Articles tagués : aventure

Herman Melville, Omou

Omou donne la suite des aventures de l’auteur, romancées et amplifiées comme dans Taïpi. Publié en 1847, ce second roman est moins prenant que le premier. Il lui manque cette unité de temps et de lieu qui saisit le drame et ce sens du mystère sur les fins qu’il pouvait régner lorsqu’on est hôte d’une population cannibale…

Disons cependant que Melville, qui se fait cette fois appeler Paul, a changé de compagnon. A bord du baleinier minable qui l’a recueilli pour compléter un équipage poussé à déserter à la première occasion, il s’est adjoint un surnommé Long-Spectre pour sa taille et sa complexion osseuse, docteur marin, qui a réellement existé. Son vrai nom était John B. Troy et il n’était que steward sur ledit baleinier, dont le véritable nom était le ‘Lucy Ann’.

Capitaine mou et malade, second parano, bateau qui se déglingue, la mutinerie se déclare, sans violence grâce à l’auteur s’il faut l’en croire, devant Papeete où le consul anglais fait emprisonner les mutins. C’est une prison ouverte, non loin de la route des Balais qui fait le tour de l’île. Tahiti vient d’être annexée par les Français et Melville, qui veut se faire publier à Londres, ne manque pas au « French bashing » de rigueur à l’époque. Retenons que pour lui les Français sont précis et savent admirablement construire des navires ; mais qu’ils apparaissent piètres marins, peu férus de discipline et inefficaces pour aller à l’abordage.

Paul et Long-Spectre s’évadent sur l’île en face où deux Protestants travaillant dur cherchent des ouvriers pour planter, désherber et arracher les patates dont ils font un commerce florissant auprès des navires en relâche. La pomme de terre reste en effet le meilleur remède contre le scorbut dans cette marine à voile qui peut rester parfois des mois entiers en mer, nourrie de bœuf salé et de biscuit dur comme fer.

Mais nos deux compères ne sont pas faits pour s’installer, ni pour œuvrer sous le soleil ; ils quittent donc les planteurs pour explorer l’île, un complet renversement d’existence par rapport à Taïpi. Notre Paul trouvera, dans les derniers chapitres, un embarquement sur un nouveau baleinier, pour de nouvelles aventures.

Melville suit, en 82 courts chapitres, le fil conducteur de ce qui lui est réellement arrivé, tout en l’enjolivant et en l’étirant dans le temps afin d’y caser tous les détails documentaires qu’il a pu glaner dans les livres sur les coutumes et les techniques polynésiennes, les gens, la flore et la faune. Son récit est très enlevé, comme l’aventure. Les épisodes d’action s’étalent en scènes pittoresques, occasion de portraits bien troussés, hauts en couleurs, et de commentaires de connivence ou de critique.

Le charme de l’auteur tient aussi à sa relative candeur. La vie de marin est une vie entre hommes ; elle est donc une constante aventure de grands gamins vivant de peu au jour le jour, suivant le vent et leur désir, rétifs à toute discipline non légitime et n’étant heureux qu’entre camarades. Cette fraîcheur fait lire ce livre comme à 12 ans. Quelques vagues considérations morales éludent les « turpitudes » des Tahitiens, évoquées selon le vocabulaire conventionnel des missionnaires, sans guère de détails. Ce n’était pas l’époque pour être cru, dans le double sens d’être direct et d’être compris. Melville voulait vendre ses livres et devait, pour se faire, rallier les suffrages de l’élite restreinte des rares lecteurs : sur une soixantaine de millions d’habitants anglophones du Royaume-Uni et des Amériques, le livre fut un succès avec ses quelques 15 000 exemplaires dans les mois qui suivirent sa parution.

Mieux encore : dès qu’un désir personnel se dresse, Melville s’empresse d’en détourner le coup par un lyrisme suspect pour le sexe opposé. Une fois que le lecteur du 21ème siècle, nourri de Freud et de Lacan, a compris le procédé, il s’amuse à le compter, immanquablement surgi dès qu’une rencontre se fait. Cela donne au livre un attrait supplémentaire au lecteur adulte d’aujourd’hui. Ainsi fonctionne la description complaisante d’une certaine Lou, beauté tahitienne nubile – mais piquante – de 14 ans. Inaccessible elle est, entourée d’un père, de grands-parents et de frères, sœurs, et sujette au tabou décrété par la reine Pomaré sur les relations avec les Blancs. L’auteur se rengorge de sa vertu (qui n’est pas celle de Long-Spectre)… alors qu’il lorgne probablement sur son frère, jeune garçon de 13 ou 14 ans, évoqué en passant, mais plusieurs fois, sous le vocable intéressé de Dandy. Même fonctionnement avec la belle Anglaise en poney, décrite à grands sons de trompettes galantes, que l’auteur feindra de se désoler de ne point voir autrement que comme une apparition… alors qu’il a pour son mari des yeux de Chimène, louant « son beau cou et sa poitrine découverts ». Ce procédé amuse.

Les marins apparaissent comme des fêtards vagabonds, pas plus corrupteurs au fond que les sérieux missionnaires. Melville en relance la dénonciation colonialiste et l’hypocrisie religieuse, tout comme dans Taïpi. Une police des mœurs, instaurée par les prêtres catholiques sur toute l’île de Tahiti, ne poursuit-elle pas les tièdes en piété et les libertins comme la Muttawa aujourd’hui en Arabie Saoudite ou le Département de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice en Iran ? « Le dimanche matin, lorsqu’on a peu d’espoir de remplir les petites églises, on envoie par les routes et les chemins des gaillards armés de cannes en rotin au moyen desquelles ils rassemblent les ouailles. C’est là un fait avéré ! Ces messieurs constituent une véritable police religieuse (…) Ils ont autant de travail les jours de la semaine que le dimanche ; ils parcourent l’île, causant une terreur extrême parmi les habitants, à la rechercher des iniquités de chacun. » (II, 46)

Après la tentation du paradis dans cette vallée fermée de Taïpi, le bonheur se cherche dans la tentation d’aventure. L’errance est un jeu, une quête de vie, la formation même d’une jeunesse mûrie très vite par la menace des récents cannibales. De quoi mesurer la chute, au sens biblique, des bons sauvages pas si bons que cela, aux colonisés acculturés pas si colonisés que cela.

L’auteur, born again de sa prison fœtale de Taïpi, découvre le large et les îles où il n’est plus materné mais joue comme un enfant. Il ne suit pas de conduite sociale mais sa pente et son désir ; il ne poursuit pas la tradition de ses ancêtres mais attrape toute circonstance à sa portée ; il ne cherche pas son salut mais reste aussi insouciant que les jeunes garçons indigènes qu’il rencontre.

En fait, il découvre que le paradis n’existe pas sur cette terre : ni dans l’enferment clanique de Taïpi, ni dans la fausse liberté sans règles d’Omou.

Herman Melville, Omou, poche Garnier-Flammarion 1999, 476 pages, €7.88

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog 

Catégories : Etats-Unis, Livres, Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, Voyage au centre de la terre

Parmi l’un de ses premiers Voyages extraordinaires Jules Verne, écrivain pour la jeunesse féru de théâtre, part explorer les entrailles du globe. Il publie son roman comme un récit, exactement un an après l’aventure qu’il date de mai 1863. Le respectable professeur d’université Lidenbrock a acheté un manuscrit d’un alchimiste islandais du XVIe siècle, Arne Saknussemm. De retour dans sa maison ancienne à pignons de Hambourg (aujourd’hui détruite par les bombes incendiaires alliées), il convoque son neveu orphelin Axel, 18 ans, pour lui faire part de sa découverte. Un parchemin crypté de runes s’en détache. C’est le début, haletant, d’une aventure sans équivalent jusqu’alors.

Jules Verne est un poète de la science. Positiviste, comme son temps, il croit dur comme fer aux découvertes et explorations. Le savoir humain n’a d’autres limites que le temps et les préjugés. Chaque pas en avant contre l’obscurantisme est une aventure de l’esprit comme de la volonté. Lidenbrock enrôle l’adolescent Axel, pourtant amoureux de la pupille du professeur, Graüben, 17 ans, et monte aussi sec une expédition vers l’Islande. Il faut près d’un mois, en ce temps là, pour accéder à l’île isolée. Le train jusqu’au Danemark, l’embarquement sur un voilier de commerce, les chevaux jusqu’au volcan éteint Snaeffels au nord-ouest de Reykjavík, enfin l’escalade, puis l’attente. Car le soleil se montre rarement au sommet du volcan entouré de glaciers. Or c’est lui qui, selon le cryptogramme, indique la bonne cheminée du volcan qui mènera au centre de la terre.

Nous sommes dans l’aventure et elle est bien menée ; dans la spéculation scientifique où les doutes comme les hypothèses sont bien expliqués ; dans le théâtre avec les trois personnages aux caractères bien tracés. Lidenbrock est un savant, donc sûr de lui et dominateur mais aussi courageux, entreprenant et résistant, ce qui n’empêche pas une certaine tendresse pour son neveu. Axel est un gamin de 18 ans, donc exalté mais encore tendre, physiquement moins fort que les adultes mais observateur et plein de vie. Hans, l’Islandais chasseur d’eiders, est un flegmatique, fidèle à son patron et à son oie apprivoisée, mais fort comme un Viking. Ces trois caractères-là se complètent.

Descendus par un jeu de cordes dans la cheminée volcanique, fort loin du sommet, ils pénètrent dans des galeries sombres, à peine éclairées par les fameuses lampes de Ruhmkorff qui produisent chimiquement de l’électricité. Ils se perdent, crèvent de soif, Axel défaille. Révisant son hypothèse, Lidenbrock rebrousse chemin pour choisir une autre voie et le génie humain permet d’obtenir de l’eau. Une cascade, qui prend toujours la meilleure pente, les guide vers les profondeurs. Axel se perd, étourdi comme un gamin. Une fois encore le génie humain via la science des sons, va permettre de le retrouver. C’est alors une mer intérieure qui s’ouvre, où les trois compagnons vont s’embarquer sur un radeau fabriqué de bois fossile. Rencontre de monstres marins du jurassique, puis d’un cimetière de squelettes de l’ère secondaire et même de l’homme fossile de l’ère quaternaire, dont Boucher de Perthes vient de découvrir les restes dans la Somme !… Pour l’aventure, il fait chaud (et Axel se déshabille), l’atmosphère est saturée de vapeur électrique qui donne une lumière diffuse.

Mais il faut bien conclure. Après cette exploration inédite, et avoir retrouvé une dague gravée aux initiales d’Arne Saknussemm, la voie qu’il indique est bouchée par un séisme. Qu’à cela ne tienne ! Les compagnons n’ont pas emporté autant de bagages sans y trouver quelques ressources. Du fulmicoton fera l’affaire : faisons sauter l’obstacle. Mais là, retournement quasi écologique, la nature ne fait pas toujours ce qu’on veut d’elle. L’explosion libère une lave qui emporte les naufragés sur leur radeau dans de vraies montagnes russes, « à trente lieues à l’heure ». Les voilà échaudés par le magma qui les pousse cette fois vers le haut. Axel ne garde comme vêture qu’un pantalon déchiré avec ceinture, ce qui permet à Hans de le retenir au bord du précipice. Car, sans le voir, ils sont projetés par un volcan à la surface !

Les voilà sur une pente, dans un paysage d’oliviers, avec la mer bleue au pied. Où sont-ils donc ? Un gamin effrayé de les voir « à moitié nus » le leur apprend : depuis l’Islande, ils se retrouvent dans les îles Lipari ! De retour à Hambourg, ils sont fêtés comme des héros et les controverses scientifiques reprennent de plus belle. Axel n’en a cure : après cette épreuve initiatique, il est définitivement adulte. N’oublions pas que Jules Verne écrit pour les adolescents de son temps. Axel épouse sa Graüben et – l’histoire ne le dit pas – ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Peut-être pas autant que les dix-neuf de cette ferme d’Islande, qu’Axel a mignoté sur ses genoux à l’aller, mais quand même.

Un film a été tiré de cette aventure en 1959 et il est aussi beau que le livre. D’abord parce que les décors fantastiques ont été bien réalisés, le carton-pâte donnant l’illusion du vrai et les canyons américains faisant très ‘centre de la terre’. Ensuite parce que le réalisateur a ajouté une intrigue entre savants qui donne du piquant policier à l’aventure. La sensualité qui couve dans le roman avec les femmes, bien plus présentes que dans le livre, s’éclate avec Axel en jeune homme athlétique (rebaptisé ici Alec) que les frottements, la chaleur et les malheurs font sortir complètement nu du cratère à l’arrivée – et devant des bonnes sœurs ! Seconde guerre mondiale oblige, le professeur Lidenbrock est renommé Lindenbrock et appartient à l’université d’Édimbourg…Pas question de filmer un héros allemand, tout le monde en devient écossais ! Quatre personnages sont ajoutés à ceux du livre : le professeur Göteborg qui va tenter de piquer l’idée à Lindenbrock, sa femme Carla qui fera partie de l’expédition (impensable aux temps victoriens de Jules !), l’oie Gertrud qui sera l’occasion de scènes filmiques, enfin le descendant Saknussemm en genre nazi régnant sur un empire de mille ans.

Il existe aussi un film d’Eric Brevig, sorti en 2008 chez Metropolitan Export. Le professeur devient Anderson, Axel rapetisse à douze ans et devient Sean, tandis que le guide islandais est politiquement et correctement transformé en bonne femme pour plaire aux minorités activistes. Autant dire que ce divertissement commercial est pour môme  ou pour faire avaler burgers et coca aux masses lobotomisées. Juste pour faire du fric avec la marchandisation d’un mythe, rabaissé au bas niveau des foules banlieusardes américaines. Seule la 3D pallie la nullité du scénario réécrit.

Ce ‘Voyage au centre de la terre’, auquel on ne peut pas croire une seconde au XXIe siècle, reste actif dans l’imagination, offrant une vision positive de la science et de l’ingéniosité de l’homme. Il donne aux jeunes l’envie de bouger et de pousser leur vie, d’explorer pour la science. Ce n’est pas là son moindre mérite. Mais mieux vaut lire le livre ou voir le film de 1959 que la merde commerciale des années 2000 !

Jules Verne, Voyage au centre de la terre, 1864, Livre de poche jeunesse 2008, 5.22€

Film de Charles Brackett, 1959, Twentieth Century Fox, avec James Mason (Lindenbrock), Pat Boone (Alec), Arlene Dahl (Carla), en DVD, 10.47€

Film d’Eric Brevig (version 3D blu ray) 2009, Metropolitan Export

Catégories : Cinéma, Islande, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thorgal, les quatre albums au pays de Qâ

Thorgal, le héros viking venu enfant des étoiles, a rencontré l’amazone Kriss de Valnor dans l’album 9. Les albums 10 à 13 sont une saga à rebondissements due à cette peste brune. Thorgal a à peine rejoint son île avec ses nouveaux amis, le vieux Pied d’arbre et l’adolescent fantasque Tjall, que son gamin Jolan est enlevé avec Pied d’arbre par un commando venu en secret de la côte. A l’origine : Kriss de Valnor. Toujours en quête de richesse, une mission dangereuse la tente, payée d’un chariot entier d’or tiré par deux bœufs.

Elle a pour cela besoin d’un compagnon rusé, fort et intelligent comme Ulysse – et elle choisit Thorgal, dont cette féministe pleine de ressentiment envers les mâles est inconsciemment amoureuse.

