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Hommage à Michel Rocard

Michel Rocard est mort, j’aimais beaucoup Michel Rocard. Il n’avait pas l’hypocrisie manœuvrière d’un Mitterrand, ni la grande gueule robespierriste d’un Mélenchon ; il était un homme modeste, convivial, qui aimait penser et discuter. Il préférait l’analyse personnelle partagée aux grandes théories toutes faites et aux slogans « anti ». Issu de l’ancien RPR (Religion Prétendue Réformée) il faisait de la réforme son mantra. Car le monde change et les gens doivent bouger – sous peine de disparaître comme jadis les dinosaures.

michel rocard 2013

Ironique, il pointait en 2010 l’affolante lenteur du parti socialiste à changer ses manières de penser : « nous commençons à peine à enregistrer les résultats de la victoire intellectuelle complète de ladite deuxième gauche sur la gauche jacobine au patois marxisé et éprise d’économie administrée », disait-il. Pas sûr que les « frondeurs » ou autres « atterrés » n’aient encore délaissé aujourd’hui le confort du jargon marxiste et du pouvoir d’État jacobin…

Le marché ? « Une grande partie du monde vit en économie de marché et nous, sociaux-démocrates, avons choisi depuis 1947 d’y rester parce qu’elle est garante de la liberté de base des citoyens-consommateurs. Lorsque, comme c’est à l’évidence le cas actuellement, les lois du marché produisent et amplifient des dérives insoutenables, le problème n’est pas de s’y soustraire mais de les modifier, de savoir comment et avec qui, pour être ensuite soumis à des lois moins injustes, mais toujours marchandes. » Social-démocrate ne signifie pas « socialiste » durant de trop nombreuses années : il faut attendre l’après-Jospin pour que le marxisme soit abandonné et avec lui la guerre civile contre « les parons », « les bourgeois » (nombreux sont les socialistes embourgeoisés !) et « la marché ». Michel Rocard était au PSU avant de se rallier à Mitterrand, puis être évincé du PS par Fabius et consorts.

La « mondialisation », cette tarte à la crème des velléitaires qui cherchent toujours des excuses à leur impuissance d’analyse, est une tendance lourde de l’humanité, depuis le berceau africain jusqu’à la conquête de l’espace, en passant par Christophe Colomb. « C’est donc à l’absence de régulation qu’il faut s’en prendre et non pas à ce fait incontournable qu’est la mondialisation elle-même. » Donc négocier des traités et agir dans les instances internationales, pas se contenter de brailler en manifs ou de sauter sur son tabouret à la télé en vilipendant ce mot-valise qui expliquerait tout ce qui ne va jamais : le « capitalisme ».

Rocard libéral 2008 06

Car ce système d’efficacité économique nommé « capitalisme est qu’il ne connaît plus ni normes ni limites puisqu’il s’affranchit de l’idée que c’est à la loi de définir ses limites. Il s’apparente plus de ce fait à la loi de la jungle qu’à la liberté. Au sens strict, il n’est pas libéral, et il est essentiel de ne pas faire de confusion là-dessus. » Michel Rocard est libéral, dans le sens des libertés, mais il ne faut pas s’y tromper, « la lutte des classes – il y a des terminologies dont la pertinence est éternelle – passe aujourd’hui entre les spéculateurs et les régulateurs ».

Volontiers écologiste par vanité de la frénésie concurrentielle et de la surenchère des désirs, il réhabilite le capitalisme vertueux des origines, décrit par Max Weber et l’art de vivre prôné par John Maynard Keynes, qui écrivait : « Ce seront les peuples capables de préserver l’art de vivre et de le cultiver de manière plus intense, capables aussi de ne pas se vendre pour assurer leur subsistance, qui seront en mesure de jouir de l’abondance le jour où elle sera là. »

Michel Rocard est l’homme des limites : de la réforme sans révolution, de la morale sans absolu, de la politique avant l’économie. Car s’il était énarque, il était aussi licencié ès lettres. Il y a du Camus chez lui, déjà durant la guerre d’Algérie où il s’oppose à Guy Mollet. Attentif aux gens, il préfère le terrain à Paris, la décentralisation au jacobinisme ambiant. Laurent Fabius (toutou de Tonton) et Henri Emmanuelli le déboulonnent de son poste de Secrétaire du PS après ses trois années comme Premier ministre, où il instaure RMI et CSG avant de réorganiser le Renseignement. Il s’opposera encore à Fabius à propos de l’Europe et à Royal sur son refus de s’accorder avec Bayrou en 2007.

Dans ses mémoires, intitulées en 2005 Si la gauche savait, il explique pourquoi Jospin a échoué à faire gagner la gauche : « Il a eu le souci de faire de la moralité un enjeu majeur de l’action publique… Mais le refus de trancher, de choisir entre les deux gauches va expliquer 2002, la présidentielle manquée. Quant au reste, Jospin est profondément mitterrandiste de culture. Il a été formé à cette école, dans cette écurie. Il a longtemps été socialement CGT. Je vous l’ai dit, il est plutôt jacobin. Malgré un unique démenti une fois, et qu’il a regretté, il est sur la ligne: ‘L’État peut tout, tout est politique.’ »

Il avait souvent raison, Michel Rocard… Il était de la gauche pragmatique, plus social-démocrate que robespierriste. François Hollande ne lui arrive même pas à la pantoufle.

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Tahiti, une colonie ?

La Colonie ou les Colonies ? Un système qui repose sur la domination politique, sur la domination culturelle, sur la domination économique est une colonie. Les colonisateurs visaient l’exploitation des territoires et leur mise en valeur. Au début, à Tahiti, il y avait les frais de douane sur les produits importés, l’impôt de capitation, les corvées. La colonie devait équilibrer son budget afin que la métropole fasse des bénéfices. Ainsi perdurait la dépendance !

Mais jusqu’en 1964, arrivée du CEP et de ses essais nucléaires, c’étaient les taxes et impôts locaux qui payaient les salaires et frais de fonctionnement de l’administration coloniale à Tahiti. Les droits de douane sur les importations, mais surtout les taxes sur l’exportation des phosphates de Makatea (relire les pages sur le blog), étaient les principales rentrées.

Ce faisant, la colonisation a détruit la société traditionnelle, effacé les valeurs culturelles, apporté l’école occidentale, la médecine moderne, l’individualisme. Elle a ouvert la Colonie au monde extérieur. Gagnants ?  Peut-être pas ! Même sûrement pas !

carte polynesie francaise

Si les maîtres Blancs ont été remplacés, c’est par une nouvelle « caste » locale. On pourrait l’évaluer à une centaine de familles » s’étant approprié le pouvoir et… ses avantages. Cette « caste » a remplacé l’administration coloniale à son seul profit en allant mendier des subsides à Paris, en augmentant les taxes payées par le bas peuple, notamment les impôts locaux.

Pour le petit « Tetuanui » rien n’a changé, les Nantis sont toujours nantis, de plus en plus, même si la CTC (Chambre territoriale des Comptes) le stipule dans ses nombreux rapports ! Ils montrent pourtant que les responsables des officines territoriales, qui sont nommés par les Politiques, touchent des salaires et des primes faramineux tandis que « Le petit « Tetuanui », quand il a un travail doit se contenter souvent du SMIC (environ 1 000 €). Le petit Tetuanui » est le nom de famille le plus courant, il est l’équivalent de Dupond ou Durand en métropole.

Tenacious

Ce qui est fait pour les handicapés n’est pas le fait de Tahiti. Le trois-mâts anglais Tenacious était par exemple en escale à Papeete. Très beau, il appartient à une association la Jubilee Sailing Trust qui accueille à son bord des marins atteints de handicap. A bord, des ascenseurs, des ponts plus larges et incurvés pour la circulation des fauteuils roulant, des équipements sonores sur la barre et des indications en braille sont mis en place pour que les non-voyants eux-mêmes puissent diriger le bateau. Le Tenacious compte 10 membres d’équipage et accueille à chacun de ses voyages une quarantaine de personnes dont la moitié sont handicapées. C’est un trois-mâts barque long de 65 m avec un déplacement de 500 tonnes. Année de lancement : 2000. Port d’attache : Southampton (Royaume-Uni).

Hiata de Tahiti

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Jean Tirole, L’économie du bien commun

jean tirole economie du bien commun

L’intérêt de ce gros livre est qu’il est récent, se lit très facilement, et met à la disposition du grand public des recherches économiques le plus souvent publiées par des spécialistes et en anglais. L’auteur résume dans plusieurs chapitres des recherches qu’il a entreprises lui-même ou en collaboration sur les trente dernières années, ce qui renouvelle largement la pensée convenue des économistes de tribune trop médiatiques pour être honnêtes, et autres déconomistes « atterrés ». Car l’un des mérites de ce livre est de livrer des faits et des arguments, pas de l’idéologie. Même si le titre se situe résolument dans le sens du collectif.

Rappelons que Jean Tirole est l’un des rares français à avoir obtenu le prix « Nobel » d’économie (vos gueules, les cuistres ! tout le monde sait qu’il s’agit du « prix de la Banque de Suède » car Alfred Nobel considérait l’économie comme une discipline aussi vaine que l’alchimie). Il livre au public un menu consistant, même s’il est parfois elliptique, format oblige ; mais il renvoie à des références (le plus souvent en anglais). Il diffuse les recherches fondamentales récentes sur la théorie de l’information et sur la finance comportementale, peu connues du grand nombre. Nul citoyen français n’aurait droit à ces études spécialisées si Jean Tirole n’avait pas fait l’effort de vulgarisation nécessaire.

Il expose en 4 parties et 17 chapitres son économie du bien commun :

  1. La première examine économie et société, ce qui entrave la compréhension, les limites morales, le métier de chercheur en économie, l’aller-retour entre théorie et évidence empirique (le terme d’évidence est un anglicisme, le terme le plus exact serait plutôt témoignage ou preuve) ;
  2. La seconde fixe le cadre institutionnel de l’économie, l’Etat et l’entreprise, plaidant pour la réforme afin de s’adapter au monde qui vient, et à la responsabilité sociale ;
  3. La troisième, la plus longue, aborde une série de thèmes d’actualité avec la profondeur du chercheur, le défi climatique (un brin indigeste), le chômage (je l’ai évoqué en détail dans une précédente note), la construction européenne, à quoi sert la finance, la crise financière de 2008 ;
  4. La quatrième étudie l’enjeu industriel, fort à la mode dans les débats politiciens. Jean Tirole y met de la clarté, posant l’écart entre politique de la concurrence et politique industrielle, prouvant combien le digital modifie la chaine de valeur, mettant en garde contre l’ignorance des défis numériques à l’organisation sociale, considérant l’innovation et la propriété industrielle et ouvrant des pistes pour réguler de façon incitative.

Il n’est pas possible, en deux pages, de rendre compte de la richesse du livre, seulement d’en donner quelque aperçu. Le fondement est exposé p.15 : « la recherche du bien commun passe en grande partie par la construction d’institutions visant à concilier autant que faire se peut l’intérêt individuel et l’intérêt général ». Ce livre est un outil de questionnement, il n’apporte aucune solution toute faite, il insiste en revanche toujours sur la complexité et sur la nécessité d’évaluer toute action avec l’œil de l’économiste, pour être utile à la société.

L’économiste est un chercheur, pas un énarque, et Jean Tirole n’est pas tendre pour les grenouilles généralistes qui prétendent se faire plus grosses que le bœuf : « Nous verrons tout au long de ce livre comment l’hubris – en l’occurrence une confiance trop forte dans sa capacité à faire des choix de politique économique – peut, en conjonction avec la volonté de garder un contrôle et donc le pouvoir de distribuer des faveurs, conduire l’Etat à mener des politiques environnementales et de l’emploi néfastes » p.45. L’exigence de réalisation des objectifs laisse trop souvent la place à « des postures ou des marqueurs à effet d’annonce » qui sont inefficaces et « dilapident l’argent public » p.59. De même, à propos des produits « toxiques » : « Sciemment ou non, des collectivités locales utilisent un produit dérivé afin d’améliorer la présentation des comptes à court terme ou pour se créer artificiellement un risque au lieu d’en éliminer un : de la roulette à l’état pur » p.395. Les cris d’orfraie des Mélenchon et autres « atterrés » ne sont donc pas vraiment justifiés… A propos de la crise financière de 2008 : « Comme la crise de l’euro, évoquée dans le chapitre 10, elle a pour origine des institutions de régulation défaillantes : de supervision prudentielle dans la crise financière, de supervision des Etats dans la crise de l’euro. Dans les deux cas, le laxisme a prévalu tant que ‘tout allait bien’ » p.461. Et si les politiciens balayaient devant leur porte avant d’accuser les autres ?

Sur la construction européenne, l’auteur pointe que « l’action européenne a réduit les écarts de revenus et que, même en tenant compte des calamiteuses dernières années, les institutions européennes ont dans l’ensemble contribue à la croissance » p.351. La crise de la zone euro est due à l’écart croissant de compétitivité entre Etats réformateurs et ceux à courte vue, entre 1998 et 2016, en gros l’Europe du nord contre l’Europe du sud (France incluse) où « les salaires ont augmenté de 40% quand la productivité n’a augmenté que de 7% » p.354. Et nos politiciens, d’autant plus véhéments qu’ignares, de nager en pleine contradiction : « on ne peut à la fois insister sur la souveraineté et exiger un plus grand partage des risques. Et c’est là le fond du problème » p.381. Les études montrent que « l’Etat-providence est la plupart du temps plus développé dans les communautés homogènes » p.387.

Le livre de Jean Tirole est consistant, mais écrit gros. Chacun des chapitres peut se lire séparément, à quelques exceptions près ; je vous conseille d’ailleurs de les consommer par étapes, selon votre intérêt, car le style très « plat » de l’ensemble, s’il est de bon ton dans la neutralité scientifique, est peu plaisant à haute dose. Jean Tirole est économiste, pas écrivain, mais il fait un effort très louable de clarté.

Jean Tirole, L’économie du bien commun, 2016, PUF, 629 pages, €18.00

e-Book format Kindle, €14.99

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Marcel Gauchet, La condition historique

marcel gauchet la condition historique

Visage carré, menton en avant, lèvres pincées, Marcel Gauchet a tout du curé laïc. Il a d’ailleurs été instituteur après l’École Normale de Saint-Lô. Il s’intéresse à l’humanité, à l’homme dans la société. Ces entretiens, publiés en 2003, permettent d’aborder son œuvre sans le jargon qui souvent l’accompagne. A l’heure où certains sont tentés de mélanger à nouveau État et religion, la vision historique de Marcel Gauchet est plus que jamais nécessaire pour bien comprendre.

Mais plutôt que de lire son dernier livre Comprendre le malheur français, passablement mauvais si l’on en croit certains, relisons La condition historique, parue en 2003, bien plus intéressant.

L’État a surgi de la révolution religieuse. Dans les croyances primitives, les ancêtres dictaient la loi aux vivants. Avec l’État, la loi passe entre les hommes vivants, séparant ceux qui sont fondés à commander et les autres. L’État vient de Dieu, l’unique, qui est « un dieu ethnique qui a la particularité d’être un dieu au-dessus de tous les dieux des autres » p.95. Il a été inventé par un « peuple dominé dont le problème est de dominer spirituellement ceux qui le dominent politiquement » p.96 -autrement dit le peuple juif.

Dieu investira l’État par l’Église. Poussé à l’extrémité, cela donnera l’islam : « Qu’est-ce que l’islam en effet, sinon la rationalisation de l’idée monothéiste par un homme simple et solide qui n’était en rien un profond théologien mais un bon esprit rigoureux, un patriarche de bon sens soucieux de remettre les choses ‘à plat’ ? » p.122.

La bifurcation de l’histoire chrétienne arrive autour de l’an mil, lorsque la forme pleine de l’Un se retrouve dans l’indivision des sociétés sauvages. L’Église rétablit l’unité ontologique en conjuguant autorité spirituelle et temporelle dans l’attente de la seconde venue du Christ. Elle se pose en intermédiaire obligé entre ciel et terre. Dans le collapsus de l’Empire apparaît un type de rapport social nouveau, recomposé depuis les unités de base de la famille, du village et du terroir. Les moines prennent le pouvoir contre les prélats corrompus et affiliés aux grands.

Le protestantisme sera le retour à l’esprit de médiation directe du Christ, contre la médiation par l’institution. Le pouvoir politique sera contraint de trouver une autre légitimation que le sacre d’Église. Vers 1600, surgit alors « notre » notion moderne d’État.

La sortie de la religion s’est faite en trois mouvements :

  1. 1500-1650 : ère théologico-politique, absolutismes après les guerres de religion, Hobbes et l’État-Léviathan. Le consensus des élites françaises est très fort pour sortir des guerres de religion et des féodalités de toutes espèces par l’État absolu.
  2. 1650-1800 : ère théologico-juridique, Rousseau et la Révolution française, le citoyen-militant et le culte de l’Être Suprême.
  3. 1800-1880 : ère historique, mouvements nationaux et universalisme en réaction à la Révolution française et à ses armées, Schelling, Fichet, Hegel. L’Allemagne est victime et l’expansionnisme révolutionnaire accuse un retard, lui donnant de bons motifs d’être critique. L’Allemagne reste profondément marquée de religiosité, contrairement à la France où la déchristianisation au 18ème siècle a été très forte. « La société de l’histoire est une société de travail, de production, elle sera la société de l’économie » p.248.

La suite, c’est la pathologie totalitaire, puis le triomphe des démocraties, du mouvement scientifique et du capitalisme (les trois sont liés). « La société civile est fondée à revendiquer sa liberté par sa capacité d’initiative et d’invention. Elle est le laboratoire de la production de l’histoire et, à ce titre, le siège de la légitimité » p.249. L’État n’est qu’au service de sa puissance dynamique, expression et instrument de la société, plus au-dessus. « Je fais partie de ceux qui pensent que ce n’est pas l’économique qui explique le politique, mais que c’est le politique qui est premier, qu’il faut en expliquer la configuration du dedans de lui-même et que c’est à partir de là qu’on peut comprendre comment l’économique se sépare et influence l’ensemble » p.16. Ce n’est pas le mouvement spontané des échanges qui explique la dynamique sociale, ni l’économique qui assure la cohésion de la société.

Après l’âge de l’organisation jacobine par l’État (dû à la reconstruction d’après-guerre), l’explosion de mai 68 « marque la fin de l’État technocratique à la française, où l’on conduit les gens sans leur demander leur avis et sans leur dire où, mais pour leur bien ! » p.41. Le rejet du villepinisme, du ségolénisme Royal puis des lois imposées à la hussarde par Manuel Valls me paraissent ressortir de la même réaction.

« L’autonomie, en pratique, c’est l’historicité, c’est la quête de soi au travers du changement conscient et délibéré, avec ce que cela implique d’ouverture sur l’inconnu du futur et d’efforts toujours à reprendre pour ressaisir et gouverner tant bien que mal l’œuvre du devenir » p.201.

Marcel Gauchet ne croit pas en l’effervescence créatrice des marginaux : « Je ne parviens pas à voir dans cette radicalité irresponsable autre chose qu’une corruption de la démocratie (…) La spontanéité protestataire consiste à réclamer des droits ou à émettre des revendications dont on charge l’oligarchie en place de se débrouiller, en se lavant les mains des suites. L’esthétique de l’intransigeance et le culte de la rupture dissimulent une attitude profondément démissionnaire » p.160. Et pan sur le bec des gauchistes et autres « alter » du mouvement social, réactualisé en Nuit debout. Dégagent-ils un avenir ? Proposent-ils des solutions viables ? Non pas : « il est clair que la protestation passionnelle contribue à l’obscurcissement du présent et nourrit l’impuissance collective » p.350. Pour Nuit debout, on verra si l’aurore peut advenir.

Pourquoi ? Parce que « les intellectuels ont eu leur siècle d’or au 20ème siècle. Ils ont été propulsés au pinacle par le culte de la révolution et par le culte subséquent de la radicalité critique. Il en est résulté une véritable rente de situation pour eux. (…) Ses avantages sont énormes. Le premier est de recueillir les bénéfices de la radicalité théorique sans avoir à en payer le prix, sous forme de travail et de difficulté. La posture tient lieu de contenu. (…) Par la même occasion, vous accédez à l’authenticité morale en vous dégageant des compromissions avec l’ordre établi. (…) Dernier avantage, et pas le moindre pour des gens par fonction en quête d’audience : la radicalité a l’intérêt de se voir et de s’entendre. (…) Marketing et bonne conscience marchent main dans la main » p.347.

Décidément, rien ne vaut plus que de relire les grands classiques : Marcel Gauchet est de ceux-là.

Marcel Gauchet, La condition historique, entretiens avec MM. Azouvi et Piron, 2003, Folio essais 2005, 496 pages, €10.40

e-book format Kindle, €9.99

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Ils sont partis…

Exit le Brexit, Britain has gone. Les Anglais et les Gallois ont voté massivement contre, l’Écosse et l’Irlande du nord pour. Au total, 52% pour leave – partir.

