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Liberté ou égalité en France ?

Les Français ont une devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Tout paraît bien équilibré, la liberté en premier qui seule permet le reste, l’égalité en second qui permet à chacun de se révéler, la fraternité pour le tout afin de ne laisser personne sur le bord du chemin.

Sauf que, selon les périodes, la liberté est vue comme opportunité ou comme aliénation, comme l’expression de sa propre responsabilité ou comme une soumission aux forces qui dépassent : le capitalisme, le monde, le destin, la religion. Si ceux qui ont fui Pétain et les nazis à Londres en 1940 avaient agi comme les gréviculteurs d’aujourd’hui, crispés sur leurs acquis, la France ne serait plus la France mais une province éloignée de l’Hinterland allemand. Résister, c’était faire preuve de sa responsabilité en faisant le pari de la liberté. Oh, ils étaient bien peu nombreux, ceux qui ont osé ! La majorité attendait de voir, tergiversait avant de se décider, accrochée par mille liens trop respectables aux habitudes, aux droits acquis, au regard de leur milieu, à la révérence envers l’autorité, à la force imposée…

2016 n’est pas 1940 et nulle armée n’occupe encore la France pour enjoindre de se soumettre ou de mourir. Mais le dilemme entre liberté et abandon est toujours là. L’égalité est ce qui permet de se justifier lorsqu’on ne veut rien changer : tout le monde pareil, évidemment figé dans les positions acquises… Tiens, cela ne rappelle-t-il rien à ceux qui se piquent d’un peu d’histoire ? Mais si, souvenez-vous : ce fameux Ancien régime que l’on se vante tellement, deux siècles après, d’avoir renversé par « LA » Révolution !

Le statut était d’Ancien régime : on naissait noble et nanti ou réduit au tiers et asservi ; seuls « les ordres » religieux (encore un statut !) permettaient de botter en touche lorsqu’on avait quelque talent. La révolution a voulu mettre la chose du peuple (la république) avant les privilèges de quelques-uns et le pouvoir du peuple (la démocratie) au-dessus du pouvoir de quelques privilégiés. Mais, pour fonctionner efficacement, la démocratie exige que chacun y mette du sien : chacun doit trouver sa place, elle n’est plus acquise ; initiative et compétences font avancer la machine, hier figée dans l’idéologie d’un Ordre divin.

Or, aujourd’hui, chacun se réfugie en ses statuts et privilèges, cherchant à reconstituer cet Ordre immobile d’Ancien régime face au mouvement du capitalisme, à la déferlante du monde, aux changements de la modernité. Ce pourquoi la « démocratie » est moins démocratique, les privilégiés s’arrogeant le droit de gouverner dans l’abandon général. Les gens s’effraient de voir que tout va plus vite, que rien n’est plus acquis, que toutes les situations peuvent être remises en cause. C’est humain.

sempe dessin bonheur

Mais ce qui est humain aussi est de savoir réagir, « prendre ses responsabilités » comme dit la langue de bois politicienne. Il s’agit en fait de voir le monde tel qu’il est et de s’adapter aux réalités. Pas forcément en démissionnant des règles et procédures élaborées pas à pas depuis longtemps, mais en les adaptant, en en créant de nouvelles.

C’est ce que refusent de comprendre une partie des syndicats, des partis politiques, des fonctionnaires, des employés, des citoyens. Oui, l’économie est désormais globalisée et il est nécessaire d’adapter notre façon de produire et ce que nous produisons pour simplement survivre : existe-t-il encore des allumeurs de réverbères ? des rempailleurs de chaise ? des chaisières dans les parcs ? Pourquoi voulez-vous que certains métiers restent les mêmes alors que tout change autour d’eux ? Pourquoi les taxis garderaient-ils leur monopole ? Pourquoi telle usine, de moins en moins rentable, ou telle raffinerie, inadaptée à la mutation anti-diesel, ne devraient-elles pas fermer ? Pourquoi tel service administratif, qui produit des règles et du papier, ne devrait-il pas être aminci, précisé et réorganisé ? Pourquoi tant de collectivités locales emboitées en poupées russes, avec à pour chacune sa bureaucratie ? Ne sommes-nous pas à l’ère du numérique où nombre de procédures peuvent s’effectuer en ligne ?

Aujourd’hui, la démocratie, la technique et le capitalisme (qui sont liés), demandent de l’autonomie, pas de l’obéissance ; de l’initiative, pas de la discipline militaire. Schumpeter a remplacé Ford. Il est nécessaire de s’affranchir des habitudes pour adapter son travail à une consommation et à des services publics de moins en moins standards (pareil pour tout le monde, montraient les magasins soviétiques avec un seul paquet de lessive sans possibilité de choix – tout le monde pareil, clamait l’Administration à la française qui ne voulait voir qu’une tête). Chacun exige aujourd’hui qu’on le considère dans sa personne particulière et pas comme un « ayant-droit » lambda ou un consommateur « de masse ». Même les téléphones portables sont customisés.

Employés du privé habitués à suivre et fonctionnaires habitués à obéir aux règles sans jamais se poser de question se trouvent perdus, renvoyés à leurs compétences et à leur autonomie – qui, justement, ne s’apprennent pas dans les écoles : le savoir-vivre, le savoir-être. L’obéissance était un confort, un art d’être conforme, une protection contre la responsabilité (c’est pas moi, c’est la règle). Aujourd’hui que la génération rebelle a enjoint chacun d’être différent – parce que l’autonomie de l’individu a progressé – il faut se distinguer ou stagner. Le statut acquis par un concours ou un premier emploi vers 20 ans n’est plus acquis : il faut prouver ses compétences année après année.

D’où la « souffrance au travail », les périodes de chômage et de reconversion, la dépression dans le couple, la « perte du lien social » que pointent tant de sociologues. Et les échappatoires vers le déni, l’alcool et les drogues, ou vers la violence, conjugale, parentale ou sociale. Ce sont tous des symptômes de cette liberté qui ne passe pas.

Il est bien loin, ce mois de mai 1968 où les forces de la jeunesse, les énergies du printemps et l’élan de la vie faisaient craquer les gaines, tomber les tabous, briser les carcans, et libérer le désir comme les initiatives ! Mai 68 a permis la libération des déterminismes : être soi-même devenait possible. Sauf que… a-t-on toujours le cœur de se regarder tel qu’on est ? Un coming out est-il personnellement libérateur ou bien socialement dangereux ? Le regard des autres est parfois fatal à l’estime de soi.

N’est-on pas mieux, au contraire, dans le nid fusionnel où tous égalent tous, grognant ensemble (pas une voix plus haute que l’autre), dormant ensemble dans le même panier formaté, tétant ensemble, en ayant-droits bien sages le même lait standard des mamelles en apparence inépuisables de l’État-providence ? (Mais qui paye ?) De Ford à Schumpeter, de la chaîne à l’innovation, le capitalisme (cette technique d’efficacité économique) s’est adapté – pas la société française. Car le Français n’aime rien tant que de se savoir à sa place, en hiérarchie et statut, là où la fonction crée l’organe (même inutile), où l’on n’est rien si l’on « n’appartient » pas : à une grande école, à un corps d’État, à telle entreprise, tel parti ou telle association d’anciens ci ou ça. Presque tous les Français rêvent d’être « président » – le plus souvent d’une insignifiante association sportive de quartier – mais ils « appartiennent », là est leur honneur, leur seule personnalité. Ils ne sont rien sans le titre, la carte ou l’uniforme. Ils ont trop peur d’être simplement eux-mêmes, tout nu face à tous les autres et au monde entier qui regarde comment ils sont foutus et comment ils s’en sortent… Hier il fallait obéir, aujourd’hui créer – cela change tout !

D’où la peur sociale : du changement, de la mondialisation, des jeunes (« qui ne sont pas comme nous » – air connu), du progrès, des autres. D’où l’angoisse intime : de ne plus être soi, de ne pas être capable, de se montrer à la hauteur, d’être submergé par des forces qui dépassent, voire par les mœurs étrangères. Les Français ne veulent pas être libres, ils veulent être égaux. Ils préfèrent appartenir que s’appartenir ; ils se disent non pas citoyens, ni producteurs, mais fonctionnaire, cheminot, profession libérale, corps des Mines, franc-maçon, socialiste… Ils ne veulent pas penser par eux-mêmes, ni décider en conscience de par leur libre-arbitre – ils préfèrent obéir aux consignes, suivre les mouvements, voter selon la ligne. Et tant pis si leur petite décision individuelle fait crever le collectif : ils se seront trompés avec tout le monde – irresponsables. Cela fait 40 ans que les politiciens, les syndicalistes, les idéologues des partis, les corps de métier, nous prouvent tous les jours que cela se passe ainsi. Mérah évitable ? – C’est pas moi, c’est la règle. Brétigny une erreur ? – C’est pas moi, c’est faute de moyens. Le chômage plus qu’ailleurs ? – C’est pas moi, ce sont les patrons, Bruxelles, l’euro, le droit du travail, les charges sociales et j’en passe – ce ne sont jamais les politiques néfastes des gouvernants, ni les règles tatillonnes et prolifiques des faiseurs de lois.

La grande peur de la liberté fait se précipiter les gouvernants dans le convenu, les fonctionnaires dans les procédures, les employés dans l’attente des ordres et les syndicats dans les manifs rituelles (aussi braillardes, voire violentes, qu’inefficaces). Quant aux pauvres en esprit, pauvres gens, inadaptés du système, paumés du changement, flemmards et profiteurs (mais oui, il y en a), ils sont laissés pour compte. Personne ne s’occupe d’eux. Ils se précipitent donc vers ce qui brille, ce qui promet, ce qui gueule plus fort : les religions, les partis extrémistes. Eux promettent protection, barrières, surveillance, souveraineté.

gamin s envoie en l air avec une gamine

Mais les autres ? Les jeunes, les ouverts, les responsables, les coopératifs (qu’ils soient californiens technologiques ou écolos de proximité) ? Ceux qui préfèrent la liberté dans les règles à l’égalité d’obéissance ? Ils existent aussi, ils sont de plus en plus nombreux comme en témoignent tous les mouvements « alternatifs » – parfois naïfs et velléitaires, mais qui prouvent une quête de neuf : Occupy Wall Street, Los indignados, Nuit debout, En avant, Rassemblement pour l’initiative citoyenne – et tout le reste.

Gageons que les perdants seront les vieux, les rigides, les privilégiés du statut. Et les gagnants seront tous les autres, à commencer par ceux qui représentent l’avenir. Cette note est loin d’être pessimiste, au contraire !  Elle fait le pari de la jeunesse, du futur, de la vie qui va et qui s’adapte. Sans cesse. Contre les vieux cons…

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Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand

sebastien haffner histoire d un allemand

Écrit à chaud après son exil en 1938, les souvenirs de Sebastian Haffner montrent pas à pas la montée du nazisme, non seulement dans les urnes et dans la rue, mais surtout dans les esprits et dans les cœurs. Après tout leur prise de pouvoir est « légale », après tout « ce n’est pas si terrible », après tout le parlementarisme a échoué… L’auteur, aryen de bonne famille, était magistrat stagiaire à Berlin. Mais les nazis se sont assis sur le droit comme sur le reste, pour eux, seul le « bien de la race » constitue le droit, autrement dit celui du plus fort. Tout l’héritage de Kant est balancé aux orties au profit du monstre Hegel.

Le manuscrit devait être édité à Londres en 1940 lorsque la guerre éclate ; il restera dans les tiroirs jusqu’à ce que les fils de l’auteur, à sa mort, le redécouvrent. S’il est utile aujourd’hui, c’est pour l’histoire bien sûr, mais surtout peut-être pour ce qui, dans l’histoire, se répète : la lente et progressive adaptation au pire, la fausse indignation vite assourdie par l’habitude, les liens sociaux, familiaux, nationaux qui font que l’on accepte – comme tout le monde – ce qui nous révulsait hier. Alors que la montée des nationalismes populistes et des autoritarismes tribuns monte en Europe – et en particulier en France – lire Sebastian Haffner a quelque chose de salubre. Vous ne pourrez pas dire « je ne savais pas » : tout est décrit !

Certes, la dépression des porte-monnaie due à la crise de 1929 a suivi la dépression des cœurs après la défaite de 1918, mais la montée du nazisme a été celle de la violence et de l’entre-soi, celle du Collectif contre l’individu, celle de la Revanche contre le sort déterminé par les plus forts. Le nationalisme détruit la civilisation, l’unanimisme la personne, le narcissisme l’humanité. Qui serait immunisé contre la capitulation morale ? Les Russes avec Poutine ? Les Turcs avec Erdogan ? Les Américains avec Trump ? Les Français avec Mélenchon ou Le Pen ? Allons donc !…

Tout commence avec la plus grosse Connerie européenne : la guerre de 14, tant vantée par nos politiciens avides de rassembler autour de leurs petites personnes. « La guerre est un grand jeu excitant, passionnant, dans lequel les nations s’affrontent ; elle procure des distractions substantielles et des émotions plus délectables que tout ce que peut offrir la paix : voilà ce qu’éprouvèrent quotidiennement, de 1914 à 1918, dix générations d’écoliers allemands. Cette vision positive est la base même du nazisme » p.35. L’auteur avait 7 ans en 1914, 11 ans en 1918. Aujourd’hui l’euro de foot provoque ce genre d’exaltation malsaine chez les immatures, qui peut vite tourner à la xénophobie nationaliste chez les jeunes adultes. Et il suffit à Poutine, Erdogan ou à certains politiciens français de désigner un bouc émissaire, en cas d’attentats sur le sol national, pour ressouder les nationaux contre les allogènes.

Tout continue avec la lâcheté sociale : « Le courage civique – c’est-à-dire le courage de décider soi-même en toute responsabilité – est d’ailleurs une vertu rare en Allemagne, comme Bismarck le remarquait déjà dans une formule célèbre. Mais cette vertu fait totalement défaut à l’Allemand dès lors qu’il endosse un uniforme » p.65. Il suffit aujourd’hui en France de donner un uniforme à n’importe quel petit-bourgeois pour qu’il se croie investi d’une mission quasi divine : il se sent l’État tout entier. Le guichet de SS ou le flic imbu du Règlement n’ont pas changé depuis M. Hitler.

Et la Grande dépression économique due aux suites du krach boursier puis financier de 1929 à Wall Street, a bouleversé les fortunes : « Les jeunes et les petits malins se portaient bien. D’un jour à l’autre ils se retrouvaient libres, riches, indépendants. La conjoncture affamait et punissait de mort les esprits lents et ceux qui se fiaient à leur expérience, et récompensaient d’une fortune subite la rapidité et l’impulsivité (…) La concupiscence régnait dans une atmosphère de carnaval généralisée » p.90. Qui ne verra aucun rapport avec l’époque contemporaine, la crise de 2008, l’essor des start-up et l’histrionisme à la Dieudonné ou Hanouna ?

L’époque des grandes fois collectives a laissé la place au débat politique dispersé : « environ vingt classes d’âge, les jeunes et les très jeunes, avaient eu l’habitude de voir la sphère publique leur livrer gratuitement la matière première de leurs émois véritables – amour, haine, allégresse et deuil (…) Maintenant que cette livraison cessait, ils se retrouvaient désemparés, appauvris, déçus et ennuyés. Ils n’avaient jamais appris à vivre sur leurs réserves, à organiser leur petite vie privée pour qu’elle soit grande, belle et féconde ; ils ne savaient pas en profiter, ignoraient ce qui en fait l’intérêt. C’est pourquoi ils ne ressentirent pas la fin des tensions publiques et le retour de la liberté privée comme un cadeau, mais comme une frustration. Ils commencèrent à s’ennuyer, ils eurent des idées stupides, ils se mirent à ronchonner – et pour finir à appeler avidement de leurs vœux la première perturbation, le premier revers ou le premier incident qui leur permettrait de liquider la paix pour démarrer une nouvelle aventure collective » p.108. De nos jours, après la Résistance, le communisme, l’anticolonialisme et le gauchisme hippie-écolo de 1968, la perte de sens affecte toute une génération. Se réfugier dans le fusionnel par peur de sa liberté est le recours le plus fréquent, que ce soit dans « la musique » (les raves), le militantisme botté (les Black blocs, la CGT, les Bonnets rouges), la religion intégriste (salafistes), voire la destruction pure et simple (hooligans et casseurs). Retrouver « la souveraineté » est pour les politiciens la version édulcorée de cette même peur de liberté : l’identité traditionnelle rassure quand on ne sait pas la faire vivre.

En politique, 1930 voit un tournant : ce qu’on appelle aujourd’hui la démocrature. « A ma connaissance, le régime de Brüning [devenu chancelier] a été la première esquisse et pour ainsi dire la maquette d’une forme de gouvernement qui a été imitée depuis dans de nombreux pays d’Europe : une semi-dictature au nom de la démocratie et pour empêcher une dictature véritable » p.133. Le recours aujourd’hui à l’autoritarisme jacobin à gauche, ou aux ordonnances à droite, n’est-elle pas cette sorte de procédé au nom du Salut national ? « C’est un système qui décourage ses propres adeptes, sape ses propres positions, accoutume à la privation de liberté, se montre incapable d’opposer à la propagande ennemie une défense fondée sur des idées, abandonne l’initiative à ses adversaires et finalement renonce au moment où la situation aboutit à une épreuve de force » p.134. Il faut bien distinguer le passage en force du 49-3 et le résultat du référendum à Notre-Dame des Landes : dans le premier cas il s’agit de diktat d’État, dans l’autre de démocratie directe. Les opposants dans les deux cas feraient bien de faire la distinction !

Les citoyens, déboussolés et un brin indignés, s’adaptent progressivement : « On se mit à participer – d’abord par crainte. Puis, s’étant mis à participer, on ne voulut plus que ce fut par crainte, motivation vile et méprisable. Si bien qu’on adopta après coup l’état d’esprit convenable. C’est là le schéma mental de la victoire de la révolution national-socialiste » p.194. Ceux qui viennent, à petits pas, sur les positions extrêmes, lepénistes ou mélenchonienne, obéissent à ce schéma de fascination-répulsion qui fait des otages les meilleurs serviteurs de leurs bourreaux (on l’appelle le syndrome de Stockholm).

D’autant que les habitudes de la vie matérielle et bourgeoise inhibent toute révolte : il faut n’avoir rien à perdre pour se mettre en jeu tout entier ! « La sécurité, la durée ne se trouvent souvent que dans la routine quotidienne. A côté, c’est tout de suite la jungle. Tout Européen du XXe siècle le ressent confusément avec angoisse. C’est pourquoi il hésite à entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler – une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative. D’où la possibilité de ces immenses catastrophes affectant la civilisation, telle que la domination nazie en Allemagne » p.207. Le père de l’auteur, juriste humaniste, a dû remplir un questionnaire humiliant sur ses appartenances, race et croyances, pour conserver sa pension de retraite ; il a hésité trois jours… puis s’y est résigné. Les Russes s’habituent à Poutine, les Turcs à Erdogan – et ils en redemandent. Demain les Français pourront s’habituer tout autant à qui viendra les commander.

Surtout si l’État met en scène la fusion collective, « cette camaraderie qui peut devenir un des plus terribles instruments de la déshumanisation – et qui le sont devenus entre les mains des nazis. (…) La camaraderie est partie intégrante de la guerre. Comme l’alcool, elle soutient et réconforte les hommes soumis à des conditions de vie inhumaines. Elle rend supportable l’insupportable. Elle aide à surmonter la mort, la souffrance, la désolation. Elle anesthésie. (…) Mais (…) recherchée et cultivée pour elle-même, pour le plaisir et l’oubli, elle devient un vice. Et qu’elle rende heureux pour un moment n’y change absolument rien. Elle corrompt l’homme, elle le déprave plus que ne le font l’alcool et l’opium. Elle le rend inapte à une vie personnelle, responsable et civilisée. Elle est proprement un instrument de décivilisation » p.418. Les manifs braillardes, les dégradeurs des permanences CFDT, les hooligans du foot, les djihadistes de Daech, tout ce qui veut le fusionnel au détriment de la personne avilit – et prépare au fascisme. « La camaraderie ne souffre pas la discussion : c’est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit, et devient un péché mortel. C’est un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l’espèce la plus triviale et auquel nul ne peut échapper car vouloir s’y soustraire reviendrait à se mettre au ban de la camaraderie » p.421.

Les huit causes du nazisme, pointées à chaud par Sebastian Haffner sont toujours présentes… Ne croyons pas que l’histoire ne repasse pas les plats : les êtres humains restent les mêmes, avec les mêmes schémas mentaux et les mêmes réactions viscérales. Soumission de Houellebecq avait un ancêtre : Histoire d’un Allemand de Haffner.

Pour savoir ce qui peut nous arriver prochainement, il faut lire ce livre.

Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand – souvenirs 1914-1933, 1939, publié en 2000 et complété en 2002, poche Babel 2004, 437 pages, €9.70

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Jules Verne, Le testament d’un excentrique

jules verne le testament d un excentrique

En cette fin de siècle XIXe, les Etats-Unis fascinaient la France. Ils étaient le pays neuf qui devenait puissant, empli de vitalité, de liberté, d’audace et d’ingéniosité. Y régnaient le jeu, l’entreprise et l’argent, tout y était possible. Aussi le feuilletoniste pour la jeunesse Jules Verne ne pouvait qu’éprouver de l’enthousiasme pour un tel pays et en faire le théâtre d’une aventure.

