Voyages

Invasion Los Angeles – They live

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Un ouvrier blond (Roddy Piper) nommé John Nada et à la carrure de lutteur sympathise avec un gros musclé noir nommé Frank Armitage (Keith David) sur un chantier provisoire de Los Angeles. Ce dernier, bienveillant aux éprouvés de la vie, l’invite à venir loger dans son bidonville, sis près d’un temple où un pasteur aveugle prêche l’Apocalypse. Nada veut dire Rien en espagnol, signe que la brute est un brin anarchiste, battu par son papa et enfui de la maison vers dix ans. Il s’est fait tout seul, comme le veut le mythe américain, et se vêt de jean Levis et d’une grosse chemise à carreaux.

Nada remarque des choses étranges, la télévision semble brouillée par des hackeurs qui diffusent des mises en garde, un hélicoptère tourne en recherchant quelque chose, le pasteur trop bavard est entraîné à l’intérieur du temple malgré ses protestations. Dans l’édifice religieux, des chants s’élèvent, mais Nada le trop curieux découvre qu’il s’agit d’enregistrements. L’activité principale semble être un laboratoire qui élabore d’étranges lunettes noires. La police intervient en force et embarque tout le monde, rasant le bidonville au bulldozer. Nada et Frank en réchappent et le premier n’a de cesse de revenir chercher l’un des cartons dissimulés qu’il a vus. Il est rempli de ces lunettes banales…

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Il en prend une paire et cache les autres, dubitatif. Mais en se promenant en ville, quelle n’est pas sa surprise de constater que ces lunettes très spéciales lui permettent de lire les messages cachés sur les affiches, et de voir les vrais visages de ceux qu’il croise dans la rue. Certains sont humains, comme lui, d’autres ont des crânes en plastique et un rictus de squelette, les yeux exorbités comme des robots. Ce sont « des extraterrestres », sans que cette affirmation ne soit jamais expliquée.

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Nada cherche à convaincre Armitage de chausser lui aussi une paire de ces fameuses lunettes pour voir la réalité en face et résister avec lui. Mais le Noir refuse, obstinément persuadé de ne jamais faire de vagues pour pouvoir s’en sortir. C’est l’attitude de nombre d’Américains en ces années de remise en cause de l’Etat-providence. Le fait que porter longtemps ces lunettes donne mal au crâne montre qu’il est douloureux de renoncer à ses illusions sur le monde et sur les autres.

Nous sommes tout juste 20 ans après 1968 et l’ère Reagan dure aux modestes pas très doués va s’achever avec l’élection de George Bush senior. La baisse des impôts a profité aux entreprises et aux riches tandis que l’aide médicale et l’aide aux chômeurs a été abaissée. Le chômage n’est alors que de 5.3% et le déficit fédéral de 2.9%, ce qui fait rêver nos édiles 2016, mais – par contraste avec l’époque glorieuse précédente – touche négativement des millions d’Américains. Cependant, Nada croit en son pays, il veut s’en sortir tout seul. Le peut-il ?

C’est là qu’intervient la parabole du film, tirée de la nouvelle Les Fascinateurs (Eight O’Clock in the Morning) de Ray Faraday Nelson. Le rêve de l’Amérique ne peut plus s’opérer parce que les « extraterrestres » tiennent le pouvoir par les médias, les affaires, la consommation et la suggestion. Transformer la caste des riches en extraterrestres est une façon de les exclure de la patrie américaine, tant vantée durant l’ère Ronald Reagan ; c’est en faire des prédateurs égoïstes, non patriotes, et qu’on peut flinguer à merci (Nada ne s’en prive pas).

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Ouvrez les yeux ! Tel est le message, pas subliminal du tout, de ce film réalisé avant l’ère Internet. Le prêcheur aveugle est évidemment celui qui sait, en liaison directe avec Dieu via les textes sacrés, et celui qui voit, puisque ses yeux sont déconnectés des signes affichés partout. On vous cache des choses mais il ne tient qu’à vous d’observer et de vouloir – sans suivre la presse ou la publicité comme des moutons.

Mais rien de socialiste dans cette opposition au capitalisme : John Nada est un « poor lonesome cow-boy », un justicier solitaire. Il doit se bagarrer virilement et lourdement (bien loin de Rambo l’efficace…) avec Frank pour le convaincre d’au moins essayer de voir avec les lunettes. Il se laisse embobiner par une garce trop chic aux yeux de glace (Meg Foster) qui est infiltrée chez les résistants. Rien de communautaire dans leur lutte, au contraire des extraterrestres toujours en bande organisée un peu comme le Parti communiste dans cette URSS qui allait s’effondrer trois ans plus tard. La révolution populaire n’est pas dans le tempérament américain, mais l’héroïsme si : Nada et Frank sulfatent à tout va les aliens qui grouillent dans les égouts sous la surface des rues, véritable monde parallèle où les affaires se font, comme la communication.

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Nous sommes en plein mythe américain où la Bible d’une main et le Colt de l’autre, le Bon éradique les Méchants sur une musique de cow-boy. Les Méchants sont ici ceux qui tissent leur toile de domination sur les entreprises, les médias et la politique. Un complot contre la liberté par des « plus égaux que les autres », mais venu « d’ailleurs » – puisque l’ailleurs est tout ce qui n’est pas pleinement américain…

Donald Trump, avec son curieux prénom de canard Disney et son nom d’éléphant du parti Républicain, reprend ce mythe des « étrangers » qui dominent, et en appelle à la revanche des « vrais Américains ». Comme quoi la science-fiction peut prédire l’avenir : il aura fallu attendre une génération.

DVD Invasion Los Angeles (They live), film de John Carpenter, 1988, avec Roddy Piper, Keith David et Meg Foster, Studiocanal 2015, blu-ray, €14.95

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Croisière sur l’Aranui : Tubuai et Raivavae

Tubuai, à 352 milles nautiques de Papeete et à 185 de Rimatara, 23° de latitude sud, juste au-dessous du tropique du Capricorne, est la capitale des Australes. Rappel aux lecteurs : 1777, le capitaine James Cook découvre ce chapelet d’îles qui deviendra les Australes ; 1789, le 20 mai, la Bounty entre dans le lagon de Tubuai pour s’y ancrer. Nous y arrivons avec l’Aranui III après 26 heures de navigation mouvementée. Il est 10 heures.

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Tubuai est une île agricole, 700 tonnes de patates et 250 tonnes de carottes y sont expédiées chaque année sur Tahiti. Les prix sont garantis par le Pays. La production de fraises a été arrêtée par les prédateurs, rats et oiseaux notamment. Des cultures de fleurs sont effectuées, du lis pour la Toussaint, des amaryllis qui poussent partout en pleine terre. Les femmes travaillent le pandanus et les fibres de niau. Le niau est la fibre de palme qui sert à réaliser les toits des fare (maisons traditionnelle) ou, plus travaillée (niau blanc), sert au tissage. Les femmes en confectionnent des chapeaux, sacs, ceintures. Les plages sont magnifiques – enfin, nous les avons imaginées telles, la pluie les brouillait… Bon accueil : chants, danses, fleurs, bises, mais en plus modeste qu’à Rurutu qui reste au top pour le moment. Nous découvrons l’île des temps anciens, visitons les marae (enclos rectangulaires découverts où se tenaient des activités communautaires), des lieux de tatouage.

La cérémonie du kava est empreinte de recueillement (le kava est une boisson obtenue de la racine fermentée de l’arbre Piper Methysticum). Il est de coutume, sur le marae Vaitauarii (le marae est un lieu sacré de l’ancien temps), que les groupes visitant les lieux offrent une plaque commémorative qui sera fixée sur l’arbre. L’Aranui, en la personne de son armateur, a offert un gilet de sauvetage, aussitôt suspendu aux branches.

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Nous quittons Tubuai pour Raivavae à 107 milles nautiques, juste en-dessous du tropique du Capricorne, 23°5 de latitude sud. Les tikis de l’île (les statues de dieux) ont été transportés à Tahiti, au musée Gauguin (aujourd’hui fermé on ne sait pourquoi). L’interdit de transport, jeté alors par les anciens, s’est trouvé bien sûr confirmé ”en raison” de quelques manifestations, immédiatement détachées du hasard : morts inexpliquées, maladies… Nous voyons le tiki femelle qui sourit, le rocher de l’homme, le rocher de la femme, marae. Les tikis des Australes sont de même facture que ceux des Marquises et de Rapa Nui (l’île de Pâques). Raivavae est entourée de 28 motus (îles basses, coralliennes).

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Les femmes tamisent le sable pour y trouver les tout petits coquillages dont elles feront des colliers. Les Raivavae ont longtemps refusé l’aérodrome, il est enfin là, sur le platier. Après la visite de l’île en ‘truck’, nous visitons les stands des femmes dans l’entrée de l’aérodrome. Un bruit de moteur sur la piste : un avion à cocarde tricolore s’immobilise. En descend le Haut-Commissaire en chapeau, puis l’Administrateur des Australes en casquette blanche, épaulettes dorées. Voilà l’Etat ! Et c’est parti : musique, tamoure (nom polynésien des danses), invitation au tamoure pour Anne Boquet, Haut-Commissaire. Elle danse bien, notre préfète, toujours souriante, les Raivavae apprécient sa simplicité.

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Nous regagnons nos barges, laissant l’Etat parler au Tavana (maire). La mer est houleuse, cela ne présage encore rien de bon. Nous sommes d’ailleurs bien secoués avant de mettre le pied sur l’Aranui. Nous attendons la dernière barge avant de lever l’ancre pour Rapa. Oh, la la ! Ils sont dedans, les représentants de la République, encore plus blancs que leur uniforme ! Les marins les ont sanglés dans des cirés, recouverts de grands ponchos. Arrive leur tour d’accéder à l’échelle de coupée. L’Administrateur s’est chaussé de sandales ne craignant pas l’eau salée du Pacifique. ” Un… deux… aita ! (non), saute pas, attends, attends toujours… va-y ! ” Ouf, l’Administrateur est sur l’échelle de coupée ! Au tour de la super-préfète, les bras confiés aux deux matelots. Elle est couleur de son uniforme. Les gros bras la maintiennent solidement dans la barge, attendant le moment propice pour la ”lancer” dans les bras de Tonio, le matelot récupérateur de la plate-forme. ”Allez, go !” Ça y est, l’Etat est à bord. Félicitations aux marins, applaudissement à nos gros bras ! Tout le monde est embarqué sain et sauf, hourrah ! Commandant, en avant, à Rapa.

Dans 22 heures environ, nous serons à Rapa, le but ultime de notre croisière, l’île tant attendue. La Haussaire (abréviation locale pour Haut-Commissaire) avait tenté par deux fois de joindre Rapa à bord d’un navire militaire. A chaque fois, le navire avait dû faire demi-tour tant la mer était déchaînée. Ne dit-on pas ”jamais deux sans trois ?” – mais cette troisième aura été la bonne, grâce à l’Aranui ! Rapa, 27° de latitude sud, à 675 milles nautiques de Papeete, à 600 km du tropique du Capricorne, la terre promise !

Hiata de Tahiti

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Jeepers Creepers

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Nous sommes dans l’Amérique profonde, celle des grands espaces agricoles désertés, l’Amérique des bouseux arriérés. Les superstitions y sont conservées comme il y a deux siècles, la bigoterie biblique nourrit les fantasmes de culpabilité et les images diaboliques. Un être « venu des profondeurs » ressurgit une fois toutes les 23 ans « pour se nourrir » durant 23 jours. Il « choisit » les êtres dont il veut aspirer les organes selon l’odeur de leur peur. Curieusement sexiste, il prend surtout les garçons, en général jeunes et bien bâtis… Peut-être veut-il « aspirer » leur force plus que celle des filles ?

Le titre de Jeepers Creepers est une chanson de jazz écrite en 1938 par Johnny Mercer, composée par Harry Warren et interprété pour la première fois par Louis Armstrong. Je ne sais pas ce que veut dire jeeper (un rapport avec la jeep ?), mais creeper signifie rampant. Cette chanson est le fil des histoires, revenant de façon lancinante, notamment sur les ondes, pour annoncer l’approche du monstre.

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Dans le premier film, le jeune homme (Justin Long) est l’incarnation de l’étudiant moyen, trépidant, avide de sensations fortes, empli de trouille. Sa sœur (Gina Philips) est plus sensée, même si elle ne l’empêche pas de vivre jusqu’au bout sa bêtise. Il ne s’agit pas de courage pour le garçon, mais de stupidité : les choses s’enchaînent et il ne fait rien pour les éviter : au contraire, il se précipite dedans tête baissée, sans réfléchir une seconde. Il ne fuit pas le camion fou du Creeper (Jonathan Breck) qui emboutit sa Chevrolet 1941 – et rappelle le film Duel de Spielberg ; il ne croit pas la voyante noire qui le met en garde contre une certaine musique (dont le titre est tiré). Il y a quelque chose de la Prédestination dans son attitude, mais aussi de l’orgueil d’être plus fort que ça, trop rationaliste, ou peut-être trop égoïste ? Choisi, marqué, il est Coupable et doit expier. Le diable prend sa part et nul Dieu ne vient le sauver – comme s’il était absent, inaccessible ou inexistant. Un comble dans l’Amérique cul-béni qui « croit » et qui veut « croire » ! A moins que la leçon soit : chacun se sauve par soi-même ?

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Dans le second film, c’est toute une bande d’ados de 17 ans, en dernière année de lycée, qui revient d’un match de basket où leur virilité vantarde a pu se donner libre cours ; seules trois groupies les ont accompagnés. Leur bus est arrêté par une crevaison – mais elle n’est pas due au hasard. La Créature maléfique, qui vit son 22ème jour sur ses 23 sur terre, est aux abois ; elle a lancé un shaken (étoile métallique tranchante de ninja) pour les stopper. Les trois adultes présents, dont la conductrice du bus assez sensée, sont vite aspirés par la créature. Restent les ados, image vivante de l’Innocence américaine en proie au Mal – un thème bien connu d’Hollywood et qui fait toujours recette. Les garçons sont montrés le plus souvent torse nu, ce qui ajoute à leur vulnérabilité, tandis que les filles jouent leurs hystériques selon les conventions – tout en appelant parfois à la raison, ce qui n’est pas sans ambivalence (le féminisme est passé sur les mythes !). Le Creeper, lui, est affublé d’un long manteau et d’un chapeau de western, typiques des bandits de l’Ouest.

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Mais certains ne sont pas si ingénus que cela : outre deux Noirs, susceptibles mais au fond plus machos que méchants, un Blanc élitiste (Eric Nenninger) se sent rejeté par le groupe et nourrit des pensées d’exclusion vaguement racistes. Lui sera emporté, comme s’il y avait une « Justice »… La vraie justice n’est pas divine (où est Dieu dans tout ça ?) même si une fille prie et en appelle à Jésus (elle sera sauvée, mais par les circonstances). La justice est bel et bien humaine, hymne au Pionnier américain qui n’a pas froid aux yeux et ne se décourage pas devant les difficultés. On dit d’ailleurs que, pour ce film, « plus de 2000 candidats ont passé l’audition pour devenir l’une des proies éventuelles de la créature maléfique » !

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Contrairement au premier opus, où la tragédie se déroulait sans résistance autre que celle de flics en bande (donc abêtis), manifestement inaptes et dépassés par les événements, le second film met en scène un fermier autoritaire qui a perdu son dernier fils à peine adolescent sous ses yeux, dans leur champ de maïs. La Bête l’a emporté d’un bond dans les airs et le père n’a même pas pu tirer au fusil. Cette fois, il a bricolé un harpon avec sa machine à planter les pieux et l’a installé sur son pick-up, ce symbole des bouseux américains. Avec l’aide de son fils aîné au volant, il va harponner la Créature plusieurs fois et la « planter » au sens propre, jusqu’à ce que le soleil se lève sur son dernier jour sur terre. Apollon serait-il assimilé à Jéhovah ?

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Le Père (terrestre plus que céleste) sauvera donc les rares rescapés et passera ensuite sa retraite à surveiller le réveil du Monstre dans sa ferme, le harpon pointé sur la Bête en croix. Le spectateur trouve-t-il un peu curieuse cette « inversion » chrétienne ? N’est-ce pas le Christ venu sauver les hommes qui se trouve habituellement sur la croix, comme tous les martyrs romains ? Cette fois, c’est le diable ou son avatar… Et à nouveaux trois « innocents » vont passer par là, une fille et deux garçons, dont l’un torse nu pour exhiber symboliquement sa fragile humanité. Nous sommes 23 ans plus tard et presque tout le monde a oublié. Le premier fils du fermier, qui conduisait le pick-up 23 ans plus tôt lorsque son père a planté la Bête, fait payer 5$ à chaque visiteur, belle leçon de capitalisme dans ce monde hanté par la superstition.

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Mais la leçon de tout cela est qu’il ne faut jamais oublier le Mal ; qu’il guette l’humain candide ; et que seuls les valeureux peuvent le combattre, ceux qui ont gardé les valeurs des pionniers. On le voit, les mythes (marqués en gras ici) sont puissants dans ces films.

Le spectateur français reste imperméable à l’atmosphère de malédiction biblique qui lui paraît aussi incompréhensible que la malédiction des Pharaons. Il bout parfois d’impatience devant la bêtise du garçon dans le premier film, devant l’incompétence des adultes dans le second. Mais il se laisse volontiers emporter par l’atmosphère épaisse, glauque, du fantasme de la Bête, de ses grognements et ses bruits de succion. Reste qu’à mon avis le second opus est meilleur que le premier : plus d’action, plus de rebondissements, plus d’optimisme.

A éviter aux gamins en-dessous de 12 ans (et même un peu plus selon les tempéraments), sous peine de cauchemars !

Jeepers Creepers, film de Victor Salva, 2001, avec Gina Philips, Justin Long et Jonathan Breck, Bac film 2014, €7.49

Jeepers Creepers 2, film de Victor Salva, 2003, MGM United artists 2004, €16.99

Jeepers Creepers 1 et 2, blu-ray, €39.00

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Henry James, Roderick Hudson

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Premier roman d’un auteur qui avait déjà nombre de nouvelles, de récits de voyage et d’essais à son actif, Roderick Hudson est un portrait psychologique en même temps qu’un récit romantique bien dans l’air de son temps. Américain vivant en partie en Europe, Henry James côtoie cette société de riches oisifs, grands bourgeois actionnaires, aristocrates à métayers, veuves pensionnées, où les salons et les mariages sont les lieux de sociabilité. D’où cette description maniaque de minutie des moindres mouvements des âmes que l’auteur affectionne, avec force adverbes et adjectifs. Il se voulait Balzac mais n’avait pas ce souffle qui mêle le décor à l’inconscient.

Le roman aujourd’hui peut encore se lire, mais il faut avoir du temps et lamper à grandes goulées les pages pour ne pas en perdre le fil. Découpé en 13 chapitres, peut-être par réminiscence biblique, le dernier se passe sous un orage dantesque sur les sommets des Alpes, où le Destin en statue du Commandeur semble se jouer des misérables volontés humaines.