Ce référendum était une quadruple erreur :

  1. Politique – les craintes court-terme du vote engagent l’avenir long terme d’un pays devenu très moyen dans un monde de plus en plus organisé en grandes entités et menaçant ;
  2. Intérieure – le royaume se désunit, Irlandais et Écossais vont avoir l’irrésistible tentation de quitter le navire en train de couler pour se rattacher à l’Europe ;
  3. Économique – outre la City qui ne va plus compenser l’euro, les investissements étrangers ne vont plus aller si volontiers dans ce pays qui était en Europe mais qui parle anglais, et les entreprises britanniques vont avoir plus de mal à exporter… si elles n’obéissent pas aux normes européennes décidées désormais sans elles ;
  4. Symbolique – c’est placer les îles britannique en-dehors du continent européen et montrer au monde entier qu’un Anglais est une sorte de Martien.

carte union europeenne sans uk

Mais ce référendum a eu lieu et il s’impose. Il faut donc comprendre pourquoi les gens ont voté pour sortir et ce qui pourrait en advenir chez nous.

Les arguments en faveur de la sortie ont été nombreux mais se résument assez bien en un seul : garder du pouvoir citoyen sur le cours des choses. Les électeurs britanniques ont eu en effet de plus en plus l’impression qu’une entité anonyme et protéiforme (Bruxelles ») tendait à leur imposer de plus en plus de normes, d’exigences et de quotas sans qu’ils n’aient jamais leur mot à dire. Or l’institution du Parlement anglais est l’une des plus anciennes en Europe avec la scandinave (héritage viking) et la française (contre l’absolutisme royal).

Les Britanniques étaient restés volontairement en retrait de la construction en chantier permanent de l’Europe : ils n’étaient ni dans l’euro, ni dans Schengen, ni dans la politique de justice et de sécurité, ni dans le mécanisme de secours financier aux pays en difficulté. Mais le peu qu’ils ressentent de la politique économique et commerciale, l’inflation des normes et des directives, leur ont donné l’impression d’être dépossédés de leur souveraineté. Ce qu’ils ont toujours combattu, l’impérialisme hard du continent (Philippe II, Louis XIV, Napoléon, Hitler), semble revenir sous la forme soft d’une bureaucratie anonyme et éloignée, proliférante et inefficace, non représentative et peu contrôlée.

L’Europe s’est montrée indigente dans le traitement de la crise grecque, inefficace en termes de croissance économique depuis 2008, chaotique devant l’afflux migratoire, inepte en négociant avec la Turquie. La relance des négociations d’adhésion avec ce pays de près de 80 millions d’habitants à 98% musulmans et avides d’aller travailler ailleurs a certainement joué un grand rôle dans la décision des citoyens britanniques. Merkel a joué solo – il est vrai devant l’abyssale absence et au désintérêt crasse d’un François Hollande préoccupé uniquement du très court terme et des petits arrangements pour être réélu. Mais au vu de l’inanité des sondages et des médias sur la prévision du vote, trop centrés sur les élites et le politiquement convenable, nul doute que toutes les élections à venir ne doivent réserver des surprises ! Les rempileurs de la politique devraient se méfier des urnes…

francois hollande content de lui

L’argument démocratique et antibureaucratique doit poser question à l’ensemble des pays européens, de plus en plus tentés par le repli sur eux-mêmes et observant avec intérêt comment va se passer le divorce. Déjà un néerlandais et une française réclament un référendum sur le sujet ; pourraient suivre Danois, Suédois, Tchèques et Autrichiens. Et pourquoi pas l’Allemagne ? Elle serait bien tentée de reprendre sa pleine et entière souveraineté pour se débarrasser des « parasites » du sud, incapables de se réformer et à la morale politique trop laxiste (France incluse, qui fait rempiler des Balkany après avoir juré, après le désastre des Européennes, combien tout devait changer…)

Le monde se globalise et devient moins sûr. La raison voudrait que l’union fasse la force, mais la réalité montre qu’elle la dilue dans les petits arrangements égoïstes. Dès lors, pourquoi ne pas reprendre la main ? L’emploi, le régime du travail, les normes sanitaires, l’environnement, doivent-ils dépendre des lobbies des grandes entreprises à Bruxelles ? De l’intérêt démographique allemand pour l’immigration ? De la passoire Schengen ?

Les gens veulent une sécurité, même s’ils acceptent la flexibilité. L’État-providence ne peut pas tout pour tout le monde, notamment lorsque le flot des réfugiés et des immigrés économiques explose. C’est que ce les Anglais ont clairement dit ; c’est valable pour tous les États. Ils ne sont pas contre l’immigration mais ils veulent la choisir (préférant curieusement des Pakistanais du Commonwealth aux Hongrois ou Polonais de l’Union européenne…) – et surtout pas de quotas obligatoires imposés par Bruxelles ! L’Europe semble un bateau ivre où la technocratie décide sans contrepartie, où la démocratie est réduite à des votes séparés de partis nationaux pour un grand foutoir réuni à Bruxelles ou Strasbourg, et où le constant blabla n’aboutit pas à grand-chose.

Pragmatiques, les Britannique ont dit NON : démocratie d’abord – pour le reste on discute. Comme les Suisses, les Norvégiens et les Islandais.

Les prochaines élections, en Espagne, en Allemagne, en France, vont porter sur ce thème unique : comment JE décide, MOI, en tant que citoyen sur les sujets qui me touchent personnellement. La question va être de réformer l’Union européenne pour que les citoyens participent aux décisions plus que des fonctionnaires non élus. Allons-nous aller vers un État fédéral à quelques-uns ou vers une Fédération d’États ? That is the question.

En France, ce ne sont pas les grands discours de l’Agité ou du Normal, ni le flou lénifiant du Favori des sondages, ni les yakas des histrions aux extrêmes, qui vont enthousiasmer. Il y aura certes les disciplines de partis, les votants godillots, les abêtis de la horde qui vont voter comme toujours et conforter les habitudes acquises – mais il y aura aussi de plus en plus de trublions, de marginaux, d’exaspérés, qui vont voter « autrement » exprès, pour dynamiter ces Contents-d’eux de plus en plus menteurs, déconnectés des « vrais gens », et de moins en moins efficaces.

Avis ! Les Anglais ont tranché le nœud gordien, ils ont donné l’exemple, pour le meilleur : la démocratie participative chez eux – et le pire : le chaos de la désunion en Europe.

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Patrice Montagu-Williams, BOPE

patrice montagu williams bope

Un roman policier très contemporain pour connaître le Brésil, ce pays de contrastes violents ; une tragédie en trois actes qui laisse un peu sur sa faim mais qui dit sur le pays bien plus que les statistiques de l’ONU ou les reportages superficiels des journalistes internationaux.

Le BOPE est le Bataillon des Opérations Spéciales de la Police Militaire de l’État de Rio dont le logo est « une tête de mort dont le crâne est transpercé verticalement par un poignard » p.39. « Au nom de la volonté qu’avaient les autorités d’offrir au monde entier les JO les plus festifs de l’histoire dans la capitale mondiale de la samba, le BOPE était devenu la voiture-balai policière des magouilles et des maux urbains sur lesquels le gouvernement brésilien se gardait bien de dire la vérité aux centaines de journalistes étrangers convoyés depuis deux ans pour constater la réhabilitation des favelas » p.16.

Le roman commence fort, par une descente de la police militaire dans une favela où la guerre des gangs a débordé sur la ville. Flanqué malgré lui du journaliste Marcelo en quête effrénée de scoop, le capitaine Bento Santiago et son commando pénètrent le bidonville. Un ordre venu d’en haut lui enjoint de faire une pause aux abords d’une école pour laisser faire les fédéraux. Lorsqu’il parvient à avancer, 25 enfants sont morts avec leur maitresse…

Car la guerre des polices entre le Département de la police fédérale et la Police militaire n’est qu’un épisode de la corruption endémique et du bon plaisir des privilégiés du régime, riches ou puissants. Il suffit d’avoir du pouvoir politique, de gagner de l’argent ou de se tailler un territoire par les armes pour exister dans ce pays volcanique. Tout est sans cesse au présent : on ne rénove pas, on construit à côté ; les vieux remplacent leur femme par des jeunettes de 14 ans ; le trafic et la drogue font et défont les richesses par vagues successives.

Le vrai pouvoir, ce sont les « narcos et groupes armés. Ce sont eux qui faisaient régner l’ordre. Ils rendaient la justice et réglaient les conflits entre les habitants. Ils contrôlaient les entrées dans le bidonville, taxaient les fournisseurs, procédaient à l’installation des branchements sauvages sur le réseau électrique et veillaient au ramassage des ordures. Il y a peu, ils avaient refusé que l’on installe le tout-à-l’égout car ils ne voulaient pas que les autorités mettent si peu que ce soit le nez dans leurs affaires. Ce sont eux aussi qui attribuaient les logements à ceux qui en avaient besoin et qui récoltaient les loyers » p.57. Tout comme voudraient le faire les islamistes dans les banlieues d’Europe – le vrai pouvoir est à ce prix lorsque l’État recule à faire appliquer le droit, y compris en son sein.

Même si « le pays est en état de coma dépassé » p.106, le Brésil est fascinant, à la fois très ancien et très vivant. Ni le droit, ni l’ordre ne règnent, et la loi de la jungle rend l’existence plus éphémère, donc d’autant plus précieuse. Survivre est la préoccupation de chaque jour, des enfants aux vieillards : il s’agit de ne pas se faire tuer, de trouver les bons protecteurs, de ne pas se laisser prostituer. Même quand on est journaliste en vue et qu’une actrice veut se venger d’un ex-gouverneur qui la mettait dans son lit.

Rio est « cette mégapole monstrueuse de plus de quatorze millions d’habitants, à la fois superbe et dangereuse » p.29. Chacun peut y rencontrer « l’une de ces filles qu’on ne rencontre qu’au Brésil, pour lesquelles faire l’amour est une fonction aussi naturelle que dormir, boire ou se laver les dents » p.24. De quoi rêver. Chacun peut y boire une « agua de Alentejo. C’était un cocktail à base de cachaça avec de l’ananas, du lait de coco et de la crème de menthe battue avec de la glace saupoudrée de cannelle » p.96. Miam ! C’est aussi le pays où « avec l’aide de la bière et de la maconha, les barrières sociales, raciales ou sexuelles ont sauté, donnant à ces corps agglutinés l’illusion que rien n’est impossible » p.140. Rien.

Après cet échec du BOPE, le capitaine Santiago réfléchit. Il n’est pas une machine à tuer, ni un robot aux ordres. Il s’informe, noue des contacts ; il devient le parrain d’une ex-pute de 15 ans, Euridice. Un colonel bien informé lui ouvre les yeux : « Tu croyais te battre pour défendre l’ordre et la justice. Pas pour servir les intérêts de flics corrompus. Moi, tu vois, j’ai fini par m’y faire. Tu connais le proverbe chinois qui dit que le poisson pourrit toujours par la tête ? Eh bien, c’est exactement ce qui se passe dans ce pays… » p.113. Le capitaine Santiago décide donc de se mettre en congé du BOPE, pour reprendre sa liberté, ne plus être manipulé ni pris dans un engrenage de vendettas croisées. Il veut rejoindre les Indiens d’Amazonie dont son père était originaire, et aider à leur survie.

Alléché par l’action du premier acte, édifié par la complexité de la corruption au second acte, le lecteur de roman policier se trouve un peu frustré de ce renoncement du troisième acte. Mais pour qui veut comprendre le Brésil d’aujourd’hui, quel bon livre !

Patrice Montagu-Williams, BOPE – Dans les soutes du Rio des JO, 2016, Asieinfo Publishing, 149 pages, €11.00

D’autres romans de Patrice Montagu-Williams chroniqués sur ce blog

Précision p.15 : on n’appuie pas sur « la gâchette » d’une arme, mais sur la détente, la gâchette est une pièce essentielle, mais interne à l’arme... Autre précision : on écrit métis et pas « métisses » comme si le mot était constamment au féminin.

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Julien Gracq, En lisant, en écrivant

julien gracq en lisant en ecrivant

Ce volume d’essais littéraires est écrit au fil des réflexions nées de la lecture. La langue est choisie, le style aisé, les phrases longues respirent et créent un rythme ; le ton est de sagesse et d’harmonie. L’écrivain porte attention à la phonie, ce chant des lettres. Une pensée primesautière fait son miel ici du suc amassé en d’innombrables livres. La réflexion sereine d’un mental bien huilé me baigne de bonheur. Je prends un plaisir aigu à savourer les remarques ciselées – non dans le marbre, qui serait trop pur et trop froid – mais dans un bois dur et vivant comme le chêne. Ces courts textes (guère plus d’une page) ont la densité et le poli d’un meuble rustique. Ils ont ce grain du bois et cette couleur douce à l’œil des choses longuement caressées.

C’est à l’intimité de la littérature française du 19ème siècle que nous convie ici Julien Gracq. Il n’écrit pas pour l’éternité, il accompagne en sourdine les œuvres majeures qu’il a aimées. Son discours est une présence familière, on revient à son livre pour l’ouvrir au hasard ou pour rechercher le trait qui nous a marqué. Ses auteurs de prédilection sont Stendhal, Balzac et Flaubert surtout ; mais aussi Proust, Nerval, Baudelaire et Rimbaud.

henri beyle dit stendhal

Le favori reste Stendhal ; il est aussi parmi les miens. « Si je pousse la porte d’un livre de Beyle, j’entre en stendhalie », dit-il p.28. Son univers emporte hors de la réalité, il se situe à part, dans un certain merveilleux. Il est presque surréel : l’époque et le pays décrits dans un roman stendhalien apparaissent comme transfigurés par le rêve d’un univers éthique très personnel. « La seule morale sociale qu’on peut tirer de ses livres est que les BUTS ne servent à rien, si ce n’est à communiquer à une vie le mouvement au cours duquel le bonheur a une chance de se présenter à la traverse, et c’est la morale d’une classe ‘arrivée’, celle des nobles de cour, amis du plaisir, spirituels et désabusés des salons du XVIIIe siècle » p.25. C’est aussi le meilleur de l’esprit français que cette sociabilité du plaisir et de l’intelligence, de la conversation et du mot d’esprit. L’Italie de Stendhal est un mythe : c’est un pays proche où se tiennent encore, en plein XIXe siècle, des cours princières, que la Révolution à détruites en France. La Chartreuse de Parme est ce monde imaginaire du Stendhal intime : « La séduction de ce roman concertant, au fil des pages, grandit par la vertu d’un microclimat tellement épanouissant et tonique qu’il rend toutes les figures qui le peuplent tendrement parentes, ainsi que toutes les plantes, au printemps, sont moins différentes des autres que le reste de l’année » p.53. La morale aristocratique est déployée dans un univers rêvé – et voilà que la langue de l’écrivain prête sa voix à l’ensemble : « Cette prose n’est jamais une prose parlée ; elle n’a rien du vocabulaire et des tournures de la conversation familière, de l’entretien qui va à l’aventure. Mais elle en a presque constamment le dé-lié, la désinvolture, la liberté de non-enchaînement quasi-totale. Aucune prose où la phrase qui s’achève laisse moins prévoir la figure, le rythme, et même le ton de celle qui va suivre » p.36. Cette vivacité, ce sens de l’impromptu, est l’expression même du caractère aristocratique que tout concourt à mettre en scène. Ainsi cet air de vérité des créations de l’écrivain : « Ce qu’il y a peut-être de plus vrai dans la psychologie stendhalienne (…) ce sont les montées, les chutes de tension brutales et parfois instantanées qui affectent les sentiments de ses personnages, dont le voltage ne cesse de changer » p.66.

honore de balzac

Chez Balzac, au contraire, le personnage ne nait pas de sa propre énergie intérieure, mais du décor qui l’entoure : « La singularité balzacienne essentielle (…) est un enserrement, et presque un enfouissement de chaque personnage dans le réseau hyperbolique de relations matérielles où il se trouve » p.22. Ce qui fait le style particulier de ses livres : « ses façons de table d’hôte, l’épaisseur si particulière, presque gluante, de sa coulée verbale qui s’étale nourrissante et poisseuse comme une confiture (si différente de la sécheresse aérée de Stendhal, qui claque ainsi que le linge dans un courant d’air) » p.73. Le décor prend toute son importance. Les objets, l’architecture, les relations, prennent l’individu dans un réseau comme l’araignée dans sa toile. Le personnage est l’apparence. Le génie vient quand une forte passion a su créer la toile (Grandet, Claës ou Goriot). Le décor qui emmaillote pour protéger est alors prolongement, extension de soi. L’homme dans son intérieur, l’homme social, est la réussite de Balzac : « Le bric-à-brac des intérieurs, si excessif, si envahissant qu’il soit par endroits, semble toujours avoir été soumis à une longue et tiède cohabitation casanière qui l’organise et nous le rend plausible : c’est le sentiment puissant de la tanière humaine qui émerge de ce fourre-tout » p.85.

Quant à Flaubert, il est l’architecte d’une passion. Madame Bovary : « une vie tout entière remémorée, sans départ réel, sans problématique aucune, sans la plus faible palpitation d’avenir » p.18. Flaubert est une abeille sceptique. Il ne sait pas inventer ; il ne crée aucun avenir ; il cisèle minutieusement un ‘cas’ qui est lui-même, illuminé. Avec lui, le roman classique s’enlise – mais projette ses ultimes feux. « Ce qui m’a frappé, ce n’est pas le ratage misérable des amours et des fantasmes d’Emma, sur lequel Flaubert s’appesantit, c’est l’intensité de flamme vive qui plante son héroïne, au milieu du sommeil épais d’un trou de Normandie, comme une torche allumée » p.82.

Proust renouvellera l’œuvre romancée. Il en fera un inventaire remémoré, une création nouvelle de l’esprit, une existence tout entière contée. « Dans Proust, la prolifération compacte de l’explicite réduit l’implicite abandonné au lecteur à la portion congrue (…) On ne rêve guère à partir de Proust, on s’en repaît : c’est une nourriture beaucoup plus qu’un apéritif » p.104. L’écrivain plonge dans son passé sans nostalgie, mais comme un chasseur ; il traque et extirpe les souvenirs avec violence. Gracq parle de « cet impérialisme tendu de Proust qui n’a de cesse qu’il n’ait remis une main fiévreuse sur les trésors dissipés » p.106.

Voilà pour le roman. Glanons encore quelques pensées sur la poésie. Comme celle-ci : « Les trois-quarts du plus beau de la poésie française ont été écrit de 1845 à 1885 » p.183. Ce n’est pas faux – reste à trouver pourquoi. Un siècle fermé socialement, en industrialisation progressive, aux valeurs puritaines, à l’urbanisation croissante, susciterait-il la poésie ? Ou bien est-ce le progrès de l’enseignement, le règne de l’écrit (juridique et littéraire) ? Il reste que le plus grand poète de la langue est peut-être bien Baudelaire : « Aucun vers n’est aussi LOURD que le vers de Baudelaire, lourd de cette pesanteur spécifique du fruit mûr sur le point de se détacher de la branche qu’il fait plier » p.155.

charles baudelaire

Et puis cette attention à la phonie encore, qui fait la typologie personnelle de Julien Gracq : « Il y a deux types de voix dans la poésie française : celle qui tend au staccato riche en R, en consonnes fricatives et dentales, de la profération triomphante » – exemples : Hugo, Mallarmé, Claudel, parfois Rimbaud – « et celle dont tout l’insigne pouvoir consiste à filer sans la rompre et à boucler l’arabesque d’une cantilène magique » – Lamartine, Nerval, Verlaine, Apollinaire, p.180.

J’ai retenu encore ce qu’il écrit de Saint-John Perse, mon grand poète des Vents : « Le monde qu’il célèbre est un monde arrêté, un monde bloqué pour toujours à l’heure de son solstice » p.199. Son discours : « c’est le déferlement théâtral du ressac sur une plage, une rumeur grandiose qui ne désigne et n’annonce que sa propre réitération » p.200. C’est le ton d’une certaine grandeur, la métaphore de l’action, des météores, voire du cosmos, c’est le chant de la terre à l’heure du monde fini et à l’aube de l’espace. C’est la beauté exclamative de la langue ; c’est aussi – un peu – une prière.

julien gracq pleiade tome 2

Les remarques de Julien Gracq sont celles d’un amoureux des livres, de cette espèce rare pour qui une œuvre n’est pas une perle à ranger dans un écrin, mais un couteau à tout faire ou une étoile pour la randonnée. L’œuvre stimule la réflexion et ne la bloque pas sur elle-même. Elle est prétexte à exister plus richement ; elle est ouverture à une autre vision du monde. « La lecture d’un roman (s’il en vaut la peine) n’est pas réanimation ou sublimation d’une expérience déjà plus ou moins vécue par le lecteur : elle EST une expérience, directe et inédite, au même titre qu’une rencontre, un voyage, une maladie ou un amour – mais, à leur différence, une expérience non utilisable » p.61.

Faites donc, avec lui, cette expérience inouïe.

Julien Gracq, En lisant, en écrivant, 1980, éditions José Corti, 302 pages, €20.00

Julien Gracq, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1756 pages, €70.00

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François Heisbourg, Secrètes histoires

francois heisbourg secretes histoires

Fils de diplomate luxembourgeois et énarque français, François Heisbourg a été conseiller du Prince avant d’être théoricien de la géopolitique. Secrètes histoire est son 14ème livre depuis 2001 mais il a atteint désormais 66 ans, ce qui le laisse un peu plus libre de propos. Membre du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères (1978-79), premier secrétaire à la représentation permanente de la France à l’ONU (1979-1981), conseiller pour les affaires internationales au cabinet du ministre de la Défense (1981-1984), directeur-attaché à Thomson-CSF (1984-1987), directeur de l’IISS (1987-1992), directeur désigné de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève, directeur du développement stratégique de Matra Défense Espace (1992-1997), responsable d’une mission interministérielle sur la recherche et l’enseignement sur les questions internationales et de défense (1998-2000) et directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (2001-2005) – il sait de quoi il parle, tout en n’ayant pas toujours eu la hauteur de vue exigée par l’implication directe dans les événements. Ce livre de souvenirs géopolitiques tente de réparer cet aspect « nez sur le guidon » comme la propension à aduler l’Administration.