Celle-ci est bien différente des quêtes habituelles, car il s’agit d’un jeu. William J. Hypperbone, un milliardaire de Chicago et membre éminent du Club des Excentriques, a légué sa fortune de 60 millions de $ à sa mort au joueur qui parviendra le premier au jardin de l’Oie, à l’issue d’un périple de 63 cases au travers des Etats-Unis. Six noms de personnes nées à Chicago ont été tirés au sort, et un septième rajouté par codicille au testament sous les initiales énigmatiques de X.Y.Z. Chacun doit partir sur un coup de dés et effectuer son étape en 15 jours, à peine d’être disqualifié. Les dés sont tirés tous les deux jours, aussi chaque joueur recevra un télégramme à midi sonnante à l’étape où il se trouve.

jules verne le testament d un excentrique jeu de l oie des etats unis

Le jeu de l’Oie connaissait un grand engouement à la fin du siècle. On le disait venu des Grecs mais il était probablement une copie d’Egypte où existait le jeu du Serpent. Il s’agit d’une spirale de 63 cases, marquée d’oies de 9 en 9, où deux dés servent à avancer ou à reculer selon le sort. Des pièges sont disposés sur le parcours comme les primes à payer, le puits, la prison, le labyrinthe ou la mort. Le jeu de l’Oie figure un destin humain géré par le sort. Jules Verne y ajoute, aux Etats-Unis, le mérite. 63 cases pour 50 Etats, chacun doit se préoccuper d’être à la bonne heure au bon endroit, ce qui n’est pas toujours aisé. Si le chemin de fer forme une toile dense au nord-est, c’est moins le cas vers l’ouest et vers le sud ; il faut alors emprunter le steamer sur la mer ou sur les fleuves, la diligence ou le cheval – et même la triplette ou l’automobile à pétrole !

jules verne le testament d un excentrique gravure

Malgré un voyage dépourvu de sens, cette aventure bien encadrée ne va pas sans péripéties, et les caractères des personnages sont contrastés pour l’effet. Flanqué d’un commensal, chacun va mener le jeu à sa façon, matamore ou dilettante, avide ou généreux ; chacun va trouver son trésor en allant : l’amour pour la jeune vendeuse Lissy Wag et pour le peintre Max Real, les sensations et des articles pour le reporter Harris T. Kymbale, la publicité pour le boxeur illettré Tom Crabbe, la découverte d’une vraie vie de dépense pour le couple usurier Titbury, la réalité des éléments et du sort pour l’irascible commodore Hodge Urican. Et jusqu’à la fortune pour le mystérieux X.Y.Z.

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Le lecteur suit une cavalcade au travers des Etats-Unis encore pionniers, où les bandits ne sont pas absents, ni les parieurs sans scrupules, où l’on peut se passionner de faire s’emboutir deux locomotives à pleine vitesse sur un tronçon de railroad, et où les coyotes en bande peuvent attaquer de paisibles cyclistes en Californie. Les joueurs voyagent sans voir, le plus souvent, morts-vivants manipulés comme des pions – mais s’ils le veulent seulement. Max Real s’enchantera du parc national de Yellowstone et en ramènera des peintures ; Lissy Wag visitera le labyrinthe grandiose des grottes de Mammoth au Kentucky. Jusqu’aux avares Titbury qui, malgré eux mais au final ravis, passeront deux semaines à 100$ par jour dans un palace de la Nouvelle-Orléans.

Ce n’est pas le plus passionnant des romans de Jules Verne, mais il a été bien injustement oublié. Le lecteur est captivé par la course et pris par le jeu. Le premier chapitre ne dévoile que lentement l’histoire et le dernier laisse pantois, ce qui est du grand style.

Jules Verne, Le testament d’un excentrique, 1899, Livre de poche 1979, 474 pages, €10.78

e-Book format Kindle, éditions Arvensa, 531 pages, €0.99

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1376 pages, €50.00

Les romans de Jules Verne déjà chroniqués sur ce blog

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Rousseau a pavé l’enfer de bonnes intentions

Les racines du caporalisme français se trouvent chez Rousseau.

rousseau du contrat social

Curieusement Jean-Jacques Rousseau, ce penseur fantasque, imprègne assez peu les textes institutionnels, rédigés par des juristes plus proches de Montesquieu. Mais il imbibe littéralement la pensée populaire. Véhiculé par l’école, exalté avec Robespierre et la grande Révolution, précurseur du romantisme, illustré par Victor Hugo, Rousseau répond à ce besoin ‘démocratique’ de passion débridée et de revendication égalitaire. Couper des têtes, égaliser la société, croire en « la bonté naturelle » composent un mythe puissant. Il travaille aujourd’hui la société plus que jamais :

Le courant antilibéral et altermondialiste d’aujourd’hui rejoint nombre de catholiques et de serviteurs de l’État dans son mépris du commerce, sa haine de l’argent et de la société (mode, marchandise, médiatique). Comme Rousseau, ils prônent l’austérité de mœurs (mais conservent quand même la propriété petite-bourgeoise et singent comme Jean-Jacques l’art de vivre aristocratique).

Les écologistes comme nombre d’éducateurs (surtout après 1968, un peu moins aujourd’hui) sont séduits par l’idée que la nature fait l’homme « naturellement bon » et que « la société » dans tout ce qu’elle représente (l’artificiel, l’industriel, le marketing, les normes sexuelles, la contrainte morale) rend les gens malheureux. « Il n’y a pas de malheur dans la nature », affirme Rousseau (un peu légèrement à mon avis…).

Les souverainistes (Seguin, Chevènement, Guaino, Dupont-Aignan) tiennent à cette fiction de la « volonté générale » pour justifier leur refus qu’un citoyen français puisse saisir un juge en exception d’inconstitutionnalité (comme cela se pratique dans les pays développés de culture proche) ; ils refusent également toute idée de fédération européenne ; ils voudraient sanctuariser « dans la Constitution » tout ce qui peut faire polémique (précaution, discrimination, mémoriel…).

Les bonapartistes (et gaullistes) pour qui les divisions et les partis sont « le Mal français » voient dans l’indivisible souveraineté de Rousseau le fondement théorique de leur croyance en l’État-nation absolu. Mais la référence qui leur est chère, la Résistance, fut un mythe gaulliste et communiste plus qu’une réalité « unanime »…

Les néo-socialistes tels Ségolène Royal justifient les « jurys citoyens » et les « forums participatifs » par la souveraineté « inaliénable ». C’est aussi le cas pour l’Exécutif quand il exige du Parlement de voter sans contestation tous les textes émanant du gouvernement.

Notons que le tropisme personnel de Rousseau le poussait vers une souveraineté certes « générale » mais un gouvernement clairement « aristocratique ». Ce type de régime a été le rêve des saint-simoniens et… la réalisation des technocrates d’aujourd’hui sortis de l’ENA.

Benjamin Constant a critiqué fort justement le mythe Rousseau.

benjamin constant de la liberte des anciens comparee a celle des modernes

Il distingue la liberté des Anciens de celle des Modernes :

  1. Chez les Anciens, Lacédémoniens ou Romains souvent en état de guerre, les citoyens étaient sous mobilisation constante. Ils participaient aux décisions politiques par « assujettissement des individus à l’autorité de l’ensemble. » Aucune action ne pouvait rester privée mais toutes étaient « soumises à une surveillance sévère ». Dans ce type de communauté, la société est tout, l’individu un organe : « Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. »
  2. Chez les Modernes, vivant en sociétés complexes et incomparablement plus nombreuses, les citoyens ont une autonomie et le droit individuel de faire ce qu’ils veulent – dans le cadre de la loi. La différence avec les Ancien est le droit établi, qui surplombe la société, donc toutes les libertés individuelles. « Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. »

Par cette distinction, célèbre en science politique, Constant remet Rousseau à sa place d’idéaliste : le droit écrit, concret, discuté et régulièrement amendé par les assemblées, doit primer la trop vague « volonté générale »; celle-ci est en effet unanimiste et manipulable à merci par n’importe quel démagogue (de tribune, de grands mots ou de media). Pas de « mobilisation citoyenne » constante et pour n’importe quoi, mais le libre exercice par chacun de ses droits et initiatives, sous la régulation de la loi. Elle-même débattue et votée dans deux chambres avec navette de compromis, avant d’être promulguée (ou non) par le président, voire soumise au Conseil constitutionnel par une poignée de parlementaires en cas de contestation d’une part de la société. Toute cette temporisation et ces filtres successifs visent à assurer que « la loi » n’est pas de circonstance mais répond à « l’intérêt général ».

A noter que c’est la conception archaïque de la liberté qui subordonne les individus au collectif, qu’il soit la cité, la religion, la race ou l’Humanité prolétaire, ou encore la citoyenneté planétaire. Le communisme, le nazisme, le pétainisme, le catholicisme hier et l’islamisme aujourd’hui, le socialisme fusionnel à la Valls, le jacobinisme Aubry, l’écologisme de Gaïa, le national-étatisme Le Pen, ou le chavisme Mélenchon poursuivent cette liberté-là : au nom de l’Égalité fusionnelle. Chacun se doit de rester à sa place dans le Collectif, nul ne doit passer devant ni faire prévaloir son intérêt égoïste – même si l’exercice de sa liberté n’entrave pas celle des autres. Le seul fait de voir combien il se veut « différent » est en soi une atteinte à la dignité de tous – voire de la race, de l’Histoire ou de Dieu.

Benjamin Constant apparaît bien plus moderne que Jean-Jacques Rousseau… et fait apparaître les mœurs de la Ve République française comme archaïques, peu « démocratiques » par rapport aux pays voisins. Elles sont inadaptées à l’adhésion de citoyens désormais éduqués qui n’ont pas besoin de tuteurs, d’adjudants, de profs, de curés, de califes, de gourous ou d’intellos qui leurs disent ce qu’ils doivent faire. Seuls les « cendriers vides » ont besoin d’imams ou de grands frères.

Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Mille et Une Nuits 2010, 59 pages, €3.00

e-book format Kindle, €2.49

Benjamin Constant, Ecrits politiques (choisis par Marcel Gauchet), Folio essais 1997, 870 pages, €13.90

Rousseau, Du contrat social, Garnier-Flammarion 2011, 255 pages, €3.90

e-book format Kindle, €2.99

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Andrea de Nerciat, Félicia ou Mes fredaines

andrea de nerciat felicia ou mes fredaines

Ce délicieux roman libertin du XVIIIe siècle est écrit dans un français classique qui se lit à ravir. Il offre un panorama du siècle, le meilleur de ses mœurs : le jeu social, l’entreprise d’amour, le spectacle des situations et statuts, la vie l’un chez l’autre, la conversation, les visites sans nombre, les commodités. Stendhal était fou de ce livre et j’avoue le comprendre ; il correspondait à son tempérament réaliste et à son inclination sociable où l’esprit complétait la prestance et le courage pour définir les canons de la beauté.

Le goût de l’un pour l’autre justifie tout : adultère, inceste, sodomie, ne sont que des mots ou des tabous pour le commun ; le monde aristocrate est au-dessus de ces manières. « Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que des êtres formés d’un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère », déclare Félicia, l’héroïne à la cuisse chaude (p.297).

felicia depucelee

Le lecteur assiste à son dépucelage à 16 ans, âge déjà formé (p.60), compatit à sa souffrance au déchirement de l’hymen, se réjouit de sa consolation dans les bras de l’amant tendre et expérimenté, puis accompagne ses transports de jouissance, une fois délivrée de la résistance membranaire. Félicia elle-même dépucellera son jeune frère de 14 ans – mais sans savoir, pour la morale, qu’il s’agit de son frère. Quatre pages exquises donnent le déroulement minutieux des opérations, avec ce bon goût du siècle qui est l’une des formes de la pudeur sans lâcher sur le fond (p.176). Tous les êtres, jeunes et vieux, maîtres et valets, jusqu’aux prêtres catholiques ayant fait vœux de chasteté, prennent un franc plaisir en ces pages. La société tout entière défile, les mâles au garde-à-vous, les femelles en pâmoison : au centre la noblesse et ses titres, puis la grande bourgeoisie et ses écus, enfin le menu peuple attaché, qui n’est pas tiers en la circonstance mais profite allègrement des transports : domestiques, soldats, précepteurs…

felicia ravie

La nature agit bien ; la notion de péché n’est que voile hypocrite des jaloux voués au célibat par obéissance ; l’Hâmour sans toucher n’est qu’une invention d’impuissants. Félicia n’hésite pas à poser tout clairement son opinion : « le parfait amour est une chimère. Il n’y a de réel que l’amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment ». Voilà qui est bien raisonné, avec bon sens, et dit avec goût. Point de romantisme, il n’existe pas encore ; point d’exaltations malsaines, elles viendront avec la Révolution ; point d’être réduit à n’être qu’objet comme Sade en imaginera entre les murs de la Bastille, et que multipliera l’industrie comme le montrera Zola – ce siècle ancien en reste à la jouissance du moment et à l’estime réciproque : une grande leçon !

felicia en action

Gaillarde et aimable époque, si proche de notre fin de siècle XX par son goût éperdu de la liberté personnelle. L’amour libertin n’a rien à voir avec la baise de bon ton chez les perdus du gauchisme : point d’amour mécanique, point de masturbation à deux, point de narcissisme sexuel ni de performance – nous ne sommes ni chez Don Juan de Fellini, sex-machine sans âme, ni dans les névroses des petit-bourgeois en rupture de ban de Godard, ni dans la viande à baiser au poids des Bronzés. Le XVIIIe siècle connait de longs préliminaires sensuels, qui commencent par la conversation et l’élégant badinage, se poursuivent par la lente découverte du corps de l’autre sous les falbalas de la mode décrits en plusieurs pages où monte le désir. L’érotisme est charmeur et non brutal, le séducteur est attentif aux réactions et aux désirs du partenaire – il ne prend pas son plaisir égoïste. « C’était pour me procurer mille morts délicieuses qu’il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant plus l’excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les éteindre ; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble à notre félicité que lorsque l’amortissement lui annonçait la fin prochaine de mes désirs ; alors l’ardeur des siens savait les faire renaître ; il me faisait goûter de nouveaux ravissements, dont j’aurais été privée, s’il eût partagé jusque-là tous mes plaisirs. Que les hommes aussi délicats sont rares ! » p.273. Art des points-virgules qui suspendent le récit sans l’interrompre et donnent au style écrit ce rythme un peu haletant, répétitif, qui convient si bien à l’expression montante du désir !

felicia la faute aux dieux

On y revient, on recommence, on multiplie ses feux par ceux de l’autre, à l’unisson, en décalé, en complétude. Tout fait sens : la jeunesse de la peau, le tissu soyeux, l’inexpérience tâtonnante, l’art consommé du toucher, la douceur, la beauté, la fureur…

felicia seins nus

Il nous faut redécouvrir cet amour-là, sans honte de la chair et sans égoïsme, heureux du plaisir reçu autant que du plaisir donné ; atteindre cette liberté des sens de l’aristocratie XVIIIe siècle, ce déchaînement et cette mesure à la fois, fruit d’un statut social mais aussi d’une éducation au raffinement des relations humaines. Les convenances, plus que « ce qui est convenu » (moralement admis) est « ce qui convient » (en partage). Non point des règles extérieures, imposées, rigides, mais cette harmonie qui naît de l’intime entre deux personnes.

Andrea de Nerciat, Félicia ou Mes fredaines ; Le superflu du régime ; Le manchot, 1776, Garnier 2011, 350 pages, €7.50

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Flaubert au collège

« Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractais de bonne heure une profonde aversion pour les hommes – cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société – celle des hommes. Même injustice de la foule, même tyrannie des préjugés et de la force, même égoïsme, quoi qu’on ait dit sur le désintéressement et la fidélité de la jeunesse. Jeunesse – âge de folie et de rêves, de poésie et de bêtise, synonymes dans la bouche des gens qui jugent le monde ‘sainement’. J’y fus froissé dans tous mes goûts – dans la classe pour mes idées, aux récréations pour mes penchants de sauvagerie solitaire. Dès lors, j’étais un fou. J’y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. J’avais l’humeur railleuse et indépendante, et ma mordante et cynique ironie n’épargnait pas plus le caprice d’un seul que le despotisme de tous. » (Les Mémoires d’un fou, 1838, p.472).

flaubert enfant

Flaubert a 16 ans et dédie le manuscrit à son ami du collège royal de Rouen Alfred Le Poittevin, dont il fera du neveu – Guy de Maupassant – son disciple et son fils adoptif. De Louis Bouilhet, autre ami de collège, il assurera la correction de ses pièces et de son œuvre posthume. Il a eu plusieurs accessits en thème latin, français, géographie et histoire. Il écrit beaucoup, encouragé à 13 ans par un prof. Le collège est donc loin de ce désert hostile qu’il décrit complaisamment. Il a des amis, il réussit dans certaines matières, quand les profs parviennent à l’intéresser.

Mais c’est bien là, dans ce microcosme social, qu’il découvre l’envers du décor. La ‘bonne’ société se pare de vertu, mais elle n’agit que dans le vice. La basse envie se masque sous l’appel à la générosité ; la débauche sous le cotillon de la morale ; l’ambition vaniteuse sous le dévouement ‘politique’…

Il découvre Rabelais et son grand rire qui se moque des puissants et des vaniteux. Il invente Yuk, le dieu du grotesque, celui qui met en lumière la cruelle dérision des hommes. Il est la Vérité sous les oripeaux de la morale et de la vertu. Flaubert est bien de ce ‘siècle du soupçon’ bouleversé par la Révolution, et qui allait remettre en cause l’idéalisme venu de la religion comme des Lumières. Nietzsche, Marx et Freud, entre autres, feront de leur œuvre une analyse aiguë des tartufferies sociales et morales.

Rêver est interdit par la doxa bourgeoise qui exige que toute existence soit ‘activiste’ et toute pensée ‘positive’ : « et quand je me réveillais avec un grand œil béant, on riait de moi – le plus paresseux de tous, qui jamais n’aurait une idée positive, qui ne montrait aucun penchant pour aucune profession, qui serait inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, et qui enfin ne serait jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, un montreur d’animaux, ou un faiseur de livres » (id. chap.3 p.474). Cette énumération répète bien entendu les ‘scies’ que l’élève Flaubert devait entendre de la part de cette ‘sagesse des nations’ incarnées par les profs bourgeois, tout emplis de la mission de formater de bons travailleurs dociles et productifs.

Le monde a-t-il changé depuis 1830 ? La bêtise en milieu scolaire continue d’exister, le harcèlement des petites brutes aussi envers les êtres sensibles – comme en témoigne ce blog sympathique de Guillaume le Breizh boy. Quiconque a l’expérience du chômage, à défaut de celle du collège déjà bien loin, reconnaît là les ‘scies’ du cadre installé, qui juge en bourgeois nanti celui qui vient le solliciter pour un poste : « comment, vous avez tenu plusieurs fonctions, sans montrer aucun penchant pour aucun métier, vous semblez inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, dans ma société vous ne serez jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, ou un faiseur de livres… » La ‘bêtise’ cadre, bourgeoise ou fonctionnaire (deux statuts assis) traverse les siècles sans jamais s’user.

« Je n’ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d’horloge où il faut que la pensée s’arrête avec la cloche, où tout est monté d’avance pour des siècles et des générations. Cette régularité sans doute peut convenir au plus grand nombre, mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de rêves et de chimères, qui pense à l’amour et à toutes les balivernes, c’est l’éveiller sans cesse de ce songe sublime, c’est ne pas lui laisser un moment de repos, c’est l’étouffer en le ramenant dans notre atmosphère de matérialisme et de bon sens dont il a horreur et dégoût » (p.477). Pas de pitié pour les déviants ! Le formatage social commence par l’école, donc par l’esprit étroit qui prépare si bien aux professions juridiques, économiques et administratives. Ce pourquoi ceux qui réussissent le mieux dans le cursus scolaire font de bons exécutants, professeurs distingués et administrateurs zélé d’État, énarques sans vagues ou ingénieurs dociles. Les meilleurs d’entre eux – ceux à qui l’on a appris à ne pas réfléchir – useront des maths comme d’une philosophie : tout est calculable, rien de ce qui n’est pas quantifiable ne mérite l’examen, tout se mesure et se paye. Le reste ? – Il n’existe pas, voyons.

Dans ce domaine du matérialisme positiviste – qui sait mieux que vous-même ce qui est bon pour vous – la France est en pointe. Chaque fonctionnaire formaté ENA ou Polytechnique se sent la mission de convertir les citoyens. Lui sait ‘La’ Vérité (car il n’y en a qu’une, comme on apprend à l’école). Tout débat est donc vain, tout particularisme une déviance et toute revendication une maladie de l’esprit.

Magnifique collège, qui apprend avant tout la « tyrannie des préjugés et de la force » : c’est toute la société qui s’y reproduit – et ça commence aujourd’hui, à la rentrée.

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse (10-25 ans), Pléiade Gallimard 2001, 1667 pages, €59.00

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Hypothèse Macron

Emmanuel Macron a démissionné. A 38 ans, il veut un projet pour la France et se positionne pour l’avenir. A court terme ? A long terme ? Nul ne sait, pas plus lui-même que les « commentateurs ». Pour être candidat, il faut être en situation, or la situation pour 2017 n’est pas établie. Chaque camp en est encore à envisager ses primaires et les candidats putatifs à songer se déclarer. Rien n’est fait, rien n’est encore sur les rails.

Mais je formule ici une hypothèse : et si François Hollande avait choisi Emmanuel Macron comme successeur à la tête de la gauche ?

emmanuel macron

Les frondeurs socialistes, tout entier dans les logiques d’appareil et regardant l’avenir avec la programmation du passé, parlent volontiers de « trahison ». Macron aurait fauté envers le président selon eux – qui honnissent François Hollande. Ces ringards de la politique n’arrivent peut-être pas à la cheville du petit Mitterrand machiavélien qui a su si bien les manipuler depuis de longues années. Je n’encense pas François Hollande, je crois qu’il est un mauvais président ; mais je ne sous-estime pas le personnage, ni son intelligence, ni sa capacité politique. Il est apte à tous les rouler dans la farine.

Il est possible que le président sortant se représente, si la situation lui offre un créneau pour ce faire. Si, en décembre, les sondages, la conjoncture et les attentats (possibles) ne le lui offrent pas, il est bel et bien possible qu’il se retire… au profit de son poulain Macron.

C’est en effet lui qui l’a fait sortir de l’obscurité et l’a promu. Sa démission n’est pas pour divergence politique, ni pour divergence personnelle, mais pour « reprendre sa liberté ». Ce qui laisse ouvertes toutes les portes, y compris un « coup » hollandais contre ceux qui l’enterrent bien trop vite. Macron n’est pas déloyal, au contraire : il ouvre un possible.