Lui ne veut pas mais est obligé pour revoir son gamin. Aaricia, sa femme, veut l’accompagner. il tente de la dissuader mais elle est jalouse de Kriss de Valnor, trop belle et trop guerrière pour ne pas tenter – un peu – son guerrier viking de mari… Et puis Jolan n’est-il pas son fils à elle aussi ?

Cela ne convient guère au héros, qui aspire à vivre en paix parmi les siens qu’il aime, mais tel est son destin. Les auteurs sont cruels avec leur création, pour le plus grand bonheur des jeunes lecteurs de ‘Tintin’.

« Pourquoi ma vie doit-elle être sans cesse traversée de souffrance et de mort ? » s’interroge Thorgal alors que Tjall, qui l’a trahi mais qui s’est racheté, vient d’être tué. « Parce que tu n’appartiens pas à la destinée de ce monde », lui dit la statue de la Déesse sans nom, qui fut autrefois sa mère céleste sous le nom d’Haynée.

Le pays de Qâ est une sorte de tyrannie aztèque où un dieu sorti nu de la mer, Ogotaï, s’est imposé aux indigènes par la puissance de ses ondes mentales. Il les a réunis en un État puissant, aux technologies nouvelles comme ces vaisseaux volants soutenus par des ballons. Le peuple des Xinjins est le seul qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. Il est dirigé par un autre dieu lui aussi venu d’ailleurs, Tanatloc. C’est sur sa volonté que la mission de tuer Ogotaï pour établir la paix est créée.

Thorgal n’est pas un tueur mais il ne supporte pas qu’on attente à la vie des siens et défendra toujours les faibles. S’il tue, c’est par nécessité, pas par plaisir comme Kriss, ni par soif de pouvoir comme Ogotaï.

La tragédie est que Thorgal y soit mêlé. Tanatloc est en effet ce vieil homme qu’a rencontré Thorgal à douze ans, qui lui a appris ses origines : il est son grand-père. Le tyran Ogotaï qu’il doit tuer est son père et la déesse sans nom Haynée, sa mère, morte depuis longtemps. Le petit Jolan, six ans, enlevé pour convaincre Thorgal d’obéir, est l’arrière petit-fils du vieux Tanatloc près de mourir.

Il apprendra au gamin presque nu à se servir de sa puissance mentale pour décomposer la matière en ses éléments avant de la recomposer à son gré. Pas facile quand on n’a que six ans. Il faut être pressé par la nécessité ou saisi d’une forte passion pour libérer ce pouvoir. Le vieil homme guide son descendant pour guérir Thorgal saisi de fièvre dans la forêt, à des milles de là.

Tout finira bien parce que la tyrannie suscite toujours ses antidotes, même sans héros catalyseur. Mais elle renaît sans cesse dès qu’une parcelle de pouvoir exclusif peut être acquise par une seule personne : user de ses pouvoirs extraterrestres comme Ogotaï, se revendiquer d’un dieu vivant comme Uébac, engranger de l’or pour plusieurs vies comme Kriss de Valnor. Celle-ci sera punie par son péché majeur : la vanité. C’est l’innocent Jolan qui sauvera ses vingt ans forts compromis. Elle ne lui en sera pas reconnaissante pour autant, prête à l’égorger pour qu’on fasse ses quatre volontés, puis ligotant le gamin pour qu’il se tienne tranquille. Le destin ne lui sera pas favorable, mais ce n’est que partie remise.

Quant à Jolan, ses pouvoirs potentiels lui montent à la tête. Il n’est qu’un enfant facilement influençable. La déférence de proches comme Uébac, qui le flattent après la mort de Tanatloc, en font un dieu vivant nommé Hurukan. Le gamin se croit tout permis et devient capricieux. Soucieux d’éducation, et pour son bien, Thorgal châtie ces penchants à l’égoïsme et à la vanité par une bonne fessée cul nu devant les autres.

Mais il tient à lui et le petit sait que ses parents ne peuvent l’abandonner, même si on lui fait croire. Il pleurera de repentir dans les bras de son père, un peu plus tard, alors qu’il a chu dans un fleuve, attaché au chariot de la Valnor alors qu’elle tentait de le battre comme plâtre.

La leçon de cette tétralogie au pays de Qâ est que le pouvoir corrompt : celui de l’or qui pousse Kriss de Valnor à vouloir tout faire pour réussir cette mission de tuer ; celui du désir sexuel qui pousse le jeune Tjall à trahir Thorgal qui est pourtant son modèle ; celui de la puissance qui monte à la tête d’Ogotaï comme de Uébac et de Jolan. Mais il y a toujours une chance de s’en sortir, dit Thorgal. Et, outre l’aventure qui fait hérisser la peau, il y a de bien belles filles à moitié dénudées par la jungle et les combats, dans l’album…

C’est ainsi que l’amour, le courage et la tempérance, tout comme l’érotisme et la domination de soi, qui sont des vertus vikings aussi bien qu’occidentales, sont enseignées aux gamins des années 1980.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 10, Le pays Qâ, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 11, Les yeux de Tanatloc, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 12, La cité du dieu perdu, 1987, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 13, Entre terre et lumière, 1988, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pérou, pays d’histoire

Hiata, de Tahiti, a voyagé au Pérou. Son récit commence aujourd’hui et durera onze notes les mardi et vendredi. Bon voyage !

L’aventure, pour qui l’ose, dans ce vaste pays de 1 285 216 km², peuplé de 29 millions d’habitants soit 22 habitants au km², demeurera à jamais inscrite dans la mémoire.

La population se compose de 45% d’Amérindiens, 37% de Mestizos (métis d’Européens et d’Amérindiens), 15% de descendants d’Espagnols, 3% de Noirs, Japonais et Chinois. Les langues sont l’espagnol, le quechua parlé par 10 millions de personnes et l’aymara. 81% des Péruviens sont catholiques, il y a 1,4% d’adventistes protestants.

Cuzco était la capitale de l’Empire Inca mais il y eût également les Nazca, les Chavín, les Chimus ou les Mohica dont le chef « le seigneur de Sipan » a été découvert il n’y a pas si longtemps avec son trésor funéraire.

Il y a aussi Lima, la cordillère blanche, le lac Titicaca, les fêtes quechua et aymara, le chemin de fer à l’assaut des cimes, le Machu Pichu et puis la forêt vierge, l’Amazonie…

Les premières civilisations sont apparues autour du lac Titicaca vers 3000-2000 avant J-C. Uru Chipaya et Wankarani au nord de La Paz.

Vers 2000-1000 avant J-C, début de la civilisation Tiwanaku sur le rivage du lac Titicaca, début de la civilisation Chavin dans la cordillère blanche.

Entre 1000 et 100 avant J-C, expansion de Tiwanaku et Chavin sur le rivage de Titicaca ; début de la civilisation Vicus au nord du Pérou ; civilisation Paracas  sur la côte péruvienne.

An 1 jusqu’à 1000 de notre ère : apogée de Tiwanaku. Fusion avec la culture Wari originaire d’Ayacucho au Pérou. Tiwanaku constitue le premier grand empire de la région. Cette civilisation construit la base du réseau de routes qui connecte les Andes avec l’Amazonie, connues aujourd’hui comme « chemins de l’Inca ». A partir de l’année 400, début des civilisations de Lima, Nazca, Moche et Cajamarca. Expansion de la civilisation Monos en Amazonie. Grands travaux hydrauliques dans la plaine du Béri.

Vers 1100 se produit un changement climatique (où l’industrie n’a rien à voir !) qui provoque l’effondrement de Tiwanaku et de Moxos. Plus au nord, début des civilisations Chimu et Chincha.

Le siècle 1200-1300 est une période de guerres de clans. Le manque de direction provoque l’anarchie dans le Pérou et la Bolivie actuelle.

Dès 1300, débute l’Empire Inca.

En 1527, débutent des explorations de Pizarro et de la conquête du Pérou.

Hiata de Tahiti

Catégories : Pérou-Bolivie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Herman Melville, Taïpi

Taïpi est le premier roman d’Herman Melville, écrit à 25 ans. Il relate une expérience personnelle de désertion avec un compagnon, Toby, suivie d’un séjour chez les sauvages cannibales des îles Marquises. Melville enjolive son histoire, il l’étire dans le temps, évoque quatre mois plutôt que quatre semaines, ajoute des détails culturels puisés dans la documentation ethnologique qui commence à paraître en son temps. Il a vécu chez les sauvages, c’est un fait confirmé par Toby lui-même – en réalité Richard Tobias Greene – de retour de bateau deux ans après la publication du roman.

Mais il travestit la réalité en la romançant, comme il était d’usage chez les gens-de-lettres du 19ème siècle. Il dissimule notamment toute sexualité sous un discours de convenance qui s’évade dans le lyrisme à chaque moment cru. Il invente certains personnages comme la belle Faïaoahé pour faire plus « vrai », se donner le beau rôle ou dissimuler sous la convention des désirs interdits. Mais un tel nom n’existe pas en polynésien, pas plus que « le lac » lamartinien de l’île où l’auteur dit avoir promené sa belle en pirogue, brisant le tabou qui exclut les vahinés des bateaux.

L’histoire est cependant captivante. Ne supportant plus la campagne de pêche à la baleine interminable, ni l’arbitraire tyrannique du capitaine Pease, Melville déserte en baie de Nuku-Hiva le 9 juillet 1842. Avec Toby, il s’enfonce dans l’intérieur, passant les crêtes vertigineuses qui séparent les vallées, formant autant de « cités » pour les tribus du lieu. L’une d’elle, particulièrement, est réputée féroce et cannibale. C’est dans cette dernière que vont échouer Toby et Tom (surnom que s’est donné Melville d’après son grand père Thomas). Ils surprennent un très jeune couple effarouché occupé sans doute à s’aimer dans les buissons (évanescente et victorienne allusion).

Ils s’attendaient à être dépecés, rôtis et mangés mais c’est une sourcilleuse hospitalité qui leur est offerte. Le soupçon planera durant tout le séjour et va épicer l’histoire. Tom, blessé à la jambe, ne peut suivre Toby lorsque celui-ci réussit à quitter les Taïpis quelque temps plus tard en jurant de revenir le chercher. Il ne reviendra pas, berné par l’intermédiaire tribal cupide. Mais il transmettra l’information et, in fine, fera libérer le narrateur.

En attendant, Tom est soigné dans la case du chef Maaheiao par son fils Kori-Kori et sa sœur inventée, à « l’affection » probablement tout aussi inventée. D’autres jeunes garçons peuplent la case, que Melville évoque en passant. Baignades nues, massages à l’huile de coco conduisant à l’extase, jeux avec les enfants, repas pris en commun avec les chefs, tissage auprès des femmes, Tom ne s’ennuie pas. Les fêtes et cérémonies lui échappent mais il sent confusément que ces rites, tout comme les tatouages, ont quelque chose à voir avec la religion de la tribu, donc avec son adoption définitive. S’il refuse trop longtemps d’être tatoué, Tom ne risque-t-il pas de refuser de s’assimiler, donc ne sera-t-il pas sacrifié comme « ennemi » ?

Les Happas, de la tribu voisine, dont quelques escarmouches violentes rappellent que la guerre existe chez les « bons sauvages », font les frais du rôti lorsque des guerriers vaincus sont ramenés en triomphe chez les Taïpis. Leurs vainqueurs en conservent la tête, embaumée, emballée et suspendue par une corde dans leur case. Tom en aperçoit trois dont une de Blanc, lorsqu’il revient impromptu d’une promenade.

Il ne cherchera alors qu’à fuir, occasion de dramatiser un peu le récit qui s’est complu jusqu’ici dans la description des délices de la vie naturelle à la sexualité spontanée. Sa famille adoptive se fera complice de son évasion in extremis lorsqu’un baleinier, au courant de son sort, mouille dans la baie.

Il est tout à fait possible de lire Taïpi naïvement, et c’est alors un bon roman d’aventures à mettre entre toutes les mains dès 12 ans. L’auteur ne se perd pas dans l’érudition et peu encore dans l’essai moral. Il écrit de façon primesautière, d’un style enlevé, hardi, léger. Il se moque de lui-même tout en s’autorisant certaines émotions et transports. Il a le sens de la mise en scène, faisant insidieusement monter la tension, depuis un paradis terrestre où il folâtre insouciant en simple appareil jusqu’aux menaces diffuses qui l’inquiètent crescendo sur son intégrité physique, son avenir, sa vie peut-être.

Il est aussi possible de lire Taïpi avec le recul, et l’on y trouve alors une réflexion philosophique sur barbarie et civilisation, nature et culture, sexualité et relations humaines, vie naturelle et religion. Le pas est vite franchi – et pour cause – vers le pamphlet anti-missionnaires, anti-puritanisme et anti-colonialisme. Melville raisonne en citoyen d’un pays neuf, les États-Unis, libéré des féodalités des vieux pays d’Europe, et des révérences religieuses, diplomatiques ou de prestige social. Reste à se libérer du carcan victorien et à laisser s’épanouir la sensualité des corps et la sexualité libre. C’est à cela que sert la Polynésie pour Melville l’Américain. Et avec lui nombre de marins.

Melville avoue dans une lettre à Nathaniel Hawthorne du 1er juin 1851 : « Je n’ai connu jusqu’à 25 ans aucun développement. C’est de ma 25ème année que date ma vie. » L’expérience chez les Taïpis apparaît comme une initiation, comme un passage dans le jardin d’Eden terrestre – la Polynésie – d’où il « renaît » différent, accompli sexuellement, libéré des conventions, élevé en morale, apte à réaliser enfin sa personnalité dans l’écriture.

Taïpi contient beaucoup de choses et ses divers degrés de lecture incitent à y revenir, signe que le livre est plus profond que sa légèreté affichée et que c’est donc un « bon » livre : celui qui distrait tout en laissant penser.

Herman Melville, Taïpi, Folio 1984, 377 pages, €8.45

Retrouvez tous les romans d’Herman Melville chroniqués sur ce blog

Catégories : Etats-Unis, Livres, Mer et marins, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Enak, amitié érotique

Alix, Enak, deux garçons, deux amis. Deux amants ? C’est plus complexe qu’il n’y paraît. L’aîné protège et éduque le petit, qui le lui rend en fidélité et en présence. C’est le résultat de toute une histoire personnelle pour chacun d’eux. Éros n’est pas philia car l’affectif compte plus que le sexe à l’adolescence. Les deux orphelins Alix et Enak se construisent l’un par l’autre.

Esclave, Alix ne porte qu’un pagne bleu de travail. Ce n’est que lorsqu’Arbacès le rachète qu’il enfile une tunique rouge de citoyen et se chausse de sandales. Quels que soient les vêtements du haut, ce sont les sandales qui, dans les albums, distinguent le civilisé du sauvage ou la liberté de l’esclavage. Les pieds nus touchent le sol, trop proches de la nature ; les sandales sont l’intermédiaire technique qui permet d’aller sans se blesser, conquête de civilisation. Cheveux courts, visage imberbe, le port d’Alix est proprement militaire pour l’antiquité. Dans les derniers albums, il prend l’habitude de porter l’exomide grecque, costume de soldat qui laisse à nu la moitié droite du torse.

Le rouge est la couleur d’Alix, rayonnante, ardente, solaire. Couleur de feu, de sang, de vie, elle projette son éclat alentour et incite à l’action, avec l’enthousiasme de la jeunesse. Les Chrétiens feront du rouge la couleur du diable, des maisons closes et de l’interdit. Arracher sa tunique rouge, comme le font les ennemis d’Alix à maintes reprises, c’est lui arracher sa puissance solaire de citoyen civilisé. Ainsi fera le gladiateur au trident, dans l’arène des ‘Légions perdues’, dans une parodie de viol. Peut-être faut-il y voir une clé de l’éros d’Alix.

