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Jules Verne, De la terre à la lune

jules verne de la terre a la lune livre de poche

Le 21 juillet 1969 a produit ce que le 1er décembre 1865 a inventé : aller sur la lune. Il a fallu un siècle, mais ce sont bien les Américains qui y sont parvenus, et il n’y avait aucun Français à bord.

Jules Verne, romantique de la connaissance, écrivain de théâtre et journaliste scientifique, est un adepte du franchissement : toute frontière est faite pour être dépassée. Optimiste comme son siècle, fasciné par l’esprit pionnier américain comme par la devise « à Français rien d’impossible », il multiplie les explorations comme autant d’aventures : humaines, scientifiques, morales. La lune étant là, il lui fallait y aller.

Visionnaire, mais réaliste, il fait le point des savoirs de son temps puis propose un saut dans l’inconnu. Les deux figures complémentaires de l’Américain Barbicane, président du Gun-Club, et du Français Ardan (anagramme de l’aérostier photographe Nadar) sont un effet de mise en scène. Accentué par la rivalité avec le capitaine Nicholl et par l’obstination dans l’éneaurme de l’ingénieur en explosifs et balistique J.T. Maston qui, après la fin de la guerre de Sécession, ne rêve que guerre et destruction « en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha » (chap.1). C’est bien le Français qui va faire muter le projet fou des Américains en proposition encore plus folle : être dans l’obus même. Nous passons de l’artillerie, orientée vers la guerre, à l’exploration, cette fois en faveur de la science – du show pyrotechnique à la froide connaissance !

nadar aerostier photographe

L’Amérique est tout pratique et capable de tout oser ; la France est enthousiaste et capable de tout révolutionner. Seuls les Anglais – ennemis coloniaux de la première et « héréditaire » de la seconde (au XIXe siècle), sont montrés comme du mauvais côté du pragmatisme (près de leurs sous) et du mauvais côté de la roideur intellectuelle (la frilosité de l’imagination). Pour Jules Verne, il n’est non seulement possible d’aller dans la lune, mais il est aussi exaltant de le tenter et moral de l’accomplir. La pulsion de mort renversée en pulsion de vie.

D’où ces premiers chapitres remplis de chiffres et de calculs où, méthodiquement, chacun des spécialistes démontre qu’il faut un canon de telle longueur, fondu en tel métal, dans un lieu précis, portant telle dose de fulmicoton (plus dense et plus explosif que la poudre), emportant un obus aménagé de telle façon, qui devra être lancé tel jour à telle heure et telle minute. L’exaltation sert au financement, et c’est la planète entière qui contribue par ses dons, les États-Unis et la France venant en tête. Mais c’est bien l’Humanité qui est concernée et, si la performance technique est le ressort américain, l’universel est le ressort français.

Là est la morale, quasi libérale : l’intérêt bien compris de chacun sert à tous. La liberté d’entreprendre encourage la liberté de gagner tout comme celle de conquérir. Nous sommes dans la volonté de puissance humaine, dont les Américains sont la pointe. Pourquoi ? Parce qu’ils sont démocratiques, montre Jules Verne, et que, depuis les associations, les assemblées et les clubs, chacun débat, propose, encourage et objecte. Volonté libre, où l’individu rencontre ses semblables pour forger une volonté collective – industrielle ou patriotique – diffusée en instantané par le télégraphe et la presse. Le héros n’est plus solitaire, mais porté par la publicité et la foule.

L’écrivain populaire déroule le chant du Progrès. De la fascination pour l’astre lunaire aux instruments d’optique pour l’observer, des calculs d’elliptique aux contraintes balistiques, de la théorie à l’organisation pratique. La Floride, alors terre vierge emplie de jungle, de caïmans et d’indiens Séminoles, devient terre de progrès avec la fonte du canon géant et l’ordonnancement des fours, puis par le processus précautionneux de pose des balles d’explosif. La ville de Tampa passe de 3000 à 150 000 habitants, 1200 fours, 60 000 tonnes de fonte : nous sommes dans la démesure – à l’américaine – mais aussi dans la furia francese. Tout est prévu, pensé, ordonné, étape par étape. Et cette organisation fait le sel de ce premier tome tant préparer l’aventure compte autant que la vivre !

jules verne obus lunaire

L’obus lunaire est une arche où sont rassemblés, outre les passager, deux chiens, une série d’instruments d’observation et de défense, mais aussi des provisions, des semences, des appareils de purification d’air, du gaz de chauffage… C’est un Nautilus stellaire, un ballon de l’espace, une Maison en soi que, tels des escargots, les humains arrachent vers l’espace. Cocon, forteresse, base d’exploration et lieu de convivialité, l’obus est ce que le voyageur emporte à la semelle de ses souliers : le meilleur de sa patrie et du savoir humain.

Ce roman n’est pas, à mon goût, le meilleur de Jules Verne, mais quel enthousiasme ! L’ardeur du récit emporte le jeune lecteur, tout en l’édifiant par une saine pédagogie scientifique. Oui, tout est possible… ou presque. Il suffit de vouloir, puis d’oser, enfin de calculer. Mais l’instinct d’aller est premier, la passion ne vient qu’en second, qui doit être maîtrisée par l’intellect. Et la science vaut bien mieux que la guerre.

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Jules Verne, De la terre à la lune – Trajet direct en 97 heures et 20 minutes, 1865, Livre de Poche 2001, 254 pages, €4.60

e-book format Kindle, €3.49

Jules Verne, De la terre à la lune, suivi de Autour de la lune, Archipoche 2015, 496 pages, €12.00 

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la Lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1346 pages, €50.00

Jules Verne, Œuvres complètes entièrement illustrées (160 titres, 5400 gravures), Arvensa éditions 2016, format Kindle, €1.79

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Jim Harrison, Nord-Michigan

jim harrison nord michigan

Inspirée par sa propre histoire, ce roman se passe dans l’état où il a vécu enfant, avec un personnage de 43 ans issu de « Suédois bornés » comme lui et affublé d’un handicap comme lui, sauf qu’il ne s’agit pas de l’œil mais de la jambe. Il s’agit d’une vie qui aurait pu être la sienne mais qui ne l’a pas été. Exploration d’un destin parallèle désiré ? D’une absence d’aiguillage ?

Nous sommes avec ce roman au cœur même de la personnalité de Jim Harrison : une masculinité qui frise le machisme, une faiblesse intime qui le fait toujours désirer l’ailleurs, une incapacité à se lier pour la vie peut-être parce qu’il ne s’aime pas, l’étourdissement au sexe, à l’alcool, à la perte de soi dans la nature…

Joseph est professeur des écoles dans le rural, où les élèves sont si peu nombreux que les classes sont regroupées dans les années 1950 jusqu’à l’âge du ‘college’, de 6 à 18 ans. Sa jambe prise à 8 ans dans la courroie d’une batteuse, il traine la patte et est resté à la ferme avec sa vieille mère, tandis que ses six frères et sœurs sont partis au loin ou morts. Lui s’est enraciné, pas paysan pour un sou mais aimant la campagne et la forêt, la solitude et la littérature. Il aime aussi les femmes.

Rosealee est demi-indienne, une amie d’enfance ; Catherine est l’une de ses élèves de 17 ans. Avec Rosealee, c’est une longue histoire, l’affection du primaire a failli se transformer en baise torride à 13 ans dans les maïs, mais Joseph a éjaculé par terre alors que sa sœur l’appelait. Il n’a pas recommencé, pris entre la honte biblique et la timidité adolescente. Rosealee s’est donc tourné vers le beau mâle dominant de leur groupe, Orin. « Toutes les filles de l’école, même les plus âgées, étaient folles d’Orin. Il était le meilleur partout, mais il était tout le temps fourré chez Joseph, parce qu’il n’était pas très heureux chez lui. Et Rosealee était là aussi, très souvent ». C’est ainsi que l’amour arrive.

Rosealee s’est mariée à Orin, la guerre est survenue et Orin, avide d’ailleurs, y est resté, laissant un fils, Robert. Veuve, Rosealee renoue avec Joseph, ils font l’amour, tranquilles, en parfaite connaissance l’un de l’autre. Mais Joseph ne se décide pas à l’épouser. Pourquoi ? Parce qu’il se sent coupable de son ami perdu, du fils qu’il a laissé et qu’il a dans sa classe parmi les grands, du temps qui a passé et des enfants qu’il n’aura pas. Mais aussi parce qu’il baise une délicieuse jeunette nymphomane qui prend l’air de rien en cours devant les autres (ce qui est excitant) et chevauche nue son cheval dans l’écurie en attendant son vieil amant (ce qui est encore plus excitant). Catherine s’envole sur la balançoire des petits pour montrer sa chatte sous la jupe qui se relève, Catherine se frotte les seins avec un glaçon à whisky, puis le sexe, « mets-le moi dedans et viens », dit-elle à son prof amant. Ils font l’amour dans le foin et elle aime ça, Catherine, même si aucun avenir n’est possible avec elle et le qu’en dira-t-on.

La critique sociale ne va pas sans ironie de la part de Jim Harrison : « Le prêtre [luthérien suédois] trouvait que, sur ce point [le refus d’enterrer les suicidés], les catholiques étaient des barbares, pire même que les baptistes qui se souciaient tant d’éviter de danser, de boire, d’aller au cinéma et de forniquer, qu’ils en avaient oublié le Seigneur ».

Un vieux docteur qui a connu Joseph petit arbitre en sage les tourments sentimentaux des uns et des autres. Il fait ‘partir’ la vieille mère qui souffre trop d’un cancer, il encourage Rosealee à pardonner ses frasques à Joseph, il accompagne Joseph qu’il a connu enfant à la chasse au daim et à la grouse ou à pêcher la truite dans les endroits propices. Mais l’école va fermer, trop peu d’élèves. Rosealee est engagée à la ville, pas Joseph, qui s’est fâché avec le superintendant tant le politiquement correct l’emmerde. Il veut désormais être libre, vivre de sa ferme et de ses chasses, indépendant comme un pionnier. Donc choisir la femme plutôt que la fille, Rosealee plutôt que Cathreine, les habitudes plutôt que le grand large.

L’auteur, né en 1937, publie à 39 ans son bilan à mi-vie. Un bilan de la quarantaine romancé, réinventé comme s’il avait vécu autrement. Un retour doux-amer sur une région qu’il aime et où il aurait pu rester, une enfance qu’il aurait pu prolonger à l’âge adulte en enseignant aux jeunes : il voulait être pasteur. Mais il quitte le Michigan pour Boston et l’université. Il ne reviendra dans la région qu’en 1967, à 30 ans, avec sa femme et ses filles, pour vivre près du lac Leelanau. Il aurait pu rester, être fermier. Tel est le titre du livre en anglais (Farmer). Il ne l’a pas été.

Jim Harrison, Nord-Michigan (Farmer), 1976, 10-18 1993, 222 pages, €6.60

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

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Jim Harrison, Un bon jour pour mourir

jim harrison un bon jour pour mourir

Un pêcheur largué par sa bonne femme, un paumé de retour du Vietnam et une nana bien roulée mais au petit pois dans la tête – voilà le trio infernal de ce road-trip écologiste des années 60. Bière, whisky, cannabis, pilules d’amphétamines ne cessent de couler et de rouler, tandis que les trois foncent en bagnole à 150 km/h. Même le rock d’époque était dans le constant excès : « Merle Haggard me donnait toujours envie de me saouler à mort. Les Cream ou les Who, ou les Grateful Dead me donnaient envie d’être défoncé, tandis qu’avec Dolly Parton j’avais envoie de tomber amoureux. June Carter semblait me faire signe depuis Jackson, Mississippi, et Patsy Cline m’invitait à Nashville » (chap.11).

Le narrateur ne pense qu’à baiser la fille, Tim, copain de hasard rencontré dans un bar, ne pense qu’à faire sauter un barrage dans le Montana puisque les drogues le rendent impuissant à sauter la nana. Quant à elle, elle se contente d’allumer l’un et l’autre, jambes interminables ou seins nus, tout en refusant le plus souvent de baiser.

C’est par elle que va se nouer le drame, la bonne fille qui allume la mèche. Le pêcheur ne penserait qu’à pêcher plutôt qu’à sauter et encore moins à faire sauter. L’idée pourtant est de lui qui, bourré comme d’habitude, s’est plaint que les saumons et les truites ne puissent plus remonter les fleuves comme avant pour y pondre, à cause des barrages des fermiers pour l’irrigation.

Nous ne sommes pas dans la nature mais plutôt dans l’évasion : la société telle qu’elle va déplaît et les trois cherchent à se faire exploser la tête plutôt que de vivre autrement. De Key West en Floride (vu comme la dolce vita en société de ces années 60) à Bozeman au Montana (vu comme le paradis perdu de la forêt primaire et du fleuve à truites), Jim Harrison remonte le temps dans les fumées, jusqu’à rêver des indiens Nez percés exterminés. Ce sont eux qui, fatalistes, prononçaient cet aphorisme : « courage, c’est un bon jour pour mourir ». Tim, le destructeur de barrage, vivra comme eux au même endroit sa dernière heure.

Où est le sens de la vie dans cette dérive motorisée, alcoolisée et médicamenteuse ? Où est l’harmonie désirée avec la nature quand il ne s’agit que de prendre : chasser, pêcher, arpenter en bagnole les sentiers ? Où est l’importance du moment présent alors que les trois sont constamment défoncés – donc constamment ailleurs ?

J’avoue avoir été lassé par ces contradictions et cette pseudo-rébellion bien passée de mode. La fin des années soixante n’était ni drôle, ni optimiste, contrairement au mythe forgé depuis. Les Américains, traumatisés par la guerre du Vietnam, ne songeaient qu’à oublier et, pour cela, se détruire. Vous parlez d’un message « universel » !

Jim Harrison, Un bon jour pour mourir (A Good Day to Die), 1973, 10-18 2003, 224 pages, €6.60

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

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François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc

francois garde ce qu il advint du sauvage blanc

L’histoire est vraie, le récit est un roman. Narcisse Pelletier fut ce marin français abandonné sur une côte du Queensland australien en 1858 à 18 ans, et récupéré 18 ans plus tard par des marins anglais. Ramené en France, il devint gardien de phare.

Mais le récit de François Garde, fonctionnaire énarque et ancien Secrétaire général du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, s’inspire librement de l’histoire pour « déconstruire » la robinsonnade. Nous sommes deux siècles après le Robinson Crusoé de Defoe, trois décennies après le Vendredi de Tournier. L’homme occidental, aujourd’hui, n’emporte pas la civilisation à la semelle de ses souliers, il est – hors des pays tempérés – l’homme nu, page blanche où tout réécrire.

Narcisse à 18 ans est encore un gamin. Fluet mais musclé, obéissant mais fanfaron, il n’a que sa bite et son couteau pour survivre dans la baie déserte où le bateau l’a abandonné. Durant quatre jours, il ne fait rien, trop dépendant pour se prendre en mains. « L’absolue solitude dans laquelle il était précipité le renvoyait aussi à son entière responsabilité » p.110. C’est une vieille aborigène qui l’abreuvera, le nourrira, le prendra en charge comme si elle était sa mère. Car il est vrai que le Blanc jeté dans la nature sauvage est aussi inapte et nu qu’un petit enfant ; ce pourquoi il se servira des plats après tous les autres, les anciens, les hommes puis les femmes – car il n’est rien dans la tribu.

Il devra tout oublier pour renaître. Et s’il répète au début plusieurs fois « Je suis Narcisse Pelletier, matelot de la goélette Saint-Paul », s’il se souvient des mémoires de son parrain à Eylau et de la pute qu’il a sautée au Cap, c’est de moins en moins, comme si le temps usait la mémoire. Celle-ci n’est pas morte, mais enfouie – puisqu’elle ne sert à rien dans le bush.

A deux fois 18 ans, Narcisse aura vécu deux vies. C’est une troisième qui l’attend, à 36 ans, lorsqu’il monte par curiosité dans la chaloupe des Anglais alors qu’il pêchait à pied sur le rivage. Il ne parle que la langue sauvage, faite de sifflements et de clics, il a oublié le babil de l’Occident. Le gouverneur de Sydney, bien embêté de savoir à qui refiler le naufragé, va convoquer tous les étrangers pour savoir quelle langue il peut reconnaître, et c’est le français qui l’emporte. Mais s’il reconnaît le langage, Narcisse est bien incapable de le parler ; il doit tout redécouvrir – non réapprendre, mais dévoiler : le sens, la grammaire, l’accent, le passé et le futur, le conditionnel. Car il est devenu autre.

Son mentor est cet explorateur velléitaire et raté, vicomte rentier membre de la Société de Géographie, écartelé comme tout son siècle entre la morale et la science. Il veut sauver une âme compatriote et, en même temps, étudier l’être humain comme un objet. Il le vêt, le nourrit et le protège, mais en même temps veut tout savoir. S’il lui réapprend à parler, c’est pour son enquête sans pudeur. Et pour son grand-œuvre : fonder une nouvelle science, l’Adamologie !

Narcisse, lui, n’a survécu que parce qu’il a su oublier. Il s’est fondu dans la vie sauvage en occultant tous ses réflexes conditionnés de Blanc chrétien puritain : il est allé tout, nu, a vu baiser et violer devant ses yeux, a dû manger avec ses mains et parfois cru, s’est enduit de suie et de boue contre les moustiques, a dormi avec une vieille et avec des enfants. Il s’est même « marié » avec une sauvage, si l’on en croit une confidence échappée par émotion ; il a eu deux petits qu’il a laissé derrière lui sans presque s’en souvenir. Car on ne vit qu’au présent lorsque l’on est sauvage. Le passé se résume à la lignée et à sa place dans le clan, le futur n’existe pas.

lezard camille baladi

Le retour à la société bourgeoise conventionnelle de l’empire, en 1861, est une cruelle acculturation. Il faut se vêtir et manger à la fourchette, ne pas regarder les femmes dans les yeux ni observer les couples s’accoupler, il faut dire ce qu’il faut et jouer les hypocrites… Par contraste, « notre » société apparaît bien compliquée et tordue en relations humaines. Le seul humain qui ne court pas dans Londres, observe-t-il, est un clochard qui mendie… Le travail est requis pour manger, la Science justifie toute contrainte, quand ce n’est pas la Religion. L’humain, lui, compte peu. D’où le mutisme du « sauvage blanc » qui déclare plusieurs fois en guise d’explication : « Parler, c’est comme mourir ». Il y a des comportements qu’il est impuissant à expliquer parce que l’Occidental est impuissant à comprendre.

Dans ce roman qui est plus qu’un récit d’aventures, l’auteur alterne les chapitres à la troisième personne où Narcisse évolue tel qu’en lui-même avec les chapitres à la première personne où l’explorateur Octave de Vallombrun écrit au Président de la Société de Géographie à Paris. Il y a loin de l’homme au texte tant la médiation de l’individu socialement situé, de la langue polie, des convenances bourgeoises et morales, des normes universitaires, sont des filtres qui édulcorent, déforment et caricaturent. La Science, au XIXe, se résume souvent à une ignorance satisfaite où le préjugé politiquement correct compte plus que le réel observé. A-t-on vraiment changé à l’ère d’Internet ?

Il y a du tragique chez Vallombrun comme chez Narcisse : tous deux sont pris dans un destin qui les dépasse, emportés par une société impériale et impérieuse qui croit tout mesurable, même la soumission à la Croyance.

C’est pourquoi ce roman peut se lire à plusieurs niveaux.

  1. Le premier, le plus facile, accessible aux jeunes adolescents, est celui de l’ensauvagement et de l’aventure en pays inconnu.
  2. Le second, plus élevé, est une réflexion sur la méthode expérimentale, sur le choc moral entre la Science et l’Homme : peut-on faire d’un humain l’équivalent d’un rat de laboratoire ?
  3. Le troisième, plus exigeant encore, renvoie à notre société sûre d’elle-même et dominatrice, surtout fin XIXe, volontiers missionnaire, humanitaire, colonisatrice, impérialiste. Même les bonnes volontés comme celle de Vallombrun peuvent peu dans l’emportement social qui les enserrent et les contraint.

Tout le XXe siècle sera une déconstruction critique de cette arrogance, de cet impérialisme de Raison, de ce totalitarisme de religion. Les « sauvages » sont eux aussi « civilisés » : ils n’ont pas la même culture que nous mais la leur est parfaitement adaptée à leur survie dans leur environnement. Quant à nous, sommes-nous vraiment épanouis et heureux chez nous, dans nos contraintes de toutes sortes ?

Ce roman faussement léger a obtenu une multitude de prix, c’est dire combien la littérature en France manque au fond de talents à reconnaître… (Prix Goncourt du premier roman 2012, grand prix Jean-Giono 2012, prix littéraire des grands espaces Maurice Dousset 2012, prix Hortense Dufour 2012, prix Edmée-de-La-Rochefoucauld 2012, prix Emmanuel-Roblès 2012, prix Amerigo-Vespucci 2012, prix Ville de Limoges 2012).

François Garde, Ce qu’il advint du sauvage blanc, 2012, Folio 2015, 383 pages, €7.70

e-book format Kindle, €7.49

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Michel Tournier, Éléazar ou La source et le buisson

michel tournier eleazar

Cette longue nouvelle se veut court roman mais il manque de souffle. A force de dépouillement, le style du conte peine à suivre le mythe sous-jacent. A force de réduire un livre à l’armature, l’auteur peine à emporter le lecteur. Comme dans Gilles et Jeanne, nous avons un script de scénario, pas une véritable œuvre littéraire.

Après lecture du Moïse de Chouraqui, Michel Tournier s’est pris à rêver du conducteur de peuple négociant avec le Dieu unique un territoire pour patrie. Terre promise ou Source jaillissante ? La véritable Terre promise n’est pas d’ici-bas… Yahvé est très clair là-dessus : il se sublime dans le désert sous la métaphore du Buisson. Seul le feu, parce qu’il est consumation de la matière, élève vers l’Éternel en faisant sortir du monde. Or les gens veulent avant tout vivre cette vie ; ils rêvent à la source réelle avant la spirituelle. Ils désirent les gras pâturages où faire croître le veau gras et nourrir de robustes enfants.

Le Dieu jaloux veut tout pour lui et néglige les humains. Moïse doit le supplier pour qu’il fasse jaillir l’eau dans le désert, alors que le désert est l’endroit que Dieu préfère : l’austérité absolue, la géhenne du Passage avant cet Autre monde promis, là-haut. En frappant plutôt deux fois qu’une le rocher pour solliciter la source où le peuple altérer va pouvoir s’abreuver, Moïse va vexer le Dieu jaloux (pas très Parfait pour un dieu unique…). Ce pourquoi Yahvé va garder Moïse au désert et ne lui permettra pas d’entrer dans la Terre promise d’Israël.

