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Robert-Louis Stevenson, Le prince Othon

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Paysage romantique, prince de légende, vastes forêts sauvages aux rochers antédiluviens d’où jaillissent des cascades bondissantes, burgs sévères fichés sur les hauteurs… voilà pour le décor, furieusement XIXe. Et bien sûr, intrigues de cour et bouillonnement populaire. Les fêtes et les fastes rendent l’impôt trop lourd, tandis que les ambitieux préparent la guerre.

A Grünewald – le bois vert – les personnages de l’élite sont brillants mais lâches et pervers, trop humains ou, peut-être trop « chrétiens ». Il y a une faiblesse congénitale dans cette noblesse futile et inutile, bientôt condamnée par le siècle – et ce dès la fin du roman. L’incompétence le dispute avec l’inexpérience, le peuple laborieux, lui, va comme il peut, mais n’en pense pas moins.

Lui, prince Othon à la trentaine, ne vit que pour la chasse, gouverner l’ennuie, l’amour aussi. Elle, princesse Séraphine son épouse, est une enfant gâtée, capricieuse et tête de linotte qui se croit le pouvoir de gouverner. Les deux se font manipuler par un couple de parvenus, le baron Gondremark et la comtesse Von Rosen. L’auteur, dit-on, s’est inspiré du chancelier Bismarck pour le mâle et de l’aventurière Lola Montès pour la femelle. Sa faune s’inscrit cependant bien dans l’air du temps – celle des « nationalités » et des « révolutions ».

À l’encontre de la politique, travail non noble pour ces seigneurs décadents, la nature offre son amour romantique, panthéiste et universel, fusionnel bien plus que les mesquines alliances de chair et d’intérêts. Rousseau est passé par là, mais lui n’avait rien d’un noble. « Autour d’eux, le soleil, le vent, le vol des oiseaux, les vastes régions de l’air et ses vastes perspectives : tout près, la forêt sauvage et les rochers montants, le son et la voix des torrents de montagne et, loin, en contrebas, l’émeraude de la plaine se fondant dans le bleu de l’horizon » p.846 Pléiade. Joli, n’est-ce pas ?

Prince et princesse se retrouvent cependant à la fin, enfin humains, dévêtus des oripeaux de théâtre de leur pouvoir de carton-pâte ; ils font l’amour nus au cœur de la forêt, dans une clairière enveloppante où les oiseaux célèbrent la vie. Démis du pouvoir, emportés par une révolution, leur château brûlé par les émeutiers, l’intrigant Gondremark chassé par la fureur populaire, ils vivront à la ferme d’amour et d’eau fraîche – et peut-être de sain travail en plus des poèmes rustiques…

Le paysan proche du rythme des saisons est-il plus « naturel » que le souverain régnant sur sa principauté ? Le mythe romantique opposant l’artificielle existence urbaine des élites et la vie écologique des campagnes naît à la mi XIXe, lorsque l’industrie prend son essor autour des villes. Il est de bon ton de dénigrer l’oisiveté et la civilité, ce qui faisait l’essence de la vie aristocratique. En conséquence de cette nouvelle façon de penser, le peuple de Grünewald s’est pris en mains et a proclamé la république.

Mais cet amour naïf pour la nature, pour la princesse retrouvée sans ses robes ni ses bijoux, n’est pas le seul. Se tisse aussi celui de la comtesse pour le prince, jamais consommé (le romantique est moral, avide de « pureté », ce qui est toujours un brin suspect). Von Rosen trahit Gondremark, son baron de compagnon qui joue au premier ministre et voudrait bien la place de calife à la place du calife. Si le coup d’État échoue, c’est par les intrigues de la comtesse qui prévient les uns contre les autres, comme au théâtre. Signe d’un faux amour peut-être, du moins joué par dérision sur un air d’opérette où fusent les répliques spirituelles et bien senties.

Chacun découvre dans les épreuves sa propre nature – en général moins plaisante qu’il ne le croyait. Le prince est faible et inconstant, la princesse égoïste et ambitieuse, le baron obsédé du pouvoir, la comtesse menée par ses passions. Ce tourbillon de cour contraste avec la sérénité des campagnes où le paysan comme le meunier ont un jugement longuement mûri à la force tranquille des saisons, ayant une conception du devoir aiguisée par les travaux et les jours. Élites futiles et peuple sage est le ressort du romantisme, cette nostalgie réactionnaire pour le « bon vieux temps » et le « naturel » (on dit aujourd’hui « bio »). Cela se traduira en politique par le populisme, dont les fascismes ont si bien su jouer, comme Staline après 1941 auprès du peuple russe (et Poutine aujourd’hui). Les vertus ancestrales, ancrées dans la glèbe et polies par les générations, s’opposent de tout leur poids aux vices supposés induits par la culture.

Le lecteur de nos jours ne peut vraiment s’attacher au prince Othon, aussi lâche et versatile que Louis II de Bavière – son modèle, disent les érudits.

Les jérémiades sur le pardon chrétien sont écœurantes de faiblesse, la sensiblerie peut-elle jamais racheter la lâcheté ? C’est la même chose aujourd’hui, où la gauche et les chrétiens pardonnent volontiers aux « méchants », plutôt que de les empêcher de nuire. « Vous me permettez de croire que je m’adresse à des chrétiens ? Nous sommes tous conscients, je l’espère, d’être de misérables pécheurs » p.837 Pléiade. Ces termes préparaient la conscience coupable de notre temps, le péché originel de la domination et toutes ces fariboles d’une culture de l’excuse.

Robert-Louis Stevenson, Le prince Othon – fantaisie romanesque, 1885, CreateSpace Independent Publishing Platform 2015, 192 pages, €15.72
Format Kindle €0.99
Robert-Louis Stevenson, Oeuvres 1 (avec entre autres L’île au trésor et Dr Jekyll), Pléiade Gallimard 2001, 1296 pages, €59.00

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Patrice Montagu-Williams, L’affaire du Lux Bar

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Le roman commence, comme la Recherche de Marcel Proust, sur le coucher et la mémoire. Mais le style est nettement plus familier, copain même. Il faut dire que le personnage qui dit « je » a échoué sur la Butte, « tout en bas de la rue Lepic » où s’est fixé le Lux Bar.

Grand-mère anglaise résistante en France, grand-père littéraire, parents propriétaires d’une île du Rhône en face d’Avignon, apprentissage du sexe avec une fille de fermière aux gros seins, concours, chasseurs de tête, reportages : remontent les souvenirs. Mais « C’est vrai que ce monde où les choses comptaient plus que les gens, ça ne me tentait pas trop. Et puis, je voulais écrire » p.22.

Les vendanges préado sur les côtes du Rhône, une plage de Camargue avec une Danoise, Londres à 18 ans en plein swinging des années 60, le Brésil du Bar Lagoa, sont autant d’étapes à la mémoire. Surtout sexuelle. « Les capitales, c’est comme l’héroïne : faut pas y toucher. Sinon c’est l’addiction garantie » p.40. C’est là que sont les femmes, les proies, et le plaisir à donner à « l’arc tendu de jour et de nuit, comme un vrai chasseur » p.41. Mais surtout Paris, « que j’aime comme on aime une pute » p.81, « Des principes, cette ville n’en a jamais eu. C’est peut-être pour ça qu’elle est passée au travers de toutes les guerres sans être défigurée : mieux vaut ouvrir tout de suite largement ses cuisses à l’occupant plutôt que d’être violée et risquer, en plus, de se faire buter » p.81.

Défilent M-C, la connivence, l’amour à trois, assoiffé – mais surtout l’envie d’écrire – puis Marina, russe de cirque, morte de sclérose en plaque.

Survint mai 68, ce miracle. Il est vrai qu’avant le mois de mai, « l’atmosphère était étouffante. La génération qui précédait nous avait collé sur le dos une camisole de force faite de vieux principes cousus tant bien que mal les uns aux autres auxquels elle faisait encore semblant de croire et nous sommait de marcher au pas de l’oie, le regard rivé sur la nuque du pauvre hère qui nous précédait. Elle ne voulait rien lâcher et dégainait des réponses apprises par cœur à la moindre de nos questions » p.51.

Il y eut C. puis N. et V. Et puis M-D, copine de vieillesse tétraplégique « après que sa Jeep se soit retournée en dévalant une dune au cours d’un reportage sur le royaume de Saba » p.99, à qui il raconte – entre autres – l’accouchement de son premier bouquin parmi les demi-sauvages du Périgord vert.

Reste à passer le reste de sa vie. « Pour écrire, je tape donc dans les réserves d’histoires et d’anecdotes que j’ai ramassé un peu partout dans le monde et stocké dans un coin de mon cerveau » p.89. Avec pour compagnon un chat siamois du doux nom de Xavante – une peuplade indigène du Mato Grosso.

Mais l’écriture n’est-elle pas un combat d’arrière-garde ? Qui lit encore quand même les filles payées à l’heure consultent leur Smartphone avant, pendant et après la baise ? C’est l’objet de la seconde partie de ce Temps perdu, où l’auteur parvient à entendre chanter les anges sur la Butte. Et d’expliquer à Sam, un psychiatre juif ami de beuverie au Lux Bar : « Le Paradis, c’est un vaste bordel. À la fois un dancefloor et un gigantesque club échangiste. On boit, on danse, on baise » p.116. À quoi bon écrire ?

Dans la troisième partie, l’auteur est parti. De sa belle mort – volontaire. Incinéré, mais nul ne sait ce que l’urne est devenue… Au fond, la seule vérité vraie n’est-elle pas celle qu’on raconte ?

Un court roman bien frappé, où les formules à l’emporte-pièce ne manquent pas, ce qui donne du rythme. Toute une vie passe – celle plus ou moins de l’auteur – sans qu’on s’y ennuie une seconde. Avec cette réflexion qu’au fond ne subsiste de quelqu’un que ses traces. Celles qu’il a laissé malgré lui, ou celles qu’il a voulu laisser.

Patrice Montagu-Williams, L’affaire du Lux Bar, 2015, L’Harmattan, 129 pages, €14.50
Autre roman de Patrice Montagu-Williams chroniqué sur ce blog

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Mark Twain, La tragédie de David Wilson le parfait nigaud

Ce troisième roman du Mississippi, ce paysage mental de Samuel Clemens, met en scène le personnage d’intello venu du nord dans cette petite du sud. Il est aussitôt jugé par les habitants – médiocres – comme un parfait imbécile, pour avoir proféré au bar le premier jour une remarque sur un chien. Dans les petits esprits, peu cultivés et réduits au moralisme de la messe du dimanche, quiconque pense autrement de l’opinion ne peut être normal. L’aristocratie du sud, ces Premier habitants de Virginie comme ils s’appellent volontiers, ont la morgue d’Ancien régime que l’on prête habituellement aux Français, bien qu’ils soient venus d’Angleterre. Quant au reste de la population, ce sont des nègres, donc des esclaves considérés comme des objets qu’on peut exploiter, fouetter, baiser ou vendre comme bon vous semblent.

Dans cet univers étriqué en Noirs et Blancs, l’auteur entremêle de façon parfois un peu baroque deux histoires : la substitution de bébés par une nounou noire, et l’essor du juriste David Wilson pour faire mentir son surnom de parfait nigaud.

Mark Twain

Nés le même jour, l’un des bébés est le fils du maître, aristo de la ville, et sa mère meurt en couches ; l’autre bébé est le fils de la nounou noire (pour 1/16ème). Tous deux sont blonds et blancs, le « nègre » n’ayant qu’1/32ème de sang noir – ce qui ne se voit physiquement pas… L’auteur faire donc apparaître l’imbécilité de la loi sur l’esclavage, comme si la négritude était une tache indélébile, même diluée bien au-delà de ce que le futur IIIe Reich admettra pour les Juifs… S’il se contentait de côtoyer les esclaves dans Tom Sawyer, Mark Twain a fait de l’un d’eux un compagnon amical dans Huckleberry Finn ; cette fois, il en fait le personnage principal du livre.

Chambers (abréviation yankee de ‘Valet de chambre’ en français) prend au berceau la place de Tom, le fils de la maison. Le faux Tom est élevé en petit maître, tandis que le faux Chambers est élevé comme un nègre. Mark Twain en arrive à montrer combien l’éducation fait le larron, bien que la « race » (ainsi disait-on à l’époque) ne puisse que ressurgir quand même (selon les préjugés du temps). Le vrai Tom, élevé en Chambers, est beau, bien bâti, gentil, mais illettré et rustre – il ne parle adulte que petit-nègre et ne sera pas à sa place une fois la supercherie découverte. Le vrai Chambers, élevé en Tom, est capricieux, égoïste, autoritaire, lâche et indolent – s’il a poli ses manières à l’université, il n’a acquis aucun diplôme et est saisi par le démon du jeu.

Dans le même temps – d’où la complication du roman – deux jumeaux italiens arrivent dans la ville et séduisent ses habitants aussi niais que badauds. Ils viennent d’Europe et connaissent beaucoup de pays ; à l’aise en société, ils font un compliment à chacun. Mais c’est une conversation privée avec le faux Blanc Tom et le faux nigaud David qui va faire surgir un plan diabolique dans la tête du « nègre » Tom pour se sortir du pétrin. Il a besoin d’argent pour régler ses dettes de jeu, mais son (faux) oncle l’a déjà dépanné et refuse désormais tout déshonneur, sous peine de le rayer de son testament. En voulant le voler, Tom le tue avec le couteau indien qu’il a volé aux jumeaux pour payer sa négresse de mère qui menace de dénoncer la substitution des bébés. Pas simple, comme intrigue… Ce sont donc les jumeaux qui sont accusés, faute de témoins, puisqu’ils sont accourus les premiers aux cris de la victime alors que Tom s’est enfui avant d’être découvert.

Le procès des vrais jumeaux mettra en lumière l’inversion des faux jumeaux de la nounou. Car, retournement de situation théâtrale, le parfait nigaud se révèle juriste avisé et curieux des développements scientifiques : il a pour marotte de collectionner les empreintes digitales des habitants et d’en étudier les courbes ou les méandres. La dactyloscopie lui permet de confondre le vrai meurtrier à cause des empreintes qu’il a laissé sur le couteau ; elle lui permet aussi de montrer que Tom n’est pas Tom, puisqu’il a pris les empreintes des deux bébés à différents âges. Au tribunal, attraction de la petite ville qui s’ennuie, sa plaidoirie est du grand guignol comme Mark Twain, plus orateur qu’écrivain, aime à en écrire.

esclave noir fouette

Malgré ce patchwork mal construit d’histoires différentes, le lecteur se prend à croire à l’intrigue quasi-policière tout en réfléchissant aux graves questions du temps que sont l’inné et l’acquis, l’influence de l’hérédité et de l’éducation, les ravages de l’esclavage tant sur les victimes ramenées au rang de bêtes que sur les maîtres, avilis par l’usage d’humains comme du bétail.

Comme souvent quand Mark Twain est gêné, il camoufle sous la bouffonnerie ses convictions politiques et morales. Il juxtapose ainsi la chiromancie (du niveau de l’astrologie et de la voyance) et la dactyloscopie (observation scientifique des empreintes digitales), l’une faisant avancer l’histoire, l’autre la réglant au bout.

Ce roman n’est pas édité en poche en français car moins captivant que Tom Sawyer et Huckleberry Finn, moins humoristique que la Vie sur le Mississippi, et d’un sujet plus « sensible » au politiquement correct multiculturel. Mais il peut se lire avec plaisir et gravité ; la traduction Pléiade de Philippe Jaworski est limpide.

Mark Twain, La tragédie de David Wilson le parfait nigaud, 1894, in Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, traduit par Philippe Jaworski, €65.00

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Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn

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Huck est le copain sauvage de Tom Sawyer ; vagabond intégré (si l’on ose cet oxymore), il entre dans la bande de bandits que l’imagination de Tom crée au village. Mais si Tom est civilisé, fantasque mais bourgeois, farceur mais moral, Huckleberry reste un naturel du pays, étouffant dans les vêtements, aimant dormir dans les bois, pêcher le poisson-chat, faire griller du lard sur un feu de camp. Son adoption par la veuve Douglas l’a enfermé, rhabillé et contraint. S’il aime l’école parce qu’il est curieux de tout, il a un besoin physique de courir les bois, si possible la chemise ouverte et les pieds nus. « Les vêtements et moi, on s’apprécie pas trop », avoue-t-il au chapitre XIX.

Il fugue, puis est rattrapé par son père, un ivrogne incapable qui l’a laissé choir de puis plus année et qui ne revient qu’avec une idée fixe : s’emparer du magot gagné par le fiston, que le juge Thatcher gère pour lui. Huck fait mine de se soumettre. Élevé à la dure, le gamin accepte les taloches et les gnons que son jeune corps vigoureux sait encaisser, mais il tient à la vie. Il a une peur bleue de ces crises de delirium tremens qui saisissent son paternel dès qu’il a lampé quelques dollars de gnôle. Lorsque l’adulte le poursuit en hurlant dans la cabane de rondins, brandissant un couteau de boucher, c’en est trop et le gamin s’enfuit, tout en mettant en scène ingénieusement son propre meurtre à l’aide du sang d’un cochon et d’un gros sac de cailloux traîné jusqu’à la berge.

Il observera avec délectation le vapeur tourner dans l’eau en tirant des coups de canons destinés à faire remonter son corps noyé à la surface – en vain. C’est dans cette île déserte Jackson, où il établi son camp de robinson, dans le souvenir des jeux avec Tom et sa bande, qu’il a rencontré Jim, esclave de Miss Watson, la sœur de la veuve Douglas, qui compte le vendre pour une bonne somme.

huck finn elijah wood parmi les bourgeoises

Huck aime Jim, aussi sauvage que lui au fond malgré les apparences, car il aime autant que lui la liberté de penser et de se mouvoir. Jim est presque sans instruction, tout envoûté par les superstitions des Noirs, mais il n’est pas sans bon sens. Toucher une peau de serpent fait-il venir les ennuis ? Huck n’y croit qu’après que les ennuis soient venus, pragmatique.

Les aventures vont dès lors s’égrener avec, pour décor, le Père des eaux, ce grand fleuve Mississippi qui est tout un continent pour l’auteur. Femmes naïves de village, paysans rusés, mauvais garçons et escrocs, chasseurs de nègres et rudes bateliers, le garçon et son compagnon noir vont faire la route, celle qui initie à la vie par la liberté. Non sans peurs, sueurs froides, humour : « Il n’y avait personne au temple, sauf un porc ou deux car la porte n’avait pas de verrou et les porcs ils adorent les sols en grosses planches en été à cause de leur fraîcheur. La plupart des gens, si vous avez remarqué, ils vont au temple seulement quand ils sont obligés, mais les porcs c’est différent » XVIII.

huckleberry finn et jim sur le radeau

Non sans expériences sensuelles non plus. Huck est âgé de 14 ans selon les Carnets de l’auteur, il a la sensualité brute de cet âge : sur le fleuve, « on était toujours nus, le jour et la nuit, si les moustiques nous embêtaient pas » XIX, notamment nus sous l’orage, la peau en ravissement sous les trombes d’eau tiède, chapitre XX. Pressé par Jim de se renseigner pour savoir si le radeau a passé ou non Cairo, la ville cruciale pour atteindre les États abolitionnistes, Huck ôte tous ses vêtements et va nager jusqu’à un train de bois pour écouter les flotteurs parler de la navigation. Mais il sera découvert, un matelot « a posé sa main sur ma peau chaude, tendre et nue », raconte Huck avec délices (XVI). A poil, il est traîné devant les hommes qui le reluquent, l’interrogent et le menacent du fouet. Il s’en tirera avec sa langue bien pendue et pourra plonger pour rejoindre la berge. II l’a échappé belle mais a somme toute pris plaisir à cette aventure – sauf qu’il ne sait pas si Cairo est près ou loin.

huck finn elijah wood

Il perd Jim dans le brouillard, puis tombe à l’eau et se retrouve dans une famille sudiste où règne depuis 30 ans la pire des vendettas. Le père, les cousins, les fils, jusqu’au gamin de13 ans, sont tués à coups de fusil par l’autre famille, elle aussi amputée ; seule l’une des filles, amoureuse d’un garçon de l’autre bord, réussit à fuir l’absurdité humaine avec son promis. Huck retrouve Jim, recueille deux escrocs qui entubent les villageois crédules par des spectacles jugés si mauvais et une tentative de captation d’héritage – que le goudron et les plumes finiront par expulser les compères. « Il vaut mieux risquer la vérité, qui serait peut-être moins dangereuse qu’un mensonge », médite-t-il au chapitre XXVIII. Huck assiste aussi à l’imbécilité de foule, qui décide de lyncher un homme, « un vrai », qui a tué son insulteur chronique, mais que la lâcheté fait renoncer face à son attitude ferme.