Les bourgeois bien-pensants préfèrent de loin les amitiés particulières d’adolescents pensionnaires (qui préparent de solides réseaux sociaux) aux turpitudes avec les filles (qui risquent d’entamer le patrimoine, de dévaluer la marchandise et d’entacher la réputation). Avant 1968, les femmes étaient même interdites de dessin par contrat dans les bandes dessinées destinées à la jeunesse !

Mais il y a évolution au cours des albums. Alix crie « ne me touche pas ! » à la reine Adréa qui veut l’étreindre en 1967 (Le dernier Spartiate).

Mais en 1974, Alix est prêt à succomber avec Saïs (‘Le prince du Nil’), plus encore en 1977 avec Samthô (‘Le spectre de Carthage’).

Il est même prêt à ramener une femme chez lui à Rome en 1978 avec Malua (‘Les proies du volcan’). Enak dissuade Alix de partager son amour, mais 1968 est bien passé par là.

On voit une première fille les seins nus dans un album d’Alix p.42 des ‘Proies du volcan’ ! Alix sera manifestement dépucelé en 1996 par rien moins que Cléopâtre (‘Ô Alexandrie’) durant un bain à deux, tandis qu’Enak est envoyé à côté…

La tunique d’Enak est bleue… quand il en porte une. Son extrême jeunesse supporte mal le vêtement et il aime aller torse nu comme tous les prime adolescents. Son teint lui aurait permis de porter du rouge alors que le bleu va mieux aux blonds. Mais c’eût été au détriment de la symbolique. Le bleu est la plus profonde des couleurs. Le bleu de la nature n’est que vide accumulé : celui de l’air, celui de l’eau. Il symbolise la pureté mais aussi le vide de l’infini. Dans l’héraldique, l’azur est femelle, bleu marial. Enak est la part féminine du couple de garçons, avec ses valeurs définies : émotivité, faiblesse, tendresse, mélancolie, fidélité, bon sens terre à terre. Il a froid, il a faim, il se fatigue, tombe, tremble de fièvre, s’évanouit. Il retient Alix vers l’enfance, alors que le jeune homme mûrit. Cette tension parle aux jeunes lecteurs : ils sont dans le même cas.

Alix rencontre Enak dès le second album. C’est un Égyptien d’une dizaine d’années, aux longs cheveux noirs et à la peau caramel. Il apparaît en pagne bleu comme Alix jeune, assis pleurant sur les marches d’un escalier de la vieille ville (p.20 du ‘Sphinx d’or’). Son développement corporel évolue à mesure qu’il prend de la maturité ; il atteint environ 15 ans dans ‘Ô Alexandrie’. Gamin, il est naïf, joueur, affectueux et n’aime rien tant qu’une main aînée sur son épaule. Enak est orphelin, privé d’amour comme beaucoup de jeunes lecteurs ont l’impression d’être. Il suit Alix comme un chiot suit son maître, suscitant une identification des abonnés au ‘Journal de Tintin’.

Alix l’accepte puis, sur la demande des lecteurs touchés, se l’attache définitivement dans le troisième album lorsqu’Enak revient, fragile et torse nu, pour la seconde fois sans père. Il a un peu grandi, ses muscles se sont dessinés, c’est « un brave petit homme » (p.30 de ‘L’île maudite’) doté d’un beau visage tendre (p.33) et d’un corps ferme, gracieux quand il court (p.56-57).

L’auteur s’agace de ce métèque maladroit imposé par son public et le fait longtemps rabrouer par Alix (‘La tiare d’Oribal’ pp.17, 23, 29, ‘Le tombeau étrusque’ p.27). Le gamin ne fait pas attention, n’obéit pas, trébuche, tombe, s’assomme, obligeant ainsi Alix à l’attendre, à le porter, à le choyer, à venir le délivrer.

Dans ‘Le prince du Nil’, Alix vivra une Passion de Christ pour lui, jeune faux prince « retrouvé » pour piéger César. Gracieux animal sur fourrure (p.31), Enak apparaît malléable, de caractère influençable (p.27), flatté d’être adopté comme descendant royal (p.41). Il se reprendra un peu tard lors des retrouvailles, scène d’amour toute crue (p.45) qui précède l’apocalypse due à la colère des dieux.

N’ayant pu s’en défaire et ayant mis en lumière la part nocturne et faible du garçon, l’auteur fera désormais d’Enak le vrai partenaire d’Alix. Il faut observer le regard tout d’amour d’Enak pour Alix dans ‘Le dernier Spartiate‘ (image ci-dessus). Le jeune garçon secourt l’enfant mendiant Zozinos sans s’écrouler en larmes lorsque le petit expire dans ses bras (‘Le fils de Spartacus’) ; il descend sans peur une falaise abrupte en se tenant aux buissons et il cache Alix assommé dans ‘Le spectre de Carthage’.

Son apogée dure deux albums. C’est un très bel Enak adolescent de 14 ans, aimé de son dessinateur, qui apparaît dans ‘La tour de Babel’ puis dans ‘L’empereur de Chine’.

Il traverse cette dernière aventure torse nu du début à la fin, alors qu’Alix est vêtu d’une tunique grecque et que les Chinois sont habillés de pied en cap. Cela le fait rayonner, le rend plus attachant, poussé par une sensualité vague à laquelle les jeunes lecteurs peuvent s’identifier. Dans cette Chine traversée d’intrigues et de cruelles tortures, cette semi-nudité symbolique d’Enak traduit la conversion du barbare à la civilisation romaine. Celle qui n’a rien à cacher, pas plus le corps que l’âme. D’où la force symbolique du poison qui s’écoule sur sa poitrine nue, sans l’atteindre au cœur, à la fin de l’album.

L’homme nu – comme le dira Simenon – est structuré par une force intérieure qui lui vient de l’éducation. Le prince Lou Kien ne s’y trompe pas, qui tombe amoureux de cette grande santé que lui n’a pas, de cette jeunesse morale et vigoureuse, de cette liberté sereine presque divine.

L’empereur de Chine’ est le double inversé du ‘Prince du Nil’. Enak a grandi dans la lumière d’Alix, il est devenu romain, il a appris à relativiser les faveurs des puissants. Son amour pour Alix est désormais fidèle. Lorsque son ami est soupçonné de complot, dénudé, empoigné, ligoté, jeté dans une cage à demi-immergée (souvenir des prisonniers du Vietcong), Enak plaque le prince qui veut le garder auprès de lui pour courir le sauver. Il se rachète ainsi de sa lâcheté précédente aux yeux des lecteurs. L’auteur s’est pris à l’aimer, lui qui a déclaré qu’on ne dessinait bien que qui l’on aime. Le vocabulaire appliqué à Enak est le même que celui appliqué jadis à Alix : « et c’est l’âme et le cœur déchirés qu’il est reconduit dans le palais » (p.32). Enak doit être enterré vivant tel une bête favorite avec le prince mort de ce qu’il lui a brisé le cœur. Ce qui donne cette scène dessinée étonnante où Enak, a demi-drogué, n’avale pas le poison qui s’écoule sur son menton et sur son torse, sorte de lien post-mortem du prince qui l’aimait trop  et que sa bouche refuse. Alix le sauvera en le portant comme une Pietà.

Si Enak a encore peur dans le noir (‘La tour de Babel’), s’il s’endort parfois sur les genoux d’Alix (‘Le cheval de Troie’), il résout l’énigme égyptienne en faisant fonctionner ses petites cellules grises et donne des conseils à Alix dans ‘Ô Alexandrie’. Corps encore en devenir mais esprit qui s’affirme, le dessin de Jacques Martin exprime à la fois l’idéal grec et la vie qui grandit. La beauté physique est le reflet de la beauté morale : Enak n’était que joli animal dans ‘Le prince du Nil’, surtout ligoté torse nu dans un puits où l’attendent des rats ; il prend la beauté de l’éphèbe dans ‘L’empereur de Chine’. Les corps des garçons sont harmonieux, bien dans leur peau, naturels. Jacques Martin dessinera les filles de même lorsque la bien-pensance le lui permettra, tel Malua, Saïs ou Lidia.

Mais très vite Enak aura quinze ans, corps robuste et âme fidèle. Il sera présenté parfois tout nu ou couché tout à côté de son aîné. D’où l’introduction de plus en plus manifeste des filles, amoureuses souvent d’Alix mais parfois tentées par Enak, plus « mignon » selon le standard asiatique. Quinze ans, c’est l’âge légal des amours autorisés par la loi. Jacques Martin ne fait que suggérer, c’était dans les mœurs antiques, mais l’âme compte plus que la chair en catholicisme – à la suite des Grecs antiques. L’amitié des deux garçons peut fort bien rester « platonique », rien ne s’y oppose, ni l’antiquité, ni la loi, ni l’auteur. L’érotisme est souvent dans l’œil des lecteurs adultes, pas dans celui des adolescents. Cette ambiguïté fait le charme des albums.

Pour une synthèse des aventures d’Alix, voir ‘Alix Orphelin du 21 janvier‘ sur ce blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Terres d’aventure a 35 ans

C’est l’âge mûr pour les hommes, mais l’âge mutant pour une entreprise. Fondée par des passionnés de 25 ans, comment ont-ils passé la main à 60 ans ? L’anniversaire des 35 ans prend alors un relief particulier, un retour sur les idées fondatrices et une ouverture vers l’avenir.

L’agence de voyage nature fête à Paris et dans deux grandes villes de province cet anniversaire avec ses plus fidèles clients. Je le suis moi-même depuis 1986, soit 26 ans. J’ai accompagné Terres d’aventure et ses accompagnateurs pendant les trois-quarts de son existence.

Je l’ai vu changer, bien sûr, avec l’époque, la société française et sa clientèle. Les routards du début ont laissé la place aux bobos, puis aux seniors aisés. Il y a moins de jeunes aujourd’hui, faute d’argent puisqu’on ne trouve un emploi stable qu’assez tard dans la vie. Les jeunes d’hier sont devenus plus soucieux de confort et de culture, aimant moins la marche dans les lieux escarpés que l’hédonisme d’endroits « de rêve » où le tourisme va peu.

Reste un esprit : celui de la « résistance » au tout matériel et à l’argent roi issu de la révolte de la jeunesse en 1968. Les cinq premiers voyages ont été éclectiques et curieux : la rivière Kwaï en Thaïlande, le Niger en pirogue jusqu’au Mali, la Cappadoce turque avec ses schtroumpf troglodytes, le GR20 corse sur la ligne de crête et une méharée dans le Hoggar. « Pour moi l’aventure est une ouverture sur le monde, sur les autres et, au final, sur soi-même : une ouverture sur l’inconnu », dit volontiers Daniel Popp, l’un des co-fondateurs. Nous « avions l’envie de sortir du cadre du tourisme organisé de l’époque », déclare Hervé Derain, l’autre co-fondateur. Ce qui fut fait à l’été 1976. Désormais 35 000 personnes voyagent avec Terres d’aventure chaque année.

L’aventure est moins le baroud ou l’exploit (il existe aussi avec la Transhimalayenne ou sur l’Everest) que la curiosité, moteur du rêve. Voyager est se dépayser, sortir de soi, donc prendre son temps. Le rythme de la marche, du canoë, du kayak de mer, du vélo, du cheval ou du chameau, permet d’acclimater l’ailleurs. Le voyageur est de plain pied dans le paysage, ses odeurs, ses lumières, ses chauds et froid. Il rencontre les gens tels qu’ils vivent, à leur rythme, sans apparaître comme des extraterrestres en cage dans les automobiles, les cars climatisés ou les paquebots. Il est des touristes qui adorent être entre eux, ne regardant l’étranger qu’au travers un écran, de loin. Ceux là restent sur leur quant à soi et devraient plutôt demeurer devant leur télévision. Mais il en est d’autres qui aiment s’ouvrir.

C’est cela l’esprit jeune. Il n’a pas d’âge. Il existe des vieux rassis de 18 ans, toujours en jean quelque soit le climat, baladeur vissé sur les oreilles pour ne pas écouter le monde, et Smartphone à la main pour rester branché à leur étroite communauté fusionnelle de potes. Il existe aussi, fort heureusement, des jeunes aventureux de 70 ans qui s’habillent comme la température l’exige, oreilles grandes ouvertes et nez au vent, sourire aux lèvres et quelques mots appris pour parler aux locaux.

Ceux là sont des explorateurs et pas des consommateurs. Ils restent dans la lignée des grands, ceux qui ont défriché les cartes. Terre d’aventure a eu l’heureuse idée de fixer cet état d’esprit dans un beau livre coédité avec Solar cette année : ‘Sur les traces des grands explorateurs’. Dirigé par Eve Sivaddjian, journaliste à Géo, et préfacé par Jean-Louis Etienne, explorateur nature, il retrace en 223 pages l’amour du monde tel qu’il est. Eve Sivaddjian est une grande dame fort sympathique. Elle a beaucoup voyagé et m’a conseillé, après les quelques 57 pays déjà arpentés, d’aller explorer l’Arménie.

Cinq domaines rythment les explorations : les déserts, les glaces, les forêts, les montagnes et les fleuves. Pour chacun, cinq explorateurs emblématiques, des plus connus (Alexandra David-Néel, Edmund Hillary, Ella Maillart, Paul-Émile Victor, David Livingstone) aux oubliés (Eugène Lenfant, Robert O’Hara Burke, Vladimir Arseniev, Vittorio Sella, Isabella Lucy Bird Bishop). De courts textes de présentation alternent avec d’innombrables photos commentées. Des vues actuelles, issues du fond photographique de Terres d’aventure, aux documents d’époque, parfois anonymes.

Ce livre est un esprit. Ses images une nature, paysages et humains mêlés, avec leurs animaux et les plantes environnantes, comme il se doit. Un hymne à la découverte, au voyage. Bien loin du tourisme marchandise… Qu’on se le lise !

Terres d’aventure sur les traces des grands explorateurs, Eve Sivadjian dir., coédition Terres d’aventure-Solar, avril 2011. Comme l’ouvrage n’est pas référencé sur Amazon ni visible sur le site des éditions Solar (!), voici le code ISBN utile aux libraires : 978-2-263-05417-4

Agence de voyage Terres d’aventure : www.terdav.com

Catégories : Livres, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les chats dans Alix

Note citée dans le forum Lectraymond.

Dans la bande dessinée du jeune Romain Alix et de son compagnon Enak, crayonnée par Jacques Martin pour les lecteurs du ‘Journal de Tintin’, apparaît tout un bestiaire où les chats sont peu présents.

L’époque étant encore proche de la nature et les bêtes, si elles ne parlaient pas, était cependant familières. Domestiquées, elles servaient de monture comme les chevaux, au trait comme les bœufs ou d’auxiliaires aux chasseurs comme les chiens, y compris pour chasser les hommes. Sauvages, elles étaient parfois les messagers des dieux comme l’aigle de Zeus ou la chouette d’Athéna, ou encore cette louve qu’Alix sauve du trou et qui va mener sa horde pour le protéger.

Les autres animaux, moins marqués, symbolisent les forces obscures, tel le marsupial qui étrangle Enak (sauvé par Alix) dans des ‘Proies du volcan’, puis le serpent qu’un peu plus tard Enak transperce d’une flèche bien ajustée alors qu’il ouvre sa gueule pour avaler un Alix à qui la jeune Malua vient de prendre la main… Enak contre résolument la Tentation d’Eve ; il est en cela exclusif et fidèle – comme un chat.

