Articles tagués : france

Christian de Moliner, Thanatos et Eros

Un presque soixantenaire malade du poumon sans avoir jamais fumé part pour quatre jours à Prague, invité à un colloque de gauchistes à la mode pour avoir publié un pamphlet iconoclaste, Panégyrique de l’empire. Il va représenter la contradiction « de droite » pour faire débat et justifier l’aspect « démocratique » de ceux qui savent mieux de vous ce qui est bon pour vous – et pour toute la planète.

Augustin a passé son existence à enseigner les maths à des étudiants apathiques, sans jamais inventer quoi que ce soit ni réaliser ses désirs. Il est l’homme « normal », époux et père, enseignant en petit travail tranquille dans une école de seconde zone où les ratés du système viennent se raccrocher aux branches d’une société sans pitié.

Son cancer génétique ne lui laisse que quelques mois à vivre et cette parenthèse bienvenue est pour lui « le » moment de tester ce qu’il n’a jamais osé. Il a donc frénétiquement usé de l’Internet pour trouver une escort-girl à son goût qu’il va payer une somme folle, 10 000 € pour quatre jours. Elle lui fera visiter la ville historique, le guidera en tchèque et assurera peut-être ses désirs la nuit. Jouer au macho dominateur qui paye une esclave sexuelle est un fantasme récurrent des romans de l’auteur. Pour qui paye, tout est permis, viol inclus : c’est dans le contrat.

Mais Lizaviéta est une prostituée novice qui n’a pas su résister au paquet d’euros pour financer ses études ; l’aura intellectuelle du pamphlet et la notoriété politique du colloque lui assurera peut-être aussi de solides relations utiles à son avenir.

Tout l’art du roman est de mettre en scène ces deux psychologies antagonistes, Thanatos côté Augustin désespéré en fin de vie et Eros côté Lizaviéta qui commence la sienne en adulte. Des paragraphes en italiques alternant avec le texte normal pour laisser entrevoir ce que la jeune femme ressent face au mâle décati. Elle est pauvre, lui riche ; ambitieuse, lui las ; inconnue, lui connu. Les deux se complètent et s’épaulent, malgré le contrat d’esclavage. Augustin croit dominer ce qui reste de son destin, mais c’est Lizaviéta qui prend la chose en main (voire en bouche).

L’empire, dont il dresse le panégyrique (l’éloge) devant les intellos internationalistes planétaires, c’est lui-même. Mais, comme dans la réalité géopolitique et sociologique, chaque nation résiste encore et toujours à l’envahisseur idéologique et économique – et gagne plus ou moins à la fin. L’être humain, comme les peuples, est pris entre les cadres de la morale et du droit (qui l’obligent) et l’anarchie de ses propres désirs (qui le font agir). La planification préalable du voyage sur le net ne résistera pas à la très concrète jeune fille, pas plus que le rôle de faire-valoir au colloque de la gauche tendance ne résistera à la réalité du discours critique de droite.

Augustin a des scrupules chrétiens : le sexe est bon mais exploiter une fille est mal ; Lizaviéta a des dégoûts physiques : baiser avec un vieux débris n’est pas une partie de plaisir mais ce débris-là est touchant et mérite qu’on le mette en valeur. Ainsi, cahin-caha, le couple improbable se soutient dans l’ivresse. Car ces quatre jours sont riches en péripéties, à commencer par le colloque empli d’hypocrites abscons qui sont en représentation. Et le soir à l’hôtel, toutes les positions sont requises, viagra en renfort. Lizaviéta veut que tout soit parfait et qu’Augustin en ait pour son argent.

Quel pourcentage de sincérité dans son attitude en apparence issue de la méthode Coué ? Le lecteur, comme Augustin, le saura à la fin – disons que le pourcentage augmente à mesure des journées. Lizaviéta s’aperçoit des bienfaits de connaître un polémiste ; son avenir est sur cette trajectoire. Va-t-elle traduire en tchèque le pamphlet et le discours de sa vie (en raflant 50% des profits) ? Va-t-elle rebondir avec un autre personnage, une fois introduite dans le circuit d’escort de haut vol ? Le roman reste ouvert.

Il est en tout cas celui qui précède Les voyages glacés, aux éditions Picollec et Guilaine Depis s’est arrachée une préface très positive sur l’auteur, son univers et sa fable. Thanatos et Eros est la version nettement enrichie et améliorée du roman paru en 2016 sous le nom de Panégyrique de l’empire, chroniqué ici.

Christian de Moliner, Thanatos et Eros, 2018, Les éditions du Val, 141 pages, €15.00 e-book version Kindle €4.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude

Voici le livre de ma philosophie, écrit par quelqu’un de ma génération, né en 1952 et qui fut professeur agrégé à Paris-1. Une relecture de la pensée classique par un esprit d’aujourd’hui, exposé pour notre temps, requalifié pour notre agir.

Le discours est en deux parties :

  1. Chercher le bonheur par une pensée heureuse – tel est le premier tome intitulé Le mythe d’Icare. Rentrer en soi pour affronter l’angoisse des labyrinthes intérieurs, ceux de l’illusion (le moi, Narcisse), ceux du bavardage (la politique, Prométhée), et ceux du divertissement (l’art, Orphée).
  2. Comment vivre ? Ce but de la philosophie fait l’objet du second tome intitulé Vivre. Il s’agit de penser en matérialiste pour s’élever dans les labyrinthes extérieurs de la morale et du sens.

J’ai un plaisir immense à lire cette réflexion vécue à la Montaigne ou Alain. Le message est que la philosophie veut rendre heureux et aider à bien vivre. Pour cela, le courant matérialiste de la pensée classique est le mieux à même de répondre au souci principal de l’homme qui cherche le bonheur. Pourquoi ? Par la lucidité : « le matérialisme est le courage de la raison » II.8.

Commençons par désespérer, c’est-à-dire par laisser l’espoir de côté, à abandonner toute illusion et toute attente passive. Le désespoir est – littéralement – l’indifférence à l’espérance : « l’espoir est l’opium du peuple ». L’absence de tout espoir est salutaire, tonique, réaliste ; elle engendre simplicité, lucidité, samsara. Celui qui n’attend rien vit dans le pur présent, le seul moment du temps sur lequel il peut agir. Rien ne lui manque, l’acquiescement au réel est joie, « oui » à la vie qui jaillit sans cesse et dont nous sommes un bourgeon, éternité de l’instant. Tout un courant de pensée tient ce discours : Lucrèce, Spinoza, Epicure, Bouddha, Nietzsche, Marx, Freud. Et Heidegger, Sartre et Russel peut-être.

Le matérialisme est école de dé-sespoir. Nous sommes éphémères et sans justification ; nous sommes là comme le reste du monde est là, et il n’y a pas de sens. Ne plus « croire » à quoi que ce soit : le monde est jeu de forces, de lois, de désirs ; la nature est indifférente. Aucun sens – donc aucun espoir, ni crainte. Tout devient possible. Qu’est-ce alors qui nous fait vivre ? Notre force interne, cette énergie vitale qui nous fait manger, courir et aimer, qui nous rend joyeux sans cause au printemps et nous accroche à la vie en cas de coup dur : « ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait ». Icare monte vers le soleil par la seule force de son désir qui le rend industrieux. Puissance vitale et volonté personnelle sont l’inverse de cet idéalisme, autre versant de la philosophie, toujours nostalgique d’un âge d’or perdu ou d’un modèle absolu inaccessible.

Le moi (Narcisse) est illusion, il faut s’en méfier à défaut de complètement s’en défaire, comme les bouddhistes. Il n’y a pas de moi à découvrir mais une existence à vivre. Il est vain de courir après « le fantôme hypostasié de ses désirs ». Mieux vaut être soi, simplement, c’est-à-dire non pas monolithe ni d’un bloc, mais création constante et cumulative, ouvert au présent, avec une histoire qui se fait à chaque instant. « En moi, la nature perpétuellement s’invente et crée. Et je ne suis vivant que par ces désirs qui, à chaque instant, me traversent, me guident et me constituent » p.57. Si tout se vaut, alors le désir fait la différence. Ni bien, ni mal en soi, mais il faut tout juger puisqu’il faut vivre. Le sage s’aime, mais « d’être aimé par ses amis et davantage encore de les aimer » p.81. La puissance d’être, simple joie d’exister, est le « vivre à propos » de Montaigne.

La politique (Prométhée) est une attente d’utopie, un bavardage : elle ne doit être prise que pour ce qu’elle est, une illusion nécessaire pour agir, sans plus, en aucun cas un absolu pour changer le monde ou faire accoucher un homme nouveau. Le pouvoir est toujours rapport de forces, absolu en droit, jamais en fait. Tout est politique car tout est jeu de pouvoir, heurt de désirs. « L’histoire est un processus sans origine, sans sujet ni fin parce qu’il n’y a rien en elle que l’éternité dispersée du désir et de la guerre » p.93. Tout a une cause, rien n’a de sens. La paix est désirable parce que la vie vaut mieux que la mort. Mais tout droit est à conquérir sans cesse ; la liberté est un combat. Pas de normes, pas de valeurs, pas de sens : aucune politique n’est « vraie » ni « juste », ni le bien dans l’absolu. Le matérialisme n’annule pas l’illusion mais la met à sa place. L’homme est mesure de toute chose. « L’illusion n’est pas d’être homme et au centre de son monde, mais de se prendre pour Dieu (ou son image) et au centre de l’univers. Parce que l’univers n’a pas de centre et qu’il n’y a pas de Dieu qui juge » p.121. Le militant matérialiste doit se garder de l’illusion : ses valeurs ne sont que relatives à lui et au groupe auquel il choisit d’appartenir, ici et maintenant. Sa force est au service de son désir et son désir n’a de droit que sa force. Lucide et désespérée, son action n’a pas de fin, pas plus que le présent, qui reste éternel. Car le présent invente toujours l’avenir et l’histoire, même s’il ne part pas de rien ; et l’histoire n’est pas à subir mais à faire.

L’art (Orphée) n’est pas inspiré, traduit de l’ailleurs, mais travail et création, joie sans motif et vision particulière ; ne le prenons que pour ce qu’il est, une jouissance personnelle que l’on partage par la culture. Le beau n’est pas universel, ni objectif. L’art s’éprouve, il ne se prouve pas. Le goût est solitaire et l’artiste un artisan. Car le poète n’existe qu’après le poème : il est son œuvre. « Le désir crée le ciel où il voyage » p.211. Lucidité car l’artiste ne « révèle » rien de ce qui serait caché et à seulement dévoiler ; dignité car son désir est sa force, son talent est sa joie, et cela est tout en lui. « Il y a une vérité du beau qui est la vérité du plaisir qu’il procure » p.214. Et c’est la seule vérité.

André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 1 Le mythe d’Icare, 2 Vivre, PUF Quadrige 2016, 720 pages, €19.00 e-book Kindle €14.99

Son site 
Autre site (non officiel mais beaucoup plus développé)

Catégories : Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ?

La réponse à ce titre provocateur est simple : le mari de ma mère.

Nous sommes en 1956 dans la Bretagne nantaise et quatre femmes vivent dans une maison nommée la Fouve, au bord de l’Erdre, dans une région de marais. Ce matriarcat a vu passer les hommes – tous morts : le grand-père à la guerre (la première), un autre de faiblesse, jusqu’au dernier qui a divorcé pour épouser en Algérie. Car « l’Algérie c’est la France ! » dit à la même époque un certain « socialiste » venu de la droite royaliste qui deviendra président – par pure ambition – en 1981.

Isabelle, fille d’Isabelle, est une rouquine (comme Judas chez les cathos) que l’auteur nous présente nue au premier chapitre ; elle va piller un casier posté dans la rivière par la maison d’en face. Dans laquelle vivent le ténor et le ténorino, deux avocats père et fils, d’où leurs surnoms. Le plus jeune vient d’épouser la mère d’Isabelle prénommée elle aussi Isabelle. Le pays est en émoi : catholique, rural, et dans la France patriarcale des années cinquante, cela ne se fait pas. Les gens jasent, les commerçants se font mielleux pour n’en penser pas moins et le doyen (le curé breton) tonne en chaire. Isabelle la jeune, fille d’Isabelle la remariée, va-t-elle garder à l’église sa place de vierge parmi les « enfants de Marie » ?

Elle n’a pas froid aux yeux, ni au corps, et ce n’est pas sa sœur Berthe, un brin débile et plutôt grosse, qui va la faire changer d’avis. Maurice l’avocat, fils du propriétaire d’en face, a épousé parce que son amante lui a dit qu’elle était enceinte. Fausse alerte (ou mensonge délibéré), pas de poupon en vue, mais ce qui est fait est fait, même par main forcée. « Monsieur Bis », ainsi que l’appelle Berthe, s’installe à la Fouve. C’est la guerre entre lui et les femmes, sauf la sienne, soudain dolente. Nathalie, la bonne depuis belle lurette, n’a pas les yeux ni la langue dans sa poche ; elle n’a pas accepté ce remariage, elle accepte mal que Maurice devienne le nouveau père et qu’il régente la maison. Isabelle la jeune ne sait pas comment appeler ce parâtre, elle qui n’a que 19 ans et n’est encore ni majeure (21 ans), ni émancipée.

Maurice va habilement profiter des circonstances pour s’imposer, d’abord dans la maisonnée, puis dans le corps d’Isabelle la fille à défaut de son cœur. Il lui donne du travail à son étude, où il la baise à loisir entre deux clients ; étourdie, pâmée dès qu’il la touche, la fille se laisse faire. Isabelle la mère, son épouse légale, est malade ; elle couve une étrange chose qu’on appelle – après plusieurs semaines – un « lupus exanthématique » ; cette maladie auto-immune détruit les cellules de l’organisme car le système immunitaire dysfonctionne… Fièvre, desquamation de la peau, érythème : la patiente n’est pas belle à voir. Normalement on n’en meurt pas, mais c’était en 1956 et le besoin de l’histoire exige la fin de la victime.

Car Maurice se détourne d’Isabelle pour viser Isabelle ; marié forcé pour cause de grossesse imaginaire, il met enceinte la fille – qui refusera de l’épouser après la mort de sa mère. Non seulement « cela ne se fait pas » (une fille de divorcée mineure enceinte épousant le mari de sa mère tout juste décédée !), mais la Fouve exige que les femmes continuent de prendre soin d’elle. La maison est comme un nid et le pré-féminisme d’époque rejette tout ce qui porte culotte et viole l’intimité. Le bébé sera d’ailleurs une fille, comme il se doit.

Ce roman antique se lit très bien, tout d’abord parce qu’Hervé Bazin écrit bien, avec des formules, des descriptions concises et saisissantes. La situation dans laquelle il place son héroïne est acrobatique et il est un brin compliqué d’en démêler les fils sur la fin. Mais il prend de la hauteur pour sortir la femme du quotidien bébé-cuisine-maison et en faire l’Héritière d’une tradition. Celle même qui a naufragé en mai 68, avec la paysannerie, le patriarcat et la religion ; celle que certains regardent avec les yeux de Chimène et voudraient voir revenir.

A ceux qui sont contents que la société ait évolué, malgré ses excès, comme à ceux qui regrettent le temps passé, qu’ils idéalisent sans raison – je dis « lisez ce livre » : vous comprendrez beaucoup de choses que les romanciers narcissiques d’aujourd’hui ne vous apprendront jamais sur la nature humaine.

Hervé Bazin, Qui j’ose aimer ? 1956, Livre de poche 1979, 315 pages, €0.87

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le grand chemin de Jean-Loup Hubert

Sous Mitterrand premier, l’époque était à la nostalgie. Mai 68 était passé et la France paysanne des années cinquante avait fait naufrage. Tous ceux qui avaient été enfants dans ces années-là abordaient la trentaine à la fin des années quatre-vingt et ils se remémoraient « le bon temps ». Ce film – autobiographique – vint à son heure ; et il renaît aujourd’hui avec les fantasmes écolos.

Vivre « à la ferme » comme chez les grands-parents a du bon (la proximité avec la nature et les bêtes, la lenteur de l’existence, la communauté de voisinage) – mais aussi du mauvais (les orages plein pot sans la protection urbaine, les hululements des bêtes la nuit, le jardin à faire et les lapins à élever puis à tuer pour les manger, l’isolement médical, la lourdeur des voisins pas fufutes).

Louis, parisien de 9 ans (Antoine Hubert), est emmené par sa mère (Christine Pascal) chez une amie d’enfance (Anémone) parce qu’elle va bientôt accoucher et que le père est « parti », maître d’hôtel en saison à Nice, dit-on. Le gamin ne veut pas quitter sa mère, croit l’éloignement du père provisoire et répugne à vivre comme un paysan. Il n’a pourtant pas le choix. Il est accueilli au Grand chemin, hameau de Rouans près de Nantes, où un car Saviem au chauffeur en uniforme et casquette (François Dérec) le dépose avec sa valise en carton bouilli. Marcelle et son mari Pelo (Richard Bohringer) se présentent tout d’abord sous des aspects farouches : Marcelle vient d’assommer un lapin de son élevage et l’a énucléé pour le tuer ; elle le dépouille de sa fourrure avant d’en faire du civet. Le petit garçon ne pourra pas manger de la bête morte (comme quoi le végétarisme est bien un snobisme des villes, loin de la « nature » pourtant revendiquée comme écolo !). Pelo lui dit de se méfier de « la mégère » (mot que l’enfant ne connait pas) et rentre saoul du bistrot avec le fossoyeur (André Lacombe) ; il a composé une maquette de charrette en bois car il est menuisier, mais Marcelle défend à Louis d’y toucher.

La suite est plus avenante. Pelo lui donnera sa charrette et il pourra jouer avec ; il lui montrera comment assembler un cercueil ; il l’emmènera pêcher le gardon dans la rivière. Et Louis fait presque aussitôt la connaissance de Martine, « presque 10 ans » (Vanessa Guedj), la fille de la coiffeuse (Pascale Roberts), gamine délurée qui court pieds nus et montre sa culotte à tout le monde, les jambes écartées comme un garçon ; d’ailleurs elle grimpe aux arbres et en haut du clocher, elle s’est bâtie une cabane. Avec elle, Louis ne va pas s’ennuyer ; elle le débourre comme un poulain, lui faisant connaître la transgression des interdits (comme entrer en slip dans le cimetière, marcher sur les tombes, sauter la grille du jubé pour accéder au clocher, marcher en équilibre sur le faîte du toit, pisser dans la gargouille pour arroser les bonnes sœurs…), et les réalités de la vie (les civelles vivantes et grouillantes dans le slip, le voyeurisme de la grande sœur – Marie Matheron – qui se fait baiser nue dans le foin par son copain – Daniel Rialet – après maints préliminaires comme pelotage des seins et broutage du minou). Loin d’être choqués comme de pauvres petites choses innocentes qu’on croit en ville, les deux enfants se roulent par terre de rire. Le père de Martine est lui aussi « parti », mais les adultes n’ont pas cherché à dénier la réalité comme avec Louis : il est parti avec une fille plus jeune (la vie paysanne incite au réalisme, tout au contraire de la vie artificielle des villes).