Rowland, jeune et riche rentier américain, a la sagesse de dépenser modérément sa fortune tout en faisant le bien autour de lui. Il est épris de beauté et s’entiche de Roderick, un jeune homme extravagant à la beauté stupéfiante, qui montre en outre quelques talents de sculpteur. Sa statue d’un jeune Buveur d’eau irradie à la fois la force et la santé de la jeunesse, l’innocence et la soif de connaître. De l’éphèbe de bronze au jeune homme de chair, quoi de plus « normal » (bien qu’un peu érotique) d’envisager le talent ? Rowland emmène donc Roderick en Europe, à Rome même, où il le plonge dans l’ambiance du Beau selon les critères classiques : ce ne sont que lumières, paysages et ruines inspirées, que corps bronzés aux muscles affinés de travailleurs ou aux silhouettes de jeunes latines. Le coup de foudre artistique interviendra pour Roderick en la personne de Christina Light – la Lumière – d’une beauté froide de déesse, mais époustouflante d’inspiration.

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Roderick sculpte dans la fièvre. Son Buveur d’eau assoiffé, c’était lui-même adolescent ; son Adam nu, c’est « le torse bronzé d’un gondolier » dans l’épanouissement de la maturité dont il rêve ; sa Miss Light est son idéal de beauté féminine éternelle ; son Lazzaroni ivre (et dépoitraillé), c’est lui encore, désespéré de n’être pas aimé ; enfin sa Vieille femme, c’est son propre amour enfantin pour sa mère. Par ces œuvres, Roderick s’exprime. Même s’il n’exprime jamais que lui-même, il se vide. A la fin, hanté par la Beauté inaccessible d’une Light qui se refuse obstinément, prise elle-même dans les rets matrimoniaux exigés par son entremetteuse de mère, il ne sera plus rien : une coque sans noix. Ses œuvres auront pompé sa sève et sa vie même.

Entre temps, l’auteur nous entraîne dans les oppositions de caractères : Mary la fiancée de Roderick contre Christina la fille impossible ; Roderick le génie romantique contre Singleton le petit besogneux obstiné ; Rowland le riche et sage contre Mrs Hudson la mère de Roderick, veuve économe et craintive. Certains sont raisonnables, les autres passionnés. Certains s’ennuient courtoisement en société, d’autres y vivent des drames vertigineux.

A ces personnes s’ajoutent des thèmes, tout aussi contrastés : Northampton (Massachussetts) est la ville de province du Nouveau monde confite en calviniste austère ; à l’opposé, Rome la catholique est la capitale de l’art du Vieux monde depuis le paganisme. Comment ne pas se sentir pousser des ailes lorsque l’on est jeune et que l’on passe de l’une à l’autre ? A la création sortie des tripes, s’oppose alors le goût esthétique très moyen de la société ; à l’idéal s’oppose le commerce ; à la volonté, le destin. Car si Mary est fille, petite-fille et sœur de pasteur, si elle ne vole pas haut mais avec rigueur, morale et raison – Christina est une bâtarde illégitime, hantée d’idéal et flirtant avec la beauté du diable. Si Rowland ressemble à Mary au point d’en tomber amoureux, c’est avec Roderick qu’elle s’est fiancée, par contraste, tant il est émotif, tourmenté, égoïste et génial. Pourquoi les âmes désirent-elles à chaque fois leur contraire ?

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Ce roman est le bal de la fascination et de l’aveuglement. Il est un peu bavard et s’étale complaisamment sur les méandres de la pensée comme elle va ; il est un peu long pour nos habitudes un siècle et demi après, mais brasse des « types » humains éternels : le créateur et le rentier, le passionné et le raisonnable, la beauté et la réalité, le garçon (qui peut tout oser) et la fille (qui doit se conformer).

Car la société de son temps est la cible des critiques de Henry James, trop observateur pour n’être pas acéré : « Tout est vil, sombre, minable, et les hommes et les femmes qui composent cette prétendue brillante société sont plus vils et plus minables encore que tout le reste. Ils n’ont aucune spontanéité véritable ; ce sont tous des lâches et des fats. Ils n’ont pas plus de dignité que des sauterelles » p.184 Pléiade.

C’est pourtant dans cette société-là qu’il nous faut vivre et tracer son chemin. Créer ? – impossible sans l’inspiration, et elle ne vient que de l’idéal ; faire le bien ? – impossible sans abnégation totale, car les espérances sont gaspillées ; vivre à propos ? – impossible dans la rigueur mercantile nord-américaine, mais tout autant dans l’immersion de beauté italienne. Roderick, Rowland et Mary sont tous trois, à des degrés différents, déçus, ils s’étaient faits des illusions sur l’avenir : sur son talent pour le jeune sculpteur, sur l’épanouissement artistique de son compagnon pour le rentier, sur sa capacité à faire craquer son rigorisme et à accepter le génie pour Mary.

Henry James, Roderick Hudson, 1875, Livre de poche Biblio 1985, €9.00

Henry James, Un portrait de femme et autres romans, Gallimard Pléiade 2016 édité par Evelyne Labbé, 1555 pages, €72.00

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Croisière sur l’Aranui : Rurutu et Rimatara

19 janvier, 9 heures, l’Aranui III se détache lentement de son quai, se dirige vers la passe et met le cap au sud-ouest. Nous sommes partis. Pourquoi ce cargo mixte qui a pour destination habituelle les îles Marquises où il apporte le fret et transporte les croisiéristes, s’est-il détourné cette fois vers les Australes, en 2007 ? Jacqui Drollet, le vice-président d’Oscar Temaru, aux multiples casquettes, avait demandé sur un coup de colère à la famille Wong, propriétaire de l’Aranui, de concocter une croisière aux Australes afin d’y lancer le tourisme, balbutiant dans ces îles éloignées. Les Wong ont donc obéi aux ordres. Ils ne pouvaient loger cette croisière qu’en déplaçant leurs voyages aux Marquises, tout en sachant que l’Aranui ne pourrait ni se mettre à quai, ni pénétrer dans les lagons des Australes et – comble de malheur ! – il n’y aurait pas de fret car le ‘Tuhaa-Pae’, qui le monopolise pour les Australes, ne lui en céderait pas une once.

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Présentation de l’Aranui III pour ceux qui ne le connaissent pas. Il héberge 160 passagers, dont 110 locaux et 50 étrangers. Une partie des touristes ont déjà ” fait ” les Marquises à son bord. La plupart des locaux embarqués ici sont originaires des Australes et trouvent là un moyen de rendre visite à leur famille et à leurs amis. Nous serons accompagnés par Zita et Arthur, deux dépressions tropicales ! Zita nous rejoindra à Rimatara. Je retrouve mon dortoir, le personnel de bord habituel, les matelots, mis à part un ou deux visages inconnus.

Première destination Rurutu, à 313 milles nautiques de Papeete, 23 heures de navigation, 151°2 de longitude ouest, 22°27 de latitude sud (j’espère avoir bien copié ces renseignements techniques). Le commandant veut arriver à 9 heures le lendemain. Le matin de notre arrivée, l’Aranui reste au large, nous embarquons sur des barges d’environ 50 personnes, harnachées de gilets de sauvetage. Atterrissage à Moerai. Accueil grandiose ! Musique, danses, colliers de fleurs, talc, parfum. Des tables sont recouvertes de produits locaux à déguster. Nous visitons l’exposition artisanale des Rurutu, puis deux maisons, dont l’une royale, pour y admirer les tifaifai (patchwork). Rurutu est une île volcanique, donc montagneuse, creusée de grottes nombreuses. Dommage pour François Mitterrand, la visite de ”sa” grotte (”Ana A’eo”) qui lui fut dédicacée lors de sa visite en 1990, est annulée, le sol est trop glissant à cause des pluies. Depuis plus de 15 jours maintenant, il pleut très fort à Tahiti, jour et nuit, sans discontinuer. Ici aussi apparemment !

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Rurutu est essentiellement une île agricole. Y poussent du café, des orangers, la vanille, le manioc, des pommes de terre, des carottes, des poireaux, des brocolis, du taro. La vannerie a toujours existé à Rurutu grâce à la culture du pandanus. Les chapeaux des îles sont fameux, les femmes créent aussi des paniers, des nattes, des sacs. Protestants à 90%, les quelques 2100 Rurutu vivent sous la souveraineté de leur pasteur qui règne sans partage sur les âmes comme sur la politique locale. Nous effectuons un tour de l’île en ‘truck’, voitures décorées de fleurs et auti, visite des tarodières, arrêts aux ” points de vue ” construits pour observer en saison les baleines. Déjeuner sur l’île en musique, réembarquement sur les barges, départ à 18 heures.

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Notre seconde destination est maintenant Rimatara, à 82 milles nautiques de Rurutu et 359 de Papeete, 22°38 de latitude sud. La nuit est très agitée avec de gros grains et du vent, mais cela n’empêche pas le vaillant cargo de se retrouver au large de Rimatara à 9 heures. C’est le déluge ! Sanglés dans tout ce qui peut offrir une protection contre la pluie incessante, engoncés dans nos gilets de sauvetage, nous voici dans les barges pour joindre une petite darse. Nous avons droit au même accueil musical et fleuri.

RIMATARA EGLISE ADVENTISTE

Les mamas du comité de bienvenue se serrent sous un abri de fortune. Avant d’être couronnés de fleurs, il nous faut passer dans une fumée purificatrice. Et nous voici embarqués dans les ‘trucks’ décorés vers un petit cimetière de corail abrité derrière un mur chaulé. Là sont enterrés les rois et reines de Rimatara. L’île fut un royaume indépendant jusqu’en 1900, annexé par la France en 1901 sur la demande de la population et en présence de la reine Temaeva V. Il est conseillé de ne pas faire de grimaces devant la tombe royale sous peine de rester défiguré toute sa vie. Comme nous sommes dimanche, jour de l’office, le pasteur s’est déplacé pour attendre les touristes avec ses diacres. Il ôte les colliers de fleurs avant d’entrer dans l’église : rigueur ! rigueur ! Mon collier parfumé vaut bien une messe et je m’éclipse à pied vers le restaurant, par la route en béton. Je peux entendre le lori de Kuhl, une perruche ura au poitrail rouge et aux ailes vertes, endémique à Rimatara. Il pleut toujours. La végétation est magnifique !

L’île est, avec Tubai, la plus agricole de la Polynésie : pommes de terre, carottes, choux, taro, salades, tomates, concombres, navets, poivrons, manioc, pastèques, bananes, citrons, pamplemousses, café, pandanus, nonis (fruit utilisé par les guérisseurs polynésiens). L’activité artisanale principale des femmes est le tressage, une autre est la confection de colliers de coquillages. Confectionner un collier est un travail long et fastidieux. Il faut environ 400 petits coquillages pour en faire un. Le ramassage s’effectue par temps de pluie, il faut ensuite nettoyer les coquilles, les faire bouillir avec de la potasse, en extraire l’animal, rincer, sécher, trier par couleur et, enfin, les enfiler sur un fil de nylon.

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Nous prenons un repas local sous des bâches, mais toujours avec musique et chants ! Nous est servi du rori (ou bêche-de-mer, une holothurie érectile et visqueuse) préparé de trois manières différentes : cru, cuit al dente et très cuit. Le cru est coupé en tout petits morceaux mais je trouve cela immangeable, à se casser les dents, on dirait du gravier ! Le demi-cuit est un régal, selon nos hôtes ; je le trouve aussi immonde que le précédent, en moins coriace quand même. Le très cuit, servi avec d’autres légumes, est mangeable pour mon goût. Au moins, j’aurai goûté le rori !

L’heure est venue de rentrer sur l’Aranui. Et les ennuis commencent. Il n’avait pas cessé de tomber des hallebardes depuis la nuit précédente, la houle s’amplifiait, le vent s’était mis de la partie. La première barge n’arrivait pas à approcher de l’échelle de coupée. La seconde a tenté sa chance sans plus de succès. Des creux de deux mètres cinquante nous ballottaient et permettaient à certains de renvoyer le rori dans son milieu naturel ! Les barreurs peinaient à maintenir les barges. Nous tournions autour de l’Aranui, faisions de grands huit, rien n’y faisait, impossible d’embarquer les passagers sur le cargo. Le ‘Tupac’, qui avait jeté l’ancre dans la baie en attendant de meilleures conditions de navigation, a dû lever l’ancre pour nous laisser la place de manœuvrer. Le commandant de l’Aranui a levé l’ancre à son tour pour se positionner contre le vent. Une fois la manœuvre effectuée, les matelots du bord ont pu mettre l’échelle de coupée et la gymnastique aquatique a commencé ! Je tire mon chapeau au barreur de ma barge, mon chapeau aussi aux deux matelots qui nous expédiaient sur la plate-forme de coupée en guettant le moment favorable, mon chapeau enfin au matelot Tonio qui nous a réceptionnés, tandis que deux autres, à la force des bras, maintenaient la barge tout près de l’échelle… Certains passagers tremblaient, d’autres priaient, d’autres vomissaient. Enfin, les cinquante premiers touristes, dont j’étais, ont pu s’ébrouer sur le pont. C’était au tour de la deuxième barge d’approcher pour la même manœuvre.

Il était prévu de quitter Rimatara à 15 heures, mais nous aurons plus de deux heures de retard à cause du ” Pacifique ” – qui n’en a que le nom ! Notre expédition sur l’île a fait la Une des journaux télévisés de RFO et de TNTV. Mes amis, devant leur poste de télévision à Papeete, où il tombait autant de hallebardes et où ils subissaient autant d’inondation, se sont extasiés de voir les passagers de l’Aranui se conduire en véritables ”héros” !

Hiata de Tahiti

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Schwarzenegger, Commando

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Déjà vu trois fois au moins depuis sa sortie, Commando ne cesse de me divertir. J’y vois la version yankee des Tontons flingueurs : courte vue, actes simples et répliques en béton.

Arnold Schwarzenegger en ex-colonel des commandos est une montagne de muscles dont le générique détaille avec gourmandise les bosselures et dont on s’étonne encore aujourd’hui que les ligues antipédophiles n’aient pas interdit le plan-séquence où la frêle Alyssa Milano, 12 ans, écrase sa joue droite sur le pectoral nu gonflé de son père. Arnold est un bulldozer programmé : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

Car il est retourné aux champs le devoir accompli, comme Cincinnatus : « Les envoyés du Sénat le trouvèrent nu et labourant au-delà du Tibre : il prit aussitôt les insignes de sa dignité, et délivra le consul investi », décrit Aurelius Victor dans les Hommes illustres de la ville de Rome. Schwarzy n’est pas nu mais fend des bûches avant d’être nourri d’un sandwich indéfinissable par sa gamine ; tous deux sont retirés dans une vallée déserte. Mais il n’y aurait pas d’histoire si un grand con de général (James Olson) ne venait troubler cette retraite en hélicoptère, signalant évidemment à tous les ennemis où se trouve le repaire de celui qu’ils traquent. La bêtise des robots militaires qui tiennent lieu d’officiers aux États-Unis est toujours une inénarrable source de plaisir : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

Le stupide général Franklin Kirby annonce donc à son ex-subordonné colonel John Matrix que les membres de son ex-commando tombent l’un après l’autre, assassinés par de mystérieux commanditaires. Ils vont donc remonter jusqu’à lui, Schwarzy, et lui faire son affaire, celle de sa fille en prime avec quelques gâteries préalables. Bon, le colonel promet de se méfier.

Mais les hélicos sitôt partis dans un vacarme de Vietnam, un staccato de fusil-mitrailleur étend raide les deux « soldats d’élite » laissés par le général en renfort, qui discutent comme des benêts à deux pas l’un de l’autre au lieu de surveiller les environs séparés, en silence et camouflés. Ces « spécialistes » à l’américaine, formés à grands frais et entraînés durant des années, ne connaissent même pas le B.A.-BA de l’art du camouflage FOMEC B, enseigné au troufion du service militaire : faire attention aux Formes, aux Ombres que l’on porte, aux Mouvements que l’on fait, aux Éclats de l’on projette avec ses objets métalliques ou ses jumelles, aux Couleurs sur soi qui jurent avec l’environnement, enfin au Bruit. Exit les spécialistes stupides, reste Jenny qui « va se cacher dans sa chambre », idée idiote que n’importe nervi détecte immédiatement : elle se fait enlever.

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Suit alors une invraisemblable mais réjouissante lutte contre la montre pour la retrouver, rythmée par le décompte des heures. Schwarzy est « convaincu » d’aller assassiner le nouveau dictateur du Valverde, État croupion d’Amérique du sud soutenu par la CIA et qu’il a contribué à mettre en place. Le sinueux et cruel général Arius (Dan Hedaya) joue le parfait latino d’opérette, obsédé par le titre de président. Nous sommes en pleine destinée : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

Tout est bon pour réussir, ce qui donne quelques scènes d’anthologie : Henriques (Charles Meshack) tué d’une clé du bras sur le siège d’avion à côté, la sortie du héros par le train d’atterrissage, la façon de faire parler Sully (David Patrick Kelly), le dragueur pervers au menton Dalton, en le suspendant par un pied au-dessus du vide, la bagarre au motel avec le tueur Crooke (Bill Duke) jusque dans la chambre d’un couple à poil en train de baiser, l’ouverture du hangar à matériel de la Garde nationale au bulldozer, le démarrage forcé de l’hydravion d’un bon coup de poing sur le tableau de bord, jusqu’à l’île du général Arius, où plusieurs dizaines de sbires de sa suite – pas moins – sont descendus avec une panoplie d’armes diverses : lance-roquettes M202 FLASH, fusil d’assaut Valmet, mitraillette Uzi 9mm, pistolet Desert Eagle .357 Magnum, fusil à pompe Remington 870 calibre 12, mines M18A1 Claymore, couteau de chasse de 20 cm, grenades, grappin, kunaïs… Il y aura au total 81 mort dans le film, selon les fans. L’amour des armes, l’amour de la technique américaine, l’amour de la panoplie, sont autant de gentils travers qui dénotent le Yankee.

Il y a de l’astuce mais pas d’intelligence, le personnage se laisse guider par ses ennemis, hanté par la rivalité jalouse et un brin homosexuelle de Bennett (Vernon Wells) qu’il a chassé du commando jadis, remontant la filière étape par étape comme on monte aux barreaux d’une échelle. A chaque fois il fonce, invulnérable moins par son art que par sa certitude ancrée : une seule chose à la fois, la mission jusqu’au bout, et tant pis pour les à côté et les conséquences.

C’est un divertissement fort bien fait typique des années Reagan, rythmé comme pour une publicité America is back, avec un rock d’enfer à la fin… où le lonesome cow-boy, qui a vaincu à lui tout seul une armée, repart vers sa vallée torse nu en tenant contre lui sa petite fille.

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Ce que cela nous dit des États-Unis ? Que le patriotisme est pour toute la vie et que l’on ne peut pas prendre sa retraite, que seules les choses simples se règlent simplement, qu’il faut donc définir clairement le Bien et le Mal pour être sans état d’âme, qu’il suffit d’oser avec assez de force et de ne jamais se laisser détourner, que le matériel compte autant que la personne mais comme outil qu’on jette une fois usé…

Simpliste ? Oui, mais efficace. C’est du cinéma, bien sûr, mais il véhicule une certaine idée de comportement.

DVD Schwarzenegger, Commando film de Mark L. Lester, 1985, avec Arnold Schwarzenegger, Vernon Wells (Bennett), Rae Dawn Chong et Alyssa Milano (Jenny), 20th Century Fox, €7.48

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Avantages des expatriés en Polynésie

Lors d’un dîner, j’ai fait la connaissance d’un instituteur spécialisé à Tahiti. Il a obtenu sa mutation d’expatriation à la troisième demande ; il est divorcé, ce qui facilite la mobilité. Il a signé un contrat de deux ans renouvelable une fois, et il vient d’effectuer sa première année scolaire.