De cette barbarie d’Ancien testament, Tournier veut tirer un conte moderne. Il transforme Moïse en berger irlandais qui garde adolescent les moutons d’un propriétaire au milieu des grasses prairies où l’eau coule sans cesse. Fouetté ado, le garçon va plus tard frapper de son bâton (en forme de serpent) un intendant fouettard et le tuer – tout comme Moïse. Hanté par ce crime, il va vouloir quitter le pays avec toute sa famille.

Sa Terre promise est la Californie, espace « vierge » où coule le lait et le miel. Mais les Sept plaies d’Égypte, y compris la (presque) mort du Premier né, vont s’abattre sur le petit peuple émigré (réduit à quatre, les parents et deux enfants). La rencontre avec le serpent crotale, puis avec l’indien Serpent agile, enfin avec José le cruel serpent qui s’insinue auprès de ses victimes pour les endormir, est lourdement martelée. Le serpent serait le plus beau des anges, déchu et privé de tous ses attributs : bras, jambes, sexe, en lui tout est visage puisqu’il n’a pas de paupières.

Malgré quelques moments ironiques dus à la petite Cora, le lecteur ne s’attache à aucun des personnages. Éléazar est un pasteur protestant rigoriste, toujours fourré dans la Bible dont il ouvre au hasard les pages pour y trouver la voie. Comme l’Ancien testament occupe les neuf dixièmes du volume, il s’enfonce dans la rigidité et oublie un peu l’amour…

Ni fait ni à faire, ce pseudo « roman » est trop court pour nous enchanter (comme Gaspar, Melchior et Balthazar) et trop long pour nous édifier par une chute morale.  Lorsqu’il publie à 73 ans ce livre, l’écrivain paraît bien fatigué, incapable d’approfondir, se contentant du conte. C’est un peu court pour laisser une œuvre majeure de plus. Cela convient en revanche aux fourbus de lire, qui apprécieront de courir à toute vitesse et en surface avant de zapper sur autre chose. Toute notre époque…

Michel Tournier, Éléazar ou La source et le buisson, 1996, Folio 1998, 129 pages, €4.80

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Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs

jim harrison bouquins laffont

L’écrivain sauvage Jim Harrison, né en 1937 dans le Michigan, a claqué au début de cette année comme un élastique trop tendu. Il a toujours vécu dans l’excès et la camarde l’a rattrapé d’une crise cardiaque à 78 ans le 26 mars 2016. Il faut dire que whisky, tabac, herbe et filles avaient composé le menu principal de ce grizzly aux grands-parents venus tout droit de Suède. Né dans un État sauvage, il a toujours eu la nostalgie des forêts et de la prédation : pêcher, chasser, cueillir des champignons, faire du bois…

« Partis vers l’Est, sans guide, avec mes cannes à pêche et de la nourriture séchée. Vivre en ermite. Deux kilos de tabac Bugler, du papier à rouler Zig-Zag, mais ni herbe ni whisky. Rencontrer fille indienne et niquiniquer… » p.142. Ces Mémoires fictifs des années 1956-1960 commencent en solitaire dans la forêt, au bord d’un lac, loin de toute vie civilisée. L’auteur se balade à poil ou presque, selon les heures des moustiques, il se baigne et boit l’eau pure, il lance des lignes à truites, il brûle du pin pour se chauffer, cuire et éloigner les insectes à coup de fumée de fougères.

Puis il se remémore moins son enfance, très peu évoquée, que ses années de jeunesse, surtout les bouteilles qu’il a descendues et les filles qu’il a baisées. En général dans les villes, là où elles travaillent, ce pourquoi cela n’a jamais accroché : lui voulait repartir dans la nature. Il a quand même récupéré Linda dans la vraie vie, avec qui il a eu deux filles, mais il la quitte à New York où il est de passage dans ce roman pour aller acheter du chinois à bouffer.

Wolf est son premier roman à 34 ans, après des années de poésies. Il s’y montre brut, en Hemingway mal dégrossi, peu soucieux du reste du monde. Un vrai nature writer américain. Ce sont moins les grands espaces qui le font bander que le retour sur l’intime. La tente, dans la forêt, est comme une mini-ferme où l’on est chez soi, seul avec ses pensées, la carabine chargée à portée de main à cause des énormes grizzlys qui n’hésitent pas à arracher la toile d’un coup de patte s’ils sentent à manger par-là, et la tête du campeur par la même occasion « comme il est arrivé à deux filles ».

michigan forest

Mais Harrison, qui se met en scène sous le nom du jeune Swanson, n’est pas un illettré. Il a beaucoup lu dans son isolement forestier enfant, où la famille élargie vivait en fermes rapprochées. Fenimore Cooper et la Bible, puis Rimbaud et Dostoïevski, Faulkner, Arthur Miller et Jack Kerouac ensuite. S’il a voulu se faire pasteur protestant à 15 ans, il a baisé une fille à 17 (qui en avait 14), puis de nombreuses autres filles. Cela l’a rattaché à la terre plutôt qu’au ciel, et aux proches plutôt qu’au prochain. Il est concret, Harrison, il aime toucher et expérimenter, l’abstraction ne lui sied pas.

D’où ce roman âpre et familier à l’écriture vigoureuse et crue comme un t-bone steak, il se pose en vagabond littéraire, travaillant ici ou là de ses muscles, sans le sou mais avec le ciel sur la tête. Une époque post-hippie et pré-écolo où le retour aux espaces vierges compte plus que la consommation urbaine, où les relations sont réduites à leur base : bouffer, baiser, dormir. Avec qui ? Là est la question.

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, 1971, Robert Laffont collection Pavillon, 1998, 265 pages, €21.50

Jim Harrison, Wolf – mémoires fictifs, avec 4 autres romans, Bouquins Robert Laffont 2010, 156 pages sur 770, €24.50

Le site Jim Harrison en français

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Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar

michel tournier gaspar melchior et balthazar

Voici un conte initiatique dans le style de Voltaire qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour apprécier. Nul ne connait rien sur les « rois » mages car seul Matthieu en parle dans son évangile et encore, en creux, selon les bons plaisirs et les colères qu’il relate du roi des Juifs Hérode. Nul ne sait même s’ils furent trois, supputation tirée des trois présents cités (mais symboliques…) que sont l’or, l’encens et la myrrhe.

Puisque l’on ne sait rien de ce mythe fondateur du christianisme, Michel Tournier invente. Un Gaspar nègre, roi de Méroé, tombé amoureux d’un couple de jeunes blancs phéniciens tombés en esclavage, elle fascinante, lui très jeune et musclé, tous deux aux cheveux d’or. Mais son amour ne lui est pas rendu et il part en voyage ; son mage ne lui a-t-il pas annoncé le passage d’une comète aux cheveux d’or qui file vers le nord ?

Balthazar, roi de Nippur, est sage et amoureux de la beauté. Il s’est entouré d’une troupe de jeunes pages qui forment une société d’élite, les Narcisses. Mais son clergé obtus a la phobie des images et détruit, en son absence, tous les trésors ramenés de Grèce et d’ailleurs.

Melchior est un tout jeune prince que son oncle veut tuer pour hériter du trône. Il s’enfuit avec un seul serviteur, vers l’ouest pour tromper l’ennemi, et échoue à Jérusalem où il se fond dans les ambassades de Gaspar et Melchior pour rencontrer le roi Hérode.

Ce dernier est bien connu des historiens et le Juif Flavius Josèphe, mort en 100 après le Christ, relate en détail son histoire de pouvoir et de sang. Michel Tournier en fait un exemplaire de grand fauve politique et il n’a pas de mots assez durs pour décrire la corruption de l’âme que procure tout pouvoir, le pouvoir absolu corrompant absolument. « La terrible loi du pouvoir (…) frapper le premier au moindre doute » p.130. Ce qui explique la solitude personnelle sans remède, l’absence totale de confiance donc d’amour, la vie desséchée sans cesse sur le qui-vive et dans l’action permanente. Une négation même de l’humain… que nos politiciens illustrent à satiété, tout comme les traders, les Tycoon et les bêtes médiatiques.

L’écrivain invente le prince Taor, 20 ans, venu de Mangalore à la recherche futile de la recette du rahat-loukoum à la pistache, et qui va manquer l’Enfant né dans la crèche de quelques jours. Il manquera de même le dernier repas du soir lors de la Cène, 33 ans plus tard. Mais il est le seul (hors les apôtres) à avoir cru sans voir, et à avoir communié sans intercesseur. La quête du sucre l’a conduit au purgatoire des mines de sel avant que sa soif soit désormais étanchée dans l’éternel.

Allègre et ironique, léger mais profond, Tournier conte la geste de la modernité sans aucune lourdeur. Il fait parler le bœuf, qui n’a pas grand-chose à dire mais reste à ruminer, et l’âne, beaucoup plus bavard mais qui ne sera plus méprisé lors de l’entrée à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Le conteur se laisse aller parfois à son imagination, qui déborde. Ainsi du « thé vert » bu en Arabie heureuse au début du 1er siècle de notre ère (p.194) – il n’a été introduit que bien plus tard -, ou encore cette forêt de baobabs géants servant de tombeaux au nord d’Eilat (p.203). Nous sommes plus dans la Légende dorée que dans l’histoire, mais ces écarts de fantaisie donnent couleur au mythe ainsi revivifié.

Il décrit les habitants de Sodome – les Sodomites – comme « ces maudits, ces réprouvés, unis par un esprit acéré de négation et de dérision, un scepticisme invétéré, une arrogance savamment cultivée. Ils étaient trop évidemment prisonniers d’un parti pris de dénigrement et de corrosion qu’ils respectaient scrupuleusement, comme la seule loi tribale » p.259. On peut reconnaître, à peine déguisée, la critique du petit milieu homosexuel des lettres françaises des années 1970. L’auteur pousse ce retournement maléfique à la conversion de toutes les valeurs, à l’inversion des mœurs, au dépit des échanges, à la fuite du soleil, à la haine de la vie.

Michel Tournier est tout au rebours. Il invente comme il est, en gourmand des choses et des êtres. « Flâner, me mêler à la foule, regarder, cueillir des visages, des gestes, des regards, rêve délicieux », fait-il dire à Gaspar p.14. Il se pâme de regret devant la pureté : « c’est Satan qui pleure devant la beauté du monde », lui dit un sage vieillard p.18. L’écrivain est artiste qui capte le diamant d’énergie sous la banale apparence et l’éclat vital sous les traits communs. Il cherche inlassablement l’immortelle beauté pure au-delà des ravages du temps. Il fait avouer au roi Balthazar : « c’est l’éternité que j’ai trouvé en Grèce, incarnée par une tribu divine, immobile et pleine de grâce, sous le soleil, lui-même statue du dieu Apollon » p.76. Le roi Hérode le confirme : « Avoir seize ans, le ventre plat et les cuisses longues, et pour seul souci le lancer du disque ou la course de fond… Nul doute pour moi : si le paradis existe, il est grec, et affecte la forme ovale d’un stade olympique » p.139.

Bien loin du Dieu jaloux et tonnant qui exclut les images et bannit le Veau d’or, le dieu Enfant né dans la paille de Bethléem est l’annonce de temps nouveaux. Michel Tournier, en philosophe volontiers théologien, en fait la réconciliation de l’image et de la ressemblance. L’homme fut créé par Dieu « à son image », dit la Bible, mais c’était avant la Chute. Depuis l’expulsion du paradis, l’homme continue à être « à l’image » de Dieu mais a perdu sa ressemblance. Jésus vient, par son sacrifice, lui redonner. Les iconoclastes, fanatiques juifs obéissant à la deuxième loi du Décalogue, proscrivent toute image, selon eux un blasphème à la face de Dieu, montrant combien est grand l’orgueil humain de vouloir créer comme Lui des « images » et les adorer comme des idoles alors qu’il n’est de Dieu que Dieu ! Bien que clairement juive, cette croyance est reprise avec enthousiasme par les fanatiques musulmans aujourd’hui – qui pourtant considèrent les Juifs comme des chiens. Allez savoir…

Cette réconciliation de l’image et de la ressemblance, c’est l’amour chrétien. « Cette image exemplaire nous recommande de nous faire semblable à ceux que nous aimons, de voir avec leurs yeux, de parler leur langue maternelle, de les ‘respecter’, mot qui signifie originellement ‘regarder deux fois’. C’est ainsi qu’a lieu l’élévation du plaisir, de la joie et du bonheur à cette puissance supérieure qui a nom : amour » p.220.

Un bonheur littéraire et une joyeuse conception du monde.

Michel Tournier, Gaspar, Melchior et Balthazar, 1980, Folio, 284 pages, €8.20 

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Ian McEwan, Opération Sweet Tooth

ian mcewan operation sweet tooth

Mensonges et trahison renouvelle, dans le roman anglais, le fameux Orgueil et préjugés de Jane Austen. Nous sommes dans les années 1970, le travaillisme est au pouvoir – ou plutôt les syndicats corporatistes. Le Royaume-Uni s’enfonce dans la crise économique, aggravée par l’envolée des cours du pétrole après la guerre du Kippour. L’empire est en ruines, l’économie à vau-l’eau, la société travaillée de drogue pacifiste hippie et de gauchisme bobo.

Serena est une fille d’évêque et, bien que ce ne soit pas très catholique, c’est indifférent car nous sommes dans la secte anglicane, qui permet le mariage des prêtres. La pédophilie et l’homosexualité ne sévissent que dans les collèges privés, soigneusement cachée et réprimée. Ce pourquoi tant d’ex-Eton et Cambridge se feront communistes, rêvant d’une société libérée des préjugés bourgeois.

Mais nous ne sommes pas, avec Ian McEwan, dans un remake du film Another Country de Marek Kanievska, qui conte en 1984 le processus de trahison des « pédés de Cambridge ». On peut trahir pour d’autres raisons, notamment spirituelles, croyant aux Droits de l’homme ou aux contrepouvoirs des puissances. C’est le cas de cet universitaire très hétéro, Tony Canning, qui va remplacer l’homo refoulé Jeremy dans le lit de Serena. Cette dernière, belle et naïve, bonne élève au lycée, surtout en maths, intègre Cambridge pour y poursuivre une licence de mathématique, puisqu’elle y est si douée. Sa mère, comme l’Évêque son père, l’ont convaincue d’obéir à cette facilité alors qu’elle aurait de beaucoup préféré les études littéraires d’anglais.

Ce pourquoi elle lit avec frénésie des romans en poche, trois à quatre par semaine, qu’elle se lie avec Jeremy le littéraire spécialiste du XVIe siècle élisabéthain et que celui-ci, insatisfait car homosexuel inavoué, la présente à Tony, vieux professeur reconnu qui côtoie des ministres. Femme + maths + littérature : voilà le cocktail que recherchent les services de renseignements, dans ces années où il est de bon ton d’ouvrir la profession aux femmes, pas forcément bien nées mais quand même, moins portées à trahir pour scandale que les fils de l’aristocratie trop tentés par les garçons.

Serena intègre le MI5, les services de renseignements intérieurs. Elle est chaudement recommandée par Tony, dont elle apprendra plus tard qu’il avait trahi l’Occident au profit de l’URSS, mais à petit niveau, surtout par idéalisme libéral : celui d’instaurer des contrepouvoirs, un équilibre des puissances. Jeremy la largue, Tony la largue, Serena se retrouve seule à Londres, dans une chambre miteuse, avec le MI5 comme seul horizon. Elle n’est pas très bien payée mais reste fonctionnaire.

Après un apprentissage de plusieurs mois dans diverses fonctions de documentaliste et de secrétariat, son chef Max, cou de poulet et oreilles décollées, lui confie une mission : participer à l’opération Sweet Tooth. Cette ‘Dent douce’ consiste à entreprendre une guerre psychologique contre le marxisme en finançant (comme la CIA) des essayistes et écrivains de talent encore peu connus. Serena a couché avec Max mais celui-ci, pour l’opération, lui annonce qu’il s’est fiancé. Serena va donc aborder un « dossier », celui de Tom Haley, spécialiste de Spenser, lire ses nouvelles publiées, aller le voir pour lui proposer un financement durant deux ans pour qu’il écrire un vrai roman.

Elle découvre un jeune homme mince et dur comme une lame, la peau nue fragile sous les boutons entrouverts de sa chemise. Il est cultivé, hanté par l’écriture, séduit par la proposition. Après avoir mené ses propres investigations sur la Fondation qui va le financer (dont il ne sait pas qu’elle est un sous-marin du MI5), il accepte. Serena est heureuse : elle a rempli sa mission, elle travaille enfin dans la littérature – et elle tombe amoureuse de Tom.

Ils font l’amour, se voient régulièrement, tout va bien. Trop bien. Car cette opération n’est pas stratégique pour le MI5, elle dépend du bon vouloir des pontes, tous mâles, dont certains ont les passions viles de l’humanité : l’envie, la jalousie, le sexe, le machisme. Max rompt ses fiançailles pour Serena alors que Serena vient de tomber amoureuse de Tom… L’engrenage des manipulations réciproques prend donc un tour personnel : Max n’aura de cesse de torpiller le « dossier » qu’il a lui-même lancé.

Bureaucratie, influence, ego des chefs de service : « Il fallait que je comprenne que n’importe quelle institution, n’importe quel organisme finit par devenir une sorte d’empire autonome, agressif, n’obéissant qu’à sa logique propre, obsédé par sa survie et la nécessité d’accroître son territoire. Un processus aussi aveugle et inexorable qu’une réaction chimique » p.434. La guerre psychologique avec le socialisme n’est pas du ressort évident du service de renseignements intérieurs, les agents ne sont que des rouages obéissants, les écrivains que des pions, tous sont des matériaux pour l’ego. Sauf que le matériel se révolte d’être ainsi manipulé comme une chose. Les « services » nomment cela mensonges et trahison. Est-ce vraiment le cas ?

Ian McEwan, dans un retournement final, présente le roman écrit par la main de Serena comme le costume que Tom a enfilé pour se mettre à sa place. Le vrai héros est Tom, c’est-à-dire lui-même, le romancier McEwan. A-t-il été approché lui aussi dans la réalité par un MI5 ou équivalent pour se lancer dans la littérature ? Il évoque les écrivains de sa génération, Marin Amis, J.G. Ballard et d’autres ; il égratigne cette société contente d’elle-même, inutile pour une grande part dans un fonctionnariat pléthorique ; il renverse le mythe si anglais de James Bond en montrant la misère réelle du renseignement.

Voilà un bon roman avec sa psychologie fouillée, ses observations sociologiques, ses réflexions sur la guerre des idées et ses retournements de situation. Une satire, mais à l’anglaise, pétrie d’humour et d’understatement. Ne décrit-il pas une femme fatale, psychotique et ravageuse, au « clitoris (…) monstrueux, du la taille du pénis d’un garçonnet » ? p.159. Il y revient plus tard, tant cette trouvaille l’enchante. Serena est elle-même une version édulcorée du même type de femme, possessive, presque mygale : « je pensais à lui comme à un enfant qui m’appartiendrait, que je chérirais et ne quitterais jamais des yeux » p.353. Sauf que Tom, découvrant toute la vérité, rompra d’une longue lettre littéraire, coquetterie d’écrivain qui parodie à la fois le dénouement type Agatha Christie et l’opération Mincemeat réussie de Ian Fleming.

Sauf que cette fois, dans le Royaume-Uni minable des années 1970, « l’intelligence a voulu brider l’inventivité » p.454. Intelligence étant compris comme usage de la raison, mais aussi comme renseignement, dans le sens anglais du mot bien plus riche qu’en français. L’auteur n’aime pas la société dans laquelle il a grandi, il est féroce avec ces bureaucrates qui se croyaient des dieux parce qu’ils sortaient de Cambridge. Il en fait un roman, « œil pour œil, dent pour dent ». Le manipulateur manipulé, ce n’est pas mal. Sauf qu’il existe encore un autre retournement – de dernière minute – que je vous laisse découvrir !

Ian McEwan, Opération Sweet Tooth (Sweet Tooth), 2012, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, Folio 2015, 461 pages, €8.20

e-book format Kindle, €7.99  

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 3 – Apprentissage pas sage

theo kosma en attendant d etre grande 3

La troisième partie de cet opus érotique sort aujourd’hui même. Le lecteur a quitté Chloé, onze ans, au moment où elle donne à laver ses vêtements au copain adulte de sa mère. C’est le moment où l’on aborde l’adolescence. Entièrement nue, elle cherche sous le lit, derrière les meubles, et c’est moins par provocation que pour elle : « L’essentiel était mes ressentis, et la chaleur grimpait en mes entrailles d’une façon comme je ne l’avais jamais vécue ». L’adulte parti sans s’émouvoir, elle jouit violemment, toute seule. Est-ce le cas général pour les petites filles ?

Chloé est surtout tactile, vivante et sensuelle. « Il faut prendre le temps de vivre ce dont on a besoin et envie, au moment où on le sent ». Ce n’est pas « un truc sexuel », puisque pas avec un garçon (hum !).

Ne croyez cependant pas que Chloé soit une jeune dévergondée. Certes, elle va de nuit tâter du garçon de 13 ans (fils du copain de sa mère) dans son lit, sans le réveiller. Mais elle se fait de la sensation une expérience trop haute pour tâter de n’importe qui. « Il faut bien être un con d’adulte soixante-huitard pour s’imaginer qu’un enfant a besoin de tout savoir du sexe dès son plus jeune âge. Le sexe se découvre par soi-même. Ou bien très tôt pour des cas comme le mien, ou à un âge plus raisonnable, ou encore sur le tard, pourquoi pas. Ça se découvre l’air de rien, en secret, sans trop le dire. C’est le seul moyen pour que le sexe puisse rester beau, pur, entier : qu’il ait un côté caché, mystérieux » p.18.

