoi la recherche est si peu financée en France, pays peu démocratique au fond et hostile « par principe » catholique romain à l’économie de marché.

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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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