Il m’avoue gagner 1.82 fois son salaire plus 60% de primes en s’expatriant. Il n’existe pas d’impôt sur le revenu ni d’impôt sur la fortune en Polynésie française, « territoire étranger ». Le Pays a établi seulement l’impôt foncier sur les propriétés bâties, l’impôt sur les revenus locatifs immobiliers, le droit de timbre, la taxe de mise en circulation, la taxe d’environnement pour le recyclage des véhicules. Lui n’est pas concerné par tout ça puisqu’il est locataire et a acheté d’occasion sa voiture.

Il paye cependant une « contribution de solidarité territoriale » sur les revenus de sources multiples qui est une sorte de CSG prélevée à la source par les employeurs, et progressive, de 0.5% pour la fraction inférieure à 150 000 XPF (1260 €) à 25% pour la fraction supérieure à 2 500 000 XPF (20 000 €). Il a donc conscience de faire donc partie de l’élite, « une secte » dit-il, qui fait monter les prix de l’immobilier. « Certains », s’ils restent plus de quatre ans, s’endettent auprès des banques pour acheter un terrain et faire construire pour habiter puis pour louer quand ils s’en vont ; les banques accordent volontiers des prêts courts à des fonctionnaires aussi bien payés.

Les pensions et rentes viagères versées par la France à ses retraités qui vivent à Tahiti sont en revanche imposables en France. Un prélèvement à la source leur est prélevé (article 197 A du Code général des impôts). Il est progressif en trois tranches : 0% jusqu’à 14 431 €, 12% de 14 431 à 41 867 € et 20% au-delà. Mais après abattement de 40% sur le montant brut des pensions servies par la France, plus abattement supplémentaire de 10% limité à un seuil variable chaque année (3707 € pour les revenus 2014).

A cela s’ajoute une TVA en trois taux : 5% pour les produits alimentaires, le transport de voyageurs, les hôtels et la fourniture d’électricité ; 13% pour les services ; 16% pour les produits importés.

Mais c’est principalement parce qu’il n’existe pas d’impôt sur le revenu que l’Assemblée territoriale a refusé le passage de la monnaie à l’euro, préférant conserver le vieux franc pacifique ; les gens craignaient que l’unification de la monnaie ne soit le préalable à établir l’impôt…

Si la Polynésie n’est donc pas un « paradis fiscal », elle permet aux expatriés de la métropole, en activité ou en retraite, de bien vivre. Et, s’il n’y a pas de saisons marquées, il reste quelques vahinés – à condition de bien les chercher.

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Samsâra de Pan Nalin

samsara de pan nalin dvd 2001 prestige
Ce film italo-franco-indo-allemand se passe au Ladakh, l’Himalaya indien. Il a été tourné par un Indien du Gujarat, Pan Nalin, en trois langues : hindi, ladakhi et tibétain – avant d’être doublé pour la diffusion internationale. Il met en scène des acteurs et des amateurs, les somptueux paysages d’altitude de la montagne à nu, vite verdoyante dès qu’il y a de l’eau, et la lumière crue qui ne veut rien laisser dans l’ombre. Il a pour thème le désir et le renoncement, le dilemme de la vie spirituelle ou de la vie charnelle.

Samsâra est le monde dans lequel nous vivons, où nul bien n’est sans mal et nul mal sans quelque bien. Irrémédiablement mêlé en bon et mauvais – tout relatifs – c’est l’univers de la majorité des humains, hommes, femmes, enfants, bêtes et plantes. La vie spirituelle fait échapper certains de cette existence matérielle en les vouant dès l’âge de cinq ans aux monastères. Des moines adultes, jeunes et vieillards, s’occupent des enfants et des adolescents, leur apprennent les rites et la méditation, les encouragent dans la Voie. Car chacun doit trouver la sienne : nul Dieu tonnant, jaloux et vengeur, pour vous commander une fois pour toutes ce qu’il faut que vous fassiez à chaque heure de la journée ! C’est à chacun de suivre son karma et de se réincarner de plus en plus haut dans la spiritualité avant le nirvana final, la fusion avec le grand Tout universel.

Le bouddhisme tibétain, antique, mystérieux et profond, nous change avec bonheur des religions du Livre, volontiers impérialistes, autoritaires et rigides. Tashi (Shawn Ku), jeune moine dans sa vingtaine, a été l’un de ces petits amenés à cinq ans au monastère. Il s’est retiré pour une méditation profonde dans un ermitage de montagne. Trois ans, trois mois et trois jours plus tard, une procession de moines à pied et à cheval traverse les hautes altitudes à plus de 4500 m pour aller le sortir de sa transe profonde. Il va mettre des semaines à récupérer l’usage de ses sens et de ses membres, et à renouer des relations sociales. La première est avec un chien noir qui l’a reconnu, la seconde avec son compagnon du même âge, la troisième avec son maître spirituel Apo, doyen du monastère (Sherab Sangey).

Mais avec le retour à la vie naturelle renaissent les pulsions corporelles. La nuit, il bande ; en jeune homme vigoureux, il éjacule dans ses couvertures comme un adolescent. Il en est étonné, fâché, puis s’interroge. Tous ses sens semblent avoir été exacerbés par sa retraite spirituelle ; s’étant retiré dans son monde intérieur, il goûte plus vivement et précisément le monde extérieur.

Lors d’une cérémonie bouddhiste auprès des paysans aisés qui font pousser l’orge nécessaire à la tsampa, cette bouillie consistante des tibétains que l’on mélange au thé et au beurre de yak, Tashi s’enthousiasme pour les mains et les pieds d’une belle fille qui le sert, Pema (Christy Chung). Lors d’un rêve nocturne, il lui fait l’amour, expérience qui laisse en son esprit une trace profonde.

Son supérieur, attentif à son élève et à ses doutes, finit par lui apprendre que le rêve était la réalité et que la fille Pema est venue volontairement baiser avec lui dans son sommeil. Il n’y a pas de « faute », nous ne sommes pas dans l’univers disciplinaire des religions du Livre ; mais il y a question : la voie du désir est-elle celle qui conduit au nirvana ? Pour approfondir la libre réflexion de son élève, Apo l’envoie consulter les textes et les images dans un monastère tantrique ; on y apprend la voie qui passe par le corps et les sens afin de les surmonter, pour s’en défaire si l’on veut accéder à la spiritualité. Ce pourquoi Tashi peut contempler des images érotiques qu’il suffit de tourner à la lumière pour voir ce qu’il devient de la chair : putréfaction et squelette. On ne peut fonder une éternité sur l’éphémère, ni le plus haut degré spirituel sur ce qui reste corruptible.

samsara tashi

Mais Tashi est jeune, énergique et, pour lui, intégrer le désir à la spiritualité semble possible. Gautama Bouddha lui-même, ce grand Exemple de libération spirituelle, n’a-t-il pas vécu durant 29 ans en homme ordinaire, marié, amoureux, papa ? Peut-on renoncer aux désirs tant que l’on ne les a pas connus et expérimentés ? Grave question que tous les parents connaissent avec leurs jeunes enfants. Et que les moines savent aussi, regardant avec indulgence les moinillons imiter avec forces mimiques les grands danseurs masqués du rituel. Saturer les désirs est semble-t-il le premier pas vers la modération… Il faut se brûler une fois pour savoir intimement que le feu brûle et contrôler son usage. Expérimenter permet seul d’apprendre, la théorie n’y suffit jamais.

Tashi quitte donc le monastère pour devenir paysan. Il recherche Pema, qu’il a « dans la peau » autant qu’elle hante son esprit. Car si elle est venue volontairement à lui, ne faut-il pas y voir un signe ? L’aigle qui plane haut dans le ciel ne fond-t-il pas de temps à autre sur une proie pour s’en nourrir ? Le jeune homme quitte donc ses habits de moine, symboliquement en passant un fleuve à gué. Son chien qui l’a suivi ne le reconnait plus et s’enfuit. Il est donc seul et s’engage comme ouvrier agricole pour rentrer la moisson ; le père reconnait le lama honoré qui est venu chez lui, l’embauche et lui envoie sa fille. Celle-ci ne sait plus que penser : est-ce un moment d’égarement qui l’a poussée ou le mouvement de l’amour ? Cet amour qui va au-delà du sexe et qui est union déjà, préfiguration de celle du grand Tout dans le bouddhisme. Le désir est énergie du monde et il faut l’intégrer aux forces de l’univers pour se réconcilier avec le Tout.

Tashi s’immerge alors dans la nature productive des champ gorgés de blé, des étoffes tissées du poil de yak, des femmes à la peau couleur de fruit mûr. Il désire tout, avide de toucher, de palper, de sentir. Il se marie, procrée un fils, dénonce l’injustice du marchand qui triche sur la balance en achetant le blé, il entreprend lui-même d’aller vendre directement la récolte à la ville pour une meilleure somme, il honore avec appétit sa femme mais aussi une amie sensuelle de celle-ci, il mignote son fils Karma (Tenzin Tashi). L’amour est un bonheur renversant (la caméra met le bas en haut, symboliquement), produire aussi – bien que cela signifie reproduire l’éphémère, le réincarner sans cesse, au détriment de la fusion avec le Tout. Mais il suffit de voir le regard apaisé et heureux du gamin lorsqu’il voit ses parents s’embrasser nus sur la couche conjugale pour s’apercevoir que tout est lié. Le sexe n’est pas péché au Ladakh, mais lien plus intime dont le fruit est l’enfant.

samsara baise renversante

Nous sommes dans le conte philosophique aux images soigneusement cadrées, aux couleurs volontairement saturées, aux personnages de caractère noir et blanc – comme la lumière brute des hautes altitudes. Les jugements bobos condescendants à la sortie en France en 2002, qu’on peut lire encore sur les sites des Inrocks, de Libération ou de Télérama, montrent combien le gauchisme culturel reste colonialiste au fond, narcissique et imbu de sa supposée supériorité morale. Ces bonobos de bobos n’ont rien compris au film, n’y reconnaissant que de l’exotisme New Age ou une publicité documentaire pour voyagiste. Cela montre la pauvreté culturelle de ces pseudo-universalistes qui jugent de tout entre eux tout en restant confits en chambre. Je suis moi-même allé au Tibet, au Ladakh, au Népal ; j’ai côtoyé les moines et les paysans, je témoigne du réalisme de ce film et des exigences spirituelles qui règnent en altitude.

samsara de pan nalin dvd 2001

Certes, le film est long sur la fin, mais les questions qu’il soulève sont universelles, très loin des petitesses mesquines des religions du Livre aujourd’hui (ce ne fut pas toujours le cas). Pema revendique, comme l’épouse de Bouddha, le droit elle aussi de « renoncer » au monde. Mais si elle renonce, que va devenir l’enfant ? Est-il « déjà un homme », comme l’affirme son père ? Les liens charnels et les liens sociaux sont des liens qui enserrent. Peut-on faire son salut tout seul ? Bouddha lui-même y a renoncé, restant un sage qui donne l’exemple, retardant sa fusion avec le Tout pour attirer par son exemple le maximum d’autres humains. Tashi peut-il donc se retirer à nouveau en monastère, comme s’il n’avait rien vécu ? Le film s’achève sur cette interrogation… et sur cette réponse énigmatique :

« Comment éviter qu’une goutte d’eau ne sèche ?
– En la jetant dans la mer… »

DVD Samsâra de Pan Nalin, 2001, €10.98
Edition prestige 2 DVD, film Samsâra + documentaire Toulkous de Pan Nalin sur deux lamas réincarnés, Paradis distribution, €66.00 ou occasion €14.80
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Gustave Flaubert, Voyage en Orient

flaubert voyage en orient
L’Orient (moyen) était le rêve romantique, le voyage d’une vie. Maxime Du Camp était parti en Orient en 1844, l’année où il est devenu l’ami de Flaubert. Gustave s’est mis à en rêver, surtout après avoir voyagé en Italie en 1845. En 1847, il randonne à pied et en voiture trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie avec Maxime Du Camp. L’amitié se consolide, le rêve se développe, un long voyage est désormais envisageable. Maxime veut repartir en Orient pour photographier, ce qui est neuf en ce temps ; Gustave, à 28 ans, veut en être. Non pour publier (il gardera ses carnets pour lui) mais pour « la sensation ». Voir et sentir valent mieux que tous les livres et l’on sent bien plus fort quand on est jeune. L’Orient lui inspirera les romans et contes qui révéleront son talent : Salammbô, la Tentation de saint Antoine version 2, Hérodias

Il lui faudra un an pour convaincre sa mère, six mois de préparation, nécessitera six cents kilos de bagages, un domestique appelé Sassetti, deux ordres de mission des ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture pour favoriser les autorisations locales de visites – et durera pour Flaubert 19 mois. Les compères visiteront Egypte, Liban-Palestine (Syrie), Rhodes, Asie mineure (Turquie), Grèce, Italie. Mais pas la Perse, pourtant prévue au départ, mais dangereuse d’accès ; Flaubert y renoncera sur les instances de maman… Il est vrai qu’il est sujet à des « crises nerveuses », en fait une épilepsie due à une ancienne syphilis. Ce qui ne l’empêchera pas de coïter avec enthousiasme les almées, courtisanes et autres putains d’Egypte et d’ailleurs. Il tombera même amoureux de Kuchiuk-Hanem, célèbre fille de joie dans la trentaine qu’il baisera plusieurs fois la même nuit (« coup » puis « recoup », écrit-il sobrement). De quoi choquer les lecteurs de la première édition (posthume) en 1910, aussi prudes et coincés que les islamistes rigoristes aujourd’hui. L’éditeur Conard – c’est son vrai nom – a expurgé soigneusement ces baisades et autres allusions au sexe.

L’Orient représente à l’époque cet espace de liberté sexuelle que l’Europe a réduit et Gustave comme Maxime en profitent, avides d’expériences avec, pour Flaubert, le goût des gens. Contrairement à ce que croient certains, Flaubert n’a eu qu’une ou deux expériences homosexuelles « pour voir » avec un jeune garçon de bain en Égypte ; il ne l’évoque pas dans ces carnets « sérieux » mais en passant dans sa Correspondance à ses amis masculins. Il relate en revanche pour la couleur locale les anecdotes piquantes qu’il a recueillies : « Il y a quelque temps un enfant sur la route de Choubra [5 km au nord du Caire] se faisait enculer par un singe » (p.624 Pléiade). Ou encore à Damas, raconté par le supérieur des Lazaristes : « M. Guyot a surpris, ces jours derniers, deux de ses élèves, âgés de douze ans environ, qui s’entreculaient à la porte du couvent ; l’un d’eux avait appris la chose d’un chrétien qui l’avait dépucelé moyennant la somme de vingt paras. Selon le supérieur, la pédérastie est ici excessive » p.793. Il semble que les psys aient aujourd’hui remplacés les curés en faisant du traumatisme l’équivalent scientifique du péché originel, mais l’interdit social à l’expérimentation sexuelle des adolescents reste sans changement. Gustave préfère les femmes, il aura même le coup de foudre pour une inconnue en Italie (p.1012). Ce ne sont que descriptions du visage, de l’allure, des seins à demi découverts pour l’allaitement de celles qu’il rencontre. Êtres vivants ou statues, Flaubert ne voit que les femmes – en Égypte, en Grèce, en Italie, les hommes, les vieillards et les éphèbes ne lui sautent pas aux yeux.

Il a beaucoup lu avant de partir mais cite peu ses références durant le voyage (contrairement à Maxime qui les confirme, les infirme ou les complète en érudit). Flaubert préfère le vivant, le matériau brut, la sensation. Ce pourquoi il décrit longuement visages ou paysages, statues ou monuments, comme si la photo n’avait pas été inventée. « J’ai vu une petite fille de douze ans environ, nue, charmante, avec son petit caleçon de cuir battant sur ses cuisses et ses petites mèches tressées tombant sur ses épaules – ses yeux d’émail souriaient – ses reins cambrés – elle avait un petit collier rouge et des bracelets à grains bleus. Elle portait un panier dans une pauvre maison et elle en est ressortie » p.671. C’est parfois fastidieux à lire, mais c’était surtout pour lui un aide-mémoire, pour affiner sa plume, un exercice de précision, de concision et d’exactitude. D’où le ton parfois détaché qu’il prend pour décrire les turpitudes, la misère des mômes, la bêtise brutale des muletiers envers un chien ou la crasse des femmes dans les montagnes d’Asie mineure. D’où l’aspect parfois « peinture », chaque mot étant un trait de pinceau pour composer un ensemble en couleurs.

1849 sphinx egypte maxime du camp

Il a aimé en Égypte les chameaux (« la première chose [que j’ai vue] sur la terre d’Égypte » p.613 ; ils apparaissent hiératiques comme des vaisseaux de haut bord chaloupant au-dessus du khamsin, ce vent qui soulève le sable au ras du sol, leur face a parfois des ressemblances risibles avec des personnages connus. Il a ressenti une intense émotion en découvrant le Sphinx : « il nous regarde d’une façon terrifiante » p.626. Il a vécu une jouissance indicible devant Thèbes, qu’il tente pourtant d’exprimer en mots dérisoires : « C’est alors que jouissant de ces choses, au moment où je regardais trois plis de vagues qui se courbaient derrière nous sous le vent, j’ai senti monter du fond de moi un sentiment de bonheur solennel qui allait à la rencontre de ce spectacle ; et j’ai remercié Dieu dans mon cœur de m’avoir fait apte à jouir de cette manière. Je me sentais fortuné par la pensée, quoiqu’il me semblât pourtant ne penser à rien – c’était une volupté intime de tout mon être » p.658. Il a aimé les couchers de soleil fulgurants sur le Nil, avec les nuances du rouge vif au bleu pâle du ciel ; le dégradé d’ombre des montagnes au Liban. Bon vivant, blagueur et bien accepté, il n’hésite pas à « régaler de Vénus nos trois bourriquiers moyennant la somme de soixante paras » (p.643) – autrement dit à leur payer des putes.

Il est aussi capable d’impatience, de spleen, de mélancolie de l’exil ou de la destinée, d’ennui qui le saisit et l’empêche de faire quoi que ce soit. Jérusalem, après un émerveillement devant ses murailles, le déçoit. Cette ville arabe est d’une crasse indicible : « Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse » p.754. De même au Saint-Sépulcre : « Ce qui frappe le plus (…) est la séparation de chaque église, les Grecs d’un côté, les Latins, les Coptes – c’est distinct, retranché avec soin – on hait le voisin avant toute chose – c’est la réunion des malédictions réciproques, et j’ai été rempli de tant de froideur et d’ironie que m’en suis allé sans songer à rien plus ». D’ailleurs « les clés sont aux Turcs, sans cela les chrétiens de toutes sectes se déchireraient » p.758. En revanche, Bethléem l’enchante, malgré l’excès baroque des bondieuseries : « Rien n’est suavité plus mystique et d’une splendeur plus douce que l’entrée de la crèche par le côté gauche : l’œil se perd dans l’illuminement des lampes qui brillent au milieu des ténèbres, on en voit devant soi une longue enfilade – à droite et à gauche et au fond » p.761.

1849 le caire egypte maxime du camp

Les Européens sont mal vus en Orient, surtout dans l’empire turc après l’indépendance de la Grèce. Un racisme latent éclate parfois en mimiques ou en coups de fusil, auquel se mêle une xénophobie religieuse envers les chrétiens mécréants. En Asie mineure au village de Bordall (ou Bodzal) : « Rencontré deux Grecs, le gamin est à cheval et le jeune homme à pied. L’enfant de douze ans qui est l’aide de notre moucre (muletier), resté en arrière avec Sassetti, lui propose de couper le cou aux Grecs, et comme il ne comprend pas il lui fait signe avec son couteau » p.845. La haine ethnique n’est pas un vain mot en Turquie musulmane. La corruption et la dépravation non plus, comme en témoigne un jeune derviche : « autour de lui il ne voit que putains : ‘Qu’est-ce que fait un Turc ? Il prend une femme, la baise trois jours ; puis il voit un jeune garçon, lui soulève son bonnet, le prend chez lui et quitte la femme, qui se fait enfiler par le jeune garçon !’ » p.860.