Il découvre la vie, Huck, la bêtise humaine et l’absurdité sociale. Que reste-t-il de l’humanité ? Pas grand-chose : l’amour, l’amitié, l’honneur peut-être. Il a même pitié des crapules, par « conscience » – ce que l’auteur n’approuvait pas, peut-être censuré par sa femme à qui il faisait relire le manuscrit pour qu’il soit présentable à la vente.

Il aime le nègre Jim qui l’appelle son « poussin » ; lui qui n’a pas eu de père, il en fait une sorte de tuteur. Quand le bouffon « descendant des rois de France » pseudo « Lewis le dix-septième » vend Jim pour 40$, Huck découvre que, si sa conscience exige de rendre Jim à sa propriétaire, son cœur exige plutôt qu’il rende à l’esclave sa liberté (XXXI). Jim et lui ont vécu tant d’aventures et d’émotions ensemble que le jeune garçon refuse à « devenir meilleur » pour « devenir mauvais » selon la société, faisant le choix de la personne Jim plutôt que de « la morale » de la société. Le garçon devient lui-même en devenant adulte.

huck finn elijah wood et jim

D’où la fin incongrue, qui voit le retour de Tom Sawyer. Nous sommes au théâtre, Tom, probablement plus jeune d’un an, se fait auteur, réalisateur, interprète d’un beau rôle qui vise à faire évader le nègre Jim. Même s’il est déjà affranchi par sa maîtresse sur son lit de mort, Tom se garde bien de révéler ce détail, tout à son jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de rire, notamment au chapitre XXXIX « les rats », même si le changement de registre est patent. Hemingway n’aimait pas cette chute, qu’il trouvait déplacée et grand guignol. Peut-être est-ce pour comparer la maturité toute neuve de Huck avec un Tom encore en enfance, futur écrivain et histrion dont le rôle est de légender le réel ? Peut-être est-ce la leçon sociale que Huck a acquise sur le fleuve, après avoir rencontré tant de spécimens humains irrationnels ? « J’ai gardé ça pour moi sans rien laisser paraître, c’est ce qu’il y a de mieux pour éviter les disputes et les embêtements » XIX. Ainsi laisse-t-il Tom monter son jeu, du moment que l’objectif rencontre le sien : libérer Jim de l’esclavage. « Je ne me soucie pas de la manière de faire, tant que c’est fait » XXXVI.

Tom est la face Mark Twain dont le côté pile est Samuel Clemens peut-être plus proche de Huck. Le gamin débraillé est en effet un « naturel » du Mississippi, il jouit en naturiste et parle nature. Il est le bon sauvage du mythe, l’idéal chrétien des pionniers américains. L’auteur a écrit le livre de 1876 à 1885 comme une aventure, sans savoir où il veut aller et dans une langue orale, familière, voire crue. Il aime manifestement ce fils littéraire, c’est ce qui fait son charme toujours neuf car Huck est enfant passant progressivement à l’âge adulte, brute acquérant une civilité, les émotions en devenir, l’intelligence qui s’ouvre.

Courage, sensibilité, âme pure du fleuve, Huckleberry Finn est le parfait garçon d’Amérique dont le nom est celui de l’airelle nord-américaine, vu par un auteur humoriste de la seconde moitié du XIXe siècle. Il est candide, donc neutre, capable de tout mais avec générosité, selon l’idée (passablement rousseauiste) qu’un cœur sain sait remettre sur le droit chemin une conscience déformée par la morale apprise de la société, trop souvent factice. Refus de la mentalité européenne de caste, refus du conformisme cul-bénit des vieilles filles, refus de toute autorité non légitime, l’adolescent Huck est un libertarien, le pionnier de la Frontière par essence. Il grandira, mais demeurera cet homme libre que l’enfance a révélé et béni.

Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition intégrale Garnier-Flammarion 2014, 352 pages, €8.50
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, édition « jeunesse » (expurgée ?) Folio junior illustré par Nathaële Vogel, 2010, 392 pages, €8.20
Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, 1885, avec illustrations d’époque, in Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00

DVD Les aventures de Huckleberry Finn, 2003, Stephen Sommers, avec Elijah Wood, Walt Disney France, €13.00
DVD Les aventures de Huckleberry Finn, de Peter Hunt avec Patrick Day, Rimini édition 2014, €11.78 ou Omnitem communication, €14.99
J’ai vu en 1968 la belle série TV Les Aventures de Tom Sawyer, de Wolfgang Liebeneiner, avec les gamins Roland Demongeot et Marc Di Napoli – mais elle est introuvable.

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Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage

haruki murakami l incolore tsukuru tazaki
Un titre tarabiscoté (celui de l’auteur) et une couverture poche flashy (celle de l’éditeur), ne rendent pas justice à ce dernier roman en poche du japonais Murakami. Tsukuru (prononcez Tsoukoulou) a été adolescent dans les années 1980, soudé dans un club des cinq dès le collège et durant toutes ses années lycée. Les trois garçons et les deux filles étaient amis comme on est en harmonie, avec toute la ferveur et les angoisses de l’adolescence. Seul le sexe était tabou car cela aurait été crever l’œuf des quintuplés et devenir adulte…

Sauf que… Murakami a ce génie très peu japonais de décaler ses personnages. Lycéens modèles, étudiants moyens, travailleurs formatés, quatre sur les cinq s’insèrent sans problème dans la société de fourmis, tous plus ou moins hors de leur moi profond mais sachant parfaitement jouer le jeu. Il n’y aurait pas d’histoire si, justement, des décalages ne survenaient.

Le premier est l’exclusion, brutale et tacite, de Tsukuru du groupe, deux ans après qu’il fut parti étudier à Tokyo à la suite du lycée. Tous les autres sont restés à Nagoya – a-t-il été perçu comme un traître au groupe ? Il se trouve qu’il est le seul dont le prénom ne soit pas une couleur mais signifie « construire » – ce côté performatif a-t-il lassé les autres ? Il était le seul également à ne pas avoir de caractéristiques bien précises, sauf qu’il affectionnait les gares – est-ce la raison de sa mise à l’écart ?

Seize ans plus tard, il souffre encore de ce traumatisme. Imaginez, dans une société aussi policée et groupale que la société japonaise, être exclu sans raison ? C’est comme si vous étiez jeté à l’eau sans aucun vêtement la nuit du pont d’un Transatlantique sans que personne ne se préoccupe de votre sort. Après s’être rapproché durant quelques mois de la mort, dépressif, Tsukuru s’est ressaisi en voyant son corps nu, émacié, dans le miroir. Il s’en est sorti, non sans mettre le couvercle sur la blessure… qui ne peut que ressaigner des années plus tard, faute de soins !

Car après avoir eu pendant près d’une année un ami étudiant, de deux ans plus jeune, avec qui il allait régulièrement (en tout bien tout honneur) nager, déguster de la cuisine et écouter de la musique, il a désormais une copine à laquelle il tient. Haida, l’ami de 18 ans, l’a quitté lui aussi sans explication et n’a pas repris ses études. Y aurait-il quelque chose qui cloche chez Tsukuru, incapable de nouer des relations durables ? Sara l’aime bien, il aime Sara, mais parfois ils ne peuvent faire l’amour : Tsukuru débande, comme honteux, alors qu’il a de puissants rêves érotiques par ailleurs.

Sara lui demande, avant d’aller plus loin dans leur relation à deux, de porter le fer dans la plaie et de retrouver ses quatre amis d’adolescence pour savoir pourquoi ils l’ont exclu. Ce qu’entreprend de faire Tsukuru, non sans hésitation. Durant ce « pèlerinage », il va découvrir peu à peu la vérité – bien loin de tout ce qu’il pouvait imaginer. Il va découvrir aussi que son aspect « incolore » n’était en rien négatif pour les autres et qu’il est peut-être le seul à s’être épanoui adulte dans son travail, sinon dans sa vie personnelle. Sauf qu’il écoute trop souvent les Années de pèlerinage de Lizst, notamment Le mal du pays, qui le ramène à ce paradis perdu qu’est le cocon de fin d’enfance.

Sortir de soi, surmonter ses souvenirs, bâtir quelque chose avec Sara comme il bâtit des gares, voilà ce que Tsukuru va entreprendre. Avec ses faiblesses et sa beauté intérieure, que parfois les autres voient, et que lui ne parvient plus à percevoir, figé par son traumatisme. Justement, « ce n’est pas l’harmonie qui relie le cœur des hommes. Ce qui les relie bien plus profondément, c’est ce qui se transmet d’une blessure à une autre. D’une souffrance à une autre. D’une fragilité à une autre. C’est ainsi que les hommes se rejoignent » p.299. « Homme » est pris ici au sens français neutre « d’être humain », car Tsukuru s’adresse à une femme.

L’auteur décrit avec une acidité mêlée d’une certaine tendresse le vendeur de voiture Lexus (à croire qu’il a été payé pour cette pub), le coach de stagiaires désirant à toute force s’intégrer dans les entreprises, les gens pressés des gares bondées, le travail méticuleux et minuté des employés du chemin de fer tenus par l’horaire, ou encore la céramiste nippone exilée en Finlande. Il voit les travers du Japon tout en restant indéfectiblement japonais, ce qui rend son roman et ses personnages universels.

Vous aimerez « l’incolore » Tsukuru (l’absence de couleur n’est pas un défaut), vous aurez de la tendresse pour ses faiblesses comme pour son obstination, pour sa faculté à se mouvoir comme un rouage de montre bien ajusté – comme de son pouvoir d’aller ailleurs, vers le passé et vers l’autre pour faire fleurir cette petite originalité que chacun porte en lui. Car, comme le dit un personnage, « Moi, je ne crois à rien. Je ne crois pas à la logique, ni à l’absence de logique. Je ne crois pas en Dieu, pas plus qu’aux démons. Je ne développe pas d’hypothèses, je n’accomplis pas de saut. Je me contente d’accepter les choses sans un mot, telles qu’elles sont » p.91. Ce n’est qu’ainsi, en regardant la vérité en face, que l’on peut devenir soi.

Haruki Murakami, L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, 2013, 10-18 septembre 2015, 155 pages, €8.10
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Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer

mark twain oeuvres pleiade
Une belle aventure de gamins dans la première moitié du XIXe siècle au bord du Mississippi. L’auteur, père fondateur de la littérature populaire américaine, né en 1833 sixième de sept enfants, a passé sa jeunesse de 4 à 18 ans dans le village d’Hannibal au bord du grand fleuve. Il en a fait St Petersburg pour Tom Sawyer. Le village, c’est la famille, même pour Huck Finn qui n’en a pas ; le fleuve, c’est l’aventure, le grand large, le rêve d’être pirate ou brigand. Ainsi l’enfance est-elle constamment tiraillée entre confort et audace, tendresse et courage, discipline imposée et démon de ne pas tenir en place.

Les jeunes personnages des garçons Tom et Huck, des filles Becky et Amy, sont vrais; ils sont tirés de la réalité et du talent de conteur. Si Tom saute la palissade plutôt que de sortir par la porte ouverte, les garçons d’aujourd’hui en font autant, j’en ai un sous les yeux, 11 ans, qui ne manque jamais d’escalader la grille plutôt que de tourner la poignée. Il a besoin d’exercer ses muscles, de dépenser son énergie prépubère, jouant volontiers en tee-shirt à col bayant par douze degrés dehors. Tom, dont la tante a cousu le col de chemise à sa veste pour qu’il ne se débraille pas, le découd en sortant de chez lui : comme tous les jeunes garçons en croissance constante, son corps supporte mal les contraintes vestimentaires.

tom sawyer fait boire le chat

Samuel Clemens s’est fait appeler Mark Twain à 20 ans avant de passer son brevet de pilote de bateaux à vapeur sur le Mississippi en 1859. La « marque deux » signifie qu’il reste deux brasses sous la quille, juste de quoi passer les hauts fonds qui ne cessent de bouger sur le fleuve. Tom et Huck tous les deux sont l’auteur, les deux faces qui le tiraillent depuis l’enfance – les deux faces du peuple américain depuis les origines : le conformisme moral et la vie sans entraves, la Bible et l’existence de pionnier.

Tom est orphelin, vaniteux, malicieux, qui aime qu’on s’intéresse à lui, mais il se montre aussi courageux et généreux ; Huck est fils d’ivrogne, en guenilles, discret et naïf, plus hédoniste que rebelle, heureux de sa complète liberté au jour le jour. Les gamins aiment aller sans contraintes, pieds nus dès le printemps, se frottant aux épines et aux pierres en escaladant les murets, s’éraflant la peau comme les habits et aimant ça, étouffant sous les vêtements qu’ils débraillent, déchirent et salissent sans souci, n’hésitant pas à s’en dépouiller pour se baigner dix fois par jour ou jouer nus aux Indiens, ornés de bandes de boue sur le torse. « Ces fichus habits qui m’étouffent », dit Huck à Tom, « on dirait qu’il n’y a pas d’air qui peut passer à travers ».

kuck finn et tom sawyer film Selznick 1938

Cette liberté fait vivre Huck le gavroche dans un tonneau, comme Diogène, se nourrissant de ce que les gens lui laissent par gentillesse ou en échange de services rendus. Tom, lui, est flanqué d’une tante sévère au cœur d’or, d’un petit demi-frère Sid, enfant modèle et cafteur, et d’une cousine adorable qui est un peu sa grande sœur. Il est amoureux d’Amy, puis de Becky (fille de juge), pour laquelle il se fera fouetter avant que le couple ne se perde lors d’une fête dans une grotte, trois jours durant. Le garçon révélera sa noblesse et sa vaillance en persévérant, protecteur, pour trouver la sortie malgré la fatigue et la faim. Mais il n’aura pas hésité, avant cet exploit, à fuguer près d’une semaine sur une île du fleuve avec ses deux compères Huck et Joe, vivant à l’aise comme des pirates, nus tout le jour et dormant à la belle, même sous un orage formidable qui les trempe comme une soupe.

tom sawyer statue

Ils seront aussi témoin d’un meurtre dans le cimetière à minuit, Tom témoignant in extremis pour sauver l’accusé innocent, Huck prévenant juste à temps les voisins d’un crime prêt de se commettre. Joe l’Indien (le coupable) représente tout ce que la sauvagerie peut avoir de fascinant et d’angoissant dans ce pays encore neuf. Ils trouveront un trésor, le magot amassé par l’Indien plus celui d’une bande trouvé dans une cachette. Mais si Tom finit par épouser la civilisation avec la fortune, la fille et son adoption par le juge, Huck reste ce pré-soixantuitard qui préfère l’ici et maintenant à l’accumulation pour l’avenir. Cigale plutôt que fourmi, libertarien plutôt que capitaliste, naturel (volontiers naturiste) plutôt que citadin. Il s’épanouira dans un second tome.

tom sawyer joue nu aux indiens

Les enfants pensent à la mort, se demandent si l’on tient à eux, sont soucieux du regard des autres – en bref, ils pensent à l’amour. Tom surtout cherche à se mettre en scène, à composer les scénarios des aventures qu’il fait jouer à la bande de garnements dont il est évidemment le chef, et à faire de beaux discours pour les raconter ensuite en enjolivant son rôle. Il est l’auteur du livre, il est le bon vendeur américain, il est le gamin éternel. Ce trait de personnalité n’est pas pour rien dans l’attachement que l’on a pour lui.

L’éditeur anglais a prédit que le livre plaira aux jeunes garçons mais aussi aux philosophes et aux poètes. Il est devenu un classique même si Aventures d’Huckleberry Finn, qui suivra, est mieux réussi, et si l’hypocrisie du politiquement correct censure impitoyablement le mot « nègre » qui apparaît plusieurs fois. Comme s’il suffisait de bannir un mot pour que la chose disparaisse… Les relations de la police américaine avec les Noirs de nos jours prouvent qu’il n’en est rien, même si on les appelle Afro-Américains, ils n’en restent pas moins affreux Américains dans la (bonne) conscience collective.

Nous sommes avec Tom dans le paradis de l’enfance, toujours à la lisière du dressage social et de la liberté sauvage du corps et des pulsions. Cette tension fait tout le sel de la vie rêvée des jeunes garçons. Mark Twain écrit pour les petits Américains ce que Robert-Louis Stevenson écrivit pour les petits Anglais : son île au trésor.

Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Œuvres, traduction nouvelle Philippe Jaworski, illustrations originales de True W. Williams, Gallimard Pléiade 2015, 1581 pages, €65.00
Mark Twain, Les aventures de Tom Sawyer, 1876, Garnier-Flammarion 2014, 288 pages, €5.40
Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer suivi de Les Aventures de Huck Finn, format Kindle, Amazon media, 1655 Kb, €1.94

DVD Tom Sawyer, 1973, réalisation Don Taylor avec Jodie Foster et Johnny Whitaker
DVD The Adventures of Tom Sawyer, 2002, réalisation George Cukor, avec Tommy Kelly et Ann Gillis, Prism, €4.78

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Shyam Selvadurai, Drôle de garçon

shyam selvadurai drole de garcon
Un Sri-lankais tamoul décrit son enfance en anglais depuis son exil au Canada. Il est l’exemple même du métissage déstabilisateur, pris entre mondialisation globale et nationalisme raciste. Arjie, second fils d’une famille aisée de Colombo, joue à la mariée avec les filles avant 7 ans (mais il reste l’ordonnateur). Son père, gêné de le voir aussi « bizarre », enjoint son grand frère surnommé Crotte (de nez) de le prendre dans son équipe de cricket. Mais cela ne satisfait ni Arje, qui est nul et déteste le cricket, ni Crotte, qui se colle un handicap dans son équipe.

Ainsi commence l’histoire captivante d’une enfance naïve, puis d’une adolescence qui découvre le monde et la cruauté des hommes. Pris dans l’équipe de théâtre de l’une de ses tantes, il assiste à la romance puis à la rupture de Rhada et d’Anil, l’une tamoule et l’autre cingalais. Si les individus peuvent se plaire et s’aimer, les communautés se détestent et « la société » comme la famille ne supportent pas les mésalliances.

Même chose avec Jegan, jeune homme séduisant et musclé, fils d’un ami d’enfance de son père, que le jeune Arje admire. Il vient sur recommandation chercher du travail et le père d’Arje, touché de reconnaître en lui les traits de son ami disparu, l’embauche. Travailleur, intelligent, organisé, Jegan montre ses capacités… mais il a le handicap d’être Tamoul et ne sait pas « marcher sur des œufs » avec les susceptibilités et les jalousies cingalaises. Il doit être renvoyé.

A 14 ans, Arje est placé dans un collège à l’anglaise sur ordre de son père, pour contrer ce caractère « bizarre » qui continue à s’affirmer en toute candeur. Las ! Le collège à l’anglaise n’est pas le meilleur endroit où contrer la sensualité naissante. Autoritarisme, fouet, rigidité, ne font qu’accentuer la sensibilité à vif de cet âge, qui jouit des tortures en saint Sébastien. Arje a beau être battu à coups de cannes par le sadique censeur Cravate noire, voir son ami cingalais Soyza torturé pour lui, cela ne fait que le braquer. Il rejette la virilité avec l’autoritarisme et préfère la douceur de l’amitié et du cœur.

Ce qui ne va pas sans désirs ni accomplissements brutaux, au garage, dans la chambre, dans les toilettes. La répression morale et physique agit comme une cocotte minute : loin d’éradiquer les pulsions, elle les exacerbe jusqu’à l’explosion. L’auteur a l’habileté de présenter son cas personnel comme une métaphore de toute la société. Les Cingalais qui répriment férocement les Tamouls minoritaires dans la torture, le sang et les pogroms, ne font qu’exacerber la haine et l’envie de se venger. Des flics sont tués par les Tigres, organisés comme une véritable armée. La guerre civile s’installe dans le pays, tout comme elle couve au collège, où Arje se venge de Cravate noire en massacrant son poème favori devant le ministre à la distribution des prix, bien qu’il ait été choisi en reconnaissance de son talent.

Couvre-feu, oncle journaliste tué par la police ou les milices, fuite de la maison familiale juste avant qu’elle ne soit incendiée, grands-parents brûlés vifs dans leur voiture par la foule déchainée, hôtel du père saccagé – aucun avenir n’est plus dans le pays pour les Tamouls aisés. Le livre s’arrête au moment de l’émigration au Canada. Arje, comme l’auteur, a alors 18 ans. Il laisse Soyza, son ami de cœur et de sens, car il sait qu’entre ce garçon Cingalais et lui-même Tamoul, aucune amitié ne peut durer, prise qu’elle est malgré elle dans la société et la nation.