Le drame se noue justement sur des affaires de filiation. Louis apprend que Marcelle et Pelo ont perdu un bébé à la naissance, qui aurait son âge, ce pourquoi ils sont à la fois prévenants et maladroits avec lui ; ce pourquoi aussi ils se chamaillent sans arrêt, rejetant « la faute » l’un sur l’autre. Louis devine aussi que son père n’est pas seulement éloigné par son métier mais est bel et bien parti de la famille ; sa mère envoie une lettre et joint une carte postale du père… vide d’écriture – et de l’an dernier ! Il ne le supporte pas. Dans la société patriarcale de 1959, le père était la protection et donnait le sens, surtout aux garçons.

Louis a mal au ventre le jour même où sa mère accouche au loin d’un petit frère. Ce n’est pas par hasard, même s’il a mangé des pommes vertes et que l’angoisse d’avoir réalisé que son père est décidément « parti » lui tord le ventre. La vie n’est-elle pas une suite de déchirements ? La perte n’est-elle pas le pendant du don ? Ces bouleversements vont rapprocher Marcelle et Pelo autour de Louis et la scène, un peu trop appuyée mais émouvante, où Louis vient dormir entre eux dans le lit matrimonial et prend une main de chacun, est emblématique.

Les acteurs jouent juste, ce qui n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Anémone est dans son meilleur rôle, à la fois décidée en paysanne et chic en tailleur gris pour aller à la messe. Bohringer joue les bourrus avec conviction, la tendresse cachée sous les mœurs d’ours. Les deux enfants sont vrais, même si Martine surjoue un peu au début. Antoine Hubert, le fils du réalisateur, est parfait avec sa lippe boudeuse, son visage clair aux cheveux courts et son lumineux (et rare) sourire. Jusqu’au curé (Raoul Billerey), lunaire et éternellement plongé dans un bréviaire qu’il lit sans vraiment comprendre, au vu des prêches filandreux qu’il sort en chaire.

La force tranquille était présentée comme celle de la campagne où l’existence s’écoulait, immémoriale ; mais elle n’était pas sans drames et la magnifier est une farce tranquille de la com’ politique : comme le montre le film, on n’est pas plus heureuse paysanne que dactylo, menuisier que maître d’hôtel. L’une a un mari mais pas d’enfant, l’autre a deux enfants mais plus de mari… Outre la leçon de vie, la leçon politique est utile : les écolos rêvent s’ils croient regagner le beurre tout en gardant l’argent du beurre.

DVD Le grand chemin, Jean-Loup Hubert, 1987, avec Anémone, Richard Bohringer, Antoine Hubert, Vanessa Guedj, Christine Pascal, Raoul Billerey, Pascale Roberts, Marie Matheron, Daniel Rialet, Jean-François Dérec, André Lacombe, Denise Péron, 1h44, Editions Montparnasse 2002, €12

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxime Chattam, Maléfices

Ce troisième volet de la série Joshua Brolin, ex-profileur du FBI, ex-inspecteur de police devenu détective privé, se passe à nouveau à Portland, Oregon, un pays que Maxime connaît bien depuis l’enfance. La ville, qui abrite quelques industries et centres de recherches, est bordée par la grande forêt primaire. Les promeneurs et les amoureux s’aventurent rarement hors des sentiers aménagés, ils risquent de se perdre. Ou de faire de mauvaises rencontres.

C’est ainsi que débute le thriller : par un cadavre, les traits figés par une terreur sans nom, décédé du venin d’une araignée monstre. Il n’est que le premier des accidentés de Portland. Un tueur en série prend un malin plaisir à neutraliser les maris dans les chambres avant d’enlever les épouses jeunes et amoureuses pour leur faire subir divers sévices punitifs. Nous n’en dirons pas plus, sinon qu’il s’agit d’un renouvellement original du thème habituel des meurtres en série. Les déviances psychologiques sont infinies et Chattam explore ici une voie neuve.

Le détective, toujours solitaire depuis que son grand amour est mort égorgé par le tueur de Portland (dans L’âme du mal), incline à retrouver Annabelle, enquêtrice de New York qui le complète. Son ancien inspecteur acolyte de Portland, Larry, invite Annabelle pour quelques vacances et Joshua est heureux de la retrouver. D’autant que l’enquête commence après les enlèvements et les morsures de plusieurs habitants par des araignées mortelles.

Que se cache-t-il donc de redoutable et d’ancestral dans la forêt primaire ? Quelle est cette base secrète de l’armée, aujourd’hui désaffectée, où errent d’étranges individus à la nuit tombée ? Pourquoi les araignées envahissent-elles les bois, les maisons, les supermarchés ? Comment se fait-il qu’un cadavre se mette à bouger durant une autopsie ? Qui sont ces chercheurs en fils résistants, sous contrat militaires, qui élèvent des tisseuses arachnides en vivarium ? La personnalité perverse qui est peut-être derrière tout cela a plus d’un tour dans sa toile et les fausses pistes, aménagées à dessein, ne manquent pas !

Un peu plus littéraire que les précédents, ouvrant sur le fantastique, étayé par une documentation fouillée qui conduit de l’Égypte antique à Madagascar, ce roman est le plus abouti de la trilogie. Vous y apprendrez même ce qu’est un véritable zombie de Haïti ! L’histoire se passe à la fin du printemps et en été, cet été continental étouffant de Portland qui augmente l’agressivité des araignées, la perversion des tueurs et exacerbe les passions des humains normaux. Joshua Brolin sort peu à peu de sa dépression amoureuse, aidé par Annabelle et Larry. L’épilogue l’abandonne à ce moment d’existence où il peut reconstruire. L’auteur en a pressuré les ressorts et passe à autre chose.

Maléfices, découpé en courtes séquences alternées, tisse un thriller efficace qui vous prend dans ses rets et finit par vous étonner. Vous n’en ressortirez pas comme vous y entrerez.

Maxime Chattam, Maléfices, 2004, Pocket 2009, 640 pages, €8.60

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxime Chattam, In tenebris

Le beau brun Josh Brolin, formé au FBI puis entré dans la police de Portland, l’a quittée après avoir vu tuer sous ses yeux son amour naissant (voir L’âme du mal). Il est devenu indépendant, détective privé spécialisé dans les enlèvements. Sa dernière enquête le mène à New-York, six mois après les attentats du 11-Septembre. Rachel, étudiante d’une vingtaine d’années, a été enlevée sans laisser de traces et ses parents payent pour en savoir plus.

De ce fil ténu, Brolin tire tour un écheveau. Ce ne sont pas moins de 67 personnes, hommes, femmes et enfants, qui ont disparues ! La police de New York (NYPD) est intriguée par une femme scalpée qui court entièrement nue dans les rues un soir d’hiver glacial. Elle fuit l’Enfer, rien de moins. Recueillie à l’hôpital, elle reste à moitié folle. Qui l’a enlevée et pour lui faire quoi ? La violer bien sûr, mais ce serait là le moindre mal, si l’on peut dire…

Le détective Josh et la policière Annabel vont se séduire mutuellement et partager les informations. Ils se mettront en quête d’un véritable réseau de criminels dont les enlèvements n’ont pas le viol ni la torture pour unique objet. Cela fait partie du jeu mais il y a bien pire. Il ne faut pas en dire plus, sinon que l’on découvrira des statistiques effarantes (dont l’auteur assure qu’elles sont vraies) et des esprits assez tordus pour considérer leurs semblables comme du bétail. Il existerait sous New York une Cour des miracles, lieu secret et souterrain où tout ce qui est illégal peut se traiter, où les jeunes nazis cèdent des dagues d’époque « ayant servi », les vendeurs des cassettes de snuff movies où les violé(e)s meurent à la fin, les pédophiles tout un catalogue de photos et de vidéo édifiantes, les amateurs d’armes l’accès aux équipements non-répertoriés, et où les faux papiers aussi vrais que nature sont en vente libre. Le pays de la liberté est celui de tous les excès.

Les monstres seraient le prix à payer pour cette société. Brolin le profileur le décrypte : « Nous sommes bien parvenus à transformer l’amour en bien de consommation. Accumuler les ébats, les proies, se marier à la va-vite, comme ça, par folie, pour changer aussitôt. » Quelle éducation un tel monde peut-il assurer ? « Un enfant qui a grandi seul, nourri de la violence de la télé, des médias, du cynisme ambiant, et dont personne n’a jamais entendu les cris de peur, de désespoir, de solitude. (… Il) a grandi avec ce modèle de consommation où le pouvoir réside dans ce que l’on possède, consiste à se faire soi-même en marchant sur les autres si nécessaire » p.408. Celui qui enlève a pour proie des humains ; il leur marche dessus, en fait ses objets, il les consomme.

Pire : il n’est pas seul…

Un bon thriller, différent du premier mais tout aussi palpitant, pénétrant les arcanes de la société américaine côté pile. A éviter de lire le soir si vous êtes jeune et beau ou si vous vous sentez encore belle – et n’avez pas une serrure trois points à la porte et des volets bien fermés.

Maxime Chattam, In tenebris, 2002, Pocket 2004, 596 pages, €8.60

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jacques Lacarrière, Chemin faisant

En relisant ce livre, dans sa réédition augmentée, mon plaisir est aussi grand qu’à la première Si ce voyage à pied à travers les campagnes françaises m’a autant marqué, c’est qu’il s’est trouvé être le bon livre à la bonne époque : la fin des années 70.

La postface actuelle, et les extraits de nombreux courriers que la première édition a suscités, en témoigne. Presque dix ans après 1968, la société assurait sa mutation progressive vers le retour à soi. Cela a conduit à l’individualisme, voire à l’égoïsme, arriviste ou solitaire ; mais cela a conduit aussi à la revalorisation du présent et de la tradition, du paysage et des coutumes. Désormais, les Français ont réappris à marcher ; le camping à la ferme et le gîte rural se sont développés ; les sentiers de grande randonnée ont explosé, de même que les activités « douces » proches de la nature : VTT, escalade, parapente, planche à voile, surf et camping.

Lacarrière est arrivé avec son périple et son livre a salué cette aube confuse. Ce qu’il écrivait était attendu et il a été reçu tout de suite : il exprimait un désir de l’époque.

Mais l’auteur a ses qualités qui le font durer, hors des modes. Il a de la culture et de la réflexion ; il sait que la bonne littérature n’est pas le reportage mais que la description n’est que prétexte, que ce n’est pas l’itinéraire qui fait le livre mais l’observation et la mémoire. Chemin faisant est dense, il évoque, rapproche, fait penser. L’auteur sait observer parce qu’il est ouvert au monde et qu’il aime souvent ce qu’il voit. Il le voit au présent, ici et maintenant, il s’y investit ; et si sa mémoire évoque une tradition, une connaissance du passé, c’est bien qu’elle actualise l’histoire, qu’elle la rend présente, vivante.

L’auteur sort de son nombril, de son ghetto intellectuel de petites références pour atteindre à l’humain et à l’universel par sa propre culture. Ce sont là de grands mots, mais comment dire autrement lorsqu’il évoque l’amour à propos des limaces, la religion sous la toile de l’épeire, l’agressivité bornée des chiens si proches de celles de certains paysans, les songes des mages et tant d’autres thèmes encore ?

Grâce à Jacques Lacarrière, j’ai suivi mon premier chemin autour de mon village, en deux jours il y a longtemps, lorsque j’avais 17 ans, pour tester et observer comme lui. C’était le premier d’une longue liste, dans la nature et dans les villes, en France et dans le monde. Mais c’était bien ce livre qui m’en avait donné le goût.

Jacques Lacarrière, Chemin faisant suivi de La mémoire des routes, 1977, La Table ronde collection Petite vermillon 2017, 352 pages, €8.70 e-book Kindle €8.99

Catégories : Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Stans, Opus niger

Une œuvre noire minimaliste qui poétise comme on jette des mots pour voir comment ils retombent. C’est « une expérience », dit-on, comme il était la mode après 68 ; du spontané naitrait l’essence indicible des choses.

A ce titre-là, je ne suis guère séduit.

« Année d’absence à soi

Être sans trajectoire

Se vouer à l’immobile

Chambre sans bouger

Un désert allongé

Taureaux défaits à la lumière

Faute d’avoir habité

Quelle délivrance »

Qui l’aime le suive.

Pierre Stans, Opus niger – poèmes 1976-2014, 2018, PhB éditions, 103 pages, €10

Catégories : Livres | Étiquettes : , , ,

Maxime Chattam, Le sang du temps

Qui ne connaît pas Maxime Chattam doit probablement commencer par ce livre. C’est un très bon cru de la production, un thriller à la française avec ce qu’il faut d’intrigue psychologique et d’exotisme. Cela commence par une mise au vert d’une fille qui a vu ce qu’elle n’aurait jamais dû voir des turpitudes politiques de l’ère Chirac. Le nom du président n’est pas cité mais la scène se passe « sous la Ve République » en 2004. Devinez donc qui s’accroche au pouvoir à ce moment-là depuis des années ? Cela se poursuit par le Mont Saint-Michel en hiver, lieu resserré où ne vivent à demeure que treize personnes. Cela culmine par un vieux journal intime manuscrit d’un détective anglais de l’année 1928 au Caire, déguisé sous couverture de cuir au nom d’un roman d’Edgar Poe. Nous entrons dans le mystère et c’est bien amené.

Alternent alors le présent et le passé, la jeune fille en fuite sur le Mont et le détective au Caire, les monstres tapis dans l’ombre qui les épient l’un et l’autre. En Égypte du temps des Anglais, la superstition évoque les goules, ces fantômes terrifiants qui adorent la chair tendre et le sang neuf des jeunes enfants. Au Mont, du temps de Chirac, les éléments souvent déchaînés et l’épaisseur de l’histoire évoquent le diable, terrassé par l’archange ici même, qui ne demande qu’à ressurgir parmi les hommes en noir. L’enquête de jadis s’entremêle à la quête du présent pour faire surgir le mystère. A la fin de chaque court chapitre, le lecteur a envie d’en savoir plus.

L’auteur maîtrise la technique du thriller. Il écrit bref, direct, d’époque. Son « livre » ressemble plus à un script de cinéma qu’à un roman, dans la veine tentée par Stephen King mais en moins littéraire. L’Américain écrit bien, ses mots suffisent à ses évocations ; pas Chattam. Lui a besoin de « musique » pour augmenter le pouvoir de ses mots, il en fait même tout le chapitre préliminaire. Un roman qui a besoin d’un adjuvant musical, cela veut dire qu’il est mal écrit !

Effet d’époque : les jeunes ne lisent presque plus et ont un vocabulaire limité. Les lettres leur « prennent la tête » et ils se sentent obligé d’avoir quelque chose entre les oreilles pour faire passer, tel un calmant ou un guide parental. Maxime Chattam se croit donc obligé d’écrire dans un basic french que son éducation chaotique, constamment ballotée entre les États-Unis et la France, n’a pas dû arranger. Apparaissent quelquefois des mots savants, issus tout droit du dictionnaire ; ils sont tellement incongru dans le vivier des 2500 mots dont il use d’habitude qu’ils sautent aux yeux comme le nez au milieu de la figure… D’autres fois, le jeune Maxime ne sait même pas comment dire ce qu’il ressent en français. D’où cet étrange « derelict » (p.51). Le Mont Saint-Michel serait un « derelict »… Avez-vous vu déjà ça quelque part ? Dans une banlieue quelconque ? Chez un auteur ? – Jamais. Derelict est le mot outre-Atlantique pour nommer un lieu abandonné, un bien sans maître, une épave. Pourquoi ne pas tout bêtement traduire ?

Malgré cette démagogie langagière, il reste une histoire bien distillée où l’exotisme du Caire et celui du Mont sont des décors propices à l’imagination. Ajoutez le serial killer d’usage dans les mœurs américaines, un zeste de sexe torride, une fascination pour les pratiques homo hard et un spasme délicat de pédophilie avec enfants d’une dizaine d’années torturés avec raffinement à coup de griffes avant d’être achevés, les cheveux brusquement blanchis par la terreur. Mélangez pour le contraste quelques personnages à la psychologie des profondeurs perturbée selon les manuels – et vous aurez un cocktail réussi qui vous fera passer quelques heures stimulantes.

Maxime Chattam, Le sang du temps, 2005, Pocket 2007, 468 pages, €7.90

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ambivalence Marcel Proust

Proust, ce bourgeois maladif et languissant, cette plante de serre à la mémoire protéiforme, est malsain et fascinant. Malsain parce qu’on ne sépare pas l’homme de l’œuvre et que l’homme est déplaisant. Fascinant parce qu’il observe l’humaine comédie et que son regard est aigu. Ce qu’il représente est ambivalent.

J’ai abordé Proust tard, je n’ai lu Du côté de chez Swann qu’à 16 ans parce que la réminiscence via la madeleine dans le thé m’avait plu et que je voulais goûter à la fameuse longueur des phrases. Et je me suis aperçu que le thé était du café au lait dans les premiers brouillons, comme la madeleine n’était que du pain grillé ; le snobisme exigeait que cela fut changé. J’ai savouré ces souvenirs d’enfance parce qu’ils sont la seule fraîcheur de l’œuvre, encore que passablement reconstruits en illusion acceptable. Et je me suis arrêté là.

La nouvelle édition de la Pléiade m’a permis, passé 35 ans, de reprendre l’œuvre dont l’intérêt, hors le style, m’apparaît très inégal. Un amour de Swann m’a ennuyé, A l’ombre des jeunes filles en fleurs plutôt séduit. Cette œuvre ne se lit pas d’une traite mais par périodes, afin de ne pas s’engluer dans le phrasé, de ne pas se laisser contaminer par cette façon insinuante et étouffante de voir le monde, par ce scalpel envers les êtres et cette angoisse de lierre du narrateur. Proust est un poison assimilable à petites doses. Car on en revient à l’homme.

Marcel est né dans cette bourgeoisie pressée d’arriver dont le besoin atavique et frustré de possession fait s’accumuler les meubles, les bibelots, les plantes, les tentures dans un intérieur étouffant de serre chaude. L’appartement parisien des parents Proust collectionne les signes de la réussite sans jamais trier ; on y reconstitue le monde en miniature. Il y fait trop chaud, l’on y respire mal, les relations humaines sont guindées et pesantes. Le père est majestueux et lointain ; il est l’arbitraire. L’enfant éprouve un attachement fusionnel et névrotique à sa mère ; il est sujet à un asthme nerveux qui le rend délicat. L’adolescent exacerbe toujours les tendances de son milieu et, chez Marcel Proust, rien n’est simple : ni le langage, ni les manières, ni la conduite. Il apparaît alambiqué et trompeur, trop tendre et trop caressant, poseur et quêtant l’affection comme un chien triste. Il restera sa vie durant l’enfant gâté : malade professionnel, sempiternel plaintif, dilettante social, phobique de toute contrainte, et inverti pour l’occasion.

Sa mauvaise santé d’origine respiratoire lui fait sentir le prix du temps qui passe. Le souffle est la représentation la plus physique de la durée, la respiration scande les secondes. Proust en acquiert le sentiment aigu de l’éphémère des moments et des êtres, ce qui le fait s’accrocher tragiquement à un amour rendu absolu. Cette impuissance à être aimé selon ses désirs fusionnels lui permet, par décantation, une distance de la mémoire à la réalité, il intériorise, analyse, reconstruit. « La vraie vie est ailleurs, non pas dans vie même, ni après, mais en-dehors » (lettre du 8 novembre 1908 à Georges de Lauris). La vraie vie est pour lui dans l’illusion, dans le souvenir reconstruit, la fiction c’est-à-dire dans la littérature.