J’avais écrit dans une précédente note d’avril que « s’il a nommé Macron, le plus populaire (et le plus jeune) de ses ministres, c’est comme ‘bouffon du roy’, trublion apte à dire tout haut ce qu’on pense tout bas sans oser le dire, aussitôt démenti, aussitôt ‘tempéré’. Emmanuel Macron et son ‘franc-parler’ soigneusement mesuré sert à la dialectique de la com’ présidentielle : il crée de la divergence pour mieux faire converger. Le président a beau jeu alors de dire « mais non, je ne propose pas d’aller aussi loin » – mais le message est passé. »

Hollande président s’est trouvé vite trop à l’étroit dans sa majorité sectaire ; il était trop tard pour l’ouvrir, après ses déclarations gauchisantes de campagne. Monsieur Normal, qui est devenu Monsieur Pas d’bol avec son dernier pensum, aspire désormais à « rester dans l’histoire ». Or faire « la synthèse » entre socialisme et libéralisme est un grand projet de gauche, qu’on le veuille ou non. Il a le mérite, malgré les acariâtres et les archaïques, de redonner du souffle à la politique.

Le parti Socialiste est devenu inaudible avec ses divisions (habituelles), ses crises d’ego (immatures) et ses leçons de morale à la terre entière (alors que nombre de fraudeurs et de condamnés en justice viennent de ses rangs). Les électeurs en ont marre de ceux qui se posent en vertueux qui jamais ne font de compromis (en façade) pour se coucher (en réalité) devant la force, qu’elle vienne d’Allemagne, de la finance, des États-Unis, des clients du Golfe pour les armements ou de la pression braillarde des « associations » et autres ligues de vertu. François Hollande serait plutôt du genre pragmatique, évoluant pour composer avec le réel lorsqu’il ne peut pas l’annuler. Sauf qu’il n’a pas été hardi pour imposer son profil, comme Mitterrand avait su le faire.

Ce qu’il n’a pas osé, empêtré dans ses liens de parti et d’anciennes fidélités, Macron l’a pu. Le parler-vrai sur les entreprises, sur le mérite du travail, sur la récompense de la richesse, sont peut-être des épouvantails dans la vieille gauche, mais cette gauche-là est condamnée : Macron est populaire. Il a eu certes des dérapages de langage qui ont été plus loin que sa pensée, des irrespects pour des syndicalistes d’autant plus chatouilleux qu’ils ne représentent pas grand-chose à l’échelle nationale, des erreurs du fait qu’il n’a jamais été élu et qu’il a peu côtoyé les gens du peuple. Mais ce qu’il dit plaît, sa démission est plébiscitée par 83% des interrogés. Il fait passer un souffle nouveau sur les vieilleries. Même si seulement 47% souhaitent le voir se présenter aux Présidentielles… pour le moment. Mais si François Hollande lui passait volontairement la main et le soutenait – comme Gérard Collomb – sans réserve ?

francois hollande

En politique il est nécessaire de voir loin, donc de peser les conséquences des décisions que l’on prend. Quiconque agit non selon ce qu’il peut faire mais selon sa Bible du moment n’est pas un politicien mais un théocrate. Hollande songe à se représenter… s’il a une chance. Sinon, il peut fort bien adouber Emmanuel Macron, coupant ainsi l’herbe sous le pied de tous ses ex-ministres devenus rivaux qui se contente de fonctionner en bons fonctionnaires du parti formatés fonction publique.

Minoritaire à gauche, il peut récupérer ceux de droite que la dérive sécuritaire et autoritaire effraie : face à Macron, Juppé ou Bayrou feraient-il le poids ? Ne les a-t-on pas assez vus ? Proposent-ils quelque chose de neuf ?

Il ne faut pas sous-estimer le profond désir de changement du système monarchique de la Ve République, ni l’exaspération des blocages idéologiques et procéduraux des partis, aussi bien chez LR qui milite haut et fort pour réélire Sarkozy qu’au PS qui rêve de revenir au mitterrandisme et que chez EELV qui va radouber Duflot, sans même évoquer l’histrion Mélenchon. Ne seraient neufs en mai prochain que l’angelot Macron et l’aragne Marine… Qui gagnerait ?

Ni l’économie, ni la participation politique, ne sauraient être liées aux ordres impulsés d’en haut. C’est au contraire « la base », dans le peuple, les petites entreprises, chez les gens qui se trouvent assez adultes et responsables pour se prendre en main, que l’avenir se bâtira. C’est par exemple ce que réclament les agriculteurs : construire le prix des produits ensemble avec les industriels et la distribution. Il est très possible qu’avec la génération de retard habituelle à la France, Emmanuel Macron réussisse ce qu’a réussi Tony Blair en 1997. Après tout, 2017, ce n’est que 20 ans plus tard !

Il y aurait toujours une gauche et une droite mais Emmanuel Macron, en se plaçant au-dessus des blocages partisans sous la forme d’une troisième voie – et s’il sait s’entourer pour tout ce qu’il ne sait pas faire – pourrait bien incarner un renouveau de la gauche, enfin adaptée au nouveau siècle.

François Hollande serait alors crédité d’avoir fait bouger l’histoire, d’avoir permis l’ajustement du pays à la modernisation du monde global sans rien perdre de l’idéal de justice et de partage, d’avoir apaisé la société en évitant à la droite de se fourvoyer dans l’extrême. Il ne serait plus président mais il serait un sage.

Vaste ambition dont il n’est pas sûr qu’il ait les épaules pour la porter – mais qui le sait ?

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Vie sauvage

vie sauvage cedric kahn

Avec les vacances, chacun renoue avec une forme de vie sauvage où les contraintes sociales sont allégées. La liberté n’a pas de prix et l’histoire vraie de Xavier Fortin et de ses deux fils a inspiré deux films, dont celui avec Mathieu Kassovitz, puissant.

Il joue le Père dans toute sa splendeur amoureuse et fusionnelle, n’acceptant pas que sa femme puisse exiger de « garder seule les enfants », ni que « la loi » magnifie abstraitement la maternité sans presque rien reconnaître au père. Il est vrai que notre société catholique romaine, dont la législation radical-socialiste de la république est clairement issue, valorise la Vierge mère évidemment pure et aimante, alors que la fonction paternelle est réduite à celle de Joseph, le cocu de Dieu.

Dans ce film, qui diffère du fait divers réel, Philippe Fournier est un écolo nomade qui s’est lancé dans la vie comme hippie en tipi. Il y a rencontré sa femme, déjà mère d’un gamin de deux ans, et lui a fait deux autres garçons. Sept ans plus tard – le sept est un chiffre symbolique dans les religions du Livre… – l’ex-hippie femme en a « marre de la boue et des caravanes », elle veut se fixer dans une maison et élever « normalement » ses enfants.

Mais qu’est-ce que « la normalité » ? Cette question cruciale taraude tout le film. Était-ce « normal » de vivre à demi-nu dans la proximité des tipis dans les années post-68 ? Est-ce « normal » de changer brutalement d’avis et de genre de vie alors que l’on a pris la responsabilité de s’unir et de mettre au monde ? Qu’y a-t-il de « normal » à confier exclusivement les enfants à leur mère, alors qu’ils n’ont même pas leur mot à dire ? La façon de vivre imposée à ses propres enfants fait-elle partie de ce qui est « normal » ou la société a-t-elle un formatage à imposer pour « la protection » des enfants ? Protection contre qui ou quoi ? Formatage dans quel but ?

vie sauvage torse nu garcons soleil couchant

D’où la seconde question sur le fait d’être parent. Aimer suffit-il à tout justifier, et surtout à tout régler ? Nul doute que le père aime ses fils, tout comme la mère. Nul doute également que l’épouse a rompu le contrat avec son époux en changeant unilatéralement de mode de vie, sans aucun compromis. Et qu’elle a lourdement accablé le papa en utilisant toute la lâcheté des règles judiciaires élaborées par des bourgeois rassis politiquement corrects (et par son propre père avocat). Au détriment de l’intérêt de l’enfant. Car les Grands Principes – tout le monde pareil – s’adaptent rarement à la réalité personnelle, ce que la Loi abstraite et trop précise ne permet pas au juge de pallier.

La mère se pose à la fin en « victime » pour n’avoir pas vu grandir ses enfants durant dix ans – mais elle en est largement responsable : drapée dans son « j’ai l’droit » égoïste, confortée par sa Bonne conscience de Mère-soutenue-par-la Loi, elle a refusé toute médiation (au moins deux durant le film). Les garçons l’auraient peut-être revue régulièrement s’ils avaient pu revenir vivre auprès de leur père juste après, c’est ce qu’ils réaffirment plusieurs fois. Il aurait fallu pour cela qu’elle retire sa plainte et accepte un compromis de garde alternée. Butée, bornée, obtuse, elle apparaît bien immature face à Mathieu Kassovitz.

Mais la vie sauvage est-elle une vie de futur adulte ? Chacun répondra en fonction de sa conception du monde et des relations humaines. Se mettre en marge d’une société ne va pas sans quelques avantages, mais non plus sans inconvénients. Est-ce une forme d’égoïsme ? Ou un amour poussé au-delà de la moyenne ? Les garçons en ont-ils pâti ou se sont-ils au contraire épanouis ? Les chemins de la liberté sont-ils un aspect de la vie sociale ou un refus de la société ? Réussir « sa » vie, est-ce réussir « dans » la vie ?

vie sauvage cachette garcons torse nu

Le film laisse heureusement sans solutions les ambiguïtés.

Petits, les garçons adorent leur père. La scène où il appelle chacun de ses fils devant la maison où sa femme les a emmenés en cachette et où le grand-père l’empêche d’entrer est une scène d’anthologie :  par les fenêtres, par les portes, échappant aux adultes qui tentent de les retenir, les trois petits garçons giclent de la maison, sautent les murets et les barrière, pour se retrouver dans la rue et enlacer leur père… En fuite, ils veulent avoir un anneau à l’oreille comme lui, se parent de colliers et laissent pousser leurs cheveux comme lui, vivent en « indien » à demi-nu comme lui dans sa jeunesse. Ils apprennent avec lui la nature, le soin aux animaux, la chasse et la pêche sans gadgets, à bâtir un feu et dormir au grand air, mais aussi l’orthographe, les tables de multiplication, à gratter de la guitare et un peu de littérature. Ils sont heureux comme des gamins dans l’eau. Il n’est pas jusqu’à la traque policière qui ne soit excitante. À sept et huit ans, les garçons aux prénoms sioux et iroquois imprononçables (dans le film, Okyesa et Tsali, dans la réalité Shahi Yena et Okwari) vont s’enfuir tels qu’ils sont, torse nu et pieds nus, en voyant arriver une camionnette de gendarmerie dans le pré où campe la caravane. Ils vont se cacher dans la forêt, tels des Rambo en culotte courte – sans le savoir car la « société de consommation » n’est pas leur éducation. Mais ils vivent la vraie vie, pas la virtuelle. D’où ces belles images d’enfants sains et apaisés dans la nature, la peau offerte aux sensations, tous les sens en éveil dans les prés, les champs, la forêt, la rivière. Ils traient la chèvre, monte le cheval, participent à la vie collective, la peau nue mais au chaud dans la communauté et sous la protection de leur père.

vie sauvage batir un feu avec leur pere

Adolescents, les garçons connaissent leur période rebelle. L’aîné tombe amoureux d’une jeune bourgeoise et ne peut que lui mentir, au moins par omission ; son flirt est voué à l’échec. Bien qu’ayant rebâti une maison dans un village ardéchois déserté, ils s’entendent mal avec « les punks » qui restaurent le reste du village ; or ils veulent « vivre en paix », pas jouer la stratégie du nombre pour s’imposer. Après 15 ans, ils soignent leur apparence et en ont un peu marre de la promiscuité avec les poules et les fientes. En bref, ils veulent devenir « normaux », pas idéologiques pour un sou mais libres. D’où la distance progressive d’avec leur père, qu’ils aiment toujours, mais ils sont mûrs pour exister par eux-mêmes.

xavier fortin et fils hors systeme

C’est peut-être cette maturité qui est la leçon du film. Certes, leur mère leur a un peu manqué petits, mais leur père a su trouver les gestes, l’écoute et les substituts nécessaires pour qu’ils n’en souffrent pas trop. Il leur a appris à se débrouiller par eux-mêmes et en solidarité avec les autres. Il a été pour eux une image forte sans tomber dans l’emprise sectaire. Il ne leur a pas inculqué son idéologie hors-système, mais à vivre à côté du système. Adolescents, les garçons ont des copains et font la fête, comme tous ceux de leur âge. Ils aspirent à s’émanciper, ils sont mûrs. Ils vont d’ailleurs retrouver volontairement leur mère et la convaincre de retirer sa plainte pour éviter la prison à ce père qui les a élevés.

Un bel hymne à la liberté et à la fraternité. Ce sont, après tout, deux des mots de la devise républicaine.

DVD Vie sauvage de Cédric Kahn avec Mathieu Kassovitz et Céline Sallette, 2015, Le Pacte, FranceTV distribution, blu-ray €13.89

Le livre de Xavier Fortin et ses fils, Hors système, 2010, Jean-Claude Lattès, 469 pages, €19.30

e-book format Kindle, €9.99

Cécile Bouanchaud, Europe 1, Vie sauvage : que sont devenus les frères Fortin ?

Grandir sans l’école : Siddhartha, France Culture Sur les Docks 7 avril 2016

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Julien Green, Minuit

julien green minuit

Julien Green excelle à peindre une atmosphère, en touches égales ajoutées successivement, accumulation progressive qui capte l’attention et sollicite l’imagination.

Le début du roman suggère un univers à la Dickens : un suicide passionnel un jour de grand vent, des femmes avares, âgées et à moitié folles, un vieux gâteux bougon – et comme héroïne une petite fille, volontaire déjà, mais pour lors effrayée.

Les meilleures scènes se déroulent à Fontfroide, vaste bâtisse qui tient du couvent abandonné et de l’antique château fort. Les pièces, immenses, ouvrent sur des couloirs déserts ; elles sont glacées, lugubres, moisies, recèlent des recoins innombrables. Les personnages errent dans ce décor obscur ; ils apparaissent mystérieux, bouffons, énigmatiques. En ce lieu hors du monde, on ne vit que la nuit.

Fontfroide est l’antichambre de l’autre monde : celui des moines, des mystiques et des enfants. Cet ailleurs étrange est celui que les très jeunes connaissent en rêve et dont ils partent en quête lorsqu’ils sont plus grands. Le récit se situe à l’adolescence, âge balancé où l’imaginaire et le spirituel se confondent encore, sans que la raison ne bride ni ne canalise les éruptions fantasques dans l’esprit.

Élisabeth, la jeune héroïne, se trouve secrètement ravie, bien qu’effrayée au premier abord, par les énigmes et par les caractères. Mais elle pénètre bientôt au cœur du mystère par une initiation qui la fait passer de l’enfance à l’adulte. Elle rencontre Serge, puis Monsieur Edme. Serge est un magnifique garçon à peine plus âgé qu’elle dont elle entrevoit la vigueur hâlée par les déchirures de sa chemise et dont elle apprécie la sauvagerie des gestes et du regard. Monsieur Edme, dont on prononce le nom avec respect, règne sur le domaine en ruines. Élisabeth est sa fille adultérine et il veut l’appeler à une vie nocturne et recueillie. Le malheur a voulu que la jeune fille ait rencontré Serge avant lui. Le trouble né en elle l’empêche désormais de s’ouvrir aux injonctions spirituelles.

Meurtre du père et refus de Dieu, Élisabeth choisit la vie charnelle et l’avenir ici-bas avec Serge plutôt que la réclusion du cloître et le mysticisme tourné vers l’au-delà. Mais choisit-elle vraiment ? Son corps, son instinct, sa chair, choisissent pour elle. On peut presque parler de destin : elle est ce que veut son énergie vitale, expression jaillissante irrépressible de la vie, la volonté vers la puissance de Nietzsche.

Paradoxe tragique voulu par la culpabilité catholique de l’auteur : en choisissant la jeunesse, elle choisit la mort, puisque le maître de Fontfroide est si puissant en son domaine qu’il oblige les deux enfants à la violence. Acculé, Serge tire pour défendre Élisabeth ; en essayant de fuir par une fenêtre, il lâche prise et se tue. La jeune fille se penche au balcon et le regarde. Elle le suivra.

Roman symbolique de la chair contre l’esprit, où la lumière tente de combattre l’obscurité comme le bien combat le mal. Mais où est le bien ? Où est le mal ? Dans les commandements du Père ? Dans l’esprit guide ? Le roman est torturé comme une âme catholique. Un bonheur ne peut se vivre sans qu’un malheur ne vienne à le briser bientôt, comme par jalousie du Père éternel qui ne veut d’amour que pour lui. Blanche, Lerat, Agnel, Edme, Serge, Élisabeth, sont des êtres purs qui ne peuvent demeurer sur cette terre où ils se sentent étrangers. L’intensité de leur passion les détruit. Ils périssent tous de mort violente : par amour, par bonté, par innocence, par charité, ou par cet obscur instinct animal, admirable chez Serge, où la sensualité engendre le respect jusqu’au don de soi.

Élisabeth est traversée et séduite par ces passions incandescentes qu’elle voit surgir autour d’elle. Attirerait-elle les êtres qui en sont possédés ? Elle quitte ce monde au plus riche moment de l’existence – et au plus douloureux. Elle vit la fin de son enfance et ses premières émotions de femme.

Julien Green n’a voulu retenir que l’enfance. Sa faculté d’émerveillement transmute toute ombre en fantôme et peuple l’obscurité de présences. Sa pureté qui fait tout accepter du bien, comme par instinct. Contre l’intégrisme de la religion et le dogmatisme des Commandements.

Julien Green, Minuit, 1936, Livre de poche 1996, 276 pages, €4.99

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Robert Merle, L’île

robert merle l ile

Le canevas de ce roman est fourni par la révolte de la Bounty, cette frégate anglaise de 28 m mutinée le 28 avril 1789 contre son capitaine William Bligh. Les rebelles, par peur des représailles, décidèrent de s’installer sur l’île Pitcairn dans le Pacifique et de fonder une colonie. Robert Merle ne reprend pas l’histoire réelle mais il part de ce qui est vraiment arrivé (pour autant que les témoignages contradictoires puissent l’avérer) pour dévier vers la fiction en laissant courir son imagination.

L’auteur est séduit par les grandes catastrophes qui saisissent tout soudain des hommes ordinaires et les force à s’adapter à la situation imprévue : Week-end à Zuydcoote dans la poche de Dunkerque, La mort est mon métier dans les camps nazis, Malevil après l’explosion atomique, l’avion détourné de Madrapour. La survie devient brutalement un impératif et chacun révèle ce qu’il est vraiment.

Neuf Britanniques, six Tahitiens et douze tahitiennes débarquent donc sur l’île déserte du Pacifique, à l’écart des routes commerciales et mal déterminée sur les cartes. Un bon moyen de se cacher de la Royal Navy qui ne va pas manquer de les faire chercher pour les juger et les pendre pour mutinerie. Très tôt, les problèmes vont naître : émergence d’un nouveau chef, une autre forme de prise de décisions, un racisme latent qui conduira au meurtre, rôle des femmes, attrait de la terre à posséder.

Le plus intéressant personnage de cette histoire est Mac Leod, fourbe matelot écossais qui évincera les officiers du bord et mènera les plus vils et les plus faibles par la ruse et la menace. Face à lui, le nouveau capitaine Mason est un bourgeois borné et puritain, très marqué par la mort de son neveu Jimmy, mousse de 15 ans tué d’un coup de poing par l’intraitable capitaine. C’est ce meurtre qui a déclenché la mutinerie, dernière frasque d’une longue série d’humiliations et de punitions d’une stupide et inflexible figure d’Anglais du siècle. Les réflexes de classe passent mal en 1789…

Le second, Purcell, est la figure centrale du livre, le bien opposé au mal incarné par Mac Leod. Il sera le seul britannique survivant à la fin des 697 pages. Jeune, souple, intelligent et ouvert, il sait s’adapter aux coutumes tahitiennes et n’a rien de cette pruderie ridicule des autres Blancs. S’il n’a pas non plus leur orgueil de race, il possède une conscience morale nourrie de la Bible, si exigeante qu’elle rend la vie humaine sacrée – malgré tout. En fait, la religion compte peu pour le personnage, qui ne prie jamais. Mais il est viscéralement pacifique, profondément humain, amoureux, sensible, très lié aux femmes qui le comprennent à merveille et l’admirent.

Les pages les plus douces du roman sont celles où il évoque Ivoa, sa femme tahitienne qui lui donnera un enfant, ou Jones, matelot de 17 ans à peine, « drôle et gentil », fier de ses muscles nouveaux qu’il garde toujours un peu crispés pour les faire ressortir, ou encore Mehani, son « frère » tahitien, ou Omaata la géante placide, généreuse et sage. Purcell est un poète aimant l’union et la concorde. Étonnamment moderne par cela, il est en complet porte-à-faux avec ceux de son temps.

Trop idéaliste, trop hésitant, trop confiant en ce désir de paix qu’il croit enraciné en chacun, il apparaît comme un président Carter dont il a les références et les scrupules. Seul parmi les Anglais, il a su se libérer des entraves physiques et sociales qui corrompent la morale ou la rigidifient en aigrissant le caractère par l’insatisfaction. Il est un homme heureux, heureux de l’instant qu’il vit, de ceux qui l’entourent dont il voit surtout les qualités, heureux d’être lui-même. Il est le « sauvage » parmi les Blancs austères et névrosés. Les matelots ne le comprennent pas, ni le capitaine. Seuls les très jeunes, les Tahitiens et les femmes sont de plain pied avec lui. Tous les autres Britanniques ont au fond du même un ressentiment perpétuel qui les ronge et les rend agressifs, envieux et égoïstes.

jeune indien amerique torse nu

Mason s’accroche au formalisme par habitude de caste – et parce qu’il ne se sent pas à la hauteur de sa tâche. Mac Leod, fils de pauvre, famélique depuis l’enfance, a une haine envers tout ce qui est supérieur à sa condition. Johnson est un faible vieillard que les femmes ont toujours battu, en Angleterre comme sur l’île. Smudge est un petit laid fort couard, vrai roquet hargneux rempli de ressentiment contre la force et la beauté. Purcell, à l’inverse, est bon parce qu’il n’est aigri par rien.