Nous sommes en 1977 et la censure sur l’élément féminin dans les BD destinées aux jeunes a sauté après mai 68. Jacques Martin introduit donc des filles, puisque près d’un lecteur sur deux des aventures d’Alix est une fille. Malua finit par apparaître seins nus, après plusieurs planches de contorsions où une branche, un bras, un objet cache ses attributs, à moins qu’on ne la voie de dos. Enak, jeune adolescent sensuel, n’est en rien ému de cette nudité mais Alix se laisse allez à quelque poésie, proposant de regarder à deux les étoiles. D’où la jalousie du gamin, doux mais sauvage comme un chat, qui veut son protecteur pour lui tout seul. Il a avec bonheur goûté les habitudes de la vie de Robinson dès les premières pages. Bâtir une cabane, allumer un feu, chasser à l’arc, projeter un radeau, voilà des tâches exaltantes pour l’énergie charnelle qui sommeille en tout jeune garçon de 7 à 17 ans et dont Enak est rempli.

Les chats, animaux mi-domestiques mi-sauvages, sont rares dans Alix, mais ils existent. Dès le ‘Sphinx d’or’, c’est un matou noir du Caire qui vient se frotter à la peau nue d’Enak pour consoler l’orphelin qui pleure, assis sur les marches chaudes d’un palais. Tout un symbole ! Le chat est commun en Égypte et vénéré sous les traits de la déesse Bastet, fille de Râ le soleil. Enak s’identifie au félin totem dans toute son attitude : séducteur, sensuel, il s’étire et ronronne comme un chat, tout en restant secret mais d’une fidélité à toute épreuve à son protecteur choisi. Enak apporte sa profondeur nocturne, son intuition et son adresse à l’arc à un Alix positif et solaire qui lui donne protection, attention et affection.

Dans ‘La griffe noire’, des hommes déguisés en félins griffent leurs ennemis d’un poison. Dans ‘Le prince du Nil’, c’est un guépard apprivoisé (le félin est décidément totem du garçon) qui rattrape Enak paniqué et le fait tomber pour que ses amis le récupèrent. Il faut dire qu’il vient de trahir Alix son bienfaiteur et ami de la plus vilaine façon, en le laissant injustement accuser de meurtre puis torturer sur une croix.

Dans ‘Le fils de Spartacus’, les chats sont des accessoires de luxe de la putain cupide Maia, servie comme une reine dans sa tente. Dans ‘Le dernier Spartiate’, un cauchemar à gueule d’Athéna saisit Alix, qui a pour cause le feulement d’un chat sauvage dans un arbre au-dessus de lui alors qu’il cherche Enak, réduit en esclavage dans les mines spartiates. Athéna la civilisée mandate le totem du petit compagnon pour faire un signe au Romain.

Enfin dans ‘L’enfant grec’, c’est un chat noir venant de la gauche qui avertit le lecteur qu’Enak va chuter comme d’habitude (mais le chat a les pattes blanches, signe discret que tout n’est pas perdu). Et Enak chute, sous le bâton traître d’un bon citoyen qui entend crier « arrêtez-les ». Les chats sont donc divers, amicaux ou menaçants, de toutes façons indépendants. Doux et sauvages, ils personnifient Enak.

A ce titre, Alix ne peut leur être indifférent. Un chat l’aide dans ‘Le tombeau étrusque’, alors que son tempérament positif et ingénieur le pousserait plutôt vers les chiens et les chevaux. On verrait plutôt les chats proches d’Enak, mais le premier album où le gosse apparaît reste le seul de cette catégorie. C’est même avec un chien qu’il joue dans ‘L’île maudite’ lorsqu’une fois de plus orphelin, il est envoyé rejoindre Alix avec pour tout bagage un pagne. Cela parce qu’Enak est chat lui-même et qu’il y aurait redondance symbolique. Ce n’est que lorsque le jeune garçon a disparu et que son aîné le cherche que l’animal fait son apparition pour le guider.

Les Étrusques avaient-ils quelque affinité avec le chat ? Gris-brun rayé, véritable Felis sylvestris catus ou chat européen, l’animal lèche Alix évanoui dans le tombeau où il a chu pour le réveiller, puis le guide vers les profondeurs secrètes du trésor où est détenue Lidia. Plus tard, alors qu’Alix ne sait comment sortir de sous terre, il demande au chat réapparu. Celui-ci se laisse caresser et saisir, il comprend fort bien et mène le garçon vers la lumière. Enak n’est pas avec lui, trop jeune pour cette aventure dangereuse, peut-être est-ce donc le bon génie du gamin qui se manifeste sous la forme du chat ?

Ou le chat symbolise-t-il plus généralement dans les aventures d’Alix les forces obscures, souterraines, non révélées, qui peuvent ou bien entraîner aux enfers s’ils sont du côté du mal, ou bien aider à en sortir lorsqu’ils sont du côté du bien ? ‘Le tombeau étrusque’ met justement en scène un xénophobe qui veut restaurer les valeurs de l’ancienne race et chasser les usurpateurs romains… à son profit exclusif, bien entendu. Le chat animal ou le chaton égyptien Enak sont des passeurs entre l’en-bas et l’ici-bas, entre Égypte mystérieuse millénaire et la Rome civilisatrice tournée vers l’avenir. Génies solitaires, il faut leur être attentif et affectueux pour qu’ils vous guident. Alix l’a bien compris qui adopte le chat de hasard comme il a adopté l’un des petits de Bastet, l’orphelin Enak.

Tous les albums d’Alix sont publiés chez Casterman.

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Clézio, Le chercheur d’or

Jean Marie Gustave Le Clézio a écrit ici son ‘Île au Trésor’. Il y reprend ses thèmes de prédilection, l’opposition sensations/raison, mer/terre, nature/civilisation, indigènes/blancs, humbles/bourgeois, comptables/marins… L’enfant a ce sentiment océanique de la mère comme ouvrant les portes, toute liberté, infini marin ; le père est la contrainte, la canne qui s’abat sur les fesses au retour d’une fugue, le devoir, la comptabilité. Et pourtant, c’est le père qui rêve et trébuche, alors que la mère économise et raisonne. Sept parties, comme les sept marches du destin, rythment le roman. Alternent à chaque fois le paradis et la réalité, en chaque fois 4 ans, comme si l’on ne devenait adulte qu’après 30 ans.

1892, le petit Alexis L’Etang, fils de planteur, a 8 ans. « Enfant aux cheveux trop longs, au visage hâlé par le soleil, aux habits déchirés par les courses dans les broussailles et les champs de cannes. » p.62 Il est tout sensations et rêves, un vrai sauvage – nommé Ali par sa sœur – qui a pour ami Denis, un Noir de quelques années plus âgé qui l’initie à l’existence : courir pieds nus dans les champs de cannes, écouter la mer, observer la majesté des oiseaux, traverser les rivières, chercher les plantes qui guérissent, courir en pirogue avec les adultes, se baigner tout nu. La vraie vie est dans les champs, sensuelle, pénétrant par tous les pores : « Les femmes vont avec leurs houes. Elles sont vêtues de ‘gunny’, la tête enveloppée dans de vieux sacs de jute. Les hommes sont torse nu, ils ruissellent de sueur. On entend des cris, des appels, aouha ! la poussière rouge monte des chemins, entre les carrés de cannes. Il y a une odeur âcre dans l’air, l’odeur de la sève des cannes, de la poussière, de la sueur des hommes. Un peu ivres, nous marchons… » p.20 Les rêves naissent des mots, des illustrés lus au grenier, des histoires de la Bible racontées par sa mère. Un ouragan détruit ce paradis, en même temps que les rêves industriels de son père s’écroulent devant les réalités comptables.

A 12 ans, voilà le gamin précipité en civilisation, au collège. A 16 ans, son père mort, il doit travailler aux écritures dans une compagnie.

1910, l’adolescent a rencontré un bateau, la Zeta, et un marin, le capitaine Bradmer. Il doit partir, l’appel du large : « Tu dois aller au bout de ce que tu cherches, au bout du monde », lui dit sa sœur (p.124). Il embarque comme passager payant pour découvrir la mer et chercher un trésor, celui dont son père rêvait, le soir dans son bureau. La mer comme une totalité d’enfance, comme un désir sexuel. « Aussi loin que je puisse voir, il n’y a que cela : la mer, les vallées profondes entre les vagues, l’écume sur les crêtes. J’écoute le bruit de l’eau qui serre la coque du navire, le déchirement d’une lame contre l’étrave. Le vent, surtout, qui gonfle les voiles et fait crier les agrès. Je reconnais bien ce bruit, c’est celui du vent dans les branches des grands arbres, au Boucan, le bruit de la mer qui monte, qui se répand jusque dans les champs de cannes. » p.125 La mer, c’est l’anti-collège, la liberté hors de raison, elle « recouvre toutes les pensées » p.127 « Ici, au centre de la mer, il n’y a pas de limites à la nuit. Il n’y a rien entre moi et le ciel. » p.134 « La nuit est si belle, sur la mer comme au centre du monde, quand le navire glisse presque sans bruit sur le dos des vagues. Cela donne le sentiment de voler… » p.141 « Je crois que je ne me suis jamais senti aussi fort, aussi libre. Debout sur le pont brûlant, les orteils écartés pour mieux tenir, je sens le mouvement puissant de l’eau sur la coque, sur le gouvernail. Je sens les vibrations des vagues qui frappent la proue, les coups du vent dans les voiles. Je n’ai jamais rien connu de tel. Cela efface tout, efface la terre, le temps, je suis dans le pur avenir qui m’entoure. » p.146 Une véritable expérience zen, une traversée hors du temps, encore un paradis. Le timonier comorien devait devenir prêtre ; un jour, il a tout quitté pour devenir marin. Appel de la nature contre contrainte de civilisation, impossible métissage de l’atavisme non-blanc pour le monde des Blancs. Les marins n’ont pas le goût « de l’aventure ». « Ils n’appartiennent à personne, ils ne sont d’aucune terre, voilà tout. » p.160 L’écrivain n’est-il pas ce ‘marin’ de la civilisation ? « Quand je suis parti, c’était pour arrêter le rêve, pour que la vie commence. » p.172

Retour à la civilisation après cette parenthèse : « Le navire s’approche de la côte. Quelque chose s’achève, la liberté, le bonheur de la mer. Maintenant il va falloir chercher asile, parler, interroger, être au contact de la terre. » p.184 La civilisation, ce sont toutes ces contraintes. Alexis débarque à Rodrigues, où il calcule et prospecte, tout au savoir géométrique de la civilisation. L’Anse aux Anglais est une vallée qui se resserre et garde entre ses falaises le secret du Trésor ; on y lit la métaphore d’une femme et de sa vulve. Mais le Blanc raisonne abstraitement, il ne voit de la nature que ce qui se mesure et s’exploite ; pas sa beauté ni son amour. Alexis devient fou, ou presque, d’insolation. Il est sauvé par une jeune fille noire, Ouma, et un enfant simplet d’une beauté époustouflante, Sri. Ouma a été envoyée en France un temps, au couvent, pour y devenir « civilisée ». Mais elle est tombée malade et a voulu revenir sur sa terre. Alexis et elle ont eu une enfance inverse, lui Blanc ensauvagé, elle Noire civilisée – mais tous deux doivent boucler la boucle. Partie pivot, ombre et soleil, ambivalente – l’exact milieu du livre.

Pour Alexis, c’est à nouveau le paradis ; il découvre, comme avec Denis, comment courir pieds nus sur les rochers, pêcher le poisson au harpon, se sécher tout nu avec le sable – mais avec une fille, cette fois. « Maintenant je comprends ce que je suis venu chercher : c’est une force plus grande que la mienne, un souvenir qui a commencé avant ma naissance. » p.209 Le désir le saisit à la vue d’Ouma dans ses habits mouillés. Plus tard, ils nagent nus : « Tout d’un coup, je me souviens de ce que j’ai perdu depuis tant d’années, la mer à Tamarin quand avec Denis nous nagions nus à travers les vagues. C’est une impression de liberté, de bonheur. » p.229 Mais, autre thème favoris de Le Clézio, tout métissage est impossible, l’écart des civilisations est tel que l’existence est une impasse, être civilisé, c’est mentir, au contraire des gens simples pour qui tout est naturel. Chercher l’or – est-ce cela le trésor ? Ouma le pressent et le quitte. C’est un ouragan du cœur qui pousse Alexis à partir.

1914, la civilisation s’appelle la guerre. Ypres, ce sont les gaz, les canons, les mitrailleuses ; les êtres humains en matricules regroupés en divisions et corps numérotés. Toute la nature en est bouleversée et les chevaux morts hantent de leurs carcasses les champs devenus stériles.

1918, Alexis retourne à Rodrigues, apaisé, appréciant la vie naturelle. Ouma a disparu mais Fritz, préadolescent Noir qui l’aidait, est devenu beau jeune homme qui prend les choses comme elles viennent. Une cache, deux caches : le trésor du Corsaire se trouvait bien là, soigneusement balisé selon le plan par des entailles sur les roches. Sauf que les caches sont vides. Y en aurait-il une autre ? Avant de poursuivre cette quête vaine, c’est encore un ouragan qui vient dévaster l’île. Tout est emporté, Alexis n’a plus rien.

Il retourne près de sa mère qui se meurt et de sa sœur qui se fera bonne sœur. Impossibilité du métissage, là encore : être Blanc impose de vivre comme les Blancs parmi les Blancs ; si l’on ne peut pas, il faut partir ou bien se faire passeur, par exemple religieuse quêtant parmi sa caste pour aider les pauvres. Alexis, un temps sirdar (contremaître) de plantation, ne peut supporter de commander comme un Blanc à ces Noirs ou à ces Indiens qui en savent plus que lui sur la nature et sur les mystères de l’univers. Il quitte son poste sur une apparition : Ouma qu’il croit avoir retrouvé. Tel est bien le cas et le couple s’enfonce dans un ravin isolé pour vivre la vie des neg’ marrons, en robinsons sauvages. Jusqu’à ce que… Ouma, plus sage, constate que l’avenir ainsi n’est pas possible. Que deviendraient les enfants s’il y en a ? Une fois encore, le métissage est impossible, Alexis est Blanc et doit vivre sa vie de Blanc. Où aller ? « Je veux fuir les gens du ‘grand monde’, la méchanceté, l’hypocrisie. » p.315 Tout est rêve d’ailleurs. « Comment ai-je osé vivre sans prendre garde à ce qui m’entourait, ne cherchant ici que l’or, pour m’enfuir quand je l’aurais trouvé ? » p.332 Le plan du Corsaire n’est au fond que le plan claque de la voûte céleste ; il n’y a pas d’or matériel, déterré et peut-être dispersé dans les flots, mais l’accord entre l’être et le cosmos. Peut-être est-ce là cette leçon du pirate ? « Ainsi, dans le firmament où nulle erreur n’est possible, est inscrit depuis toujours le secret que je cherchais. » p.335 Retour à l’enfance qui savait déjà, depuis la branche de l’arbre chalta du bien et du mal où le frère et la sœur se juchaient pour contempler le monde – une roue qui roule sur elle-même, tel l’Enfant de Nietzsche dans Zarathoustra. Il s’agit d’une révolution, au sens de Copernic, un retour sur soi-même. L’ailleurs est en soi.