A l’art classique de raconter une histoire, Proust substitue la subjectivité. Il ne décrit pas la réalité du monde extérieur mais l’impression que fait sur lui le monde. Son intelligence ordonne ce que son instinct et ses passions ont retenu des sensations, impressions et émotions filtrées par la mémoire. Il dissèque les êtres par incapacité à les aimer pour eux-mêmes. Ceux qu’il prétend aimer sont des miroirs de son narcissisme ; il s’aime en eux comme un personnage qui endosse des rôles de théâtre. En réalité, prodigieusement inquiet, Marcel est incapable d’éprouver un amour sincère ; il est trop frileux, trop centré sur lui-même pour avoir la générosité débordante, la compassion sans contrepartie qui est le signe de l’amour véritable. Ce qu’il appelle « amour » est une comédie sociale, fort jouée dans les salons de son temps. Pour lui, d’ailleurs, tout est comédie. Il passe ses soirées à disséquer les êtres qu’il rencontre afin d’en découvrir le ressort caché, ce qui les fait se mouvoir. Il y a là le sadisme d’un entomologiste et, en même temps, la prodigieuse intuition du psychologue – ambivalence toujours.

L’homme est l’œuvre et Proust reconstruit sa vie en roman. La Recherche est une quête de soi et elle a de son auteur le même inachèvement, la même immaturité, les mêmes velléités. Dans l’écriture, cela se traduit par la masse des brouillons, des versions accumulées, des ratures, des additions, des remontages, la juxtaposition de fragments. Proust est Protée ; il se hait lui-même, il voudrait être un autre. Il va, il vient, il reste en chantier. Tout comme son œuvre, de construction cellulaire, organique comme un corps qui pousse.

Cocteau a eu la prescience de ce que Proust allait devenir : « Les miroirs multipliés (d’un) prodigieux labyrinthe à ciel ouvert ». L’œuvre a quelque chose de la mer, océan primordial et soupe primitive nourricière et changeante, capable de s’enfler en colère ; elle est courant des profondeurs et lame qui submerge et étouffe, eau salée qui pénètre les poumons et les ronge. Le style a quelque chose de brillant et d’inquiétant : la phrase coule telle un serpent, développe ses anneaux, fascine d’un regard magnétique, bien balancée par les virgules qui font comme un souffle régulier ; elle argue, montre, analyse – insidieuse et dangereuse comme un reptile. Car elle envoûte, engourdit, asphyxie par ses sautes de rythme ; elle embrume et ensorcelle.

Je reviendrai sur les œuvres, mais lentement.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Gallimard Pléiade, tome 1 €65.00 tome 2 €66.00 tome 3 €70.00  tome 4 €65.00

Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, Plon 2013, 736 pages, €24.50

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le fantôme de la liberté de Luis Buñuel

Etrange film des années 70, tout à fait dans la buñuelerie par son absence de logique et sa critique de l’absurde bourgeois. La liberté se cherche contre la répression, thème soixantuitard à la mode sous Giscard et « la gauche » s’engouffre bobotement dans la brèche de la contestation de tout. L’inverse de ce qui existe serait-il meilleur ? Ou la liberté est-elle une fumée impossible à saisir ? Il faudrait donc y renoncer ? Au profit évidemment de la science de l’Histoire selon saint Marx ? Car le titre du film affiche la couleur, repris de la première phrase du Manifeste communiste de Marx & Engels

On doute de l’inversion lorsqu’un couple de grands bourgeois fatigués, qui n’ont pour aventure que des histoires de bonne, trouvent « répugnantes » des photos données à leur fillette au parc Montsouris par un gentil Monsieur en noir qui l’a trouvée trop mignonne. Le spectateur s’attend à voir des scènes de sexe, surtout lorsque le mari (Jean-Claude Brialy) évoque ce qu’il a fait avec sa femme (Monica Vitti trop maquillée) à Milan… Mais il s’agit de cartes postales représentant des monuments. La « plus obscène » est évidemment – pour la gauche de mythologie – la basilique du Sacré-Cœur élevée en 1875 après la Commune et la défaite contre les Prussiens, pour expier selon l’Eglise la déchéance morale depuis 1789. Vu en 2018, c’est un brin lourdingue comme « obscénité » allant de soi.

Une assistante médicale (Milena Vukotic) qui part en Renault 16 voir son père à Argenton s’arrête pour la nuit dans une auberge de campagne. Elle y rencontre cinq moines des Carmes déchaussés qui lui demandent de prier saint Joseph avec eux dans sa chambre car « si tout le monde priait saint Joseph une demi-heure chaque matin, tout serait calme », puis se mettent à une partie de cartes qu’on n’ose qualifier d’endiablée, tout en sirotant vin blanc et clopes en misant des médailles de la vierge et des scapulaires. L’anticléricalisme bébête de Buñuel éclate une fois de plus dans la platitude. Et la séance de fouet infligé à un voyageur de commerce « qui n’a pas fait d’études » (Michael Lonsdale) par son assistante chapelière de cuir vêtue préfigure plutôt les partouzes bobos de l’ère Mitterrand à venir que la « contestation » de la sexualité bourgeoise.

Aussi lourde est l’histoire fort conventionnelle du jeune homme de 17 ans (Pierre-François Pistorio) amoureux de sa tante (Hélène Perdrière) qui a bien 20 ans de plus qu’elle. Il l’emmène à l’auberge en fuyant sa famille à particule et fratrie pour « la voir nue ». Ce fantasme très bourgeois serré est incompréhensible aujourd’hui, même s’il faisait bander Buñuel et si Pierre-François a le visage empourpré lorsqu’il ôte d’un coup les draps sur le corps nu de tantine.

Quant au terroriste (Pierre Lary) qui monte sur la tour Montparnasse pas encore terminée pour assassiner au fusil à lunette des passants au hasard dans la rue, il est un exemple d’inversion contestataire plutôt amère au vu de ce qui se passe dans les années 2000. L’ordure cravatée à lunettes est condamné « à mort » mais ressort libre du tribunal en serrant les mains de tout le monde. Quel est le message ? Qu’il est interdit d’interdire ? Ou que le « chacun pour soi » du narcissisme adolescent, né en 68 avec la génération trop nombreuse du baby-boom, affirme pouvoir tout se permettre ?

Les autorités sont bafouées : celle du préfet de police (Julien Bertheau) qui est arrêté alors qu’il va nuitamment ouvrir le caveau de sa sœur morte depuis quatre ans après lui avoir téléphoné, celle du vieux prof de droit à la caserne de gendarmes (François Maistre) qui voit ses « étudiants » aller et venir, pris par les besoins du « service », celle de la directrice d’école qui a « perdu » une élève (Valérie Blanco) alors que l’appel a été bien fait, que le nombre de filles dans la classe est bien le bon et que la fillette se présente, la bonne qui ne surveille pas la fille sous sa garde au parc contre les vilains messieurs, la tante qui tombe amoureuse de son trop beau neveu, l’homme d’affaires prospère qui se voit détecter un cancer du foie… Et après ? La subversion pour la subversion n’accouche de rien que du chaos.

En général, du chaos surgit un nouvel ordre fort, contraignant, dictatorial, pour dresser l’humanité dévoyée. Combien de fois dans l’histoire n’avons-nous pas assisté à cette séquence de révolution-réaction, où ce qui révolutionne va jusqu’au bout – c’est-à-dire revient à son point de départ, mais avec de nouveaux maîtres (comme on dit les nouveaux riches), le plus souvent plus bêtes et plus autoritaires que les précédents. Le communisme, tant vanté par le cinéaste (qui n’a jamais vécu sous son régime), a montré de quoi il était capable dans la « libération » des humains.

L’ouverture du film montre Tolède en 1808, durant la guerre napoléonienne ; des Espagnols rebelles (dont Luis Buñuel déguisé en moine) sont alignés prêts à être fusillés et crient « A bas la liberté ! » C’est cela la buñuelerie : la contestation bobo, au fond aussi bourgeoise, mais en petit. Ses films préfigurent l’inanité et la tranquille bêtise de la génération de petit-bourgeois « socialistes » éclose sous Mitterrand, épanouie dans « Libération », répandue dans le spectacle et le divertissement – pour le plus grand profit des faiseurs de fric.

Un film documentaire où une brochette de célébrités de l’écran se relaient pour une suite d’épisodes d’un surréalisme pesant moins loup que phoque. Il se laisse regarder mais laisse un goût de dégueulis sur cette époque de subversion à la mode. D’ailleurs Luis Buñuel se taira bientôt, ce fut son avant-dernier film.

DVD Le fantôme de la liberté, Luis Buñuel, 1974, avec Jean-Claude Brialy, Monica Vitti, Milena Vukotic, Paul Frankeur, Michael Lonsdale, François Maistre, Jean Rochefort, Pascale Audret, Adriana Asti, Julien Bertheau, Michel Piccoli, Claude Piéplu, Adolfo Celi, Pierre Maguelon, Maxence Mailfort, Marie-France Pisier, Orane Demazis, Ellen Bahl, Muni, Jacques Debary, Guy Montagné, Marcel Pérès, Paul Le Person, Bernard Musson, Studiocanal 2018, standard €11.44 blu-ray €13.89

Coffret 3 DVD Luis Buñuel : Le Charme discret de la bourgeoisie / Le Fantôme de la liberté / Gran casino, Studiocanal 2005, €86.00

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Aux frontières du possible

Voir ou revoir une série télé des années 70 est un saut édifiant dans une autre époque. Certains d’entre nous l’ont pourtant vécue pleinement durant leur enfance ou leur adolescence. C’étaient les années post-68, les années Pompidou, et l’on célébrait la bagnole et la science.

Yan Thomas (Pierre Vaneck) roule en Lancia sport ; il est un scientifique à qui l’on a demandé de quitter son laboratoire pour enquêter pour le BIPS, Bureau international de prévention scientifique, agence mondiale basée à Genève mais dont le bureau opérationnel est à Paris, chargée de protéger le monde des déviances criminelles des techniques et découvertes scientifiques. Il est vite flanqué d’un « complément » trouvé « par l’ordinateur » (gros comme un meuble avec boutons géants et listings à picots) afin que son « niveau d’efficacité soit maximum ». La blonde et plantureuse Elga Andersen (Barbara Andersen) se montre particulièrement sexy lorsqu’elle conduit une Méhari, ce presque tout-terrain Citroën à moteur de 3CV et châssis en plastique : la hauteur des pédales lui fait remonter sa robe déjà courte jusqu’à l’entrecuisse.

Cette série télévisée en co-production France et Allemagne de l’Ouest sur treize épisodes de 55 minutes met en scène les fantasmes que la science commence à produire. Elle a été écrite par Jacques Bergier, curieux personnage cosmopolite du temps, ingénieur chimiste et espion, journaliste et écrivain, de double nationalité française et polonaise et d’ascendance juive. Adepte de paranormal et d’imaginaire scientifique, il a notamment commis Le matin des magiciens avec Louis Pauwels et participé à la revue Planète. Il a même été mis en scène par Hergé ans l’album de Tintin Vol 714 pour Sydney, sous les traits de Mik Ezdanitoff reporter à la revue Comète.

Le spectateur retrouvera les fantasmes parascientifiques et complotistes de l’auteur dans chacun des épisodes. Le premier fait chuter le cours du diamant, déstabilise les banques et menace l’économie mondiale, tout ça parce qu’un savant au nom polonais (tiens, tiens…) a découvert comment métaboliser le carbone pur à partir du prunier ; les noyaux des prunes sont devenus diamants bruts. Le second enquête sur une curieuse maladie issue de l’espace, des cosmonautes français et russes sont devenus fous et ont massacré leur famille au retour d’un long vol en apesanteur ; deux cosmonautes américains sont apparemment indemnes mais sont menacés, leurs ondes cérébrales pourraient se voir perturbées à une certaine vitesse. Le troisième voit les habitants d’un petit village de Haute-Provence vivre quatre fois plus lentement que la normale ; tout leur paraît effrayant, ces gens qui s’agitent, qui parlent à toute vitesse, la télé devenue folle – jusqu’à ce qu’un paranoïaque fasse chanter le monde pour faire cesser cet effet de sa nouvelle machine à manipuler le cerveau. Il y a encore de mystérieux accidents d’avion, des ultrasons qui servent à espionner à longue distance, des résultats surprenants d’une enquête d’opinion, des crimes au spectacle, des soucoupes volantes, de crimes à distance, un cheval de course, des silhouettes de leaders disparus qui réapparaissent, un effaceur de mémoire…

La saison 1 reprend les sept premiers épisodes et ils se laissent regarder avec bonheur tant l’imagination pétille et la science est célébrée, malgré les obstacles mis par les passions humaines que sont les croyances, le pouvoir et l’argent.

Le format d’écran s’adapte parfois mal aux nouvelles télévisions, les couleurs sont un brin délavé et le son de temps à autre assourdi, mais cela donne un cachet ancien au film – tout comme les mélomanes en « reviennent » aux grésillements du disque vinyle. Et nous retournons à nos captivantes années adolescentes.

DVD Aux frontières du possible- saison 1 (2 DVD, 7 épisodes), écrit par Jacques Bergier et réalisé par Victor Vicas et Claude Boissol, 1971-1974, avec Pierre Vaneck, Elga Andersen, Jean-François Rémi, Roger Rudel, INA 2012, 2h50 + 2h45, €11.17

Catégories : Cinéma, Science | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Quand le foot était un jeu

Adolescent dans les années 1970, le foot était un jeu.

Il n’y avait ni les millions pour acheter les mercenaires, ni le recrutement de la chair au fin fond de l’Afrique, ni les « droits » télé exorbitants, ni les petits egos des nouveaux riches qui se la jouent et se payent des putes – si possibles mineures -, ni le nationalisme xénophobe des supporters.

Les ados aimaient jouer, pas regarder, ils aimaient faire de leur corps, pas supporter la marchandise ; ils aimaient le sport, pas le fric.

Il reste que la coupe du monde de foot est un moment bref mais intense où l’on se sent français malgré tout. Plus de 19 millions de spectateurs ont déclaré avoir regardé la demi-finale. Qu’en sera-t-il demain, jour de finale ?

Même si cela ne fait que 12% de la population, le foot est aussi populaire en France que la politique.

Nous jouions sur des terrains de fortune, dans l’herbe véritable qui devait reposer l’été, et dans la boue sur les parties trop labourées par les crampons. Pas de millions pour de l’herbe hors sol, synthétique, sur lit de pneus recyclés en granulats dont les émanations chimiques sont loin de l’odeur sucrée de la végétation.

J’aime cependant à me souvenir que le foot étai un jeu quand j’étais adolescent : ni un métier, ni un exemple, ni un moyen de se faire mousser.

Catégories : Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian de Moliner, La guerre de France

Christian de Moliner n’est jamais meilleur que lorsqu’il quitte le présent pour conter une histoire. Dans ce thriller de politique fiction, il imagine la France de 2035, vingt ans après les premiers attentats islamiques de 2015 au Bataclan sous le pantin mollasson qui présidait alors socialement « la démocratie ». Vingt ans et trente mille morts plus tard, c’est la guerre en France. Deux clans s’affrontent : les islamistes qui font de leurs ghettos de banlieues des forteresses où la République ne rentre plus – et les nationalistes qui organisent les représailles et pratiquent le biblique œil pour œil.

C’est donc l’impasse et le gouvernement reste impuissant malgré ses moyens régaliens, empêtré de tabous et de morale.

C’est alors qu’une étudiante à Science Po habitant rue du Dragon, Djamila Loufi, est abordée dans la rue par un mystérieux agent qui se fait appeler Charles Maur… non, pas lui, Maurras, mais Mauréan. Ce qu’il lui propose est inouï : aller rencontrer les deux chefs des clans islamique et nationaliste à la conférence de Chisinau, organisée conjointement par les Russes et les Saoudiens dans la minuscule République de Moldavie, à peine 500 000 habitants, coincée entre l’Ukraine et la Roumanie.

Pourquoi elle ? Parce qu’il lui révèle qu’elle est la fille du dirigeant nationaliste, issue « d’un viol » selon sa mère, sa condisciple étudiante (devenue bizarrement aide-soignante) avant de se suicider quatre ans auparavant. Mais « le viol » – ce fantasme récurrent de l’auteur – est une histoire construite par la mère, pas forcément la réalité… C’est ce que va découvrir peu à peu Djamila/Anne, étant forcée d’accomplir malgré elle tout ce qu’on lui demande. Car sa copine Pauline a été enlevée et une voiture manque de l’écraser dans la rue ; mais elle est désignée major du concours de journalisme à Science Po et obtient passeport et visa en deux jours.

La guerre de France va-t-elle faire une pause grâce à la négociation, sinon s’arrêter ? Car aucun des deux clans ne peut gagner pour le moment ; les islamistes comptent à terme sur leur natalité galopante, les nationalistes sur le rejet croissant des valeurs incompatibles avec la république – et cela fait vingt ans que cela dure.

Tout citoyen peut contester le parti-pris historique de l’avenir en objectant par exemple que l’Etat – pourtant quasi-monarchique sous la Ve République avec l’article 16 de la Constitution – a bien plus de pouvoir que le lamentable exemple hollandais a laissé ; que « les Français » ne supporteraient pas vingt ans d’attentats croissants et un tel nombre de morts sans élire « démocratiquement » un gouvernement fort sur l’exemple autrichien, hongrois, italien, américain et même allemand, qui n’hésiterait pas à remettre en cause les « aides sociales » aux terroristes et à déchoir de nationalité puis expulser les pires ; que la minorité religieuse qui se met volontairement en infraction avec les lois républicaines ne pourra qu’être rejetée massivement par les électeurs si elle devient trop menaçante – avec l’aide probable des autres pays européens affectés des mêmes maux ; que les tabous de la morale ne résistent pas longtemps quand on tue vos enfants.

Mais l’intérêt du livre est de projeter une hypothèse vraisemblable sur le futur, comme Jean Raspail l’avait fait en son temps sur l’immigration venue de Méditerranée avec Le camp des saints. L’arrestation, après que ce livre fut écrit, d’une cellule anti-islamiste qui se proposait de répliquer par des attentats ciblés aux attentats ciblés – prémisse d’une guerre de France – vient conforter la fiction.

Ce livre qui sort le 30 août devrait alimenter le débat lors de la rentrée littéraire. Il offre un divertissement utile en forçant à penser l’impensable : comment éradiquer le terrorisme ? comment faire vivre en bonne entente des communautés sous une même loi laïque ? ou comment expulser in fine les incompatibles ? L’histoire est écrite sans fioritures, les caractères approfondis et l’action progresse de chapitre en chapitre sur un alléchant mode complotiste. Voici un bon livre, dans la lignée de l’étude sur l’islam en pratique mais surtout du premier roman d’anticipation politique qu’est Trois semaines en avril et qui forme une suite. Qu’on se le lise !

Christian de Moliner, La guerre de France, 2018, Pierre-Guillaume de Roux, 140 pages, €23.00

Les œuvres de Christian de Moliner chroniquées sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

PS : dans la version définitive, corriger SVP le sigle SDCE p.127 qui ne veut rien dire : le SDECE a changé de nom sous Mitterrand pour devenir DGSE, s’il s’agit d’un autre service, le préciser.