« Mais il ne suffit pas d’être bon », comme lui dit le chef des Tahitiens après la première tuerie. « Tu dis : je partage avec vous l’injustice. Mais cela ne supprime pas l’injustice » p.335. Purcell compatit, mais s’abstient d’agir, inhibé devant la violence. Il est pourtant courageux et prend des risques considérables pour se faire entendre des deux camps et tenter de réconcilier les uns et les autres. Si cela lui vaut l’admiration de ses adversaires, sa diplomatie reste inefficace car il n’admet pas la violence nécessaire à faire respecter les accords. Même si l’on répugne à tuer, cacher cette répugnance peut rendre les exhortations plus plausibles.

La force est le dernier recours du diplomate quand les situations échouent ; jamais la négociation seule n’a suffit sans la menace. Si tu veux la paix, prépare la guerre. Qui refuse la guerre n’aura jamais la paix. Comme chacun sait que tuer est tabou pour le lieutenant Purcell, on le laisse dire. Dès que l’un ou l’autre transgresse l’interdit et tue, Purcell reste sidéré, désarmé, sans force. Il n’est pas crédible. S’il avait su ne pas hésiter et choisir fermement son camp en prouvant sa détermination à le défendre jusqu’au bout, la guerre n’aurait pu s’allumer et se répandre dans l’île.

La grande leçon du livre est là : il faut, en certaines circonstances, faire taire les nuances et avoir le courage de choisir son camp jusqu’à recourir à la violence lorsque l’on a épuisé les autres moyens. Même si l’on répugne à tuer, la détermination de le faire est indispensable pour exposer sa volonté, aux autres comme à soi-même. Ainsi devons-nous agir contre le terrorisme : par le droit, mais sans aucun scrupule.

Le message chrétien est ambigu qui demande de tendre l’autre joue. A la lettre, et malgré Gandhi, la non-violence systématique est une faillite. Ce dogme fait les martyrs et les saints mais pas les chefs efficaces. Or, lorsque la survie de tout un groupe est en jeu, on n’a que faire des martyrs, alors qu’un chef est indispensable. Une autorité doit s’imposer, s’il le faut par la force s’il n’est pas d’autre langage, pour faire reconnaître ici et maintenant la sagesse ; à charge, une fois la crise passée, de tempérer la force par l’adhésion volontaire de la majorité. Avec le risque que l’illusion des bons sentiments ne précipite les circonstances à imposer la dictature, faute de décision ferme dans les temps. Robert Merle, qui était socialiste, savait combien le pétainisme ne l’emporte que faute de fermeté. A trop refuser de voir le réel, l’urgence emporte la force bien au-delà de ce qui aurait été nécessaire… C’est ainsi que les bons bourgeois idéalistes se retrouvent avec Hitler ou Castro.

Purcell semble l’avoir compris, mais seulement après toutes ces épreuves, et l’aventure se termine sur une note d’espoir – bien différente du destin réel des mutinés de la Bounty. Mais L’île, bien sûr, est un roman.

Robert Merle, L’île, 1962, Folio 1974, 696 pages, €9.70

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Claude Brami, Le garçon sur la colline

claude brami le garcon sur la colline

Ce livre est le roman des treize ans. L’adolescence à ses débuts avec sa pureté, ses élans, sa soif de certitudes aussi brusquement étanchée que renouvelée. Le prélude à l’âge d’homme est mystérieux chez le garçon : cette maturité déjà qui engage, et ce reste d’enfance qui retient et passionne à l’extrême chaque acte de ce temps-là.

La relation fondamentale enfant-adulte, à cette période, repose sur la confiance. Difficile à conquérir, ardue à conserver, fragile. Il ne faut pas – surtout pas – abimer l’image que le jeune être se fait de vous, à votre insu, par ce que vous dites mais plus encore par la manière avec laquelle vous agissez et réagissez en votre entier.

Il n’est pas meilleure éponge qu’un enfant qui espère en un adulte, qui soupèse sa valeur et choisit de se confier. Il vous scrute, il compare, il se demande ; c’est une décision grave pour lui qu’il doit prendre. Sa confiance est un trésor trop précieux pour qu’il l’accorde au premier venu. Le processus est lent, difficilement réversible.

S’il vous adopte, c’est définitif, à moins que vous ne le déceviez gravement. Brutale est alors la chute, irraisonnée la réaction, terrorisée l’enfance. L’amour devient haine, aussi violente. La confiance atteinte, l’enfant s’affole comme une boussole sous une ligne à haute tension. L’adulte pris comme modèle doit être irréprochable et solide, sinon…

Telle est la tragédie de ce livre.

Par-delà la sensualité de Pascal, suggérée par touches amicales et frémissantes, l’éveil des treize ans est montré tel qu’il est, sans complaisance. Le paysage chaud du sud et la maturité campagnarde pour les choses de l’amour composent une situation qui peut devenir tragique. La confiance, cette passion pure de l’adolescent, se heurte à la complexité des personnes et des relations. Le père mort, la mère courageuse, l’ami et compagnon, Julia l’orpheline, le chien fidèle, sont les personnages de l’histoire.

Elle est belle et forte, jouée en plein soleil, sèche et inattendue comme un coup de théâtre.

Claude Brami, Le garçon sur la colline, 1980, Folio 1982, 320 pages, €8.20

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Clipperton atoll français et roi violeur

Un grand gaillard mexicain d’origine africaine se proclama roi de cet atoll dont le seul souci fut d’humilier et d’abuser sexuellement de ses sujettes. Il arriva à Clipperton en 1906. Le gouverneur mexicain donna les droits exclusifs de l’exploitation du guano à une société anglaise, la Pacific Island Company. Il y avait là des ingénieurs, des ouvriers, une petite garnison de 13 hommes commandée par un certain Ramon Arnaud, d’ascendance française et dont Alvarez aurait été un serviteur.

À l’époque le président Porfirio Diaz qui craignait les revendications françaises et ne voulait pas les reconnaître expédia ce petit monde sur l’atoll. Arnaud, déserteur, avait fait amende honorable et intégré avec le grade de lieutenant et le titre de gouverneur de Clipperton, titre qu’il conserva de 1906 à 1916, date de sa mort tragique. Alicia Rovira Arnaud, sa jeune femme, le rejoignit ainsi que d’autres civils, des femmes et des enfants, soit plus d’une centaine de personnes. Les Anglais chargèrent le guano. Tout alla bien jusqu’en 1910.

Quand la société fit faillite, certains ouvriers demeurèrent sur place. Tous les deux mois un bateau faisait la navette entre le Mexique et Clipperton. Tout était calme, jusqu’à une révolution contre Diaz fomentée par Pancho Villa et Emiliano Zapata. En 1910 la guerre civile éclate au Mexique, en 1911 Diaz quitte le pouvoir – les colons de Clipperton sont oubliés au milieu de cette pagaille. Plus de bateau pour les ravitailler. Les 26 colons restés à Clipperton étaient devenus des naufragés. Nul ne s’en souciait.

USS Cleveland

Heureusement l’Amérique…  En 1914, l’USS Cleveland, bâtiment de la marine américaine tenta de leur porter secours. Voyant l’état de dénuement de ces 26 Mexicains, le capitaine yankee proposa à Arnaud d’évacuer l’atoll, mais Arnaud refusa… il avait déjà une désertion dans son dossier militaire ! La petite colonie se composait de 12 soldats, 12 femmes et enfants et de l’étrange gardien du phare construit  par les Mexicains qui vivait seul à l’écart des autres. Au menu, des oiseaux de mer, d’œufs d’oiseaux, de poissons, de crabes, et quelques rares noix de coco.

Bientôt les adultes tombèrent malades, atteints de scorbut. Une tentative de rejoindre un bateau « fantôme » par Arnaud avec trois hommes « encore valides » tourna au drame, le bateau chavira et ils périrent noyés. Survint alors un cyclone. La femme d’Arnaud était sur le point d’accoucher. Un petit Angel vit le jour dans ces conditions épouvantables. Le cyclone avait tout rasé sur l’atoll. Le gardien du phare qui n’avait rien perdu de ces catastrophes arriva au campement, les femmes et enfants étaient seuls, il leur annonça qu’à dater de ce jour il était roi de Clipperton avec les pleins pouvoirs.

Les femmes devinrent ses esclaves sexuelles, celles qui refusèrent furent violées et tuées. Lui finira tué par les trois femmes. Un enfant aperçut un bateau au loin alors que le corps du bourreau gisait là. C’était l‘USS Yorktown, un chasseur de sous-marins allemands de la marine des États-Unis. Arrivés sur l’atoll, les marins américains virent l’état de santé déplorable  des survivantes, trois femmes et huit enfants rachitiques, tous désiraient quitter l’île au plus tôt. Le corps du roi  Alvarez  fut abandonné aux crabes. Épilogue heureux pour des femmes qui avaient passé neuf ans sur Clipperton (dont les derniers abominables), affamées et soumises aux désirs sadiques et obscènes du « roi » Alvarez.

Clipperton survivants

D’après les dernières nouvelles, il semble que le député qui avait fourni un rapport après sa visite à Clipperton préconise l’installation d’un laboratoire scientifique international sur l’atoll, ce qui serait une bonne chose. Il y aurait une présence humaine autre que celle de ces milliers de crabes, des études scientifiques, un ravitaillement à partir des Marquises mais… il faudra d’abord « nettoyer » l’atoll, enlever toutes les munitions américaines qui y restent, les lignes, les filets de pêche, les carcasses de bateau échoués, et autres détritus. Avant la fin du quinquennat ?  Ou serait-ce encore un vœu pieux ?

Hiata de Tahiti

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Au sommet du Mont Blanc

Depuis le refuge Vallot, déjà à plus de 4300 m, nous grimpons des pentes vertigineuses de neige étincelante. Le soleil en sa gloire irradie les cristaux de glace qui réverbèrent ses rayons, insoutenables sans lunettes de protection. Le froid est vif. La trace au sol part en lacets et le cœur cogne de monter si haut. Nous effectuons de fréquentes pauses. Et puis l’arête de découpe, s’adoucit. Imperceptiblement, la pente se fait moins forte. Sommes-nous déjà au sommet ? Il s’en faut encore d’une centaine de mètres, une distance très longue mesurée au degré d’énergie nécessaire pour les parcourir. Le plateau terminal en est presque une surprise lorsque nous l’atteignons : nous ne nous en rendons compte que lorsqu’il replonge, avec autant de douceur, sur le versant italien.

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Nous sommes en haut du monde.

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Les 4808 m du Mont Blanc dominent surtout la vallée de Chamonix où brille, d’un bleu turquoise inédit, la piscine découverte. Nous avions ânonnés, écoliers, la doxa intangible de notre époque avide de certitudes : « le Mont Blanc a une altitude de 4807 m ». Mais la science se moque des laborieux dogmes scolaires. Recalculé satellite, le Mont Blanc a pris quelques mètres de plus… Le vent constant et violent de près de 100 km/h, accéléré par les pentes, établit un froid très vif qu’aucun relief ne vient plus arrêter, conséquence du soleil clair de 11 h du matin qui chauffe Chamonix et les vallées. Au thermomètre de sac, il fait aux alentours de -20° dans le vent. Nous vivons là quelques instants d’infini et de silence.

Deux alpinistes ne tardent pas à arriver côté italien. Nous ne sommes plus seuls. Congratulations, photos, blagues en sabir des deux langues. A terre, le sommet est piétiné dans tous les sens. Une centaine de personnes est déjà passée aujourd’hui. Depuis un siècle, le Mont Blanc n’est plus réservé à une élite, ne snobons pas le plaisir de voir se démocratiser les merveilles du monde. Il faut certes se préparer à la montagne, mais qu’importe, c’est soi-même que l’on vainc plutôt que la nature.

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La redescente est plus facile, elle demande moins d’efforts physiques et offre de plus en plus d’oxygène au corps dont c’est le carburant. Nous prenons un repas reconstituant près du refuge Vallot, suivi d’une courte sieste où le sommeil vient sans peine, tant les efforts de ces dernières heures nous ont sollicités. Au bout d’une heure, nous repartons.

mont blanc itineraire par tete rousse et le gouter

Nous revenons au refuge du Goûter pour une vraie nuit complète, prenant plaisir à écouter les autres, ceux qui ne sont pas montés encore, se lever à 2 h du matin. Nous redescendons par les rocs branlants de l’aiguille du Goûter, passons la sente fort creusée du Grand Couloir, toujours dangereuse en cas de chute de pierres, puis nous prenons la pente rapide, couverte de neige cette année-là, jusqu’au petit train du Mont Blanc. Nous allons enfin à pied jusqu’au téléphérique des Houches, dépouillés des gros vêtements de montagne, les poumons emplis de cet oxygène qui fait si cruellement défaut dans les hauteurs. Nous avons trop chaud dans la vallée. Direction Chamonix, ses familles tranquilles, ses gamins en shorts, ses restaurants… et sa piscine, dont le bleu vif nous a tenté de là-haut. Avant une tartiflette revigorante, elle nous détendra de cette épreuve.

Durant plusieurs jours, notre sommeil sera plus long et plus profond. On ne grimpe pas impunément le Mont Blanc.

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Conseils aux prétendants :

– Prenez un guide ou inscrivez-vous dans un groupe d’ascension (le Club Alpin Français, Allibert, Terre d’Aventures prévoient l’ascension du Mont Blanc sur 5 jours comprenant préparation et aléas météo). La Compagnie des guides de Chamonix propose une ascension simple sur un jour (pour sportifs entraînés) et des stages de 5 jours pour tous (à partir de 18 ans). Nous ne l’avons pas fait, entraînés à la montagne et avisés en météo. Mais c’est bien le temps qui est le plus dangereux : que tombe le brouillard et vous êtes désorientés, à merci d’une pente trop forte ou d’une crevasse plus bas. Immobiles, vous ne tardez pas à avoir froid et comme vous grimpez léger, vous êtes démunis ! Ne jamais partir seul est le b-a ba, mais prendre un guide expérimenté est encore mieux : vous apprécierez la promenade sans en appréhender ses aléas, tout en apprenant beaucoup de choses (et en donnant de l’emploi à un montagnard).

– Ne vous lancez pas trop jeune. Si nous avons rencontré un adolescent de 14 ans au refuge du Goûter (mais il n’est pas monté au sommet), l’extrême jeunesse ne sait pas économiser ses forces et n’a pas la résistance suffisante pour être à l’aise dans des conditions aussi dures.

– Préparez votre adaptation à l’altitude par un séjour d’au moins deux semaines à plus de 2000 m, au maximum 6 mois avant. Les globules rouges ne resteront pas, c’est un fait, mais le corps ayant « appris », réagira plus vite et plus efficacement dès que vous reviendrez en altitude. Mon explication est peu médicale mais d’expérience personnelle : c’est efficace !

– Prenez vos précautions, le plaisir de vaincre n’est qu’à l’instant, celui de préparer une expédition dure plusieurs mois : courez pour entraîner votre cœur et muscler vos jambes, habillez-vous rationnellement avec les vêtements adaptés à la montagne (sous pull synthétique, fourrure polaire, veste de montagne à capuche, cagoule, gants et sous-gants de soie). Prenez une boussole pour cas de brouillard, une carte détaillée du massif, un altimètre (pour savoir où vous êtes sans rien voir alentour, en suivant les courbes de niveau), un briquet, une feuille de survie, une demi-bougie (léger et très efficace si vous voulez vous réchauffer dehors). Évidemment une gourde (la neige ne se « boit » pas) et quelques aliments énergétiques sur vous comme barres de céréales, fromages entourés de cire, fruits secs et chocolat. Faites léger mais fonctionnel. Et puis, depuis qu’il existe, votre téléphone portable soigneusement rechargé et protégé du froid !

L’aventure, contrairement à ce que croient les naïfs, n’est jamais un coup de tête mais un état d’esprit !

Allez voir le Topo-Physio de la Maison de la Montagne à Grenoble, avec tableau Excel selon les âges, (votre rythme cardiaque idéal, vos besoins énergétiques et vos besoins en eau)

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Paul Morand, L’homme pressé

paul morand l homme presse

Pierre est un mâle survolté. Sans cesse il court, il bondit, il se rue, il s’élance, il avale, il traverse, il dévale. Il est un torrent impétueux poussé par une force irrésistible. Impatient, il aime la vitesse pour elle-même et non pour l’hypothétique gain qu’elle lui donne. Homme jeune des années folles, il est l’incarnation du siècle XX, l’individu que son rythme vif-argent prédestine à vivre le calvaire du rapide.

Roman caricatural et désabusé (il se termine par in infarctus !), faut-il y voir un procès du modernisme à l’existence effrénée ? Écrit après les quelques semaines du Blitzkrieg hitlérien où les chars rapide de Guderian ont bouleversé l’infanterie plan-plan de l’armée française, cette fiction semble être le retour d’âme de l’appétit de vivre.

Un formidable appétit né entre deux guerres après les quatre années sombres et lentes de la plus grande, de la plus absurde et de la plus meurtrière des guerres fratricides. Une fois la paix revenue, les passions se déchaînent, la vitalité reprend ses droits, transgressant tous les tabous tombés avec les légitimités d’hier. Comme si la frénésie d’exister devait compenser l’enlisement des tranchées, comme si la vitesse, la technique et les voyages défoulaient de l’attente, de la boue et du front.

Tout s’accélère : la musique au rythme du jazz nègre, les déplacements avec l’auto sport, le courrier avec l’avion des pionniers, les communications avec l’essor du téléphone et de la radio, la production avec les chaînes Ford, les fortunes avec la spéculation, la misère avec le krach de 1929, la politique avec la révolution russe puis fasciste, les mœurs avec André Gide et le mouvement Dada…

Rien d’étonnant à ce qu’un tel éventail de moyens, servi par un tel climat de réaction vitale et un tel désir de changer de monde, tourne la tête de certains individus nerveux et les pousse en avant. Voitures puissantes, avions rapides, télégrammes urgents et rationalisation névrotique des gestes sont le lot de Pierre Nioxe. Il ne peut tenir en place et cherche par tous les moyens à grignoter les secondes.

l homme presse dvd

Pourtant, à 35 ans, s’élève en lui parfois l’aspiration à une vie plus calme. Il tente de réaliser ce paradis par l’achat d’un vieux mas perdu dans les hauts de Provence, puis en se fixant par mariage à Hedwige, ravissante et placide créole au rythme végétal, enracinée avec ses sœurs dans le lit de sa mère comme un palétuvier dans les mangroves. Hélas ! Sa frénésie finit par indisposer la lente jeune femme, elle qui vit à l’heure biologique de l’enfant qui pousse en elle. Elle retourne chez sa mère tandis que Pierre, toujours sur le gril comme un beau diable, se rue à New York, la mégapole du modernisme trépidant.

Le pays de la vitesse est choyé par la paresse des immigrants slaves et augmentée par la technique industrieuse des immigrants allemands, tandis que les anglo-saxons utilitaristes laissent faire et profitent sans angoisse de la brièveté de la vie. Pierre, venu d’Europe où l’histoire est tragique, découvre la vanité de la lutte contre le temps. Son cœur flanche, il a une attaque. La suivante lui sera fatale, affirme un vieux médecin juif apatride (Morand est très respectueux des modes raciales de son époque).

A 35 ans donc, Pierre Nioxe au nom chimique d’oxydoréduction, éminent antiquaire parisien au flair proverbial, va disparaître emporté par la maladie de son siècle : l’infarctus. Il était usé par son existence volcanique. Toute une époque, peut-être pas si révolue… Ne faut-il donc pas prendre le temps de vivre – lorsqu’on en a le temps ?

Paul Morand, L’homme pressé, 1941, Gallimard l’Imaginaire 1990, 350 pages, €10.50

DVD L’homme pressé d’Édouard Molinaro, 1977, avec Alain Delon et Mireille Darc, StudioCanal 2005, €24.99

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Vers le Mont Blanc

L’année suivante, en 1986, nous sommes partis à trois. C’est le bon chiffre (jusqu’à quatre) pour rester en groupe homogène en une seule cordée ou deux, et aller tous ensemble au sommet.

Après 6 heures d’autoroute depuis Paris, puis une nuit à côté des Gets, nous voici à Chamonix pour prendre le téléphérique qui mène au Plan de l’Aiguille, à 2354 m. Il y a foule en ce mois de juillet, des familles entières qui vont pique niquer à l’Aiguille du Midi et contempler la mer de Glace. A 1030 m, Chamonix est très chaud en été et je me souviens d’un petit Hollandais d’une douzaine d’année vêtu seulement de tennis et d’un short bleu. Sa sœur, un peu plus jeune et moins physique, portait sagement un tee-shirt. Lui offrait son corps blond et bien bâti au soleil, plaisir rare dans son pays du nord. Mais 1300 m plus haut, au Plan de l’Aiguille, il ne fera déjà plus 28° mais la moitié. Le gamin a dû enfiler en catastrophe à même la peau un K-Way de secours. La montagne, c’est la nature brute, pas un parc d’attraction civilisé. L’irresponsable candeur des gens fait parfois peine à voir.

mont blanc depuis refuge des grands mulets

Sous l’Aiguille, nous quittons les familles pour nous retrouver seuls, à pied. Nous croiserons quelques montagnards qui redescendent du glacier. Nous montons sous la chaleur. Bien que calculé au plus juste, le sac pèse, empli de barres de céréales, de la gourde, du pull polaire, les gants, de la cagoule et de la veste indispensables pour monter plus haut.