Le livre est écrit avec bonheur, presque avec jubilation, sept chapitres probablement repris d’articles divers raboutés et refondus. Le ton est vivant, avec des anecdotes personnelles et quelques révélations peu connues du grand public : combien le système automatique de riposte nucléaire soviétique RYAN a failli vitrifier une grande part de l’Amérique (p.74), combien le monde est passé juste à côté d’un drame nucléaire à Cuba en 1962 alors qu’un sous-marin soviétique armés de missiles atomiques était grenadé par la marine américaine et que seul son commandant a refusé d’actionner sa clé sur les trois requises (p.147), combien la France, l’Allemagne et l’Italie ont failli faire la bombe ensemble en 1957 – avant que de Gaulle n’y mette le holà (p.158).

Pour l’auteur, acteur et théoricien, l’histoire n’est écrite nulle part et les événements sont parfois contingents, tenant à peu de choses.

Fondateur du concept d’hyperterrorisme, il note que l’hyperpuissance militaire américaine est inopérante face aux suicidés de Dieu, mais que la résolution de ce qui n’est PAS une guerre dépend de l’efficacité de la police et des services de renseignements. L’Europe, en ce sens, est bien indigente, en retard par inertie, chaque État, chaque service même gardant jalousement ses informations ou ne tenant pas compte de celles des autres par éparpillement bureaucratique.

Le système international n’est plus celui de la guerre froide mais multipolaire – sauf que la Russie de Poutine ne l’a pas compris et poursuit sa course à la puissance contre l’Occident : les sanctions étaient-elles le meilleur moyen d’apaiser les tensions ? L’erreur de Bush d’occuper l’Irak en 2003, suivie de l’erreur d’Obama de ne pas faire respecter la ligne rouge des armes chimiques en 2013, a déstabilisé un Moyen-Orient compliqué et éclaté entre tribus, sectes et religions. L’Arabie Saoudite s’est crispée en 1979 lorsque des salafistes ont attenté à La Mecque, obligeant le Royaume à faire intervenir les Français du GIGN pour les neutraliser. Désormais, l’Arabie Saoudite se veut plus salafiste que les salafistes (p.312), le wahhabisme n’étant après tout qu’une interprétation littérale du Coran. D’où les financements publics d’Al Qaida, les financements privés de Daech, les complaisances aux imams rigoristes, l’exportation de la foi en Europe…

Les tabous idéologiques (l’islam « respectable » – d’où personne n’a vu surgir Daech p.88), économiques (réduire le déficit public est indispensable à la croissance… sans cesse future, ce « qui pousse les citoyens à se tourner (…) vers la situation intérieure, le cas échéant au profit des choix xénophobes du Front national et des options protectionnistes des extrêmes de gauche et de droite » p.326), social (« ce n’est pas au nom de la lutte contre le terrorisme qu’il convient de réformer l’Éducation nationale, mais bien au nom de l’intégration sociale » p.140), politiques (tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil), diplomatique (« plusieurs de ces pays ont réellement utilisé armes chimiques et vecteurs balistiques, ce qui donne à penser que le tabou pesant sur le recours éventuel à l’arme nucléaire n’est plus aussi absolu que pendant la guerre froide » p.177) dessinent un monde irénique.

Poutine devrait-il savoir que l’Occident ne déclenchera pas la guerre – alors que sa paranoïa monte en raison de « l’étroitesse des cercles de prise de décision et les restrictions croissantes sur le débat public d’experts qualifiés » p.24 ? Et « la Chine actuelle rappelle, à bien des égards, la montée de l’Allemagne avant 1914 » p.217. Les pays issus de la décolonisation, plus la Russie et la Chine, ne suivent pas l’idéologie hédoniste égalitariste occidentale : « à des degrés divers, l’on y récuse le droit à l’avortement, l’homosexualité, la séparation des religions et de l’État. Cela est déplorable, mais le fait est que, sur ces questions comme sur d’autres, différents systèmes de valeurs existent, y compris entre démocraties et parfois au sein même des démocraties » p.235.

Francois Heisbourg

Le panorama est vaste, le propos mesuré, souvent les chapitres se lisent sans qu’on en conclût grand-chose – vieille habitude des ministères… Mais s’en dégage quand même une vaste fresque d’aujourd’hui, une synthèse étonnante. « Le lecteur aurait quelques raisons de trouver peu agréable le tableau du monde qui lui a été servi ici : la menace de l’hyperterrorisme, la société de surveillance, le risque croissant d’emploi des armes nucléaires, un Moyen-Orient en implosion, l’Europe en crise face à la violence au Sud et à l’Est, les risques de conflits en Asie, un monde multipolaire désordonné face aux défis planétaires comme le réchauffement climatique, l’ensemble étant aggravé par la proposition que, si ça va moins bien qu’hier, ça ira encore plus mal demain… » p.343. Mais « nous ne vivons pas la fin des temps, (…) ni une situation inédite ni une situation particulièrement dramatique » p.343. Nous avons déjà vu l’équivalent et nous avons les moyens de faire face.

La leçon d’expérience de l’auteur est qu’« un bon analyste aura réussi dans sa tâche en donnant du sens au présent, de manière à fournir des clés permettant d’avoir prise sur la formation de l’avenir » p.84. Car l’avenir est fabriqué par le présent, il n’est pas « découvert » comme s’il était écrit. Ayant été moi-même analyste, ailleurs qu’en administration, je confirme.

  • Première règle : « ne pas confier aux seuls services de renseignements la conduite de l’analyse des mystères » p.85.
  • Deuxième règle : « se méfier comme de la peste des phénomènes de troupeau ».
  • Troisième règle : « l’intérêt de toujours aborder les problèmes de manière pluridisciplinaire » p.86.
  • Quatrième règle : « laisser travailler en paix ceux qui se livrent à » l’analyse p.87.

Un bon livre de géopolitique pas aussi organisé que celui de la regrettée Thérèse Delpech, et qui laisse plus de questions ouvertes qu’il n’apporte de réponses claires, mais qui aide à comprendre le monde où nous vivons.

François Heisbourg, Secrètes histoires – La naissance du monde moderne, 2015, les essais Stock, 372 pages, €21.50

e-book format Kindle, €14.99

Biographie ISS (international Institute for Strategic Studies)

Attentats de Paris-Bruxelles : Parler d’armée et de guerre concernant Daech, c’est se tromper de combat, Huntington Post 22/03/2016

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Et c’est reparti pour le foot…

Le foot est à l’origine un jeu, il est devenu une passion voire un substitut de la guerre. Car ce sont bien des « nations » qui s’affrontent sous le terme d’équipes, même si ce sont le plus souvent des mercenaires qui y servent. Il va sans dire que je préfère le jeu, qui est libre exercice enfant et discipline collective adolescent. Mais j’observe la passion française, proche d’une religion, même si je ne suis ni supporter, ni croyant.

foot modele anglais

Le football – ou balle au pied – est un jeu de garçons. Il y a certes des clubs de filles, mais ce sont en Europe principalement les garçons qui s’y collent. D’où le nom de match de foutre que l’on affuble parfois à ces affrontements entre jeunes mâles en rut pour taper la rondeur. Le football est vu comme peu viril en revanche dans le nord de l’Amérique, où les gros musclés des « colleges » (universitaires) lui préfèrent le football américain. Il faut être harnaché, casqué, rembourré, pour parer les coups car tout est permis.

ballon brad pitt 14 ans

La Gaule préromaine connaissait un jeu de balle qui portait le nom de « seault » ou « soule ». Il voulait signifier le soleil et n’était pratiqué que pour raisons religieuses. Le jeu perdure sous les Gallo-romains et est attesté au XIIe siècle surtout dans le nord-ouest de la France. Il est pratiqué aussi en Angleterre sous divers noms, dont celui de « foeth ball ». La balle était selon les endroits faite de diverses matières, en bois, en vessie de cochon remplie d’air ou de son de blé. Les buts étaient des limites arbitraires comme un quartier ou une place. La soule pouvait être frappée avec toutes les parties du corps et la main n’était pas interdite.

foot gosses plage

Les désordres qu’engendre (déjà) le jeu de balle incite le maire de Londres à l’interdire le 13 avril 1314, puis Philippe V le Long fait de même en France en 1319 ; l’interdiction est réitérée par Edouard III en 1365, puis en 1458 par James II. Mais Henri II en France joue à la soule avec ses mignons, dont le poète Ronsard. Rappelons que les « mignons » n’étaient pas pédés mais favoris du roi, donc jeunes et mieux vêtus que les autres ; ils faisaient des jaloux, d’où cette accusation bassement sexuelle. Où l’on voit que la passion du jeu, entre garçons, a toujours quelque chose à voir avec la virilité. Les supportrices le savent d’instinct puisqu’elles manifestent leur enthousiasme seins nus, tandis que les jeunes adolescents adorent jouer sans maillot.

foot supportrice

Le calcio s’introduit en Italie en 1569, le ballon propulsé à coups de pied doit passer au-dessus de poteaux qui délimitent les buts. En 1660, les partisans de Charles II qui s’étaient exilés en Italie ramènent en Angleterre la variante du calcio pour le jeu de balle au pied. Les domestiques du roi, en 1681, jouent contre ceux du comte d’Albemarle.

Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que le jeu de balle devient au Royaume-Uni un sport pour éduquer les adolescents aux règles et à la discipline d’équipe. Mais une dizaine de jeux différents existent alors. Se distinguent peu à peu le rugby, version moderne de la virile soule gasconne qui a pris le nom du collège où il est inventé en 1823, et le football appelé dribbling game, codifié au collège d’Eton en 1849 – l’usage des mains est interdit.

Le premier club de foot est fondé à Sheffield en 1862 et a Football Association est fondée le 26 octobre 1863 à la taverne londonienne Free-Mason’s (francs-maçons). La dimension actuelle des buts date de 1875, l’arbitre apparaît en 1890 et le nombre de 11 joueurs est fixé en 1899. Le poids du ballon ne sera déterminé qu’en 1935.

foot equipe 1948

La première coupe d’Angleterre se joue en 1872, tandis que le premier club français se crée au Havre. Le comité français « interfédéral » créé en 1906 devient la fédération française de foot le 7 mai 1919. Ci-dessus une équipe française de 1948.

Nombre de stars du cinéma, de la pub ou du ballon ont passionnément joué au ballon enfant (foot ou autres heux), comme David Beckham à dix ans (ci-dessous) ou Brad Pitt à 14 ans (plus haut). Ils sont devenus des demi-dieux adorés des groupies – parfois pour un autre talent.

foot david beckam 10 ans

Le souvenir de Zinedine Zidane hante encore les plages du Cap Vert en 2006, même si le gamin n’a pas l’argent pour s’acheter le maillot, même si le fric et la frime ont submergé le jeu et surtout le fair-play.

Foot souvenir de zidane cap vert 2006

Car le foot est désormais une industrie qui va recruter des mercenaires très jeunes en Afrique où il fait rêver aux millions. Le préjugé des marchands de ‘viande à dresser aux sports‘ veut que les gamins noirs soient plus « physiques ». Ces mêmes esclavagistes encouragent une sauvage compétition entre clubs pour vendre leurs « poussins » à coups de millions d’euros. Seuls les jambes comptent, pas la tête ; les demi-dieux sont réduits aux titans. Depuis l’Olympie antique, vous avez dit progrès ?

foot dylan michael patton 13 ans

Les retombées publicitaires et la vente des droits télé des rares qui émergent alimentent une corruption mondialisée et une évasion fiscale massive. Est-ce cela la récompense méritée du talent ?

foot et hollande comptes en suisse

C’est donc cette passion immorale qui est proposée à la jeunesse d’aujourd’hui, en plus du nationalisme, du racisme et autres violences bassement tripales ?

foot opium du peuple

Hier du pain et des jeux, aujourd’hui l’opium du peuple… Décidément, je préfère les jeux des enfants.

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Michel Tournier, Des clés et des serrures

michel tournier des cles et des serrures

Je vous parle d’un livre qui aujourd’hui n’existe pas. Les proses ont été reprises dans Petites proses et autres recueils de texticules, les images ont rejoint leurs auteurs respectifs et ayants-droits. C’est pourquoi cette coédition photographique et littéraire a été passagère ; elle n’a eu lieu qu’une fois.

Michel Tournier s’inspire de photos pour écrire ses textes. Il médite sur l’image en quarante leçons, comme quarante vols d’idées figées par l’argentique. Car toutes les photos sont en noir et blanc, la seule teinte qui fasse « vrai » pour un vrai photographe. Or Tournier avait la photo pour passion, son œil compose l’image comme un vitrail et appose les lumières comme en studio.

Penser avec le regard est une façon de penser. Bien plus que légender une photo, bien mieux que commenter une vue, l’image élargit ou enchante. Elle est complément ou contrepoint. Elle appuie ou diffracte.

michel tournier des cles et des serrures athlete

Ce pourquoi j’aime, en ce blog, allier l’image au texte moi aussi. Sauf que chez moi le texte est premier et que l’image vient en soutien ou en contradiction. L’association des deux vise à faire penser. Au-delà des mots et des reproductions, par le choc ou l’accompagnement.

Une soixantaine de photos pour une quarantaine de textes, Michel Tournier rend hommage à sa passion. Celle de voyeur.

Passion éphémère puisque le livre n’est plus accessible que de seconde main. Il a peu de chances d’être réédité tant les ayants-droits inhibent toute initiative. Il montre cependant de l’auteur une face peu connue, il donne à la littérature un prolongement imagé. La lecture ‘un tel livre n’est pas celle des seuls textes et c’est ce qui fait son prix.

Michel Tournier, Des clés et des serrures – images et proses, 1979, éditions Chêne/Hachette, 197 pages, €15.00 occasion

Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc

francois garde ce qu il advint du sauvage blanc

L’histoire est vraie, le récit est un roman. Narcisse Pelletier fut ce marin français abandonné sur une côte du Queensland australien en 1858 à 18 ans, et récupéré 18 ans plus tard par des marins anglais. Ramené en France, il devint gardien de phare.

Mais le récit de François Garde, fonctionnaire énarque et ancien Secrétaire général du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, s’inspire librement de l’histoire pour « déconstruire » la robinsonnade. Nous sommes deux siècles après le Robinson Crusoé de Defoe, trois décennies après le Vendredi de Tournier. L’homme occidental, aujourd’hui, n’emporte pas la civilisation à la semelle de ses souliers, il est – hors des pays tempérés – l’homme nu, page blanche où tout réécrire.

Narcisse à 18 ans est encore un gamin. Fluet mais musclé, obéissant mais fanfaron, il n’a que sa bite et son couteau pour survivre dans la baie déserte où le bateau l’a abandonné. Durant quatre jours, il ne fait rien, trop dépendant pour se prendre en mains. « L’absolue solitude dans laquelle il était précipité le renvoyait aussi à son entière responsabilité » p.110. C’est une vieille aborigène qui l’abreuvera, le nourrira, le prendra en charge comme si elle était sa mère. Car il est vrai que le Blanc jeté dans la nature sauvage est aussi inapte et nu qu’un petit enfant ; ce pourquoi il se servira des plats après tous les autres, les anciens, les hommes puis les femmes – car il n’est rien dans la tribu.

Il devra tout oublier pour renaître. Et s’il répète au début plusieurs fois « Je suis Narcisse Pelletier, matelot de la goélette Saint-Paul », s’il se souvient des mémoires de son parrain à Eylau et de la pute qu’il a sautée au Cap, c’est de moins en moins, comme si le temps usait la mémoire. Celle-ci n’est pas morte, mais enfouie – puisqu’elle ne sert à rien dans le bush.

A deux fois 18 ans, Narcisse aura vécu deux vies. C’est une troisième qui l’attend, à 36 ans, lorsqu’il monte par curiosité dans la chaloupe des Anglais alors qu’il pêchait à pied sur le rivage. Il ne parle que la langue sauvage, faite de sifflements et de clics, il a oublié le babil de l’Occident. Le gouverneur de Sydney, bien embêté de savoir à qui refiler le naufragé, va convoquer tous les étrangers pour savoir quelle langue il peut reconnaître, et c’est le français qui l’emporte. Mais s’il reconnaît le langage, Narcisse est bien incapable de le parler ; il doit tout redécouvrir – non réapprendre, mais dévoiler : le sens, la grammaire, l’accent, le passé et le futur, le conditionnel. Car il est devenu autre.

Son mentor est cet explorateur velléitaire et raté, vicomte rentier membre de la Société de Géographie, écartelé comme tout son siècle entre la morale et la science. Il veut sauver une âme compatriote et, en même temps, étudier l’être humain comme un objet. Il le vêt, le nourrit et le protège, mais en même temps veut tout savoir. S’il lui réapprend à parler, c’est pour son enquête sans pudeur. Et pour son grand-œuvre : fonder une nouvelle science, l’Adamologie !

Narcisse, lui, n’a survécu que parce qu’il a su oublier. Il s’est fondu dans la vie sauvage en occultant tous ses réflexes conditionnés de Blanc chrétien puritain : il est allé tout, nu, a vu baiser et violer devant ses yeux, a dû manger avec ses mains et parfois cru, s’est enduit de suie et de boue contre les moustiques, a dormi avec une vieille et avec des enfants. Il s’est même « marié » avec une sauvage, si l’on en croit une confidence échappée par émotion ; il a eu deux petits qu’il a laissé derrière lui sans presque s’en souvenir. Car on ne vit qu’au présent lorsque l’on est sauvage. Le passé se résume à la lignée et à sa place dans le clan, le futur n’existe pas.

lezard camille baladi

Le retour à la société bourgeoise conventionnelle de l’empire, en 1861, est une cruelle acculturation. Il faut se vêtir et manger à la fourchette, ne pas regarder les femmes dans les yeux ni observer les couples s’accoupler, il faut dire ce qu’il faut et jouer les hypocrites… Par contraste, « notre » société apparaît bien compliquée et tordue en relations humaines. Le seul humain qui ne court pas dans Londres, observe-t-il, est un clochard qui mendie… Le travail est requis pour manger, la Science justifie toute contrainte, quand ce n’est pas la Religion. L’humain, lui, compte peu. D’où le mutisme du « sauvage blanc » qui déclare plusieurs fois en guise d’explication : « Parler, c’est comme mourir ». Il y a des comportements qu’il est impuissant à expliquer parce que l’Occidental est impuissant à comprendre.

Dans ce roman qui est plus qu’un récit d’aventures, l’auteur alterne les chapitres à la troisième personne où Narcisse évolue tel qu’en lui-même avec les chapitres à la première personne où l’explorateur Octave de Vallombrun écrit au Président de la Société de Géographie à Paris. Il y a loin de l’homme au texte tant la médiation de l’individu socialement situé, de la langue polie, des convenances bourgeoises et morales, des normes universitaires, sont des filtres qui édulcorent, déforment et caricaturent. La Science, au XIXe, se résume souvent à une ignorance satisfaite où le préjugé politiquement correct compte plus que le réel observé. A-t-on vraiment changé à l’ère d’Internet ?

Il y a du tragique chez Vallombrun comme chez Narcisse : tous deux sont pris dans un destin qui les dépasse, emportés par une société impériale et impérieuse qui croit tout mesurable, même la soumission à la Croyance.

C’est pourquoi ce roman peut se lire à plusieurs niveaux.

  1. Le premier, le plus facile, accessible aux jeunes adolescents, est celui de l’ensauvagement et de l’aventure en pays inconnu.
  2. Le second, plus élevé, est une réflexion sur la méthode expérimentale, sur le choc moral entre la Science et l’Homme : peut-on faire d’un humain l’équivalent d’un rat de laboratoire ?
  3. Le troisième, plus exigeant encore, renvoie à notre société sûre d’elle-même et dominatrice, surtout fin XIXe, volontiers missionnaire, humanitaire, colonisatrice, impérialiste. Même les bonnes volontés comme celle de Vallombrun peuvent peu dans l’emportement social qui les enserrent et les contraint.

Tout le XXe siècle sera une déconstruction critique de cette arrogance, de cet impérialisme de Raison, de ce totalitarisme de religion. Les « sauvages » sont eux aussi « civilisés » : ils n’ont pas la même culture que nous mais la leur est parfaitement adaptée à leur survie dans leur environnement. Quant à nous, sommes-nous vraiment épanouis et heureux chez nous, dans nos contraintes de toutes sortes ?

Ce roman faussement léger a obtenu une multitude de prix, c’est dire combien la littérature en France manque au fond de talents à reconnaître… (Prix Goncourt du premier roman 2012, grand prix Jean-Giono 2012, prix littéraire des grands espaces Maurice Dousset 2012, prix Hortense Dufour 2012, prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2012, prix Emmanuel-Roblès 2012, prix Amerigo-Vespucci 2012, prix Ville de Limoges 2012).

