Robert Silverberg, La tour de verre

« Deux siècles et demi avaient passés depuis que l’homme s’était arraché à pour la première fois à sa planète mère » p.34. Nous sommes vers l’an 2200 après Jésus et, « vers la fin du XXe siècle, il y avait eu une réduction considérable de la population humaine. La guerre et l’anarchie générale avaient fait mourir des centaines de millions d’humains en Asie et en Afrique » p.61. Le déclin de la population avait été accompagné par l’essor des machines dans tous les travaux, les masses sans talents s’étaient lassées de se reproduire et donc, par sélection naturelle, « les intelligents avaient hérité de la Terre ».

Siméon Krug est un milliardaire mégalomane. Il a commencé dans un hangar après avoir quitté l’école, comme tant de futurs entrepreneurs à l’américaine ; puis il a perfectionné le robot et inventé l’androïde. Sa multinationale a fait fortune et une nouvelle ambition est née : répondre au message des étoiles. Un mystérieux blip-blip régulier provient en effet d’une étoile lointaine située à 300 années-lumière de la terre, soit 620 ans de voyage galactique.

Krug décide donc de doubler le vaisseau spatial par une tour gigantesque, construite dans la toundra sibérienne pour éviter les effets secondaires à la population alentour. Cette tour de verre, qui abritera un émetteur d’ondes tachyon (qui restent hypothétiques dans la physique de l’époque contemporaine), permettra de répondre beaucoup plus vite que la lumière et de prendre ainsi contact avec une autre forme de vie intelligente dans l’espace.

Mais, à trop regarder le ciel, le sage tombe dans le précipice ouvert sous ses pieds. Krug a inventé les androïdes et leur succès a été tel qu’ils sont devenus plus nombreux que les humains. Ces « machines » sont faites de chair et de sang, d’ADN amélioré pour leur donner des capacités surhumaines dans certains cas. Il en existe trois classes, A, B et C comme les grades de l’Administration française : les Alphas, les Betas et les Gammas sont comme nos inspecteurs, contrôleurs et agent. Les Gammas sont cons mais musclés ; ils exécutent et obéissent aux ordres, pour le reste ils se vautrent dans les plaisirs bêtes. Les Betas sont les intelligences limitées qui contrôlent et exécutent les programmes simples. Seuls les Alphas sont de quasi humains, parfois mieux doués car peu soumis aux émotions, même sexuelles.

Le multimilliardaire a un fils de trente ans, Manuel (qui veut dire Dieu est avec nous en hébreux). Il pâtit de l’ombre autoritaire de son père et vit en play-boy, échangeant son âme avec ses amis dans des stages techniques à la mode, vivant bien avec sa femme-enfant plate et toute en os malgré sa vingtaine, possédant physiquement une maitresse à Stockholm à ses heures de loisir. Car le transmat permet de se désintégrer ici et de se réintégrer instantanément d’un bout à l’autre de la planète. On dort en Ouganda avant d’aller se baigner en Californie et de baiser en Suède puis de finir la soirée avec des amis à Hongkong.

Les Alphas espèrent être un jour reconnus comme les égaux des hommes, les Enfants de la Cuve égaux aux Enfants de la Matrice, encore que les Enfants de l’Eprouvette (les ectogènes entre les deux) les voient d’un œil jaloux. Car les androïdes sont tellement efficaces que les humains s’ennuient et ne cherchent que le plaisir sans les corvées ni l’effort. Beaucoup d’entre eux ne font pas d’enfants, surtout ceux dont les capacités économiques et culturelles sont limitées ; les autres en font peu car il faut les élever, même si les nounous androïdes se chargent de presque tout ; d’autres enfin ne veulent pas subir les nausées de la grossesse, les douleurs de l’accouchement ou l’ennui de la gestation et ils copulent en éprouvette. D’où ce sentiment des Enfants de l’Eprouvette de n’être pas vraiment à l’égal des Enfants de la Matrice mais infiniment supérieurs aux Enfants de la Cuve.

Une religion secrète a été créé par les androïdes Alphas pour adorer « Krug », vu comme le démiurge, le dieu créateur. Des chapelles sont montées sur tous les chantiers, toutes les usines et dans tous les quartiers pour convier Alphas, Betas et Gammas à venir prier Krug et chanter en commun. La ferveur de cette foi finira-t-elle par faire fléchir la volonté du Créateur ? La bible androïde, diffusée par cubes de communication, reprend les versets de la Bible chrétienne et fait référence aux épreuves voulues par Jéhovah pour son peuple élu lorsqu’il l’a exilé en Egypte. Après le temps d’épreuve viendra celui de la Terre promise et l’esclavage prendra fin.

Krug ne veut rien voir de tout cela ; pour lui les androïdes sont des machines qu’il a imaginées et créées en usines, ce ne sont pas des humains mais des objets. D’ailleurs, elles peuvent baiser et y prendre du plaisir mais ne se reproduisent pas. C’est par le fils Manuel que les Alphas vont tenter de passer pour atteindre la conscience de Krug et lui faire changer d’avis. Car sa maitresse Lilith (la démone de la Bible, qui baisait Adam avant qu’Eve fut créée) est une androïde Alpha. Manuel est amoureux d’elle plus que de sa femme car elle est moins infantile et plus forte. Même si Krug veut un petit-fils, Manuel ne se prive pas de prendre son plaisir et envisage même le « mariage ». Si l’on promeut aujourd’hui le mariage « pour tous », il n’est pas encore question de se marier avec un objet et Robert Silverberg est très en avance pour son temps.

Krug est-il atteint de démesure comme ce vieux Juif qui inventa le Golem dans les bas-fonds de Prague ? L’être humain est-il dépassé par ses inventions lorsqu’elles lui ressemblent trop ? L’idéologie religieuse permet-elle de supporter son sort s’il n’est vu que comme transitoire ? Créer la conscience oblige et nul ne joue à Dieu impunément – pas plus qu’à devenir père. « On est responsable de ce qu’on apprivoise », disait le renard au petit Prince, et mettre au monde une création, enfant ou androïde, est une responsabilité morale. On lui doit l’amour et la protection pour son plein épanouissement, le respect de sa personnalité sous peine de chaos moral et de violence bestiale.

Krug voit loin, mais mal de près. Il vise l’étoile NGC 7293 mais ne distingue pas ce qui se passe dans l’esprit de Thor Watchman, l’Alpha chef de son chantier de construction pour la tour de verre. Rien ne se passera comme il l’avait prévu, signe que « dieu » n’est pas omniscient ni omnipotent quand il est issu de la chair.

Robert Silverberg, La tour de verre (Tower of Glass), 1970, Livre de poche 2003, 317 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

Les pages indiquées dans le texte sont celles de l’édition Pocket 1986

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Elisabeth George, La punition qu’elle mérite

« Elle », c’est tout un tas de personnages féminins dans le roman : Havers, gros sergent bulldog qui n’en fait jamais qu’à sa tête et que l’on voudrait bien virer aux confins de la province, Ardery, commissaire alcoolique de plus en plus dépendante et qui déraille trop souvent pour rester à son poste, plus une pléthore de mères abusives de filles et de garçons…

Mais le titre n’explique rien, il est seulement la trame psychologique de l’intrigue vainement compliquée qui se déploie sur plus de 650 pages découpées au petit bonheur la chance par des lieux et des dates. C’est captivant mais pas retord et le lecteur devine le coupable bien avant la fin, ne gardant un doute sur un comparse qu’assez avant dans l’histoire.

Tout commence par une biture express d’étudiants anglais dans la petite ville de Ludlow dans le Shropshire. Ils fêtent la fin du trimestre et se saoulent au cidre ou à la Guiness (il faut en boire des litres !). Les filles sont bourrées et ne savent plus ce qu’elles font, les garçons sont bourrés et n’ont qu’une idée en tête – s’ils peuvent. Tous ont 18 ans à peine, juste sortis du lycée et pour la première fois en colocation, indépendants de maman. La liberté devient la licence et les scènes de baise crue ne manquent pas : attouchements, fellation, sodomie, pénétrations. L’auteur jouit de mettre en scène des adolescents à peine mûrs dans ce pays de sauvages qu’est le Royaume-Uni déstructuré d’aujourd’hui. La bite anglaise remplace le flingue américain mais c’est bien la même absence de tout scrupule dans l’assouvissement du désir qui est décrit par une Susan Elizabeth George de 70 ans, née en 1949 : son fantasme.

L’ilotier du coin surnommé Gaz remplace les flics disparus pour cause de compression de personnel due aux économies budgétaires. Il se préoccupe d’enfourner la viande saoule dans sa voiture les soirs de beuverie et de ramener au bercail les ados déglingués avant qu’ils ne se battent et cassent tout. Il est peu payé, vit seul faute de moyens et ne pense qu’à monter dans la hiérarchie en faisant de la lèche à son grand chef femme, qui l’a remarqué lors du stage. Elle lui a demandé comme une faveur de surveiller tout particulièrement son fils unique chéri Finn, en pleine rébellion adolescente, qui vit pour la première fois hors du domicile familial. « Il avait des dreadlocks d’un côté de la tête et le crâne rasé de l’autre. Et, sur son cuir chevelu à découvert, un tatouage représentant une femme sauvage hurlante, la bouche grande ouverte sur sa luette et des canines démesurées, dont une dégouttait de sang » p.169. Un portrait de sa mère, sans doute.

Ludlow, Shropshire

Un diacre de la commune très empathique et frénétiquement actif dans les associations pour les enfants a été retrouvé suicidé par pendaison à l’aide de son étole dans le local de l’ilotier ; il avait été arrêté sur ordre du central et devait être transféré pour interrogatoire après une accusation anonyme de pédophilie. Son père, homme influent qui ne peut le croire, mandate son député pour faire une enquête approfondie sur ce suicide. Pour une fois que la queue remue le chien, la Met est donc conviée immédiatement à aller voir sur place si « la procédure » a bien été respectée. Pas plus. La commissaire Ardery se voit confier la tâche, flanquée du sergent Havers pour tester sa capacité à obéir aux ordres. Une mutation lui pend au nez et elle file doux.

Ardery ne voit rien, pressée de retourner à Londres retrouver ses jumeaux de 9 ans dont son mari a la garde parce qu’elle est alcoolique et qui vont bientôt partir en Nouvelle-Zélande où il est muté. Havers s’acharne, ne lâchant aucune piste, souvent à tort mais parfois à raison. C’est elle qui met en avant les fâcheux 19 jours de latence entre l’accusation et l’arrestation – sans qu’aucune enquête n’ait été entreprise entre temps pour vérifier les faits. Le suicide aurait donc eu lieu à tort ? Ne s’agirait-il pas d’un suicide ? Auquel cas qui aurait intérêt à faire taire le diacre ? Qui a été pédophile dans l’histoire ? La pédophilie n’aurait-elle été qu’un prétexte à la mode pour masquer autre chose ?

A cause de cette faille qu’elle n’a pas remarquée, Ardery, plus dépendante de la vodka que jamais, est dessaisie au profit de Lynley (qui avait refusé d’être commissaire à sa place) et l’enquête reprend avec Havers sur de nouvelles bases. C’est le prétexte, comme à chaque fois chez Elisabeth George, de se plonger dans la sociologie des petites villes du Shropshire : Ludlow, Worcester, Burway, Hindlip, Wandsworth… L’auteur est allé voir sur place, faire les repérages nécessaires des lieux et se documenter sur des personnages plausibles du coin, ce qui donne à son roman un air de vérité. C’est toujours passionnant.

Il y a Ding (Dena), fuyant sa famille où son père s’est pendu tout nu et sa mère remariée, ce pourquoi sa fille s’est jetée dans le sexe à 12 ans pour n’en plus jamais sortir, baisant, pipant, picolant tant et plus – mais pas mauvaise fille, au fond, amoureuse de Bruce son colocataire beau gosse qui a faim de chairs nouvelles mais en pince pour elle quand même. Il y a Missa, semi-indienne intégrée, brillante étudiante en maths qui brutalement chute de niveau passé Noël après une soirée trop arrosée, et qui veut se marier sans le consentement de sa mère à un artisan un peu simplet qui anime la forge de la ville pour touristes. Il y a Finnegan le rebelle que sa mère flic haut gradé couve et surveille et qui en a assez. Il y a Gary l’ilotier, appelé Gaz, élevé dans une secte en Irlande d’où il s’est enfui à 15 ans, initié au sexe dès qu’il a pu bander, dans la promiscuité encouragée du groupe. Il y a Peace, le serveur polyvalent de l’hôtel, prénommé par une mère gauchiste Peace-on-Earth comme sa sœur End-of-Hunger. Et bien sûr Ian Druitt, le suicidé accusé d’être pédocriminel même si personne ne s’est jamais plaint de lui, au contraire, mais qui vivait seul dans une chambre donnant au-dessus d’une école maternelle…

Depuis plusieurs romans, le chemin compte plus que l’objectif chez Elisabeth George. Il faut aimer les gens pour apprécier le déroulement sinueux de l’histoire à prétexte policier. Peu d’action et beaucoup de psychologie et de sociologie, telle est la recette de cette prof formée à la psychopédagogie. Avec plus ou moins de bonheur – ce roman-ci se situant dans la moyenne. Le lecteur amateur passe un bon moment, captivé par les portraits de ces drôles de British. La fin est téléphonée et prévisible, mais la vie des enquêteurs se poursuit, Havers reste et présente un spectacle de claquettes, Ardery part (provisoirement) et Lynley procrastine à nouveau dans ses amours.

Elisabeth George, La punition qu’elle mérite (The Punishment She Deserves), 2018, Presses de la Cité mars 2019, 670 pages, €23.50 e-book Kindle €15.99

Les romans policiers d’Elisabeth George chroniqués sur ce blog

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Pensée circulaire contre pensée linéaire

Après le règne, presque sans partage en trois siècles, de la pensée linéaire, voici que la pensée circulaire refait surface.

Depuis Hiroshima, l’humanité a pris conscience qu’elle peut disparaître en quelques minutes. Dès lors, le progrès n’est plus infini, linéaire, mais éminemment fragile. Les pollutions, les prédations, mais surtout les attaques industrielles contre la santé, la transgression des déséquilibres naturels, ont engendré des pathologies qui remettent en cause le rapport de travail au milieu. La chimie engendre des cancers ; les additifs et colorants des perturbations hormonales ; les voyages et les migrations, comme l’anarchie des mœurs, transmettent le sida et autres maladies ; la course au profit et les transgressions d’ingénieur encouragent les mutations des virus et les ruptures des barrières entre espèces, on l’observe avec la maladie de la vache folle. L’utopie communiste s’est écroulée dans la bureaucratie sclérosée ou la terreur de masse. La démocratie reste impuissante face aux millénarismes religieux ou aux haines ethniques, on le voit en Iran, en Irak, dans les pays du Maghreb, au Mali, au Liban, en ex–Yougoslavie, au Rwanda… Cela remet en cause la primauté des valeurs politiques sur les valeurs vitales. D’autant que le savoir, les institutions, l’économie, la science, ne préservent plus du chômage et de la misère de masse.

Dès lors, la raison perd du terrain au profit du magique. On assiste au retour des mythologies, au culte de l’histoire comme légende dorée. Ah ! Ces commémorations, ces « temps mémoriels » comme ces « lieux de mémoire » ! Nous observons la montée des sectes, des yakas simplistes et populistes de l’extrême droite comme de l’extrême gauche, la prédominance de l’émotion et de l’irrationnel. Tout cela est amplifié par les nouvelles technologies : la télévision, en continu depuis la guerre du Golfe, rend bête en privilégiant le spectaculaire, l’affectif, l’anecdotique, le « temps de cerveau disponible » pour ingurgiter la publicité commerciale à haute dose. Les concerts pour la jeunesse cherchent à assommer de décibels et de rythmes, quand ne circulent pas les boîtes de bière et les pilules d’ecstasy. Internet permet de dire n’importe quoi à destination de n’importe qui, ou de donner accès à tous les fantasmes, roses, bleus ou bruns. Les jeux vidéo ou de rôles font évoluer dans un monde virtuel où tout est possible, surtout le pire.

En face ? Les pays sont gérés par des technocraties froides et sûres d’elle-même qui ne veulent pas convaincre, par élitisme, ni ne savent communiquer, par autisme. Ou bien par des mafias ou ces fameuses « cent familles » de ploutocrates, ou encore ces clans sortis des mêmes écoles ou fréquentant les mêmes lieux de culte. Tous ces groupements, adeptes de la pensée circulaire, se moquent bien des sociétés et parasitent les peuples. La loi de la jungle ressurgit durant l’anarchie, la loi de l’empire dans l’archipélisation des sociétés. Nul ne voit plus loin que ses intérêts et poursuit sa « mania ». On se replie, on se referme, on dénie.

Je suis frappé de constater que les symptômes de l’autisme comme maladie psychique s’appliquent de plus en plus à nos sociétés développées. Chacun regarde son nombril au lieu de regarder devant ; chacun s’enferme dans son couple, sa famille, son groupe, sa tribu et se moque du collectif, réticent même à payer l’impôt ou à aider les autres. Cette pathologie de repli sur soi est caractérisée par la coexistence de trois grands troubles : 1/ l’altération des interactions sociales, le regard qui fuit, le refus de tout contact physique, le « je » qui refuse de créer des rapports avec l’autre ; 2/ les troubles de la communication verbale, le langage qui ne sert jamais à construire une conversation mais monologue, l’écoute intermittente qui ne permet pas la réflexion (une seule chose à la fois), l’enfermement dans l’écho de mots ou de routines ; 3/ tout ce qui est nouveau panique, intérêts et activités sont réduits, machinaux, ternes. Tout cela n’est-il pas une bonne description de notre bourgeoisie technocrate ? Peut-être pas dans son existence quotidienne, avec ces pairs, mais dans son comportement officiel, terriblement « coincé ».

On ne sait pas d’où vient médicalement l’autisme. Peut-être d’un défaut de maturité du lobe frontal, ou du ratage de l’organisation des circuits de neurones. Mais s’est-on penché sur l’histoire personnelle des individus autistes ? On sait que, dans le très jeune âge, des connexions doivent se faire pour que le programme de développement suive son cours harmonieux. Si une étape est absente, le développement a des ratés. Comme l’autisme est un refus d’interactions sociales, on peut soupçonner quelque part un défaut d’amour. Parce qu’il n’est pas « accueilli », l’enfant s’enferme.

Ce n’est qu’une hypothèse pour les individus, mais l’attitude technocrate est bien la même. Orgueil, mépris, sentiment de supériorité, ne sont que des défauts d’interactions sociales. Ils hypertrophient le rationalisme et le recours aux règlements aux dépens de l’affectif et du commun. En regard, et par réaction, ceux qui sont rejetés survalorisent affectivité et irrationnel, multipliant à plaisir les transgressions citoyennes qui augmentent le sentiment d’insécurité (injures, vandalisme, graffitis, dégradations, violences).

Les interactions sociales s’apprennent et se développent, tout d’abord en famille, ensuite en société. C’est le défaut de caresses par les parents, d’affection par les amis, de valorisation de la personne par le groupe, c’est la solitude extrême de la compétition entre tous à l’école, qui engendrent ces eunuques maladroits et coincés. Yannick Noah lui-même avoue : « On ne s’embrassait pas, ne se touchait pas, on ne se disait pas qu’on s’aimait ». Il parle de ses parents. « J’en ai conclu de manière erronée qu’il fallait que je prouve quelque chose pour être aimé » (L’Express du 5 juin 1997).

Valeurs politiques et valeurs vitales, pensée linéaire et pensée circulaire, doivent être en équilibre pour que l’humain – qui n’est ni dieu ni bête – prenne toute sa place humaine. Mais on peut aisément basculer d’un côté ou de l’autre. Là est le danger. Qui veut faire l’ange fait la bête. Et qui est bête n’a rien d’humain. Dionysos, revient !

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Escobar de León de Aranda

Pablo Escobar fut le plus puissant narcotrafiquant de la planète dans les années Reagan. Riche à milliards, il a réussi à fédérer en cartel les narcos de Medellin et de Cali, exportant en commun la drogue par avion aux Etats-Unis. Machiste et orgueilleux, son hubris n’a plus connu aucune limite. Il a fait descendre ses concurrents, descendre les politiciens qui voulaient voter un accord d’extradition avec les Etats-Unis, descendre les flics, descendre les juges, descendre les journalistes. En bref tous ceux qui se dressaient sur son chemin. Pourquoi ? Pour obtenir « du respect ».

L’argent ne suffit pas, contrairement à ce que croient les gens de gauche sur « le capitalisme » : il faut encore être reconnu. Par sa femme à qui il colle deux gosses ; par ses hommes auprès de qui il faut paraître sans cesse déterminé ; auprès de ses concurrents, à qui il ne faut pas lâcher de terrain et se montrer le plus fort ; par le pays, les pauvres à qui il construit à ses frais plusieurs quartiers, les riches auprès de qui il entre au Parlement. Mais le plafond de verre est bien présent, comme dans toute société. Son argent pue et il l’étale trop pour se faire des amis des politiciens ; sa grande gueule l’empêche de nouer des alliances sociales profitables. Il est donc méprisé, humilié publiquement dans l’enceinte de la Chambre, ses méfaits rappelés dans les journaux.