Arrivés au champ de crevasses, nous chaussons les crampons. L’ascension du Mont Blanc n’a rien de technique, sinon qu’il faut savoir attacher ses crampons, s’encorder par précaution à cause des crevasses, et faire une attention très régulière à la météo.

mont_blanc_crevasses_avant_refuge des grands mulets

Nous nous arrêtons, pour ce premier jour d’acclimatation, au refuge des Grands Mulets, perché sur son piton rocheux à 3051 m. Après le dîner et une courte nuit, nous en repartirons à 3 h du matin, dans la nuit, pour le col du Dôme. La neige est fraîche et ferme, le froid vif, mais la lune est pleine et éclaire la route, nous n’avons besoin de la lampe frontale que dans les endroits plus pentus. Le seul bruit alentour est le crissement de nos pas et le choc métallique de nos piolets lorsqu’ils heurtent un rocher. Le premier de cordée ne voit pas ses compagnons et a le sentiment intense d’être isolé en pleine nature sauvage, sous la lune. Nous laissons à notre gauche le rocher de l’Heureux Retour au nom symbolique, grimpons le Petit Plateau à 3650 m, puis le Grand Plateau à presque 4000 m déjà. Nous atteignons le col du Dôme, 4237 m, vers midi. Il y a déjà 9 heures que nous sommes partis et nous avons plus de 1000 m de dénivelé dans les poumons. L’altitude raréfie l’oxygène et le cœur est forcé de pomper ; il bat plus vite, donnant vite un sentiment d’épuisement. Ce n’est ni le souffle qui manque, ni les jambes qui refusent, mais cette défaillance d’énergie qui prime. Il nous faut aller rythmés, lentement, régulièrement.

Mont Blanc refuge des grands mulets 2008

Nous ne tentons pas le sommet en direct, malgré le temps magnifique, mais redescendons sur l’autre versant vers le refuge du Goûter à 3817 m, pour nous acclimater un peu plus. C’est là qu’avant 3 h, la nuit suivante, malgré le mal de tête dû au manque d’oxygène, nous partons cette fois pour le sommet. Nous ne sommes pas les seuls, il suffit de suivre la procession des lampes frontales, en guirlande dans la nuit.

mont blanc Refuge-du-Gouter

Le jour se lève doucement sur la montagne. Nous sommes juste sous le ciel, comme à l’aube du monde. Le silence est minéral, le paysage réduit à ses éléments bruts : le roc, la glace. Après l’extinction des lampes, les seuls signes d’humanité restent les traces de pas dans la neige encore glacée. Elle crisse sous les chaussures comme du sucre. Peu à peu, l’horizon rosit et se teinte. Le soleil paraît dans sa virilité matinale. Le ciel se colore de rose comme une jeune fille sous le coup d’une émotion. Le fond bleu pâle change sans cesse comme l’orient d’une perle. C’est d’une beauté unique ; je n’oublierai pas cette lumière-là de la haute montagne.

mont_blanc_col_vallot

Arrivés au col du Dôme, nous ne prenons pas l’itinéraire de 1786 qui passe entre les deux barres des Rochers Rouges, mais suivons la voie normale marquée par le refuge Vallot. Ce dernier n’est pas habité mais une carcasse de protection contre le vent, le brouillard et le froid vif des 4362 m d’altitude. Nous y laissons nos sacs, ne prenant que le minimum pour aller tout en haut. Au-dessus de nos têtes domine l’arrondi du premier sommet d’Europe, massif et immuable. Sur sa crête se détache déjà une ribambelle de silhouettes à contre-jour. Parties plus tôt, elles regardent en bas.

Parviendrons-nous au sommet ?

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Rosny, La mort de la terre

rosny aine la mort de la terre

Une centaine de pages passionnantes écrites en 1912. D’énormes remaniements sismiques, puis des modifications solaires, ont raréfié l’eau sur la surface terrestre. La planète bleu est devenue un désert. Seules quelques plantes, quelques oiseaux intelligents et des hommes, survivent dans les quelques oasis où la technologie a réussi à capter les rares sources.

L’auteur est surtout connu aujourd’hui pour ses romans préhistoriques où il retrace avec une sourde allégresse la fabuleuse aventure de l’Homo sapiens dans un monde encore vierge, parmi l’animal féroce et le végétal luxuriant.

Lorsqu’il s’intéresse aux « derniers hommes », Rosny retrouve le souffle épique des aurores du monde. Il brosse une fresque magistrale qui dépasse de bien loin les notations anémiques de H.G. Wells dans sa ‘Machine à remonter le temps’. Ur cette terre desséchée, aride et dure, les hommes ont cette résignation faite d’épuisement et d’inertie, que Rosny décrit avec une précision rageuse. L’accumulation des catastrophes pèse sur les âmes que rien ne vient plus exalter. Et l’on songe à ce qu’écrivait Renan du désert, ce monde géométrique et pauvre, facteur d’uniformité et d’à-quoi-bon. Lorsque rien n’est plus à conquérir, lorsque plus aucune diversité n’existe, lorsque d’étroites communautés sont condamnées à rester près des seules sources, lorsque les enfants sont planifiés en fonction de la survie du système, lorsque la loi collective se fait toute-puissante et nécessaire, lorsqu’aucun projet alternatif ne peut naître sur l’horizon humain, la vie n’a plus de sel. L’humanité devient système, l’humain une machinerie vouée à manger-dormir et à se reproduire tout juste. La mort est attendue. Parfois comme un bonheur que l’on peut hâter si les circonstances l’exigent. A quoi bon lutter puisque, quoiqu’on fasse, l’eau s’amenuise lentement et disparaîtra un jour prochain de toute la surface de la planète ?

Contre ce fatalisme résigné se dressent quelques êtres. Ils semblent avoir conservé trace de cette sauvagerie des instincts qui anime la passion, chevillant l’âme au corps et permettant création et combat. Ils ont, ces hommes, le goût de la femme et le désir de l’enfant. Ils stimulent l’esprit endormi par des rêves fous. Ils instillent dans les membres le goût de l’action. Leur vitalité les empêche de tenir en place, de se contenter de l’acquis ; elle les pousse à explorer à observer, à procréer – et à aimer la vie sans relâche pour tenter de sauver et de bâtir.

Malheureusement, l’auteur fait naître une suite de catastrophes nouvelles qui réduisent à néant le barrage dérisoire tenté par la dernière famille humaine.

Le dernier homme, désormais solitaire après l’écrasement de sa femme et de ses enfants sous les rocs, suivi du suicide de sa sœur désespérée, comprend que sa lutte ultime n’a plus aucune raison d’être. Aucun humain ne reste pour continuer la lignée. La vie passe, l’heure de la disparation de l’homme a sonné. Il doit céder la place à une autre forme du vivant, mieux adaptée que lui à ce désert de sable et de pierres où l’eau ne jaillit plus. Déjà, de mystérieux et primitifs êtres ferromagnétiques s’accroissent et se développent dans le désert. Sans doute prendront-ils le relai.

La fiction est puissante, bien servie par le style d’un lyrisme positif. L’imagination nous transporte très loin, dans un avenir purement terrestre (les fusées n’existent pas). Nous allons vers un anéantissement futur et probablement inéluctable. Au pire moment, les valeurs qui fondent l’humanité connaissent un salubre sursaut, comme une apothéose. L’énergie, l’amour, la volonté, l’espérance, animent les trois niveaux de l’humain que sont les instincts, les passions et l’esprit. Comme un courant du vital contre la matière.

Mais le combat est disproportionné.

Il nous plaît cependant que cette dernière révolte sans espoir contre un destin inébranlable mettent en scène un homme et une femme qui ont désiré ardemment, passionnément et intelligemment poursuivre le grand rêve humain, malgré tous les obstacles. Une absurde et tragique résistance – un autre nom de la grandeur.

Joseph Henry Rosny aîné, La mort de la terre, 1912, Garnier-Flammarion 1998, 158 pages, occasion €2.99

e-book format Kindle, €5.99

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Préparer l’ascension du Mont Blanc

Il y a trente ans, lors d’un long week-end du 14 juillet, nous sommes trois à avoir décidé de gravir le sommet du Mont Blanc. Cette montagne mythique, la sixième plus haute de tout le continent avec ses 4809 m (environ aujourd’hui), défie tous ceux qui passent dans les Alpes, étendant sa masse formidable juste au-dessus de Chamonix. L’altitude satellite mesurée lors de notre réussite, en août 1986, donnait le sommet de la couche neigeuse à 4808,4 mètres. Notre époque ne se défie plus des montagnes comme aux siècles précédents. La science les a mesurées, les explorateurs les ont arpentées, les sportifs les ont gravies. L’épouvante de ces étendues glacées hostiles à l’homme, qui avait fait nommer le Mont Blanc la Montagne Maudite, n’est plus de mise. Nous voulions faire cette expérience.

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Nous étions tous encore dans la vingtaine, non chargés de famille et ayant grand appétit à explorer le monde et ses merveilles. Nous voulions aussi fêter le bicentenaire de la première ascension, le sommet étant atteint par Balmat et Paccard le 8 août 1786 à 18h.

Cette année-là, nous avons réussi. L’année d’avant, nous l’avions tenté mais sans succès. Faute de savoir à quoi nous attendre, faute de préparation adéquate.

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Oh, nous nous étions préparés ! Nous avions étudié les itinéraires classiques, demandé si un guide était indispensable, si les difficultés techniques étaient réelles. La voie Gabarrou, « tout droit » vers le sommet était exclue, du nom de l’alpiniste Patrick Gabarrou « ouvreur » de voies nouvelles sur le Mont Blanc et qui sera champion de France en ski-alpinisme trois ans plus tard, en 1989. La voie des Trois Monts par le refuge des Cosmiques était réservée aux adhérents du Club alpin, restaient les deux options des voies françaises classiques par l’arête nord du Dôme et le refuge des Grands Mulets ou par l’arête des Bosses et le refuge du Goûter. Une autre voie existe, qui n’était pas courante en 1985, par les Aiguilles grises et le refuge Gonella.

Le Goûter (3819 m) demandait une approche nettement plus longue via le refuge de Tête rousse (3167 m) mais avait l’avantage de nous acclimater plus lentement à l’altitude. Les Grands Mulets (3051m) étaient plus directs, accessibles pour le premier tiers par le téléphérique de l’Aiguille du Midi. C’est donc la voie que nous avions privilégiée, n’ayant que deux jours disponibles. Mais nous avions « perdu » 800 m de dénivelé, à rattraper le jour de l’ascension – ce qui allait se révéler très difficile.

C’est une voie abrupte, trop longue pour atteindre le sommet en partant du refuge le matin. Il faut franchir des crevasses, des névés, affronter le vent au col Vallot. Il reste encore près de 800 m de dénivelé pour atteindre le sommet. Nous étions jeunes et sportifs, mais l’altitude est redoutable. On ne s’adapte pas en quelques heures, surtout lorsque l’on est encore d’un âge où le corps consomme plus de glucose, donc d’oxygène, en raison de la musculature et du métabolisme de base.

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Nous avions préparé les cordes, les mousquetons et les descendeurs et nous étions entrainés, sur les rochers de la forêt de Fontainebleau, aux nœuds d’encordage et aux manœuvres de hisse individuelle avec une seule corde, en cas de chute en crevasse.

Nous avions étudié soigneusement les conditions de vent (il peut atteindre 150 km/h vers les sommets) et de froid (-40° la nuit avec vent), les giboulées de grésil et les tempêtes de neige. Nos sacs devaient prendre en compte le bon compromis entre vêtements et couvertures de survie pour se protéger, nourriture et boisson énergétique, et le poids à supporter – plus pénible en altitude.

Nous étions chaussés de brodequins à coque, étanches à la neige, aux semelles aptes à supporter des crampons d’acier, et vêtus de plusieurs couches superposées de matières techniques, dites « polaires ». Jusque vers la neige, pas besoin de porter la veste ni le pull, pas même de tee-shirt parfois. A la pause, nous étions torse nu, même si le soleil arde plus d’UV à 2000 m qu’au niveau de la mer. Au-delà de la neige, le sous-vêtement polaire simple suffit, la montée dégageant de la chaleur. Un peu plus haut encore, et en cas de vent, le pull polaire par-dessus devient indispensable. Dès que le vent souffle, et vers 4000 m de toutes façons, la veste de montagne est exigée, de même que bonnet (ou cagoule) et gants.

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Il n’y avait ni balise GPS ni téléphone mobile en ces années ; pour nous orienter, nous disposions de la carte IGN au 25 000ème, d’une boussole (en cas de brouillard) et d’un altimètre classique, étalonné à Chamonix.

Donc nous avions pris le maximum de précautions pour gravir à deux la montagne, y compris de laisser nos noms et nos objectifs en partant du refuge, et de consulter la météo in extremis à l’aube. Nous savions que l’endroit fait cinq victimes par an par effondrement en crevasse,  avalanche et chute de sérac. Nous ne nous sentions pas à l’abri d’un hasard malencontreux.

Marcher dans la neige poudreuse fait s’enfoncer, parfois jusqu’aux cuisses, ce qui augmente l’effort nécessaire pour avancer. La neige glacée exige de chausser les crampons et d’agripper le piolet, prêt pour toute glissade impromptue ou pour se garder d’une crevasse non devinée, brusquement ouverte sous vos pas. Nous avions appris à observer les endroits où peuvent se former les crevasses, lors d’une rupture de pente et assez bas sous le sommet, mais la neige immaculée masque parfois trop bien le relief. Nous avions tenté l’entraînement à deux du partenaire qui glisse, plus bas, plantant le piolet et enroulant la corde de sécurité pour mieux tenir le poids mort, mais l’effet de surprise reste total quand cela vous arrive.

mont_blanc_apres col vallot

Mais le pire est resté l’altitude. Le mal des montagnes vous saisit lorsque vous changez trop vite d’altitude et un week-end de trois jours seulement depuis Paris pour gravir le Mont Blanc ne demande pas seulement d’excellentes conditions météo, mais aussi une acclimatation préalable – que nous n’avions pas.

Nous étions fatigués, un peu ivres du manque d’oxygène, et il était déjà tard dans la journée pour aller et revenir sans risques. Le refuge Joseph Vallot, du nom d’un glaciologue de la fin du 19ème siècle, est non gardé. Accessible par un sas qui prend sous le plancher (inutile de cherche une porte d’entrée), il permet de s’abriter du vent et des températures, de se reposer, et de laisser les sacs pour gravir les derniers 800 m.

Cette première fois, nous avons décidé de ne pas tenter le diable et, une fois au col Vallot à 4362m, nous sommes redescendus vers le refuge du Goûter sur l’autre versant sans tenter d’aller au sommet.

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Maurice Genevoix, Lorelei

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Ce livre est magique. Il conte l’histoire entremêlée d’une amitié et d’un amour. L’amitié, par son exigence et son impossible plénitude, remet en cause l’amour d’un garçon et d’une fille. Il le rend moins naïf, moins épidermique, plus vrai peut-être ?

Magie de la simplicité : peu de personnages, décors bien typés, courte période, vivacité de l’action, réflexion claire droit au but.

Magie des mots : les descriptions sont lyriques et exactes à la fois, jamais banales ou enflées, puissamment évocatrices et sensuelles, une symphonie de couleurs, de sons, d’odeurs, de réminiscences conscientes, avec une grande maîtrise de la langue.

Magie des êtres : Julien, le jeune héros du roman, est vif et passionné, amoureux – aimable avec ses 17 ans. Gunther, étudiant allemand romantique, brave et exalté, couturé d’une balafre à la joue à la suite d’un duel au sabre à 22 ans. Britte, jeune française des bords de Loire, amie d’enfance et fiancée de Julien, est rieuse, aimante mais un peu superficielle, coquette comme toutes les femmes. Gabrielle, mère de Britte, veuve solide et femme de tête, comprend beaucoup de choses par intuition et calme les élans comme les colères ; elle est un phare, une figure maternelle protectrice, mais une femme aussi qui sait aimer et se faire aimer. Tous les autres personnages gravitent autour de ceux-là, plus ou moins falots, servant de repoussoirs ou d’hommes de main.

Magie du mouvement : les êtres aiment et se combattent, avec ce désarroi métaphysique de l’adolescence qui les trouble. Ce qui les rapproche, les sépare, les fait papillonner dans une quête constante d’idéale et impossible harmonie.

Car c’est bien d’harmonie en l’homme dont il s’agit dans ce récit d’une amitié virile entre un Français et un Allemand au début du XXe siècle. Harmonie inatteignable entre deux peuples proches, entre deux hommes jeunes, en chaque être même, toujours partagé. Tentative manquée qui débouchera – fatalement – sur la Grande guerre. Les obus, les gaz et les bombes tenteront de pallier ce désaccord fondamental entre deux tempéraments et deux conceptions du monde.

Au travers des dialogues entre les deux amis, le lecteur perçoit le choc des troubles obscurs de la passion, les tentations de l’inconscient, les abîmes du songe et de l’informulé. Mais aussi la froide logique de la raison, la paranoïa de la mesure, le contrôle des actes et l’analyse des mots. C’est un duel. Duel d’amis irréductibles, d’amants passionnés attirés l’un vers l’autre, d’aimants magnétisés par leurs racines. Duel de la forêt germanique et du val français, de l’étang et du fleuve, de l’éternel et du passage. Duel de la nuit brumeuse et du jour ensoleillé, lourdeur et virtuosité, instinct et discernement. Quel symbole en cet orage suspendu au-dessus du Rhin, ce très vieux fleuve romantique, frontière d’eau entre deux mondes ! L’Allemagne est dure, cruelle, sérieuse, profonde et dominatrice – cependant sentimentale et fragile. La France est légère, franche, rieuse et raisonnable – superficielle aussi, impulsive et vaniteuse.

L’auteur, lui, a la plume bifide. Il joue l’un et l’autre, Gaule et Germanie, Julien et Gunther. A l’heure où il écrit, il n’a pas opté pour un tempérament. Il est en-dehors, à l’équilibre apollinien. Il s’est trouvé un lieu supérieur, séparé du temps par deux générations. Si ses héros ont 17 et 22 ans, lui a dépassé les 80. Se conjuguent sans se combattre ces deux jeunesses d’Europe. Les adolescents balbutient la vie avec élan, avec amour, et le vieillard dont l’énergie décline les regarde, attendri. Leurs querelles le font sourire. En son domaine souverain, la passion s’est canalisée, la logique s’est affinée, ce n’est ni l’étang au cœur de la forêt, ni la terrasse ordonnée en plein soleil. L’auteur est ailleurs et partout, démiurge des deux paysages.

Car ce domaine s’appelle ‘Sérénité’.

Maurice Genevoix, Lorelei, 1978, Livre de poche 1990, occasion €0.01

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Flaubert : Les Français « détestent la liberté »

Le 14-Juillet, comme chaque année rituellement, les Français ont fêté « la liberté ». Ils ont pris la Bastille, forteresse où l’on enfermait tous ceux qui avaient déplu au bon plaisir du Prince. La nuit du 4 août ont été abolis les privilèges… L’Ancien Régime est mort, les citoyens adultes se veulent désormais responsables, liés par un Contrat social où chacun débat dans les cafés, les cercles et la presse, élit ses représentants et son Exécutif. Encore faut-il être apte à la liberté !

Dans une lettre à sa maîtresse du moment Louise Colet (15 mai 1852), Flaubert s’élève contre ce mythe. « Cette manie du rabaissement dont je parle est profondément française, pays de l’égalité et de l’anti-liberté. Car on déteste la liberté dans notre chère patrie. L’idéal de l’État, selon les socialistes, n’est-il pas une espèce de vaste monstre absorbant en lui toute action individuelle, toute personnalité, toute pensée, et qui dirigera tout, fera tout ? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs étroits : « Il faut tout régler, tout refaire, tout reconstituer sur d’autres bases », etc. (…) Qu’est-ce donc que l’égalité si ce n’est pas la négation de toute liberté, de toute supériorité et de la Nature elle-même ? L’égalité, c’est l’esclavage. Voilà pourquoi j’aime l’art. C’est là que, au moins, tout est liberté dans ce monde des fictions. » p.90

Flaubert en précurseur d’Orwell, qui l’eût cru ? Il faut dire qu’il avait à la mémoire l’exemple de la dictature jacobine de Robespierre où la raison a dérapé dans la toute-puissance. Lorsque l’on est unique représentant du peuple souverain, détenteur de la volonté générale, qui ou quoi pourrait vous empêcher de faire table rase des « vieilleries » et de reconstruire la société avec un « homme nouveau » ? Les Russes, les Chinois, les Cambodgiens, sont allés plus loin et plus longtemps dans le siècle qui suivit : triste exemple qu’avait donné la France « des libertés » !

Flaubert pleiade cul

Cette Raison impérieuse est peu raisonnable au fond, peu adulte, peu responsable. Elle est la nostalgie de l’unité sociale qui disparut à la Révolution, celle que fédérait puissamment la religion en établissant les trois Ordres – immuables. Après elle, l’idéologie doit remplacer la foi et l’État (le parti) doit avoir le militantisme de l’Église pour mobiliser les citoyens. La raison est aliénée à ce mythe d’une communauté « organique ». Ce n’est pas cela, l’usage adulte de la raison.

Flaubert lui oppose donc le monde de l’art où l’« égalité » règne puisque chacun peut se vouloir artiste, sculpter la pierre, peindre la toile, composer de la musique ou écrire des livres. La création est libre, mais la « liberté » d’œuvrer n’aboutit pas à l’égalité des œuvres. « Une chose qui prouve, selon moi, que l’art est complètement oublié, c’est la quantité d’artistes qui pullulent » p.91. On peut dire la même chose de nos jours…

Nul dictateur ne peut imposer son goût ou un « art officiel » (sauf jadis en URSS et aujourd’hui toujours dans la France des FIAC pour l’art contemporain). Les Français détestent la liberté parce qu’il faut montrer leur talent ; il leur faut travailler et se mesurer. Ils ont cette peur bourgeoise du qu’en dira-t-on, d’être montrés du doigt, d’être évalués publiquement. D’où l’incantation à l’égalité, censée réduire tout le monde au même dénominateur commun. On appelle ça de nos jours les « fiertés ». Tout le monde il est beau, tout le monde il est légitime, tout le monde il a « droit »…

Les Français n’admirent pas, ils jalousent. Le succès des bons les hérisse et ceux qui réussissent les font baver d’envie. D’où le groupisme en castes fermées où l’on s’isole des autres pour jouir entre soi de la fortune ou du statut : pas de jaloux si l’état est caché. Avec ses semblables, le corporatisme et le renvoi d’ascenseur sont de règle.