François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc, 2012, Folio 2015, 383 pages, €7.70

e-book format Kindle, €7.49

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Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris

leon paul fargue le pieton de paris

Né en 1876, Léon-Paul est né et a toujours vécu dans Paris. « J’ai vu pousser la tour Eiffel. Nous allions la voir en sortant du lycée, le veston en cœur remonté par la serviette » (La Tour Eiffel). C’est dire s’il y a longtemps – et combien son Paris est méconnaissable. Mais le charme demeure malgré les bouleversements, ce pourquoi ce petit livre est constamment réédité, même si nul ne peut y trouver un guide pour aujourd’hui. Car Monsieur Fargue a rencontré et côtoyé la crème de ces années-là : « Je disais un soir à Marcel Proust, qui venait précisément de commander pour nous, à minuit, un melon frais au Ritz… » (Palaces et hôtels).

C’est à la cinquantaine largement dépassée qu’il recueille et publie ses chroniques sur la Ville-lumière entre deux guerres. Paris est alors la capitale du monde, la fête pour Hemingway, la peinture pour Picasso, la littérature pour Valéry, Schwob, Claudel, Gide ou Larbaud. Poète, adepte des formules bien frappés, attentifs aux petites gens et à la cocasserie des situations, Fargue nous conte un Paris disparu, un Paris de l’autre siècle mais un Paris éternel.

1888 paris construction tour eiffel

La plupart des noms cités, célèbres à l’époque, sont inconnus de nos jours. Les grands hôtels ont changé de mains et de clientèle, les princes arabes et les nouveaux riches ont remplacé les maharadjahs et les aristocrates. Paris a été bouleversé par l’extrême modernité, évacuant le petit peuple au profit des bobos et des immigrés. Son quartier à lui, « de la gare du Nord et de la gare de l’Est à la Chapelle » (Mon quartier) est devenu un cirque à touristes où la prostitution prospère. Montmartre ne suscite plus d’artistes, ni les Champs-Élysées un jazz de qualité ; même Saint-Germain des Prés ne met plus à la page ni ne fait se sentir, comme hier, au « plus près de l’actualité vraie, des hommes qui connaissent les dessous du pays, du monde et de l’Art » (Saint-Germain des Prés). Je vis dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

Car la France n’est plus la première puissance militaire du monde après 1918, ni le phare universel de la pensée avec les grands auteurs, ni la capitale de la mode et des artistes. Paris est tristement Paris, rapetissé sous Hollande après l’avoir été sous Sarkozy et déjà sous Chirac. Nous ne pouvons plus remarquer, comme le fit il y a moins d’un siècle, « Charles-Louis Philippe, Jarry et moi-même, que la crise, ou les crises, sont des mots inconnus en Montparnasse ». J’ai vécu dans ce quartier et j’en témoigne sans ambages.

1930 Paris carrefour plaisance rue raymond losserand

Peut-être le cinéma est-il différent (encore que), car subventionné et protégé ? C’est en tout cas le thème qui offre le meilleur exemple du style à la Fargue. Léon-Paul décrit avec verve « bouffis de suffisance et marinés dans la même nullité, deux jeunes représentants du cinéma français, et quand je dis cinéma, c’est pour être poli. Elle, très femme de chambre de grande grue de chef-lieu, mais gentille, et d’une bêtise de fraise à la crème. Lui, plus solennel : c’est l’escroquerie à particule, les dents lavées à la poudre de riz. Il s’entraîne au genre flegmatique de seigneur d’Hollywood et porterait, s’il osait, du caviar en guise de pochette » (De l’Opéra à Montparnasse).

leon paul fargue par man ray

Il reste en revanche l’équivalent de « cette Internationale mi-intellectuelle, mi-nocturne, où fraternisent les riches, les ratés, les paresseux et les illuminés de Chine, d’Afrique, de l’avenue Friedland, de Londres ou d’Asnières » (Montparnasse). Alcool, drogue, sexe et cynisme composent un cocktail permanent. On ne refait pas le monde, on s’en moque : « Le progrès ? dit avec raison Mac Orlan. On vous balade dans une usine pendant une heure : turbines, courroies, dynamos, etc. C’est pour tailler un crayon… » (Le Parisien). Encore que Mac Orlan ait eu le sens des bons mots – aujourd’hui, ce talent est moins répandu.

A lire pour le plaisir, par petites doses comme on savoure un digestif. Pour mesurer aussi combien – en deux générations – la démagogie repentante et la cuistrerie des politiciens a dénaturé la ville, Paris capitale et la France universelle.

Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris (1932) – D’après Paris (1939), Gallimard L’Imaginaire 1993, 308 pages, €8.50

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Droite et gauche selon Michel Tournier

Dans son autobiographie littéraire, Michel Tournier médite sur les écarts politiques à propos des concepts d’hérédité et de milieu. Comme le terrorisme intellectuel marxiste depuis l’après-guerre a imposé l’idée idiote que la gauche serait le Bien incarné et la droite le Mal, « tout le monde se réclame de la gauche », ironise-t-il p.243. Mais c’étaient les années 1970…

Depuis, la montée de l’extrême, à droite, réhabilite la droite traditionnelle, d’autant qu’elle apparaît moins « conservatrice » que la gauche ! Qui, en effet, veut conserver les Zacquis – selon un mot de Mitterrand rendu célèbre par les Guignols ? Eh bien les syndicats dits « ouvriers » (en fait plus composés de fonctionnaires que de travailleurs), et « la gauche »… La droite, elle, veut réformer – donc changer, avancer, aller vers l’avenir.

Sauf que l’avenir n’est pas celui décrit par Marx, ni celui rêvé par les utopistes du socialisme – donc l’avenir pour la gauche est un leurre : changer voudrait dire régresser. « La gauche contre la droite, dit Tournier, c’était le mouvement vers la justice contre l’immobilisme d’un ordre établi oppresseur » p.244.

Mais voilà, la gauche a bel et bien opprimé, après les révolutions initiées par la Russie en 1917 ; ce n’est qu’en 1989 que les pays se sont libérés du joug socialiste et seul Cuba et la Corée du nord restent aujourd’hui « communistes », donc tyranniques. Eh oui, dès lors que la réalité ne se plie pas à la volonté, ladite volonté se fait dictatoriale pour forcer « l’homme nouveau » à émerger – ce qui, on le constate sur un siècle, est un échec patent.

Le « socialisme réel » a carrément échoué ; le meilleur hommage que la Chine communiste pouvait rendre au capitalisme était de l’adopter. Sa nouvelle bourgeoisie concurrence celle des apparatchiks, d’où les tensions qui augmentent et « les libertés » qui s’arrêtent au commerce. Mais, si l’on doit croire Marx, l’infrastructure commande la superstructure, donc les intérêts réels des groupes sociaux commandent les idéologies qu’ils suscitent pour justifier leur pouvoir : la Chine devrait donc évoluer bon gré, mal gré, dans la violence s’il le faut, en faveur des intérêts de ceux qui font émerger le pays.

Paris parti socialiste soldes

Michel Tournier explique qu’« aussi longtemps que ces deux pôles de la pensée biologique exerceront leur attraction contradictoire, il y aura une biologie de droite – mettant tout sur le compte de l’hérédité – et une biologie de gauche – pour qui seule le milieu est déterminant » p.244.

Pour la droite, l’auteur cite l’Ancien Régime où les privilèges étaient de naissance, puis l’ère bourgeoise où la société était divisée en manuels et en intellectuels, chacun à sa place, puis l’idéologie raciste du IIIe Reich où le mauvais sang partageait selon l’hérédité les bons et les mauvais.

A gauche, la science biologique et l’agriculture soviétique ont mené à la ruine les années Staline, l’avoine, le seigle et l’orge ne pouvant naître du seul blé dur selon l’idéologie marxiste simpliste qu’une éducation idoine peut produire n’importe quoi. De même changer les hommes.

« Où est la vérité ? A coup sûr pas dans les partis pris idéologiques », dit l’auteur. « L’hérédité possède avec la génétique une science dont les rapides progrès sont peu discutables. A l’inverse, le milieu ne constitue pas un terrain d’étude scientifique bien précis » p.248. Les humains ne sont pas des fourmis, entièrement programmés par leurs gènes ; mais leur liberté n’est que relative à leur milieu ambiant, à leurs parents, à leurs pairs, à leur société et à leurs croyances (dont « la science » fait partie). Nous, humains, sommes moins déterminés que les fourmis, mais quand même déterminés. Tout le débat sur l’écologie le montre, puisque nous réussissons même à changer notre milieu ambiant pour le pire !

skate

Littérairement, la droite est bien plus intéressante que la gauche. « On a dit de Balzac qu’il était « de droite » et de Victor Hugo qu’il était « de gauche ». C’est en effet ce que confirme notre critère appliqué aux deux grands bagnards évadés, le Vautrin de Balzac et le Jean Valjean de Victor Hugo » p.250.

Valjean était au départ un homme banal, une cire vierge, tombé dans le mal par les circonstances. Vautrin prétend au contraire rejeter la société pour la plier à sa propre volonté de puissance. « Il est hors de doute que Vautrin a plus de relief que Valjean, lequel paraît en comparaison bien fade et superficiel » p.251. C’est la même chose pour les héros de Racine comparés à ceux de Corneille. « Si le héros de droite anime un drame plus grand et plus valeureux que le héros de gauche, c’est qu’il entretient avec le drame une relation essentielle et non pas accidentelle comme le héros de gauche. Or en tout état de cause, il y aura toujours un primat de l’essence sur l’accident » p.252.

C’est pourquoi la littérature « de gauche » manie souvent les bons sentiments et l’histoire rêvée de l’innocence pliée par l’injustice qui prend sa revanche à la fin. Alors que la littérature « de droite », moins béatement optimiste sur la nature humaine, nous fait découvrir les noirceurs de l’âme et les grandeurs des passions. L’une est dans le fantasme et l’autre dans le réel ; à gauche dans le moralisme édifiant, à droite dans la réalité crue. Voilà peut-être, malgré le « réalisme socialiste » qui n’était qu’un prosaïsme à ras de terre, ce qui différencie la mauvaise littérature de la bonne.

Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977, Folio 1979, 315 pages, €8.20

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Michel Tournier, Le vol du vampire

michel tournier le vol du vampire

Michel Tournier livre en ce recueil 43 notules littéraires, dont 5 sur les « maîtres » qui l’ont formé. Avec l’art de mettre du mystère dans les choses banales et de la métaphysique dans les opérations de tous les jours, il fait des livres des structures vides qui ne vivent qu’en se remplissant du sang de chaque lecteur : « des vampires secs » : « à peine un livre s’est-il abattu sur un lecteur qu’il se gonfle de sa chaleur et de ses rêves » p.13.

Les notes de lecture de quiconque peuvent donc tracer un portrait en creux du lecteur. Nul ne s’étonnera donc de mesurer combien la littérature allemande a compté pour Michel Tournier bien plus que l’anglaise ou l’italienne, par exemple. Kant, Novalis, Goethe (que Napoléon, qui l’a rencontré, appelait « Monsieur Göt » p.76), Kleist, Gaspar Hauser, Hermann Hesse, Thomas Mann, Klaus Mann, Günther Grass, Ernst Jünger sont chroniqués, parfois en détail (vous saurez tout sur les dernières heures du poète Heinrich von Kleist et de sa maitresse Sophie Vogel le 21 novembre 1811).

Nul ne devrait s’étonner non plus d’observer combien la littérature de circonstance ou à la mode a marqué l’écrivain, ces années 1960 et 1970 à qui il consacre une bonne part de ses chroniques. Les auteurs sont bien oubliés aujourd’hui : qui lit encore Pearl Buck, A.J. Cronin ou Hermann Hesse parmi les classiques ? Ou Alphonse Boudard, Günter Grass, Émile Ajar, Jean-Pierre Magnan ou Didier Martin ? A tort, sans doute, mais ce qui était dans l’air du temps d’hier ne l’est plus dans celui d’aujourd’hui.

Reste de ces chroniques, à lire par petite quantité sous peine d’overdose, des réflexions intéressantes sur les auteurs qu’on croit connaître et que le « sang » de Tournier revivifie parfois. Ainsi de Balzac qui maudit deux fois l’homosexualité : « Elle fait de l’homme l’ennemi des femmes, double aberration, car d’une part les femmes incarnent l’ordre social, et c’est par elles que les provinciaux ‘arrivent’. Elles sont d’autre part ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité, ce qu’il y a de plus proche des anges » p.150. Ou de Flaubert : « ‘Madame Bovary, c’est moi !’ C’est lui, cela veut dire, c’est une âme ardente, mystique, éprise d’infini et de grandeur, étouffée sous le fumier d’une société mesquine et stupide » p.163. Ou encore de Tarzan : « La vérité inouïe c’est que Tarzan n’est un super-adulte que parce que c’est un faux adulte. S’il n’a ni barbe ni poils, c’est parce qu’il est trop jeune pour cela. Il a douze ans de maturité, et il n’ira jamais au-delà. C’est d’ailleurs le secret de sa force » p.194. De même, « la parenté de Sartre et de Céline saute aux yeux, et il est clair que La Nausée (1938) découle directement du Voyage au bout de la nuit (1932) et de Mort à crédit (1936). C’est la même hargne, le même parti pris de ne voir partout que laideur, bêtise, abjection » p.313.

Il offre également une vision plus vaste de certaines époques : « En 1800, la France et l’Allemagne forment un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnait un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » p.98.

Il est assez bizarre d’ailleurs que « la gauche » exalte autant cette période révolutionnaire – alors qu’elle fut stérile pour l’humanité ! La France en avance sur son époque avec « la trilogie française de la tyrannie – Louis XIV, Robespierre, Napoléon » voulait imposer au monde sa vision de l’Homme. En réponse, son grand voisin lui opposera « une trilogie du même tabac avec Bismarck, Guillaume II et Hitler » : belle avancée dialectique ! On ne se méfie jamais assez des exaltations de « la gauche »… Car elles sont camouflées sous les grands mots, comme Victor Hugo savait en gonfler, alors que les exaltations de droite sont si franches et brutales que l’on sait vite à quoi s’en tenir.

Cette macération disciplinaire de la gauche reprend et prolonge le péché originel chrétien qu’il faut expier : « Le IIIe Reich, c’est la mainmise sur l’Allemagne du Nord protestante, de l’Allemagne du Sud catholique, en réponse au mouvement inverse dirigé deux générations plus tôt par Bismarck » p.404. Contre cette mutilation du dressage, Michel Tournier se situe résolument du côté de la vie. « L’ancienne théologie possédait déjà concupiscence – à laquelle Bossuet a consacré un traité – et entendait par là tout ce qui entre dans l’amour de la vie, depuis la faim charnelle et la soif de tendresse, jusqu’à la curiosité intellectuelle et la volonté d’apprendre, toutes choses notoirement condamnables, il va de soi, aux yeux de la morale catholique » p.226.

Il est du ‘oui’ contre le renoncement haineux du ‘non’, cette « race des antiphysiques, celle qui a en horreur le contact chaud, frémissant et généralement humide des êtres vivants. Ceux-là ne caressent jamais un animal, ils n’embrassent pas spontanément un enfant, la promiscuité du poil, de la plume, de la peau, les dégoûte, et aussi tout ce qui vient du corps (…) Cette attitude mentale a été érigée en morale par la société victorienne du XIXe siècle et les Églises catholique et protestantes placées à son service. Il convient d’ajouter que les théories pasteuriennes, et l’hygiénisme qui en découle, sont venues à point nommé pour lui fournir un alibi scientifique » p.228.

Ce que l’auteur ne commente pas – car il est trop vieux peut-être – est l’immense libération que Mai 68 a apporté à tout cela : la jeunesse a fait craquer les gaines et, malgré ses excès, le monde tout entier en a été changé. Ce pourquoi l’on assiste aujourd’hui au retour de bâton de la frilosité physique, de la repentance envers tant de libertés, la nostalgie des origines fantasmées, l’évangélisme prêcheur ou l’islamisme armé.

Mais il distingue deux tempéraments venus de la caractérologie : le primaire et le secondaire, ce qui est selon lui une clé pour lire les livres.

« Le secondaire vit en référence constante à son passé et à son avenir. La nostalgie de ce qui n’est plus et l’appréhension de ce qui va arriver obnubilent son présent et dévalue sa sensation immédiate. Son intelligence se sert du calcul plus que de l’intuition. Son espace est une chambre d’écho et un dédale de perspectives. En amour la fidélité lui importe plus que la liberté.

« Le primaire s’éblouit de la jeunesse de l’éternel présent. Il peut être cérébral ou sensuel, c’est l’homme de l’évidence originelle et du premier commencement. Chaque matin est pour lui le premier jour de la Création. Il ne s’embarrasse pas de fantasmes ni de chimères. Il se montre spontanément ingrat, imprévoyant, mais sans rancune. Il adhère par instinct à ce qui s’offre » p.232 (voir aussi p.337).

Primaire est par exemple Jules Vallès, l’enfant pauvre sans ressentiment, Communard au « cœur gros comme ça » p.196. Mais aussi Voltaire (contrairement à Rousseau), Théophile Gautier (contre Baudelaire), Valéry (contre Proust), l’impressionnisme (contre le romantisme), Gide (contre Sartre). N’est-ce pas une meilleure distinction entre la droite et la gauche que tout ce que les gloseurs ont pu pondre jusqu’à présent ?

Michel Tournier, Le vol du vampire – notes de lecture, 1981, Folio 1983, 412 pages, €7.20

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Montesquieu ou Rousseau

L’Angleterre et la France ont fondé l’Etat parlementaire moderne. La féodalité y fut plus forte qu’ailleurs et la théorie de la souveraineté y a été élaborée par les juristes pour asseoir le pouvoir du roi. C’est contre cet absolutisme que sont nées les revendications libérales : liberté de penser, d’aller et venir, de s’exprimer, de posséder la terre, de commercer.

La tentative absolutiste de Charles 1er d’Angleterre, catholique, lève une opposition armée parlementaire qui exécute le roi (30 janvier 1649), dissout la monarchie (7 février), fonde le Commonwealth (république) en mai et élimine les Niveleurs (partisans du peuple souverain, adeptes baptistes de la cité de Dieu ici-bas). Un roi ne reviendra qu’en 1660 avec Charles II. John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755) vont penser cette révolution pour accoucher de la réflexion politique moderne.

Locke est l’anti-Descartes : il ne s’isole pas pour rentrer en lui-même afin de découvrir la Vérité. Il se veut immergé dans son temps et utile aux hommes en société. Ainsi écrit-il des réflexions diverses sur la tolérance, la valeur de la monnaie et l’art de soigner. Montesquieu est de même un penseur de la complexité, écrivant sur le climat et sur les mœurs avant de théoriser les régimes politiques et d’établir l’esprit des lois.

montesquieu de l esprit des lois anthologie

La France est héritière de Montesquieu ; mais elle s’est laissé tenter par Rousseau le Genevois orphelin (1712-1778), sa mystique paranoïaque de la fraternité, son absolutisme populaire, son abstraction universelle. Elle oscille depuis entre Robespierre et Napoléon – héritiers dialectiques de Rousseau – et la IIIe République, acmé de l’équilibre des pouvoirs.

Notre République Ve n’est qu’un compromis bâtard entre Rousseau et Montesquieu. Il n’évite ni le caporalisme jacobin ou extrémiste, ni la tentation du centre. La France reste écartelée entre l’équilibre des pouvoirs (qui laisse la société vivre par elle-même) et l’interventionnisme étatique ou partisan (qui veut imposer une ligne « unanimiste »).

Montesquieu considère les mœurs plus efficaces que les lois. Quant aux institutions, « il faut que le pouvoir arrête le pouvoir ». La loi incarne la raison, mais c’est la vertu qui anime tout régime. Grandeur de la loi, infirmité du législateur : Montesquieu est sceptique sur l’humanité. Ce pourquoi la religion est utile : beau décor et frein social. L’égalité absolue est un rêve mais l’État « doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé. » La séparation des pouvoirs assure l’harmonie de trois forces sociales : le roi, le peuple, l’aristocratie – en trois pouvoirs qui se balancent : l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Montesquieu distingue trois régimes-type qu’il appelle par convention :

  1. République : elle peut être soit démocratique (le peuple en corps, animé d’une vertu civique à l’antique), soit aristocratique (comme à Venise où la vertu est la modération).
  2. Monarchie : le gouvernement d’un seul, sa vertu sociale est l’honneur (ou esprit de corps), mais les lois fondamentales sont indépendantes du monarque et exercées par des pouvoirs intermédiaires. Ce type a la faveur de Montesquieu.
  3. Despotisme’ : le gouvernement d’un seul mais lui seul fait les lois. Sa ‘vertu’ est la crainte.

Que reste-t-il aujourd’hui de Montesquieu ?

Incontestablement les institutions américaines, qui fonctionnent comme ‘république aristocratique’, de même que la fédération allemande créée en 1946. La Ve République tient nettement du type ‘monarchique’, tout comme le régime chinois « communiste » actuel. Le type despotique a donné lieu hélas à d’innombrables exemples : Napoléon 1er, Staline, Hitler, Fidel Castro, Hugo Chavez… Le régime russe sous Poutine balance entre type monarchique et type despotique. Le régime de type démocratique est probablement le mieux représenté par les institutions anglaises : élections simples et directes, la reine restant symbole du pays et de sa ‘vertu’ traditionnelle.

rousseau du contrat social

Rousseau considère la société (concrète) comme injuste et la nature (abstraite) comme bonne.