Toujours les femmes l’ont ancré à une réalité qu’il quitte volontiers : sa mère quand il fugue avec Denis ; sa sœur quand il ressent l’appel du large, Ouma quand il cherche le trésor. Le seul trésor qui compte est de se trouver soi, pas de déterrer l’or. « L’or ne vaut rien, il ne faut pas avoir peur de lui, il est comme les scorpions qui ne piquent que celui qui a peur. » p.269 La vraie richesse est intérieure, elle est l’accord de l’être avec la vie qu’il mène, de sa nature avec la nature. Tous les sages d’Occident l’ont dit depuis Aristote, les Indiens aussi, et Confucius, et les anciens Mexicains… Jean Marie Gustave Le Clézio le sait qui résume tous ses livres à cette découverte. ‘Le chercheur d’or’ est l’un d’entre eux, un grand livre.

Le Clézio, Le chercheur d’or, 1985, Folio, 375 pages, €7.41

Tout Le Clézio chroniqué sur ce blog

Catégories : Le Clézio, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alexander Kent, Ennemi en vue

Les Anglais n’ont pas honte du roman d’aventure. Pas comme nos intellos qui préfèrent les affres de petite-bourgeoises des banlieues, la nostalgie Marie des brebis, voire les monologues du vagin. Alexander Kent a pris le nom d’un camarade d’enfance mort à la guerre contre Hitler pour écrire une série de 22 romans sur le destin d’un capitaine, de 1773 à 1813. Captain Bolitho est aussi célèbre outre-Manche que Monte-Cristo en France. C’est un bonheur de lire ses livres, bien qu’ils ne semblent guère avoir de succès chez nous…

Certes, ils décrivent des batailles entre navires de la Reine et ceux de la Révolution et de l’Empire – et ce sont le plus souvent des défaites pour les Français. Mais l’auteur reconnaît la suprématie technique des navires fabriqués en France sur ceux des Anglais. Certes, le bonapartisme et la nouvelle religion missionnaire de la Révolution hérissent tout Britannique, ce que nous faisons mine de ne pas comprendre. Mais il y a la mer, les hommes, l’exotisme.

Capitaine à 26 ans après s’être engagé comme mousse à 12 (comme l’auteur à 16 ans en 1940), Richard Bolitho en a désormais 38. Nous sommes en 1794 et l’amiral français Lequiller tient à conserver la route des Amériques ouverte pour forcer le blocus de la Navy au large des côtes de Gascogne. En ce dixième tome d’aventures maritimes, Bolitho va découvrir ce qu’est le commandement et ce qu’est devenir père.

Il est capitaine de navire depuis douze années déjà, mais c’est le commandement d’un deux-ponts de 74 canons qu’il assure désormais ; plusieurs centaines d’hommes ne se gèrent pas comme l’équipage d’une frégate qui n’en comprend que quelques dizaines. Pour les hommes, il est dieu ; pour lui-même, il est seul. Il doit décider souverainement de la conduite à tenir, de la stratégie à suivre, de la tactique de combat. Ses décisions mettront en jeu la vie de milliers de marins, ceux de son navire comme ceux de l’escadre qu’il finit par commander. Son Commodore est en effet un velléitaire incapable, poussé jusqu’à ce poste par le piston de la naissance. Bolitho peut prendre conseil, mais il reste le plus expérimenté et l’action n’attend pas. Pour le meilleur ou pour le pire, au risque de se tromper, il faut décider.

Mais comme il est humain et juste, qu’il se préoccupe des autres avant lui-même, il est adoré des hommes. Il suffit d’avoir fait son service militaire comme aspirant pour comprendre de l’intérieur toute l’angoisse de l’exemple à donner et ces petits détails insignifiants qui font tout pour votre réputation : aider un gars dans un passage difficile, avoir un mot de fierté pour une action devant les autres, soigner sa tenue après une marche harassante… Quand un « dieu » regarde les hommes, ceux-ci n’en peuvent plus de fierté : ils se sentent « élevés ». Ils feront tout pour mériter cette dignité à eux conférée.

A une escale, un jeune homme est livré avec les provisions : c’est un aspirant de renfort. Il a quatorze ans. « Il était grand pour son âge, svelte, les yeux noirs, des cheveux couleur d’ébène comme ceux de Bolitho, il avait l’air farouche et nerveux. Bolitho ne put s’empêcher de le comparer à un poulain sauvage » (p.104). Cet adolescent défiant et anxieux est son neveu, comme lui apprend une lettre qu’il remet en mains propres. Il ne savait pas que son frère, qui s’est fait oublier aux Amériques après une trahison, avait engrossé une Miss Pascoe sans jamais se marier ni reconnaître ce gamin qu’il n’a jamais vu. Père absent, mère morte, renvoyé de chez sa tante vers la marine, aux bons soins du capitaine Richard Bolitho, l’adolescent Adam n’est rien, n’a rien et reste seul dans la vie. D’où l’importance pour lui, du premier mot du capitaine à un subordonné : « c’est, heu… mon neveu ». Il est enfin quelqu’un dans l’œil d’un adulte, reconnu socialement, avec un poste à assumer.

38 ans est l’âge mûr ; on se préoccupe plus de ceux qui vous entourent que de soi, n’ayant plus rien à prouver. La paternité travaille par besoin de transmettre, de se revivre dans la jeunesse, de se survivre dans la descendance. Le jeune aspirant Pascoe est touchant et acharné : il veut racheter son père qui a trahi, il veut se faire reconnaître, sinon aimer, par cet oncle capitaine d’un deux-ponts que ses hommes admirent. Il fera son devoir, malgré les coups de mer et les coups de canon, les coups de canne et les coups de soleil. Voire les coups de théâtre. Bolitho ne pratique aucun favoritisme et, durant les mois sur le navire, ne traite jamais l’adolescent autrement que les autres. Il l’appelle « monsieur Pascoe » mais le surveille du coin de l’œil, particulièrement. Il apprécie ses progrès dans l’étude et son épanouissement physique, sa conduite au feu et sa trempe d’homme en herbe. Les paragraphes en passant sont touchants de brièveté : « Il aperçut Pascoe qui faisait une pause sur le grand hunier, son corps se balançant au rythme du roulis, sa tête tournée en arrière pour observer les marins s’activant, tandis que, le long des vergues, de nouvelles voiles se gonflaient et se tendaient. Sa chemise était ouverte sur sa poitrine, et Bolitho constata que sa peau était bien bronzée et que ses côtes étaient déjà moins saillantes qu’à son arrivée à bord » (p.166). Un vrai regard de père.

« Ce garçon a traversé bien des épreuves. Son père l’a déshonoré, et c’et auprès de moi qu’il cherche confiance et conseil, ce dont je suis très fier », dira-t-il à un maître d’équipage qui n’est autre que le vrai père du gamin, caché sous le nom de Selby. Richard Bolitho en devient presque jaloux de son frère Hugh, compensant la mort de sa femme et de son bébé par cet adolescent arrivé par la marée. Mais, lorsque le drame arrivera, c’est à lui qu’il reviendra le soin de le protéger et de l’aimer. Pour la première fois, au désarmement à terre, il l’appellera par son prénom, Adam, et l’emmènera vivre avec lui.

Cet opus 10 de la série n’est qu’une étape, mais digne et cruciale. Elle nous fait aimer le héros non plus pour ses seules actions décidées, mais pour son sens de l’humain.

Alexander Kent, Ennemi en vue (Enemy in sight !), 1970, Phébus Libretto 2004, 383 pages, €9.97

Biographie de Richard Bolitho sur le site de l’auteur.

Catégories : Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Le démon du Pharos

Une bande dessinée pour adolescents se doit d’écrire une histoire, d’offrir des héros auxquels s’identifier, de dessiner précis et fluide et de découper les séquences pour maintenir le suspense. Ce 27ème album d’Alix est en ce sens très réussi.

Nous sommes en Égypte, à Alexandrie, sous le règne de Cléopâtre et de son frère adolescent Ptolémée. Ce ne sont qu’intrigues de palais, passions et pouvoir. Alix et son compagnon Enak, à peu près 19 et 15 ans, sont chargés par César de ramener un papyrus secret qui aidera Rome à préserver Cléopâtre sur son trône. Le capricieux et débauché Ptolémée la trouve trop autoritaire et veut en effet la remplacer par sa jeune sœur Arsinoé. On apprend à l’école que les souverains égyptiens se mariaient entre frère et sœur pour préserver la race et l’on découvre que ce n’est pas bon.

Voici donc Alix et Enak confinés dans la célèbre Très Grande Bibliothèque d’Alexandrie où un maître leur fait étudier la géométrie et la philosophie pour donner le change. Comme tous les ados, les garçons ont de la curiosité pour l’enseignement, mais pas trop. Ils sont plus attirés par l’aventure et l’exercice physique. Or voici tout soudain qu’une nuit le phare s’éteint. Cette réalisation technique qui éclaire la mer et guide les marins vers le port créé par les Grecs est le symbole de la civilisation. Celle-ci serait-elle menacée ?

Ptolémée n’en a cure, tout entier pris par sa passion de vivre ‘l’Etat c’est moi’. Par bon plaisir et contre espèces qui lui permettent de comploter, il a confié la gestion du phare à un étranger. Qui s’empresse de se rembourser en naufrageant les navires !

Les deux compagnons vont se mettre en danger pour résoudre le mystère. Ils compromettent leur mission mais leur liberté est de ne pas s’attacher à la politique, ce qui est bien ado. Cœurs purs, ils seront épiés par Philippos, jeune Grec séduisant, élève préféré du maître mais jaloux de son attention pour les deux Romains pas très doués pour les études. Le ressort est bien la passion mais, cette fois, elle se transcende. Les grands de ce monde ne sont pas fiables mais les valeurs élevées permettent toujours de s’en sortir. Parmi elles, l’amitié, la fidélité, le courage. Ptolémée et Cléopâtre sont les anti-Alix et Enak, Démosthène l’anti-Philippos ; ils se jalousent et se détestent alors que les seconds s’aiment comme des frères. Leçon de fratrie aux ados sous couvert de suspense. Nul corps torturé cette fois, mais faire le mur, de bonnes bagarres et une fuite par une conduite d’eau ! Le scénario de Patrick Weber est très réussi.

Le dessin de Christophe Simon a bien le dynamisme de Jacques Martin. Il met en valeur les corps, la souplesse musclée de l’adolescence aventureuse ou la grâce diaphane de la jeunesse intellectuelle. Enak, toujours torse nu, est râblé pour ses 15 ans, Alix ne déparerait pas le surf californien, Philippos est plus fin. Clin d’œil à l’époque : pour se dissimuler, Alix et Enak portent à même la peau de courtes capes à capuches pareilles à celles de nos banlieues. Demosthène le méchant a le visage d’un faune, ridé par les intrigues ; Cristène le bibliothécaire celui d’un vieux sage barbu. Cléopâtre est aussi belle que sa légende, son frère et sa sœur aussi, par hérédité. Mais la gamine a le museau froncé de la puberté irritée tandis que Ptolémée a le visage souvent irascible et le torse fluet des habitués de stupéfiants et d’orgies. La cité, grecque organisée, le phare, qui éclaire la civilisation, sont rigoureux et léchés. Le dessin fait, de lui-même, passer un message.

La ville est somptueuse, le phare reconstitué grandiose et la bibliothèque agréable à vivre. Aux navires, il ne manque pas une rame. Mais les astuces techniques du phare peuvent être dévoyées par un usage immoral. La civilisation ne va pas sans le savoir, ni sans dirigeants dignes de l’honorer. Qu’on se le dise chez les gamins !

Jacques Martin, Christophe Simon & Patrick Weber, Le démon du Pharos, 27ème aventure d’Alix, 2008, Casterman, 48 pages, 9.51€.

Interview vidéo du dessinateur Christophe Simon, du scénariste Patrick Weber et de l’historien René Ponthus

L’avis de Manuel Picaud sur Paperblog

The Adventures of Alix sur Wikipedia international
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Salon Destinations nature aujourd’hui et demain

A la Porte de Versailles à Paris, hall 4, se tient vendredi 25, samedi 26 et dimanche 27 mars le 27ème salon destinations nature. Il y en a pour tous ! Du senior avancé au gamin, du solitaire au groupe, en passant par les couples, les amis ou la famille entière. Du raid et du bien être, de l’aventure hard et du spa cool, de la montagne et de la gourmandise, de la chaussure ou du vélo. Et même de l’escalade et du kayak. On trouve tout au printemps du voyage.

Cette année est celle de la forêt. ONF et IGN sont en première ligne, suivis des agences de circuits découvertes et pédestres. Les Pyrénées sont à l’honneur avec l’agence La Balaguère.

Le salon est sympa, vous pourrez avoir des informations, suivre des films et conférences, prendre un air de vacances, choisir votre destination et goûter les produits du terroir même les plus exotiques. Il y a divers ateliers pour petits et grands tels que la mécanique du VTT, la marche nordique, la découverte de l’huile d’olive, lire les cartes avec l’IGN, les chauve-souris avec l’ONF…

Intellos, vous connaissiez les ‘Cahiers de l’Herne’ ? Voici les ‘Cahiers de l’âne’ qui vous fera découvrir les vertus d’Aliboron. Quelques spécimens broutent leur foin dans un enclos odorant du salon et viennent faire caresser leur fourrure rêche entre les deux oreilles.

Avec le Japon, son nuage et son chauffage-centrale usagé, le bio est à l’honneur.

Les paysans aussi.

Le cochon catalan n’est pas atteint et fort savoureux.

Les punchs créoles sont appétissants, comme les jeunes dames qui les servent bien frappés !

Les gamins amenés ici par le système scolaire s’intéressent à tout ce qui est sport. Notamment fabriquer un cerf-volant.Evidemment le mur d’escalade où ils admirent les grands.

Ou l’élan bien chaussé du Vieux campeur. 

Mais il s’agit de tout recycler, hein !

Avec Chemins du sud vous irez à pied en France, au soleil, ou dans les pays méditerranéens. Deux Français sur trois randonnent en France « pour se maintenir en forme » et « passer un moment avec ses proches », disent-ils. L’ONF a inventé une formule de rando tout compris qui valorise son savoir-faire dans les paysages méconnus et préservés, dans le respect de l’environnement avec ses randonnées Retrouvance.

Avec Terre d’aventures, vous irez partout. En France, en Europe et ailleurs. Avec 10% de réduction salon sur l’Islande, le Maroc et le Népal. Faites vite pour vous préinscrire !

De nombreux catalogues et documents vous diront tout sur tout.

Et pour les casaniers, ou ceux qui veulent en rêver avant et après, outre les guides Lonely Planet ou Petit Futé, vous avez aussi pléthore de romans de voyages !

Salon Destinations Nature, métro porte de Versailles, hall 4

Tarif normal 8€, 5€ pour les moins de 18 ans et les étudiants. 5€ aussi pour ceux qui prennent leur billet par internet. Gratuit jusqu’à 12 ans.

Le dimanche 27 :

  • rando dans Paris (entrée libre) par les randonneurs de la Sarthe, départ 10h15 porte de Pantin
  • randos diverses dans Paris pour tous les tempéraments, par la Fédération française de randonnée (FFR) Île-de-France site internet ou 01 48 01 81 51
  • rando rollers et coquillages (mineurs accompagnés et adultes), départ 14h30 place de la Bastille. 
Catégories : Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, C’était à Khorsabad

La tyrannie proche-orientale : vaste sujet ! Les peuples de l’arc musulman secouent leurs chaînes en 2011 et c’est avec bonheur que nous les voyons faire. Pas de commentaires, nous n’avons pas de leçons à donner. Mais cela nous fait chaud au cœur et prouve à tous les Chirac et Sarkozy du passé (entre autres), que « la démocratie » est une aspiration universelle. Pas forcément « notre » démocratie, mais la liberté de dire et la répartition des richesses. D’ailleurs les Chinois au pouvoir s’en inquiètent… Alix avait déjà exploré le despotisme chinois du bon plaisir  dans ‘L’empereur de Chine’ ; il explore dans cet album le despotisme proche-oriental. Toujours l’oppression, la contrainte, l’esclavage des corps et des esprits.  Lorsqu’on est civilisé, « romain », on a raison de se révolter. Leçon dessinée de Jacques Martin aux gamins.