Le livre est frais, bien écrit, romancé. Il décrit l’autre face de la société indienne et sri-lankaise, la face sombre du nationalisme étroit et de la haine pour qui ne vous ressemble pas. Du cas personnel à l’humanité universelle, voici un roman délicat qui explore les tréfonds de la bêtise humaine.

Shyam Selvadurai, Drôle de garçon, 1994, 10-18 2000, 299 pages, €4.95
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Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu

jean d ormesson au plaisir de dieu
Après avoir traité l’empire, avant de traiter le Juif, l’auteur se lance dans la gloire de la famille. L’idée du roman est née du choc de la vente en 1967 du château de Saint-Fargeau qui appartenait à ses ancêtres depuis le 19ème siècle. Il fait de la pièce d’eau, dans le parc, le lieu symbolique d’une révolution : celle, au sens des astres, qui ramène tout le monde à son point de départ. Mais ainsi Dieu le veut…

Ces « faux souvenirs peuplés de détails authentiques » forment un vrai roman. Le narrateur, né en 1904, ne se confond pas avec l’auteur, né en 1925. Mais l’un comme l’autre sont des observateurs un tantinet dilettantes, un tantinet philosophes. Méditer sur le temps qui passe, sur l’obsession des dominants à ne rien vouloir changer – ce qui se comprend -, sur l’avenir qui s’élargit comme le passé, laissant seul le présent comme la pointe du cône au milieu du sablier… Il y a de tout cela dans cette ambition de décrire une famille : « la » famille traditionnelle, catholique, aristocratique. Quiconque voudrait faire l’effort de comprendre par le dedans les « résistances » actuelles au mariage gai et autres remises en question des mœurs anciennes, pourra lire utilement ce livre : tout y est dit !

Le grand-père a connu les trois guerres contre les Allemands ; il a toujours été en retard d’une génération sur la politique : monarchiste au temps de la république, pétainiste au temps de la résistance, républicain au temps de l’anarchie gauchiste post-68. « La pyramide, l’obélisque, l’Esprit saint et le Saint-Père, le principe du chef, la famille, la nature nous convenaient assez bien. La spirale, la démocratie, l’homosexualité, la dialectique, le symbolisme, l’impressionnisme, l’art moderne et abstrait, André Gide plus tard et Renan de son temps, nous les vomissions de notre bouche », dit joliment l’auteur, p.718 Pléiade.

Est-ce le destin d’une « famille » que de vouloir à tout prix être du temps d’avant ? Mais lorsqu’on ne comprend pas le siècle, alors c’est « Dieu » – formule miracle qui explique l’inexplicable. Le « plaisir » de Dieu est de n’en avoir aucun, d’être aussi indifférent, aussi traître et aussi bienfaisant que s’il n’existait pas. D’ailleurs, qui sait ?

Il y a de la force des choses dans cette devise inerte, un ‘tout est bien’ qui est un lâcher prise en même temps qu’un devoir, une soumission à l’ordre du monde qui ne va pas sans combat. « Le responsable, c’était Dieu » p.718 – ce qui dispense de penser, en même temps que de se sentir coupable. Aucun doute ne vient hanter les consciences quand tout est codifié et écrit. Le grand-père réactionnaire et l’arrière-petit-fils gauchiste sont l’un comme l’autre dans cette même soumission à ce qui va. « Qu’est-ce qu’ils auraient pu faire, l’un et l’autre, de la liberté de penser et de la tolérance ? Puisque, l’un et l’autre, ils détenaient la vérité. Dieu et le roi d’un côté, Marx et Engels de l’autre, il n’y avait pas de place dans leurs systèmes pour les criminels et les imbéciles qui s’obstinaient à défendre l’erreur, l’hérésie, le schisme ou le plaisir de vivre » p.1049. Ni intelligents, ni ambitieux, ni créateurs, les membres de la famille se contentent du minimum : survivre, transmettre, faire ce qu’il faut. Sans plus. Avec tous les errements de leur siècle, au point qu’un débauché veuille se faire curé avant de virer communiste, puis gaulliste… et de retomber dans les bras de la religion une fois la vieillesse venue. Un tour de pièce d’eau et tout est joué.

L’auteur, souvent un peu long et complaisant, surtout dans les derniers chapitres, a pour ambition de « réconcilier le passé et l’avenir » (p.1079). Il justifie la famille comme tribu qui formate, détaille « le rôle positif » de l’aristocratie durant les siècles, comme on le dit aujourd’hui de la colonisation. Il se défend, la morale d’aujourd’hui n’ayant rien à faire dans les époques passées – critique trop facile commises par ceux qui profèrent les jugements les plus radicaux de la paille d’hier chez les autres, pour ne pas voir la poutre de leurs immoralités d’aujourd’hui. Chaque chose était en son temps comme elle devait, « au plaisir de Dieu » si l’on veut, dans la réalité en tout cas. « C’est cet esprit de la famille que j’ai voulu perpétrer à travers le changement des esprits et des mœurs, et à travers le temps » p.1068.

A la fin des années 1970 est sortie de ce gros roman une série TV que l’on peut encore regarder, si l’on en croit les commentaires des fans. Pour ma part, je lui préfère le livre, certes épais, mais qui laisse libre l’imagination. Bien que l’auteur ait répugné à finir et étiré trop de pages inutiles sur la fin (une soixantaine, disait Paul Morand, il est vrai « homme pressé »), de longs traits d’époque vous captivent au point d’oublier le présent. Le tout raconté dans un style classique aux amples périodes, plus souple que dans la Gloire de l’empire, qui est un vrai plaisir de lire, à défaut de Dieu.

Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu, 1974, Folio 2015, 640 pages, €9.50
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00
DVD, Au plaisir de Dieu, réalisation Jacques Dumesnil, coffret de 4 DVD Koba films 2006, €27.90

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Shôhei Ôoka, Les feux

shohei ooka les feux
Cet auteur japonais mort en 1988 n’est pas très connu en France, bien que parlant bien notre langue et traducteur des œuvres de Stendhal. Incorporé dans l’armée impériale en 1944, il est envoyé aux Philippines après une instruction sommaire ; il est fait prisonnier sur l’île de Leyte. De cette expérience, il va faire le sujet de ses œuvres littéraires majeures après guerre.

Les feux sont un roman, mais largement autobiographique et inspiré de témoignages directs. Les Américains ont envahi l’île, les Japonais reculent partout, les guérilleros philippins ne leurs font pas de cadeaux. Ces feux qu’ils allument sur les collines sont-ils pour brûler les chaumes ou pour signaler l’ennemi caché ? Ils ponctuent le roman de leurs flammes comme autant de vigiles, indiquant le danger mais aussi les bornes à ne pas franchir.

Celles de la guerre, puisqu’elle est perdue ; celles de la discipline, puisque les troupes résiduelles sont livrées à elles-mêmes ; celles de la nation, puisqu’elle les a carrément abandonnés ; celles de la morale, puisque la décence commune n’agit plus, chacun se repliant égoïstement sur sa seule survie – cynique, exploiteur et meurtrier. Après 40 jours dans la jungle à bouffer des herbes et des racines, quoi de plus tentant qu’une fesse de cadavre encore frais ? Nombre de soldats japonais ont ainsi été cannibales, c’est l’un des sujets du roman.

Mais pas seulement. Si ce livre a connu un grand succès après guerre au Japon, c’est qu’il dénonçait de façon implacable le rôle de bétail humain que l’armée impériale a fait jouer à des millions de soldats. Les officiers avaient tous pouvoirs de commandement et de cruauté sur les hommes. La première phrase du roman est : « Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci : – Imbécile !… ». Rembarquant les soldats, ceux qui n’ont pu accéder aux bateaux sont purement et simplement abandonnés sur l’île de Leyte, sans ordres ni rations. Les quelques-uns qui envisagent de déserter sont abattus par les sous-officiers, toujours plus intransigeants que les officiers mêmes – pour se hausser du col – comme partout.

La guerre est une horreur, pas un honneur. Non seulement elle éviscère et pulvérise les corps, mais elle déshumanise les cœurs et anéantit les âmes. L’humain y devient pire que bête. En bon japonais, l’auteur utilise sa lucidité obsessionnelle pour tracer un arc psychologique de déchéance – jusqu’à la folie.

feux dans la plaine film

Le soldat Tamara, la trentaine, est rejeté de sa section pour maladie, éjecté du dispensaire pour manque de rations, éjectéé par des camarades de rencontre après pillage. Il se réfugiera dans la solitude des montagnes, vivant de tubercules et d’herbes « déjà rongées par les insectes » ce qui indique qu’elles ne sont pas un poison. Il faillira servir de gibier mais un camarade ayant des visées sur lui le nourrira de « singe » qu’il chasse au fusil, fait sécher et cuire. Tamara apprendra vite que le « singe » est de l’homme et que le gibier est le Japonais isolé – qui devrait être un frère ! Il tentera de fuir, tuera le meurtrier, lui-même assassin de son ex-compagnon qui voulait le voler. Il tirera sur des ombres, désorienté par la faim, puis se fera capturer par des Philippins et sera livré à l’armée américaine – qui va le soigner.

Il redécouvre le dieu chrétien, la Croix-Rouge occidentale étant plus charitable que la mère patrie japonaise… La dernière phrase du roman est : « Alors, loué soit le Seigneur ! ». Déçu par le shinto sans morale, il se convertit à l’humanisme. Car, pour lui, les vainqueurs ont vaincu parce qu’ils étaient moralement plus fort.

Shôhei Ôoka, Les feux, 1951, éditions Autrement romans, 1995, 211 pages, €24.49

Kon Ichikawa, Feux dans la plaine, 1959, film tiré de l’œuvre (avec fin différente) en cassette VHS occasion

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Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire

jean d ormesson la gloire de l empire

Lorsque j’ai lu ce roman à 17 ans, j’ai été enthousiasmé ; le relisant pour cette chronique, je comprends certains agacements adultes : trop de culture nuit à la lecture. Il faut être naïf et candide pour aborder cet empire. Le livre devrait donc rencontrer notre époque.

En 24 chapitres (chiffre symbolique, le lecteur saura pourquoi) et 460 pages sur papier bible, le romancier léger se fait historien philosophe dans ce pastiche d’un monde. Il raconte la geste d’un personnage qui n’a jamais existé, dans un empire qui reste imaginaire. Si non e vero, e ben trovato (si ce n’est pas vrai, c’est bien trouvé), aiment à dire les Italiens, peuple fort aimé de l’auteur. Il y a de la verve, de l’invention, du canular dans ce vrai inventé. Du René Grousset écrit par Jules Michelet et revu par Jorge Luis Borgès, peut-être. Avec généalogie, chronologie, cartes, bibliographie et index – comme dans les vrais livres des vrais historiens.

S’agissait-il, pour le bon chic bon genre d’Ormesson, d’enterrer « la culture » ? de créer un anti « nouveau roman » ? de s’élever par l’imagination contre le « réalisme socialiste » ? Tous ces groupes étaient encore vivaces après 1968, et il était salubre de les envoyer aux poubelles de l’Histoire pour réhabiliter le roman.

Mais Jean d’Ormesson se crée aussi lui-même, en Alexis ou peut-être en Bruince, dans une civilisation syncrétique qu’il fait naître de la rencontre improbable de Constantin et de Gengis Khan. Bruince, qui deviendra archipatriarche, né riche patricien, délaisse tout dès 13 ans pour se faire matelot. Il y a cette tentation manquée chez Jean d’Ormesson, il l’a livrée dans Au revoir et merci.

L’empereur Alexis fut un enfant bâtard jalousé et mal aimé, un adolescent débauché et meurtrier mais adorateur du soleil, un jeune adulte ascète fou de dieu, avant de conquérir l’empire sur requête d’un enfant – envoyé par sa mère. Il ne cherche l’unité impossible que pour se racheter de ses fautes bien réelles. Il est dual, comme l’esprit occidental abreuvé de Bible et de terrorisme philosophique platonicien, comme dirait ce bon Monsieur Onfray. « Alexis, c’est d’abord une passion : la passion de l’unité à travers le divers, la passion de l’universel, la soif de savoir, de beauté, de bonheur, la quête d’une clef, d’un secret, d’un système, d’une société des âmes » p.553 Pléiade. En bref l’incarnation de tout le cycle occidental.

Alexis et Balamir conquièrent à eux deux avant la Renaissance un « Saint empire romain méditerranéen et asiatique » (p.583) qui va de l’Atlantique à la mer de Chine, de l’Afrique du nord aux forêts scandinaves. L’époque est imprécise et les peuples ne sont que des noms : ne trouve-t-on pas les Hobbits en adversaires de l’empire à ses débuts ? C’est dire combien l’humour ne manque pas dans les références authentiques et inventées.

Cette fresque immense et ambitieuse ne va pas sans quelques longueurs dans les descriptions aussi lyriques qu’interminables qui se grisent d’érudition (notamment dans le chapitre XXIII). Mais la mise hors du temps fait pénétrer au cœur de la culture, la nôtre. Cet esprit curieux et porté à l’universel, ne supportant ni la contradiction ni la demi-teinte, est fait pour la gloire bien que sachant que tout est vain. Car seul le temps règne en maître et Dieu lui-même ne peut rien pour le passé ; il n’est pas omnipotent, au fond, et Jean d’Ormesson se demande toujours s’il existe. L’orgueil bâtit sur du sable, pas de gloire sans la chute ni de puissance sans déclin. Tout est vanité…

On peut reprocher à l’auteur cet esprit chrétien qui réduit toute action ici-bas à cet « à quoi bon ? » d’éternité (p.574). Mais on peut le créditer aussi de mettre le doigt sur l’action plutôt que sur l’utopie en montrant le dilemme d’Alexis : « changer la vie ou changer de vie ? » (p.619). La justice exige la force, la prospérité l’unité – mais peut-on faire le bonheur des hommes malgré eux ? Ils aiment la bataille et la guerre, les viols et le pillage ; il faut qu’un rêve soit plus fort que les satisfactions matérielles pour les tirer hors d’eux-mêmes et de ces plaisirs terre à terre.

L’un des bonheurs de lecture est cette langue classique, admirablement neutre, qui décrit sans dévier de sa route tranquille les meilleures et les pires choses. La vie la plus joyeuse et vigoureuse (les Jester) côtoie la barbarie la plus cruelle et le sadisme le plus brutal. Certaines scènes fascinantes ne sont que viols répétés, tortures interminables, enfants vivants lancés comme projectiles et meurtres de masse, l’auteur se plaisant à moquer l’irruption à la mode des homos, à la date d’écriture, par quelques traits bien placés : entre deux supplices d’éviscération ou de carbonisation de sexe ou de sein, deux jeunes barbares se plaisent à faire l’amour entre eux. Nous sommes dans la tradition monastique édifiante des horreurs de l’enfer ici-bas ; nous sommes aussi dans le rire à la Rabelais pour marquer combien vils sont les humains quand ils s’y mettent avec ardeur.

Mais ces quelques pages à la Sade sont aussi philosophiques : les daechistes de l’état islamique font-ils autre chose, 36 ans après la parution du livre ? Quand l’imaginaire rencontre le réel, à quoi bon dire et répéter de façon talmudique obsessionnelle « plus jamais ça » ? Ce faux empire apparaît plus vrai que les réels, tant il dit des hommes ce qu’il en faut savoir, que l’histoire se répète et que l’espérance du rêve côtoie sans vergogne la bassesse la plus bête.

Ce roman a reçu le Grand Prix de l’Académie française 1971 – laissez-vous emporter.

Jean d’Ormesson, La gloire de l’empire, 1971, Folio 1994, 692 pages, €12.40
Jean d’Ormesson, Œuvres, Gallimard Pléiade 2015, 1662 pages, €55.00 (si vous désirez lire plusieurs romans de Jean d’Ormesson, l’édition Pléiade est le meilleur rapport qualité-prix, avec 4 gros romans pour seulement 14€ chaque)
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Claude Simon, Le jardin des plantes

claude simon le jardin des plantes
Du jardin des plantes à Paris, vous saurez peu, l’auteur ne l’évoque que succinctement, et surtout sur la fin. Peut-être pour dire que le roman est moins « un miroir promené le long d’un chemin » comme le voulait Stendhal qu’un jardin, organisé mais touffu, sauvage mais apprivoisé, nature mais reconstruit, « un spectacle chaque fois différent pour le promeneur qui parcourt ses allées ».

Derrière le structuralisme, grande pensée figée de l’époque, platonisme rêvé de la structure, le « nouveau » roman se veut sans sujet et sans histoire : il se contente de décrire le symbolique, les relations des êtres et des objets entre eux. D’où ces descriptions maniaques et interminables, Robbe-Grillet passant deux pages sur une poignée de porte, Simon étudiant chaque boursoufflure du cheval mort… Mais le structuralisme a passé, comme le dogmatisme marxiste qui suivait le fusionnel citoyen, après l’inquisition catholique. Claude Simon réintroduit le sujet et l’histoire dans le roman.

Miracle, cet opus est devenu lisible. Oh, certes, le lecteur subit encore cette potacherie de vieille coquette qu’est le texte inséré dans le texte, en carré, en diagonale, en double colonne, en retrait, ou ces listes d’œuvres de peintre – mais les trois-quarts du texte se présentent comme une suite, parfaitement accessible, bien que fragmentée et encartée d’extraits de romans de Proust ou Dostoïevski (ses auteurs de prédilection, grands rivaux) ou du journal de Rommel.

Car la mémoire, selon l’auteur, n’est pas une photographie mais une impression. Comme le peintre, l’écrivain impressionniste suggère plus qu’il ne livre, il multiplie des angles selon les années qui passent, retrouve, retaille, oublie. Ce n’est pas pour rien qu’une citation de Montaigne, en exergue du roman, évoque une existence dont « nous ne délibérons qu’à parcelles ». Car « chaque pièce, chaque moment fait son jeu ». Comme les cages des fauves dans le jardin, ou les plantes ramenées ici dans un certain ordre mais que le promeneur découvre seulement par son propre itinéraire, chaque jour variable, comme un jeu associatif.

Qui aura lu d’autres livres de Claude Simon y retrouvera ses obsessions : l’inepte « guerre » de 40 à cheval tandis que Rommel fonce avec ses chars, l’évasion du camp de prisonniers, le Comandante italien qui livre à l’Espagne anarchiste des armes d’un cargo norvégien, divers voyages en Inde, à New York, dans l’URSS de Gorbatchev, une interview au Figaro de 1990 sur « la peur » et l’œuvre, le bain forcé enfant dans un bassin de square, la mort de sa mère, le collège et le manquement en athlétisme, la première expérience sexuelle à 16 ans avec une anglaise à Cambridge après un premier essai où seule la culotte fut enlevée… N’écrit-on que sa vie ? L’auteur déclare que « le seul véritable traumatisme qu’il est conscient d’avoir subi (…) fut (…) ce qu’il éprouva pendant l’heure durant laquelle il suivit ce colonel, vraisemblablement devenu fou, sur la route de Solre-le-Château à Avesnes, le 17 mai 1940, avec la certitude d’être tué dans la seconde qui allait suivre » p.1064 Pléiade. Ce fut le colonel qui fut tué.

Il monte son roman comme une pâtisserie, par associations, glissements, contrastes, répétitions, variantes. La fin se termine même en plan numéroté de cinéma, comme si la littérature devenait désormais impuissante face à l’image animée, d’une plus grande force de communication.

Le prix Nobel de littérature obtenu en 1985 a lâché les hyènes du décorticage critique sur cet auteur difficile. Qu’apportent-ils de neuf qu’une lecture amateur et bienveillante ne pourrait livrer ? Nul besoin de glose préalable pour lire, nul besoin de cuistres pour vous dire ce qu’il faut en penser. Ne soyez pas impressionnés, lisez.

Nul doute que ce roman couronne son œuvre – et son existence. On ne peut faire un récit exact de sa vie, mais seulement une reconstitution romanesque. Bien que l’existence soit sans cesse en mouvement, la mémoire n’en retient que quelques images fortes, liées aux émotions – dont la plus puissante est la crainte de la mort. D’avoir été près de mourir, ou confronté à la mort, fait voir immédiatement le monde plus beau.