Catégories : Livres, Politique, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxime Chattam, Le 5ème Règne

La magie, vous connaissez ? Vous n’y croyez pas ? Mais les mots ne sont-ils par eux-mêmes incapables à faire naître une émotion surgie de nulle part ? De faire lever en vous des passions sans qu’un acte soit accompli ? D’enflammer votre imagination ? De bouleverser parfois tout votre être ? Le conte, le thriller, la poésie – et même la politique – ne sont-ils pas une forme de « magie », cette influence rationnellement « inexplicable » ?

Maxime Chattam, un jeune Français sympathique qui vit entre la France et les États-Unis, a publié en 2003 son premier roman écrit en 1999. Le 5ème règne a obtenu le prix du roman fantastique du festival de Gérardmer. Il court sur les traces de l’Américain Stephen King dans Ça comme de l’Allemand Michael Ende dans L’Histoire sans fin publié en 1979 et mis en film par Wolfgang Petersen. Ses héros sont à peine plus âgés que les adolescents des deux livres, un tantinet plus mûrs mais aussi pragmatiques, aussi courageux et aussi hantés par un reste d’enfance. Ils sont sept.

Comme eux, ils découvrent un Livre, donc un savoir secret ; comme eux, ils vont devoir affronter sans être prêts encore les terrifiantes puissances du mal. Comme quoi « un livre peut être dangereux », ainsi que le dit Bastien dans L’histoire sans fin ; comme quoi la fonction de passeur d’un livre peut vous faire devenir « un héros », tel l’Atreyou libre et hardi (Noah Hattaway) qui est le double de Bastien (Barret Oliver) dans l’imaginaire. Ce sont les ressources que découvrent en eux-mêmes les banals adolescents dans Le 5ème règne.

L’idée directrice, vieille comme le monde, est que le Christianisme a apporté sur la terre un ordre mental et une paix émotionnelle que ne pouvait connaître le monde « d’avant ». Ce monde-là était obscur et angoissant, les forces que tout le monde possède sans le savoir restaient immaîtrisées et se déchaînaient alors en un paroxysme de violence. Le minéral, le végétal, l’animal, l’humain forment les quatre règnes de la nature dans la pensée classique. Le cinquième règne est celui de « l’ora », ce fluide immatériel qui serait l’énergie de toutes choses et que les druides avaient dompté, dit-on. Un livre, recopié de siècle en siècle, en transmet les secrets, surveillé par une confrérie immortelle.

Mais voilà : dans ce petit village de la côte nord-est des États-Unis que l’auteur a hanté lorsqu’il était enfant, lieu propice aux légendes par son climat tourmenté et par son histoire plus longue que dans le reste du pays, des adolescents disparaissent, tués par un Ogre aux pouvoirs étonnants. Sa violence se déchaîne épisodiquement en coups fulgurants, éventrements ignobles, « tétons fendus dans la longueur » et lacération de torse au couteau dans les hurlements de terreur. Ce sadisme répond aux angoisses les plus enfouies des fantasmes adonaissants et en faire le récit n’est pas voyeurisme, mais catharsis. C’est la vertu des contes de savoir faire peur aux jeunes pour qu’ils s’en vaccinent.

La petite bande réunie autour de Sean, 15 ans, fait l’apprentissage de la vie, de l’amitié et de l’amour, en même temps que de la violence du réel. C’est cruel et touchant. Les sept découvrent dans un grenier de grand-père un vieux grimoire… Les puissances, alors, se déchaînent mais les ados ne vont pas se laisser faire puisque les adultes sont incrédules ou impuissants. Ils vont se colleter aux pires instincts humains : l’avidité de la toute-puissance, la férocité implacable, la destruction. Rien de nouveau sous le soleil. Sinon que ces gosses deviennent peu à peu nos amis, leur personnalité encore floue se précise scène après scène, comme dans la vie réelle. Ils perdent leur naïveté d’enfance avec leurs rondeurs musculaires ; ils deviennent doucement des adultes au corps affermi, à l’esprit raffermi.

Est-on jamais vraiment adulte, d’ailleurs ? Maxime Chattam a 23 ans lorsqu’il écrit ce premier roman et son adolescence est encore proche. Le premier baiser, la première fois qu’on « le » fait, le premier enfant – rendent probablement plus conscient, plus responsable. Mais encore ? Ce livre n’est pas que divertissement, bien qu’il y excelle. Il nous fait réfléchir à ce qu’être adulte veut dire. Certains ne le sont jamais, pas même à l’âge mûr. Mais cette maîtrise progressive de ses facultés, qu’on aborde timidement vers 15 ans, en est peut-être le symptôme.

Si vous ne connaissez pas encore Maxime Chattam, laissez-vous entraîner dans cet envoûtement du livre. Il y a une magie à la Peter Pan dans cette bande de garçons et de filles. Une cruauté qui n’est pas complaisante. De vraies révélations de vertu chez les jeunes.

Maxime Chattam, Le 5ème règne, 2003, réédition Pocket 2006, 528 pages, €7.90

Catégories : Livres, Romans policiers/Thrillers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée

À la fin des années 50 du siècle dernier, Simone écrit son histoire, celle d’une intellectuelle bourgeoise devenue professeur de philosophie et féministe. C’est une histoire d’époque déjà furieusement datée. Mais Simone entre – ENFIN ! – en Pléiade cette année, 36 ans après Sartre… Pourquoi a-t-il fallu autant de temps alors que des œuvres inférieures, comme celle de Duras, étaient précipitées ?

« Je suis née à quatre heures du matin ». Simone passe sa petite enfance entre une mère lointaine et un père souvent absent. Plus tard, « une abondante famille me garantissait mon importance » p.14. À trois ou quatre ans, elle a des crises de rage qu’elle explique par ce qu’elle est devenue une fois adulte : « en partie par une vitalité fougueuse, un extrémisme auquel je n’ai jamais tout à fait renoncé » p.18. Elle l’ignore, mais tous les enfants à cet âge ont ces crises ; cet infantilisme dit « de la première adolescence » passe ensuite. La petite Simone, on la laissait faire. Seul un oncle, exaspéré, une fois la gifle : « Je fus si éberluée que ma crise s’arrêta net » p.21. Ses parents sont un peu lâches, vaguement fiers de ce « caractère » qu’eux-mêmes n’ont pas. Simone, adulte, agira de même, son milieu tenant lieu des parents.

Elle dit son père déclassé, persuadé d’être aristocrate, adoptant leur frivolité et se souciant peu de faire des études. Miné par la chute des emprunts russes, il n’est plus rien. Il doit donc « paraître », même s’il reste moralement très conventionnel, vouant un culte à la famille et à la femme en tant que mère. Il est curieux d’observer que Simone, n’étant pas un garçon, a réagi contre son père comme si elle en était un, prenant systématiquement son contre-pied : elle survalorise les études, elle devient fonctionnaire pour ne pas dépendre de l’argent, elle refuse absolument de « paraître », de se maquiller comme une bourgeoise, elle méprise « la famille » et ne veut surtout pas être mère…

Sa propre maman, qu’elle dit être une pieuse bourgeoise élevée aux « Oiseaux », elle la méprise un peu. Elle la dit vulnérable, mettant donc tous ses soins à faire comme tout le monde, condamnant toute nouveauté par désarroi. Elle a donné son austérité à sa fille. « Toute mon éducation m’assurait que la vertu et la culture compte plus que la fortune » p.67. La vertu, c’est sa mère ; la culture, l’inverse de son père.

Simone a une sœur cadette. « Ce que j’apprécie le plus dans nos rapports, c’est que j’avais sur elle une prise réelle » p.63. Elle joue à la maîtresse et à l’élève, elle est sa « complice, (sa) sujette, (sa) créature » p.64. Elle se voulait aussi la mère parfaite d’une petite fille modèle avec sa poupée Blandine. En bref : le masochisme de la vertu. Elle répétera adulte cette attitude en politique, plus jacobine et autoritaire que véritablement démocratique… Le communisme façon Lénine lui allait bien : elle savait mieux que vous ce qui vous convenait. Elle rêve d’ailleurs, de Sainte Blandine à la tunique déchirée, elle se pâme en imaginant s’écrouler aux pieds d’un maître qui pardonne. C’était un peu tard pour Staline, et ce sera Castro.

« La lecture reste à la grande affaire de ma vie » p.97. En effet, « les livres me rassuraient : ils parlaient et ne me dissimulaient rien ; en mon absence, ils se taisaient ; je les ouvrais, et alors ils disaient exactement ce qu’ils disaient » p.70. Ils étaient pour elle « la réalité », « plus nourrissante que les mirages » p.65. Adulte, elle préférera toujours la théorie à la pratique et les manuels de politique à la réalité politicienne.

Cependant, elle aime la campagne avec sensualité : « le réveil des prairies », « les rumeurs de l’été », « le parfum des fleurs », « l’odeur du regain », « des magnolias », « de la paille et du foin ». On note pour elle l’importance des odeurs. Sa sensualité reste diffuse car on ne parlait pas du corps en milieu bourgeois, c’était « inconvenant ». Jusqu’à 16 ans dit-elle, elle est restée « une oie blanche ». Mais, à 10 ans, elle tombe platoniquement amoureuse de Zaza, une amie de son âge, spontanée, audacieuse et naturelle. Vers 13 ans, une lecture la frappe, qui correspond à ses émotions amoureuses : L’écolier d’Athènes d’André Laurie. Un écolier sérieux et raisonnable – et « méritant » (Simone) – est subjugué par un bel aristocrate spirituel et impertinent – « doué » (Zaza). Première mention de tentations homosexuelles, ce qui est bien naturel lorsque l’on sépare avec horreur filles et garçons durant l’adolescence. Le puritanisme a toujours encouragé sans le vouloir la déviance ; il faudra Freud pour le révéler, mettant à mal, après Nietzsche et Marx, le « naturel » bourgeois.

Un jour, elle ne croit plus en Dieu. Elle se le dit « sans grand étonnement » p.190. Elle découvre la solitude « au milieu de l’éther aveugle » p.192. La littérature l’attire pour « être (sa) propre cause et (sa) propre fin » p.197. Mais elle est tentée surtout par la philosophie : « Je pensais qu’elle allait droit à l’essentiel. Je n’avais jamais eu le goût du détail : je percevais le sens global des choses plutôt que leur singularité » p.220. Elle vit une adolescence classique : une prison sans barreaux. Sa mère se montre inquisitrice et son père supporte mal l’esprit critique ; tous deux incarnent la bourgeoisie dans sa caricature.

Elle rencontre Sartre par la bande. C’est Herbaud, le copain de de Sartre, qui trouve son surnom : Beauvoir = Beaver = Castor. Ces jeunes normaliens la fascinent. « Sur bien des points, je restais dupe des sublimations bourgeoises ; eux, dégonflaient impitoyablement tous les idéalismes, ils tournaient en dérision les belles âmes, les âmes nobles, toutes les âmes et les états d’âme, la vie intérieure, le merveilleux, le mystère, les élites ; en toute occasion – dans leurs propos, leurs attitudes, leurs plaisanteries – ils manifestaient que les hommes n’étaient pas des esprits mais des corps en proie aux besoins, et jetés dans une aventure brutale » p.470.

En bref, avec Jean-Paul, Simone se trouve : « C’était la première fois de ma vie que je me sentais intellectuellement dominée par quelqu’un » p.480. Elle aime cela, reste de masochisme enfantin et de quête perpétuelle de vertu ; dans cette attitude dominée, elle se sent bien. Mais elle en souffrira, elle le décrit dans L’invité (1943) : la tentative de vivre à trois pour rompre la convention du couple est un échec. Les passions ne sont pas réductibles à la raison et tout équilibre est impossible si l’amour s’en mêle. L’être humain reste jaloux, soucieux de reconnaissance, il veut séduire. Le seul moyen d’être heureux est d’accepter les passions humaines et de leur faire une place.

L’itinéraire de Simone de Beauvoir est édifiant, car exemplaire. Combien de fils et de filles de bourgeois déclassés tentent de compenser par des études méritantes ce qu’ils perçoivent comme leur déclin social ? Combien ensuite vivent dans une paranoïa intellectuelle délirante, croyant savoir mieux que les autres ce qui est bon pour tous, puisqu’eux ont « réussi » socialement ? Le succès du communisme, des utopies, des fanatismes de sectes, du mysticisme ou du New Age, trouvent ici leur origine. Et les intellos bourgeois qui se sont moqués de ces « mémoires d’une jeune fille dérangée » n’ont pas vu que le dérangement était dû précisément à la contrainte puritaine de leur bourgeoisie. Simone a eu la chance de rencontrer Sartre qui « s’intéressait à tout et ne prenait jamais rien pour accordé » p.474. Cela ne l’a pas empêché de se tromper, mais il a été un accoucheur des âmes, tel Socrate. Il a libéré Simone de Beauvoir et l’a faite femme.

(La pagination fait référence à l’édition Folio)

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958, Folio 2008, 480 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

Simone de Beauvoir, Mémoires, Gallimard Pléiade 2018, tome 1, 1584 pages, €62, tome 2, 1616 pages, €63

Catégories : Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68

Le moment Mai 68 a été porté au pinacle comme « la » révolution pour la génération qui regrettait de n’être pas née pour la Résistance. Les philosophes du temps se sont engouffrés dans la brèche pour surfer sur la mode en se posant officiellement comme antibourgeois – avec sa conséquence antihumaniste – tout en masquant leur tempérament de suiveur de la pensée allemande sous le jargon et l’obscurité propice à l’admiration des ignorants. L’intérêt de ce petit livre, écrit simple autant qu’il est possible, est de « déconstruire » les mystifications de l’époque – dans la lignée d’ailleurs de cette époque de grandes remises en cause.

Dans un premier chapitre, les auteurs montrent que la pensée des sixties était de clamer la fin de la philosophie avec la fin du sujet, de tout généalogiser et de dissoudre la vérité, enfin de tout rendre historique, situé et daté, afin d’éviter toute référence à un quelconque universel (forcément impérial).

Dans le chapitre II, ils font le tour des interprétations de Mai 68 en cours vingt ans après, pour conclure à la « mort du sujet », « car il se pourrait bien que 1968, dans sa défense su sujet contre le système, ait davantage partie liée avec l’individualisme contemporain qu’avec la tradition de l’humanisme (…) la faculté de faire ce qu’on veut, au-delà de toute entrave (individualisme) ne se confond pas nécessairement avec cette auto-nomie par laquelle l’homme de l’humanisme, à tort ou à raison, a cru pouvoir se distinguer de l’animalité » p.29. Pour Althusser, les intellectuels sont des petit-bourgeois soumis à l’idéologie dominante ; il s’agit donc de savoir « qui » parle et de renvoyer ce « qui » à ses déterminants économiques et sociaux, donc de réifier le sujet en objet de classe historiquement daté. Si nul ne peut échapper à ses déterminations, on se demande au nom de quoi Althusser, Bourdieu, Lacan et autres, d’ailleurs, y échapperaient… Dans un chapitre VII, les auteurs concluront par un « retour au sujet » que chacun, à condition qu’il soit armé de savoir philosophique, peut contester.

Mais, dans quatre chapitres intermédiaires, ils décortiquent, analysent et critiquent le type de conception du réel des auteurs emblématiques que sont Michel Foucault (« le nietzschéisme français ») dont la séduction consiste en son double jeu (p.145), Jacques Derrida (« l’heideggerianisme français ») en variations littéraires et rhétoriques sur la pensée d’un autre, Pierre Bourdieu (« le marxisme français ») qui toilette le discours du Barbu en assignant « la lutte des classes comme fondement ultime de toutes les pratiques sociales » p.256 tout en ne pouvant être réfuté, et Jacques Lacan (« le freudisme français ») qui dresse « le vrai sujet » contre « le Moi », ce qui rend toute analyse sans objet, donc un charlatanisme hors de prix…

Les auteurs disent – et c’est le plus intéressant – dans quelles impasses ou à quelles difficultés conduisent ces pensées, vite devenues dogmes dans la bouche des disciples béats (tel Lacan gourou). Il serait trop long de les examiner ici mais leur lecture est une jubilation.

Car la pensée française des années soixante, contrairement à ce qu’elle laisse volontiers croire, n’est pas née d’elle-même mais empruntée à la pensée allemande, « pour l’essentiel Marx, Nietzsche, Freud et Heidegger » p.60, tout en radicalisant ses thèmes jusqu’à son originalité cette fois bien française : l’antihumanisme. Autrement dit, les Français de l’époque n’inventent rien, ils mettent en forme politique la pensée des autres – ils la mélenchonisent, pourrait-on dire aujourd’hui. Ils en font une pensée de combat pour renverser le système (et se poser en grands-prêtres de la nouvelle société à venir ?). Cela n’a guère changé, un demi-siècle après 68…

« Il reste qu’entre le Dasein dont le dernier vestige de volonté consiste à se laisser assimiler par le surgissement même des choses, la machine désirante où le Moi sans identité n’est que la prime d’un devenir ou d’un avatar, et l’individualité contemporaine bien saisie par G. Lipovetsky comme soumission hétéroclite à des logiques multiples, il est un point commun évident : l’inscription de ce qu’on appelait le « sujet » dans le registre multiforme de l’hétéronomie. Ce que Heidegger a ainsi fondé et que les « sixties » ont radicalisé en modes divers, l’époque le cultive sous la forme de ce « Moi indifférent, à la volonté défaillante, nouveau zombie traversé de messages » qui définit « un nouveau type de personnalité » p.337. L’idéal d’autonomie du sujet est détruit – dès lors, serait-ce l’idéal de la pensée philosophique 68 ? – ne faut-il pas se soumettre à « la nature », c’est-à-dire à la jungle et à la force qui va, au détriment de toute légitimité à vouloir autre chose ?

Luc Ferry et Alain Renaut, La pensée 68, 1988, Folio essais 1998, 350 pages, €9.40

Catégories : Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bistrot Buci Mazarine

Dans la rue qu’aimait bien Mitterrand pour ses libraires de livres anciens – au point qu’il en a donné le nom à sa fille cachée – de nombreux restaurants ont remplacé les livres. Le quartier se désintellectualise et se multiculturalise, fort prisé des nouveaux riches comme des étrangers. L’humain tombe d’un étage, du cerveau à l’estomac. C’est en cet endroit devenu à la mode chic qu’Alain Dutournier, chef deux étoiles de l’armée des cuisines, a ouvert un « bistrot » : outre le Carré des Feuillants et Au Trou Gascon, voici le Bistrot Buci Mazarine.

Le décor est minimaliste, sorte d’atelier de pierre, de verre et d’acier où l’on voit les cuisiniers s’affairer en fond de salle alors que l’avant-salle est en terrasse sur la rue – étroite, donc bruyante. Les bus diesel et les camions venus des quais empruntent cette voie resserrée et crachent leur fumée et leur grondement. La conversation, l’été, n’y est pas aisée. Un étage permet plus de calme le soir.

Le menu s’inspire du sud-ouest et il est préférable d’y goûter en hiver. Enfourner un cassoulet des Landes aux trois viandes en pleine canicule un midi n’est pas vraiment recommandé, d’autant que le vin au verre est de qualité assez moyenne pour tenir les prix.