On le mesure de nos jours par les signatures au bas des « pétitions ». Ce n’est pas la qualité des œuvres qui fait l’« artiste » contemporain, mais la reconnaissance de la petite coterie à laquelle il appartient. Aux États-Unis, c’est « le marché » – déjà plus large. Flaubert, lui, se mesure aux Classiques et ne veut être reconnu que par la postérité. « Je me suis repassé un tas de douceurs avec ma plume. Je me suis donné des femmes, de l’argent, des voyages » p.91.

Encore faut-il le pouvoir. Peut-être est-ce pour cela que tant d’« artistes » se font histrions médiatiques ? Ils ont au moins l’illusion de compter, dans le zapping éphémère.

Gustave Flaubert, Correspondance 1851-1858, tome 2, édition Jean Bruneau, La Pléiade, 1980, 1542 pages, €61.00

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Honoré de Balzac, La Grenadière

balzac la grenadiere

Balzac est l’un de mes auteurs favoris. Grand observateur il décrit, selon tous les genres, tous les secteurs de la vie sociale. Artiste, il a su sentir et comprendre ; il l’a rendu par sa plume. En ce terne XIXe siècle, il reste un phare que je ne cesse d’explorer.

L’éducation est l’un des thèmes qui me tient le plus à cœur. La genèse et le façonnement des êtres m’ont toujours passionné. La métamorphose de l’enfant en adolescent, puis en adulte est peut-être l’histoire la plus riche, en tout cas la plus émouvante du monde à mes yeux. Balzac évoquant l’éducation devait donc fatalement susciter mon intérêt et solliciter ma réflexion. Sa nouvelle de 1832, ‘La Grenadière’, résume assez bien son opinion sur le sujet.

L’éducation modèle, selon Balzac, se compose de deux cadres complémentaires. L’un est statique mais soigneusement choisi : le cadre de vie ; l’autre est dynamique et susceptible d’orientation : l’enseignement au quotidien.

Le cadre de vie n’est pas une donnée du hasard. Il fait l’objet d’un choix délibéré : l’arrivée de la mère et de ses deux enfants à la Grenadière. La maison apparaît comme un microcosme, un lieu géographique et philosophique : « Elle est, au cœur de la Touraine, une petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les beautés de ce pays sont complètement représentées. » Cette région de Touraine peut être considérée comme la province microcosme de la France tout entière, ni trop au nord ni trop au sud, ni trop près de la mer ni trop loin, de climat doux et tempéré, carrefour géographique et historique du pays. Et puis, du val de Loire, la Renaissance française n’est-elle pas partie ?

La maison où s’installe la famille contient tous les éléments matériels, affectifs et spirituels nécessaires à l’idéal de vie des Lumières. On y trouve la nature, mais ordonnée et au service de l’humain. Les jardins, vergers et vignobles sont bien exposés, les plantes et les fleurs y poussent à profusion. La maison est austère mais spacieuse et confortable, orientée au midi. La vue y est majestueuse sur le cours de la Loire et son val, la ville cachée mais proche. En bref, « personne n’y reste sans y sentir l’atmosphère du bonheur, sans y comprendre toute une vie tranquille, dénuée d’ambition, de soins. » Une existence idyllique à la Jérôme Paturot sur ses vieux jours, à la mesure de l’idéal social du petit propriétaire indépendant du début XIXe siècle. La liberté de la propriété, facteur d’abondance matérielle (nourriture et logement), cause de liberté physique (bonheur du corps comblé), sociale (ne pas dépendre) et morale (incitant à la tempérance, au rêve et à l’étude). Tous les appétits se trouvent comblés, ceux du corps, ceux des passions et ceux de l’esprit. Le microcosme est fertile et enchanteur, il élève l’âme à la méditation. Rien de trop, le luxe n’y sert à rien.

Ce principe d’indépendance et de frugalité sociale est transposé dans la famille : chaque enfant a sa chambre, qui lui est un univers personnel, microcosme dans le microcosme. La domesticité, nécessaire à se libérer des contingences trop matérielles avant les robots ménagers et pour tenir sa position, est réduite : une seule femme de charge. « La maison fut meublée très simplement, mais avec goût ; il n’y eut rien d’inutile, ni rien qui sentit le luxe (…) La propreté, l’accord régnant entre l’intérieur et l’extérieur du logis en firent tout le charme. » Propreté dehors reflétant la propreté dedans. Simplicité, goût et confort, tels sont les trois termes qui commandent le choix du cadre de vie pour élever sainement des enfants.

Le mot-clé est ‘harmonie’. La maison est en accord avec la nature ; son ameublement en accord avec la vertu ; ses habitants en accord avec leur lieu de vie tempéré. La vertu est considérée comme indépendante du statut social. Bien que « sa simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires, (…) ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient favorables. » La pratique de la simplicité et du goût rendent socialement inclassable : « elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l’intention formelle de ne plus s’occuper de sa toilette et d’oublier le monde. »

Quant à l’enseignement au quotidien, il est une application du cadre extérieur et des vertus morales : « c’était la vie d’ordre, régulière et simple, qui convient à l’éducation des enfants. » Le programme est le suivant : lever « une heure après la venue du jour », une courte prière, « habitude de leur enfance », puis toilette : « ces soins minutieux de la personne, si nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l’âme, et qui donnent en quelque sorte la conscience du bien-être. » Où l’on retrouve l’harmonie des actes et des vertus, de l’intérieur et de l’extérieur, du corps et de l’âme. Discipline et pratique donnent une bonne conscience qui est conscience saine, et la base du bonheur. Ensuite, jeu au jardin, puis étude jusqu’au lever de leur mère où l’affection et la joie peuvent se donner libre cours. Premier déjeuner des enfants, répétitions entre 10 h et 15 h, interrompues par un deuxième déjeuner en commun. Une heure de jeu puis dîner, jeux plus calmes, promenade en famille, leçons. Enfin coucher. L’horaire est strict, régulier, fondé sur l’alternance du jeu et de l’étude, du corps à dépenser et de l’esprit à former, avec des moments particuliers consacrés à l’affection familiale.

gamin courant

Les matières enseignées sont au matin les maths et le dessin. Les enfants ont eu très jeunes une bonne anglaise et sont tous deux bilingues. Hormis les mérites sociaux de l’anglais, très bien vu dans les hautes classes revenues d’émigration, la connaissance d’une langue étrangère permet un contact avec un univers mental et culturel différent. Quant aux autres matières, elles sont classiques. Le latin est langue d’église mais aussi de Rome, donc du droit et des vertus. Plus qu’une discipline grammaticale et une érudition historique, le latin apparaît ici comme un apprentissage moral. Les maths, structurant l’esprit par la logique, ouvrent sur l’infini et développent les facultés de raisonnement et de rigueur. Quant au dessin, il relie directement l’âme et l’esprit à la nature par l’observation de l’œil et l’acte de la main. Il est éducation manuelle qui développe l’habileté, mais aussi éducation à regarder, à sentir et à sublimer. Il développe la maîtrise et le goût. Raison, morale, sensibilité : où l’on retrouve les trois étages de l’homme, distingués par les philosophes.

Cette éducation diffère quelque peu de celle de Platon dans la ‘République’. Latin et dessin remplacent chez Balzac la musique, considérée par le Grec comme développant la perception du rythme et le sens de l’harmonie, guidant l’amour vers le Beau, depuis le physique jusqu’au moral. Mais Balzac est de son siècle et, avec lui, il dissocie le corps de l’esprit, l’esthétique de la vertu. Ce n’est que pour le reste que Balzac se conforme aux préceptes de Platon. Il valorise les maths, préparation à la méthode dialectique, seule capable de faire saisir à l’intellect le sens des choses. Il valorise de même la gymnastique, qui est apprentissage de la guerre et maîtrise de son corps, adaptée par Balzac selon les principes rousseauistes de vie saine dans la nature, courses, jeux, escalades, sans aucune des tentations des villes à la puberté. A la mort de sa mère, l’aîné des garçons, qui a souvent discuté avec deux militaires, s’engagera comme mousse. La rude vie marine complètera aussi bien son éducation de fils du XIXe siècle que la bataille complétait celle des enfants grecs.

En revanche, Balzac est très proche de Rousseau en ce qui concerne les livres. Ils doivent être « intéressants mais exacts » afin de ne pas enfiévrer l’imagination ni susciter de fausses utopies. « C’était la vie des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines illustres, trouvant dans les moindres détails de cette sorte de livres mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie ; insistant sur les moyens dont s’étaient servis les gens obscurs, mais réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la société pour parvenir à de nobles destinées. » Se retrouve ici l’écho de l’Émile qui, à partir de douze ans, suit un enseignement fondé sur l’observation et l’utilité, méfiant envers tous les « babillards ». Se retrouve aussi l’ambition bourgeoise post-aristocratique, celle de se faire par soi-même. Jules Verne poussera à l’incandescence cette vertu de la lecture constructive autant qu’aventureuse.

Rousseauiste également est la manière dont cet enseignement est appliqué, au sein de la famille et dans la nature. « A la campagne, les enfants n’ont pas besoin de jouets, tout leur est occupation. » La discipline de l’hygiène et de la morale, la vie naturelle au rythme du jour et des saisons, suffisent pour que l’éducation réussisse. « Qui n’eût pas admiré l’exquise propreté de leurs vêtements, leur joli son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et l’instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès le berceau ? » De Rousseau aussi vient l’enseignement moral : « Elle avait donné de la discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir la nécessité sous toutes ses formes. » Encore de Rousseau l’éducation intellectuelle : « Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans leur cœur aucun principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant rien, leur expliquant tout. »

Rousseau est omniprésent, jusque dans le bonheur familial, la relation idéale mère-enfant – sans le père : « Ces enfant semblaient n’avoir jamais crié ni pleuré. Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle. » A cette attitude du cœur correspond une attitude du corps : « elle voulait être pour eux gracieuse à voir, être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient sans cesse. » A ces soins répond la conduite des enfants : « ils ne manquaient à rien, tant ils avaient peur l’un et l’autre d’un reproche, quelque tendrement qu’il leur fût adressé par leur mère. »

Le fondement de l’éducation paraît être cet amour maternel. C’est « un sens merveilleux, qui n’est encore ni l’égoïsme ni la raison, qui est peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants s’ils sont ou non l’objet de soins excessifs, et si l’on s’occupe d’eux avec bonheur. Les aimez-vous bien : ces chères créatures, tout franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes. Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres ; elles sont confiantes, elles croient tout en vous. » Ces phrases lyriques montrent, de façon étonnamment moderne, que la confiance est le socle de toute éducation réussie : l’amour de sa mère, senti par l’enfant dès le tout premier âge, lui donne cet abandon primordial sans lequel il ne peut s’ouvrir aux expériences du monde, la confiance du refuge pour aller voir ailleurs. Balzac poursuit, de manière pré-behavioriste : « Aussi peut-être n’y a-t-il pas de mauvais enfants sans mauvaises mères ; car l’affection qu’ils ressentent est toujours en raison de celle qu’ils ont éprouvée, des premiers soins qu’ils ont reçus, des premiers mots qu’ils ont entendus, des premiers regards où ils ont cherché l’amour et la vie. Tout devient alors attrait ou tout est répulsion. »

Balzac suit Rousseau aussi en ce qui concerne la vertu : elle ne se trouve qu’en-dehors de la société régnante, du ‘monde’ social qui gâte l’homme sous le regard évaluateur des autres dès l’enfance en l’obligeant à la pose et à l’hypocrisie. Ce n’est pas un hasard si son héroïne est venue se réfugier à la campagne, après une vie dont on nous laisse entendre qu’elle fut orageuse. Ayant cruellement vécu l’ambition, la duplicité et la vénalité de la société parisienne, cette mère s’est retirée à la campagne pour élever sainement ses fils.

Mais Balzac ne va pas, comme Rousseau, jusqu’à faire l’apologie du bon sauvage des champs, opposé au civilisé corrompu des villes. Ses paysans, dans ses œuvres, sont rusés, bornés, avares, aussi bien que courageux, tenace ou fidèles. Il place la césure non dans la condition de chacun, mais dans sa psychologie. L’éducation, dès lors, vise moins à construire qu’à révéler, moins à programmer qu’à structurer. Les enfants de Balzac ne sont pas des pages blanches sur lesquelles l’éducateur peut écrire ce qu’il veut. Balzac reste – par préjugé ? – un aristocrate de tempérament, au moins d’aspiration. Par là il reconnaît la place de l’hérédité, mais il montre que la générosité, comme la bassesse, peuvent se rencontrer dans tous les milieux.

Le rôle principal dans la société revient à l’éducation. Elle est une discipline morale, un dressage physique qui dompte les instincts, canalise et sublime les passions par l’exercice des matières et de la raison. L’éducateur élève en même temps qu’il enseigne. L’hérédité ne détermine que les limites de l’être ; à l’éducation de modeler cette plastique pour épanouir l’enfant parmi ses semblables, poussant ses possibilités. Aux parents de guider l’éducation, favorisée par un milieu naturel et social riche, aussi bien que par un milieu affectif et intellectuel rempli et stimulant.

Les vertueux, qui sont les « nobles » de Balzac, se rencontrent rarement au pouvoir, sauf sous le règne de Napoléon qui savait les reconnaître et les encourager. Mais ils se trouvent à tous les stades de la société et en forment l’élite des corps, du cœur, de l’esprit. Médecins, juges, curés, nobles campagnards ou parisiens, paysans, chefs de bande, officiers, même gardes-chasse et servantes se montrent chez Balzac aptes au dévouement, à l’abnégation, à la noblesse du sacrifice.

Dans ‘La Grenadière’, il s’agit d’une mère rongée par la maladie, qui ne survit que par volonté afin d’élever ses petits. Il s’agit de son fils aîné, quatorze ans, que l’exemple de sa mère saisit à la fois par l’intuition du cœur et par l’effort de sa raison ; il mûrit plus vite et devient responsable avant son âge. Si ces enfants apparaissent aussi sages et disciplinés, alors que leur jeunesse aurait dû les pousser à l’insouciance et à la turbulence, cela semble moins dû à l’éducation idéale qu’ils ont reçue que par l’ascendant que l’amour de leur mère exerce sur eux. Ils la savent malade et sentent les ravages que la maladie opère en elle, ce qui les force à la ménager et à lui obéir plus facilement.

Touchante et édifiante histoire qu’a su conter Balzac. Mais, plus qu’une simple application des principes de Platon et Rousseau, adaptés au temps, Balzac a su ajouter ici ou là un trait de psychologie moderne. Ce dont il a le secret et qui donne à ses personnages exemplaires, surtout ici à la mère et au fils aîné, cet accent de vérité qui caractérise le vécu.

Honoré de Balzac, La Grenadière, 1833, CreateSpace Independent Publishing Platform 2016, 58 pages, €11.68

e-book format Kindle, €9.90

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Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu

jean-pierre chabrol les fous de dieu

Un manuscrit est retrouvé caché parmi les pierres d’une très ancienne ferme des Cévennes. Il décrit d’une langue savoureuse et passionnée la lutte du petit peuple hérétique contre les dragons du roi de France après cette révocation malvenue de l’Édit de Nantes. La lutte idéologique est aussi lutte régionaliste et lutte de classes. Est-ce cette torsade de luttes, inextricablement mêlées, qui a séduit ce Cévenol écrivain ?

Toujours est-il qu’en cette chronique imaginaire, où alternent les violences et les amitiés, court le nerf d’une foi intense en la vie. En ce petit coin reculé des provinces, la richesse a pour nom : terre, bétail, femme, enfants, fraternité des hommes et fidélité à Dieu. Le bonheur est simple, par contraste avec les malheurs qui s’abattent sur les Cévennes. Il a un goût de pierre et de vin chantant, un goût de lèvres frémissantes.

A l’indigence des besoins quotidiens correspond parfaitement l’ascétisme et l’austérité de la Religion prétendue réformée. Foin des splendeurs et du faste catholique, foin de l’hypocrisie jésuite et de la corruption ecclésiastique ! Rien de cela ne parle à ces paysans des montagnes pierreuses, eux qui connaissent le dur labeur de la récolte arrachée à la garrigue et les devoirs que réclame le bétail. La fidélité au protestantisme est aussi la fidélité aux valeurs de sa terre, la fidélité au prêtre villageois qui prêche et qui soutient. Les Catholiques, le catholicisme, viennent toujours du dehors, de la ville, de la province capitale. L’administration, la police et la justice apparaissent comme plaquées artificiellement, imposées par le pouvoir d’État pour surveiller et punir.

C’est pourquoi la révolte des Camisards dépasse-t-elle la simple querelle religieuse pour atteindre au radical. Qu’importerait au Cévenol de se dire catholique, si ce reniement n’était à la fois acceptation de son esclavage et soumission tacite aux agents du roi ? Eux veulent forcer la liberté du paysan jusque dans les replis de sa conscience et le paysan dit « non ».

La liberté ne peut être à demi, l’exploitation non plus. Celui qui désire cultiver librement sa terre doit aussi consentir aux impôts, reconnaître la justice et pratiquer devant le monde la religion. Qui veut contraindre l’un de ces points contraindra fatalement tous les autres. En Cévennes, du temps de Louis le Quatorzième, la lutte pour le droit de pratiquer sa religion équivalait à la lutte pour la survie.

Un tel combat, à l’enjeu aussi fondamental, ne peut être qu’impitoyable. La répression engendre le terrorisme, qui accentue et justifie la répression. La Bête catholique a fait des Cévenols des bêtes traquées, sauvages et sans merci. Les femmes violées, les enfants égorgés, les amis pendus, les récoltes saccagées, les villages incendiés, rien de cela ne pourra extirper l’hérésie. Elle ne périra qu’avec les derniers hérétiques – avis aux politiques !

Malgré les Écritures, le troupeau des fidèles ne pratique pas le pardon des offenses. On ne peut pardonner lorsque la survie de tout un peuple, de tout un pays, en dépend. Les Camisards, par la faute des Catholiques, ont régressé au temps de Moïse et pratiquent l’œil pour œil, dent pour dent. Nombre d’entre eux, tel ce vieux berger isolé dans la montagne, écoute avec émotion le récit des Sept plaies d’Égypte, lu par une voix d’enfant comme une voix du ciel. L’abîme appelle l’abîme ; le Christ est oublié pour n’écouter que le Père, le Dieu jaloux tonnant, dont on interprète les Desseins impénétrables pour mettre à sac couvent et presbytères, et brûler les églises, du moment qu’elles sont catholiques.

Mot terrible : « La Loi veut que, pour le bien, il faut le mal. » Ce précepte justifie toutes les terreurs, il est aussi vain que vieux, et faux depuis l’origine des temps.

Dans leurs épreuves, les Camisards réinventaient la Bible plutôt que de la lire, selon le mot de Michelet cité à la fin du livre. En leur sein se réactualisait vivement la querelle des deux Testaments, l’ancien et le nouveau, par la bouche de deux vieillards. Reboul voulait qu’on ne résistât point au méchant, comme le Christ l’avait dit ; Espérandieu prônait l’œil pour œil, comme avait dit auparavant le Père. Ce fut Jéhovah qui fut écouté et non point Jésus. Tant qu’il le fut, le pays fut brûlé et la vie traquée.

Tout Dieu rend fou celui qui le croit trop fort.

Jean-Pierre Chabrol, Les fous de Dieu, 1961, Folio 1972, 438 pages, €9.20

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Marcel Aymé, La jument verte

marcel ayme la jument verte

C’est un roman aimable et séduisant qui raconte avec une profonde tendresse et un humour constant les querelles de village, au début du siècle XXe. Il s’élargit aux types humains.

Le combat est sans merci entre laïques et cléricaux, mais les opinions politiques ne sont que les masques de haines plus vivaces. La différence des familles et des traditions familiales, surtout dans le domaine sexuel, la différence d’apparence et de comportement, voire d’attitude devant la vie, forment la trame des griefs échangés. Il y a les hypocrites, les puritains, les scrupuleux ; il y a ceux qui aiment la pénombre et les détours du langage. Et puis il y a des francs, les viveurs, les généreux ; ceux qui aiment le grand soleil et le verbe droit. Les Maloret et les Haudouin.

D’un côté les prudents qui ne s’engagent jamais ; les incestueux qui assouvissent leurs désirs en famille, persiennes tirées ; les cléricaux qui suivent la messe et craignent que leurs péchés ne compromettent leur récolte. De l’autre les insouciants, les spontanés, capables de laisser en plan une fille pour admirer le jeu du soleil au-dehors ; les laïques aimant vivre au rythme puissant de la terre et pour qui la République est une belle femme aux seins gonflés qu’il faut défendre contre les barbares.

Dès lors, la césure des opinions se fait non par choix librement déterminé, mais bien plutôt par complexion. Honoré est large, bon, fougueux, aimant la vie ; il sera laïc. Zèphe est rusé, prudent, hypocrite et un peu lâche ;  il sera clérical. La différence des tempéraments induit l’écart politique ; en quelque sorte une différenciation ethnique. « La famille Haudouin mesurait un mètre soixante-dix, elle avait les cheveux châtain foncé, les yeux gris, les traits du visage très accusés, les membres secs, mais musclés, le pied cambré. (…) La famille Maloret chaussait 42, elle était trapue, de visage pâle et de cheveux noirs » (XV).