Mais avant de disparaître et depuis ‘Ô Alexandrie’, Jacques Martin, vieux et dont la vue baissait, a passé la main. Et les albums deviennent mauvais. Le dessin erre entre les mains de débutants, le scénario reprend les scies mille fois lues ou les schémas sommaires comme la démesure dans ‘Les barbares’, la morale disparaît au profit du cynisme le plus relativiste (‘Roma, Roma’). ‘C’était à Khorsabad‘, paru en 2006, ne faillit pas à cette nouvelle règle. On se demande ce que fout l’éditeur : de la rentabilité immédiate au détriment de la qualité ? Mais l’histoire parle de notre temps et le printemps arabe 2011 la rend d’actualité !

Alix, flanqué de son jeune compagnon Enak revient on ne sait pourquoi en Assyrie, théâtre du premier album où il était esclave. Il invoque, au fil du récit, une vague sœur dont on n’a jamais entendu parler, qui serait peut-être encore ici, avec le prétexte d’une mission de César auprès du roi Orodès. Il tient absolument à revoir Khorsabad, dans les ruines fumantes desquelles il a failli périr brûlé, attaché par les Romains à une colonne. Évidemment il retrouve Arbacès, sous les traits d’un vizir qui vit confortablement en exploitant le peuple. Évidemment il est trahi, entravé, dénudé, menacé d’avoir les yeux crevés et d’être exécuté. Évidemment Enak est en péril et il le sauve ; évidemment une fille est amoureuse du gamin et il ne veut pas, etc.

Rien de bien neuf, rien de palpitant et une morale écartelée entre celle des boy scouts 1950, complètement ringarde vu le contexte (« Tu aurais dû le tuer ! – Pas question de m’abaisser à son niveau ! Je laisse cette tâche aux dieux de l’enfer ! »), et un relativisme 2006 indigne d’un album pour adolescent (« Je pense que nous n’avons pas beaucoup le choix. Maintenant que nous ne pourrons plus compter sur Albanus (…) Scevolla, j’ai décidé d’encore le faire confiance, mais cette fois ne t’avise pas de nous trahir ! »). Sinon quoi ? Encore la vie sauve ? Bien qu’il y ait le reflet de Saddam Hussein chez Arbacès et de la guerre de la civilisation contre l’Irak tyran, on n’y croit pas.

Le dessin est aussi décousu, entre le style Cédric Hervan du début, trop noir, presque pâteux, avec des corps maladroits et des visages décalqués du Jacques Martin des débuts – et le style nettement meilleur de Christophe Simon vers le milieu de l’album, où les visages prennent vie, yeux bien ouverts et lèvres ourlées, tandis que les corps retrouvent leurs proportions harmonieuses.

Les nouveaux albums d’Alix sont désormais à oublier… Malgré l’actualité. Sauf pour amuser les gosses qui le lisent une seule fois, comme exemple d’une tyrannie orientale.

Alix, C’était à Khorsabad, 2006, Jacques Martin, Cédric Hervan, Christophe Simon, François Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Destinations nature, 27ème salon des nouvelles randonnées 2011

Dimanche 15h : ça y est, les trois places sont attribuées. Exclusif ! ce vendredi 18 mars : je dispose de trois entrées GRATUITES. Les trois premiers blogueurs intéressés qui me répondront (argoul2005@yahoo.fr) recevront un lien qui leur permettra de s’inscrire et de télécharger l’invitation gratuite, offerte par le salon Destinations nature pour les 25, 26 et 27 mars 2011.

Pour les autres, l’inscription directe sur le site ne coûte que 5€ au lieu de 8€.

Les 25, 26 et 27 mars 2011, Porte de Versailles dans le nouveau Hall 4, souffle un nouvel esprit randonnée. Le printemps approche et incite à sortir. On ne peut plus aller en Égypte ni en Libye, pas encore en Tunisie, et il est immoral d’aller au Mexique (pour « déni de justice ») et dans certains autres pays. Il faut trouver de nouvelles idées d’échappées belles au style de vie 2011 qui est à la fois moral, sportif et niveau de vie en baisse. La randonnée y répond. 2011 est l’année internationale des forêts et l’année des Pyrénées. De nombreux circuits à pied sont proposés en France avec l’Office National des Forêts. De quoi abonder votre « capital santé » au rythme naturel des pas et comprendre que la beauté de la terre repose sur la biodiversité et un bon équilibre entre l’homme et la nature !

Lieu de toutes les évasions et de ressourcement, les espaces forestiers ont toujours été appréciés. N’était-ce pas Chateaubriand qui observait que les cathédrales de la foi avaient été bâties sur le modèle des frondaisons ? Les Gaulois déjà s’isolaient dans les forêts pour y trouver le gui et célébrer les astres. Découvrir la forêt et ses paysages magnifiques, l’insolite, la tranquillité, l’espace et le temps retrouvés, sont autant de missions de l’Office National des Forêts, partenaire du salon. Dans une société plus urbaine les forêts, particulièrement les forêts publiques, offrent des espaces de nature entretenus et aménagés pour différentes activités sportives et de loisir, ou tout simplement pour effectuer un « retour aux sources ». Les « Sentiers forestiers » sont imaginés en partenariat avec la Fédération française de randonnées, les cartes « Balades en forêt » sont écrites avec l’IGN, les circuits-randonnées en montagne sont inventés sous le nom de Retrouvance®. L’ONF a ouvert de nouveaux gîtes et cabanes en forêt et apporte sa caution au camping responsable.

Retrouvance®Valier est un nouveau circuit proposé par l’ONF, une découverte sans frontières entre la France et l’Espagne. Il commence par le refuge ONF d’Arréou, rénové en 2010 à 1888 mètres d’altitude, au bord du lac du même nom et à quelques enjambées de la crête frontière avec l’Espagne. Il finit au refuge ONF de Bethmale, rénové aussi et niché à sous les hêtres centenaires, véritables sculptures végétales en bordure du lac de Bethmale.

Car les Pyrénées offrent des émotions au confluent de la nature et de l’histoire. Ce massif regroupe 17,7 millions d’habitants, parle cinq langues et est partagé entre trois États, la France, l’Espagne et la principauté d’Andorre. Les montagnes sont traversées par trois grandes voies. Deux sentiers de grande randonnée, le GR10 côté français et son homologue versant espagnol, la Senda ou GR11. La Haute Route Pyrénéenne permet de tutoyer les sommets tandis que les chemins de Saint-Jacques conduisent les randonneurs à la méditation. Plus de la moitié de la forêt de Midi-Pyrénées, la troisième de France par la superficie, se trouve dans une zone de montagne. Une multitude d’espèces et d’essences se côtoient dans ce refuge d’une faune et d’une flore préservée. Les Pyrénées sont aussi le souvenir concret de l’habitat préhistorique et historique fait de grottes, de châteaux cathares, de cascades et de glaciers. Une nature sauvegardée avec le Parc National des Pyrénées, deux réserves naturelles, la future  » réserve de ciel étoilé  » du Pic du Midi et des espèces animales rares ou menacées telles que le grand tétras, le gypaète barbu, le desman…

Cette année, le salon Destination nature propose sport ou hédonisme, fantaisie ou citoyen, gourmand ou romantique, aventurier ou cocon. Le salon vous conte les « mille et une nuits » possibles en randonnée : la Corse en GR 20, les treks en Himalaya, l’étrange Paris du GR2, les sentiers des Pyrénées Atlantique à la Méditerranée, des voyages à pied, des périples à dos de chameau, avec chiens de traîneau ou en vélo en Chine… Il y a de la culture, de la gastronomie, de la faune à observer ou des petites fleurs à découvrir, des balades romantiques sous la lune ou dans les dunes, des explorations urbaines à pied, la rando écolo pour les fanas mili(tants), la marche pour bien être dans sa peau suivie de spas, la marche solidaire ou la rando luxe dans des lieux exceptionnels. Sans oublier l’effort à vélo, à cheval ou à chameau, ou l’aventure des coins oubliés de la planète. Un exemple : dans la Forêt du Parc des Cèdres (83), un animateur Forestour fait découvrir de façon ludique la flore et la faune, mais aussi l’adaptation au sol et au climat, les différentes stratégies des végétaux pour s’adapter à la sécheresse et la biodiversité du milieu forestier avec une balade basée sur le jeu, les sens, l’attention et la curiosité !

Au salon cette année, des ateliers et rencontres seront organisés pour faciliter le choix et mieux organiser vos voyages Randos. Les professionnels vous conseilleront le meilleur équipement ou la meilleure idée de découverte.

Vous trouverez plusieurs projets autour de la forêt : en Guyane, la forêt d’Amazonie sera à l’honneur, à la Réunion le Parc National est classé Patrimoine Mondial de l’Unesco, un vrai vivier de plantes rares et protégées dont cryptomerias, longoses et tamarins. La Guilde du Raid a, entre autres projets, plusieurs actions de reboisement dans le monde. Terres d’Aventure présentera sa Fondation créée au titre de la compensation CO2 qui finance des projets de reforestation au Sénégal, au Brésil… Terres d’Aventure verse à sa Fondation 1€ par passager (qui permettent de planter 10 arbres) sur un itinéraire aérien et terrestre en France, 2 € en Europe ou au Maroc et 7 € pour le reste du monde. Le voyagiste compense l’intégralité du coût environnemental des déplacements professionnels de ses salariés qui se forment à l’étranger. Ces fonds sont engagés dans des projets de reforestation et de cohésion sociale des villageois au Sénégal et au Brésil.

Outre ses 400 exposants et ses 52 000 visiteurs attendus, le site Internet du salon est devenu une véritable plate-forme d’informations pour tous les passionnés de randonnées internautes et les réseaux sociaux. Le salon propose désormais via son site une mine d’idées clés en main.

« L’aventure est au bout du chemin »

www.randonnee-nature.com

  • Destinations Nature ! Le salon des nouvelles randonnées
  • 25, 26, 27 mars 2011 au Pavillon 4 • Porte de Versailles • Paris 15e
  • Tarif normal : 8 Euros
  • Tarif réduit : 5 Euros pour les jeunes jusqu’à 18 ans et étudiants sur présentation de leur carte.
  • Billet sur internet : 5 euros. Inscription directe sur le site ici.
  • Entrée gratuite pour les enfants jusqu’à 12 ans.
  • e-mail : contact@randonnee-nature.com
  • tel : 01 46 21 11 10 – fax : 01 46 21 28 15
Catégories : Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Thorgal, de la Magicienne trahie à la Bataille d’Asgard

J’étais déjà adulte lorsqu’est parue en 1980 la première aventure de Thorgal le Scalde (le poète en norrois). Il est Viking, fils d’Aegir, et naît dans le Journal de Tintin. Dessiné par Rosinski et scénarisé par Van Hamme, il se situe loin dans le temps, vers l’an mille, et loin dans l’espace, le nord de la Norvège. La mer y est glacée et la côte rocheuse surmontée de forêts isolées où courent en bande les loups. L’époque et le lieu sont propices à la magie, l’obscurité donne du mystère à tout ce qui existe.

Douze ans après 1968 et son hédonisme facile qui encourageait la transhumance vers les suds (Yougoslavie, Grèce, Turquie, Iran, Népal, Inde, Bali), la jeunesse en herbe aspirait à autre chose de plus rude où l’aventure signifiait encore quelque chose. La Norvège viking était le lieu rêvé et Thorgal le héros humain auquel s’identifier.

La première scène le voit enchaîné, torse nu, par le père macho et brutal de sa fiancée Aaricia, au rocher des sacrifices. La neige tombe et la marée monte. Thorgal va mourir par l’eau et le froid, lui qui rêvait d’amour à deux. Nul ne sait d’où il vient, pas même lui, ce pourquoi il se dit fils de la mer, où règne le géant Aegir. Il veut vivre et la passion gronde en lui, désir et colère mêlés. Ce vouloir-vivre plaît aux dieux, notamment à Odin, chef suprême de la mythologie viking, que le jeune homme invoque. Surgit alors une fille aux cheveux roux qui n’a qu’un œil, comme Odin lui-même. Elle le délivre à condition qu’il lui obéisse durant une année entière.

Elle aussi veut se venger de Gandalf le Fou, roi des Vikings du nord. Thorgal sera son héros. Il dérobera pour elle les instruments de la vengeance et ira défier la brute en son fief. Tout ne tournera pas comme la fille le voudrait, et l’on apprend qu’elle est magicienne. Mais Thorgal n’en a cure. Un cœur chevaleresque met encore en émoi les petits garçons en 1980 ; je suis moins sûr que ce soit le cas de nos jours, malgré Harry Potter. « Assez de sang ! » crie le héros à la magicienne et à Gandalf. « Je n’ai que faire de vos haines et de vos avidités de rois. Moi, Thorgal le Scalde, Thorgal le Bâtard, j’ai soif maintenant d’amour et de paix. » C’est bien dit !

Et il est vrai que les albums suivants montreront un Thorgal marié à Aaricia, qui lui donne deux enfants, un fils blond prénommé Jolan et une fille brune appelée Louve, qu’il chérira et élèvera avec tendresse. Le héros n’est pas seulement guerrier mais constitue autour de lui une petite communauté. La famille reste une valeur lorsqu’elle est liée par l’affection. Le respect est dû aux adultes lorsque ceux-ci protègent, élèvent et donnent l’exemple. Il fallait bien ce refuge idéal à la génération qui fit mai 68 et dont les enfants étaient nés en même temps que ceux de Thorgal… L’interdit d’interdire ne tient pas face à la réalité d’élever concrètement des petits dans le monde tel qu’il est.

Cette histoire m’a accompagné jeune adulte jusqu’à aujourd’hui. Le dessin a changé récemment, donnant moins dans la ligne claire et plus dans le lyrisme peint. J’aime moins, mais le récit garde sa magie, dont le ciment est cet amour de vivre fidèle à l’amour filial, si puissant dans les personnages depuis le premier album. Thorgal est épris de liberté et de justice, en vrai viking. Si je n’ai ni son origine ni son existence, il est mon autoportrait héroïque.

Le tout dernier album conte les aventures parallèles du père et du fils. L’adulte cherche son tout dernier rejeton, Aniel aux curieux pouvoirs, enlevé par des hommes en rouge qui l’emportent en bateau sur les fleuves de l’est. L’adolescent vit sa quête magique et se retrouve à la tête d’une armée de chiffon pour rapporter une pomme d’éternité dans le jardin des dieux. La magie se fait plus forte qu’en 1980, question d’époque. Peut-être est-cela que le coloriste manifeste en chargeant les encres. Les émois sexuels se mêlent aux combats courageaux, question d’époque encore qui voit Harry Potter baiser enfin sa copine dans le 7ème film. Dans le dernier album de Thorgal, ‘La bataille d’Asgard’, Jolan se fait dépuceler par une déesse blonde. Il a dans les quatorze ou quinze ans et la femme est toute de tendresse. Le dessin très pudique, a soin de ne jamais montrer les attributs sexuels, pas même les tétons du garçon ! On est loin du dessin viril de Jacques Martin dans Alix et plus proche des usages des mangas japonais dont c’est la caractéristique. Mais la scène est belle, intermède émouvant entre deux batailles de titans.