En ce qui nous concerne, nous sommes restés poissons – ce qui n’est peut-être pas le meilleur de la cuisine Dutournier. Le « tataki » de saumon (saisi en poêle, mariné puis coupé en tranches) servi sur un velouté de petits pois avec des croûtons a de la saveur, mais il est trop salé. De même les chipirons, ces petits calmars sur un lit de pâtes à l’encre de seiche, effet salé accentué par les chips de gingembre. Lorsqu’une cuisine de qualité est trop épicée ou trop salée (ici les deux), le gourmet se demande si les ingrédients sont traités comme il se devraient malgré le masque de la présentation artiste. Ces deux « spécialités » du menu mériteraient mieux.

En revanche, le dos de merlu laqué accompagné de fine brandade à la semoule de brocoli était cuit moelleux à la perfection.

Vous pouvez encore, pour 25 € le midi et 35 € le soir pour entrée + plat ou plat + dessert, goûter aux noisettes de gigot d’agneau des Pyrénées, morilles crémeuses et primeurs ou aux fraises gariguettes, parfait ivoire, émulsion de goyave et aux spécialités bien connues du chef : pâté en croûte de petit gibier au foie gras, authentique cassoulet signé Dutournier, terrine de ris de veau, noisettes,  chutney praliné, fine tourtière landaise, glace et pruneau à l’armagnac ou, pour les viandards, le pavé de bœuf (maturé) de Chalosse cuit juste comme il faut.

Le café (en plus) est très serré à l’italienne, deux centimètres de haut dans une tasse minuscule. Il est servi avec un mini-gâteau.

Le service du midi est très aimable et attentif.

Au total, hors l’endroit trop bruyant et l’obstination à flanquer du sel en trop dans tous les plats, le rapport qualité/prix est très bon pour le quartier.

BBM Bistrot Buci Mazarine, 82 rue Mazarine (angle de la rue de Buci)

01 43 54 02 11 bucimazarine@orange.fr

De 12 h à 14 h et de 19 h à 22 h 30. Fermé dimanche et lundi

Site Alain Dutournier http://www.alaindutournier.com/wp/mangetout/

Catégories : Gastronomie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Christian de Moliner, L’ambre amer

« Ambre » est un mot-fétiche pour l’auteur, il l’utilise comme titre, comme invite poétique et comme fossilisation des mots ; il a ainsi intitulé l’un de ses précédents romans L’ambre des mots. Mais Ambre est aussi le nom improbable d’une Anglaise de la campagne devenue putain sous Charles II. Le roman de Kathleen Winsor, paru en 1944, conte comment une née noble adoptée par des roturiers tente de reconquérir son statut par la putasserie ; elle séduit des lords et devient même la maîtresse du roi.

Dans son roman, Christian de Moliner n’en fait pas une telle égérie flamboyante. Sa Natacha, qui se fait appeler Barbara sur le site coquin où elle s’inscrit en demandeuse, ne veut que premièrement du fric pour se payer une robe à la mode, deuxièmement pimenter son mariage qui s’englue dans la routine immuable, troisièmement exister en tant que femme face à son mari éditeur et critique féroce. En bref, c’est une péronnelle des années 2000 qui ne pond pas d’enfant, guère sympathique et menée avant tout par son vagin.

Son partenaire en site de rencontre, Pierre, « n’est surtout pas mon double littéraire », précise l’auteur, mais on en doute. Il y a trop de personnages piqués dans la vie réelle (l’attachée de presse, l’éditeur véreux situé très à droite, le critique impitoyable, le blogueur peu connu) et d’attitudes déjà fantasmées dans ses précédents romans pour que le lecteur soit dupe. C’est que l’imagination a peine à décoller lorsque l’histoire colle trop au présent vécu. Un écrivain a besoin de distance (dans le temps, le regard, l’émotion), il exige un décentrement, pour que les images se créent sans être parasitées par le réel.

Bien qu’écrit à l’imparfait comme cela, paraît-il, ne « doit » plus se faire, son histoire est au présent. L’éternel présent qui oublie tout passé et ne se voit aucun avenir. D’où l’impression de plat du roman, sans profondeur ni perspectives. Et l’usage impropre du mot « sonnet » en lieu et place de « poème ». Car le sonnet est contraint par sa forme : quatorze alexandrins en deux quatrains et deux tercets, en rimes alternées. Les hexamètres au kilomètre qui parsèment le roman (et ennuient) n’ont rien de « sonnets », même si le mot sonne plus joliment que poésie. Est-ce pour étirer une histoire qui aurait été mieux formatée en nouvelle ?

Ecrire est un désir, comme posséder une robe. C’est ainsi que l’envie se diffracte en deux personnages qui ne se rencontrent que sur le mode du viol. L’auteur de livre est une pute qui sollicite d’être reconnu pour son talent ; l’épouse effacée fait la pute pour exister à ses propres yeux. La jungle littéraire est à la fois un univers impitoyable et un marché où le talent gagne, mais pas les tâcherons voués à l’abattage.

Le lecteur aurait aimé un peu plus de férocité et d’ironie dans la peinture du milieu de l’édition, très parisien, très étroit, très mesquin. Un peu plus de dénonciation du snobisme qui fait vendre le poème au mètre s’il est illustré de photos et publié par quelqu’un de connu. Un peu moins de style adolescent dans les fantasmes et le tragique de la fin. En bref, plus de Balzac et moins de Musso, si l’on peut dire (encore que je n’ai jamais lu Musso).

Christian de Moliner, L’ambre amer, 2018, les éditions du Val, 137 pages, €15

Christian de Moliner chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Raphaël Passerin, Prince de Galles

Premier roman d’un auteur de 40 ans épris de culture britannique et de protestantisme, fan des Beatles et d’études bibliques. Ce fut un jour à Lourdes, repaire de catholiques superstitieux, qu’il entreprit de prêter sa plume aux vagissements de son premier bébé littéraire.

L’histoire est burlesque et compliquée comme l’époque semble aimer ; l’auteur mêle à plaisir la faute et le désir, l’abandon et l’adoption, le sexe avec les filles et avec les garçons, le milieu littéraire et la communauté juive, le pasteur protestant et les Gallois ; il nous mène de Paris à Londres puis aux Malouines avant cette colonie kymrique improbable d’Argentine… Est-il humain, est-il machine ? Il ressent le besoin constant de rebooter son programme, changeant de nom, de langue, de préférences sexuelles ; traducteur orphelin, il oublie totalement l’anglais lorsqu’il tombe dans les escaliers, il oublie aussi qu’il est jusqu’ici hétéro mais – ce qui est le plus loufoque – retrouve ses paramètres d’usine lorsqu’un autre choc, émotionnel, le renvoie aux premières années de sa vie.

Est-ce une histoire de quête identitaire ? Une ode à la famille – qui manque cruellement lorsqu’elle fait défaut ? Une conception post-moderne de la « liberté » – qui fait changer de masque comme de sexe au gré du vent ? Traduire, c’est trahir, disent volontiers les Italiens ; pour l’auteur, il en va de même pour écrire. Il laisse dire qu’il a volontairement oublié la langue néerlandaise, pourtant longuement apprise, à la suite d’un violent dépit amoureux. Il transpose sa vie dans l’imaginaire, ce qui est toujours délicat car que sera le roman suivant sans imagination au-delà de soi-même ?

Au total, un premier roman est toujours sympathique et les chapitres sont enlevés, plutôt bien écrits même si l’argot de rigueur et un brin de jargon branché viennent parfois interférer. L’histoire est grotesque à la Münchausen et l’on n’y croit pas une seconde, mais le lecteur se laisse faire car, si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé.

Raphaël Passerin, Prince de Galles, 2018, éditions Valeurs d’avenir, 254 pages, €17

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Charles de Gaulle, Mémoires de guerre

L’homme qui incarne à la France se raconte. Étrange destin que celui de ce militaire politique, de ce général stratège, de ce chef de la France légitimé par lui-même.

C’était un homme d’un autre temps, un chevalier médiéval, un peu Lancelot, un peu Jeanne d’Arc. Il paraît venu du fond de l’histoire, enrobé de légende, pour sauver la princesse emprisonnée. « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire autant que la raison » p.9. La France est une princesse des contes, une « madone » p.9, une « mère » p.269. Il faut l’aimer, lui rendre hommage, agir pour elle. Elle est un mythe actif qui fait agir la volonté. La forme n’est pas l’acte selon Aristote ; il y faut l’intervention d’une cause extérieure : la volonté. Pour De Gaulle, « la France ne peut être la France sans la grandeur » p.9. Pour ce pays, cela signifie simplement la volonté d’exister : car qu’est-ce que la France sinon une mosaïque de peuples, de traditions diverses, toujours prêts à se diviser ? Les provinces, les partis, les notables sont des ferments de division. En 1940, la France fut « trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés » p.224. Intellectuels fascinés par la dictature (stalinienne ou nazie), militaires sclérosés, politicards démagogues, jeunesse contre la guerre, commerçants et industriels prêts à toujours s’entendre pour négocier… Pour les partis, ses grands ennemis-symboles du gaullisme, la politique n’est pas « l’action au service d’une idée forte et simple », mais « une chorégraphie d’attitudes et de combinaisons, mené par un ballet de figurants professionnels, d’où ne devait sortir jamais qu’articles, discours, exhibitions de tribun et répartitions de places » p.228. Conséquence : au moment de la percée allemande, c’est un effondrement politique total. L’Assemblée nationale remet à Pétain tous les pouvoirs, presque sans en avoir débattu. « Le parlement ne siégeait pas, le gouvernement se montrait hors d’état de prendre en corps une solution tranchée, le président de la République s’abstenait d’élever la voix, même au sein du Conseil des ministres, pour exprimer l’intérêt suprême du pays » p.74. En bref, l’État était anéanti.

De Gaulle a opéré « le transfert de la souveraineté hors du désastre et de l’attentisme » p.77. « L’appel venu du fond de l’histoire, ensuite instinct du pays, m’ont amené à prendre en compte le trésor en déshérence, a assurer la souveraineté française. C’est moi qui détiens la légitimité » p.593. Pétain n’est rien, mal élu, sous la contrainte ennemie, et il a accepté l’asservissement de la France. De Gaulle est un recours, il symbolise le pays, la France qui veut durer. « La république n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de la libération nationale, l’ont tour à tour incorporée. Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu » p.580. Pour Aristote, l’essence du politique est l’intérêt de la cité. Or la cité est de l’ordre de la nature : sans elle, les hommes ne pourraient réaliser leur être de la façon la plus haute. La politique n’est donc pas un « contrat », elle ne se réduit pas à une « économie du pouvoir » où celui-ci aurait à être réparti, où chaque citoyen en posséderait une part comme un « bien » propre. La souveraineté n’existe qu’en actes. Elle doit assurer pour le mieux l’intérêt général. De Gaulle est dans le droit fil de cette conception du politique. « C’est en épousant, sans ménager rien, la cause du salut national que je pourrais trouver de l’autorité. C’est en agissant comme un champion inflexible de la nation et de l’État qu’il me serait possible de grouper, parmi les Français, les consentements, voir les enthousiasmes, et d’obtenir des étrangers respect et considération » p.78. À partir de ce moment, la responsabilité de ceux qui se prétendent en charge de la France, côté Pétain ou côté résistance, « se mesure ici-bas non à leurs intentions mais à leurs actes, car le salut du pays est directement en cause » p.151 ; la politique, c’est « une âme, une volonté, une action nationale » p.545. Elle « ne vaut que par ses moyens » p.299. « Il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité » p.186, c’est-à-dire qu’à partir d’une vision réaliste des moyens dont on dispose. Il y a une « logique des événements », « car ceux-ci, dans les grands moments, ne supportent aux postes de commande que des hommes susceptibles de diriger leur propre cours » p.339. Étonnante prescience de la philosophie chinoise essentielle, où la « propension des choses » ne peut être contrée, et où le sage s’immerge dans son courant pour utiliser, au bon moment, son énergie, pour chevaucher la dialectique.

C’est pourquoi De Gaulle avait bien vu que la démocratie n’était pas une fin en soi, mais un moyen institutionnel commode de réaliser l’essence du politique, l’intérêt de la cité. Durant la guerre, il l’a mise entre parenthèses, car elle ne fonctionnait plus. Il a incarné tout seul la légitimité, avant de créer le Comité, puis l’Assemblée consultative ; les circonstances l’exigeaient. Une assemblée est préférable car, lorsqu’elle délibère, elle prend des décisions plus sages qu’un individu seul, même le plus sage, car la délibération est un jugement. En politique, ce qui importe n’est pas qui est apte à prendre une décision, mais qui est apte à juger de ce qui se fait politiquement. C’est pourquoi le politique est l’ensemble des citoyens. De Gaulle s’est présenté devant eux, par la radio, et sa légitimité l’a emporté sur celle des partis qui acceptaient la défaite.

Ce réalisme gaullien de la politique, nourri au cynisme d’Aristote, lui a donné un regard aigu sur le monde. Les Nations-Unies ? C’est utile mais il ne faut pas exagérer leur importance. « Les membres en seraient les Etats, c’est-à-dire ce qu’il y a au monde de moins impartial de plus intéressé » p.796. On l’a bien vu lors de la dernière guerre du Golfe… Les idéologies ? « Dans le mouvement incessant du monde, toutes les doctrines, toutes les écoles, toutes les révoltes, n’ont qu’un temps. Le communisme passera. Mais la France ne passera pas » p.240. Un demi-siècle plus tard, ce jugement s’est avéré. « La Russie soviétique observe, calcule et se méfie. Assurément, tout porte le Kremlin à désirer qu’il renaisse une France capable de l’aider à contenir le monde germanique et de rester indépendante à l’égard des États-Unis » p.460. Ces derniers ne sont pas meilleurs : « L’idéalisme y habille la volonté de puissance » p.510. Les Etats jouent l’égoïsme sacré. « Les propos du président américain achèvent de me prouver que, dans les affaires entre Etats, la logique et le sentiment ne pèsent pas lourd en comparaison des réalités de la puissance ; ce qui importe c’est ce que l’on prend et ce que l’on sait tenir » p.512. Et encore : « Les États-Unis, admirant leurs propres ressources, sentant que leur dynamisme ne trouvait plus au-dedans d’eux-mêmes une assez large carrière, voulant aider ceux qui, dans l’univers, sont misérables ou asservis, cédaient à leur tour aux penchants de l’intervention où s’enrobait l’instinct dominateur. C’est cette tendance que, par excellence, épousait le président Roosevelt » p.352.

Pour faire de la bonne politique, pour mieux la comprendre, il faut décidément en revenir à Aristote.

Charles de Gaulle, Mémoires (Mémoires de guerre, Mémoires d’espoir), Plon 2016, 1584 pages, €28 e-book Kindle €15.99

Charles de Gaulle, Mémoires, Gallimard Pléiade 2000, 1565 pages, €69

Les Mémoires de guerre (seulement) existent aussi en trois volumes en Pocket, 1, 2, 3, mais chacun coûte 8.50 € – autant acheter l’édition Plon !

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pauvre Drieu

A la lecture du livre de F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages (1979), je ne comprends pas l’admiration d’André Malraux pour Pierre Drieu La Rochelle. Drieu n’aime pas la vie, je crois au contraire que Malraux l’aimait ; Drieu est dégoûté de la société, Malraux y a fait sa place. Peut-être Malraux apprécie-t-il l’enflure du personnage, le côté jusqu’au-boutiste qui semble aventurier et qui n’est que suicidaire ? Le romantisme soufflé d’un Drieu toujours mal dans sa peau semble idéaliser toujours l’ailleurs. Cet aspect kitsch, très années trente, est ce qui reste le moins intéressant chez André Malraux.

Drieu, c’est la vie d’un raté. Fils unique (jusqu’à 10 ans) d’une fille unique, élevé dans du coton et avouant « j’ai haï et craint mon père », il s’invente des compagnons imaginaires et vit l’héroïsme en chambre. Sa famille est prudente à l’excès ; son existence sédentaire favorise le divorce de l’action et du rêve. L’échec de son père, « velléitaire et vantard », ancre l’enfant dans un sentiment d’infériorité qui fait de lui, dans sa moelle, un petit-bourgeois gêné. Il lit Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche à 14 ans et le Journal d’Amiel à 17 ; ces deux livres l’exaltent. Il se rêve Maciste et Narcisse, premier jeu du raciste. Mépriser les autres et se complaire en soi n’incite pas à la tolérance ; ce n’est point signe de force, mais de ressentiment. De plus, la société le refuse : il échoue à Science Po, ce qui le blesse ; il tente deux fois le mariage mais son divorce entre sexe et sentiment empêche toute réussite.

La guerre de 14, en un sens, sera pour lui une thérapie. Il y trouvera sa place parmi les hommes. Il parlera « d’extase » de la charge à la baïonnette, ce moment d’exaltation où l’on sort de soi pour être égal aux autres dans la rage et la démesure – et où l’on oublie son petit moi. Plus tard, en 1935, il retrouvera cette passion au congrès de Nuremberg, « merveilleux et terrible », où le nationalisme exacerbé exalte la race dans la communion populaire. Drieu aime le théâtre, y compris en politique, mais il y est mauvais. Hanté par la religion, il finira par regretter : « j’aurais dû être SS ».

Il réussira enfin son suicide après en avoir eu la tentation toute sa vie.

Drieu n’est pas un type humain réussi. Quel contraste avec l’écrivain résistant Jean Prévost, par exemple ! L’admiration dont Drieu peut faire l’objet me sera toujours suspecte, et pas pour des motifs idéologiques. La force véritable ne contraint pas, elle jaillit en générosité ; cela aussi est dans Zarathoustra… Qui ne s’aime pas ne peut aimer les humains, ou plutôt, qui n’est pas bien dans sa peau ne peut tolérer que les autres le soient. Ces gens-là, je ne peux les suivre ; le fascisme attire décidément des régressifs.

L’ouvrage de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche, l’idéologie fasciste en France (1983), malgré ses outrances, apporte des éléments sur le cadre conceptuel dans lequel le fascisme mûrit. Issu « d’une crise de la démocratie libérale et d’une crise du socialisme » – tiens, comme en 2017 ! – le fascisme est surtout une crise des valeurs. Il lutte contre l’immobilisme des possédants et contre la frilosité de la morale bourgeoise encline aux accommodements raisonnables. Il est une tentative de réponse – régressive – à une crise de civilisation. La Grande guerre, la crise de 1929 et l’hyperinflation allemande, l’émergence des Etats-Unis comme puissance dominante du monde après 1918, les parlotes du parlementarisme des partis incapables de gouverner, déstabilisent gravement les vieilles sociétés européennes et rendent les intellectuels anxieux de renouveau. La saignée démographique de 14 ajoutée au malthusianisme petit-bourgeois, ajoutent à l’angoisse d’être submergé et envahi.

Déjà la « rupture nominaliste », qui jeta les bases du mythe du Progrès et de « la modernité » dès le XIIIe siècle, trouve sa fin vers 1900. L’homme centre du monde, fils de Dieu maître et possesseur de la nature, « cogito », sujet rationnel capable de regarder l’univers comme objet, émancipé par la connaissance et maître du monde par la technique – est remis en question. L’origine des espèces de Darwin, la mort de Dieu de Nietzsche, les lois socio-économiques de Marx, l’Inconscient de Freud, déstabilisent la pensée, tout comme la physique quantique, les relations d’incertitude ou l’indécidable en mathématique, et la boucherie inepte de 14-18 qui avilit l’autorité et l’Etat, remettent en cause ce que l’on croyait savoir sur le monde. La confiance en la raison une fois entamée, ressurgissent les passions et les instincts jusqu’ici maîtrisées et domptés : l’irrationnel est réhabilité !