Il n’agit qu’en solitaire, ce qui le perd. Il a trop assimilé la loi des pionniers yankees qui fait de la force le seul droit. Sauf qu’il a oublié la Bible dans l’autre main, cette justification sociale hypocrite mais indispensable pour régner au nom de Dieu ou de son élection. C’est un bouffon avant d’être un tueur. Pablo Escobar est joué par un Javier Bardem encore plus gros et plus laid qu’à l’habitude – imposant de présence. Aucun autre ne lui arrive à la cheville parmi les acteurs, surtout pas le pâle et impuissant agent de la DEA américaine (Peter Sarsgaard) venu « aider » le gouvernement colombien à terrasser le dragon.

Seule la journaliste Virginia, présentatrice télé colombienne, paraît à la hauteur malgré ses poussées épisodiques de terreur. Car il la respecte. Elle est une icône, même si elle avoue que les gens la regardent plus à la télé pour savoir ce qu’elle porte plutôt que pour ce qu’elle dit. Escobar veut s’éterniser en héros, sa part bénéfique devant racheter à terme sa part maléfique. Le bâtisseur sur les ordures. Il engage Virginia comme biographe et elle est amenée à le suivre dans tous ses déplacements « même les plus intimes » – il va d’ailleurs la baiser, même si ce n’est pas montré (le viol tarifé des « nymphettes » livrées par leurs parents émerveillés est en revanche plus que suggéré). La journaliste colombienne Virginia Vallejo existe réellement, elle a incontestablement été baisée par Escobar entre 1983 à 1987 et elle a vraiment écrit en 2007 l’autobiographie du trafiquant : Amando a Pablo, odiando a Escobar, titre cité d’ailleurs durant le film : « Aimer Pablo, haïr Escobar ». Le livre a été (mal) traduit en français par le racoleur « Pablo, je t’aime, Escobar, je te hais ».  Penelope Cruz, dans le rôle de mijaurée esclave du chic et constamment en représentation, est le pendant du monstre. Féminine à souhait, féministe au travail, elle suit, elle regarde, elle raconte.

Car c’est le génie du film de nous montrer le personnage et ses horreurs par la voix off de la journaliste qui conte a posteriori la geste du narcotrafiquant descendu à la fin par la police. Ou du moins par un commando spécial, non corrompu, des forces armées colombiennes, aidé par la technique de repérage téléphonique d’un Escobar trop « famille » par la CIA.

La terreur est donc enrobée de conte, juxtaposant Pablo entouré de gamins fouillant les tas d’ordures de Medellin, tous nommés Pablito en son honneur, et le massacre à la tronçonneuse des alliés infidèles ; ou l’atterrissage sur une autoroute américaine d’un avion du cartel rempli de sacs de cocaïne à l’aide d’un Mack truck en travers bloquant les deux voies, et l’exécution par un chien loup attaché sur le dos d’un exécutant qui a mal exécuté les ordres ; ou encore le discours en réponse au ministre de la Justice d’Escobar qui dénonce le financement occulte de sa campagne avec preuves, et le dressage des sicarios, ces adolescents de 14 à 16 ans entraînés à tuer d’une rafale d’Uzi à l’arrière d’une moto les cibles désignées par le patron.

De même la parade bouffonne de « la prison » qu’il s’est fait construire lui-même, et la fuite à poil dans la jungle lorsque les hélicoptères de combat ont repéré sa planque ; les robes chics qu’il paye à Virginia pour le représenter, et les description qu’il lui fait du viol collectif « par vingt soldats » qui l’attend si elle l’abandonne, « il te déchireront tes vêtements, là, ta robe… – Thierry Mugler. – C’est çà, puis ils t’attacheront et te passeront dessus l’un après l’autre, puis, lorsqu’ils auront fini, ils te pénétreront avec un mixeur ou un sèche-cheveux, te réveillant avec un seau d’eau si tu t’évanouis, puis ils recommenceront à te violer, enfin, lorsque tu seras au bout, ils te laisseront saigner de l’intérieur jusqu’à ce que tu en crèves… ». Une belle déclaration d’amour.

Le plus atroce comique est cette scène surréaliste où Pablo Escobar avec son jeune fils de 9 ans Juan Pablo, lors d’une discussion entre hommes, lui décrit « le pain » de résidus de cocaïne qui doit être dilué dans l’eau avant de « fusiller le cerveau » – c’est pour les pauvres – et la poudre de cocaïne pure, blanche comme de la farine, qui doit être coupée avant de fusiller aussi le cerveau mais plus proprement – c’est pour les riches. Le gamin écoute, comprend, approuve. Pablo : « On produit, on vend, mais on n’y touche pas, tu as compris ? Il faut écouter Nancy (la femme de Reagan), elle a raison ». Juan Pablo : « Oui ».

Le spectateur ne s’ennuie pas, le monstre sacré glace comme il faut, la pute de luxe séduit comme il se doit avec son air effarouché sur ses hauts talons, la famille Escobar qui se voudrait normale, entraînée dans le maelström, touche à l’envi. Mais la série Narcos a sans doute nui à l’impact de ce film, trop fade face au souffle criminel du genre. Manque surtout le pourquoi de la cocaïne, qui n’est jamais abordé, au profit de la geste commerciale possessive et maniaque du truand. Comme si la drogue était une marchandise comme une autre et Escobar un capitaliste ordinaire. Sauf une fois : lorsque Virginia apprend à Miami que l’aspirine est considérée comme une drogue aux Etats-Unis !

Y aurait-il de quoi dédouaner le narcotrafic en l’abaissant au rang de la pharmacie et les narcotrafiquants au rang d’entrepreneurs aventureux ? C’est, au fond, un peu ce qui me gêne dans ce film par ailleurs fort bien mené.

DVD Escobar (Loving Pablo), León de Aranda, 2017, avec Javier Bardem, Penelope Cruz, Peter Sarsgaard, + 30 mn d’interviews avec Bardem et Cruz, M6 Video 2018, 1h58, standard €8.99 blu-ray €11.99  

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Patricia MacDonald, Sans retour

Dans le domaine du roman policier, autant les Français ont réussi dans le psychologique, autant les Anglaises dans le sociologique, autant les Américains ont inventé une nouvelle forme : l’efficacité.

Les hommes créent des thrillers, romans montés comme des films et découpés comme au cinéma en séquences courtes remplies d’actions, caractérisées par des caractères tranchés et une grande précision pour faire vrai (horaires, paysages, rues, procédures, crimes, institutions, self-défense – tout est documenté soigneusement). La morale est celle, individualiste, du self-made man, du cow-boy, du pionnier, qui ne compte que sur lui-même et se méfie de l’État. Il n’a, comme base, que les Dix Commandements du moralement correct, encore que la nécessité lui fasse prendre quelques libertés avec le meurtre et l’adultère. Chez Robert Ludlum, Tom Clancy, David Morrell, Clive Cussler, Stéphane Coonts, Frederick Forsyth, Ken Follett, le cadre est le monde et le thème est la guerre.

Les femmes ont investi l’intérieur du pays. Leur thème est la psycho-sociologie, la banlieue moyenne. Patricia Cornwell, Mary Higgins Clark, Lawrence Sanders, Dorothy Uhnak, sont de cette veine. Avec Patricia MacDonald, les suspenses sont bien montés. Le lecteur entre sans peine dans le décor, partage vite la façon de voir les choses du personnage central, qui est une femme. L’intrigue avance sans temps mort, pas à pas, avant l’apothéose – souvent inattendue.

Sans retour va au-delà du divertissement en évoquant un personnage, le tueur, jusqu’à sa dimension mythique. En 1989, époque où ce roman a été écrit, le Japon semble avoir battu l’Amérique sur beaucoup de plans. Le modèle américain vacille. Dans ce livre, il est incarné superbement par Grayson, un jeune homme de 15 ans. Grayson est flamboyant, il est la réussite en personne, fierté de son père, de son collège, de sa ville – le parfait bon gars américain, le gendre idéal. Il est intelligent, sportif, travailleur. Il baise les plus belles filles, dirige l’équipe de baseball, bûche ses maths, est lauréat de la Chambre de commerce. Grand, blond, musclé, très beau, il est le fils de rêve, le rejeton du Nouveau Monde. Mais voilà, il a les défauts de ses étonnantes qualités : l’égoïsme, l’arrogance, l’amoralité, l’hypocrisie. Tout lui est dû, tout doit s’arranger selon ses désirs. Il se sent d’une espèce supérieure, au-dessus du commun des mortels et des règles qui les régissent, au-dessus des lois et de la morale. Lorsque quelque événement dérape, il ment à la société et séduit ses proches pour arranger les faits à sa manière. Un vrai Yankee au fond, la suite des ans le prouvera… Mais tout comme l’Amérique de Nixon et de Reagan n’est qu’apparence de force et de santé, la beauté de l’adolescent individualiste n’est qu’extérieure : elle est celle du diable.

Patricia MacDonald est Bostonienne, d’une ville–référence pour la bonne société américaine, celle qui établit les conventions. Son personnage de maman est obstiné, scrupuleux, attentif à l’amour. Mais le féminisme est passé par là et cette mère pèse dans sa propre balance ce que les hommes de son entourage lui apportent : la sécurité, le plaisir, la position sociale. Les figures mâles sont rarement positives dans ce livre. Elles sont fragiles et très mêlées : la lâcheté voisine avec la force ou le courage avec la faiblesse. Pour l’auteur, le modèle WASP, blanc, anglo-saxon, protestant est décrépi. Elle préfère valoriser les femmes, les filles, les Noirs – probablement l’essentiel de ses lecteurs qu’il s’agit de caresser dans le sens du poil. Elle a le sens commercial. Le seul garçon un peu aimable est homosexuel mais il périra de trop aimer le diable.

Étonnante thérapie qu’entreprend l’Amérique par ses séries romanesques ou filmées, à la fin du siècle dernier. Plus qu’ailleurs, on peut suivre les états d’âme du pays suivant les thèmes de sa littérature populaire. Ce MacDonald-là est bon pour la santé.

Patricia MacDonald, Sans retour, 1989, Livre de poche 1992, 377 pages, €7.60 e-book Kindle €7.99

Les romans policier de Patricia MacDonald déjà chroniqués sur ce blog https://argoul.com/?s=patricia+macdonald

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Maria Daraki, Dionysos

Dionysos est un dieu dialectique. Ambivalent, il unit aussi les contraires. C’est un dieu de synthèse, entre le monde d’en bas et celui de l’Olympe, entre l’avant et l’après. Ancien professeur d’histoire ancienne à l’université de Paris-VIII, Maria Daraki nous offre dans ce petit livre une étude d’anthropologie historique passionnante sur la pensée sauvage et la raison grecque.

Il est lumières et ténèbres. Un éclair marque sa naissance. Lorsqu’il sort de la cuisse de Zeus, où il a parachevé sa gestation commencée dans le ventre d’une mortelle, il est armé de deux torches. Il est gardien du feu, rôdeur de nuit, assurant la jonction des ténèbres et de la lumière. Sa couronne est de lierre, plante de l’ombre, soporifique, et il porte la vigne, plante solaire, enivrante, qui pompe les sucs de la terre pour les faire chanter au soleil. Union de la surface terrestre et du monde souterrain, Dionysos circule entre le monde des morts et celui des vivants. C’est pourquoi il est le maître de l’élément liquide, l’eau qui sort de sous la terre puis y retourne. La mer, dit Maria Daraki, n’est « couleur de vin » selon Homère que dans sa fonction dionysiaque d’antichambre du monde ténébreux. Le serpent est l’animal du dieu car il joint le terrestre et le souterrain. Il joint aussi la saison ; par les offrandes alimentaires aux morts, les rituels de végétation relancent la circulation entre sous terre et sur terre. L’abondance est un cycle de dons et de contre don entre Gaïa et ses fils. Le milieu est magique, non humanisé par le travail. Le « sacrifice » de Dionysos, en ce sens, n’est pas une passion souffrante comme celle du Christ, mais un cercle qui traverse la mort pour renaître comme celui d’Osiris.

Pour cela même, Dionysos intègre les enfants à la cité. Il dompte par les rites, dont celui du mariage, les poulains et les pouliches sauvages que sont les jeunes garçons et les jeunes filles. C’est la « culture » qui établira la distinction entre enfants légitimes et bâtards, dont dépend la citoyenneté. Le mariage dompte la virginité (Artémis) et le désir (Aphrodite). Il humanise parce qu’il juridise la sexualité brute. Mais, toujours ambivalent, le dieu instaure les Dionysies qui sont une fête de transgression dans une Athènes très masculine. C’est un carnaval qui lève toutes les barrières. Les temples des dieux sont tous fermés sauf celui de Dionysos. La civilisation est mise entre parenthèses pour se ressourcer et renouveler, comme chaque année, l’alliance du dieu et de la cité. Comme rite d’intégration, on offre au garçonnet dès trois ans des cruches de vin, on fait s’envoyer en l’air les petites filles sur des balançoires, symbole sexuel rythmique. Moitié divin, moitié animal, l’enfant est un petit satyre dionysiaque qui se passe de déguisement. Freud, plus tard, a retrouvé cette intuition en le qualifiant de « pervers polymorphe ». Dionysos lui-même est un amant, un séducteur, pas un satyre. Ni homme, ni enfant ; ni humain, ni taureau ; il se propose à la reine en amant–fleur. Il est l’éphèbe fugace, beauté fragile, triomphe du printemps entre enfance et virilité, inachevé mais en devenir. Une fois de plus, le dieu unit les contraires dans les catégories comme dans le temps.

Car l’humanité grecque antique se pense en catégories collectives : masculin, féminin, enfant. L’union sexuelle est le miracle ou les trois se rejoignent pour perpétuer l’espèce. Homme et femme sont des instruments de la terre, non des agents. Ils doivent subir l’épreuve de médiation pour récolter ce qu’ils attendent, des nourritures et des rejetons. Les figurines « d’enfant–phallus » symbolisent les pères qui renaissent en fils, transmettant au-delà des personnes la catégorie collective mâle. Maria Daraki conclut, dans ce contexte, que l’inceste n’est pas transgression sexuelle mais transgression du temps de filiation. Œdipe est la tragédie des deux logiques : l’une, collective, de reproduction de la catégorie mâle, l’autre de quête d’identité ; le désordre filial produit par l’inceste est insupportable.

Le but d’un homme est de produire un fils, voir un petit-fils s’il n’a que des filles. La continuité de la filiation masculine importe, les femmes ne sont que des vases de nutrition. De même, les femmes sont une race à part, issue de Pandora. Pour les Grecs, la somme des âmes est stable et tourne. Dès que la terre a repris son « germe fécond », l’aïeul devient fécond à son tour et un petit-fils peut surgir du sol. Pour que le groupe humain se perpétue, il faut que s’épanouisse l’ensemble du règne vivant, espèces sauvages comprises. C’est l’activité procréatrice équitable de la terre. L’écologie aujourd’hui en revient à cette conception du tréfonds très ancien de l’esprit occidental.

La religion grecque est séparée en deux ensembles : céleste et chtonien. Les Olympiens conduits par Zeus sont personnes juridiques. Les divinités collectives patronnées par Gaïa sont anonymes et polyvalentes (Erinyes, Heures, Grâces, Titans, Nymphes). Elles sont des valeurs vitales dont l’orientation est la reproduction de tout ce qui vit, et sa nutrition. Les hommes, par l’institution civilisée de la société, se donnent comme milieu. Ils s’adaptent à la nature magique par le culte et le rituel, car la terre enfante tout, enfants, bêtes et plantes. Le monde est circulaire, la vie naît de la mort, les opposés sont également nécessaires au système. Les rituels ne sont pas des événements mais l’éternel retour du même, l’aller–retour cyclique des échanges vitaux entre sur terre et sous terre. Au contraire, la raison des dieux use exclusivement des oppositions. Elle est « logique de non–contradiction », selon Aristote. Le vote à l’Assemblée, la décision du tribunal, doivent trancher. La religion olympienne distingue un espace civilisé – ou règnent les rapports contractuels – et un espace sauvage – ou règnent les rapports magico-religieux. L’homme doit choisir, et cette capacité de choix est à la base de l’invention de la morale, de la logique, de l’histoire.

Coexistent donc deux systèmes, deux « intelligences adultes » : la pensée circulaire et la pensée linéaire ; les valeurs vitales et les valeurs politiques ; les rapports magico-religieux au milieu et les rapports de travail sur le milieu ; la logique circulaire « éternelle » et la logique linéaire du « temps » ; le culte et le droit ; Gaïa avec les divinités chtoniennes et Zeus avec les Olympiens ; le mariage reproduisant tout le règne vivant et le mariage reproduisant la cité politique et mâle ; le oui ET le non comme le oui OU le non ; le cercle d’éternel retour et le linéaire du progrès. La tragédie va naître de la transition entre ces deux logiques, et Dionysos va émerger comme médiateur.

« C’est l’athénien qui est tragique au Ve siècle. Mais tragique dans l’euphorie. La nouvelle société, celle de la cité démocratique, est une société profondément voulue. Nul n’a exprimé l’attachement général à la polis plus ardemment que les tragiques. Et ce sont eux qui, en même temps, ont mesuré dans toute sa profondeur le plus épouvantable des gouffres : l’écart entre le social et le mental que nous appelons désadaptation » p.188. L’émergence du dionysisme coïncide avec la carte des cités en Grèce. Le contrat politique importe plus que l’origine ethnique autochtone. L’hellénisation engendre un sentiment de supériorité plus que l’origine. On ne naît pas grec (donc civilisé), on le devient par l’éducation de la cité.

Présent en Grèce depuis le IIe millénaire, fils de Zeus et d’une princesse mortelle, Dionysos s’éveille brusquement vers la fin de l’époque archaïque. C’est le moment où le démos s’oppose aux nobles, où se fixent les cités et les rapports juridiques. La fonction de Dionysos est de gérer l’antique passé en tant que dieu olympien nouveau. Un Olympien atypique car il permet à tous les autres grands dieux de l’être dans les normes. Dionysos subordonne le système de reproduction au royaume du père, dieu du politique. La religion de terre fut repoussée du côté des femmes et des cultes à mystères. Le dionysisme participe à la fois à la religion de la terre et à la religion civique. Féminin et secret d’une part, masculin et public de l’autre, son culte a deux volets qui se déploient sur deux univers religieux. Il est un médiateur entre deux mondes étrangers. Il aménage l’âme sauvage sans l’altérer, il ménage la raison et l’éthique.

Entre la logique du logos et celle qui l’a précédée en Grèce, il n’y a pas eu passage mais affrontement, puis négociation. Dès que la nouvelle pensée surgit, l’ancienne dispose d’un pôle de comparaison qui lui permet de se penser depuis « l’autre ». La culture grecque que nous aimons est « fusion de deux modes logiques. Celui, linéaire et exclusif, qui est conforme aux besoins de la Grèce du politique, et cet autre exprimant une Grèce sauvage qui avait pensé le monde en cercle et développé une autre logique, circulaire et inclusive, qui traite les oppositions par oui et non. C’est pour avoir superposé le cercle et la ligne que la Grèce a pu réussir cette combinaison des deux qui en est le plus beau produit : non « la raison » mais la raison dialectique. C’est elle qui est en œuvre dans tout ce qui en Grèce est beau, le dionysisme, la tragédie, la dialectique spéculative, les mythes dont l’intrigue inclut son propre commentaire, et la beauté des formes qui, dans l’art, nous donne à voir la greffe de l’abstraction sur les valeurs anciennes, elle, corporelles… » p .230.

La synthèse dialectique est équilibre instable, sans cesse remis en cause. Le débat grec dure encore. « Dans le cas de la Grèce, nous serons précis : c’est la construction de la « personne », de l’identité individuelle, qui introduit contrainte et intolérance, et ouvre une guerre sans merci à « l’âme sauvage ». On ne peut pas être à la fois individu et sujet collectif, avoir et n’avoir pas de contours. Mais comme cela mène loin ! La vraie « personne » est au centre de l’ordre olympien, au centre de la filiation linéaire, au centre du temps irréversible, au centre du tribunal et de la citoyenneté active. En d’autres termes, elle est au centre de toutes les composantes de la « raison grecque ». » p.235.

Le dionysisme a surgi comme une protestation contre le prix à payer. Elle a été protestation organisée, formalisée en fête. Zeus, dieu juste, a eu deux enfants-dieux seulement, qu’il a pris la peine d’engendrer tout seul : Athéna, déesse de la raison, et Dionysos, dieu de la folie. Le nouveau et l’ancien coexistent en nous comme les deux cerveaux de notre évolution et en notre culture avec la science et le sacré. Et nul besoin d’avoir la foi pour ressentir du sacré. Dionysos est un dieu complexe, intéressant les origines de notre civilisation, et que nous devons connaître.

Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre, 1985, Champs histoire 1999, 287 pages, €9.00

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Manuel Vásquez Montalbán, Tatouage

Mort en 2003 d’une crise cardiaque à Bangkok, Montalbán est le père du détective catalan Pepe Carvalho. Comme lui il vient du peuple, comme lui il enquête – mais comme journaliste -, comme lui il a fait de la prison, comme lui il est fin gastronome. Mais Carvalho a été agent de sécurité avant de travailler pour la CIA, jusqu’à ce qu’il prenne son indépendance comme détective privé. Il n’est ni marié, ni n’a de fils comme son auteur.