Mais la politique laisse les deux amis indifférents, ils ne s’intéressent en rien à la question d’Orient. Et Flaubert n’est pas raciste, il ne se sent pas supérieur parce qu’il est Blanc venu d’un pays développé, il juge seulement de la beauté des visages et de la vertu des âmes. « Le regard n’est ni sémitique ni nègre, il est doux et malicieux », dit-il par exemple des hommes du Sennahar en Haute-Egypte (p.678). Il décrit le rameur du Nil Mohammed : « J’ai avec moi un petit raïs de quatorze ans environ, Mohammed ; il est de couleur jaune, une boucle d’oreille d’argent à l’oreille gauche ; il ramait avec une vigueur plaine de grâce, il criait, chantait en passant les courants, menant tout le monde, – ses bras étaient d’un joli style, avec ses biceps naissants. Il a ôté sa manche gauche, de cette façon il était drapé sur tout le côté droit, avait le côté gauche et une partie du ventre à découvert. Taille mince – plis du ventre qui remuaient et descendaient quand il se baissait sur son aviron. Sa voix était vibrante en chantant ‘el naby, el naby’. C’est là un produit de l’eau, du soleil des tropiques, et de la vie libre ; – il était plein de politesses enfantines : il m’a donné des dattes et relevait le bout de ma couverture qui trempait dans l’eau » p.679. Les deux amis ont dîné à Constantinople avec le général Aupick, beau-père du poète Baudelaire, dont Flaubert a vanté les vers choquant le bourgeois sans le savoir.

1839 athenes parthenon

Il a repris au propre ses carnets d’Égypte, au retour ; l’Asie mineure n’a pas été oubliée mais il l’a moins aimée. Quant au Liban, à la Palestine et à la Grèce, il a été souvent déçu et a laissé ses notes en l’état. C’était l’hiver, le voyage s’étirait, il a vu Marathon sous la pluie, il a galopé trempé et transi, enfoncé dans la boue parfois jusqu’aux cuisses. Il passera le reste du voyage, d’Athènes à l’Italie à se contenter de décrire les statues des musées et des églises, sans plus. On sent moins l’enthousiasme, le retour au scolaire et à la vie bourgeoise, la préparation des œuvres envisagées. L’ironie ressurgit parfois, mais fugace, comme au passage du Jardanus en Grèce : « En face de nous, dans cette maison : servante bossue avec de gros seins : de quel côté la prendre si son mari aime les tétons durs ? » p.941.

Parti de Paris avec Maxime le 29 octobre 1849, Flaubert y revient fin juin 1851 sans Maxime, qui a prolongé ailleurs, mais avec maman qui l’a rejoint à Venise. Les deux amis ont passé 8 mois en Égypte, dont 4 et demi sur le Nil, 4 mois en Palestine 3 mois et demi en Grèce, 1 mois et demi en Turquie et 5 mois en Italie. L’Égypte et la Turquie sont une mine de renseignements, de descriptions et d’anecdotes intéressantes au voyageur d’aujourd’hui – comme à ceux qui préfèrent voyager par procuration, bien au chaud dans leur lit, l’imagination enfiévrée sous la lampe.

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, 1851, Folio classique 2006, 752 pages, €12.90
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00
Gustave Flaubert chroniqué sur ce blog

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Eugenio de Luigi Comencini

comencini eugenio dvd
Luigi Comencini sait comprendre et faire jouer les enfants. Il a montré combien un père pouvait se méprendre sur son fils dans L’Incompris (1967) ; il a reconstitué la Venise corrompue du XVIIIe siècle par les yeux de l’innocent Casanova, un adolescent à Venise (1969) ; il a donné un conte moral avec Les Aventures de Pinocchio (1972) où l’alternance de laxisme et de sévérité ne font pas un modèle pour se construire ; il montre avec Eugenio en 1980 l’Italie moderne des années 1970.

Il constate que l’enfant n’a plus sa place dans la société qui advient après mai 68. Bâton de vieillesse, héritier, progéniture, aucun de ces termes ne correspond plus à la réalité du temps. L’enfant est devenu une charge, une gêne, un handicap : il faut lui trouver une place – à la maison, en crèche, à l’école, à table, dans les études, et plus tard un travail. Il a besoin d’une famille, d’un foyer, d’attention et d’éducation pour se reconnaître et se forger. Comme tout cela est contraignant et gênant ! La société ne prévoit rien pour lui : ni espace de jeu au bas des HLM, ni chambre séparée pour les petits loyers. Les nouvelles générations hédonistes et individualistes ont balayé tout ce qui peut ressembler au « devoir », jetant le bébé avec l’eau du bain, ces oripeaux du vieux monde : paternité ou maternité sonnent archaïques et bourgeois. La liberté personnelle veut le plaisir immédiat, l’égoïsme du moment, la pulsion aussitôt assouvie. On se marie, on se querelle, on se quitte ; on se remet, on cherche ailleurs des aventures, on se soumet à l’inspiration artistique.

eugenio entre ses parents

L’enfant dans tout cela ? Venu par hasard, gardé par défaut ou dans un moment d’euphorie (« il sera l’enfant de la révolution »), il est vite oublié encore bébé dans le train. A dix ans, personne ne le veut dans les pattes, ni les grands-parents qui, d’un côté émigrent en Australie, de l’autre préfèrent le standing ; ni ses parents, la mère (Dalila di Lazzarro) en Espagne, le père (Saverio Marconi) projetant d’aller à Londres. Ballotté, renvoyé de main en main, le petit Eugenio (Francesco Bonelli) subit cet éclatement familial comme une indifférence à son égard : on ne le désire pas, on en a marre de le voir.

Il se fait alors une philosophie de « l’être inutile » qui le conduira, en toute innocence, à fermer le robinet d’oxygène qui maintenait le grand-père cacochyme (Renato Malavasi) en survie végétative… Il est « chéri » en apparence, devant les autres, mais il gêne en réalité lorsqu’on se lâche entre soi : comment s’en débarrasser ? A l’enfant tous les adultes mentent sans vergogne, tous lui cachent sa situation avec hypocrisie. « Pourquoi êtes-vous tous si méchants avec moi ?! » s’exclame Eugenio, désespéré. Seuls les animaux et les pauvres ne mentent pas dans le film.

eugenio francesco bonelli

Laissé par les humains, le garçon s’occupe des lapins, de canards ; il les caresse, il les nourrit – autant que lui voudrait l’être. Plus tard, il rêve de compenser sa frustration affective en devenant vétérinaire, soigneur d’animaux vivants – à l’inverse de son père qui répare des appareils électroniques.

Il lie aussi amitié avec un garçon du peuple à l’existence plus dure que la sienne mais incomparablement plus claire : le père promet une raclée au gosse s’il ne ramène pas quotidiennement un salaire minimum. Pas d’amour mais le sentiment d’avoir sa place dans une famille, d’être utile aux siens. Eugenio rêve d’être pareil, parfois…

Les idées de l’époque passent en filigrane. Le féminisme contre la maternité, les conquêtes contre la paternité, sont pour ces adolescents prolongés que sont les « nouveaux parents » les seules alternatives proposées par l’époque « engagée » aux rôles traditionnels de la femme à la cuisine et de l’homme qui se fait servir. Un bout de vie commune, tenté après un héritage, est retombé dans cette ornière du passé. Or chacun veut exister, crispé sur son petit moi avide de plaisirs égoïstes. L’enfant n’est qu’un jouet dont on ne peut accepter qu’il puisse lui aussi avoir des préférences ou des désirs personnels : la mère découvrira un cahier de poèmes… pour s’en moquer ; le père apprendra… par un autre qu’Eugenio veut devenir vétérinaire.

eugenio et sa mere au lit

Sur l’exemple de ses parents, le gamin apprend qu’exister, aux yeux des autres, veut dire gueuler assez fort pour forcer l’attention. Art d’époque du happening, qui deviendra la com’ : il agace suffisamment l’ami de son père qui l’emmène à l’aéroport – pourtant humoriste ! – pour que celui-ci le dépose au bord de la route et le laisse ; il bat sa mère qui ne veut pas l’emmener à la corrida ; une fois sur les gradins, il exige de voir le spectacle jusqu’au bout et fait rasseoir sa mère de force – l’obligeant à subir (enfin) la réalité choquante devant ses yeux ; il résiste à tous les projets successifs de « l’emmener », de le « reprendre », pour montrer qu’il a retenu la leçon de ses quatre ans où, juché sur les épaules de son père, il a vu défiler sa mère en criant des slogans. Puisque la violence paie, puisqu’il faut manifester en hurlant pour que les adultes cèdent, Eugenio manifeste et hurle. Il a raison.

Abandonné une nouvelle fois, il reste introuvable un jour et une nuit. Il passe ce temps dans une ferme à regarder naître un petit veau. Même exploité dans les étables industrielles, ce petit veau lui apparaît comme plus « heureux » que lui, l’enfant : sa mère le léchera, lui donnera à téter, son propriétaire le soignera, changera sa litière, lui donnera des nourritures plus consistantes adaptées à son âge. Tout ce que ne fait pas le nouveau couple humain pour ses propres enfants. Durant sa fugue involontaire, tout le monde s’est mis à la recherche d’Eugenio. Il n’en a pas conscience, ce serait bien la première fois qu’on se préoccuperait de son sort !

D’ailleurs, dès que la famille au grand complet le retrouve, c’est pour s’extasier sur le petit veau sans plus regarder l’enfant. Et l’humoriste – peut-être l’adulte le plus honnête, en tout cas le plus lucide – fait signe à Eugenio de filer à nouveau. Lorsqu’il s’en va sans se retourner, nul ne s’en avise. Seul le suit un petit chien.

eugenio torse nu

Décidément l’enfant n’a pas sa place dans la nouvelle stratégie de vie narcissique et hédoniste de la génération immature post-68. Reste à prouver que les caricatures de gauchistes que sont les parents du film sont bien les parents moyens de la société. Heureusement, avec le recul, rien n’était moins sûr en 1980. Certains milieux urbains et intellos, notamment sous Mitterrand en France, ont été ce genre de parents démissionnaires, semant un gosse comme un pond une idée, le laissant en déshérence affective – littéralement à l’abandon malgré l’appart’ bourgeois, les fringues branchées et les disques à la mode (pour se faire pardonner).

Comencini a été de suite à l’extrême, peut-être pour mieux dénoncer. S’il touche souvent juste en ce film, c’est qu’il n’a pas entièrement tort. Ce qu’il fustige n’apparaît cependant que comme une tendance – et c’est heureux ! – pas comme une généralité. Pour moi, qui suis devenu adulte après 68, ce « possible » égoïste irresponsable n’a pas été ma voie, ni celle de mes amis (mais qui se ressemble s’assemble). Reste un beau film émouvant où l’enfance nue fait pitié.

DVD Luigi Comencini, Eugenio, 1980, Gaumont 2015, €8.99

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Marcher sur le feu à Tahiti

Le Heiva bat son plein en été et juste avant l’ouverture des « Fêtes de juillet » c’était le rituel du umu ti organisé par le grand tahu’a Raymond Graffe. Cette marche sur le feu date des temps immémoriaux. Ce rituel purificateur est unique au monde. A l’origine il servait à se prémunir de la disette en faisant cuire des racines de ti (Cordyline terminalis) que l’on conservait ensuite pendant des mois et vérifier le pouvoir des prêtres. Si ceux-ci parvenaient à marcher sur les pierres ardentes, c’est que les dieux et le mana étaient toujours avec eux. Mais, avant de faire marcher les volontaires sur ces pierres, la préparation est colossale et doit être millimétrée.

marcher sur le feu

En voici le déroulement :

  1. Avant la cérémonie le grand prêtre se retire pour effectuer une retraite spirituelle dans la vallée pendant 72 heures. Il jeûne, médite, communie avec les dieux. Ainsi il pourra dompter le feu et permettra aux visiteurs de traverser la fournaise.
  2. Il doit trouver 3 tonnes de bois, 10 m3 de pierres volcaniques ; 200 feuilles de ni’au séchées, 200 troncs de bambous verts.
  3. Il faut creuser une fosse de 8 mètres de long sur 2,50 m de large et 0,50 m de profondeur et la remplir.
  4. Allumer le four le jour venu à une heure précise pour que les pierres soient à la bonne température le soir
  5. Couvrir les braises de pierres volcaniques. La température du four est alors à 4 500 degrés. Sur l’endroit où les visiteurs marcheront, la température varie entre 1 200 et 640 degrés.
  6. La cérémonie débute par des danses incantatoires pour honorer les déesses Hina Nui Te A’ara et Te Vahine Nui Tahura’i.
  7. Le grand prêtre balaye les pierres avec des feuilles de auti sacré.
  8. Les volontaires sont invités à traverser la fournaise. Il ne faut pas avoir bu d’alcool depuis la veille, les femmes qui ont leurs règles ne peuvent pas participer mais elles sont autorisées à regarder la cérémonie.
  9. Une fois qu’on a commencé à marcher sur le feu, interdiction de faire marche arrière.
  10. A la fin du rituel le grand prêtre pose un interdit sur le four et accompagné de sa famille va prendre un bain purificateur dans la mer.

Marcher sur les braises ? L’édito du Tahiti Pacifique ‘Probité impossible à Tahiti’ revient sur l’affaire du député polynésien qui a été condamné le 16 juin à 2 ans de prison avec sursis, 5 ans d’inégibilité et à rembourser 8,8 millions de XPF (environ 74 000 €) pour avoir détourné des fonds publics, des subventions versées à une association fantôme qu’il récupérait par la suite pour, entre autres, aller s’amuser à Las Vegas. A la barre, le député a reconnu l’intégralité des faits qui lui étaient reprochés : « J’ai dérapé » a-t-il reconnu, tout en annonçant que « la politique, c’est pire qu’une machine à laver – et qu’il ne ferait pas appel »

« Mais neuf jours plus tard, il faisait appel. Il trouverait la peine très sévère… »

L’appel est suspensif, le député conserve son mandat, ses émoluments jusqu’au prochain procès !

Ainsi va la vie politique au pays des lagons. A bon entendeur, Salut.

Hiata de Tahiti

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Psychose II

psychose 2 dvd
Tout le monde connait le film culte d’Alfred Hitchcock Psychose, tourné en 1960. Anthony Perkins (Norman Bates) et Vera Miles (Lila Loomis) s’y remettent, 22 ans plus tard et vieillis, sous la caméra de Richard Franklin. Le film est cette fois en couleur, sacrifice à la modernité mais qui enlève beaucoup à son impact, à mon avis. Les terreurs se rêvent en noir et blanc, teintes binaires du mal.

Nous sommes donc, dans la réalité comme dans le film, 22 ans plus tard. Bates, qui a purgé sa peine est sorti de l’asile, son docteur le déclare à peu près guéri. On ne sait pas pourquoi il tient à retourner tout seul dans la grande bâtisse où tout s’est produit et où rôde encore le fantôme de sa mère… Mais sans cette absence de bon sens psychologique, il n’y aurait pas de remake (car maison et motel se visitent toujours dans les studios Universal d’Hollywood !). Le motel est tenu par un beauf qui l’a transformé en bordel où l’on sniffe et où l’on tire un coup vite fait, hommage à la modernité des années 1980. Rappelons-nous qu’en 1960, en noir et blanc, il n’était absolument pas question de montrer un sein ou des fesses au cinéma !

Psycho-II 1983 maison bates

Donc, après la reprise du meurtre érotique sous la douche, Bates joue le retour : la vieille maison est froide et empoussiérée, toujours aussi morbide. Bates a trouvé – via les psy – un travail au restaurant de la ville, surveillé par un gros sheriff qui ne pense qu’à bouffer. Il lie connaissance avec Mary, une jeune serveuse très maladroite et plutôt jolie (Meg Tilly). Comme elle se dit larguée par son dernier petit ami, il l’invite à passer la nuit au motel puis, comme il découvre des flacons de drogue dans la chambre, il l’invite carrément dans la villa au-dessus. Il y est seul… et Mary semble hésiter à rester, d’autant qu’elle a appris pourquoi Norman a été interné.

Mais elle reste. Et il s’installe alors entre ce drôle de couple une relation étrange de répulsion-fascination, de normalité anormale. Norman Bates est vieilli et fragile, bien gentil en apparence ; mais il trouve ici ou là des mots signés de sa mère, il entend des voix dans son téléphone qui, lui, sonne réellement. Mary s’en inquiète et lui suggère qu’il est peut-être en train de rechuter… Le docteur Bill Raymond (Robert Loggia) demande au sheriff de filer tout ce petit monde, soucieux (comme on n’en fait plus) de vérifier la solidité de son diagnostic de guérison.

Je ne vous dirai pas comment le film embraye ni comment il finit, mais le scénario est assez alambiqué pour perdre les meilleurs enquêteurs et réserve assez de surprises pour passer une soirée d’horreur. Il y a la réminiscence du meurtre sous la douche, le trou du voyeur dans le mur de la salle de bain, les apparitions fantomatiques aux fenêtres, l’éclat du couteau, les disparitions inexpliquées… Les éléments-clés du film de Hitchcock sont repris en clin d’œil, parfois utilisés et parfois laissés sans suite, comme par suspense. Anthony Perkins est parfait dans celui qui ne sait pas trop ce qu’il a fait ni qui il est. Il a appris à user de sa raison mais il ne peut s’empêcher de croire quand même à ses fantasmes. Manipulé, il ne voit rien et se laisse ballotter. Le spectateur le prend en pitié, voire en amitié.

La belle Mary est amoureuse, mais inquiétante aussi, pas toujours claire sur ses allées et venues. Et la sœur de la victime du premier film, Lila Loomis, s’obstine à vouloir faire remettre Norman Bates à l’asile, sûre de son bon droit à défendre les victimes et la société, ne croyant pas un instant la charlatanerie des psys. Elle est le bon sens popu, l’activisme sectaire et l’inculture bornée de l’Amérique profonde, celle qui plaît au public mais fait un peu peur par ses outrances, celle qui lynchait jadis sans autre forme de procès, tellement sûre d’elle-même, éclairée par Dieu.

Psycho-II 1983 allo maman

Le mystère instillé peu à peu est un hommage au maître Hitchcock et un labyrinthe efficace pour égarer le spectateur par les scènes de terreur comme autant de fausses pistes, jusqu’aux final énigmatique sur le mode grand guignol.

La question qui se pose tout au long du film est de savoir ce qu’est une psychose. Norman Bates a l’air tout à fait normal et, quand il voit une ombre à la fenêtre ou répond à la sonnerie du téléphone, perd-il sa normalité ? Il croit voir ou entendre sa mère, bien qu’elle soit morte quand il avait 12 ans (il a lui-même empoisonné son thé !). La perte de contact avec la réalité peut-elle s’amplifier et dégénérer en hallucination, état second et violence sans le vouloir ? Est-il paranoïaque, Norman, ou persécuté volontairement ? Le film joue constamment sur cette ambiguïté. Comme il n’est pas mégalomane, le spectateur garde sa sympathie pour lui, personnage fragile qui a peur de lui-même et n’est sûr de rien.