Par contraste avec l’homme doué de raison qui mène à la démocratie représentative, à l’économie libérale et à la société individualiste et atomisée, l’illusion idéaliste revient d’une société « organique » réalisant un idéal de fraternité mystique qui ne peut se réaliser que dans le « national » ou le « racial » communautaire. Tout idéal fusionnel engendre dialectiquement intolérance et exclusion de ceux qui « n’en sont pas ». Que ce soient le païen ou le Juif pour le catholique, l’« ennemi du Peuple » chez le révolutionnaire, l’« espion de la CIA » pour le Soviétique ou le Cubain, le « non-Aryen » chez le nazi, le « libéral » pour le socialiste, le « capitaliste » pour le communiste ou « le patron » pour le cégétiste, le « réactionnaire » chez le gauchiste, le « non-musulman radical » pour le djihadiste – qui n’est pas avec nous est contre nous ! Le comportement n’est plus dominé par la raison malgré les déterminismes –  mais par les déterminismes eux-mêmes : biologiques, familiaux, claniques, d’appartenance, nationaux, religieux. Ils sont « motivés par des sentiments et des associations d’images, mais jamais par les idées » p.49. Ce n’est plus la volonté qui entraine la raison, mais l’énergie vitale directe qui submerge toute logique pour s’imposer. Ce concept vague teinte toute la pensée dans les années Drieu ; il est élaboré à partir de la biologie darwinienne revue par Spencer, de la philosophie bergsonienne, de l’histoire selon Renan et Taine, des théories raciales de Gobineau et des penseurs allemands, de la psychologie sociale selon Le Bon et de la sociologie politique selon Pareto, Mosca et Michels.

La lutte contre la « décadence » passe par l’étouffement de l’individualisme spirituel chrétien, par la remise en cause de la « libération » des Lumières et par l’éradication de l’égoïsme matériel bourgeois. Il s’agit de réagir contre la tendance naturelle à la paresse, au laisser-faire et au laisser-passer comme au laisser-aller, cet amollissement général dû à la vie moderne confortable, et théorisé par le libéralisme. Lutter contre cette « décadence » passe par le culte de l’énergie, donc de la jeunesse, à la fois instinct de compétition, vigueur morale et anticonformisme intellectuel. L’esprit guerrier est appelé à faire renaître les fortes valeurs de l’union nationale. Cette santé physique, affective et morale a partie liée avec une nostalgie de « pureté » qui prend l’ampleur d’un mythe – que l’on peut d’ailleurs retrouver aisément dans l’Ancien testament. Brasillach (fusillé à la Libération pour collaboration nazie) exalte ces « mouvements rythmés des armées et des foules » qui « semblent les pulsations d’un vaste cœur » – ou d’un sexe qui viole et engendre. Est glorifiée une innocence « originelle » des forces spontanées de la santé et du « sang », des « instincts » issus du Peuple mythique et du « sacrifice » comme fraternité collective.

Mais tout cela pour quoi, pour qui ?

On ne peut lutter contre l’individualisme sans brimer les individus, donc instaurer la terreur ; chacun a pu le constater sous Robespierre, sous Staline, Mussolini, Hitler et Mao, sans parler de Pol Pot. On ne peut empêcher « le profit » sans inefficacité économique, corruption politique et gaspillage des ressources ; chacun a pu le constater dans les économies administrées, notamment soviétique, nord-coréenne et cubaine – avec le contre-exemple édifiant de la Chine. L’essor du savoir est lié à la liberté qui a suscité dans le même temps la méthode scientifique et l’entreprise capitaliste. Le risque et le doute, l’exploration et le test, sont incompatibles avec la mise en veilleuse de la raison ; chacun a pu le constater avec Galilée, Lyssenko et autres condamnés pour « hérésie » aux dogmes. Voudrait-on revenir à la sauvagerie avant l’histoire ?

Il ne saurait être question de nier la joie de la bonne santé et de l’effort physique, la profonde satisfaction des relations à plusieurs, la chaleur de l’amitié et les délires de l’amour, ni même la culture commune et le désir de ne pas se fondre dans un métissage fadasse général. L’énergie vitale existe, sans aucun doute, mais nous croyons que la raison doit être dominante afin de contrôler les passions et de maîtriser les instincts – sans quoi il ne peut plus y avoir de société possible.  Si l’on veut la connaissance, on veut la raison en premier, donc le primat de l’initiative et de l’individu. On peut la tempérer, l’équilibrer, on ne peut l’exclure sans renier sa propre condition humaine. La science ne peut exister sans réflexion ni expérience, donc dans une atmosphère générale de tolérance et d’échanges – incompatible avec une société totalitaire.

Ne rêvons pas, comme Drieu le tourmenté, du fascisme, il n’est que retour en arrière. Le yaka de la brutalité ne saurait améliorer ni les choses ni les hommes. Pour vivre mieux, but ultime de tout humain comme de toute société, il faut du rationnel et de l’échange. Combattons sans relâche la tentation totalitaire, où qu’elle se trouve.

F.J. Grover, Drieu La Rochelle – 1893-1945 – Vie, œuvres, témoignages, 1979, Gallimard collection Idées, €6.00

Drieu La Rochelle chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Brigitte Mugel, Le soleil pour unique chapeau

Un long poème en vers libres pour dire son enfance, la nostalgie passée, les premières sensations.

C’était dans les années cinquante, dans le sud non loin du Canigou. Assez proche, il y avait la mer. « Elle est née un soir, un soir de mai » est la première phrase.

Quatrième d’une nichée, mal aimée de sa mère, gauchère contrariée à l’école, le lecteur a peu à peu l’impression d’une enfance frustrée plus qu’heureuse. Sauf l’odeur de maman quand elle n’a pas ses migraines, la tendresse du frère aîné quand il ne joue pas à des jeux dangereux, la sollicitude d’une sœur mais guère de l’autre. Et l’éléphant pour Noël dont elle avait rêvé.

« De sa mère elle appréhende le vague à l’âme, le néant,

une retenue figée, mais elle saisit une force,

une violence inavouée, sans mesure,

une immense rage ravalée » p.40.

Nous sommes dans le monde encore antique des feuilles à carreaux aux marges à l’encre rouge, de la plume sergent-major trempée dans l’encre violette, des pleins et des déliés appliqués de la main contrariée, des frises sur le cahier et de la pâte à modeler, des décalcomanies en douzième.

Je retrouve l’odeur de plastique et d’essence des voitures Panhard dont les vibrations (et probablement l’électricité statique) me rendaient tout aussi malade que l’auteur en son enfance. Cette marque, experte en technique moteur, ne savait pas composer de cabines.

Sensations, impressions, questions – tout est la première fois. Dit en rythme mais en vers multipieds pour ne pas se contraindre.

Brigitte Mugel, Le soleil pour unique chapeau (poèmes), PhB éditions 2018, 81 pages, €10, inconnu sur Amazon et à la FNAC, ISBN : 979-10-93732-21-3 EAN : 9791093732213, disponible sur Librest

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Le Zèbre de Jean Poiret

Le film, d’après un roman d’Alexandre Jardin, prend pour personnage central l’acteur Thierry Lhermitte. Je l’aime bien, il est grand fin, joyeux, et n’a pas froid aux yeux qu’il a très bleus. Il vit dans ce récit les fantaisies d’un homme qui a tout dans la vie : un métier valorisant et libéral, dans une ville à taille humaine et calme de province, une grande maison et un parc, une femme superbe et deux beaux enfants. Malgré cela, il est insatisfait.

Il voudrait que chaque instant soit toujours la première fois. Il refuse de vieillir. Avec sa fille, il se masque comme un clown ; avec son fils, il cherche un trésor dans le jardin ; avec son clerc – car il est notaire – il fait des blagues de potache aux clients ; avec sa femme… il invente sans cesse, joue du mystère, ajoute de l’inédit, du piment. L’amour doit rester pour lui la folle passion des débuts et il faut sans cesse raviver sa flamme unique. Il ne faut pas l’enfermer dans la routine mais fouetter le désir.

Cet homme, ce n’est pourtant pas un gamin. Plus grave, c’est un clown, je veux dire un farceur tragique. Au fond de lui stagne une angoisse indicible, celle de vieillir, cet état d’habitudes où tout est tiède, assuré, conventionnel, prévisible. Lui veut rester jeune, joyeux de découvrir la vie à chaque minute. Un éternel adolescent ? Voire ! L’adolescent explore, tâtonne, quête, poussé par son désir – Lhermitte à l’inverse joue un rôle : il est adulte conscient, mûr, volontaire, créatif. Il provoque, tente de créer le désir qui ne va plus de soi par le farfelu.

Notre société tout entière fait pression pour que l’enthousiasme soit cantonné à la jeunesse ; plus vieux, cela devient suspect. La machine vieillit toute seule, le cœur s’essouffle, l’épouse se lasse, les enfants grandissent et s’émancipent, les amis se scandalisent et pontifient. C’est la crise de la quarantaine. Tout est fait pour enfermer dans le conformisme et modérer les ardeurs qui ne sont plus de son âge.

Le personnage disparaîtra de trop s’emballer.

Le tragique de cette histoire me touche, traité avec brio. Le rire, ici, fait pleurer. Les acteurs incarnent bien leurs rôles : Lhermitte enthousiaste et froid en même temps, efficace et lyrique ; Caroline Cellier très femme, pulpeuse et ronronnante, amoureuse et volontaire ; les enfants sont beaux, au naturel, émouvants – surtout la petite fille, subtile et chatte – le garçon est plus pataud, plus convenu avec son air naïf. Comme tous les enfants, ces deux-là aspirent à la normalité, à avoir des parents comme les autres ; mais ils l’aiment, ce papa fantaisiste, décalé. Il sait les faire rire et rêver ; il leur laisse leurs personnalités propres. Il les « élève », il ne les « dresse » pas. Il aura peut-être réussi cela dans sa vie.

DVD Le Zèbre de Jean Poiret, avec Thierry Lhermitte, Caroline Cellier, Christian Pereira, Annie Grégorio, François Dyrek, 1h30, Lancaster 2005, €5.99

Edition bi : Le Zèbre + Chambre à part, Aventi distribution 2007, 2h59 mn, €6.35

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse

Montaigne ne se découvre véritablement qu’à la fin de la trentaine, à l’âge où lui-même a commencé à écrire. Le corps apprécie sa tempérance, le cœur s’apaise comme le sien, l’esprit en vient à l’équilibre et l’âme aspire à la sagesse.

Cette vertu n’est pas innée et, sans elle, il est malheureux. Devenir sage est une éducation. Cela ne se confond pas avec le savoir, qui ne concerne que l’esprit, ni avec l’expérience qui concerne le corps et les passions. Cela s’apprend par la philosophie qui est l’art de réfléchir sur soi, de découvrir ce qui est juste pour soi – juste moment et juste dose pour rebâtir à chaque moment son équilibre.

Toute la sagesse de Montaigne est contenue dans la première phrase de l’étude de Marcel Conche, qui le cite : « Moi qui n’ai d’autre fin que de vivre et me réjouir ». Le but de la vie est d’être heureux et libre, la justification de la vie est dans la vie même, vivre est agir naturellement avec « une conscience intensifiée » du moment, « un respect religieux » de cette seule tâche humaine qui soit sérieuse. Montaigne enseigne la vie bonne et l’à-propos. L’individu doit se situer par rapport aux autres et trouver sa place d’homme raisonnable ; fonder son éthique et acquérir des croyances personnelles sans prétendre à la Vérité absolue ; devenir maître de soi et joyeux de ses mouvements naturels.

L’homme est un être sociable qui se frotte aux autres par besoin d’échanges (d’idées, d’affection et d’entraide) mais, au fond, il ne se doit qu’à lui-même parce qu’il est unique. Les autres auront toujours besoin de nous, mais il nous faut garder nos distances sous peine d’être dévoré. A chacun de balancer la juste proportion entre distance et devoir, garder son quant à soi et donner aux autres leur dû : justice, respect, honnêteté, une aide le cas échéant – mais pas notre substance. Cela n’exclut ni la bonté, ni la pitié, ni la tendresse, ni l’horreur de la souffrance et de la haine – mais nous ne sommes pas Dieu pour nous sentir coupables de toute la misère du monde et des ratés de la Création. Nous devons aider mais nous ne remplacerons jamais la volonté de s’en sortir de celui qu’on aide – à moins qu’il ne soit malade ou en incapacité. La paix intérieure est ce qu’il y a de plus précieux.

Montaigne refuse l’exigence infinie qui arrache l’individu à son privé et le jette en politique. Car la politique ne peut atteindre à ses résultats décisifs sans faire sacrifice de son honnêteté, comme le montrera Machiavel. A cette école, les plus belles natures se corrompent et la vertu disparaît. La fin ne saurait justifier n’importe quel moyen. L’agir est la vie même et la vie de chacun appartient à chacun, pas au groupe ni au parti. Le danger de la politique est dans la tentation de l’illimité : nourrir des desseins à long terme, c’est jouer avec le bonheur des hommes. Pour savoir ce que l’on fait et se garder de toute démesure, il faut agir pragmatiquement, au jour le jour, par la réforme de proche en proche, par des tâches de raccordement, de conciliation, d’arbitrage. Montaigne, né au siècle des guerres de religion et des rois contestés, voyait bien la nécessité de tout cela.

C’est à partir des autres que chacun peut se situer, trouver sa place : voyager, étudier l’histoire, lire des livres, s’intéresser aux gens du commun comme aux figures de grandeur et de sagesse qui définissent l’humain en éprouvant ses limites. Que l’homme discerne les ressorts de sa folie et il pourra revenir à soi, être heureux par équilibre.

Au fond, dit Montaigne si l’insensé reste pris dans sa folie, c’est qu’il le veut bien ; il est attaché à son mal et sans lui il n’est rien. Il n’y a donc rien à faire pour lui d’autre que le minimum vital et il constitue pour le sage un spectacle édifiant. A force de ne vivre que pour les apparences des choses et des êtres, ces humains-là ne sont plus qu’apparences, masques, théâtre. En matière de vérité, chacun doit donc se faire sa propre religion. Montaigne ruine toute prétention à fonder quelque vérité en soi : il n’y a pas de connaissance possible sur l’inconnaissable, mais des hypothèses personnelles ou des croyances dogmatiques. Les simples, qui ont peu d’imagination et ne sont pas curieux, ont un bonheur épais et sûr ; ils ont l’humilité qui manque aux doctes et le bon sens sans lequel il n’est pas de vertu. Pour Montaigne,

  • On ne peut se fonder sur « Dieu » car, en croyant le penser, nous ne faisons que projeter hors de nous des qualités seulement humaines, même si elles sont grossies jusqu’à l’absolu – et l’homme ne peut donc se penser au-delà de lui-même.
  • On ne peut se fonder sur « la nature » car les hypothèses de la science ne sont que des hypothèses plus ou moins opératoires dans des champs déterminés, sans cesse remises en question par l’avancée des sciences mêmes, et ne nous livrent que des approximations du réel.
  • On ne peut se fonder sur « l’homme » car il est inconnaissable à lui-même et fort divers sur la planète.

Si l’essence des choses ne fait pas irruption en nous par la révélation (qui est du domaine de la foi), le mouvement de pensée ne peut prendre appui que sur les apparences sensibles. Elles sont trompeuses – mais on le sait – et seul l’insensé convertit en « êtres » les existants. Il se donne l’illusion de figer en concepts absolus ce qui n’est qu’apparence éphémère en ce monde. Donc, avec les sceptiques, il convient de suspendre son jugement sur les choses et, avec les dogmatiques, il faut s’essayer à juger et à vivre avec la vie de l’intelligence. On se formera une opinion mais on ne prétendra pas exprimer LA vérité. « La signification de la philosophie ne sera plus de révéler les choses telles qu’elles sont en vérité mais de permettre au philosophe de prendre conscience de soi » p.59. Pas de sagesse universelle mais une méthode pour y parvenir avec mesure.

Le jugement est l’activité la plus nôtre ; il est la manifestation par excellence de la liberté. Le doute n’est pas un état mais une action, la condition du mouvement de la pensée. Montaigne : « L’affirmation et l’opiniâtreté sont signes exprès de bêtise » II.12. La philosophie est sans fin ni commencement, l’étonnement est son fondement, la quête son progrès, l’ignorance le bout. Pour Montaigne, la pensée est toujours au matin, d’où ses « Essais » discontinus où le jugement s’exerce et se tempère à propos de tout. Mais ses idées s’organisent sans qu’il l’ait cherché. Cette vision cohérente exprime la profonde unité d’une nature d’homme. Son livre est l’acte par lequel il prend conscience de soi. Montaigne ne vise qu’à s’apprendre pour vivre ce qu’il est. Il veille sans cesse à choisir, c’est-à-dire à juger. Il ne rapporte aucune vérité mais le progrès de mieux juger, plus finement, pour devenir chaque jour un peu meilleur qu’il n’est. La philosophie ne consiste qu’en cet apprentissage – pas à énoncer d’autres dogmes comme les religions. Il faut éduquer l’enfant à philosopher par lui-même, donc à penser de façon autonome et à mesurer les pressions qui peuvent l’influencer. Qu’il n’oublie pas que, comme tout un chacun, il est doué de raison et qu’il peut exercer ce « bon » sens par lui-même en toute autonomie.

Des possibilités de sagesse sont inscrites dans la nature de chacun. A chacun donc de les mettre au jour et de les cultiver, en bon jardinier qui observe et tempère, gardant son quant à soi et frottant son jugement à celui d’autrui. Si l’on veut convaincre, il faut d’abord écouter, faire accoucher l’autre de sa propre vérité, ce à quoi excellait Socrate. Le sage ne réduit pas les différences, il les goûte comme Montaigne qui pensait ainsi rejoindre la nature, elle qui a cherché la diversité. La sagesse consiste à accueillir par la joie les dons qui nous sont faits. Rien ne fâche Montaigne comme le mécontentement, ce que Nietzsche nommera le ressentiment, cette rumination de ne jamais être à propos mais toujours envieux des autres. Le mécontentement est faiblesse, lassitude, manque d’énergie et de courage ; se plaindre est plus facile que d’agir pour faire cesser le trouble. Au contraire, jouir est faire acte de grâce, c’est respecter avec humilité et accueillir avec reconnaissance. C’est aimer ce qui nous arrive, en faire son miel, un acte religieux de communion avec la puissance génésique de la nature. La sagesse n’a pas à être « inventée », elle est déjà-là, en nous. Soyons nature comme les sauvages du Nouveau monde et nous vivrons à propos, sans excès ni démesure. Mûrissons avec notre âge,

  • Soyons enfant et sage de jouer et d’explorer en imitant ;
  • Soyons jeune et sage de dépenser son énergie et de se passionner, avide de curiosité pour tout et tous ;
  • Soyons adulte et sage de réfléchir à ce qu’on fait, d’agir à propos et de bien savoir aimer ;
  • Soyons vieillard et sage de trouver jouissance dans ses limites et de bien vivre malgré les ans.