L’œuvre va donc dévoiler, feuille à feuille, la beauté du geste et le plaisir du sexe. Chloé va passer des vacances avec sa copine Clarisse auprès de sa tata écolo Marthe dans son vieux van hippie, accompagnée d’Estelle, sa fille, une cheftaine scoute de 15 ans qui a connu plein de garçons. Après une semaine de plage, direction la montagne et « l’espace des Trois chèvres ». Et là… dans les hauteurs des Alpes-Maritimes…

Dans la maison foutraque des amis écolos de la tante, lors d’une étape avant les chèvres, un garçon. « Tom avait des cheveux courts en brosse, un t-shirt et un jean parés pour aller au champ et qui sentait bon la terre, qu’il portait bien. Plutôt grand, bronzé, costaud, les manches courtes faisaient ressortir ses muscles. Ses beaux yeux bleus et perçants s’ajustaient à une bouche un peu goguenarde… » p.59. Tom a 12 ans, un vrai rêve de préado. Les parois de briques de verre des nombreuses pièces accentuent l’érotisme des silhouettes entrevues, floutées ; Chloé en émoi voit maintes fois « passer Tom, demi-nu ou même nu lorsqu’il sortait de sa chambre ou d’une des salles de bain » p.72.

Le garçon doit rejoindre les filles aux Trois Chèvres prochainement mais une semaine passe – et encore rien. Le lecteur frustré est tenu en haleine, tout comme la petite Chloé qui devient extatique par tous les sens, ne rêvant que de « [se] tortiller en [se] caressant partout » p.125. Nous n’en saurons pas plus avant le tome suivant ! C’est que l’amour se mérite, s’il doit être aussi beau et préparé qu’il doit l’être. Nous ne sommes pas dans le porno ni le voyeurisme, mais dans la littérature. Version Zizi dans un trou écolo plutôt que Zazie dans le métro.

fille et garcon en hamac photo izabela urbaniak

La description de la « communauté » très années 70 des Trois chèvres occupe plusieurs pages et reste savoureuse. Elle rappellera quelques souvenirs à ceux qui ont vécu ado dans les années post-68. Chacun fait ce qui lui plaît ou presque, les « enfants » (jusque vers 18 ans) se baladent à poil s’ils le désirent, se vautrent à plusieurs dans la boue et jouent à cache-cache ensemble, ou participent à des ateliers d’artisanat ou de création selon leur humeur. « Tout enfant pouvait être comme le grand frère ou la grande sœur d’un plus petit, le petit frère ou la petite sœur d’un plus grand. Et presque même le fils ou la fille de tout adulte » p.107. Le sexe est partout… et nulle part, car il ne vient qu’avec la puberté et avec tout ce que la société met autour. « Les petits étaient sexués, du fait qu’ils prenaient un plaisir sensuel constant à vivre leurs cinq sens sans aucune entrave. Et asexués d’un autre côté, du fait que la sexualité n’avait encore aucune signification pour eux » p.123. la libido est panthéiste, pas encore génitale, c’est ce qui fait le charme de cette attente d’être grande.

Mon principal désaccord avec Chloé, le personnage principal de l’auteur, porte sur l’érotisme des minijupes (p.56). Surtout dans les années 70, elles mettaient en valeur non seulement la longueur et la finesse des jambes mais attiraient vers le point central, celui que tout garçon désire – bien plus alors qu’une jupe-culotte, qu’une jupe longue ou – pire – qu’un jean. La seule vertu du jean était de mettre en valeur le haut en dévalorisant le bas ; une fille en jean et seins nus était le summum de l’érotisme en ces années-là. Mais la corolle inversée de la minijupe, flottante sur des cuisses agiles, était la friandise des petites Anglaises que tous les collégiens en stage de langue connaissaient bien.

Dommage aussi que l’auteur confonde aussi tâche avec tache (notamment p.17), ce que l’on fait et sa conséquence. Miracle des accents : en français ils donnent un sens différent… Même si certains démagogues voudraient les supprimer pour se la jouer multiculti.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 3 – Apprentissage pas sage, 2016, 128 pages, autoédition Format Kindle, €2.99

Blog de l’auteur : www.plume-interdite.com

Les deux premiers tomes de Théo Kosma, En attendant d’être grande, de l’enfance à 11 ans

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Théo Kosma, En attendant d’être grande 2

Woman doing gymnastics on beach

Woman doing gymnastics on beach

Chloé passe ses dix ans, enrichie d’expériences, de cajoleries et de sensations sur la peau. L’année de ses onze ans est la révélation. Clou du tome, elle ne sera distillée qu’après de longues approches, les préliminaires étant tout dans l’érotisme, même enfantin. Car Chloé n’est encore qu’une enfant et le lecteur ne doit pas s’attendre à des turpitudes telles qu’Anal+ a su déformer les esprits. Nous ne sommes pas dans la pornographie, mais dans la sensualité. Tout reste bien innocent, à onze ans. « J’adore poser tout mon corps nu partout. Herbe, terre… c’est tout le plaisir » p.82.

Elle s’effeuille doucement couche par couche devant sa fenêtre le soir, sachant que son copain voisin Julius la regarde en secret. Mais ce cadeau ingénu cessera brusquement, le jour où il invitera des copains. Avec ses amies, elle participe à des soirées pyjama où l’on se met à l’aise, voire toutes nues, pour cancaner sur ses semblables et pouffer à des mots interdits. Rien de tel que les potins pour jauger ce qui se fait ou non. Par exemple : « Sur la plage hier, j’ai vu des cruches de vingt à vingt-cinq ans qu’on avait trop regardées, trop admirées au cours de leur vie. Elles ont fini par croire qu’elles étaient des filles géniales et du coup ne font plus bosser leur tête, se contentant de prendre soin de leurs corps. Chacun de leurs gestes, chacune de leurs paroles trahissent cela. Elles en sont réduites à glousser et à avoir des réflexions pas plus évoluées que celles des filles de ma classe. Voilà ce qui arrive lorsqu’on séduit trop facilement autrui. Une fois sur cette pente glissante, on n’en finit plus de sombrer. Rapidement le corps et la superficialité deviennent tout. Le physique devient un passeport pour l’ascension sociale, le logement et le travail, que ce soit en couchant ou en faisant des pirouettes » p.30.

Mais ce n’est pas pour cela que les limites sont franchies. Chloé, du haut de ses onze ans délurés, répugne au pornographique anatomique des magazines, dont elle découvre quelques exemplaires dans la table de nuit de son père, lassé de sa mère et qui va divorcer. Elle n’est pas narcissique mais conviviale, elle ne s’emplit de jouissance que lorsqu’un autre a du plaisir. Sous la douche collective d’après sport, elle mate les autres filles et se fait mater, pour comparer. Vivre entièrement nu éviterait bien des perversions, pense-t-elle. Et une copine de plage naturiste de lui conter comment elle a soigné ses deux cousins tout juste ado qui la mataient sous la douche : en vivant à poil devant eux toute la journée, jusqu’à ce que leurs regards en soient rassasiés.

De même ressent-elle le bonheur des autres par contagion. Ainsi de sa cousine Estelle, de quelques années plus grande, avec la religion. « Dieu nous a créé pour le plaisir » (p.35), dit l’adolescente qui connait plusieurs garçons, et Chloé, qui n’en connait pas encore, est séduite. Ce qui ne l’empêche pas de raisonner par elle-même : « En religion, quelque part, tout est un peu sexuel. Les gospels, le corps du Christ, les rapports troubles entre Dieu et Marie, entre le Christ et Marie-Madeleine, voire même entre le Christ et le Malin (le passage sur la tentation). Ceci dit dans la Bible, lorsque ça parle de baise, ça associe beaucoup cela au péché, au déluge, à la fin des temps. Sacré paradoxe » p.33. Ce qu’aime Estelle dans le catholicisme est l’harmonie, « ce ‘Aimez-vous les uns les autres’ si cher au Christ. Quand je couche c’est plus fort que moi, j’aime éperdument. Pas seulement le garçon à mes côtés, je m’aime aussi moi, les gens dans l’immeuble, ceux de la ville, de la région, du pays » p.35. Rien à voir avec « le tentateur ». Lui, « c’est autre chose. Lui il attrape en levrette et vous retourne dans tous les sens » p.38.

Intéressante approche baba cool du christianisme : « contrôler son corps et ses pulsions donne plus d’extase que se jeter dans le plumard de n’importe qui » p.86. Pas faux ! Sauf que ni les évêques ni le Pape n’enseignent cette simplicité biblique, et qu’il faut retrouver les écrits païens des Grecs pour cette philosophie de nature.

Enfin, « ce fut l’année de mes onze ans qui fut déterminante dans mon apprentissage à la sensualité » – nous sommes à la page 56. Divorce des parents, garde alternée, entrée en sixième, vacances en liberté. Chloé connait grâce à sa tante un peu hippie la sensualité d’une robe portée à même la peau, le vent s’infiltrant sous la jupe pour flatter le duvet, les tétons pointant déjà sous le fin tissu. Quand les garçons ouvrent leur chemise, les filles portent plus haut leur jupe.

adonaissante offerte a son adonaissant photo argoul

A la plage avec sa mère, alors que celle-ci la laisse seule pour draguer, elle s’installe sur le sable et se déshabille au maximum. « Tout ce qui compte c’est pouvoir profiter du soleil, du sable et de l’eau de toute ma peau ». Elle ne tarde pas à faire des adeptes et lie connaissance avec une fille de son âge. Sandrine est naturiste, et elle va faire avec elle un « apprentissage pas sage » dès la page 99. Rien de torride mais quand même ; une jupe sans culotte est bien pratique pour effleurer le bouton avant d’explorer la caverne. Mais pour cela il faut « ressentir », ce qui signifie cajoler autant la peau que le cœur.

« Qu’en conclure ? Qu’on avait le droit à des expériences entre filles tout en aimant les garçons. Qu’il est compliqué d’être concentré sur le plaisir de l’autre en s’occupant de soi-même. Qu’une expérience avec son prochain valait cent expériences avec soi-même » p.113.

Quant au reste, à propos de Carl, le copain de sa mère, « il me suffisait d’un rien… lui tenir la main dans la rue en jupe, un petit coup de vent passant entre mes jambes et j’en ressentais de ces frissons ! Ou encore un petit câlin du soir sur ses genoux, revêtue d’une simple nuisette et m’arrangeant pour que le doux tissu remonte innocemment le plus possible vers le haut de mes cuisses. Ou lui murmurer une phrase anodine au creux de l’oreille. Ou faire semblant de me bagarrer avec lui. Ou lui demander quelques chatouilles. Toute une tripotée de petites astuces qui me mettaient immanquablement dans tous mes états, mélange de candeur et de dépravation si cher à mon enfance » p.138.

L’enfance est innocente et sensuelle. Est-elle perverse comme le dit Freud ? Oui, mais polymorphe, ajoute-t-il, ce qui nuance. Rien de morbide ni de déviant, une sensualité à fleur de peau, une sensibilité au ras du cœur, une attention au bord de la raison. Car tout est au présent pour une petite fille qui grandit, tout est nature et sensations. A ne pas juger du haut de la sécheresse des gens mûrs, surtout ceux d’aujourd’hui, névrosés d’être passés à côté de la liberté, faute d’avoir su être responsables.

« Ceux qui s’imaginent les seventies et le début des eighties comme une partouze géante avec fumette à tous les étages se trompent » – dit l’auteur. « Oui, il est vrai que chez les adultes, en certains milieux on faisait facilement l’amour… mais à la bonne franquette, sans perversité. À la maison les enfants ne faisaient pas la loi, davantage de sport et d’air frais, et la nuit les rues étaient assez sûres. Bref, nos caboches fonctionnaient mieux, pas perturbées par les SMS, profils Facebook et jeux vidéo. C’est ainsi et c’est tant mieux, et c’est surtout tant pis pour aujourd’hui » p.89.

Un tome plus mûr que le premier, la fillette grandit et devient plus réelle. Contrairement au tome premier, où elle manquait, l’histoire compte moins que les expériences des sensations dans ce tome second. Cette suite d’anecdotes fondées sur le corps, les éléments, les autres, le plaisir qu’on donne et celui qu’on ressent, est en soi toute une histoire. La sagesse d’une très jeune fille pas « sage » au sens rassis des bourgeois culs bénis intéressera tous ceux qui aiment les êtres.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 2 – Éducation libre, 141 pages, autoédition Format Kindle, €2.99

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Roger Vailland, Les mauvais coups

roger vailland les mauvais coups
On ne lit plus guère Roger Vailland et l’on a tort. Libertin communiste, mort en 1965, il est sans égal pour décortiquer l’amour.

Milan est marié depuis 15 ans à Roberte. Les deux se sont aimés, puis quittés, puis repris, jalousés. Ils ont tué passivement à cause de leur attachement, puis la passion s’est apaisée pour laisser place à une sorte de camaraderie faite de rivalités et de peurs réciproques. La quarantaine venue, le bilan est lourd… Ne pas transformer l’amour-passion en amour paisible coûte.

Il y a bien la solution des liaisons dangereuses, en séduire une autre sous le regard de l’autre pour aviver le désir ; Milan s’y essai plus ou moins avec Hélène, institutrice-adjointe dans un village paysan de l’Ain où le couple s’est mis au vert pour une année sabbatique. Mais la fièvre persiste : alcool fort, cigarettes, chasse dans la campagne, jeu au casino – tout est bon pour s’étourdir, ne plus penser à « la Bête ».

Car « la vie est une bête affamée qui loge au creux de la poitrine », avoue Roberte. « Elle est plus ou moins gloutonne selon les natures (…) Tant qu’elle n’est pas repue, elle griffe, elle mord, elle me déchire et me voilà jetée dans les rues et sur les routes, les narines ouvertes, le cœur battant et le ventre brûlant » (chap.VI). Pour Milan, « c’est l’occasion. Deux êtres qui ne se plaisent pas se prennent si l’occasion fait qu’ils se trouvent ensemble et sans témoin, dans un instant où l’un ou l’autre ont besoin d’amour » (chap. VI).

L’amour, c’est le désir, l’imagination, l’assouvissement sexuel, le plaisir d’être deux, la camaraderie d’égaux. L’amour est un mot-valise que les naïfs croient tout contenir alors qu’il est déjà difficile d’en accepter une seule composante. Celles et ceux qui veulent tout, en fusionnel, se trompent. On ne peut avoir du désir, du plaisir et de l’accord en commun tout le temps. De ce manque surgit parfois la haine, qui est amour inversé, ou la haine de soi, qui conduit à se supprimer.

Ainsi de Milan et de Roberte, qui initient Hélène, âme pure de vingt ans. Le premier aux arcanes de l’amour complexe, la seconde à la séduction du maquillage et du vêtement. Pour se rendre mutuellement jaloux et raviver leurs imaginations, donc leur désir, et peut-être reconstituer la camaraderie. Mais ce n’est pas si simple.

Milan aime la campagne au matin, pas Roberte qui boit trop et a du mal à émerger. « Déjà la Prairie est nue, fraîche comme après la pluie, heureuse et détendue avec ses grandes mares sans rides où se reflètent les petits nuages roses de l’orient. – J’aime cela, dit Milan. C’est comme une fille qui se déshabille » (chap. I).

Milan aime maîtriser la passion, Roberte y succombe et ne peut s’en désengluer, « c’est Vénus tout entière à sa proie attache » (chap. VIII). Sa fin dans un étang boueux est révélatrice, ses pulsions l’ont emporté. À l’inverse, Milan : « Moi, je place au-dessus de tout cette possession de soi que Descartes appelle vertu et dont l’autre nom est liberté » (chap. IV). Son exemple est Stendhal : « Ce qui nous fait chérir Julien, Fabrice, Lamiel, Lucien ou la Senseverina, ce n’est pas l’abandon qui soumet à l’amour mais la force de caractère qui permet de l’assouvir, c’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur, et la tête froide qui trouve les moyens de le satisfaire » (chap. VIII). On ne peut connaître le bonheur que dans la maîtrise, l’esclavage des pulsions ou de la passion rend toujours malheureux.

Mais qui évoque encore « le caractère » ? Depuis l’hédonisme post-68, toute volonté est proscrite au profit de la circonstance, toute force au profit du courant, tout appétit au profit de l’abandon, toute camaraderie au profit du fusionnel. L’attrait pour les vampires et les loups-garous, chez les adolescentes américaines, en sont le symptôme le plus évident ; la mode du bi et du gai, chez les garçons, sont un autre symptôme. On veut être pareil, fusionner, pas être soi-même, en égaux.

Ce pourquoi relire Roger Vailland fait du bien. Sorti de la guerre qui forgeait les caractères malgré soi, l’auteur se voulait maître de lui, dompteur des passions. C’est bien plus fort que l’eau de rose de la littérature actuelle.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Les Cahiers rouges, Grasset 2011, 168 pages, €7.95
e-book format Kindle, €5.99
film DVD Les mauvais coups de François Leterrier, 1961, avec Simone Signoret et Réginald Kernan, noir et blanc Pathé 2006, €12.90

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Théo Kosma En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards

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Une petite fille raconte ses années libertines. Ou plutôt son enfance libre dans ces années 1970 un peu baba cool où la sensualité a trouvé droit de cité. Pas trop, mais plus qu’avant. C’est ainsi que des plages existent où des femmes vont seins nus ; ou des enfants jusque vers sept ou huit ans restent vêtus de vent. Mais le Surmoi peccamineux chrétien ou social inhibe les adultes, ils ont plus peur du regard des autres que la volonté de dispenser une éducation épanouie. La dictature psy, qui fait florès à l’époque, remplace les curés pour prêcher la pudeur et autres Œdipe mal gérés.

L’auteur s’en amuse, par la voix de Chloé. Celle-ci n’est pas si délurée qu’elle le croit, tout juste un brin trop en avance, comme si elle reconstruisait sa prime enfance une fois grande. Pour connaître un peu les enfants, je m’étonne qu’elle puisse avoir des souvenirs aussi précis dès l’âge de deux ans, qu’elle voie ses copains et copines frissonner de pudeur à quatre ans, qu’elle ait envie de regarder des films d’épouvante à six ans, qu’elle s’informe « à la bibliothèque » sur le sexe au même âge, qu’un copain de son âge, huit ans, ait « la main qui tremble » à seulement la déshabiller, sans que rien d’autre ne se passe…

Tout redevient réaliste après huit ans, le plaisir érotique de se rouler toute nue dans le sable ou dans l’herbe, de s’affronter au catch dans le plus simple appareil avec sa meilleure copine, de nager nue pour voir les garçons émoustillés, de prendre des douches matin et soir pour se toucher, se lisser, s’explorer. Nous sommes loin des rigueurs des couvents mais rien de bien méchant, pas vraiment de sexe, ou plutôt rien de génital – et surtout rien entre enfant et adulte. Uniquement des jeux entre soi, caresses et frottements, nudité et sensations. De l’intime, pas de l’intimité, observer les réactions de ses sens, sans en oublier aucun ou presque (l’oreille ?).

Il y a même de l’humour à décrire par des yeux enfants les contorsions maladroites des adultes qui s’enferment dans leur chambre pour « classer le courrier » (nous sommes avant l’ère Internet) ou qui ahanent dans leur lit « comme dans un documentaire animalier ». Mal baisés, mal aidés, « libérés » sans trop savoir qu’en faire ni comment faire, les adultes du temps sont de gentils paumés velléitaires qui accordent une liberté sans savoir où elle va, ou en interdisent une autre sans savoir pourquoi.

La société ne les soutient pas, au contraire ! « Chaque année, écrit l’auteur p.115, les tissus sont devenus de plus en plus petits. Les shorts qui arrivaient aux genoux ont laissé apparaître le haut des fesses. Les pantalons sont devenus tailles basses, découvrant la culotte, voire la raie. Les chemisiers ont mis le dos à l’air, les t-shirts se sont arrêtés au-dessus du nombril. Les manches ont raccourci elles aussi, jusqu’aux épaules, et qui plus est les matières sont devenues de plus en plus moulantes et transparentes. Moulantes au point de dessiner les tétons et les lèvres du vagin. Transparentes au point de tout montrer du soutien-gorge, ou selon le cas de l’absence de soutien-gorge. Tout cela a entraîné deux paradoxes. Tout d’abord, moins il y a de tissus plus le prix augmente. Ensuite, plus la peau est découverte plus le naturisme devient ringard. Si ! Quel illogisme… » (J’ai corrigé les deux fautes d’accord du paragraphe – elles ne sont pas les seules, notamment « tache » qui ne s’écrit pas « tâche » sans changer de sens).

theo kosma En attendant d'être grande 1 couv bis

Le roman est joli, panthéiste sans être voyeur, sensuel sans être indécent, libre sans être licencieux. Tout est naturel, tout est nature – tout devrait aller de soi. La lecture en est quand même « réservée à des lecteurs majeurs » selon le puritanisme anglo-saxon de rigueur sur le net et comme il est rappelé en frontispice. De même la mention rituelle : « Tout lien avec quelque élément réel serait purement fortuit ». Mais nombre de femmes pourront se reconnaître partiellement en petite fille des années 70 (c’est moins vrai pour les garçons), malgré les sensations et activités un peu forcées des premières années, trop reconstruites me semble-t-il.

Vêtue de regards est un titre savoureux mais il manque à mon sens une histoire. Écrire sur les sens aurait un sens plus vif si les échappées voluptueuses étaient les éléments accompagnant une action. Le lecteur lit l’impression passive du monde sur la petite fille ; il aurait aimé lire le monde en actes, qui ajouterait du piment à ces moments d’érotisme innocents tels qu’un Marcel Aymé, dont l’auteur prend parfois le style, a su en instiller.

Ce premier opus est le premier d’une série qui en comprend jusqu’à présent cinq – éditée uniquement en e-book.

Théo Kosma, En attendant d’être grande 1 – Vêtue de regards, 2014, e-book format Kindle €0.99

Blog de l’auteur : http://plume-interdite.com/qui-suis-je/

Contact : theo.kosma@plume-interdite.com

Le blog d’Anne Bert soutient ce travail et en a parlé Elle note particulièrement qu’« il est fort utile de donner de la visibilité à de tels textes qui rappellent à tous et à toutes que leur corps est aussi autonome, tout comme leur esprit, qu’il ressent des désirs et de la curiosité et qu’il est normal que l’enfant explore tout cela, sans brimade. »

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Camille Läckberg, La Sirène

camille lackberg la sirene

Captivant, nourrissant, bien mené, ce roman policier du nord est probablement le meilleur de son auteur. Un homme a disparu sans laisser de traces, partant simplement un matin au travail. On le retrouve des mois plus tard sous la glace. Il a été tué de multiples coups de couteau. Qui l’a fait ?

Dans le même temps, un nouvel auteur, employé à la bibliothèque de la petite ville balnéaire suédoise de Fjällbacka, publie son premier roman. Le livre est sombre et attachant et son titre est… La Sirène. Roman dans le roman ? Le lecteur ne croit pas si bien dire, mais je ne vous en dirai pas plus. Sinon que le livre semble réveiller de vieilles histoires de famille enfouies, les tréfonds de l’âme humaine et même les morts, parfois.