Psychose II ne vaut pas Psychose, mais il se regarde sans déplaisir – même s’il ne sera jamais un autre film culte.

DVD Psychose II de Richard Franklin, 1983, Aventi, €5.31
DVD Psychose intégrale – Psychose (Hitchcock), Psychose II, Psychose III, Psychose IV, Psycho (Gus van Sant), Universal Pîctures France, €49.99

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Polynésie les archipels du rêve

polynesie les archipels du reve
Ce gros livre présente une sélection de romans et nouvelles sur la Polynésie, du 19ème siècle à nos jours. Le lecteur peut parfois les trouver séparément, mais un recueil à l’avantage d’attirer l’attention et de classer les sujets – le tout pour moins cher et dans un volume réduit en voyage. D’autant que certaines œuvres sont introuvables aujourd’hui. Pour qui a de la curiosité pour ces îles mythiques perdues dans l’océan Pacifique, explorer la littérature est une piste intéressante.

Bougainville n’a passé que neuf jours à Tahiti ; ses quelques 50 pages dans son récit de voyage ont inspiré Diderot et toute la philosophie des Lumières. Un mythe était né, fait de seins nus, de liberté sexuelle, de climat chaud où gambader à poil, de fleurs à profusion et de fruits toute l’année. La vie hédoniste, nostalgie du Paradis terrestre, venait à point pour donner de l’espérance aux rassis de la religion percluse au 18ème siècle en interdits, inquisition et guerres de sectes.

tahiti seins nus des mers du sud 2016

Las ! Avec la découverte ont suivi les missionnaires, la vermine puritaine qui a drapé les vahinés de longues robes de quakers, obligé les hommes aux pantalons, voilé les attributs dès dix ans révolus, interdit la danse et la musique, fait péché de copuler en liberté et d’élever les enfants en commun. De vrais ayatollahs, les pasteurs ! Tout ce qui fait du bien est haram, au nom de Dieu, car Lui seul doit être aimé et dans l’Autre monde, pas celui-ci. Ici-bas, on doit souffrir, c’est écrit dans le Livre – pas vivre mais obéir ! Les romans de ce recueil à la fois saluent le mythe et disent la désillusion des voyageurs face à la réalité post-évangélique.

Tout commence par Eugène Sue en 1857. Beaucoup ignorent qu’avant d’être le feuilletoniste à succès des Mystères de Paris, Eugène fut chirurgien de marine – et qu’il a donc arpenté le monde. Pour lui, en cette nouvelle intitulée Relation véritable des voyages de Claude Bélissan, le « bon sauvage » existe bien – et il est cannibale !

Jean Giraudoux publie en 1935 une pièce de théâtre intitulée Supplément au voyage de Cook ; elle vaut son pesant de coprah. Plaquer des idées morales sur des comportements physiques naturels est bien une idée de curé d’Occident. Ou comment pervertir les êtres humains par des jugements de valeur a priori, tirés d’un Livre qui serait un manuel de savoir vivre selon un Dieu de théorie…

Mais c’est avec Herman Melville que commence la véritable aventure. Notre auteur américain, qui fut marin, a réellement vécu en 1842 la fuite avec un compagnon vers les vallées inhospitalières de Nuku-Hiva, une grande île des Marquises. Ils sont tombés chez les Taïpis cannibales, qui feront amis pour mieux les engraisser. L’un, puis l’autre, échappent par un concours de circonstance aux grillades, mais les trois semaines passées en leur aimable compagnie permettent à Melville de décrire avec précision les mœurs et coutumes des vrais Polynésiens de son temps (Taïpi fut publié en 1846). J’ai déjà chroniqué ce livre empli de péripéties et d’exotisme et je vous incite vivement à le lire !

taro et fruits tahiti

La suite mêle des romans inspirés par les légendes tahitiennes et des romans réalistes sur la décrépitude occidentale des expatriés.

Pierre Loti décrit et fait fiction de son mariage avec une très jeune vahiné (14 ans), sous l’égide de la reine Pomaré (Le mariage de Loti, 1882). Leçon de sensualité, recherche sentimentale des possibles enfants de son frère, encannaqué lui aussi quelques années avant sa mort, Tahiti est à la fois l’île voluptueuse et l’île cannibale où, si l’on ne vous mange plus, tout vous empêche d’en partir.

Jean Dorsenne, résistant déporté en 1944 bien oublié aujourd’hui, chante en 1926 C’était le soir des dieux après avoir beaucoup écrit sur la Polynésie. Il célèbre les Arïoi, ces adolescents cooptés pour célébrer la vitalité de village en village et d’île en île, chantant, dansant, ripaillant, copulant, rendant la vie par la fête aux villageois parfois déprimés par les cyclones et les maladies. Mais son œil d’Européen ne peut s’empêcher de reproduire la Bible par la tentation d’une Eve à goûter au pouvoir, qui va détruire par orgueil ce paradis reconstitué.

Jack London publie en 1909 une nouvelle : La case de Mapuhi décrit avec réalisme un cyclone dévastant un atoll, mais aussi la pêche des nacres et des perles. Elle ouvre sur la destinée.

C’est en revanche le versant européen que choisissent de montrer Albert t’Serstevens, écrivain français de nom flamand, et Marc Chadourne. Les jeunes expatriés qui se lancent dans « les affaires » à Tahiti font des jaloux et sont en butte aux éléments comme à l’indolence de la population. La Grande plantation de t’Serstevens (1952) romance l’affairisme mêlé à l’amour, l’entreprise mêlée à la malédiction, non sans quelque schéma biblique lui aussi, tant le mal vient à chaque fois miner le bien. Mais c’est documenté et très instructif sur le Tahiti du début de XXe siècle.

Chadourne montre dans Vasco, publié en 1927, le laisser-aller de la déprime chez un ex-poilu de 14 dont la jeunesse fut brisée. Tahiti ne lui redonne en rien le moral, ni l’action, ni l’amitié, ni l’affection des vahinés – c’est à désespérer. Ce roman noir expose moins la Polynésie que la névrose occidentale, mais il fallait l’évoquer pour être complet sur le sujet : même le mythe ne peut revivifier celui qui est rongé par la pulsion de mort.

Au total un panorama très complet sur la production littéraire occidentale à propos des îles du Pacifique, ce qu’elles suscitent comme puissance de rêve, ce qu’elles montrent à différentes époques de leurs réalités prosaïques, ce qu’elles laissent au voyageur qui les aborde avec curiosité.

Faites comme moi : lisez, puis allez ! Tahiti vous attend, les Tuamotu et les Marquises…

Polynésie les archipels du rêve, romans réunis par Alain Quella-Villégé, Presses de la Cité collection Omnibus 1996, 955 pages, €13.84

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Poutine le modèle souverainiste

Dans le bal des populismes, Poutine n’est pas le dernier. Issu du système soviétique dans sa frange à la fois la plus disciplinée et la plus avancée (le KGB), Vladimir est un patriote. Il est russe et aime la Russie. Mais il est un pragmatique : qu’est-ce qui peut fonctionner pour conforter la mère patrie et lui rendre sa grandeur perdue en 1991 à la chute du socialisme réalisé ?

L’atout et la faiblesse de la Russie est son immensité. A cheval sur l’Europe et l’Asie, bourrée de matières premières mais surtout sous les glaces sibériennes, peuplée à l’ouest de l’Oural et presque vide à l’est face aux masses chinoises, la Russie est une mosaïque ethnique d’environ 120 nationalités. Il y a même des musulmans, 15% de la population, même s’ils sont russes pour certains depuis le XVIe siècle. Elle est donc forte et fragile ; pour durer, il lui faut une main de fer, croit Poutine (et le peuple avec lui).

Que faire donc pour assurer un destin viable à cette masse au XXIe siècle ? D’abord recentraliser, ensuite inféoder, enfin affirmer une idéologie claire, nette et patriote : souverainisme, nationalisme, populisme. C’est à cette trilogie que Vladimir Poutine va s’atteler.

poutine-torse-nu-a-cheval

Pour conquérir le pouvoir, rien de mieux que quelques attentats spectaculaires en 1999 (dont il ne semble pas innocent) ; l’homme fort attendu, qui jure de « buter les terroristes jusque dans les chiottes » (les Tchétchènes), survient comme auréolé d’un pouvoir que chacun est prêt à lui confier. La servitude volontaire des citoyens est un soulagement après l’anarchie intellectuelle, économique et politique des années Eltsine. S’il combat officiellement la corruption, il la tolère pour lui-même et son clan car elle est au service de la patrie – et dès lors tous les moyens sont bons. Le pouvoir, c’est d’abord le pouvoir central, l’affirmation du souverainisme en un seul chef.

Pour redonner du sens à la Russie, rien de mieux que de rejouer au grand frère slavophile, le pays fort qui menace et protège le glacis de pays satellites comme au temps de la guerre froide. D’où les escarmouches en Géorgie et en Abkhazie, d’où le coup de sang lorsque « la rue » a renversé l’inféodé ukrainien. Le nationalisme ne se porte jamais mieux que sous le communisme, Poutine l’a appris de Staline en 1941 et l’a vérifié sous les successeurs de Mao lorsque « la rue » est mobilisée contre le Japon ou les Etats-Unis. Pour cela, tous les moyens sont bons : rétorsions économiques, attentats, chantage, bombardements, invasion… Evidemment « au nom de la paix ». Bien qu’européen, Poutine s’est senti blessé par l’indifférence de l’Europe pour un système jusqu’à l’Oural et par le rejet des Etats-Unis après les attentats de 2001 ; il n’a de cesse que de réaffirmer qu’il existe. Laissé hors d’Europe, il réinvente l’Eurasie, bien que la Chine ne soit pas très demandeuse.

Pour conforter les masses, rien de mieux que de leur donner du pain (c’est le volet économique, pas très réussi) et des jeux (inféoder les médias et terroriser les indépendants), mais surtout rien de mieux que d’affirmer une idéologie (leçon kaguébiste bien retenue). L’idéologie, c’est le populisme, le conservatisme grand-russe : il est composé à la fois de morale familiale populaire, de religion chrétienne orthodoxe et du bouc émissaire facile de l’Occident décadent (blablateur, pédéraste, empêtré dans les règles de droit, putassier, égoïste, avide, soi-disant individualiste et laissant pour compte un nombre de plus en plus élevés d’exclus) – d’autant plus que Poutine parle et comprend très mal l’anglais. Il se vante de ses grands-parents paysans au nord de Moscou depuis le XVIIe siècle et de ses parents ouvriers qui ont résisté au siège de Leningrad durant 900 jours contre les nazis. Il s’est marié mais n’a que deux filles (gageons qu’il aurait préféré, comme Le Pen, au moins un garçon), et il divorce en 2013 (ce qui n’est pas très « moral » dans la tradition mais fait « moderne »).

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Vladimir Poutine n’est pas un théoricien, il se moque de suivre Leibnitz ou Hegel, il laisse ça aux intellos qui l’entourent. Ce qu’il veut, c’est que ça marche, et rien de tel que de jouer les Rambo ou de montrer les muscles façon Schwarzenegger, pour menacer et protéger à la fois. Poutine se met volontiers en scène torse nu, chassant l’ours ou enfant sur les genoux de sa mère (Wikipédia) et se targue d’être 8ème dan de judo au 10 octobre 2012, commencé à 11 ans. Le souverainisme est d’être maître chez soi ; le nationalisme d’exalter sa patrie, son ethnie et sa culture ; le populisme de suivre les inclinations primaires du peuple en ayant l’air d’être leur chef. Avec cela, vous durez : deux mandats présidentiel, un comme premier ministre, et deux nouveaux probables mandats présidentiels. Va-t-il battre le record de Brejnev ?

2016-poutine

Voilà donc le portrait d’une brute rusée avec un idéal patriote : de quoi se faire admirer par tous les national-populistes, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon ou Donald Trump. Pas sûr que Nicolas Sarkozy ne soit pas tenté car, comme Poutine, tous les moyens lui paraissent bons pour obtenir ce qu’il veut – y compris la pire démagogie.

Mais la soumission n’est pas réservée aux populistes, rappelons que c’est l’ineffable Jacques Chirac qui a fait  Poutine Grand-Croix de la Légion d’honneur en 2006…

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Flaubert et Du Camp, Par les champs et par les grèves

flaubert du camp par les champs et par les greves
Du 1er mai à fin juillet 1847, Flaubert a 25 ans et quitte sa jeunesse. Il entreprend avec son ami Du Camp un périple à pied, en bateau, en voiture de trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie. Gustave écrit les chapitres impairs et Maxime les chapitres pairs de cette relation de voyage faite pour ne pas être publiée. Car nous sommes dans les derniers mois du règne bourgeois de Louis-Philippe et, comme sous François Hollande, la bienséance et la pudibonderie règnent en maître. Les journaux et les salons sont volontiers « choqués » par toute inconvenance et ostracisent toute idée hors de la ligne, soit anticléricale, soit antiroyaliste. Flaubert, parce qu’il sait ne pas publier, se lâche souvent sur la « bêtise » du goût et sur l’hypocrisie du sexe de ceux qu’il rencontre.

Le voyage en France était à la mode, issu du courant romantique qui revalorisait le peuple des campagne et « l’âme nationale » des paysages et monuments – tout comme les pré-écolos du Larzac ont relancé la mode des randos dans la France profonde dans les années 70. Gustave et Maxime ont sacrifié à ce rite, mais à leur mode, un brin persiffleuse et aristocratique. Ce qui fait la verve de leur récit, au-delà des descriptions d’églises nourries des livres d’histoire potassés avant le départ par nos deux compères.

itineraire flaubert du camp 1847

Le voyage commence à Blois, suit la Loire jusqu’à Nantes, explore les côtes sud et nord de la Bretagne, aboutit au Mont Saint-Michel, revient sur Rennes, passe par Dives, Trouville, et se termine à Honfleur. Il aura duré trois mois sur 640 km.

Nous y lisons un Flaubert d’avant le style, un Gustave plus près du ton spontané de sa Correspondance que des affres de ses romans futurs à « rendre » la couleur. Un Flaubert en liberté : de corps, d’esprit, d’écriture. Il se trouve en accord avec le monde, en accord avec l’amitié, en accord avec la langue. « Poitrine nue et la chemise bouffant à l’air, la cravate autour des reins, le sac à l’épaule, blancs de poussière, hâlés par le soleil, avec nos habits déchirés, nos chaussures usées, rapiécées, nous avions une belle allure vagabonde, insolente et pleine d’orgueil » (chap. IX).

Il exprime ses goûts et ses émotions plus que Maxime, le contraste est net entre les chapitres entrelacés. Gustave s’attache à des détails, seuls supports vrais, pour lui, qui permettent de rendre compte de ce qu’il éprouve à l’instant. On pourrait parler « d’impressionnisme » en littérature, tant le réalisme des détails est submergé par l’impression d’ensemble, l’empreinte de l’instant sur l’âme, l’esprit, le cœur et les reins de l’auteur. « Ainsi se passe une journée de voyage ; il n’en faut pas plus pour la remplir : une rivière, des buissons, une belle tête d’enfant, des tombeaux. On savoure la couleur des herbes, on écoute le bruit de l’eau, on contemple les visages, on se promène parmi les pierres usées, on s’accoude sur les tombes ; et le lendemain on rencontre d’autres hommes, d’autres pays, d’autres débris… » (chap. VII).

pointe-du-raz fleurs

Il contemple la douceur du paysage de Loire, la fureur de la mer à la pointe du Raz, la grande tristesse du soleil qui se couche au Grand-Bé, l’exubérance du gazon des sentiers et la vivacité des ravenelles qui poussent sur les ruines ; il est rendu « presque furieux » par la sauvagerie exaltante des rochers de Belle-Île et de ses grottes marines. Et des vagues : « Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches à fleur d’eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des écharpes qui s’envolent, retombaient en cascades et en perles, et dans un long balancement ramenaient à elles leurs grandes nappes vertes » (chap. V).

Il décrit les abattoirs de Quimper, les bordels de Brest, le métier de marchand d’hommes ; il raille volontiers la bêtise d’une peinture, trop édifiante et trop chargée comme celle de l’évêque mort, les fioritures du gothique repeint et enluminé, la lourdeur des montreurs d’ours ou le bavardage narcissique et inconsistant des représentants de commerce ; il ridiculise les théories plus fumeuses les unes que les autres des archéologues du temps sur les alignements de Carnac… Il vilipende la manie sexuelle des conservateurs sur les statues antiques : « je donnerai tout cela de bon cœur et sur l’heure pour savoir le nom, l’âge, la demeure, la profession et la figure du monsieur qui a inventé pour les statues du musée de Nantes des feuilles de vigne en fer-blanc, qui ont l’air d’appareils contre l’onanisme. L’Apollon du Belvédère, le Discobole et un joueur de fifre sont enharnachés de ces honteux caleçons métalliques qui reluisent comme des casseroles. On voit d’ailleurs que c’est un ouvrage médité de longtemps et exécuté avec amour. C’est escalopé sur les bords et enfoncé avec des vis dans les membres des pauvres plâtres, qui s’en sont écaillés de douleur. Par ce temps de bêtises plates qui court au milieu des stupidités normales qui nous encombrent, il est réjouissant de rencontrer au moins une bêtise échevelée, une stupidité gigantesque ! » (chap. III).

enfant breton cheveux blonds

Il s’attendrit sur la foi naïve des paysannes, sur le cœur des fidèles, sur le sentiment de communauté des Bretons à l’église ; il médite sur la petite chambre de Chateaubriand à Combourg ; il s’émeut aussi sur les enfants qui se baignent nus sous les remparts de Saint-Malo et se contorsionnent pour enfiler leur chemise, sur le petit guide en guenilles agile sur les rocs du Raz, sur la Vénus en granit de Quinipily « à la sensualité à la fois barbare et raffinée » (chap. VII), sur le jeune garçon chanteur de l’église Sainte-Croix à Quimperlé (« il était robuste et beau » chap. VII) ou sur cette petite fille qui vient livrer des fraises et repart en sautillant avec pour paiement un gros pain.

Combourg chateau

Il est remué de sensualité par les femmes, servante à qui il demanderait bien autre chose qu’une assiette, femme fièrement embijoutée qui expose sa brocante, hardie gitane de 14 ans au corps cambré.

Par tout son être, Gustave Flaubert participe à la vitalité universelle. Il boit le paysage, analyse les œuvres humaines, a de l’empathie pour les êtres simples, des élans pour la joyeuse santé du féminin et de l’enfance.

Plus qu’un récit de voyage, c’est déjà une œuvre en germe, intéressante à lire. Nous y trouvons certes le pittoresque des monuments et paysages d’avant l’industrialisation (à comparer avec aujourd’hui), mais aussi l’expression d’une sensibilité cosmique qui ne peut que remuer.

Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves, 1847, publié 1885, Livre de poche 2012, 288 pages, €6.10
Format Kindle, €5.99
Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, Par les champs et par les grèves (texte complet), éditions La part commune 2010, 480 pages, €19.00
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00

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Tahiti adopte la gréviculture à la française

Air Tahiti, la compagnie locale a été en grève pendant plusieurs semaines en mai. Dans ce pays grand comme l’Europe, avec quelques confettis pour lieux d’habitations, l’avion sert au transport des médicaments, des produits d’urgence, des evasanés (pour raison médicale, traitements lourds comme dialyse, cancer…). L’hôpital du Taaone a pu constater une forte augmentation des évacuations sanitaires déclenchées par les archipels éloignés. Normalement, Air Tahiti (compagnie locale) transporte des passagers des îles qui doivent consulter des spécialistes à Papeete. Certains rendez-vous médicaux, non urgents, ont pu être reportés, mais ceux qui nécessitaient une prise en charge urgente ? Le Samu à Tahiti a dû pallier à cette défaillance d’Air Tahiti. 75 évasans (évacuations sanitaires) déclenchées en mai contre 49 en mai 2015 et 46 en mai 2014, ça fait une hausse de 50% ! Il a fallu aller chercher ces personnes aux Marquises, aux Australes et aux Tuamotu. Les dépenses supplémentaires ?

air tahiti

L’hôpital facture pour chaque sortie de ses équipes un forfait médical de 366 000 XPF (=3 067€). Air Archipel et Tahiti Helicopters, les principaux partenaires facturent 200 000 XPF (1 676 €) l’heure de vol. Un aller-retour sur les Marquises avec Air Archipel, c’est 7 heures de vol et une facture de plus de 3 millions de XPF (25 140 €).  Ça fait vraiment plus cher que le prix du billet sur un vol régulier d’Air Tahiti, mais bof ! Et si Air Archipels et Tahiti Helicopters ne sont pas en mesure d’effectuer une évasan, on demande à l’Armée et là c’est 602 000 XPF (5 045 €) pour le Dauphin, 672 000 XPF (5 631 €) pour le Casa et 3 millions de XPF (25 140 €) l’heure de vol pour le Gardian.

Et qui qui paie ? Ben c’est la CPS (Sécu de Polynésie) lorsqu’il s’agit de la prise en charge de ressortissants de la CPS ; pour les autres patients, c’est l’hôpital du Taaone qui casque, à charge pour lui de se faire rembourser ensuite !

Selon toute logique, la grève d’Air Tahiti a dû laisser une note très très salée ! Allo Paris ?

Hiata de Tahiti

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Arnaldur Indridason, Le livre du roi

arnaldur indridason le livre du roi

Il s’agit d’une quête et pas d’une enquête ; l’auteur a délaissé un moment son commissaire Erlendur pour le tendre étudiant Valdemar. Il passe, pour ce faire, du « il » au « je ». Valdemar raconte, au soir de sa vie, l’aventure qu’il a vécue avec son ancien professeur de langues nordiques à Copenhague. Islandais tous les deux, ils révèrent les vieux manuscrits de la culture scandinave, dont les très célèbres sagas. Mais plus vitale encore pour l’âme islandaise est l’Edda, poésie mythologique du nord ancien, rédigée au XIIIe siècle.

Or cette Edda existe sous forme de plusieurs manuscrits, dont le plus précieux est celui qu’acheta l’évêque Sveinsson et qu’il légua au roi du Danemark en 1662. Il s’agit du Livre du Roi dont parle le roman. Arnaldur Indridason, qui a étudié l’histoire en son jeune temps, se coule dans la peau du personnage affectif et impressionnable de Valdemar, en butte à l’obsession caractérielle de son professeur. Ce dernier, qui s’enivre souvent parce qu’un secret le ronge, est poursuivi par un couple de « wagnéristes » qui recherchent les vieux manuscrits de l’Edda pour leur culte nazi. On n’en saura pas plus sur cette quête, bien qu’on puisse l’imaginer si l’on a quelque culture. Mais l’auteur ne justifie en rien cette obsession aryenne face à l’obsession nationaliste islandaise : en est-il une plus légitime que l’autre ? L’Edda, comme la Joconde, n’appartiennent-elles pas à toute l’humanité ?

Ce qui intéresse Indridason, non sans quelque sadisme pour son damoiseau aventureux, est de plonger dans l’action effrénée un jeune rat de bibliothèque qui n’a même pas joué au foot dehors avec les autres gamins (p.27), préférant déchiffrer à 10 ans les langues anciennes… C’est vous dire le contraste ! On le soupçonne un temps, l’auteur tend des perches… et puis renonce : Valdemar n’est probablement pas le fils bâtard que le professeur aurait eu avec sa mère volage. Mais le doute subsiste jusqu’à la dernière page.

Casanier, introverti, monomaniaque, peu intéressé par les filles (quand le lecteur fait la connaissance de la mère du garçon, il comprend pourquoi), Valdemar a peut-être 22 ans ; comme Annie dans le Club des Cinq, il ne veut surtout pas d’aventure ni de danger. Son irascible prof cultivé ne cessera de le convaincre de le suivre pour violer une tombe, affronter des requins d’affaires, se colleter à d’anciens nazis ou à des renégats soviétiques… Il ouvrira un cercueil, fracturera une demeure, prendra clandestinement passage sur un bateau, se fera tabasser, dormira en prison, aura sa tête mise à prix, manquera d’être abattu au revolver et de passer à la mer… Tout ça pour un vieux bouquin.

Tout ça pour que des nazis sans scrupules ne le possèdent pas.

Tout ça pour que le Livre soit un jour rendu à l’Islande comme patrimoine national.

edda de snorri

Qu’y a-t-il de si précieux dans l’Edda ? L’auteur ne nous le dit pas – chaque Islandais est sans doute censé le savoir. Pourquoi les nazis et les fils de nazis veulent mettre la main dessus ? L’auteur ne le précise pas – chaque étudiant en histoire est sans doute censé le savoir. Vers la toute fin du roman, p.315, le professeur apprend au béjaune Valdemar que l’Edda est « un modèle de vie » mais cette affirmation, comme en passant, est un peu courte.

La mode est aux nationalismes et à l’exaltation patriotique des particularités culturelles – ce pourquoi, peut-être l’éditeur français a-t-il cru bon traduire (7 ans après sa parution !) ce roman pas vraiment policier. Mais l’héroïsme mythique vécu de nos jours a quelque chose d’un peu ridicule, la tragédie se muant volontiers avec le temps en comédie. Lorsque le héros Högni rit quand on lui arrache le cœur dans le Chant d’Atli, pour ne pas trahir son secret, le professeur cède au nazi quand il menace de tuer la fille de la résistance danoise, durant la guerre. Il donne le Livre mais la fille est quand même tuée : l’héroïsme, finalement, serait-il plus efficace que le sentimentalisme chrétien ? Le professeur ne cède donc pas une deuxième fois, lorsque le fils du nazi menace d’abattre Valdemar, en 1955. Il encourage à le tuer afin que le secret reste à jamais gardé – et le garçon n’est pas abattu car ce serait inefficace pour les bourreaux… On ne tue pas la poule aux œufs d’or.

C’est un peu tordu pour les esprits modernes, pas très compréhensible pour les non-initiés à l’Edda, ce pourquoi ce roman d’aventure a pour nous quelque chose de bâclé. Ce qui se passe est au fond assez obscur. Restent les personnages, bien campés dans leurs contrastes. Reste l’action, malgré une centaine de pages au début un peu lentes.

Si le lecteur finit par s’attacher quelque peu au pied tendre Valdemar et à son vieux ronchon de prof qui veut se racheter, leur quête nous passe un peu par-dessus la tête. Écrit en islandais pour les Islandais, ce roman se transpose mal dans une autre culture. Mais on le lira pour les péripéties – qui ne manquent pas. Et l’on aura envie de (re)lire les sagas…

Arnaldur Indridason, Le livre du roi, 2006, Points 2014, 426 pages, €7.95

e-Book format Kindle, €4.99

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Massacre à la tronçonneuse

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La production courante du cinéma américain ne brille pas par son originalité, ni par son intérêt. Elle est faite pour consommer de suite, sans l’emballage du désir, ni la nostalgie du revoir. Ni rêve, ni imagination, mais l’excitation morbide – et unique – d’un instinct. Une fois vu, le produit est usé, bon à jeter tel une capote anglaise. Pourquoi donc interdire aux junkies de se shooter, puisque la pseudo-culture de masse américaine leur sert du film sur le modèle de la seringue jetable ?

L’attrait de ces productions prêtes à consommer est des plus primaires : l’horreur, l’excès, l’imprévu inexorable. La construction en reste au schéma de base : présentation des personnages au quotidien, anesthésie du bonheur tranquille et naïf en famille standard – voiture Ford, maison Levitt, jean Levis et tee-shirt Fruit-of-the-Loom – puis mise en situation par quelque excentricité qui tourne très vite à l’anormal inquiétant, paroxysme et hystérie de rigueur, et final rapide où le Bien se fait souvent avoir. Malgré l’espoir de happy-end ancré au cœur de l’Amérique. Pimentez tout cela d’un brin de sexe, de beaucoup de violence et d’une histoire plate aux images banales – et vous avez le navet-qui-se-vend. Car seule la mise en scène, qui vise au spectaculaire, est au niveau. Or la technique est tout ce qui importe aux incultes.

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Tels sont ces films médiocres pour middle-class désœuvrée en fin de semaine. Fast-food, fast-film, tout est sur le même modèle industriel formaté du vite fait-mal fait. En 1974, le Texan de 28 ans Tobe Hopper fonde avec Massacre à la tronçonneuse le genre consommable du film d’horreur ; il va faire des émules. Le titre est accrocheur, attisant cette fascination malsaine pour la fureur et l’hémoglobine, jouant sur toute la palette du sadomasochisme enfouie en chacun. Une catharsis, bien sûr, mais qui la demande ? Ces pauvres solitaires voués à la masturbation en cabines individuelles pour 1$ alors qu’une fille se trémousse nue derrière la vitre ? Les films défouloirs sont dans le même rapport que la pipe l’est à l’amour partagé : l’effet physique est le même, mais les conséquences psychologiques et la profondeur durable de l’acte n’ont rien à voir !

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Le film est vide : vite vu, vite perdu ; on ne le revoit pas car on connait la fin, ce qui se passe pendant n’est que progression technique glauque sans littérature, malgré son prix de la critique au Festival du film fantastique d’Avoriaz en 1976. Cinq jeunes insouciants – typiquement des ‘innocents’ américains – s’enfoncent lors d’un bel été – la saison hédoniste – dans les tréfonds du Texas en minibus, à la recherche de la maison d’enfance de l’une des filles. Retour aux origines… ce qui va prendre un tour macabre. Kirk et Pam se baignent dans un étang, près d’une vieille ferme loin de tout – et le tueur futur s’amuse à les approcher sous l’eau. En quête d’essence – ce sang de l’Amérique – ils vont voir s’ils ne peuvent en acheter à la ferme ; Kirk est massacré à coup de marteau par un primate masqué, Pam est empalée sur un croc de boucher et mise au congélateur ; Jerry, qui les cherche, est assassiné au marteau. Seuls restent deux survivants dans la nuit qui tombe… Franklin est découpé à la tronçonneuse et Sally s’enfuit, seins nus. Slurp ! Sexe et cruauté font bon ménage.

massacre a la tronconneuse cadavre

Inspiré de l’histoire véridique d’Ed Gein, « le boucher du Wisconsin » arrêté en 1957, profanateur de tombes et meurtrier de 33 êtres humains, qui portait un masque de chair et décorait sa maison des restes de ses victimes, le film ne laisse surnager au fond que les obsessions de la société américaine : la peur de la campagne isolée ‘où-l’on-ne-sait-jamais-ce-qui-peut-se-passer’ ; la hantise des pauvres, dégénérés par la solitude, l’endogamie, le puritanisme bigot, la sauvagerie et la mauvaise éducation ; la culpabilité biblique du massacre historique des Indiens natives ; l’hystérie automatique des femelles – sauf si elles font ‘mec’ par féminisme (alors : respect !) ; la normalité ‘innocente’ et désarmée de l’Américain moyen (surtout jeune au teint frais) face au Mal, cette violence gratuite qui viole tous les tabous sociaux, religieux et humains ; l’angoisse devant la machine, pourtant créée par l’homme et que l’homme pervertit, le banal outil utilitaire devenant arme brutale pour crime atroce.

massacre a la tronconneuse hysterie

Le début des années 1970 représentait le pourrissement de l’Amérique et le délitement de ses valeurs ancestrales : jeunesse massacrée au Vietnam, mensonges politiques du Watergate, récents assassinats politiques (John Kennedy, Martin Luther-King), génocide historique des Indiens, chômage dû à la crise du pétrole – tous les cadavres ressortent du placard pour engendrer des monstres et tuer les jeunes vies. Le film rend compte de cette psychologie d’époque.

massacre a la tronconneuse seins nus

Mais il est difficile pour nous Européens d’entrer aujourd’hui dans ce jeu pervers où les bas instincts se défoulent, où la foule se fascine pour le morbide, où le Mal absolu sort vainqueur du pauvre bien – que l’on croit naïvement ambiant. Ce révélateur social yankee ne révèle rien de nous ; ce pour quoi nous l’appelons médiocre. Mais il rapporte des dollars et encore plus de temps de cerveau disponible ! Aujourd’hui les ados, déculturés par toute la génération post-68 adorent. Si ça vous dit…

Massacre à la tronçonneuse, 1974, version restaurée StudioCanal 2004, €19.00

Massacre à la tronçonneuse (remake plus soigné que l’original), blu-ray Metropolitan 2013, €19.71

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Jim Harrison, Sorcier

jim harrison sorcier

Ce roman voit le retour des obsessions harrisonniennes : la baise, la picole, la sniffe. Il campe en John Lundgren un macho bouffon, un looser maladroit à en rire et qui finit par rire de lui-même et nous faire rire par la même occasion. Une sorte d’antiféminisme de connivence mâle, dans ce début des années 1980 américaines.

Johnny-Sorcier, appelé ainsi par son totem scout donné à 12 ans par un chef de troupe visionnaire (« moins d’un an plus tard (…) expulsé de la ville pour avoir été surpris en pleine frénésie sodomite près des latrines d’un camp d’été »), est flanqué d’une épouse féministe Diana au corps de rêve (« seule fille au milieu de quatre frères ; elle en gardait une profonde connaissance des hommes et de leurs besoins ») – et d’une bêtasse de chien airedale nommé Hudler. Huddle signifie confus, mêlé, et le nom prononcé en anglais sonne un peu comme Hitler. C’est en effet un chien fasciste qui n’obéit que lorsqu’on le secoue et n’obéit que lorsqu’on le frappe !

Sorcier a déjà traversé deux mariages de sept ans chacun et reste dépressif, en surpoids. Il ne réussit rien de ce qu’il entreprend : ni la gestion d’un fond de placement (il se fait virer), ni son mariage (il ne pense qu’à baiser), ni la cuisine (il flanque trop d’épices sur tout), ni sa drague (il tombe toujours sur des camées), ni sa reconversion en détective financier (il se laisse avoir à chaque fois par son patron).

Pourtant « ni bête, ni velléitaire », il se lance tête baissée dans n’importe quoi avec excès. Et tout ce qui lui arrive semble lui tomber dessus comme à nul autre. D’où les situations cocasses où il se fourre, décrites avec une ironie féroce, tout comme les fantasmes qui le traversent parfois (se faire sucer par une vieillarde en Espagne, sodomiser une nymphette de 13 ans qui bronze quasi nue sous sa caravane…) – bien loin du politiquement correct ! C’est ce décalage qui déclenche le rire.

Le docteur Rabun est un inventeur médical très riche, mais que sa femme et son fils adulte ont quitté. Patron de l’hôpital où travaille Diana comme infirmière, il teste ses produits mécaniques un peu particuliers sur les patientes et n’a pas le temps de s’occuper de sa fortune. Il a l’impression de se faire gruger sur ses placements et par les dépenses extravagantes de sa femme en Floride, comme de son fils – qu’il estime pédé jusqu’au trognon. Il engage Sorcier pour enquêter et celui-ci va tomber de Charybde en Scylla.

Lorsqu’il se baigne sur une plage, il voit tomber par hasard le fauteuil d’une belle femme paralysée des hanches ; il se précipite – et bande. Les deux ne tardent pas à baiser lorsque les enfants sont rentrés du bain. Laura est justement cette femme qui a eu un accident dans le centre de mise en forme tenue par Nancy Rabun, la femme du docteur, et qui a mandaté un avocat pour faire cracher le responsable.

Tout va dès lors s’enclencher comme par magie : la rencontre de Nancy dans sa galerie de peinture, puis « par hasard » dans une boite gai (renversement irrésistible), la levée de sa couverture par ladite Nancy après enquête discrète sur son compte, la daurade crue avec une fleur dans la bouche livrée à son hôtel (qui signifie la mort en langage mafia), son déguisement en local par lampe à bronzer, cheveux courts et chemisette hawaïenne (si bien qu’on le prend pour un pédé), la partie de pêche en mer ou, au retour il rencontre Ted Rabun, le fils du docteur paranoïaque, marié et papa (mais pas pédé du tout)…

Il a tout faux, Johnny Sorcier. Et, « comme il n’avait pas d’autre endroit où se rendre, il retourna chez lui ».

Désopilant, rocambolesque, speedé, le lecteur se laisse prendre malgré la première centaine de pages un peu poussives. Mais lorsque Johnny Sorcier sort de sa dépression pour se mettre à agir, ça dépote ! A croire que l’auteur a pris quelques-unes de ces pilules dont il parsème son roman, qu’il fait passer à doses massives de whisky.

Bien réjouissant pour les vacances !

Jim Harrison, Sorcier (Warlock), 1981, 10-18 1997, 281 pages, occasion

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Obésité Tahiti

Pas nécessaire de faire de grandes réunions internationales, régionales : le constat est qu’en Océanie diabète et obésité règnent en maîtres. Neuf des dix pays touchés par l’obésité dans le monde sont des îles du Pacifique. De nombreux pays, Fidji, Nauru, les îles Marshall importent 80% de leur nourriture dont beaucoup de produits transformés – dotés en sucre, en sel et gras… Les « travailleurs » qui devraient être les développeurs de l’économie, ceux ayant entre 30 et 50 ans, sont les plus touchés. Ils ne peuvent travailler à cause de ces maladies.

Tonga avait mis en place en 2004 une politique de lutte contre l’obésité en haussant les taxes sur les produits sucrés, l’alcool, les nouilles – et une baisse de la fiscalité sur les fruits, les légumes et le poisson. Résultat ? Pas grand-chose ! A Tonga, plus de 80% de la population souffre d’obésité !

taux obesite polynesie

A Tahiti on a de bonnes idées : on lance un appel à projets pour « bouger plus et manger mieux ». Cet appel s’adresse aux associations, fédérations sportives et communes qui peuvent déposer un dossier.  Ce projet pourrait être pris en charge jusqu’à 90% grâce à une enveloppe de 25 millions de XPF.

On n’a pas dit manger moins ! En Polynésie française on dénombre 33 000 personnes (sur 285 000 habitants – 11.5% !) en longue maladie (obésité, diabète, maladies cardiaques, hypertension artérielle).  Il serait temps de mettre un peu d’ordre dans tout ce bazar. On note 70% des adultes (2 adultes sur 3) et 34% des enfants de 7 à 9 ans (1 enfant sur 3) qui sont en surpoids.

obese tahiti

La CPS (sécurité sociale tahitienne) croule sous les dépenses !  On opèrerait à tour de bras pour réduire les estomacs, c’est gratos pour les obèses. On pourrait par exemple suggérer des achats groupés à l’hôpital du Taaone comme des anneaux gastriques dernier modèle, des liposuceurs de grande capacité. Et si l’on fait maigrir tous les obèses, les importateurs de malbouffe pourraient alors déclencher des grèves… leurs gains pourraient être en chute vertigineuse. Y auraient-y pas des thésards qui pourraient s’intéresser à ce problème de gros ?

Et pour le RSPF (à la charge des contribuables métropolitains) ils seraient plus de 200 000 à en bénéficier. Des individus, des familles entières qui n’auraient pas de revenus donc qui ne cotiseraient pas…

C’est l’heure de mon thé vert avec quelques amandes. Je vous quitte !