La sagesse est d’explorer les limites et de les accepter ; elle est de vivre selon soi-même. Montaigne jeune homme a bien baisé et bien joui ; Montaigne adulte a évité les occasions de troubles (procès, jeux, discussions fiévreuses, prises de position politiques, etc.). A chacun de définir ce que sont ses limites par l’expérience qu’il fait de lui-même. Il faut amplifier la jouissance par la maîtrise et la prise de conscience pour « en peser et estimer le bonheur ».

Le sage, comme l’enfant, dit « oui » à la vie, mais en conscience.

Marcel Conche, Montaigne ou la conscience heureuse, 1964, PUF Quadrige 2015, 650 pages, €16.00, e-book format Kindle €14.99

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ernst Jünger, Second journal parisien, 1943-45

1943 : « Cette année-ci j’ai perdu mon père et ma ville natale ». En novembre 1944, il perdra aussi son fils aîné Ernstel, tué à 18 ans d’une balle dans la tête sur le front italien par des partisans dans les carrières de marbre de Carrare. Il l’aimait, il l’avait façonné moralement à son image, en rebelle. Le garçon, à 17 ans, avait été jeté en prison pour avoir tenu des propos contre Hitler et son régime et il a dû s’engager dans l’armée. C’était une condamnation à mort. Le père ne reste pas indifférent, comme le laisse entendre le commentaire imbécile de l’édition en Livre de poche ; il souffre, il y pense souvent : « La douleur est comme une pluie qui commence à tomber en trombe, puis pénètre lentement dans le sol » p.394.

Pour Ernst Jünger, la sagesse reste le détachement – mais c’est un idéal difficilement accessible. C’est plutôt un apprentissage social de tenue face aux autres : « Mes compatriotes de Basse-Saxe, leur flegme imperturbable, l’un des meilleurs traits de leur caractère » p.267. Prédisposé par la culture dans laquelle il a baigné depuis l’origine, il vise plus haut : « je dois parvenir à un niveau d’où je puisse observer ces choses comme on contemple les évolutions d’un poisson autour d’un récif corallien, les danses des insectes dans une prairie, ou comme un médecin examine un malade » p.292.

Les fleurs existent, elles se fanent après avoir été belles. Elles sont éphémères, « et pourtant ces miracles floraux sont les symboles d’une vie qui ne se flétrit jamais » p.40. Comme elles, il faut accomplir son destin, quel qu’il soit. « Tant que nous suivons notre vocation le hasard reste impuissant. La confiance en une Providence nous guide ; si nous perdons cette vertu, le hasard se libère et nous envahit comme des armées de microbes. D’où encore la prière comme régulateur, force qui rend invulnérable. Le hasard reste à l’état cristallisé, calculable » p.253. Sans règle, pas d’humanité ; sans culture ni passé, pas d’avenir – seul le hasard du présent constant, avec ses bifurcations à chaque instant, emmène dans une course folle car sans but.

Les bouleversements de la guerre lui font tenter d’approfondir ces thèmes du destin, de la sagesse au libre-arbitre. Il cherche ne lui-même de quoi résister aux forces de décomposition qui l’environnent. « C’est par un amour de la vérité que je crois me rapprocher le plus de l’absolu » p.107. Or la vérité s’appréhende par l’esprit, non par les passions ou les instincts : « Dès ma prime jeunesse, ma pensée avait été influencée par le réalisme exact et le positivisme de mon père » p.294. « Mon besoin de fondements logiques – je pense moins ici aux preuves de l’entendement qu’à sa présence critique, à son concours ; il faut qu’il mêle à tout sa lumière » p.295. La raison est une référence, le propre de l’humain, un lumignon dans la nuit, un outil de connaître. Mais elle ne se suffit pas à elle-même, ce pourquoi Ernst Jünger n’est pas devenu physicien comme l’un de ses frères : « La rigueur de la logique appliquée ne me satisfait nullement. Le vrai, le juste au sens le plus élevé, n’ont pas à être démontrables mais doivent toujours être sujets à controverses. Il faut que nous approchions d’eux plutôt dans un esprit d’approximation qu’avec l’assurance de les atteindre absolument » p.110.

Il est donc devenu écrivain, non scientifique. « L’objet de l’écrivain, ce n’est pas l’exactitude absolue, mais l’exactitude optimum. La raison en est la différence essentielle entre logique et langage » p.367. A côté de l’entendement, il est nécessaire de développer aussi le sensitif. « Philon demande qu’on exerce et cultive également les facultés sensitives, car le monde sensible ne peut être saisi sans elles, et l’on se fermerait ainsi l’antichambre de la philosophie » p.248. Jünger n’est pas philosophe, en ce sens qu’il n’y a passé qu’une année d’études, à 27 ans ; il est plutôt autodidacte et façonne sa propre sagesse pratique, issue de ses expériences vivantes.

Il admire la culture française pour cet équilibre qu’elle réalise miraculeusement entre sensible et raison. Il note souvent le « caractère parfaitement défini de la conversation » p.78. Pour les Germains, la Nature, l’Absolu, le Mystère s’y mêlent toujours : « Shakespeare opposé à Molière », dit-il. Il prêche pour un mélange de ces cultures complémentaires en Europe, pour une fécondation croisée. Il en est lui-même un exemple, né d’un père saxon et d’une mère bavaroise, lui luthérien, elle catholique ; il parle l’allemand natif et le français appris. Ernst Jünger est sans doute l’un des rares écrivains pleinement européens. C’est aussi ce qui me séduit en lui.

Les pages citées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Second journal parisien – Journal 1943-45, Christian Bourgois 1995, 426 pages, occasion €0.92

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La voie lactée de Luis Buñuel

Athée grâce à Dieu, Luis Buñuel entreprend dans la tourmente de 1968 un pèlerinage aux absurdités de la religion catholique romaine. La voie lactée est celle de saint Jacques qui aboutit à Compostelle, la fin de terre occidentale. Un cadavre, qu’on dit sans tête, aurait été retrouvé par des bergers et attribué au fils de Zébédée, frère de l’apôtre Jean chéri du Christ. Comme il était pêcheur sur le lac de Tibériade, il devait connaître la navigation… Ou plutôt son cadavre, car il aurait été tué en Palestine. Mais on ne sait même pas s’il a existé, tant la mention de son nom n’apparait que tardivement (comme Jésus le Christ, d’ailleurs). Sa « tombe » a été découverte sous le roi Alphonse II des Asturies, né en 791 et mort en 842 or, dès 785, saint Jacques est déjà présenté comme le sauveur de l’orthodoxie chrétienne et l’on peut supposer que le saint mythique fut choisi comme étendard pour contrer l’invasion arabe de l’Espagne, entreprise de 711 à 726. D’autant que la ville Santiago de Compostella fut prise et pillée en 997 par Muhammad ibn Abî Amir dit el-Mansour. Jacques est considéré comme matamore, tueur de Maures.

Mais, fin 1968, le « pèlerinage » est bien oublié ; il faudra attendre le livre de Barret et Gurgand, Priez pour nous à Compostelle et l’émission Apostrophe pour que le pèlerinage redevienne à la mode, et pas uniquement chez les catho-gauchistes. Aujourd’hui, « marcher » permet de retrouver son corps, donc de reprendre ses esprits tout en apaisant ses passions (le chemin fatigue), donc de « se retrouver » – saint ou pas. Faire le chemin est une « voie » comme dans le zen, il donne un but mais ce qui compte est le cheminement, pas le tombeau. A l’époque, en ces années glorieuses, tout le monde aspire à devenir bourgeois, apprêté et bien vêtu, possesseur d’une automobile. Le film montre à l’envie les voitures antiques de la fin des années 60 défilant sur les autoroutes, depuis Paris jusqu’en Espagne.

Mais ce que dénonce Buñuel constamment est l’hypocrisie bourgeoise sur la religion : célébration en paroles et actes au rebours. Deux compères vagabonds, Pierre et Jean (Paul Frankeur et Laurent Terzieff), prénommés comme les deux apôtres qui découvrirent le tombeau du Christ vide, se voient en butte aux « charités » à géométrie variable des gens rencontrés sur la route. Pierre le vieux (59 ans) est croyant parce qu’il « ne peut plus » (baiser), Jean, le jeune, plutôt athée parce que remontent à sa mémoire des souvenirs de la guerre civile espagnole – et même le fantasme puissant du pape fusillé par les rouges. Pourquoi vont-ils à Santiago ? Pour voler les pèlerins peut-être… Ou pour quêter leur voie, on ne sait pas.

Sur leur route, des « miracles » se produisent, souvent ambigus, à la limite de la coïncidence – probablement exprès : ce grand homme en noir (Alain Cuny) à l’écharpe rouge (tout comme Mitterrand qu’on appellera « Dieu » 13 ans plus tard…) donne un billet à celui qui épargne mais rien à l’autre qui n’a rien, et s’éloigne en trois parties avec un nain et une colombe, figure de la Trinité ; ce gamin qui a du sang sur les mains et un trou rouge au côté gauche de sa chemise, prostré en bord de route et qui stoppe une limousine américaine pour faire monter les deux pèlerins serait incompréhensible sans culture catéchiste : il est l’image de Jésus adolescent portant les stigmates (les deux se feront d’ailleurs virer peu après le départ pour avoir juré le nom de Dieu) ; la foudre tombe non pas sur le mécréant qui défie Dieu mais à une vingtaine de mètres ; le souhait réalisé de voir se crasher la DS arrogante aux yeux bridés qui passe à toute allure sans daigner s’arrêter aux pouces levés ; l’apparition de la Vierge toute en bleu ciel dans une forêt où deux « chasseurs » hérétiques ont tiré sur un rosaire. Certains miracles présumés sont des fantasmes, comme ce jeune homme beau comme Satan (Pierre Clémenti) qui dit aux deux compères de filer après l’accident de la DS, ou ces compagnes surgies d’on ne sait où dans le lit d’à côté de l’auberge espagnole (où chacun apporte ce qu’il souhaite) ; incident conforté par le curé (Julien Guiomar) qui raconte comment l’économe d’un couvent, après avoir prié la Vierge, dépose les clés du coffre et part faire sa vie, se marier et avoir plusieurs enfants, avant de retourner au couvent pour finir son existence… et retrouver ses clés à la même place, comme si elle avait rêvé un destin en l’espace d’un instant.

De Paris à Santiago, le chemin est picaresque, composé d’une arlequinade de scènes réalistes ou rêvées, présentes ou mythiques. C’est l’occasion d’exposer de façon complaisante toutes les variantes du christianisme, que le dogme papal a qualifié évidemment « d’hérésies » par soif de pouvoir. Ainsi le faux pape qui en appelle à s’unir selon le Christ, la communion des corps fornicateurs après celle du pain et du vin ; Marie (Édith Scob) qui dit à Jésus (Bernard Verley) de ne pas se raser, Jésus qui transforme l’eau en vin à un dîner fort joyeux, ou qui « guérit » les deux aveugles dans une forêt… jusqu’à ce que leur canne rencontre un petit fossé qui les empêche d’avancer. Ce curé gourmand de transsubstantiation (François Maistre) qui jette son café à la face du brigadier (Claude Cerval) lequel l’interroge en gros bon sens sur tous ces mystères – parce qu’il est un vrai curé devenu fou échappé de l’asile qui ne supporte pas qu’on le contrarie (comme toute religion). Ou cet arrogant et vicieux marquis de Sade (Michel Piccoli, tout à fait dans son rôle de vieux salaud), qui nie Dieu et torture une très jeune fille, en athée libertin. Ou ces deux nobles, l’un jésuite (Georges Marchal) et l’autre janséniste (Jean Piat), qui se défient en duel pour des arguties de théologien tandis qu’une nonne janséniste convulsionnaire se fait clouer sur une croix dans une église. Ou encore cet évêque espagnol qui excommunie et brûle le squelette de son prédécesseur parce que l’on a découvert un manuscrit de lui qui doute de la légitimité de certains dogmes. Tout le monde parle en citations : Osée dans la bouche de Dieu le Père, des textes de Jean de la Croix, de Louis de Grenade, des propositions du Denzinger ; tout le monde perroquette la religion – mais sans la vivre au quotidien, comme si le catholicisme s’était réduit avec les siècles aux simagrées. D’ailleurs, les deux pèlerins sont accueillis à Saint-Jacques de Compostelle par une pute (Delphine Seyrig) qui veut baiser avec chacun d’eux pour avoir « un enfant de putain » ordonné par Dieu lui-même avec des prénoms à coucher dehors.

Au fond, si Dieu est omniscient, omniprésent et tout-puissant, il importe peu de croire ou non puisque tout est écrit et que la destinée adviendra, et que la grâce sauvera toutes les créatures. Si Dieu n’est qu’un concept, une projection des désirs humains de toute-puissance, peu importe qu’il existe, il s’agit pour chacun de réaliser pleinement toutes ses potentialités humaines, de devenir totalement homme, « sur » homme diraient certains. Tout le reste est crédulité de superstitieux et jeux de communication pour assurer son pouvoir sur les autres.

Ce film de peu de succès est une fantaisie baroque d’un cinéaste latin hanté par les curés et sur ces années de bourgeoisie régnante et de franquisme en Espagne. Un autre monde désormais bien lointain, conté avec simplicité et mystère.

DVD La voie lactée, Luis Buñuel, 1968 (sorti en 1969), avec Laurent Terzieff, Paul Frankeur, Delphine Seyrig, Edith Scob, Bernard Verley, Alain Cuny, Jean Piat, Michel Piccoli, édition espagnole en français et espagnol, standard €12.17 blu-ray €12.38

The Luis Buñuel Collection – 7 DVD : Belle de jour / Le Journal d’une femme de chambre / Le Charme discret de la bourgeoisie / Cet obscur objet du désir / Le Fantôme de la liberté / La Voie lactée / Tristana, €66.98

Catégories : Cinéma, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Macron ou l’adaptation au monde

L’élection improbable d’Emmanuel Macron comme président est due à la nullité de son prédécesseur et à la vacuité des « petits partis qui font cuire leur petite soupe à petit feu dans leur petit coin », comme disait le fondateur de la Ve République. Ras-le-bol du « socialisme » blablateur et victimaire, qui vous rend toujours coupable, qui que vous soyez ! Ras-le-bol du conservatisme qui va de Dupont (Aignan, nom de sa mère) à Bayrou en passant par Fillon. Ce que voulaient les électeurs, c’est du changement : de personnel (usé jusqu’à la corde corrompue), d’idéologie (ce masque grands mots des petits arrangements entre amis), de méthode (je propose et je recule aussitôt devant la montée des mécontentements, je ne fais rien pour rester populaire).

Ils l’ont eu.

La présidentielle est le moment central de la vie de la Ve République car seul le président décide. Les ineptes Chirac-et-Jospin qui ont cru « améliorer » les institutions en décidant le quinquennat PLUS les législatives dans la foulée n’ont fait que renforcer les pouvoirs du président. Il a désormais, outre la Constitution et les articles qu’il peut invoquer seul, la nomination et révocation du Premier ministre donc du gouvernement, une majorité à sa botte à l’Assemblée. Ne restent que « la justice », qui n’est pas un pouvoir constitutionnel, et le Sénat, refuge de la droite par inertie rurale.

Pour devenir président, il faut promettre ; pour le rester, il faut tenir ses promesses. Ce pourquoi Sarkozy puis Hollande ont été jetés dehors par les électeurs floués. Mais trop promettre crée des illusions qui sont cruellement démenties par la politique suivie. Il faut donc promettre de façon mesurée et claire. Macron a promis et a entrepris jusqu’à présent ce qu’il a promis.

Mais pour l’équilibre des pouvoirs, qui ouvre la voie à la durée, il ne faut pas se couper des corps intermédiaires qui relaient en les filtrant raisonnablement les aspirations de la base, et qui servent de fusibles commodes en cas de conflit. Le président décide, mais il doit écouter. Ecouter ne signifie pas seulement entendre mais aussi tenir compte, du moins en partie, en argumentant sur le reste. Macron a quasiment éradiqué les corps intermédiaires, sénateurs (qui ne sont pas de son bord), élus locaux (dépensiers), partis (En marche ! est un mouvement de non-professionnels de la politique), syndicats (il est vrai que CGT rime avec végéter depuis l’enracinement dans la posture lutte de classes), associations.

Il n’y a plus d’intermédiaires entre Macron et le citoyen, comme chez les protestants entre Dieu et les hommes. Ce qui est bon si « Dieu » sait tout, voit tout, comprend tout et peut tout ; ce qui risque de mal finir si « Dieu » n’est qu’un homme, donc faillible et tenté par l’arrogance. Le jugement sur Macron, à ce stade, hésite encore.

Tout se passe comme si le jeune président se sentait plus en phase avec le mouvement du monde que ses prédécesseurs (bien trop vieux et confits en habitudes dépassées), et que les politiciens « expérimentés » qui restent. Ce n’est pas faux, depuis l’émergence du « tiers » monde, la globalisation du climat, de la finance et du commerce, et le surgissement brutal d’Internet et du smartphone, le monde a bel et bien basculé dans une nouvelle histoire. Elle demande des politiciens neufs qui comprennent ce qui se passe et ce qui se joue, qui soient à l’aise avec la langue globish (anglais abâtardi), l’humilité requise par les multiples cultures non-occidentales, la pratique des nouveaux instruments d’information et de communication. Nul doute que Macron soit nettement meilleur que Hollande et Sarkozy dans tous ces domaines…

Mais cette conviction d’être bien dans le mouvement se double d’une philosophie particulière, issue du protestantisme, dans la conviction qu’ici-bas chacun bâtit lui-même son destin ; conviction laïcisée par l’existentialisme qui rend chacun entièrement responsable de ses actes ; enfin prolongée par la fréquentation de Paul Ricoeur qui fait de l’agir une phénoménologie : l’expérience vaut mieux que toute théorie et l’histoire ne se fait que par ses actes concrets (l’être ne s’atteint que par les phénomènes). D’où le goût pour la gestion plutôt que pour la politique, de l’efficacité plus que pour les principes, de suivre le mouvement de préférence à tenter de le transformer. Cette façon de voir est proche du libéralisme politique (les orléanistes de René Rémond), mais articulée avec une vision plus large qui est celle de l’Europe comme entité puissante (par sa masse, pas par sa volonté). Macron se trouve probablement en avance ou en décalage avec une grand partie des Français, peu au fait de cette façon de voir.

Même si cette façon s’affirme progressivement dans la société moderne par le mouvement démocratique lui-même (décrit par Tocqueville il y a un siècle et demi) : individualisme, égalitarisme, présentisme, identités multiples, personnalité flexible, préférence pour la régulation (douce) plutôt que pour la politique (conflictuelle). Ce pourquoi on a pu parler d’un Macron post-moderne.

A court terme, cette préférence pour l’efficacité et le pragmatisme, en imposant par les institutions les réformes jugées nécessaires quels que soient les blocages, est probablement la meilleure manière de décoincer la société française. Il est nécessaire de rattraper les trente ans perdus à ne rien faire alors que les autres (les partenaires de la même Union européenne) avançaient.