Peut-être est-ce là l’ultime leçon de ce vieil écrivain né en 1913, qui avait 84 ans à la parution du Jardin des plantes.

Claude Simon, Le jardin des plantes, 1997, éditions de Minuit, 377 pages, €22.40
Claude Simon, Œuvres 1, Pléiade Gallimard 2006, 1583 pages, €63.50

Les œuvres de Claude Simon chroniquées sur ce blog

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Jonathan Coe, Expo 58

jonathan coe expo 58
Voici un roman d’espionnage parodique, léger et grave, qui convient bien à l’été.

Thomas Foley est petit fonctionnaire anglais au Bureau central d’information. Il n’est pas sorti des collèges privés et appartient irrémédiablement à cette classe moyenne d’après-guerre coincée entre couple traditionnel, banlieue miteuse et profession sans attrait.

C’est alors que l’Exposition 1958 qui se tient à Bruxelles ouvre une parenthèse dans son existence. Parce que son père a tenu un pub, dans le temps, ses patrons le voient comme l’homme idéal pour superviser le Britannia, pub provisoire so British que la nation va installer à l’Exposition.

Thomas – qui avait le choix – décide de ne pas emmener sa femme pour les six mois qu’il doit passer sur place. Son couple est terne et la vie de ménage le déçoit, malgré sa mère qui fait appel à ses devoirs et lui décrit ce bonheur qu’elle-même a vécu après avoir fui les soudards Allemands lorsqu’ils ont envahi la Belgique en 1914.

pub britannia expo 58 bruxelles

À demi belge donc, Thomas se demande s’il ne va pas choisir une nouvelle patrie lorsqu’il rencontre et sympathise avec Anneke, fringante hôtesse de l’Exposition. Son compagnon de chambre, au motel où sont logés les envoyés, est Tony, ingénieur qui surveille la fameuse machine ZETA, sensée avoir réussi la fusion nucléaire et assurer une énergie quasi gratuite dans le futur.

Mais nous sommes en pleine guerre froide et la fameuse machine intéresse vivement Andrey, le sémillant rédac chef d’un magazine soviétique créé tout exprès pour l’Exposition et intitulé (évidemment) Spoutnik. Ce dernier, en réalité officier du KGB, fera tout pour séduire Tony qui a de vagues sympathies communistes, puis Thomas qui est ami avec Tony, enfin Emily avec qui Thomas flirte sur commande. Car l’insignifiant fonctionnaire du BCI a été abordé dès avant son arrivée à l’Exposition par deux pieds nickelés qui alternent les questions et les réponses en duo, tels Dupond et Dupont dans Tintin : les ineffables et vaguement inquiétants agents secrets Wayne et Radford.

Tout est factice dans cette Expo 58, des pavillons nationaux où chacun rivalise de poudre aux yeux quant à la relation entre les peuples, ce qui se réduit le plus souvent à manipulations et coucheries. Tout est entre parenthèses durant cette Expo 58, la vie de bureau comme l’existence ménagère. Tout est ouvert, tout paraît réalisable, ainsi que le symbolise l’Atomium futuriste érigé par les Belges – qui existe encore. C’était « un instant en suspens à l’orée de l’avenir, où l’on avait laissé derrière soi les confins du passé, où tout était possible », raille l’auteur p.356.

atomium

Mais ce choix offert de servir ou trahir, de poursuivre la tradition pépère ou de se lancer dans une autre vie, est pervers. Il faudrait du courage que les personnages ne sauraient avoir, une lucidité sur eux-mêmes qu’aucun Anglais n’est capable, de par sa formation rigide et ses mœurs coincées. « Ce fichu rejet britannique de tout ce qui est nouveau, moderne, de tout ce qui sent les idées plutôt que la platitude éculée des faits » p.114. Jonathan Coe livre ainsi une radiographie de son pays en sa gloire, dans ces années 1950 où un James Bond en serviteur fantasmé de la patrie règne sur le roman d’espionnage.

Jonathan Coe livre en son âge mûr une analyse de son peuple et de l’histoire non sans humour, douce-amère et grave, qui ramène à leur taille réelle (mesquine) les (grandes) manœuvres entre les blocs. Les fameux sachets de chips ‘Salt and Shake’ qui font la gloire de l’industrie agroalimentaire britannique servent aux espions – par dérision – tandis que la non moins fameuse machine ZETA, gloire de la science britannique, ne marche pas…

Je ne vous raconte pas la tentation de Thomas, son existence ensuite, ni l’épilogue poignant. Mais je peux vous assurer que vous serez captivé, édifié, attaché à ces personnages à la fois bouffons et émouvants comme seuls les auteurs anglais savent en produire.

Jonathan Coe, Expo 58, 2013, Folio 2015, 363 pages, €8.00
Les romans de Jonathan Coe chroniqués sur ce blog

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Tom Wolfe, Moi, Charlotte Simmons

tom wolfe moi charlotte simmons
Un gros livre, plus de mille pages, mais l’on ne s’y ennuie jamais. C’est que Tom Wolfe, ancien journaliste, sait distiller les informations soigneusement collectées avec le fil d’une histoire à visée morale. Nous sommes dans la sociologie et dans la série télé, intimement mêlées comme un professionnel sait le faire. Si vous plongez dans ce roman énorme, vous en saurez bien plus sur les États-Unis et sur la modernité à la mode que bien des articles, films ou traités. Vous serez édifié !

Charlotte Simmons est une provinciale de Sparta, bourgade perdue des montagnes, où l’existence reste à ras de terre, traditionnelle et gouvernée par le qu’en-dira-t-on et les principes religieux. Très bonne élève de son lycée, malgré les tentations de s’amuser et les garçons qui la cherchent, elle obtient une bourse pour la prestigieuse université Dupont (nom inventé), qui façonne à l’égal de Harvard, l’élite de l’Amérique.

A 18 ans, voici donc la godiche jamais sortie des jupes maternelles plongée dans le bouillon de culture et de sexe d’un campus américain. Dépaysement garanti ! Charlotte Simmons découvre bien vite que ce qui compte dans ce temple du savoir, est moins l’étude que la baise, moins l’esprit que le muscle, moins la prestance intellectuelle que d’être « cool ». La coolitude est l’expression gentillette du politiquement correct, du suivisme de horde, du faire-comme-tout-le-monde. Quiconque n’est pas cool est ostracisé, méprisé.

Le politiquement correct est une boue insidieuse qui encrasse l’esprit et les comportements. A force de vouloir être bon garçon ou bonne fille, tolérant avec toutes les idées, on en vient à accepter l’inacceptable – simplement parce que cela se fait. « Putain de… moutons ! Ils se contentent d’avaler la merde de mouton qu’il leur sert et de la régurgiter chaque fois qu’il leur pose une question. Comme ça, on finit par ne plus dire ce que l’on pense, et bientôt c’est cette merde qui devient ‘convenable’, et alors on continue à la répéter, à la ressasser, parce qu’on ne veut pas être ‘déplacé’, pas le genre de gus qui ne se fait plus inviter nulle part sous prétexte qu’il risque de produire un couac dans la conversation… » p.963.

Heureusement que Charlotte est une fille, pas mal de sa personne et d’un individualisme exacerbé – ce que l’Amérique tient pour de la volonté. A peine décrottée de sa province, la voilà confrontée au snobisme des filles et fils de riches (pensions privées, fripes de marque et gadgets électroniques à gogo). Toute emplie de principes chrétiens, la voilà confrontée aux écarts de race, de classe et d’apparence.

baiser

Car l’égalité formelle, sans cesse réaffirmée par l’Amérique, laisse apparaître à nu toutes ces inégalités de nature que l’habillage de civilisation savait plus ou moins masquer. Les Noirs admis à Dupont ne le sont pas pour leurs performances intellectuelles mais pour leurs muscles saillants et leur agressivité de ressentiment au basket. Les gais et lesbiennes qui revendiquent une égale dignité peuvent manifester autant qu’ils le veulent, mais n’en sont pas moins laissés à leurs masturbation intellectuelle et à leur faible carrure. Les demi-dieux de l’université sont les « géants » du stade ; toutes les filles séduisantes veulent « être leur pute », toutes rêvent de « baiser une star ».

C’est que le sexe est frénétique à Dupont, « du sexe comme de l’azote ou de l’oxygène ! Le campus entier en était baigné, gonflé, lubrifié, gorgé, stimulé ! Excitation permanente, baise, baise, baise, baise, baise… » p.198. Ces quatre années entre l’infantilisme de la minorité au lycée et la future vie professionnelle et familiale sont consacrées aux « expériences » en tous genres « quatre ans pendant lesquels tu peux tout faire, tout essayer, sans qu’il y ait de… conséquences. Pas de traces, pas de dossier, pas de blâme » p.241. De reconnaissance en caresses, de mots gentils en dépression, la première année coincée Charlotte se fera une réputation de pute en six mois, « allant » bien malgré elle avec trois stars de l’université successivement…

Nageurs de l’université Standford, USA

nageurs universite standford usa

Pour les garçons, la trilogie bite-bière-et-baston l’emporte haut la main ; seule la baston est remplacée pour les filles par fringues-et-maquillage. Le garçon est obsédé par la virilité, qui se manifeste par la musculature, la grossièreté et la violence – surtout pas par l’agilité d’esprit. Qui oserait « enfreindre le grotesque code d’honneur des sportifs de campus, lequel interdisait de se comporter en étudiant ‘normal’ ? » p.193. Celui qui travaille bien est un bouffon, tout comme dans nos banlieues ; ceux qui s’en sortent le font en cachette. Quant aux « incroyables abdos » p.709, ils font se pâmer les filles, les étourdissent à point pour le « ramonage » inévitable où il s’agit moins de sentiment que de se « vider ».

Dans cette anarchie hormonale et sociale, Charlotte Simmons n’est plus elle-même. Ses résultats scolaires chutent, ses relations vont de la fausse amitié aux faux amours, sans qu’elle réussisse à trouver le bon équilibre sensuel (trop coincée), affectif (trop émotive) et intellectuel (trop dispersée). Elle erre entre les matières littéraires et la neurologie, entre sa co-chambre snobinarde et les délaissées devenues copines mais langues de vipère, entre le trop beau Hoyt, le géant niais touchant Jojo et l’intello-juif centré sur lui-même Adam. Elle se fera violer – avec son tacite consentement – tombera en dépression avant qu’Adam ne la sauve, avant de sauver elle-même Jojo en devenant malgré elle son guide spirituel.

Basketball, Greg Finlay à l’entraînement

basketball greg-finley shirtless

L’on s’étonne, comme Français, que la relation sexuelle soit connotée aussi « sale » par le puritanisme hypocrite yankee : Charlotte ne peut-elle baiser (avec préservatif) simplement, sans en faire une métaphysique ? Elle parle au contraire de « dégradation et d’humiliation, de descente au plus profond de la fange » p.734. Comme si le sexe n’était pas naturel, comme si elle-même était un ange… Il s’agit bien du mépris chrétien-américain de la vie ici-bas, de la hantise puritaine de la matière, de l’idéal Disney du pur esprit affectant de mépriser le corps pour une vie parfaite… Entre pute universitaire qui se fait un « honneur de laisser ces géants se servir des fentes de leur bas-ventre ou de leur visage comme il leur plairait » p.870, et l’amour éthéré de l’épouse-chrétienne-modèle qui ne consent à faire des enfants qu’une fois tous les cinq ans, dans le noir et sans plaisir, n’y aurait-il pas un juste et plus naturel milieu ?

Passant du rien au tout, on comprend que dans ce « bordel » universitaire (terme cru mais exact de ce qu’y s’y passe), la fille de 18 ans soit désorientée et perdue : ces « valeurs de l’Amérique » inculquée par la famille et la religion, sont bien malmenées par la vanité, le sexe et l’arrivisme. L’éducation d’aujourd’hui préparant les adultes de demain, le lecteur français ne peut que mesurer combien le laxisme disciplinaire, la lâcheté du politiquement correct et l’indulgence pour les « fautes de jeunesse » ont pu aboutir aux malversations Madoff, à l’escroquerie des subprimes, à la niaiserie de l’invasion de l’Irak pour commander la démocratie – et à toutes ces tentatives d’imposer au reste du monde l’imperium américain.

Hyper-individualistes, contents d’eux, se croyant missionnés carrément par Dieu, les adultes des États-Unis aujourd’hui sont les mêmes qui, ados, ont paradé, violé, triché allègrement dans les campus universitaires au début des années 2000. Il faut lire Tom Wolfe pour saisir tout ce que la modernité venue d’Amérique peut avoir de toxique dans son laisser-aller de comportement, son hypocrisie sociale, sa lâcheté morale. Et pour comprendre combien l’idéologie socialiste, scolairement traduite par Belkacem, est un clone de cette Amérique-là.

Tom Wolfe, Moi, Charlotte Simmons (I am Charlotte Simmons), 2004, traduction Bernard Cohen, Pocket 2007, 1010 pages, €11.20

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Patrice Trigano, L’oreille de Lacan

patrice trigano l oreille de lacan
L’auteur aime à se mettre dans la peau d’un autre ; il s’est ainsi inséré dans la personnalité d’Antonin Artaud et de Raymond Roussel. « Quelle bien étrange et douce tendance que celle qui consiste à ne voir le monde qu’à travers l’art ! », écrit-il dans Une vie pour l’art. L’art serait un reflet de la vie, mais sublimé, réduit à son essence signifiante. En ce dernier « roman », il a imaginé et fantasmé cette fois la vie d’un personnage de fiction, Samuel Rosen.

Dandy névrosé plein de TOC, obsédé de Lacan qu’il n’a jamais rencontré mais aperçu de loin, collectionneur maniaque qui s’entoure d’objets comme d’autant de doudous, Samuel est un personnage cannibale. Comme le Golem, créature artificielle qui échappe à son créateur, il en vient à envahir la vie de l’auteur, son imaginaire, comme une « élucubration désirante », ainsi qu’il le dit joliment hors texte. La construction du roman présente l’originalité d’un prologue où l’auteur expose sa volonté de faire la biographie de son personnage, d’un « logue » où il en revêt la peau, enfin d’un épilogue où il se dresse contre lui, l’accusant de l’avoir contaminé. Mais être possédé des êtres créés de soi, n’est-ce pas la pathologie du véritable écrivain ?

Rosen est révolté évidemment, comme son auteur et comme le veut la mode intellectuelle. Il se cherche sans se trouver. Inhibé sexuel, il pousse les expériences comme on pousse successivement des portes – jusqu’à l’ultime. Il va ainsi dans les premières pages participer, alors que « la lune diffuse sa lumière blafarde dans les rues désertes » p.21, à une séance des Omphalopsyches, une secte adoratrice du nombril, qui y voit depuis la plus haute antiquité l’origine du monde. Ce n’est pas sans rappeler Joris-Karl Huysmans (d’ailleurs cité p.30), dandy lui aussi, tout pénétré des tourments d’une fin de siècle. Mais la terreur devant le réel incompris est ici remplacée par l’humour – et le diable d’hier par les psys d’aujourd’hui. L’atmosphère esthète de Huysmans surnage, entre Baudelaire et Gustave Moreau, le satanisme étant, à fin de notre siècle, la secte du Lacan gourou. Le réalisme des descriptions huysmaniennes portent ici sur les livres anciens, les meubles d’époque et les statues médiévales.

Le roman est parsemé d’aphorismes du « grand psy » qui rappellent les maximes primaires de l’instituteur Mao en son petit Livre rouge. « Il n’y a pas de vérité qu’on puisse dire toute » p.61, « l’imaginaire et le réel sont deux lieux de la vie » p.96, « le réel, c’est quand on se cogne » p.117… Lacan va-t-il détruire ce talent d’écrire ? « Après tout, si je suis devenu écrivain, c’est à ma frustration que je le dois. Et c’est pour cette raison que j’en suis l’obligé » p.68. De la blessure naît le poète, de la souffrance l’observation aiguë des autres. « J’aime en art tout ce qui révèle à mi-mot les faces cachées de l’existence » p.42. D’où Nietzsche et Stirner placés sur la cheminée de face, encadrant un Hegel de dos : la généalogie de la morale et l’autonomie de l’Unique contre le chantre de l’Ordre historique, succédané du destin voulu par Dieu.

Samuel Rosen soupçonnera Nerval d’avoir été le nègre de Baudelaire, calculera des anagrammes pour le prouver, en écrira un livre qui ne sera pas édité, puis passera à la Trappe pour y subir la révélation lacanienne du bord d’elle. L’art est un leurre qui cache une vérité. Les arts « aiguisent ma fascination pour l’incompréhensible » p.170, surtout lorsque cela me concerne… Une gravure ouvre sur une porte qui, dans l’inconscient personnel fait référence à une scène primordiale, de laquelle tout découle. C’est joliment tourné, puissamment décrit. Le personnage unique prend toute la place mais captive par sa force. Même si la névrose, pathologie psychique des siècles d’interdits (phobies, obsessions, neurasthénie, refoulement…), se trouve aujourd’hui remplacée plutôt par la psychose, angoisse devant l’écrasante solitude de l’être responsable de lui-même et tourné, pour cela, exclusivement vers soi (narcissisme, paranoïa, mégalomanie, schizophrénie…)

Restent quelques phrases un peu sophistiquées qu’on croirait plaquées comme un rajout, un autre moment d’écriture ou une autre main, un fard sur la nature du texte. Que penser de celle-ci : « Sa prime approche fait néanmoins l’économie de la complexité extrême du dandy dont l’élégance précieuse occulte l’apparence quelquefois ridicule » p.14. Ce n’est pas le cas général, cependant l’artiste peut prendre lui aussi un jargon technocrate, contamination peut-être des catalogues de galeristes.

Mais comment faire la critique d’un auteur qui désarme par avance les plumes acérées ? « On s’en donnera à cœur joie de railler mon talent, ridiculiser mes propos, humilier ma personne » p.99. Il n’en est rien, cher auteur, votre roman est un bon roman, votre troisième, dont je dis tout le bien ci-dessus et que je conseille aux lecteurs.

Patrice Trigano, L’oreille de Lacan, 2015, éditions de la Différence, 185 pages, €18.00
Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com
Galerie Patrice Trigano
Portrait de Patrice Trigano dans le Nouvel économiste

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Rachel Guichard, Le plan de Lucien

rachel guichard le plan de lucien
Lucien est un petit garçon parisien, il vient d’avoir sept ans. Sa maman lui manque, morte d’un cancer quand il avait deux ans. Il lui reste son papa, très aimant mais musicien et souvent absent, et sa mamie, bonne cuisinière mais ancien style. Pour ses sept ans, maman lui a laissé une lettre qu’il peut lire son jour anniversaire. Elle ne lui écrit que de bonnes choses et qu’elle l’aime, mais elle ne peut le lui dire.

Lucien, alors, décide d’un plan : il ne parlera plus et mettra même des boules Quiès lorsque les conversations des autres l’ennuieront.

De chapitre en chapitre, le petit bonhomme très aimé et très intelligent découvre que l’on n’est pas tout seul à souffrir, ni le centre du monde. Que si l’on ne parle pas, les autres, ceux qui vous aiment, en sont peinés.

C’est un pédopsy qui va faire découvrir à Lucien son « énigme ». Mais c’est son papa qui va virilement le faire parler lors d’une escalade de falaise au Croisic, alors que la marée monte et que les baskets dérapent…

Voici donc une belle histoire – un peu trop belle et aimante avec happy end pour qu’on y croie vraiment. Mais pourquoi bouder les belles histoires ?

En revanche, la construction du roman n’est pas réussie. L’histoire de Sam le pédopsy, qui entrelarde celle de Lucien le gamin, n’est ni du même niveau d’intérêt, ni du même style. Les deux premiers chapitres, qui ouvrent le roman, ne donnent pas envie de poursuivre (ce qui est dommage). La façon de parler branchouille « pour faire vrai » ajoute un clin d’œil plutôt vulgaire sur un drame de conscience qui aurait au contraire gagné aux euphémismes du grand style. En quoi écrire « Putain, fait chier, j’ai merdé, suis trop con, pas aujourd’hui merde ! » (p.104) séduit-il le lecteur ou fait-il avancer l’histoire ? Sans parler des « au niveau », « échanger » (sans rien après), « poto », « ça roule » et autres « amène ton petit cul ». L’inepte « ou pas » achève le lecteur lettré juste après le mot « fin ». La grossièreté « familière » peut entrer dans un style personnel – encore faut-il en avoir le génie : n’imite pas Céline qui veut !