Cet affect lui vient de son enfance orpheline (abandonné par son père, mère morte en couches), autodidacte et campagnarde. Par ressentiment personnel et empreinte chrétienne profonde, il croit l’homme « naturellement » bon, aliéné seulement par la société. Pour lui, société naît de propriété, qui est sauvegarde égoïste des intérêts. De là viendrait le malheur. Il surgit de la quête d’intérêt personnel, d’amour de la propriété, d’avidité à accumuler de l’argent et de se croire plus que les autres en le dépensant.

Du Contrat social est inspiré par la passion de l’unité. Rousseau veut imposer la subordination des intérêts particuliers à la « volonté générale », souveraine et absolue comme sous les rois. « Chaque membre est partie indivisible du tout ». Cette abstraction fonde l’égalité théorique, donc la « liberté », puisque Rousseau définit ladite liberté comme l’obéissance aux lois de sa propre communauté…

La souveraineté, ainsi rêvée, se doit d’être :

  • inaliénable (pas de gouvernement représentatif),
  • indivisible (ni séparation des pouvoirs, ni corps intermédiaires, ni partis ou factions),
  • infaillible (la souveraineté est vérité d’elle-même),
  • absolue (mais pas « arbitraire » car la « volonté générale » ne serait plus souveraine).

Cette souveraineté unanimiste est le rêve de Mélenchon, tout comme celui – toutes proportions gardées – de Marine Le Pen et de Nicolas Dupont-Aignan. Mélenchon veut la révolution permanente, la fin de la politique comme métier, les citoyens mobilisés ; Le Pen rêve du peuple comme la vache rêve du taureau, le bon sens près de chez vous, la terre ne ment pas, le sens de la race infaillible; Dupont-Aignan reprend le gaullisme historique pour en faire un intégrisme souverainiste.

Pour Rousseau (et probablement pour la réalité), la démocratie « ne convient qu’à un peuple de dieux ». Les humains étant ce qu’ils sont, le régime aristocratique leur va mieux. Il est l’aptitude des meilleurs, éduqués pour servir et surveillés par les citoyens. Mais le gouvernement est secondaire selon Rousseau, car il a tendance à dégénérer et trahir. Ce qui compte est la souveraineté. D’où l’importance de former des citoyens qui soient conscients de leur pouvoir en corps. Rousseau prône l’éducation (« Émile »), la religion civile et (comme Tocqueville) la vertu à l’antique.

Que reste-t-il aujourd’hui de Rousseau ?

Le caporalisme de la ‘volonté générale’, la mobilisation spartiate des citoyens au nom de l’universel, le mythe du « naturel » qui va de l’écologie mystique à l’éducation libertaire, la haine de la société (assimilée à la Cour, la mode, le médiatique, l’industriel, l’argent, le capitalisme…), la méfiance de tous contre tous, le surveiller et punir, l’intolérance pour les factions et partis, la tentation technocrate, l’illusion fusionnelle.

Connaître les racines de nos inspirations politiques doit nous rendre conscients de ce qu’il est bon de garder – et de ce qui serait nécessaire de faire évoluer. Cela en-dehors des ego surdimensionnés et sans intérêt du personnel politique.

Montesquieu, De l’esprit des lois (anthologie), Garnier-Flammarion 2013, 395 pages, €5.90 

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Montesquieu, Œuvres complètes tome 1, Gallimard Pléiade 1949, 1665 pages, €59.50

Montesquieu, Œuvres complètes tome 2, Gallimard Pléiade 1951, 1800 pages, €60.00

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Histoire du Christianisme, des temps modernes à nos jours

alain corbin histoire du christianisme

Les temps modernes, du 16ème au 18ème siècle, l’apprentissage du pluralisme ?

La Réforme fait creuser le dogme : Érasme et Luther, liberté ou servitude de l’être humain ? « Luther et Calvin rompirent avec l’Église catholique parce qu’ils l’accusaient d’être pélagienne. Pour eux, l’homme ne pouvait être justifié devant Dieu que par la grâce et la foi, non par ses œuvres, car il était dépourvu de mérites à cause de sa nature corrompue. Le protestantisme a donc été, au départ, un retour résolu à un strict augustinisme, y compris chez Calvin, à la doctrine de la prédestination » p.126.

La doctrine du moine anglais Pélage était que la grâce de Dieu n’est pas accordée pour chaque acte isolément, mais consiste dans le don du libre arbitre, dans la connaissance de la loi divine et de la doctrine chrétienne. Le libre arbitre ne saurait exister s’il a besoin du secours de Dieu, donc chacun possède dans sa volonté le pouvoir de faire ou de ne pas faire une chose. La grâce divine nous est attribuée selon nos mérites. Le pardon est accordé aux repentants, non en vertu de la miséricorde de Dieu, mais selon leurs mérites et leurs efforts, quand, par leur pénitence, ils se sont rendus dignes de pardon.

Les radicaux des réformes veulent aller jusqu’au bout de l’Écriture. Calvin, évêque d’Amiens avant de s’exiler à Genève, prône élection, vocation et travail. La voie moyenne anglicane est une lente construction. Rivalités et combats marquent l’époque : Ignace de Loyola et l’aventure jésuite, les Inquisitions, les liturgies nouvelles, la mystique du cœur, du feu et de la montagne, la mystique de l’Incarnation et de la servitude, le jansénisme entre séduction rigoriste et mentalité d’opposition.

Il s’agit aussi d’évangéliser et d’encadrer le monde. « Ignace (de Loyola) demande aussi aux Jésuites de « s’adapter aux sociétés indigènes et de comprendre leurs mœurs. Il demande enfin que des lettres lui soient envoyées régulièrement. Celles-ci, dont le but premier est « d’édifier » la Compagnie, bouleversent aussi les acquis de l’Antiquité. Opposant à l’autorité des livres les certitudes de l’expérience elles ouvrent, au-delà de l’ancien monde, d’immenses horizons d’où naît le sentiment de l’illimité de l’espace. Mais ce qui, dans la découverte des autres, frappe le plus ces hommes du 17ème puis du 18ème siècle, c’est leur ressemblance avec eux-mêmes. La pensée moderne procède dans une large mesure de cette rencontre de l’humanisme et de cet espace nouveau » p.333.

Christianisme les 3 églises carte

L’image tridentine se veut ordre et beauté. Rome et Genève deviennent les nouvelles Jérusalem de la communication. « Le grand élan éducatif qui soulève la chrétienté à partir du 16ème siècle, est inspiré par deux idées directrices : les hommes et les femmes pèchent et se perdent par ignorance et le remède doit commencer par les enfants (…) le catéchisme et l’école. Il y a des choses qu’il faut savoir pour être sauvé. Cette idée n’a cessé de s’imposer depuis la fin du Moyen-Âge. On ne peut plus se contenter de la foi « implicite » par laquelle les fidèles adhèrent à « ce que croit l’Église », sans trop savoir l’énoncer et encore moins le comprendre. Il est nécessaire qu’ils sachent ce qu’ils doivent croire, et même qu’ils sachent en rendre compte » p.341. Notons que le combat contre l’ignorance qui passe par l’école est la foi des Lumières et du socialisme – successeurs inavoués du christianisme… « On ne naît pas homme, on le devient », écrit vers 1500 Érasme, le prince des humanistes (bien avant Simone de Beauvoir, dont tout le monde reprend le propos sur les femmes).

Des horizons nouveaux de sensibilité apparaissent : Bach et sa musique sans frontières, la critique biblique, le renouveau protestant du piétisme au pentecôtisme en passant par les réveils. Les saints investissent leur nation du 14ème au 20ème siècle. « Avec près de 60 500 saints, dénombrés par André Du Saussay en 1626, la France ne doute pas de mériter son titre de fille aînée de l’Église » p.369. L’Orthodoxie russe va du monolithisme aux déchirures durant les 16ème 18ème siècles.

« C’est dans le monde musulman qu’on trouve aujourd’hui la fidélité la plus explicite à des principes qui furent augustiniens avant d’être islamiques : l’affirmation sans concession de l’absolue transcendance divine, l’acceptation paisible de la volonté de Dieu et l’attente du salut par sa seule miséricorde » p.128.

Rembrandt Christ en croix 1631

Le temps de l’adaptation au monde contemporain du 19ème au 21ème siècle

L’exégèse biblique et les formes de la piété évoluent. La Bible se soumet à l’histoire mais émergent de nouveaux bienheureux comme Jean-Marie Baptiste Vianney, curé d’Ars (1786-1859). La théologie et le culte marial se renouvellent avec Thérèse Martin, dite de l’Enfant-Jésus ou de Lisieux, (1872-1897). Elle doit son succès à « la crise moderniste : Rome favorise, contre l’intelligence suspecte et condamnée, la révélation de l’intime, la voie du cœur, le recours à la communion fréquente, voire quotidienne » p.397. Pie X, soucieux de l’enfance spirituelle, instaure la communion privée.

La doctrine chrétienne, face au monde moderne, se crispe avant de s’adapter en renouvelant le Message. « L’intransigeance touche au plus profond du dispositif intellectuel, mental et affectif des catholiques du 19ème siècle. Essentiellement, elle se définit par le refus de toute transaction, c’est-à-dire de tout recul, de toute concession, de tout accommodement, de tout compromis, de toute compromission, qui mettrait en péril la conservation et la transmission de la foi, des dogmes et de la discipline catholique ; l’intransigeance est aussi, tout à la fois, défensive et offensive, affirmation et condamnation, parfois aussi provocation ou agression » p.410. Le catholicisme intransigeant de Pie IX (1846-1878) édite le Syllabus des Erreurs Modernes. Il s’agit de conserver et de transmettre intact « le dépôt de la foi » : l’élan missionnaire est régulé par la congrégation de la Propagande de la Foi ; la personne même du pape est exaltée à travers la presse et l’imagerie catholique ; le Dogme de l’infaillibilité pontificale est proclamé en juillet 1870.

L’Encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII (1891) « affirme la légitimité de l’intervention de l’Église en matière sociale « dans toute la plénitude de Notre droit ». L’Église doit réconcilier les riches et les pauvres « en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels et, avant tous les autres, ceux qui dérivent de la justice. » Aux ouvriers d’honorer le contrat de travail et de refuser la violence, aux patrons de ne point « traiter l’ouvrier en esclave », de respecter en lui la « dignité de la personne », de « donner à chacun le salaire qui lui convient ». L’État est fondé à intervenir au nom de sa mission, qui est de « protéger la communauté et ses parties » » p.417.

« L’Église de Rome (…) continue de voir en (le libéralisme politique de la Révolution) la source de toutes les erreurs modernes, la mère de toutes les hérésies. Elle le tient pour responsable et de la déchristianisation et des maux qui affligent la société. Elle lui reproche essentiellement le rationalisme qui oppose la démarche de l’esprit critique à l’enseignement dogmatique, et l’individualisme qui érige en règle la volonté de l’individu. Cette dénonciation du libéralisme restera longtemps encore la référence pour l’appréciation des autres systèmes. Elle explique certaines sympathies pour des idéologies qui exaltaient l’autorité ou assujettissaient l’individu aux exigences collectives, comme elle été responsable de complaisances prolongées pour des régimes qui se définissaient par opposition au libéralisme » p.420. Le mariage gai, puis la crispation rétrograde des cathos français reprend aujourd’hui ces vieilles antiennes qu’on croyait enterrées depuis l’ère Pétain…

Le concile Vatican II (1962-1965) rassemble par convocation du pape Jean XXIII la totalité des archevêques, évêques et supérieurs d’ordres religieux du monde entier en tant que successeurs des Apôtres disposant de la capacité de discuter les matières d’Église touchant la foi et les mœurs. Le christianisme est désormais aux dimensions de la planète. Il a subsisté à l’époque ottomane (15ème 19ème siècle), a connu l’action missionnaire des 19ème et 20ème siècles, l’extension du protestantisme en Amérique du Nord. Il erre désormais entre œcuménisme et interreligieux.

anges paille

L’histoire et la croyance, la sensibilité et la culture s’entremêlent. Nul ne peut se permettre d’ignorer l’histoire du Christianisme s’il veut comprendre quoi que ce soit aux débats contemporains en France. De l’hérétique franciscain Besancenot au nouveau saint François Hulot, en passant par la Madone Royal ou par le Cardinal activiste devenu roi – tous anti-libéraux obstinés tel que le définit l’Église ! – chacun trouvera sans aucun doute des échos contemporains à cette longue durée…

Alain Corbin (sous la direction), Histoire du christianisme, 2007, Points 2013, 468 pages, €10.00

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Michel Tournier, Éléazar ou La source et le buisson

michel tournier eleazar

Cette longue nouvelle se veut court roman mais il manque de souffle. A force de dépouillement, le style du conte peine à suivre le mythe sous-jacent. A force de réduire un livre à l’armature, l’auteur peine à emporter le lecteur. Comme dans Gilles et Jeanne, nous avons un script de scénario, pas une véritable œuvre littéraire.

Après lecture du Moïse de Chouraqui, Michel Tournier s’est pris à rêver du conducteur de peuple négociant avec le Dieu unique un territoire pour patrie. Terre promise ou Source jaillissante ? La véritable Terre promise n’est pas d’ici-bas… Yahvé est très clair là-dessus : il se sublime dans le désert sous la métaphore du Buisson. Seul le feu, parce qu’il est consumation de la matière, élève vers l’Éternel en faisant sortir du monde. Or les gens veulent avant tout vivre cette vie ; ils rêvent à la source réelle avant la spirituelle. Ils désirent les gras pâturages où faire croître le veau gras et nourrir de robustes enfants.

Le Dieu jaloux veut tout pour lui et néglige les humains. Moïse doit le supplier pour qu’il fasse jaillir l’eau dans le désert, alors que le désert est l’endroit que Dieu préfère : l’austérité absolue, la géhenne du Passage avant cet Autre monde promis, là-haut. En frappant plutôt deux fois qu’une le rocher pour solliciter la source où le peuple altérer va pouvoir s’abreuver, Moïse va vexer le Dieu jaloux (pas très Parfait pour un dieu unique…). Ce pourquoi Yahvé va garder Moïse au désert et ne lui permettra pas d’entrer dans la Terre promise d’Israël.

De cette barbarie d’Ancien testament, Tournier veut tirer un conte moderne. Il transforme Moïse en berger irlandais qui garde adolescent les moutons d’un propriétaire au milieu des grasses prairies où l’eau coule sans cesse. Fouetté ado, le garçon va plus tard frapper de son bâton (en forme de serpent) un intendant fouettard et le tuer – tout comme Moïse. Hanté par ce crime, il va vouloir quitter le pays avec toute sa famille.

Sa Terre promise est la Californie, espace « vierge » où coule le lait et le miel. Mais les Sept plaies d’Égypte, y compris la (presque) mort du Premier né, vont s’abattre sur le petit peuple émigré (réduit à quatre, les parents et deux enfants). La rencontre avec le serpent crotale, puis avec l’indien Serpent agile, enfin avec José le cruel serpent qui s’insinue auprès de ses victimes pour les endormir, est lourdement martelée. Le serpent serait le plus beau des anges, déchu et privé de tous ses attributs : bras, jambes, sexe, en lui tout est visage puisqu’il n’a pas de paupières.

Malgré quelques moments ironiques dus à la petite Cora, le lecteur ne s’attache à aucun des personnages. Éléazar est un pasteur protestant rigoriste, toujours fourré dans la Bible dont il ouvre au hasard les pages pour y trouver la voie. Comme l’Ancien testament occupe les neuf dixièmes du volume, il s’enfonce dans la rigidité et oublie un peu l’amour…

Ni fait ni à faire, ce pseudo « roman » est trop court pour nous enchanter (comme Gaspar, Melchior et Balthazar) et trop long pour nous édifier par une chute morale.  Lorsqu’il publie à 73 ans ce livre, l’écrivain paraît bien fatigué, incapable d’approfondir, se contentant du conte. C’est un peu court pour laisser une œuvre majeure de plus. Cela convient en revanche aux fourbus de lire, qui apprécieront de courir à toute vitesse et en surface avant de zapper sur autre chose. Toute notre époque…

Michel Tournier, Éléazar ou La source et le buisson, 1996, Folio 1998, 129 pages, €4.80

Les œuvres de Michel Tournier déjà chroniquées sur ce blog

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Luc Ferry, Le sens du beau

luc ferry le sens du beau
Une thèse d’État universitaire se prête mal à la vulgarisation en poche. Mais l’auteur a fait l’immense effort de profondément remanier et réécrire le texte, et de l’illustrer de reproductions d’œuvres dans cette édition accessible. Il ne fallait pas moins que cela pour rendre à peu près compréhensible une tentative d’explication de l’art contemporain.

Car le lecteur se demande immédiatement pourquoi il faudrait que le travail universitaire soit chiant et obscur. Ne devrait-il pas servir la recherche, donc le savoir démocratique ? Parler clair suffit-il pour avoir – auprès de Messieurs les mandarins inamovibles – une mention moyenne ? Le fossé entre l’élite autoproclamée par ses diplômes acquis à force d’années passées et de léchage de culs – et le bas peuple qui cherche à comprendre mais dont l’institution se fout « royalement » – ne milite-t-il pas pour la disparition pure et simple de ces « temples du savoir » qui sont autant de chapelles sectaires ? Le succès des écoles d’application que sont les « grandes » écoles et les écoles « de commerce » (où l’on y aborde un domaine bien plus vaste que la banale économie) devraient interpeller le public sur la dérive des universités tristement françaises en « sciences humaines »…

Luc Ferry a eu le louable souci de traduire le « faire chiant » (consigne de Balladur Premier ministre à ses énarques durant son règne) en français à peu près compréhensible par un assez large public. Ce n’est pas entièrement réussi mais louable. Car comment bien vivre sans la beauté ?

Or celle-ci a été traduite par les artistes au cours des siècles de diverses façons. Si l’on peut encore vibrer aux statues grecques qui ont 2500 ans, et même aux peintures préhistoriques qui ont 25 000 ans, les dernières manifestations des artistes suscitent plus d’interrogations et de scepticisme que d’adhésion. Pourquoi ?

Le philosophe met en œuvre tout son savoir pour, à forces de citations et d’articulations, nous montrer que ce qui était d’évidence – le beau antique – pose désormais question. L’Antiquité voulait mettre au jour l’ordre du monde en ses principes mathématiques, l’harmonie entre l’œil et l’œuvre. L’art, en ce sens, était naturellement sacré ; il était « religion » au sens étymologique qui signifie relier l’individu au cosmos tout entier.

Le Moyen Âge fera de l’art le reflet d’un autre monde, supérieur et extérieur à l’humain, la Cité de Dieu pauvrement esquissée ici-bas en matériaux fragiles. Il faut attendre le 17ème siècle pour que « le goût » parte du cœur de l’homme et que son « bon sens » lui permette d’être la mesure de toute chose. La vérité ultime et abstraite laisse alors la place à la sensibilité personnelle, que le 19ème siècle romantique va exacerber en esthétique. L’auteur parle au spectateur, qui est acteur de l’œuvre elle-même en se sentant inclus en elle. Les paysages de Kaspar David Friedrich en sont l’illustration la plus forte.

C’est à la fois la technique (l’invention de la photographie) et les progrès de la démocratie (qui accentue l’individualisme) qui vont créer « l’art moderne », puis « post-moderne ». Si la forme disparaît, c’est moins par snobisme de transgression (encore que…) que par souci d’être encore plus réel en introduisant une quatrième dimension. « Il nous faut donc distinguer, au sein des premières avant-gardes, entre deux moment divergents, pour ne pas dire contradictoires. D’un côté la volonté – élitiste, historiciste, et ‘ultra-individualiste’ – de rompre avec la tradition pour créer du nouveau radical ; mais de l’autre, le projet non moins remarquable de mener l’esthétique classique à son terme, de la conduire à ses limites au nom d’un réalisme nouveau qui, pour être tourné vers l’expression de ce que le réel (…) peut avoir de chaotique et de ‘différent’, n’en reste pas moins rivé à l’intelligence plus qu’à l’imaginaire.. (etc. l’auteur s’embrouille dans une phrase sans fin très « universitaire » dont je vous fais grâce de la fin…) » p.273.

En 2 parties et 6 chapitres, Luc Ferry parcourt à grands traits le « théologico-culturel » antique, l’humanisation de l’art entre sentimentalisme et classicisme, le « moment kantien » du beau, vrai et agréable, le « moment hégélien » de l’Histoire, le « moment nietzschéen » de la physiologie de l’art et de l’individualisme sans sujet ni objet, jusqu’à la naissance et au déclin des « avant-gardes », puis à la fin de l’innovation avec la « post-modernité ». Pour conclure que l’art garde un rapport avec le sacré, comme s’il fallait boucler la boucle.

Un peu lourd en raisonnement, un tantinet pesant en lecture, mais bien articulé et orné de 110 reproductions d’œuvres très bienvenues et d’un index fort utile. Pour les amoureux de l’art et les spécialistes de l’esthétique.

Luc Ferry, Le sens du beau –Aux origines de la culture contemporaine, 1990, édition remaniée Livre de poche biblio essais 2001, 349 pages, €10.20

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Michel Tournier, petites proses

michel tournier petites proses

Ces proses sans prétention (et volontairement sans majuscule dans leur titre), recueillent des texticules divers jetés par l’auteur ici ou là. Ce sont des observations comme des carreaux de couleur, à la manière du vitrail. Ils sont classés en huit chapitres qui composent l’univers de Tournier : maison, villes, corps, enfants, images, paysages, livres, mort.