Mais à long terme ? Mettez un couvercle sur la politique et elle finit par fuser de toutes parts. Réintroduire de la représentation, du débat, une certaine lenteur sur les sujets graves, sera nécessaire sous peine d’explosion. Les Français aiment parler, théoriser, se lancer des noms d’oiseau, se battre comme des chiffonniers pour des futilités de principe ; il faut les laisser de temps à autre se défouler. Tout en replaçant le pragmatisme à court terme dans l’histoire longue, qui est mémoire mais aussi grande politique.

Immigration ? Islamisme ? Coup de force américain ? Rachats chinois ? Position de l’Europe dans le monde qui vient ? Sur tout cela, qui est stratégique, nous attendons des idées, des débats, l’émergence d’un sens. La petite politique peut se résumer à ce qu’on fait, pas la grande. Car elle doit affronter le tragique de l’histoire :

  • Les immigrants sont des gens malheureux qu’il s’agit d’aider – mais en même temps éviter qu’ils submergent les populations de nos pays en bouleversant leurs mœurs, leur système de protection sociale et leur niveau de vie. Aider les autres et aider les siens sont deux valeurs aussi légitimes – d’où le tragique de la situation. Mais il faut bien choisir.
  • Les musulmans sont compatibles avec la démocratie car toute croyance est légitime à condition qu’elle n’empiète pas sur les droits des autres. Mais les islamistes sont clairement incompatibles avec la démocratie puisqu’ils affirment n’obéir qu’à seule la loi de Dieu et pas à celle des hommes. Faut-il alors autoriser les fillettes de 9 ans à se laisser violer parce que les écrits coraniques le permettent ? Faut-il reléguer les femmes à leur place subalterne où leur voix ne compte que pour la moitié de celle d’un mâle ? Faut-il créer une police des mœurs qui, comme en Iran, au Pakistan et en Arabie saoudite, va surveiller les comportements jusque dans les alcôves privées ? Faut-il laisser se répandre le salafisme en important des prêcheurs étrangers « pour le ramadan » alors qu’ils répandent une doctrine incompatible avec les valeurs de la République ? Respecter l’autre et ses croyances – mais en même temps assurer la vie démocratique en France – sont deux valeurs légitimes, mais il nous faut tragiquement choisir sous peine de subir.
  • Les Etats-Unis dérivent avec Trump (mais qui représente une moitié des électeurs qui s’expriment) vers un nationalisme identitaire qui les pousse à l’individualisme et à l’isolationnisme. Les Etats-Unis sont un état allié avec lequel nous avons des liens historiques longs. Mais leur attitude de mépris complet pour la position des pays européens de l’alliance, tout comme leurs menaces extraterritoriales de rétorsion financière conséquente si l’on ne fait pas ce qu’ils décident unilatéralement sont incompatibles avec notre souveraineté. Deux légitimités, là encore, se confrontent : rester allié ou demeurer souverain. Il va falloir choisir et ce sera tragique car l’autre possibilité sera mise à mal.
  • La Chine pousse ses pions stratégiques et financiers en faisant patte de velours : rachat du port d’Athènes, de terres agricoles en France, du Club Med, extension de la « route de la soie » via le chemin de fer de Chine jusqu’au cœur de l’Europe, financements et têtes de pont en Afrique pour les matières premières… Voir ce grand pays à la culture multimillénaire retrouver sa place dans le monde est réjouissant ; se trouver sous sa dépendance imminente possible l’est moins. Le libre commerce est un bienfait pour la croissance ; le pillage des technologies (comme le TGV et Airbus) est une menace pour l’avenir. Là encore, deux légitimités : croissance ou dépendance ? Tragique dilemme.
  • L’Union européenne est de même la meilleure et la pire des choses. La meilleure si elle fait bloc et rend plus fort, aidant les régions défavorisées par la redistribution des fonds structurels ; la pire si elle se confit en technocratie et en autoritarisme de bureau – ce qui est sa tendance naturelle, comme toutes les structures, dès lors qu’il n’y a pas de volonté politique au sommet. Le tragique est de choisir entre être plus fort à plusieurs (à condition de s’entendre) ou se replier sur notre petit pré carré (insignifiant dans le nouveau monde).

Elle n’est pas simple, la présidence Macron. Il a encore quatre ans pour affronter le tragique et nous convaincre du bien-fondé de ses choix.

Catégories : Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ernst Jünger, Premier journal parisien, 1941-43

La prose de Jünger semble être d’une matière céramique. Elle est composée de terre rare, et passer par l’épreuve du four la durcit. Les émotions sont là, mais le langage les fige. Retenue, pudeur, distance : Jünger écrit pour retrouver l’éternel sous le contingent. Il est sensible aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, aux adultes. Il a le caractère profondément humain d’un être qui fut aimé durant son enfance. En même temps, il possède une exigence de vérité, une rigueur d’exécution, il a besoin d’absolu, ce qui le contraint et le raidit.

Son expression se fait froide, parfois sibylline, par souci d’exprimer exactement ce qu’il ressent. D’où ces termes d’entomologiste pour parler des êtres qu’il aime : de ces enfants, il parle rarement, sinon pour noter d’un trait rapide une attitude exceptionnelle. Il les appelle par un vocable neutre, « l’enfant » pour Alexandre le petit, « le jeune garçon » pour Ernstel l’aîné. Les prénoms viendront plus tard sous sa plume, en 1943 et 1944, où l’intensification de la guerre, les bombardements, la menace « lémure », la proximité de la mort sur leurs têtes l’incitera à se livrer plus avant. Alors ils deviendront ce qu’ils sont, Ernstel et Alexandre, et parfois même « mon fils ». Sa femme reste éternellement « Perpetua » une compagne de caractère, réfléchie, un référent dans son existence.

En ces années de guerre, où il lit la Bible chaque soir durant trois ans, il proclame son exigence de vérité. Il la trouve dans « l’inestimable et salutaire pouvoir de la prière », « la seule porte qui mène à la vérité, à la loyauté absolue et sans réserve ». La prière incite à tout dire à un juge muet, à s’analyser sans concession comme une catharsis, à confier son âme à une sagesse ultime. La prière, comme le journal sans concession, est une psychanalyse.

Cette vérité, il la cherche en lui-même, dans son « humanité » opposée au nihilisme de la « technique ». Celle-ci, en se développant, dévore l’homme de l’intérieur ; elle le rend mécanique, abstrait, inhumain. Elle en fait un robot, variante machinale du fonctionnaire. C’est une très ancienne forme de refus du savoir que cette crainte de l’inhumanité de la science. Déjà, au paradis, le serpent était le tentateur, puis vint Babel, la tour trop orgueilleuse où tous les hommes coopéraient pour la bâtir et qui fut donc détruite par le Dieu unique et jaloux. Nous sommes dans le thème éternel de l’apprenti sorcier, du Golem, de Frankenstein, du savant fou, du docteur Folamour, du savoir comme source du Mal. Pour Jünger, à son époque, il s’agissait d’une prodigieuse massification politique dans une période d’accélération technique. Tout allait trop vite pour les cadres traditionnels de pensée issus de la paysannerie. Il note les automatismes, les blindages, les rouages, « l’arsenal des formes vivantes qui se durcissent comme des crustacés » p.20. Il note aussi l’anonymat des bombardements, les tueries industrielles. « Des couches d’être commencent à se détacher de l’état humain proprement dit pour tomber dans l’inertie » p.51 – ce qu’il appelle « la monstrueuse puissance du nihilisme ».

Il cherche l’humanité en l’homme, la vérité de l’humain parmi ses semblables. « Les êtres cachent encore en en eux beaucoup de bons grains qui germeront à nouveau dès que le temps s’adoucira et reprendra des températures humaines » p.37. La ville lui est une amie « ou des cadeaux vous surprennent. J’éprouve de la joie surtout à voir les amoureux marcher, étroitement enlacés » p.44. Aux premières étoiles jaunes des Juifs aperçues dans Paris, le 7 juin 1942, il écrit : « je considère cela comme une date qui marque profondément, même dans l’histoire personnelle » p.136. Au lendemain de la rafle du Vel’ d’Hiv’ : « pas un seul instant, je ne dois oublier que je suis entouré de malheureux, d’êtres souffrant au plus profond d’eux-mêmes. Si je l’oubliais, quel homme, quel soldat serais-je ? » p.149. Il s’effraie de constater que certains restent aveugles aux souffrances de ceux qui sont sans défense et se glorifient même de les rudoyer. « La vieille chevalerie est morte. Les guerres d’aujourd’hui sont menées par des techniciens. Et l’homme est devenu cet homme annoncé depuis longtemps, et que Dostoïevski décrit sous les traits de Raskolnikov. Il considère alors ses semblables comme de la vermine, ce dont précisément il doit se garder il ne veut pas devenir insecte lui-même » p.290.

Face à cela, son attitude voudrait être celle du moine zen : « Lorsque que je vois les fleurs s’étaler si calmement au soleil, leur béatitude me paraît d’une profondeur infinie » p.22. Il cherche l’éternité dans les rites de la collection : « Il s’agit, dans la diversité, d’assurer des perspectives qui s’ordonnent autour du centre invisible de l’énergie créatrice. Tel est également le sens des jardins, et le sens, enfin, du chemin de la vie en général » p.185. Parce qu’en fait, « nous sommes de passagères combinaisons d’absolu » p.209. Alors, « l’œuvre doit atteindre un point où elle devient superflue – où l’éternité transparaît. (…) Il en est de même pour la vie en général. Nous devons parvenir en elle à un point où elle puisse passer de l’autre côté aisément, osmotiquement, à un niveau où elle mérite la mort » p.115.

Pour bien mourir, il faut avoir bien rempli sa vie, l’avoir aimée à chaque instant, avoir touché à la vérité du monde.

Les pages indiquées sont celles de l’édition Livre de poche 1998 épuisée

Ernst Jünger, Premier journal parisien, Journal 1941-43, Christian Bourgois 1995, 318 pages, €11.61

Ernst Jünger, Journaux de guerre, coffret 2 volumes, Gallimard Pléiade 2008, 2396 pages, €120.00

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Montaigne redécouvert adulte

Montaigne était un auteur du programme de français au lycée. On l’étudiait par fragments en seconde, un peu rebuté par son vocabulaire archaïque à un âge où l’on pense à autre chose. J’en garde le souvenir d’un auteur à la sagesse sympathique mais peu philosophe et peu actuel. Ô combien j’avais tort ! A 15 ans, j’étais plus préoccupé par les amours. Il faut laisser passer les années pour découvrir Montaigne.

Il est mort le 3 septembre 1592 et cet anniversaire de quatre siècles a suscité quelques commémorations. Une émission sur France-Culture, un quart d’heure au réveil chaque matin du mois d’août 1992, m’a donné le goût de le relire. Elle était réalisée par André Comte-Sponville, un philosophe à peu près de mon âge duquel je me sentais proche. Avant de plonger dans le texte brut, une fois n’est pas coutume, j’ai désiré me mettre l’eau à la bouche en lisant quelques textes accumulés dans ma bibliothèque sur cet auteur tout d’affinités : Montaigne d’Elie Faure (1923), Montaigne par Stefan Zweig (1942), Montaigne par lui-même de Francis Jeanson (1951), Montaigne ou la philosophie vivante dans Une éducation philosophique d’André Comte-Sponville (1989).

C’était vingt ans après l’avoir rébarbativement « étudié » au lycée. J’ai retrouvé sa sagesse sympathique mais, contrairement à mes 15 ans, j’ai considéré qu’il est un maître en philosophie, moins théoricien qu’adepte de la vie bonne, et qu’il est éminemment actuel – ou plus précisément inactuel, de tous les temps.

Montaigne est un philosophe né d’une époque de troubles. Fils d’un anobli de fraîche date, ex-marchand de poissons bordelais, aux origines peut-être en partie anglaise par son père et juive par sa mère issue de courtiers convertis venus d’Espagne, il passe sa vie en pleine guerre civile pour la religion, au moment où l’Amérique vient d’être découverte. Tout cela pouvait le forcer à choisir son camp et à le servir par conformisme, mimétisme ou fidélité. Il n’en a rien été. Il s’est plutôt retiré de la scène, préférant la curiosité, la tolérance, la modération. Il a servi son roi mais en gardant son quant-à-soi, catholique de raison mais guère de foi.

Il a été aimé dans son enfance par un père attentif à le bien éduquer, sans forcer son désir. Il a connu l’amour des femmes dès sa plus tendre puberté puis, jeune homme, le bonheur d’une amitié rare avec La Boétie. L’humeur mélancolique venue de la mort trop jeune de son ami lui a « mis en tête cette rêverie de se mêler d’écrire ». Comme tout homme solitaire et de faible mémoire des noms, lieux et dates, l’écriture a tenu le rôle d’amie, à la fois confidente et miroir, mémoire et chronique d’une vie. « Je suis moi-même la matière de mon livre ». Ce sont moins les faits qui comptent que la manière de les penser et de les vivre. Le style est inimitable parce qu’éminemment personnel. Les Essais sont exemplaires, matrice des journaux et carnets des auteurs à venir.

Les spécialistes distinguent trois périodes chez Montaigne : 1/ la connaissance de soi, l’étape stoïcienne ; 2/ la connaissance de l’homme, le doute sceptique ; 3/ la pratique de soi, l’amour de la vie.

La période stoïcienne est celle où Montaigne commente les auteurs anciens. Ils sont hautains, inaccessibles, c’est une « exagération de sagesse ». Les superbes philosophies et les comportements surhumains sont illusions. Montaigne décrit son moi et il n’est pas d’un surhomme mais d’un homme simple. De même son style ne plane pas dans les hauteurs du jargon : « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Le style, c’est l’homme même. Et son style est sa philosophie. Il « écarte de lui les idoles capitales de la vérité, de l’immortalité et du bonheur qui permettent au commun des hommes de vivre sans réfléchir, et de maudire la souffrance plutôt que de tenter d’apprendre à s’en servir », dit Elie Faure. Ce que Montaigne retient de la sagesse antique est la force que procure la liberté intérieure. La puissance vitale des passions est germe des vertus – et la plus haute des vertus est celle d’équilibre. « Le vice (…) n’est que faute de mesure ».

La période sceptique est celle où il en vient à récuser tous les dogmes, tous les préjugés, toutes les éducations parce que l’expérience de chaque homme est unique et qu’elle seule vaut pour lui. « La vie n’est de soi ni bien, ni mal ». Les rencontres avec les autres, les lectures, les voyages, aiguisent la faculté de jugement parce qu’ils provoquent la réflexion personnelle. Le spectacle de la diversité engendre la perception de ce qui, en chaque homme, est commun à tous, et de ce qui est unique. La vérité ne peut être que relative, ici et maintenant ; elle peut servir d’exemple, non de dogme. Le doute seul, placé au seuil de la connaissance, peut y introduire le jugement. La science fixée ne travaille « qu’à remplir la mémoire » et laisse « l’entendement et la conscience vides ». La vertu la plus éminente de Montaigne, en cette période est l’exigence de sincérité sur soi. Si une sagesse humaine est possible, elle ne peut se concevoir que dans les limites de l’humaine condition. « Les plus belles vies sont, à mon gré, celles qui se rangent au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans miracle et sans extravagance ». Nous ne saurions être dieu ; notre être, dans sa nature profonde, échappe à notre connaissance et notre existence est soumise à ce qui vient de la « fortune » (le hasard). Ce sont les prétentions de notre esprit qui introduisent en notre vie incertitude et discorde. Notre existence est rendue absurde par l’illusion de pouvoir découvrir quelques valeurs transcendantes. Dès lors, « nous pensons toujours ailleurs », nous ne vivons jamais « à propos ». « A quoi faire ces pointes élevées de la philosophie sur lesquelles aucun être humain ne peut rasseoir, et ces règles qui excèdent notre usage et notre force ? » La nature commande, le sage l’accepte. Nous qui ne sommes qu’humain, vivons en humain – ni ange, ni bête. Le corps comporte en lui-même sa sagesse, qui est amour du plaisir et de la joie. Le secret du bonheur est simple : « étendre la joie » et « retrancher autant qu’on peut la tristesse ». Voilà tout Montaigne désormais : « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une éjouissance constante ; son état est comme des choses au-dessus de la lune : toujours serein ».

En son ultime période, il est lui-même. Il aime la vie, parfait à la bâtir en acceptant sa « folie ». Il aime les êtres comme ils sont, avec respect, lucidité, acceptation légère, joyeuse. « La plus grande chose au monde est de savoir être à soi ». Elie Faure résume cette sagesse avec lyrisme : « L’essentiel est de ne pas perdre de vue qu’il y a en nous une forme supérieure de nous qu’il n’est pas impossible d’effleurer de temps à autre, ne pas ‘feindre une vérité’ qui n’est pas notre vérité, de connaître que nous sommes faibles pour épier notre faiblesse et éviter ses traquenards. Laissez les livres et les mots, regardez-vous, cultivez-vous. Que votre fermeté devant le néant et la vie ne vienne pas des recettes que vous recevez d’autrui mais des réalités d’enthousiasme à la vivre et d’imagination à le peupler qui n’appartiennent qu’à vous ». Nulle morale mais une éthique, c’est-à-dire une conscience personnelle qui n’ignore pas la morale commune de son temps et de son peuple, mais qui la juge et la pèse, la filtre à sa propre expérience et la rend relative. Il faut régler sa vie avec intelligence, ordre, mesure, authenticité, lucidité, tolérance. « Nature est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste ». Pour saisir la vie à chaque instant, il faut être en pleine adéquation avec elle. Il faut être « juste » comme sonne un accord musical, en harmonie avec l’existence. C’est pourquoi la vérité est toujours préférable au mensonge ; elle rend libre parce qu’elle met en accord l’être et le monde. « Nous sommes partout vent », et vent est sagesse, ou plutôt sage est le vent parce qu’il est mouvement, qu’il passe et emporte.

Cela est un « savoir vivre ». « Il n’est rien si beau et légitime que de faire bien l’homme et dûment, ni science si ardue que de bien et naturellement savoir vivre cette vie ». La sagesse de chacun n’est issue que de la vie même de chacun ; celle de Montaigne est un exemple à suivre. Comme tout maître, il faut le quitter pour devenir soi.

« J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. » La mort viendra, mais elle est une fin, non un but. « La vie doit être elle-même à soi sa visée, son dessein ». Michel de Montaigne est un maître en art de vivre ; il se donne tout entier à ce qu’il fait, en son présent. Car le temps passe et l’existence nous est limitée. « Je veux arrêter la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie ».

Faisons comme lui, imitons-le en sa sagesse humaine : « Ma philosophie est en action, en usage naturel et présent, peu en fantaisie ».

Montaigne, Les Essais, édition Villey-Saulnier avec préface de Marcel Conche, notes et explication sur les termes et expressions de l’époque, d’une chronologie sur la vie et l’œuvre, d’un appendice sur l’influence des Essais, d’un index et de la liste des inscriptions portées sur les murs de la librairie, PUF Quadrige 2004, 1504 pages, €46.00

Montaigne, Les Essais, Folio 2009 coffret 3 volumes, 2208 pages, €25.00

Montaigne textes choisis et commentés par Marie-Madeleine Fragonard, professeur de littérature française à l’université de la Sorbonne Nouvelle (Paris III), Pocket 2009, 544 pages, €5.50

Montaigne, Les Essais, Gallimard Pléiade 2007, édition Jean Balsamo, 2080 pages, €80.50, 

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,