Créé en 1972 par un père de 33 ans, Pepe a 30 ans et vit dans une villa modeste d’un quartier de Barcelone. Il a pour compagne une pute, Charo, qu’il a installée en appartement dans le centre-ville pour qu’elle puisse exercer son métier sans les inconvénients ; elle ne reçoit que sur rendez-vous. Il a pour ami Bromure, un vieux cireur de chaussures qui lui sert d’indic car il a les oreilles grandes ouvertes et connait tout le quartier. Il a pour passion la cuisine et donne volontiers ses recettes, pas souvent bien traduites d’ailleurs. Il aime les feux de cheminée et les alimente par toute une collection de livres qu’il brûle à mesure : la littérature lui paraît vaine, même Don Quichotte. Ces transgressions, dans les années 1970, plaisent à l’Espagne qui s’ouvre après la mort de Franco en 1975.

Le contraste entre une Espagne arriérée, restée très catholique, prude et conventionnelle, avec le reste de l’Europe, notamment les Pays-Bas permissifs et démocratiques, est un choc culturel. Pepe Carvalho aime s’y rendre pour visiter les canaux, les quartiers à putes en vitrines, l’église transformée en centre culturel pour hippies, la marmaille nue qui joue au soleil. Au cinéma à Amsterdam, « quelques couples jeunes, d’allure plus ou moins hippie, avaient amené leur progéniture au cinéma, en partie parce qu’ils ne savaient pas qu’en faire, en partie parce que Fritz the Cat était un dessin animé. Mais dès les premières scènes du film, Carvalho conclut que la présence des enfants était probablement due à quelque volonté cachée d’éducation sexuelle. Fritz le chat était un véritable maniaque, un marginal qui fomentait la révolution sexuelle chez les fumeurs de hasch de l’intelligentsia new-yorkaise, et la révolution sociale à Harlem ».

A Barcelone, un beau blond a été retrouvé noyé sur une plage, en slip, un étrange tatouage sur le dos où il est écrit : « Né pour révolutionner l’Enfer ». Un beau slogan pour un pays catho. Ramón, qui a établi sa maitresse coiffeuse dans un salon de Barcelone, mandate Pepe pour savoir qui est le noyé. Il veut son nom et si possible ce qu’il a fait. Une belle enquête pour un détective.

L’occasion pour l’auteur de plonger dans les strates sociales de l’Espagne qui se réveille, ses bourgeoises affranchies en tuniques indiennes qui vendent des fringues et baisent à droite et à gauche ; ses macs qui friment, en concurrence directe avec les macs étrangers qui importent des filles depuis la mort du dictateur ; ses trafics en tous genres, dont la drogue et les filles en premier ; ses commerçants en poisson frais et congelé du port de Barcelone ; ses petites gens des cafés, des bars et des commerces. Pepe Carvalho a une philosophie cynique et humaniste, ce qui est un peu contradictoire mais fait le charme de son caractère.

Il apprendra le nom du jeune homme mort, ce qu’il faisait en Espagne après un séjour en Hollande, qui il baisait et pourquoi il est mort. On ne lui en demandait pas tant, mais il aime les enquêtes bien faites et boucler complètement un dossier.

Malgré les mœurs des années 1970 très différentes de celles d’aujourd’hui (machisme, sexualité hippie, armes dans les avions, absence de téléphone), le lecteur passera un bon moment. Montalbán écrit direct, à l’américaine. Ce n’est pas du grand style mais ça percute. Et son personnage a quelque chose de sympathique malgré ses manies. Au chapitre 4, il réfléchit à la meilleure manière de commencer son enquête en préparant une recette pour lui tout seul : la chaudrée. « Il fit revenir ensemble une tomate, de l’oignon, un piment, puis, quand la préparation eut épaissi suffisamment, il ajouta les pommes de terre et laissa mijoter le tout à petit feu. Il jeta ensuite les langoustines dans la casserole [plus probablement ces grosses crevettes catalanes analogues aux scampis italiens !], la baudroie [qu’on appelle en français de cuisine la lotte], enfin le colin. (…) Carvalho mouilla alors avec un bol de court-bouillon. En dix minutes, la chaudrée galicienne était prête ». Régalez-vous !

Manuel Vásquez Montalbán, Tatouage (Tatuaje), 1976, Points policier 2012, 264 pages, €6.80

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La mort en Grèce antique

Alain Schnapp est professeur d’archéologie grecque à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne et a fondé l’Institut national d’histoire de l’art. Son dernier livre est une Histoire des civilisations à La Découverte, écrite sous la direction de Jean-Paul Demoule et Dominique Garcia.  Il a surtout publié un ouvrage sur Préhistoire et Antiquité, des origines de l’humanité au monde classique.

Dans un article déjà ancien, paru dans la revue L’Histoire en juillet 1978, il évoque la mort en Grèce ancienne. A comparer avec la nôtre. La mort grecque se dessine chronologiquement en trois figures : le héros, la mort en commun, le tombeau royal. La nôtre n’est plus aucune des trois mais a gardé un peu de toutes, avec une dimension supplémentaire due au christianisme.

En Grèce archaïque, notamment dans l’Iliade, le héros doit mourir dans la plénitude de ses moyens physiques et dans l’auréole intacte de son prestige social. Son corps exprime la figure éternelle de la beauté du guerrier, ce pourquoi il lui faut éviter les mutilations et le récupérer à tout prix. Il sera brûlé pour conserver dans les mémoires le souvenir de ses hauts faits et de son physique imposant. Dans le courant du huitième siècle (avant) apparaissent les tombes princières qui se donnent à voir dans la richesse de leurs inhumations. Le culte héroïque assure le souvenir et les tombes héroïques désignent et organisent l’espace collectif, le territoire et les frontières. Cette évolution est due à la nouvelle conscience sociale des groupes de paysans libres. Notre Panthéon des Grands hommes (et femmes) est un symbole du même type, organisant l’adhésion républicaine.

En Grèce classique, la mort devient abstraite et surtout égalitaire. Ce ne sont plus les héros qui font la guerre individuellement, entraînant leurs compagnons, mais la phalange des citoyens, organisée et disciplinée. Les guerriers morts au combat sont incinérés sur le lieu même de leur mort. On fait une oraison funèbre collective des citoyens tous égaux, même s’il s’agit parfois d’aînés et de cadets, d’hommes mûrs ayant adopté comme amants des garçons plus jeunes pour les former à la virilité et au métier des armes. L’épitaphe collective est mise en vers et l’inscription du nom du combattant gravée sur l’obituaire. Ce fut le cas durant la guerre de 14 avec les monuments aux morts et dans les cimetières collectifs du Débarquement ; aujourd’hui, une cérémonie aux Invalides en tient lieu.

En Grèce hellénistique surgit le tombeau royal. Certains citoyens bienfaiteurs se montrent plus riches et plus puissants que les autres. Ce sont les évergètes qui éternisent leur existence par des fondations. C’est ainsi que l’on découvre des tombes–sanctuaire des rois de Commagène au premier siècle avant notre ère. Elles sont autonomes avec des dépendances et des territoires, comme les futurs monastères médiévaux. L’État royal fonctionne symboliquement comme une cité dont le centre économique, civique et religieux est le tombeau royal. Là, les citoyens républicains ne suivent pas. Depuis le pillage de la basilique des rois à Saint-Denis, le tombeau des ancêtres communs ne fait plus référence. Le mausolée de Napoléon, comme celui de Lénine, de Staline, de Mao et de Franco, étaient une tentative pour répéter le rite, mais l’individualisme croissant a fait que les dirigeants célèbres sont tout bonnement enterrés chez eux, avec leur famille : de Gaulle, Mitterrand ; Staline a été viré de la place rouge, Lénine a failli sous Eltsine avant d’être conservé pour raisons marchandes et Mao, souvent vandalisé depuis Tien-An-Men, sorti « pour restauration ». Quant à Franco, sa dépouille devrait être sortie du mausolée pour entrer dans le cimetière familial.

Durant l’ensemble de ces périodes, les Grecs ont utilisé les barbares Scythes pour se différencier.

  • Le roi Scythe mort est transporté sur un char autour du royaume – tandis que les Grecs archaïques font défiler le groupe entier devant le héros mort.
  • Les Scythes s’infligent des mutilations rituelles, inscrivant leur peine dans leur chair – les Grecs inscrivent le souvenir dans la pierre.
  • Le tombeau Scythe est placé en un point extrême – le héros grec est placé au centre de la cité.

Pour les Grecs, les Scythes apparaissent comme le comble de la différence, ce qui leur permet de fonder leur propre culture. Car une société fonctionne toujours sur une symbolique issue de l’imaginaire, ce qui permet la politique : la vie de la cité dont la transmission du savoir et des mœurs.

Le christianisme, surtout dans sa version catholique, se veut universel – mais on ne fonde pas une culture sur l’universel : tout au plus peut-on favoriser son ouverture et sa curiosité pour les autres. C’est ce qu’a fait l’Occident. Mais aujourd’hui, les morts sont nationaux et privés, pas universels. Les rites qui entourent la mort sont culturels et avoir la même religion ne suffit pas pour suivre les mêmes usages. Les seuls barbares auxquels nous nous opposons sont ceux qui décapitent et démembrent, puis jettent les corps dans des charniers. Pour le reste, nous admettons diverses pratiques. Mais les âmes restent attachées à leur nation ou à leur famille, comme en témoignent nos rituels républicains.

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Steven Saylor, Le rocher du sacrifice

A Rome en 49 avant, l’heure n’est pas rose. Pompée est en Orient où il se refait une armée, une autre à ses ordres reste en Espagne et César, qui occupe l’Italie depuis qu’il a franchi le Rubicon et a fait fuir le grand Pompée à Brindisi, est à la tâche. Il doit pacifier l’Espagne pour ne pas être pris entre deux feux. Les sénateurs l’ont nommé consul avant de le proposer comme dictateur et, fort de ses victoires en Gaule et de ses légions aguerries, il va rétablir l’ordre.

Gordien n’est pas un nœud mais il adore se fourrer dans les intrigues emmêlées. A 61 ans, le voilà qui suit la route de la côte vers Massilia, l’actuelle Marseille, cité commerçante grecque qui a choisi Pompée et que César assiège. Mais ni Pompée ni César ne sont présents ; ils n’ont que des représentants sur place. Un message non signé apprend à Gordien que son fils Meto est mort à Massilia, noyé en tentant de s’échapper aux sbires de Milon, réfugié aussi dans la cité et qui avait démasqué en lui un espion de César. Il a en effet longtemps laissé croire à tous, y compris à ses plus proches et à sa famille, qu’il complotait contre César dont la démesure lui déplaisait de plus en plus. Après avoir été séduit par l’aura du général et convié régulièrement à sa table pour dicter ses Commentaires sinon probablement dans son lit, il se serait séparé de lui car il n’y a qu’un fil entre l’amour et la haine.

Sauf que Gordien l’a appris en coup de vent lors de leur dernière et brève rencontre à Rome, Meto n’est pas un traître mais l’œil qui œuvre pour César. Il l’adore comme un soldat adule son général, comme un scribe vénère son auteur, comme un homme est amoureux de son mentor. De quoi rendre Gordien, le père adoptif, à la fois inquiet et obscurément jaloux.

Il entreprend avec son gendre Davus, athlétique et gentil mais pas bien subtil, d’entrer dans Massilia assiégé et d’apprendre ce qu’est devenu Meto. Sauf qu’un devin l’en dissuade avant même la cité, lui annonçant qu’il n’y trouvera rien ; qu’un engloutissement brutal du tunnel creusé sous les remparts par le génie de Vitruve manque de lui ravir la vie ; que le magistrat suprême manque de le faire écorcher vif pour espionnage ; et qu’un père éploré lui demande d’enquêter sur la mort de sa fille, disparue après un chagrin d’amour alors que son fiancé a rompu pour épouser la plus laide (mais politiquement plus utile) fille difforme et bossue du premier magistrat de la ville.

Car la cité grecque a ses mœurs et ses lois à part de Rome. Elle est gouvernée par une ploutocratie des plus riches commerçants, qui doivent être mariés et avoir une fortune et une descendance pour prétendre être cooptés comme magistrats. C’est un peu la description des Etats-Unis d’aujourd’hui, si l’on y pense. D’autant que l’auteur, qui vit au Texas et en Californie, fait dire à Domitius, général de Pompée : « Je suis un Romain (…) Je n’ai aucun savoir-vivre et je n’ai peur de rien. Voilà comment nous avons réussi à conquérir le monde » p.183. Les Yankees agissent-ils autrement de nos jours ?

En cas de malheur, un bouc émissaire est désigné pour prendre sur lui tous les péchés des habitants et, par son sacrifice dans les flots depuis un rocher élevé, sauver la collectivité. Gordien apprend de Vitruve qu’un souterrain a été creusé et que les soldats sont prêts à y pénétrer – il se joint à eux anonymement. Durant l’inondation du tunnel, il est sauvé par Davus qui le hisse dans une poche d’air – puis les deux nagent jusqu’à l’entrée dans la ville, au milieu d’un bassin rempli d’eau. Avant d’être lynchés comme ennemis, le bouc émissaire qui passait par là prend un malin plaisir à les sauver des vieillards irascibles qui le battaient enfant, lorsque son père fut ruiné, jaloux de sa naissance et acariâtres de demeurer aussi pauvres alors que les autres s’enrichissent, malignement heureux de trouver encore plus pauvre qu’eux.

Sous la menace de la sape des remparts et de l’assaut imminent, Gordien et Davus vont vivre les derniers jours de Massilia. Lorsque César paraît, la ville se rend. Le bouc émissaire est précipité du haut du rocher mais il entraîne avec lui le premier magistrat, à moins que ce ne soit l’inverse. Au lecteur d’apprendre les subtilités qui se nichent dans les derniers chapitres, riches en rebonds inattendus. Car Gordien retrouve Meto déguisé en femme mais le renie en public lorsqu’il le voit extasié devant César vainqueur.

Ce dernier point laisse pantois. Quel père, même adoptif, peut-il jamais renier son enfant ? Steven Saylor n’a jamais dû être père et s’est peut-être laissé entraîner à plaquer la psychologie d’un ancien amant qui a déçu sur un fils de trente ans. Car, enfin, comment un fils adulte ne pourrait-il pas suivre son destin sans que son père s’en mêle ? N’y aurait-il pas une féroce jalousie de Gordien envers César qui lui a non seulement ravi son fils mais l’a rendu aussi ravi que celui de la crèche ? Faire tout ce chemin, surmonter tous ces dangers, ne pas être tenu au courant les derniers jours alors que tout pouvait être éclairci est peut-être amer, mais de quoi se mêle donc ce père-poule égaré dans la grande politique ?

Malgré cette invraisemblance psychologique, l’auteur se fonde toujours sur les textes antiques. Seul le traducteur a parfois des bourdes, comme cette galère « vent debout » p.162 pour filer vers le détroit – vent arrière aurait été plus réaliste ! Nous sommes emmenés dans une cité connue du sud de la France alors qu’elle devient romaine. Son vieux port, ses remparts, ses îles au large, sont décrites tout comme le bleu du ciel et le mauve du crépuscule ; ses habitants sont croqués sur le vif, aigris par la famine et inquiets d’avoir fait le mauvais choix, gouvernés par les riches qui ne peuvent plus marchander. Les jeunes esclaves mâles sont gracieux et les Gauloises sont belles avec leurs tresses d’or et leurs yeux très bleus – et le bouc émissaire mange très bien, les prêtres d’Artémis, patronne de la cité, voulant faire bonne impression à la déesse malgré les privations. Gordien vit bien, se doute que Meto n’est pas mort mais ne sait comment le retrouver.

Lorsqu’il se retrouve face à lui, ce n’est pas grâce à son enquête mais seulement par hasard. Et cela peut-être, plus que tout, le met en rage au point de faire n’importe quoi. Un comportement bien peu romain…

Steven Saylor, Le rocher du sacrifice (Last Seen in Massilia), 2000, 10-18 2004, 287 pages, €6.87

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Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément

Né en 1950, énarque à 32 ans et diplomate, conseiller de deux ministres des Affaires étrangères puis de deux présidents pour l’Europe, Pierre Ménat a été ambassadeur en Roumanie, Pologne, Tunisie et Pays-Bas. Pour lui, la France a besoin d l’Europe, faute de quoi elle serait riquiqui, sous la domination économique de la zone mark ou du dollar et sous la domination politique des Etats-Unis – comme l’Europe a besoin de la France, sans laquelle elle ne serait pas, l’Allemagne pesant d’un trop grand poids sans contrepartie.

Dans cet essai-bilan en deux volets, l’auteur dresse un historique de la construction européenne, indispensable pour comprendre les enjeux d’aujourd’hui, puis propose un certain nombre de réponses aux critiques les plus recevables. Il s’appuie notamment sur le réquisitoire fait en 2003 devant l’Assemblée par Philippe de Villiers, brillant polémiste, qui explique les refus successifs du Traité en 2005 et les votes populistes en 2017. Le clan des mécontents de leur sort font de « Bruxelles » le bouc émissaire commode de tout ce qu’ils rejettent : la mondialisation, la désindustrialisation, la dérèglementation, l’ultralibéralisme, le recul de l’Etat-Providence – et le trop d’impôts.

Depuis le projet initial favorable à la France, les pays ont avancé pragmatiquement au gré des changements historiques, diluant la France dans les 28 Etats membres (bientôt 27).

Quatre erreurs majeures ont affecté l’Union :

  1. l’entrée du Royaume-Uni, toujours fermement arrimé aux Etats-Unis et farouchement îlien, qui a sapé de l’intérieur la construction à visée fédérale pour tendre à la limiter à une vaste de zone de libre-échange ;
  2. la réunification allemande, qui a fait passer la RFA au premier rang pour la population et lui a assuré une clientèle fidèle de pays de l’Est ;
  3. l’élargissement brutal à dix pays supplémentaires en 2010 qui a changé l’identité et les institutions, introduisant des Etats avides de souveraineté retrouvée et adeptes du parapluie américain lointain contre l’ennemi russe trop proche ;
  4. enfin le lamentable abandon institutionnel du traité de Lisbonne pour la double souveraineté (Etats et population) qui a assuré à l’Allemagne une prépondérance évidente avec ses alliés économiques, et pourrait donner à la Turquie un poids prépondérant, si jamais elle devait entrer.

C’est l’histoire qui a abouti à ce mélange de renoncements et de lâchetés politiques, tout en assurant quand même quelques réussites majeures, tel l’euro, Airbus et Aérospatiale. Les maillons cachent la chaîne et il est nécessaire de reconstituer la perspective d’ensemble pour y voir clair. Ce que l’auteur fait brillamment, d’un style simple qu’on dirait parfois dicté, parfois repris de fragments de rapports diplomatiques, mais toujours lisible. Ainsi, l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954, sous les coups de boutoir à la fois des gaullistes et des communistes, a fait échouer la fameuse Europe de la défense qu’on appelle aujourd’hui de nos vœux. Mais on oublie trop souvent que le général de Gaulle lui-même voulait une Confédération d’Etats pour l’Europe, « faire de cette organisation l’une des trois puissances planétaires » (Mémoires de guerre). Ce que l’on aimerait aujourd’hui afin de contrer l’offensive industrielle chinoise, l’offensive numérique américaine et sa prétention à nous imposer ses lois extraterritoriales…

Le projet européen reste cependant très différent d’un pays à l’autre : la France, dans l’histoire « pays de commandement », rêve toujours d’une « Europe puissance » et d’interventionnisme étatique tandis que l’Allemagne, échaudée par l’hyperinflation des années trente et la dictature nazie, rêve de règles claires, de discipline budgétaire et du parapluie militaire américain ; et que les Pays-Bas ou le Royaume-Uni préfèrent le libre-échange et le libéralisme poussé à tout carcan contraignant. L’Union européenne ne peut vivre que de compromis, sans qu’un modèle ne l’emporte sur l’autre.

Le Royaume-Uni a habilement manœuvré pour obtenir des avantages par des exceptions, jusqu’à sa sortie programmée. Reste le couple franco-allemand, écartelé dans sa vision respective, mais forcé à s’entendre pour survivre et avancer. Jamais « l’Europe » n’acceptera les gros impôts clientélistes et l’interventionnisme d’Etat français ; jamais la France n’acceptera l’ultralibéralisme batave ou l’ordo-libéralisme allemand rigide. Les autres pays se sont réformés progressivement, ayant fait reculer l’intervention de l’Etat au profit de l’emploi et de la croissance, et cela n’a pas trop mal réussi. La France, avec ses prélèvement obligatoires record, son système social hypertrophié qui dysfonctionne et ses carcans réglementaires sur les échanges et l’emploi, n’a pas de leçon à donner : sa population se révolte – pas celle des pays partenaires.

Faut-il pour cela sortir de l’Europe, dans un Frexit aussi aventureux qu’utopique ? Non, répond l’auteur de façon argumentée. Il décline sur 45 pages huit critiques faites à l’Union dans son chapitre IX.

Abandon de souveraineté ? Oui pour la monnaie, mais c’est heureux sous peine d’être dominé par d’autres, dont le mark ou le dollar. Mais cela n’empêche pas de chercher une meilleure « gouvernance » de la zone euro par les pays qui y adhèrent et un meilleur usage des marges de manœuvre et des instruments européens pour notre budget. Dans les domaines de souveraineté volontairement partagée (par décision des chefs d’Etat et de gouvernement successifs), il est nécessaire de faire respecter la subsidiarité et de trouver des solutions efficaces sur l’immigration, l’énergie et le climat. Mais tout citoyen d’un Etat de l’Union est aussi citoyen de l’Union – ce qui lui permet de se présenter aux élections et aux postes de la fonction publique des autres pays, ce qu’on ignore trop souvent.