Le lecteur qui délaisse son Smartphone pour un livre a-t-il envie de retrouver l’ambiance bobo-à-la-mode des messages mails ou Tweets dans sa lecture ? D’autant que cette façon de parler sera incompréhensible dans dix ans. « Écrire un livre » exige une haute conscience du travail fait pour la durée, ce que ne réclame pas par exemple la parution en blog (éphémère).

Une nouvelle, centrée uniquement sur les chapitres Lucien, aurait été mieux réussie, à mon sens, toute emplie d’un message que l’amour réciproque est ce qui peut nous arriver de mieux dans ce monde. Les chapitres Sam, intercalés pour faire bouffer le texte en roman, sont de trop. Mais le petit Lucien mérite qu’un lecteur s’intéresse au livre.

Rachel Guichard, Le plan de Lucien, 2015, Les éditions du net, 134 pages, €14.00 – Format Kindle €9.79

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Simone Stritmatter, 40 rue Zitna Prague

simone stritmatter 40 rue zitna prague
Les professionnels qui se reconvertissent sur le tard à l’écriture ont beaucoup de mal à quitter l’univers qu’ils connaissent bien pour bâtir une « histoire ». Car, pour faire de la littérature, il ne suffit pas d’écrire, encore faut-il avoir quelque chose à dire et savoir captiver. Ces trois éléments sont indissociables pour concocter un bon roman.

Pour Madame Strimatter, l’écriture est au rendez-vous, c’est fluide, en bon français ; ne restent que quelques fautes d’accents, de noms propres et d’accords, que l’éditeur aurait dû au moins corriger. En revanche, l’histoire n’en est pas une, le lecteur ne sait pas où l’auteur l’emmène. Quant à captiver, seuls les deux premiers chapitres « accrochent », la suite est décousue et la fin se perd dans les sables…

Personnalité double, perversion narcissique, destins orphelins – tout cela est bien compliqué pour créer et faire aimer des personnages en quelques dizaines de pages seulement. L’auteur, femme et pharmacienne, épouse le destin d’une orpheline mariée à un content de lui manipulateur. Mais elle crée son double délinquante, sœur de lit à l’orphelinat de Prague. Et introduit le personnage improbable d’un étudiant japonais qui réussit à parler sans accent en quelques semaines (!) mais dont on ne voit pas vraiment quel rôle il joue dans tout ça.

Que vient donc faire Prague dans cette histoire, pourquoi les personnages ont-ils des prénoms aussi bizarres qu’Elizbieta et Ivanka, en quoi la chute (elliptique) de la narratrice dans un escalier est-il le moteur d’une quelconque aventure ? Surtout lorsque ce canevas se voit ponctué de rajouts techniques de style Wikipedia, pour définir chaque terme un peu obscur. Est-on dans le documentaire ou dans la littérature ?

Seule la façon d’écrire sauve l’ensemble, bien bancal, sans récit qui retienne l’attention ni personnages attachants, dont le message psy est lourdement asséné.

L’auteur voudrait faire passer la dimension perverse dans un caractère de patron-époux bien particulier. Mais elle l’évoque à peine. La perversité relationnelle consiste à utiliser l’autre pour rejouer (en inversant les rôles) les souffrances subies dans l’enfance. Quand l’autre endure, l’enfant traumatisé jouit. Il recherche un sentiment de toute-puissance, de domination absolue sur sa victime et pour cela la déshumanise, la chosifie. Dommage que cette dimension victime-bourreau n’ait qu’une traduction timide dans ce roman, comme si l’auteur n’osait pas. Le personnage du pervers aurait pu flamboyer, bien mieux que le noir-et-blanc conventionnel ; l’orgie narcissique aurait donné une dimension mythique à la bien pauvre histoire sans début ni fin qui nous est relatée.

Pourquoi le personnage du pervers narcissique n’est-il pas plus fouillé, mieux détaillé, rendu énorme et évident tel qu’il devrait être ? En quoi les deux orphelines créent-elles un suspense pour faire avancer l’intrigue ?

Vite lu, que retient-on de ce roman ? L’envie de voir l’auteur conter enfin une histoire dans un autre tome ?

Simone Stritmatter, 40 rue Zitna – Prague, 2014, édition Jérôme Do Bentzinger, 140 pages, €20.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Sophie Jabès, Camille, Camille, Camille

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Camille Claudel, 1864-1943, sœur aînée de Paul, écrivain, a été l’amante d’Auguste Rodin, auguste sculpteur mâle, avant d’être internée en 1913 – ce qui la rendra célèbre.

C’est son frère Paul Claudel, auteur catholique converti célèbre et accessoirement diplomate, qui fait interner sa sœur pour démence paranoïaque, avec l’appui de sa mère. Dans la bien-pensance chrétienne bourgeoise de l’époque, il n’était pas convenable qu’une femme ne soit pas mère et fasse un métier d’homme, se colletant à la matière pour ébaucher (quelle horreur !) des nudités.

Rodin tentera d’améliorer le sort de son élève mais sans grand succès contre la toute-puissance de « la famille », et il meurt en 1917. Il consacrera toute une salle à l’œuvre de Camille Claudel dans son hôtel particulier – qui deviendra le Musée Rodin.

Contrairement à la doxa féministe de l’auteur, qui fait de Camille une aliénée au pouvoir mâle, Rodin dira de son élève préférée : « Je lui ai montré où trouver de l’or, mais l’or qu’elle trouve est bien à elle ». Octave Mirbeau, auteur du très sensuellement masochiste Jardins des supplices (chinois), encore lu de nos jours avec délices, mais qui était aussi critique d’art très connu de son temps, est enthousiaste : pour lui, Camille drape le nu pour en révéler l’intime.

Le livre que publie Sophie Jabès, dramaturge et scénariste italienne, est illustré de la sculpture fétiche de Camille Claudel, Sakountala, amante d’un roi hindou avant d’être oubliée à cause d’une malédiction. Toujours la religion pour maîtriser les femmes, croient les féministes, qui caricaturent les femmes en êtres réputés insatiables, goulues du diable, avides trous noirs qui aspirent en elles toute l’énergie mâle, menées par le seul vagin…

Sophie Jabès fait du théâtre à l’italienne, elle en fait donc trop. La pièce publiée dans ce livre est faite pour être jouée sur scène, « surjouée » et bien scandée pour bien marquer les imaginations, car tel est le théâtre. N’ayant pas vu la pièce, montée en octobre 2014 au Lucernaire à Paris, je ne peux qu’en dire les échos de lecture qu’elle a eu sur moi par ce livre.

L’auteur détriple Camille – d’où le titre – la présentant sous trois faces : vieille édentée, matrone corpulente, jeune fille passionnée. Ces trois personnages apparaissent, disparaissent, dialoguent lors de rencontres improbables. La sculptrice éprise de la glaise qui veut façonner l’amour devient, à sa maturité, une femme libre maîtresse d’elle-même et dégagée de son mentor, avant de finir vieille internée, proche de la mort qui surviendra à 78 ans. Elle revient sur son passé, réfléchit ce miroir de l’existence, pense à sa destinée. Elle qui voulait donner plutôt que prendre, a été prise et reprise maintes fois : par Rodin son amant, par sa famille qui l’enferme, par le siècle qui refuse aux femmes le droit d’être libres – légalement, financièrement, sexuellement.

Nous sommes dans le lourdement symbolique mais notre époque n’aime pas les subtilités, éduquée de télé où seul le coït en passes de trente secondes (y compris pour la politique en « petites phrases ») réussit à faire jouir l’audimat. Nous sommes loin de Racine et même d’Anouilh, mais le « message » théâtral est clair : purement militant, oubliant quelque peu la jouissance de créer autrement que dans sa chair.

Oubliant aussi combien la condition des femmes a changé – en bien. Ce féminisme-là me fait penser à la gauche figée sur Germinal. Comme si Zola était un journaliste du XXIe siècle à la pointe de la sociologie…

Sophie Jabès, Camille, Camille, Camille, 2014, Lansman éditeur (Belgique), 52 pages, €17.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 balustradecommunication@yahoo.com

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Eric Fouassier, Le traducteur

eric fouassier le traducteur
L’auteur a beaucoup publié, mais surtout des nouvelles. Il est moins à l’aise dans la longueur ; ce livre est son second roman… un peu court.

Le premier chapitre est à refaire, il ne déclenche pas l’envie de lire, comme si l’auteur se gargarisait avant de parler. La suite coule mieux, beaucoup mieux, l’auteur sait raconter une histoire. Mais la fin laisse sur sa faim. Nous avions pourtant tous les ingrédients d’un bon roman : une idée originale, une décentration dans le passé, des personnages hauts en couleurs, un mythe. Rien de tout cela n’est approfondi, enrichi. L’auteur en reste au superficiel de la nouvelle où seuls comptent le rythme et la chute.

Nous avons un jeune homme insignifiant et veule, héritier sans mérite, qui s’ennuie à « inspecter » les affaires de sa famille en Égypte. C’est à Alexandrie, dans la « bonne » société, qu’il entend parler d’un aventurier, ex-médecin de talent qui a disparu deux ans durant et vient de ressurgir – au grand scandale de ladite « bonne » société. Cet homme, Gabriel Prometh (au nom qui sonne comme promesse et évoque Prométhée), a de quoi fasciner le grand gamin de 21 ans (juste l’âge d’être majeur en 1923) qui n’a ni volonté ni désir. Prometh lit assidûment Rimbaud, qui a laissé en un poème un itinéraire précis ; le médecin a soigné un étrange Noir de Haute-Égypte atteint d’une maladie du sommeil auquel il a su résister, comme la peuplade mythique citée dans les textes. De ces deux faits découle une histoire : celle d’un chapitre oublié de la Bible, le Livre de Pao.

Prometh n’a qu’une idée fixe : découvrir et voler ce livre pour en tirer gloire et fortune. Ce qu’il va faire. Il engage pour cela la jeune nullité narratrice qui, vieillard, va tout révéler. Ces chapitres forment un bon roman d’aventures, à la Pierre Benoit. Sans aucun scrupule ni aucun sexe, la Volonté en marche de Prometh écrase tout sur son passage.

Une fois le livre pris – et rapporté en Europe – commence une autre phase romanesque : la traduction de la langue perdue est décevante. Le Livre de Pao ne fait que raconter la généalogie et l’histoire insipide d’une peuplade des montagnes éthiopiennes : ce n’est en rien la Révélation universelle que le mythe a fait mousser. Nous aurions, à ce moment, pu déguster un morceau de bravoure. Tout ça pour ça ? Gloire et fortune en fumée ? Comment transposer le trésor externe en trésor sorti de soi ? Prometh choisit d’ignorer le Livre de Pao pour créer le sien. Il devient écrivain… De quoi réfléchir sur ce que veut dire être créateur, mais le chapitre tourne court : œuvre enfiévrée, éditeur ravi, succès public et gloire mondaine.

Commence la troisième partie, la déception. Prometh s’en veut d’avoir du succès mais pas pour son mérite propre d’écrivain, seulement celui de « traducteur ». Son livre, il l’a pourtant inventé entièrement, mais l’a publié sous un faux titre. La gloire en revient à ce peuple oublié, pas à l’auteur comme individu. Nous aurions pu, à ce moment, lire quelques réflexions sur le besoin frelaté de gloire, sur la satisfaction de créer un roman comme Dieu créa la terre – mais il n’en est rien. L’auteur en reste au superficiel.

La fin est presque inutile tant elle est convenue : misanthropie, asile de vieillard, mort solitaire. Le narrateur, devenu vieux et resté tout aussi insignifiant (que vient faire la spéculation boursière dans cette histoire ? N’est-il pas toujours rentier ?) va enterrer le manuscrit volé là où il l’avait trouvé.

C’est dommage, l’auteur écrit bien, captive souvent, mais il ne sait pas construire une histoire dans la durée. Ses personnages restent falots, même Gabriel Prometh, qui a pourtant la dimension d’un Faust moderne. Peut-être est-ce la stupidité naïve du narrateur qui entrave la narration ?

Pourquoi avoir choisi de créer un être d’aussi peu d’intérêt pour conter son histoire ? Attendons la troisième tentative.

Eric Fouassier, Le traducteur, 2010, éditions Pascal Galodé, 186 pages, €18.50

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Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires

joaquim maria machado de assis un capitaine de volontaires
Vous ne connaissez pas Joachim (…) de Assis ? Moi non plus. Il est cependant très célèbre dans les lettres brésiliennes puisque fondateur de l’Académie du pays en 1897. Né en 1839 d’un père ouvrier noir, descendant d’esclaves, et d’une mère portugaise faisant profession de blanchisseuse, le petit Joachim fut autodidacte. Fin observateur de la société, dans laquelle il ne s’est jamais senti pleinement légitime de par ses origines mêlées et de par son éducation éclectique, il décrit les comportements de ses contemporains avec une acerbe ironie.

Notamment l’amour, l’Hâmour comme le ralliait Flaubert, qui est la grande occupation des mâles dès leur adolescence en société, jusqu’à ce qu’ils se « rangent » par le mariage. C’est donc l’histoire d’une conquête que le narrateur couche sur le papier, celle de Maria, femme épanouie au corps de danseuse qui ensorcelle les sens avivés des puceaux du temps. Nous sommes fin XIXe et le siècle est victorien, même sous les tropiques, surtout dans la « bonne » société.

Le conte est banal – et tragique. Le jeune homme tombe amoureux de l’ensorceleuse, qui se trouve malencontreusement la compagne d’un ami. Il trahit cet ami, puis son amour, Maria se repentant très vite de son écart de quelques semaines où les seules privautés torrides consenties étaient à peu près de se toucher les mains. Le narrateur raconte son chagrin à un autre ami, qui s’empresse de demander conseil à sa maitresse, laquelle va faire avouer Maria, dont elle est amie. Si vous suivez jusqu’ici, tout va bien. La tragédie commence lorsque l’ami marital de Maria entend par inadvertance la conversation des deux femmes. L’aveu de la trahison lui fait du mal, il s’engage pour la guerre, la grande guerre du continent sud-américain entre 1865 et 1870, celle de la Triple alliance contre le Paraguay du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay réunis.

Évidemment le capitaine meurt au combat, Maria le suit de peu, et la fille de 15 ans aussi. Il n’y a que le narrateur qui survit, lâchement, sans avoir été ni jusqu’au bout de son amour en l’enlevant, ni jusqu’au bout de son désespoir en mettant fin à ses jours, ni jusqu’au bout de sa maturité en s’engageant lui aussi. C’est en cela que réside la finesse psychologique de cette nouvelle, qui ferait un vrai roman s’il était plus développé. Mais Joachim de Assis voulait rester sec, n’étant en rien atteint par le baroque brésilien de son époque.

Ce pourquoi, comme Stendhal dont il s’efforce parfois à copier le style neutre et précis, il reste lisible aujourd’hui. Point de romantisme dans ce conte social, point de lyrisme larmoyant avec force théâtre – la simple réalité des passions remuées en société fermée, contente d’elle-même mais rarement capable de les surmonter. L’immaturité du jeu, les hommes en pleines hormones pariant sur les femmes pour les faire « tomber », comme aux cartes.

Une jolie édition sur papier ivoire à couverture cartonnée d’une alliance d’éditeurs de La Rochelle orientés vers le grand large, à un prix abordable.

Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires, fin XIXe brésilien, éditions française La Découvrance & Les Arêtes, traduit du portugais par Dorothée de Bruchard, 2015, 37 pages, €7.00

Attachée de presse : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 ou guilaine_depis@yahoo.com

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Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux

thierry du sorbier le stagiaire amoureux
Drôle de second roman en forme de conte social, dont le style hésite malheureusement entre Flaubert et San Antonio. A mon avis, le premier chapitre est raté et la fin tourne court – ne reste que le corps qui, lui, a quelque séduction. Non sans quelques délires verbaux parfois, un brin horripilants, comme cette litanie sur la pluie dans le monde entier page 154 (qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire ?).

Nous sommes dans la France profonde, provinciale, mais en un pays mythique où toutes les agglomérations portent des noms de fromage : Avesnes, Époisses, Feta-sur-orge, Mozarelles, Brie-Comte-Robert, Saint-Paulin-sur-Morbier. C’est dans ce dernier, un village de 332 habitants perdu dans la campagne fermière que le directeur du Courrier d’Avesnes, feuille de chou locale, va envoyer le stagiaire qui lui a été imposé par le copinage politico-affairiste de province. Le directeur ne supporte pas l’aspect chafouin et nonchalant du jeune premier, qui fait du gringue à Mademoiselle Brégeon, aussi jeune et bien roulée.

Jamais un seul fait-divers à Saint-Paulin-sur-Morbier ; c’est un lieu oublié qui se fait oublier, tout entier tourné vers l’élevage des vaches, la maturation des fromages et la cueillette des champignons. Le monde entier peut s’arrêter de tourner que le village continuerait de ronronner. Tourner, justement, un réalisateur en vogue d’Hollywood y songe. Il ne sait pas quel film il veut faire, ni à quel endroit, mais il produit de la pellicule au kilomètre comme il sait faire du succès. Il suffit d’un gros capitaliste de producteur, d’une brochette de starlettes et de musculeux connus des écrans, et surtout d’un endroit isolé où être bien tranquille pour laisser macérer l’histoire en train de se faire.

Coïncidence artiste, le stagiaire et le réalisateur vont être présents au même moment dans un même lieu. Sauf que les deux ne vont pas se rencontrer. Le stagiaire en journalisme avait pourtant un scoop en or, étant données les célébrités sur place ; le réalisateur avait pourtant une intrigue intéressante dans les histoires collectées par le stagiaire. Mais non, le pro reste un pro de la prod, le stagiaire un spongieux stagiaire de passage. Il s’affiche au bras d’une actrice ou de deux (on ne sait plus), mais il est au fond amoureux bien conservateur de la seule Mademoiselle Brégeon.

Vous avez une brochette de personnages incertains, une actrice américaine dingue de fromage, un technicien américain shooté au beaujolais-coca, un paysan-fromager noir coupé en neuf morceaux (on ne sait pourquoi), un maire rural fondu de champignons. Aucun personnage n’est approfondi ; une fois présentés, ils restent en décor sans nouer l’intrigue, le meurtre étrange n’est pas élucidé, ni un début de piste même offert. On se demande pourquoi l’auteur a choisi ces caractères et ce qu’il a pensé en faire. Nous restons dans les travers et, à la fin, tout le monde se replie sur son petit monde. Comme si « la France » allait rester la France éternelle des campagnes avant l’industrie.

S’y ajoute donc une satire (assez facile) des travers contemporains : tyrannie des petits chefs, culte de l’informatisable et des déductions au pif tirées des tableaux Excel (manque la pensée-PowerPoint pour faire plus vrai), endormissement conservateur de la presse régionale, haine du style littéraire, paparazzi qui deviennent les vrais journalistes qui vendent. Mais c’est un peu court, à peine abordé, jamais mis en scène pour en faire une histoire.

Promesses non tenues, imagination sans structures, roman qui hésite à trouver son style, le lecteur est frustré, surtout à la fin. Hop ! en deux chapitres de quelques pages, l’intrigue journalistique, amoureuse, policière et campagnarde s’arrête brusquement. Avec autant de délicatesse qu’une grève RATP un vendredi soir à l’heure de pointe. Qu’a-t-il voulu raconter, Sorbier ? A-t-il voulu s’amuser seulement, en dilettante ? C’est un peu court, c’est un peu dommage. L’éditeur a-t-il fait jusqu’au bout son travail d’éditeur ?

L’auteur a travaillé dans la librairie chez Locus Solus et chez Gibert, de 1973 à 2001 avant de collaborer au ‘Télé Journal’ et à la rubrique sportive de ‘Télé Z’. Il dirige aujourd’hui la boutique de chaussures Berluti, dit-on, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés.

Thierry du Sorbier, Le stagiaire amoureux, 2007, Buchet-Chastel, 204 pages, €13.20

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Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4

michel leiris frele bruit

La vieillesse est un naufrage… Michel Leiris, 75 ans, reprend 10 ans après la suite de sa tentative de se connaître par le langage. Fibrille avait vu l’écroulement de cette utopie, couplée à celle du maoïsme, chacun retombant dans ses ornières humaines, trop humaines. Frêle bruit ne peut s’empêcher de prendre la suite.