Christian, l’auteur, est mal à l’aise et fait plusieurs malaises. Les journalistes l’assaillent de questions et lui ne sait quoi répondre. Pourquoi a-t-il écrit ? Pourquoi cette histoire ? D’ailleurs, personne ne sait grand-chose de lui, sinon que sa femme Sanna l’aime et qu’il adore ses deux petits garçons.

Pourtant, un jour, alors que l’enquête sur l’homme sous la glace avance, quelqu’un voudra leur faire du mal, les badigeonnant dans leur propre chambre près des parents de peinture rouge sang. « Tu ne les mérites pas » est inscrit en grosses lettres sur le mur. Y a-t-il un tueur psychopathe à Fjällbacka ? Christian a reçu des lettres de menace, comme Erik, comme Kenneth. Magnus, le troisième compère des copains de lycée en a-t-il reçu aussi avant d’être tué et jeté dans les eaux ?

L’auteur, au sommet de son art, slalome entre les hypothèses, elle entrelarde les chapitres de l’histoire d’avant, celle qui explique tout mais qu’on ne peut comprendre qu’à la fin. Elle fait monter le mystère comme une mayonnaise.

La vie cocasse de la petite équipe d’enquêteurs et de leurs proches agrémente le crime d’une joyeuse banalité qui agace certains mais qui, pour moi, les rend sympathiques. Erica et ses jumeaux à venir, Patrick et sa fillette Maya, le chef Mellberg et le bébé de la fille lesbienne de son amante, Martin le policier junior du commissariat et son désir de bien faire – tous compensent le climat glacé d’une fin d’hiver criminelle en Suède par la douce chaleur de la vie qui va naître, qui est à peine née et qui pousse.

La Suède fait peu d’enfants, Camille Läckberg en crée de virtuels autant que de meurtres, et cette compensation symbolique est l’un des charmes de sa plume, si l’on y réfléchit. Réussir à susciter un vent d’optimisme dans une atmosphère de mort a quelque chose de réjouissant. D’autant que l’intrigue ne déçoit pas, poussant la psychologie dans ses profondeurs, pas bien roses quand le milieu accentue les propensions génétiques.

Camille Läckberg, La Sirène, 2008, traduit du suédois par Lena Grumbach, Actes sud Babel noir 2015, 527 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.99
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Conseils de Flaubert à un écrivain

A un romancier amateur dont la postérité n’a pas retenu les œuvres, Gustave Flaubert écrit de Paris, le 15 janvier 1870 : « Vous me demandez de vous répondre franchement à cette question : ‘Dois-je continuer à faire des romans ?’ Or, voici mon opinion : il faut toujours écrire, quand on en a envie. Nos contemporains (pas plus que nous-mêmes) ne savent ce qui restera de nos œuvres. Voltaire ne se doutait pas que le plus immortel de ses ouvrages était ‘Candide’. Il n’y a jamais eu de grands hommes, vivants. C’est la postérité qui les fait. – Donc travaillons si le cœur nous en dit, si nous sentons que la vocation nous entraîne » (lettre à Léon de Saint-Valéry, p.154).

Rares sont ceux qui vivent de leurs œuvres (éditeur et marketing prennent la plus grosse part) – et ceux qui en vivent passent rarement leur siècle. Le génie n’est reconnu que sur la durée et la hauteur de vue n’est que rarement appréciée de ses contemporains. Flaubert fait une réponse de Normand à cet homme qui lui est recommandé. Il est gentil, positif, encourageant. Dans la suite de la lettre, il montre qu’il a lu le projet de roman, il en critique l’appareil et suggère des améliorations. Mais cela est de l’ordre de la fabrique, de ce qu’il appelle « la réussite esthétique ». Lui-même passera des jours entiers à faire et refaire ses plans, à tester sa prose oralement dans le « gueuloir ».

Cet aspect matériel, utilitaire, de l’écrivain, est celui de l’artisan. Mais ce qui prime est l’inspiration, la « vocation » d’écrire, l’envie qu’on en a.

Flaubert Ecrire 15ans

Flaubert, en ce sens, est de son époque. L’instinct, si cher aux romantiques, garde sa place avant que la raison n’y mette sa maîtrise. Sans désir, point d’appel à l’écriture ; sans passions, point d’intrigues ni de style ; sans discernement, point de construction qui tienne le lecteur en haleine. L’être humain est un tout qui part des racines pour émerger aux Lumières. Nietzsche ne dira pas autre chose, non plus que Marx ou Freud sous des aspects différents.

flaubert correspondance 4 pleiade

Pour la matière, Flaubert guide Saint-Valéry de la manière suivante :

  1. d’abord les caractères, les personnages, il s’agit qu’ils sonnent vrais – donc de les aimer, même les pires – pour que l’auteur voie juste ;
  2. ensuite les situations, il s’agit d’enchâsser ces caractères dans une histoire qui bouge, de faire agir les personnages ;
  3. encore le rythme, l’alternance des dialogues au présent et des discours à l’indirect, qui donne du relief ;
  4. surtout éviter à l’auteur de s’impliquer personnellement, ni ‘je’ de créateur, ni moralisme qui coupe le récit et vieillit vite, ni clin d’œil comme ‘notre héros, lecteur, etc.’ « Une réflexion morale ne vaut pas une analyse », rappelle le technicien Flaubert – donc rester neutre, observateur, décrivant ;
  5. enfin le sens de ce qui est important, « plus de développement aux endroits principaux », la mise dans l’ombre de personnages secondaires sans intérêt pour l’intrigue, le contraste des moments.

Gustave Flaubert est en train de terminer ‘L’Éducation sentimentale’, gros œuvre qu’il « pioche », élague et perfectionne depuis des mois. Il a derrière lui le principal de son œuvre et possède à merveille son savoir-faire, même si l’accouchement est toujours aussi dur. C’est pourquoi ces conseils simples à cet auteur en herbe, resté inconnu, sont précieux à tous les aspirants romanciers, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui.

Gustave Flaubert, Correspondance IV (1869-1875), édition Jean Bruneau, collection La Pléiade, Gallimard 1998, 1484 pages, €73.50
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Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique

michel tournier vendredi ou les limbes du pacifique
Premier livre publié de l’auteur, il obtint aussitôt le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est qu’à la fin de ces années 60 structuralistes, Michel Tournier parvient à faire entrer en littérature les grands mythes de l’humanité, revisités de manière allégorique et gourmande. L’époque était Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, René Girard, tous partisans d’observer non le monde mais ses structures, non les gens mais leurs interrelations. Michel Tournier se pose en philosophe écrivain : il reprend le mythe de Robinson et celui du Bon sauvage pour les mêler et voir ce qui en résulte.

Contrairement à ceux qui ne l’ont probablement pas lu, il ne « décalque » pas Daniel Defoe, mort en 1731 ; il fait de Robinson Crusoé un homme plus proche des Lumières, naufragé en 1759, retrouvant ses compatriotes du voilier hors des routes en 1787, deux ans seulement avant la prise de la Bastille. Ce n’est pas par hasard : l’individualisme croissait, l’humanité cherchait à se libérer des chaînes et des carcans, du couple obligé, du féodalisme et de la religion. Solitaire sans l’avoir voulu (encore qu’on ne s’embarque pas pour le « Nouveau » monde en laissant femme et enfants sans volonté de rupture), Robinson explorera les confins de la solitude absolue (enfin libre !) avant de s’apercevoir combien autrui est nécessaire et doux (entre égaux).

Contrairement au commentaire répugnant laissé par un obsédé sur Amazon, Robinson ne « s’amourache » pas d’un jeune sauvage (qu’il veut tout d’abord tuer pour ne pas être dérangé, ce que son chien fait rater), ni « d’une chèvre » (le commentateur a-t-il seulement « lu » le livre ?), ni ne « récupère un jeune enfant de 10 ans » (le mousse en a 12, à l’aube de la puberté, et a choisi lui-même de quitter le navire où il était, en fils de pute, dressé à coup de garcette) ! Il est étonnant de voir combien la hantise sexuelle peut déformer la lecture et voir d’une autre couleur la réalité même. On peut admirer la ligne d’un bel animal sans avoir envie de le baiser ! Pourquoi en serait-il autrement d’un sauvage adolescent ou d’un mousse malheureux ? L’ordure est dans l’œil de l’obsédé, pas dans le livre, et laisse entrevoir chez le monomaniaque d’Amazon tout un monde obscur de pulsions refoulées que Gilles Deleuze décrit très bien dans sa postface (par ailleurs indigeste).

Débarrassé des scories d’une lecture trop datée et superficielle, Vendredi conte le choc des civilisations avec la sauvagerie – ou plutôt du préjugé occidental sur la supériorité biblique et technique de sa culture, confronté à la vie de nature où les mœurs sociales existent, mais différentes (passant par le meurtre de la victime émissaire), et où la relation au milieu naturel n’est pas d’en être « maître et possesseur » mais de s’y fondre, en harmonie. « Le fond d‘un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus (…) qui a failli causer ma perte » p.51.

Dès les premières pages, le ton est donné : Robinson se voit dévoiler son avenir au tarot, par un capitaine luthérien plus soucieux de son confort que d’observer la route. Le Démiurge est à la fois organisateur et bateleur, son ordre est illusoire. « Rien de tel pour percer l’âme d’un homme que de l’imaginer revêtu d’un pouvoir absolu grâce auquel il peut imposer sa volonté sans obstacle » p.8. D’ailleurs, dès sa première rencontre avec un être vivant sur l’île, il tue.

C’est qu’il a été élevé Quaker, « pieux, avare et pur » – ces trois tares induites par la religion du Livre. Au lieu de révérer la nature et de s’y couler, il pose un Être extérieur au monde qui le commande a priori ; au lieu de jouir paisiblement de ce qui l’environne, il dresse, il torture, il amasse, il s’enclot en forteresse ; au lieu d’accepter le monde tel qu’il est et sa propre nature, il se fait une image à laquelle il doit obéir. D’où névrose, refoulement, tourments. « Je veux, j’exige que tout autour de moi sait dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel » p.67. Il se roule nu dans la boue de la souille, il se rencogne au creux le plus profond de la grotte comme dans un ventre de mère, dénombre toutes les « richesses » de son île qu’il nomme Speranza, cartographie et baptise les lieux, il emprisonne les chèvres pour les traire, laboure la terre pour planter, déplante des cactées pour en faire un jardin, entoure de palissade et de pièges sa demeure, met en place une clepsydre pour décompter le temps, instaure des lois (au chapitre IV) et se fait un « devoir » d’obéir à des règles administratives et morales – alors qu’il est tout seul. « Ma victoire, c’est l’ordre moral que je dois imposer à Speranza contre son ordre naturel qui n’est que l’autre nom du désordre absolu » p.50.

Les vêtements ne lui sont d’aucune utilité dans ce climat tropical mais il les garde, éprouvant « la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l’enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l’homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s’offrir sans danger » p.30. Seul, il est vulnérable et sans défense. Au point d’avoir une hallucination, un galion espagnol qui pique sur l’île et long la plage avec sa fille défunte à la poupe. Sa solitude explore la voix minérale du ventre de la grotte, la voie végétale de jouir dans la terre pour y voir naître des mandragores – mais rien de cette expérience aux confins (dans les « limbes ») n’est satisfaisant : il lui manque autrui.

C’est autrui qui va lui faire découvrir un autre monde – ou plutôt une autre façon de voir le même monde, plus libre, plus apaisé. Il avait confusément perçu cette autre façon d’être, mais son être social et religieux le refusait de toutes ses forces. « Pendant un bref instant d’indicible allégresse, Robinson crut découvrir une ‘autre île’ derrière celle où il peinait solitairement depuis si longtemps, plus fraîche, plus chaude, plus fraternelle, et que lui masquait ordinairement la médiocrité de ses préoccupations » p.94.

Il sauve malgré lui son sauvage p.144, à peu près à la moitié du livre. Désormais, c’est Vendredi qui va devenir le personnage principal, autre glissement avec Defoe. Il nomme l’Araucan (« mâtiné de nègre » p.146) du jour de la semaine (encore qu’il ait oublié le calendrier durant ses premiers mois). Mais Vendredi est le jour de Vénus, la déesse nue sortie de l’onde, tout comme l’adolescent (« je serais étonné qu’il ait plus de 15 ans » p.147) venu de la mer en pirogue avec ses tortionnaires et dénudé d’un coup de machette pour le sacrifice.

Il va au début le coloniser, étant maître de sa vie puisque ses congénères l’ont symboliquement tué. Mais le jeune homme est svelte, nu, animal et son rire explose devant toutes les simagrées bibliques et corsetées du Blanc. Il marque le contraste du sauvage et du civilisé, de la liberté et de la contrainte, du jeu et du travail, de l’aisance du corps et du carcan des vêtements, du présent et du futur, de la joie et de la méchanceté, de la dépense et de l’avarice, de l’innocence et du péché. Rien de moins. Exit la Bible comme corset moral et la technique comme contrainte sur la nature, place à l’harmonie avec le milieu, au développement durable ! L’aventure hippie mourait de ses derniers feux, après l’explosion de mai 68.

« Vendredi redressé, cambré dans la lumière glorieuse du matin, marchait avec bonheur sur l’arène immense et impeccable. Il était ivre de jeunesse et de disponibilité dans ce milieu sans limites où tous les mouvements étaient possibles, où rien n’arrêtait le regard » p.160. Vendredi va initier Robinson à la vie « sauvage », à cette Grande santé solaire d’avant le christianisme, au message de Nietzsche. Robinson devient Zarathoustra (cité p.237), brûlé au désert, ahanant en montagne, avant de redescendre, apaisé, vers la vallée pour enseigner aux hommes. Robinson était le chameau « tu-dois », Vendredi est le lion qui se rebelle et inverse l’ordre moral et l’ordre imposé artificiellement à la nature par Robinson. Robinson ne pourra opérer sa troisième métamorphose en enfant, « innocence et oubli, un nouveau commencement » selon Nietzsche, que lorsque son sauvage l’aura quitté.Vendredi fornique la terre aux mandragores et fume la pipe par imitation ironique, gaspille la nourriture amassée et tourne en dérision les cérémonies grotesques du dimanche. Il va faire exploser par inadvertance la réserve de poudre de la grotte, pulvérisant toutes les constructions du naufragé.

Il agit naturellement, sans volonté de nuire, innocent. Dès lors, Robinson va être obligé de vivre comme lui, en égal. Vendredi est un être solaire, hanté par l’espace. Il grimpe au sommet des arbres, s’élance sur les rochers comme un cabri, lutte avec le vieux bouc (qui ressemble au Robinson barbu des origines) et le vainc, fait de sa peau un cerf-volant et de son crâne et de ses boyaux une harpe éolienne. Il choisira de rester sur le voilier lorsqu’il accostera, émerveillé de la cathédrale de cordages et de toiles de la mâture. Vendredi est analogue à Apollon, dieu de la lumière et fils de Zeus.

Robinson découvre la nature, et son corps. « Il découvrait ainsi qu’un corps accepté, voulu, vaguement désiré aussi – par une manière de narcissisme naissant – peut être non seulement un meilleur instrument d’insertion dans la trame des choses extérieures, mais aussi un compagnon fidèle et fort » p.192. Les deux sens du mot grâce, « celui qui s’applique au danseur et celui qui concerne le saint » p.217 peuvent se rejoindre dans la vie Pacifique. Vendredi va, « drapé dans sa nudité. Il va, portant sa chair avec une ostentation souveraine, se portant en avant comme un ostensoir de chair. Beauté évidente, brutale, qui paraît faire le néant autour d’elle » p.221. Le Vendredi est le jour de Vénus et le jour de la mort du Christ. Michel Tournier en fait un symbole – et donne son titre au livre : naissance de la beauté païenne et mort du moraliste puritain (p.228).

A l’attention des obsédés sexuels hantés par la baise toujours et partout, il est clairement écrit p.229 que « pas une seule fois Vendredi n’a éveillé en moi une tentation sodomite ». Il est « arrivé trop tard », la sexualité de Robinson étant « devenue élémentaire », mais c’est surtout parce que Vendredi l’a fait changer d’élément, il l’a converti à son panthéisme solaire, Ouranos étant le ciel du panthéon grec, le symbole de l’énergie vitale. Une « libido cosmique », dit Gilles Deleuze.

michel tournier vendredi ou la vie sauvage

Et voici qu’au bout de 28 ans aborde pour l’aiguade un voilier anglais racé. Vendredi se laisse tenter par l’aventure, mais pas Robinson, qui s’est trouvé lui-même. Il a peur d’être seul mais il découvre dans un trou de rocher le mousse de 12 ans Jaan, maladroit et cinglé de garcette, qui s’est sauvé et veut rester avec le seul être qui l’ai regardé d’un œil bon. Désormais, il sera Jeudi, fils de Jupiter (Zeus), dieu du ciel, de la lumière et du temps. Le presque adolescent est roux comme Robinson, son double de chair. Tel Zarathoustra, l’on imagine qu’il va élever le mousse vers la lumière et la sagesse, en même temps que vers l’âge adulte. Après s’être trouvé, transmettre.

Ce beau roman symbolique, mûri des années avant publication, garde son succès, conforté par une langue étincelante et ciselée. Le monde sans autrui est un monde pervers, analyse Deleuze dans sa postface datée de 1969 (première édition de Vendredi). Avis aux narcisses contemporains qui croient se suffire à eux-mêmes dans leur égoïsme…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, édition augmentée 1972, Folio 1974, 283 pages, €7.10
e-book format Kindle, €6.99
La version allégée en forme de conte pour enfant :
Michel Tournier, Vendredi ou la vie sauvage, Folio junior 2012, 192 pages, €5.50

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Philippe Labro, Franz et Clara

philippe labro franz et clara

Beaucoup d’écrivains, l’âge venu, se retournent sur l’enfance. Chacun est alors tenté d’écrire son « Petit Prince ». Outre Saint-Exupéry, Hugo écrivit « Les Misérables », Montherlant « La Ville », Queneau « Zazie » et Déon « Thomas et l’infini ». Pour Philippe Labro, il s’agit de Franz.

Il n’est pas un extraterrestre blondinet et solitaire mais un brunet au bord de la puberté. Étrange enfant parce que surdoué, trop mûr parce que mal aimé. Il est de cette terre sans y être, comme le « Petit Prince » ; il est enfant sans parents, qui se sont disputés jusqu’à la mort ; il est héritier d’empire comme l’autre fut de sa planète.

Et il rencontre au bord du lac l’adulte qui va lui dessiner un mouton. Ou plutôt une femme de 8 ans plus âgée que lui, Clara. Elle va lui esquisser ce que peuvent être ces bizarres relations humaines qui font souvent faire n’importe quoi : l’amour. Oh, bien sûr, entre une femme de 20 ans et un garçon de 12, il ne peut guère se passer de choses qui alarment les censeurs. Surtout sous la plume de Philippe Labro. Mais enfin, n’y a-t-il que le sexe pour faire vendre ? N’y a-t-il que le sexe dans l’amour ?

Clara n’est pas heureuse elle non plus. Elle a perdu sa mère à la naissance et son père vers 12 ans, d’une crise cardiaque, sous ses yeux. Elle s’est enfermée dans la routine d’un orchestre parce que l’amour, là aussi, lui a manqué. Sa chrysalide ne s’est pas ouverte. Et c’est le garçon qui va forcer la porte. Pas physiquement, non, je vous vois venir, du moins pas tout de suite, l’auteur obéit au moralement correct de décence ! Mais psychologiquement, sans aucun doute. Cet enfant solitaire et bien élevé va l’intriguer ; ce qu’il dit la fera réfléchir ; ses questions deviendront les siennes. Et… Clara va s’attacher à Franz comme à un petit frère, puis comme à un amant virtuel, puis comme à un mari possible, puis comme à un rêve passé… De quoi quitter son nid et son éternelle recherche de père. Franz va l’arracher à sa routine, la faire sortir d’elle-même, exiger d’elle qu’elle obéisse à son talent.

Il n’y a pas d’amour impossible et l’âge n’a aucune importance. Pour le sexe si, mais pas pour l’amour. Notre époque, qui confond les deux de façon infantile, voire névrotique, apprendra là quelque chose qui la fera peut-être mûrir. Labro nous rappelle que ce qui se passe entre deux êtres de plus profond n’est pas forcément génital. Que toute relation ne se fait pas au lit. Utile rappel, semble-t-il !

Voici donc une histoire simple, comme Flaubert aimait à y travailler. Mais Philippe Labro n’est pas Flaubert et peut-être a-t-il été pris par l’urgence pour la sortir de soi. 180 pages c’est peu, et le roman obéit à la mode du zapping, chère aux lecteurs moyens : ils ont horreur de « se prendre la tête » et renoncent à tout ce qui ressemble à « un pavé ». C’est dommage pour la profondeur psychologique des personnages. C’est dommage pour le style, que le goût d’auteur pour la dramatique média empêche de se déployer. En témoigne l’ultime phrase du livre qui gâche tout, faisant retomber l’élan dans le pathos people.

Et pourtant, ce livre en forme de conte garde la force initiale du ressenti, une émotion maîtrisée par les mots mais qui aime à prendre pour référence la musique. L’auteur a-t-il été dépassé par l’énormité du sujet ?

Est-il retombé dans la facilité d’époque pour « conclure » ce roman, qu’il a tronqué en nouvelle ? L’époque, Philippe Labro l’a vécue dans la trépidation médiatique et l’a aimée pour cela même. L’époque semble avoir submergé l’écrivain, peut-être. Il est bien mûr pour son âge, ce garçon ; elle est bien paumée, cette fille. Et l’époque, justement, se révèle par ces deux-là.

Philippe Labro, Franz et Clara, 2006, Folio 2007, 180 pages, €7.10
e-book format Kindle, €7.99

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Michel Tournier, La goutte d’or

michel tournier la goutte d or
Le sujet m’apparaissait racoleur, dans le vent des naïvetés sans frontières et du bon sauvage comme de la manipulation électoraliste de SOS racisme, pote dressé en boutonnière. Qu’un écrivain comme Michel Tournier puisse s’abaisser à commettre un roman sur un thème tellement à la mode m’agaçait. Il me semblait perdre encore un peu plus de sa substance, lui qui a besoin de méditer et de mûrir de longues années ses livres.