Trahison du vote populaire contre la Constitution européenne par la ratification parlementaire du Traité de Lisbonne ? Les proposition institutionnelles reprises n’ont pas été celles qui ont été critiquées ; quant à celles qui le sont, elles ont été reprises telles quelles des traités antérieurs, dont celui de Rome en 1957 ou celui de Maastricht en 1992 – que par exemple Mélenchon a approuvé.

Excès de libéralisme ? Contrairement aux Français, les autres peuples sont plus pragmatiques et moins idéologues. Mais la politique de la concurrence ne s’est pas accompagnée d’une politique industrielle, dont le refus de la fusion Alstom-Siemens est le dernier exemple malheureux, sur des considérations juridiques et non d’opportunité économique. Pour que l’Europe « protège », la France doit poursuivre son effort de conviction sur les autres.

Austérité ? Sans aucun doute, au moins de « rigueur » pour ajuster ses dépenses à ses recettes. Ce pourquoi la monnaie européenne est forte et permet d’importer du pétrole et des matières premières sans peser sur les coûts de production ; ce pourquoi les emprunts des Etats de la zone euro sont prisés sur les marchés, permettant un endettement à taux réduits (notamment les OAT françaises) ; ce pourquoi la Grèce a été sauvée de ses démons clientélistes par des prêts faramineux. Mais si d’aventure un grand pays comme l’Italie faisait défaut, la zone euro ne dispose pas d’instruments à la mesure du risque.

Elargissement négatif ? Oui car les chefs d’Etat et de gouvernement (dont Chirac) ont été incapables de négocier un compromis institutionnel AVANT l’entrée des dix pour limiter le nombre de commissaires (un par Etat !) engendrant depuis une inflation réglementaire inévitable, chacun devant justifier son poste. Quant à l’abandon de l’occupation de Chypre au profit de l’intégration, elle a fourni des armes à la Turquie, qui exige d’entrer alors que personne ne le veut parce que ce pays musulman de 100 millions d’habitants ferait basculer l’Union européenne dans une vaste zone de purs échanges sans aucune identité culturelle. D’où la montée des extrémismes à droite, alimentés par la dérive autoritaire et pro-djihadiste d’Erdogan.

Immigration ? Les décisions de l’Union ne sont pas appliquées et nombre de pays font cavalier seul, à commencer par l’Allemagne de Merkel qui accueille sans prévenir ses partenaires de Schengen « un million » de réfugiés ! L’Italie de Salvini a raison de dire que l’Europe ne l’aide pas.

Europe-puissance viable ? L’Union est de fait une puissance, par son poids démographique et économique dans le monde. Mais elle ne s’est pas dotée des attributs de la puissance que sont une diplomatie commune et une force armée. Les atlantistes ne jurent que par l’OTAN les européistes que par l’armée européenne : mais la seule force crédible, à part celle de la France, est celle du Royaume-Uni qui sort de l’Union… La seule période où l’Union européenne a agi efficacement a été lors de la présidence du Conseil européen par Nicolas Sarkozy : il a très bien géré la crise financière de 2010 et la guerre russo-georgienne tout en commençant à régler la crise grecque. L’échec lamentable de l’Union lors de la crise ukrainienne ultérieure montre combien l’absence de volonté politique (Van Rompuy et Tusk) rend l’Europe incolore et inexistante.

Coût ? La France a longtemps bénéficié de la politique agricole commune et de l’aide aux régions défavorisées ; c’est à son tour d’aider les autres, étant le troisième contributeur net au budget européen.

L’Europe n’est pas la France et qui veut aller de l’avant doit quitter le cocon idéologique confortable et la croyance d’être un pays-phare pour se regarder au miroir de ses partenaires. Non seulement les autres pays prélèvent moins de taxes et d’impôts et vivent mieux, mais une part importante de notre population se sent délaissée, déclassée, méprisée et tourne en rond avec un gilet jaune sans trop savoir quoi faire que de l’exprimer avec violence. Peut-être serait-il temps de quitter les postures pour se mettre pragmatiquement à l’ouvrage ? Les puissances jouent chacun pour soi, seuls les pays européens de l’Union ont décidé d’en discuter entre eux. Pour les Français, il est temps de mettre sur la table tous les sujets qui fâchent et cet ouvrage y aide, replaçant dans l’histoire longue les petits problèmes d’aujourd’hui.

Il sera utile aux étudiants par son panorama au galop de l’histoire de la construction européenne, aux citoyens qui s’apprêtent à voter pour leurs députés au Parlement européen et se demandent pour quoi faire, à tous les curieux de cette institution inédite qui cherche à mettre en commun certains pans de souveraineté tout en souhaitant conserver à chacun son identité propre.

Pierre Ménat, France cherche Europe désespérément, février 2019, L’Harmattan éditions Pepper, collection Témoignages dirigée par Sonny Perseil, 319 pages, 29€

Pierre Ménat est également l’auteur d’un roman, Attendre encore, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Heat de Michael Mann

Avant le 11-Septembre, où les Yankees sont devenus fous, le cinéma d’action était à un sommet. Heat est non seulement remarquable par son découpage sans temps mort, mais aussi par le duel de deux monstres sacrés, le lieutenant de police Al Pacino et le braqueur virtuose Robert de Niro.

C’est ce dernier qui apparaît sympathique jusqu’au milieu du film. Puis intervient la fameuse rencontre du flic et du truand dans un café d’autoroute, sur l’initiative du flic insomniaque que sa bonne femme vient de vexer en baisant un homme chez elle puisqu’il n’est jamais là.

Les deux hommes se retrouvent en prédateurs, l’un pour le bien, l’autre pour le vol (qui est un mal relatif puisqu’il ne s’agit que de prendre aux financiers). Ils se respectent et chacun déclarent ne savoir bien faire que son métier. La scène dure six minutes et fait basculer le film en son milieu. Tout oppose les deux hommes, sauf leur destin qui est d’aller jusqu’au bout : le flic joue à la famille normale, marié trois fois et père d’une belle-fille en crise d’adolescence – mais il n’est jamais là ; le truand se veut seul mais pas solitaire, étant « capable de tout quitter en trente secondes si un flic se pointe à l’horizon » – mais il vient de tomber amoureux d’une jeunette rencontrée en librairie.

Hanna le flic apparaît honnête et humain ; McCauley le truand égoïste est capable de mentir à son aimée (mentir est le pire crime au pays de la transparence démocratique – encore que l’époque récente incite à nuancer…). Le spectateur alors choisit, même si le Pacino joue trop le Rital en excès, braillant dans la rue et engueulant ses hommes en grand chef mafieux, baisant sa femme avec ses deux médailles d’or ballotant au cou, grand guignol petit et toujours mal fagoté.

Ce sont ces destinées qui vont se rencontrer au moment ultime. Al Pacino dormirait tranquille si sa belle-fille n’était pas venue s’ouvrir les veines justement dans sa baignoire, le laissant éveillé et apte à consulter son pager, gonflé d’une colère contre le monde entier pour la vie injuste que lui font mener les truands. Robert De Niro irait couler des jours tranquilles aux îles Fidji si son démon particulier ne le poussait, alors qu’il se dirige vers l’aéroport muni de tout le viatique pour une nouvelle vie, à se venger du gros con nazi qui a fait foirer son récent braquage et qui a dénoncé son ultime coup de la banque, déclenchant une fusillade monstre dans les rues de Los Angeles. Un quart d’heure de trop… voilà ce qui lui a manqué. Le duel final sur les pistes de l’aéroport de Los Angeles la nuit est épique mais se termine par l’élimination de l’un d’entre eux. Pas de vainqueur, juste la vie – qui est tragique et choisit au hasard – et ne se perpétue que par les femmes qui restent sur le bord. Ou la lumière de Dieu, puisque les projecteurs s’allument à l’ultime moment pour que l’un tire d’abord en ayant vu l’ombre de l’autre.

Le bien, le mal, ne sont au fond que relatifs. Il y a de vraies ordures qui ne méritent pas le nom d’humains et qui peuvent être éliminés sans remord, tel Waingro (Kevin Gage), chevelu et barbu, croix gammée tatouée sur le sternum, tueur en série de putes de 15 à 17 ans et tueur des gardes du fourgon blindé lors du premier braquage. Pour les autres, ils ont tous leur faille, tel Chris (Val Kilmer), amoureux fou de sa blonde plus intéressée par le fric que par l’aventure (Ashley Judd), écartelée entre balancer ou élever son fils, mais qui ne trahira pas son mec en coopérant avec les flics puis en faisant discrètement signe à Chris de filer au moment où il va être appréhendé. Les braqueurs ne volent pas les petites gens mais les financiers voleurs, ils ne tuent pas le quidam mais seulement les flics et les méchants. Sauf qu’une erreur de casting leur a fait engager Waingro le psychopathe au dernier moment et que ce démon a tout fait foirer. Tout. Comme si le Diable biblique en personne s’en était mêlé, ce qui n’est probablement pas par hasard, tant les Yankees sont imbibés de Bible et profondément superstitieux du diable et du bon dieu.

Mais ça marche. J’ai vu trois fois le film et je le trouve envoûtant à chaque fois.

DVD Heat de Michael Mann, 1995, avec Al Pacino, Robert De Niro, Danny Trejo, Val Kilmer, Jon Voight, Tom Sizemore, 20th Century Fox 2017, 2h43, standard €8.32 blu-ray €11.99

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Christian de Moliner, Juste avant ma mort

D’un fantasme adolescent, le professeur de maths adulte au seuil de la mort se fait un cinéma. L’auteur dit que le personnage de Miroux n’est pas lui et que sa vie est un roman. Dont acte. Mais le lycée Carnot à Dijon est bien celui de l’auteur dans les années 1970, la fiche sur Copain d’avant comme les photos de classe sont jumelles, son cancer génétique rare identique, l’agrégation du personnage est bien la même que celle de son auteur et, s’il dit habiter Orléans, il fait enseigner son ami de lycée à Arras où lui-même enseignait. Cela fait beaucoup pour une coïncidence.

Souhaitons cependant que le misérable Augustin Miroux ne soit qu’un double maléfique qu’il fallait exorciser. Car le vocabulaire laisse sans espoir : ce ne sont que culpabilité, infamie, honte, faux-fuyant, sordide, expiation, angoisse, sanglots, mal, anxiété, rongé, pourriture, douloureux, faute, immondices, fardeau, vomir, las, épuisé, humilier, méprisable, déprimé, malheureux, angoisse, expiation… et j’en oublie. Excusez du peu !

Augustin Miroux a eu une vie normale, bon époux et père présent, agrégation et retraite, mené en tout par la morale en vigueur. Sur sa fin il s’est un peu lâché, mais non sans scrupules et sans demande. Dans un précédent roman, Thanatos et Eros, l’auteur était convié à Prague dans un congrès d’intellos de gauche pour représenter la voie droite – celle justement à l’inverse du courant. Son pamphlet intitulé Analyse de droite du monde a eu un beau succès et son escort, qu’il a baisée par tous les trous en la payant grassement – non sans se sentir coupable – est enthousiaste pour le traduire.

Mais la chimiothérapie le désespère et l’affaiblit. Il croit avoir raté sa vie puisqu’elle n’a pas été celle de ses rêves ado – elle n’est jamais celle des rêves ados. Il fuit donc l’hôpital où il devait avoir une séance pour prendre impromptu un train d’Orléans pour Dijon (pas simple dans le royaume centralisé jacobin où tout passe par Paris). Il veut revoir sa ville natale et expier, une fois encore, un péché de jeunesse immature : s’être fait sucer par celle qu’il idéalisait, une belle gauchiste qui le snobait au lycée mais qui s’est retrouvée en cloque à une époque où l’avortement était interdit et où la réprobation sociale était « islamique », c’est-à-dire à son comble. Les cathos petit-bourgeois n’étaient pas plus tendres pour leurs femelles que les rigoristes musulmans de nos jours, faut-il le rappeler aux bonnes consciences ? Sans argent, flanquée d’une fille bâtarde, la belle Hélène en était réduite au trottoir ; c’en était trop, juste après la pipe, elle s’est jetée du haut de la tour de Bar, célèbre monument de Dijon que l’auteur compare assez curieusement à un « phallus de pierre ». Vu la forme, il devait faire mal à entrer.

Grâce à sa carte bancaire Miroux peut acheter une tablette et un nouveau slip ; il surfe sur le net et explore le fesses-book des filles qui peuvent s’appeler Caroline Marchand, du nom de la petite que sa mère a laissée orpheline. Bingo ! Il crée un faux compte sous pseudo et la demande comme « amie ». La niaise l’accepte ; il a connu sa mère, il lui demande un rendez-vous, ils se rencontrent. Caroline le croit son père qu’elle n’a jamais connu. Or Miroux sait pertinemment que le vrai père est son ami Frédéric, qui est « sorti » une fois officiellement avec la fringante gauchiste qui voulait jeter sa virginité comme ses idées.

Mais il laisse faire, il ne dit rien, il joue le jeu quand sa fausse fille se prend à le croire. Pourquoi ? Pour expier une fois encore ce désir adolescent qui aboutit à la pipe qui aboutit au suicide ? Par jalousie envers son grand ami Frédéric qui potassait les maths avec lui et qu’il n’a pas revu depuis trente ans ? Par regret d’être resté indifférent à ses trois fils, qui l’ignorent ? Va-t-il baiser avec le double d’Hélène et assouvir son fantasme d’ado ou va-t-il agir en adulte, même affaibli par la maladie et désabusé par la morale ? Ce sont ces doutes qui font l’action de l’histoire.

Ce roman troublant a ses côtés glauques, notamment ce péché originel du désir sexuel, de la maladresse honteuse qu’il engendre et de la culpabilité qui pèse sa vie entière. Cela est très catholique, très religion du Livre. Cela a névrosé des millions de gens, avant même les attouchements sexuels des intermédiaires de Dieu sur les anges innocents avant la puberté. Mais ce roman in extremis, juste avant la mort du personnage, est surtout un aveu. Que la religion est un redoutable poison, même si Augustin Miroux était plutôt de famille prolo et peu catho. C’est que les convenances sociales s’imposent, même aux incroyants. Mai 68 déchirera tout ça et ira un peu loin dans la « libération » dont Houellebecq montre quel esclavage elle peut être aujourd’hui, lorsque l’on est moins jeune et plus moche que la moyenne.

Christian de Moliner, Juste avant ma mort, 2018, éditions Jean Picollec, 153 pages, €4.75 ou e-book Kindle

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Roland serait le fils de Charlemagne

Roland « le beau neveu », massacré à Roncevaux par des Vascons (Basques) dont les siècles ont fait des Sarrasins pour alimenter la Reconquista, serait le fils bâtard du grand Charles avec sa sœur Gisèle.

C’est ce qui ressort de l’étude de Rita Lejeune et Jacques Stiennon sur la légende de Roland dans l’iconographie du Moyen Âge. La philologue belge Rita Lejeune fut la deuxième femme du pays à enseigner à l’université de Liège entre-deux guerres.

Plusieurs écrits parlent du « péché de Charlemagne » dès le IXe siècle. Ce n’était pas l’adultère : il avait moult bâtards et bâtardes qu’il chérissait au vu de tous, selon la coutume germanique. C’était bien pire : un péché « biblique ».

La Vision de Wetti écrite entre 842 et 849 par Walafred Strabo de Reichenau, qui a séjourné à Aix-la-Chapelle, représente l’empereur Charles le Magne enfermé au Purgatoire à cause de sa sensualité hors Commandements.

Eginhard, panégyriste de Charles, a évoqué à mots couverts certains scandales à la cour impériale.

Mais la Vie de saint Gilles (ou saint Egide) est le premier écrit à faire explicitement mention du « péché ». Son auteur est moine à l’abbaye de Saint-Gilles en Provence et a puisé son histoire dans une tradition ancienne qui courait dans le nord de la France. L’inceste avec sa sœur aurait eu lieu en Avignon. Gaston Paris le résume ainsi : « Le roi de France Charles, ayant entendu parler des vertus de saint Egide, le mande à Orléans dans son palais. Charles et saint Gilles s’entretiennent et, à la fin, le roi demande au pieux anachorète de prier spécialement pour lui à cause d’un péché honteux qu’il a commis, péché dont il n’a jamais pu se confesser et qu’il n’ose avouer à saint Gilles. Mais ce dernier n’a pas besoin d’entendre Charles lui parler de son crime. Le dimanche suivant comme le saint homme, célébrant la messe, priait le Seigneur pour le roi, un ange lui apparut et déposa sur l’autel un parchemin relatant en détail le grand péché de Charlemagne. Cependant, grâce aux prières de Gilles, ce péché du roi pouvait lui être remis, pourvu qu’il se repentît de sa faute et qu’il n’y succombât plus désormais. Le serviteur de Dieu, voyant cela, rendit grâce au Seigneur et, l’office terminé, tendit au roi le parchemin. Le roi, en ayant pris connaissance, et avouant le crime qu’il avait commis, tomba aux pieds de Gilles en lui demandant d’être, auprès du Seigneur, son avocat par ses prières. Alors, l’homme de Dieu recommanda Charles au Seigneur, puis l’avertit avec une sévérité bienveillante de ne plus renouveler son péché. »

La nature du péché est connue depuis le XIIIe siècle par des textes précis : le Myreur des histoires de Jean d’Outremeux fin XIVe, l’épopée Tristan de Nanteuil au XIVe (« Que ce fut le péché quand engendra Roland en sa sœur germaine »), la Karlamagnus Saga de 1230, et le Ronsasuals en langue d’oc. Ce dernier écrit le fait avouer explicitement à Charlemagne lorsqu’il retrouve le corps de Roland mort à Roncevaux en 778 : « Beau neveu, je vous ai eu par mon grand péché de ma sœur et, par mon manquement, je suis ton père, ton oncle également, et vous, cher seigneur, mon neveu et mon enfant. »

La fresque de Saint Gilles au Loroux-Bottereau se situe dans la nef droite de l’église Saint Jean-Baptiste et date de l’an 1200. Charlemagne, agenouillé aux pieds du saint, est remis du péché d’inceste par Gilles tandis que la sœur du roi, Gisèle, donne, sur les conseils du saint, la main à Milon d’Angers qui deviendra le père nourricier de Roland.

Le psautier de Lambert le Bègue, prêtre réformateur liégeois qui voulait lutter contre les vices de son époque, est daté entre 1255 et 1280. Enluminé vraisemblablement par une béguine, il représente lui aussi la scène où saint Gilles, édifié par le parchemin, pardonne à Charles au nom de Dieu.

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Steven Saylor, Rubicon

En 49 avant JC (2044 ans avant Jacques Chirac), César franchit le Rubicon et marche sur Rome. Pompée hésite. Nommé consul pour rétablir l’ordre après la décadence républicaine due aux démagogues, dont les Gracques, et aux dictateurs, dont Sylla, il tergiverse face au proconsul César dont il a un temps épousé la fille Julia. C’est à cette date que le gendre Davus, ex-esclave de Pompée, découvre un cadavre étranglé dans le jardin de Gordien le Limier.

C’est celui du cousin du Grand homme, le jeune Numérius, venu voir l’enquêteur. Gordien n’est ni ami ni ennemi de Pompée ; il n’est pas plus ami ou ennemi de César. Il est honnête et veut se garder de la politique. Son comparse employeur ou adversaire Cicéron ne sait lequel choisir entre les deux consuls : il se verrait bien en médiateur, toujours prêt à pencher du bon côté lorsque les dieux jetteront leur épée dans la balance. Minerve, déesse lunaire de l’intelligence et de la stratégie, en tout cas ne fait rien : Numérius a été étranglé sous ses yeux de bronze et elle garde son énigmatique sourire.

Sauf que Gordien et Davus découvrent dans l’une des chaussures du mort un message : il est de la main même de Meto, le second fils adopté et secrétaire sinon mignon de César. Y aurait-il un complot pour assassiner celui qui a franchi le Rubicon, comme en court la rumeur ? Meto serait-il un traître ?

Le grand Pompée surgit juste avant que Gordien, aidée de la sagacité de sa fille Diana, ait réussi à décoder et à lire le reste du message. Lui ne sait trop que faire mais Diana, sans hésiter, jette le parchemin dans le feu. Pompée, même s’il fouille partout, ne pourra rien trouver. Le consul est furieux et ordonne à Gordien de découvrir qui a tué son jeune cousin. Comme celui-ci hésite, car il a plus de soixante ans et en a assez des enquêtes et du danger, Pompée récupère Davus, son ancien esclave donné à Gordien pour services rendus dans l’enquête précédente, et que le Limier a affranchi et marié à sa fille après que le beau mâle l’ait mise enceinte.

Diana est effondrée, Gordien bien embêté. Il doit enquêter mais, dans la Rome au bord de la guerre civile, ce ne sera pas simple. D’autant que César avance à marche forcée et qu’il est déjà aux portes, dit-on. Le secrétaire de Cicéron, Tiron, est reconnu par Gordien  se promenant dans Rome sous les traits d’un philosophe grec d’Alexandrie ; il est censé être malade à Patras mais son maître l’emploie comme espion.