Son projet envolé, Leiris ne publie plus que des fragments, expérimentation maniaque et volontiers obsessionnelle de dire et encore dire, de vouloir expliquer et encore expliquer, sans jamais aller au but. 146 séquences a-chronologiques purgent les fiches inutilisées jusqu’ici. Cette forme brève est issue des restes, mais aussi de la peur de ne jamais finir ce work in progress qu’est l’existence quand on veut la raconter. Elle se veut justifiée en même temps par l’exigence de rapidité de la révolution, sur l’exemple qu’offre Cuba, autre « idéal » avant qu’il ne s’aligne sur l’URSS exploiteuse en 1968, lors de l’invasion « populaire » de la Tchécoslovaquie…

Trop tourmenté de désobéir aux Commandements du catéchisme d’enfance, Michel, « à cause de quoi, suivi par l’idée du péché même si je crois m’être délié, je ne suis presque jamais parvenu à ce triomphe sur quelque front que ce soit, amour, action pure, littérature » p.930 Pléiade. Il est perclus d’angoisses, de velléités jamais réalisées faute d’oser sortir de lui-même, de grandes idées généreuses surtout pas mises en œuvres au détriment de son petit confort. Le type même du bourgeois révolutionnaire (cet oxymore !), du parisien né dans le 16ème et habitant depuis la guerre dans le 6ème, suivant la mode intello par facilité – « de gauche » donc puisque ça se fait – mais vivant en VIP, fonctionnaire nanti. « Rien que d’assez banal, malgré la mixture poésie, ethnographie et souci du progrès social », avoue-t-il p.918.

Phrases interminables, confuses, alambiquées, faute de savoir clairement que dire ; attention aux petits détails infimes mais noyés dans les parenthèses, incises, subordonnées, retours en arrière, scrupules ; peur d’avouer, de décrire, de dire le monde tel qu’il est. Suicidaire au fond, depuis sa jeunesse, jamais en accord avec lui-même, regrettant d’être né, d’être de son milieu, d’avoir eu un père vulgaire, de s’être branlé à deux entre garçons, d’avoir fantasmé sur les cocottes durant la Grande guerre, de… « Une bonne action en tout cas pouvait s’inscrire sur son bilan : la non action qui consiste à ne pas avoir d’enfants. Abstention dont à ces moments-là il osait être fier (…) de se flatter de n’avoir pas collaboré » p.972. C’est assez minable comme justification, assez triste aussi, comme si donner la vie était péché, « participer » au monde une erreur.

Le grand naufrage de notre civilisation se voit ici dans l’âme d’un être trop sensible à la culpabilité d’avoir rendu esclave, colonisé, exploité, appauvri le grand nombre, suscité deux guerres mondiales – comme si l’avers de la médaille n’était pas digne aussi d’être cité : libération des Lumières, exploration des mondes et des planètes, progrès de la médecine, de la santé et de l’agriculture, confort industriel, élévation globale du niveau de vie et de l’espérance de vie depuis deux siècles… Le monde ici-bas n’est pas le monde platonicien de l’Idéal (cette conviction chrétienne et marxiste inculquée à la génération Leiris), mais le monde en demi-teinte où bien et mal sont mêlés (après Nietzsche, Marx et Freud). « Autre tache possible : souhaiter que la Révolution progresse et s’étende, alors que pratiquement on ne fait rien ou à peu près rien pour hâter, chez soi, son déclenchement. (…) Inutile d’argumenter, je suis marqué par cette tache, signe entre autres du grave hiatus ouvert en moi entre façon de se représenter le monde et façon de s’y comporter » p.892. Péché toujours, contre l’Utopie, l’Idéal, les Idées pures. Péché imaginaire de ne pas être parfait alors que l’on n’est pas dieu ; péché de la conscience coupable, ce poison chrétien repris par le communisme pour déstabiliser les puissants, les dominants – et prendre leur place. Péché que Nietzsche a dénoncé et décortiqué, libérant enfin la philosophie pour penser autrement – mais que Leiris n’a jamais compris (voir ce qu’il en dit maladroitement p.829, partant de biais vers le sexe et « la Nietzschéenne », roman vulgaire dont la couverture pute l’avait fait fantasmer).

michel leiris photo nb

Nous avons droits aux rêves, à des listes, des poèmes, aux segments de voyages, aux comptes-rendus d’opéras, aux évocations de sexe, aux problèmes de chiens, à la description de l’hôtel Idéal, de son appartement croulant sous les livres pas lus ou de son bureau au sous-sol du musée de l’Homme. Michel Leiris parle de lui en disant « je » puis « il », sans raison. Cela pourrait être ciselé, intéressant, mais se trouve englué dans la glose, le remord, les repentirs de vocabulaire. Quelques perles surnagent, comme ces Allemands brûlés vifs quai des Grands Augustins en 1945, sous ses fenêtres, ou la description de sa journée à la campagne avec le chien, le jour de la mort de Picasso p.929. J’avoue avoir pris le mode lecture rapide sur nombre de morceaux tant m’ennuie ce genre de diarrhée verbale à prétention littéraire. Certes, Leiris n’est pas un poseur, mais il réussit à « faire chiant », comme le préconisait Édouard Balladur à ses hauts-fonctionnaires, lorsqu’il voulait faire passer un texte sans que personne ne le lise jusqu’au bout.

Leiris en est conscient, il l’avoue, et faute avouée est à moitié pardonnée. Il étale son être coincé, malheureux, déprimé : il est lui et cela le rachète. Il a au moins un riche vocabulaire français, ce qui devient rare de nos jours. « … Mais – coquetterie, pharisaïsme ? – j’étale une rigueur sourcilleuse quant à un juste emploi des temps du verbe, j’érige en cas de conscience d’infimes problèmes d’expression, jouant au pur qui ne veut se souiller d’aucune inexactitude je passe des heures à les résoudre et je m’abstiens d’aborder la vraie question. Comme s’il était une fin en soi, dont je ne pourrais me déprendre, je dépense jour sur jour à étoffer et fignoler ce récit déjà trop ornementé, le fourbissant, le redressant, le truffant de considérations qui souvent brouillent l’horizon plus qu’elles ne l’élargissent ! » p.919.

Bien content d’en avoir fini avec cette personnalité qui me déplaît, et avec ce pavé qui s’enfonce dans le sirupeux ennui des phrases sans cause ni verbe.

Michel Leiris, Frêle bruit – La règle du jeu 4, 1976, Gallimard l’Imaginaire 1992, 406 pages, €10.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Max Monnehay, Corpus Christine

max monnehay corpus christineLe Salon du livre se termine aujourd’hui à Paris. De quoi réfléchir sur ce qui se publie, notamment en littérature. Et sa promotion par les « prix ». Par exemple…

Le Prix du premier roman 2005 ? Je n’ai vraiment pas aimé, je ne comprends absolument pas pourquoi donner un prix, même d’encouragement, à ce monologue dégorgé par chapitres d’un veule insignifiant et de sa grosse sadique. Minimaliste autocentré, ce livre n’est doté malheureusement d’aucun ingrédient indispensable pour faire un bon roman : un style, une histoire, de la psychologie…

Le style est parlé, familier ; s’il coule aisément, c’est pour ne rien dire, comme le compte-rendu plat d’un dictaphone. Avez-vous déjà essayé d’enregistrer une conversation ? Vous vous êtes bien amusé, vous avez trouvé vos interlocuteurs intéressants… mais écoutez l’enregistrement, vous verrez de suite la platitude. Car, hors contexte et hors relations physiques interactives (regards, mouvements, ton de voix, silences, caresses), les mots deviennent abstraits, sans la richesse de signification qu’ils ont lorsqu’ils sont vécus. C’est pourquoi nul écrivain digne de ce nom n’écrit comme il parle – ou alors il parle comme un livre. Dans ce roman, aucun style, même « l’humour » tant vanté par les commentateurs n’est qu’ironie de comptoir pour plateaux de télé qui ne s’élève pas du ras de terre.

L’histoire est réduite à sa plus simple expression. Un homme rampe pour trouver à bouffer ; sa femme, qu’il n’aime plus depuis longtemps, planque tout ce qui peut être à sa portée et verrouille portes et placards. On apprendra plus tard qu’il est tombé d’un toit et handicapé. Sa grognasse le hait – on ne sait pourquoi – et le laisse dépérir vaguement dans l’appartement sans radio, ni télé, ni téléphone et où tout est bouclé. Vaguement parce qu’elle le nourrit quand même – on ne sait pourquoi. L’invalide a épousé, lorsqu’il était fringant, une coureuse (de jogging) qui le « faisait bander » (notez le charme de cette affirmation d’auteur). Ladite épouse est devenue obèse – on ne sait pourquoi, vu que tous deux faisaient du cheval et bouffaient des sushis. Il n’y a pas de début, il n’y a pas de fin, les raconteries ennuient. J’ai lu en diagonale des pages entières, sauté des paragraphes insipides par poignées.

La psychologie est celle « pour les Nuls ». Le narrateur est lâche, passif, égocentré ; il ne fait rien pour s’en sortir et se complaît dans la crasse et la faim. Sa moitié fait plus du triple de lui-même, sadique, haineuse, dominatrice. Comment tout cela a-t-il évolué ? On ne sait pas.

En fait, on ne sait pas grand-chose dans ce roman. Je ne comprends pas l’éditeur, ni les jurés de prix : à éditer de tels navets, comment ne pas comprendre que les lecteurs préfèrent les séries télé ?

Et pourtant si, il y a une explication : Max s’appelle Amélie, « virée d’hypokhâgne en 1999 » comme elle l’avoue sur Amazon. Elle est de la bande à Nothomb, qui écrit comme elle parle – aussi mal – et pour dire aussi peu – mais bien démagogique, surfant sur la mode. Le dernier opus Monnehay est Comment j’ai mis un coup de boule à Joey Starr : tout un programme ! Il ne fait que 64 pages et délire sur le calendrier maya. La fin du monde était prévue le 20 décembre 2012, ne vous en souvenez pas ? Baste, comme à la télé, c’est du passé. On n’écrit que comme on est : si l’on est superficiel, dans le vent, inculte, on livre du prêt-à-blablater sur les podiums où toute pensée se résume à 15 secondes.

Que restera-t-il de tels romans dans la littérature ? Probablement pas grand-chose… Selon le Syndicat national de l’édition, la production en titres a augmenté de 10,6% en 2013 à plus de 95 000, mais le nombre d’exemplaires produits a baissé, ce qui a fait chuter le tirage moyen à 5 991. La littérature représente 26.1% du total (14.2% pour les romans contemporains) et a vendu 111 millions de livres. C’est dire si la concurrence est sévère, dans une tendance au moins de temps pour la lecture. Éditer et promouvoir de tels navets ne va pas dans le bon sens.

Max Monnehay, Corpus Christine, 2006, Albin Michel, 229 pages, €15.20

Les critiques :

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Michel Leiris, Fibrilles – La règle du jeu 3

michel leiris fibrilles
L’auteur accentue ses défauts dans ce volume linéaire, divisé arbitrairement en quatre chapitres. On ne se refait pas, surtout passé 60 ans ; les défauts ressortent. L’auteur ne sait pas aller au but, il n’en a pas la volonté, il ne sait que penser autour, laissant l’impensé au cœur. Le lecteur ne peut s’étonner qu’il ait eu besoin de la psychanalyse.

Nous avons donc une suite de phrases, longues, souvent intellos, parfois avivées par l’action, « la formulation écrite de cet immense monologue » dit-il p.591 Pléiade. Quelques anecdotes égayent cette litanie du moi en voyage, « le tout s’accumulant sans grand profit en une profusion baroque » à la manière de cet « esbroufeur professionnel » (p.706) vu à l’Alhambra de Paris à 14 ans.

L’auteur rappelle ses errances accompagnées en Égypte et en Grèce, puis à Kumasi en Afrique et dans la Chine de Mao en 1955, et même son suicide raté volontairement (ce grand voyage), mais avoue qu’il faut toujours lui tenir la main. Il ne sortirait pas tout seul de sa coquille de confort – somme toute bourgeois. Révolutionnaire en idées, oui, en actes, surtout pas ! Cela dérangerait ce perturbé d’origine. Un bel exemple de l’égoïsme bobo parisien des années où les intellos se prenaient encore pour les juges des valeurs sur le monde entier… « Quand j’aimerais être ailleurs j’ai peur de m’en aller d’ici, et ailleurs, quand j’y suis, ne m’apporte guère de repos, soit qu’il continue d’être ailleurs et que je m’y sente désorienté, soit que m’y suive un regret de ce que j’ai quitté, soit que cet ailleurs ne puisse être un ici que de façon trop fugitive pour que je l’estime autre que dérisoire » p.599.

Les fibrilles sont les éléments allongés des fibres musculaires, une chair réactive qui se contracte et se rétracte selon l’environnement. Tout comme l’auteur, dont j’avoue non seulement qu’il m’ennuie, mais qu’il est humainement déplaisant, trop centré sur lui-même, trop velléitaire par la seule pensée sur les autres. Il n’aime que lui, et les images chéries que les souvenirs font ressurgir des autres. Il n’aime pas les autres, sinon de façon abstraite, le peuple « exploité » en général, les masses en mouvement chinoises, les « naturels » africains. Tous ces êtres ne sont que des catégories à classer, qu’il préfère aimer loin de lui, de son appartement au 4ème étage du quai des Grands Augustins, dans le 6ème arrondissement parisien. « Mauvaise conscience mise à part, le rigorisme des faiseurs de plans est cependant pour moi une cause de malaise et m’oblige à me poser personnellement cette question : est-ce agir dans un sens correct (pour soi comme pour ceux qui viendront après) que travailler à quelque chose dont on sait que chacun doit s’y consacrer pleinement (la demi-mesure étant exclue en matière de révolution) mais dont on sait aussi qu’y adhérer sans réserve peut amener à se nier en ce qu’on a de plus intime et tuer ainsi dans l’œuf ce qui serait votre véritable apport à l’œuvre collective ? » p.550.

Ce velléitaire n’est à gauche que par confort intellectuel, tout son milieu parisien des sciences humaines et de la littérature se voulant « révolutionnaire ». Il n’est pas authentique mais apparaît comme « un salaud » au sens de Sartre, un esclave du plus fort. « Me situer politiquement ‘à gauche’ (dernier et pâle avatar de ma croyance en l’impossibilité d’être à la fois poète et respectueux de l’ordre établi) » p.756.

Il se sent écartelé entre « la poésie » africaine (qui est plutôt sensualité pour le nu et la sexualité directe) et « la sagesse » chinoise du Grand bond en avant maoïste (avant la Révolution culturelle qui allait révéler ce que l’instituteur promu avait de dictatorial et de manipulateur, responsable de millions de morts dans son propre peuple, par famine et idéologie). Le passé et l’avenir, le bas-ventre et la raison – le cœur au milieu ? Jamais : Leiris est un « déséquilibré », alternant sans cesse entre le corps et l’esprit, « primitivisme » et rationalisme, sans jamais incarner la plénitude équilibrée des trois étages antiques (sexe, cœur, raison), plénitude revue par Montaigne puis par Pascal avec ses les trois ordres de la chair, du cœur et de l’esprit et par Nietzsche avec les instincts, les passions et l’intelligence. Il se tourmente, un brin sadique, sexuellement tourmenté.

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Fibrilles paraît en 1966, au moment même de la Grande révolution culturelle prolétarienne confiée aux cinq Espèces rouges (fils de paysans pauvres, d’ouvriers, de martyrs, de soldats et de cadres révolutionnaires) qui doivent rééduquer ou abattre profs et intellos – en même temps que les cadres du parti adversaires de Mao… L’effondrement socialiste du grand récit progressiste en Chine fait s’effondrer le modèle intime de la Règle du jeu : Leiris voulait progresser dans sa connaissance de lui-même par les règles de la raison, tout comme la masse chinoise progressait par la raison marxiste pour accoucher de l’Histoire. Las ! Il n’y a pas d’Histoire comme dessein intelligent, mais un chaos d’où émergent des forces qui s’imposent un moment. Les paroles dites ne créent pas l’être, elles en sont le masque ; les mots sont des caricatures et des prétextes – une illusion. Se raconter – « ce livre, tissé de ma vie et devenu ma vie même » p.728 – ne fait pas accoucher de soi mais ne fait qu’embrouiller les souvenirs dans l’imaginaire. L’auteur construit son personnage, il ne se révèle pas tout entier – surtout à ses propres yeux.

Ce livre est-il un échec ? Non, une tentative littéraire. Nous ne sommes pas obligés de le lire mais qui aime bien la masturbation intello peut s’y plonger avec délices, il sera bien servi.

Michel Leiris, Fibrilles, 1966, Gallimard L’imaginaire 1992, 308 pages, €9.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50
Les oeuvres de Michel Leiris chroniquées sur ce blog

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Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2

michel leiris fourbis la regle du jeu 2
La règle du jeu est celle de l’existence particulière : Michel Leiris se demande ce qui a bien pu déterminer ce qu’il est devenu. Dans un premier volume, touffu et brouillon, il a beaucoup biffé, s’est quelquefois trompé, a voulu trop embrasser. Dans ce second tome de sa recherche des temps enfuis, il inverse les syllabes : Biffures devient Fourbis. Il approfondit certains thèmes, les principaux à ses yeux, et les organise. Ce sont, dans l’ordre la mort (qu’il écrit Mors en latin, par crainte superstitieuse) qu’il s’agit d’apprivoiser, l’agir authentique sous couvert des Tablettes sportives, et l’élan vers les autres (souvent bafoué, parfois impuissant) qu’il intitule bibliquement Vois ! déjà l’ange…

La première partie a les défauts du premier volume, accentués : dérives, associations, incidentes, ressassement… Petite fourbi qui va en portant son fardeau au nid commun pour nourrir la reine, Leiris ne sait pas dire, il ne sait qu’ajouter des mots aux mots pour entourer le message qui reste parfois flou, parfois ambigu : « une trame que j’ignore ou dont je n’entrevois jamais que des brimborions au hasard d’une image ou d’une réminiscence » p.302 édition Pléiade. Nous sommes entraînés du coup de vieux de l’auteur lorsqu’il écrit autour de la cinquantaine aux peurs enfantines du crépuscule, aux hantises des grottes et gouffres, à l’angoisse des grandes catastrophes telles celle de Saint-Pierre de Martinique engloutie par la lave en 1902 ou de cette petite ville américaine dévastée par la rupture d’un barrage, aux zombies de Haïti rencontrés lors d’un séjour, aux personnages figés d’un musée de cire ou à une momie desséchée, aux robots et autres êtres mécaniques jusqu’au théâtre et à la corrida, avant les cadavres, pour terminer par son refus obstiné de procréer – de transmettre la vie.

Ce style, qui ressurgit tout au long du volume mais souvent heureusement s’efface, plaît aux intellos critiques qui lui ont donné un prix à l’époque, tant ce qui est incompréhensible dans les milieux littéraires fait partie de la Distinction au sens de Bourdieu. Mais il plaît moins au lecteur d’aujourd’hui, qui n’aime pas être enfumé et préférerait un peu plus d’authentique : l’obscurité du discours ne laisse-t-elle pas penser que l’auteur qui dit se livrer tout nu a quelque chose à cacher ? Que penser par exemple de cette phrase sur la fin : « il y avait quelque chose d’ambigu et de presque agréable dans ma crainte directement physique d’être pris pour cible : conscience corporelle portée au maximum, ainsi qu’il en est dans le désir par quoi se révèle parallèlement à l’existence superlative d’un autre corps notre propre nature d’organisme actuellement debout (ou placé peu importe comment) dans un vide meublé par rien autre que lui et que cet autre corps, dont il me semble possible de hausser d’un degré encore l’enivrante réalité qui nous fait nous sentir plus réel qu’en le mettant à nu en même temps que le nôtre » p.433. On dirait du Sartre contaminé dans ses pires moments par la philosophie allemande…

C’est dans les deux autres parties que se déchirent un peu ces voiles. Mieux écrites et avec plus de maturité, le lecteur est emmené par elles dans les anecdotes d’enfance sur le sport, puis dans celles de la jeunesse avec les putes.