Or je découvre en La goutte d’or un sujet philosophique qui dépasse le misérabilisme de l’immigration et le tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil de la nunucherie médiatique. Tournier écrit là ses Lettres persanes.

Berger adolescent de 15 ans qui garde ses chèvres près de l’oasis de Tabelbala au Sahara algérien, Idriss débarque en France parce qu’une touriste lui a volé son visage en photo. Il craint le mauvais œil mais est attiré aussi, il faut le dire, par le mirage occidental. Il découvre en Europe un empire de l’image. Habitant chez un cousin le quartier arabe de la Goutte d’or (il n’y a jamais coïncidence chez Michel Tournier), il est chargé en petit boulot de convoyer un chameau à travers Paris jusqu’au Jardin d’acclimatation. Les vitrines ne cessent de lui renvoyer son image. A l’opposé du signe, qui est esprit, l’image est matière ; elle enchaîne les sens. Le Sahara médiatisé par le film tourné avec le chameau n’est pas le Sahara mais un rêve exotique ; la publicité télévisée joue sur l’émotion levée par les symboles primaires : l’eau vitale, la soif possible, la joie des choses simples, le sexe. Les adolescents arabes, confrontés à cet univers qui leur est interdit par la religion, en perdent leur identité et se noient dans les significations qu’ils ne peuvent saisir.

Michel Tournier en profite pour explorer cet opium du monde occidental : l’image toute-puissante. Dans la grande cité parisienne, Idriss subit « toutes les agressions de l’effigie, de l’idole et de la figure. Trois mots pour désigner le même asservissement. L’effigie est verrou, l’idole prison, la figure serrure » p.201. L’auteur, photographe et voyeur, a beaucoup médité sur la reproduction des visages et des corps. L’image est chose morte mais exerce sa fascination d’éternité sur les esprits simples. Le cinéma est une séance d’hypnose contemplative, un opium populaire. Tourner un film, c’est tenter de rendre éternelle une image, une émotion, une beauté, un destin – comme ceux des garçons que le cinéaste Mage (au nom peu innocent) tente de retenir dans son nid du 18ème arrondissement – quartier du sex-symbol, du peep-show, du spectacle des chairs.

Idriss loue son corps pour mouler des mannequins de vitrine. La figure du mannequin résume et caricature notre industrie de l’image. Le mannequin est une coque vide, une parfaite apparence. Alors que la statue est unique, le mannequin de vitrine est tiré à des dizaines d’exemplaires. Il n’exalte ni l’individu ni le corps humain mais sert de présentoir, d’armature, aux vêtements de la mode. A l’origine pourtant, il est moulé sur un corps vivant, celui d’Idriss, 15 ans. Ce que l’auteur décrit avec ce réalisme minutieux qu’il affectionne, d’autant que cette naissance poisseuse et tiède le trouble. L’image mimétique du jumeau emprisonne le soi ; l’image photographique est un viol symbolique – et ce n’est pas par hasard si la touriste photographe avait les jambes nues – ; l’image publicitaire est un show illusionniste. Le portrait classique avait déjà ce pouvoir maléfique d’enchaîner à une illusion. Idriss, jeune berger saharien, apprendra qu’« une seule clé peut faire tomber ces chaînes : le signe » p.201.

Il se lance donc dans la calligraphie auprès d’Abd al Ghafari, art fort prisé en Islam où la civilisation musulmane l’a porté à un haut degré de raffinement car les représentations des créatures de Dieu sont interdites par le Coran. La calligraphie est l’algèbre de l’âme, elle ouvre à l’abstrait, donc à la réflexion. Le signe libère, contrairement à l’image, car il est analytique et décompose l’être ou le paysage en ses éléments premiers, tout comme fait le désert.

Le portrait maléfique pris par la reine blonde perd son pouvoir hypnotique le jour où un adolescent lettré l’analyse en mots, le traduit pour l’esprit. Une image a un pouvoir total parce qu’elle adresse simultanément ses messages. « L’image n’est qu’un enchevêtrement de signes, et sa force maléfique vient de l’addition confuse et discordante de leurs significations » p.208. Ainsi la tête de Méduse paralyse, et l’on tombe amoureux non des corps mais des visages. Or, pour le lettré, l’image n’est pas muette : il n’est que de savoir lire. Le visage est le plus difficile parce qu’il inspire des émotions fortes : la crainte, la honte, la haine, l’amour.

Notre civilisation de l’image attire le tiers-monde illettré tout comme elle fascine les musulmans par transgression de l’interdit. Son luxe sensuel fascine, induit en tentation. Mais si, derrière cette apparence, il n’y avait rien ?

Idriss, fasciné par la danseuse noire Zett Zobeida, porte au cou l’amulette en goutte d’or qu’elle a perdue, analogue à la bulla aurea des enfants Romains libres, gardée jusque vers 17 ans. Il se la fait voler par une pute lors de son débarquement à Marseille. Lorsqu’il retrouve le bijou dans une vitrine chic de la place Vendôme, cœur de Paris, l’adolescent arabe armé de son sexe-piqueur n’hésitera pas à lézarder la vitre pour libérer sa goutte. Elle est en forme de perle, renflée en bas, qui n’est image de rien, juste une goutte d’or pur, mais symbole de sa liberté.

Le voyage initiatique prend fin lorsqu’Idriss retrouve son identité dans la calligraphie, art musulman, loin de la séduction illusoire des images, art occidental. Et le message fait un peu IIIe République : le garçon apprendra à lire, à écrire, et il sera sauvé…

Michel Tournier, La goutte d’or, 1986, Folio 1988, 224 pages, €8.20
e-book format Kindle, €7.99
Les œuvres de Michel Tournier chroniquées sur ce blog

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Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur

umberto eco lector in fabula
Umberto Eco est décédé le 19 février de cette année à 84 ans. Ce diplôme de philo de Turin avec une thèse sur saint Thomas d’Aquin est surtout connu pour le film tiré de son roman publié en 1980 : le Nom de la rose. Il mêle moyen-âge et religion, politique et érudition, naïveté et savoir, censure et péché. Les illettrés, hélas de plus en plus nombreux depuis la génération Mitterrand du jouissif, accentué depuis par le zapping à tout instant d’Internet sur Smartphone, n’ont jamais rien lu d’Umberto. Ils n’ont regardé que les images de Jean-Jacques Annaud, les acteurs Sean Connery en James Bond médiéval et Christian Slater en frais novice de 17 ans.

Ses autres romans n’ont pas été aussi « célèbres » car le ciné n’a pas osé s’y colleter. Le Pendule de Foucault, paru en 1988, rénove les Templiers et critique l’ésotérisme. L’Ile du jour d’avant, en 1994, est trop compliqué pour les esprits simples, trop paradoxal sur les longitudes et les fuseaux horaires. Baudolino, livré au public en 2000 raconte le mensonge et la vérité, via les tribulations d’un garçon du XIIe siècle qui ne survit que par affabulations. Les suivants ? Personne n’en parle déjà plus…

Or Umberto Eco était aussi un chercheur du langage, un sémioticien dans la lignée de Roland Barthes. Du temps où les plus bêtes lisaient, à la fin des années 70, il fait paraître un recueil d’articles écrits entre 1976 et 1978 sur la pragmatique du texte, ou comment un lecteur interprète l’œuvre, donc participe de ses multiples sens. La traduction française a conservé son titre en italien, on ne sait pourquoi, peut-être parce que Lector in fabula est plus joli que le lecteur dans les structures narratives ?

Pour Eco, l’œuvre est un message, mais ambigu – car plusieurs signifiés cohabitent dans un seul signifiant. Selon le public, sa signification d’une œuvre diffèrera. Les conditions, sociales, historiques, culturelles de son écriture comme de sa lecture sont en partie déterminées par « l’encyclopédie » lexicale et culturelle de ceux qui écrivent et de ceux qui lisent. À cette époque bénie, Eco fixait à 2000 mots le lexique des plus nuls… il s’est réduit de nos jours vers 400 mots !

Ce texte, alors paru en poche, se vendait comme toutes les sciences humaines. Aujourd’hui… la même édition poche de 1989 est toujours disponible : 27 ans sans réédition nécessaire.

Comprendre comment on lit, et aussi de quelle façon on écrit, est disséqué dans ce livre. Non sans humour : le lecteur d’un horaire de chemin de fer est ainsi qualifié, dans la virtuosité du vocabulaire linguistique, « d’opérateur cartésien orthogonal, doué d’un sens aigu de l’irréversibilité des successions temporelles » p.75. On se croirait en IUFM… et Umberto Eco se moque de cette façon de jargonner qui évite de penser.

Bien qu’un peu difficile et spécialisé dans la réflexion sur le langage, le message, la structure narrative et la fonction de lecture, je rends ainsi hommage à l’universitaire ironique et brillant qui vient de nous quitter.

Umberto Eco, Lector in fabula – Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs (Lector in fabula), 1979, Livre de poche biblio essais 1989, 317 pages, €6.60

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Rick Bass, Le journal des cinq saisons

rick bass le journal des cinq saisons
Dans la vallée de Yaak, au Montana, l’auteur né en 1958 au Texas vit depuis 1987. C’est « une frontière entre deux mondes : à la lisière de la nature sauvage, du Montana, de l’Idaho ; aux confins des États-Unis et du Canada. La bordure des Rocheuses et du Nord-Ouest Pacifique » p.186. Il occupe un chalet avec sa femme et ses deux petites filles de 8 et 4 ans, plus une cabane de rondins où il écrit, dont la fenêtre donne sur le marais. Écologiste engagé dans la préservation de la nature et des parcs naturels, il a travaillé des années dans l’exploration des gisements de pétrole et de gaz, après des études de géologie et de biologie. Lassé du mercantilisme à courte vue des avides que sont ses concitoyens, il s’est retiré dans la nature, comme Henri David Thoreau, afin de méditer sur les fins de l’homme et écrire des livres emplis de vie.

Ce journal conte moins son ego que son milieu naturel. Il se veut « dans » la nature et pas au-dessus, il s’y fond et s’y confond, ne prélevant en bois, airelles, champignons et gibier que ce qu’il lui faut à sa consommation familiale. Pour le reste il contemple la beauté de la forêt, des montagnes, des ciels violets ou bleuté, des plantes qui vivent et s’accrochent malgré tout, de la faune, ces bêtes moins bêtes qu’on le croit, et des gens robustes et obstinés qui l’entourent.

Il faut lire ce récit dès janvier pour comprendre, dans le froid relatif de nos contrées, ce que peut être le vrai grand froid de la nature sauvage. Le Journal commence par une réunion d’amis à la maison, devant une table bien garnie et un bar copieux ; il se terminera, un an plus tard, par une autre réunion d’amis à la maison, devant la même abondance. De quoi nous faire comprendre que l’écologie n’est pas cette macération austère des prédicateurs de fin du monde, que trop de militants adoptent volontiers. Que la nature est indifférente aux humains mais qu’elle offre à profusion tout ce qu’il nous faut pour être heureux, à la seule condition de respecter ses équilibres. « Je me sens seulement envahi par une quiétude presque mystique. (…) Vivre avec sous les yeux la beauté des uns et des autres, la beauté du matin et de la saison. Aucune autre raison ne me paraît nécessaire » p.190.

« Qu’est-ce qu’une communauté ? » s’interroge l’auteur face à la nature sauvage. « Je propose de définir le mot non comme un rassemblement de gens qui partagent des buts et des projets, ou même des valeurs mais – et c’est infiniment plus rare – un lieu et un moment où contre les forces éparses du reste du monde, ils peuvent s’unir malgré leurs différences, parfois même les différences les plus saisissantes, et ressentir néanmoins une affection les uns pour les autres et la force de leur engagement commun » p.67.

Il y a toute une philosophie dans ces pages. L’humilité devant la grandeur du monde, le courage face à la force des éléments, la ruse pour se fondre dans le paysage et chasser utilement, la responsabilité pour préserver sa famille des dangers et l’initiative pour préparer activement l’hiver dans la langueur de l’été qui pousse au farniente. Il y a surtout le sentiment que tout est lié, en harmonie, en symphonie, comme ces pins vrillés qui s’abattent lors d’une tempête, formant ainsi une barrière naturelle pour que poussent les trembles loin de la dent affamée des cerfs, durant les quatre ou cinq années nécessaires à ce que les arbres deviennent adultes, permettant une réserve de nourriture pour les futurs cerfs (p.172). Il y a la prescience de l’éternel retour des saisons (p.151), des naissances et des morts, de la révolution des planètes. « Regarder le mouvement du printemps encore en bourgeons et (…) sentir le vaste esprit du monde – la joie, le réveil – qui court comme les eaux rapides de la fonte des neiges sous la surface, au retour des brises du sud, et de se laisser emporter par cet élan » p.131 (j’ai replacé la virgule où elle devait être, le traducteur semblant être fâché avec la ponctuation en français).

C’est que le pays est immense et que tout ce qui arrive est énorme. Le froid de l’hiver est glacial avec ses tempêtes de neige, le printemps explose, l’été accablant voit naître de gigantesques incendies si durs à contenir que l’on fait intervenir B52 et C130 pour jeter par tonnes des retardateurs de feu, l’automne flamboie de couleurs et de grizzlis gourmands de plus de deux mètres et demi de haut… Les vents sont puissants, les orages monstrueux, les pluies diluviennes, la neige interminable et la glace épaisse, le soleil impitoyable. Nous sommes dans la démesure, la nature au Montana accentuant encore la démesure du continent nord-américain par rapport à l’Europe.

Il y a même une saison de plus que dans le reste du monde, tant la nature est ici dans le surcroît. La cinquième saison est, pour l’auteur, le mois d’avril. « Pas question de passer directement de l’hiver au printemps : un enfant, ou même un adolescent, devient-il adulte comme ça, d’un jour à l’autre ? » p.163. Si juillet commence page 289, presque à la moitié, les mois ne sont pas racontés de façon égale, tout comme la réflexion même qui ralentit ou s’accélère selon que la saison pousse à agir ou à méditer.

vallee du yaak montana

Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de nous charmer avec ces excès mêmes. Certes, il y a parfois trop de mots, la solitude relative rend l’auteur volontiers bavard sur ce qui le passionne. Mais il sait capter l’attention par une anecdote de trappeur, nous enchanter par une description à la Chateaubriand, nous séduire par des phrases longues et balancées. Certains s’y ennuient, moi pas. La traduction de Marc Amfreville n’est pas toujours à la hauteur, mais la richesse de la langue sous-jacente se sent malgré tout. Que veut dire entre autres, en français, « les cheveux débridés » d’une femme (p.264) ? Serait-elle vue comme une bête de somme ? Et pourquoi ne jamais traduire « cobbler » (qui n’a aucun sens d’usage en français) par le mot évident de tourte ?

Rick Bass reste américain de culture et d’habitudes, mais la nature l’aide à lutter contre. Il se décrit plusieurs fois comme « un vrai glouton, Gulo gulo » p.240, « si impulsif et impétueux, si imprudent et si mal organisé » p.239. C’est ainsi qu’il s’amuse à brûler des herbes en plein été près de sa maison, manquant déclencher un vaste incendie ; qu’il entreprend de monter une côte enneigée avec son pick-up sans avoir les pneus cloutés, ce qui fait glisser le camion qui patine lentement jusque dans le ravin (il saute in extremis). Il est toujours poussé à l’action, vertu de ce peuple de pionniers optimistes : « Ne pas faire cette tentative exigerait une acceptation fataliste des agissements de l’univers dont aucun de nous (…) n’est capable » p.422. Malgré le paganisme qui est la religion innée de la nature (religion veut dire « relier »), il garde un reste de culpabilité chrétienne, péché originel et autre soumission aux Commandements du paternel suprême. « Il y a tant de joie dans cette communion que je dois avouer m’être demandé, au début, si je n’étais pas en train d’être tenté par le diable lui-même – tant quelque chose d’aussi bon ne pouvait être que coupable, et même approcher de la luxure » p.155. Quel appauvrissement qu’une religion qui interdit ainsi tout ce qui fait du bien ! Au nom d’« autre » monde, seulement « possible »…

Le verbe de Rick Bass reste irrigué par une vitalité qui vient de l’accord avec cette nature exubérante. Il s’émerveille que les enfants y soient solides, ses petites filles n’hésitant pas à marcher en sandales malgré les fourrés – comme si le paysage vous choisissait, et non l’inverse. Le récit d’une traque de cerf avec Travis, le fils de 15 ans d’un ami décédé, est un hymne à l’endurance comme au courage, les bottes texanes n’étant guère adaptée à la neige. « Et tandis que nous avancions péniblement, je me suis soudain rappelé ce que cela veut dire d’avoir quinze ans, quel extraordinaire mélange de vigueur et d’inexpérience c’était, un moment de la vie où l’on est capable physiquement et intellectuellement de presque tout faire au monde, et où tout est, sinon complètement, du moins presque neuf » p.499.

« Je voudrais que ce journal de bord ne soit qu’une célébration, une galerie de portraits du bonheur » p.131. C’est réussi. Lisez ce livre de joie pour la vitalité de la nature et de bonheur sur ses beautés vivantes.

Rick Bass, Le journal des cinq saisons, 2009, Folio 2014, 617 pages, €9.20

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Michel Tournier, Gilles et Jeanne

michel tournier gilles et jeanne
En 1429, Gilles de Rais rencontre Jeanne d’Arc, venue dire au roi Charles ce que lui ont transmis les voix du ciel. Dès lors le reître et la pucelle deviennent inséparables, dans la guerre comme dans la foi. Sauf que Jeanne est prise, jugée, condamnée et brûlée à Rouen par les clercs d’Église. Gilles de Rais va se révolter contre cette inversion de la Pureté en Souillure ; si le Dieu chrétien est le Diable qui jette au feu la pure Jeanne, le Diable ne serait-il pas le vrai Dieu ? Aussi Gilles s’invertit, il va chercher Jeanne dans les corps des jeunes qu’il va enlever, violer et brûler ; il va chercher Dieu dans l’alchimie porteuse de lumière, via Francesco, découvert à Florence – où commence doucement la Renaissance, une inversion du Moyen-Âge dogmatique et clérical.

Gilles et Jeanne, ce devait être un film. Le financement n’ayant pas été trouvé, sous la gauche au pouvoir, le scénario est devenu un ersatz de roman. La référence chrétienne n’allait pas aux laïcards fanatiques, malgré les scènes osées qui auraient convenue à Anal+, la chaîne cryptée sur le point de naître. Autant Vendredi était une réflexion longtemps mûrie sur un mythe fondamental humain, autant Le roi des Aulnes avait quelque profondeur en faisant revivre le mythe de l’Ogre, autant Les météores se penchaient sur le mystère gémellaire, malgré l’impression de fouillis – autant Gilles et Jeanne déçoit. Pourtant, le grand Dévorateur désarmé devant la fragile Pucelle est un beau choc de caractères.

Mais Tournier, tard écrivain, vite célèbre, aisément lassé, n’a pas la fibre d’écriture. Il est attiré avant tout par le regard. Il est volontiers voyeur, avide d’observer les autres qui passent, éphémères et si humains. Depuis la trilogie des grands romans mythiques, l’auteur ne livre que des esquisses : des nouvelles, des livres pour enfant, des récits plus ou moins remaniés de sa vie. Comme si la source était tarie, ou qu’il ne pouvait se livrer, voué au masque. Comme si la libido jaillissante de ses premiers grands livres était en berne, ou honteuse, volontairement cachée. Nous livrera-t-on, quelques années après sa mort, un Carnet vivant ou un Journal véridique comme celui de Gide, honteusement caviardé avant que les mœurs n’évoluent ?

L’auteur a peut-être l’écriture géologique, ne pouvant écrire que dans la durée, subissant la passion d’un livre comme la gestation d’un enfant, œuvre de toute une vie pour donner la vie. L’éditeur s’impatiente, le public attend : après les œuvres achevées, qui dormaient depuis des années dans un tiroir, ne restent que les brouillons, des textes épars, des ébauches.

Gilles et Jeanne se présente comme une suite de notes chronologiques, mal reliées en courts chapitres. Ce n’est pas un vrai roman mais un canevas, un scénario, un synopsis – rien de plus. Lui manquent la profondeur, la description, l’essai de comprendre, les dialogues, la réflexion – ce qui fait beaucoup de manques. Il n’y a RIEN dans Gilles et Jeanne, qu’une mauvaise recension pour magazine de faits divers, une compilation de travaux. La thèse tirée par les cheveux selon laquelle Gilles se serait converti à l’inversion par Jeanne, la suivant sur l’androgynie, la sorcellerie et le bûcher est sommaire et n’est pas étayée. Quelques rares phrases parfois, quelques pages enlevées, font regretter l’œuvre qui aurait pu être si l’auteur avait daigné s’y intéresser…

Pourtant sur un tel sujet, avec une telle trame, sachant la mythologie comme il la sait, quel roman Michel Tournier aurait pu tirer du Violeur et de la Vierge, du Viril et de l’Androgyne, de la chair et de l’esprit, de l’Ogre prédateur et de la Missionnaire céleste ! L’auteur a raté là ses Mémoires d’Hadrien. C’est non seulement dommage pour la littérature, mais aussi pour l’éditeur : il y a dol, promesse non tenue. Dommage aussi pour l’écrivain : croyez-vous, Michel Tournier, qu’après 1983 vos lecteurs enthousiasmés par vos débuts, vont continuer à vous suivre ? Lire vos brouillons, vos notes hâtives publiées telles, vos écrits vains ?

Michel Tournier, Gilles et Jeanne, 1983, Folio 1986, 160 pages, €5.40

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Michel Tournier, Le Roi des Aulnes

michel tournier le roi des aulnes
Roman éneaurme, comme disait Flaubert, roman mythologique qui peut se lire au premier degré mais en perdant beaucoup de son suc. Nous sommes dans l’histoire et dans la psychologie, dans le social et dans le signe – nous sommes à l’orée des années 1970 où tout devient possible, après mai 68 ; où tout est remis en cause de l’univers bourgeois ; où tout est sémiotique avec Roland Barthes, René Girard, Jacques Lacan, Roland Jacobson, Bruno Bettelheim…

Nous avons donc Abel Tiffauges dont le nom est celui du fief du violeur en série Gilles de Rais, saisi dès l’enfance comme enfant martyr de ses camarades pré virils qui l’appellent Mabel comme une fille, et protégé par Nestor, un pervers obèse de son âge dans le pensionnat catholique Saint-Christophe. Lequel Abel, grandi et devenu géant malgré un petit zizi (microgénitomorphe) et un entonnoir sternal comme Michel Tournier (p.114), s’établit mécanicien faute de capacités intellectuelles, et voyeur photographe pour capturer la beauté d’enfance à laquelle il reste accroché. S’il échappe au renvoi du collège à cause d’un incendie, il échappe à la prison pour un viol de fillette qu’il n’a pas consommé à cause de la déclaration de guerre. Pension, armée française, camp de prisonnier allemand, il est remarqué par un garde-chasse de Goering puis est envoyé à la forteresse de Kaltenborn (source froide), en Mazurie aux confins de la Prusse-Orientale, terre de forêts et de marais, où sont dressés à l’art militaire en Napola l’élite aryenne du Reich entre 12 et 18 ans.