Tiron propose à Gordien de suivre Pompée qui a quitté Rome pour le sud de l’Italie, laissant ville ouverte. Les sénateurs fuient et il emmène les consuls élus pour un an, afin de préserver la légalité ; il leur fait même passer la mer pour qu’ils soient hors d’atteinte de César en Grèce. Lui va attendre à Brindisi comment les choses vont tourner. Personne n’a jamais vraiment compris pourquoi il n’a pas résisté à César puisqu’il avait la légitimité et des troupes. Le Sénat l’avait nommé en 52 consul unique et il a réussi à rétablir l’ordre à Rome sans user de l’armée. On peut voir Pompée un peu comme Pétain en 40, las et épris d’ordre, qui compte sur l’empire pour se refaire, et César comme un de Gaulle audacieux qui avance très vite et emporte la décision. Pompée avait en effet le vote des optimates, ces riches sénateurs aux familles bien dotées ; César n’avait que ses légions aguerries en Gaule mais attirait à lui la jeunesse avide d’action et de réformes.

Après de multiples aventures assez physiques, Gordien embarquera à Brindisi avec Pompée, qui réussira à rompre le blocus entrepris par Vitruve sur les ordres de César, réussissant une opération « Dunkerque » in extremis mais organisée de main de maître. Lorsqu’il dira à Pompée qui est l’assassin de Numérius son cousin, le grand homme furieux se précipite pour lui faire une mauvaise affaire et Gordien, qui ne sait pourtant pas nager, saute par-dessus bord. Il sera recueilli par Davus qui rôdait par là après que son beau-père eut obtenu de Pompée qu’il le laisse aller rejoindre Diana et son jeune fils Aulus.

L’ordre revenu très vite grâce à la fuite de Pompée et à la magnanimité de César, Rome se calme. Et Gordien reçoit un curieux message de Meto, planqué habilement dans une jarre d’huile…

Steven Saylor, Rubicon (Rubicon), 1999, 10-18 2003, 319 pages, €7.83

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Le lieu du crime d’André Téchiné

Thomas (Nicolas Giraudi, 14 ans au tournage), gamin solitaire dans le Tarn de parents divorcés, à 13 ans va faire sa communion, désirée par sa grand-mère. Dans ses balades en vélo au bord de la Garonne, il rencontre brusquement un bandit échappé de prison, Martin (Wadeck Stanczak), un beau jeune homme blême et pas rasé qui le menace d’un opinel s’il ne lui rapporte pas quelques sous.

Dans son existence sans futur, à l’ère socialiste du « changer la vie » parisien, Thomas quitte l’enfance pour aborder le monde adulte, sa violence brute et ses passions brutales. L’univers irénique de la campagne catholique et bucolique avec ses champs vallonnés, son village où tinte la cloche ecclésiale et son curé de choc en moto (Jacques Nolot), bascule dans la vraie vie. Thomas va chercher désespérément de l’argent pour ne pas être tué. Il tape son père (Victor Lanoux) qui le tape pour l’avoir insulté après qu’il lui eut dit que l’argent se gagne ; il vole sa mère (Catherine Deneuve) dans le pot à sucre avant de lui rendre les billets, pris de remords pour ce qu’il a dit au curé qui l’a rapporté à Lili : qu’elle n’était pas sa vraie mère ; il supplie son grand-père (Jean Bousquet) à qui il a raconté tant de bobards mais devant qui il pleure et qui lui donne un billet pour avoir la paix.

Il va donc au lieu de rendez-vous le soir, au bord de la Garonne, pour donner l’argent à l’évadé. Mais il se trouve face à Luc (Jean-Claude Adelin), le frère de cavale, leader du couple et qui est très violent. Lui ne veut pas qu’on les dénonce et commence à faire son affaire à Thomas en l’étranglant, après l’avoir poursuivi, malmené et maîtrisé : « Ne t’inquiètes pas, tu vas dormir » dit-il doucement en lui serrant le cou… Son compagnon, Martin, peut-être séduit par la ferveur fragile de l’adolescent qui lui rappelle lui-même ou par la mystérieuse affinité du garçon avec sa mère et qui le séduira aussi, va refuser le meurtre. Il se bat avec son ami Luc jusqu’à lui planter son opinel dans le dos, laissant le cadavre aller au fil du fleuve. Il réveille Thomas, choqué mais plus vaseux que terrifié, et le renvoie chez lui. Curieusement, les marques sur sa gorge ne se voient pas et, lorsqu’il fera un cauchemar, sa mère qui l’étreint n’y verra que du feu. Ces invraisemblances du début contrastent avec l’hystérie émotionnelle de la fin, ce qui est dommage.

Car le film, centré initialement sur le monde traditionnel de l’enfance à la campagne qui se débat avec la modernité du divorce, de la mixité et de la violence venues des villes, se tourne désormais vers l’épouse qui a raté sa vie et qui cède à sa passion irraisonnée. Martin, égaré, échoue dans le dancing au bord de l’eau qu’a monté Lili pour les jeunes. Il se saoule à tout ce qui se boit, frustré par ses années de prison dont on ne sait si elles sont pour vol, braquage ou meurtre, ce qui est là encore dommage pour bien saisir la suite. Lili est séduite comme son fils par ce beau jeune homme blême et pas rasé. Elle lui trouve une chambre d’hôtel au village et rentre chez elle où Thomas, à 6 h du matin, est déjà réveillé. Il a fait un cauchemar et il lui raconte son aventure d’hier soir sous forme de « rêve ».

Sa mère, pas plus que les autres, ne le croit plus. Affabulateur, Thomas est mal dans sa peau, sans ami ni copine, coincé dans sa pension de curé toute la semaine. Il se rêve donc des aventures et des « rencontres », avide de connaître enfin la vie. Qui admettra ses histoires d’enfant qui va faire sa communion sur les instances de sa grand-mère maternelle (Danielle Darrieux en actrice formidable) qui tient à ce que tout se passe comme avant, « normalement » ? Mais Lili, sensibilisée par sa rencontre avec Martin et intuitive car fusionnelle avec Thomas, va comprendre plus ou moins que le jeune homme a sauvé son fils au prix du meurtre de son ami. « Mademoiselle Catherine Deneuve », comme l’appelle le générique de fin pour les costumes, joue à la perfection une femme tourmentée par ses ardeurs, écartelée entre le fils et l’amant de rencontre ; elle ne s’en sortira pas.

Lorsqu’elle veut le revoir pour s’en expliquer, Martin a disparu, emporté par la copine du trio qu’il formait avec elle et son « frère » dans une voiture de sport décapotable rouge. Un comble pour qui veut passer inaperçu et s’évader vers l’Espagne ! Le film a plusieurs fois ces décalages incongrus qui font douter de sa cohérence. Mais Caïn a tué Abel et ne peut désormais vivre comme les autres ; il quitte la fille dans une station-service où elle fait laver sa voiture (!) et lui rend l’arme qu’elle lui avait apportée. Il revient au village pour retrouver Lili qu’il voit comme une sorte de mère, ou du moins un recours. Elle lui offre du champagne dans son dancing fermé le dimanche où son assistant règle la sono, puis l’emmène chez elle où ils baisent de façon torride, énamourés de passion sensuelle, tout nus sur le grand lit.

C’est là que Thomas, en pleine nuit, les découvre. Il a fait le mur de sa pension de curés pour revenir vers sa mère, vue elle aussi comme un recours, et lui annoncer que le père confesseur sait tout et va prévenir la police. Voir sa mère « faire » l’amour le blesse ; il croyait naïvement en l’amour éthéré enseigné au catéchisme où les enfants venaient comme un don de Dieu au sein de la famille, dans le secret des chambres. « C’est ça, l’amour ? » demandera-t-il à son père par la suite. « Tes amis ne t’ont pas expliqué ? Vous n’en parlez pas entre vous ? – Je n’ai pas d’ami ».

La fille en auto rouge revient en trombe au village pour retrouver Martin dont elle est amoureuse comme de Luc et, pour trahison, le descend d’une balle. Le spectateur ne saura pas s’il s’en sortira, laissant un suspens de plus et un avenir possible ouvert. Thomas fuit sous la pluie battante sur la route et l’auto rouge le rejoint ; il monte car il n’en peut plus, et la fille ne sait pas qui il est. « Je veux partir avec toi ! » dit l’adolescent qui voudrait faire des « rencontres ». Mais il y a les deux autres dont elle ne peut oublier le souvenir, même s’ils sont morts. Elle fait descendre Thomas et va se jeter contre un mur pour « les rejoindre ».

Le lendemain, Lili témoigne à la gendarmerie ; elle est décoiffée, épuisée, hagarde. L’inspecteur, fonctionnaire chauve (Philippe Landoulsi), fait taper son témoignage mais elle ne l’accepte pas car il n’est pas « la vérité ». Elle n’a pas été menacée par l’évadé mais l’a recueilli et s’est donnée à lui volontairement, elle est complice ; elle ne mentionne pas l’enchaînement des circonstances qui, du sauvetage de Thomas à la charité de la chambre d’hôtel, aurait pu donner des circonstances atténuantes. Non, elle en a marre des faux-semblants de la campagne traditionnelle où tout le monde se connait et s’épie, où il faut être comme il faut et croyant comme tout le monde, où il faut sans cesse faire semblant.

Thomas, à 13 ans a été le révélateur des mensonges et des frustrations accumulés dans son existence, de sa mère qui invente une harmonie bucolique proche de « la terre ne ment pas » maréchaliste (allusion à la force tranquille de Mitterrand élu cinq ans plus tôt ?), à son père qui joue à plus sourd qu’il n’est pour ne pas entendre les vérités qui le dérangent et apparaître ainsi « tolérant » comme il se doit, à son mari qu’elle a quitté parce qu’il ne pensait qu’à son plaisir sexuel et à la nostalgie de leurs premières années dont il repasse les films. Thomas doit se confesser, Lili doit choisir entre le planplan et l’aventure, Martin doit assumer son crime maudit par la Bible.

La vérité est nue et apparaît aux yeux du garçon de 13 ans sur le lit de sa mère, rappel de sa fanfaronnade torse nu devant le miroir lorsqu’il défiait virtuellement Martin de le tuer avant de lui livrer l’argent qu’il demandait. Bien plus que le rite obligé de « la communion », il passe du monde de sa mère à celui de son père et quitte désormais l’enfance car il « sait » – et la vérité fait mal justement parce qu’elle est nue. Elle oblige à être ce qu’on est et à assumer la responsabilité de ses actes.

DVD Le lieu du crime 1986 (et les innocents 1987), André Téchiné, avec Catherine Deneuve, Danielle Darrieux, Wadeck Stanczak, Victor Lanoux, Jacques Nolot, Jean Bousquet,  Claire Nebout, Jean-Claude Adelin, Philippe Landoulsi, Nicolas Giraudi, Why Not Productions 2008, 1h30, €20.39

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Être père

Geneviève Delaisi de Parseval, psychanalyste, consultante en bioéthique, spécialiste de la famille : La part du père, 2004, Points Seuil, €9.60 e-book Kindle €9.99

Le Débat n°200, Gallimard mai 2018, €21.00 e-book Kindle €14.99

C’est lorsque l’on a perdu son père que l’on pense à ce qu’est d’être père. Même par procuration, même d’enfants qui ne sont pas siens, même pour un temps seulement.

Les « nouveaux pères » des expériences des psychiatres d’aujourd’hui sont bien différents des pères traditionnels ou symboliques de la psychanalyse doctrinale. L’époque a changé.

« L’attirance irrésistible du père pour l’enfant » dont parle Geneviève Delaisi de Parseval n’est pas un vain mot : il suffit de l’observer, même si la pudeur le cache ou la peur du qu’en-dira-t-on.

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Don Delillo, Les noms

« Notre offrande est le langage », finit par déclarer l’auteur à l’extrême fin de l’avant-dernier chapitre, p.465. Il aime les mots, les noms comme une glossolalie qu’évoque probablement son fils de 9 ans dans le tout dernier chapitre, rempli de fotes d’aurteaugraf qu’on dirait oubliées du correcteur si ce n’était si gros.

Donald Richard est né dans le Bronx de parents italiens et est devenu ainsi américain. Mais il a gardé du catholicisme cette fascination pour les explications religieuses du monde et conservé de l’italianité cet inclination pour la parole et la discussion. Le narrateur s’appelle James Axton ; il s’est séparé de sa femme Kathryn, une Canadienne partie en Grèce faire des fouilles en amateur sur un chantier. Elle a emmené leur fils surnommé Tap, Thomas Arthur Pattison du nom complet de son grand-père. Mais le lecteur ne l’apprend qu’en page 257, lors d’une conversation entre père et fils.

Car Axton, prénommé Jiim (comme une gym étirée) par sa copine Ann, épouse de son ami David, a trouvé un poste américain en Grèce retrouver son ex et surtout son fils. Il aime à parler avec le gamin, pour lui transmettre mais surtout pour l’écouter et le regarder vivre, cet acte d’amour de tous les jours qui est si précieux lorsqu’on a quitté la famille. Tap, à 9 ans, va se baigner, lave les tessons de poterie minoenne et écrit en cahier d’écolier un gros roman sur le chef du chantier, un Américain nommé Owen.

Tout ce petit monde des expatriés se vit à la fois comme exilé et comme pointe avancée des pionniers dans le monde. « Nous sommes en plein cœur des choses. Nous manipulons des sommes colossales d’argent délicat. Recycleurs de pétrodollars. Constructeurs de raffineries. Analystes de risques » p.138. Sa banque multinationale lui demande de collecter des informations sur la géopolitique, les finances des pays du Golfe, les prêts à la Turquie ; son ami David l’a fait venir pour ce poste indéfini. Un autre, Charles, travaille à collecter des chiffres de risques pour une compagnie d’assurance, car le terrorisme est en plein essor pour motifs politiques en 1982. Souvenons-nous du premier choc pétrolier de 1973 enclenché par les pays arabes après la guerre des Six-jours gagnée par Israël, et du second choc pétrolier initié par l’Iran en 1979 après la chute du Shah et l’obscurantisme armé instauré par Khomeini.

« Si l’Amérique est le mythe vivant du monde la CIA est le mythe vivant de l’Amérique (…) La CIA prend des formes et des apparences, incarnant ce qui nous est nécessaire à un moment donné pour nous connaître ou nous soulager » p.435. Il s’avère que la Mainland Bank où travaillent Jiim et David est un paravent de la Centrale, et ce n’est que par incidence que le narrateur l’apprend. Il démissionne aussitôt, au fond prêt à quitter l’exil pour retrouver les racines, cette Amérique que son fils décrit dans la prairie et dans laquelle sa mère et lui sont retournés après l’arrêt des fouilles Owen.

Entre temps, il se sera intéressé à une piste qui se perd dans les sables, dans le désert indien du Thar, par le récit d’Owen que Tap aimait bien. Un meurtre commis par des marginaux sectaires entraîne l’Américain indécis vers d’autres horizons que les fouilles grecques, vers l’Inde où il apprend le sanscrit. Là encore, c’est une histoire de mots, une fascination pour le verbe. Comme si le verbe était dieu – mais au fond, c’est bien ce qui est écrit dans la Bible. Le titre du roman porte ainsi le titre de la secte en grec : Ta Onomata, Les Noms : « à mon avis, ces mots étaient le nom du culte » p.411. L’Américain qui n’a pas d’histoire se cherche une origine dans le monde, et notamment au Proche et Moyen-Orient d’où la culture provient, dit-on, quand on a pour religion le Livre.

Dans ce roman gavé de mots, et parfois longuet sur les errements d’une secte d’illuminés sans intérêt, le lecteur suit l’auteur en son intime, son exil de soi avec l’exil de son couple, son autre soi dans son fils qui écrit, les noms qui courent la page comme les mots courent le monde. Car écrire, c’est faire renaître – les gens et les choses. Le contraire du briser le nom et les crânes des nihilistes de l’ascèse, adeptes de la secte.

L’auteur écrit avant l’ère Internet où il s’agit de faire court au risque de lasser. Qui lit encore se laissera bercer et emporter ; qui ne lit plus guère ne trouvera pas assez d’action pour son impatience. Mais il s’agit d’une grande œuvre américaine. Ce qui n’est pas si courant.

Don Delillo, Les noms (The Names), 1982, Actes Sud poche Babel 2008, 467 pages, €9.70 e-book Kindle €9.99

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Wind River de Taylor Sheridan

Le mythe du Pionnier viril se battant pour sa survie dans la nature sauvage est magnifié par ce film à la gloire des Etats-Unis. Le spectateur y retrouve de l’action forte dans un décor de montagnes somptueux et l’excitation de la traque contre les gros machos bourrés qui considèrent les femelles du cru comme de la viande à baiser. C’est du lourd.

Cory (Jeremy Renner) est un chasseur officiel de la réserve indienne de Wind River dans le Wyoming. Il pilote un énorme pick-up au moteur V8 apte à rouler dans les congères et une motoneige rugissante qui avale les gallons de carburants. Il est équipé d’une tenue antifroid doublée d’un camouflage neige et porte, outre un téléphone satellite dans son giron, une paire de jumelles, un couteau Bowie et un fusil court à lunette capable de descendre un loup ou un puma des montagnes à plusieurs centaines de mètres. Un méchant aussi, à l’occasion.

Car, lors d’une traque de lionne qui a tué deux bœufs au grand dam des fermiers, Cory découvre un cadavre en anorak bleu ciel. Il est celui d’une jeune femme pieds nus (Kelsey Chow) qui a couru dix kilomètres dans la neige « comme une guerrière » avant de s’effondrer, les poumons gelés. Car il fait volontiers moins trente dans ces étendues glacées la nuit. Cory connait la fille : elle est celle de son ami indien Martin (Gil Birmingham) ; elle venait d’être majeure et rejoignait son copain, employé de sécurité de la plateforme pétrolière du coin (Jon Bernthal). Les Indiens sont parqués dans cette réserve inhospitalière depuis un siècle, mais la prédation économique ne s’arrête pas pour autant : fermiers, éleveurs, chasseurs de fourrure, exploitants de pétrole viennent comme des vautours sur la nature, ne laissant que l’os aux indigènes. Ceux-ci, sans futur, dépriment et les jeunes sombrent dans la drogue ou la prostitution – même si l’université ou l’armée leur permettraient de s’en sortir.

Cory lui-même, marié à une Indienne de la réserve, sait que celle-ci cherche un poste pour s’en sortir et qu’elle ne peut le trouver que loin de la réserve ; elle emmènera leur fils pas encore adolescent. Cory a vu aussi sa fille aînée violée et morte à 16 ans, les poumons gelés, quelques années auparavant parce qu’il n’était pas là et que des copains de sa fille entraînant des inconnus étaient venus « faire la fête » (ce qui veut dire, chez les Yankees, se saouler, se shooter et baiser tout ce qui bouge). Il est donc effondré lorsqu’il trouve le cadavre.

La chef de la police indienne du territoire (Graham Greene) informe le FBI qui, faute d’agent disponible sur un territoire aussi étendu, n’envoie qu’une jeune femme (Elisabeth Olsen) encore en formation à las Vegas ! Elle n’est ni équipée ni au fait des mœurs indiennes et demande à Cory de l’aider. L’enquête s’annonce sauvage, les mœurs du lieu étant celles de la Frontière : tirer d’abord et parler ensuite. La vengeance sera elle aussi biblique, style Ancien Testament : œil pour œil et dent pour dent, bien loin du « christianisme » trop volontiers affiché pourtant à la face du monde.

La bêtise des mâles yankee, rustres et ignorants, s’étale sans vergogne tandis que les subtilités de la tradition, expérimentées par le pisteur de la réserve et transmises à son jeune garçon (Teo Briones), sont réhabilitées. Ainsi que les femmes indiennes, dont « beaucoup disparaissent » nous apprend un texte de fin de film. Le racisme des machos blancs américains est un fait bien connu, mais le racisme héréditaire contre les Indiens est moins médiatisé que celui contre les Noirs. L’époque récente exige un rééquilibre.

Nous avons donc de bons sentiments écologistes, féministes, antiracistes et des personnages torturés par l’introspection dans un décor de nature sauvage en proie aux prédations industrielles. Le déroulé d’action impeccable ne vous lâche pas jusqu’au bout, même si les armes prennent trop souvent le raccourci sur les mots : pas le temps ni les neurones pour convaincre, il ne faut que s’imposer par la force (comme en Irak). Evidemment le Bien triomphera du Mal, comme d’habitude en cette mentalité biblique où tout est vu en noir et blanc, et la Technique sera célébrée comme il se doit en plein territoire sauvage.

Un polar puissant, “interdit en salle aux moins de 12 ans” (mais l’hypocrisie veut qu’ils aient accès au DVD).

DVD Wind River, Taylor Sheridan, 2017, avec Elizabeth Olsen, Jeremy Renner, Kelsey Asbille, Jon Bernthal, Julia Jones, Metropolitan Video 2018, 1h45, standard €9.45 blu-ray €14.99

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Jamais assez mais raisonnable

Les annonces du président Macron après la révolte des gilets jaunes et la tenue du Grand débat ne font pas la révolution : déception chez les partisans du grand soir, qui n’ont jamais abandonné leurs utopies de jeunesse soixantuitarde !

C’est oublier un peu vite, dans le zapping d’époque mené par sa queue ou son cœur d’artichaut, qu’Emmanuel Macron a été élu par les deux Français sur trois qui se sont exprimés et qui tendent vers le centre. Le tag du Nouvel Obs, du temps qu’il existait encore, le décrivait ainsi : « Énarque et philosophe, haut fonctionnaire et banquier, Emmanuel Macron est un homme politique français. Un temps membre du Parti socialiste, il est considéré comme social-libéral ». Réformes oui, révolution non.