Hiata de Tahiti

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Jules Verne, Le testament d’un excentrique

jules verne le testament d un excentrique

En cette fin de siècle XIXe, les Etats-Unis fascinaient la France. Ils étaient le pays neuf qui devenait puissant, empli de vitalité, de liberté, d’audace et d’ingéniosité. Y régnaient le jeu, l’entreprise et l’argent, tout y était possible. Aussi le feuilletoniste pour la jeunesse Jules Verne ne pouvait qu’éprouver de l’enthousiasme pour un tel pays et en faire le théâtre d’une aventure.

Celle-ci est bien différente des quêtes habituelles, car il s’agit d’un jeu. William J. Hypperbone, un milliardaire de Chicago et membre éminent du Club des Excentriques, a légué sa fortune de 60 millions de $ à sa mort au joueur qui parviendra le premier au jardin de l’Oie, à l’issue d’un périple de 63 cases au travers des Etats-Unis. Six noms de personnes nées à Chicago ont été tirés au sort, et un septième rajouté par codicille au testament sous les initiales énigmatiques de X.Y.Z. Chacun doit partir sur un coup de dés et effectuer son étape en 15 jours, à peine d’être disqualifié. Les dés sont tirés tous les deux jours, aussi chaque joueur recevra un télégramme à midi sonnante à l’étape où il se trouve.

jules verne le testament d un excentrique jeu de l oie des etats unis

Le jeu de l’Oie connaissait un grand engouement à la fin du siècle. On le disait venu des Grecs mais il était probablement une copie d’Egypte où existait le jeu du Serpent. Il s’agit d’une spirale de 63 cases, marquée d’oies de 9 en 9, où deux dés servent à avancer ou à reculer selon le sort. Des pièges sont disposés sur le parcours comme les primes à payer, le puits, la prison, le labyrinthe ou la mort. Le jeu de l’Oie figure un destin humain géré par le sort. Jules Verne y ajoute, aux Etats-Unis, le mérite. 63 cases pour 50 Etats, chacun doit se préoccuper d’être à la bonne heure au bon endroit, ce qui n’est pas toujours aisé. Si le chemin de fer forme une toile dense au nord-est, c’est moins le cas vers l’ouest et vers le sud ; il faut alors emprunter le steamer sur la mer ou sur les fleuves, la diligence ou le cheval – et même la triplette ou l’automobile à pétrole !

jules verne le testament d un excentrique gravure

Malgré un voyage dépourvu de sens, cette aventure bien encadrée ne va pas sans péripéties, et les caractères des personnages sont contrastés pour l’effet. Flanqué d’un commensal, chacun va mener le jeu à sa façon, matamore ou dilettante, avide ou généreux ; chacun va trouver son trésor en allant : l’amour pour la jeune vendeuse Lissy Wag et pour le peintre Max Real, les sensations et des articles pour le reporter Harris T. Kymbale, la publicité pour le boxeur illettré Tom Crabbe, la découverte d’une vraie vie de dépense pour le couple usurier Titbury, la réalité des éléments et du sort pour l’irascible commodore Hodge Urican. Et jusqu’à la fortune pour le mystérieux X.Y.Z.

jules verne voyages extraordinaires pleiade

Le lecteur suit une cavalcade au travers des Etats-Unis encore pionniers, où les bandits ne sont pas absents, ni les parieurs sans scrupules, où l’on peut se passionner de faire s’emboutir deux locomotives à pleine vitesse sur un tronçon de railroad, et où les coyotes en bande peuvent attaquer de paisibles cyclistes en Californie. Les joueurs voyagent sans voir, le plus souvent, morts-vivants manipulés comme des pions – mais s’ils le veulent seulement. Max Real s’enchantera du parc national de Yellowstone et en ramènera des peintures ; Lissy Wag visitera le labyrinthe grandiose des grottes de Mammoth au Kentucky. Jusqu’aux avares Titbury qui, malgré eux mais au final ravis, passeront deux semaines à 100$ par jour dans un palace de la Nouvelle-Orléans.

Ce n’est pas le plus passionnant des romans de Jules Verne, mais il a été bien injustement oublié. Le lecteur est captivé par la course et pris par le jeu. Le premier chapitre ne dévoile que lentement l’histoire et le dernier laisse pantois, ce qui est du grand style.

Jules Verne, Le testament d’un excentrique, 1899, Livre de poche 1979, 474 pages, €10.78

e-Book format Kindle, éditions Arvensa, 531 pages, €0.99

Jules Verne, Voyages extraordinaires : Voyage au centre de la terre, De la terre à la lune, Autour de la lune, Le testament d’un excentrique, Gallimard Pléiade 2016, 1376 pages, €50.00

Les romans de Jules Verne déjà chroniqués sur ce blog

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Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père

karl ove knausgaard la mort d un pere

Né en 1968 en Norvège, Karl Ove vit en Suède mais écrit en norvégien. Après des débuts laborieux, car il n’a aucune mémoire, il en est à six tomes d’autobiographie romancée, intitulée Mon combat. Comme le titre, en français, est tout de suite interprété et déformé, l’éditeur s’est empressé de placer le sous-titre en premier. Mais « mon combat » n’a rien à voir avec Hitler, ni même avec la collaboration de Norvégiens durant la guerre ; il est l’expression favorite de la grand-mère paternelle lorsqu’elle raconte des histoires : « Ah, dit-elle, la vie est un compat, disait celle qui ne savait pas prononcer les b. Hihihi » p.484.

Le combat du petit-fils est d’écrire, ce qui veut dire traduire en mots des émotions parfois irrépressibles. Inquiet depuis l’enfance – à cause d’un père autoritaire et volontiers méprisant – il est très sensible, éclatant en sanglots pour de petites choses, même devenu adulte. La mort d’un père est le premier des six tomes de Mon combat, la lutte avec la mémoire qui revient brutalement par bribes, la canalisation dans les formes d’un émoi qui submerge, la fluidité du récit. Ce pourquoi l’auteur se noie de mots ; il a besoin de se mettre dans une ambiance pour faire émerger des ilots de souvenirs sans qu’il en soit bouleversé. L’aspect « proustien » de son œuvre est beaucoup moins dû aux réminiscences de la mémoire ou à la recréation d’un monde qu’à ces longues phrases balancées qui donnent un rythme et posent une atmosphère.

« C’était comme si deux façons d’observer allaient et venaient dans ma conscience, l’une avec ses réflexions et ses raisonnements, l’autre avec ses sentiments et ses impressions et, bien que côte à côte, elles excluaient l’éclairage qu’elles apportaient l’une l’autre » p.261 (la traduction n’est pas claire en français : « qu’elles s’apportaient l’une à l’autre » serait plus vraisemblable…). Toujours est-il que le mot ne va pas toujours avec la chose chez ce garçon, et que beaucoup de « non-dits » font sa part d’ombre. La mort de ce père qu’il aimait tout en le haïssant (ce qui est très courant pour cette génération née de la rupture 1968), et la venue de ses propres enfants qui font ressortir son tempérament et ses défauts qu’il voulait ignorer, ont remis tout en question. Cette question est son combat.

Il fallait ces explications préliminaires pour entrer dans le livre. Car il est épais, parfois longuement descriptif de l’instant, parfois plat. Mais il emporte. Alchimie de l’écriture, le style (mot préférable à « la forme » qu’emploie trop volontiers la traductrice) fait le livre. Dans ce premier tome, la première partie est un délice, racontant l’enfance et l’adolescence de l’auteur selon qu’il se souvient. Son père : « Rien chez lui ne me touchait. C’était comme ça, et puis un jour j’écrivis sur lui et les sanglots éclatèrent » p.530. Il décrit son humiliation à 8 ans face à son paternel, pour avoir vu un visage dessiné dans la mer lors d’un reportage sur un bateau naufragé et être rembarré ironiquement ; ses émois adolescents, sa solitude relative, son manque d’amis, ses tentatives de flirts, son amour éclatant – et impossible – d’une fille de sa classe à 16 ans, prise par un autre.

La seconde partie va pas à pas, lorsqu’il apprend la mort de son père, qu’il n’avait pas vu depuis un an et demi. Mort d’alcoolisme chez sa propre vieille mère, dans une maison qu’il avait rendu infecte à force de bouteilles et de crasse ; sa mort suspecte, la grand-mère étant un brin sénile et disant une fois qu’elle l’avait trouvé immobile dans son fauteuil, une autre fois qu’elle n’avait appelé l’ambulance que le lendemain, sans parler de tout ce sang visible à la morgue sur son visage dont elle n’avait jamais parlé… Avec son frère Yngve, plus âgé et plus doué, mais dont il est très proche par sensiblerie, Karl Ove va décrire ces moments où le père le hante, le doute sur sa mort, ses remords. Perdre son géniteur, c’est devenir adulte, et l’écrivain en a peur – comme si son passé d’enfance devait l’inhiber. Écrire est un défouloir, une catharsis, une psychanalyse. Ce pourquoi ces pages sont si prenantes, même si son existence fut si banale.

karl ove knausgaard

Amoureux mais transi, il emmène celle qu’il ne doit pas toucher au cinéma ; il a 16 ans, est beau comme le Tadzio de Mort à Venise, disent les amis de son grand frère (p.402). Le film est français, intello, et s’appelle 37°2 le matin (pourtant sorti en 1986, l’auteur avait alors 18 ans…). Dès le début, un couple baise et ne fait que baiser… La fille qui l’accompagne est gênée, lui ne sait plus où se mettre. Scène cocasse et émouvante – salauds d’intellos qui déconstruisent jusqu’à la fleur bleue ! (Moi non plus, je n’ai jamais aimé ce film trop complaisant dans le fusionnel destructeur). Mais c’est le printemps : « Quand on a seize ans, tout cela impressionne, tout cela laisse des traces car c’est le premier printemps qu’on vit vraiment comme un printemps, sans toute sa sensualité, et c’est en même temps le dernier, en comparaison tous les autres printemps à venir seront plus pâles » p.208 (la traductrice ne sait pas où placer correctement les virgules).

baise amants

Karl Ove est de cette génération « cool » que la génération autoritaire de son père ne peut pas comprendre – d’où cette névrose qui a fait tant de mal à tant de gamins, entre interdit formel et interdit d’interdire – la transgression, le rock, l’alcool, le tabac, la drogue, la baise. Dans les pays nordiques, cela se produit à la fois plus tard en plus approfondi, tant l’anglais est une seconde langue et tant la tradition luthérienne avait étouffé la sensibilité qui désormais explose. « Moi, j’étais pour l’indulgence, contre la guerre, l’autorité, la hiérarchie et toute forme de dureté, je ne voulais rien apprendre par cœur à l’école en pensant que mon intellect se développerait plus organiquement [« naturellement » serait plus juste, traductrice !] ; bien à gauche politiquement, j’étais révolté par l’injuste répartition des richesses mondiales (…) J’étais persuadé que tous les hommes avaient la même valeur et que les qualités d’un être humain étaient plus importantes que son apparence » p.226. Voilà un bon résumé de la génération cool des années 70 et 80, qui deviendra bobo dans les années 90 et 2000. Mais cette banalité même est universelle parce que la littérature fait sortir de l’intime la vérité humaine que celui-ci contient. La vie est d’abord affective et, lorsqu’elle est mise en mots, elle devient miroir de tous.

Lisez ce combat d’un Tadzio de Norvège, il vous envoûtera.

Karl Ove Knausgaard, La mort d’un père – Mon combat 1 (Min Kamp), 2009, Folio 2015, 545 pages, €9.20

e-Book format Kindle, €8.99

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Badgad Café

bagdad cafe de percy adlon

Sur la mythique Route 66 qui traverse la Californie, Bagdad est une petite ville isolée à 280 km de Los Angeles. Le Bagdad Café ne s’y trouve pas, mais à Newberry Springs, quelques kilomètres à l’est de Barstow, au sud de l’Interstate 40. C’est un vrai café, même s’il ne fait plus motel : il a été rendu célèbre par le film allemand de Percy Adlon, tourné en 1987.

J’avais une certaine réticence à aller voir ce film qui connaissait un grand succès, à sa sortie en France en 1988. Mais je me suis laissé faire par ma copine d’alors et je m’en suis bien trouvé. Car l’histoire dépasse les scénarios habituels convenus, les caractères se révèlent dans leur profondeur humaine, le choc des cultures apparaît comme bénéfique pour chacun. Jusqu’à la musique de ‘I’m calling you’ qui reste dans la tête des décennies plus tard.

Douze ans après la guerre du Vietnam, les États-Unis sont assoupis, mal dans leur peau. Bagdad Café symbolise cette bordure du désert. Comme les Hébreux au bord de l’Égypte, vont-ils retrouver la foi et les verts pâturages ? Il faudrait peu de chose, surtout se prendre en main. Ce n’est pas par hasard si nous sommes sous la présidence Reagan qui dérégule l’économie et encourage une politique de l’offre. Le café-motel, qui végète sous la houlette d’une Noire hystérique un brin paranoïaque peut retrouver une nouvelle jeunesse si chacun prend un peu d’initiative…

Le déclencheur sera cette corpulente touriste allemande au prénom flower power (Jasmin) mais au nom imprononçable (Münchgstettner). Elle a été laissée en plan par son Bavarois de mari avec une valise à roulettes (qui est celle de son mari, identique). Non seulement l’actrice Marianne Sägebrecht réhabilite les grosses (elle fera la pub de Virgin Mégastore…), mais elle réhabilite l’effort. Louant une chambre au motel, elle va s’intéresser à chacun en particulier et, parce qu’elle s’ennuie, prendre l’initiative de remettre de l’ordre et de briquer motel, bureau et café.

Au grand dam de l’irascible Brenda (CCH Pounder), mais nom sans certaines scène ironiques à l’allemande : Jasmin briquant sa moquette, popotin ballottant devant le shérif ; Jasmin dévoilant un sein devant Rudi qui la peint ; Rudi qui approche sa chaise à petits coups bruyants, alors que Jasmin écoute religieusement les yeux fermés le piano d’un Salomo qui se surpasse ; Brenda qui découvre effarée que la valise de Jasmin ne contient que des affaires d’homme et la salle de bain un rasoir et un blaireau ; Phyllis découvrant la curieuse culotte de peau bavaroise qui tient debout tout seul dans la valise du mari…

bagdad cafe jasmin et brenda

Brenda est la Mère noire seule d’anthologie. Pourvue d’un mari flemmard et envolé qui la quitte (tout en se postant un peu plus loin pour observer aux jumelles comment marche le café), d’une fille adolescente qui ne pense qu’à faire la fête et à baiser avec de beaux jeunes gens, d’un garçon obsédé par le piano et la musique de Bach – et même d’un petit-fils bébé engendré par le garçon – Brenda ne sait plus où donner de la tête et veut tout régenter. Mais rien de va parce qu’elle ne laisse aucune initiative à personne.

Les doux marginaux qui vivent alentour ne lui sont d’aucune aide. Le serveur indien se contente de dormir et de servir le café allongé, sans aucune initiative de peur des foudres de la patronne. Rudi Cox est un ancien artiste d’Hollywood – en fait peintre de décors de films. La tatoueuse ne pipe pas un mot et se contente de piquer. Un jeune campeur a planté sa tente à côté et joue au boomerang. Tout ce monde plane :  leur devise semble être ‘vivre et laisser mourir’.

Jasmin a débarqué là sans voiture avec un drôle de chapeau emplumé ; sa valise à roulettes ne contient que des vêtements masculins. Brenda est aux cents coups, elle demande au shérif de vérifier cette bizarre personne. Sauf que Jasmin paye en travellers-chèques et que l’argent est roi aux États-Unis.

Une fois ce décor planté, image de l’Amérique angoissée et inhibée d’alors, l’Européenne va par petites touches redonner à chacun sa personnalité, par empathie. Elle écoute Salomo (Darron Flag) le joueur obsessionnel de piano, s’occupe de son bébé souvent criard, fait de l’essayage de vêtements avec l’adolescente Phyllis (Monica Calhoun), apprend le dosage du bon café au serveur Cahuenga (George Aguilar), lance le boomerang avec le jeune Éric (Alan S. Craig), se laisse peindre de plus en plus nue par Rudi Cox (Jack Palance)… Il n’est pas jusqu’aux routiers, camionneurs à gros bras un brin xénophobes mais qui aiment rigoler, qu’elle ne séduit par ses tours de magie. Car elle a trouvé dans la valise qui n’est pas la sienne une boite de ‘petit magicien’ et en apprend les tours.

Lorsque son visa de tourisme expire, au bout de trois mois, elle doit partir – sous les regrets de la communauté. Mais elle reviendra et tout recommencera…

Le charme de ce film est indéniable. Chacun se laisse prendre par sa lenteur, celle de la route qui borde le désert. Tout passe, comme les routiers, mais tout revient si l’on sait vivre le moment. Les règles allemandes et la quête d’harmonie californienne se rencontrent, l’âge ancien et le New Age. Ce choc des cultures ressource, comme une étincelle qui manquait, il rallume la Frontière. Celle-ci n’est plus dans l’espace (nous sommes au bout de nulle part et même le soleil diffracte dans le ciel halluciné) mais dans les personnes. Découvrir les gens, ce que chacun a à apporter à tous – voilà qui révèle. Car l’attention donnée engendre en retour de l’amour sous ses diverses formes, comme le suggère le boomerang qui revient dans la main de la jeunesse qui le lance.

J’en suis sorti enchanté et cela m’est resté. Bagdad Café est un film intemporel.

DVD Bagdad Café de Percy Adlon, avec Marianne Sägebrecht, Jack Palance, CCH Pounder, MK2 2001 €27.00 (occasion €2.99)

Il existe une version longue en Blu-ray remastérisé de StudioCanal en 2009, mais ses couleurs ripolinées et son sous-titrage intrusif ne font pas l’unanimité, €16.99 

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Restaurant de Riga

Nous nous installons, cinq filles et moi, dans un restaurant à l’écart de la place principale, le « 1739 ». Nous sommes en terrasse, devant les gens qui passent dans la rue dévolue surtout aux piétons.

Lettonie Riga (23)

De nombreux touristes européens déambulent dans cet endroit chargé d’histoire et de pittoresque préservé par un demi-siècle de couvercle socialiste.

Lettonie Riga (22)

Les terrasses sur la place sont bordées de parterre de fleurs. Tout est riant, voué au plaisir des sens et de la vie bourgeoise : boutiques, boissons, bouffe.

Lettonie Riga (3)

La nourriture est banale, bien présentée sur l’assiette mais aux prix européens, sauf la bière aux 50 cl à 3€.

Lettonie Riga (10)

Une voiture de police effectue une ronde à petite vitesse toute les heures, des musiciens ambulants jouent, quêtant des pièces.

Lettonie Riga (17)

Au-dessus d’un toit, un chat fait le gros dos, pas girouette, comme s’il veillait sur les habitants.

Lettonie Riga (18)

La jeunesse sort en tee-shirt bien que la température baisse à 18° en soirée. Les deux garçons nous rejoignent, ils sont allés se promener tout seul et ils nous quitteront avant le retour à l’aéroport pour quelqu’un à voir.

Lettonie Riga (21)

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Jim Harrison, Légendes d’automne

jim harrison legendes d automne

Des hommes, des vrais : Jim Harrison se met dans les pas d’Ernest Hemingway pour chanter le masculin, la possession amoureuse, la vengeance, le choix de sa vie. Les hommes aiment les femmes, en général (« l’homosexualité : une absurdité après l’âge de 14 ans »), mais les femmes aiment autrement. Les couples se forment et font un bout de chemin ensemble – mais rarement jusqu’au bout tant masculinité et féminité sont au fond incompatibles – sauf entre mère et fils, peut-être.