Il est amusant qu’en 1986 déjà (20 ans avant son décès réel) Michel Tournier se préoccupe en dernière « prose » d’écrire sa nécrologie. Il se laisse vivre jusqu’en 2000, peut-être pour le chiffre rond du nouveau millénaire, peut-être pour nous dire qu’il est resté définitivement du XXe siècle et n’entrera jamais ni physiquement, ni affectivement, ni spirituellement dans le XXIe. Il se voit en tout cas comme « un naturaliste mystique » à la Huysmans (Joris-Karl), pour qui « tout est beau, même la laideur ; tout est sacré, même la boue » p.245.

L’auteur aime la vie, matérielle et mythologique ; il aime la chair, la chère, et les chers, il aime ses proches pour leur étincelle vivace et tous les enfants pour leur vitalité intime. Il n’aime pas la ville mais les forêts, la Germanie et la Méditerranée, les nuages et le soleil.

Mais il n’est pas grand voyageur, même s’il s’est beaucoup déplacé. Ce qu’il désire par-dessus tout est revenir. Sa maison est comme une carapace, un cocon où se couler pour demeurer tranquille – et méditer sur le temps qui passe, les choses qui poussent et les êtres qui sont. Il a quelque chose du chat, « l’âme de cette maison, de ce jardin » p.13.

Il a beaucoup de serrures qui l’intriguent, mais peu de clés à sa disposition pour les ouvrir. La philosophie en est une qui tente d’expliquer le sens, la photographie en est une autre qui tente de capturer l’instant et de figer la beauté. La littérature est peut-être l’ultime, qui relie le tout des êtres et des choses, du monde tel qu’il est rêvé et du monde tel qu’il va – la littérature à condition qu’elle soit mythologique, reflet du rayonnement métaphysique invisible de la banale matière.

A la manière du vitrail, avons-nous dit plus haut, et ce n’est pas par hasard. Dans une petite prose p.133, intitulée « la vie plane », l’auteur fait part de son expérience de la vision. Il a un œil myope et l’autre hypermétrope, il voit tout à plat, comme sur un vitrail. Les lunettes que l’ophtalmologue lui prescrit lui donnent une vision effrayante du monde réel, où les nez sont des becs agressifs, où les voitures qui roulent se précipitent sur lui, où les objets sautent au visage comme des cobras… Sa vision de la vie est celle du panneau, pas celle du modelé. Il oppose la main plate tendue pour saluer au poing serré prêt à frapper, le sourire étalé sur le visage à la grimace qui tend le relief. Sa littérature est de même, résolument optimiste, mettant sur le même plan les êtres et les faits, avec pour seule profondeur la plus plate qui puisse être : celle de l’éternel mythe. C’est ce qui fait son charme.

Ces petites proses sont légères et souvent futiles. Dissertation sur la main et le pied, sur une femme qu’on aurait élevée, sur Nuremberg 1971, sur les moulins de Beauce ou le banian indien, sur les fesses, sur l’admiration, l’amour et l’amitié, sur la Transfiguration du Christ, sur Marc l’évangéliste qui s’échappe tout nu des mains des soldats venus arrêter Jésus, sur la différence entre érotisme et pornographie, sur l’éclat du portrait lorsque la personne est nue sous le cadrage photographique. Ce sont des notes de blog, un carnet des instants. Il ne vole pas très haut, ni ne décrit l’insolite, mais compose une petite musique, celle d’un écrivain désormais au passé.

A ne lire qu’après le reste de l’œuvre, sous peine de ne pas saisir le sel de sa prose : celui du regard.

Michel Tournier, petites proses, 1986, Folio, 250 pages, €6.50

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar

michel tournier gaspar melchior et balthazar

Voici un conte initiatique dans le style de Voltaire qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour apprécier. Nul ne connait rien sur les « rois » mages car seul Matthieu en parle dans son évangile et encore, en creux, selon les bons plaisirs et les colères qu’il relate du roi des Juifs Hérode. Nul ne sait même s’ils furent trois, supputation tirée des trois présents cités (mais symboliques…) que sont l’or, l’encens et la myrrhe.

Puisque l’on ne sait rien de ce mythe fondateur du christianisme, Michel Tournier invente. Un Gaspar nègre, roi de Méroé, tombé amoureux d’un couple de jeunes blancs phéniciens tombés en esclavage, elle fascinante, lui très jeune et musclé, tous deux aux cheveux d’or. Mais son amour ne lui est pas rendu et il part en voyage ; son mage ne lui a-t-il pas annoncé le passage d’une comète aux cheveux d’or qui file vers le nord ?

Balthazar, roi de Nippur, est sage et amoureux de la beauté. Il s’est entouré d’une troupe de jeunes pages qui forment une société d’élite, les Narcisses. Mais son clergé obtus a la phobie des images et détruit, en son absence, tous les trésors ramenés de Grèce et d’ailleurs.

Melchior est un tout jeune prince que son oncle veut tuer pour hériter du trône. Il s’enfuit avec un seul serviteur, vers l’ouest pour tromper l’ennemi, et échoue à Jérusalem où il se fond dans les ambassades de Gaspar et Melchior pour rencontrer le roi Hérode.

Ce dernier est bien connu des historiens et le Juif Flavius Josèphe, mort en 100 après le Christ, relate en détail son histoire de pouvoir et de sang. Michel Tournier en fait un exemplaire de grand fauve politique et il n’a pas de mots assez durs pour décrire la corruption de l’âme que procure tout pouvoir, le pouvoir absolu corrompant absolument. « La terrible loi du pouvoir (…) frapper le premier au moindre doute » p.130. Ce qui explique la solitude personnelle sans remède, l’absence totale de confiance donc d’amour, la vie desséchée sans cesse sur le qui-vive et dans l’action permanente. Une négation même de l’humain… que nos politiciens illustrent à satiété, tout comme les traders, les Tycoon et les bêtes médiatiques.

L’écrivain invente le prince Taor, 20 ans, venu de Mangalore à la recherche futile de la recette du rahat-loukoum à la pistache, et qui va manquer l’Enfant né dans la crèche de quelques jours. Il manquera de même le dernier repas du soir lors de la Cène, 33 ans plus tard. Mais il est le seul (hors les apôtres) à avoir cru sans voir, et à avoir communié sans intercesseur. La quête du sucre l’a conduit au purgatoire des mines de sel avant que sa soif soit désormais étanchée dans l’éternel.

Allègre et ironique, léger mais profond, Tournier conte la geste de la modernité sans aucune lourdeur. Il fait parler le bœuf, qui n’a pas grand-chose à dire mais reste à ruminer, et l’âne, beaucoup plus bavard mais qui ne sera plus méprisé lors de l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Le conteur se laisse aller parfois à son imagination, qui déborde. Ainsi du « thé vert » bu en Arabie heureuse au début du 1er siècle de notre ère (p.194) – il n’a été introduit que bien plus tard -, ou encore cette forêt de baobabs géants servant de tombeaux au nord d’Eilat (p.203). Nous sommes plus dans la Légende dorée que dans l’histoire, mais ces écarts de fantaisie donnent couleur au mythe ainsi revivifié.

Il décrit les habitants de Sodome – les Sodomites – comme « ces maudits, ces réprouvés, unis par un esprit acéré de négation et de dérision, un scepticisme invétéré, une arrogance savamment cultivée. Ils étaient trop évidemment prisonniers d’un parti pris de dénigrement et de corrosion qu’ils respectaient scrupuleusement, comme la seule loi tribale » p.259. On peut reconnaître, à peine déguisée, la critique du petit milieu homosexuel des lettres françaises des années 1970. L’auteur pousse ce retournement maléfique à la conversion de toutes les valeurs, à l’inversion des mœurs, au dépit des échanges, à la fuite du soleil, à la haine de la vie.

Michel Tournier est tout au rebours. Il invente comme il est, en gourmand des choses et des êtres. « Flâner, me mêler à la foule, regarder, cueillir des visages, des gestes, des regards, rêve délicieux », fait-il dire à Gaspar p.14. Il se pâme de regret devant la pureté : « c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde », lui dit un sage vieillard p.18. L’écrivain est artiste qui capte le diamant d’énergie sous la banale apparence et l’éclat vital sous les traits communs. Il cherche inlassablement l’immortelle beauté pure au-delà des ravages du temps. Il fait avouer au roi Balthazar : « c’est l’éternité que j’ai trouvé en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon » p.76. Le roi Hérode le confirme : « Avoir seize ans, le ventre plat et les cuisses longues, et pour seul souci le lancer du disque ou la course de fond… Nul doute pour moi : si le paradis existe, il est grec, et affecte la forme ovale d’un stade olympique » p.139.

Bien loin du Dieu jaloux et tonnant qui exclut les images et bannit le Veau d’or, le dieu Enfant né dans la paille de Bethléem est l’annonce de temps nouveaux. Michel Tournier, en philosophe volontiers théologien, en fait la réconciliation de l’image et de la ressemblance. L’homme fut créé par Dieu « à son image », dit la Bible, mais c’était avant la Chute. Depuis l’expulsion du paradis, l’homme continue à être « à l’image » de Dieu mais a perdu sa ressemblance. Jésus vient, par son sacrifice, lui redonner. Les iconoclastes, fanatiques juifs obéissant à la deuxième loi du Décalogue, proscrivent toute image, selon eux un blasphème à la face de Dieu, montrant combien est grand l’orgueil humain de vouloir créer comme Lui des « images » et les adorer comme des idoles alors qu’il n’est de Dieu que Dieu ! Bien que clairement juive, cette croyance est reprise avec enthousiasme par les fanatiques musulmans aujourd’hui – qui pourtant considèrent les Juifs comme des chiens. Allez savoir…

Cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, c’est l’amour chrétien. « Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les ‘respecter’, mot qui signifie originellement ‘regarder deux fois’. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour » p.220.

Un bonheur littéraire et une joyeuse conception du monde.

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar, 1980, Folio, 284 pages, €8.20 

e-book format Kindle, €7.99

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Libre échange : bienfait ou horreur économique ?

Le libre-échange est l’un des diables de la gauche. Posture idéologique réflexe – donc sans réflexion aucune – automatisme pavlovien qui fait haïr comme le chien dudit Pavlov, à l’ère soviétique, salivait par réflexe conditionné lorsqu’un bruit particulier l’avait habitué à le faire. La gauche, bien que ses représentants se veuillent « éclairés » (par les Lumières ?) voire intellos (s’ils ont fait quelques études) a gardé de ses années staliniennes des comportements de secte. Notamment que « le libéralisme » est le diable et que le « libre-échange » est la pire des choses (à l’exception de toutes les autres, ajoutent les gens de gauche réalistes).

Mais c’est un fait d’expérience que le libre-échange est plutôt favorable au pouvoir d’achat comme à la qualification des emplois. S’ouvrir aux échanges est bénéfique – tant pour les économies que pour les gens ! Pourquoi cette revendication « de gauche » que chacun doit « s’ouvrir à l’autre » serait-elle condamnée lorsqu’il s’agit d’un pays ?

Cette considération est loin d‘être la seule CONTRADICTION des gens de gauche, notamment des plus sectaires. La libre-circulation est exigée pour les personnes (les sans-frontières) – mais pas pour les biens. La culture est « universelle » – mais protégeons l’exception française. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil – mais les non-Blancs, non-mâles, non-cultivés sont les plus beaux et les plus gentils… La schizophrénie « de gauche » est due à sa paranoïa héritée des années Staline – il suffit de relire L’opium des intellectuels de feu Raymond Aron… On pourrait en dire autant à droite, si ce n’est que la droite, surtout en ses extrêmes, est bien moins considérée par les médias et a bien moins d’influence.

Un exemple de préjugé contré par les faits : selon France-Stratégie en février 2016, à propos du rétablissement éventuel des contrôles aux frontières, la généralisation des contrôles permanents serait équivalente à une taxe de 3 % sur le commerce entre pays de la zone Schengen. Ce commerce diminuerait de 10 % à 20 %, soit -0,5% de PIB pour la France et -0,8 % de PIB pour les autres pays de l’espace Schengen. Il toucherait surtout le tourisme de proximité, les travailleurs frontaliers, le transport routier de marchandises. Il aurait aussi des effets sur l’investissement étranger et la mobilité des travailleurs.

patrick artus zone euro export et import en volume 1980 2016

Un papier tout récent de Patrick Artus, l’économiste en chef de Natixis, prouve chiffres à l’appui la même chose dans la zone euro : « Au total, l’effet positif de l’ouverture des échanges (baisse des prix) est bien présent, mais pas les effets négatifs souvent évoqués ». CQFD : les gauchistes idéologues, bornés à leurs préjugés, sont hors de la réalité des faits.

L’ouverture de la zone euro envers le reste du monde fait peur. Mais elle a apporté une réelle baisse des prix, de l’ordre de 0.2% par an, avec l’importation de produits venus des pays sous-développés. Faut-il interdire le développement du tiers-monde parce que les « zacquis » de gauche européens sont remis en cause ? L’égoïsme syndical est un fait : mais aucun syndicat n’est représentatif d’un pays, il ne représente que ses cotisants – ils sont en outre très peu nombreux dans le système français.

patrick artus zone euro importations et prestations sociales 1980 2016

Cette ouverture a-t-elle « détruit » des emplois et de la protection sociale ? « Cassé » un modèle social-économique ? Certes, elle a remis en cause des rentes de situation, des positionnements trop chers de certains monopoles, des investissements de modernisation et d’innovation trop faibles. Mais « a-t-elle entraîné des pertes accélérées d’emplois ou de valeur ajoutée industriels ou exposés à la concurrence étrangère, une baisse des salaires ou de la protection sociale pour les emplois dans les secteurs concurrencés ? » – demande Patrick Artus. « La réponse est négative », prouve-t-il… Le poids de la valeur ajoutée industrielle en zone euro a peu baissé, la balance commerciale pour les produits manufacturés ne s’est pas dégradée ; le poids des prestations sociales a augmenté.

Qu’en a-t-il été sur la qualification des emplois ? « Nous voyons une déformation vers les biens d’équipement, ce qui est favorable, et pas de déformation de la structure de la valeur ajoutée vers des activités moins sophistiquées », répond Patrick Artus.

patrick artus zone euro emploi par branche 1980 2016

Le « degré d’ouverture » d’une économie se mesure à la somme de ses importations et exportations. Ce degré est passé d’environ 10% dans les années 1980 à environ 30% aujourd’hui en volume. Cet essor du libre-échange a donc été favorable – globalement – à la zone euro.

Mais il faut noter que l’Allemagne – avant tout – a su tirer son épingle du jeu en adaptant son droit et ses industries à la globalisation. Elle a créé de toutes pièces des « marques » de réputation mondiale, comme Audi, très bas de gamme dans les années 70. Et la France ? Qu’a-t-elle fait depuis l’ère Chirac pour adapter son économie et ouvrir ses mentalités au grand large ? Pas grand-chose, à part blablater « révolution » et se crisper dans l’idéologie, ou surtout ne rien changer sous les trop long règnes Chirac et Hollande… Et peu changer au fond sous le règne agité Sarkozy.

patrick artus zone euro cout salarial unitaire 1980 2016

La France archaïque arc-boutée sur « le modèle social » des années de reconstruction d’après-guerre, a un État trop dépensier et trop interventionniste. Elle laisse trop peu la société civile et entrepreneuriale investir et innover. Ce carcan, de règles et de règlements handicapent l’économie – tout au contraire de l’Allemagne, entre autres pays européens. Ce pourquoi la France a peut-être « perdu » à la croissance du libre-échange. Mais la faute à qui ?

Celui qui n’avance pas recule. Il en est pour les pays comme pour les gens. À trop vouloir « conserver », on en vient vite à dater…

Il n’est de pires boulets conservateurs que ceux qui, par méfiance, refusent de changer quand le monde autour d’eux change. Ceux qui croient que se dire « de gauche » les dispense de toute observation des choses telles qu’elles vont. Ceux qui ne réfléchissent pas mais agissent par réflexe « de classe ».

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Grenouille tahitienne

Les Iles Marshall, autre confetti du Pacifique Sud, attaquent à la Cour Internationale de justice trois puissances nucléaires : USA, Grande-Bretagne et France. Il n’y en aurait que trois ? Ils pourraient regarder vers la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Inde, Israël, le Pakistan… Les Iles Marshall, ce sont 72 000 habitants mais qui disposent comme beaucoup d’autres d’une voix à l’ONU, le « Machin comme disait de Gaulle ». Alors Oscar Temaru surenchérit, il rêve de traîner la France devant le tribunal de la Haye et de la faire condamner, de lui faire rendre gorge, de « l’éliminer ». La France ? Ce sont les contribuables français – qui payent pour Tahiti, ne lui en déplaise !

La terre est rare en Polynésie française même si nous sommes « aussi grand que l’Europe ». Un leitmotiv que l’on entend très souvent ! Excusez-moi, je fais une erreur. Les terres rares au fond de notre océan seraient-elles vraiment si rares alors que tous les politiques annoncent des milliards de dollars, euros, yuan au fond de notre océan. ? Et si nous sommes aussi riches qu’on le dit pourquoi mendier, et toujours mendier auprès de la France, de l’Europe ? Faudrait éviter de trop rêver et surtout les Politiques, il faudrait éviter de raconter des carabistouilles aux Tahitiens ! Cela fait bien 10 ans que l’on parle de « fabuleux gisements de terres rares » qui se trouveraient au fond de l’océan dans la zone économique exclusive (ZEE) de la Polynésie française. En fait ces gisements se trouveraient dans les eaux internationales. Aïe ! Comme Perette et le pot au lait : adieu veau, vaches, cochons, couvée…

independance de la polynesie

Alors, les Politiques, vous auriez raconté des bêtises à votre population ou la populace n’a pas compris vos propos ? Ce vilain État français « se serait réservé le contrôle, l’exploitation de ces terres rares » ? Il aurait pu spolier les richesses minières sous-marines de Tahiti Nui ? Que nenni, Le Président Hollande en tournée ultra-rapide à Tahiti avant le printemps a confirmé les propos de la ministre des Outremer : La Polynésie française est bien compétente en matière d’exploration et d’exploitation des ressources minières dans sa ZEE. Et vlan !

Par contre, les fonds marins de Wallis et Clipperton seraient intéressants, mais ce n’est pas le territoire de Polynésie. La faute à la géologie de la région qui se situe à la rencontre de plaques tectoniques. Hélas pour la Polynésie, elle est située au milieu du Pacifique, le plus vaste océan du monde, très loin de ces failles tectoniques riches en amas sulfurés. Pas de bol ! Par contre on a du cobalt, du platine. Miam, miam, encore faut-il aller le chercher !

Il y aurait en Polynésie – pour le moment française – environ 50 millions de tonnes de cobalt et 5 000 tonnes de platine soit près de 600 ans de ressources pour le cobalt et 22 ans pour le platine. OK, mais pour le moment c’est en Afrique qu’on va le chercher et nullement à 5 km de profondeur, c’est quand même plus facile ! Les chercheurs ont démontré qu’en Papouasie-Nouvelle Guinée il y avait des sulfures polymétalliques, des nodules de manganèse aux Iles Cook et des encroutements cobaltifères dans la république des Iles Marshall. C’est dit ! Certes, on peut toujours rêver, mais il vaudrait mieux éviter de tenter faire rêver les autres !

Aux infos de ce soir, on annonce des fermetures d’ateliers, des chômeurs en plus. Il y avait déjà plus de 20% de chômeurs en Polynésie et chaque semaine qui passe en amène de nouveaux. Alors le président Fritch a annoncé le recrutement de 900 fonctionnaires. Cataplasme sur une jambe de bois : qui va payer ces nouveaux fonctionnaires ? Hein ? Ah ! Oui le contribuable métropolitain ! Fritch disait il y a quelques jours : « J’embaucherai 900 personnes dans la fonction publique. Un maximum de nos jeunes doit pouvoir profiter du statut de fonctionnaire ! »

Dans son Ia Orana de Tahiti Pacifique Simone Grand s’en étouffe. Elle ne doit pas être la seule. « Faire du fenua une énorme administration ! Pour administrer qui et quoi ? Financée par qui ? Pour atteindre quels objectifs économiques ? Réaliser quels niveaux de satisfaction des besoins élémentaires individuels et sociaux ? Elle rappelle aussi que le mot « cours d’eau » a dorénavant un sens dévoyé tout comme celui de « chemin de servitude » ce qui permet aux gouvernants du fenua ma’ohi de spolier certains tout en se permettant de jouer les généreux donateurs pour d’autres. » Le fenua ma’ohi va-t-il ressembler à la Corée du Nord ? La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf n’est-elle pas une bonne fable de Monsieur de la Fontaine ?

Hiata de Tahiti

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Innovation et emploi

L’innovation, c’est « bien » ; le chômage, c’est « mal » – telle est l’impasse morale dans laquelle s’enferment les pseudo-économistes. Car l’innovation tue d’abord l’emploi avant d’en recréer, c’est que qu’un vrai économiste nommé Joseph Aloïs Schumpeter, né en Autriche, a rondement démontré.

Notre époque sans histoire croit que l’innovation vient de l’informatique. Ce n’est pas vrai, l’essor de l’informatique aide à l’innovation mais n’en est pas le cœur. Le numérique aide plutôt à être encore plus efficace, encore plus productif, encore plus direct dans les circuits qui vont du producteur au consommateur : l’informatisation détruit des emplois plus qu’elle n’en crée. Voyez Uber contre les taxis, Air B&B contre les hôtels, Amazon contre les librairies de base, Leboncoin contre les bazars, et ainsi de suite.