Michel Leiris n’a jamais été sportif. S’il s’est passionné pour les jockeys qui couraient à Auteuil, c’était parce qu’ils sévissaient près de chez lui et que son frère Pierre en était épris, tous deux impressionnés par leur rectitude. La gymnastique où il est envoyé autour de la puberté pour faire de lui un homme est pour partie une torture : s’il aime courir et sauter, il déteste monter à la corde, évoluer à quatre mètres du sol sur des passerelles terminées par un toboggan ou, pire, être pendu par les bras en arrière aux échelles, en « supplice chinois ».

mouille voile

Mettre en mouvement tout son corps pour ses passions ou ses idées est cependant la seule façon d’être authentique – vertu première de ce demi-siècle qui commence avec Sartre. Il s’agit de ne pas jouer un personnage après l’autre (comme jouer au soldat avec sa panoplie, p.422) mais de s’investir dans son choix, le rôle s’effaçant devant l’être en acte. Sauf que Michel Leiris est peu combatif : « Un certain besoin de me sentir protégé, de me mettre sous l’égide, est vraisemblablement l’un de mes traits les plus constants » avoue-t-il p.373. Peut-on être authentique en restant toujours en retrait reste la grave question que l’auteur ne saura jamais résoudre. Il gardera « cette allure réservée qu’il a et dont il joue volontiers (cherchant à maquiller en élégance son effective timidité) traduit directement sa crainte de se voir mis à nu et révélé pour ce qu’il est au vrai, en même temps qu’elle aiguille vers un simple défaut de confiance qui serait sans fondement et ne ferait que témoigner d’une exigence trop rigoureuse à l’égard de soi-même » p.403.

Les filles, idéalisée et jamais touchées durant l’enfance, deviennent des supports à fantasmes à l’adolescence, puis des corps à caresser, embrasser et plus si affinités dès les 17 ans atteints. Jusqu’à cet acmé avant les quarante ans, avec la putain arabe Khadidja, au bordel de Beni-Ounif, où l’auteur passe la drôle de guerre comme chimiste artilleur en bordure du désert. Reste une image forte à la mémoire : la nudité révélée sous le maillot de bain rendu transparent par l’eau d’une fillette d’une douzaine d’années – âge de l’auteur – sur une plage de Ramsgate ou de Biarritz (p.388).

A l’issue de cette lecture, nous en savons un peu plus sur Michel, assez peu sur Leiris encore. Deux autres tomes nous attendent.

Michel Leiris, Fourbis – La Règle du jeu 2, 1955, Gallimard L’imaginaire 1991, 252 pages, €8.00
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Michel Leiris, Biffures – La règle du jeu 1

Michel Leiris Biffures La règle du jeu 1
Né un an après le siècle, Michel au prénom d’archange (ce qui ne laisse pas de l’impressionner enfant), tente de découvrir durant les années d’Occupation le code de son savoir-vivre. Tentation structuraliste du système unique ? Jeux de mot comme une règle d’associations d’idées surréaliste ? Inconscient lacanien comme un langage ? Leiris voit dans la littérature un usage de la parole comme moyen d’affûter la conscience non par narcissisme, ni pour gagner de l’argent, ni pour obtenir un statut social – mais pour être plus. Mieux encore : bien vivant.

Ce premier tome autobiographique n’a rien de mémoires de la quarantaine. Il est une recollection de souvenirs comme ils viennent, tirés par les mots qui deviennent images ou métaphores. Le titre Biffures est tiré de l’expérience militaire de l’auteur, durant son service un temps dans les chemins de fer. Les panneaux « bifur » résumaient « bifurcation », ce qui signifiait aiguillage et échangeur. La ligne se poursuivait, mais pas toujours sur la même voie. Michel Leiris écrit de même, comme un chemin de fer : il va, badaboum ! badaboum ! badaboum, rythmé par les rails sous lui, un brin obsessionnel de dire et toujours dire, dans l’ordre, sans précipiter le mouvement. Puis brusquement bifurque sur une affiliation d’idées, un jeu de mot, une image qui surgit, « boussole affolée, dont l’aiguille est successivement attirée par le nord changeant de toutes espèces de mots, qui me guident (ou m’égarent) dans ce voyage à l’intérieur de moi-même où les jalons sont des souvenirs d’enfance » p.96 édition Pléiade. Écriture étrange, parfois lassante, d’autres fois surprenante, de ramifications en ramifications.

lot prisonnier torse nu

Inspiré surtout par Marcel Proust, dont il a lu Le temps retrouvé durant la drôle de guerre passée au bord du désert saharien, et par Raymond Roussel, ami de son père, il dévide des souvenirs plus qu’une autobiographie, une introspection inquiète de savoir dans quel tissu il est taillé, comment le langage, les parents, les frères et la sœur, les amis, les études – et les livres ! – ont façonné sa personne, sa façon de penser, de voir le monde autour de lui. Il écrit d’après fiches, jouant avec le jeu du je. « Je prétends formuler des souvenirs pour augmenter la science que je puis avoir de moi » p.256, « grouper en un même tableau toutes sortes de données hétéroclites relatives à ma personne pour obtenir un livre qui soit finalement, par rapport à moi-même, un abrégé d’encyclopédie comparable à ce qu’étaient autrefois, quant à l’inventaire du monde ou nous vivons, certains almanachs… » p.269. Vaste programme qui plaît aux commentateurs dont les gloses peuvent se multiplier à l’infini.

Bien souvent la recherche prend le pas sur l’objet même de la recherche, la méthode sur le fond. D’où cette impression du lecteur de subir un ressassement, des tâtonnements avant une fulgurance par réminiscence. L’auteur évoque lui-même dans le chapitre Perséphone le « difficile commerce que je m’efforce de nouer avec le réel, paralysé que je suis par les mouvements les plus contradictoires et m’attardant en maints détours, justifiés seulement par la répugnance irraisonnée que j’éprouve à aller droit au fait… » p.75.

Son écriture est plus raisonnante que résonante, bien que l’effet des vibrations de certains mots ou de certaines scènes pousse les échos parfois loin : gramophone-métaux-voix… Mais il s’agit de langage, pas du lecteur. « C’est en me répétant certains mots, certaines locutions, les combinant, les faisant jouer ensemble, que je parviens à ressusciter les scènes ou tableaux auxquels ces écriteaux, charbonnés grossièrement plutôt que calligraphiés, se trouvent associés » p.110. L’auteur tend à s’enfermer dans les mots, considérés comme la vie même, la seule conscience humaine. Par là Leiris est bien de son époque, marqué par le Surréalisme, l’Existentialisme et le Structuralisme : les rêves sont la réalité, les mots sont les choses, les déterminants ne se manifestent que par le langage car tout est signe…

sacrifice ligote torse nuCette démarche est intéressante, éminemment littéraire, un peu datée. Le lecteur d’aujourd’hui aura quelque mal à pénétrer ce vocabulaire parfois cérébral, ce dévidement souvent obsessionnel de la plume, entre les scènes fraîches qui restent à la mémoire. Mais il appréciera la forte impression que lui fit à Lannion en 1933 un couple de baladins sur échasses habillés de haillons bariolés, flanqués de leurs deux mômes de même, sorte de famille idéale pour Michel, petit dernier. Ou l’humour involontaire à propos de Dieu, sur la réminiscence qu’un curé lui disait à 12 ans qu’il ferait un bon prêtre: « Si Dieu représentait encore pour moi à cette époque quelque chose de vivant, digne d’être désigné par un nom que sa majuscule initiale classait parmi les noms de personne alors que je ne vois plus guère en lui maintenant que le pivot d’un certain nombre de jurons… » p.207.

adolescent fouette pompei

Le lecteur d’un certain âge reconnaîtra sans peine les attitudes des milieux d’hier qui l’ont fait tel qu’il est, les mots et les façons de dire, les lectures cruciales pour former sa personnalité lorsqu’il n’y avait ni télévision, ni Internet. J’y ai retrouvé pour ma part quelques traits, le désir de collectionner des articles sur ce qui m’impressionnait ou me faisait penser, le peu d’intérêt pour la compétition, le goût des autres et de l’ethnologie, le processus lent mais irréversible de décroyance, le chant des mots et des images (Londres/ombres), la sexualité diffuse de prime enfance au travers de la Bible illustrée et de l’évocation par les textes des scènes antiques, l’encyclopédisme du dictionnaire Larousse grand format – sans parler du 53bis Quai des Grands Augustins, fort proche d’un de mes lieux de vie, où Michel Leiris a habité au quatrième étage, façonné dès 1942 par le quartier…

Michel Leiris, Biffures – La règle du jeu 1, 1948, Gallimard L’Imaginaire 1991, 322 pages, €9.50
Michel Leiris, La règle du jeu, 1948-1976, Gallimard Pléiade, édition Denis Hollier 2003, 1755 pages, €80.50

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Michel Leiris, L’âge d’homme

michel leiris l age d homme
Né en 1901, Michel Leiris fut trop jeune pour la Première guerre mondiale et trop vieux pour la seconde ; il fera un peu de Résistance dans le groupe du Musée de l’Homme. Plus que la guerre qui a laissé son empreinte sur ses contemporains, il s’est trouvé marqué par la conscience coupable qu’on inculquait à cette époque dans le milieu catholique bourgeois qui était le sien.

Névrosé par l’autorité, rendu masochiste par son rôle de souffre-douleur en tant que petit dernier, torturé de culpabilité sur les plaisirs sexuels, porté à se sacrifier, il ne peut qu’associer jouissance à transgression, violence à plaisir amoureux. Il découvre à 29 ans la reproduction noir et blanc de femmes nues par Lucas Cranach : Lucrèce qui pointe son poignard sur son sein (elle s’est suicidée d’avoir été violée) et Judith qui tient de la main droite une épée et de la gauche la tête tranchée d’Holopherne (Assyrien qui assiégeait les Juifs). Ces meurtrières deviennent ses fétiches, femmes dangereuses qui font peur, femelles castratrices qui le rendent longtemps impuissant.

Très sensible, allant jusqu’à pleurer de désespoir avant de rêver, à 14 ans, de bras féminins où se perdre, il est sans cesse tiraillé entre son désir naturel de chaleur humaine et ses inhibitions dues au Surmoi catholique. Il aime à faire souffrir qui il aime pour offrir sa consolation et savourer son remord.

C’est vers l’âge de 7 ans qu’il connait sa première érection en forêt, en voyant grimper aux arbres des enfants de son âge pieds nus. L’éducation classique lui fait associer le marbre à la volupté, la froideur de la pierre sur sa peau nue le fait jouir. « La solennité de l’antique me séduit et aussi son côté salle de bain », dit-il drôlement (p.787 Pléiade). Érotisme et cruauté font bon ménage sous la contrainte autoritaire où l’interdit ne peut donner du plaisir que dans la transgression violente. Orgies de Quo Vadis, viol des vierges avant les lions, torture des martyres chrétiennes démembrées nues sur un chevalet…

Il associe l’amour à la tauromachie, la lutte avec la femme s’apparente à celle du taureau et du toréador. Leiris se voit-il en matador, tout séducteur esthétique et danseur ? Ou bien en taureau pataud, séduit par les passes de la muleta qui l’empêchent d’encorner ? Il dit de la corrida la « beauté surhumaine, reposant sur le fait qu’entre le tueur et son taureau (la bête enrobée dans la cape qui la leurre, l’homme enrobé dans le taureau qui tourne autour de lui) il y a union en même temps que combat – ainsi qu’il en est de l’amour et des cérémonies sacrificielles… » p.798.

cranach lucrece et judith

S’il se masturbe dès qu’il peut, vers 10 ou 11 ans, il ne sera dépucelé par une femme qu’à 18 ans après moult ratages, connaîtra quelques expériences homosexuelles peu concluantes au début de sa vingtaine avec Max Jacob et Marcel Jouhandeau, plus exalté d’amitié qu’excité par le sexe, avant de se marier bourgeoisement avec Zette à 25 ans et lui rester à peu près fidèle jusqu’à sa mort. « L’amour est l’ennemi de l’amitié (…) l’amitié n’est vraiment entière que pendant la jeunesse alors que les paires d’hommes et de femmes ne se sont pas encore formées, attaquant dans ses bases mêmes cet esprit de société secrète par lequel les rapports amicaux, s’ils sont tout à fait profonds, ne manquent pas d’être dominés » p.869.

Le plaisir lui paraît un péché, seul compte l’Hâmour comme se moquait Flaubert, cette exaltation sulpicienne de la sensiblerie. « En amour, tout me paraît toujours trop gratuit, trop anodin, trop dépourvu de gravité ; il faudrait que la sanction de la déconsidération sociale, du sang ou de la mort intervienne, pour que le jeu en vaille réellement la chandelle » p.889. Le sadisme ne fait pas jouir sans le sentiment du sacré. « Ce qui me frappe le plus dans la prostitution, c’est son caractère religieux » dit-il p.792. Le désir du fruit défendu est le péché originel qui a brûlé son âme comme un fer, malgré les rationalisations de l’âge adulte. « Je me conduis toujours comme une espèce de ‘maudit’ que poursuit éternellement sa punition, qui en souffre mais qui ne souhaite rien tant que pousser à son comble cette malédiction, attitude dont j’ai tiré longtemps une joie aiguë bien que sévère, l’érotisme étant nécessairement placé pour moi sous le signe du tourment, de l’ignominie et, plus encore, de la terreur – vraisemblablement mes plus violents facteurs d’excitation » p.893.

Le succès de ce récit psychanalytique a été grand parce que deux générations au moins se sont retrouvées dans ces inhibitions et ces tourments. L’interdit catholique était sévère et a produit nombre de névroses du même genre. Mai 68 a heureusement nivelé le terrain pour la génération née après 1960 et l’autorité n’a plus ce caractère implacable et vengeur du Commandeur. Si ce photomontage de scènes et fantasmes d’enfance est aujourd’hui daté, il reste un bon exemple des ravages du cléricalisme sur la sexualité des gens, qui a touché nombre de plus de 60 ans. Peut-être la nouvelle intolérance qui naît avec la religion musulmane, dans sa version intégriste à la mode, va-t-elle revivifier ce genre d’interdits et ces affres sexuelles ?

La lecture de la vie sexuelle début du siècle dernier, dite par Michel Leiris, peut permettre d’y voir plus clair.

Michel Leiris, L’âge d’homme, 1939, Folio 1973, 213 pages, €6.40
Michel Leiris, L’âge d’homme précédé de L’Afrique fantôme, 1939, Gallimard Pléiade 2014, édition Denis Hollier, 1389 pages, €68.00

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Mary Shelley, Frankenstein

frankenstein et autres romans gothiques pleiade 2014
Tout dépend peut-être des traductions, mais le roman se lit d’un trait, écrit d’une plume fluide et romanesque. Évidemment, ce n’est pas proféré avec les 400 mots des banlieues ni avec le laisser-aller de mise à l’Éducation nationale : nous sommes au XIXe siècle, où la télé n’existait pas, et où les gens cultivés savaient se servir de leur plume, imparfait du subjonctif inclus ! J’ai lu la traduction d’Alain Morvan en Pléiade, elle est sans accroc.

Issu d’un concours entre auteurs célèbres – lord Byron, le poète Shelley, le médecin Polidori, et Mary – réunis un soir de pluie battante dans les environs grandioses de Genève, ce roman gothique a été conçu dans la fièvre et l’insomnie, l’auteur s’effrayant elle-même de sa création osée. Elle manie avec vigueur les grands mythes du temps, le savant faustien qui veut égaler l’œuvre de Dieu, la Chute par orgueil, l’innocence des simples à la Rousseau, le Mal engendré par le désamour, et même le Juif errant condamné à arpenter la terre jusqu’à ce qu’il expie son crime d’avoir nié Jésus sauveur…

En ce siècle optimiste de foi en la science (qui donnera Jules Verne), la chimie était la discipline reine, en plein essor. Recréer la vie en éprouvette était un rêve presque alchimique, que la découverte des propriétés galvaniques de l’électricité mettait à portée d’imagination. Le jeune Victor Frankenstein est donc le créateur enfiévré d’une « créature » qui ne porte aucun nom. Car Frankenstein n’est pas « le monstre » – mais son auteur. Garçon au début de sa vingtaine, empli d’enthousiasme et d’obstinée volonté comme sont souvent les Suisses de cet âge, il a été élevé dans la nature, flanqué d’une sœur de lait d’un an moins âgée et belle comme le jour qui est vouée à l’épouser dès l’âge propice, et de deux petits frères vigoureux et aimants. Parti à l’université allemande d’Ingolschadt, Victor va faire sa découverte décisive et, avec les meilleures intentions du monde, donner vie à un être vivant doué de raison et d’une force physique peu commune, haut de « huit pieds », soit 2 m 44 pour être précis.

frankenstein monstre pleiade

Mais sa créature est une machine qui n’a pas l’étincelle humaine : ses yeux sont froids, jaunes et délavés, son visage sans émotions, et son attitude effraye au-delà de tout entendement. Son « père » le rejette dès ses premières manifestations de vie et le monstre doit se débrouiller tout seul. Il apprend à parler, apprend à lire, apprend à connaître les hommes et à s’orienter dans le pays par lui-même – ce qui est peu vraisemblable, mais tient au mythe. Solitaire, rejeté par la société humaine, sans amour ni reconnaissance, il « devient » méchant, vieille antienne rousseauiste selon laquelle on nait « page blanche » et où la société y inscrit le bien et le mal à mesure. Victor est coupable d’avoir donné naissance tout seul à un monstre et de l’avoir rejeté sans vergogne. Faux père, niant la sexualité et n’assumant pas ses actes, le lecteur d’aujourd’hui ne peut compatir à ses malheurs. Malgré ses attraits « romantiques » (beau, bien fait, agréable, aimant…) il a sciemment appelé le malheur non seulement sur sa tête, mais aussi sur celle des autres.

mary shelley frankenstein gf

Car ce sont les innocents qui (comme toujours) vont payer : son jeune frère William (prénom du fils des Shelley), adorable petit suisse sportif de dix ans, étranglé dans un parc par le monstre qui l’a tant malmené que sa poitrine découverte révèle le médaillon de sa mère qui a été volé. Il va se retrouver dans la poche d’une jeune servante dévouée de la famille et elle sera condamnée à mort par le machiavélisme du monstre. C’est ensuite Henry, l’ami intime de Victor depuis son enfance, qui va payer de sa vie le ressentiment de la créature, après que Victor ait refusé de lui créer une compagne. Enfin Élisabeth, sa cousine à peine épousée, étranglée à grands cris dans la chambre nuptiale lors d’une absence du mari (pourquoi l’a-t-il laissée, pourtant prévenu par le monstre qu’il se vengerait justement « la nuit de noces » ?).

Son vieux père meurt, seul Ernest, 19 ans semble épargné. Victor, réduit à lui-même, se lance dans la traque du monstre qui le mène dans une course démoniaque vers les étendues glacées du pôle. La créature, comme l’homme de Neandertal (qui ne sera découvert qu’en 1856), survit sans peine mais son « père » ne peut connaître que la souffrance dans ce climat inhospitalier. Victor est recueilli par le navire du jeune Anglais Walton, explorant le passage du nord-ouest et le secret de l’attraction magnétique. Il mourra d’épuisement avant sa créature mais celle-ci promet, dans un assaut d’éloquence diabolique, de s’immoler sur un bûcher sur la banquise (on se demande où il va trouver le bois…).

mary shelley frankenstein livre de poche

Malgré ce tissu d’invraisemblances, les récits emboités de l’explorateur à sa sœur, de Victor à l’explorateur, du monstre à Victor, sont enlevés par la jeunesse énergique (quasi électrique) des protagonistes. L’histoire avance au galop, pleine de bruit et de fureur – et de rebondissements. Le totalitarisme, ici, n’est pas l’Église mais le scientisme, cette croyance en la toute-puissance humaine sur les choses, la monomanie personnelle délirante du savant solitaire en son laboratoire, cet orgueil à la Prométhée (sous-titre du roman) pour voler le feu vital aux dieux, tel Satan défiant son Créateur.

Ce n’est pas la connaissance (raisonnable) mais la passion (déréglée) que Mary Shelley dénonce avec une force peu commune ; non pas la recherche en équipes pour l’utilité humaine, mais l’ambition personnelle de trouver tout seul la nouvelle pierre philosophale. Les Lumières s’éteignent, feu à feu, par la Révolution française et sa foule déchaînée, par l’obsession scientiste à manipuler la vie, par la colonisation pour imposer la Morale unique – avant que surgissent les dictatures féroces du XXe siècle et les délires « scientifiques » du Dr Folamour, du clonage génétique et des algorithmes automatiques du trading de haute fréquence, jusqu’aux « retours » aux vampires, œil de Sauron et autres puissances maléfiques.

C’est dire combien le mythe créé par Mary Shelley résonne encore, et combien sa postérité a de beaux jours à venir !

Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818, Livre de poche 2009, 345 pages, €4.10
Mary Shelley, Frankenstein, Garnier-Flammarion 1993, 371 pages, €5.40
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60
Films DVD :
Frankenstein de Mae Clarke avec Colin Clive et Boris Karloff, Universal pictures 2010, €11.70
Frankenstein de Kenneth Branagh avec Robert de Niro, Sony pictures 2010, €11.49
Coffret Frankenstein (contient Frankenstein, La Fiancée de Frankenstein, Le Fils de Frankenstein, Le Fantôme de Frankenstein, La Maison de Frankenstein) des réalisateurs Mae Clarke, John Boles, Boris Karloff, Colin Clive, Valerie Hobson, Universal pictures 2004, €99.00

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Yasushi Inoué, Asunaro

yasushi inoue asunaro
Asunaro est un arbre, mais aussi un être humain. Le Thujopsis dolabrata (et pas « Thujosis dolatra » comme l’écrit improprement la traductrice) est un thuya endémique au Japon qui pousser jusqu’à 35 m de haut à l’état sauvage, en légère altitude et milieu très humide ; mais habituellement, il ne dépasse guère les 15 à 20 m. Selon la tradition, le petit arbre se dit tous les jours : « demain, je serai un cèdre ». Le hinoki atteint en effet souvent plus de 30 m et regarde de haut son petit frère. Les êtres humains ne font pas autrement, qui déploient maints efforts pour se hisser à la réussite (personnelle, amoureuse ou sociale), sans toujours y réussir…

A 45 ans, Inoué se penche sur sa jeunesse, en gros de 13 à 33 ans ; il prend le modèle asunaro pour la faire revivre. Sisyphe est aussi japonais que batave ou grec : il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ; ce n’est pas parce que le rocher hissé à grand peine sur la montagne va rouler de l’autre côté qu’il faut baisser les bras. Et il faut imaginer Sisyphe heureux, rappelle Camus. La guerre et la défaite, le Japon d’Inoué l’a connue. Mais pas plus l’auteur que son héros de fiction Kaji ne cède au nihilisme pour autant. Le désir personnel de vivre et la force vitale en soi-même comptent plus que l’idéologie patriotique ou les conventions sociales. C’est ainsi que chacun poursuit son existence, avec plus ou moins de réussite.

Kaji est amoureux d’une femme qu’il n’épousera jamais ; il a deux enfants d’une autre mais se laisse aller avec une fille émancipée d’après guerre. Dans le monde bouleversé de la défaite, tout est possible mais seuls les plus doués d’énergie vitale renaissent. Énergie toute intérieure, qu’il ne faut pas confondre avec la musculature ou l’apparence sociale. Kanéko, 2ème dan de kendo au torse de « statue grecque » p.69, finira misérablement noyé dans une baie de Chine où il attaque avec sa section. Sayama, journaliste virtuose que Kaji envie, est un talent creux qui périt d’une balle « de plein fouet ». A l’inverse, le colporteur Kumasan bâtit un café-restaurant qui prospère dans les ruines de Tokyo, et Kaji le malingre – double de l’auteur – quitte le journalisme pour devenir écrivain reconnu.

thujopsis dolabrata

« Un être humain doit se distinguer d’une manière ou d’une autre, quelle que soit la direction qu’il a prise, même si c’est pour devenir un usurier. Ce qui m’est vraiment insupportable, c’est les gens qui restent toute leur vie dans l’anonymat, qui s’enterrent » dit Nobuko, la jeune fille dont Kaji est amoureux, p.80. Bien faire fructifier son talent, tel est le but de l’existence. Tout le monde ne devient pas célèbre mais peu importe : ce qui compte est de révéler de soi ce qui est le meilleur. Être thuya plutôt que cèdre.

Au plus près des êtres humains en acte, les scènes ne donnent aucune leçon mais, à la japonaise, un exemple possible. Le lecteur reste libre d’être séduit et d’adhérer ou non. Cette légèreté de ton alliée à la poésie du moment (le double suicide sous la neige dans la forêt de cryptomères adolescent, les étoiles dans le ciel de Tokyo après guerre), font de ce court roman autobiographique, écrit en feuilleton comme il était d’usage dans les années 50 à Tokyo, un vrai bonheur de lecture. Idéal pour commencer une année – ou une existence. Les aînés peuvent le faire lire aux cadets et rejetons dès 12 ou 13 ans, mais il n’y a pas d’âge pour s’y plonger. Un vrai bain de jouvence.

Yasushi Inoué, Asunaro (Asunaro Monogatari), 1953, Picquier poche 1999, 190 pages, €4.90
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Ann Radcliffe, L’Italien

ann radcliffe l italien
Écrit dans la fièvre par une femme de lettres anglaise de la classe moyenne qui n’en était pas à son coup d’essai, ce roman gothique inspiré du Moine de Lewis est plus touffu, tout aussi noir, mais « au comble de l’exaltation ». Tout est excès dans ces pages : la longueur du roman publié en trois volumes à la parution (455 pages aujourd’hui format Pléiade), les passions et tourments des personnages qui les aveuglent et les précipitent dans les pièges, l’exaltation des paysages depuis la baie de Naples aux dizaines de bateaux voguant sous le Vésuve enflammé jusqu’aux forêts sauvages des Abruzzes et les montagnes dominant l’Adriatique où le ressac vient se jeter avec violence, la monstruosité de l’Autorité – celle des parents préoccupés avant tout de mariage sans déroger, celle de l’Église catholique romaine qui est une véritable puissance totalitaire…

Nous sommes dans le gothique flamboyant, où la paisible Raison des Lumières est dominée par les violentes passions et les bas instincts – évidents chez les figures ambigües des dominateurs et dominatrices de tempérament qui n’ont pas la position sociale pour s’imposer sans partage. La Marquesa di Vivaldi, le père Schedoni (ex-comte) et l’abbesse de San Stefano ont des vertus « mâles » tempérées de faiblesses « femelles ». Chez la marquise, « quand l’orgueil et la revanche parlent dans sa poitrine, elle défie les obstacles et se rit des crimes ! Mais prenez-vous-en à ses sens, laissez la musique, par exemple, étreindre quelque fibre sensible de son cœur, et voilà que toutes ses intentions changent du tout au tout ! » p.774 Pléiade. Eux n’ont que la ruse pour affirmer leur orgueil : leur origine, leur histoire familiale ou leurs crimes les ont poussés dans les ordres. Hypocrisie, vanité, ambition, cruauté, sont leur vengeance sur la société et sur le siècle.

moine et fille

On ne peut qu’être frappé par le fait que l’Église catholique représentait à la fin du XVIIIe siècle une force aussi fermée et implacable que le parti communiste sous Staline (ex-séminariste, comme chacun sait). Idéologie, organisation, autorité, réseau, police de l’Inquisition, constituent un système redoutable devant lequel l’individu, même bien « né », restait impuissant sans de très forts appuis politiques. L’Église, comme le parti, font servir les contraires : « Malgré un tempérament résolument opposé à celui, sévère et violent, de l’abbesse, [l’abbé supérieur] était tout aussi égoïste, et presque aussi coupable, dans la mesure où, comme il fermait les yeux sur des agissements malintentionnés, sa conduite s’avérait presque aussi nuisible que celle des instigateurs des mêmes agissements » p.710. Pouvoir totalitaire, ni la nature, ni la raison, ni le droit n’ont de prise sur l’Église : « Comment l’homme, qui se prétend doué de raison, et immensément supérieur à toutes les autres créatures, peut-il se rendre coupable d’un tel excès de folie meurtrière dont la cruauté invétérée n’approcha jamais la férocité des brutes les plus irrationnelles ? » se dit le jeune Vivaldi, poussé dans les cachots de l’Inquisition à Rome (p.795).

La jeunesse est en outre écrasée par le poids tout-puissant des parents, la majorité arrivant fort tard dans l’existence, de quoi souhaiter la mort prématurée des géniteurs intransigeants. Ellena, 18 ans, et l’adolescent Vivaldi, autour de 20 ans, s’aiment mais ne peuvent s’unir car trop socialement inégaux en apparence.

salvator rosa montagnes

Le père Schedoni haïssant la jeunesse, l’amour et la légèreté de Vicentio di Vivaldi (qui lui rappelle sa propre jeunesse dissipée), s’allie à la mère du jeune homme, la Marquesa di Vivaldi, pour faire échouer l’union obstinément projetée : présages délivrés par un moine inquiétant comme une apparition de l’au-delà, enlèvement pour les rigueurs du couvent, tortures psychologiques, tentatives d’assassinat, dénonciation à l’Inquisition, sont les quelques péripéties qui ponctuent l’aventure. Passions sublimes, nature pittoresque, voix émouvantes (mais aucun érotisme, contrairement au Moine de Lewis), concourent à remuer le lecteur (la lectrice) et à captiver par autant de transports et d’excès. Jusqu’au fidèle serviteur Paulo, en bouffon napolitain tout dévoué à son maître, possédé d’une passion quasi fusionnelle et presque étrange pour sa présence physique et son amour social. Les paysages italiens, reconstitués par l’imagination de l’auteur qui n’y est jamais allée, ont la beauté des peintures animées, bien construites dans leur description, colorées du couchant et animées des activités des hommes. Ils participent au tumulte émotionnel des personnages, les montagnes ne pouvant s’élever que redoutables, la mer jaillir avec violence et la forêt se révéler impénétrable et mystérieuse, l’ensemble distillant une peur vague de s’y perdre.

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Jamais un protagoniste ne peut raconter une histoire sans être interrompu, le fil de la raison devant céder à chaque fois devant la fébrilité des passions ou la brusquerie des instincts. Jamais le héros Vivaldi ne peut agir avec modération, se précipitant toujours tête la première sans réfléchir dans toutes les chausse-trappes qui lui sont pourtant annoncées. Jamais l’héroïne Ellena ne peut décider simplement, tout empêtrée d’émotions, de torrent de larmes, de défaillances, ne pouvant se presser sur vingt mètres sans tomber en quasi pâmoison alors que sa liberté et sa vie en dépendent. Mais aucun des personnages n’est tout blanc ou tout noir, les faiblesses se rachètent par de grandes qualités de cœur, l’impétuosité par une fidélité sans faille, la méchanceté par le remord, la pulsion de tuer par la pitié.

La fin verra un feu d’artifices de coups de théâtre, nul n’étant en fait ce qu’il paraît, dans une apothéose de grand guignol qui fait la somptuosité de ce roman daté.

Ann Radcliffe, L’Italien ou le confessionnal des Pénitents noirs, 1797, Jacques Flament éditions 2011, 326 pages, €19.90
Format Kindle, 2012, Amazon 822 kb, €1.49
Frankenstein et autres romans gothiques, édition et traduction Alain Morvan, Gallimard Pléiade 2014, 1373 pages, €57.60

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Stendhal, La politique dans Le Rouge et le noir

stendhal pleiade 1
Julien rêve au souffle d’air frais qu’apporta Bonaparte. La franchise de l’épée poussée par une énergie personnelle contraste tant avec l’hypocrisie sociale, où l’on ne serpente que par intrigues. Pour arriver, il faut plaire, donc plier et suivre.

C’est ce que les prêtres du séminaire catholique lui apprennent : « à leurs yeux, il était convaincu de ce vide énorme, il pensait, il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l’autorité et l’exemple » 1XXVI. La conversation bourgeoise, c’est « trop de sérieux, de positif (…) trop de choses comme importantes » 2VIII. Le « cul de plomb » que dénoncera Nietzsche un demi-siècle plus tard. Est-ce mieux dans l’aristocratie parisienne ? Oh, que non ! « Et qu’est-ce que je trouve ici ? De la vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l’amour-propre et rien de plus » 2X. Une régression sur soi, un « petit » égoïsme, plus rien de cette générosité aristocratique que les nantis 1830 s’efforcent pourtant de singer. « Une civilisation où la vanité est devenue sinon la passion, du moins le sentiment de tous les instants » (Projet d’article sur Le Rouge et le noir).

Tout le contraire des traditionnelles qualités françaises que la Restauration commerçante et industrielle a perdu : l’esprit, la bonne humeur, la frivolité, le goût des bons mots, le plaisir de la conversation, la gaieté d’être soi parmi un aréopage cultivé. Tout ce que Stendhal retrouve en Italie, où règne convivialité et bonne humeur, malgré l’Église. Tout ce que l’Angleterre n’a pas, malgré sa discipline et sa ténacité : « l’esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en Angleterre » 2VII.

Stendhal, libéral, considère la politique comme nécessairement « sale » et violente. Mais il apprécie le « savoir oser », l’énergie, cette force qui suscite la volonté de faire. Il justifie ainsi la Terreur, réponse de sang – mais à tous les « abus atroces » des privilégiés durant des siècles (Mémoires d’un touriste, Voyage en France). Les vols, la violence, l’immoralité des grands hommes ne le choquent point – au contraire de nos mœurs d’aujourd’hui, plus soucieuses du droit après près de deux siècles de progressive démocratie. Ces écarts à la vertu sont pour lui accessoires car ce qui compte sont les forces qui vont, ces hommes qui courbent le cours des choses pour le faire servir l’intérêt général. Stendhal réprouve la modération des Girondins qui n’ont pas « osé » ; il voit en eux des idéalistes, des « bavards » qui répugnent à avoir les mains sales. La révolution n’est-elle pas avant tout l’œuvre des hommes ? Nous ne sommes plus à son époque ; nous nous piquons d’être plus « civilisés » – mais toujours, en politique, ce qui compte est d’oser.

Calculateur rationnel, formé aux mathématiques, Stendhal est utilitariste en politique – la volonté en plus, sans laquelle rien de se peut. Le gauchiste italien modèle 1820 ou le ‘carbonaro’ comploteur révolutionnaire sont, pour lui, « rien de plus poétique et de plus absurde » (Souvenirs d’égotisme, 7). Quant à la “poupée Croisenois”, son rival auprès de Mathilde de La Mole, « il ne sera toute sa vie qu’un duc à demi ultra, à demi libéral, un être indécis toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second partout » 2XI. Cela ne vous dit-il rien sur notre présent ?

La Révolution a brisé les ordres, les traditions, les corporations ; elle a promu l’individu libre et égal en droit aux autres. Elle a donc rendu cruciale la responsabilité individuelle : à chacun de choisir sa vie, sa carrière et – pourquoi pas ? – son niveau social : il suffit de vouloir. La naissance n’est désormais plus un avantage – ni une excuse. Cette liberté fait peur aux faibles, à ceux qui manquent d’énergie intérieure. Ceux-là se réfugient dans le conventionnel, imitent servilement ceux qui réussissent, se hissent à force de bassesses, ambitionnent un statut protégé et confortable – prêtres hier, fonctionnaires aujourd’hui. Nul ne les en blâmerait si leur jalouse envie ne les faisait, parfois, projeter sur les autres, ceux qui réussissent, des revendications égalitaristes qu’il ne tenait qu’à eux-mêmes de réaliser s’ils les eussent désirées.

Cette sécheresse de style, qui ne s’embarrasse guère de circonlocutions mais va droit au but pour dire ce qu’il a à dire, est résolument moderne. Elle passe bien mieux aujourd’hui que les longueurs rythmées de son contemporain Chateaubriand, même si l’on peut en goûter les périodes. Stendhal est un positif, un analyste, un stratège des passions. Ses héroïnes sont deux, une mère de famille de province et une jeune fille de haute noblesse à Paris ; son anti-héros est unique, chétif mais beau, imaginatif mais méprisé, ambitieux mais de modeste origine. Car tout a changé avec le paradigme révolutionnaire. Mathilde ne découvre-t-elle pas de M. de Croisenois, descendant de Croisé : « Il n’a que de la naissance et de la bravoure, et ces qualités toutes seules, qui faisaient un homme accompli en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des prétentions » 2XXXIX.

Point de meilleur résumé de l’histoire que ce paragraphe de la lettre de Louise de Rênal au marquis de La Mole, imposée par son confesseur jésuite : « Pauvre et avide, c’est à l’aide de l’hypocrisie la plus consommée, et par la séduction d’une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un état et à devenir quelque chose » 2XXXV. En quelques mots, tout est dit de l’intrigue. Julien, « fils de charpentier » comme Jésus, porte le nom de l’empereur romain dit l’Apostat pour avoir rejeté le christianisme et être redevenu païen (331-363).

Est-ce cela, le « rouge » opposé au « noir » ? On a fort glosé sur cette opposition de couleurs que Stendhal n’a jamais élucidée, laissant les échos se répondre. Est-ce l’état militaire (Bonaparte) opposé à l’état religieux (la Congrégation) ? La révolution plébéienne, jacobine (le parti Libéral) opposée au retour de l’Ancien Régime voulu par Louis XVIII et soutenu par l’Église (le parti Ultra) ?

J’y vois pour ma part la volonté de puissance individuelle, la passion personnelle (le rouge) mise au défi par la société conforme de la « civilisation », domptée par la religion du Dieu vengeur (le noir). Danton contre Hobbes, la vérité qui tranche ou la cage sociale où l’homme est un loup pour l’homme. L’énergie passionnée opposée à « la société » qui dévirilise sous les convenances. Les images opposées du Livre 1, la chapelle ardente aux reliques de saint « Clément » (en fait saint Julien martyr, qui eut la tête tranchée) et la grotte naturelle qui domine la plaine (que Julien a aimé comme Rousseau, et se remémore à son dernier jour), sont des propositions que l’existence lui fait tour à tour. Il choisit la société et ses entrelacs le rattrapent. Mais il s’agit bien d’énergie individuelle contre la collective hypocrisie sociale. Il y a de nombreux signes dans l’œuvre pour supporter cette thèse.

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À commencer par les deux livres d’éducation de notre jeune Julien : Les Confessions de Rousseau et le Mémorial de Sainte-Hélène. Le premier oppose l’énergie du bon sauvage provincial à la société policée et émasculée des « Grands » ; le second rappelle l’épopée d’un petit caporal devenu grand général, puis empereur, entraînant à sa suite toute une nation en armes vers la puissance et la gloire. Le seul reproche que Stendhal fit à Napoléon fut le Concordat avec le Pape et la réintroduction des hochets de noblesse, titres et terres. De Julien, son créateur Stendhal ne dit-il pas : « comme, dans sa famille, il est l’objet, le but constant des coups de poing et des plaisanteries, cette âme profondément sensible et sans cesse outragée devient méfiante, colère, envieuse même pour tous les bonheurs dont elle se voit barbarement privée, fière surtout » ? Stendhal voit la société comme Hobbes : le terrain sauvage de la lutte des loups entre eux pour la suprématie.

L’énergie manque dans la haute société et c’est ce qui séduit Mathilde, promise à devenir duchesse, en ce petit séminariste devenu secrétaire de son père : Julien. Le courage, l’instinct belliqueux, la force de vouloir ne sont plus l’apanage des « poupées » de cour ; ils restent pour Stendhal les vertus des « primitifs » : provinciaux ambitieux, pays retardataires du sud (Calabre, Corse, Espagne), des rebelles à toute éducation (Mathilde l’orgueilleuse, le peuple mu par l’avidité, les brigands par le besoin, les galériens en rupture de ban – tels ceux avec qui Julien partage le champagne du condamné aux derniers chapitres).

Si Stendhal valorise ainsi les réprouvés comme le fait le romantisme, il n’est pas romantique : point de mièvrerie, de mélancolie ni d’idéalisme en lui, mais l’analyse au scalpel, les rouages de la psychologie, l’énergie qui pousse. Point de Gavroche-page-blanche pour émouvoir la sensiblerie, mais des adultes en réduction – Stendhal n’a que faire des enfants puisque ces êtres ne sont « pas finis ».

Le choc de cette énergie neuve du populaire avec les statuts et les positions établies est tout le « mouvement social » de 1830 : « Cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société – voilà mon crime, messieurs », déclare Julien aux jurés qui le condamnent (2XLI). Ne décrit-il pas ce qui est devenu de nos jours la lutte des « petits juges » contre l’establishment ? Celle des non-énarques pour se pousser en société ? Celle de certains candidats à la présidentielle contre le mépris social ? Celle des banlieues contre les « ghettos » bobos ?

Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Livre de poche 1997, 576 pages, €4.60
Stendhal, Le Rouge et le noir, 1830, Garnier-Flammarion 2013 avec commentaires de Marie Parmentier, spécialiste de la littérature du XIXe siècle, de l’université Paris III, 640 pages, €4.60
Stendhal, Œuvres romanesques complètes tome 1, Gallimard Pléiade 2005, 1248 pages, €52.50
DVD Le Rouge et le Noir, films de Claude Autant-Lara 1954 avec Gérard Philipe et Danielle Darrieux, Gaumont 2010, 194 mn, €21.70

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