Pour tenir compte des récriminations (justifiées) sur le coût de la vie, il propose de réindexer sur l’inflation les petites retraites (inférieures à 2000 € par mois, la moyenne du revenu des gilets jaunes étant à 1700 €) et de porter la retraite minimale pour une carrière complète à 1000 € au lieu de 637 € (soit une hausse de 57%). Il va mettre en œuvre une baisse de 5 milliards d’impôts sur le revenu à destination des classes moyennes, en supprimant notamment des niches fiscales qui ne profitent qu’aux entreprises.

« En même temps » pour la financer, cette baisse, il faut produire plus donc travailler plus – comme nos voisins : réduire le chômage, être mieux formé pour être mieux employable et plus productif, cotiser plus de trimestres dans sa vie active pour obtenir plus de points de retraite. La lutte contre la fraude fiscale sera encouragée (à condition de ne plus supprimer de postes de contrôleurs du fisc !). Il ne touche pas aux tabous «  de gauche » des 35 h et de la retraite à 62 ans mais veut montrer que ce ne sont pas avec des tabous qu’on s’adapte aux changements.

En termes de symboles, il assène la suppression de l’ENA au profit d’une forme plus ouverte et plus diversifiée de recrutement dans la fonction publique – pourquoi pas si cela rend les gens moins imbus d’eux-mêmes, mais le copinage n’en ressortira-t-il pas renforcé, comme avant la création de l’école ? Et sera mis en place un « nouvel acte de décentralisation adapté à chaque territoire » appuyé sur « quelques principes simples : responsabilité, lisibilité, financement ». A voir à l’usage. Les maisons de service public créées par Manuel Valls seront développées ; elles regroupent dans chaque canton la Poste, la CAF, l’Assurance-maladie, Pôle emploi, etc. Quant aux fonctionnaires, moratoire sur leur réduction « si cela n’est pas tenable », mais il faudra réduire la voilure pour réduire la dépense publique, donc les impôts… Car on ne peut vouloir payer moins et avoir plus : on ne sort des contradictions des gilets jaunes qu’à leur détriment.

A l’Assemblée, une dose de 20% de proportionnelle est proposée avec une réduction de tous les parlementaires de 25%. Le déclenchement du référendum d’initiative partagée sera réduit à 1 million de signatures au lieu de 4,5 mais un cinquième des parlementaires sera toujours requis – pour éviter de les court-circuiter dans une République déjà très présidentielle. Cela pour éviter le référendum plébiscite à la Louis-Napoléon ou à la Boulanger qui profiteraient aux populistes (suivez mon regard…). Au niveau local, ce sera possible pour permettre aux citoyens de proposer un thème aux élus, mais pas au niveau national : la France n’est pas la Suisse, ni Etat fédéral, ni mœurs politiques adultes. Pas de comptabilisation du vote blanc non plus, car ce serait non seulement raciste mais récompenserait ceux qui ne veulent pas se décider à choisir. Je remarque que le CRAN n’a pas eu le cran de hurler à la discrimination (et le vote noir, alors ?). Ni que les chiennes de garde n’ont glapi au machisme : les Suisses font UNE votation mais les Français UN vote ! (Je rigole, NDR)

Le Conseil économique, social et environnemental (qui ne sert jusqu’ici pas à grand-chose sinon à placer les copains – c’est moi qui le dis), accueillera 150 citoyens tirés au sort, permettant peut-être un meilleur débat, et plus légitime, sur les sujets de société. Quoique… Plus précisément sur la transition énergétique, une convention sans pouvoir légal de 250 citoyens tirés au sort sera force de proposition sur les solutions concrètes à adopter. Ce qui est un moyen clair de mettre les rêveurs et utopistes face à leur responsabilité et pourra apporter du nettement mieux que les « zassociations » (militantes et partiales) à mon avis.

Comme la France n’est pas aussi isolée qu’un gilet jaune en son village, et que la hantise immigrée taraude le corps social (à juste titre), la dimension européenne est requise. Le président proposera un espace Schengen réduit aux pays qui acceptent une politique d’asile et d’immigration en commun. Une fois ce préalable rempli (qu’il faudra faire accepter par nos partenaires, l’Europe n’étant pas une colonie française mais un lieu de débat démocratique), les quotas seront respectés et une reconduite à la frontière du premier Etat accueillant des déboutés du droit d’asile ou du travail pourra être effective, au lieu de les laisser dans la nature.

Evidemment, toutes les oppositions ont bramé que ce n’était pas assez et qu’eux-mêmes auraient fait mieux. Pourquoi la droite au pouvoir sous Chirac et Sarkozy ne l’a-t-elle pas fait ? Ou le fameux « parti socialiste » sous Hollande, aujourd’hui réduit par sa faute à la portion ridicule qui est la sienne ? Quant aux extrêmes à droite et à gauche, « le peuple » n’est jamais à consulter s’il s’avère qu’il n’est pas d’accord avec vous : la démocratie, c’est bien quand elle va dans le sens que vous voulez, mais halte là si elle s’oppose ! Les « attentes des Français » ont bon dos quand on occupe la position confortable de critiques dans un fauteuil. Dire, c’est bien, faire, c’est mieux !

Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de son projet présidentiel, nul ne peut lui reprocher de faire ce qu’il avait annoncé, tout en s’adaptant aux colères sociales. Les gilets jaunes n’étant qu’un sac à patates politique (voir Karl Marx), l’opposition tiraillée par les yakas populistes et la vive tentation du repli identitaire, le capitaine France se doit de tenir bon la barre tout en louvoyant dans le gros temps. Il n’est pas Captain America ! Les super-héros n’existent que dans les séries débiles que les Yankees diffusent pour assurer leur pouvoir sur les esprits portés à acheter n’importe quoi, assurant à leur capitalisme le soutien de leur morale bigote prônée par la (seule) religion selon leur point de vue impérial. Il n’y a que les incultes pour y croire, ou les décérébrés intoxiqués aux séries.

Donc du mieux dans la continuité. Ce ne sont pas les trente mille braillards à minorité violente (ou plus pour ceux qui voient double) qui font la loi. Leurs casses les ont déconsidérés, qu’ils aient manié le marteau ou seulement ri de se voir magnifiés par ceux qui osent. Les gilets jaunes étaient sympathiques au début, pas du tout à la fin, même si leur message originel est profond.

Ces propositions ne sortent pas du cadre des institutions mais apportent un début de réponse dont la leçon est : on ne peut pas réclamer « plus » sans consentir soi-même à faire « plus » : travailler, voter, participer. Ni se croire isolé comme pays phare du monde alors que nous sommes imbriqués dans l’euro, Schengen, l’Union européenne, l’OTAN et la concurrence mondiale. L’essence est plus chère mais le pétrole aussi : il n’est pas extrait en France.

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Eugen Herrigel, Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc

Eugen Herrigel était Allemand et philosophe, né en 1884, mais il a vécu au Japon de 1924 à 1929 où il a étudié l’art du tir à l’arc avec le maître zen Awa Kenzō. Il raconte son chemin.

Le zen est l’esprit de tous les jours : dormir quand on a sommeil, manger quand on a faim, boire quand on a soif. Dès que nous réfléchissons, délibérons, conceptualisation, la spontanéité se perd. La conscience submerge l’inconscience originelle qui agit naturellement. Quand la pensée s’interpose, nous ne mangeons plus quand nous mangeons mais nous appliquons des concepts de goût aux aliments et un imaginaire culturel autour. Pour le zen, il nous faut redevenir comme des enfants par de longues années d’entraînement à l’oubli de soi. Il ne s’agit pas de se nier, mais de retrouver le naturel en nous. Lorsque cela est réalisé, l’être humain pense et pourtant il ne pense pas : il cogite comme les vagues déferlent sur l’océan, il est l’océan, il se met à la place des choses et reste en même temps extérieur. Il existe plutôt que d’être pensé par des représentations en lui.

L’action n’est que le reflet d’une attitude mentale. Le zen est l’expérience du fond insondable de l’être que l’entendement ne peut concevoir. Chacun doit surmonter sans cesse ses expériences, retraverser ses triomphes et ses échecs aussi longtemps qu’ils sont « les siens ». Le tout qui est décrit comme « le soi » doit s’annihiler, car le moi ou le soi (le petit moi et la conscience préexistante) ne sont que des agrégats. Il s’agit de retrouver une vie qui n’est plus sa propre vie particulière mais le battement de toutes les choses avec lesquelles nous sommes en rythme.

Le tir à l’arc est une voie de progression zen comme une autre. Il existe la voie des fleurs et la voie du sabre, comme celle des haïkus et des arts martiaux à mains nues. Le détachement de soi commence par celui de son corps, et la méthode, dit Herrigel, est la respiration. Pour se décontracter, il faut expirer longuement, se concentrer sur le mouvement de l’air dans ses poumons avec l’impression d’être respiré. C’est alors que l’esprit devient comme de l’eau : elle cède sans jamais s’éloigner, elle s’adapte au terrain, investit tout car elle se plie à tout. Penser est un obstacle, il faut devenir comme l’enfant qui serre le doigt puis le lâche sans secousse car il est sans raisonnement ; il joue avec les choses.

« L’art véritable est sans but, sans intention. Plus obstinément vous persévérez à vouloir apprendre à lâcher la flèche en vue d’atteindre sûrement un objectif, moins vous y réussirez, plus le but s’éloignera de vous. Ce qui pour vous est un obstacle, c’est votre volonté trop tendue vers une fin ». Chaque tireur vit cette expérience, que ce soit avec un arc ou avec un fusil : lorsque vous pensez à la cible, votre corps n’est plus en accord avec votre esprit, il se fatigue, il tremble, il tire à côté. J’avais un capitaine, lors de mon service militaire, qui nous disait que les intellectuels étaient les moins bons tireurs que les plus cons. Pour nous rendre con, il nous faisait courir quelques centaines de mètres avec un sac de 10 kg sur le dos et nous faisait tirer à plat ventre dans la foulée sur une cible à 200 m. Nos résultats étaient nettement meilleurs que lorsque nous étions sans fatigue. L’exercice physique avait dompté notre pensée et l’avait mise à l’écart, ce qui était bon pour les réflexes coordonnés de l’œil et de la main.

« Libérez-vous de vous-même, laissez derrière vous tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez, de sorte que de vous il ne reste plus rien, que l’attention sans aucun but. » Il faut détendre son esprit en vue d’être non seulement un esprit mobile, mais tout entier libre, disponible à l’incertitude originelle qui est une disposition à céder sans résistance pour mieux agir et à réagir sans réfléchir pour la meilleure efficacité opportune.

« Mais pour que réussisse d’instinct ce comportement passif, il faut à l’âme une armature interne ; elle s’acquiert en se concentrant sur l’acte de respirer. Cette concentration s’opère en pleine conscience, en y apportant une sorte de pédantisme : inspiration et expiration exécutées séparément et avec soin. »

Il s’agit de laisser pénétrer dans l’esprit ce qui apparaît ; c’est alors que l’on regarde les événements avec équanimité. Cet état détendu est proche de l’état de pré-sommeil, mais avec un sursaut de vigilance. L’esprit est omniprésent mais nul part il ne s’attache en particulier. Il est toujours prêt à agir comme une eau prête à se déverser, et sa force inépuisable vient de ce qu’il est libre, apte à s’ouvrir à toutes choses. « Toute création convenable ne peut réussir que dans l’état purement désintéressé, état dans lequel le créateur est absent en tant que lui-même. Seul l’esprit est présent en une sorte d’état de veille qui ne se colore pas précisément de l’atteinte du « moi » et qui est plus capable de pénétrer tous les espaces, toutes les profondeurs. » Notons que la traduction en français de l’allemand est toujours laborieuse, les phrases sont lourdes dans l’original.

Mais tel est l’art de la vie originelle, pénétrée du « regard de Bouddha ». L’acte pur est vide de pensée, libre et fulgurant, engageant tout l’être d’un coup comme s’il était lui-même l’arc, l’épée ou le poing.

L’adepte avancé connaît alors parfois l’état mental de satori, cet état d’éveil parfait à toutes choses. C’est une intuition qui saisit à la fois la totalité et l’individualité des choses. C’est un fait d’expérience qui outrepasse les limites de l’ego. En logique, c’est voir la synthèse de l’affirmation de la négation à la fois. En métaphysique, c’est savoir par intuition que le devenir est l’être et l’être le devenir – que rien n’est jamais absolu ni immobile mais sans cesse changeant, et qu’il faut s’y adapter.

Dans ce petit livre, l’auteur replace le jeu du tir à l’arc dans toute une philosophie japonaise bouddhiste. La voie du zen permet d’emprunter ce chemin, il est long et ardu, comme toute progression dans une voie quelconque, mais permet de sortir de soi. De quitter sa petite individualité centrée sur ses bobos particuliers et transitoires, de s’ouvrir aux autres, amis ou ennemis, comme au monde naturel qui nous entoure. Ainsi devient-on en accord avec la nature et ses rythmes cosmiques – et avec soi-même.

Eugen Herrigel, Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, 1936, Dervy 1998, 131 pages, €9.00 e-book Kindle €6.99

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Kakuzô Okakura, Le livre du thé

Le thé, au Japon, n’est pas qu’une boisson énergétique, il est toute une philosophie. La voie du thé est l’expression conviviale du zen, un rituel qui permet de s’ouvrir en commun à sa vie intérieure, en harmonie avec la nature. Car le thé est une conception intégrale des relations homme-nature : son hygiène oblige à la propreté, son économie montre que le bien-être réside dans la simplicité, sa morale définit notre proportion dans l’univers.

Préparer le thé est célébrer un culte de pureté et de raffinement. L’hôte a une fonction sacrée et ses invités s’unissent pour réaliser ensemble la plus haute béatitude de la vie en société. Chacun fait silence dans la maison de thé, admire la qualité artistique des bols et des instruments, suit des yeux la lente élaboration de la recette d’un breuvage parfaitement infusé, puis goûte dans la chaleur du récipient le thé vert servi brut, au goût d’herbe et de nature. La pièce où s’élabore le thé est une oasis d’harmonie où l’art rituel est un moyen d’harmonie avec les autres et de communion avec le naturel.

Ancêtre du zen japonais, le Tao chinois est l’esprit du changement cosmique, l’éternelle croissance qui revient toujours à elle-même pour produire de nouvelles formes. Elle s’enroule comme le dragon. Le Tao est l’effort individualiste de l’esprit chinois méridional en contraste avec le grégarisme de la Chine du Nord qui a son expression dans le confucianisme.

Pour le Tao, l’absolu est le relatif. L’éthique reconnaît un bien et un mal selon les temps et les sociétés et non en soi ; ils sont vécus plus comme le bon et le mauvais de circonstance que comme des absolus moraux. Car définir une morale est toujours un arrêt du développement, donc une dictature du passé et de ses modèles – ainsi Confucius en Chine, Platon chez les philosophes et les Commandements divins pour les croyants du Livre. Le Tao comme le zen encouragent à l’inverse une conduite plutôt qu’une conformité. Le taoïste comme l’adepte zen accepte le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il s’y adapte et s’efforce d’y trouver de la beauté, ce qui signifie conserver leurs proportions aux choses et faire de la place aux autres humains sans perdre la sienne.

L’essentiel est le vide. Non le vide de la forme mais le vide comme encouragement à tout contenir, comme attente, comme éveil. Ainsi la chambre ou la cruche sont vides, mais elles peuvent accueillir quiconque ou quoi que ce soit. Ce vide existe par exemple dans l’art martial du jiu-jitsu qui s’efforce d’aspirer la force de l’adversaire par l’effacement de soi, ce qui crée un vide, tout en conservant sa propre force pour la lutte finale. Le vide existe aussi par la suggestion. En ne disant pas tout, l’artiste laisse au spectateur l’occasion de compléter son idée et de s’approprier ainsi l’œuvre. Il s’agit d’un vide à pénétrer, d’un désir à combler, le plaisir de tout ce qui est incomplet, inachevé, asymétrique, en devenir, sans cesse en mouvement. Telle la mer qui sans cesse bouge, ou l’enfant que l’appétence pour tout ne fait pas tenir en place, ou encore l’esquisse, les saisons, la musique, la poésie, la curiosité scientifique, l’exploration et l’aventure, la simplicité, la peur des redites, de la redondance et du baroque.

Pour avoir tout son prix, l’art doit être incarné dans la vie. D’où la voie du thé qui joint l’avenir au passé dans le présent immédiat. Car il faut jouir du présent, s’adapter aux instruments, s’accorder au moment – mais dans la coutume millénaire et en suivant la tradition des étapes rituelles. Ou encore l’ikebana, souvent associé au thé dans le décor de la pièce où se passe la cérémonie. Les légendes japonaises attribuent le premier arrangement floral à ces vieux saints bouddhistes qui ramassaient les fleurs fauchées par l’ouragan et qui, dans leur sollicitude infinie pour toutes les choses vivantes, les mettaient dans des vases pleins d’eau pour qu’elles vivent encore un peu.

Le thé est un art de vivre, un art de penser, un art d’être au monde purement japonais. Mais chacun, partout ailleurs, peut se mettre en situation de calme, faire silence en soi-même et avec les autres, pour accomplir un rituel comme celui du thé. Le vin, le fromage ou même l’eau peuvent remplacer le breuvage doré. Car tout est culture à qui veut vivre et penser son propre rapport à la nature.

Depuis plus d’un siècle, ce petit livre est constamment réédité et parle toujours, surtout à nos oreilles sensibilisées au devenir de la planète et de notre espèce, aspirant à vivre en harmonie avec le cosmos.

Kakuzô Okakura, Le livre du thé, 1906, Piquier poche 2006, 170 pages, €6.10 e-book Kindle €1.99

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Le tour de Notre-Dame

La cathédrale Notre-Dame est plus qu’un lieu de culte catholique, elle est un symbole, l’incarnation d’un imaginaire dans l’histoire longue, ce qui fait toute société selon l’anthropologue Maurice Godelier.  Le tweet raciste de l’inculte nomade diversitaire de l’UNEF nommée Hafsa montre que « faire société » n’est pas l’objectif de tous dans notre pays. Or Notre-Dame est le cœur de la France. Pour le comprendre, il faut en faire le tour.

Depuis son parvis sont calculées les distances de tous les lieux du pays. Le point zéro des routes est ici, sur l’île où vogue Notre-Dame comme une nef renversée. Car cette église est un vaisseau échoué, ses deux tours comme un château arrière, sa flèche (aujourd’hui détruite) comme un beaupré haubané d’arches fines, tendant les mâts de sa toiture. Elle vogue à la rencontre du soleil et de Jérusalem, lieu de la naissance du Christ. Ce vaisseau de ligne est la foi qui passe et qui protège.

Elle recèle un trésor : celui ramené par Saint-Louis des croisades, « la » Couronne d’épines qui a martyrisé Jésus, attestée par les récits des pèlerins au 4ème siècle et négociée par le roi Louis en 1239. Chaque premier vendredi du mois et le Vendredi Saint, elle est présentée à la vénération des fidèles. L’accompagnent un clou de la Passion et un fragment du bois de la « vraie » Croix, découverte par Hélène, impératrice devenue Sainte, à Jérusalem en 326. L’authenticité de ces reliques est rien moins que prouvée mais cela n’importe pas aux croyants.

La cathédrale par le quai Saint-Michel surgit au-dessus des éventaires des bouquinistes comme une élévation de la culture, une sorte de temple qui justifie le savoir et la philosophie. Sa façade ouest fait face au soleil de l’après-midi. Elle est carrée, claire, apollinienne. Elle est force sereine, même la nuit. Sa façade est un visage : ses deux yeux sont les tours de 69 m de haut, son nez la rosace de la Vierge, son sourire les trois portails en demi-lune comme des dents. Elle présente sa puissance aux vents venus du large comme aux Vikings et autres ennemis venus par la Seine. Sur son île, elle trône comme la Foi, le Savoir et la Sagesse. Elle est la France éternelle dont l’esprit survit sous d’autres aspects.

Elle a été bâtie en ce beau treizième siècle de réchauffement climatique, d’essor démographique et de formidable optimisme des hommes. Un lieu de culte gaulois, puis romain, existait sur cette partie de l’île – des vestiges datant de Tibère (+14 et +37) ont été découverts. Une basilique mérovingienne les avait remplacés vers le 5ème siècle. Mais c’est le mouvement gothique qui a incité l’évêque Maurice de Sully à lancer ce projet en 1160. La première pierre a été posée en 1163 il y a presque mille ans. La consécration du maître-autel a eu lieu en 1182 et la cathédrale a été déclarée achevée en 1345 – jusqu’aux restaurations du 19ème siècle après les déprédations révolutionnaires.

Louis VII a fait un don en 1180, mais la cathédrale n’a pas été un « chantier royal » ; elle a été financée par les bourgeois de la ville et par le peuple. Comme aujourd’hui où les dons, même défiscalisés à 60 ou 75%, seront les principaux financements du chantier, « l’Etat » n’apportant que peu au pot, hors les impôts qu’il ne prélèvera pas (il est donc faux de dire que la défiscalisation appartient au budget de l’Etat : il ne donne rien, il ne ponctionne pas).