L’innovation de notre époque a lieu surtout dans les matériaux, l’énergie, la génétique, la biologie moléculaire, les nanotechnologies. La voiture sans chauffeur n’est pas une véritable innovation mais une dérive de la technique ; en revanche, la voiture électrique ou le moteur à hydrogène sont de véritables innovations : ils n’existaient pas avant.

La révolution que nous vivons n’est pas informatique, mais algorithmique. C’est moins la numérisation qui compte que le processus logiciel qui décompose les opérations et fait se suivre les opérations logiquement. Il s’agit donc d’organisation plus que de puissance de calcul, un principe d’efficacité plus qu’un principe de force. Ce pourquoi l’informatique n’est pas la panacée, mais l’organisation logicielle si.

C’est à confondre les deux que nombre d’entreprises investissent pour pas grand-chose, remplaçant seulement la paperasserie par la mêlerie, réclamer des documents ou des renseignements aux autres par mail étant tellement plus facile que d’aller chercher soi-même. Elles confondent donc le réseau (qui aide) et l’art de multiplier les obstacles (qui englue). L’Administration française (avec un grand A) est spécialiste de cette dérive, qui n’est que la traduction rond-de-cuir du numérique (et allez ! un extrait de casier judiciaire n°3 tous les 2 mois, puisque c’est si facile via Internet…).

pluie

L’inflation des normes et des pseudo-contrôles conforte la machine bureaucratique… en évitant les vrais contrôles, qui sont moins paperassiers qu’humains : le Médiator, après le sang contaminé et la vache folle sont trop d’exemples de ces faux contrôles opérés par des bureaux irresponsables qui croient avoir fait le boulot quand ils ont paperassé. C’est la même chose pour la viande de cheval roumain dans une certaine entreprise française, ou pour cet abattoir du sud-ouest dit aux normes de qualité « bio » qui torture les bêtes par carence du contrôle vétérinaire. Ces règles empilées sans ordre et ces contrôles forcément mal faits (à cause de ce fouillis désordonné) n’aident pas l’emploi, au contraire ! Parlez-en aux agriculteurs, de ces normes « écolos » encore plus écolos que ce que réclament les Directives européennes ! Non, tout n’est pas de la faute de Bruxelles.

L’innovation, c’est quand même autre chose. Elle contraint les entreprises à agir en réseau, les fournisseurs et sous-traitants coopérant pour un même produit. Airbus conçoit aujourd’hui peut-être 20% des composants de ses avions, alors que les avionneurs en concevaient près de 100% il y a 50 ans. Chacun se spécialise dans ce qu’il sait le mieux produire et les cahiers des charges incitent à améliorer les produits. L’innovation est une synthèse, pas une suite séparée de choses assemblées.

Les choix techniques, les choix d’esthétique du produit, les choix commerciaux pour répondre aux besoins des clients sont de l’innovation en grappe. Les entreprises n’innovent pas parce que la technique existe, mais parce qu’il existe un besoin, plus ou moins diffus dans le public. Ainsi Sony a-t-il inventé le baladeur parce que la fille du PDG en avait émis le désir. Ainsi Apple a-t-il créé un beau Smartphone, même si Samsung est peut-être techniquement meilleur. Ainsi Airbus développe l’A350 parce qu’il s’agit d’une gamme demandée – et pas le successeur supersonique du Concorde, trop polluant, trop bruyant et trop peu adapté à la clientèle. Ce sont ces innovations qui créent de l’emploi, et pas l’informatisation des tâches bureaucratiques.

Tout va plus vite parce que le monde presque entier émerge, et plus seulement l’Europe et l’Amérique du nord, même si les pays arabes ont encore du mal. Le cap des 15 millions de chercheurs dans le monde vient d’être franchi et il s’en ajoute en gros 1 million par an ! Quatre fois plus de brevets sont déposés cette année qu’il y a seulement sept ans. Même si tous les brevets ne vont pas créer des innovations commercialisables, le vivier est plus vaste et l’État, qui en France aime à se mêler de tout, pourrait utilement aider la recherche fondamentale plutôt qu’aider la bureaucratie envahissante.

S’il a fini (avec trois ans de retard) à créer le Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), il cible indifféremment toutes les entreprises qui emploient des salariés – c’est donc La Poste qui en bénéficie le plus, entreprise à la pointe de l’innovation, comme chacun sait… S’il déclare vouloir « inverser la courbe du chômage », il taxe à tour de bras les salaires (autant de pouvoir d’achat en moins !), comme en témoigne le portail Vie-publique.fr : « la France est l’un des pays industrialisés où la part dans le PIB des cotisations sociales versées aux administrations publiques est la plus élevée (18,8% en 2011 selon les chiffres établis par l’OCDE, qui diffèrent légèrement de ceux calculés par l’INSEE, contre 16,9% pour l’Allemagne, 8,4% pour le Royaume-Uni et 6,2% pour les États-Unis) ».

C’est plus le tracassin réglementaire et la fiscalité qui valse à chaque majorité qui incitent les multinationales françaises à investir ailleurs qu’en France. Quant aux impôts, elles les payent dans chaque pays, comme le montre de façon assez neutre pour une fois la fiche Wikipedia : « Le cas du groupe Total est intéressant : son taux d’imposition est de 85 % au Nigeria et de 78 % en Norvège, d’où un taux moyen élevé : 67 % ; en France, où ses activités sont déficitaires, il n’a pas payé d’impôts depuis trois ans, mais les efforts engagés sur le raffinage ainsi qu’une meilleure conjoncture lui permettent d’envisager un retour aux bénéfices, et donc le paiement de l’IS, au titre de 2015 ».

L’aide à l’investissement fait partie de la politique de l’offre, qui a été délaissée ci cruellement en France depuis Mitterrand. Distribuer du pouvoir d’achat serait profitable à l’emploi si (et seulement si) l’offre de biens et services en France était à la hauteur. Or toute augmentation des salaires se traduit immédiatement par une augmentation des importations : les entreprises française ne produisent pas vraiment ce que les gens désirent acheter, leurs produits sont trop moyenne gamme, trop chers. La seule politique de la demande indispensable porte moins sur les salaires que sur le chômage : le réduire créerait plus de pouvoir d’achat sans diminuer la productivité du travail. Mais qui cela intéresse-t-il en France, l’emploi ? Fonctionnaires, syndicats et CDI s’entendent pour que tout reste en l’état, surtout préserver les Zacquis !

L’État devrait développer la recherche publique, les infrastructures de transport et de communication, revoir l’éducation dès le primaire et débloquer enfin la formation des adultes – au lieu de taxer tant et plus pour tout et presque rien, de multiplier les normes en faisant une loi à chaque événement, de proférer rituellement des incantations sur la courbe du chômage – et de paperasser au détriment des vrais contrôles sanitaires et sociaux !

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Michel Tournier, Le vent Paraclet

michel tournier le vent paraclet

Le Paraclet est le nom donné au Saint-Esprit, le vent est le souffle qui passe. C’est ainsi que Michel Tournier rend compte de sa vie littéraire, depuis l’enfance à Saint-Germain-en-Laye jusqu’à sa vieillesse en jardin de presbytère, vallée de Chevreuse. Il s’agit moins d’une autobiographie que d’une biographie intellectuelle, les amateurs de ragots en seront pour leurs frais.

Tout se ramène aux trois grandes œuvres, de Vendredi ou le mythe de Robinson aux Météores ou le mythe des Gémeaux, en passant par Le roi des Aulnes et le mythe de l’Ogre. Par des romans métaphysiques d’« histoires fondamentales », cette littérature vise à transmettre la culture – notre culture occidentale – étape par étape, du niveau enfantin à l’ontologie des philosophes. « Le mythe n’est qu’une histoire pour enfant, la description d’un guignol qui serait aussi théâtre d’ombres chinoises. Mais à un niveau supérieur, c’est toute une théorie de la connaissance, à un étage plus élevé encore cela devient morale, puis métaphysique, puis ontologie, etc., sans cesser d’être la même histoire » p.188.

Car Michel Tournier, bien de son temps, éprouve pour la raison scientifique amplifiée par les Lumières le recul du philosophe. Il s’insurge contre l’étroitesse scolaire, sociologique, politique et technocratique de la « vision scientifique, abstraite, utilitaire, quantitative, vision d’ingénieur ». Il réhabilite « l’altération », c’est-à-dire « le mûrissement des fruits, le vieillissement des vins, la lente apparition de la sagesse » p.283. C’est qu’être « sage » ne signifie pas être bon élève sans histoire à l’école ! Mais « un savoir vivant, presque biologique, une maturation heureuse, un accès réussi à l’épanouissement du corps et de l’esprit » p.290.

Ce pourquoi il regrette l’éducation ancienne de maître à disciple, éducation totale où les pulsions sont utilisées pour le vouloir, les passions domptées pour la sociabilité, et la raison épanouie par les disciplines abstraites comme par les expériences vécues, accumulées. « La révolution commencée par les hommes des Lumières au XVIIIe siècle paraît complète. L’affectivité, les liens de personne à personne, voire l’érotisme, ne risquent plus de polluer l’atmosphère aseptisée de l’école. L’éducation lavée de toute trace d’initiation n’est plus que la dispensatrice d’un savoir utile et rentable. Déjà les ordinateurs remplacent les maîtres » p.65. Évidemment l’évocation de « l’érotisme », très années 1970, choque aujourd’hui les petits esprits, prompts à voir le stupre dans l’œil de tout voisin. Mais, dans l’esprit de l’auteur, il ne s’agit pas d’attoucher mais de toucher, pas de sexualiser mais d’aimer – ce qui est un peu différent. L’éros est « l’ensemble des pulsions de vie dans la théorie freudienne » (Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, p.100), n’en déplaise aux moralistes ignorants qui se croient intellos…

  • C’est ainsi que sa méfiance envers les « spécialistes » et les « scientifiques » s’enracine dans une expérience personnelle, vers 4 ans : l’arrachage des amygdales selon l’hygiénisme d’époque.
  • C’est ainsi que son amour pour l’Allemagne est née de ses excursions enfant « sur ces lacs métalliques enchâssés dans des entonnoirs de sapins, sur ces sommets arrondis où les hautes herbes ondulent à l’infini, sous les voûtes de ces cathédrales forestières, [où] le vent a une odeur et une voix que je reconnais dès mon arrivée et qui ne ressemble à rien d’autre » p.74.
  • C’est ainsi que son amour de la littérature est né de rencontres dès l’enfance. « J’ai commencé à lire Giono à douze ans. Pendant des années ce fut mon dieu » p.151. Plus tard, il a été élève de Gaston Bachelard. « Grand éveilleur de vocation, provocateur d’esprit, il s’était lui-même assis entre science et philosophie comme entre deux chaises, et son esprit sarcastique et antisystématique l’apparentait plus à Socrate et à Diogène qu’à Platon ou Aristote » p.154.
  • C’est ainsi que son esprit critique envers la philosophie naît de ses rencontres avec ses condisciples Gilles Deleuze et Roger Nimier. Avec eux, l’auteur est ébloui, à l’automne 1943, par L’Être et le Néant d’un certain Jean-Paul Sartre. « L’œuvre était massive, hirsute, débordante d’une force irrésistible, pleine de subtilités exquises, encyclopédique, superbement technique, traversée de bout en bout par une intuition d’une simplicité diamantine » p.159. Voilà le nouveau héros. Sauf que le 28 octobre 1945, Sartre avoue à la foule de ses admirateurs que… l’existentialisme est un humanisme. Patatras ! « Nous étions atterrés. Ainsi notre maître ramassait dans la poubelle où nous l’avions enfouie cette ganache éculée, puant la sueur et la vie intérieure, l’Humanisme… » p.160. Sartre deviendra marxiste, puis castriste, maoïste, puis gâteux. Il ne voulait pas se détacher des masses par « peur lancinante de glisser dans ce qu’il considère comme le camp des ‘salauds’ » p.162.

Pour Michel Tournier, nul ne peut devenir « sage » aujourd’hui sans se mettre hors du monde. « Nous vivons le terrorisme d’un savoir abstrait, mi-expérimental, mi-mathématique, et de règles de vie formelles définies par la morale. Tout cela, qui sent la caserne, peut à la rigueur faire une existence, certainement pas une vie » p.283.

Ainsi de Robinson solitaire sur son île, qui reconstitue la technique et la morale de l’Angleterre puritaine, allant jusqu’à domestiquer le nègre Vendredi… « Oui, nous vivons enfermés dans une cage de verre. Cela s’appelle retenue, froideur, quant-à-soi. Dès son plus jeune âge, l’enfant est sévèrement dressé à ne pas parler à des inconnus, à s’entourer d’un halo de méfiance, à réduire ses contacts humains au strict minimum. Sur ce dressage antihumain se greffe l’obsession anticharnelle qui tient lieu de morale à notre société. Le puritanisme avec ses deux filles – maudites mais inévitables, Prostitution et Pornographie – s’entend à parfaire notre isolement » p.223. C’est tout l’inverse « dans les pays dits sous-développés. Sous-développés vraiment ? A coup sûr pas sous l’angle des relations interhumaines. Dans ces pays, rarement un sourire adressé à une inconnue reste sans réponse » p.222.

Je le sais personnellement, je l’ai vécu maintes fois hors des pays occidentaux. Ce contraste entre l’abstrait du savoir et la sécheresse méfiante des relations humaines fait sans doute beaucoup pour isoler et déraciner chez nous les populations issues de l’immigration. Venues de pays plus communautaires et chaleureux, ils se sentent exclus, méprisés – alors qu’il s’agit des relations normales de la mentalité bourgeoise puritaine en France. Ils fantasment donc une communauté universelle où ils seraient reconnus, accueillis. Et ces monstres froids dominants qui les laissent dans leur misère affective plus encore qu’économique, ils veulent les massacrer. Sans les laisser faire, nous pouvons les comprendre.

D’où la genèse des Météores, qui met en scène deux vrais jumeaux, amis d’origine, amants parfaits, œuf humain dans le monde. Michel Tournier cite intégralement la lettre de jumeaux réels après lecture de son livre. La réalité dépasse sa fiction : « s’aimer soi-même dans le visage-miroir de l’autre est sans doute le secret de l’attrait sensuel de l’inceste qui est si fort et si refoulé » p.256.

Le but de l’écrivain est de renouveler les mythes pour qu’ils restent vivants et ne se transforment pas en allégories. Michel Tournier cherche l’absolu dans l’instant, comme les sages orientaux. Ce pourquoi il est heureux même dans une foule grise de métro : il suffit d’un visage lumineux. « Considérer chaque visage et chaque arbre sans référence à autre chose, comme existant seul au monde, comme indispensable et ne servant à rien » p.298. Chaque être est « un génie », puisqu’il est unique. C’est à l’écrivain de le voir, de le montrer en ses œuvres, de le célébrer pour tous.

Parfois un brin bavard mais toujours intéressant, sous un titre bizarre mais qui suscite la curiosité, Michel Tournier nous livre ici ce qui le meut dans l’écriture – un livre indispensable pour comprendre ses œuvres majeures.

Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977, Folio 1979, 315 pages, €8.20

Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Michel Tournier, Le coq de bruyère

michel tournier le coq de bruyere

Quinze contes pour enfant ou adulte, racontés à la façon Tournier inimitable, fois badine et grave. Guillerettes ou grinçantes, ces histoires toujours un tantinet freudiennes parlent des hommes et des femmes, des petits et des grands, de l’initiation à la puberté et de l’âge de l’amour, du fétichisme et de l’âge qui vient.

La fugue du petit Poucet sonne délicieusement années 1970 avec ce hippie à grandes bottes devenu doux ogre père d’une huitaine de petites filles, lesquelles emportent le petit Pierre évadé de son immeuble parisien de béton armé. Car il aime la nature, le petit Pierre Poucet, il ne veut pas habiter en pleine solitude au sommet d’une tour avec ascenseur automatique, vitres vissées et air conditionné. La modernité le révulse. La nature, ce sont les arbres et les petites filles aussi douce que les trois lapins qu’il a élevés. Filles qui jettent toutes leurs vêtements par-dessus les moulins le soir venu pour dormir ensemble à même le lit, entraînant le petit garçon qui en est chatouillé. Mais voilà, cela ne plaît pas au père Poucet ni à la police. La société est contre la nature, même contre-nature disait-on dans les années 1970.

Amandine est une autre fillette, elle aussi solitaire ; elle aborde l’âge où l’être humain se modifie, vers dix ans. Elle explore l’inconnu. Justement, ce jardin voisin entouré de hauts murs l’attire, parce que sa chatte s’y est perdue. La voilà prête à oser explorer cet univers pour y trouver sa chatte. Ce qu’elle réussit, au bout d’un labyrinthe où « un jeune garçon tout nu avec des ailes dans le dos » p.45 trône sur un piédestal de pierre, un arc à ses pieds, prêt à s’envoler. Lorsqu’elle revient dans son milieu, elle saigne. Ce conte initiatique, qui fit un brin « scandale » chez les prudes du journal Le Monde (catho « de gauche »…) a d’abord été publié en album pour enfant… Il n’est plus disponible, évidemment, tant la chatte sonne furieusement sexuel – même s’il s’agit de l’animal à soyeuse fourrure.

michel tournier amandine ou les deux jardins

Le nain rouge est plutôt sadique, revanche d’un aigri qui veut dominer ceux qui le dominent. Les suaires de Véronique disent combien la photo est ogresse, capturant les corps jusqu’à n’en rien laisser… Tristan Vox met en scène la voix à la radio, qui fait fantasmer, alors que l’être derrière le micro est un petit-bourgeois casanier. Le fétichiste ne peut aimer que les dessous féminins encore chauds, absolument pas la nudité. L’aire du Muguet fait entrer le printemps sur l’autoroute, une autre résistance à la modernité tellement années 60…

Et puis Le coq de bruyère : La nouvelle qui donne son titre au recueil est placée presque en dernier, on ne sait pourquoi, peut-être parce que le premier conte se passe juste après la Genèse et que le dernier sombre dans la folie. Le fameux « coq » est un fringuant sexagénaire de province, colonel à particule, qui aime lever les jeunettes pour vigoureusement les besogner. Il va à la chasse aux filles comme aux coqs de bruyère, « le premier jour je le lève, le deuxième jour je le fatigue, le troisième jour je le tire » p.207. C’est élégant mais n’a pas l’heur de plaire à sa baronne Eugénie d’épouse, élevée au couvent et emmêlée de prêtres. Je vous laisse deviner la fin.

Mais l’on découvre en ce conte grivois l’attrait de Cécile Aubry aux yeux de l’auteur. Il est vrai que l’égérie télé des années 60, mère du vif et vigoureux Mehdi qui joua si bien Sébastien, a un air de garçon. En ces années pré-68, elle pouvait plaire tant au fils du Pacha de Marrakech, qui lui fit son sensuel enfant acteur, qu’à l’écrivain Michel Tournier, peu enclin aux minauderies et aux falbalas des têtes de linotte de son époque. « Cécile Aubry… Hé, hé ! Un peu petite certes, la tête un peu grosse pour le corps, le visage boudeur du genre pékinois. Mais tout de même, tout de même, quel joli brin de petite fille… ! » p.221.

cecile aubry

Il y a de l’allégresse en ces humanités, dit le conteur. Père Noël, Robinson, petit Poucet, Abel et Caïn, l’auteur agite les mythes et les rend inactuels. Ce que notre époque de petit-bourgeois illettrés trop sérieux a perdue. L’auteur n’est plus mais sa manière lui survit : la vie, justement, est un magasin de friandises, même si l’on est malheureux parfois. Il suffit de la prendre du bon côté et de se laisser guider par le printemps.

Michel Tournier, Le coq de bruyère, 1978, Folio 1980, 343 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99

Michel Tournier chroniqué sur ce blog

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Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï

michel tournier le tabor et le sinai
Sur ce choc des métaphores bibliques s’ouvre une suite de 25 texticules sur des peintres et dessinateurs d’aujourd’hui, plus ou moins inconnus, dont quatre réflexions finales sur la photographie. L’auteur racole en ce « livre » les textes épars publiés ici ou là, sur commande ou par amusement. De nos jours il en aurait fait un blog. Au temps de Mitterrand, l’outil n’existait pas. Disons que ces textes sont mieux écrits que sur les blogs, mais aussi légers et personnels, sans autre intérêt que de cerner l’auteur un peu plus, si l’on s’y intéresse.

Vous lirez Kandinsky et Mac Avoy ou Yves Klein – mais aussi Fred Deux, Yves Levêque ou Igael Tumarkin. Le lecteur curieux trouvera nombre d’artistes à découvrir, plus ou moins séduisants selon ses envies. Michel Tournier a ce talent d’être toujours optimiste – ou peut-être n’écrit-il que sur ce sur quoi il trouve un quelconque attrait. Le style, toujours…

Huit pages sont consacrées à Pierre Joubert (1901-2002), illustrateur pour la jeunesse catholique de gauche qui a eu huit enfants, dont Michel Tournier, qui a grandi avec ses œuvres, fait « un maître de l’esthétique moderne » p.71. Son époque d’avant-guerre étalait sa laideur physique et vestimentaire sans complexe – cela faisait austère donc sérieux et bourgeois. Selon l’auteur, la jeunesse des Gi’s américains à la fin de l’autre guerre et l’arrivée en avion d’un Charles Lindbergh de 25 ans en 1927 « imposa définitivement le type du héros juvénile » p.74. Entre-deux guerre, les Jungvolk allemands et les scouts français laissaient « s’épanouir une esthétique de l’adolescent », des ados ardents et directs, sensuels et aventuriers. La jeunesse était née comme âge de la vie, non vouée à travailler dès la puberté, donc sans assurer les rôles sociaux convenus du mâle et de la ménagère.