Très vite, les 16 à 18 ans sont envoyés au front, Abel étant chargé de recruter d’autres 11 à 13 ans aux alentours sur son grand cheval noir qu’il a nommé Barbe-Bleue (surnom de Gilles de Rais). Il joue au Roi des Aulnes du poème de Goethe, mis en musique par Schubert, cet elfe des marais rusé qui ensorcelle et s’empare des enfants pour en jouir, malgré la pauvre rationalité de déni par leur père, inapte à les protéger. Mais la guerre avance, avec sa démesure, l’ogre Hitler dévore les enfants allemands au rythme du rouleau compresseur soviétique, et les 400 Jungmannen de Kaltenborn mourront les armes à la main, les trois plus beaux empalés dans un grand cri primal sur les épées de parade – par les soldats communistes ivres de vengeance, croit le lecteur – mais au contraire par les enfants mêmes qui se sacrifient pour réunir l’apha et l’omega, explique Michel Tournier à Gallimard (Lettre de la Pléiade n°59), fin exigée par la mécanique héraldique. Une parodie criarde de Golgotha où les jumeaux roux encadrent un Lothar aux cheveux presqu’argent. Héneaurme, aurait dit Flaubert, qui crucifie de même les lions dans Salammbô et fait apporter la tête tranchée de Oaokannan à la fin du banquet d’Hérodiade. Abel Tiffauges a sauvé un petit Juif affaibli « entre 8 et 15 ans », qu’il portera sur les épaules avant de s’enfoncer lentement dans le marais. Il rejoindra ainsi dans l’éternité mythologique les hommes des tourbières, découverts par les archéologues en ces confins, victimes émissaires sacrifiées à l’âge du bronze pour faire vivre la société.

Telle est la trame de ce gros livre en six parties dont la première, jusqu’au tiers du livre, attire peu. L’esclavage de pension et la propension à la scatologie sent trop lourdement sa psychologie freudienne du stade anal (« l’acte défécatoire »). La partie armée française permet déjà l’évasion, Abel s’occupant des pigeons voyageurs aux plumes soyeuses et tendres comme une peau d’enfant. Mais dès qu’il entre en Allemagne, le roman prend tout son charme. Michel Tournier, germaniste depuis l’âge de 9 ans, est incontestablement séduit par les paysages de brumes et de lisières un brin sauvages, par les gens un peu lourds (paysans fiables et avisés, ex-Wandervögels « chantants et enlacés, dépenaillés » p.418, ou gauleiters brutaux et vulgairement parés), par les bêtes (élans, cerfs, aurochs, chevaux) qui vivent comme au premier matin du monde – et par les jeunes garçons blonds aux muscles noueux et à la vitalité joyeuse. Il passera crescendo des pigeons aux gamins avec la même tendresse voyeuriste et caressante, avec le même amour panthéiste (et non génital).

Michel Tournier n’est pas Abel Tiffauges, même si un auteur met toujours de lui dans ses personnages. « Dans mes romans, je n’exprime pas du Tournier, je fais du roman », dit-il volontiers en entretien. Il n’a jamais été pensionnaire, il était trop jeune pour un camp de prisonnier, il n’a jamais été mécanicien ni racoleur de gosses pour école militaire. Ce pourquoi la lecture au premier degré d’un « fou » pédophile et séduit par le nazisme qui « gêne » certains contemporains, n’est pas la bonne. La honte coupable d’avoir laissé se développer le nazisme et la répulsion viscérale pour toute attraction même sublimée envers les moins de 15 ans disent d’ailleurs beaucoup sur notre époque de chochottes, « mal à l’aise » avec tout ce qui sort des normes confortablement puritaines et effarée devant toute violence fondamentale. Les islamistes et autres totalitaires ont de beaux jours devant eux, à terroriser cette faiblesse devant l’inconnu et le profond.

Mais la lecture au premier degré, qui est le fait de la majorité, n’est heureusement pas la seule. Pour bien comprendre, il faut de la culture, denrée rare en notre époque d’éducation « nationale » appauvrie et d’Internet plaçant tout sur le même plan. Le roman est symbolique, irrigué de mythologies à la Roland Barthes, de signes à la structuraliste et de psychologie de masse à la Wilhelm Reich. Embrigadé depuis tout petit en pension, garage, armée et camp, Abel Tiffauges est écartelé entre le nomadisme de son prénom biblique et l’enracinement ogresque de son nom de féodal prédateur, compagnon de Jeanne d’Arc. Ce n’est que par cette lecture que la première partie prend son sens. Abel n’aura de cesse que de procéder à « l’inversion » de toutes les normes d’une société qui cherche toujours à l’enfermer : dans la pension religieuse, dans l’instruction scolaire, dans l’amour conjugal, dans la sexualité hétéro obligatoire, dans le guerrier patriotique, dans le travailleur modèle. S’il couche avec une femme c’est avec « une garçonne », en outre « juive » : ce n’est pas par démagogie pour notre époque, mais par transgression des normes de bienséance bourgeoise avant-guerre. Après le viol dont la fillette qu’il révère l’accuse, alors qu’il ne l’a pas touchée, il fait une croix sur tout ce qui est féminin, « fausse fenêtre » de l’être originel : Adam l’androgyne.

Le garçon impubère représente pour lui comme pour les poètes érotiques de l’Antiquité l’idéal humain, l’espère originaire avant le sexe, « l’enfant de douze ans a atteint un point d’équilibre et d’épanouissement insurpassable qui fait de lui le chef-d’œuvre de la création » p.154. Ce pourquoi il aime enregistrer les voix des écoliers parisiens ou les jeux des jeunes nazis, capturer l’image des corps en mouvement avec l’appareil à objectif « sexe énorme, gainé de cuir » (p.167), palper, mesurer, caresser les peaux duveteuses où roulent déjà les muscles, se vautrer dans les cheveux dorés des gamins récemment tondus, oindre les lèvres gercées, soigner les plaies, faire chanter les poitrines, aligner les torses nus après le sport dans le matin frisquet de Kaltenborn. Cela est sensuel et même érotique, mais sans aucune génitalité. Comme Raspoutine prêchait l’innocence du sexe, il s’agit de la tendresse humaine – et pourquoi un homme en serait-il dépourvu ? Par convention d’une société étriquée de fonctionnaires et de boutiquiers ? Par castration d’une religion impérieuse, qui vise à soumettre les corps aux clercs et les âmes à « Dieu » ? La grande inversion subversive, deux années après mai 68, est là – dans ces pages d’un Michel Tournier de 46 ans. A la suite de Bronislaw Malinowski (La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives), d’Herbert Marcuse (L’homme unidimensionnel), d’Alexander Neill (Libres enfants de Summerhill) et de Gilles Deleuze (L’anti-Œdipe). L’auteur est resté toute sa vie vent debout contre le politiquement correct et l’ordre moral.

hitlerjugend

Christophe, Christo-phoros, le porte-Christ, Porte-Enfant qui fit traverser le fleuve au Fils, est « à la fois bête de somme et ostensoir » p.86. Il se soumet au garçon androgyne et en même temps célèbre l’humanité parfaite, créateur de rites jusqu’au sacrifice. Son désir est inversé en protection. Soulever dans ses bras un enfant est « une extase phorique » une offrande à la vie et à la beauté. L’inverse absolu du sous-officier SS Raufeisen qui marche en bottes de cuir crottées sur « les torses nus, jambes nues » des jeunes garçons à plat ventre dans la neige (p.548). L’innocence est la version positive de son inversion perverse : la pureté. L’innocence est asexuelle, affective, cherchant des relations fusionnelles (les jumeaux atteignant seuls la perfection). Pervers en revanche est l’adulte viril en société : pervers le curé catholique qui cherche les péchés, perverse la justice qui condamne l’amoureux platonique des petites filles qui ne sont pas les siennes, pervers le nazi qui dompte les corps gracieux des jeunes bêtes blondes pour en faire des mâles vulgaires et brutaux, poussés à la force et à la guerre sans espoir.

L’exigence de pureté est toujours une phobie de l’impur, une « gêne » devant le corps de nature, une obsession névrotique envers ses pulsions refoulées. L’islam, « religion de caserne » selon Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, a poussé depuis quelques décennies cette névrose paranoïaque de l’impur au paroxysme, contaminant les bobos vaguement réactionnaires sur leur jeunesse brûlée en 68 comme les laïcs chantres de « la Morale ». Mais l’amour n’est pas le sexe, contrairement à ce que croit la psychologie de bazar des magazines pour mémères de vingt ans et plus. L’amour est plus large et plus profond, il n’a nullement besoin du sexe et c’est bien dans l’œil de ceux qui « croient soupçonner » que réside la saleté.

le roi des aulnes film de volker schlondorff

L’auteur passe très vite du Sigmund Freud anal au Wilhelm Reich de la répression de masse du fascisme. Ces deux psychiatres sont juifs, pas d’accord entre eux, mais complémentaires pour analyser ce qui leur est intégralement étranger : le nazisme. Le Surmoi social superficiel ne tient plus dans les périodes exceptionnelles ; ce sont les pulsions refoulées qui font surface : sadisme, lubricité, cupidité, envie (Freud) ; ce refoulement empêche le noyau biologique profond – amour, bonté – de se manifester naturellement (Reich). Le nazisme, variante germanique du fascisme, est le retour d’autant plus brutal du refoulé que la soupape était close après 1918, l’exaltation des pulsions de combat et de mort, de génération et de destruction, l’état de nature de la violence à douze ans. La faute à la société bourgeoise chrétienne qui a trop longtemps refoulé les pulsions, dit Wilhelm Reich, Qu’un être puisse les satisfaire dès l’enfance, elles resteront bénignes, sans pression accumulée ; elles permettront l’épanouissement de l’être fondamental qui est amour envers les autres. Utopie ? Mais qui a rencontrée, autour de 1968, nombre de hippies rousseauistes du gauchisme, aujourd’hui recyclés en écologistes – malheureusement revenus au puritanisme bourgeois.

« Horrible miroir inversé » de Kaltenborn est Auschwitz raconté par le petit Ephraïm à Tiffauges – la race blonde des fils de Caïn sédentaires contre les races nomades des Juifs et Gitans, fils d’Abel, dit l’auteur (p.560). L’unité de l’Adam primitif ou de l’androgyne originel (Tournier a fait une thèse sur Platon) est reconstituée par l’enfant juif perché sur les épaules du géant protecteur des garçons aryens.

Eneaurme à la Rabelais, baroque dans la ligne du romantisme allemand, réaliste ironique à la Céline, ce roman asexuel et amoral subvertit les codes soixantuitards du jouir sans entraves. Mais la nature est-elle morale ? Les profondeurs de la psyché humaines seulement sexuelles ? Le passage de l’enfance à l’âge adulte ne se fait pas sans douleur, qu’il concerne l’individu ou sa société. A cet égard, le contraste entre le pensionnat catholique et la napola nazie est criant, montrant tout l’écart des cultures française et allemande : la règle comme contrainte castrant toute liberté ou la règle comme limite permettant un épanouissement contenu. Abel devra passer par les épreuves, renoncer à être père ou amant ; la société française trop rationaliste devra être vaincue par les bêtes blondes avant de se régénérer ; le peuple allemand trop chimérique devra passer par l’écrasante défaite pour évacuer les brumes de son inconscient. L’histoire n’est pas une Raison qui se déploie mais une suite de mythes agissants (l’Ogre, l’Androgyne, le massacre des Innocents, l’Apocalypse) ; le roman n’est pas une sèche chronologie sans acteurs mais un réalisme magique ; l’authentique s’appréhende aussi par le grotesque.

Il y a bien des lectures de cette interprétation du Roi des Aulnes, ce pourquoi le roman, prix Goncourt 1970, continue à fasciner les générations : il se vend autour de 40 000 exemplaires par an.

Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, 1970, Gallimard Folio 1975, 528 pages, €9.20
e-book format Kindle, €8.99
DVD Le Roi des Aulnes, film de Volker Schlöndorf avec John Malkovich, 1996, Lancaster 2000, €35.00
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Emmanuel Carrère, L’Adversaire

emmanuel carrere l adversaire
« Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans », dit l’auteur p.202. Cela après une description plate et événementielle d’un quintuple crime (au moins), celui de ses parents, puis de sa femme et de ses deux enfants. Ce n’est pas l’auteur qui parle, mais Jean-Claude Romand. Pourquoi diable Carrère a-t-il été se fourrer dans cette galère ?

Se sent-il en empathie avec le personnage de grand dépressif, débonnaire et menteur invétéré, fondateur dix-huit ans durant d’une double vie aussi étanche que grandiloquente ? Ses problèmes personnels sont-ils si profonds qu’il se passionne pour les pédophiles (La classe de neige) et les tueurs (L’adversaire) ? Quelle est cette fêlure intime autour de laquelle il tourne sans jamais y entrer autrement que par des « exemples » pris dans la réalité ?

Jean-Claude Romans était un mignon petit garçon des montagnes du Jura, enfant unique assez solitaire et peu viril mais intelligent. Il a réussi le concours d’entrée en médecine mais a calé – sans raison – sur une seule épreuve en deuxième année. Il n’a pas échoué : il ne s’est pas présenté. De cet événement fondateur, aboulie procrastinante, date tout un échafaudage de fantasmes et de mensonges qui vont durer deux décennies. Il laisse croire qu’il a réussi, puis qu’il a obtenu son diplôme, qu’il est embauché par l’OMS à Genève, qu’il poursuit des recherches de pointe. De quoi vit-il ? D’escroqueries sur ses proches, parents, amis ou relations. Ils lui confient des sommes qu’il va placer au noir en Suisse, soi-disant. Il les utilise en fait pour faire vivre sa famille, l’épouse très catho qu’il a fini par convaincre de l’épouser, et ses deux petits, fille et fils.

daniel auteuil dans l adversairePlus le temps passe, plus il peut se faire prendre. Va-t-il avouer, dans une catharsis qui le libérerait ? Pas du tout : il ne vit qu’en virtuel, plus beau, grand et fort qu’en vrai. Il est incapable de rester dans le réel, malgré les apparences. Pourquoi personne n’a-t-il rien vu ? D’une part parce le milieu bobo bien-pensant, catholique en médecine, est très conformiste sous une apparence obligeante : leur star est Kouchner, ce qui en dit long sur le vide intellectuel de ces bourgeois. D’autre part, parce qu’au fond tout le monde préfère croire que savoir, faire confiance naïvement plutôt que chercher à connaître. Romand le sent : à qui manque-t-il lorsqu’il se trouve seul ? À personne. Ce pourquoi il s’invente une agression jeune homme, une grave maladie ensuite, un poste dont l’importance le fait se déplacer loin et souvent adulte, une amitié avec le fameux Bernard Kouchner « vu à la télé »…

Lui n’est rien, son personnage est tout. Ce n’est que lorsqu’il est acculé qu’il désire tout effacer : ses parents qui l’ont vu naître et grandir, son épouse à qui il a toujours menti sur tout, ses enfants qui ne le verraient plus du même œil. Le 9 janvier 1993, à son domicile de Prévessin-Moëns, route Bellevue, il tue…

Jean-Claude Romand est-il intéressant ? Pas le moins du monde. S’il agite l’empathie popu, c’est par quelque fascination morbide pour la mort et la psychologie de tueur. Ou par christianisme dévoyé qui « pardonne » aux plus grands criminels pour se donner bonne conscience, « les discours angéliques sur l’infinie miséricorde du Seigneur » cités p.216. Emmanuel Carrère aurait pu développer cet angle, mais non. Il n’y a aucun moment littéraire dans cette écriture plate, dans ce compte-rendu presque administratif d’un cas. Nous sommes loin de Stendhal dans Le rouge et le noir, roman issu lui aussi d’un fait divers !

jean claude romand

Malgré ses « doutes » et son « opinion », distillés au long du livre, il n’effectue aucune analyse psychologique du personnage, il s’en tient aux faits comme un vulgaire juriste. Cela donne un ton glacé, mais ne s’élève jamais du ras de dossier. Peut-être Emmanuel Carrère, une fois la soixantaine venue, une kyrielle de longs articles de gare semblables à celui-ci écrits et publiés, ses propres enfants élevés, ce qui remet beaucoup de choses à leur place, pourra-t-il écrire un « vrai » roman et se tailler une place dans la littérature ?

Dans cet opus de deux cents pages, vite lu et aussi vite jeté, il en est loin. Ça plaît parce que c’est court à lire entre deux stations de RER ou un périple en métro. Parce que c’est facile à suivre – le fluide réduit à 300 mots. Parce que le voyeurisme du fait divers est éternel chez les liseuses qui se croient cultivées, bien que ce criminel ne soit justement pas l’un des nôtres mais un mystère social. Et parce que la mode fait qu’on « doit » avoir lu le fils de sa mère (Hélène Carrère d’Encausse) qui cause si bien à la télé. Mais franchement, où a-t-on vu qu’un biopic à l’américaine produise autre chose qu’un scénario de film ?

Emmanuel Carrère, L’Adversaire, 2000, Folio 2002, 221 pages, €6.40
Film DVD L’Adversaire de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Géraldine Pailhas, François Cluzet, StudioCanal, €13.00

La véritable histoire de Jean-Claude Romand:

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Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le pilleur d’épaves (Le trafiquant d’épaves)

robert louis stevenson le trafiquant d epaves

Inspiré par les conversations lors d’une croisière d’Honolulu vers les Samoa, ce « roman policier à la Charles Dickens » a été écrit à deux, Robert-Louis et son beau-fils Lloyd Osbourne, et d’abord publié en feuilleton. La matière est due aux deux, la manière au seule premier.

Autobiographie partielle romancée, étude de mœurs, aventure de mer, detective story fondée sur une escroquerie, ce roman fleuve un brin longuet ne commence véritablement qu’au chapitre IX. Tout ce qui précède est une mise en bouche un peu laborieuse des jeunes années de l’écrivain dans le milieu artiste peintre à Paris et Barbizon.

Loudon Dodd, qui raconte, est un fruit sec, aussi peu doué pour les affaires que pour l’art. Jamais fini, toujours en quête d’un complément, perpétuellement velléitaire, il est au fond un rêveur hanté par son imagination. Son père qui l’aime le cadre, puis Pinkerton l’ami affairiste vulgaire, encore Nares capitaine viril et décidé, enfin Bellairs avocat véreux et veule…

En bref, après une initiation à la bourse dans une école pour commerce américaine qui le laisse dépassé et interdit, le jeune Loudon est envoyé par son père à Paris étudier les Beaux-Arts en vue d’un concours d’architecture pour construire le palais du gouverneur de l’État. S’il a un peu de goût, il n’a guère de talent, mais il ne s’en aperçoit que lorsqu’il tombe dans la dèche au décès de son père après faillite. Tous les artistes en voie de célébrité du milieu parisien, qui louaient l’honnête facture de ses œuvres de riche amateur, l’évitent et le critiquent impitoyablement dès qu’il veut devenir l’un des leurs.

robert louis stevenson le pilleur d epaves sur les intellos

Il n’est sauvé que par un jeune compatriote, Jim Pinkerton, génie affairiste qui a sans cesse plusieurs affaires sur le feu et réinvestit de suite chaque dollar de bénéfice. Après de multiples et cocasses péripéties, prétexte à la description des requins de San Francisco, le duo investit aux enchères dans une épave fichée sur un roc en plein milieu du Pacifique. Son capitaine et quelques marins sont rentrés et l’assureur met le brick en vente, à charge de l’acheteur de se payer sur ce qui reste de la cargaison.

C’est alors que rien ne se passe comme prévu : les enchères devaient être expédiées comme une formalité, elles sont l’objet d’une âpre dispute entre surenchérisseurs ; le manifeste évalue la cargaison à environ 10 000 $, les enchères montent jusqu’à 50 000 ; le mystérieux enchérisseur qui veut à tout prix l’épave n’apparaît jamais en personne et s’évanouit dans la nature. Y aurait-il une cargaison non déclarée qui vaudrait de l’or ? De l’opium ?

Pinkerton reste à Frisco, tentant de sauver son affaire du gigantesque emprunt auquel il a dû procéder pour l’emporter, tandis que Loudon embarque avec le capitaine Nates pour aller piller l’épave. Mais ils ont beau retourner tout le navire, ils ne trouvent qu’un peu de thé, quelques soieries, et quelques paquets seulement d’opium. Plus étrange, le coffre du navire avec toutes les factures du capitaine n’a pas été emporté par les naufragés secourus par un vapeur de guerre ! Y aurait-il anguille sous roche ?

C’est évidemment le cœur de l’histoire et je ne dévoile rien de la suite, qui vaut d’être lue.

Il n’y a aucune sorcellerie dans l’affaire, ni vraiment de méchants – seulement des hommes avec leurs défauts et les qualités qui vont avec. Puis l’enchaînement des circonstances.

Stevenson dédie son récit au peintre américain Will Hicok Low, qu’il a connu à Paris en 1873 et à Barbizon en 1875. Il évoque « un récit d’un genre si moderne, tout plein de détails sur nos mœurs barbares et notre morale chancelante, tout rempli de la soif et de la nécessité de l’argent au point qu’il n’est guère de page dans laquelle on n’entende tinter les dollars, tout plein de l’agitation et du mouvement de notre siècle de sorte que le lecteur est bousculé d’un endroit à l’autre, d’une mer à l’autre, que le livre est moins un roman qu’un panorama, et est finalement aussi éclaboussé de sang qu’une épopée » (Épilogue).

Les îles du Pacifique sud épurent la pensée comme l’existence ; elles sont le paradis comparé à l’enfer de la corruption affairiste ou artiste de mise en pays « civilisé »…. sauf lorsqu’on les côtoie de près et qu’elles laissent un goût amer de tristes tropiques. Entre deux mondes, entre deux eaux, l’écrivain Robert-Louis Stevenson « parcourt le chemin des ténèbres », selon le célèbre vers de Catulle à propos d’un moineau.

Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le pilleur d’épaves, 1892, parfois traduit en français sous le titre Le trafiquant d’épaves, Histoire des mers du sud, Libretto 2012, 128 pages, €12.80
e-book format Kindle €11.99
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Robert-Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae

Ce gros roman baroque qui fait 232 pages au format Pléiade est une sorte de monstre Frankenstein de la littérature stevensonienne. Il mêle le récit d’aventure au roman historique, l’intrigue passionnelle aux mystères du fantastique, pour se résoudre en tragédie humaine : celle de deux frères comme la nuit et le jour, Caïn et Abel, Esaü et Isaac, l’aimé du Diable et l’aimé de Dieu, le Mal et le Bien. C’est un peu trop biblique à mon goût, un peu trop fantasque et rabouté, rédigé entre les Adirondacks américains et les mers du sud, dans le souvenir de l’Écosse abandonnée et du père de l’auteur qui venait de mourir…

Mais nombre de lecteurs ont aimé, surtout à l’époque de sa parution, notamment l’Américain Henry James dont les deux frères portent chacun un prénom.

robert louis stevenson portrait

L’histoire se situe dans l’Écosse de 1746 où Charles Stuart catholique, descendant de Jacques 1er destitué, tente de recouvrer ses droits à la couronne tenue par le roi George, bon protestant. L’aîné Durie, malgré la volonté de son père qui aurait voulu le cadet, joue son destin à pile ou face et choisit de soutenir Charles Edouard Stuart, alors que le cadet doit faire allégeance au roi George II, afin d’assurer la maison contre tout caprice de l’histoire. James est censé tué à Culloden, la déculottée écossaise par les armées anglaises qui scelle le destin de la province. En 1746, il s’agit de sa première mort. Henry prend donc le domaine, le titre et la promise de son aîné.

Sauf que ledit aîné ressurgit comme un incube, « même pas mort », et n’a de cesse de jalouser ce qu’il a joué et perdu. Il va saigner sa famille en réclamant de l’argent, en s’insinuant dans le couple de son frère, en lorgnant sur son neveu enfant épris d’aventures. Les relations se tendent tant entre les deux frères, du fait du mépris et des insultes de l’aîné, qu’un duel intervient à la lueur des chandelles et que James et transpercé par l’épée de son cadet. En 1757 a lieu sa seconde mort.

Sauf que l’aîné ressurgit comme un incube, « même pas mort », et n’a de cesse que de revenir harceler les vivants, jusqu’à s’installer au domaine comme s’il était chez lui. Henry et sa petite famille part donc s’exiler à New York pour refaire sa vie, laissant James avec le minimum garanti sur le domaine ancestral. Mais celui-ci ne l’entend pas de cette oreille, son orgueil le pousse à poursuivre sa vengeance, il n’a de cesse qu’on le supplie à genoux de reprendre son titre et son domaine que le destin – par lui forcé à pile ou face… – lui a ravi. Henry complote de le faire assassiner par des gens de sac et de corde, lors d’une expédition qu’entreprend James pour récupérer son trésor, amassé lors de ses errances en piraterie. Malgré son habileté avec la langue, James ne parvient pas à berner ses compagnons qui n’ont que l’or dans les yeux et il doit se résoudre à feindre la maladie, puis la mort, aidé par un fakir qui est son domestique. Il est donc enterré par un beau jour d’hiver 1764 dans les montagnes proches du Canada, bouche close et narines bouchées.

C’est la troisième mort du personnage.

Sauf qu’il ressurgit comme un incube, « même pas mort », à la lueur d’un feu lorsqu’il est déterré devant témoins par son serviteur indien qui lui a enseigné comment faire le mort en « avalant sa langue ». Mais cette fois, le diable étant dans les détails plus que dans le personnage, ce qui fonctionne en Inde ne fonctionne pas sous des climats gelés : James Durie est bel et bien mort, même si les flammes (diaboliques) du feu de camp ont donné l’illusion d’un retour à la vie. Illusion qui suffit cependant à son frère Henry pour décéder sous le choc, tant il était éprouvé par la persécution de son aîné sur presque vingt ans.

Ce final un peu Grand-Guignol, dont l’auteur reconnaissait les faiblesses, n’arrange pas son livre. Déjà trop long et un brin morbide, il est à peine éclairé par les ressorts classiques du chevaleresque, de la piraterie, des aventures maritimes et de l’inévitable trésor. Comme si l’auteur avait du mal à passer du feuilleton au roman, comme s’il avait du mal à s’élever au-dessus de son époque conventionnelle et confite en austérité chrétienne, comme s’il était malhabile à mettre en scène le Diable lui-même, le grand Séducteur, Celui-qui-prend-toutes-les-formes, le Diviseur qui instille en chacun le désir.

Car l’histoire se résume ainsi : une ordure supportée par un faible sous les yeux d’un lâche. James qui a choisi son sort est malvenu de réclamer son dû ; Henry, qui a cédé par obéissance au père, ne devrait rien devoir ; le pater familias de droit divin ne veut pas voir le mal dans ce fils aîné qu’il adule, tandis que peu lui chaut la bonté de son fils cadet. Où trouver un seul modèle dans cette collection de minables ? Même l’intendant Mackellar, comptable scrupuleux mais pusillanime, ne peut nous contenter, lui qui réduit sa tâche à rouler des yeux, à donner des leçons et à collecter les documents. Il instaure des récits dans son récit, si bien que l’auteur lui-même semble s’y perdre. Quant au lecteur…

A chacun d’apprécier la beauté du diable ou de fulminer contre l’anémie du cadet. A chacun de réfléchir à l’Écosse du patriarcat clanique traditionnel – bien rigide et injuste – opposée à la Nouvelle-Écosse américaine de la gestion économe et de l’entreprise. Vivre sur la bête pour frimer ou faire fructifier sa fortune pour ses descendants ?

Stevenson ne choisit pas, ou du moins pas trop, car pointe malgré tout sa fascination pour James, le Maître de Ballantrae jusqu’à la tombe, et jusqu’à l’épitaphe gravée par le vieux Mackellar lui-même sur la tombe ! Ne vaut-il pas mieux être détesté, admiré et redouté comme l’aîné (chapitre 12, p.877 Pléiade) qu’être faible, mal aimé et tourmenté comme le cadet ? Chacun choisit sa destinée, le premier par le sort, le second par devoir mal placé. Mais le sort, même défavorable par trois fois à l’aîné, est enviable car signe d’une liberté exercée, certes avec orgueil, mais avec des « qualités de distinction, d’assurance et de désinvolture » très enviables (p.863).

Robert-Louis Stevenson, Le Maître de Ballantrae – Un conte d’hiver (The Master of Ballantrae : A Winter’s Tale), 1889, e-book format Kindle, €0.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le grand bluff (Un mort encombrant)

robert louis stevenson un mort encombrant

Dans l’hiver glacial de 1887 dans les Adirondacks, Stevenson s’amuse du premier roman tiré d’un conte des Mille et une nuits que vient de pondre son beau-fils Lloyd, 19 ans. Il transforme l’intrigue en roman comique et fait de l’essai sur la tontine une grosse blague dans l’air du temps, qui amuse encore le lecteur aujourd’hui.

La tontine est une mise en commun d’un patrimoine pour livraison (à l’époque) au dernier héritier vivant.

Deux frères commerçants flanqué d’un oncle qui a mal géré leur fortune, mais bénéficiaire d’une tontine à 37 dont il ne reste que deux survivants, vont essayer de gruger un avoué de leur parenté qui est le fils du deuxième tontinier. Mais n’est pas escroc qui veut. Profitant d’un accident de chemin de fer, ils veulent faire passer un cadavre pour celui de leur oncle qui lui ressemble fort. Car celui-ci, dans le train avec eux, a disparu. Ils se voient déjà héritiers de l’affaire de commerce de cuir et de la tontine… mais un gentleman facétieux intervertit volontairement les étiquettes des caisses et tonneaux envoyés à Londres. L’un d’eux contient le cadavre, que quiconque le reçoit va tenter de refiler à un autre, jusqu’à ce qu’il soit dérobé par un chemineau indélicat.

Telle est la trame de l’histoire, commencée dans la dérision, poursuivie dans le rire et qui s’achève dans la pitié.

Mais chacun des personnages est faux, velléitaire et raté. Les faux commerçants ne connaissent rien aux affaires, le faux avocat est plus roublard que versé dans la loi, le faux oncle ne connait rien à la paternité, le faux sculpteur en est réduit à enseigner aux jeunes filles pour nourrir sa famille, le faux avoué est étudiant attardé plus porté à folâtrer qu’à travailler, lui-même se grime en faux musicien alors qu’il est incapable de coucher des notes sur une portée, après avoir commis un mauvais roman de gare que personne n’a acheté…

Nous sommes dans la critique aiguë d’une société, la victorienne, qui fait de l’arrivisme une vertu mais ne donne pas les moyens à chacun pour y parvenir. Ni aux riches qui dilapident leurs dons en potacheries, ni aux pauvres qui ne peuvent accéder au savoir, ni aux middle-class avides de gagner plus mais sans courage de travailler plus. Nous sommes dans l’univers de la bêtise pédante des petit-bourgeois, que Gustave Flaubert brocardera dans Bouvard et Pécuchet : l’imbécile gentleman farceur, la ravissante idiote, le casanier sans bon sens, l’oncle péroreur plus que pédagogue.

La célébration du goût vulgaire est poussée à son extrême (le comique n’est pas l’humour) : les personnages n’hésitent pas à éventrer un vénérable piano d’acajou pour y fourrer le cadavre et à vanter en parallèle la musique du pipeau, à marteler une statue d’Hercule antique par caprice rageur tout en se disant sensible à la sculpture sur cire des mannequins de vitrine, à préférer la lecture des journaux – plus « instructive » – à celle des livres, à lire des gazettes de blagues plutôt que l’austère Atheneum littéraire. Le noble serait-il le factice ? Le roman un art fini ?

Les auteurs nous proposent en effet un pastiche d’aventure ; il reprend les ficelles du sensationnel et du sentimental à l’eau de rose, genres promus par cette industrie du faux roman qu’on achète dans les gares pour lire dans les trains, vite absorbé, vite oublié, abandonné, donné ou jeté.

Écrit à la manière d’un amateur, le roman parodie l’écriture du feuilletoniste, faculté critique rare d’un écrivain pour son apprentissage. Chacun peut donc y trouver son miel, le lecteur lambda le plaisir d’une succession de coups de théâtre et d’une cascade de rires, l’érudit matière à supputer sur l’écriture, la société et les mœurs (car il y a plusieurs « inversions » dans cette potacherie très anglaise).

Robert-Louis Stevenson et Lloyd Osbourne, Le grand bluff (The Wrong Box), 1889, parfois traduit en français sous le titre Un mort encombrant, Livre de poche jeunesse 1999, 346 pages, occasion €1.37
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Michel Tournier, Les Météores

michel tournier les meteores

J’avais lu en 1972 ‘Le roi des aulnes’, puis ‘Vendredi’. Les deux romans m’avaient passionné, surtout ‘Vendredi’. Cette méditation sur la solitude, sur l’île déserte comme univers miniature, sur le mythe individualiste de Robinson, sur l’utopie de rebâtir un monde à son idée, sans lien d’aucune sorte avec « la société » dans ces limites de la vie qui sont comme une enfance. Je n’ai pas aimé le personnage principal du ‘Roi des aulnes’, garagiste difforme et myope, d’une sexualité fangeuse. Mais j’ai apprécié le séjour en Allemagne nazie, époque qui permettait pratiquement toutes les expériences et pays rude encor primitif, d’une beauté sauvage. Le début des années 1970 était fasciné par le rigorisme botté, peut-être en réaction au laxisme sexuel et à la paresse prônée – croyait-on – par Mai 68. Michel Tournier aimait l’Allemagne, la jeunesse, le début de l’adolescence, notamment des garçons entre 12 et 15 ans. Il a connu le nazisme de 9 à 12 ans lors de séjours linguistiques en Allemagne, avant la guerre. Devenu écrivain par hasard, il a prospecté les grands mythes humains : le Sauvage, l’Ogre, la Gémellité.

Ce qui me ravissait surtout dans ses premiers livres était cette capacité de l’auteur à évoquer une atmosphère, à faire naître un climat psychologique depuis les corps physiques – en une communion cosmique, organique, au milieu d’une forêt de symboles. J’aime, chez Tournier, cette importance qu’il accorde à l’enfance, la formation de la personnalité par les sens et les contacts mêlée à la faculté onirique ; j’aime la sensualité de ses personnages avec les éléments bruts ; j’aime les évocations mythiques, ces associations d’idées et de passions que suscitent, chez ces êtres, des mots et des choses, des gestes quotidiens. Ils puisent leur puissance dans les profondeurs de l’inconscient et c’est tout cet arrière-plan archaïque qui parle.

Et puis cette merveille : le style. Le vocabulaire riche allie la précision à l’intimité du sens, extrayant tout le suc de chaque mot pour le faire signifier dans sa totalité. Je ne serais pas étonné que Michel Tournier soit difficile à bien traduire en langue étrangère.

Toutes ces qualités, je les ai retrouvées dans ‘Les météores’, améliorées peut-être, mûries par le temps et l’expérience.

Tels Castor et Pollux, Jean et Paul sont de vrais jumeaux que rien ne peut distinguer l’un de l’autre, au point que l’on appelle chacun Jean-Paul. A travers leur histoire, l’auteur donne une pénétrante analyse de cette « faim du semblable », de cet être complémentaire que chaque être humain cherchera sa vie durant. Il est autre mais reflète, il apaise l’angoisse d’exister parce qu’il comprend, il aime de tendresse et satisfait le sexe – en bref le double fait retrouver la quiétude matricielle, nostalgie intime de l’âge d’or personnel : le parfait amour.

castor et pollux

Michel Tournier voit l’apothéose du couple humain dans la paire de jumeaux. Nulle intimité ne saurait être plus parfaite, il s’agit vraiment d’un seul être en deux endroits de l’espace, d’une seule âme « déployée » en deux corps identiques. Le jumeau est attiré vers le jumeau comme Narcisse au miroir. Une force quasi magnétique se crée, un réseau d’échanges continuels sur tous les plans depuis la naissance : physiques, affectifs, mentaux, spirituels. Le « jeu de Bep » est un rituel compliqué issu d’affinités et de souvenirs identiques ; « l’éolien » est un langage secret d’initié, formé de mots, de gestes, de mimiques à la signification immédiate et plus chargée de sens que les mots des « sanspareils » – ceux qui n’ont pas de jumeaux. Les « frères pareils » communiquent totalement, obligés pour cela d’inventer un autre langage que celui du commun, pour leur usage exclusif.

L’auteur explore les autres formes de couples, homosexuels et hétérosexuels, mais nul ne pourra seulement approcher la perfection des jumeaux dans la communication, cette entente absolue qui pousse l’empathie au plus haut degré. Chacun est enfin vraiment compris par l’autre, ce qui n’arrive jamais aux humains normaux. Le couple des parents, Édouard et Maria-Barbara, est insatisfait. Édouard passe la majeure partie de son temps à Paris, assouvissant son désir sur le sein de maîtresses éphémères, cherchant toujours celle apte à le comprendre et ne la trouvant jamais ; il revient parfois dans la propriété bretonne parce qu’il ne trouve au fond de tendresse qu’auprès de son épouse, perpétuellement enceinte. L’oncle scandaleux, prénommé évidemment Alexandre, ce prince des homos, cherche auprès de « proies » plus éphémères encore le sexe sans la tendresse. Car le jeu est de conquérir et de marquer son territoire, pas d’aimer au sens plein. Le mariage « de raison » serait-il la solution, faisant la part des désirs contradictoires ? Le livre dénonce cette imposture avec la belle Fabienne, lesbienne qui se marie avec un homme médiocre pour donner le change social et assurer la liberté de ses désirs. Paul fera plus tard échouer les fiançailles de son frère jumeau Jean parce que le vrai couple ce sont eux, les jumeaux, qui en détiennent le secret. Est-il un couple « idéal » ? On pourrait le croire avec Ralph et Deborah parce qu’ils sont riches et beaux, donc libres de vivre retirés dans une île de la Méditerranée qu’ils ont aménagée en oasis.

Toutes ces tentatives se heurtent aux désirs, aux passions, à l’époque. L’amour est impossible sauf avec son semblable. Maria-Barbara meurt en déportation et Édouard de chagrin ; Alexandre est poignardé sur les docks de Casablanca ; Deborah meurt d’un cancer et Ralph sombre dans la boisson au milieu de leurs jardins-univers détruits… La leçon ? Le couple géniteur est un divorce permanent entre désir sexuel et besoin de tendresse ; les enfants grandissent tout seul et vont vivre ailleurs leur vie. Le couple sans enfants n’est qu’une solitude à deux, ni le confort ni l’argent ne parvient à éviter que l’entente ne se délite, car l’un vieillit plus vite que l’autre. Le couple lesbien n’est qu’un pâle et fade reflet du couple homosexuel parce que – dit l’auteur – la femme a plus besoin que l’homme de sécurité et de tendresse, et d’un enfant à aimer. Quant au couple mâle, par sa quête du semblable, du frère, il se rapproche du couple parfait mais n’est qu’un ersatz contrefait et éphémère des vrais jumeaux.

Le couple gémellaire est, lui, riche de toutes les possibilités et facteur d’épanouissement. Même si l’un des frères-pareils, saisi de vertige par l’effet miroir de son frère et aliéné d’être à deux exemplaires, cherche à briser l’union, à scinder l’œuf clos, stérile, éternel. Les jumeaux mythologiques se battent et s’entretuent avant de fonder des villes ou des devoirs. Romulus tue Remus, Etéocle massacre Polynice, obligeant Antigone à se révolter contre les lois de la cité. Jean fuit Paul à travers le monde, poussé par le démon du voyage qui l’appelle sans cesse « ailleurs », jusqu’à ce qu’il parvienne à se fondre un jour dans le cosmos. Le jumeau déparié retombe alors dans le monde turbulent des météores qui le ballottent et le poussent, comme le vent fait d’un nuage. Il poursuit son frère pour ne pas le « perdre », mais aussi pour vivre les mêmes expériences et prolonger la fusion. Il s’enrichit peu à peu de la substance de son jumeau… qui disparaît. Un jour, il devient infirme en passant le rideau de fer qui coupe Berlin en deux et sépare les deux Allemagnes jumelles. Il découvre alors la fusion cosmique qui rejoint la philosophie zen. Son corps, cloué sur un lit, se prolonge et vit par les météores, entraîné qu’il était déjà à écouter à chaque instant le message de son frère-pareil. L’un s’est fondu dans l’espace, l’autre participe à l’espace. Son frère fusionnel devient le cosmos entier, les jumeaux préfigurant peut-être ce grand Tout que tous doivent rejoindre, dissociés provisoirement par l’existence. À moins qu’ils ne soient une métaphore de l’Allemagne coupée en deux, Allemagne de l’ouest et Allemagne de l’est, dans ces années 1970 finissantes…

michel tournier 1970

J’ai toujours été personnellement fasciné par les jumeaux. Je me souviens de ma curiosité et de ma mélancolie face au mystère de deux êtres identiques, frères parfaits, amis en totalité, l’un ne pouvant vivre sans l’autre. Michel Tournier croit que tout être humain porte en lui la nostalgie d’un frère-pareil. L’ours en peluche ou la poupée ne sont que des substituts, pauvres mais nécessaires, à la solitude existentielle. Qui n’a jamais rêvé d’un jumeau si proche de soi qu’il nous comprendrait d’un seul regard, d’un seul geste, nous aimerait sans condition, à qui l’on pourrait confier nos secrets les plus intimes sans réticence, dans une offre totale et partagée, un don absolu de confiance et d’amour ? Même l’amour d’une femme ne remplace pas ce frère mythique, ami et confident de toujours, autre soi-même en mieux, projection narcissique qui aide à vivre.

Enfant, nous chérissons l’ami, le camarade, fille ou garçon, que nous avons élu entre tous. C’est l’âge où l’on demande aux petites filles de nous épouser plus tard et aux garçons de lier un pacte de sang. Ou bien, trop solitaire du fait des convenances ou des déménagements, nous reportons notre besoin de tendresse sur un animal vivant ou en peluche, lui parlant comme à ce frère que nous n’avons pas. Adolescent, chacun défait ses liens, c’est l’âge « ingrat » et le plus angoissé de la vie sans-pareil. On recherche éperdument « l’autre », le complément sexuel et affectif. Adulte, nous chérissons l’épouse peut-être, nos enfants sûrement et nos filleuls lorsque nous n’avons pas de descendance. Nous avons des amis, une vie stable et une âme moins inquiète, nous avons moins besoin d’un frère-pareil. Mais si le couple se défait ? Si tendresse et désir se dissocient ? La solitude à nouveau amène à la mélancolie du manque.

Michel Tournier est un aristocrate du langage, un poète de la réalité signifiante. Son art nous aide à comprendre le cosmique par l’intime, le macrocosme par le microcosme, l’univers par la cellule. Ses romans fascinent comme l’amour, emportent comme une religion – car ils relient aux êtres et au monde.

Michel Tournier, Les météores, 1975, Folio 1977, 628 pages, €9.70
e-book format Kindle, €9.49
L’écrivain Michel Tournier est mort à l’âge de 91 ans

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Philippe Will, Guérilla

philippe will guerilla
Ce livre est le roman d’un service militaire à 22 ans, une oppression sur les seuls jeunes mâles que Chirac aura la bonne idée de supprimer pour inutilité. Cela se passe en 1982, lors de la gauche utopique au pouvoir. Un service militaire particulier, effectué à l’Hôtel Matignon sous Pierre Mauroy, surnommé « Rougeau de Lille », chantre du socialisme enchanté populaire.

Le personnage principal est antipolitique, ou plutôt apolitique : il préfère la baise à l’activisme, un temps gauchiste comme il était de bon ton de l’être à l’époque. Le socialisme gestionnaire lui est aussi étranger que le système. Ne compte pour lui que la musique, la guitare électrique dont il tire des sons de chat écorché pour une chanteuse rocailleuse jamais en rythme.