Le vaisseau doit être contourné pour l’examiner sous tous ses angles. Son portail sud, bâti en 1257 au-dessus du petit jardin du presbytère, est lumineux, au centre exact de ses 127,5 m de longueur. Au centre du portail Saint-Etienne trône de part et d’autre des portes la rosace des Vierges sages et des Vierges folles, thème issu de l’évangéliste Matthieu: « Les folles, en prenant leurs lampes, ne prirent point d’huile avec elles; mais les sages prirent, avec leurs lampes, de l’huile dans des vases » (25:3-4). Celles qui sont prêtes dans l’Au-delà entrent dans la salle des noces avec l’Epoux ; les autres sont laissées à la porte. La leçon de morale est que fou est celui ou folle est celle qui méprise la sagesse, qui ne craint pas le Seigneur, qui ne respecte pas sa volonté ni les commandements de Dieu.

Sur le pont de l’Archevêché, des peintres du dimanche composaient jusqu’à l’incendie des Notre-Dame d’amateurs. Ils tentaient ainsi de s’approprier cet élan et cette beauté qui, partout, font vivre.

Côté est, la flèche gracile prévue à l’origine mais installée en bois au 19ème siècle par Viollet-le-Duc a brûlé et s’est effondrée ce lundi soir 2019. Elle pointait comme une aiguille aimantée vers la lointaine Ville sainte qui sert de méridien zéro. Elle pesait quand même 750 tonnes : faut-il la reconstruire en bois à l’identique ? Ou en matériaux contemporains ? Ce qui compte est le symbole, pas la lettre, et « conserver » la restauration 19ème ne me semble pas forcément le meilleur. Ce chevet respire par la verdure du square Jean XXIII, espace dégagé par les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III. Un ange de l’ère romantique frissonne au coin de la fontaine.

La façade nord est sombre et froide, coincée par l’étroite rue du Cloître Notre-Dame. Elle est toute hérissée de contreforts qui dardent leurs gargouilles monstrueuses. L’ennemi est bien l’obscurité, le gel, l’obscurantisme. La barbarie vient de ces endroits sombres d’où ressurgissent toutes les terreurs, les non-dits, l’informulé. Le retour vers le parvis est un soulagement. Toute religion, en nos pays tempérés, semble liée d’une façon ou d’une autre au soleil : à sa chaleur qui apaise, à ses facultés germinatives, à sa lumière qui chasse les fantômes.

Il y a la queue à la tour nord. 387 marches à monter et une vue sur tout Paris. Le tout Paris médiéval car depuis, la ville s’est trop étendue pour la saisir d’un regard. Même la tour Eiffel n’y suffit plus. Mais il faut se remettre dans les conditions du 13ème siècle pour mesurer le tranquille orgueil de qui pouvait contempler toute la ville capitale du royaume d’Occident d’un seul coup d’œil. La Foi, le Savoir et la Sagesse dominaient le monde alentour comme l’esprit humain dominait le corps. Ce temps d’optimisme, nous l’avons perdu.

Est-ce pour cela que 11 millions de visiteurs viennent ici chaque année ? Sont-ils en pèlerinage pour implorer cette source de vitalité ? Est-ce pour cela que courent encore ces petits Scouts de France dont la chemise bleu de ciel est un rappel du manteau bleu de la Vierge ?

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Enfin le retour du printemps à Paris

D’un jour à l’autre, d’un matin à un après-midi, c’est enfin le printemps. Poutine a regardé ailleurs et cessé de nous envoyer son vent de Sibérie, passé par la Belgique avant de s’engouffrer sur nos plaines.

Les fleurs s’ouvrent, nappant de couleurs vives les parterres de la ville.

Les vêtements se font plus légers, jusqu’à se réduire à presque rien. Surtout lorsqu’on prend un selfie bronzé pendant que la fille, la tête sur les genoux est en train d’aspirer… à on ne sait quoi.

Les visages se détendent et les casquettes fleurissent.

C’est Paris la capitale, la multiculturelle par force sinon par volonté.

Les touristes sont en visite, dubitatifs.

Et la fratrie mimi qui s’accole pour la photo du papa, au bord du bassin de la pyramide, ne voit qu’elle dans le paysage. Elle ne voyage pas, ne se transporte pas, mais se met en scène dans le décor.

La mode sévit, tyrannique pour marcher. De quoi ressembler à un échassier ou, selon la mode féministe avancée, une échassière.

D’autres renoncent, se couchant aux pieds des vraies femmes de bronze, en hommage plus ou moins conscient.

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Les vieux fourneaux de Christophe Duthuron

La BD au cinéma est très mode : le scénario est tout fait et les plans-séquence préparés. Les cases de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet dans leur album de 2015 sont donc mises en mouvement par un Christophe Duthuron qui réunit un bouquet d’acteurs très convaincants. Mais il ne réussit pas à rendre irrésistible le rire du spectateur : il manque toujours quelque chose, une coupure image à temps, une chute pour les dialogues… ou, à l’inverse, il y a trop de lourdeur dans les blagues ou les scènes, des sentiments trop soulignés par une musique forcée. Les grands acteurs, il faut les laisser jouer, quitte à dériver du scénario. Le public ne s’ennuiera pas mais gardera un sentiment d’inachevé. Foi d’observateur, je trouve la bande dessinée meilleure que le film.

Lucette, femme d’Antoine (Roland Giraud, portant beau à 76 ans), meurt après une vie bien remplie. Son mari convie ses vieux potes à venir l’enterrer au village, dans le Gers, refuge de tous les révoltés post-68, anarchistes de tempérament. Sans cesse, le sud-ouest rejoue les chevaliers du Nord de l’orthodoxie contre les pauvres Cathares de l’hérésie, ce mythe inépuisable. Eddy Mitchell (76 ans) conduit par Pierre Richard (84 ans), soit Emile et Pierrot, reviennent donc dans leur province d’enfance pour enterrer la vieille et consoler le pote au litre de prune à 50°.

Emile réside dans une maison de retraite chic de la banlieue parisienne après une existence de nomade dans le monde, parti le plus loin possible à 18 ans après un match de rugby raté parce qu’il a planté sa petite amie Berthe (Myriam Boyer), fille de ferme collabo pour faire revenir le père au STO, et que celle-ci, par vengeance, a labouré le terrain de sport ! C’est un brin compliqué mais les gens ne sont jamais ce qu’ils paraissent en façade. Pierrot, dit la Taupe parce qu’il est bigleux (aussi bien physiquement que politiquement), a milité toute sa vie pour l’anarchie et constitué sur ses vieux jours une section anticapitaliste à Paris, où il coince les serrures des agences bancaires et autres petits méfaits inutiles. Seul Antoine apparaît « normal » aux yeux de la société, resté quarante ans à la comptabilité de l’entreprise locale pharmaceutique Garan-Servier, une usine partie de rien dans la région pour devenir multinationale ; il a été délégué syndical durant toute la période et, s’il n’a pu empêcher les licenciements de restructuration pour délocalisation, il en accuse la Berthe qui a toujours refusé obstinément de vendre ses terrains pour agrandir l’usine. Le spectateur apprendra pourquoi en fin de film et les trois compères n’en sortiront pas grandis !

Malgré les apparences, les protagonistes ne sont pas des chevaliers blancs du bien ni des héros humanistes du progrès. Bien qu’ils proclament la solidarité des petits contre les gros et défendent le prolo contre le patron, ils ont bien des choses à se reprocher. La première est de demeurer bornés jusqu’à leurs vieux jours ; la seconde de se draper depuis l’adolescence dans une bonne conscience de classe à laquelle ils ont fini par croire alors que leur réalité humaine est nettement plus douteuse.

C’est encore Lucette qui va faire avancer les choses. Non seulement elle rameute les potes pour son incinération, mais encore elle a laissé ses marionnettes du théâtre Le loup en slip, après avoir quitté l’usine Garan-Servier au bout de huit ans de boulot, et une correspondance révélatrice. Sa petite-fille Sophie (Alice Pol), un polichinelle dans le buffet sans dire de qui, est venue de Paris en quittant une carrière dans la communication se mettre au vert dans une bicoque branlante qu’un paysan du coin retape pour ses beaux yeux (en espérant la suite) ; elle reprend le théâtre de marionnettes de sa grand-mère. Antoine lit une lettre de Lucette à son patron Garan-Servier, évoquant leur baise torride – mais passagère.

Derechef, l’Antoine saisit son vieux fusil et monte dans son antique Renault Chamade du début des années 1990 pour foncer baffer le notaire du coin et lui arracher le lieu où le vieux Garan-Servier est parqué par ses enfants qui convoitent le magot. Il se dirige alors avec sa pétoire vers la Toscane où, dans une somptueuse villa à tourelle entourée d’un grand parc avec piscine, le vieux patron gagate avec son infirmière et conte à sa petite-fille les bribes de son passé lorsque son Alzheimer lui laisse le temps. La petite-fille en question voudrait savoir où sont passés les cent millions qui manquent dans la caisse de l’entreprise et cherche dans les souvenir une maitresse ou autre raison. Mais le vieux se méfie et, s’il n’a plus toute sa tête, ruse suffisamment pour ne rien lâcher.

Les deux potes et la Sophie enceinte de six mois foncent (relativement à la puissance de la vieille camionnette rouge du théâtre) vers le lieu où un crime se prépare. Après quelques péripéties drôle où Antoine ne tue pas le vieux, tous se retrouvent autour des Garan-Servier, et ce dernier (Henri Guybet, 82 ans) prend Sophie pour Lucette car elle lui ressemble fort. Il l’entraîne un soir dans sa chambre… pour lui remettre la marionnette le représentant avec un gros cigare, qu’il a toujours chérie même si Lucette lui avait fait une tête un peu grosse – mais il avoue lui avoir aussi « bourré le crâne ». Il en profite pour lui peloter les fesses, jamais guéri de son coup de foudre.

Fin de l’aventure ? Presque, car tout se révèle, les confidences du vieux Garan-Servier rendues par sa petite-fille rencontrent les questions de la petite-fille de Lucette et d’Antoine sur le rôle des trois ânes dans leur jeunesse imbécile – et ce qui s’ensuivit dans leur vie adulte. Soixante ans plus tard, tout se rattrape, ainsi est le karma. Aucun n’est ce qu’il paraît, ni les anars révolutionnaires qui n’ont pas d’âge pour faire chier le monde, ni le patron impitoyable qui se révèle respectueux.

Les auteurs se moquent des prétentions gauchistes et militent au fond pour un humanisme vécu. Car les grands mots masquent trop souvent les grands maux et l’idéologie à la mode est l’illusion qui cache la médiocrité humaine. La « révolution » passe par celle de chacun et « changer le monde » consiste d’abord à se changer soi. D’où la mise au vert écolo de la Sophie, bien loin des braillards politiques de la génération d’avant dont le gauchisme a fait flop sans rien entamer du productivisme. D’où la repentance forcée des trois potes allant à travers champ comme à Canossa quémander le pardon à la Berthe pour leur reductio at hitlerum, elle campée sur sa hauteur, la fourche à la main.

DVD Les vieux fourneaux, Christophe Duthuron, 2018, avec Pierre Richard, Roland Giraud, Eddy Mitchell, Alice Pol, Henri Guybet, Gaumont décembre 2018, 1h28, standard et blu-ray €14.99

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Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume

Né en 1913 d’une vieille famille angevine de noblesse de robe qui a perdu ses titres, Gilbert Cesbron a été élève du lycée Condorcet, mais c’est au lycée Charlemagne qu’il situe son roman. Un gros succès de librairie avec le prix Sainte-Beuve après-guerre, 1 299 000 exemplaires vendus. Car il évoque le difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, thème nostalgique qui fait toujours recette, et le suicide à 15 ans d’un garçon de la bourgeoisie catholique parisienne qui avait tout pour réussir sa vie.

François l’athée républicain est l’ami de Pascal le catholique hanté et, à la prime adolescence, ce sont les amis qui vous ressemblent qui comptent le plus dans votre existence. Plus que les filles à l’époque où se situe l’auteur, la fin des années 1920, même si ces amitiés ne sont « particulières » que pour le dixième statistique de la population tenté par son semblable plutôt que par le sexe opposé. Rien de tel pour Pascal et François, mais une affinité de tempérament, une rivalité intellectuelle, une exaltation commune pour les personnages littéraires et historiques.

Sauf qu’à la rentrée du « grand lycée », Pascal apprend qu’il ne passe pas en classe supérieure à cause du veto de son professeur de français qui le déteste et avec qui il a de mauvaises notes. Discussion orageuse le soir même avec son colonel de père. Après-midi éprouvante avec le curé qui le parraine, lors d’une visite aux handicapés mentaux de 9 à 15 ans. Soirée décevante avec sa cousine et amoureuse Sylvie qui se montre légère, repoussant à plus tard… Au matin, Pascal se tue avec le revolver d’ordonnance de son père. La famille déclare qu’il est tombé et s’est fracassé la tête sur un coin de cheminée, car le suicide est mal vu par l’Eglise, qui refuse l’enterrement chrétien.

François seul cherche à comprendre, les trois autres « mousquetaires » de la bande du lycée suivent chacun la voie neuve de leurs 15 ans. L’un fréquente les filles du côté de la place Clichy, l’autre triche aux examens et passe sa vie en sport, fasciné par le muscle – seul François reste le plus « enfant » avec son épi rebelle sur le crâne. Pascal était son meilleur ami et il n’a rien vu, rien compris. Pour devenir adulte, quitter la prison de la naïveté d’enfance, il veut savoir.

La prison, ce sont les contraintes familiales, le lycée, Paris ; le royaume est l’enfance préservée, son amitié vécue et ses rêves d’aventure. Tel le papillon qui nait de sa chrysalide, l’enfant doit muer pour devenir grand. Il lui faut pour cela tracer seul son chemin. « Méfie-toi des Grandes personnes » est le leitmotiv – car les grandes personnes ne sont pas authentiques : elles sont en représentation, mentent, se croient, font croire. Ceux qui sont véridiques sont marginalisés, comme ce prof qui s’imagine descendant de Louis XVI et qui est viré, ou ce pion qui aime les élèves, oh pas comme vous croyez, vous aux yeux sales obsédés de mal « philie », mais qui les aime parce qu’il fait attention à leur éclosion, à leur personnalité candide en devenir – et qu’il ne sait rien faire d’autre. Viré lui aussi comme bouc émissaire d’un chahut, il finit clochard, sans même un chien.

Le roman est le plus souvent conté au présent, dans l’immédiateté des événements. C’est ainsi que l’on se vit dans sa jeunesse. Il commence gravement et se termine de même, mais l’entre-deux est plus léger, contraste qui désoriente. Comme si l’auteur avait voulu remplir ses 250 pages obligatoires disent les perfides, comme s’il avait tenté l’alliance de la carpe et du lapin tellement adolescente disent les bienveillants. Car la prison suscite le tragique mais ouvre au royaume qui, lui, est magique. Le rire succède aux larmes, la bouffonnerie au suicide.

Le lecteur suivra son jeune mentor dans une caserne parisienne où presque tout est interdit par des panneaux comminatoires : « Défense de… cracher, chanter, crier, afficher », comme si la société devait dresser les hommes comme des chevaux pour en faire de la chair à canon acceptable après la guerre de 14. Il le suivra dans une visite au château de Versailles où l’un rêve à la royauté disparue tandis que l’autre s’attarde sur la musculature de Mars au plafond, et qu’un prof se déguise en Bourbon dont il porte presque le nom. Il suivra ses copains au théâtre du Châtelet, le spectacle se terminant par une chevauchée surréaliste d’un cheval qui s’échappe pour retrouver sa ferme natale de Lagny, son jeune cavalier déguisé en Kalmouk toujours sur le dos. Il prendra avec lui le tramway qui va du huitième arrondissement au dix-huitième, menant les bourgeois au peuple, troquant les dames chics pour les filles de joie. Ce tramway n’existe plus…

Ce roman d’une belle langue est une belle histoire, l’adolescence de nos grands-pères qui, à 15 ans, commençaient tout juste à regarder les filles, taboues par les convenances bourgeoises et interdites par la religion jusqu’au mariage. Des mœurs du Livre qui reviennent par le sud, mais sans l’accompagnement culturel qui allait alors avec, les classiques latins, les romans français, les philosophes de Lumières, la noblesse du Grand siècle, les héros napoléoniens – tout ce que les lycées parisiens laïcs délivraient malgré les murs gris et les pions grincheux.

Et notre François découvrira qu’il a peut-être un nouvel ami, intransigeant comme le premier, le poussant par là à s’élever l’âme et l’esprit, adepte du tennis et portant un nom corse.

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume, 1948, Livre de poche 1968, 252 pages, occasion €0.57

Gilbert Cesbron, Notre prison est un royaume – Les Saints vont en enfer – Chiens perdus sans collier – Il est plus tard que tu ne penses, Bouquins Laffont 1981, 832 pages, €20.17

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Notre-Dame est l’inconscient français

Quand il fait beau, la façade de Notre-Dame de Paris resplendit de cet ocre un peu gris de pollution du calcaire parisien. Par contraste, l’intérieur apparaît bien sombre. Autant le bâtiment se dresse sur son île, fier et serein au soleil, autant l’intérieur paraît une caverne où rôdent les non-dits et les tabous de l’inconscient. Les vitraux clairs et les grandes rosaces ne suffisent pas à éclairer le ventre du bateau malgré ses 48 m de large et ses 35 m sous la voûte. La grand porte a même été ouverte pour assurer plus de lumière.

C’est que, si la nef a été bâtie durant le 13ème siècle optimiste, le décor intérieur date de la restauration fin 19ème, une époque à la fois rationaliste et mystique, à peine sortie de trois tourmentes révolutionnaires et de deux empires, à la démographie déclinante, victime de sa première grave défaite face à son voisin prussien, aspirant de tous ses pores à la stabilité et au conservatisme.

Les chapelles qui défilent de part et d’autre de la nef – il y en a 14 – sont un catalogue des bondieuseries dont raffolait la bourgeoisie bien-pensante des débuts de la République troisième. Dans les chapelles de droite, c’est le coin des hommes : un saint Pierre de bois, un saint François-Xavier se penchant pour baptiser un très jeune Annamite presque nu, un Monseigneur se pâmant devant la mort proche avec une belle maxime oratoire pour Chambre des députés, une peinture « gothique » à la Walter Scott pour saint Denis.

Les chapelles de gauche, côté portail de la Vierge, rassemblent les femmes : une sainte Clotilde, une Sainte-Enfance, une Vierge noire de la Guadalupe, une Vierge de Bonne-Grâce. Nous sommes presque en Amérique latine tant les particularités des dévotions se ramifient. A chacun son intercesseur, comme s’il n’existait pas de Dieu unique ou qu’il fallait une mère différente pour chacun. Le visiteur croyant fabrique sa petite mixture votive d’une bougie allumée, accompagnée ou non d’un « vœu », d’une prière vite murmurée ou d’un grand silence de contemplation, certains les yeux fermés. Il y a de la superstition et du théâtre dans ces dévotions-là.

Nous sommes loin de l’illumination mystique qui a saisi Paul Claudel en cette nuit de Noël 1886, à 18 ans, près « du deuxième pilier à l’entrée du chœur, à droite de la sacristie ». Tout près de la statue dite « de Notre-Dame de Paris ». Déchiré entre son lyrisme hormonal-poétique (il admirait Rimbaud) et « le bagne matérialiste » de son lycée où officiait Mallarmé, entre l’amour de la chair et l’amour de Dieu, il transposera cette crise morale et mystique dans Tête d’Or. Ne plus douter, ne plus avoir à décider, ne plus être responsable de son destin, quel soulagement !

Je respecte infiniment ces révélations intimes et la foi tranquille qu’elle génère par la suite. Mais je ne peux qu’observer qu’il s’agit d’une démission de l’existence ici et maintenant, d’une peur de la liberté et d’une angoisse du tragique, d’un déni de responsabilité pour équilibrer les contraires de la nature et de l’homme. Claudel : « Ô mon Dieu (…) je suis libre, délivrez-moi de la liberté ! » (2ème des cinq Grandes Odes). Il a envisagé un temps de recevoir le sacrement de l’Ordre pour devenir prêtre ou de se soumettre à la Règle monastique.

Je ne vois pas autre chose dans la France d’aujourd’hui, comme quoi le catholicisme est tellement ancré dans la culture française qu’il ne s’en distingue plus. La liberté « libérale » fait peur, entreprendre apparaît un calvaire, le grand large « mondial » angoisse, la responsabilité existentielle est trop lourde : « au secours l’État ! Que fait le gouvernement ? » La majeure partie des jeunes Français rêve d’être fonctionnaire, les partisans du « non » à l’Europe rêvent d’une mythique forteresse publique France, toute la gauche naïve s’est effondrée dans la démagogie unibversaliste plutôt que de se confronter aux autres Européens réels et aux problèmes concrets du quotidien, toute la droite se cherche dans un « gaullisme » qui s’affadit d’année en année.

La France est-elle ce pays « laïc » qu’elle revendique ? La laïcité ne nie pas la foi, elle la place à côté, dans l’ordre de l’intime ; le public se doit d’être neutre, rationnel, équilibré. Mais nombreux sont les Français imbibés de catholicisme sans le savoir, depuis les Révolutionnaires jusqu’aux derniers écolo-gauchistes. Les rationalistes de 1789 ont fait de Marianne le symbole de la République : Marie-Anne, le prénom de la Vierge et le prénom de sa mère accolés, quel beau pied de nez à ces « radicaux » qui ont coupé la tête de son représentant de droit divin sur terre – comme naguère les Juifs ont crucifié Jésus – mais n’ont pas remis en cause la décision de Louis XIII de placer son royaume sous la protection de la Vierge Marie ! Et qui ont des trémolos dans la voix aujourd’hui devant « la catastrophe » de Paris, s’appropriant Notre Drame.