Ado scout pierre joubert

Le culte de la nature et celui du bon sauvage mêlaient Rousseau et Kipling dans une proto-écologie en actes qui valorise l’élan plus que la maturité, « l’enfant non comme un adulte imparfait, mais comme un être achevé » p.77, éternel présent porteur éternel d’avenir. Michel Tournier, en découvrant une essence de type platonicien dans « le scout » de 10 à 14 ans, explique peut-être pourquoi la prêtrise catholique célibataire a été tentée plus que d’autres par la pédophilie. « L’adolescent joubertien est éternel et inaltérable » : un « enfant adulte » p.78, un ange directement créé par Dieu comme troisième sexe. Le pédophile ne s’intéresse pas à la personnalité en devenir mais au corps présent inaltérable ; il ne voit pas en l’enfant ou le prime adolescent une personne mais un archétype. Ce pourquoi il ne voit plus la différence entre l’être en devenir et l’adulte mais en fait un égal, donc un partenaire sexuel possible. Et comme toute femme est une Vierge pure ou une tentatrice diabolique et tout homme interdit, malgré les corps nus et torturés du Christ ou de saint Sébastien complaisamment étalés dans chaque église au vu des fidèles – le sexe des anges paraît comme innocent… A tort.

Il y a bien des réflexions qui peuvent naître de ces textes courts.

yves klein 1961 hiroshima The Menil collection Houston

« Je ne cherche pas, je trouve », a dit Picasso. Il aurait pu préciser : je trouve en riant, parfaisant ainsi son opposition à l’anti-créateur Pascal, l’homme-qui-cherchait-en-gémissant » p.92. Outre que l’on comprend bien l’aversion viscérale de Michel Tournier envers le catholique tourmenté Pascal, et à l’inverse son amour pour les ogres créateurs tels Picasso et Victor Hugo, ces phrases courtes claquent allègrement. Ce n’est pas le moindre plaisir de la lecture.

S’y dessine, par petites touches, une philosophie de la création qui choisit la couleur contre le dessin (p.99), la main gauche contre la main droite, l’expérience sensible contre la ratiocination abstraite, les Présocratiques contre Socrate (p.101).

sarthou le soleil joue sur l etang

Avec cette fulgurance à propos du portrait : « Quand l’humain est sacrifié à l’éternel, on voit se dresser les figures hiératiques et impersonnelles de l’art égyptien. Dans la caricature au contraire, c’est la part divine du portrait qui est oubliée. L’art du portrait tient en fait dans une exigence proprement contradictoire : rejoindre l’universel en approfondissant ce qu’il y a d’unique dans le visage d’un homme ou d’une femme, étroitement situés dans l’espace géographique et les âges de l’histoire » p.114.

Michel Tournier, Le Tabor et le Sinaï – essais sur l’art contemporain, 1988, Folio 1993, 209 pages, €8.20

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Roger Vailland, Les mauvais coups

roger vailland les mauvais coups
On ne lit plus guère Roger Vailland et l’on a tort. Libertin communiste, mort en 1965, il est sans égal pour décortiquer l’amour.

Milan est marié depuis 15 ans à Roberte. Les deux se sont aimés, puis quittés, puis repris, jalousés. Ils ont tué passivement à cause de leur attachement, puis la passion s’est apaisée pour laisser place à une sorte de camaraderie faite de rivalités et de peurs réciproques. La quarantaine venue, le bilan est lourd… Ne pas transformer l’amour-passion en amour paisible coûte.

Il y a bien la solution des liaisons dangereuses, en séduire une autre sous le regard de l’autre pour aviver le désir ; Milan s’y essai plus ou moins avec Hélène, institutrice-adjointe dans un village paysan de l’Ain où le couple s’est mis au vert pour une année sabbatique. Mais la fièvre persiste : alcool fort, cigarettes, chasse dans la campagne, jeu au casino – tout est bon pour s’étourdir, ne plus penser à « la Bête ».

Car « la vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine », avoue Roberte. « Elle est plus ou moins gloutonne selon les natures (…) Tant qu’elle n’est pas repue, elle griffe, elle mord, elle me déchire et me voilà jetée dans les rues et sur les routes, les narines ouvertes, le cœur battant et le ventre brûlant » (chap.VI). Pour Milan, « c’est l’occasion. Deux êtres qui ne se plaisent pas se prennent si l’occasion fait qu’ils se trouvent ensemble et sans témoin, dans un instant où l’un ou l’autre ont besoin d’amour » (chap. VI).

L’amour, c’est le désir, l’imagination, l’assouvissement sexuel, le plaisir d’être deux, la camaraderie d’égaux. L’amour est un mot-valise que les naïfs croient tout contenir alors qu’il est déjà difficile d’en accepter une seule composante. Celles et ceux qui veulent tout, en fusionnel, se trompent. On ne peut avoir du désir, du plaisir et de l’accord en commun tout le temps. De ce manque surgit parfois la haine, qui est amour inversé, ou la haine de soi, qui conduit à se supprimer.

Ainsi de Milan et de Roberte, qui initient Hélène, âme pure de vingt ans. Le premier aux arcanes de l’amour complexe, la seconde à la séduction du maquillage et du vêtement. Pour se rendre mutuellement jaloux et raviver leurs imaginations, donc leur désir, et peut-être reconstituer la camaraderie. Mais ce n’est pas si simple.

Milan aime la campagne au matin, pas Roberte qui boit trop et a du mal à émerger. « Déjà la Prairie est nue, fraîche comme après la pluie, heureuse et détendue avec ses grandes mares sans rides où se reflètent les petits nuages roses de l’orient. – J’aime cela, dit Milan. C’est comme une fille qui se déshabille » (chap. I).

Milan aime maîtriser la passion, Roberte y succombe et ne peut s’en désengluer, « c’est Vénus tout entière à sa proie attache » (chap. VIII). Sa fin dans un étang boueux est révélatrice, ses pulsions l’ont emporté. À l’inverse, Milan : « Moi, je place au-dessus de tout cette possession de soi que Descartes appelle vertu et dont l’autre nom est liberté » (chap. IV). Son exemple est Stendhal : « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Senseverina, ce n’est pas l’abandon qui soumet à l’amour mais la force de caractère qui permet de l’assouvir, c’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur, et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire » (chap. VIII). On ne peut connaître le bonheur que dans la maîtrise, l’esclavage des pulsions ou de la passion rend toujours malheureux.

Mais qui évoque encore « le caractère » ? Depuis l’hédonisme post-68, toute volonté est proscrite au profit de la circonstance, toute force au profit du courant, tout appétit au profit de l’abandon, toute camaraderie au profit du fusionnel. L’attrait pour les vampires et les loups-garous, chez les adolescentes américaines, en sont le symptôme le plus évident ; la mode du bi et du gai, chez les garçons, sont un autre symptôme. On veut être pareil, fusionner, pas être soi-même, en égaux.

Ce pourquoi relire Roger Vailland fait du bien. Sorti de la guerre qui forgeait les caractères malgré soi, l’auteur se voulait maître de lui, dompteur des passions. C’est bien plus fort que l’eau de rose de la littérature actuelle.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Les Cahiers rouges, Grasset 2011, 168 pages, €7.95
e-book format Kindle, €5.99
film DVD Les mauvais coups de François Leterrier, 1961, avec Simone Signoret et Réginald Kernan, noir et blanc Pathé 2006, €12.90

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

theo kosma en attendant d etre grande 1 vetue de regards

Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Michel Tournier, Le médianoche amoureux

michel tournier le medianoche amoureux
Anecdotes, historiettes, contes, récits plus ou moins vécus, ce recueil disparate vise à faire exister Michel Tournier chez les lecteurs après le succès de ses grands romans. Car l’écrivain a peine à se renouveler et s’atteler à un nouveau travail lui prend toujours du temps. Il était de la même génération que Mitterrand, effaré comme lui par l’accélération du monde via la technique, et exigeant pour tout de « donner du temps au temps ».

Il ne s’agit guère de « nouvelles » car tout n’est pas inventé, mais plutôt de tranches de vies qui auraient pu être et qui n’ont pas été, ou qui ont été mais pas aussi accomplies. Comme toujours chez les écrivains, il faut bien distinguer la fiction qui est littérature de la réalité qui est récit. Michel Tournier mêle les deux dans ces courts textes, certains déjà publiés en revues, voire carrément publicitaires (La légende des parfums).

C’est pourquoi certains lecteurs risquent de pousser de hauts cris (vierges et effarouchés) devant la connivence du vieil écrivain (en 1989 il a déjà 65 ans) avec l’hédonisme sexuel post-68. Toute la gent intello de gauche était pour l’amour libre, enfants compris. Mais comme la liberté n’est pas la licence, les années post-Mitterrand ont vu remettre en cause cette violation de la nature entre adultes impérieux et âmes immatures. Les ébats décrits avec Hatem, garçon berbère de 12 ans envoyé par son père dans le lit de celui qui dit « je » dans Aventures africaines, suivant ceux avec Abdallah à peu près du même âge à Chechaouen, sont probablement plus fantasmés que réalisés, l’auteur n’étant pas de ceux qui prennent des risques. Le « stupide fanatisme antisexuel de notre société occidentale », s’il existe bel et bien, ne peut absolument pas (et j’insiste, après l’avoir déjà écrit et réécrit) justifier la prostitution d’êtres jeunes. On ne répète jamais assez pour ceux qui n’écoutent pas – tout prof le sait bien.

Mais les vierges effarouchées par « la pédophilie » en soi accusent volontiers la littérature dans l’œil du voisin plutôt que la poutre des mariages réels des fillettes dès 9 ans dans les pays musulmans… parce qu’ils sont musulmans et que tout musulman est a priori « une victime », un « exploité colonial », donc que tout ce qu’il fait est « bien » a priori, c’est « sa différence ». Cherchez l’inconséquence, sinon le ridicule !

Cette histoire ne fait cependant que six pages dans l’ensemble des trois-cents : qu’elle ne vous décourage donc pas de poursuivre si vous vous sentez « choqué ». Le reste est varié et fantaisiste, se lisant facilement à la manière des contes ou des histoires entre convives dans la soirée. Médianoche est d’ailleurs un mot espagnol qui signifie le repas pris vers minuit, alors que la chaleur est tombée et que le vin et la bonne chère détendent les langues. Comme on parle, cette littérature du fragment est sans prétention et se lit agréablement. Le lecteur passe une bonne soirée.

L’auteur se fait volontiers mousse, joueur de polo, chercheur de champignons, amant de Thérèse, enfant perdu de dix ans prenant sa maitresse au sens propre, auteur de polar, fabuliste prolongeant Victor Hugo, conteur des mille et une nuits…

Mauvais écolier en son enfance car hypernerveux, mais issu d’une fratrie de quatre avec de nombreux neveux et nièces, il s’intéresse à l’enseignement. Il fait dire à un vieux professeur chahuté : « Je crois qu’un maître n’a qu’une chance de se faire accepter et de tenir debout face à vingt ou trente garçons et filles de quatorze à dix-sept ans, c’est en participant d’une certaine façon à l’espèce d’ébriété érotique qui caractérise cet âge » p.91. Ce n’est pas si mal vu, même si la crête est étroite entre la complicité hormonale et le flirt provocateur. Il n’est pas simple d’être prof car, contrairement à ce qu’affirme l’administration, ce n’est pas par la raison qu’on transmet mais par tout son être. Boris Cyrulnik, 27 ans plus tard, dit la même chose…

« A côté de l’intelligence – et comme en concurrence avec elle – existent des forces, des pulsions, des fantasmes qui échappent à son contrôle, et même s’assurent son contrôle », dit-il dans une autre historiette sur la « connerie » (p.146).

Ce pourquoi, expose-t-il dans une troisième histoire (p.174), « l’aboutissement normal de l’enseignement moderne, c’est l’ordinateur (…) l’enseignant-robot dépourvu de toute trace d’affectivité et donc infiniment patient et objectif, prenant en compte toutes les particularités de l’élève unique placé en face de lui, ses lacunes comme ses aptitudes, et lui distillant à un rythme approprié les informations du programme ». Il va sans dire que ce scientisme fantasmé ne saurait être un véritable enseignement. L’auteur le dénonce avec raison, même si la Technocratie enseignante ne jure, aujourd’hui encore, que par « les moyens », rêvant de MOOC à distance et d’une tablette doudou pour chacun dès la maternelle !

Il est bon que la littérature nous mette en garde contre ces excès inhumains, et replace l’affectivité à sa juste place dans les relations entre maîtres et élèves. Sans aller trop loin, mais le monde idéal n’existe pas et c’est justement le rôle des écrivains de montrer les ombres et la lumière. « Lucie (…) ne jouait pas le jeu scolaire. Trop complice avec les filles, trop mère avec les petits, trop femme avec les grands » p.180.

Par petites touches, toute une philosophie de l’humain, de l’humanisme, de l’humanité. Pas un grand livre mais un plaisir de lire.

Michel Tournier, Le médianoche amoureux, 1989, Folio 1991, 308 pages, €8.20
e-book format Kindle, €7.99
Les oeuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Baudruche quinquennale

Les cinq années que François Hollande aura passées à la tête de l’État ne resteront pas dans les annales comme celles qui auront marqué l’histoire. Giscard – et même Sarkozy – avaient mieux réussi. C’est que cinq ans, c’est très court quand on n’est pas préparé ; et très long quand on n’a pas de base électorale pour appliquer son programme. Ajoutez à ces conditions un caractère pusillanime, hésitant à décider, adepte du billard à trois bandes, et vous aurez le schéma d’échec d’un quinquennat présidentiel.

Le président est comme un dirigeable monté très haut avec des promesses inconsidérées, et qui n’a cessé depuis l’origine de perdre de la hauteur. La grenouille Hollande voulait se faire plus grosse que le bœuf Sarkozy, mais il a été trop gonflé pour entreprendre et pas été assez gonflé pour éclater. Toujours dans l’entre-deux, trop peu, trop tard, maladroit comme il est peu.

Qui ne se souvient du « Moi, président… ». On allait voir ce qu’on allait voir, sur la morale, la « gouvernance », le déficit, l’Europe.

On a vu – très vite – la morale s’écrouler, les Cahuzac, Morelle, Augier, Thévenoud, Lauvergeon, Sales et j’en passe minant et sapant tous les discours de la com’ par des actes tout bêtes, tout simples, sans aucune morale.

La « gouvernance » est restée plus technocratique encore que sous le gouvernement précédent, les énarques étant revenus en force, ignorants du pouvoir après dix longues années à s’opposer à tout et pour rien, sans aucun projet préparé, adorant comploter en petits comités et livrer tout ficelé le rôti à voter. Notre-Dame des Landes n’est toujours pas aéroport, le droit du travail toujours pas modifié, l’entreprise toujours vilipendée et pas encouragée, les chômeurs toujours plus nombreux malgré le maquillage des « contrats aidés », seuls les gais et lesbiens sont heureux : ils peuvent enfin se marier !

Malgré des milliards d’impôts en plus, pris sur les ménages et les entreprises, le déficit ne s’est pas réduit. Tout au plus se félicite-t-on d’avoir « inversé la courbe de la hausse » en affichant 3.5% du PIB contre 3.8% « prévus » ! Les fonctionnaires sont toujours plus nombreux – surtout là où ils sont le moins productifs, dans les collectivités territoriales (multipliées !) et les agences autonomes. Les militaires sursollicités un peu partout – et en France même avec l’opération Sentinelle – 13 opérations extérieures au Kosovo, en Bosnie, au Mali, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, en Guinée, au large de la Somalie, au Liban, en Afghanistan, en Irak et en Syrie, en Libye… 6.9 milliards d’euros pour l’ensemble des « actions extérieures » de l’État pour 2016. Elles ne sont pas toutes armées, mais celles qui le sont coûtent le plus !

Seul le Mali peut être considéré comme un succès, malgré le trop lent progrès politique du pays, assuré de la protection française, qui reste réticent aux compromis internes. Le train de vie de l’État continue d’être aussi indécent qu’avant « Moi, président… » : 39 ministres dont 20 secrétaires d’État, soit deux fois plus qu’en Allemagne ! A 17 millions d’euros le coût 2012 d’un ministre, calculé par le député René Dosière, cela fait plus de 300 millions pour pas grand chose : la France serait-elle par hasard mieux gouvernée que l’Allemagne ? 113 millions d’euros par an pour l’Élysée contre 36 millions pour la Chancellerie…

L’Europe devait connaître un « grand » tournant (tout est enflure dans sa campagne). On n’a rien tourné du tout, et surtout pas autour du pot, le traité négocié sous Sarkozy étant signé tel quel – contre de vagues promesses sociales (réponse de la bergère agissante au berger promettant). Schengen a éclaté, l’anti-terrorisme reste perso, l’euro se tient mal, l’anti-européisme primaire a explosé. Hollande a été inconsistant, inconstant, inexistant. Les politiciens français à Bruxelles considèrent cela comme un exil, n’y vont que les nuls, contraints et forcés, « recasés » là en attente. La France n’occupe que 8.5% des postes d’influence du Parlement européen contre 16.1% pour l’Allemagne, 10.3% pour l’Italie et même 9.3% pour les Anglais qui veulent s’en aller ! Il n’y avait que 9 coordinateurs français lors de la législature 2009-2014 contre 21 britanniques.

Il a reculé sur la révision constitutionnelle, il reculera sur la loi El Khomri (« Arrêtons El Khonneri(es) brandisssent certains lycéens). Rien de plus dangereux que de lâcher sur un bout, les fauves se précipitent à la curée. Gageons que les derniers mois de son quinquennat seront impuissants, à tenter sans réussir, à monter contre lui son camp de bras cassés, à se débattre en campagne. « Pour la 1ère fois du quinquennat Hollande, signe d’un divorce symbolique et emblématique des fractures actuelles au sein de la gauche, la popularité des deux figures de l’exécutif passe sous la barre des 50% auprès des sympathisants de la gauche« , dit même l’organisme de sondages BVA.

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Pourtant, François Hollande pouvait beaucoup. S’il avait moins démagogiquement promis, s’il avait pris de la hauteur, il aurait quand même été élu tant les Français en avaient assez de son prédécesseur. Sarkozy était bien parti, il a mal fini. Hollande n’est même pas parti…

Il a cru manœuvrer la gauche de la gauche – et la gauche à gauche de la gauche – comme Mitterrand (son modèle) l’avait fait pour les communistes. Mais on ne gère pas un pays comme un parti, ni le Parlement comme un congrès socialiste. Et Hollande n’a rien de Mitterrand, ni la culture, ni la profondeur historique, ni la subtilité politique, ni l’expérience de ministre, ni l’entourage varié. Le président n’a pas présidé, il n’a jamais trouvé ses bonnes mensurations dans l’uniforme présidentiel qui lui va comme un sac.

Il aurait pu opérer la rupture, après l’hyper-présidence Sarkozy, en appelant à l’ouverture (comme Sarkozy l’avait inauguré avec Kouchner et Besson mais sans aller jusqu’au bout). Or il a refusé Bayrou qui lui tendait la main, rejetant le centre vers la droite, et la droite vers l’extrême-droite. S’il a nommé Macron, le plus populaire (et le plus jeune) de ses ministres, c’est comme « bouffon du roy », trublion apte à dire tout haut ce qu’on pense tout bas sans oser le dire, aussitôt démenti, aussitôt « tempéré ». Emmanuel Macron et son « franc-parler » soigneusement mesuré sert à la dialectique de la com’ présidentielle : il crée de la divergence pour mieux faire converger. Le président a beau jeu alors de dire « mais non, je ne propose pas d’aller aussi loin » – mais le message est passé. Cette pseudo sagesse laisse voir trop sa grosse ficelle.

Jusqu’à la rue qui fait reculer, car la rue est composée de petites têtes et grandes gueules : syndicats idéologiques si peu représentatifs (8%) de la population active (dont 80% de fonctionnaires qui n’ont rien à f…aire de l’entreprise ni de la précarité), associations lycéennes et étudiantes aussi vides et peu représentatives que dans la surenchère, tant ses dirigeants veulent se poser pour entrer ensuite en politique à gauche.

Or « la gauche » est crevée.

Écartelée entre l’essence immuable de la gauche platonicienne qui n’a rien changé depuis Hugo et Zola, et une « social-démocratie » qui ne peut pas exister en France, faute de syndicats populaires. Faire « la synthèse » entre socialisme et libéralisme ne passe pas : Hollande a trop promis durant sa campagne, a trop été dans la surenchère gauchiste (« mon ennemi la finance ») pour que ses pâles réalisations ne lui aliènent pas son électorat.

Fermé au centre, fermé à gauche, le voilà réduit à 16% en cas de premier tour d’une présidentielle. Peut-on encore régner avec 16% de confiants ?

Le suivant (ou la suivante) au poste de 8ème président de la Ve République aura à réparer les erreurs, à gouverner autrement.

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