Cette césure peut exister à l’intérieur d’une famille : ainsi Ferdinand et Honoré. Mais survient alors un autre critère, celui du lieu d’habitation. Ferdinand, bourgeois installé en ville, assoiffé de respect, est dans le fond un clérical bien qu’il défende la République. Honoré, paysan insouciant et volontiers anarchiste aime la liberté de mouvement, de travail, d’opinion et de comportement. Tout ce qui représente un frein, une tentative de brimade est rejeté instinctivement : le resserrement des rues en ville, les horaires fixes, l’opinion villageoise, les commandements de l’Église.

Il en est ainsi pour l’éducation des enfants ou pour l’amour des femmes. Honoré laisse les gosses libres de jouer aux jeux érotiques de leur âge, bien qu’il les reprenne avec fermeté (mais tendresse) lorsqu’ils s’égarent. Malgré des tentations, il reste fidèle à sa femme qui lui a donné des gamins et partage sa vie. Sa fidélité est instinctive et affective. Dans sa famille, l’union règne par-delà les disputes occasionnelles. L’entente est à un niveau profond : celui de l’amour de la vie et de la passion pour la liberté. Il est de très belles pages sur l’amour paternel (V) et sur l’unisson familial (IX). « Dans la maison d’Honoré, l’amour était comme le vin d’un clos familial ; on le buvait chacun dans son verre, mais il procurait une ivresse que le frère pouvait reconnaître chez son frère, le père chez son fils, et qui se répandait en chansons du silence » (IX).

Ferdinand, au contraire, s’érige en censeur de ses enfants et de sa femme. Il est obsédé et sans cesse soupçonneux, torturé par la vision du péché, par des scrupules de conscience, par la peur du qu’en-dira-t-on et par la crainte de Dieu. L’atmosphère familiale est étouffante, les enfants s’éloignent des parents le plus qu’ils peuvent, s’asseyent par exemple aux coins opposés d’un compartiment de chemin de fer.

Le récit, très « païen » au sens étymologique de ‘paganus’, le paysan, confronte deux types d’hommes éternels : celui qui aime la vie et qui est porté spontanément à la joie ; celui qui sans cesse craint l’opinion, Dieu, et qui oublie de vivre.

Marcel Aymé, La jument verte, 1933, Folio 1972, 256 pages, €6.50

DVD La jument verte de Claude Autant-Lara, 1959, avec Bourvil, Francis Blanche, Gaumont 2011, €19.71

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Flaubert contre l’esprit bourgeois

Flaubert Correspondance 1

Flaubert haïssait l’étroitesse d’esprit de son époque, la mentalité d’épicier de son milieu, le cocoricotage sans raison de son pays. En cela, il est moderne. Ce qui signifie universel, historique, écologue. Il a le sentiment panthéiste d’appartenir à la Vie dans l’univers, à l’espèce humaine par-delà les époques, à la civilisation par-delà les frontières.

En témoigne cette lettre à sa maîtresse, écrite à 25 ans : « Oui, j’ai un dégoût profond du journal, c’est-à-dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussé et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie, c’est-à-dire l’obligation de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert et en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers. » 26 août 1846 (Correspondance, Pléiade, tome 1)

Le « journal » (la presse quotidienne) est pour lui la quintessence de la bêtise parce qu’il monte en épingle l’insignifiant pour la seule raison qu’il vient de se produire. C’est moins la presse elle-même que ce qu’on appelle aujourd’hui « le médiatique » qu’il juge bête : ce règne de la mode, du zapping, du nouveau qui chasse l’autre.

C’est très « bourgeois » parce que le bourgeois n’a pas d’histoire, au contraire des aristocrates, des paysans ou des artisans, pas de lignée familiale à défendre, de terre à mettre en valeur ou se savoir-faire à transmettre (au contraire, il dissimule ses origines roturières sous les fastes de la « fortune »). D’où cet état d’esprit orienté vers le présent immédiat, sans tradition, sans profondeur historique. Tocqueville parlera ainsi de l’Amérique. Nul ne réfléchit plus sur rien, courant sans cesse d’un fait à l’autre, le plus récent étant le plus désirable. Alors que c’est le recul qui permet la « réflexion » et fait le jugement.

Il n’y a pas de « progrès » dans la civilisation si l’on veut dire que la réalisation du ‘bien’ serait linéaire. Les misères exemplaires, même si elles ont disparu, donnent plus de leçons que le dernier événement médiatique. La classe ouvrière (que Flaubert met au pluriel selon l’usage du temps) n’a pas plus de « message » à délivrer aux hommes d’aujourd’hui que les esclaves antiques n’en avaient pour les stoïciens ou les chrétiens. “Pas moins, mais pas plus” : toutes les exploitations, toutes les oppressions sont également haïssables. Le présent ne compte pas plus que le passé lorsqu’il s’agit des hommes. Sommes-nous moins « barbares » que les Romains ? Nous le sommes différemment, certes, ne jetant plus les chrétiens aux lions, mais notre barbarie existe, en témoignent le « surveiller et punir » des prisons, de la justice, de l’école, le rejet social, la bonne conscience de l’entre-soi…

Les États ont une prétention bien inique à régenter un petit coin de la carte, défendu par des frontières. « Je suis le frère (…) de tout ce qui vit ». Saint-Exupéry dira plus tard qu’il se sent le père de tous les enfants qu’il croise dans le monde. C’est le même message : nous sommes tous des êtres participant du même vivant, embarqués sur la même planète, avec nos qualités humanistes et nos défauts trop humains.

Flaubert s’élève contre la tyrannie du présent (« le journal »), l’illusion que tout va de mieux en mieux (le progrès qu’il appelle « le moderne »), et que c’est à l’intérieur de frontières (la xénophobie, les castes, les classes) que l’on peut seulement être bien.

L’État, le Progrès et la Nouveauté sont les trois faces de cette même « bêtise » bourgeoise qu’il ne cessera de pourfendre toute sa vie durant. Nous parlons aujourd’hui de politiciens, de technocrates et de médias – mais c’est bien la même chose.

Gustave Flaubert, Correspondance – tome 1, Gallimard Pléiade, 1232 pages, €55.00

Il existe aussi une édition Folio de morceaux choisis en 864 pages, mais elle est évidemment incomplète, juste pour vous donner envie… 1998, €12.50 

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Albert Cohen, Solal

albert cohen solal

Solal, petit Juif, a 13 ans lorsqu’il tombe amoureux d’une femme de France blonde. Solal, longs cils, cheveux noirs bouclés comme des serpents, col pur, a 16 ans lorsqu’il fait l’amour à la femme blonde, puis s’enfuit avec elle. Solal marié – avec une autre – a 25 ans lorsqu’il devient ministre à Paris. « Il était beau, naïf, pénétrant, chaud, hardi, insolent, si courtois, bon immense, diabolique et vivant. Bon surtout » – ainsi le peint sa femme à la page 144 de l’édition « Velpeau » Gallimard.

Ainsi le décrit l’auteur, dans les années d’avant-guerre où le fascisme avait triomphé en Italie, où Hitler progressait en Allemagne, où les ligues tenaient la Une en France. Cohen enfante un héros juif comme un héros aryen, un Apollon – mais sans ses cheveux d’or – avec ses qualités et ses défauts, son énergie et sa beauté mâle. Il l’aime comme un fils et veut le faire aimer. Jeune, éclatant, généreux, intelligent, Solal est fils du soleil. Il s’oppose ainsi en tous points à l’image du Juif viennois laid, avare et tortueux, fils du sombre ghetto – cliché qui court l’opinion.

Le plus sympathique est que Solal reste juif. Il ne peut (ni ne veut) s’assimiler jusqu’à se fondre. L’auteur tente ici de cerner ces caractères singuliers qui déterminent le peuple juif, son irréductible différence. Et il les revendique face aux autres peuples.

Solal a la folie du sud méditerranéen, son goût du contact humain et de la séduction. Solal a la joie chevillée au cœur, une énergie sexuelle irradiante, mais aussi la mélancolie de la mort comme un soleil noir. Soal est immense et humain.

Les Européens qui l’accueillent sont des terriens, lourds, sensés, sûrs d’eux-mêmes. « La cloche d’un village tintant, des hommes issus d’une terre rentraient chez eux et n’avaient rien à cacher et demain était sûr et leur mission à eux était de faire des trous dans les champs ou dans les ventres des autres hommes » p.192.

Le contraste est là, entre les hommes attachés à une terre et les apatrides de la Diaspora. Les premiers se comportent en propriétaires sûrs de leurs droits, certain de l’avenir et assurés du quotidien. Les autres n’ont rien que leur Dieu et leurs coutumes, ils se comportent en nomades, en artistes ou en fous vaguant, avares ou prodigues à l’excès parce que pour eux demain n’est pas écrit. Les Juifs forment « le vieux peuple fou qui marche seul dans la tempête portant sa harpe sonnante à travers le noir ouragan des siècles et immortellement son délire de grandeur et de persécution » p.270.

Les positifs – ceux qui ont « les yeux fixés sur l’autobus et non sur leur tombe prochaine » p.142, ceux pour qui « le monde [est] tracé à la règle » p.138 – et les poètes – « passionnés d’absolus » p.283, ceux pour qui l’incertitude du lendemain engendre le doute, la critique et l’invention – ne sont pas de même culte.

L’histoire de Solal est belle et un peu longue. Elle veut trop démontrer plutôt que de seulement montrer ; elle reste du côté des idées plutôt que de la vie. Elle n’a pas encore le souffle de Belle du seigneur mais elle est plus intime, plus naïve et plus tendre. Comme l’enfance d’une œuvre.

Donc attachante. Solal est un prénom qui se donne volontiers aux garçons goy dans le milieu bobo parisien, façon d’appeler la grâce du héros cohenien sur le gamin. L’un d’eux joue dans ma rue, il a 13 ans.

Albert Cohen, Solal, 1930, Folio 1981, 471 pages, €8.70

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Jules Verne, Autour de la lune

jules verne autour de la lune livre de poche

Ce tome des Voyages extraordinaires est aussi passionnant qu’une expédition lointaine, même si la fantastique avancée de cet exploit en 1869 est aujourd’hui éclipsée par la réalité de l’exploit en 1969. Il peut se lire indépendamment du premier tome, De la terre à la lune ; il a d’ailleurs été écrit avant, l’auteur cherchant à justifier ensuite comment aller sur l’astre des nuits.

Le lecteur se souvient peut-être que les artilleurs du Gun-Club, au chômage après la guerre de Sécession, avaient imaginé un canon de 68 040 tonnes, long de 900 pieds, appelé Columbiad sur le principe inventé en 1811 aux Etats-Unis par George Bomford. Ce canon, fondu par 1200 fours dans la terre de Floride, avait propulsé par 400 000 livres de fulmicoton un obus d’aluminium de 19 250 livres à 11 000 yards par seconde, habité par trois hommes : Barbicane président du Gun-Club, Nicholl challenger irascible et Ardan, Français imaginatif.

A noter que, deux générations après la Révolution qui a imposé le système métrique, Jules Verne comme ses lecteurs continuaient à parler en pieds, lieues et livres… tout comme nos vieux avec les « anciens » francs. Mais cet aspect archaïque ajoute aujourd’hui au charme de la lecture.

Voilà donc nos compères, deux chiens, quelques poules et un coq voguant dans l’espace. Ils n’ont pas été écrasés par la poussée, ni grillés vifs par l’explosion, ni ne connaissent l’apesanteur, ni ne voient leur air expulsé lorsqu’ils ouvrent le hublot. Ce sont quelques-unes des neuf erreurs de Jules Verne (voir la référence plus bas), conscientes ou non, pour assurer une base réelle à son bond dans l’anticipation. Les trois compères vivent comme en chemin de fer Pullman dans leur obus-wagon, ils ont de l’eau, des aliments, du gaz d’éclairage et de chauffage, un appareil régénérateur d’air – et du vin de qualité ; ils peuvent observer l’espace au travers de quatre hublots, munis de lunettes de marine puissantes pour rapprocher la surface lunaire.

cratere de tycho sur la lune

Mais le voyage en huis-clos serait monotone si ne survenaient quelques péripéties telles que bolides enflammés, chien tué, excès d’oxygène, froid sidéral et autres erreurs de trajectoire. En maître du théâtre, Jules Verne campe trois caractères qui se répondent et font le mouvement.

Barbicane est un pragmatique calculateur, au nom de meurtrière – ouverture étroite et verticale en défense – ce qui rend bien son aspect froid et prudent ; mais son nom est aussi celui d’un fameux théâtre de Londres, ce qui ouvre à une certaine hauteur de vue qui va jusqu’à la religion.

Nicholl, qui l’a défié et parié sur ses échecs avant de perdre avec panache, est à l’inverse le scientiste pur qui ne croit qu’à la matière et à ce qu’il voit, un vrai « chronomètre (…) à huit trous », dit l’auteur.

Ardan, anagramme de Nadar l’aérostier photographe cher à Jules Verne, est « le Français » bon vivant et enjoué, candide en maths et poète à ses heures. Là où Barbicane ne voit que des étendues volcaniques sans vie, lui voit des traces d’un empire écroulé. « Cet amoncellement de pierres assez régulièrement disposées, figuraient une vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. (…) il apercevait les remparts démantelés d’une ville ; ici, la voussure encore intacte d’un portique ; là, deux ou trois colonnes couchées sous leur soubassement ; plus loin, une succession de cintres qui avaient dû supporter les conduites d’un aqueduc ; ailleurs, les piliers effondrés d’un gigantesque pont, engagé dans l’épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec tant d’imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste lunette, qu’il faut se défier de son observation » (chap. XVII). Il suffit de chercher images de la face de la lune dans un moteur de recherches pour constater aujourd’hui que certains continuent à voir « des extraterrestres » dans les circonvolutions lunaires.

face cachee de la lune

Les astronautes passent assez loin de la surface de l’astre, ce qui ne leur permet que des hypothèses sur ce qu’ils observent – et la face cachée est entièrement dans l’obscurité, si bien qu’ils n’y voient pas plus que les astronomes terrestres. Tout cela est bien commode pour ne pas trop s’avancer. Si Jules Verne étaye ses chapitres de descriptions précises puisées chez Arago, ou de formules algébriques inouïe dans la littérature populaire pour la jeunesse, ce n’est qu’un trompe-l’œil. Il saute les erreurs et approximations scientifiques par convention romanesque.

La quête de la lune promise est cependant une offense au divin, la preuve d’un orgueil humain presque démesuré, malgré la précision des calculs et la prudence des affirmations. La référence à Dieu n’est pas absente, les fois où les choses n’ont pas été prévues. Et nos modernes Moïse (cité chap. XIX), s’ils voient de près la terre promise, ne l’atteindront jamais. Tenter d’égaler Dieu fait l’objet d’un châtiment, ici bénin, mais qui montre combien le spirituel est loin d’être absent de cette aventure de science pure. L’arbre de la Connaissance n’a-t-il pas été interdit à Adam par le Créateur ? Même s’il l’a obligé à travailler ensuite pour gagner sa vie – donc à découvrir les techniques de maîtrise de la nature.

C’est pourquoi Jules Verne maintient l’ambivalence : la science est aussi poésie, la quête du savoir un voyage touristique. L’offrande à la beauté de l’univers est faite sans vergogne, au-delà de l’aridité des chiffres : « C’était un spectacle sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si éblouissantes dans la Pleine-Lune, et qui dépassant au nord les chaînes limitrophes, vont s’éteindre jusque dans la mer des Pluies » (chap. XII).

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Jules Verne, Autour de la lune, 1869, Livre de poche 2003, 255 pages, €4.60

e-book format Kindle, €4.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00  

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00 

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79 

Charles-Noël Martin, Les 9 erreurs de Jules Verne sur les jeux de la mécanique céleste, Science et Vie n°618, mars 1969, €3.00 occasion

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Sophie Chauveau, Manet, le secret

sophie chauveau manet le secret

« Manet représente la plus grande révolution artistique de l’histoire de l’art », n’hésite pas à écrire l’auteur p.486, qui est tombée amoureuse de son modèle. Non de l’homme, mais du peintre ; non de sa peinture, mais du bouleversement qu’elle engendre. Elle enlève cette biographie au galop, comme elle sait le faire, passant sans vergogne sur les doutes et les interrogations des biographes à propos de cet homme si « secret ». Le livre se lit très bien et l’on y apprend une foule de choses sur l’époque. Manet est né en 1832 et mort en 1883, ce qui lui fait connaître la révolution de 1848, le coup d’État de Napoléon-le-Petit et l’étouffement de l’empire, la défaite humiliante face à la Prusse, les ravages de la Commune et la réaction bourgeoise qui aboutira, des années plus tard, à la République. Dommage cependant que cette fameuse révolution picturale, répétée à longueur de chapitres, soit si peu expliquée…

Édouard Manet est l’aîné d’une fratrie de trois, dans un ménage de fonctionnaire bourgeois rigide et conventionnel. Il essuie les plâtres avec son père et se rebelle très tôt, vers 12 ans, jusqu’à refuser l’école et de faire son droit – comme il était de bon ton à l’époque. C’est tout juste si, soutenu par sa mère et par son oncle, il obtient de s’engager comme apprenti marin pour le concours de Navale.

edouard manet evasion de rochefort 1881

Ce pourquoi toujours il chérira la mer et peindra les nuances de flots en expert (comme Le combat du Kearsage ou L’évasion de Rochefort). Il embarque donc à 16 ans comme pilotin et va jusqu’au Brésil. Il y connait les filles libérées et son sexe explose en elles. Il en est ébloui, illuminé, et ne sera plus jamais pareil face au puritanisme étriqué de sa miteuse classe sociale à Paris.

edouard manet le combat du kearsarge et de l alabama 1864

Dommage cependant qu’il en ramène – nous suggère la biographe – une syphilis carabinée (déguisée tout d’abord en morsure de serpent et plus tard en tabès) dont il finira par mourir à 51 ans. Exactement comme son père.

edouard manet le dejeuner sur herbe 1863

Rebelle aux écoles, aux conventions et aux études – mais très bien élevé et courtois -, il est en revanche très attentif aux relations humaines. Son oncle maternel, ancien officier royaliste, le prend sous son aile et l’emmène petit visiter le Louvre et voir la peinture ; sa mère invite, lorsqu’il est adolescent, une jeune Hollandaise à venir donner des cours de piano. La belle joue divinement et les frères Manet sont tous sous le charme. C’est Édouard qui va s’enhardir le premier et coucher avec elle jusqu’à lui faire un enfant. Pour Sophie Chauveau il n’y a aucun doute, Léon est bien son fils ; pour d’autres biographes, rien n’est sûr.

edouard manet enfant au chien 1862

Quoiqu’il en soit, Édouard Manet va s’attacher à l’enfant, tout comme son frère (dont on dit qu’il pourrait aussi être le fils), et va le peindre aux divers âges de sa vie. Avec un chevreau, aux cerises, à la pipe, en fifre, en lecture, au déjeuner à l’atelier, au chien (l’enfant triste reporte toute son affection sur la bête). Léon, falot et allergique lui aussi aux écoles, restera fidèle toute sa vie à son « parrain » Édouard. Mais être fils de son parrain (à supposer qu’il l’eût su) ne devait pas être drôle tous les jours dans la société corsetée et victorienne de la France du Second empire, puis des débuts de la IIIe République ! Car Édouard Manet épouse la domestique pianiste Suzanne… mais ne reconnait pas l’enfant qu’elle a (en est-il vraiment le père ?).

edouard manet la peche 1863

Le seul tableau où Léon apparaît avec ses deux parents, Suzanne et Édouard, est dans La pêche en 1863 ; encore est-il représenté centré sur lui-même et son chien, de l’autre côté de l’anse où le pêcheur lance ses lignes… Est-ce pour cela qu’Édouard assure par testament à Léon une certaine part de sa fortune au moment de mourir ?

edouard manet olympia 1863

La bourgeoisie triomphante, repue et contente d’elle-même, impose ses goûts (de chiotte), sa morale (puritaine), sa politique (conservatrice) et ses débauches masculines (théâtres, cocottes, folies-bergères et putes entretenues) – vraiment du beau monde. L’académisme en peinture montre combien le fonctionnariat et la bien-pensance peuvent tomber dans le pompier convenu et ignorer toute nouveauté. Édouard Manet est « refusé » plusieurs fois au Salon annuel. En 1863, son Olympia est un scandale national : pensez ! le portrait d’une pute à poil qui se touche la touffe, assistée d’une négresse (réputée « chaude ») et d’un chat noir (réputé diabolique et sorcier sexuel) ! D’autant que la lumière vient derrière celui qui regarde le tableau et que le spectateur se sent assimilé à un voyeur… Toute la cochonnerie est donc dans son regard – et cette ironie passe mal chez les contents d’eux. (Ce n’est pas différent sur la Toile aujourd’hui avec le puritanisme yankee et catho sur les « torses nus »).

edouard manet blonde aux seins nus 1875

« Manet comprend enfin que ce qui offusque les bourgeois, c’est leur propre abjection, leurs sales façons d’acheter et de traiter les femmes. Lui ? Il les traite si bien » p.452. Il peint toutes les femmes qu’il aime, et il aimera souvent ses modèles jusqu’à coucher avec elles tant il se pénètre d’elles en pénétrant en elles. Berthe Morisot, camarade en peinture, sera le second amour de sa vie (elle épousera son frère).

edouard manet berthe morisot au bouquet de violettes 1872

Bien que demi-mondaine, La blonde aux seins nus se révèle dans sa féminité. Rien de pire que les nouveaux riches ou les nouveaux puissants, hier comme aujourd’hui : ils se font plus royalistes que le roi, sont plus imbus que lui de leurs privilèges, plus rigoristes sur la Morale (en public) et bien pires en privé avec tout ce que l’argent et le pouvoir peuvent acheter… Le bar aux Folies-Bergères peint cet érotisme torride sous la fête et l’alcool.

edouard manet le bar aux folies bergeres 1882

Manet peint la réalité et celle-ci est insupportable à ceux qui se croient. Tout doit être rose, « idéal », montrer le paradis rêvé et non pas la sordide vérité telle qu’elle est. Le déjeuner sur l’herbe, peint à 30 ans la même année que l’Olympia, est un pied de nez à ces prudes qui déshabillent une femme des yeux sans oser jamais le leur demander en vrai. Quitte à peindre une fille nue, autant la parer du titre de « vénus » et la poser en décor mythologique – ça fera cultivé et ravira la bête bourgeoisie qui se pique de littérature sans avoir lu grand-chose. Même une « simple » botte d’asperge fait réclame : est-ce de la « grande » peinture ?

edouard manet botte d asperges 1880

Dommage que Sophie Chauveau ne mentionne pas une seule fois la photographie en train de naître, qui oblige les peintres à inventer du neuf. Édouard Manet ne s’est jamais voulu « impressionniste », même s’il a frayé la voie au mouvement où il comptait nombre d’amis. Mais à lire Sophie Chauveau, le lecteur peut croire que la seule « lutte des classes » a créé tous les ennuis et les rebuffades du peintre. Même si Zola n’est pas sa tasse de thé, criard, gueulard, ignare en peinture, adorant se faire mousser, très près de ses sous – et pas reconnaissant le moins du monde. En 1889, « tous ses amis, Monet en tête, souscrivent généreusement pour faire entrer l’Olympia au Louvre, seul Zola refuse de donner un sou. Rapiat, renégat, ou manque de goût et de cœur ? » p.474.

edouard manet stephane mallarme 1876

Heureusement, Manet n’a jamais manqué d’amis. D’Antonin Proust, ami d’enfance, à Baudelaire, Verlaine, Mallarmé, Nadar, Offenbach, et tous les peintres de la nouvelle école : Degas, Pissarro, Monet, Renoir, Sisley, Berthe Morisot, Caillebotte, Fantin-Latour…

Un bon livre, insuffisant pour connaître le peintre Manet (il manque notamment une liste chronologique des peintures citées), mais qui donne envie d’aller (re)voir sa peinture !