Rappelons les lourdeurs d’Aragon à la gloire de Staline, pesantes et bien-pensantes. Rappelons aussi l’hystérie émotionnelle qui a suivi la mort du même Staline auprès de laquelle celle de Jean-Paul II a fait pâle figure. Rappelons encore l’adoration de Mao par les catho-progressistes du quartier Latin, le Grand Timonier terrassant l’hydre capitaliste tel saint Michel. Puis ce fut le Che Guevara christique des forêts boliviennes, écrivant chaque jour son évangile de bonne parole et crucifié torse nu sur la porte de bois où les militaires qui l’ont abattu l’ont placé pour la photo. Nous avons aujourd’hui l’invocation à Gaïa-Notre-Mère des écologistes mystiques qui se sont battu pour Notre-Dame des Landes, l’Enfer climatique qui menace de nous griller et la Vertu outragée comme le Christ, recyclée en gauchisme moral où la pose l’emporte sur l’idée.

Le recours à Dieu, comme à son substitut récent, l’Etat, est un refus de la concurrence, de l’émulation, de la comparaison, de la confrontation à l’autre ; un refus de sa propre culture, la culpabilité de son identité historique, un repli sur l’Absolu comme refuge – le Dieu sauveur à la fin des temps (qui sont proches depuis mille ans). La « démocratie » fatigue parce qu’elle est discussion publique où il faut débattre, vote citoyen où il faut convaincre, marché ouvert où il faut négocier et s’allier pour faire force. Comme tout cela épuise ceux qui voudraient simplement jouir ! Comme si leur niveau de vie était un acquis intangible, leur bonheur intime un droit immuable – et qu’il ne faudrait jamais faire effort, s’investir, prouver.

Toutes ces croyances soi-disant « progressistes » apparaissent comme les avatars du vieux culte catholique dans sa variante française, un peu gallican mais pas trop, révérencieux de la hiérarchie et des pompes du pouvoir, soucieux d’ordre et de statuts, recréant la monarchie et sa cour d’énarques ou de caciques de parti dans la République même. Les contradictions sont dans l’homme mais certaines cultures leur trouvent une tension positive ; pas la France, toujours portée à la scolastique et à l’abstraction théologique, que ce soit pour interpréter la Bible, les textes de Foucault ou Lacan, les actes de Sartre, les articles du projet européen, les mesures d’Emmanuel Macron ou le concours pour reconstruire ou non la flèche de Notre-Dame.

Devant les bondieuseries du ventre de Paris en sa cathédrale, ce sont ces réflexions qui me sont venues à l’esprit, du temps encore proche où l’on pouvait pénétrer à l’intérieur. Il faudra désormais attendre des années pour y revenir. Les platitudes de l’art sulpicien conformiste et bien-pensant qu’on y voit font peut-être rire les gens de gauche naïfs de notre temps. Ils se croient bien au-delà mais ils ne s’aperçoivent pas que leurs discours ressortent les mêmes platitudes de pensée et les mêmes arguties « subtiles » utilisées par la foi catholique décrites à Cluny au 11ème siècle par Dominique Iognat-Prat, Ordonner et exclure, et pour notre temps par Marc Lazar, Le communisme, une passion française. De biens beaux livres sur l’inconscient religieux français.

Seules, les rosaces élèvent un peu l’esprit. Elles sont des trous de lumière dans ce trou noir de la nef.

La rose nord est légèrement inclinée, les verres à dominante violette montrent de très haut des scènes de l’ancien Testament. Le violet est signe de l’attente du Messie.

La rose sud est droite dans ses bottes, plus sereine car elle évoque depuis 1270 le nouveau Testament au soleil rayonnant de l’extérieur qu’elle filtre de ses tesselles colorées.

La rose ouest de la façade a été refaite par Viollet-le-Duc fin 19ème et la Vierge y trône en majesté, entourée des Travaux, du Zodiaque, des Vices et des Vertus. Je n’y vois pas le capitalisme, ni le « service public » – serait-ce pour la prochaine restauration ?

Ces Français convertis par l’Europe au nationalisme-social sous la férule ordo libérale allemande savent-ils qu’Henry VI, roi d’Angleterre, a été couronné ici ? C’était il y a plus de cinq siècles, en 1430. L’Europe se formait déjà et malgré tout.

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Lester Del Rey, Le onzième Commandement

Del Rey a une œuvre à rallonge, comme son nom complet qui est Ramon Felipe San Juan Mario Silvio Enrico Smith-Heathcourt-Brace Sierre y Alvarez del Rey y de Los Uerdes. Rien que pour cela, il vaut le détour. Je me souviens qu’il était apprécié dans mon adolescence pour traiter des thèmes à la mode (centrales nucléaires, extraterrestres, Dieu…). Le Onzième Commandement se focalise sur l’Eglise elle-même, catholique éclectique – évidemment américaine – après la Bombe qui a ravagé le monde avant l’an 2000.

Car cet auteur, né en 1915 tout bêtement dans le Minnesota malgré son patronyme, est fermement américain. Le pays sera le sauveur de l’humanité, rien que ça. Et avec son pape catholique. L’anti-pape, disent les Européens dont les cardinaux survivants en ont élu un vrai à Rome et sont appelés les Romanoches, avec ce mépris arrogant des Yankees pour ceux la vieille Europe. Il est vrai que, comme en 14 et en 40, ces bâtards d’Européens se sont foutus sur la gueule par bombes nucléaires interposées. C’était « un accident », dit-on. Toujours est-il que la planète s’en trouve contaminée et que chacun désormais reste sur son continent : les Européens dans leur misère, les Asiatiques dans leur païennerie, les Africains minés par la famine, les maladies et l’islam, ce qui font trois bonnes raisons de les ignorer. Ne restent que les Amériques, évidemment dominées par celle du nord autour de New City, l’ex New York.

Nous sommes en 2190 et les humains dès avant la Bombe ont réduit la planète surexploitée à une suite de déserts car « le droit de l’affamé technologique à sa juste part d’énergie et de matières premières » (p.194) n’a pas résisté aux milliards d’êtres de la démographie sans limites. Les plus doués sont partis sur Mars et ont coupé les ponts avec la Terre ; ils poursuivent la civilisation sans s’encombrer des miséreux et des ratés génétiques. Ne reste, comme structure sociale, que l’Eglise…

Avec pour foi le fameux Onzième Commandement qui est de copuler comme des bêtes pour « croître et multiplier », ce que Dieu a dit à Adam et répète plus ou moins à Moïse après l’avoir susurré à Noé. Des « fêtes » sont organisées pour faire se rencontrer les couples, sous le saint patronage des chastes curés et lors de processions de la Vierge ! Vous ne voyez pas la contradictoire hypocrisie ?

Boyd le voit, jeune homme qui vient de Mars, largué par un vaisseau automatique qui l’a exilé définitivement pour gènes déficients. Le grand et blond Boyd Jensen a suivi des études de biologie jusqu’au master 1 (comme on dit aujourd’hui) et connait très bien la manipulation des cellules. Ce n’est pas le cas sur la terre, où les curés se réservent tout ce qui touche à la vie – sauf la copulation. « Des flopées de prêtres célibataires, des nuées de moines et de nonnes célibataires, qui font vertu de leur célibat et viennent ensuite vous prêcher leur Onzième Commandement en criant au péché si l’on ne se conduit pas tout le temps comme un animal en rut ! Bandez et baisez si vous ne voulez pas perdre votre âme ! La voilà la véritable devise de cette fameuse Eglise éclectique catholique américaine ! » p.119. Boyd verra à la fin de son aventure que ce Commandement quasi soixantuitard n’est pas si contradictoire que cela avec le Dessein de Dieu, mais vous le découvrirez bien assez tôt.

En attendant, c’est en enfer que se retrouve le jeune Martien élevé dans la culture et le savoir. New City n’est qu’une suite de taudis hors églises et bâtiments officiels protégés. Des bandes de gosses pieds nus en haillons poursuivent des rats pour les bouffer, des malfrats attaquent les passants isolés et les seuls transports sont en pousse-pousse, le train à vapeur qui roule sur route (l’acier est trop précieux pour faire des rails) est réservé aux aliments extraits de la mer dans des fermes souterraines. La levure, manipulée, fabrique l’alcool qui sert à s’éclairer car nulle goutte de pétrole ne peut plus être retirée. C’est justement sur une levure instable que Boyd est affecté comme préparateur. Comme il est moins con que la moyenne des dix milliards de Terriens, il réussit aisément à la stabiliser et son monseigneur d’accueil en fait part au Saint-Père, lui-même biologiste. Boyd va être promu et lutter notamment contre un virus invasif qui fait passer les algues alimentaires du statut de végétal à celui d’animal et qui croquent les végétales résistantes. Là encore il va réussir. Mais, lorsqu’il voudra aider Hélène, la fille pas très belle qui a perdu un bébé monstre pris par les curés et que son mari a quitté, il va se trouver en butte à tout le pouvoir contraignant de l’Eglise. Il lui faudra l’absolution du pape américain pour s’en sortir et partir, nouveau pionnier, vers l’Australie où un prophète aveugle prêche la croisade contre les Jaunes. Mais pour cela, il devra vaincre la peste.

La théocratie reste-t-il le seul régime viable en cas de crise majeure ? L’Eglise catholique peut-elle retrouver la place qui fut la sienne de l’an mille à l’an 1950 ? Le progrès est sur Mars et l’obscurantisme sur la Terre – mais est-ce bien le cas ? L’Evolution – sans parler de Dieu – ne trouve-t-elle pas toutes les failles pour son Projet obstiné de prolifération par essais et erreurs ? Ce sont toutes ces interrogations qui surgissent de ce roman d’action qui se lit bien, captivant et provoquant de salutaires réflexions, à l’heure où l’écologisme apparaît comme la nouvelle religion de notre siècle, bien au-delà de sa validité scientifique ou de bon sens.

Lester Del Rey, Le onzième Commandement (The Eleventh Comandment), 1970, Livre de poche/Opta 1977, 315 pages, occasion €2.46

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Notre-Dame crucifiée

Lundi 15 avril à 18h50, le feu a pris dans les hauteurs de Notre-Dame. Il a ravagé toute la soirée la charpente et fait s’effondrer la flèche de Viollet-le-Duc. La cause la plus probable en serait un ouvrier étourdi (ou malveillant). Des travaux étaient en effet en cours. Que cela se soit produit juste avant Pâques, est-ce un hasard ? Le sacrifice juif de l’agneau à la suite d’Abraham est pour le chrétien le sacrifice du Fils de Dieu, terme qui est blasphème pour les musulmans qui fêtent l’Aïd en tuant le mouton selon les rites. Christ est mort crucifié mais Christ est ressuscité au troisième jour, dit la légende de la foi. Notre-Dame de Paris, de même, ayant brûlé, renaîtra.

Mais cet effroi catholique et français pour la perte de ce qui semble permanent et traverser immobile les siècles (la réaction du laïcard révolutionnaire Mélenchon en est un exemple) pose question. Au Japon, les temples sont systématiquement détruits tous les 25 ou 30 ans, et reconstruits à l’identique, le bois distribué en amulettes aux pèlerins. Car, en Asie, tout est impermanence et sans cesse en mouvement – tout comme la vie même et l’expansion de l’univers.

En chrétienté, et surtout en catholicisme, rien ne doit jamais changer puisque Dieu a tout prévu et que l’homme a été créé à son image. Il y a donc un Dessein, depuis la Chute, qui est de retrouver le paradis au-delà en éprouvant sa liberté ici-bas. Les cathédrales, sièges des évêques assis sur leur cathèdre, est donc un symbole d’occupation du territoire par la foi. Elles ont marqué le territoire européen et surtout français, réunissant en une seule œuvre tout le savoir du temps, des bâtisseurs aux tailleurs de pierres, aux sculpteurs et vitriers. C’est tout un Moyen-Âge enluminé qui orne la maison commune en l’honneur de Dieu.

D’où le symbole, aujourd’hui encore, pour la nation – même progressivement déchristianisée. Notre-Dame de Paris, comme d’autres cathédrales, est un lieu de mémoire pour tous les Français. Et faire nation, c’est se retrouver périodiquement sur les symboles alors que chacun vaque individuellement à ses affaires dans la vie courante. Il faut côtoyer à Paris, le soir mais surtout le lendemain de l’incendie, la foule qui se presse et défile pour voir la carcasse calcinée derrière les deux tours qui ont résisté. Le grand vaisseau est atteint mais n’a pas coulé.

Reste notamment la façade intacte, toujours rationnelle et sereine. Elle se veut le visage présentable de la Foi catholique française et, en cela, aide à comprendre un peu mieux nos mentalités. En vertical, les deux tours (dont les flèches n’ont jamais été montées) encadrent la rosace centrale de la Vierge derrière laquelle surgit la pointe effilée de la flèche est.

La Vierge Marie est bien centrale dans l’édifice ; elle trône au cœur de la rose de 9,60 m de diamètre, honorée par deux anges androgynes et délicats. Elle est la Vierge de gloire, engendrée par une mère stérile, sainte Anne, choisie par Dieu pour accoucher du Fils par l’opération du Saint-Esprit (sous les traits virils de l’archange Gabriel). Elle est immaculée, montée au ciel en son entier, elle est la Femme qui rachète Eve et son péché de curiosité malgré l’Interdit.

En horizontal, les trois étages de la Trinité comme de la scholastique (thèse, antithèse, synthèse) soumettent le libre orgueil de l’homme et son aspiration vers le ciel (les tours) à la médiation du nouveau testament (les porches) par Marie, cette intermédiaire humaine qui est « la plus près de Dieu parce qu’elle est la plus près des hommes » (Péguy). Au-dessus d’elle il n’y a que l’air et le vent, la grâce des balustrades ouvertes et les bourdons, dont cet « Emmanuel » de 500 tonnes dont la voix grave s’entend sur tout Paris. Il a grondé le soir de la tuerie islamique du Bataclan.

A sa droite est Adam, frêle, nu et solitaire ; à sa gauche Eve, repentante et pudique.

Au-dessous d’elle se tient la galerie des ancêtres, ces rois de Juda qui rattachent le divin Christ à la lignée des hommes. Au bas de l’édifice, pour entrer et sortir, les trois porches édifiants.

Le porche central est celui du Jugement (1220, restauré fin 19ème), le seul où trône en majesté le Christ en jeune homme de beauté grecque (datant de 1885), l’éternel Fils.

Le porche de gauche, près du nord menaçant de froid et d’obscurité, révèle la Vierge en Mère de tendresse (1210), tenant en ses bras le Bambin et repoussant du pied l’histoire en trois parties du péché originel qui s’enroule autour du pilier. Avez-vous noté que le démon qui tente Eve est une femme ? Une démone qui pourrait se prénommer Lilith, échappée d’un mythe babylonien. Elle serait la première femme du premier homme, née comme lui du limon et non d’une de ses côtes. Et comme Dieu a repris son ouvrage, elle se révolte.

Le porche de droite est celui de sainte Anne (1170), épouse de Joachim et mère stérile de Marie selon la tradition.

Marie est à peine citée dans les Évangiles : saint Paul n’en parle que par une allusion, Marc ne l’évoque que par deux incidents de la vie de Jésus, Matthieu en parle, Jean aussi, mais surtout Luc. Le dogme s’est développé par la piété au-delà des textes. C’est ce qui fait l’originalité du catholicisme et suscite l’accusation d’idolâtrie chez les Protestants.

En France, le culte de Marie prend une allure plus forte qu’ailleurs. Être Vierge et Mère est la contradiction fondamentale du christianisme, le dogme de la foi. Maris n’est reconnue « accoucheuse de Dieu » qu’au concile d’Éphèse en 431, Jésus est dit à la fois homme et Dieu car il a une mère. Le culte à la Vierge se développe dès le siècle suivant à Byzance, puis dans l’empire Carolingien qui fait de la souveraineté une royauté sacrée. Comme Marie est mère du Christ, l’Église se veut mère des chrétiens au grand tournant de l’an mil – et nous vivons toujours dans cet idéal de Cluny : une Église collectant les dons des puissants pour les redistribuer aux nécessiteux, ce qui se traduit de nos jours par l’État collectant les impôts des « riches » pour les redistribuer au « peuple ».

En 1215, au concile de Latran, la Vierge devient le modèle de l’Église : obéissance au Père, exemple maternel à suivre, sainteté idéale où le sexe est banni. Pour les religions du Livre, le sexe a toujours été la boite de Pandore car il rattache trop l’humain à sa condition charnelle : qui l’ouvre voit s’abattre sur lui tous les maux échappés de la boite – sauf l’espérance. Nombreux sont les mystiques qui se sont « convertis » après une crise hormonale ou le dégoût du désir : Charles de Foucauld et Paul Claudel sont les Français les plus connus. La Contre-Réforme promeut la Vierge guerrière, sur le modèle de Jeanne d’Arc, au concile de Trente (1545).

C’est alors que Louis XIII timide, sensible et zézayant, affectueusement peint par Robert Merle dans L’Enfant-Roi en 1993, glacé par une mère prompte aux intrigues et froide avec lui, esseulé par la mort trop tôt d’un père adoré et queutard vite idéalisé, lui consacre le 5 septembre 1638 « particulièrement notre personne, notre Etat, notre couronne et nos sujets » à la Vierge Marie pour en avoir obtenu un fils après 23 ans de mariage. Avec l’enfant Louis-Dieudonné, futur Louis XIV (et auteur du célèbre « l’Etat c’est moi » que tous nos Présidents s’empressent de remettre à jour) la France, « fille aînée de l’Eglise », adore Marie plus que le Christ.

C’est en réaction aux excès révolutionnaires – et masculins – que se multiplient dès le 19ème siècle les visions de Marie (plus de 120 en France dont La Salette, la Drôme, Lourdes, Pontmain, Neubois…) et que se développent les communautés vouées à la Vierge sous les noms de Notre-Dame de Grâce, de la Charité, du Bon Secours, de Pitié, de l’Immaculée Conception. Ce dernier dogme sera édicté par Pie IX en 1854. En 1950, ce sera l’Assomption qui deviendra dogme catholique et le 15 août, fête du royaume depuis Louis XIII (et toujours férié) en est revivifié. Le salut viendra des femmes, moins soumises à la testostérone qui fait lutter pour le pouvoir, plus soucieuses de faire naître et d’élever la génération suivante, pragmatiques et intermédiaires entre les Idées et les Réalités. Peut-être est-ce ce message que nous délivre Notre-Dame de Paris ?

Un beau livre collectif sur Notre-Dame de Paris dans l’histoire

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Lafcadio Hearn, Kokoro

Kokoro veut dire le cœur, l’esprit et l’âme à la fois. Il exprime le sentiment de l’éphémère, si bouddhique et tellement japonais. Car le pays est voué aux catastrophes naturelles, typhons, tremblements de terre, raz-de-marée, quand ce ne sont pas les catastrophes initiées par les hommes : guerres, naufrages, incendies, accidents industriels. Peu de constructions ou d’objets sont faits pour durer. Le pays a connu plusieurs capitales et le temple shinto d’Isé est démoli tous les vingt ans selon la coutume, sa charpente découpée en milliers de petits talismans distribués aux pèlerins.

Tout ce qui existe dans le temps est destiné à périr. Le Japonais a le sentiment aigu du présent, de l’éclosion printanière au chant des cigales l’été, du rougeoiement des feuillages d’automne à la beauté de la neige l’hiver. Le nuage ou la vague montrent l’illusoire mobilité du réel. Les humains sont dociles au changement et acceptent ce qui vient.

L’auteur a un talent incomparable pour décrire l’âme comme être intérieur unique et intangible qui n’existe pas. Le moi japonais n’est pas individuel mais est un agrégat de l’esprit des ancêtres, la somme concentrée de toute la pensée créatrice des vies antérieures. Le karma est la survivance non de la même personne mais de ses tendances qui se combinent à nouveau pour former une autre individualité. Chacun se considère comme multiple. La lutte entre les bons et les mauvais penchants trouve sa raison d’être dans le conflit opposant les volontés diverses et mystérieuses qui composent le moi.

Lafcadio Hearn est lui-même fils d’un chirurgien de marine anglais et d’une mère grecque. Il découvre le Japon à 40 ans et épouse une japonaise et le bouddhisme. Il est multiple, comme l’être japonais. Car, dans cet archipel nippon, tous sont un, tous les humains font partie du même cosmos. La forme est le vide, comme l’atome n’est qu’un agrégat descriptif d’une multitude de particules dans un même champ de forces. Toute l’humanité peut être reconnue en chacun, tout comme la valeur et la beauté précieuse de toute vie ici et maintenant. Le diable lui-même est beau à 18 ans, dit l’expression japonaise cité p. 213. Ce qui forme et dissout le karma, ce destin, ce qui tend à la perfection du nirvana, cette fusion avec le tout, ce n’est pas notre moi au sens occidental, mais le divin en chaque être.

Un beau livre pour saisir la mentalité nippone, non réédité depuis longtemps.

Lafcadio Hearn, Kokoro, 1896, Minerve 2000, occasion

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