A chacun sa quête : Thorgal aspire à une vie paisible, tout comme Jolan veut devenir un homme. Mais le monde n’est pas ainsi fait. Il est plein de bruit et de fureur, comme si les dieux voulaient mettre les meilleurs éléments à l’épreuve avant de les admettre dans le demi-monde des héros.

Faites lire Thorgal aux jeunes garçons. Leur imagination en sera excitée par la magie des lieux, leurs passions seront remuées par la rudesse des aventures et la force des sentiments ; quant à leurs sens, ils seront émoustillés par l’eau glacée sur la peau nue, les combats virils à l’épée, la beauté bien dessinée des femmes. Ce qui n’est pas si mal, avouons-le, pour une histoire d’enfants.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 1, La magicienne trahie, 1980, éditions du Lombard, 48 pages 10.40€

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 32, La bataille d’Asgard, 2010, éditions du Lombard, 48 pages, 11.35€   

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Norvège, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix orphelin du 21 janvier

Le 21 janvier sont morts nombre d’illustres : Louis XVI a perdu la tête en 1793, Lénine la vie en 1924 (il avait perdu la raison avant), Méliès a cessé son film en 1938, Orwell de hanter les dictatures en 1950. Et puis il y a Jacques Martin. Il a quitté le soleil et ses héros le 21 janvier 2010.

Le père d’Alix le gaulois est mort à un âge canonique, mais son œuvre demeure. La joie du créateur est de donner naissance aux dieux. Alix et Enak, héros devenus romains, ont des dieux l’absence d’ombre, la pureté des principes et l’éternelle jeunesse ; ils rayonnent. Le dessin est classique, la plastique antique et les histoires typiques. Jacques Martin obéit aux canons de l’éducation modèle du jeune garçon dans la seconde moitié du XXe siècle.

Il faut remettre les aventures d’Alix dans leur contexte. Il est celui d’une bande dessinée à épisodes, publiée chaque semaine dans le ‘Journal de Tintin’ et destinée aux 7 à 17 ans (les 77 ans ne le liront qu’à la retraite). Il est nécessaire à tout auteur pour ce public de captiver, de faire s’identifier et d’édifier. D’où l’origine diverse des personnages, Alix le Gaulois et Enak l’Egyptien, flanqué plus tard d’Héraklion le Grec. Les aventures à répétition exigent que chacun soit indépendant, donc orphelin et adopté, nantis d’une certaine fortune pour ne pas avoir à travailler. L’éthique boy-scout issue du catholicisme belge, est diffusée en même temps qu’un goût pour la morale romaine antique en usage dans les pensionnats chrétiens que Jacques Martin a fréquentés.

L’époque de cette BD (née en 1948) est à l’éducation spécialisée des jeunes garçons et Alix s’adresse moins aux filles bien qu’il ait beaucoup de lectrices ! L’amour existe, filial envers les adoptants ou les parrains, sexué à peine lorsque des filles tombent amoureuses d’Alix (Héra, Ariela, Sabina, Lydia, Samthô, Malua, Saïs). Il est amical principalement.

C’était dans les mœurs romaines, mais aussi dans l’éducation masculine des Frères des collèges chrétiens que d’exalter l’amitié. Certains y ont vu une homosexualité, pourquoi pas ? Parlons plutôt d’homo-érotisme, ce n’est pas la même chose, n’en déplaise aux con(cul)pissant en freudisme obsédé. Les psychologues modernes nous apprennent combien chaque adolescent est ambigu et préfère un temps ses pairs au sexe opposé. D’autant que les bien-pensants ont poussés de hauts cris lorsque Malua a été dessinée seins nus. Mais le concept même d’homosexualité n’existait pas dans l’antiquité (relire ‘Le Banquet’ de Platon). Les amitiés d’Alix sont sublimées et admises ; elles élèvent l’âme, comme chez Platon, Montherlant et Yourcenar.

Enak est le petit protégé d’Alix et le duo, auquel se rajoutera l’enfant grec Héraklion lorsqu’Enak grandira, est le ressort de maintes situations dramatiques. C’est parce qu’il l’aime qu’Alix se compromet pour Enak, c’est par fidélité qu’il lui pardonne sa trahison, c’est par reconnaissance qu’Enak mûri sauve Alix à son tour… L’intérêt des histoires est que les héros grandissent, comme dans la vie. Alix a environ 15 ans lorsqu’il est esclave des Parthes et dans les 20 ans au bout des vingt albums dessinés par Jacques Martin. Enak a autour de 10 ans lorsqu’il fait connaissance d’Alix dès le second album ; il aura dans les 15 ans à la fin. D’où le surgissement d’Héraklion, 12 ans, pour réinitialiser l’identification des jeunes lecteurs.

La suite post-Martin verra se figer les âges et se dégrader le dessin, les personnages passant parfois entre plusieurs mains dans le même album et la morale se faisant nettement moins vertueuse, souvent vautrée sans recul dans la complaisance d’époque. Nous voulons garder quant à nous l’image d’Alix en sa splendeur, jusqu’à ‘Ô Alexandrie’. Le reste ne vaut pas grand chose, il tombe dans la marchandisation démagogique de la série culte.

Dans les albums écrits et dessinés par Jacques Martin lui-même, chacun trouve son bonheur selon son âge : fierté d’avoir un protecteur, une sorte de grand frère sans les jalousies de famille pour Enak et Héraklion ; plaisir de protéger et d’initier les plus jeunes pour l’aîné. Le modèle est celui des pensions et du scoutisme originel où chaque âge est responsable de la formation du suivant. Il correspond assez à la psychologie enfantine qui ne prend jamais pour modèle que l’immédiatement plus âgé.

L’éducation sentimentale des amours et amitiés se double d’une éducation physique due aux aventures. Elles exigent de courir, monter à cheval, nager, pagayer, tirer à l’arc ou tirer l’épée, escalader, ramper, prendre de l’initiative. D’autant que nos héros sont volontiers frappés, assommés, enchaînés, fouettés, menacés, empoisonnés, leurs vêtements déchirés. L’âge fait préférer aux lecteurs l’action virile aux badinages avec les filles ; ils frémissent volontiers aux corps dénudés tourmentés par les pierres ou les méchants qui défoulent leurs fantasmes.

L’éducation civique est celle de Rome, civilisation contre barbarie. Certes, Rome opprime les peuples de ses marges, mais elle donne un ordre au monde et permet la culture. L’alternative à la Rome de César est l’Égypte pharaonique, dessinée en une sorte d’Allemagne tentée par le nazisme avec restauration envisagée de l’ancien régime ethniquement pur et clérical. Ou bien la Chine totalitaire, où les individus sont des pions pris dans la tradition et le bon-vouloir impérial.

Alix, enlevé tout petit à ses parents, s’est trouvé un protecteur avec le musculeux Toraya, puis un père adoptif avec le bon Graccus, enfin un modèle civique avec César. Esclave, il a été délivré par l’armée romaine. Il n’aura de cesse de devenir protecteur à son tour et chantre de la civilisation romaine. On peut y voir la métaphore de l’Europe d’après-guerre, délivrée des nazis par l’armée américaine et protégée de la barbarie soviétique par l’OTAN. On peut y voir aussi un écho de la déclaration de Philadelphie – en 1948, date du premier Alix – où l’Organisation Internationale du Travail déclare que l’être humain a une dignité intrinsèque, qu’il ne peut être traité ni comme bête, ni comme marchandise.

Mais Alix traverse les époques parce qu’il met en scène des personnages complets, des modèles d’identification pour gamins d’Occident. Il vieillit moins vite que Guy Lefranc dessiné aussi par Jacques Martin. Ce journaliste, parrain de l’orphelin Jeanjean qui fut scout à ses débuts, est bien daté.

Jacques Martin chez Castermann (mes albums préférés sont marqués de trois étoiles ***) :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or ***
3 L’île maudite ***
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire ***
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate ***
8 Le tombeau étrusque ***
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil ***
12 Le fils de Spartacus ***
13 Le spectre de Carthage ***
14 Les proies du volcan ***
15 L’enfant grec ***
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine ***
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Stevenson, L’île au trésor

Ce petit livre est à mes yeux un chef d’oeuvre de la littérature universelle, écrit par un Écossais formé en France, parti aux États-Unis et ayant terminé sa vie dans les îles du Pacifique. Plus fort que Le Clézio !

Parmi les romans qui ravissent les garçons entre 9 et 15 ans, celui de Robert-Louis Stevenson est probablement le plus fort. Winston Churchill lui-même avoue l’avoir lu, offert par son père, à sa sortie en volume (il avait 9 ans et demi) : « Je me souviens du délice avec lequel je dévorais ce roman ». Son image ressurgira spontanément à sa mémoire lorsque, jeune officier, il se fait envoyer comme observateur dans la guerre entre Espagnols et guérilleros à Cuba en 1895, à 21 ans. Si la quête des filles tourne autour de la perte du pucelage, la quête des garçons concerne la virilité. Elles est à découvrir, à maîtriser, à faire reconnaître. Quoi de meilleur alors que l’aventure ? Surtout entre mâles et si elle vise à déterminer ce qui est le bien et ce qui est le mal, le courage et la lâcheté, la vertu et le vice – tous les repères d’un très jeune homme.

Robert-Louis Stevenson commence ce roman pour adolescents en août, lors d’une saison des pluies en Écosse. Il n’est pas indifférent que ce soit son beau-fils Lloyd, 13 ans, qui l’ait inspiré. Ses coloriages l’amènent à dessiner une carte, puis à imaginer ce qu’il y a autour. Ce support du rêve, cette émulation entre une jeune âme et l’adulte écrivain, le soutien de la famille entière prise au jeu, vont faire de cette histoire un chef d’œuvre. « C’est bête et très amusant », écrit Stevenson à W.E. Henley le 25 août 1881. Il ajoute : « pas de femmes dans l’histoire, ordre de Lloyd ». Il s’agit en effet de devenir homme et les mères, sœurs et amies ne font que compliquer la mesure et décourager les épreuves.

Lloyd ayant 13 ans, est du même âge que Trelawney lorsqu’il s’engage dans la Navy. Ce modèle du « seigneur » Trelawney sera le père tutélaire de l’aventure et il est loisible de supposer que Jim Hawkins, le héros de ‘L’île au trésor‘ a cet âge. Son père biologique est mort de fièvre un peu avant le départ ; seuls lui restent le docteur, modèle de l’homme droit, adroit et direct, le seigneur riche mais au-dessus de tout cela – et Silver, marin à jambe de bois, ci-devant pirate. Autrement dit l’ingénieur, l’aristocrate et le bandit, les trois voies sociales du temps. Jim, roturier par naissance, même s’il est gentleman par action, aura à choisir entre les modèles de Silver et du docteur. Son âge malléable en fera un passeur de l’un à l’autre, intermédiaire et passe-muraille ; cette dialectique de relations le rendra homme.

Silver est cuisinier et pirate, pot-au-feu et théâtral, roublard et meneur d’hommes. Il reste mené par ses instincts malgré son intelligence et sa ruse. Il préfère l’action, l’or et une « négresse » – plutôt que rester établi aubergiste avec ce qu’il a déjà. Les pirates ses compères sont insouciants, gaspilleurs, vivant au jour le jour. Tout comme des enfants immatures malgré leur barbe. Jim voit bien où est la tentation ; il voit moins bien l’attirance qui sent un peu le soufre que Long John a peu à peu pour sa fraîche mine. Le docteur Livesey est scientifique, médecin et décidé. Il est le prototype de cet homme d’action généreux, moral et plein de ressources qui représente le modèle donné aux jeunes garçons anglais, et que Jules Verne donnera sous le type de l’ingénieur aux jeunes garçons français. Après avoir erré de l’un à l’autre, tenté par l’aventure au jour le jour et l’hédonisme avec Silver, rapproché du docteur par sa bonne éducation comme par son goût du travail bien fait, Jim trouvera par lui-même sa voie en trahissant l’un et l’autre.

Le trésor, c’est le rêve ; c’est aussi la virilité à prouver en le repêchant. L’île, c’est un mirage ; c’est aussi un bagne à vivre. Il y fait chaud comme sous les tropiques, les arbres et les sources y poussent d’abondance, tout comme les chèvres – mais l’île est loin de tout, bornée de marais à fièvres et de souvenirs hantés. Elle est comme la grotte pour le dragon, un écrin ambivalent – féminin – qu’il faut investir pour le vaincre et accéder à l’or caché en ses profondeurs. Elle n’est pas un but mais un réceptacle. L’initiation mènera le jeune Jim de l’innocence à l’expérience, des 12 ans enfantins aux 14 ans virils. Il éprouvera le mortifère de la jouissance, la dureté de la loi, la responsabilité qui va avec la liberté. Le capitaine Smolett verra en lui « un enfant gâté » (chapitre 33) ; Silver « un gamin qui a de la ressource » (ch. 28) ; Trelawney ne dira rien, peseur des âmes, référence sociale, juge des comportements.

La mer est le domaine des hommes – ceux qui savent manœuvrer une goélette. Elle exige savoir et discipline, mais elle permet la liberté et toutes les conquêtes. L’île est un domaine féminin – enveloppant, ensorcelant, enclos – elle permet l’insouciance par son abondance, promet son trésor, mais emprisonne à vie dans ses rets. Le bateau, l’île, le fort, sont des domaines fermés d’où Jim ne songe qu’à échapper, tout comme il s’est échappé de l’auberge familiale et du cocon maternel, et tout comme il s’échappera de la flatterie sexuelle un peu lourde de Silver. Le coracle, la jungle, les courants de marée, sont des domaines ouverts où il fait bon voyager, explorer, se tester, tout comme l’accomplissement du devoir prôné par le docteur. Ce qui vaut est le chemin, pas l’arrivée : la carte qui porte l’imaginaire importe plus que les doublons d’or à trouver. L’aventure vaut mieux que le trésor. Surmonter les épreuves est l’objectif, qu’importe au fond le résultat.

Jim, mi-homme mi-enfant, va impulser l’action et sauver le bien. Sa pulsion adolescente le rend « frais comme un gardon » ainsi que le complimente Silver (ch. 30) ; son énergie vitale séduit : « mon portrait craché, du temps où j’étais jeune et fringant » (Silver, ch. 26). L’histoire n’avance que grâce à sa jeunesse emplie de curiosité, de désirs, en quête de devenir : il découvre le complot, caché dans un tonneau de pommes ; trouve Ben Gunn lors de sa première fugue hors de la goélette ; se fait adopter par les pirates parce que Silver le désire; prend le bateau pour le cacher lors de sa seconde fugue hors du fort.

La première fois, c’est porté par les jeux offerts par l’île, que lui a fait miroiter Silver le tentateur : se baigner, courir après les chèvres, grimper au sommet pour voir tout l’horizon. Il découvre la jungle, les serpents, les marais, les oiseaux qui sonnent l’alarme. Il assiste à son premier meurtre de sang froid, par derrière, un coup de Silver, après avoir entendu le hurlement prémonitoire d’un autre marin fidèle assassiné. Il est libre, mais seul ; il court « comme en délire » dans l’air « surchauffé » de l’île, véritable étouffoir maternant. Il découvre Ben Gunn, son avenir possible : « j’étais un garçon poli… c’est allé de mal en pis » (ch.15).