Sophie Chauveau, Manet, le secret, 2014, Folio 2016, 491 pages, €8.20

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Jules Verne, De la terre à la lune

jules verne de la terre a la lune livre de poche

Le 21 juillet 1969 a produit ce que le 1er décembre 1865 a inventé : aller sur la lune. Il a fallu un siècle, mais ce sont bien les Américains qui y sont parvenus, et il n’y avait aucun Français à bord.

Jules Verne, romantique de la connaissance, écrivain de théâtre et journaliste scientifique, est un adepte du franchissement : toute frontière est faite pour être dépassée. Optimiste comme son siècle, fasciné par l’esprit pionnier américain comme par la devise « à Français rien d’impossible », il multiplie les explorations comme autant d’aventures : humaines, scientifiques, morales. La lune étant là, il lui fallait y aller.

Visionnaire, mais réaliste, il fait le point des savoirs de son temps puis propose un saut dans l’inconnu. Les deux figures complémentaires de l’Américain Barbicane, président du Gun-Club, et du Français Ardan (anagramme de l’aérostier photographe Nadar) sont un effet de mise en scène. Accentué par la rivalité avec le capitaine Nicholl et par l’obstination dans l’éneaurme de l’ingénieur en explosifs et balistique J.T. Maston qui, après la fin de la guerre de Sécession, ne rêve que guerre et destruction « en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha » (chap.1). C’est bien le Français qui va faire muter le projet fou des Américains en proposition encore plus folle : être dans l’obus même. Nous passons de l’artillerie, orientée vers la guerre, à l’exploration, cette fois en faveur de la science – du show pyrotechnique à la froide connaissance !

nadar aerostier photographe

L’Amérique est tout pratique et capable de tout oser ; la France est enthousiaste et capable de tout révolutionner. Seuls les Anglais – ennemis coloniaux de la première et « héréditaire » de la seconde (au XIXe siècle), sont montrés comme du mauvais côté du pragmatisme (près de leurs sous) et du mauvais côté de la roideur intellectuelle (la frilosité de l’imagination). Pour Jules Verne, il n’est non seulement possible d’aller dans la lune, mais il est aussi exaltant de le tenter et moral de l’accomplir. La pulsion de mort renversée en pulsion de vie.

D’où ces premiers chapitres remplis de chiffres et de calculs où, méthodiquement, chacun des spécialistes démontre qu’il faut un canon de telle longueur, fondu en tel métal, dans un lieu précis, portant telle dose de fulmicoton (plus dense et plus explosif que la poudre), emportant un obus aménagé de telle façon, qui devra être lancé tel jour à telle heure et telle minute. L’exaltation sert au financement, et c’est la planète entière qui contribue par ses dons, les États-Unis et la France venant en tête. Mais c’est bien l’Humanité qui est concernée et, si la performance technique est le ressort américain, l’universel est le ressort français.

Là est la morale, quasi libérale : l’intérêt bien compris de chacun sert à tous. La liberté d’entreprendre encourage la liberté de gagner tout comme celle de conquérir. Nous sommes dans la volonté de puissance humaine, dont les Américains sont la pointe. Pourquoi ? Parce qu’ils sont démocratiques, montre Jules Verne, et que, depuis les associations, les assemblées et les clubs, chacun débat, propose, encourage et objecte. Volonté libre, où l’individu rencontre ses semblables pour forger une volonté collective – industrielle ou patriotique – diffusée en instantané par le télégraphe et la presse. Le héros n’est plus solitaire, mais porté par la publicité et la foule.

L’écrivain populaire déroule le chant du Progrès. De la fascination pour l’astre lunaire aux instruments d’optique pour l’observer, des calculs d’elliptique aux contraintes balistiques, de la théorie à l’organisation pratique. La Floride, alors terre vierge emplie de jungle, de caïmans et d’indiens Séminoles, devient terre de progrès avec la fonte du canon géant et l’ordonnancement des fours, puis par le processus précautionneux de pose des balles d’explosif. La ville de Tampa passe de 3000 à 150 000 habitants, 1200 fours, 60 000 tonnes de fonte : nous sommes dans la démesure – à l’américaine – mais aussi dans la furia francese. Tout est prévu, pensé, ordonné, étape par étape. Et cette organisation fait le sel de ce premier tome tant préparer l’aventure compte autant que la vivre !

jules verne obus lunaire

L’obus lunaire est une arche où sont rassemblés, outre les passager, deux chiens, une série d’instruments d’observation et de défense, mais aussi des provisions, des semences, des appareils de purification d’air, du gaz de chauffage… C’est un Nautilus stellaire, un ballon de l’espace, une Maison en soi que, tels des escargots, les humains arrachent vers l’espace. Cocon, forteresse, base d’exploration et lieu de convivialité, l’obus est ce que le voyageur emporte à la semelle de ses souliers : le meilleur de sa patrie et du savoir humain.

Ce roman n’est pas, à mon goût, le meilleur de Jules Verne, mais quel enthousiasme ! L’ardeur du récit emporte le jeune lecteur, tout en l’édifiant par une saine pédagogie scientifique. Oui, tout est possible… ou presque. Il suffit de vouloir, puis d’oser, enfin de calculer. Mais l’instinct d’aller est premier, la passion ne vient qu’en second, qui doit être maîtrisée par l’intellect. Et la science vaut bien mieux que la guerre.

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Jules Verne, De la terre à la lune – Trajet direct en 97 heures et 20 minutes, 1865, Livre de Poche 2001, 254 pages, €4.60

e-book format Kindle, €3.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79

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Mettez-vous au parfum

Un parfum est constitué de trois « notes » qui sont des senteurs particulières. Leur assemblage selon de savants dosages fait l’originalité d’un parfum. Le « piano » permet au nez de composer, tout comme un musicien avec ses notes.

Grasse usine Fragonard piano du nez

La plus volatile – mais aussi la première que l’on sent – est la note de tête ; composant près de 30% du parfum, elle disparaît rapidement. Légères, gaies, fraîches, on trouve des agrumes (bergamote, raison, citron ou citron vert, orange, pamplemousse), des conifères (pin, sapin, cyprès), certaines herbes aromatiques (basilic, laurier, romarin, menthe, coriandre) ou certaines fleurs (lavande, néroli – ou fleur d’oranger).

La signature d’un parfum est la note de cœur – à 50% de la dose, c’est ce qui rend le parfum boisé, fruité, ambré, floral et autres ; elle subsiste jusqu’à quatre heures de suite. Épicée (poivre noir, cardamome, cannelle, clou de girofle, muscade), boisée (sapin, genévrier, bois de rose) ou fleurie (camomille, jasmin, iris, néroli, rose, ylang-ylang, géranium), la fragrance constitue l’âme du parfum.

Le complément qui renforce et fixe la note de cœur est la note de fond pour 20% ; elle peut subsister plusieurs heures sur la peau et plusieurs mois sur un vêtement – voire plusieurs années, s’il est enfermé. Cette note est surtout boisée (cèdre, cyprès, bois de santal, pin) ; on utilise aussi des racines (iris, gingembre, vétiver), des herbes (patchouli), ou encore la vanille, le miel, l’ambre ou le musc.

Grasse usine Fragonard assembler un parfum

Ce sont les notes de fond qui commence un parfum ; le nez incorpore ensuite les notes de cœur puis les notes de tête. Le total des huiles essentielles n’entrent que pour 15 à 30% dans un litre de « parfum » (le reste est de l’alcool ou de l’huile et de l’eau distillée), de 8 à 20% pour une « eau de parfum », de 6 à 12% pour une « eau de toilette » et sous les 8% pour une « eau fraîche ». Le support du parfum peut être une huile végétale pour mieux tenir sur la peau (jojoba, amande douce, pépins de raisin), un alcool neutre pour se diffuser plus vite (vodka), ou de la cire d’abeille (ou cire de soja, ou beurre végétal) pour les baumes ou sticks.

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Le Comité français du parfum a classé les créations de parfums en sept familles :

  1. Hespéridés : zestes d’agrumes (orange, bergamote…), floral (chypré), épicé, boisé, aromatique.
  2. Floraux : (rose, tubéreuse…), en une seule fleur, lavande, bouquet floral, fleuri vert, aldéhydé, boisé, fruité.
  3. Fougères (rien à voir avec ces plantes), associent notes boisées et lavandées : fougère, fougère ambré doux, fleuri ambré, épicé, aromatique.
  4. Chyprés (selon le parfum « Chypre » créé par François Coty en 1917), odeurs de mousse de chêne accompagnées de notes fleuries et fruitées : chypré, chypré fleuri, fleuri aldéhydé, fruité, vert, aromatique, cuir.
  5. Boisés, plutôt destinés aux parfums homme : santal ou cèdre, patchouli, vétiver : boisé, boisé conifère hespéridé, aromatique, épicé, épicé cuir, ambré.
  6. Ambrés ou orientaux : fragrances chaudes et poudrées, parfois aux accents vanille : ambré fleuri boisé, fleuri épicé, doux, hespéridé, semi-ambré fleuri.
  7. Cuirs : davantage masculins, évoquent les odeurs de tabac, de fumée ou de peau tannée : cuir, cuir fleuri, cuir tabac.

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La visite de la boutique Fragonard à Grasse permet de voir et de humer la variété des déclinaisons cosmétiques et parfumées. Les Japonais sont ravis ; les Français en visite aussi. Un test permet de savoir quel parfum vous convient le mieux, des échantillons gratuits de les tester à la maison et de les faire goûter à d’autres, un site internet de commander en ligne. La Fleur de l’année est l’iris. De beaux cadeaux en perspective !

Catalogue et commande par Internet : www.fragonard.com (je n’ai aucune commission sur les ventes)

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  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
  • Visites guidées gratuites toute l’année.
  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
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Yves Bonnefoy, grand poète

yves bonnefoy photo

Rares sont les poètes, surtout en France. Yves Bonnefoy est un ex-poète vivant, il s’est éteint le 1er juillet à 93 ans. J’avais abordé tard sa poésie, dans les années 1990, pourtant il a écrit dès 1953. C’est qu’il n’est pas simple de pénétrer son univers, intemporel de mathématicien philosophe, critique d’art et professeur au Collège de France. Il ne faut pas l’aborder trop tôt, sous peine de passer à côté.

Bonnefoy est le poète de la présence au monde. Il veut que la terre soit cet endroit habitable où tout fait sens, comme en enfance, où le concept n’a pas encore détruit le mot.

                « Le jour se penche sur le fleuve du passé,

                Il cherche à ressaisir

                Les armes tôt perdues,

                Les joyaux de la mort enfantine profonde.

Il n’ose pas savoir

S’il est vraiment le jour

Et s’il a droit d’aimer cette parole d’aube

Qui a troué pour lui la muraille du jour… » (Hier régnant, p.131)

Le poète est le passeur de la présence réelle, aimant comme il dit passer sur l’autre rive pour relier l’hier et l’aujourd’hui, l’abstrait et le concret, la présence et l’absence.

« Visage séparé de ses branches premières,

Beauté toute d’alarme par ciel bas,

En quel âtre dresser le feu de ton visage

O ménade saisie jetée la tête en bas ? » (Art poétique, Du mouvement p.78).

Ou l’image et le désir, comme sur une Pietà de Tintoret :

                « Ici,

                Un grand espoir fut peintre. Oh, qui est le plus réel

                Du chagrin désirant ou de l’image peinte ?

                Le désir déchira le voile de l’image,

                L’image donna vie à l’exsangue désir » (Pierre écrite, p.247)

Il lui faut être en intimité avec ce monde – car il n’en existe pas d’autre.

                « Dieu qui n’es pas, pose ta main sur notre épaule,

                Ébauche notre corps du poids de ton retour,

                Achève de mêler à nos âmes ces astres,

                Ces bois, ces cris d’oiseaux, ces ombres et ces jours.

Renonce-toi en nous comme un fruit se déchire,

Efface-nous en toi. Découvre-nous

Le sens mystérieux de ce qui n’est que simple

Et fut tombé sans feu dans des mots sans amour. » (Pierre écrite, p.233)

Être pierre et vie, passer sans dommage le feu, relier les éléments : telle est la salamandre.

                « Son regard n’était qu’une pierre,

                Mais je voyais son cœur battre éternel.

                O ma complice et ma pensée, allégorie

                De tout ce qui est pur,

                Que j’aime qui resserre ainsi dans son silence

                La seule force de joie.

                Que j’aime qui s’accorde aux astres par l’inerte

                Masse de tout son corps,

                Que j’aime qui attend l’heure de sa victoire,

                Et qui retient son souffle et tient au sol. » (Du mouvement, p.111)

Des lieux et des saisons, Delphes, Florence, Trieste, l’été, le printemps…

                « Dans ce rêve de mai

                L’éternité montait parmi les fruits de l’arbre

                Sans angoisse ni mort, d’un monde partagé » (Pierre écrite, p.186)

Il faut qu’on nomme pour exister, être en relation signifie appeler qui et quoi par son nom. Toute mémoire a besoin de mots pour perdurer et l’enfant qui ne sait encore parler n’a pas de souvenir.

                « Pourquoi des mots ? Par confiance

                Et pour qu’un lieu retraverse

                La voix d’Œdipe sauvé. » (Hier régnant, p.175)

Qui ne dit mot ne consent pas au monde. Qui n’a pas les mots pour le dire reste au-dehors, absent.

                « Il désirait, sans connaître,

                Il a péri, sans avoir.

                Arbres, fumées,

                Toutes lignes de vent et de déception

                Furent son gîte.

Infiniment

                Il n’a étreint que sa mort » (Pierre écrite, p.204)

yves bonnefoy poemes

Retrouver l’enfance où le monde était évidence même, retrouver l’esprit d’enfance avec toute la puissance d’esprit de l’adulte. Pour voir le monde tel qu’il est, « la divinité d’une herbe sèche », accueillir la terre sans les voiles de l’apparence puisqu’elle excède le désir, sans illusion, sans écran rose ou noir, telle « l’eau qui veut la pente dans les pierres », ou « l’élan de l’agneau, fait de joie pure », comme « l’enfant qui joue sans limite sur le seuil » (p.312).

                « O terre, terre,

                Pourquoi la perfection du fruit, lorsque le sens

                Comme une barque à peine pressentie

                Se dérobe de la couleur et de la forme,

                Et d’où ce souvenir qui serre le cœur

                De la barque d’un autre été au ras des herbes ?

                D’où, oui, tant d’évidence à travers tant

                D’énigme, et tant de certitude encore, et même

                Tant de joie, préservée ? Et pourquoi l’image

                Qui n’est pas l’apparence, qui n’est pas

                Même le rêve trouble, insiste-t-elle

En dépit du déni de l’être ? Jours profonds,

Un dieu jeune passait à gué le fleuve,

Le berger s’éloignait dans la poussière,

Des enfants jouaient haut dans le feuillage,

Rires, batailles dans la paix, les bruits du soir,

Et l’esprit avait là son souffle, égal… » (Dans le leurre, p.255)

Le poète est le berger de l’être, disait Heidegger un dieu jeune qui passe à gué le fleuve…

            « Retrouvons-nous, prenons

            À poignées notre pure présence nue » (Dans le leurre, p.290).

Yves Bonnefoy, Poèmes : Anti-Platon, Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Hier régnant désert, Dévotion, Pierre écrite, Dans le leurre du seuil, collection Poésie Gallimard 1985, 346 pages, €9.90

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Parfumerie Fragonard à Grasse

Fragonard parfumsIl m’est arrivé récemment de visiter l’usine de la parfumerie Fragonard à Grasse, nommée en 1926 en hommage au peintre. Annexe à un palais-musée provençal du XVIIIe siècle et surmontée d’un musée sur la parfumerie, cette usine vous détaille toutes les étapes nécessaires de la fleur au flacon. La mode du parfum est venue d’Italie à la Renaissance avec Catherine de Médicis. Le « parfum » venait auparavant « par la fumée » (origine du mot), en brûlant des bois résineux ou autres matières qui dégageaient des odeurs agréables. La chimie en plein essor à la Renaissance (grâce à l’alchimie…) sait mieux extraire les essences et distiller les fragrances. Autrefois réservés aux dieux, le parfum participe désormais à l’hygiène corporelle, à la médecine et au plaisir.

La « capitale » française de la parfumerie ne se situe pas à Grasse par hasard. Géographiquement, la ville est entourée de terrains propices à la culture de fleurs (lavande, myrte, jasmin, rose, fleur d’oranger sauvage, mimosa) et baigne dans un climat idéal ; Chanel possède par exemple ses propres plantations de rose et de jasmin autour de Grasse. Historiquement, la spécialisation médiévale dans le cuir encourage le parfum – car le tannage sent mauvais. Les gants de cuir parfumés sont à la dernière mode à la cour au XVIe siècle !

A l’origine artisans qui bricolaient dans leur boutique, les parfumeurs sont désormais industriels. Ils spécialisent les métiers, de la culture des fleurs ou le négoce des matières au « nez » qui va assembler les extraits en un parfum unique au nom évocateur.

Grasse usine Fragonard enfleurage a froid

Les fleurs fraîches sont cueillies à maturité au lever du jour et à la main, à cet instant de grâce où leur parfum est le plus développé. Elles sont traitées immédiatement par enfleurage à froid pour donner ces matières premières naturelles qui entrent à la composition des parfums de haute gamme. Ces concentrés (huiles essentielles, huiles concrètes, huiles absolues, résines, distillation moléculaire) sont ensuite dilués dans environ 80% d’alcool pour obtenir le parfum lui-même. Mais ces « jus » bruts servent aussi d’arômes alimentaires à l’industrie.

Grasse usine Fragonard carte parfums du monde

Tous les parfums n’existent pas à Grasse, aussi sont-ils négociés dans le monde entier selon les spécialités. Aujourd’hui, les extraits de plantes ou d’autres matières végétales ne constituent que de 10 à 50% d’un parfum : elles sont chères à extraire et rares ; ce sont les molécules chimiques de synthèses qui forment le reste. Mais les « jus » n’entrent que pour environ 2% du prix public d’un parfum : tout le reste est le coût du marketing et la valeur de « la marque ».

Grasse usine Fragonard enflaconnage

L’enfleurage à froid est nécessaire aux fleurs très fragiles (jasmin, tubéreuse, jonquille) qui ne supportent pas d’être chauffées. Les fleurs sont directement mises sur de la graisse neutre, qui va capter le parfum. Ces pommades sont ensuite traitées à l’alcool pour obtenir une essence.

Grasse usine Fragonard alambics

L’extraction consiste à faire infuser les pétales ou les feuilles de la plante dans un mélange de solvant et d’eau, hier une huile, aujourd’hui de l‘éthanol, du benzène ou du dioxyde de carbone. Une fois le solvant évaporé, reste une matière à consistance de cire, la « concrète ». L’huile est éliminée par chauffage avec de l’alcool pour obtenir de « l’absolue ».

Grasse usine Fragonard filtre après distillation

La distillation consiste à extraire le parfum de la matière végétale par la vapeur d’eau dans un alambic. La vapeur entraîne l’odeur du produit (comme le savent les cuisiniers). Par refroidissement dans le serpentin, la vapeur condensée donne de l’huile essentielle. Pour 1 kg d’huile essentielle, il faut 3 tonnes de pétales de rose, 1 tonne de fleur ou 200 kg de lavande. Seul l’odeur du muguet est impossible à extraire, c’est toujours un parfum de synthèse ; mais c’est l’inverse pour le patchouli, que la chimie ne parvient pas à reproduire.

Grasse usine Fragonard assemblage

Le concentré sert aussi à parfumer des savons.

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De toutes les couleurs, une machine mélange les extraits avec de la base pour savon chauffée, puis sort un colombin souple qui, passé dans une emboutisseuse, permet des formes diverses : ici des œufs, présentés en boites de six.

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  • L’usine historique : 20, bd Fragonard, 06130 Grasse, tél 04 93 36 44 65
  • Ouverte tous les jours de septembre à juin : 9h-18h00 (fermé de 12h30 à 14h de mi-novembre à mi-décembre), en juillet et août : 9h-19h00. Vente de produits à prix de fabrique.
  • Visites guidées gratuites toute l’année.
  • Groupes : contacter par téléphone du lundi au vendredi au 04 93 36 44 66, ou par courriel : tourisme@fragonard.com
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