Il s’adresse à son lecteur comme à un copain à qui il en raconterait une bien bonne. Si les personnages sont bien campés, ils manquent un peu de profondeur, mais nous sommes dans le divertissement, pas dans Balzac. L’auteur ne manque pas d’en rajouter un peu, fumant de l’herbe lors de ses rares jours de caserne – ce qui était impossible à l’époque –, ou prêtant foi à la rumeur du « bromure » dans la nourriture des bidasses ordinaires – une légende urbaine propagée par la paranoïa gauchiste –, jusqu’aux distributions quotidiennes de bière – qui étaient la désinformation favorite de la droite évincée. Mais le lecteur ne s’ennuie jamais et la lecture de cet opus hilarant vaut le détour !

Affecté au service du Premier Ministre chargé de traiter l’abondant courrier postal (Internet n’existait pas…), il découvre la bureaucratie hiérarchisée, le clientélisme de parti et les petites haines entre soi des fonctionnaires qui ne rêvent que de piquer la place à celui ou celle placé juste au-dessus d’eux. Avec son pote Axel, un ancien du GUD avec lequel il s’est bastonné cinq ans avant au Luco (autrement dit il y a un siècle à cet âge), ils fomentent le bordel dans cette mécanique plus idéologique qu’efficace. Gauchiste et facho réconciliés sur l’État orwellien, voilà qui n’est pas piqué des vers.

De la pièce de dix francs collée au lino pour que la vieille chef de service s’y casse les reins à vouloir la ramasser, à la drague des « possibles » (réduite aux dactylos) tout en jaugeant la surface immodérée des postérieurs nourris aux calories de cantine ; de la langue de bois ministérielle pour faire passer le message optimiste du changement, passant de « l’installation » du socle à sa « consolidation », à l’usage de phrases standards tirées des discours de l’ineffable Premier – ce ne sont qu’opérations de guérilla subversive qui courent les couloirs de l’Hôtel Matignon. Dissuasion du faible au fort prisée des guévaristes comme des fascistes. Jusqu’aux bites finales, dessinées trop proches des petites filles hilares qui figurent la joie prolétaire du socialisme arrivé, et qu’affectionnent tant les fonctionnaires partisans biberonnés à la propagande sous Staline.

Les militants sont incapables de gérer un État, rappelés par le courrier du peuple aux dures réalités. Ils se bercent alors de grands mots et d’utopie pour demain (toujours demain), tout comme dans le livre de George Orwell : « Le scénario de ‘1984’ est bel et bien en train de se produire – tout y est : la novlangue, le ministère de la Vérité, la police de la pensée » p.210. Une assez juste description d’un socialisme qui ne s’est jamais débarrassé des oripeaux romantiques et se pique de gouverner.

Le narrateur (et l’auteur ?) n’a qu’une hâte : la quille ! Et au bout de ses douze mois, « une fois débarrassé de ton costume et de tes mocassins ridicules, tu enfiles un jean déchiré et un débardeur à motif panthère » (p.222) pour t’éclater en concert de wild-rock lors de la bébête fête de la musique instaurée par Jack qui se voulait le Grand.

Un peu trop d’alcool, de drogue et de baise frénétique, souvenirs fantasmés d’une jeunesse qui a passé ? Ce roman vous replace dans les années hédonistes si loin d’aujourd’hui où sexe, drogue et rock’n roll imposaient leur loi. Il vous donnera du plaisir tant il se moque du sérieux socialiste, des rites de bureau, du niveau d’incompétence atteint par tout fonctionnaire chef de service et destiné à le rester. Il raille par contrepoint notre époque contemporaine où le socialisme a disparu derrière la technocratie et la com’ et où l’hédonisme est censuré par les puritains drogués aux séries américaines et aux tradis du monde catho, massacré volontiers à la kalach par les islamistes aussi jaloux des perversions des autres qu’impuissants à s’y vautrer.

L’auteur a étudié le droit et la communication et travaillé à la télé avec Thierry Ardisson sur TF1 et Coluche sur les Restos du cœur, mais sa passion est la musique et il a produit des dizaines d’albums – et trois livres de littérature : Rock’n roll en 2010, Dealer ou la valse des maudits en 2011, et Mémoire fauve en 2014.

Philippe Will, Guérilla, 2016, éditions Œil de Caïn, 254 pages, €18.00
Le site de l’auteur
Attachée de presse : Guilaine Depis, contact presse guilaine_depis@yahoo.com ou 06 84 36 31 85

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Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men

robert louis stevenson la chaussee des merry men
Ce court roman est empli de bruit de fureur, celle des éléments et celle des âmes. Charles, jeune étudiant à l’université d’Edimbourg, n’a pour seule famille restante qu’un oncle et sa fille Mary, qui vivent dans une ferme isolée des bords du flot, sur le Ross de Mull à Grisapol. Les brisants dressent leurs chicots redoutables et nombre de bateaux sont entraînés sur eux par le courant. Par les jours de tempête, on dirait qu’ils dansent dans une joie diabolique, d’où leur nom de Joyeux drilles – les Merry Men.

Charles vient passer quelques vacances dans la solitude fracassante de la mer lorsqu’à certains indices, ténus mais répétés, il s’aperçoit que son oncle n’a plus toute sa tête. Lui, le garçon, sait bien ce qu’il veut : épouser Mary et l’arracher à cette solitude déprimante. Il a pour ambition de découvrir un trésor, celui du navire espagnol de l’Invincible Armada brisé sur ces côtes lors de la tempête qui sauva l’Angleterre. Il croit deviner que l’épave peut se trouver dans la baie non loin de la ferme, d’autant qu’un professeur espagnol a récemment contacté son maitre à l’université pour des recherches dans les archives.

L’Ecosse sauvage, un trésor qui fait rêver, le double maléfique chez tout être, le tragique de l’aventure humaine… tous ces ingrédients de l’univers de Stevenson sont présents. Ne reste qu’à planter le décor et y faire se mouvoir les personnages.

L’Ecosse des Basses terres maritimes est pénétrée de vents et de courants. La nature mugit ou soupire selon le temps, prenant des formes sauvages comme si la main de Dieu s’abattait sur les êtres chétifs qui osent défier Sa force. Dans la queue du romantisme, Stevenson décrit comme Hugo les lames agressives comme des êtres vivants, les courants maléfiques qui entraînent hommes et bateaux, les rocs noirs qui font danser les embruns ; il chante comme Wagner la clameur de l’ouragan, les coups de boutoir de la bourrasque contre les pignons de la maison, les soupirs glacés du vent qui s’infiltrent par le cheminée, couchant les flammes de tourbe. Il dit les moments où la nature prend un aspect surnaturel, faisant croire à des forces divines ou diaboliques.

Lui-même n’y croit guère, trop positiviste comme Charles, mais il est impressionné de constater les ravages de l’imagination chez les autres : chez Rorie le serviteur qui croit voir un poisson tapi sous les eaux de la baie ; chez Gordon son oncle approchant la soixantaine qui s’enivre des tempêtes au point de souhaiter les naufrages, mimant l’excitation grandiose des brisants qui fait jaillir l’écume à plusieurs dizaines de pieds de la mer.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Fidden, Ross of Mull, Isle of Mull, Scotland, UK.

Le jeune homme est un sage, qui croit comme Locke que l’expérience de la vie par les cinq sens est meilleure que les dogmes appris par cœur des Bibles et autres autorités. Il se met nu au soleil, plonge dans l’eau marine, explore par toute sa peau le contact gluant des algues. Il veut un contact direct avec la nature et ses forces ; il veut un contact direct avec les gens de chair plutôt que de les imaginer en esprits. Aussi, lorsqu’un homme se dresse sur une épave échouée, ce n’est pas comme son oncle un fantôme qu’il voit, mais un être humain de chair bien vivant. Un Noir – ce qui effraie d’autant plus le vieil homme qu’il se sent coupable d’avoir souhaité la mort d’un marin, lors d’une nuit de tempête, tant était beau à ses yeux le naufrage.

Nous sommes dans la tragédie shakespearienne car tout ce qui devait arriver était comme déjà écrit : la solitude de l’oncle, sa progressive folie, sa fin inéluctable – sans que quiconque puisse rien faire. Macbeth a montré les limites de l’obéissance à un roi criminel ; c’est ainsi que Charles, qui devient adulte donc responsable, jauge l’autorité de son oncle et même celle de Dieu. Nul ne commande que soi-même, ainsi le veut l’aventurier de la vie. Tout ce qui lui arrive dépend en partie de lui, même sa folie. Ce n’est que lorsqu’il lâche pied comme être raisonnable que les forces naturelles l’emportent, telles des démons. Car Dieu a donné la raison à l’homme pour qu’il s’en serve.

Ce court roman très bien écrit explore les tréfonds de l’âme humaine tout en replaçant les êtres fragiles et nus que nous sommes dans le grand chaos indifférent de la nature. La mer n’est maléfique que si l’on y croit ; elle est pourvoyeuse de trésors et d’imaginaire si on le veut. A chacun de choisir.

On dirait que, de Jim de L’île au trésor, 13 ans, à Charles, ici dans sa vingtaine, en passant par David, 18 ans, du roman Enlevé ! Robert-Louis Stevenson grandit au rythme de ses personnages, devenant peu à peu adulte, chargé de famille et aventurier des mers du sud comme de la littérature. Ces quelques pages sont moins destinées aux adolescents qu’aux adultes, encore que chacun puisse y trouver ce qu’il cherche : de l’action, l’homme colleté aux éléments, mais aussi aux forces obscures de l’esprit et des croyances.

Et cette fois, Folio a bien édité le livre.

Robert-Louis Stevenson, La chaussée des Merry Men, 1887, Folio 2008, 128 pages, €2.00
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Robert-Louis Stevenson, Enlevé !

robert louis stevenson enleve

Tous les ingrédients de l’aventure sont là pour ravir les âmes enfantines : la jeunesse confrontée au monde, la méchanceté des hommes, l’amitié précieuse en contrepartie, les paysages rudes, le combat contre l’injustice et l’occupation étrangère, la vie dans la nature, les multiples dangers… Après L’île au trésor écrit pour son beau-fils de 13 ans Lloyd, Robert-Louis Stevenson chante la jeunesse immortelle dans un adieu à l’Ecosse, patrie de son enfance, qu’il quitte pour des cieux plus cléments à sa santé chancelante.

David Balfour n’a pas 17 ans en 1751 lorsqu’il doit partir, orphelin, avec pour tout viatique la lettre qu’a laissé son père au pasteur Campbell. Elle recommande l’adolescent à son oncle, le vieil Ebenezer qui habite un château en ruines jamais terminé, à quelques miles d’Edimbourg. Ebenezer est le prénom de l’avare Scrooge chez Dickens, et Stevenson aimait beaucoup Dickens.

Après quelques jours de marche dans la campagne, David parvient au gros manoir qui se veut un château et rencontre le méfiant vieillard. Celui-ci reconnaît qu’il est bien le fils de son frère mais n’a qu’une hâte, s’en débarrasser. Aigri par la vie et en butte à l’hostilité de la contrée – par sa faute – il n’a aucunement la fibre familiale, encore moins paternelle. Il embobine le gamin jusqu’à lui faire visiter un brick à l’ancre, dont le capitaine est en affaires avec lui. Tout émerveillé, car ses 16 ans n’ont jamais encore vu la mer, David se laisse circonvenir, assommer, et se retrouve à fond de cale pour un voyage au long cours. Son oncle a topé avec le capitaine pour qu’il le vende aux plantations des Amériques…

Doublement abandonné par les siens, ses parents morts et son oncle renégat, le jeune homme doit s’en sortir tout seul. Il ne peut compter que sur sa bonne mine. Il apprivoise tout d’abord le mousse Ransome, prime adolescent bête et battu qui jure et n’admire que la force, « découvrant sa poitrine » pour montrer ses tatouages qui font viril, vraie graine de forban. Il sera tué d’un coup de poing par le second, seul marin qui sache naviguer sur ce rafiot. Le troisième officier n’approuve pas cette violence et permet à David de retrouver un semblant de liberté à bord, jusqu’à lui faire remplacer le mousse.

A ce poste, l’adolescent va rencontrer un mystérieux personnage, surgi brusquement lorsque sa barque a été éventrée par le brick dans le brouillard. Bien de sa personne et un brin vaniteux, portant « un nom de roi » (Stuart), il sert de messager entre les exilés écossais en France et ceux restés au pays occupé par les tuniques rouges du roi George, qui attendent de l’argent.

La ceinture emplie d’or d’Alan Breck Stewart attire les convoitises et l’équipage peu recommandable va tout faire pour s’en emparer. Comme dans L’île au trésor, le jeune homme et son valeureux mentor, ici David et Alan, vont résister à deux dans la dunette aux assauts des bandits. Après avoir effectué un tour complet des côtes de l’Ecosse, d’Edimbourg à Mull, le brick s’écrase contre les rochers par la faute de son capitaine incompétent, avide d’être payé.

C’est le début d’une longue odyssée pour le garçon naufragé, d’abord esseulé sur un ilot dont il ne voit pas qu’il se transforme en presqu’île à marée basse, puis suivant une sorte de jeu de piste par les messages laissés à tout hasard par Alan qui a réchappé lui aussi au naufrage.

Alors qu’il demande son chemin dans la forêt, David assiste au meurtre d’un Campbell, l’intendant du pays d’Appin, et doit fuir, poursuivi par les tuniques rouges, accusé par le notaire qui l’accuse d’avoir fait stopper l’équipage pour faciliter le tir. C’est alors qu’il retrouve Alan qui le fait s’échapper à couvert, puis brouiller les pistes, dans un vrai jeu d’indiens. L’aventure n’est pas prête à finir !

Les deux compères que presque tout oppose, David whig et Alan jacobite, le cœur pur répugnant à tuer et l’adulte calculant les opportunités, vont traverser les Highlands de part en part, d’ouest en est, l’un pour retrouver son oncle et lui faire rendre gorge, l’autre pour suivre sa mission et s’embarquer pour la France. La géographie très précise, aidée d’une carte publiée par l’auteur, ancre l’imaginaire dans le réel du terrain. La langue anglo-écossaise, qu’un anglais peut comprendre, ajoute au dépaysement.

ecosse highlands ardvreck castle loch assynt

Amitié et loyauté, admiration et réprobation, légalisme et fantaisie, l’injustice punie mais le dilemme moral de cautionner un meurtre, les héritiers rétablis dans leurs droits (David dans son laird) mais pas l’Ecosse dans son autonomie – sont autant d’appels enthousiasmants aux jeunes lecteurs. L’attachement du jeune pour l’adulte qui l’enlève et l’élève à la fois dans l’action n’est pas sans susciter l’adhésion pleine et entière des 11-15 ans. Le roman est écrit pour les journaux, en feuilleton, ce qui lui donne un ton haletant et une vivacité de langage sans pareils. Pas le temps : la fuite commande, comme les rebondissements. Dans ce chaos physique, affectif et moral, il faut se retrouver.

C’est à une véritable quête initiatique dans laquelle David se lance, tout comme Jim dans L’île au trésor, mais avec plus de maturité. Il avait encore 16 ans au début, il en aura 18 à la fin, vrai passage de l’enfance candide et protégée à la liberté responsable de l’âge d’homme. Cela dans la noirceur des secrets de famille. De quoi attirer l’attention de certains critiques sur le processus de distillation du whisky, issu de l’orge maltée des Basses terres (Lowlands) et de l’eau de source filtrée par le granit des Hautes terres (Highlands), longuement mûri en fûts, le 18 ans d’âge étant un summum de flaveurs et de richesse en bouche.

L’enlèvement concerne l’adolescent David, mais aussi le jeune lecteur, emporté qu’il est par l’imagination fertile de l’auteur, dans un paysage de légendes et par une aventure échevelée. La sortie de l’enfance est un âge où l’on fantasme d’être enlevé ; quitter sa famille est inscrit dans le programme génétique et la fascination du garçon ou de la fille pour qui leur donne l’exemple a quelque chose d’érotique. Dans ce roman d’aventures, nous sommes entre Walter Scott et Mark Twain, auteurs de la même époque, mais avec la patte Stevenson, à nulle autre pareille.

Il est curieux que Folio n’ait pas édité une traduction récente, car ce livre est une bonne lecture pour la jeunesse.

Robert-Louis Stevenson, Enlevé ! (Kidnapped), 1886, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 270 pages, €15.50
Robert-Louis Stevenson, Œuvres II, Gallimard Pléiade 2005, 1389 pages, €59.80
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Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant

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Le Juif en tant que peuple existe, il a toujours fait parler de lui.

Évadé d’Égypte, « seul » peuple à se croire élu par le « seul » vrai Dieu unique et jaloux (selon la légende), il a conquis la Palestine par destinée, a été exilé à Babylone, s’est révolté contre les Romains, a été chassé par les Arabes dès qu’ils furent musulmans, a été persécuté en Russie puis en URSS, déporté et gazé par les nazis, établi un lobby efficace dans les hautes sphères intellectuelles et politiques aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France, réinstallé par la force du droit international ONU en Palestine, d’où il mène une guerre de cent ans contre les menées arabes alentour.

Le Juif errant n’existe pas, il est un mythe chrétien.

Ahasvérus a été maudit (selon la légende) pour avoir refusé un verre d’eau à Jésus lorsqu’il portait sa croix, le jour de la crucifixion ; cela à cause d’une femme, Marie-Madeleine la putain, qui s’était refusée à lui tandis qu’elle tombait énamourée du Christ annonçant le Royaume. Il a été condamné à marcher jusqu’à la fin des temps, changeant d’identité au fil des pays – car son nom est Légion – sans jamais avoir le bonheur de mourir, remâchant sans cesse cette unique et fatale fois où il a trahi l’Homme, le Fils de l’homme, en bref Dieu.

Après avoir conté l’épopée de lui-même, puis celle de l’empire et de la famille, enfin celle de Dieu, Jean d’Ormesson conte celle de la religion. Comme toutes les religions, la chrétienne et catholique est intolérante à qui ne croit pas comme elle. Elle aspire au Vrai, au Beau, au Bien, toutes choses qui – évidemment – ne sont pas de ce monde dans leur absolu ; ici-bas n’existent que des vérités relatives, de la beauté éphémère et du bon à l’usage plutôt que du Bien en soi. Aussi, dans l’attente qu’un « autre monde est possible » (cette expression ne vous dit-elle rien ?), tout ce qui ne va pas est « la faute à ». La faute à qui ne pense pas comme la horde, la faute aux déviants, saltimbanques sans foi ni loi, homosexuels invertis, femmes cycliquement lunatiques – et cet Autre absolu de la religion qu’est le Juif. « Sûr de lui-même et dominateur », disait de lui de Gaulle, avatar du Malin disait Rome de ce peuple déicide.

Jean d’Ormesson s’amuse, d’un ton léger, à arpenter l’histoire du monde autour de la Méditerranée, dont il fait le centre jusqu’en 1492 où un Juif génois appelé Colomb découvrit ce que Dieu avait mis là depuis l’origine des temps : l’Amérique. C’est donc une vaste fresque, contée à petites touches, montée en séquences mosaïques comme un film, qui se déroule à la lecture. Comme d’habitude d’Ormesson en fait trop, comme d’habitude il déploie une vaste érudition, comme d’habitude le lecteur est emporté par le charme de sa phrase. Les indigestions de pédantisme sur le temps, l’histoire ou le zéro ne durent jamais.

Il aime le Juif parce qu’il est l’Histoire, parce qu’il en a tant vu, tant subi, sans jamais périr mais renaissant sans cesse de ses cendres, comme le phénix. Et puis, « le Juif » est un thème porteur en ce début des années 1990 où l’antisémitisme renaît, à bas bruit, dans les banlieues de l’islam. Ce pourquoi le livre a eu beaucoup de succès. Pas seulement pour cela, car le Juif est présenté comme toujours à la recherche du bonheur, comme l’auteur, comme tout un chacun (donc les camps nazis sont évacués de l’histoire). Un peuple et une culture indestructibles. Ce qui tient de la malignité et, en même temps, du « plaisir de Dieu ». Car Dieu serait-il Dieu s’il n’était pas partout, derrière tout, y compris le mal apparent ? L’auteur aime à s’en accommoder, selon sa devise que « tout est bien ».

Ce pourquoi ces mille et un récits (je n’ai pas compté les paragraphes, mais l’impression est là…) emporte au galop, de la Crucifixion à l’assaut d’Entebbe – où les Juifs se rachètent, anti-traîtres positifs de la traitrise gauchiste des terroristes aidés par le bouffon Dada (Idi Amin). « Je pourrais, pendant des heures, vous parler de la trahison : c’est un beau et grand sujet. La fidélité, par quelque lien obscur, est liée à la mort. En me privant de ma mort, l’autre m’a jeté à jamais dans l’incertitude fluctuante de l’histoire et du temps. Tout ce qui existe dans l’histoire, tout ce qui existe dans le temps, est contraint au changement. Changer est une trahison. Exister est une trahison. Dieu n’existe pas puisqu’il est l’Éternel. Moi, j’existe et je change » p.1243 Pléiade.

Entre deux, certaines anecdotes historiques reprises de la Gloire de l’empire, comme cet égorgement des voisins après un banquet d’ennemis, ou le détournement d’un fleuve pour ensevelir un roi mort. Il y a de l’allégresse dans ces pages, des aventures entre deux coïts, la recherche de la sagesse et une curiosité sans cesse aiguillonnée. Contradictions ? Tension plutôt, qui fait haleter le lecteur entre deux séquences. Car l’auteur vise à distraire, on imagine très bien une série télé aux multiples épisodes en plusieurs saisons.

Malgré cela, Jean d’Ormesson ne manque pas de comparer Athènes à Jérusalem : « Avec les Grecs et les Juifs, vous referiez tout un monde sans avoir besoin de personne (…) A tous les deux, les Grecs et les Juifs, ils sont plus forts que tout les autres » p.1408 Pléiade. Mais il choisi son camp. S’il conte le Juif, il a ce cri de l’âme : « Pensez aux délices d’Athènes et de l’Antiquité classique, où l’homosexualité [pris comme exemple de déviance du politiquement correct – d’Ormesson est clairement hétéro] régnait sans la moindre contrainte, où l’idée de péché n’existait pas encore et où personne ne craignait ni sida, ni syphilis, et à peine le cancer – peut-être parce qu’on mourait trop tôt. C’était le bon temps. Et c’est, je crois, pour cette raison-là, beaucoup plus que pour toutes les autres, vous savez, les colonnes, les tragédies, les statues de jeunes filles et de lanceurs de disque, les vases peinturlurés, que la Grèce et Rome sont des âges de légende » p.1185 Pléiade.

Jean d’Ormesson, Histoire du Juif errant, 1990, Folio 1993, 621 pages, €9.50
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00

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