La seconde fois, c’est après la bataille du fort. « Un accès de folie », cette fois personnel comme une bouffée d’hormones, le pousse à prendre la poudre d’escampette pour conquérir sa liberté. Notez les mentions de température : Jim a froid quand il est dans le fort au matin, engoncé dans sa vareuse, sous la protection des adultes ; dès la bataille annoncée, le soleil assez haut lui fait mettre « les manches de chemise retroussées jusqu’aux épaules » (ch.21). Il utilise sa mémoire pour trouver le coracle de Ben, ses muscles pour le manœuvrer jusqu’à la goélette, sa tête pour éviter que le câble trop tendu ne l’envoie balader. Cette seconde fois est l’heure d’une renaissance. Des commentateurs l’ont noté, le coracle en osier est comme le berceau de Moïse. Le gamin s’y endort, « bercé par une longue houle calme », ventre maternel fait de mains d’homme qui le prendra enfant pour le rejeter mâle.

Il est un autre à son réveil. Il se laisse ballotter, tant le coracle « ne supportait pas qu’on interférât dans sa manœuvre », tel une mère qui fait tout à son fils. Mais il veut rattraper la goélette devant lui et il apprend à maîtriser l’embarcation en surmontant sa peur et les embruns des vagues. « L’habitude venant », il va où il veut comme un homme – un professionnel, maître de lui et conscient de son devoir. La goélette le reconnaît par son bout-dehors phallique qui le sollicite brutalement. Il l’agrippe avec agilité au lieu de se laisser emboutir comme le coracle ; il est un peu plus viril déjà. Il va commander le navire, initié par un pirate blessé dont il n’est pas dupe malgré ses flatteries.

Poussé à bout, il tue son homme de deux pistolets chargés, engins phalliques ; il est cette fois pleinement viril. D’autant plus qu’il était resté impuissant quelques instants auparavant, pistolet à la main au pied du grand mât, la mer ayant castré son amorce. Cette fois, dans les hauteurs de la vigie, il a soigneusement changé les amorces, déchargé et rechargé chaque arme, maître de lui et organisé. Il a agi en adulte, il survit en homme. Il en garde même une glorieuse blessure de guerre qui fait couler son sang « dans son dos et sur sa poitrine » – comme une onction lustrale sur son torse nu

. La seconde, après l’estafilade aux doigts en prenant un coutelas juste avant la bataille du fort. Ce sont chaque fois des tatouages initiatiques ; il est marqué dans la chair et symboliquement. Le voilà déniaisé, définitivement plus un enfant.

C’est pourquoi il fera contre mauvaise fortune bon cœur lorsqu’il se retrouvera face aux pirates, dans le fort abandonné des autres. Dos au mur et cœur cognant dans sa poitrine, il tiendra un brave discours. Puis il tiendra sa parole de gentleman à Silver, qu’il voit pourtant sans cesse prêt à changer de camp, ambigu en politique comme en affection. Il refusera le tutorat du docteur qui encourage sa fuite derechef, malgré sa peur d’être torturé par les pirates inhumains. Il a vaincu sa solitude, ses émotions, sa terreur même ; il est resté sagace, prompt et moral. Il est digne d’être pleinement un homme désormais.

Nous en sommes heureux pour lui. Heureux enfant quand nous palpitions à ses aventures, écrites en courts chapitres haletants ; heureux adulte quand nous observons avec indulgence cette quête virile que chaque garçon, à son rythme et avec sa propre histoire, a vécu, vit et vivra.

Voilà un beau livre, qui en apprend beaucoup sur la condition humaine.

Robert-Louis Stevenson, L’île au Trésor , Livre de Poche.

La carte de l’île au Trésor a été dessinée par Stevenson et son beau-fils Lloyd.

L’Île au trésor (Treasure Island), téléfilm de Fraser Clarke Heston, 1990, avec Christian Bale dans le rôle de Jim (pas de DVD mais on trouve des scènes sur Youtube !).

Christian Bale dans Treasure Island

Catégories : Cinéma, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jules Verne, Deux ans de vacances

Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Jules Verne. Parmi ses œuvres, « Deux ans de vacances », écrit en 1888, était l’une de mes préférées. Non que je n’aimasse point l’école, mais l’aventure me semblait une école plus réaliste de la vie. J’étais heureux de cette atmosphère de groupe, cette fraternité de bande qui régnait dans le roman. Jules Verne a bien rendu cet âge entre 8 et 15 ans.

Quinze préados et ados sont entraînés par la tempête durant leur sommeil hors du port d’Auckland où ils étaient amarrés, à 1800 lieues de là. Ils échouent sur une île déserte comme Robinson. Sauf qu’ils sont encore des enfants et qu’ils sont plusieurs. Sur ce thème, l’amoureux de jeunesse qu’est Jules Verne va déployer ses talents. Il a le sens de la mise en scène, le style enlevé qui ne craint pas les clins d’œil au lecteur, les caractères tranchés. S’ajoutent à ces ingrédients de base l’encyclopédisme « fin de siècle », l’hymne au savoir du positivisme d’époque et la morale patriotique de rigueur aux débuts de la IIIème République.

Le groupe d’enfants réunit ce que l’Occident produit de mieux à la fin du 19ème siècle : des Anglais, un Américain, deux Français. Plus un Noir de 12 ans, Moko, qui est mousse. L’aîné du groupe, Gordon, a 14 ans et est Américain. Ses deux seconds sont le français Briant et l’anglais Doniphan, 13 ans tous deux – donc en concurrence. Les autres gravitent autour de ces deux-là, les petits en faveur de Briant qui les aime et s’occupe d’eux, les autres en faveur de Doniphan dont ils admirent la prestance physique et l’aisance intellectuelle. Chacun des trois « grands » incarne à lui seul une vertu et manque des autres. Gordon est la prudence, Briant le dévouement, Doniphan l’intrépidité. Les caractères nationaux prennent des proportions métaphysiques. Le cœur, bien sûr, devant l’emporter à terme, « à la française ».

Gordon, l’Américain, est orphelin comme sa nation l’est de sa marâtre Angleterre. Self-made man, « esprit pratique, méthodique, organisateur », il a le goût « naturel » de fonder une colonie qui deviendra sa famille. Surnommé « le Révérend », élu premier chef démocratique de l’île, il est – à l’américaine – la religion et la loi. Il sera toujours le médiateur, en bon sens et raison.

Briant, le Français, est fils d’ingénieur, bourgeon idéalisé de l’auteur. Grand frère d’un petit Jacques trop expansif et turbulent, très protecteur avec les « petits », heureux de les voir rire, il est proche aussi du mousse qu’il respecte et protège « malgré » sa race (nous sommes fin 19ème). Peu laborieux mais intelligent, Briant assimile vite et retient fort. Il apparaît audacieux, entreprenant, adroit. Il est vif et serviable, vigoureux et plutôt rebelle. Toujours actif, bon garçon, débraillé, très inventif, il est l’idéal en herbe du Français positiviste qui croit en la Science.

Doniphan, c’est la morgue anglaise. Avec ses immenses qualités d’opiniâtreté, de stoïcisme et d’exemple ; et ses immenses défauts d’orgueil, d’excessive discipline et d’arrivisme. Fils de riche propriétaire de Nouvelle-Zélande, élégant, soigné, distingué, il se croit né pour commander. Intelligent et studieux, il tient à ne jamais déchoir. Son orgueil de caste le pousse à toujours être le meilleur, autant par désir de prouver que pour s’imposer. Impérieux avec ses camarades, il se croit – comme à l’époque – issu de la race élue pour guider les autres. Churchill s’en moquera un demi-siècle plus tard, ayant connu semblable enfance. Passionné de sport, très habile au fusil, il est intrépide par excellence, d’instinct chasseur et guerrier.

Comme à la scène, nous avons les trois nations incarnées dans un type : le prêcheur juriste (Gordon), l’entraîneur sportif (Doniphan), le politique sentimental et organisateur (Briant). De ces trois ordres, on voit le Français réduit au tiers-état par tradition révolutionnaire. La morgue aristocratique anglaise apparaît comme l’obstacle principal à la démocratie, vertu américaine et française. La bande est formée d’égaux sur l’île. Seuls l’âge et le savoir hiérarchisent les enfants – mais bien moins qu’à terre et que dans les pensions anglaises, puisque tous sont embarqués « sur le même bateau ». L’île (déserte) n’est qu’un bateau de terre ferme. La distinction de nature ou de classe cède le pas à la réalité des choses : les qualités humaines indispensables à la survie de groupe – dont Briant semble pourvu plus que les autres.

L’initiative enseignée dans les pensions anglaises, l’affectivité du tempérament français, le souci d’ordre de l’Américain orphelin, vont devenir les piliers de la colonie. « Que tous les enfants le sachent bien – avec de l’ordre, du zèle, du courage, il n’est pas de situations, si périlleuses soient-elles, dont on ne puisse se tirer. » Telle est la morale du livre, tirée dans les dernières pages, pour édifier les jeunes cervelles enfiévrées d’aventures. L’ordre Gordon, le zèle Briant, le courage Doniphan : tous complémentaires.

Briant, le « grand frère » de tous, est bel et bien « brillant ». Son nom n’est pas un hasard… L’histoire veut d’ailleurs que Jules Verne ait ainsi honoré le collégien Aristide Briand qu’il aimait bien et connaissait dans sa ville de Nantes (il deviendra 11 fois président du Conseil). Sa rivalité avec Doniphan, bourré lui aussi de qualités, suscite la passion du jeune lecteur. C’est dire si leur réconciliation est un moment fort du livre, au 22ème chapitre sur les 30.

Mais mon plaisir ultime, enfant, fut de découvrir sur un atlas que l’île Chairman où s’échouèrent les enfants existait bel et bien ! Elle porte le nom d’île Hanovre et est située dans un archipel au large des côtes sud du Chili, à 30 milles à peine du continent, au débouché ouest du détroit de Magellan.

Pourquoi les enfants d’aujourd’hui ne seraient –ils pas enthousiasmé comme je le fus, s’ils aiment encore lire ?

Deux ans de vacances en e-book

Jules Verne, Deux ans de vacances, en poche fac-similé collection Hetzel 5.22€

Catégories : Jules Verne, Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Vers l’Islande

Article repris par Medium4You et Ideoz voyages.

L’Islande, pays de la glace et du feu, est une partie émergée du rift océanique qui sépare les plaques tectoniques eurasiatique et américaine. Le magma qui pulse éloigne l’Amérique de l’Europe à la vitesse de 2 cm par an. L’île de 103 000 km² est un plateau volcanique aux côtes profondément entaillées de fjords. Bien que située sur le cercle polaire, le climat est tempéré par l’océan, là où meurt le Gulf Stream.

Les moines cherchaient des lieux déserts pour vivre en ermites et l’Islande est mentionnée pour la première fois dans les écrits par l’irlandais Dicuil en 825. La société norvégienne changeait, devenant plus hiérarchique et plus centralisée pour faire face à la pression de Charlemagne au sud. Il avait annexé la Frise en 770 et s’était attaqué à la Saxe. Les Norvégiens réfractaires à cet autoritarisme, qui voulaient préserver la relative égalité des chefs de clans, sont partis coloniser l’Islande. Le premier hivernage a eu lieu en 865 et le peuplement dès 870 sur le site de l’actuelle capitale Reykjavik. Il est dit que le chef de clan a jeté les bois de son trône à la mer et a suivi les courants pour s’établir là où ils touchaient côte. Ce serait bien dans le pragmatisme viking que cette loi d’efficacité : le moindre effort pour rentrer chez soi, même s’il n’y a pas de vent, la mer vous poussant le knorr sans voile ni rames.

Pâturages et pêche étaient les principales ressources des colons, venus pour échapper au pouvoir royal qui se faisait insistant en Norvège. Céréales et bois seront toujours importés. Les chefs étaient accompagnés de clients et d’esclaves celtes, razziés dans les îles britanniques lors des raids vikings. Le ‘Livre de la colonisation’ au XIIe siècle (Landnamabok) énumère 400 chefs et plus de 1000 immigrants venus avant 930. Erik le Rouge, banni d’Islande, a colonisé le Groenland à partir de 985, terre aperçue pour la première fois vers 900. L’un de ses fils, Leif l’Heureux, allait explorer le Vinland sur la côte canadienne. Lucien Musset, historien spécialiste du monde nordique ancien, estime la population de l’Islande médiévale à 30 000 personnes environ et celle du Groenland à 3000 seulement. Jules Verne, dans ‘Voyage au centre de la terre’ évalue la population à 60 000 personnes en 1863. Les habitants sont un peu moins de 320 000 aujourd’hui.

Le pays, au relief tourmenté, se découvre en 4×4 et à pieds. J’ai donc voulu partir avec Terres d’Aventure en 1987, l’un de mes premiers voyages. Las ! Le circuit était complet et je me suis retrouvé en Norvège. J’y ai rencontré Éliane, qui m’a entraîné à Katmandou l’année suivante. L’Asie m’a séduit et je l’ai arpentée longtemps. Mais je n’ai pas oublié l’Islande. La crise financière et l’endettement faramineux des banques du pays, la paralysie du trafic aérien au printemps par l’éruption du volcan au nom qui n’est imprononçable que pour ceux qui ne veulent faire aucun effort. Eyjafjallojökull se dit éyafialayeukoul ; c’est un peu long mais parfaitement formulable.

Le souvenir de Jules Verne m’a fait choisir le circuit intitulé ‘Voyage au centre de la terre’… Pas de descente en cratère pour ce trek islandais, ni même d’ascension du Snaeffels, cher à Alex, 18 ans en 1863 dans le roman de Jules Verne. Mais un circuit en boucle qui suit les fjords de la moitié ouest de l’île en revenant par les glaciers du centre et les cascades du sud. Falaises en trapp où nichent les macareux, longues plages de sable noir, coulées d’obsidienne dans les monts centraux, prés vert et jaune, plateaux désertiques, flots gris orage – le paysage est contrasté et le circuit en parcourt la palette en deux semaines.

Un mois d’août, me voici donc à Roissy, au terminal anarchique et encombré d’où partent les charters. Il pleut et les grands départs rendent tout déplacement très lent. Au comptoir d’Islande, familles, jeunes couples, ados et retraités partagent la queue. L’enregistrement d’à côté, pour le Maroc, voit des enfants petits, déjà en tongs et débardeurs et prêts pour la plage. Dans la queue d’Islande, les vêtements sont polaires et les passagers plus âgés. J’aime à attarder mon regard sur les teints frais des filles émoustillées par le départ comme par leur copain musclé à côté ou par la perspective de rencontres en vacances. Un vieux couple derrière moi râle déjà de tout ce qui ne va pas comme ils veulent. Un père barbu emmène ses deux garçons de 15 et 13 ans pour une semaine découvrir ‘L’âme islandaise’, un autre circuit Terdav. Lui a l’apparence d’un instituteur et les gamins sont tout maigres mais jolis de visage. Une autre famille réuni les parents dans la trentaine, un Martin bronzé de sept ans et sa petite sœur. Une mère seule emmène son adolescent de 14 ans à la crinière de lion.

La compagnie est l’Iceland Express, un charter minimal aux avions loués qui ont plus de vingt-cinq ans, les sièges écrits encore en hébreu pour avoir appartenu à El Al. Pas de repas servi, tout est payant, les boissons à 2€, 5€ si elles contiennent de l’alcool (très taxé en Islande), le sandwiche mou à 8€. Évidemment, tous les liquides et toutes les pâtes sont interdits à l’embarquement, même le beurre de la tartine ! Il faut payer à la sandwicherie du terminal ou payer dans l’avion. Un film à la gloire des minorités hispaniques américaines passe sur les écrans, mais il faut débourser plusieurs dizaines d’euros pour avoir l’écouteur. Je me contente de ne rien prendre du tout. Il n’y a heureusement que trois heures de vol.

Catégories : Islande | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,