Ces trois cents pages recueillent trois nouvelles, trois romans en réduction, autant de scénarios pour films. Car chacune raconte une histoire, met en scène de l’action, se focalise sur un personnage mâle. Nous sommes dans le thriller (Une vengeance), dans une série à la Dallas (L’homme qui abandonna son nom), dans le western (Légendes d’automne). Cette dernière nouvelle a d’ailleurs donné un beau film d’Edward Zwick en 1994 avec le tout-fou Brad Pitt en garçon sauvage.

Homme ou femme, vous êtes captivé par la vengeance d’un baron mexicain de la drogue, bafoué par son partenaire américain au tennis ; vous vibrez aux souffrances endurées par le tabassage dudit Cochran, ex-pilote de l’aéronavale ; comme lui, vous rêvez de vengeance à votre tour, puis vous dérivez vers ce qui importe le plus : retrouver Miryea, la femme de votre vie, la lèvre fendue au rasoir et placée un mois dans un bordel avant de finir cloîtrée au couvent. Nous sommes dans le machisme latino, très proche de la façon islamique de faire tant les Espagnols ont été durant des siècles contaminés par les mœurs musulmanes avant de les transmettre au Mexique. La fin décevra les amateurs de happy-end, le rose bonbon seyant peu à l’auteur. Mais la fin s’élève au-dessus des humains pour atteindre le tragique : chacun vit son destin et la passion amoureuse, même si elle est éphémère, sublime par son intensité parfois, comme on le dit en physique.

Homme surtout, vous vivrez l’incapacité à fusionner avec votre moitié, même si l’amour était là et même s’il a duré. Chacun vit sa vie comme une destinée et, comme chacun est différent, les chemins finissent par diverger malgré la fille en commun. Nordstrom, dont le nom signifie tempête du nord, est un gestionnaire diplômé d’économie qui a réussi dans les affaires par son approche froide des choses. Mais, dans son couple et avec sa fille, il est trop froid, introverti, même s’il est sujet d’affection. Lorsque sa femme productrice de cinéma décide de le quitter, après 18 ans de mariage, alors que leur unique fille entre à l’université, Nordstrom décide de tout quitter. De refaire sa vie autrement, ailleurs, sans argent accumulé. Vestige des années hippies contaminées de bouddhisme, l’homme dominant se dépouille, se fait humble, ne vit plus que l’instant présent au bord de la mer comme chef cuisinier d’un restaurant de poissons. Il navigue pour pêcher, fume en regardant l’horizon, pare et prépare le produit de la pêche, et danse tout seul jusqu’au bout de la nuit.

legendes d automne edward zwick avec brad pitt

Homme et femme, vous passerez en accéléré une saga de famille sur un siècle, comme la vôtre peut-être. Un ancien colonel pionnier a élevé trois fils dans son ranch en pleine nature du Montana. Comme souvent, les trois garçons sont tous différents. L’aîné Alfred est brillant mais conventionnel, le second Tristan est sauvage et nomade, le dernier Samuel est travailleur et obstiné. Pourquoi ces trois-là partent-ils à la guerre ? Est-ce le destin paternel qui les saisit ? L’atavisme des origines en Cornouailles ? La guerre de 14 contre les Huns oppose les Anglais, les Canadiens et les volontaires américains. Le plus jeune a 18 ans et est l’aimé de ses frères, mais la guerre a ses raisons et son commandement – et Samuel est tué par le gaz moutarde en compagnie de son commandant. Tristan, qui n’a pu le protéger comme il se l’était promis, en devient fou. Il part à la chasse aux scalps ennemis derrière les lignes et en rapporte sept qu’il suspend dans sa tente. De quoi le faire réformer, tant ces mœurs de sauvage détonnent dans l’armée canadienne qui se veut « civilisée » (comme si les Boches l’étaient avec leurs gaz empoisonnés). Tristan va donc se faire réformer, puis engager sept ans d’aventures sur la mer avant sept ans de grâce familiale au ranch avec épouse et enfants, puis sept ans de malheurs dus à la société (Prohibition imbécile, krach boursier inepte, traque absurde du FBI). La nouvelle n’est pas le film, plus profonde, plus tragique, comme si tout cela était écrit, cette fatalité renforcée par l’Indien Un Coup.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui magnifie la liberté primaire, celle de l’instinct, qui surgit lorsque l’on n’a plus rien à perdre. Il y a moins de fumette, de whisky et de sexe que dans les premiers romans – et c’est tant mieux, l’auteur se recentre sur la puissance vitale qui est en chacun. A condition de le vouloir.

Jim Harrison, Légendes d’automne (Legends of the Fall), 1979, 10-18 2010, 320 pages, €7.50

DVD Légendes d’automne d’Edward Zwick, 1994, avec Brad Pitt, Anthony Hopkins, Aidan Quinn, Julia Ormond, Sony 2011 blu-ray €8.25

Jim Harrison, Œuvres, Bouquins Robert Laffont 2010, €24.50

Les œuvres de Jim Harrison déjà chroniquées sur ce blog

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Parler français-polynésien

À l’occasion de mon voyage à Tahiti, Hiata m’a appris quelques expressions du parler local.

tahiti vague

Qu’est-ce qu’on fait quand on n’est pas d’accord ? – ACTION, Monsieur ! On frappe (bagarre, combat).

C’était bien les vacances ? – À L’AISSE (à l’aise, facile, agréable, bien sûr).

On a trouvé un enfant, il s’appelle Moana. Eh, les parents ! Occupez-vous de votre ALLOCATION (progéniture – qui rapporte des sous de l’État…)

Eh, Monsieur AéTA quand tu souris ! (tu as l’air méchant).

AOUé, AOUé, ils sont têtus ces gosses ! (ça veut dire hélas, ah ouais, bien vrai).

C’est nous deux seulement qu’on va BALADE ? (signifie se promener. Peut avoir une connotation amoureuse. Ne jamais conjuguer).

Hi ! Moi je sais pédaler ta BEK ! (bek = bécane, ou viens peut-être de l’américain bike = vélo en tout cas).

On va BOIRE CAFé ? C’est moi qui t’offre ! (boire café – sans article, c’et prendre un café, tandis que boire LE café – avec article – veut dire prendre le petit-déjeuner).

Elle est CADAVRE ta voiture ! Remarques, au moins t’es sûr que personne y va la voler ! (cadavre veut dire cassé, abîmé, en mauvais état).

En entrant, j’ai vu deux jeunes CHEWING-GUM COLLE. (Signifie en imagé s’étreindre, se peloter, se rouler une pelle – très courant dans les îles).

tahiti fille

La madame, les garçons y nous montrent leur COCORO ! (C’est le zizi habituel).

Eh, Jo ! CREUX DE VAGUE ? HAERE MAI TAMAA ! (Avoir faim, viens manger – très courant dans les îles, chez les mâles)

Madame le Juge, c’est pas ma faute l’accident, c’est LA DAME BLANCHE ! (Célèbre tupapau – dire toupapaou  – ou fantôme, qui peut apparaître sans prévenir, dit-on, dans une voiture en mouvement : on lui attribue la plupart des accidents de la route).

– Dites-donc, vous croyez pas plutôt que c’est Madame Himano ? (C’est la marque de bière polynésienne – très courante dans les îles, surtout dans les gosiers mâles).

Va demander la clé AVEC Madame Tepava. (A Tahiti, on demande toujours « avec » quelqu’un).

Moe, il a DIT SUR MOI que j’étais grosse. (Même si c’est vrai, « dire sur quelqu’un signifie l’insulter).

tahiti grosse

Alors, quand est-ce que tu ENLEVES, tu veux que je débarrasse la bouteille ? (Enlever, c’est déboucher, ouvrir, décapsuler – nul ne sait si cela a à voir avec « l’enlèvement » des Sabines).

Himano, elle sait nager quand c’est FOND ? (Himano, c’est la bière – se donne quand même comme prénom féminin puisque la bière est « la femme » du Polynésien… Être « fond » raccourcit le « être profond » traditionnel).

fruit aux seins nus tahiti

Où t’as mis mon HAUT ? (Le « haut » est le vêtement, qu’il se porte en haut ou en bas – les Polynésiens portaient historiquement peu en « bas »…)

Madame, t’as regardé Hollywood Night ? C’était HOT ! (Vient clairement de l’américain, signifie “chaud”, violent, érotique, tentateur…)

PAÏNU, pourquoi tu fumes le paka ? (Paka lolo ? – c’est le cannabis, « païnu » veut dire « paumé »). Lisez le Tahiti-forum sur les ravages du « paka »…

Hiata de Tahiti

 

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Gens de Riga

Lettonie Riga (5)

Il n’est pas possible en si peu de temps de connaître la population de Riga, ses quelques 640 000 habitants, sans compter les provinciaux montés à la capitale et les touristes qui viennent de tous les pays.

Lettonie Riga (1)

Une vieille mendie, sa retraite collectiviste ne lui permettant probablement pas de vivre décemment dans le pays… Il ne faut jamais faire confiance au socialisme, toujours préoccupé de distribuer plutôt que de produire. Deux filles court vêtues, tout entière tournée vers la modernité à l’américaine, ne lui jettent même pas un regard : le socialisme est ringard et fait partie d’un passé que l’on ne veut plus voir.

Lettonie Riga (8)

Un vieil homme nourrit les pigeons.

Lettonie Riga (9)

Un couple d’amoureux s’est installé à l’écart, pour discuter.

Lettonie Riga (20)

Nous sommes dans l’Europe paisible, libérale depuis que le soviétisme a failli. C’est l’été, le climat est doux bien plus qu’en hiver où l’on peut mesurer -34° parfois.

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E.T. de Steven Spielberg

E.T. steven spielberg dvd

Ce film est le phénomène de l’année 1982. ‘Libération’, toujours à la pointe de l’actualité branchée, lui a consacré un numéro spécial en couleurs. Bref, je ne pouvais qu’aller voir ce phénomène. Arrivés une heure avant la séance, nous tombons déjà sur une queue. Beaucoup d’enfants : ce film est fait pour eux. Malgré cela, et malgré l’agaçant matraquage publicitaire engagé avec le film (porte-clés, poupée, tee-shirt…), je l’ai aimé. C’est simple, c’est naïf, bien enlevé, attachant. Le spectateur y reconnaît les recettes bien éprouvées et cette fameuse mythologie américaine de l’Innocence en Pionnier pour explorer toutes les Frontières.

Le spectateur des années 1980 aux États-Unis ne sait plus que croire : ni à la lune (c’est fait), ni aux sectes (depuis Guyana), ni au Progrès (la crise dure encore), ni aux valeurs de l’Amérique (Reagan les a désenchantées). Il attend un signe et se replie sur lui-même – et E.T. arrive. Depuis l’ailleurs, puisque E.T. signifie Extra-Terrestre. Sale gueule mais cœur d’or (qui s’illumine carrément quand il est content) ; intelligent dans un corps débile (mot-clé : communiquer).

Dans le film, toute la communication est disséquée : E.T. renvoie une balle, puis il imite des gestes, il parle par signes, il reproduit les sons – il parle enfin comme vous et moi. Cet extraterrestre remet la communication sur ses pieds : non plus par claviers ou écrans interposés, qui laissent seuls, mais communication par l’amour direct d’être à être. Lorsqu’il faut de la technique, il bricole avec les objets qui l’entourent. Encore faut-il que cela en vaille la peine et qu’on ne puisse faire autrement : par exemple appeler une autre galaxie pour retrouver les siens. Donc pas de communication inutile, on ne sature pas l’espace par des ondes en tous sens, on choisit son message ; on ne l’envoie au loin que s’il est vital. Sinon, rester en contact avec les gens qu’on aime et qui vous entourent. Elliott et E.T. (mêmes lettres au début et à la fin pour les deux) ressentent les mêmes choses aux mêmes moments : c’est cela l’amour, mieux que la télépathie ou le miracle des chiens qui font trois cents kilomètres pour retrouver leur maître. La communication est essentielle, mais il ne faut pas la confondre avec le bruit. Nous sommes saturés de quantitatif ; nous avons un besoin urgent de qualitatif.

ET et Elliott 10 ans

Prenez Elliott (Henry Thomas), ce gamin de 10 ans au visage expressif, traits mobiles, grands yeux noirs et chair tendre. C’est un enfant américain moyen, vivant dans une ville quelconque (autour de Los Angeles), dans un pavillon modeste de la classe moyenne. Il n’a vraiment rien de spécial : il n’est ni l’aîné, ni le plus jeune mais celui du milieu ; il n’a pas encore atteint la prépuberté mais a déjà quitté la prime enfance ; ce n’est ni un petit dur, ni un gamin aseptisé comme dans Rencontres du troisième type. C’est un enfant, un vrai, bien vivant, qu’incarne le petit Henry Thomas. Mais voilà : il est seul, perdu entre un grand-frère embrigadé par le Système (jeux électroniques, foot américain, bande de pairs à imiter) et une petite sœur (hystérique en herbe comme sa mère – et comme la plupart des femmes du cinéma américain). Dans l’histoire, il n’a aucun copain en propre, il est rejeté par les grands. Il manque d’amour : frère rival, mère pressée, père parti. Elliott est le cobaye idéal pour une expérience de vraie communication. Sa situation le pousse à braver sa peur de la nuit et de l’inconnu pour voir « ce qui faisait du bruit » dans la grange, puis dans le champ de maïs. Il est seul – parce que les autres ne le comprennent pas et ne le veulent pas.

ET et Elliott tee shirt

Et ça marche. Parce que le film présente les adultes comme trop sûrs d’eux-mêmes, englués dans leurs réponses toutes prêtes, aveuglés par leurs instruments techniques, abêtis par les institutions. Les flics sont omniprésents (ils arrivent très vite après que le vaisseau ait atterri), ils sont bornés (l’ordre ne doit pas être troublé, pas à réfléchir), nombreux (pour ne pas penser par eux-mêmes), secrets (le camion d’écoute banalisé), puissants (leur matériel est impressionnant). Ce sont des caricatures de flics : on ne voit presque jamais leurs visages, ils ne sont que des silhouettes, techniciens ou uniformes, leur symbole est le trousseau de clé qui cliquette à leur hanche. Les scientifiques sont à peine mieux traités : ils pensent avoir toujours leur mot à dire sur tout ; ils sont cruels par nature et sans y penser (l’enseignement fait disséquer aux enfants des grenouilles vivantes – pourquoi pas ce gnome d’E.T. ?) ; ils sont bornés par leur savoir acquis et leurs méthodes éprouvées ; ils sont agités mais, au fond, plus techniciens qu’inventeurs (découvrir, pour eux, signifie décomposer en éléments premiers, analyser les valeurs, mettre en chiffres, en courbes et en ordinateur) ; ils ont peur de la « contagion » possible d’E.T. – de l’inconnu qu’il représente. Pour ces adultes formatés dans les institutions, « connaître » ne signifie pas « aimer », mais « dominer », pas apprendre mais posséder.

Le message du film est clair : regardez les costumes des acteurs. E.T. est nu, il ne se vêt que pour se cacher, il se « déguise » – comme les enfants. Les adultes sont tous en costume de fonction : uniforme des policiers, blouse des professeurs et des scientifiques, scaphandre du militaire. Ils sont surtout bardés d’instruments divers : torches, armes, clés, scalpels, seringues, appareillages. Elliott est presque toujours en sous-vêtements ou en simple tee-shirt – intermédiaire entre E.T. et les adultes. Dans la scène où E.T. ressuscite, il est torse nu, comme par empathie, pour être plus proche de lui encore. Dans une scène précédente, il retrouve avec son frère la chemise que leur père portait pour bricoler. Il la flaire et la caresse parce qu’elle a touché la peau ; on sent qu’Elliott était proche de ce père qui s’habillait comme lui de peu (une seule épaisseur) et qui ne pouvait supporter l’existence mortelle du Système établi (il est parti au Mexique avec une autre femme). Ce qui est démontré est l’innocence première : l’enfant nu rejoint le vieil E.T., la peau dépouillée de tout vêtement pour être plus sensible, le cœur lumineux pour mieux sentir et partager par empathie. Elliott l’Américain et la créature venue de l’espace rejettent tous deux les carcans, les uniformes, les prêt-à-penser, tout ce qui limite la véritable communication.

ET Elliott torse nu

La société américaine, en 1982, ne va pas bien ; elle se prend trop au sérieux, reste trop coincée par « ce qui se fait », trop sûre de son bon droit, obnubilée par la technique, fasciné par la violence (TV, BD, jeux électroniques). Elle ne laisse pas sa juste place à l’essentiel : l’amour, l’imagination, la création – l’esprit d’enfance.

L’idée est banale : si E.T. n’est pas Jésus, il a quelque chose de sa simplicité évangélique et de sa puissance de contact. Elliott, petit garçon moyen, est choisi pour véhiculer ce qu’il faut annoncer à la terre entière – par la voix américaine. Et Spielberg, qui a de la technique, sait faire de chaque séquence un spot qui se suffit à lui-même, comme dans la publicité. Son film est réalisé comme un feuilleton, on n’a jamais le temps de s’ennuyer, on est submergé de dynamisme, emporté d’optimisme.

Malgré l’agacement ressenti à la trompette de cette trop sûre Amérique, je ne peux que m’incliner devant E.T. C’est un grand film populaire.

DVD E.T. l’extra-terrestre de Steven Spielberg, 1982, avec Dee Wallace, Henry Thomas, Peter Coyote, Robert MacNaughton, Drew Barrymore , Universal Pictures 2002, €8.25

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Architecture de Riga

Lettonie Riga (19)

Des bâtiments de pierre, des arches au-dessus de la rue, un pavement ordonné, montrent que Riga était une ville prospère – jadis, avant l’invasion soviétique – en raison du commerce portuaire sur la Baltique.

Lettonie Riga (15)

Des atlantes, des blasons Modern style ou des statues de gloire comme à Vienne décorent les entrées ou les balcons.

Lettonie Riga (2)

La ville laisse une impression médiévale, comme à Nuremberg. L’on imagine le confort des demeures en hiver, par le froid humide venu de la Baltique. Les filles à poil tenant une couronne réchauffent déjà les reins.

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Le pays se réveille, désormais bien loin du socialisme, malgré les maux des affairistes.

Lettonie Riga (13)

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Riga au premier abord

Nous prenons un bus collectif pour le centre-ville qui n’est qu’à 20 mn. Nous entrons dans le soviétisme germanique avec quelques façades art nouveau qui rappellent Vienne.

Lettonie Riga (12)

Saint-Pierre est une basilique luthérienne au décor intérieur réduit.

Lettonie Riga st pierre

La nef est un vaisseau aux nervures doublées de bois en forme de carène renversée. La saison attire de nombreux touristes, scandinaves, européens, russes.

Lettonie Riga (6)

Les rues anciennes sont peuplées de boutiques de vêtements, de boites de nuit et de restaurants. La nourriture italienne est à l’honneur, rayon de soleil et parfum d’Europe libre dans ce pays souvent gris resté longtemps sous le joug socialiste.

Lettonie Riga (4)

De grosses voitures noires, Mercedes ou 4×4 japonaises, rappellent que la mafia lettone a mis la main sur l’économie souterraine, soutenue par la diaspora américaine. On me dit qu’on ne peut pas faire d’affaires en Lettonie sans être contrôlé par les parrains américains.

Lettonie Riga (11)

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